COMITE DE REDACTION : ivan verheyden, rédacteur en chef jean-claude berck, robert dehon, jacques dieu, guy druart

, patrick ferryn, jacques gossart, jacques victoor AVEC LA COLLABORATION DE : willy brou, paul de saint-hilaire professeur marcel holmet, pierre méreaux-tanguy, albert van hoorenbeeck,alfred weysen MAQUETTE DE GERARD DEUQUET

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Au sommaire
— — — — rencontre avec un magicien, entretien exclusif avec Jacques Bergier . . . . . . . . . . . . . . . . . . l’énigne des migrations polynésiennes, Jacques Dieu . . . notre cahier chan-chan — au pays des pyramides, Pierre Honoré . . . . . . — chan-chan, la mystérieuse, Marcel Holmet . . . . . . . . — mégalithes oubliés des îles baléares, Robert Dehon — la grande pyramide, une utile mise au point, Jacques Victoor . . . . . . . 4 7 13 18 26 30

A la recherche De kadath

« C’était en 1933. Le petit étudiant juif avait un nez pointu, chaussé de lunettes rondes derrière lesquelles brillaient des yeux agiles et froids. Sur son crâne rond se clairsemait déjà une chevelure pareille à un duvet de poussin. Un effroyable accent, aggravé par des hésitations, donnait à ses propos le comique et la confusion d’un barbotage de canards dans une flaque. Quand on le connaissait un peu mieux, on éprouvait l’impression qu’une intelligence boulimique, tendue, sensible, follement rapide, dansait dans ce petit bonhomme malgracieux, plein de malice et d’une puérile maladresse à vivre, comme un gros ballon rouge retenu par un fil au poignet d’un enfant. « Vous voulez donc devenir alchimiste ? », demanda le vénérable professeur à l’étudiant Jacques Bergier. » C’était en 1973. Attablés dans un snack des Champs-Elysées, nous écoutions Jacques Bergier. Nous avions retrouvé le même personnage décrit affectueusement par Louis Pauwels. Même accent rocailleux, même gentillesse, même regard pétillant d’intelligence. Il avait fait à KADATH un accueil aussi chaleureux qu’inattendu : un homme si occupé, tellement sollicité de partout, allait-il se donner la peine de nous envoyer des encouragements ? Oui, par retour du courrier, il nous disait tout le bien qu’il pensait de notre action, et nous invitait à son bureau. Nous avions beaucoup de questions à poser à Jacques Bergier. Il avait fait, quelques mois auparavant, une intervention très remarquée dans un débat à l’ORTF. Connaissant la différence de méthode qui l’éloigne d’un Robert Charroux ou d’un Erich von Däniken, nous avions entrevu un début d’explication, et nous ne pouvions qu’applaudir. Mais il allait nous en apprendre plus. Car cet homme, lorsqu’il se manifeste en public, a une attitude de prime abord paradoxale. Et c’est souvent à cet aspect que s’arrête le lecteur ou le téléspectateur moyen. Comme pour Salvador Cali, on ne comprend pas et on préfère sourire. Et pourtant...

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Ce qui nous avait toujours gênés, c’est que les journalistes ne posaient jamais à Jacques Bergier les questions qui auraient pu résoudre ces apparents paradoxes. On s’arrête à l’aspect insolite, voire folklorique du personnage. Bien sûr, il a sa part de responsabilité. Lorsqu’il se présente, ne vous offre-t-il pas une carte de visite rédigée en ces termes : « Jacques Bergier, amateur d’insolite et scribe des miracles » ? Mais il faut aller au-delà de l’anecdote. Car on ne passe pas sa vie, sans raisons, à se balader aux frontières du fantastique, sans avoir une petite idée derrière la tête, bref sans faire usage d’une méthode. C’est cette méthode que nous voulions lui faire dévoiler, ou du moins en recueillir des bribes. Jacques Bergier s’est ouvert à nous sans la moindre réticence. Plus nous lui posions de questions, plus il nous fournissait d’exemples (avec références précises, il faut le souligner), et plus se dessinait une méthode de prospection. Elle nous a fascinés, car elle fleure bon l’air pur : Bergier ouvre toutes grandes les fenêtres de l’imagination -- et il en faut actuellement dans le monde étouffant de l’archéologie. Aucune idée n’est assez folle quand il s’agit de tout remettre en question. De cet entretien, nous avons recueilli deux articles. L’un sera l’interview qui suit, avec des éclaircissements et des orientations d’ordre général. L’autre sera un article exclusif, signé Jacques Bergier, que nous vous proposerons dans un prochain KADATH, et où il expose ses vues sur la nécessité des « hypothèses folles » en archéologie, pour en arriver à un début d’explication sur ce qu’il appelle les « intermédiaires ». Nous croyons que c’est la première fois qu’on lira un « ce que je crois » de Jacques Bergier, et c’est pour nous un grand honneur.

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Un hebdomadaire de la capitale a parlé, à notre sujet, de « réactivation archéologique ». L’expression ne nous déplaît pas. Mais nous n’en étions pas encore arrivés à ce stade. Maintenant, c’est chose faite. Avec des gens comme Jacques Bergier ou Marcel Homet, il pouvait difficilement en être autrement. Car, jusqu’à présent, nous n’avons fait que vous proposer, « gentiment », quelques éléments d’une remise en question du passé de l’humanité. Nous en tenons encore une masse en réserve. Mais il ne suffit pas d’être approuvé, il faut aussi provoquer des réactions. C’est pourquoi nous allons mettre le doigt sur quelques véritables scandales concernant la vérité historique, scandales qui se portent bien, merci, car les plus luxueux livres d’art en regorgent, tout en les ignorant. Le Professeur Marcel Homet, en butte depuis plus de trente ans aux pontifes assis derrière leurs bureaux, craignait de nous voir nous heurter à des gens comme ceux du Musée de l’Homme. Tant pis pour nous ! Nous avons l’enthousiasme de la jeunesse et l’écoute du public. Peut-être aussi les temps sont-ils mûrs pour nous ? Nous avons été ahuris de découvrir, au fil des longs entretiens que nous avons eus avec Marcel Homet, la trame qui se noue pour reléguer dans l’ombre l’œuvre de gens considérés par ailleurs comme d’incontestables chercheurs. Simplement parce que, sur le terrain, leurs fouilles ont mis à jour des pièces qui ébranlent les théories patiemment élaborées sous les voûtes du Palais de Chaillot. Le Musée de l’Homme est une merveille. On y retrouve, avec un luxe de détails, tous les aspects de l’art humain. Mais quelle indigence dans les explications qu’on vous fournit ! N’y cherchez pas les fresques du Tassili, elles sont camouflées derrière celles de Lascaux. Ne cherchez pas de traces de Glozel, les tablettes sont dans les caves. Ne cherchez pas la magnifique statue ramenée de l’île de Pâques par Alfred Métreaux : les palissades vous guideront de façon à ce que vous ne la voyiez pas, cachée dans le fond du hall d’entrée. Et la pauvre tête pascuane ramenée par Pierre Loti, elle se range dans les « peuplades primitives ». Ne cherchez pas Chan-Chan, toute l’histoire péruvienne dérive de Chavin. C’est ce qu’a décrété le duo pensant du Musée, feu Paul Rivet, et son fidèle disciple Jacques Soustelle. Alors que la science officielle refuse d’accorder aux civilisations précolombiennes la moindre ancienneté, elle fait inexplicablement l’exception pour Chavin. En niant un bon nombre d’évidences, cela arrange tout le monde, coupe court à toute spéculation concernant Tiahuanaco ou Chan-Chan, et maintient en place les théories. Pour entrer au Musée de l’Homme, il s’agit de montrer patte blanche. Chan-Chan ne jouit pas de ce privilège. Aussi faudra-t-il forcer la porte. Car, ce que vous explique notre cahier spécial, est le fruit de longues années d’effort sur place, et qui plus est, confirmé aujourd’hui par les fouilles d’une équipe américaine. Nous avons prié le Professeur Homet de souligner au passage ces confirmations a posteriori. Mais lorsqu’en ces temps, il sollicitait l’aide du Musée de l’Homme, Paul Rivet lui répondit : « Je suis au regret de vous faire savoir qu’il m’est absolument impossible de vous aider pour votre prochaine expédition, attendu que le Musée de l’Homme n’a pas actuellement de crédits disponibles. J’espère néanmoins, que vous voudrez bien, à votre retour, nous faire connaître le résultat de vos recherches et, également, dans la mesure de vos possibilités, enrichir nos archives photographiques, comme vous l’avez fait déjà si aimablement avant la guerre. » Faut-il ajouter que, par la suite, ce n’est que l’enrichissement des archives qui intéressa le noble organisme, et en aucun cas le résultat des recherches ? Car celles-ci remettaient en question la préséance de la civilisation de Chavin. Cette chronologie classique, nous l’avions d’ailleurs reprise dans notre petit mémento du premier numéro de KADATH. Aujourd’hui, nous la remettons en question, du moins en ce qui concerne Chavin et Chan-Chan. Il ne s’agit pas là d’une erreur de notre part. C’est plutôt un aspect de notre méthode et, je crois, de la dynamique de notre revue : procéder par étapes. C’est de l’archéologie vraie, mais parallèle. IVAN VERHEYDEN.

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Rencontre avec un magicien
KADATH. L’ORTF a diffusé, voici quelques mois, le film tiré du livre d’Erich von Däniken, « Souvenirs du futur ». Dans le débat qui a suivi, vous vous êtes violemment heurté à ceux que le téléspectateur croyait être de votre bord. A tel point que pour certains, votre attitude d’avocat du diable était parfaitement incompréhensible. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ? JACQUES BERGIER. Oui, j’ai fait tout un scandale en me disputant avec Charroux et von Däniken, parce que, selon moi, ils y vont un peu fort ! Remarquez, il y a pire. Ganzo, qui à part ça est un poète et un sculpteur de talent, est venu me voir un jour. Il avait trouvé une civilisation disparue en Forêt de Fontainebleau. Il m’apportait des traces de cette civilisation, dont une plaque en céramique, où étaient gravées les lettres mystiques « W » et « C ». Evidemment, là... Non, je crois que l’attitude de votre revue est la bonne. Car enfin, je veux bien qu’on puisse déplacer de petits objets par la force de la volonté, mais pas déplacer les statues de l’île de Pâques, qui pèsent des dizaines de tonnes. Il y a tout de même la conservation de l’énergie ! A la limite, on ne peut pas avoir plus d’énergie qu’il n’y en a dans le corps humain. Mais surtout, le problème véritable et qui, à mon avis, n’a pas encore été posé, c’est ce que j’appelle le problème des intermédiaires. Autrement dit, moi je veux bien que les statues de l’île de Pâques ou le grand menhir de Locmariaquer aient été mis en place par antigravitation... cela, je veux bien. Mais avant d’arriver à l’antigravitation, il faut passer par des étapes : l’électricité, la machine à vapeur, etc., peut-être considérées d’une façon tout à tait différente, mais néanmoins analogue. Or, on ne trouve pas de machine à laver fossile, ni de locomotive fossile, rien ! K. Précisément, à propos de machines à laver, vous parlez dans « Le livre de l’inexplicable » de l’objet de Coso. Ne pourrait-il s’agir d’une forme de « machine à laver fossile », disons un résidu technique ? J.B. Certainement ! Mais un résidu technique de qui ? L’objet de Coso a l’air d’être un générateur électromagnétique, vieux de 75.000 ans. Mais on n’arrive pas à cela sans intermédiaire... De plus, il a été découvert dans un coin où on a fouillé pas mal dans les débris « techniques » : à l’époque de cet objet, les gens n’ont pas le feu, ils ont tout juste des outils de silex. Une fois de plus, les intermédiaires manquent. Alors, évidemment, on peut proposer, comme je l’ai fait dans « Les extra-terrestres dans l’histoire », que ces objets — qui sont en nombre limité : la machine d’Anticythère, l’objet de

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Coso, etc. —, ont été apportés à travers l’espace, ou même à travers le temps. Seulement, si vous voulez, c’est de la mythologie de science-fiction ou de bande dessinée ; c’est remplacer une mythologie par une autre. L’hypothèse n’est pas toujours très convaincante. Il me paraît difficile de croire que si des extraterrestres nous ont visités, on n’ait pas observé leurs instruments ou quelque chose d’analogue, maintenant que nous sommes dans le cosmos. Vous me direz qu’il y a des alignements sur la lune, dont vous parlez dans votre numéro deux, qui sont réellement curieux. Ça ne résout tout de même pas en masse le problème terrestre. Prenez les gigantesques dalles de Baalbeck. Elles ont été découpées, il y a des traces de scie. Si c’étaient des extraterrestres, ils l’auraient au moins découpée au laser ou au chalumeau atomique !... A mon avis, il faudrait en archéologie — ce que je ne prétends pas être —, un Pasteur ou un Darwin. Il nous faut une hypothèse réellement folle, comme l’évolution des espèces ou la transmission des maladies par des microbes. K. Nous publions des extraits d’anciens textes sacrés. Vous les connaissez, bien sûr, mais pensez-vous que l’étude des livres dits « mythiques » peut fournir d’autres renseignements ? J.B. Sûrement. Tenez, il y a un livre maudit qui vient de paraître et dont je croyais moi-même qu’il était mythique. C’est le « Livre des trois imposteurs », les soi-disant imposteurs étant Mahomet, Moïse et Jésus. Le livre en question, il y a à peu près trois cents personnes qui ont été brûlées depuis le XIVe siècle, pour l’avoir possédé. Même Sprague de Camp avait dit qu’il était mythique et je n’en avais pas parlé dans « Les livres maudits ».

