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Numéro 6

novembre 2015

LE COURRIER

DES !DÉES
L’ÉDITORIAL
d’Alain Bergounioux

« À L’ÉPREUVE »

L

orsqu’on considère la dramatique
situation, aggravée par les attentats
de Paris, le 13 novembre dernier, on
est partagé entre deux sentiments, celui,
d’abord, de l’évidence, il y a une organisation
terroriste qui est engagée dans une lutte
à mort contre notre pays, et ce depuis sa
création, celui, ensuite, de la complexité,
l’enchevêtrement des conflits, locaux,
régionaux, internationaux rend difficile
une issue prévisible. Ce constat justifie,
cependant, pleinement ce que disait le
sociologue Max Weber, au siècle dernier :
« Ce n’est pas parce que la réalité est ambiguë
que nos concepts doivent être confus ».
En effet, nous devons faire un effort de
clarté dans l’analyse. C’est ce qui permet
d’utiliser ensuite des mots justes. Le foyer
du terrorisme obéit bien à une logique
internationale. Le monde musulman –
particulièrement le monde sunnite- est en
crise. Des organisations, principalement
Al Qaïda et Daech, mènent des combats
meurtriers au Moyen Orient, en Afrique, en
Europe, Outre-Atlantique. Leurs principales
victimes sont les populations musulmanes
elles-mêmes.
Elles
instrumentalisent
politiquement la religion pour en faire un
instrument de fanatisme. Mais, cette crise
a également une dimension nationale et
européenne, avec la recherche de partisans
dans une toute petite minorité d’une
jeunesse radicalisée qui rejette ses pays
d’adoption.
Il faut, donc, combattre sur plusieurs fronts
et avec plusieurs armes, les unes sont
évidemment militaires et policières, les
autres doivent être culturelles, idéologiques,
sociales. Ce que nous devons défendre,
c’est la vision d’un monde où chaque pays et
chaque culture doivent être réciproquement
reconnus, où les appartenances particulières
n’empêchent pas de dégager ce qui doit
être commun à l’humanité. Mais, pour cela,
l’Histoire l’a toujours montré, il faut savoir
lutter.
> Alain Bergounioux

Armer les socialistes
dans la bataille culturelle

#Courrierdesidees

LE CHOIX DES MOTS COMPTE :
« MIGRANTS, RÉFUGIÉS, ASILE »

M

Migrants, réfugiés, demandeurs d’asile : trois mots que nous
voyons dans la presse ou employons quotidiennement depuis la
mise en lumière du drame vécu par ces femmes et ces hommes
qui fuient leurs pays pour rejoindre l’Union européenne. Ces trois définitions
floues et qu’on croit souvent interchangeables ou simples synonymes
recoupent en réalité des définitions juridiques et légales, en France mais
aussi dans l’Union européenne et l’Organisation des Nations Unies (ONU).
Le terme de migrant, selon la définition de l’ONU, est une personne née
dans un pays et qui vit dans un autre pays depuis plus d’un an, quelles
qu’en soient les raisons. C’est une catégorie générale qui englobe les
étudiants étrangers ou les réfugiés mais aussi ce que nous appelons les
« expatriés ». Avant d’être reconnue officiellement comme « réfugié », la
personne migrante doit faire une demande d’asile dans le pays d’arrivée.
Elle est donc d’abord demandeur d’asile, le temps que sa situation soit
étudiée. Sur les 60 000 demandeurs d’asile qui ont déposé un dossier
en France en 2014, 35 % seulement ont obtenu le statut de réfugié. Pour
obtenir ce statut, il faut correspondre aux critères de la Convention de
Genève de 1951. Les personnes forcées de quitter leur pays à cause
d’une crise politique majeure (guerre, massacres ethniques ou religieux,
persécutions) peuvent devenir des réfugiés.
Les demandeurs d’asile sont accueillis sur le territoire français le temps
que la demande soit examinée et bénéficie de l’allocation temporaire
d’attente (onze euros par jour) et la couverture maladie universelle (CMU).
Contrairement à d’autres pays européens, les demandeurs d’asile n’ont
pas le droit de travailler en France pendant l’examen de leur dossier, sauf
si l’examen dure plus d’un an. Le statut de réfugié permet, lui, d’obtenir
un permis de séjour de dix ans. Les réfugiés peuvent également faire une
demande de naturalisation, aux mêmes conditions que les autres migrants.
> Léa Martinovic

