COMITE DE REDACTION : ivan verheyden, rédacteur en chef jean-claude berck, robert dehon, jacques dieu, guy druart

, patrick ferryn, jacques gossart, jacques victoor

MAQUETTE DE GERARD DEUQUET

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Au sommaire
— à la recherche de kadath, Ivan Verheyden . . . — les orgues spatiales, Robert Dehon . . . . . — notre cahier île de pâques — journal de bord, Jacob Roggeveen . . . . — adieu, monsieur lacachery . . . . . . . — bois parlants et écriture pascuane, Jacques Dieu — le zodiaque, affaire sérieuse, Jacques Victoor . . — atl, atlas, atlantes, Marcel Holmet . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3 8 12 16 20 25 29

A la recherche De kadath

Toujours plus haut s’élevait la lumière et, se mêlant aux orbes du zénith, elle clignotait avec une lugubre ironie vers les troupes en vol. Le nord tout entier n’était maintenant au-dessus d’elle que ténèbres épouvantables, ténèbres pleines de rocs, montant d’infinies profondeurs jusqu’a d’infinies hauteurs. Au sommet de toute cette vision, il n’y avait que ce pâle phare clignotant et inaccessible. Carter en étudia la lumière plus attentivement, et discerna a la fin quelles étaient les lignes que dessinait, a contre-ciel sur le diadème d’étoiles inconnues, son arrière-plan d’un noir d’encre. Il y avaient des tours sur ce titanesque sommet, d’horribles tours couvertes de dômes et comptant d’innombrables étages. Elles étaient groupées selon une architecture dont l’habileté dépassait tout ce que les hommes peuvent concevoir, même au monde du rêve ; bâtiments et terrasses pleins a la fois de merveilleux et de menaces, minuscules et noirs, se détachaient au loin contre le diadème stellaire, qui brillait avec malveillance a l’extrême limite de la vue. Couronnant cette montagne démesurée, il y avait un château dépassant toute imagination mortelle, et a l’intérieur de ce château luisait la lumière blafarde et morbide du démon, faisant planer une sorte de crépuscule sur ses murailles d’onyx poli. La pâle lueur du phare se révélait maintenant n’être qu’une fenêtre brillante, allumée vers le sommet de l’une des plus hautes tours. Lorsque l’armée, prisonnière du courant qui la portait, approcha du sommet de la montagne, Carter pensa qu’il avait discerné de déplaisantes ombres en train de traverser lentement l’espace faiblement éclairé. La fenêtre était étrangement voûtée, et sa forme n’avait absolument rien de terrestre. Le roc massif avait a présent cédé la place aux gigantesques fondations du château monstrueux. Randolph Carter comprit alors que sa quête était terminée, et qu’il apercevait au-dessus de lui le but de tous les voyages interdits et de toutes les visions audacieuses : le siège incroyable et fabuleux des Grands Anciens au-dessus de Kadath, la cite inconnue qui se dresse au sein de l’immensité froide…

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« Vers Melniboné », dessin de Philippe Druillet.

Howard Phillips LOVECRAFT (Démons et merveilles)

Pour apprécier une forme particulière de littérature, il faut y être sensibilisé. Dans le cas de Lovecraft, c’est bien plus vrai encore. Si nous aimons sa prose, c’est, entre autres raisons, pour la constante qui émerge de son œuvre : une mythologie cohérente, synthèse de tous les mythes anciens et modernes. (1) L’exemple du « Nécronomicon » est classique. Ce livre maudit aurait été rédigé par un Arabe dément, Abdul Alhazred, après qu’il ait erré dix ans dans les déserts d’Arabie. L’original est conservé à l’Université Miskatonic, tandis que des copies se trouveraient à la Bibliothèque Nationale et au British Museum. Celui-ci reçoit encore régulièrement des demandes de consultation pour ce grimoire. Or, c’est bien sûr Lovecraft qui l’avait créé de toutes pièces. Ses héros, en quête d’un savoir perdu, découvrent ainsi une vérité qui dépasse l’imagination humaine et les rend fous : le « Mythe de Cthulhu ». Bien avant l’arrivée de l’homme, la Terre était habitée par les « Grands Anciens ». Dieux bienveillants, ils étaient en lutte constante avec les « Autres Dieux », qui les avaient refoulés dans leur cité originelle, Kadath. De la fiction, bien sûr. Les Grands Anciens auraient même créé l’homme « par plaisanterie ou par erreur ». Mais aussi une étrange érudition. Et surtout un symbole : celui de l’origine des civilisations. C’est pourquoi notre revue porte ce nom. Avec Lovecraft, nous nous retrouvons en compagnie des auteurs du Matin des Magiciens. Car c’est aux efforts incessants de Louis Pauwels et de Jacques Bergier que nous devons de connaître « ce grand génie venu d’ailleurs ». Attardons-nous quelque peu, car l’aventure de l’archéologie parallèle débute en fait avec le Matin des Magiciens. On nous reprochera peut-être de ressusciter de vieilles chimères. Il nous revient que, voici près de dix ans, au plus fort de la controverse, un auteur français bien connu soulignait que ce livre n’avait aucun impact sur la jeunesse et que, de toutes façons, il ne s’agissait là que d’un aimable feu de broussaille. Or, outre le fait qu’il est actuellement traduit dans la plupart des pays, cet essai — pourtant rébarbatif au premier abord — se réédite encore régulièrement en format de poche. Rappelez-vous la préface : « Il y avait quantité de sottises dans le bouquin de Pauwels et Bergier.

Voilà ce que l’on dira. Mais si c’est ce bouquin qui a donné envie d’aller y voir de plus près, nous aurons atteint notre but. » Quantité de sottises ? Voire. Il suffit de relire le chapitre sur les civilisations disparues, pour y voir annoncées les énigmes d’aujourd’hui. Profitons-en d’ailleurs pour rappeler textuellement — et peut-être pour la première fois sans les trahir — la position que défendaient nos auteurs (en 1960). « Nous ne nous refusons pas à supposer des visites d’habitants de l’extérieur, des civilisations atomiques disparues sans presque laisser de traces, des étapes de la connaissance et de la technique comparables à l’étape présente, des vestiges de sciences englouties dans diverses formes de ce que nous appelons l’ésotérisme, et des réalités opératives dans ce que nous mettons au rang des pratiques magiques.
— nous ne disons pas que nous croyons tout,

mais le champ des sciences humaines est probablement beaucoup plus vaste qu’on ne l’a fait. En intégrant tous les faits, sans exclusion aucune et en acceptant de considérer toutes les hypothèses suggérées par ces faits, sans aucune sorte d’apriorisme, un Copernic de l’anthropologie créerait une science complètement nouvelle, pour peu qu’il établisse en outre une circulation constante entre l’observation objective du passé et les fines pointes de la connaissance moderne en matière de parapsychologie, de physique, de chimie, de mathématiques.
— il apparaîtra peut-être que l’idée d’une toujours

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Déjà, en 1960...

lente évolution de l’intelligence, d’un toujours long cheminement du savoir, n’est pas une idée sûre, mais un tabou que nous avons érigé pour nous croire bénéficiaires, aujourd’hui, de toute l’histoire humaine. Pourquoi les civilisations passées n’auraient-elles pas connu des éclairs brusques, pendant lesquels la quasitotalité de la connaissance leur aurait été dévoilée ? Pourquoi ce qui se produit parfois dans une vie d’homme, l’illumination, l’intuition fulgurante, l’explosion de génie, ne se serait-il pas produit plusieurs fois dans la vie de l’humanité ?
— nous autres, civilisations, savons maintenant

que nous sommes mortelles, disait Valéry. Ce sont les techniques les plus évoluées qui risquent d’entraîner la disparition totale de la civilisation dont elles sont nées. Imaginons notre propre civilisation dans un proche futur. Toutes les centrales d’énergie, toutes les armes, tous les émetteurs et récepteurs, tous les appareils d’électricité et de nucléonique, se trouvent basés sur le même principe de pro-

duction d’énergie. A la suite de quelque réaction en chaîne, tout explose. Ne restent que les hommes qui vivaient plus ou moins à l’écart de celle-ci. Les survivants retombent à la simplicité.
— nous avons de la Tradition, c’est-à-dire de

Et notre but s’inscrit en ligne droite dans cette optique. Selon la devise des Pieds Nickelés, évoquée dans cet essai : « du calme et de l’orthographe ». Le grand problème de l’archéologie — et de la science en général, d’ailleurs — se situe au niveau de la vulgarisation. C’est à ce moment, en effet, que les savants sont obligés de présenter un « scénario » cohérent. Or, les lacunes sont nombreuses, souvent même énormes. Alors, les archéologues, afin de répondre à la curiosité intellectuelle du public, se voient obligés, entre les diverses pièces du puzzle, de tisser des ficelles. Ficelles qui, à certains moments, deviennent de véritables câbles. Mais quand l’édifice est trop fragile, les faits de l’archéologie parallèle ont vite fait de l’ébranler. Et c’est ainsi que s’ouvre la brèche par où vont s’engouffrer les théories. Celles-ci sont souvent aussi fragiles que les précédentes, mais leur défaut est ailleurs. Ici, le câble est d’emblée présenté comme inaltérable. Par contre, les assises, qu’on refuse un peu trop vite de fixer dans la science officielle, on va les placer ailleurs, c’est-à-dire souvent en sable mouvant. De sorte que la stabilité de l’ensemble sera aussi précaire que dans le premier cas. Où situer KADATH dans tout cela ? Nous voulons faire une synthèse des deux. Tenir compte à la fois des acquis de la science classique et de ceux de l’archéologie parallèle. De sorte que nous ne présenterons que des assises stables, tant les certitudes absolues de la science officielle que les faits incontestables de l’archéologie parallèle. C’est, je crois, ce qu’il y a de neuf chez nous. (3). Les ficelles, ce n’est pas nous qui les tresserons. C’est aux faits de les imposer et au lecteur de relier lui-même les pièces du puzzle. Pour l’y aider, nous ne refuserons pas de citer les ficelles, de parler des hypothèses avancées. Mais, pour notre part, nous croyons que la vérité se situe « quelque part par là », sans que pour autant l’une quelconque de ces théories puisse être considérée comme définitive. Des questions sous-jacentes. Car on nous accuserait vite d’insinuer des tas de choses, si dès le départ, nous n’allions pas droit au but. En fait, il s’agit bien d’une option. Partout, l’archéologie bute sur trois écueils formidables : des connaissances astronomiques venues on ne sait d’où, des constructions incroyables à échelle non humaine, et des traditions fantastiques identiques sur les cinq continents.

Une attitude sans équivoque.

l’ensemble des textes les plus anciens de l’humanité, une conception toute littéraire, religieuse, philosophique. Que devient-elle, vue d’une autre façon, et que dit-elle ? 1° que la science est dangereuse. Cette idée pouvait surprendre un homme du XIXe siècle. Nous savons maintenant qu’il suffirait d’un projectile au cobalt pour effacer la vie sur la plus grande partie du monde. 2° qu’il peut y avoir des contacts avec des êtres non terrestres. Absurdité pour le XIXe siècle, non plus pour nous. 3° que tout ce qui s’est passé depuis le début des temps, a été enregistré dans la matière, dans l’espace, dans les énergies, et peut être révélé. C’est une pensée aujourd’hui partagée par la plupart des chercheurs. (2) » Il est étonnant de constater que de nombreux éléments du Matin des Magiciens : des traditions, des sites, des témoignages d’hommes célèbres, lorsque nous les présentons à nos interlocuteurs, — qui s’empressent par ailleurs de dénoncer le livre — ceux-ci non seulement ignoraient cet élément, mais de plus sont vivement intéressés, et souvent nous demandent de plus amples renseignements. Etrange retour des choses ! Mais le Matin des Magiciens avait donné à beaucoup, en effet, l’envie d’aller y voir de plus près. Car Pauwels et Bergier avaient posé de nombreuses questions, sans prétendre apporter de réponses définitives. Et le vide attire. Surtout ceux qui croient « savoir ». Ce fut à un point tel, que dix ans plus tard, il fallait rappeler les gens à l’ordre. Souvenez-vous encore, « L’homme éternel : « Le thème de ce livre n’est pas très original. Il a été utilisé par maints auteurs depuis la publication du Matin des Magiciens et de la revue Planète. Il nous a paru cependant nécessaire de le reprendre à notre manière, afin de nettoyer notre propre domaine... Il faut jeter beaucoup de seaux d’eau et balayer fermement ». Coïncidence ? « L’homme éternel » vient d’être édité en format de poche (chez Folio). Il a paru le même jour que KADATH.

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Pour tout cela, la science a, bien sûr, ses explications, car elle y est acculée. Donc, dans l’ordre : empirisme et tâtonnements pour les connaissances astronomiques ; esclaves à la pelle et mégalomanie d’un roi pour les monuments ; imagination débridée et hallucinations pour les traditions. Nous prenons le contre-pied, sans abandonner pour autant la méthode scientifique. Ne peut-on pas, en effet, par économie d’hypothèse, faire tout dériver d’une civilisation originelle, qui aurait été décrite dans les traditions, douée de moyens « techniques », et ayant légué ses connaissances à ses descendants ?