Eh bien, les Russes en ont retrouvé un exemplaire, des étrangers l’ont racheté tout de suite et en ont publié des reproductions. Ce qui démontre une fois de plus que tous les mythes ne sont pas des mythes. Prenez le Nécronomicon, par exemple. C’est une production romancée d’El Alach, qui a été mis à mort par les musulmans au IXe siècle, pour « communications avec le dehors » : c’est dans les attendus. Alhazred est inventé par Lovecraft, mais El Alach, sur qui Alhazred a été copié, est authentique... L’Ecole Centrale de Paris me propose de mettre des fonds à ma disposition, sous forme d’heures d’ordinateur, afin d’y introduire toutes ces choseslà et de voir s’il n’y a pas de correspondances. Savez-vous, par exemple, que j’ai trouvé dans un livre italien sur les Etrusques, paru bien après la mort de Lovecraft, le nom de Cthulhu, un de ses Grands Anciens. Or, cela avait été découvert en 1942, et jamais signalé avant. Il serait vraiment intéressant de reprendre tout cela par ordinateur. Il serait intéressant aussi que les gens ne gardent pas indéfiniment leurs secrets. D’autant plus que, trop souvent, il me semble que ce sont des secrets primaires. Prenez la quête du Graal: à mon avis, il est absurde de rechercher un Graal matériel qu’on puisse tenir entre ses mains. Il s’agit plutôt d’une force, d’une atmosphère, d’une idée. Remarquez, les Allemands l’ont fait. Pendant l’occupation, ils ont retourné les Pyrénées à la recherche du Graal. Ceci étant dit, il y a certainement quelque chose dans l’idée même, il y a par exemple l’Ordre du Graal, qui est quelque part, qui conserve un certain ordre des choses, et dont on parle de temps en temps... K. Parlant d’une autre difficulté pour obtenir des renseignements, comment faites-vous pour vérifier les informations en provenance des pays communistes ?

J.B. Je reçois constamment des trucs des Soviétiques, et ce qui est bien, c’est qu’ils restent malgré tout prudents et n’inventent pas trop de choses. Ce qui est plus difficile, c’est d’établir des contacts avec les Chinois, car ils ont une pensée absolument différente. Ils ont digéré le marxisme, ils en ont sorti une espèce de néo-religion absolument incompréhensible. Mais là, il existe des choses très curieuses. Par exemple, je leur ai posé une question qui m’intrigue beaucoup, pourquoi est-ce nous qui avons inventé le magnétomètre, la machine à vapeur ou les avions, et pas eux, puisqu’ils avaient tous les éléments en main. Ils avaient des expériences de laboratoire et tout, et puis brusquement, ils ont cessé d’inventer le progrès technologique. En un siècle ou deux, c’était fini, alors qu’avant cela, ils avaient des séismographes, des boussoles magnétiques, l’imprimerie, les fusées. On a des traces de tout cela, des masses de volumes à l’Unesco, y compris des points où ils étaient en avance sur nous : le miroir magique qui transmettait des images d’un coin à l’autre, l’alchimie (ils fabriquaient des bronzes d’aluminium), et puis plus rien... Alors, la thèse officielle, celle de Needham, est une thèse marxiste. Il prétend que, parce qu’en Chine il n’y avait pas de prolétariat à proprement parler, il n’y avait pas de lutte de classes, donc pas de moteur de progrès. Bon, moi je veux bien. Mais quand j’en ai parlé à des Chinois, ils m’ont répondu : « C’est un imbécile érudit. La réalité, c’est que les liens avec les Immortels ont été coupés ». Alors je leur ai demandé si on ne peut en savoir plus. « Oh ! nous allons publier », disent-ils. Ils ont peut-être publié, mais on ne reçoit rien ! De même, ils ont déclaré à un moment donné avoir identifié des inscriptions dans le roc, représentant des engins volants qui dateraient de 43.000 ans. J’espérais les voir avec nous à une conférence internationale de savants en mai 70 à New York, mais au dernier moment, on a reçu une belle lettre sur parchemin, disant que, comme on avait invité les délégués de Formose, ils ne viendraient pas. K. Revenons à nos propos du début. Parmi les « hypothèses folles » que vous avancez, il y a celle d’une civilisation de « plasmoïdes ». J.B. Oui, mais ce seraient aussi des extraterrestres. Evidemment, il y a tout de même la possibilité difficilement concevable, d’une civilisation tellement différente, qu’on en retrouve des objets sans savoir ce que c’est. K. Pourrait-il y avoir une civilisation tellement différente, que nous ne réussirions jamais à en trouver de traces ? J.B. Il est extrêmement difficile de concevoir quelque chose qui ne laisse aucune trace, étant donné la finesse de nos moyens d’investigation.

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Vous savez qu’on mesure la vitesse du vent d’il y a 30.000 ans, par les variations dans les isotopes d’oxygène. Alors, que dire d’une centrale de cent mégawatts, même si elle utilisait des énergies cosmiques ? J’ai un grand ami, qui s’appelle François Bordes, et est un paléontologue extrêmement distingué, mais aussi un grand auteur de sciencefiction, sous le pseudonyme de Francis Carsac. Bordes n’est pas du tout d’accord avec mes idées, et il m’a envoyé l’autre jour un travail qu’il avait fait publier dans « La revue du Quaternaire ». Il a retrouvé en Dordogne des traces de campements d’il y a 20.000 ans, avec les trous des piquets de tente. Et il m’a dit : « Si je retrouve des piquets de tente vieux de 20.000 ans, je trouverai bien une locomotive ou une machine à laver ! » Ou alors, il faut en revenir à René Guénon. J’ai fait récemment un effort d’impartialité pour évaluer Guénon. Il m’avait beaucoup irrité par son racisme, par son insolence, par sa façon de dire : « je n’ai pas à donner de références, c’est moi, l’initié, qui parle », ce qui est toujours extrêmement gênant. Je n’aime pas les gens qui ne donnent pas de références. Mais malgré tout, j’ai relu à peu près tout Guénon. Eh bien, il y a là des choses curieuses, et en particulier la référence constante au fait que la géographie de la terre ne serait pas totalement connue, qu’il y aurait une géographie sacrée, et des pays, voire même des continents autres que ceux que nous connaissons. Il a une autre idée qui paraît très intéressante, c’est celle de la « cristallisation ». C’est-à-dire que, selon lui, les lois naturelles ont changé, dans un passé très récent, mettons cent mille ans. Et plus on remonte vers le passé, plus la nature est malléable et obéirait à la simple volonté humaine. Eh bien, rien que ça expliquerait pas mal de choses, des monuments géants et ainsi de suite. Il a peut-être vingt ou trente idées folles comme ça, qui mériteraient d’être réexaminées de sang-froid. Personnellement, je n’y crois pas. Mais Guénon, c’est un point de vue qui mériterait d’être décrit dans KADATH en tant qu’hypothèse folle, à condition de bien dire que cela n’engage pas la rédaction. K. Certains articles de KADATH vous ont-ils déjà rappelé l’une ou l’autre de ces « hypothèses folles » ? J.B. Oui. Prenez, par exemple, dans le numéro deux, ces sites de Mohenjo-Daro et l’île de Pâques, qui sont séparés par une trop grande distance pour que l’alphabet ait pu être communiqué. Je réponds : Oui..., par des moyens naturels ! Mais s’ils étaient télépathes ? Car cela peut aller assez loin. Imaginez un chamane de Sibérie, dans son climat glacé, qui communique par télépathie avec un sorcier de l’Amazonie, et qui voit autour de lui un monde abondant, avec de beaux fruits partout, le soleil luisant et de la végétation luxuriante. Il invente le paradis... Pendant ce temps-là, l’autre qui a une

vision de ces terrains glacés, il invente l’enfer. Cela mériterait d’être exploré. Voir, par exemple, s’il y a une correspondance sérieuse entre les hiéroglyphes de l’île de Pâques et ceux de Mohenjo-Daro, et si oui, émettre cette hypothèse. Ce serait de la télépathie, non seulement dans l’espace, mais aussi dans le temps, puisqu’il y a une différence de combien de siècles ? Mais là, au moins, ce serait une hypothèse ouverte. Je le répète : si on ne fait pas une percée en partant des idées réellement folles, eh bien, on restera indéfiniment où on est. J’ai l’impression que la science officielle va un jour avoir un coup dur, et sera obligée de faire une révision déchirante de ce qu’on croit savoir, car sinon, on ne s’en tirera jamais.

K. C’est votre conclusion ? J.B. Oui. Je dirige actuellement, chez Albin Michel, deux collections. L’une, intitulée « Les chemins de l’impossible », marche très bien. L’autre est une collection scientifique, « Science parlante », et ça n’a pas pris du tout. Le public a l’air d’être indifférent, sinon hostile, envers la science. C’est un phénomène général, et je me demande s’il n’est pas explicable par l’attitude insolente que prend la science. Après tout, les savants sont des fonctionnaires payés par le contribuable, et quand on leur pose une question sur quelque chose qui intéresse le public : les civilisations disparues, les extraterrestres ou autre chose, ils traitent les gens d’imbéciles et répondent par des injures. Alors, j’ai l’impression que le public le leur rend bien...
(propos recueillis par I. Verheyden et P. Ferryn)

anciens rois de la mer

L’ENIGNE DES MIGRATIONS POLYNESIENNES
Nous inaugurons ici une nouvelle rubrique. Afin de mieux présenter les énigmes de l’archéologie sous forme de faisceaux — qui, nous l’espérons, finiront bien par converger —, nous y avons regroupé les articles en rapport avec la mer : expéditions transatlantiques avant Christophe Colomb, mystérieuses cartes de Pirî Réis, migrations polynésiennes. Il y a d’ailleurs de fortes chances pour qu’ils se révèlent être un lien entre de nombreux mystères de la primhistoire, cette histoire que les océans ont balayée, et que nous révèlent peu à peu les courants marins et les vestiges sur les îles. Ce premier essai, qui doit mettre en évidence le caractère marin de la civilisation polynésienne, ne peut servir que d’introduction à d’autres, où seront étudiées les traces laissées par ces rois qui régnaient sur deux tiers du monde : l’Océan.

D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allonsnous ? (titre d’un tableau de Paul Gauguin, Tahiti 1897). Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les résultats d’une expédition originale s’imprimèrent sur tous les téléscripteurs des agences de presse : un radeau construit en bois de balsa avait traversé le Pacifique. L’expédition du Kon-Tiki fit beaucoup de bruit à l’époque et son chef, le Norvégien Thor Heyerdahl, fut considéré comme un héros. Ses récentes expéditions dans l’Atlantique, à bord du Râ, ont remis en mémoire son exploit de l’année 1947. Parti de Callao au Pérou, le 28 avril, le Kon-Tiki s’échoua sur les récifs de Raroïa, le 7 août de la même année. Quel était donc le but de l’expédition ? Le grand public, parfois aidé par la presse mais aussi par le film ramené par Heyerdahl, n’y vit souvent qu’un merveilleux exploit sportif. Et pourtant... l’objectif principal était de prouver que les Indiens d’Amérique du Sud avaient atteint les îles du Pacifique il y a plusieurs centaines d’années. Cette hypothèse fut à l’origine de nombreuses controverses. En réalité, Thor Heyerdahl ne démontrait pas nécessairement d’où étaient venus les Polynésiens, mais bien comment ! En cela, l’expédition fut une merveilleuse expérience. Car, comme le faisait si bien remarquer Eric de Bisschop, le problème polynésien étant avant tout maritime, c’est en marin qu’il faut l’étudier. (1) Avant d’examiner les diverses théories relatives aux migrations, il est intéressant de reconnaître l’Océan Pacifique (voir la carte au verso). L’Océanie qui forme l’ensemble des terres du Pacifique a été divisée en quatre zones raciales : la Micronésie, la Mélanésie, l’Australie et la Polynésie. La Micronésie, ou les « petites îles », se situe au nord de l’équateur. Elle se compose des îles Marshall, Mariannes, Carolines, Palaos et Gilbert. La Mélanésie, c’est-à-dire îles des Noirs, comprend de vastes archipels qui s’échelonnent autour de la Nouvelle-Guinée : l’archipel Bismarck, les îles Salomon, la Nouvelle-Calédonie, les NouvellesHébrides, les îles Fidji et l’archipel de la Louisade. La Polynésie embrasse tout le reste des îles du Pacifique. Celles-ci s’inscrivent dans un immense triangle situé à l’est et au centre de l’Océan. Le sommet est composé de l’archipel des Hawaii au nord de l’équateur. La base du triangle est une droite qui va de l’île de Pâques, au sud-est, à la Nouvelle-Zélande, au sud-ouest. A l’intérieur, nous trouvons des groupes importants tels que les Samoa, les Tonga, les Marquises, les Tuamotus, les îles Cook, Australes et de la Société.