DES CHIFFRES COMPTENT

C’

est l’écart de revenu entre les Français qui ne sont
ni dans les 10 % les plus riches ni dans les 10 % les
plus pauvres, selon les chiffres de l’Insee parus en
septembre. Pour simplifier : trois Français sur quatre environ
gagnent entre 1 000 € et 3 000 € par mois.
Et ce que montre l’étude de l’Insee c’est que cet écart de revenus au sein
de ce qu’on peut appeler la « classe moyenne » n’a quasiment pas évolué
depuis 20 ans. Certes en 2013 l’indice de « Gini », principale mesure des
inégalités, a légèrement reculé, mais sur période longue, les inégalités ne
montre ni tendance à la hausse ni tendance à la baisse : en 1996, l’écart
était déjà de 3,5. C’est bien moins qu’au Japon (5,2) ou aux Etats-Unis
(6,2), autant qu’en Allemagne et légèrement plus qu’en Suède (3,3). Cela
signifie tout de même que les pays européens sont structurellement plus
égalitaires que la plupart des autre pays.
Cependant ce chiffre cache une réalité moins encourageante, celle des
8,6 millions de Français qui vivent avec moins de 1000 € par mois. Certes,
là aussi, les chiffres de l’Insee montrent une légère baisse du nombre de
personnes pauvres en 2013 par rapport à 2012. Mais il y a toujours 800 000
personnes pauvres de plus qu’en 2008, avant la crise.
Non, les inégalités n’ont pas « explosé » depuis la crise. Mais la pauvreté,
elle, a beaucoup progressé… et tarde à se réduire.

3,5

> Antoine Nesko
Ont collaboré à ce numéro : Mathieu Guibard, Delphine Hardy, Léa Martinovic, Antoine Nesko, Ludovic Péran et Adrien Rogissart

POING DE VUE
UN PARTI POLITIQUE
SE DOIT AUSSI D’ÊTRE
UN INTELLECTUEL
COLLECTIF

D

Depuis quelques mois, les médias se sont
emparés de la figure de l’intellectuel, et plus
précisément de « l’intellectuel réactionnaire »,
pour nourrir de très nombreux éditos et faire la
« Une » de très nombreux magazines. De multiples
« débats » ont été organisés afin de savoir si « les intellectuels » étaient « néo-réacs » ou bien s’il existait
encore des intellectuels de gauche. Cette séquence
médiatique, assez exceptionnelle du point de vue de
sa longévité tant les sujets sont très rapidement obsolètes aujourd’hui, ressemble assez aux « combats
de catch » dont parlait Roland Barthes pour qualifier
les débats télévisés modernes : superficielle, écrite
à l’avance, conçue pour être divertissante et non pour
être intelligente. Elle a néanmoins l’avantage d’inviter à repenser la figure et le rôle des intellectuels
dans la société contemporaine.
Au « Courrier des idées » du Parti socialiste, l’un des
objectifs que nous nous sommes fixés est justement
de rendre compte, initialement pour les militants et
les sympathisants de ce parti, des productions et des
débats intellectuels du moment. Il nous a donc paru
intéressant, dans le contexte actuel, de reposer la
question des rapports qu’entretiennent les intellectuels et les partis politiques.
L’apparition de « l’intellectuel » en France est traditionnellement datée à la fin du XIXe siècle, au moment de l’affaire Dreyfus, quand des écrivains, des
penseurs et des artistes ont publié dans l’Aurore en
janvier 1898, à la suite du « J’accuse » d’Emile Zola,
un Manifeste des intellectuels en faveur du capitaine
Dreyfus. A cette époque, ces intellectuels dreyfusards n’ont pas de liens spécifiques avec les partis
politiques. Ils construisent même leur position contre