Mais il est temps de reprendre les faits incontestables et de les juxtaposer. De cet ensemble doivent surgir — à la longue — des constantes, des lois, à partir desquelles on peut progresser. Tant qu’on continuera à brûler les étapes, on tournera en rond. La solution, pour nous, doit se situer, je le répète, « quelque part par là ». C’est tout. Le reste n’est que bavardage. Dans la préface à son nouveau livre, « L’archéologie mystérieuse » (4), Michel-Claude Touchard s’explique ainsi : « Ce sont les travaux, les récits, les hypothèses de cette archéologie militant pour une histoire ouverte et infinie de l’homme, et par là même s’opposant à la philosophie générale de notre civilisation actuelle et aux données du rationalisme (lui-même militant) que nous avons voulu rassembler et analyser dans ce livre. Nous l’avons fait en nous gardant de la crédulité, mais sans nous défendre d’une certaine sympathie.» Nous aussi. Si l’on veut bien ne pas oublier que cette sympathie est sans concession. Car, en fin de compte, ici aussi, c’est de démocratie qu’il s’agit : le droit à une information complète. IVAN VERHEYDEN

Je crois que notre travail est avant tout de recherche. Recherche originale bien sûr, dans les limites de nos moyens. Mais surtout recherche sélective parmi tout ce qui a été dit et écrit sur les civilisations disparues. Car on a eu trop souvent tendance à sous-estimer les multiples difficultés et les précautions qu’il faut prendre à chaque pas, pour éviter de s’engager dans un cul-de-sac, ou dans le délire organisé. Ce que nous publierons c’est, croyons-nous, ce qui mérite d’être retenu et servira tôt ou tard de pièce dans le puzzle qu’est l’histoire de nos origines. Si nous retenons un élément, c’est parce que notre équipe, et les savants qui nous aident, lui auront donné une cote suffisante de crédibilité. Cela signifie aussi que nous puiserons partout, absolument partout, sans préjugé concernant celui qui a fait la découverte ou en a tiré des conclusions. Il faut transcender les querelles de personnes, sauf lorsqu’il s’agit de fraude caractérisée. Et c’est ici que nous nous démarquons par rapport à ce qui a été fait avant nous. Nous ne prétendons pas connaître la réponse. Nous croyons même qu’il est encore trop tôt pour s’avancer.

Une méthode de travail.

(1) Les cahiers de l’Herne ont consacré à Lovecraft un numéro spécial en octobre 1969. (2) Nous pensons que ces considérations sur la Tradition sont à ce point vraies, que nous entamerons dès le prochain numéro, des études sur l’Ordre des Templiers, probablement dépositaires d’une science perdue. (3) Il ne faudrait quand même pas perdre de vue, par exemple, que sur certains monuments mayas, la date de construction est gravée dans la pierre ! (4) Collection « Bibliothèque de l’irrationnel », Denoël éd., Paris 1973.

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Les textes sacrés entre les lignes
Dans le cadre de cette rubrique, nous proposerons, dès le prochain numéro, des illustrations originales des textes sacrés les plus insolites. Peintre du rêve et de l’étrange, dans le grand courant des artistes fantastiques qu’a suscités la Belgique, il était normal que Gérard Deuquet ait été tenté par cette expérience inédite. KADATH. Si vous avez proposé de faire la maquette de Kadath, c’est parce que le sujet vous passionne. Cela a commencé comment ? GERARD DEUQUET. Par le Matin des Magiciens, bien sûr. Le livre m’a bouleversé. Il faut dire que c’était très nouveau à cette époque. Mais si c’est le Matin des Magiciens qui m’a aiguillé vers ce genre de littérature et d’esprit, le crois que c’est surtout avec Guy Breton que j’ai pris goût à discuter, des après-midi entières, d’archéologie parallèle. C’est par lui que j’ai connu Louis Pauwels, d’ailleurs. Lors d’un voyage en Turquie, Guy a trouvé, dans une église du XIIe siècle, une fresque où l’on voit Dieu entouré d’anges, et au-dessus de lui, un escargot en petits points bleus, et dans le fond une longue frise avec de petits osselets. C’est du moins ce qu’affirmait le guide. Mais à l’analyse des éléments, l’escargot était, en fait, la représentation flagrante d’une galaxie spirale, quant aux petits osselets, ce pouvaient être des pièces mécaniques : pistons, vilebrequins, carburateurs. Guy Breton tient cela à votre disposition. K. Et après le Matin des Magiciens ? G.D. Le livre que j’ai lu peu de temps après, c’est « La Lune, clé de la Bible », de Jean Sendy. De tous les auteurs que j’ai lus sur le sujet, je dois dire que c’est surtout lui qui m’a impressionné. Et j’ai toujours rêvé d’illustrer ce thème. Dans sa conclusion, Jean Sendy prétend qu’on trouvera probablement lors d’une des marches sur la Lune, l’Arche d’Alliance de Moïse. On ne l’a toujours pas trouvée, du moins j’ignore si on l’a recherchée ; et puis, on n’a encore exploré qu’une infime partie de la lune. Mais il est étonnant que Jean Sendy se soit brusquement tu. Pour ma part, je me suis souvent posé la question de savoir pourquoi on n’a pas fait descendre un Lem dans les environs de toutes ces colonnes qu’on voit de haut, les pointes de Blair. On peut y trouver autant de cailloux qu’ailleurs, et par la même occasion, voir ce que c’est. Remarquez, ils le savent peut-être depuis longtemps. Il y avait là quelque chose d’excessivement intéressant, ce peut être n’importe quoi, mais ne me dites pas qu’ils ne le savent pas...

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K. L’archéologie spatiale n’est qu’un des aspects que nous abordons d’ailleurs dans le numéro présent. Pourquoi cet intérêt pour les civilisations disparues en général ? G.D. Je dirais presque que c’est joindre l’utile à l’agréable, en ce sens que d’une part, cela permet de découvrir et de connaître mieux ces civilisations, et en même temps, de retrouver dans basreliefs de monuments assez extraordinaires des choses relativement insolites, comme à Palenque ou à Tiahuanaco. Je me suis d’ailleurs inspiré, pour la maquette de Kadath, des bas-reliefs de la Porte du Soleil. Le lecteur pourra vérifier que toutes les lettres de couverture et de rubriques sont tracées dans un bloc, avec des encoches analogues à celles du calendrier dit vénusien. Le K dans lequel sera illustré à chaque fois le thème principal de la revue, est un bloc de matière, un granit énorme se baladant dans l’espace, venu de l’infini et allant à l’infini. K. Y a-t-il des sites archéologiques qui vous fascinent particulièrement ? G.D. Ce que j’aurais voulu voir, ce sont les grottes de Lascaux. Malheureusement, elles sont fermées

depuis 1963. Il y a peu de peintres contemporains qui pourraient arriver à faire quelque chose de pareil, au point de vue anatomie et stylisation. Ce qui étonne aussi, tout comme à Altamira, c’est l’exactitude du dessin de l’être animal quant à l’être humain qui, lui, est stylisé à l’extrême, bien souvent avec un manque de proportions. C’étaient peut-être des hommes en peaux de bêtes, en ce sens qu’ils pouvaient avoir des raisons d’aller dans des grottes, mais il y a certainement des quantités d’autres choses qui nous échappent. Disons qu’il s’agit là des restes d’une civilisation, comme ce qui resterait de nous après un cataclysme, naturel ou autre : quelques sculptures dans du granit, des choses gravées ici ou là, ou un berger s’amusant à dessiner dans une grotte. C’est à mon avis ce qui s’est passé. K. A-t-on déjà vu dans vos tableaux affleurer des éléments de votre intérêt pour les civilisations disparues ? G.D. J’ai, lors d’une exposition, présenté une toile intitulée « L’Archange». Il s’agissait d’un être très personnel, inspiré de la vision d’Ezéchiel. J’avais remplacé les ailes par des propulseurs « x » à air comprimé ou à réaction,

comme vous voulez. L’être était dans un nimbe, c’est-à-dire dans une boule de plexiglas, comme les astronautes sur la lune actuellement, et il avait un collant au corps. K. Et les réactions du public ? G.D. Aucune, sauf certains qui ne s’attendaient pas à cela, parce qu’ils y cherchaient la forme et non le fond. Mais la toile a brûlé dans un incendie et est repartie avec les autres Elohim... Et il n’est pas dit que je n’y reviendrai pas… K. Un rêve ? G.D. Illustrer les premiers versets de la Bible dans une optique non traditionnelle. C’est dans notre programme. Je voudrais faire une véritable bande dessinée — un découpage comme un film, avec séquences et tout —, de la vision d’Ezéchiel. La même chose en ce qui concerne l’épopée de Gilgamesh, quittant la terre et la voyant de plus en plus petite sous lui. Et d’autres encore : les patriarches qui, après un voyage de quelques jours, retrouvent la terre vieillie de plusieurs siècles. La relativité d’Einstein, quoi ! Nous sommes en pleine science-fiction, mais comment voulez-vous raconter cela autrement ?

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« L’archange ».

Pieces a convictions

LES ORGUES SPACIALES
Ce qui est affirmé sans preuve peut être nié sans preuve. Euclide de Mégare, « Fragments » (Ve siècle av. J.-C.) Faisant face à toutes les critiques à venir, nous vous présentons un premier article portant sur ce que d’aucuns nomment l’archéologie spatiale. Cette qualification peut paraître disproportionnée par ce qu’elle implique, à savoir l’existence de sites non naturels ailleurs que sur notre bonne vieille terre. Nous ne connaissons pas d’organisme d’étude en cette matière, sinon quelques chercheurs isolés qui se penchent sur les photographies offertes au public par les instances ad hoc. L’archéologie spatiale peut donc prêter à sourire. Soit. La seule chose que nous pouvons supposer est qu’un jour ou l’autre, des astronautes civils la pratiqueront, ce qui sous-entend que des humains rencontreront des sites non humains ou, si vous préférez, extraterrestres. Cette idée doit-elle, a priori, nous effrayer, nous révolter ou encore, sommes-nous obligés — mais par qui ? — de la cacher à nos contemporains ? Devons-nous présenter pour la nième fois la sempiternelle thèse de la panique du type « Guerre des Mondes » ? Nous ne le pensons pas et les consciences apaisées rétorqueront qu’après tout, ces recherches spatiales ne sont pas pour demain. C’est un point de vue et il en est un autre : concevez un instant que les deux puissances spatiales aient eu l’attention attirée par des sites lunaires présentant des facettes troublantes, compte tenu de ce qu’on connaît de leur environnement. La moindre des choses, la méthode la plus logique, cette méthode que l’on nomme avec raison scientifique, demanderait que l’on étudie ces hypothèses et, étant donné que des hommes ont aluni, que ces astronautes puissent étudier les zones impliquées. Etes-vous d’accord ? C’est exactement et jusqu’à preuve du contraire, ce que l’on a évité d’entreprendre. Et c’est profondément regrettable. Il y a plus d’un an, nous avons interrogé publiquement une personnalité à l’occasion d’une conférence ayant comme sujet la vie dans l’univers. L’orateur n’avait jamais entendu parler de ce dont nous allons vous entretenir ; ce fut pour lui la consternation que de découvrir la photo que nous publions ici. L’article qui suit répond donc bien au but de KADATH : faire le point et présenter les faits aux lecteurs.

En guise d’explication.

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« 2001 : l’odyssée de l’espace » En avance sur son temps ?
Dans le film de Stanley Kubrick « 2001 », des astronautes exécutent une sorte de pèlerinage devant un monolithe qu’ils ont découvert sur la Lune : ce sera pour eux le début d’une aventure fantastique. Mais cette odyssée, ne la connaissons-nous pas déjà actuellement ? En novembre 1966, les Etats-Unis lancèrent de Cap Kennedy le satellite Lunar Orbiter II. Le 21 novembre, d’une orbite située à 48 km, le véhicule spatial envoya à la Terre une série de photos d’une portion de la Mer de la Tranquillité. « Le but principal de ces petits satellites (les Lunar Orbiter) qui pèsent 400 kg chacun, est de prendre des photos des sites d’alunissage possibles pour les astronautes du projet Apollo. Leur second objectif est de photographier des régions particulièrement intéressantes sur la face cachée de la Lune ou des régions polaires, afin de réunir une certaine quantité d’informations topographiques et géologiques » (1). Lunar Orbiter commença sa mission en prenant 422 photos de treize sites d’alunissage possible. « La caméra unique de Lunar Orbiter II prend alternativement des photos avec un objectif grand-angulaire et avec un téléobjectif. Une photo prise au téléobjectif enregistre une région de 50 km2 avec une définition telle qu’on est capable de distinguer un objet aussi petit qu’une table de bridge » (2).

Venons-en aux faits et dressons la fiche technique de la photo illustrant cet article :
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code photo : LO II - NASA n° HR59-66 (PH site P4) lieu : nord-est Central Highland, sud du Sillon Arideus (Aire n° 49 - NASA) position ; approximativement 15°20’ longitude est, 4°30’ latitude nord. dimensions : la photo représente un rectangle d’environ 228,60 m sur 167,60 m.