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(1) C’est Eric de Bisschop qui nous explique la différence entre un marin et un navigateur. Le premier se sert d’une embarcation pour courir vers le large, attiré par le mystère des horizons et de ce qu’il peut y avoir au-delà... (exemple : le Polynésien). Le second se sert d’un bateau pour se déplacer sur l’eau, avec une destination définie « qu’il sait pouvoir atteindre » (exemple : l’Egyptien).

Selon le professeur américain D.L. Oliver, ce furent des négroïdes, appelés Négritos qui, les premiers, peuplèrent l’Océanie. Ces Négritos étaient de petite taille et avaient le crâne court (brachycéphale). Ils étaient apparentés aux négroïdes d’Afrique et occupaient le sud de l’Asie avant la dernière glaciation. Ils furent refoulés vers les diverses parties de la Malaisie, franchirent les détroits et occupèrent la Nouvelle-Guinée, l’Australie et les îles voisines. Les négroïdes océaniens sont aussi divisés en deux familles bien distinctes : celle des Négritos et celle des Papous. Ceuxci seraient restés sédentaires et certains types purs ont été retrouvés récemment dans les vallées inaccessibles de la Nouvelle-Guinée. Les Négritos devenus nomades envahirent les îles du Pacifique. Cette première migration dura probablement plusieurs millénaires. Les moyens utilisés pour atteindre les îles orientales demeurent un problème. Peut-on admettre que des hommes dits primitifs des époques classiques mésolithique et néolithique aient pu s’embarquer à bord de bateaux ou radeaux et découvrir l’île de Pâques ? Jusqu’en 1950 environ, les fouilles archéologiques dans le Pacifique semblaient superflues. On ne pouvait imaginer que ces peuples primitifs aient pu laisser des objets intéressants. Et c’est ainsi que sans avoir recours à l’archéologie, on élabora de nombreuses théories. C’est avec surprise que l’on constata en 1957-58 et grâce à la datation au radiocarbone, que les Marquises étaient déjà habitées au IIe siècle avant J.-C. Comme l’explique Henri de Saint-Blanquat, « l’archéologie du Pacifique, ayant vu ses recherches s’amplifier, ses résultats se multiplier au cours des dernières années, a provoqué à son tour bien des surprises. Surprises à l’image de celle que les archéologues ont éprouvée en découvrant l’itinéraire suivi par les techniques de l’agriculture pour arriver dans certaines îles de la Sonde (Java et Sumatra). L’île de Bornéo a ainsi reçu l’agriculture non pas de l’ouest, comme on aurait pu le croire, non pas de Java, mais des Philippines qui l’avaient elles-mêmes reçue de la Chine. La diffusion s’est donc faite plus aisément et plus rapidement par mer. Or, il semble bien, à la lumière des connaissances actuellement acquises, que l’itinéraire suivi par les ancêtres de la civilisation polynésienne ait lui aussi évité, courtcircuité le bloc trop compact des îles de la Sonde. Ceci pour une première et fort simple raison : le Néolithique, niveau technique avant lequel les hommes n’ont pas pratiqué la navigation, a été connu sur les côtes de l’Indochine avant de l’être en Malaisie et dans les îles de la Sonde. Il s’ensuit que des îles comme les Philippines, par exemple, ont pu être atteintes avant des régions pourtant plus rapprochées des masses continentales. Pour le Néolithique, cette route marine a représenté un raccourci. » Ces premiers marins

ont donc pu aller très tôt très loin. Aux îles Mariannes, l’archéologue Spoehr a obtenu, pour un échantillon, la datation de 1527 avant J.C. Le savant pense que ces îles ont pu être peuplées il y a quatre mille ans, à une époque où l’on parlait encore sumérien en Basse-Mésopotamie. Primitifs ou pas, ces peuples venus de l’ouest étaient déjà de fameux marins et cela depuis plusieurs millénaires.

Le problème polynésien.

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Dans un chapitre consacré à l’île de Tahiti et aux mœurs et caractère de ses habitants, Bougainville écrit à la fin du XVIIIe siècle : « Le peuple de Tahiti est composé de deux races d’hommes très différentes, qui cependant ont la même langue, les mêmes mœurs et qui paraissent se mêler ensemble sans distinction. La première, et c’est la plus nombreuse, produit des hommes de la plus grande taille... Rien ne distingue leurs traits de ceux des Européens ; et, s’ils étaient vêtus, s’ils vivaient moins à l’air et au grand soleil, ils seraient aussi blancs que nous... La seconde race est d’une taille médiocre, a les cheveux crépus et durs comme du crin ; sa couleur et ses traits diffèrent peu de ceux des mulâtres ». Première constatation : une race à peau blanche, une autre à peau foncée. Cette différenciation se retrouvait dans toutes les îles formant l’actuel triangle polynésien. Ayant embarqué des indigènes avec eux comme pilotes, Bougainville et ensuite Cook, constatèrent que lorsqu’ils arrivaient dans une autre île, leur pilote se faisait très bien comprendre par les habitants. Seconde constatation : une même langue était donc parlée dans toutes les îles. Cook fit même quelques comparaisons entre le malais et le polynésien. D’autres, plus tard, reprirent cette comparaison et l’approfondirent. Ainsi naquit l’embryon d’une théorie, dite officielle, du peuplement de la Polynésie par l’ouest. Car le problème des migrations polynésiennes est surtout un problème de savants ; en quelque sorte une rivalité de théories et d’hypothèses concernant l’origine d’un peuple dont les traces du passage restent encore très vagues. Depuis la découverte du Pacifique par les Européens, à peu près tous les pays du monde ont été proposés comme berceau pour ces Polynésiens à peau blanche. Pour une meilleure compréhension du problème, nous avons divisé l’étude des hypothèses en quatre questions : a. Sont-ils originaires de l’ouest, c’est-à-dire de l’Asie ? b. Sont-ils originaires de l’est, c’est-à-dire de l’Amérique du Sud ? c. Sont-ils autochtones, et ont-ils entrepris des voyages d’exploration vers l’Asie et l’Amérique du Sud ? d. Sont-ils les derniers survivants d’un vaste continent disparu ?

A côté et parallèlement à ces questions de base, nous en trouvons d’autres également sans réponse définitive, telles que : colonisation et dispersion successives dans les îles, époques d’arrivée, etc. L’étude poussée des divers moyens de transport (bateaux, radeaux, pirogues) et l’évolution de ceux-ci, ainsi que des méthodes de navigation utilisées pourra donner la solution de l’origine des Polynésiens. Il n’est pas permis d’étudier leurs migrations avec le même esprit qu’on étudiera l’histoire des migrations européennes. « Même à travers les déserts d’Asie, écrit Marcel Brion, nous suivons à la piste d’année en année, presque de jour en jour, les vagabondages des Huns, des Mongols. Nous retrouvons leurs pistes à travers les cultures et les langues. Nous reconnaissons leur main dans tel monument qu’ils ont édifié, ou tel autre qu’ils ont démoli. Le tracé de leurs voyages, sur une carte, constitue un réseau si précis que nous ne les perdons pas de vue un seul instant ». L’histoire des Polynésiens s’inscrit dans un territoire de cent quatre-vingt millions de kilomètres carrés, environ le tiers de la surface de la terre. La mer est l’élément commun des dix mille îles. Les migrations sont donc avant tout maritimes et l’élément humain est d’abord marin. Ses connaissances de la navigation seront étroitement liées à celles des vents, des courants et des constellations. Lorsque les archéologues et les marins auront comparé leurs recherches respectives, un pas immense sera franchi.

Cap à l’est.

Un chercheur voulant trouver l’origine des Polynésiens à l’ouest se heurte déjà à plusieurs problèmes : viennent-ils d’Asie, de l’Indonésie, de l’Inde, de l’Egypte ou d’Europe ? Tous ces pays ont été proposés ! La plupart des polynésiologues ont choisi l’ouest et quelques-uns font figure de chefs de file. — William Ellis publia en 1829 ses « Polynesian Researches ». Etudes importantes sur la Polynésie en général et analyses plus particulières des îles de la Société, les Tubuai ou Australes, la Nouvelle-Zélande et les Hawaii. Il soutient la thèse d’une origine sud-est asiatique. Néanmoins, il admet que certaines expéditions furent organisées vers l’Amérique du Sud, suivies d’un retour vers le centre du Pacifique. — de Quatrefages a écrit dans son ouvrage « Les Polynésiens et leurs Migrations » (1866) qu’ils ne peuvent être venus que de la Malaisie. — Abraham Fornander publia à Londres en 1878 un volumineux ouvrage : « An Account of the Polynesian Race : its Origin and Migrations ». D’origine suédoise, l’auteur se fixa aux îles Hawaii et se maria avec Pinao Alanakapu, une alii ou chef féminin. C’est sa femme qui l’initia aux traditions, généalogies et chants des îles Hawaii. Après avoir récolté tous les renseignements du folklore hawaiien, Fornander fit des comparaisons entre la culture hawaiienne et les autres îles polynésiennes ainsi qu’avec les autres races de la terre. Le

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résultat de ses recherches fait trois volumes totalisant plus de 900 pages. On peut en déduire que les Polynésiens sont issus de deux très anciens peuples : les Cushites et les Aryens pré-védiques. Pendant une période de plusieurs siècles, ils occupèrent le sud-est asiatique, les îles de la Sonde et pénétrèrent par le détroit de Torrès dans le Pacifique à la fin du Ier siècle après J.-C. Une période de dix siècles fut nécessaire pour coloniser successivement les Fidji, les Samoa, les Tonga, les Hawaii (Ve s.), et enfin, les Marquises et les îles de la Société (XIe s.). — Percy Smith est considéré comme un des plus importants chercheurs et porte la paternité de la théorie officielle. Il fonde en 1891 la « Polynesian Society » de la Nouvelle-Zélande. Sa première théorie est publiée en 1910 dans son « Hawaiiki », et sa seconde en 1921. Celle-ci a paru dans le « Journal of the Polynesian Society », volume XXX, et est en quelque sorte la version définitive et indiscutable de l’origine et des migrations des Polynésiens. Selon P. Smith, les Polynésiens sont Caucasiens et également une branche de la race proto-aryenne de l’Inde. Chassés de ce pays vers le début du IVe siècle av. J.-C., ils émigrèrent vers l’Indonésie. Vers 65 de notre ère, ils quittent Sumatra, Java, Bornéo et les Célèbes pour gagner les îles Hawaii. Un second groupe atteint les Fidji, les Samoa et les Tonga vers 450. Le reste de la Polynésie fut envahi entre 700 et 900. — Lesson considère la Nouvelle-Zélande comme le berceau de la race polynésienne. La thèse de Lesson s’inscrit pratiquement dans le cadre d’une origine autochtone, du fait que la NouvelleZélande se situe dans le triangle polynésien. Il y aurait encore à citer William Churchill, Peter Buck, Tregear, etc., mais leur nom apparaîtra dans de prochaines études. Sont-ils originaires de l’Amérique du Sud ? Hypothèse déjà formulée en 1870 par le Français Jules Garnier. Il invoquait à l’appui de sa théorie l’influence des vents et des courants, des analogies de langues et des comparaisons entre les mœurs et coutumes de la Polynésie et de l’Amérique. L’influence des vents d’est fut l’un des principaux arguments de Thor Heyerdahl. L’expédition du Kon-Tiki démontra de façon maritime que la traversée Pérou-Polynésie était possible. Les autres arguments n’étaient pas apparents dans son premier ouvrage. Ils furent développés dans « American Indians in the Pacific » (1952). On a beaucoup écrit sur les théories du Norvégien. Il en est résulté une véritable controverse, où l’on devait être pour ou contre. Edwin Ferdon fut un des collaborateurs de Heyerdahl lors de son expédition à l’île de Pâques, pourtant il reste neutre et propose la paix en ces termes : « La controverse, sur l’est et l’ouest comme source unique du peu-

ple et de la culture de la Polynésie, a tendu non seulement à masquer la complexité du problème mais aussi à faire oublier les nombreuses autres possibilités. Bien que cette controverse ait stimulé la recherche sur la Polynésie, un effet second, et néfaste, a pour résultat d’annuler les résultats éventuels de ces nouveaux et vigoureux efforts. On a tendance actuellement à interpréter toute connaissance nouvelle pour en faire un argument dans la querelle est-ouest, comme si l’un et l’autre ne pouvaient pas se rencontrer, et comme si aucune autre interprétation n’était possible ».