certains partis, y compris de gauche, ou contre leurs
représentants qui gouvernent l’État.
Au cours du XXe siècle, la notion d’intellectuel s’est
précisée et a peu à peu évolué. Elle a également pris
des contours variables. C’est probablement Sartre qui
en a donné une des définitions les plus intéressantes
: pour le philosophe, l’intellectuel est un savant ou
« technicien du savoir pratique » ou une personne «
qui ayant acquis quelque notoriété par des travaux qui
relèvent de l’intelligence […] se mêle de ce qui ne le regarde pas » 1 et qui s’engage dans l’espace public en
affichant des positions politiques. Plus simplement,
mais aussi d’une manière politiquement plus marquée à gauche, l’historien Gérard Noiriel définit l’intellectuel comme étant « celui qui porte la parole et dit
la vérité au pouvoir au nom des opprimés »2 .
Cette définition d’un intellectuel, esprit libre mais
nécessairement « engagé », porte en elle-même la
conflictualité des rapports entre intellectuels et partis politiques. L’engagement peut inciter l’intellectuel
à se faire l’un des porte-voix d’un parti politique, et
ce fut le cas notamment dans l’entre-deux-guerres,
lorsque de nombreux penseurs adhérèrent au Parti communiste. Paul Nizan en est peut-être l’un des
meilleurs exemples : tout en dénonçant les « chiens
de gardes »3 , ces philosophes idéalistes garants de
l’ordre établi, il devient l’un des intellectuels organiques - au sens gramscien du terme, c’est-à-dire
quelqu’un qui met au service de la cause du parti son
talent de « persuadeur permanent » et d’organisateur
politique - du Parti communiste français. Mais parallèlement à l’engagement, il y a aussi la liberté qui
peut conduire de très nombreux intellectuels à critiquer, parfois violemment, les partis politiques pour
leur « endoctrinement » ou l’absence supposée de
liberté de penser accordée à leurs membres, ce qui
conduira d’ailleurs en partie Nizan à rompre avec le
PCF. Cette contradiction et cette conflictualité sont la
raison première des rapports houleux mais intimes
qu’ont entretenus les intellectuels et les partis politiques, surtout à gauche, au cours du XXe siècle.
Dans les années 1980, avec l’apparition de ce que
Foucault appelle « l’intellectuel spécifique4 », c’està-dire un intellectuel qui travaille et s’exprime non

1

Jean-Paul Sartre, Plaidoyer pour les intellectuels, Gallimard, 1972

2

Gérard Noiriel, Dire la vérité au pouvoir. Les intellectuels en question, Agone, 2010

3

Paul Nizan, Les Chiens de garde, 1932 – Voir Courrier des idées n°4

4

Michel Foucault, Dits et écrits II, 1976-1988, Gallimard, 2001

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POING DE VUE
plus sur l’universel mais sur un secteur bien précis
de la société et qui s’engage dans des luttes plus
« réelles », et surtout avec la fin du communisme, les
intellectuels et les partis politiques se sont éloignés.
Aujourd’hui, même les intellectuels « spécifiques »
de Foucault se font plus rares, ou, à tout le moins, ne
se font plus entendre. Ils ont délaissé ou on les a évacués d’un espace public devenu presque vide de débats intellectuels de qualité. Les éditorialistes ou les
polémistes aux discours apocalyptiques ou angoissants les ont remplacés dans des « batailles intellectuelles » de pacotille mais spectaculaires, « une trouvaille de marketing » aurait dit Deleuze. Les partis de
gauche condamnent ces « intellectuels médiatiques
» en les qualifiant, souvent à raison, de « réactionnaires » mais ils oublient de se demander pourquoi
ils leur ont laissé occuper un tel espace.
La défiance envers les partis politiques et les frustrations générées par les différentes expériences
de la gauche au pouvoir expliquent en partie cette
situation. Mais la coupure actuelle entre le monde
intellectuel et les partis politiques de gauche se traduit aussi par un manque de curiosité des responsables politiques pour la matière intellectuelle, pour
la science politique, la philosophie ou la littérature,
délaissant la réflexion idéologique et globale pour
une forme de pensée plus gestionnaire. Le signe de
cette évolution se retrouve par exemple dans le fait
qu’on appelle maintenant des « experts » les intellectuels très spécifiques consultés par les partis au moment de rédiger leurs programmes. Ces « experts »,
eux-mêmes produits de la spécialisation croissante
du champ universitaire, seraient détenteurs de vérités ou de solutions pratiques à des problèmes qui
sont pourtant souvent politiques ou idéologiques.
Brice Couturier se fait l’écho de cette évolution du
rapport à l’intellectuel dans sa chronique du 2 octobre dernier sur France Culture : « Les problèmes de
gouvernement requièrent de l’expertise et non pas des
théories générales ». Le désamour des citoyens pour
les partis de gouvernement provient peut-être aussi
de cette disparition des récits au profit d’une logique
technique ou gestionnaire qui rate la cible principale.
Cette préférence pour l’expertise se retrouve également du côté des contre-pouvoirs : de nombreuses