En effet, les pointes forment des dessins géométriques et, étudiant de près la photo, M. Blair découvrit que les pointes formaient un système coordonné à angle droit X, Y et Z, six triangles isocèles et deux droits, ainsi qu’un axe de trois points. M. Blair ne s’arrêta pas en si bon chemin ; il trouva à l’est de la plus haute des pointes, une espèce de fosse, « l’ombre jetée par cette dépression semble indiquer quatre angles de 90° et sa structure fait penser à un creux dont les parois auraient été démolies par une érosion ou poussées vers l’intérieur ». Il n’en fallait pas plus pour lancer la polémique. Autant M. Blair s’engagea à fond dans l’hypo-

Cette photo fut agrandie cinq fois par rapport à la réception originale, par la station de poursuite de Goldstone en Californie. Les petites croix sont des marques de référence utilisées pour les mesures photographiques.

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Maintenant, examinons la photo proprement dite ; elle nous montre clairement les ombres portées par huit espèces de pointes. La pointe la plus haute a été évaluée à une hauteur d’environ 22 m, la plus petite atteint ± 5 m. Aussi bizarre que cela puisse paraître, la photo ne reçut pas immédiatement l’intérêt que l’on put prévoir. M. William Blair, anthropologue de Seattle (USA) et, à ce moment, membre du département de biotechnologie de la Boeing Company, fut le premier à révéler publiquement certaines caractéristiques de la prise de vue.

thèse de « l’intelligence extérieure », autant il fut critiqué. Le Docteur Thor Karlstrom, un des scientifiques de l’US Geological Survey, qui étudia les photos pour le centre de recherche de Langley (NASA), fit la remarque suivante : « Il se peut que ce soient des blocs de matériau éjectés d’un cratère sous l’impact de quelque objet.» Karlstrom retint surtout les explications naturelles d’ordre géophysique, par exemple les éruptions lunaires, les impacts météoritiques ou l’érosion d’anciens cratères.

«Chacune de ces hypothèses peut être retenue comme correcte ». Le Docteur Richard W. Shorthill du Boeing Scientific Research Laboratory, un expert en topographie lunaire, remarqua qu’il y avait beaucoup de pointes semblables sur la Lune. Il suffit d’en choisir quelques-unes bien placées pour échafauder des hypothèses grandiloquentes, et les éternels sceptiques suggérèrent que des phénomènes naturels se présentaient parfois comme des formations symétriques. Mais, outre le fait qu’on devrait en trouver un peu n’importe où, M. Blair réplique : « Si on avait appliqué votre théorie, plus de la moitié des architectures aztèques et mayas seraient encore enfouies sous les collines et dans les forêts, parce qu’on aurait parlé à leur propos des suites de quelque événement géophysique. L’archéologie ne se serait jamais développée et la plus grande partie des découvertes relatives à l’évolution de l’homme dormiraient encore sous terre.» Et sur ce point, nous donnons cent fois raison à William Blair ! Y a-t-il quelque chose à ajouter à cette étrange découverte ? La réponse est affirmative, encore une fois au lieu de simplifier le problème et de l’étudier méthodologiquement, on s’aperçoit que toute l’affaire se complique tout aussi étrangement. Nous avons pris connaissance du pour et du contre aux USA, voici le troisième larron : l’apport soviétique. En effet, par pur hasard semble-t-il, ils se sont aussi intéressés au site incriminé.

Les Russes — ainsi que les Américains d’ailleurs — ont construit une maquette des « Pointes de Blair » (nous supposons que cela souligne leur intérêt réciproque), et ces derniers y sont allés de leur petite hypothèse. Un ingénieur en recherche spatiale, M. A. Abramov, nous apprend que le plus grand objet mesure 46 m de haut (3) et il appelle « obélisques » les pointes qui projettent une ombre. Il fait remarquer que leur position peut être comparée à celle des trois pyramides de Gizeh en Egypte (4). Il ajoute ensuite que la sonde spatiale Luna IX avait photographié un cercle de « pierres » placées régulièrement autour du site des « obélisques » (5). Nous ne connaissons malheureusement pas d’autres détails (6). Et pourtant, MM. Blair et Abramov ne révèlent pas tout ! En effet, il y a une deuxième dépression rectangulaire chevauchant à angle droit la première ; nous remarquons deux petits cratères qui sont rectangulaires et dont les médianes sont sur le même axe. Voyez aussi cette dépression qui est triangulaire et traversée par l’axe formé par les trois pointes. Et pour finir, si le lecteur s’amuse à relier toutes les pointes entre elles par des droites, il trouvera une série impressionnante, digne d’un concours publicitaire, de triangles droits, isocèles et équilatéraux. En quelle proportion intervient le hasard ? Nous n’en savons rien, et pour autant que tout ceci soit vérifié scrupuleusement par les instances scientifiques, nous nous réservons d’émettre à notre tour une hypothèse.

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Malgré tout, étant donné que les deux « grands » se sont penchés sur le problème et qu’il n’y a pas de fumée sans feu, nous pouvons penser qu’il y a anguille sous roche. Dès lors, nous avons demandé des renseignements complémentaires à la Boeing Company. Voici leur réponse : « La Compagnie n’avait pas la responsabilité d’interpréter les informations (de Lunar Orbiter II) et par conséquent n’a pas de position officielle à l’égard de la matière en discussion... Je peux souligner que je n’ai pas entendu parler de telles « pointes » lors des réunions scientifiques... » Signé M., Program Scientist Space Systems. Une dernière remarque: depuis sept ans, nous n’avons jamais découvert une autre photo du site. Pourtant, lors des vols Apollo, circumlunaire ou alunissage, nous pouvons nous demander s’il n’y a jamais eu de films pris à partir des modules de commande où un astronaute attend ses collègues, sans se tourner les pouces, sur une orbite équatoriale : donc où il y a possibilité de survoler au moins une fois le sillon Arideus. Une affaire à suivre. ROBERT DEHON.

(1) Wernher von Braun« Voici l’espace » - Encyclopédie Planète, 1969. (2) Ibid. (3) Il n’y a pas concordance avec les mesures américaines, nous penchons plutôt pour ces dernières. (4) Nous ne parvenons pas à trouver la clé de cette hypothèse. (5) Un manque total d’informations complémentaires nous oblige à poser des réserves. (6) Ceci serait-il un appel à nos amis lecteurs soviétiques ? Sources. Newsweek, 5 décembre 1966. Los Angeles Times, 26 janvier 1967. Major Petersen, Communication faite à Oslo (FCSD). Peter Kolosimo, Archéologie spatiale. (Albin Michel 1971). Boeing Company, lettre du 28 avril 1972.

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LE PASSE PRESENT

Le document que vous allez lire ouvre notre cahier île de Pâques. Notre intention, en groupant certains articles en un « cahier », n’est pas, bien sûr, d’épuiser le sujet une fois pour toutes : la chose serait d’ailleurs franchement irréalisable. Mais nous désirons éclairer un thème sous divers angles qui nous semblent complémentaires. Ces articles, nous les voulons exhaustifs, le thème non. C’est pourquoi il y aura dans l’avenir encore d’autres cahiers île de Pâques ! Y aurait-il lieu de justifier le titre un peu insolite de cette première rubrique ? Peut-être... « Le Passé présent », c’est pour nous une actualisation du Passé, l’instantané d’une civilisation au moment de sa découverte. Tantôt sous forme de reportage, tantôt un document d’époque. C’est ceci que nous vous proposons aujourd’hui.

ou grandiloquentes, mais elles restituent de ce fait l’esprit même de ces jours historiques. Un mot encore. La dénomination exacte du manuscrit est la suivante : « Journal de bord du voyage d’exploration de Monsieur Jacob Roggeveen, avec ses navires Den Arend, Thienhoven et De Africaansche Galey, au cours des années 1721 et 1722 ». Voilà. Il ne nous reste plus qu’à vous souhaiter un bon voyage. Imaginez... vous êtes en plein Océan Pacifique, « à mille milles de toute région habitée ». Une île apparaît à l’horizon. Nous sommes le jour de Pâques 1722... I. V.

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1 août 1721. Trois navires hollandais appareillent de Texel, une île de la Frise. Ils ont nom Den Arend (l’Aigle), Thienhoven et De Africaansche Galey (la Galère Africaine), ayant à leur bord respectivement cent dix, quatre-vingts et trentetrois hommes. L’expédition, effectuée pour le compte de la Compagnie des Indes Occidentales, est placée sous le commandement de Jacob Roggeveen. Celui-ci partait en fait à la recherche du continent austral inconnu, décrit par le Capitaine Davis (1). Ses investigations dans le Pacifique seront négligeables au vu de la découverte qui sera associée à son nom : celle de l’île de Pâques, le 5 avril 1722 (2). Le nom de ce navigateur hollandais a été mis à toutes les sauces : Rogeveen, Roggeween, Roggeven, Roggevin, Roggewein... et j’en passe. On l’a traité de pirate, d’écumeur des mers, on a dit que lors de son passage à l’île, il laissa des centaines de morts sur le terrain. La vérité historique est tout autre. Seulement, pour la connaître, il faut se donner la peine de remonter aux sources. Il faut lire le journal de bord de l’expédition. KADATH est fier de pouvoir vous présenter, pour la première fois croyonsnous, l’essentiel du récit de cette découverte, tel que Roggeveen l’avait consigné au jour le jour. Nous l’avons traduit le plus fidèlement possible, en respectant le style de l’époque. C’est pourquoi certaines phrases peuvent paraître lourdes

er

(1) Voir l’article dans le numéro 1 de KADATH. (2) Et non le 14, comme le prétendent, de concert, Louis Castex et Bernard Villaret dans des livres récents.

Den Arend, Thienhoven et De Atricaansche Galey

JOURNAL DE BORD (extraits)
Jacob Roggeveen (1659-1729)
Dimanche 5 avril 1722.
Nous nous trouvions sous la latitude sud de 27 degrés 7 minutes, et la longitude était estimée à 265 degrés 56 minutes. (1) Dans l’après-midi, on hissa l’étendard princier à bord de la Galère Africaine. A environ 5 milles et demi au nordouest, se voyait une terre basse. Cette île, nous l’appelâmes île de Pâques, parce qu’elle fut vue et découverte le jour de Pâques. (A bord des navires, la joie était grande, car on croyait avoir atteint l’île Basse de Davis, avantposte du grand continent austral. Roggeveen s’étendra plus loin sur la controverse à ce sujet.) Au neuvième appel de l’après-midi, nous vîmes monter de la fumée en plusieurs endroits de l’île, d’où nous conclûmes qu’elle devait être habitée. Aussi fut-il trouvé bon de se concerter avec les Capitaines des autres navires, pour savoir s’il ne fallait pas organiser une expédition afin d’avoir une idée valable sur l’intérieur des terres. Après échange de vues, il fut décidé que les deux chaloupes du Thienhoven et de l’Aigle, bien équipées en hommes et en armes, se rendraient dans l’île pour sonder les profondeurs et chercher l’endroit idéal pour débarquer. apparemment dans l’espoir d’y découvrir la source de cette apparition. Lorsque nous nous fûmes bien distraits ensemble, nous le renvoyâmes à terre sur sa pirogue, chargé de deux colliers de corail bleu au cou, un petit miroir, des ciseaux et d’autres bricoles analogues, avec lesquelles il semblait avoir un plaisir particulier. Cependant, lorsque nous nous fûmes approchés à faible distance de cette terre, nous pûmes voir clairement que la description de l’île Basse et Sablonneuse (selon le récit et le témoignage du Capitaine Davis, cité par le Capitaine William Dampier), ne correspondait en aucune façon à nos constatations, et que cette île ne pouvait être ceci. Les découvreurs prétendaient en avoir vu 14 à 16 milles, et qu’elle s’étendait à perte de vue, étant une série de hauts-fonds ; ledit Dampier en rapporte les mêmes mesures et prétend qu’il s’agit là de l’angle du continent austral inconnu ; que cette île de Pâques ne peut être l’île Basse, car celle-ci est petite et sablonneuse, par contre l’île de Pâques fait 15 à 16 milles de pourtour avec aux angles est et ouest (distants d’environ cinq milles), deux hautes collines aux versants doux, et à leur union dans la vallée il y a encore trois ou quatre monticules, de sorte que cette île est relativement haute et surélevée par rapport aux violences de la mer. Si nous avons cru, au départ — à une plus grande distance — que l’île de Pâques était sablonneuse, c’est parce que nous avons attribué cela à l’herbe sèche, au foin, et aux autres reliefs brûlés ou décrépits, puisqu’un tel aspect ne pouvait nous donner une autre image que celle d’une désolation inhabituelle, et que les découvreurs lui ont donné pour cela le même nom de « sablonneux ». Dès lors, il faut en conclure que cette île de Pâques est une autre terre, située plus à l’est de celle qui était le but de notre expédition ; ou alors il serait facile de convaincre les découvreurs de mensonges, tant dans leurs relations orales qu’écrites. (Les indigènes font de grands signes pour inviter les étrangers à débarquer. Mais le temps reste défavorable.) De nombreuses pirogues arrivèrent aux navires. Ces gens montrèrent une vive avidité pour tout ce qu’ils virent et furent à ce point téméraires qu’ils ôtèrent aux matelots leurs chapeaux et bonnets, puis sautèrent avec leur butin par-dessus bord. Car ce sont d’excellents nageurs, comme on put

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Lundi 6 avril.
(Préparatifs pour le lendemain). Le temps était instable, faisant alterner le calme et la tempête avec tonnerre, foudre, averses et vents changeants du nord-ouest. De sorte que nous ne pûmes mettre notre plan à exécution. Dans la matinée, une pirogue quitta l’île et s’approcha du navire du Capitaine Bouman : celui-ci amena à notre bord un Pascuan, lequel était complètement nu, sans le moindre voile pour cacher ce que la décence interdit de préciser davantage. Le pauvre homme se montra très heureux de nous voir, et s’étonna au plus haut degré de la construction de notre navire et de son gréement : la hauteur des mats, l’épaisseur des cordages, les voiles, le canon qu’il tâta avec soin — bref, de tout ce qu’il vit, mais surtout lorsqu’on lui montra son visage dans un miroir, il regarda discrètement vers l’autre face,
(1) La longitude est ici reprise selon les mesures de l’époque : transposée en données d’aujourd’hui, c’est 109°20’ de longitude ouest qu’il faut lire. Les coordonnées exactes de l’île de Pâques sont : 27°05’ de latitude sud et 109°20’ de longitude ouest.