Lieu d’origine : la Polynésie.
Nous en venons maintenant à une théorie défendue pratiquement par un seul homme : Eric de Bisschop. Qui se rappelle encore ce grand marin et ses expéditions à bord de divers bateaux : le Fou-Po II (jonque chinoise), le Kaimiloa (double pirogue polynésienne), le Kaimiloa Wakea (pirogue à double balancier), le Cheng-Ho (jonque) et finalement les Tahiti-Nui I, II et III (radeaux) ? Il n’avait qu’un seul but : sillonner les mers et surtout le Pacifique afin d’étudier les courants et contre-courants équatoriaux. C’est dans son livre « Cap à l’Est », qu’il s’explique : « Le résultat final de mes recherches peut se résumer ainsi : 1° la civilisation du Polynésien fut, contrairement à toutes les civilisations connues, une civilisation essentiellement maritime. 2° Cette civilisation maritime ne peut avoir pris naissance et s’être développée que dans le Pacifique même. 3° La civilisation de ces marins du Pacifique, plusieurs siècles déjà avant J.-C. (et probablement bien plus tôt) eut une énorme diffusion, tant vers l’ouest par des voyages surtout de « migrations », que vers l’est par des voyages surtout d’« exploration » et de « contacts ».

Cap à l’ouest.

Ce survol des principales hypothèses serait incomplet si nous ne parlions pas du continent de Mu (2). Déjà en 1834, dans son « Mémoire sur les îles du Grand Océan », Dumont d’Urville proposait une hypothèse : « Ne serait-il pas plus simple de supposer qu’un continent ou grande île, comme l’Australie, dut jadis occuper une partie de l’Océanie habitée par un peuple, dont les tribus polynésiennes ne sont que des débris échappés à quelque grande convulsion du globe ? » Le Belge Morenhout est dès 1837 un autre partisan de la théorie selon laquelle les Polynésiens n’ont pu venir ni d’Asie, ni d’Amérique. Le foyer primitif fut peut-être sur un continent situé à l’est du Pacifique, mais ne touchant pas l’Amérique. Cent ans plus tard, le Dr. J.M. Macmillan Brown professe une théorie qui se situe entre la thèse officielle et celle du continent disparu. Dans son ouvrage « The Riddle of the Pacific », il explique que les Polynésiens ne sont pas les plus vieux habitants mais sont descendus par la Sibérie, le Japon et l’archipel micronésien des Carolines. Ils auraient construit un puissant empire (a great Oceanic Empire, « Hawaiki » now resting deep under the waters of the Pacific), dont la culture polynésienne ne serait que le vestige. Les statues de l’île de Pâques en seraient une preuve. Eriger des statues de plusieurs tonnes suppose des moyens importants que l’île seule n’aurait pu fournir. Eric de Bisschop parle de « l’existence mystique de ce fameux continent de Mu » avec quelque prudence car, dit-il, « qu’un continent existât dans le Grand Océan à une époque géologique ancienne, il est permis de le croire ! », mais il s’insurge contre les méthodes employées par le colonel Churchward pour le démontrer. Nous pensons que de Bisschop aurait apprécié les ouvrages du professeur Louis-Claude Vincent.

Un continent disparu.

puis une dizaine d’années. Les marins sont devenus des savants, ou l’inverse, et tout comme on fouille la terre pour retrouver les traces d’une civilisation, ils ont parcouru les mers pour mieux la connaître. L’expérience personnelle de David Lewis en est un exemple. A bord d’un catamaran de quarante pieds, il effectua avec succès et sans instruments nautiques la traversée Tahiti - Nouvelle-Zélande. Il utilisa uniquement les vieilles techniques polynésiennes (tenue du cap d’après la direction du lever et du coucher du soleil et des étoiles, observation des étoiles zénithales ainsi que des signes annonçant la terre, etc.) Le résultat de ceci parut dans un ouvrage intitulé : « We, the Navigators », auquel nous emprunterons un extrait du dernier chapitre : « Avant l’arrivée des Européens dans le Pacifique, il existait en Océanie des systèmes hautement élaborés et complexes constituant une véritable science de la navigation. Cette science secrète, à laquelle participait parfois la magie, variait selon les archipels mais comprenait toujours les listes d’étoiles dont les mouvements apparents dans le ciel étaient parfaitement repérés, des systèmes d’orientation et une information très abondante sur les signes et phénomènes terrestres et maritimes intéressant la navigation. L’entraînement des initiés, à terre comme en mer, était conduit avec rigueur et durait plusieurs années. Toute cette science orale nécessitait de la patience dans l’observation, du raisonnement et de la mémoire. » Bref, une civilisation… JACQUES DIEU

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Connaissances maritimes.

Nous avons, tout au long de cet exposé, insisté particulièrement sur l’aspect marin attaché aux études des migrations polynésiennes. Les ouvrages consacrés aux embarcations utilisées lors des grandes traversées sont peu nombreux. Les auteurs des premiers récits concernant l’exploration du Pacifique ne nous ont laissé que très peu d’informations sur la science de la navigation des anciens Océaniens. Quelques chercheurs isolés, tels Alain Gerbault et Eric de Bisschop avaient dès les années trente compris que les Polynésiens étaient les « possesseurs d’une science merveilleuse. Ils connaissaient toutes les étoiles du ciel. Ils connaissaient l’art de se diriger presque sans instruments sur les mers » (3). La recherche de cette science maritime est revenue à la mode de-

(2) Voir les n° 1 et 3 de KADATH. (3) Alain Gerbault - « Un paradis se meurt », p. 236.

BIBLIOGRAPHIE. P.H. BUCK - « Les migrations des Polynésiens » Payot 1952. Robert C. SUGGS - « The hidden worlds of Polynesia » - Mentor Book, New York 1965. « Lords of the blue Pacific » - Cassel, London 1963. « Les civilisations polynésiennes » - La Table ronde - 1962. Dr. C.H.M. Heeren-Palm - « Zwerftochten door de Zuidzee » - Boom & Zoon, Meppel 1956. Eric de BISSCHOP - « Cap à l’est », Plon 1958. « Vers Nousantara », La Table ronde 1962. BOUGAINVILLE - « Voyage autour du monde » Collection 10/18, Paris 1966. Thor HEYERDAHL - « Sea routes to Polynesia » George Allen and Unwin, London 1968. « L’Expédition du Kon-Tiki » - Albin Michel 1951. Henri MAGER - « Le monde polynésien » - Schleicher Frères, Paris 1902. D.L. OLIVER - « Les îles du Pacifique » - Payot 1952.

LE PASSE PRESENT

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Fidèle à sa méthode de travail, KADATH vous propose maintenant un cahier sur Chan-Chan. Des ruines... un art et une science... puis une énigme, celle de ses origines. Enigme sur laquelle le lecteur pourra alors porter son jugement en connaissance de cause. Ce sera, par la même occasion, le deuxième volet d’une série de trois, par laquelle nous désirons vous présenter les découvertes pratiquement inédites du Professeur Marcel Homet. Le premier article nous a fait pénétrer dans la Cordillère des Andes, peuplée de ses véritables habitants, les Queshuas et non les Incas : ce sont eux qui dressèrent les premiers plans de Cuzco. Aujourd’hui, nous sommes sur le littoral péruvien, dans l’empire des Chimus. Leur capitale, Chan-Chan, avait une flotte qui eut de fréquents contacts avec l’Ancien Monde. Et les Chimus euxmêmes sont venus du nord, c’est ce que nous verrons dans le troisième volet : leur dieu s’appelait Wotan, héros de la mythologie scandinave. Ainsi auronsnous porté un regard neuf sur la protohistoire amérindienne, ce qui laissera néanmoins encore dans l’ombre au moins deux sites inclassables : Tiahuanaco et Nazca, dont nous vous présenterons, dans un proche avenir, des photos tout à fait inédites. Le Professeur Marcel Homet est né le 23 mars 1897 à Rochefort-sur-mer, d’une famille d’officiers de marine du Roy. Il n’hésite pas à rappeler qu’il débuta comme balayeur dans une gare de triage à Paris. Puis, muni d’un diplôme d’ingénieur-topographe, il crée le premier champ d’aviation de Rabat, et une voie ferrée dans l’ex-Congo belge. Plusieurs livres témoignent de ses aventures : « Congo, terre de souffrance », « Afrique du nord, terre d’attente », « Afrique noire, terre inquiète ». Lorsqu’il arrive à Londres, en 1940, il est accueilli à l’Institut Français par Denis Saurat, alors président du Pen Club International. Comme « technicien des affaires musulmanes et noires », il devient agent de l’Intelligence Service. Après la guerre, il présente à l’Université d’Alger, une licence d’arabe classique, et une autre d’ethnologie et d’archéologie préhistorique. Muni d’un ordre de mission permanente que lui a délivré l’Ecole d’Anthropologie de Paris en 1936, il part en expédition en Guinée, en Arabie, en Amazonie, puis au Pérou. De 1958 à 1963, il travaille plus spécialement sur le site de ChanChan, dont il met à jour de nombreuses murailles et fortifications. Le livre de Marcel Homet, « Les fils du Soleil », relatant ses découvertes en Amazonie et abordant le problème atlante, est publié en 1958 en Allemagne et en Suisse. Mais l’ouvrage, qui devient vite un bestseller (douze éditions internationales, dont une en U.R.S.S.), a été, à ce jour, refusé quinze fois par les éditeurs français, suite à des pressions émanant du Musée de l’Homme, dont il détruit certaines théories datant de soixante ans.

Dégoûté, Marcel Homet s’installe à Stuttgart. Il y rédige une véritable thèse de doctorat, Chan-Chan, la mystérieuse », qui sera jugée trop onéreuse par les éditeurs. Seul, en Belgique, Luc Canon, rédacteur en chef de la revue « Techniques Nouvelles », en comprend l’importance et, durant plus de deux ans, en publie de larges extraits. En 1965, « A la poursuite des dieux solaires » repart, avec cette fois une édition française, sur la lancée des Fils du Soleil, dont c’est la suite. Infatigable, le Professeur Homet vient d’achever la rédaction de trois autres ouvrages : un essai sur les origines, « Le nombril du monde », un roman d’archéologie-fiction, « Les dieux blancs dans l’énigme de la pyramide sacrée », et son autobiographie, « Les chemins d’un balayeur ». Voici presqu’un an, il parrainait le lancement de notre revue KADATH. Depuis 1969, une équipe d’étudiants américains et étrangers, sous la direction du Professeur Michael Moseley, a entrepris des fouilles à Chan-Chan. Il était temps d’ailleurs, car le gouvernement péruvien s’est mis dans la tête de restaurer cette ville qui s’étire sur des dizaines de kilomètres. Avec l’argent recueilli grâce à des taxes supplémentaires sur les timbres-poste, ils reconstruisent tout en béton... estimant que c’est ce qui ressemble le mieux aux briques de terre qu’avaient utilisées les constructeurs. Chan-Chan va mourir une seconde fois. Avant qu’il ne soit trop tard, une expédition de l’Associazione Studi Preistorici italienne est partie réaliser un film et photographier Chan-Chan pour illustrer le livre de Marcel Homet. Car en même temps que ce numéro de KADATH, sort enfin, chez Sugar Editore, à Milan, « Chan-Chan, la mystérieuse ». Ces cinéastes, Adriano et Damiano Zecca, nous ont transmis les diapositives qui ont paru dans la revue italienne Pi Kappa et seront projetées lors de nos conférences. Mais nos illustrations à nous sont également inédites, car elles furent réalisées bien avant que les pluies dévastatrices n’aient fait de la cité de ChanChan ce qu’on en voit actuellement dans la plupart des ouvrages d’archéologie. Hormis celles qu’a publiées « Techniques Nouvelles », elles paraissent pour la première fois dans une revue française. I. V.