associations se développent pour apporter de la
« contre-expertise citoyenne » lorsque quelques années plus tôt les collectifs associatifs privilégiaient
le maniement de la critique sociale. Il ne s’agit pas
ici de sombrer dans la nostalgie d’un passé flamboyant, comme le font justement un certain nombre
d’intellectuels médiatiques conservateurs, mais bien
de constater une rupture silencieuse entre la gauche
politique et le monde intellectuel.
Pourtant la complexité et les changements rapides
du monde dans lequel nous vivons, les angoisses
collectives auxquelles nous sommes sujets et qui
alimentent les populismes et les fondamentalismes,
rendent plus que jamais nécessaire la production de
pensées globales, d’interprétations sensées et mobilisatrices des évolutions que nous connaissons, et
d’utopies concrètes ou lointaines pour guider nos
actions. Pour le philosophe Frédéric Worms, « la responsabilité de l’intellectuel est de ne pas paniquer. Il
doit aider à comprendre et non accentuer le sentiment
de déclin ou susciter la nostalgie […] Il faut croire au
pouvoir de la raison, de la culture et de la critique » .
Zygmunt Bauman ne pense pas autre chose lorsqu’il
écrit que n’étant plus les « législateurs du monde »,
les intellectuels « peuvent nous aider à interpréter le
monde » .
La production de ces pensées et l’écriture de ces
nouveaux récits requièrent le travail commun des
intellectuels et des partis politiques, dont l’un des
rôles principaux, avant même la conquête du pouvoir
ou la production de programmes et de politiques publiques, demeure, selon les mots d’Aristide Briand,
de « dire des choses aux gens ». C’est à eux qu’il revient de questionner la quête de sens de notre société, le malaise des citoyens, ou, par exemple, la difficulté à définir un socialisme du XXIe siècle. Ils doivent
oser à nouveau prétendre à l’universel.
Les partis politiques de gauche sont d’abord tenus,
pour mieux la combattre, de comprendre comment
la droite (voire l’extrême droite) arrive à imposer son
hégémonie culturelle sur des sujets comme l’identité, la nation ou la laïcité en tenant pourtant des positions caricaturales ou fausses. Ils doivent aussi lutter
contre la pauvreté du langage politique dont ils sont

5 http://www.la-croix.com/Actualite/France/Les-intellectuels-nous-aident-ils-encore-a-penser-2015-10-19-1370382
6 Zygmunt Bauman, La Décadence des intellectuels, Des législateurs aux interprètes, Ed. Jacqueline Chambon, 2007

3

POING DE VUE
eux-mêmes en partie responsables. Pour accomplir
ces deux tâches, ils ont besoin des intellectuels.
Les partis politiques gagneraient à accepter la critique des intellectuels, à retrouver le goût de la dialectique et à ne pas recourir systématiquement aux
penseurs, aux « clercs » qui valident les politiques
menées. L’idée n’est pas non plus de trouver des intellectuels pour en faire des porte-paroles, mais de
dialoguer avec eux, d’en faire des partenaires de réflexion.
Il s’agit dans le même temps d’acter la fin des
grandes figures intellectuelles et de s’engager pleinement dans la construction de pensées politiques
collectives, en réseau. Le développement des technologies numériques et d’outils de communication
performants, couplé à l’élévation continue du niveau
d’éducation, offrent des atouts considérables pour
renouveler le rapport triangulaire de la gauche au
monde intellectuel et aux citoyens et pour renouer
avec la mission que Sartre confiait à l’intellectuel :
« opposer à l’idéologie de droite de "l’identité" et du
calcul techniciste, une pensée du Bien commun, une
pensée du "commun", une pensée en commun » .
Les partis politiques disposent déjà de certains outils
pour renouveler le lien avec les intellectuels. Le Parti
socialiste, par exemple, n’a jamais cessé de publier
la Revue socialiste et d’organiser des rencontres,
des entretiens et des conférences. Modestement, le
« Courrier des idées » contribue aussi à ce travail. Mais
ces outils seront toujours insuffisants tant que les
responsables politiques manqueront de curiosité et
ne verront les sciences sociales que comme une ressource technique, tant qu’ils ne chercheront pas à y
puiser les éléments nécessaires pour construire des
pensées plus globales. Pour le Parti socialiste, l’enjeu est de tenter de construire, en suivant le chemin
tracé par Bourdieu, « l’intellectuel collectif » socialiste, à l’extérieur en s’ouvrant à nouveau à la pensée
critique, et à l’intérieur en s’appuyant sur les ressources intellectuelles de ses militants. Au travail !
> Mathieu Guibard