Mardi 7 avril.

Mercredi 8 avril.

Jeudi 9 avril.

le constater en voyant nombre d’entre eux arriver de l’île jusqu’aux navires à la nage. Il y eut aussi un Pascuan qui, de sa pirogue, grimpa jusqu’à la fenêtre de la cabine de la Galère Africaine : il vit la nappe qui recouvrait la table, et la jugeant d’un bon prix, prit la fuite en l’emportant avec lui, de sorte que nous devions faire particulièrement attention afin de tout conserver. Par ailleurs, il fut décidé de faire une expédition avec 134 hommes, pour vérifier ce que nos émissaires avaient rapporté. Nous partîmes le matin avec trois bateaux et deux chaloupes, et 134 hommes d’équipage, tous armés d’un mousquet, d’une cartouchière et d’un sabreur. Arrivés à l’île, nous avons mouillé les grappins des bateaux et des chaloupes, et préposé à leur surveillance vingt hommes armés ; de plus, le bateau de la Galère Africaine était monté de deux pièces de canon à la proue. Cela étant fait, nous nous sommes avancés, groupés mais non en rang, sur les brisants, nombreux sur le rivage, jusqu’en terrain plat. Aux indigènes, qui s’avançaient en foule vers nous, nous fîmes signe de la main pour qu’ils s’écartent et fassent place. Arrivés là, le corps de bataille (2) de tous les matelots des trois navires fut formé, le Commandant, les Capitaines Koster, Bouman et Rosendaal de front, chacun devant son propre équipage : ce corps placé sur trois rangs était couvert par la moitié des soldats sous le commandement de Monsieur le Lieutenant Nicolaas Thonnar (l’aile droite), et à gauche l’autre moitié, conduite par Monsieur Martinus Keerens, qui portait l’étendard. Après nous être disposés ainsi, nous avons progressé de quelques pas, afin de donner un peu de place à ceux de nos gens qui étaient derrière et devaient se placer en rangs, puis nous nous sommes arrêtés pour que les arrières puissent monter. C’est alors que, au grand étonnement de tous et sans qu’on s’y attende, nous entendîmes quatre ou cinq coups de mousquet, accompagnés d’un grand cri : « Il est temps, il est temps, tirez !», sur quoi, en un instant, plus de trente cartouches furent tirées. Les Indiens, surpris et effrayés, s’enfuirent, laissant derrière eux 10 à 12 morts et des blessés. Les chefs de l’expédition, placés en tête, empêchèrent les matelots de tirer sur les fuyards, et s’enquirent pour savoir qui avait donné l’ordre de tirer et pourquoi. Après peu de temps, le second du navire Thienhoven vint vers moi et m’expliqua qu’il se trouvait à l’arrière avec six hommes, et qu’un indigène avait saisi le canon de son mousquet pour le lui arracher et qu’il l’avait repoussé ; qu’un autre Indien avait tenté d’arracher

son habit à un matelot et que quelques indigènes, voyant notre résistance, avaient ramassé des pierres et nous en menaçaient, ce qui, selon toute apparence, causa le tir de sa petite troupe, mais qu’il n’en avait nullement donné l’ordre. Comme le moment n’était pas opportun pour s’informer davantage là-dessus, on remit cela à une autre occasion. Après que la surprise et la peur des indigènes se furent un peu apaisées en voyant que nous ne donnions plus d’autres signes d’hostilité, et que, par des signes, nous leur eûmes fait comprendre que les tués avaient menacé de nous lapider, — alors les indigènes, qui s’étaient toujours trouvés près du front, revinrent vers les chefs, et en particulier l’un d’eux qui, à ce qu’il sembla, avait de l’autorité sur les autres. Car il donna l’ordre que de partout on nous apporte tout ce qu’ils avaient comme fruits, produits de la terre et poulets ; cette corvée fut accueillie avec respect et courbettes, et exécutée immédiatement, comme le prouva le résultat. Car après peu de temps, ils nous apportèrent quantité de canne à sucre, de poulets, de racines d’ubas et de bananes. Mais nous leur fîmes comprendre par signes que nous ne désirions rien sinon les poulets, une soixantaine environ, et trente régimes de bananes, pour lesquels nous payâmes royalement avec du linge rayé, duquel ils se montrèrent très satisfaits et heureux. Lorsque nous eûmes tout examiné à loisir, nous constatâmes que les indigènes portaient des plaques d’argent aux oreilles et des coquillages de nacre au cou. (...) Ce que nous croyions être de l’argent était en fait fabriqué avec les racines d’une plante, comme nous dirions en Hollande, de grosses carottes blanches : cet ornement est rond mais allongé, son plus grand diamètre étant de deux pouces, et un et demi pour le plus petit, ayant après estimation trois pouces de long. Pour en faire des ornements, il faut savoir que, dès leur enfance, on tire à ce point aux lobes de l’oreille et on en découpe l’intérieur, de sorte que si on introduit le plus petit diamètre en bas dans l’ouverture du lobe, on ne voit plus à l’avant que le grand diamètre, enchâssé dans la même ouverture. (...) Ces gens ont les membres bien proportionnés, les muscles solides et bien faits, ils sont en général de haute stature, et leur couleur naturelle n’est pas noire, mais jaune pâle, ce que nous constatâmes chez de nombreux jeunes, soit parce qu’ils n’avaient pas peint leur corps en bleu foncé, soit parce que, faisant partie d’un élite, ils n’étaient pas obligés de cultiver la terre (...) Les cheveux et la barbe de la plupart étaient courts, mais d’autres les avaient longs, flottants ou tressés, et enroulés au sommet de la tête en un chignon à la manière des Chinois à Batavia, chignon qu’on nomme là-bas condé.

Vendredi 10 avril.

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(2) En français dans le texte.

En ce qui concerne la religion de ces gens, nous n’avons pu en avoir une notion complète, vu notre bref séjour. Seulement, nous avons remarqué qu’ils allumaient des feux pour certaines hautes statues de pierre et ensuite, accroupis et la tête penchée, ils joignent la paume des mains et les meuvent de haut en bas et de bas en haut. (3) Ces statues de pierre nous ont d’abord étonnés, car nous ne pouvions comprendre comment il était possible que ces gens, qui ne disposent pas de bois gros et lourd pour fabriquer une quelconque machine, ni de cordages solides, avaient néanmoins réussi à ériger de telles statues, qui avaient bien 30 pieds de haut et étaient proportionnellement grosses. Mais cet étonnement disparut lorsque nous constatâmes, en arrachant un morceau de pierre, que ces statues étaient faites de terre glaise ou d’argile, et qu’on y avait glissé de petits cailloux lisses qui, très proches les uns des autres, donnaient l’aspect d’un homme. Par ailleurs, on voyait partir des épaules un léger relief ou excroissance qui esquissait les bras, car toutes les statues semblaient indiquer qu’elles étaient enveloppées d’une longue robe du cou jusqu’aux talons. Sur la tête, ils ont une corbeille, dans laquelle étaient entassés des cailloux peints en blanc. (...) Enfin, en ce qui concerne leurs embarcations, elles sont mauvaises et faibles si l’on pense à l’usage. Car leurs canots sont un assemblage d’innombrables petites planches et de légères chevilles, qu’ils attachent artistiquement les unes aux autres, avec des cordelettes finement tressées faites avec une herbe de l’île. Mais comme il leur manque la connaissance et surtout l’étoffe pour calfeutrer et rendre étanches une grande quantité de nœuds des pirogues, celles-ci prennent l’eau, de sorte qu’ils sont obligés de passer la moitié du temps à écoper. Leurs pirogues ont environ dix pieds de long, sans compter l’étrave, qui est haute et effilée. La largeur leur permet à peine de s’y asseoir les jambes serrées pour pouvoir pagayer. (...) Réunion des chefs des trois navires, tenue à bord de l’Aigle (...) « Cette île ne peut être dite petite, basse et sablonneuse, car elle fait 16 milles de pourtour et est relativement haute, puisqu’elle était distante de 8 à 9 milles lorsque le signal terre fut

lancé depuis la Galère Africaine (...) Au contraire, nous l’avons trouvée extrêmement fertile, produisant des bananes, des pommes de terre, de la canne à sucre d’une épaisseur exceptionnelle, et de nombreux autres produits de la terre ; mais il n’y avait ni grands arbres ni bétail, à l’exception de la volaille. Aussi pourrait-on faire de cette île un paradis terrestre, grâce à sa terre fertile et son bon air, si on la cultivait et travaillait convenablement, ce qui ne se fait actuellement que dans la limite des besoins vitaux des indigènes. En outre, on ne peut pas davantage décrire cette île comme une suite de hautes terres, puisque nous supposions déjà avoir croisé l’île Basse sans l’avoir vue, car notre course était dirigée de telle façon que nous devions inévitablement la voir, si l’île de Pâques était cette île Basse. Dès lors, on peut conclure à bon escient que cette île de Pâques est une autre terre que celle que nous recherchions, et appartient donc à notre croisière (...) Il est admis et décidé de commun accord que nous n’avons pas encore vu l’île petite, basse et sablonneuse, qui doit être le véritable signe avantcoureur de la terre que nous cherchons ; dès lors, nous maintiendrons le cap à l’ouest sur le parallèle sud de 27 degrés, durant encore cent milles, puis nous déciderons de ce qu’il y aura lieu de faire. Ainsi résolu sur le navire et le jour susdit. (Signé) Jacob Roggeveen, Jan Koster, Cornelis Bouman, Roelof Rosendaal.
(traduction Ivan Verheyden)

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(3) Selon l’historien Behrens qui accompagnait l’expédition, on pouvait voir les indigènes se prosterner à plat ventre et saluer le lever de soleil, après avoir allumé des centaines de feux : c’est la seule description d’une adoration du Dieu Solaire sur l’île de Pâques. Leurs idoles principales s’appelaient Taurico et Dagon..., ce qui n’avait pas échappé à Lovecraft lorsqu’il décrivit ses « Adorants du fond des mers ».

Une statue de l’Ile de Pâques aux Musées royaux d’art et d’histoire à Bruxelles
Ils t’on arraché de l’ahu Orogon en tirant sur des cordes O toi, Pou-haka-nononga, dieu des pêcheurs de thons ! Ils te tiraient avec des cordes, Ces joyeux étrangers qui avaient débarqué. Ils vont t’emporter. Ils te dresseront de nouveau sur un mausolée En Belgique (Peretia) où des jeunes filles viendront te regarder. (chanson composée par Maria lka lors du départ du Mercator cité par Alfred Métraux)

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Fin 1972, la presse belge annonçait le décès du professeur Henri Lavachery, survenu le mercredi 11 novembre, à l’âge de 87 ans. Ce savant ethnologue était mondialement connu pour ses diverses activités scientifiques ; mais c’est surtout pour sa participation à la mission franco-belge en île de Pâques qu’Henri Lavachery est connu des spécialistes de l’Océanie. C’est à bord de l’aviso français Rigault de Genouilly qu’il fera le voyage en compagnie d’Alfred Métraux. Ils arrivent à l’île de Pâques le 28 juillet 1934. La mission restera sur place jusqu’au 2 janvier 1935. C’est le navire-école belge Mercator qui ramènera la mission en Europe. Le résultat de cette expédition fut l’enrichissement aux Musées du Cinquantenaire à Bruxelles d’une importante collection d’objets, provenant de Tahiti, de l’île Pitcairn, des Marquises, de l’atoll de Fakarawa et bien sûr de l’île de Pâques. Au point de vue anthropologique, la mission a ramené des crânes et os longs trouvés dans les ahus (1). Des échantillons des anciens métiers et outils de ceux-ci, des sculptures sur bois, des chapeaux, paniers, ouvrages en plumes, etc., représentaient la part ethnographique. Mais ce sont principalement les objets archéologiques qui sont les plus représentatifs. Plusieurs pièces de sculpture diverses : têtes, stèle, fragment de torse, pétroglyphes sur galet, sur pierre tendre. Egalement des pierres de maison, des petites sculptures en lave. Du matériel lithique : burins, herminettes, haches, armes d’obsidienne. Et puis... et puis il y a une statue : une des rares statues ayant quitté l’île de Pâques.