AU PAYS DES PYRAMIDES
Pierre Honoré
Sous le pseudonyme de Pierre Honoré se cache un érudit danois, professeur de philosophie et lettres. Américaniste passionné, parlant couramment cinq langues, il a parcouru le monde à la recherche de la vérité cachée derrière le mythe. A Sao Paolo, sa rencontre avec le Professeur Homet fut déterminante et le confirma dans son intuition : que le « dieu blanc précolombien », initiateur des peuples aztèque (Quetzalcoatl), maya (Kukulkan) et inca (Viracocha), n’était qu’une seule et même divinité. Son livre « J’ai découvert le dieu blanc » paru à Francfort, fut traduit en français sous le titre « L’énigme du dieu blanc précolombien ». Alors que foisonnent aujourd’hui les collections où le meilleur côtoie le pire, cet ouvrage extraordinaire et malheureusement introuvable, paru en 1962 dans la splendide collection de Bernard Heuvelmans (« D’un monde à l’autre »), mériterait d’être réédité. Les travaux du Professeur Homet l’ont inspiré, c’est pourquoi nous n’en reproduisons, avec l’autorisation de l’auteur, qu’un extrait destiné à actualiser la civilisation de Chan-Chan. Le littoral du Pérou est aujourd’hui encore une région sèche, sablonneuse, presque désertique. Là, pas trace de cette végétation exubérante, envahissante qui, dans d’autres contrées mésoaméricaines, engloutit des villes entières en quelques siècles. Là, pas de jungle qui puisse ensevelir les anciennes civilisations sous son fouillis de verdure impénétrable. Les témoins du passé y gisent nus, sous le ciel torride. Quand on part aujourd’hui, par avion, de Trujillo pour longer la côte du Pacifique, on distingue dans l’étroite plaine littorale du Pérou des pyramides qui surgissent les unes après les autres, dix, vingt, trente, cent, des centaines, sur le ruban de sable large de cinquante kilomètres et long de 1.500. Près de l’embouchure du Jequetepeque, dans les ruines d’une ville qui pourrait bien être l’antique Pacatnamu, on en dénombre, d’avion, plus de soixante-dix. Quand on survole les vestiges de ce qui fut la grande Chan-Chan, ce sont des douzaines de ces édifices qui apparaissent. Dans la vallée de Chiras, une pyramide de briques à trois étages et haute de 120 mètres repose sur une base qui a 90 mètres de côté. C’est celle de Chira, non loin de Sujo. Dans la vallée de Casma, on a trouvé les ruines d’une pyramide qui a dû surpasser autrefois toutes les autres dans le voisinage par sa hauteur, celle de Mojeke. Elle n’est plus aujourd’hui qu’un amas de terre. Il en va de même du temple dédié au dieu Pachacamac, orgueil des princes de Guismanca dans le passé, et des innombrables petites pyramides élevées en l’honneur de ce dieu qui était plus grand que tous les autres. Ecroulé aussi le temple du dieu de Rimac. Mais ce ne sont là que quelques-unes des innombrables pyramides de cette région. Elles se distinguent de celles de l’Amérique Centrale par le fait qu’elles sont construites en adobe, en brique crue séchée au soleil, exactement comme celles de Hauwara et de Illahun au bord du Nil... Un escalier extérieur escalade leur flanc pour conduire à la plate-forme qui supporte le temple. La plupart de ces ruines sont à notre époque telles que les virent les premiers Espagnols arrivés dans le pays. Au Pérou, on peut entrer de plain-pied dans le domaine de l’archéologie. Là, pas de contes brodant autour de villes disparues sans laisser la moindre trace, comme au Mexique où, pendant des siècles, ils furent les seuls témoins rappelant le souvenir de civilisations englouties. Là, les innombrables et minuscules fragments patiemment rassemblés par les archéologues, ont restitué le visage d’un autre peuple indien : celui des Chimus.

Le Grand Chimu.

Les Chimus avaient autrefois établi leur empire sur le littoral du Pérou, en rassemblant ce que l’on a appelé les petits royaumes, dispersés dans les vallées. Cela, les anciennes chroniques nous l’ont appris. Ces principautés, comme celles de Lambayeque, Chirastal, Quito, avaient été fondées par des hommes venus de la côte mexicaine du Pacifique sur des radeaux, et établis en Amérique du Sud au début de notre ère. Appartenant à l’époque archaïque du Mexique, ils apportaient avec eux la légende du grand déluge — peut-être même avaient-ils quitté leur pays en raison de cette catastrophe — et ils s’établirent dans la région que l’on appela par la suite « pays chimu ».

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Au point de vue archéologique, on divise ces anciennes civilisations côtières du Pérou en cultures de Salinar, de Gallinazo, de Mochica (ou protochimu, vers -400) et Chimu tardif. Ces Chimus étaient à l’origine, des roitelets ou des chefs de tribu établis dans des châteaux-forts et des temples le long du rio Moche. Ils parlaient le mochica, qui devint par la suite la langue de toute la région côtière. C’était également le nom de leur peuple avant qu’il ne prît celui de Chimu. Au cours des siècles, ils triomphèrent de tous leurs voisins et arrivèrent à dominer l’ensemble de la bande côtière péruvienne. D’après les anciennes chroniques, un de leurs plus grands souverains vécut à la fin du Ve ou au début du VIe siècle de notre ère. Connu sous le nom de « Grand Chimu », il étendit considérablement ses domaines. Le terme de Chimu, qui signifie simplement « grand chef », fut

La Pyramide du Soleil ou Huaca del Sol. appliqué par la suite non seulement au souverain mais au peuple entier lorsqu’il établit sa suprématie sur tous les royaumes du littoral. Les siècles passèrent. La puissance des Chimus ne cessait de grandir, de même que leur richesse, aussi leur empire était-il celui de l’or et le plus vaste de tous quand les Incas arrivèrent. Ceux-ci le détruisirent alors que Chimo Capac en était le roi. Les chroniqueurs rapportent qu’au début du XVe siècle, Chimo Capac perdit une bataille contre l’lnka Tupac Yupanqui, et que ce fut la fin de l’empire chimu. Mais sa civilisation et son art survécurent encore pendant longtemps, puisqu’ils ne disparurent définitivement qu’à l’époque espagnole. L’empire lui-même avait duré près de quinze siècles et l’on divise son histoire en trois grandes périodes. La première, archaïque, s’étend depuis l’arrivée dans le pays et la conquête des terres jusqu’à 500 après J.-C. environ ; la seconde est celle de l’apogée sous le régime du Grand Chimu de la fin du Ve au IXe siècle, et enfin la troisième s’achève avec la conquête inca, vers le milieu du XVe siècle. Ce que les hommes de la Conquista trouvèrent dans ce vieux pays nous est décrit par les chroniqueurs. Les premiers « voyageurs » qui traversèrent ces plaines côtières du Pérou où avait fleuri l’ancien empire des Chimus, furent les Espagnols. C’est en 1602 que leurs guerriers brutaux apparurent, sous la conduite de Montalva, non pas pour admirer le paysage ni se réjouir à la vue des édifices antiques, mais uniquement pour chercher de l’or. Lorsqu’ils arrivèrent dans le voisinage de l’actuelle Trujillo, ils reconnurent les silhouettes de grandes pyramides. L’une d’elles, la Pyramide du Soleil, haute de vingt mètres, se dressait sur une plateforme qui en mesurait autant. Ce gigantesque édifice attira les Espagnols. Arrivés devant lui, ils constatèrent qu’il était construit en briques et conclurent qu’il serait bien difficile et pénible de le démolir pour chercher ses trésors cachés. Sans hésiter, ils détournèrent le cours du Moche pour que le rio se jetât contre la pyramide et fit leur travail. L’entreprise réussit pleinement : les murs s’écroulèrent, de leurs débris un trésor fut retiré... et disparut dans la poche des Espagnols. Ceux-ci trouvèrent des armes en argent et de la vaisselle en alliage d’or et de cuivre, ainsi qu’une figure d’or pur qui, selon le chroniqueur La Calancha, « était haute d’une aune à partir de la ceinture et avait l’apparence d’un évêque ». Il ne restait de la pyramide pillée qu’un amas de terre. Les pluies ont achevé de ronger les murs, et c’est sous cet aspect que nous voyons les ruines aujourd’hui. Les conquérants espagnols raflèrent un butin particulièrement riche à la Huaca de Toledo, le tombeau royal des Chimus. Gobelets, coupes, figures et un poisson, le tout en or, leur tombèrent entre les mains, un trésor dont la valeur du seul métal dépassait les cent millions de francs belges. Dans le temple de Moche, ils volèrent de l’or et de l’argent pour 300.000 pesetas-or. Dans un autre, Escobar Corchuelo et ses compagnons s’emparèrent de 600.000 pesetas de cuivre et d’or — « sans compter ce qu’ils ne racontèrent pas », déclare un chroniqueur désabusé. La petite pyramide dite de la Lune, à côté de la grande, ne tenta pas les Espagnols : elle leur parut secondaire et indigne de leurs efforts… Ce que les soldats espagnols pillards avaient laissé fut retrouvé par les voyageurs des siècles suivants. Ils découvrirent ce qui n’avait visiblement pas intéressé leurs prédécesseurs : la capitale du roi des Chimus, Chan-Chan. Elle couvre une superficie de 18 km2. Située entre Trujillo et la côte du Pacifique, à huit kilomètres environ au

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La chasse aux trésors.

Chan-Chan, la ville des serpents.

nord du rio Moche, elle a été autrefois un port, mais la sédimentation et l’exhaussement du terrain l’ont éloignée de l’océan. On a trouvé dans les ruines les fondations de deux très vastes palais entourés de murailles. Celui que l’on appelle le « grand palais » était un édifice géant de 400 mètres sur 500, qui contenait un immense réservoir d’eau. Devant celui-ci, un bâtiment était divisé en de nombreuses petites pièces que l’on prit d’abord pour des cachots, d’où le nom de prison qu’on donna à l’ensemble. Le deuxième palais était plus petit et plus proche de la mer. Comme l’autre, il était entouré par une double muraille avec chemin de ronde et là aussi on trouva les restes d’un bâtiment avec de nombreux petits couloirs et cachots. Les palais de Chan-Chan comprenaient des cours, de vastes salles, des appartements privés et des jardins. La salle dite des arabesques a été rendue célèbre par sa décoration en relief, de style sévèrement hiératique avec des damiers et des losanges. Dans les deux édifices, les chambres étaient construites en pierre de taille ; on y a retrouvé les restes d’étoffes, de momies, de figures humaines et animales, de statues en bois représentant des dieux et de coquilles nacrières. Il ne pouvait donc s’agir là de cellules. Ces grands bâtiments divisés en nombreuses pièces ont dû servir au culte. On y élevait des serpents, dieux vivants. Un culte tout à fait similaire existait dans l’Ancien Monde, en Egypte : la déesse Buto était un serpent que l’on conservait vivant dans le temple. Cet animal de l’eau et des régions infernales trône sur tous les murs de Chan-Chan. Et quand on voit ces interminables accumulations d’images, on ne peut douter que la ville ait été celle du culte du Serpent. Au reste, son nom même en témoigne. Chan signifie serpent en mexicain, et Na Chan, maison des serpents ; dans la langue des Chimus aussi, Na est un des termes pour désigner la maison. La religion de ces derniers était essentiellement un culte de l’eau. Toute leur vie était intimement liée à la mer, l’eau était leur élément, avec ses symboles, poisson et serpent, celui-ci représentant souvent le jeu des vagues dans les fresques qui recouvrent les murs. Aujourd’hui, ceuxci sont en ruines, les forteresses et les temples anéantis. Seul de tout cet héritage dilapidé demeure l’art de la céramique, l’un des plus accomplis du monde entier, aujourd’hui encore, et dont l’importance artistique égale celle des travaux d’orfèvrerie. Nous connaissons maintenant les chefs chimus, dont les visages nous parlent, modelés sur les vases de poterie. Leur dureté respire la grandeur et la puissance. Ils ont régné autrefois sur un empire.

Les Chimus : un « Empire » ?

Y eut-il réellement un « Empire », tel que nous pouvons le concevoir aujourd’hui ? Certainement pas, si l’on sait que les Chimus n’avaient pas d’armée impériale gardant les frontières des quatre ou cinq royaumes — de races et religions différentes — plus ou moins englobés dans l’orbite de Chan-Chan. Ils n’avaient pas non plus d’administration « impériale » assujettissant leurs voisins à une capitale « impériale ». Alors, pourquoi ce titre d’« Empire » ? La réponse est aisée si l’on veut bien considérer le problème dans son ensemble. Prenons d’abord quatre exemples : Téotihuacan, bâtie sur une lagune de la rive de vastes mers intérieures ; Venise, édifiée sur une lagune aussi, au plus profond d’une mer longue et étroite ; Carthage, créée sur une terre ingrate bordant une large mer ; et enfin Tyr, construite sur un rocher relié à la terre ferme par un pont artificiel. C’étaient donc simplement quatre villes. Et c’étaient aussi quatre Empires. Ces Empires avaient-ils des troupes impériales garantissant leurs intérêts extérieurs ? Non. Ainsi Venise ne contrôlait pas militairement l’Albanie, la Dalmatie, la Lombardie, la Macédoine, l’archipel Egéen, la Crète ni les grands ports du Levant. Et pourtant, c’était bien l’Empire de la Sérénissime République. Bien avant dans l’Histoire, Tyr et Carthage avaient-elles des armées sur les territoires guinéens, les Canaries, les Açores et les ports du Levant ? Non. Cela n’empêche que c’étaient deux grands Empires, dont le second mit en danger le puissant état romain. Enfin Téotihuacan avait-elle des soldats sur les rives du Pacifique et du Golfe du Mexique ? Non, au contraire, comme il en fut pour Chan-Chan avec les Chibchas, la capitale aztèque avait de continuelles complications avec les Totonaques, formant pourtant une des plus importantes parties de son « Empire commercial ». De fait donc, employant rarement la force mais toujours une subtile diplomatie, ces quatre villes avaient réussi, en des territoires peuplés par des races aux langues diverses, à créer un véritable « marché commun », ce qui, en réalité, était la seule chose qui les intéressât. En effet, leur puissante industrie, servie par une forte marine, fournissait à leurs « clients » des quantités considérables de produits finis, recevant en échange, à des prix intéressants, tout ce qui était indispensable aux besoins de la vie quotidienne. Car il faut bien se fixer sur un point très important : aussi bien le territoire de la ville de Tyr et ses environs immédiats, que ceux de Carthage, Venise ou Téotihuacan, ne suffisaient en aucun cas aux besoins de l’agglomération urbaine... d’où l’obligation absolue de créer un Empire. Changeons donc les noms de Téotihuacan, Venise, Tyr et Carthage, par celui de ChanChan, et nous aurons l’Empire chimu.