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LIRE ET RELIRE
LIRE :
PIERRE ROSANVALLON, LE BON GOUVERNEMENT

D

ans son dernier ouvrage, Le bon gouvernement (Seuil), Pierre Rosanvallon explore son
thème de prédilection : l’état de la démocratie.
L’historien et sociologue a en effet consacré la majeure partie de son travail à l’étude de la démocratie,
- particulièrement à celle du modèle français,- à son
histoire, son diagnostic actuel et ses possibles mutations futures.
Le bon gouvernement constitue le dernier volet
d’une tétralogie dédiée à l’étude des transformations affectant les sociétés démocratiques contemporaines. En effectuant à l’occasion de cette étude
une proposition de diagnostic des carences de nos
démocraties actuelles, Pierre Rosanvallon a identifié
plusieurs symptômes révélateurs des imperfections
du système démocratique, qu’il a respectivement
définies dans les trois ouvrages précédents de ce
cycle, La Contre-Démocratie, la Légitimité démocratique et la Société des égaux : érosion de la confiance
des citoyens, fragilité de la légitimité démocratique
et perte de sens de la notion d’égalité. Ces thèmes
se rapportent à une notion plus globale de crise de
la représentativité, qu’il qualifie de « mal-représentation ».
C’est à l’étude d’un autre symptôme à laquelle se
livre le professeur au Collège de France dans cet
ouvrage : celui du « mal-gouvernement ». Le titre du
livre vient d’une série de fresques du XIVe siècle située au palais communal de Sienne, « Les effets du
bon et du mauvais gouvernement ». Ces dernières
lient l’exercice d’un bon gouvernement aux qualités
intrinsèques du gouvernant, et c’est justement le
retour de l’importance de la prise en considération
des qualités des gouvernants que Pierre Rosanvallon souligne dans son ouvrage. Celui-ci, construit
sur une approche historique pour mieux analyser
les problèmes contemporains, traite d’abord de la
montée en puissance du pouvoir exécutif dans les
régimes démocratiques. En France, la Révolution assoie la sacralité de la loi, « expression générale de la
volonté du peuple ». Si l’idéal républicain est d’abord
lié à l’avènement des régimes parlementaires, la
Première Guerre mondiale change la donne : Léon
Blum illustre ce changement d’idéal en écrivant, en
1917, dans les Lettres sur la réforme gouvernementale, qu’« il faut un chef de gouvernement comme il
faut un chef d’industrie. »

La présidentialisation des démocraties s’appuie sur
le suffrage universel, qui témoigne de la légitimité
des gouvernants. Mais c’est là que la limitation de
cette légitimité se pose pour Pierre Rosanvallon. La
vie démocratique française s’est organisée autour
de la nomination des gouvernants par le processus
électoral et cette notion est devenue centrale, réduisant finalement, pour les gouvernés, le régime à une
« démocratie d’autorisation », où le citoyen accorde
au gouvernant le « permis de gouverner » sans possibilité d’effectuer un contrôle sur ce gouvernement,
le suffrage universel n’étant pas une garantie absolue d’un mode de gouvernement démocratique post
électoral. C’est ce qu’il qualifie de « mal-gouvernement ». À cette « démocratie d’autorisation », intrinsèquement limitée, Pierre Rosanvallon veut substituer
une « démocratie d’exercice » : un régime où la relation entre gouvernant et gouvernés est au cœur de
la réflexion d’un nouveau mode de fonctionnement,
afin d’établir des moyens de contrôle de l’exercice du
pouvoir. De nombreuses pistes sont abordées, telles
que l’organisation de la transparence des institutions, la mise en place d’une évaluation continue des
politiques publiques, la mise en œuvre d’un principe
effectif de responsabilité du politique, l’amélioration
de la lisibilité de l’action politique…qui constituent
les outils d’une « démocratie d’exercice ».
Dans un climat de désenchantement du politique, où
les programmes ont perdu de leur importance aux
yeux des gouvernés et où le pouvoir exécutif leur
semble avoir une marge de manœuvre amoindrie,
l’exigence quant aux qualités des gouvernants est
accrue : intégrité, transparence, proximité, consécration à la poursuite de l’intérêt général plutôt qu’à
celle d’une carrière politique… sont autant d’éléments qui pèsent pour les citoyens. Le « parler vrai »
est une qualité nécessaire exigée chez le gouvernant, or la parole publique diffère selon le statut :
le bon candidat a un discours basé sur la séduction
alors que le bon gouvernement a une prise de parole pragmatique qui aborde les écueils de la réalité.
Pour Pierre Rosanvallon, « sortir de cette alternance
perverse entre l’emballement des promesses et le retrait désenchanté est une condition essentielle du progrès démocratique » : si les gouvernants doivent faire
preuve de transparence et de responsabilité, les gouvernés doivent eux aussi témoigner d’une nécessaire
5

LIRE ET RELIRE
vigilance pour réduire cet écart entre « démocratie
d’autorisation » et « démocratie d’exercice ».
La réflexion sur les modalités de mise en place d’un
bon gouvernement de Pierre Rosanvallon, ambitieuse, parfois utopique, s’achève par l’évocation
de principes généraux organisateurs d’une démocratie qui puisse progresser dont le principal est la
dimension autoréflexive de la démocratie : elle doit
constamment se repenser elle-même, notamment
dans le rapport qui lie gouvernants et gouvernés.
C’est sur ce défi que se termine ce cycle d’étude
des mutations des sociétés démocratiques contemporaines : si la première révolution démocratique
s’était organisée autour de l’avènement du suffrage
universel, la mise en œuvre de la démocratie d’exercice constitue pour lui « le cœur de la nouvelle révolution démocratique à accomplir. »
> Delphine Hardy