Adieu, Monsieur Lavachery.

Selon Lavachery (2), il y aurait dans le monde sept statues dans les musées. En France: deux têtes de grandes statues, la première ramenée par l’expédition à laquelle participa Pierre Loti, la seconde à bord du Mercator, lors de l’expédition franco-belge. En Angleterre : une statue en pierre, nommée Hoa-Haka-Nana-la et exposée au British Museum. Elle fut ramenée en 1869 par le HMS. Topaze. Au musée de Santiago du Chili, deux statues, une autre au musée national de Washington, et enfin celle des Musées du Cinquantenaire qui porte le nom de Hanga One One. Ce nom est celui sous lequel la statue était principalement connue des habitants de l’île. Avant d’être enlevée par l’équipage du Mercator, elle se trouvait près d’une petite baie bordée de sable presque blanc. En fait, la traduction de HANGA ONE ONE est baie sablonneuse. Dans le « Vocabulario de la lengua rapa-nui, Isla de Pascua », 1913, de Edgardo Martinez, nous lisons pour Hanga : playa (plage) et pour One : arena (sable). Le nom de la statue prend ainsi celui du lieu où elle se trouvait. Deux autres noms ont également été signalés aux membres de la mission. Ce sont PUHAKONONGA (3) et POHU. Le premier serait une contraction de AKA NO NONGA, qui désignait la mer que l’on apercevait en face de la statue, et de POHU. Mais ce dernier mot est marquisan et signifie espèce de tiki (4). Dans AKA NO NONGA, l’on retrouve également le mot marquisan AKA qui voudrait dire « abondance » en parlant de poissons dans l’eau. Tepano, le guide

de Lavachery, lui signala que « la statue avait été dressée par un ariki (roi) pour indiquer la place où se trouvaient, au large, de grandes quantités de KAHI (poissons) ». Ce nom de poisson est aussi le même aux îles Marquises. Lavachery conclut que « l’existence du poisson à l’île de Pâques était bien liée à la présence de la statue », et celle-ci indiquait en outre un endroit favorable à la pêche du KAHI. Enfin, dans une théorie concernant les migrations polynésiennes (5), le savant belge situe l’occupation de l’île de Pâques au Xllle siècle, par un groupe venant de Mangareva, et composé de Tahitiens et de Marquisiens. De là, l’influence de mots marquisans dans la langue pascuane. (6) Les rares visiteurs de la Salle Mercator au Musée du Cinquantenaire (7) peuvent y admirer la statue Hanga One One, don du Gouverneur du Chili. Elle mesure deux mètres soixante-cinq de hauteur sur un mètre cinquante de largeur aux épaules. Son poids est d’environ six tonnes. C’est grâce à l’esprit pratique du commandant Vandesande, maître après Dieu à bord du Mercator, que fut mené à bien le transbordement de la statue. Il fallut quatre jours pour l’amener jusqu’au voilier. Tous ceux qui y participèrent ont revécu l’époque historique des anciens habitants de l’île. Après l’avoir extraite de son trou, elle fut placée dans un filet et couchée sur le dos, ensuite déposée sur un traîneau. Ce dernier était fait de longerons assemblés auxquels la statue fut attachée. Plus de cent personnes s’attelèrent aux deux filins fixés au traîneau. Les 250 mètres jusqu’à la plage s’effectuèrent sans trop de mal. Mais amener la statue jusqu’au Mercator ne se fit pas sans risques. Des amarres passèrent du voilier à la statue. Elle est ainsi tirée jusqu’au flanc du navire-école. Un palan la soulève, puis aussitôt le drame. Le tangon se brise et Hanga One One s’enfonce dans l’eau. Grâce au garant de hissage qui est resté fixé à la statue, on parvient à la remonter. Des plongeurs indigènes l’entourent aussitôt de nouveaux câbles. A l’aide de plusieurs palans, la statue est enfin hissée à bord. Le soir, au dîner, on boira le champagne en son honneur. La statue ramenée en Belgique offre un visage assez différent de celles que le grand public a pu voir dans les divers livres traitant du sujet. Elle est faite de lave basaltique et modelée en formes rondes. Lavachery en donne la description suivante (8) : « la tête est complète, sauf la calotte crânienne qui est coupée à partir du front. Le nez est rond du bout et proportionnellement beaucoup

plus large que le nez en proue des images des sanctuaires et du volcan. La bouche est également beaucoup moins marquée, ainsi que le menton. Les yeux aussi occupent proportionnellement une plus grande surface du visage de notre statue». Enfin, où se trouvait-elle sur l’île ? L’expédition l’a découverte couchée face contre terre. Se référant à une peinture de William Hodges, qui accompagnait Cook dans son deuxième voyage, Lavachery se demande s’il ne s’agit pas de la statue isolée qu’on voit encore debout, dans le fond, en bordure de la baie de Hanga-Roa. Pourquoi pas ? C’est peut-être là une façon pour la statue de participer aux mystères de l’île de Pâques... J. D.

La statue au musée

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(1) Ahu : grande plate-forme de pierre, peut-être des sanctuaires. (2) H. Lavachery : « Ile de Pâques» - Grasset, 1935, p. 282-283. (3) A noter que A. Métraux écrit Pou-HakaNononga. (4) Le tiki est une statuette polynésienne représentant un dieu. A Tahiti, on écrit Tii ou Ti’i. (5) H. Lavachery rejetait l’hypothèse d’un continent englouti, dont l’île de Pâques aurait formé un des sommets. (Cfr. «Vie des Polynésiens », Office de Publicité, Bruxelles, 1946.) (6) Les théories concernant les migrations polynésiennes restent un mystère, bien qu’officiellement le débat soit clos. Il est généralement admis que les Polynésiens viennent de l’ouest

(Asie ?), et c’est par bonds successifs que ces grands marins auraient colonisé toutes les îles du Pacifique. L’île de Pâques aurait été l’ultime escale. (7) La salle Mercator est officiellement fermée depuis de longues années. En 1945, Lavachery écrivait : « Les Musées Royaux d’Art et d’Histoire, à Bruxelles, comprennent un département polynésien qui était en plein développement lorsque la guerre est venue en interrompre l’activité. Celle-ci sera reprise incessamment ». Actuellement, des travaux sont en cours, et la salle sera probablement ouverte au public dans le courant de 1974. (8) « Bulletin des Musées Royaux d’Art et d’Histoire», Bruxelles, juillet-août 1935 et mai-juin 1938.

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Gravure de la deuxième expédition du Capitaine Cook, réalisée par William Hodges en 1774. Selon Henri Lavachery, la statue ramenée par le Mercator serait celle indiquée par une flèche.

ARCHEOLOGIE PARALLELE

BOIS PARLANTS ET ECRITURE PASCUANE
Lorsque l’on parle de l’île de Pâques, ce sont ses statues immenses qui viennent à l’esprit de chacun. Le mystère de l’île, c’est d’abord ces énormes figures au regard impénétrable. Les questions à leur sujet sont multiples : qui les a érigées, comment ont-elles été transportées en ces divers endroits de l’île ou encore, à quoi servaient-elles ? Mais, à notre avis, le plus grand mystère reste encore celui des tablettes kohao rongo rongo, c’est-à-dire, les bâtons pour les chants récités (Lavachery), canne de chantre (Métraux), les bois d’hibiscus intelligents (Mgr Tepano Jaussen), bois parlants ou bois (portant) des renseignements, etc. Jusqu’à présent, aucune traduction satisfaisante n’a pu être donnée. gènes. Finalement, on put lui en faire parvenir cinq (1). Il comprit aussitôt l’importance de ce trésor. Cette écriture, la seule connue dans le monde polynésien, allait-elle enfin révéler le mystère pascuan ? Mgr Jaussen fit rechercher toutes personnes susceptibles de lire ces lignes. On lui signala un certain Metoro Tauaure. Il le fit venir. « Un moment solennel était arrivé, raconte le prélat. Je mis une de mes tablettes entre les mains de Metoro. Il la tourne, la retourne, cherche le commencement du récit et se met à chanter : il chantait la plus basse ligne, de gauche à droite. Arrivé au bout, il chanta la ligne la plus proche au-dessus, de droite à gauche, comme on dirige les bœufs au labour. Arrivé à la dernière ligne, en haut, il passa, du recto, à la plus prochaine ligne du verso, et le descendit ligne par ligne, comme les bœufs sillonnent les deux versants d’un coteau et dont le labour, ayant commencé au bas d’un versant, finit au bas du versant opposé.» Le prélat écrivit ce que chantait Metoro en « séparant par un trait ce qui convenait à un signe, de manière qu’en un alinéa, il eut autant d’assemblages de mots, séparés les uns des autres, qu’il y avait de signes dans une ligne de la tablette ; et qu’une personne pouvait, sans connaissance de la langue, en comptant exactement, mettre chaque signe au-dessus du mot qui est sa signification propre ».

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Historique des tablettes.
C’est en 1868 que l’un des premiers missionnaires de l’île de Pâques, le père Gaspard Zumbohn, reçut des autochtones récemment convertis un cadeau inattendu : des chaînes de cheveux finement tressés. Les Pascuans lui demandèrent de les remettre à Mgr Tepano Jaussen, premier vicaire apostolique de Tahiti. Lorsque celui-ci les eut en mains, il s’aperçut que les cordelettes tressées étaient enroulées autour d’un morceau de bois de trente centimètres sur quinze « cassé et tronqué dans tous ses bouts ». Pour les nouveaux convertis, cette planchette avait beaucoup moins d’importance que le présent des cheveux tressés. Et pourtant, le prélat découvrit toute une série de caractères en lignes. Que représentaient ces signes ? Mgr Jaussen pensa aux hiéroglyphes égyptiens et donc à une écriture idéographique. Il se mit en rapport avec les missionnaires restés sur l’île afin de retrouver le plus de tablettes possible. Mais depuis quelques années, les principaux savants de l’île avaient disparu, et un grand nombre des bois parlants avaient servi à alimenter le feu des indi-

(1) Mgr Jaussen en donna une au capitaine du navire russe Vitias. Les autres tablettes reçurent les noms de Miro, La Rame, L’Echancrée et la Vermoulue. Cette dernière fut offerte à l’Université de Louvain. Malheureusement, elle disparut lors de l’incendie de 1914. Les trois autres se trouvent à Rome, où l’on a rassemblé les collections de la Congrégation des Sacrés-Cœurs. Il y a environ vingt-cinq tablettes disséminées dans les musées du monde. Signalons également le cahier sacré trouvé par Francis Mazière : il renfermait tous les signes de l’écriture pascuane.

Il semblait donc que tous ces dessins : oiseaux, poissons, pirogues, lune, étoiles, etc., étaient la représentation graphique d’une écriture. Celle-ci est dite boustrophédone (bous = bœuf, strepho = je tourne) (2). Elle pourrait être, selon une première explication des signes par Mgr Jaussen, kyriologique (kyrios = maître, logos = parole), du fait que chaque dessin est la représentation presque fidèle d’un objet. De plus, il n’y a aucune ponctuation et le graveur ne s’arrête pas devant un obstacle, sauf le défaut de la planchette.

La tentative de traduction par divers indigènes de l’île ne donna aucun résultat. Pourtant, quelques Pascuans avouaient avoir été à l’école des anciens maîtres, mais personne ne chanta la première tablette de la même façon que Metoro. Le père Gaspard, en accord avec le prélat de Tahiti, réunit un jour plusieurs indigènes parmi les plus instruits et leur soumit la tablette : « tous me parurent contents de voir cet objet, ils m’en dirent le nom ; puis quelques-uns se mirent à lire cette page en chantant. Mais d’autres s’écriaient : « Non ! ce n’est pas cela. »

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Tablette « Miro » : 806 signes répartis sur les deux faces. Elle mesure 29 cm sur 19,5 cm.

Cette écriture de l’île de Pâques semble être très ancienne, car les signes ont toujours précédé un alphabet. Mais elle était encore d’utilisation récente, car la planchette nommée La Rame (3) était en réalité une rame européenne du XIXe siècle. En tout, Mgr Jaussen possédait plus de quatre mille signes dont cinq cents étaient différents. Avec l’aide de quelques indigènes, il calqua les différents caractères et mit tout en œuvre pour y mettre bon ordre. Il obtint ainsi un répertoire des signes formant l’écriture de l’île de Pâques. Ce premier dictionnaire servira de base aux très nombreuses études et essais de déchiffrement.

(2) Parce que ses lignes sont tracées alternativement de gauche à droite et de droite à gauche, sans discontinuer, comme les sillons d’un labour. (3) La Rame mesure 90 cm sur 10. Il y a 8 lignes écrites de chaque côté et possède 1.547 caractères. A titre indicatif, les autres planchettes que possédait Mgr Jaussen avaient les caractéristiques suivantes : l’Echancrée avait 10 lignes sur le recto et 12 au verso avec un total de 1.135 caractères, elle mesure 40 cm sur 15 ; la Vermoulue avait 822 caractères répartis sur 9 lignes au recto et 8 sur le verso ; le Miro avait 14 lignes au recto et 14 au verso, groupant un total de 806 signes.

