20° Session Méditerranéenne des Hautes Etudes Stratégiques et de l’Armement Conférence n° 23 « FONDAMENTALISME RELIGIEUX, ISLAM ET MODERNITE »

Date : 11/03/2010 - Conférencier : Mr KHATTAR ABOU DIAB

Partant du postulat qu’« entre Islam et modernité il n’y a pas à priori de cohabitation possible », Khattar Abou Diab s’est posé la question de savoir si cela était dû à une Maladie de l’Islam (selon la formule d’Abdel Wahab Meddeb, philosophe tunisien) où à une « aggravation » de la dimension religieuse dans les relations internationales. Toutefois, avec approximativement un milliard cinq cent millions de musulmans dans le monde, à cheval sur cinq aires culturelles différentes (arabe, turque, persane, asiatique et africaine) et présents sous forme de minorités en Amérique et en Europe, il estime qu’on ne peut parler que d’Islams et d’Islamismes pluriels. Pour lui, plus qu’un problème de fondamentalisme musulman qui de réformiste avec l’apparition des salafistes (les partisans d’un retour aux origines de l’Islam) s’est transformé en néo-salafisme (jihadisme ?), c’est la manipulation de l’Islam qui reste l’essentiel de la crise. Depuis la fatwa de l’Ayatollah Khomeiny contre l’écrivain britannique Salman Rushdie en 1989 au débat actuel sur la Burqa en passant par les attentats du 11 septembre 2001 « maladresses, haines et conflits ont donné une image aggravante » de l’Islam, confirmant la thèse de Samuel Huntington sur le choc des civilisations. Pour Abou Diab, il s’agit d’« un choc des ignorances au sens où les uns ignorent les autres… l’observation géopolitique prouve en effet que dans 70% des conflits les facteurs religieux, culturels ou éthiques jouent un rôle majeur ». Rappelant les grandes lignes de fracture qu’ont été la conquête musulmane et la chute de Grenade à la suite de laquelle le centre du monde s’est déplacé de Méditerranée en Atlantique laissant le couple Occident - Monde arabo-musulman déchiré, il constate qu’en l’absence de compréhension mutuelle, certains musulmans veulent vraiment islamiser l’occident tandis que certains (en occident ?) cherchent à réveiller des minorités (en Orient ?). Si la civilisation régnante actuellement est celle de l’Europe, elle doit saisir la nécessité de digérer ces problèmes avec finesse car l’Islam a pris un retard évident. Abou Diab reprend à son compte l’énoncé du philosophe algérien Mohamed Arkoun d’une religion s’énonçant comme la règle des trois D : Din (religion), Dawla (Etat) et Dunia (Monde), pour déplorer un prisme de vision littérale et globale cultivant l’idée que tout peut être résolu par l’Islam. « Nous ne sommes pas au XVII° siècle et l’Islam a toujours trois défis majeurs à relever : laïcité, modernité et fondamentalisme ». - Pour l’Islam où c’est la communauté des croyants qui prime, laïcité est liée à athéisme et mécréance en ce sens qu’elle prône la construction d’une citoyenneté qui dépasse l’être religieux. - En occident c’est l’essor de l’industrie qui a permis la modernité tandis que la nécessité d’humaniser l’être humain et de donner sa liberté à l’individu n’est pas passée en Islam. Sur fond de deux discours qui vont désormais s’opposer, celui du dirigeant islamiste algérien, Abbassi Madani, qui parle d’islamiser la modernité et celui de l’ancien président réformateur iranien, Mohamed Khatami, qui dit qu’il faut aller chercher la modernité où elle se trouve, on assiste à la montée de globalistes tels qu’Al Qaeda ou Ahmadinejad qui estiment que l’Islam doit régner sur les autres. …/…

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Pour Khattar Abou Diab, « il y a confusion dans l’action » dans le monde musulman du fait que tous les chefs religieux sont désignés par l’état et que tous les grands centres religieux sont étatiques et pèsent d’un poids très lourd sur le développement de l’Islam. Il y a bien eu une expérience étatique à l’époque du prophète où il existait une séparation entre le politique et le religieux, mais tout le mal est venu avec la grande querelle de la succession et la confusion des deux dimensions s’est opérée dans le seul but de dominer la communauté des croyants. Le conflit entre sunnites et chiites est une querelle politique sur « qui va diriger l’Islam ». Il y a bien eu aussi des expérience de progrès avec la Tunisie de Habib Bourguiba qui a instauré le statut de la femme , des tentatives en Algérie(de freiner l’islamisme) au Maroc (des lois en faveur de la liberté de la femme), avec les partis baath (laïques) d’Irak et de Syrie ainsi que le rôle de l’armée dans l’introduction de la modernité dans ces deux pays et en Egypte, « mais tout laisse penser que le travail n’a pas été mené comme il faut ». Autre exemple intéressant mais inquiétant celui de la Turquie où le système Atatürk a fini par déboucher sur un retour des islamistes au pouvoir. Alors que le premier ministre Erdogan est en position de laïciser l’Islam, au lieu de le faire, il travaille surtout à garder le pouvoir par une dérive démagogique en critiquant la France et les Etats Unis sur la question arménienne, en défendant Gaza en dépit de ses accords avec Israël. « En se positionnant sur la place néo-ottomane il ne sert pas la cause de l’Islam politique ». Pourtant, paradoxalement, si la démocratie à l’occidentale n’est pas « la recette à tout prix ( ?) » dans cette région du monde, il y a eu des progrès en Turquie par exemple grâce à l’accompagnement de l’Europe. Face à la situation dans le monde arabo-musulman où il y a une alliance indirecte mais objective entre despotisme et religion, où il est impossible d’islamiser et de moderniser, où il manque une légitimité aux pouvoir en place et où l’attachement identitaire à l’Islam devient dangereux, il faut un travail de longue haleine et de l’intérieur. Il faut trouver et faire confiance à une intelligentsia issue de l’Islam et capable de porter le changement au cœur de l’Islam. Perdu entre montée des intégrismes et hégémonisme chinois, l’occident devrait, plutôt que de continuer à donner des budgets à l’Irak et l’Afghanistan, imposer la paix en Israël et Palestine (peu importe la solution : deux états ou un état binational ?). Cela permettra de régler beaucoup de frustration dans le monde musulman et de créer enfin un terreau de modernité. La modernité c’est l’Histoire et l’Islam n’est pas en dehors de l’Histoire.
Rédacteur : Alain Chémali, Auditeur comité B

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