6

LIRE ET RELIRE
LECTURES CROISÉES :
MICHAEL BURAWOY, LA FABRIQUE DU CONSENTEMENT
ET ÉRIC MAURIN, LA FABRIQUE DU CONFORMISME

A

l’heure où travail et individualisation sont
au centre de tous les questionnements politiques, philosophiques ou politiques, alors que
notre société est secouée par la crise économique
et par le manque d’emploi, il est nécessaire d’interroger le consentement des citoyens à accepter la
société qu’on leur propose. La société libérale dans
laquelle nous vivons ne peut fonctionner sans l’adhésion des individus, consentie ou non, ressentie ou
non, tangible ou non.
Le sociologue britannique Michael Burawoy, travaillant à l’Université nord-américaine de Berkeley,
occupe dans la sociologie anglo-saxonne du travail
une place prééminente. Manufacturing Consent, son
étude sur la fabrication du consentement au travail,
réalisée au milieu des années soixante-dix, est devenue un classique de la sociologie contemporaine. Jamais traduit en français jusqu’à aujourd’hui, le livre
est une immersion dans une usine de moteurs de la
banlieue de Chicago, où le sociologue a travaillé à la
chaîne pendant une année.
L’auteur se demande pourquoi les ouvriers qui travaillent dans des conditions difficiles consentent à
leur propre exploitation. Mêlant enquête de terrain et
théorie du travail capitaliste, Michael Burawoy part
du constat marxiste sur le salariat : dans tous les
modes de productions et dans toutes les formations
sociales antérieurs au capitalisme, les structures de
la domination sont presque toujours constituées en
dehors du travail ; dans le capitalisme, au contraire,
le rapport social de domination est tout entier contenu dans le travail et donc dans le salariat. Ainsi, les
rapports de domination sont inapparents dans une
société capitaliste. Ou plutôt, les rapports de domination apparaissent à l’opposé de ce qu’ils sont : des
rapports librement choisis et consentis.
Opposé à la vision patronale du travail et récusant le
libre choix des ouvriers vendant leur force de travail,
Michael Burawoy dépasse la vision de Marx, qui attribuait le consentement ouvrier à la peur du licenciement, montrant comment se combinent la force et
la persuasion, la coercition et le consentement dans
les rapports salariés ; le consentement se forme sur
le lieu même de production, indépendamment des
éléments extérieurs. L’espace de travail en partie
contrôlé par les ouvriers, loin d’atténuer l’exploitation, la renforce.

Le capitalisme renouvelé pousse l’ouvrier, le salarié,
à chercher l’approbation de sa direction et donc à se
surpasser, à vouloir être le meilleur des employés.
Ainsi, l’auteur critique la vision du travail qui serait le
seul moyen d’épanouissement personnel.
Eric Maurin, directeur d’études à l’Ecole des Hautes
Etudes en Sciences Sociales, tire, dans son nouveau
livre La Fabrique du Conformisme, le même constat
dans la société de consommation et éclaire le propos
de Michael Burawoy : le conformisme contraint par
la tradition est remplacé aujourd’hui par un conformisme d’adhésion, consentement généralisé aux
règles édictées par la société. Le salarié n’est plus
simplement performant pour gagner son salaire
mais bien pour être reconnu par ses employeurs,
pour faire partie intégrante du ‘groupe’.
Éric Maurin critique l’illusion de l’autonomie des individus. Il approfondit la voie tracée par la sociologie
du travail de Burawoy, en analysant et en remettant
en cause l’autoréalisation fantasmée de la société ultra-individualiste. Les individus ont tendance à
imiter ceux dont ils veulent rester proches ou ceux
à qui ils veulent ressembler (amis, patron, famille,
stars etc.). Ce conformisme d’adhésion s’observe
aussi bien dans l’entreprise qu’à l’école.
Face à la pression majoritaire, nous préférons bien
souvent nous ranger à l’avis du groupe le plus nombreux. En 2010, Manuel Valls, alors député et maire,
énonçait sa vision : « Le nouvel espoir que doit porter la gauche, c’est celui de l’autoréalisation individuelle : permettre à chacun de devenir ce qu’il est. »
La modernité serait donc dans la personnalisation
complète des politiques publiques.
Or, Eric Maurin montre que cette vision est illusoire
et à quel point la gauche est incapable de penser ce
phénomène. Pour l’auteur, l’individualisation est devenu un « lieu commun. De là une véritable idéologie
de la dérégulation, notamment économique. ». Cette
“loi de grégarité”, c’est à dire ce qui nous pousse à
accepter la loi du plus grand nombre pour rester dans
le groupe, devrait être prise en compte pour mieux
appréhender les attentes des citoyens et pour mieux
comprendre certains phénomènes de radicalisation.
Dans une société où la diffusion de l’information va
de plus en plus vite, il est plus facile de radicaliser
la pensée individuelle : l’individu veut appartenir à
7