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M. H.

Les arts et les sciences
qu’ils réunissent soigneusement. Dans quelle intention ? Comme l’analyse décèle l’usage de sels de cuivre, nous savons que cette céramique nous montre comment les ouvriers pouvaient, à chaud, procéder à de remarquables soudures. Quant à leur méthode pour le travail de l’or, on reste perplexe, les céramiques nous montrant simplement — comme pour le travail du bronze d’ailleurs — des ouvriers, marteau en main, battant des feuilles d’or ou des pièces de bronze. N’y avait-il pas un procédé corollaire ? Ce martellement était-il suffisant ? On ne voit pas... On voit d’autant moins que nos meilleurs techniciens actuels n’hésitent pas à déclarer que seuls nos plus puissants laminoirs modernes permettraient d’obtenir des feuilles aussi minces et aussi souples. Et que dire des épaisses planches d’or pour les temples et les palais ? Et les aiguilles en or durci, aussi fines et solides que les nôtres en acier ? Et les masques funéraires, les vases ou coupes rituelles avec incrustations de turquoise ou de jade accompagnant de délicates ciselures du métal ?...

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Dans un manuscrit conservé à la Bibliothèque de Lima, l’historien Miguel Feyjoo nous décrit les « jardins d’or, d’argent et de pierres précieuses » dont étaient agrémentés les palais et les temples de Chan-Chan. On y voyait des épis de maïs en or, dont les barbes étaient si finement ciselées qu’elles frémissaient au moindre vent. Les fleurs avaient des tiges d’argent ciselé et des pétales en or. Les arbres, de la hauteur d’un homme, avaient leurs troncs et branches en argent, les feuilles et les fruits en or. Sur les branches étaient posés des oiseaux dont les plumes frémissaient, et dont les yeux étaient faits de pierres précieuses. Il y avait aussi des insectes aux ailes mobiles au moindre vent. Tout cela était si parfaitement soudé que les plus fortes tempêtes n’en détruisaient rien, car les soudures, réalisées à l’aide de sels de cuivre appliqués sous la chaleur, résistaient à tout effort. Les musées d’Europe et d’Amérique nous montrent d’importantes collections artistiques en métal provenant de l’Empire de Chan-Chan. On est donc assez bien renseigné sur leurs productions. Toutefois, peu de textes nous sont parvenus quant aux procédés employés. Là encore, les céramiques ne demandent qu’à parler. C’est ainsi que nous voyons des ouvriers penchés sur des pièces métalliques ; ils tiennent entre les mains des instruments non identifiables. Mais par différentes couleurs et autres indications, on s’aperçoit qu’ils dorent ou argentent des métaux, et ce avec une telle adresse que leur travail peut être comparé aux résultats apportés par le procédé moderne de la galvanoplastie. On les voit aussi approcher l’une de l’autre deux pièces

Métallurgie et Orfèvrerie.

Masque d’or d’une momie chimu. Pour le bronze aussi, les techniciens sont surpris. On en connaît la composition : 86 % de cuivre et 14 % de zinc. Rien d’extraordinaire. Toutefois, comme ils ne connaissaient ni le fer ni l’acier, les artisans ont dû employer le procédé du martelage, comme les céramiques nous l’ont montré. Mais de là à obtenir des instruments et des armes à la dureté et au fil identiques à ceux qui sortent de nos modernes usines... Autre fait : il est impensable que des procédés comme celui dit « à la cire perdue » aient pu être imaginés en vertu de ce que l’on nomme le « déterminisme industriel ». Or, ce procédé tout particulier, que l’on retrouve en diverses contrées de l’Eurasie et même en Afrique, les Mayas le possédaient, de même que les Chimus de Chan-Chan. D’où le tenaient-ils ? Par ailleurs, ils avaient inventé — ou reçu ? — une méthode de fabrication de fours et de moules en argile réfractaire, ce qui leur permettait, à 1 000°C, de réaliser des sujets de grande taille, en or, tels des jaguars ou des serpents.

des Chimus de Chan-Chan
C’est le même procédé qui leur permettait de fabriquer de hautes idoles, ainsi que des cannes de commandement, dont la grosse poignée, boule d’or massif, s’ornait de pointes du même métal, tellement dures et aiguës qu’elles constituaient une redoutable arme de guerre. Bref, les Chimus de Chan-Chan paraissaient capables de réaliser tout ce qu’ils désiraient. Comme pour les palais et tant d’autres choses n’existant actuellement plus que sous forme de ruines, ce sont les céramiques qui nous renseignent ; tandis qu’au Musée archéologique de Cuzco, des centaines de crânes retrouvés dans les tombes nous apportent d’indéniables aspects d’une chirurgie parfaitement développée. Comme l’a indiqué Mircea Eliade, « connaître le mythe, c’est connaître la vie ». Et les médecins de l’antique Pérou — comme ceux d’ailleurs de l’Afrique noire — avaient pour base de leurs traitements, la « connaissance du mythe ». En effet, pour connaître le mal, il fallait en connaître l’origine... non pas, par exemple, comment on avait pris froid, mais bien l’origine cosmique du mal. Et donc, le médecin devait remonter le temps. Ce qui se compliquait d’autant plus que, presque toujours, ces mythes comportaient le serpent. Bref, s’il est exact que les médecins chimus connaissaient certains médicaments, ceux-ci ne seront efficaces qu’après incantation. Voici, sur une céramique, un homme qui se penche sur un individu couché au crâne complètement rasé, et qui, une grosse boule de feuilles dans la bouche, semble endormi. L’homme debout tient à la main un couteau en forme de « T » légèrement incurvé. On peut penser qu’il est en train d’opérer celui qui, couché, est insensibilisé par cette boule de feuilles de coca qu’il a mâchées. Donc, le chirurgien ouvre un volet dans la boîte crânienne ; délicatement, il retire la tumeur qu’il sait exister là, referme le volet et cautérise. Cela peut sembler extraordinaire car, pour cela, il faut connaître parfaitement l’anatomie du cerveau. Et pourtant, les médecins actuels, qui ont étudié les crânes trépanés de Cuzco, sont d’accord sur ce point : nombre de patients des chirurgiens chimus ont été trépanés plusieurs fois, et à chaque fois, ils ont survécu. Je termine par un autre exemple. Là encore, un homme, insensibilisé, est couché sur le sol. Il a le ventre ouvert, le chirurgien pratique une laparotomie. Que l’on ne sursaute pas, l’intervention est terminée, ce que nous indique une autre céramique montrant le chirurgien, qui vient de prendre, dans un bassin à côté de lui, une grosse fourmi noire qu’il tient par son corselet. Comme il ne possède pas de catgut, il présente à la pince de la fourmi deux bords de l’intestin soigneusement réunis. L’insecte mord et, immédiatement, l’opérateur coupe le corselet. Ainsi, de fourmi en fourmi, l’intestin est recousu... Et l’opéré guérit, les céramiques le prouvent.

Médecine.

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Hache votive figurant une trépanation.

La plus grande partie des arts et des sciences des Chimus de Chan-Chan n’était appuyée sur aucun document didactique. Avec cependant une restriction : il existe certainement dans les livres d’histoire écrits sur les murs et les palais de Chan-Chan, des documents relatifs à l’application des sciences que l’on a pu relever chez eux. Et il est assuré qu’un nouveau Champollion apporterait bien des surprises. Toutefois, l’exemple que l’on possède de l’Égypte pharaonique, où la plupart des hiéroglyphes ont été déchiffrés, tend à prouver que l’on ne pourrait découvrir que des récits d’applications pratiques des sciences, lesquelles ne sont même pas évoquées, comme par exemple celles caractérisant les mathématiques célestes appliquées, entre autres, à la Pyramide de Chéops. De ce fait, cette partie de leur civilisation montrait, non une ascension, mais une décadence, où seules des traditions aveuglément respectées permettaient certaines réalisations. On est donc bien en droit de se demander quel peuple, en quelle région précise, avait pu édifier une telle civilisation... MARCEL HOMET.

ARCHEOLOGIE PARALLELE

CHAN-CHAN, LA MYSTEREUSE
Professeur Marcel Holmet
Paramonga et des pyramides-forteresses que nous avons découvertes près de Cajamarca. Il mit, selon les chroniqueurs, de trois à cinq ans pour s’en emparer, mais y perdit 20.000 hommes ; et lui-même, le général en chef Pachacuti, y laissa la vie. Si, à ce moment-là, Chan-Chan était intervenue, elle se fût sauvée. Mais, égoïstement, elle ne broncha pas, même lorsque ses ennemis s’emparèrent de Cajamarca. L’Inka attaqua, mais forte de ses inexpugnables murailles, la ville impériale se rit de ses assaillants, lesquels abandonnèrent le siège. Pourtant Chan-Chan avait son point faible. Vivant au milieu d’un désert de sable, elle allait chercher l’eau dans les Andes, par des canaux comme ceux de la Cumbre (113 km), de Chicama (120 km), et divers autres faisant de 70 à 100 km. Et pour son service intérieur, elle possédait un aqueduc de 1.500 mètres, surplombant la ville à quinze mètres de hauteur, et distribuant l’eau dans les maisons, en particulier pour alimenter les baignoires en or et argent massif des nobles. Certains bassins, alimentés par des canaux souterrains, avaient jusqu’à 180 mètres de long sur 18 de large... Un an après son premier échec, l’Inka revint et coupa les aqueducs. Sans eau, Chan-Chan se rendit. Comme de coutume, l’Inka (Tupac Yupanqui) fut habile et généreux. Il se contenta de razzier la totalité des ingénieurs, artisans et ouvriers spécialisés qui, en compagnie des plus belles œuvres d’art, prirent le chemin de Cuzco, où des écoles avaient été préparées à leur intention. L’empereur chimu Min-Chan-Caman (le Grand Serpent) tenta encore une révolte. Alors l’Inka revint et, impitoyablement, rasa la ville. C’était en 1457 de notre ère. Et, de ce jour, Chan-Chan tomba dans l’oubli universel, tandis que, en 78 ans, le nouvel empire queshua, allait, sous son chef religieux, l’Inka, atteindre son apogée, et ceci grâce à Chan-Chan, capitale du grand empire

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Commençons par la fin.
Où se trouve Chan-Chan, et quel fut son empire culturel ? Il suffit, pour le savoir, de prendre un atlas ou un dictionnaire, et de chercher au mot « inca ». C’est un nom que tout le monde connaît. Mais le lecteur de KADATH, qui se souvient de l’article consacré à Cuzco dans le premier numéro, n’ignore plus que cette civilisation dite « incaïque » était, en réalité, la continuation ou l’intelligente adaptation de la civilisation que connaissait l’empire chimu de Chan-Chan. On m’excusera donc de débuter cet exposé par la décadence dudit empire. Une extrême richesse et facilité de vie et un orgueil fou avaient amené Chan-Chan à mépriser les autres peuples de son empire, en bonne partie queshuas, lesquels, peu à peu, se détachaient de la métropole. Et c’est là un point crucial sur lequel, à notre connaissance, l’Histoire est, jusqu’à ce jour, restée muette. C’est regrettable, car cette étonnante progression, en une centaine d’années, d’un petit peuple de trois mille guerriers queshuas depuis les rives du Lac Titicaca, n’était absolument pas possible si elle n’avait rallié sur sa route des peuples de son sang. Aussi bien, fort de ses succès andins, l’Inka intervint. Il décida de s’emparer de

queshua-chimu, qui avait donné son sang et les valeurs dont elle avait en partie hérité de ses prédécesseurs queshuas, lesquels avaient, en deux à quatre mille ans, lentement perfectionné leur étonnante civilisation.