En 1866, lors de la visite à l’île de Pâques du navire américain Mohican, il y eut quelque espoir de voir traduire les tablettes. L’Américain W. Thomson apprit qu’un octogénaire du nom de Vaeiko (ou Ure-Vaeiko) passait pour connaître les kohao rongo rongo. Lui aussi avait été dans sa jeunesse à l’école des maîtres. Lorsqu’il arriva devant le vieillard, Thomson ne put rien en tirer. Vaeiko, récemment converti, n’osait pas faire un retour aux traditions païennes. On eut recours à la boisson... et finalement le vieux Pascuan accepta de chanter les bois d’hibiscus intelligents. Le résultat fut décevant, car il lisait et récitait sans tenir compte du nombre de signes dans chaque ligne. Il fut accusé de supercherie après qu’on eût substitué la tablette à une autre sans qu’il s’en aperçut... sa récitation n’avait pas été interrompue ! Comme le fait remarquer Alfred Métraux, les indigènes étaient certainement de bonne foi, et l’insuccès des tentatives de traduction est dû aux Blancs eux-mêmes. Ceux-ci voulaient absolument leur faire lire les tablettes car ils ne pouvaient concevoir une écriture différente de la leur, c’està-dire une suite de lettres formant un mot. Il est intéressant de noter que lorsque le prélat de Tahiti voulut traduire en français les chants de Metoro, ceux-ci n’avaient aucun sens. Les mots étaient polynésiens mais n’avaient aucun rapport entre eux. Le chant ne racontait pas une histoire. La façon dont Metoro a chanté les tablettes devant le vicaire apostolique a été suspectée depuis le début. Cela semblait trop facile. S’agissait-il d’un farceur ayant voulu mystifier son évêque ? Ce dernier justifia en 1893 sa pensée à ce sujet :

L’enquête se poursuit.

Metoro chantait ses textes et ne savait les réciter qu’en chantant ; dès qu’il cessait sa psalmodie, il perdait le fil du discours et ne savait plus continuer. Il n’inventait donc rien et ne savait que répéter ce qu’il avait appris. D’autre part, on ne peut supposer qu’il ait oublié des phrases de son texte, car il y en eut autant que de figures, et chacune correspond exactement à une image. Dans ces textes, les mêmes idées sont partout attachées aux mêmes figures bien que variant dans les détails de l’expression. Metoro récitait donc ce qu’il avait appris et de plus, il ne se trompait point, puisque les paroles de son chant et les images correspondent toujours. Là où il est parlé du ciel, des astres, de la terre, d’un homme, etc., il y a toujours la représentation du ciel, de la terre, d’un astre, d’un être humain ». Depuis le jour où Mgr Jaussen reçut les tablettes et effectua ses premières traductions, nombreux ont été les savants qui tentèrent de donner une signification à l’écriture boustrophédone de l’île de Pâques. Le couple Routledge débarqua sur l’île en mars 1914 et y vécut seize mois. Leur principale activité était de recenser les statues : debout ou couchées. Mais ils eurent également l’occasion d’assister en ses derniers moments sur terre, un homme extrêmement âgé, nommé Tomeniko. Il put encore leur murmurer quelques mots et dessina sur un feuillet de l’administration chilienne quelques signes. Ceux-ci, selon Mrs. Routledge, ressemblent beaucoup plus à un code mnémotechnique qu’à des mots ou des phrases. Et l’anthropo-

Evolution des recherches.

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Avant de mourir, Tomeniko put encore murmurer quelques mots, et dessina à l’intention de Mrs. Routledge, ces quelques signes sur un feuillet de l’administration chilienne.

logue conclut : « lorsque vous faites un nœud à votre mouchoir, personne d’autre que vous ne peut savoir que c’est pour vous rappeler votre prochain dîner ou encore de ne pas oublier de payer votre assurance-vie ! En 1920, parmi les documents archéologiques mis à jour à Mohenjo-Daro et Harappa par l’archéologue anglais John Marshall, on retrouva des centaines de signes hiéroglyphiques d’une écriture non encore déchiffrée. Les ruines de Mohenjo-Daro font partie d’une ville de l’Indus, qui aurait été il y a six mille ans le centre d’une civilisation importante. C’est un savant hongrois, Wilhelm de Hevesy, qui eut l’idée de comparer les signes trouvés avec ceux de l’île de Pâques. Cent trente signes pouvaient s’identifier à ceux des kohao rongo rongo. Plusieurs savants réfutèrent cette comparaison. Le professeur autrichien Heine-Geldern considère que le nombre de signes différents de l’écriture pascuane étant plus élevé que celui des signes identiques (un cinquième), une filiation directe entre les deux écritures est douteuse. En général, on estime que les deux civilisations n’ont jamais été en contact. Vingt mille kilomètres séparent l’île de Pâques du site de Mohenjo-Daro. La civilisation de l’Indus était déjà très avancée. Les gens vivaient dans des cités, connaissaient la poterie et les métaux. Ils n’auraient pas pu entretenir des relations commerciales avec les Polynésiens de l’âge de la pierre ! La réplique peut être valable, mais d’autres théories y répondent. Nous avons la théorie officielle des migrations polynésiennes : ils venaient de l’Asie ! Les dates sont souvent confuses, mais l’on cite communément le premier siècle de notre ère comme étant la première époque des migrations. Or, l’Américain Robert C. Suggs a daté au radio-

carbone certains sites archéologiques des îles Marquises : la datation révèle que 2000 ans avant J.-C., ces îles étaient déjà habitées ! Une autre théorie, celle d’un continent polynésien, fait sourire la plupart des savants. Ce continent — MU — aurait été le point de départ de toutes les civilisations. De nombreuses colonies sur les continents asiatique, européen et américain dépendaient directement de MU. Une écriture a pu ainsi être transmise dans ces colonies. Après l’effondrement du continent, cette écriture a pu se développer, se transformer durant des milliers d’années. De Hevesy signale également que les signes gravés sur les briques de MohenjoDaro sont bien moins parfaits. L’écriture de l’île de Pâques serait-elle antérieure à celle de l’Indus ? C’est ce que pensait le professeur Rivet : « Comme les signes des bois parlants (Ile de Pâques) sont nettement mieux stylisés que ceux de l’Indus, il y a tout lieu de supposer que la migration polynésienne, qui aurait apporté à l’île de Pâques ces premiers documents, aurait quitté l’Asie méridionale à une date antérieure à l’époque d’Harappa et de Mohenjo-Daro. En un mot, que l’alphabet de l’île de Pâques est encore plus ancien que celui de l’Indus ». (4) « Mais, comme le fait remarquer le professeur L.C. Vincent, ce qu’il importe surtout de conclure, ce n’est point que l’antique civilisation de l’île de Pâques (ou de MU), reconnue comme blanche et pré-aryenne, provient de l’Indus, de l’Iran ou de Sumer, suivant les auteurs... mais bien, puisqu’elle est antérieure, qu’elle s’est rendue, effectivement, du Pacifique sur l’Indus, en Iran, à Sumer, etc. Alors, tout s’explique et devient clair ». Parmi d’autres chercheurs, nous citerons encore le Dr. Imbelloni (comparaison des écritures de l’île de Pâques, de Ceylan et de celle des Lolo en Chine méridionale) ; le Dr. Koenigswald (signes pascuans et dessins sur tissus de l’Indonésie) ; Werner-Wolf « a pu reconnaître certaines analogies entre les hiéroglyphes pascuans et ceux de l’ancienne Egypte » ; et finalement Thomas S. Barthel. En 1953, Thomas Barthel décide de rouvrir le dossier « Tablettes Kohao Rongo Rongo — Ecriture Indéchiffrable ». Il se familiarise avec les systèmes de déchiffrement des écritures primitives, puis avec la culture polynésienne. Ensuite, il rassemble tout ce que l’on possède de l’écriture pascuane. Il obtient ainsi 12.000 signes à analyser. Chaque

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Premiers résultats.

Comparaison entre les écritures de Mohenjo-Daro (colonnes impaires), et de l’île de Pâques (colonnes paires), dues à de Hevesy.

(4) Cité par L.C. Vincent dans « Le Paradis perdu de MU - Tome 1, p. 320.

signe est numéroté, comparé avec d’autres, puis classé. Ce travail lui permet de reconnaître facilement chaque caractère. Il doit alors décider si chaque dessin représente un alphabet de lettres, des syllabes, des mots ou encore des idées. Selon le principe du déchiffrement des codes secrets, si 20 à 30 éléments de base forment un système d’écriture, on peut admettre que ces éléments font partie d’un alphabet. Si l’on trouve une centaine d’éléments de base, ceux-ci forment des syllabes. Dans l’écriture de l’île de Pâques, il y en a des centaines : ils ne peuvent que traduire un mot ou une idée. Ce fut le raisonnement de Barthel. En 1954, il retrouve à Grottaferrata, près de Rome, le manuscrit original de Mgr Tepano Jaussen, dans lequel celui-ci avait consigné les quatre chants de Metoro. Pour Barthel, c’était sa pierre de Rosette. Il compara les chants de Metoro et les caractères des tablettes originales. Il découvrit ainsi que certains symboles géométriques représentant le soleil et la lune étaient précédés d’un signe abstrait formé par deux barres ou bâtons. De nombreuses mythologies font mention de la dualité soleil-lune : la mythologie polynésienne également. Cette trouvaille fut la clé de son système de déchiffrement. Il traduisit le tout selon sa méthode et trouva que, par exemple, un oiseau endormi représentait la mort ; une corde, généralement blanche, indiquait cette couleur. L’écriture semble être très poétique, car le dessin d’une fleur représente la femme. Toujours selon Barthel, l’écriture n’aurait pas évolué vers un système phonétique reproduisant une phrase parlée. Les tablettes n’étaient que des mots-clés et le récitant devait remplir les blancs. La découverte de Thomas Barthel eut un certain retentissement dans le monde. Mais son système de déchiffrement ne recueillit pas l’unanimité des spécialistes. Il est bon de rappeler que le nom de Barthel réapparut fin mars 1973 sur les téléscripteurs de toutes les agences de presse. En effet, un linguiste brésilien, le professeur Vaz de Melo, affirmait avoir réussi à déchiffrer les tablettes de l’île de Pâques. La traduction de celles-ci « indique littéralement que l’archipel a été détruit par un gigantesque razde-marée, dont les vagues atteignaient plus de trente mètres de haut ». Il semble que les habitants affolés « tentaient en vain de mettre leurs embarcations à la mer quand une énorme boule de feu (peut-être une météorite) vint s’écraser sur

une des extrémités de l’archipel, provoquant une violente secousse tellurique qui a englouti sous les flots tous les îlots adjacents, provoquant la mort de leurs habitants ». Le professeur Vaz de Melo a refusé de révéler sa méthode de traduction des tablettes : « je préfère, dit-il, attendre les résultats du savant allemand Thomas Barthel, le seul autre spécialiste qui, à l’heure actuelle, étudie systématiquement ce sujet ». La mention d’archipel comble de joie tous les chercheurs convaincus que l’île de Pâques faisait partie d’un continent polynésien dont l’île au sud aurait été le point le plus élevé. Et dans ce cas, c’est l’énorme boule de feu qui serait à l’origine de son effondrement. JACQUES DIEU. BIBLIOGRAPHIE ● Les expéditions Mgr Tepano Jaussen : « L’île de Pâques, historique, écriture et répertoire des signes des tablettes ou bois d’hibiscus intelligents ». (Paris 1893.) Mrs. Scoresby Routledge : «The mysterious images of Easter Island ». (Londres 1919.) Henri Lavachery : « Ile de Pâques ». (Grasset 1935.) Alfred Métraux : « l’île de Pâques ». (Gallimard 1941.) Thor Heyerdahl : « Aku-Aku, le secret de l’île de Pâques ». (Albin Michel, 1958.) Francis Mazière : « Fantastique île de Pâques ». (Laffont 1967.) ● Ouvrages généraux et communications R.P. Mouly : « Ile de Pâques, île de mystère ? » (Librairie de l’Œuvre SaintCharles, Bruges 1935.) Ernst Doblhofer : « Le déchiffrement des écritures ». (Arthaud 1959.) Robert C. Suggs : « The hidden worlds of Polynesia ». (Mentor Books, 1965.) Louis Castex : « Les secrets de l’île de Pâques ». (Hachette 1967.) L.C. Vincent : « Le paradis perdu de MU », tome I. (Ed. de la Source 1969.) Alfred Métraux : « Le vrai mystère de l’île de Pâques », Le Courrier de l’Unesco, juilletaoût 1956. Thomas Barthel : «The talking boards of Easter Island », Scientific American, juin 1958. La Lanterne et Le Soir, 24 et 25 mars 1973.

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Dernières nouvelles.