LIRE ET RELIRE
un groupe et pour cela adopte ses convictions (politiques, religieuses, alimentaires, etc.).
L’auteur affirme ainsi que, « sous ces multiples visages, le conformisme est devenu la marque d’une
société où les individus sont en réalité en manque de
régulations collectives, où ils vivent de plus en plus
souvent seuls, sans repères, désynchronisés, et en
souffrent. »
Aujourd’hui l’individu désire il est vrai s’affranchir
des grands schémas traditionnels (autorité, religion,
traditions sociales) mais cela ne veut pas dire qu’il
refuse de vivre en interaction avec les autres. Le
regard des autres est encore une variable très importante de notre quotidien. La non-pensée de cette
donnée permet à des groupes de s’imposer dans la
sphère publique ou dans la sphère privée d’individus
en perte complète de repères collectifs.
La vision et la réflexion sur le collectif et les « communs » doivent donc être réactualisées et réintégrées aux politiques publiques, d’abord pour être
plus efficaces mais surtout pour reconstruire et réinventer un cadre de société commun.
> Léa Martinovic

8

LIRE ET RELIRE
LECTURES CROISÉES :
WILLIAM BLANC ET CHRISTOPHE NAUDIN, CHARLES MARTEL
ET LA BATAILLE DE POITIERS : DE L’HISTOIRE AU MYTHE
IDENTITAIRE

L

es approches épistémologiques dans les
sciences sociales, particulièrement dans la discipline historique, montrent régulièrement leur
fécondité depuis quelques années. En somme, il y a
l’Histoire, et ce que l’on en fait… Un exemple récent
illustre à merveille ce type d’instrumentalisation : on
songe à l’occupation par le groupe « Génération Identitaire » du chantier de la nouvelle mosquée de Poitiers, ou au hashtag « Je suis Charles Martel » diffusé
sur Twitter après les attentats du 7 janvier 2015.
De fait, parmi les objets historiques « qui ont fait
la France », la « Bataille de Poitiers » en 732 (la
date exacte reste floue : 731, 734 ?), remportée par
Charles Martel, Prince du Palais des rois mérovingiens, contre l’armée d’Abd al-Rahmân, occupe une
place à part.

taire, Chateaubriand, Michelet) afin de servir leurs
objectifs politiques et intellectuels.
Autres temps, mêmes objectifs pour les littérateurs,
idéologues et politiques de droite et d’extrême droite,
réactivant le mythe à rebours de l’analyse historique :
on songe bien sûr à Eric Zemmour, Jean-Marie Le
Pen, Bruno Mégret ou… Lorant Deutsch, royaliste
de son état. Le mythe fut aussi utilisé par les forces
anticommunistes, antisémites, anti américanistes,
etc… Les deux historiens donnent à voir les reconfigurations perpétuelles du mythe de Charles Martel
pour désigner l’ennemi, quel qu’il soit, reconfiguré
aujourd’hui pour diffuser dans les esprits l’idée mortifère du « Choc des Civilisations ».

C’est tout le mérite de cet ouvrage précis, qui décrit
dans sa première partie le déroulement de la bataille
(et des négociations qui suivirent) entre deux groupes
armés somme toute modestes. Plutôt qu’une bataille décisive, l’affrontement aboutit à la « déviation »
de l’armée arabo-berbère – armée de pillage et non
de conquête - vers les riches terres de Provence, qui
échappaient encore en ce début de 8ème siècle à la
domination des monarques et princes francs.
L’événement a été longtemps présenté dans l’historiographie moderne comme un événement clé « Charles Martel arrête les Arabes à Poitiers » - de la
construction de la monarchie française, parfois de
l’histoire de l’Europe toute entière. Voire, ni plus ni
moins, comme le coup d’arrêt à l’expansion musulmane, après des conquêtes si vastes et si rapides
que la géopolitique méditerranéenne en fut profondément bouleversée. L’événement, examiné par
des historiens sérieux, apparaît à la lecture du livre
comme largement fantasmé, réécrit et réinterprété.
Entre le mythe et la réalité, des nuances s’imposent,
mais et là n’est pas l’essentiel… On apprend dans la
seconde partie que l’épisode fut longtemps oublié
– l’historiographie médiévale ignore l’événement –
puis instrumentalisé à partir de l’époque moderne
par de nombreux « partis » et littérateurs (monarchie
contre les nobles, nobles contre la monarchie, Vol9

LIRE ET RELIRE
LIRE :
DANIEL COHEN, LE MONDE EST CLOS ET LE DÉSIR INFINI.