coutumes, le même armement et les mêmes costumes ». Et, partant de cette « négation a priori », on veut ignorer qu’au Mexique existent des tribus « muchiks », ancêtres des Mochicas. L’homme qui, durant plus de vingt ans, a réalisé des études concrètes sur ce problème, est un savant allemand de renommée mondiale, travaillant pour le compte de l’Université de San Francisco : Max Uhle. Il a suivi pas à pas les « ascendants » de Chavin et de Chan-Chan, et voici ce qu’il en dit : « Le nom de Chavin est en relation avec celui d’un volcan près du rio Tungara, en Equateur, lui-même étroitement lié au Nicaragua. L’idiome de Chavin est, lui aussi, en relation avec celui de l’Amérique Centrale. Toujours en Equateur, près de Curson (lac de San Pablo), à 2.600 mètres d’altitude, trois urnes sépulcrales sont dans le plus pur style Palenque (Yucatan). La province de Esméralda en Equateur, ainsi que la région de Tumbez au Pérou (plus particulièrement à l’île de Puna près de Guayaquil) sont remplies de céramiques mayas. » Max Uhle y a ainsi découvert près de trois mille de ces céramiques de style Uxmal, sur la rivière dont le nom est Chan-Chan. Arrêtons-nous un moment. Aussi bien les Péruviens tels Jorge Muelle, Directeur du Musée Magdalena de Lima, que les américanistes comme le Professeur Hermann Trimborn, Directeur des Etudes Américaines à l’Université de Bonn, estiment que Chavin fut construite vers l’an 300 avant notre ère, alors que Palenque date de 633 après J.-C. Tout ceci signifierait donc — et on a tout lieu de le penser —, que dès avant sa construction, et tout au long de celle-ci (qui dura certainement plusieurs siècles), la ville de Chavin aurait été soumise à l’influence culturelle des Mayas. A ce sujet, on peut également signaler les grandes urnes découvertes sur la plateforme de la pyramide d’Aramburu à Moche, et qui sont ornées d’un motif en relief montrant le symbole du « remous », caractérisé par un très grand serpent qui représente Quetzalcoatl, le dieu maya des Mexicains. Or, tout ceci appartient à la civilisation protochimu, c’est-à-dire les prédécesseurs des Mochicas et de l’Empire chimu de Chan-Chan. Les édifices proto-chimus sont, eux aussi, nombreux, et on peut signaler, en particulier dans le style de Copan au Yucatan, certaines des pyramides des vallées de Chincha, Pisco, Trujillo et jusqu’à Huancayo au nord de Lima, qui portaient différentes figures de Quetzalcoatl. Max Uhle signale encore sa propre découverte, entre mille autres, à Manta en plein pays proto-chimu, d’un petit vase qui, avec deux têtes de serpents, rapporte une gravure dans le plus pur style de Cholula au Mexique, et de ce fait forme le premier type protochimu. De même, en Equateur et dans la Pyramide de la Lune à Chan-Chan, des bouteilles noires aux

Chavin ou Chan-Chan ?

L’ensemble monumental de Chavin (un peu plus au sud de Chan-Chan, mais dans la Cordillère des Andes) est, avec ses deux pyramides, assurément un des plus beaux qui se puissent connaître. Chavin fut découvert, par hasard, par un homme jeune et sans guère de connaissances : Julio César Tello. Et il eut le mérite incontestable de « se former lui-même », afin d’arriver à des résultats probants. Malheureusement pour lui, il dut œuvrer en une période néfaste, car s’il voulait dominer le travail auquel il s’était passionnément attaché, il n’avait pas le choix : il lui fallait souscrire à toutes les théories, originellement bonnes mais déjà dépassées, du Dr. Paul Rivet, Directeur du Musée de l’Homme à Paris. Il faut ajouter que son chauvinisme culturel outrancier (un grand problème dans l’étude des civilisations précolombiennes), allait l’y aider, mais néanmoins, le temps passant, de nouvelles découvertes et de nouveaux travaux venaient modifier des thèses laborieusement et honnêtement construites, comme le furent d’ailleurs celles de Tello lui-même.

Ces thèses allaient de : Chavin-origine-de-toute-la civilisation-protohistorique-du-Pérou, à Chavinorigine-de-certaines-civilisations-mayas-duMexique. Et c’est là que se révèle le chauvinisme. Car, de fait, Chavin est bien maya, avec cette différence qu’elle est d’origine maya. De ceci, actuellement, les archéologues de bonne foi en possèdent toutes les preuves. Tout comme d’ailleurs, à l’encontre des théories péruviennes, Chan-Chan est, elle aussi, maya et de beaucoup plus ancienne que Chavin. De cela nous avons des dates, chose rare en archéologie, et ces dates sont authentifiées, tant par des savants de renommée mondiale, que par les plus récentes fouilles américaines actuellement en cours sur le terrain. En gros, disons que l’on retrouve dans le nord péruvien un peuple, appelé Mochica, du nom de la bourgade Moche sur la petite rivière du même nom, qui baigne l’un des piliers de la formidable Pyramide du Soleil. Les datations officielles raisonnables concernant les céramiques de ce territoire, sont de 350 avant J.-C., elles-mêmes héritières d’autres cultures, telles celle de Viru (—650) et Cupisnique (—920). Ce qui implique que, culturellement, Chan-Chan avait de qui tenir... Toutefois, la science s’en tient là, refusant d’admettre la théorie d’Alfred Métreaux, grand spécialiste à l’UNESCO, lorsqu’il déclare : « Tous ces peuples et leurs guerriers, y compris ceux qui furent plus tard les soldats de l’Inka, avaient les mêmes

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goulots bifurqués, rigoureusement identiques à celles qu’on rencontre chez les Tarasques de Mexico. Un vase récemment découvert au Pérou, montre le dieu maya de l’eau, Chak, avec son ornement frontal. Et enfin, pour ne pas trop m’étendre, je rappellerai l’information provenant du Dr. Vaillant, qui a signalé des vases proto-chimus comportant des mastodontes identiques à ceux d’Uxmal au Mexique.

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La cause est donc entendue : si les céramiques gauloises de la Dordogne ou de l’Alsace sont, malgré leurs particularités propres, néanmoins françaises, il faut tenir pour les civilisations précolombiennes le même raisonnement. C’est ce que j’ai voulu expliquer par le terme de « Chimu moyen », lequel, avec ses particularités locales, est en définitive d’origine maya, tout au moins en ce qui concerne ses origines nonextracontinentales. A cet égard, on pourrait presque ériger en axiome cette communication de Max Uhle au XXVIe Congrès des Américanistes : « Presque toutes les populations de l’Amérique Centrale émigrèrent en Amérique du Sud jusqu’à Lima ». Cette vague de céramiques, accompagnant nécessairement les peuples émigrants, alla jusqu’au nord de Nazca, car, répétons-le, entre Tumbez et Chancay, toute la culture est liée à celle de l’Amérique Centrale.

qui, entre 1540 et 1500 avant notre ère, avaient créé la première Cuzco (1), soumirent vers l’an 1200 les Chimus avec lesquels ils s’amalgamèrent. Donc, à cette date, autrement dit neuf cents ans avant le début de la construction de Chavin, les Chimus étaient sur place. Qu’y firent-ils ? Il y a un hiatus, on ne sait. On les retrouve seulement quelque 250 ans après J.-C., avec une donnée toutefois qui laisse supposer que leur importante civilisation avait débuté bien plus tôt. Car c’est une question que je pense avoir résolue — aussi étrange que cela puisse paraître — par la datation de l’introduction, à l’île de Pâques, de roseaux nommés « totoras ». Ces roseaux sont encore en usage aujourd’hui, pour confectionner les pirogues des pêcheurs à Huanchaco, près de Chan-Chan, mais aussi sur le Lac Titicaca ainsi qu’à l’île de Pâques. Pour ma part, connaissant la flotte de Chan-Chan, et ayant noté nombre de vestiges pascuans rigoureusement identiques à ceux des Chimus (les longues oreilles des statues, les murs antisismiques, les noms des volcans), je savais que ces totoras étaient originaires de Chan-Chan. Mieux encore, le carbone 14 avait situé leur arrivée sur l’île vers l’an 250 de notre ère. Mais — et c’est là une confirmation — l’équipe américaine actuellement sur place à Chan-Chan, vient de faire une merveilleuse découverte : les portions de terre où étaient cultivés les totoras ! Découverte plus importante qu’on ne croit, car elle implique, pour l’Empire de Chan-Chan, la possession d’une puissante flotte, qui assied ainsi la thèse d’une expansion commerciale et maritime de Chan-Chan dans l’Océan Pacifique.

Les totoras et les tissus à la rescousse.
Quand donc aurait alors débuté l’Empire chimu de Chan-Chan ? Là encore, nous avons des dates précises. L’Histoire nous rapporte que les Queshuas
(1) Voir l’article paru à ce sujet dans KADATH n° 1.

Dans le « Journal de la Société des Américanistes » de Paris, en 1966, Frédéric Engel étudie spécialement la question des céramiques au Pérou, pour arriver à en situer les débuts, grâce au carbone 14, à quelque quatre mille ans avant J.-C. Reprenant ces travaux, Jorge Muelle arrive au même résultat : entre 3800 et 3270. Et là, il n’était, en principe question ni de Chavin, ni de ChanChan. Or, présentant dans les « Nouvelles littéraires » du 22 mai 1958, l’exposition Chavin du Petit Palais, Muelle déclare : « Les broderies, tapisseries, gazes, étoffes de coton et de laine, sont peutêtre ce qu’il y a de plus authentiquement péruvien, puisqu’elles font leur apparition à une époque antérieure à la céramique, et que leur évolution est ininterrompue jusqu’à la fin des temps préhistoriques. » Et le directeur du Musée de la Magdalena prend bien soin de citer à la fois les tissus et les régions où ils furent découverts : Nazca, Huaras, Chancay et Auquen. Peut-être y eut-il d’autres sources de tissus ? Toujours est-il que, alors que Muelle parle abondamment de Chavin pour ce qui est de la céramique, des ornements et des statues, en ce qui concerne les tissus, il reste muet, totalement muet ! Et personnellement, lors de mes recherches à Chavin, je n’ai jamais entendu parler de tissus dans cet ensemble ! Or, bombe dans le « parti des Chavin », l’expédition américaine qui a déjà localisé les terrains de culture des totoras, vient également de découvrir ces inestimables tissus... à Chan-Chan. Ce qui laisse donc supposer que des proto-chimus inconnus, ceux dont parle Max Uhle, auraient connu lesdits tissus, et ceci pour le moins mille ou deux mille ans avant que ne commence la construction de Chavin. Un document de plus en faveur des Chimus de Chan-Chan, beaucoup plus anciens que Chavin. (2) Que ce soit par des dolmens, des cavernes sacrées, des cromlechs ou des pyramides, une religion commence toujours par élire, construire ou adopter un édifice où devra résider le dieu. ChanChan n’a pas échappé à cette obligation. Toutefois, dans l’Empire chimu, le problème se compliquait du fait que des Chimus s’étaient alliés à des Queshuas. L’Empire, dès lors, comportait des Mochicas de religion lunaire et des Queshuas de rite solaire.
(2) Lorsque dans mon livre « Chan-Chan, la mystérieuse », je décrivais les baignoires et l’aqueduc de la ville, ce n’était que par l’étude de vieux manuscrits encore pratiquement inconnus que j’avais appris ces détails. Et de ce fait, j’étais convaincu que des fouilles devraient montrer qu’en outre existaient des réservoirs plus ou moins souterrains. Ceux-là aussi, les jeunes archéologues américains viennent de les découvrir ! (Voir le compte-rendu dans le National Geographic de mars 1973).