De l age d or A l ere du verseau

LE ZODIAQUE AFFAIRE SERIEUSE

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« Il y a plus de choses dans le Ciel et sur la Terre, Horatio, que ne peut en rêver votre philosophie » (Shakespeare, Hamlet). Dans l’esprit de la majorité des gens, le terme « zodiaque » est fortement entaché de superstition. La plupart des journaux publient quotidiennement des horoscopes, qui permettent à chacun de consulter les prévisions établies à son sujet selon

la date de sa naissance, placée sous tel ou tel « signe ». De même, l’on vend des colliers, des pendentifs, des calendriers, des posters décorés de signes du zodiaque. Quelle que soit la valeur à attribuer à ces horoscopes et à ces talismans, il est bon de faire remarquer combien l’idée même du zodiaque est profondément ancrée dans notre culture. Peu de personnes sans doute, dans notre pays, ignorent sous quel signe elles sont nées.

Lorsqu’on parle du zodiaque, il faut aussi dire un mot de l’astrologie. La plupart des savants et des gens cultivés considèrent l’astrologie avec un mépris total, justifié par le manque de sérieux de cette discipline pratiquée habituellement par des « mages » ou des « pseudo-scientifiques » qui se livrent, par le canal de la presse parlée ou écrite, ou par voie de consultations, à une sorte de psychothérapie destinée aux gens simples ou aux crédules. Mais je ne suis pas diseur de bonne aventure et mon propos est ailleurs. Que représente le zodiaque en réalité ? Une subdivision très concrète du ciel, basée sur les mouvements relatifs du Soleil, de ses planètes et de certaines constellations. Il s’agit là d’un véritable tour de force réalisé par des astrologues à une époque extrêmement lointaine, et retransmis jusqu’à nous par les Chaldéens. Ce passé remontet-il aux légendaires Elohim de la Genèse, qui, au quatrième jour de la Création, « placèrent les luminaires au firmament du ciel pour éclairer la Terre, pour présider au jour et à la nuit et pour séparer la lumière des ténèbres » ? Il est bien difficile de répondre à cette question. Toujours est-il que, à l’autre bout du monde, les Mayas pratiquaient également l’astrologie. Cependant, leur calendrier divinatoire ne tenait pas compte du mouvement des astres. C’est pourquoi on a cru longtemps à une création entièrement originale de ces peuples. Et pourtant, devant certaines analogies, on ne peut plus curieuses, des historiens et archéologues envisagent une influence chinoise très lointaine, issue elle-même de la science chaldéenne, et qui se serait propagée de proche en proche jusqu’au Mexique, en passant par les îles du Pacifique. J’ai dit que la mise au point de ce système de mesures était un tour de force : le meilleur moyen de le démontrer est d’exposer en bref, et de manière relativement simple, les données de base du calendrier zodiacal. Déterminons d’abord une bande de ciel, un ruban dans lequel s’inscrivent les mouvements apparents des planètes du système solaire, le lever du soleil et certaines constellations. Ce ruban se nomme « ceinture d’Eurydice ». Nous voici donc en possession d’un gigantesque écran de cinérama qui couvre 360 degrés, c’est-à-dire un tour complet. Cet écran, divisons-le en douze parties égales de 30 degrés chacune et baptisons ces douze portions du nom des constellations qui y figurent : capricorne, sagittaire, scorpion, balance, vierge, lion, cancer, gémeaux, taureau, bélier, poissons, verseau. Il faut à présent définir une graduation de référence, à partir de laquelle nous pourrons effectuer des calculs.

Cette graduation, c’est le point vernal, c’est-à-dire l’endroit de notre ruban où se lèvera le soleil de l’équinoxe de printemps (21 mars) qui est la date où la durée du jour égale la durée de la nuit. Que va-t-il se passer maintenant ? Au fil des 365 jours de l’année, nécessaires pour arriver à l’équinoxe de printemps suivante, la roue zodiacale va défiler lentement devant le lever quotidien du soleil pris comme aiguille fixe, pour revenir au bout d’un an, à peu près au même point. Mais c’est cet « à peu près » qui fait toute la différence. Car, dans son mouvement apparent, qui est dû en réalité au mouvement réel de rotation terrestre, le Soleil va prendre, au bout d’un an exactement, un retard de plus ou moins 0,0138 degré d’angle sur la roue zodiacale. Autrement dit, le Soleil reparaîtra au point vernal tous les 365 jours, 5 heures, 48 minutes, 49,6 secondes, alors que la terre met un souffle de temps en plus pour faire le tour du zodiaque. Le Soleil est, en quelque sorte, en retard au rendez-vous. Donc, chaque année, le point vernal glissera sur la roue, de 0,0138° vers la droite. Ce phénomène se nomme « précession des équinoxes ». Il faudra donc au point vernal une durée de plus ou moins 2.160 ans pour balayer 30° d’angle, c’est-à-dire pour changer de signe, et de plus ou moins 25.920 ans, soit 12 fois 2.160, pour faire un tour complet de la ceinture d’Eurydice. Il n’est pas aisé d’exposer en peu de mots un phénomène aussi complexe ; en guise d’exemple, disons qu’au temps de l’Ancien Empire d’Egypte, le point vernal (c’est-à-dire le lever du Soleil le 21 mars) se trouvait inscrit dans le Taureau, qu’au temps de Moïse (Nouvel Empire), il s’inscrivait dans le Bélier, au temps de JésusChrist dans les Poissons. Depuis 1950 environ, notre point vernal se situe au début du Verseau. Dans plus de deux mille ans donc, lorsque le Soleil aura accumulé un retard de plus de deux mille fois 0,0138°, nous entrerons dans le signe suivant, celui du Capricorne. Il est remarquable que dans un passé extrêmement éloigné, et donc, s’il faut en croire la science, à une époque où les moyens techniques étaient à peu près nuls, l’homme ait pu non seulement déterminer avec exactitude la durée de l’année, mais en plus dénicher dans cette botte de foin le minuscule retard annuel du Soleil dans sa course vers le point vernal... Faut-il s’étonner dès lors, que cette science formidable, héritée ou inventée par l’homme, soit devenue par la suite un objet de vénération accaparé par les cultes successifs ? Faut-il s’étonner que dans ses manifestations populaires, l’astrologie se soit progressivement dégradée pour cause d’incompréhension, et soit devenue une pseudo-science à horoscopes ?

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Représentation schématique de la roue zodiacale. Le trait transversal près du chiffre 11 représente la position approximative du point vernal actuel (1973) ; ce point glisse donc chaque année légèrement vers la droite. Le ciel a toujours représenté pour l’homme l’élément majeur de son destin. Comprendre le ciel et l’appliquer à la vie même fut une préoccupation constante de l’humanité. Peu importe, dans le cadre de cet article, de déterminer à quel moment et par quel moyen les hommes ont pu mettre au point un système de mesures aussi parfaitement adapté à l’écoulement des millénaires. Il reste à démontrer que le zodiaque est un véritable langage initiatique qui a toujours servi de repère à l’homme pour déterminer l’évolution de sa pensée, de sa religion prise au sens strict de re-ligare, relier. Relier l’homme au cosmos, lire la date et l’heure en interrogeant le firmament, déterminer les saisons et les grandes fêtes de la nature par l’intermédiaire du ciel, voilà la grande idée. Pourquoi ? Parce qu’il recèle la clé du « D’où venonsnous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? ». Parce que, si réellement, à l’aube de l’histoire, des civilisateurs sont venus du ciel, une religion cosmique est seule capable de maintenir le lien magique de plus en plus ténu qui a pu s’établir en ces temps. Plus près de notre culture, nous pouvons suivre, au fil des millénaires, une sorte d’orthodoxie zodiacale omniprésente. C’est ainsi que la règle des « symboles opposés », empruntée à Jean Sendy, nous fournit une excellente illustration :

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1) A l’époque de Noé, le point vernal se situait dans les Gémeaux. Le signe opposé de la roue zodiacale est donc le Sagittaire. Que nous apprend l’Ancien Testament ? Que Dieu, pour marquer son alliance avec Noé, met son « arc » dans la nue. Et il précise bien : « Ce sera un signe d’alliance entre Moi et la Terre » (Genèse, 9, 13). 2) Plus tard, les pharaons d’Egypte firent sculpter des taureaux un peu partout et adorèrent le bœuf Apis. Or, leur point vernal s’inscrivait dans la constellation du Taureau. Le signe opposé étant le Scorpion, nous le retrouvons sur la coiffure de l’épouse du pharaon... jusqu’au jour où, versant dans l’idolâtrie, c’est-àdire, perdant momentanément le fil de la Tradition, le Scorpion de la souveraine fut remplacé par un scarabée (signe du Cancer). Dans ce cas-ci donc, la règle des symboles opposés fut violée. 3) Moïse naquit dans l’ère du Bélier, à l’époque où les prêtres d’Amon-le-Bélier prenaient, en

Egypte, une importance politique de plus en plus marquée. Libérant les Hébreux d’Egypte, Moïse posa dans le désert les premières assises du christianisme à venir, et choisit comme signe adjoint la Balance de la justice. Reprenons la roue zodiacale : la Balance s’oppose au Bélier. Semper religare… 4) Plus près de nous encore est l’époque du Christ. Sa naissance se situe au début de l’ère des Poissons. Et que constatons-nous ? Un Messie présenté par Jean-Baptiste vêtu d’une peau de bélier et annonçant que son ère est révolue. Jésus baptisant dans le Jourdain, s’entourant de pêcheurs, réalisant une pêche miraculeuse, calmant la tempête, marchant sur les eaux, multipliant les poissons, etc. A partir de lui, une religion nantie d’un souffle nouveau voit le jour et désigne comme adjoint la Vierge, bien sûr, qui s’oppose aux Poissons sur notre roue zodiacale ! 5) Nous entrons à peine dans le Verseau et tout change déjà : la religion se remanie et cherche sa voie. Comme par hasard, Paul VI supprime l’obligation de manger du poisson le vendredi : c’était là sans doute, un vestige d’une ère révolue ? Le culte de la Vierge vat-il en s’atténuant ? Assisterons-nous à la naissance d’une religion nouvelle, plus adaptée à notre époque ? Ceux qui orientent notre destinée spirituelle choisiront-ils le Lion (opposé au Verseau) comme signe accompagnateur ? Bref, l’orthodoxie zodiacale sera-telle maintenue ? Il est trop tôt pour répondre à ces questions. La science d’aujourd’hui se détache de plus en plus de la religion prise au sers large de « culte », pour se rapprocher du mot « religare » au sens strict. En effet, notre science avancée nous fait plonger de plus en plus loin dans l’infiniment grand comme l’infiniment petit, et nous rapproche sans cesse de nos origines et du ciel, nous relie, en un mot, de plus en plus au cosmos et à la matière, nos deux pôles d’intérêt. Et je ne suis pas loin de penser, avec Jean Sendy, que les prêtresastronomes de l’Antiquité sont les pères spirituels des chercheurs d’aujourd’hui. Il faut donc réhabiliter le zodiaque, en qualité de racine fondamentale de notre civilisation. Dédaigner cet aspect des choses, c’est passer à côté d’une mentalité qui a conditionné jusqu’à nos habitudes morales et religieuses, et qui continue à le faire. Etudier ces questions, c’est au contraire retrouver un langage qui n’est peut-être plus de notre temps, mais qui contient des vérités premières et fondamentales sur lesquelles nous reviendrons plus en détail prochainement. JACQUES VICTOOR.

Bibliographie « La Sainte Bible», par A. Crampon. Desclée, 1960. « L’astrologie devant la science », par Michel Gauquelin (Planète-Denoël 1965). « Le christianisme entre les poissons et le verseau », Janus n° 1, avril-mai 1964. « Dans l’ère du Verseau », par Patrick Ravignant, Le nouveau Planète n° 15, mars 1970. « Les horloges cosmiques », par Michel Gauquelin, Denoël 1970. « L’occultisme », par Julien Tondreau, Marabout Université n° 38. Et les ouvrages de Jean Sendy, surtout : « Les cahiers de cours de Moïse», Julliard 1963 et J’ai Lu n° 245. La lune, clé de la Bible», Julliard 1968 et J’ai Lu n° 208. L’ère du Verseau », Robert Laffont, 1970.

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CIVILISATIONS EFFONDREES

AT, ATLAS, ATLANTES
Professeur Marcel Homet, auteur du livre « A la poursuite des dieux solaires »
On n’a encore trouvé à ce jour, aucune preuve formelle de l’existence d’un continent englouti. Uniquement des présomptions : certaines traces archéologiques peuvent être celles de l’Atlantide ou de MU. Mais ce serait céder à la facilité que de prétendre résoudre en un article l’énigme de l’Atlantide. La revue Atlantis s’y consacre depuis 1926... Il nous a semblé préférable de rechercher des points de vue originaux et inédits. Les analogies linguistiques convaincront les uns et pas les autres. Mais dans l’article qui suit, il faut voir au-delà. Nous l’avons trouvé intéressant, parce qu’il souligne un aspect peu connu du problème : le fait qu’on trouve intégrée dans l’étymologie même des mots, une tradition « ésotérique» faisant allusion à une « terre entourée d’une grande mer ». Il s’agit là d’une autre forme de langage, bien sûr : celui de la symbolique. Mais nous n’avons d’autre prétention que de verser une pièce au dossier de l’Atlantide. La catégorie des génies produisant des grandes découvertes est celle qui, notamment en laboratoire, multiplie les expériences a priori, qui peuvent ne pas être fertiles, mais qui peuvent aussi, si l’on ne néglige aucune possibilité, produire enfin des résultats positifs. Il en est de même pour celui qui étudie les anciennes civilisations : s’il exclut les anciennes langues sémitiques, il se ferme automatiquement quelques portes, par lesquelles il aurait pu découvrir la vérité. Il agirait de la même façon qu’un biologiste qui refuserait d’examiner des formules chimiques ; sans les regarder, il dirait qu’il sait qu’elles ne valent rien. Si nous considérons la racine Atl de la languemère, de laquelle dérivent les langues sémitiques, nous la trouverons fréquemment employée des deux côtés de l’Atlantique, et dans toutes les mythologies solaires. Cette racine a le sens général de « Empire du Dieu juste, Racine du Monde, Noble et Indestructible ». La même racine signifie « pays » en Egypte. Si on rapproche ces éléments dans une seule expression, on peut donner à Atl le sens de « pays qui est indestructible par sa grandeur, ou empire puissant ». Qui peut prétendre le contraire, surtout s’il ne connaît pas les racines arabes ?