P

sychanalyse, sociologie ou anthropologie sont
autant de disciplines utilisées par Daniel Cohen
pour dresser une fresque allant des « chasseurs cueilleurs » à 2026 afin de retracer le rapport
des hommes au progrès technique dans différentes
civilisations et son intrication avec les valeurs et les
organisations de leurs sociétés.
Avant tout, ce livre s’inscrit dans le débat entre les
tenants de la croissance endogène (Aghion, Romer),
qui soutiennent qu’une croissance continue est possible grâce aux innovations technologiques et leurs
opposants, rangés derrière Robert J. Gordon, selon
lesquels la croissance à plusieurs points est derrière nous car, en particulier, la révolution de l’’information et du numérique n’a pas les même effets
d’entraînement sur l’économie que les précédentes.
Dans une volonté de ne pas entrer dans une querelle
de chapelles, l’auteur reste factuel. Il se contente de
constater que les innovations sont nombreuses dans
le domaine de l’informatique, des télécoms et du
numérique mais que la croissance diminue continûment aux Etats-Unis comme en Europe depuis plusieurs décennies.
Il note d’ailleurs que cette baisse de la croissance impacte d’autant plus les sociétés occidentales qu’elles
sont devenues largement inégalitaires. Ainsi, 90%
des Américains voient leur pouvoir d’achat stagner
depuis trois décennies et la croissance ne profite véritablement qu’aux 1% des foyers les plus aisés.
L’auteur va même plus loin puisqu’au-delà d’une stagnation de la croissance pour les classes moyennes,
la « révolution numérique » est, selon lui, la cause
d’une extrême anxiété en raison des nombreuses
suppressions de postes qu’elle entraîne. La robotisation de tâches de plus en plus complexes, par
exemple, pourrait détruire jusqu’à 47% des emplois
actuels selon la récente étude des chercheurs C.B.
Frey et M. Osborne de l’université d’Oxford et toucherait principalement les métiers « intermédiaires » des
cadres de classe moyenne apparus durant les Trente
Glorieuses.

presque « une seconde mort de Dieu ». L’auteur retrace la genèse de cette religion du progrès qu’il fait
débuter au siècle des Lumières avec l’idéal de progrès politique qui s’est mué au cours de la révolution
industrielle en un idéal de progrès matériel. Toutefois les idées d’ouverture et d’égalité des Lumières
sont dévoyées car la société industrielle met en place
des structures de management très verticales et hiérarchiques, plus propres à l’Ancien régime qu’aux
Lumières. C’est simplement avec l’avènement de la
« société post-industrielle » et la désintégration des
organisations industrielles au profit des services que
l’esprit des Lumières peut ressurgir. Pour autant le
contrat social ne reste pas moins fondé sur la promesse que les différentes classes sociales puissent
espérer un avenir meilleur, matériellement parlant,
grâce à la croissance. La fin de celle–ci entraîne
donc le repli des classes aisées sur elles-mêmes, et
par jeu de domino, de l’ensemble des groupes sociaux, rejetés par le groupe juste supérieur, sur euxmêmes.
L’auteur situe la force de ce besoin de consommation
matérielle dans le fait que la richesse est toujours
relative à notre situation, donc le désir de richesse
est intrinsèquement insatisfait puisque que le plaisir vient de son augmentation, pas dans du niveau de
son stock. Ce à quoi s’ajoute la volonté d’avoir plus
que ses voisins directs comme le révèle l’analyse de
Duesenberry résumée par la formule « Keep up with
the Jones ».
En définitive, l’objet du livre est plus de relater les
analyses de nombreux auteurs que de faire de véritables propositions. Il s’agit d’un appel à nos dirigeants politiques et à tous les citoyens à tenter de
déconnecter croissance et progrès, sans quoi nous
courrons vers la dépression collective.
> Ludovic Péran

Cette insécurité économique, couplée a la fin de la
croissance, est, selon Daniel Cohen, la raison profonde du malaise démocratique de nos sociétés occidentales.
En effet, l’auteur montre comment nous avons fait de
la croissance une véritable religion, dont la fin serait
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