Parlons des anciens habitants de la Colombie et du Vénézuéla, parents des Mayas-Quichés, et comme eux descendants de peuples du vaste bassin du Mississipi. Les Quichés racontent l’arrivée d’une population venant de l’est, délivrée par Dieu, qui leur aurait ouvert les Douze Chemins de la mer. Ils connaissent aussi la « Tour de Babel, où l’on ne parlait qu’une seule langue, et que Dieu détruisit ». Dans l’ancienne langue colombienne, Atl signifie « pays, empire », également « eau», et enfin « Tête de l’Empire ». Remarquez aussi que les Berbères d’Afrique, qui relient les anciens Mexicains et Colombiens d’un côté, et les Arabes d’Egypte de l’autre, possèdent aussi le sens « eau » pour la racine Atl. Si l’on rassemble ces éléments, n’arrive-t-on pas à l’interprétation suivante : « puissant et noble empire entouré par les eaux » ? Même sans parler de l’Atlantide, il faut se rappeler que tous les géographes de l’Antiquité ont donné le nom de Libye à l’ensemble de l’Afrique du Nord (y compris l’Egypte), et — est-ce par hasard ? — ont prétendu que cette Libye était le pays où le dieu Atlas portait le monde sur ses épaules. Dans l’ancien Mexique, on connaissait à la même époque un dieu identique qui portait aussi le monde

Le géant Atlas.

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sur ses épaules ! Certaines coïncidences sont vraiment étranges. Considérons maintenant la finale as de Atlas. Dans la même langue-mère que précédemment, elle signifie « base, principe, fondement ou fondation ». Donc, la « base » utilisée pour la fondation du monde de cette époque, le monde d’Atlas, puissant, noble, indestructible. Une définition de cet élément combiné à ce que nous connaissons déjà, donnerait : Atlas, puissant empire, entouré par les eaux et représenté symboliquement par un géant nommé Atlas, portant le monde sur ses épaules. Nous n’avons pas l’intention de soutenir une thèse, et nous ne voulons pas non plus influencer nos lecteurs. Libre à eux d’étudier les documents, de les accepter ou de les rejeter. Au moins aurons-nous essayé d’attirer leur attention sur le problème fascinant des anciennes civilisations solaires. A ce propos, voici un autre document extrêmement curieux. Un des plus intéressants codex mexicains est le Tira (Le livre des migrations). Les Mayas qualifiaient les peuples migrateurs à l’aide du mot Tira. Si nous avons à nouveau recours à la langue-mère ou à la langue sémitique, nous verrons que la racine tar signifie « voler » (comme un oiseau). Les mots arabes se déclinent en dix cas, qui apportent parfois des sens très différents à celui du radical. Le cinquième cas du mot ci-dessus est tatara, qui a le sens de « action que l’on se résigne à entreprendre ». On peut dire qu’en général, les émigrants ne partent pas de gaieté de cœur ; ils se résignent plus ou moins à leur sort. Le dixième cas, istatar, signifie « voler en groupe, se disperser, se disséminer » et, s’appliquant à des individus, « émigrer ». Enfin, le troisième cas, taira, exprime le sens de l’action entreprise. Quelle action ? Précisément celle du pigeon voyageur, le migrateur. Dans la langue des Mayas-Quichés et en sémitique, la signification de Tira est identique. N’est-ce pas encore une coïncidence stupéfiante ? Si l’Atlantide a vraiment existé, ce ne furent pas les Atlantes (en admettant qu’ils se soient nommés ainsi) qui nous ont transmis ce nom. Notre savoir est très limité en ce domaine, mais suivant la tradition, ce fut soit Psenophis, prêtre d’Heliopolis, soit Sonchis, prêtre de Saïs, qui raconta cette histoire à Solon, qui la transmit à Critias, duquel Platon la tient. Platon lui-même n’en a pas parlé avant d’avoir vérifié les sources les plus récentes, c’est-à-dire avant d’avoir questionné Exhenate, ancien professeur de Démocrite.

Après être passé entre tant de mains — ou de bouches —, pendant tant de siècles, ce nom est-il resté intact ? Qui peut dire si sa prononciation était plus proche d’Atlantide ou d’Atlantilles ? Quelle qu’elle ait été, il n’en reste pas moins que les Antilles, elles, existent réellement, et se trouvent exactement en face du pays où l’on trouve des centaines de mots commençant par atl. N’oublions pas non plus les peuples migrateurs dont parle le Codex Tira et toutes les vieilles légendes, et qui — il n’y a pas l’ombre d’un doute à ce sujet — vinrent de l’est, par la mer, soit exactement de là où se trouvent les Antilles. Et ces peuples migrateurs apportèrent avec eux ces mots qui commencent par Atl. Une coïncidence ? Mais il vaut mieux ne pas tirer de conclusions hâtives...

Comment prononce-t-on « Atlantide » ?

Sûrement d’origine noble.
Revenons-en à l’histoire. Je me suis souvent promené sur les bords du Chott el-Djerid, près de Tunis. Diodore de Sicile appelle cet ancien lac (ou golfe) Bahr Atala (Bahar signifie « mer » en arabe, mais ce terme peut aussi qualifier toute masse d’eau importante, telle que le Nil ou l’Amazone). Il s’appelait donc « Mer d’Atala ». Il est étrange de retrouver ce même mot atala chez les Indiens Natchez d’Amérique du Nord. Dans la languemère, atala signifie « d’origine noble » ; le sens en est donc très proche de cet atl que nous connaissons déjà. L’histoire nous apprend que près du Chott elDjerid vivait un peuple très ancien dont nous ne savons malheureusement rien. Son nom était Atarante ou Atalante. Nous retrouvons donc une fois de plus (surtout pour la deuxième prononciation) ce mot atala, qui signifie dans la langue-mère « laisser traces d’un fait», « l’éclat d’une épée », ou « pareil à l’éclair ». Ces Atarantes ou Atalantes adoraient Poséidon, leur dieu principal qui, disaient-ils, était venu de l’ouest. De l’autre côté de l’Atlantique, les peuples chez qui l’on retrouve atl sont tournés vers l’est et maintiennent que leur dieu est venu de cette direction. En outre, si on étudie les vestiges physiques de ces peuples des deux côtés de l’Atlantique, on se rend compte qu’ils sont exactement semblables. A ce propos, servons-nous de notre imagination, mais utilisons-la de façon scientifique. Qui nous dit que les Atlantes, s’ils ont jamais existé, s’appelaient Atlantes ? Ceux qui ont pris position en faveur de l’Atlantide à tout prix diront que si l’Atlantide a existé, ses habitants s’appelaient des Atlantes. Tout cela est très bien, mais d’où viennent ces mots Atlantide et Atlante ? Quel document en apporte la preuve ? Je maintiens qu’il n’en existe

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pas une seule. En conséquence, personne ne peut établir qu’un grand empire s’étendait autrefois dans le nord de l’Europe, bien que tout suggère que c’était le cas, ni qu’on l’appelait l’Atlantide. Il en découle que si — et je souligne le si — les survivants de cet empire, des milliers d’années plus tard, avaient perdu tout souvenir de son nom, ils auraient fort bien pu avoir l’idée de l’appeler Atlantide, ou Atlantide, car la définition grammaticale de ce mot renferme tout ce que contenaient leurs traditions — noblesse, pouvoir, fierté d’un grand empire, foudre dévastatrice au cours de cataclysmes naturels, submersion, éruptions volcaniques, tempêtes effrayantes, tout ce qui a pu concourir à l’anéantissement d’un grand peuple.

Comment ces « descendants » pourraient-ils avoir découvert l’étymologie à une époque si reculée, bien avant la création de la langue phénicienne, à moins qu’il n’ait existé une langue-mère, dont Capitan parle, du reste, également ? Il déclare en effet que « les hiéroglyphes découverts dans les grottes pourraient aussi être des formes simplifiées de quelque langue ancienne que nous ne pouvons plus déchiffrer, et dont toutes les traces sont complètement perdues ». J’ai mentionné les Pueblos et les Kourganes. Mais la liste des peuples qui ont existé autrefois et que nous ne connaissons que sous la désignation que les savants ont inventée pour eux dans leur propre langue est extrêmement longue. Il y a les Innuits (c’est-à-dire les Hommes), nom que les Esquimaux se donnaient à eux-mêmes après avoir perdu leur désignation originale dans une effrayante catastrophe qui engloutit une région et peut-être un empire entier. Cela aussi, c’est un [ait historique. Et il y a encore les Zends de la Perse méridionale qui, après un incroyable désastre, prirent le nom d’Ariots, c’est-à-dire « les Vaillants ». Pour conclure, nous reviendrons au mot Atl-antille (Atl et Antille). Nous savons que dans la languemère ou en sémitique, la syllabe an a le sens de « lien ». Quant à til, toujours dans ces langues, ce vocable exprime l’habileté, la richesse, le pouvoir, l’empire. C’est assez curieux, nous en revenons à Atl. Je le répète à nouveau, ce n’est pas une fiction de mon imagination : les définitions données cidessus ne sont en rien forcées. Si l’on connaît l’arabe, il suffira de prendre un dictionnaire de Bellot ou Kazimirsky pour le constater. De quelque façon que nous envisagions le problème, nous en revenons toujours au même point. Analysons comme nous voulons les racines, les radicaux, les suffixes de ces noms : Atlantide, Antilles, Atlas, nous trouvons toujours la marque du passé puissant et glorieux d’un monde que nous ignorons totalement qui, peut-être, s’appelait Atlantide, et qui certainement, d’une façon ou d’une autre, a dû exister.

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Un « Atlante» de Tula, au Mexique.

Peut-être le lecteur trouvera-t-il ces hypothèses ridicules. Dans ce cas, qu’il me fournisse l’étymologie des noms de certaines peuplades importantes qui ont complètement disparu, mais dont la préhistoire a beaucoup à dire : par exemple, les Pueblos d’Amérique du Sud, ou les Kourganes de Russie méridionale dont le grand préhistorien Capitan et tant d’autres savants ont établi qu’ils étaient frères en race et en civilisation.

Un monde qui a dû exister.

Quand nous disons « le puissant empire anglosaxon », ce que nous voulons exprimer n’est-il pas clair, même si mention n’a pas été faite de l’Angleterre ? Les américanistes, s’ils voulaient rassembler toutes leurs découvertes, comprendraient qu’elles établissent un lien entre les anciens peuples des deux rives de l’océan qu’on a appelé Atlantique longtemps après que les dieux du soleil avaient cessé de régner. Où ? Sur l’Atlantide ? Qui peut le dire ?
(reproduit avec l’autorisation de l’auteur)

Le quatrième numéro de « KADATH » sera entièrement consacré à Stonehenge, le plus beau site mégalithique, situé dans le sud de l’Angleterre. Des membres de notre équipe sont allés sur place : ils ont ramené des centaines de photographies, réalisées dans un site grandiose et désert, duquel les autorités avaient écarté les touristes à notre intention. Nous avons fait des diapositives et un court-métrage cinématographique, qui ont été présentés déjà dans plusieurs salles de la capitale. Si vous désirez que cette conférence passe dans des clubs, des maisons de la culture ou des amphithéâtres, faites-le nous savoir. Nous sommes à votre disposition. L’essentiel des documents sera publié dans le numéro 4 de « KADATH » : ils concerneront non seulement Stonehenge, mais aussi tout le contexte de la région : Avebury, gigantesque cromlech, Silbury Hill, le plus grand tumulus d’Europe, Westbury avec le cheval blanc de Bratton Down, etc. Si vous avez des documents, si vous êtes allé vous-même sur place, si vous avez des suggestions à faire ou des éléments d’information à nous proposer, écrivez ou téléphonez au plus tôt. Toute pièce valable sera retenue et publiée. Mais attention, dépêchez-vous ! les délais d’impression sont proches…

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Source des illustrations : Spirits, p. 2 — Philippe Deuquet, p. 6-7 — NASA, p. 9 — ISIS, p. 10 — © KADATH - R. Dehon, p. 11-27 - J. Victoor, p. 16 - P. Ferryn, p. 17-18-21 — National Maritime Museum Greenwich, p. 19 — Bibliothèque Nationale, p. 25 — Henri Sterlin, p. 31.