D’où la construction, à des époques différentes, des pyramides solaire et lunaire, à cinq kilomètres de Chan-Chan, à côté du village situé sur le rio Moche. Chose étrange, l’Empire chimu étant lunaire, on aurait pu croire que la pyramide de ses ressortissants serait, de beaucoup, la plus importante. Or, tel n’est pas le cas, car la Pyramide de la Lune ne s’élève que de 25 mètres au-dessus d’une base de 80 x 60 mètres. Quant à la Pyramide du Soleil, les ruines actuelles les montrent encore ce que devait en être la masse, dépassant de loin la fameuse Pyramide de Chéops en Egypte. Sur l’époque de sa construction, les avis sont partagés bien que, pratiquement, les historiens lui attribuent une origine maya. L’archéologue Squier la croit plus ancienne que la ville de Tiahuanaco. La construction nécessita cinq cent millions de briques, d’un poids quadruple, pour le moins, de celles que nous utilisons de nos jours, et avec des dimensions triples. Toutefois, les constructeurs se heurtèrent à un problème : celui des affouillements de la terre, provoqués par les infiltrations du rio Moche. Il n’était donc pas question d’élever, sans plus, le monument désiré : il fallait, auparavant, dresser des plans en tenant compte des pressions latérales que la puissance de l’œuvre allait provoquer, et ensuite procéder à une étude géologique précise, de manière à concevoir une implantation correcte des piliers. Et ce n’était pas une mince affaire, car bien vite l’inspection des couches révéla qu’elles étaient de contextures fort diverses, allant de l’argile au sable plus ou moins humide, en passant par le roc. Les architectes se mirent donc à l’œuvre. Ils mesurèrent exactement sur le terrain, l’amplitude de la construction, le nombre des piliers à élever, et calculèrent alors la masse du monument. Ensuite, ils ouvrirent des tranchées sur le périmètre choisi, approfondirent les trous là où devaient se poser les piliers, et creusèrent jusqu’au sol stable. Et ainsi s’éleva la Pyramide du Soleil, sur une base de 238 x 146 mètres. On reste rêveur devant un pareil travail à pareille époque… La plateforme inférieure se compose de deux rectangles. On accède au plus petit, au nord, par une rampe longue de 90 mètres et large de six. Sur le grand rectangle, au sud, s’élève une pyramide de 103 mètres de côté et 23 mètres de haut, surmontée d’un temple qui a aujourd’hui disparu. On accède à la première plateforme par cinq terrasses de 3,5 m chacune et un redan de deux mètres. L’ensemble de l’ouvrage totalise donc 41 mètres de hauteur, ce qui, évidemment, est très inférieur à celle de Chéops. Mais qui a pu étudier les deux pyramides de Chan-Chan reste impressionné par la masse et la technique de la Pyramide du Soleil, laquelle ne trouve son équivalent que dans les ziggourats et pyramides orientales, telles celles de Babylone et d’Ur en Mésopotamie.

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La double religion de Chan-Chan.

Ci-dessus : reconstitution de la Pyramide du Soleil à Chan-Chan. En bas : la ziggourat d’Ur en Mésopotamie.

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Disons tout de suite que les « adobes » sont tout simplement des briques de terre, cuites au soleil. Si nous examinons nombre de pyramides mexicaines entourant les lieux consacrés au serpentdragon Chan, nous remarquerons que des motifs architecturaux ou allégoriques de leurs façades sont, en relief, constitués par des troncs de cône enfoncés dans la masse. De même, sur les pyramides de Chan-Chan, nous rencontrons d’importantes quantités de briques d’adobe, se présentant tantôt sous forme plate et rectangulaire, tantôt légèrement hémisphérique, et en grande quantité modelées en cône ou tronc de cône. On peut d’ailleurs, encore maintenant, voir sur les façades

L’étrangeté des « adobes coniques ».

intactes de certaines pyramides péruviennes, des motifs similaires à ceux rencontrés en Amérique Centrale. Or, ces cônes sont, sur les monuments péruviens, appliqués en si grand nombre, que les archéologues leur ont donné le nom de « nids d’abeilles » ou « ruches ». Faisons maintenant un bond en Mésopotamie, et nous allons y constater deux choses extrêmement importantes. D’abord, que les pyramides de cette région, les ziggourats, furent construites à l’aide de terre pilonnée, et les terrasses reliées au sol par de grandes rampes. Exactement comme pour la Pyramide du Soleil de Chan-Chan. Ensuite, qu’on y retrouve aussi les cônes. Mais là, je préfère

apporter une documentation qui, pour être officielle, n’en est pas moins — ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas —, rigoureusement concrète et impartiale. Dans son célèbre « Manuel d’archéologie orientale », le grand savant, le Docteur Conteneau, nous dit : « Les ziggourats et les temples de l’Asie Occidentale et de la Mésopotamie, sont des « hautslieux », des montagnes artificielles pour la divinité. Sur la plateforme de ces montagnes sera construit un habitat pour le dieu. En principe, au début c’est une simple terrasse, diminutif d’une colline naturelle. Peu à peu, la superposition des terrasses successives de diminution constante, a constitué le type de pyramide à degrés. A l’origine, c’est une masse de terre, consolidée par des briques rectangulaires en terre séchée. On a noyé dans la masse des cônes, dont la base affleure la paroi tournée vers l’extérieur, donnant l’impression de « niches de colombier ». En particulier, dans le temple de Abou à Tell-Asmar, on rencontre des briques rectangulaires plates, d’autres légèrement convexes, d’autres encore demi-sphériques, et des cônes. Et parmi toutes les ruines des temples mésopotamiens, on trouve sur le sol d’énormes quantités de ces cônes. Quant à la date de construction de ces monuments, elle est plus ancienne que 3500 avant J.-C. » Nids d’abeilles, disent les Péruviens en parlant de leurs pyramides, nids de colombier, affirme le Dr. Conteneau, il n’est guère besoin de commenter. Mais cela nous mène à des réflexions concrètes. La science officielle affirme, urbi et orbi que, en aucun cas, les pyramides de l’Asie Occidentale ou d’Egypte ne peuvent être comparées à leurs sœurs d’Amérique. Et il peut en effet paraître étrange que de telles similitudes puissent exister entre des peuples séparés par des distances aussi considérables. Il suffit pourtant d’un simple coup d’oeil pour s’apercevoir que les serpents-effigies, répandus dans toutes les iconographies orientales et accompagnant en Asie les Chans, se retrouvent dans les cultures sud et centre-américaines... tout comme la question des « fausses voûtes » et des « portes trapézoïdales », rigoureusement identiques dans les civilisations égyptienne, mésopotamienne, précolombiennes ou polynésiennes. A ce propos encore, il faut faire justice d’un axiome de Paul Rivet, affirmant que « les tertres servant au soubassement des temples mexicains étaient de forme conique ». Comme en nombre de cas, Rivet s’est trompé et — nous venons de le voir dans le travail du Dr. Conteneau —, cette affirmation est fausse. Bien mieux, la majeure partie des pyramides mondiales possèdent le même soubassement, et sur des dessins de base quelconques, les pyramides se sont, comme des jeux de cubes, entassées les unes sur les autres, pour arriver à la forme parfaite choisie.

Au cours de mes propres fouilles à Chan-Chan, j’eus la chance de dégager une espèce de caverne, dont la paroi intérieure était recouverte de ce qu’on nomme des « ronds pointés » en céramique, gros comme le poing. Jamais jusqu’alors, une telle découverte n’avait été faite en Amérique du Sud. Cela attira donc mon attention, et bientôt, dans les revues spécialisées, je retrouvai des photographies montrant ces mêmes « ronds pointés » dans la ziggourat de Warka en Mésopotamie, dont l’ancien nom hébreu est Erech, mais qui est mieux connue sous le nom d’Uruk. Et ce qui me stupéfia, c’est que la ziggourat d’Uruk, si elle montre les mêmes « ronds pointés » qu’à Chan-Chan, montre également ses piliers ou colonnes construits exactement de la même façon que la Pyramide du Soleil. Et que, par ailleurs, comme nombre de temples américains et mésopotamiens, elle fut bâtie sur un plan cruciforme. Même que André Parrot, Directeur du Musée du Louvre, ajoute que « les tombes cruciformes d’Uruk sont identiques à celles des maisons nordiques en Europe ».

La clé se nomme Wotan.

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Les « ronds pointés » de Chan-Chan.

Enfin, aussi bien chez les Mayas que chez les anciens Chimus, la coutume voulait que, comme en Mésopotamie, les personnages importants fussent enterrés avec leur chien... Oui, je sais ! Peu accoutumé à pareils récits — surtout reposant sur une réelle base scientifique —, le lecteur peut froncer les sourcils. Tout cela est impossible, pensera-t-il. A la rigueur, nous voulons bien admettre une Chan-Chan jusqu’ici inconnue, mais la relier ainsi au reste du monde n’est, bien sûr, que fantaisie de l’auteur. Et pourtant... La clé se nomme Wotan. Il ne s’agit pas là d’une légende, mais de traditions positives, que Von Humboldt a ainsi

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Les « ronds pointés » de la ziggourat d’Uruk en Mésopotamie. caractérisées : « Le Votan (Odon) de l’Amérique Centrale et du Pérou, est identique au Wotan (Odin) scandinave ». Les pérégrinations de ce dieu, je les exposerai, documents à l’appui, dans un prochain numéro de KADATH. Car il s’agit là de la seule explication valable pour, d’une part, les pyramides et cromlechs de l’île de Pâques, et d’autre part, les constructions antisismiques du Palais du Mikado à Tokyo... Oh oui ! Ici, le lecteur aura bondi ! Or, les premières ont pourtant été décrites par Thor Heyerdahl, mais systématiquement ignorées, tandis que les secondes, j’en possède des photos datant des années où Monsieur Paul Claudel était Ambassadeur de France au Japon, et qui furent « empruntées » au Quai d’Orsay. Autant de confirmations à cette accusation d’un archéologue de grand renom, Harold Stirling Gladwin, dans son livre « Man out of Asia » (p. 204) : « On suspecte que nombre de documents concrets ont été ignorés par les auteurs ayant établi leur thèse ». Cela paraît clair. Et c’est regrettablement exact. Dans ce domaine, il m’apparaît que KADATH, avec son ambition d’établir des parallèles, est à notre époque peut-être plus qualifiée qu’aucune autre revue pour rétablir des vérités « oubliées ». Car KADATH travaille, compare, essaye de juger — et ce n’est pas toujours facile —, dans un climat pratiquement disparu : la liberté. NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE. L’originalité des travaux du Professeur Homet consiste à avoir exhumé des documents et des ouvrages demeurés dans l’ombre, et à avoir réuni ce qui gisait, épars, dans les bibliothèques. Une telle bibliographie remplirait des pages et des pages de références à des manuscrits difficilement accessibles. Voici donc, simplement, un aperçu de ceux-ci :

Les chroniques conservées à la Bibliothèque de Lima. Fernando de la Carrera Daza : « El arte de la lingua Yunga Mochica ». Lorenzo Roselli : « Conocimientos y usos de cientas ideas de decoracion por los antiguos peruanos Fray Marco de Niza : « Conquista de la provincia de Quito ». Vasquez de Espinoza : « Compendio y descriciones de las indias occidentales ». Etc. Les américanistes allemands dont question dans l’article. Max Uhle. « Kultur und Industrie Südamerikana » (Berlin, 1889-90, deux volumes). « Die Ruinen von Moche» (SIA, BuenosAires, 1918). « Las antiguas civilizaciones del Peru, frente a la arqueologia y ela historia del continente americano (XXXVI Congrès des Américanistes, Lima 1934). Hermann Trimborn. « Die indianischen Hochkulturen des Alten Amerika » (Springer Verlag, Berlin. « Quellen zur Kulturgeschichte des präkolumbischen Amerika » (Schröder Verlag, Stuttgart 1963). Etc.

LA BELGIQUE MYSTERIEUSE
Dans leur livre « Chaussées Brunehault et mégalithes de la Gaule du Nord », nos collaborateurs, Willy et Marcel Brou, proposaient un lien entre les mégalithes et les chaussées Brunehault. La grande théorie était celle des alignements portant sur plusieurs dizaines de kilomètres, et en expliquait le pourquoi. Ce livre est actuellement épuisé, mais les auteurs l’ont refondu en fonction des toutes dernières découvertes sur le terrain. L’ouvrage, qui doit paraître avant la fin de l’année, s’intitulera « 120 menhirs et dolmens en Gaule-Belgique », et sera préfacé par M. E. Legrand, président du Touring Club Royal de Belgique. En voici la trame : ― le nœud routier de Bavai et les Chaussées Brunehault : toile d’araignée de la Gaule du Nord. Relevé des vestiges romains et préromains le long de ces chaussées. ― l’ère mégalithique en Europe occidentale. ― quelque 120 sites mégalithiques en Gaule-Belgique : provinces belges et départements du nord de la France. ― le nœud routier de Bavai est préromain. Ce livre de 256 pages, illustré de 80 photos, cartes et plans, peut être d’ores et déjà commandé auprès de Prim’édit, au prix de souscription de 300 FB, frais d’envoi compris.

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Mégalithes oubliés des îles Baléares
Les îles Baléares — Majorque, Minorque et Ibiza — sont à juste titre réputées pour leur infrastructure touristique, et qui s’en plaindrait hormis le « Jet-Set», nonchalant, déphasé par les centaines de milliers de vacanciers qui y vont chercher le soleil. Ainsi donc, si vous vous échappez des cocktails et des naïades, visitez les vestiges primhistoriques étonnants que vous offrent les paysages majorquins.

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Les sites mégalithiques des îles Baléares sont à examiner, à la fois, pour leur originalité et dans le contexte du bassin méditerranéen. La Mer Méditerranée présente, en effet, dans certaines de ses îles, des vestiges mégalithiques : la Corse, Malte et les Baléares. Bien sûr, la côte nord-africaine est aussi au rendez-vous, mais, bien que la richesse historique et préhistorique du bassin méditerranéen soit relativement bien connue, il est remarquable que les traces de la civilisation mégalithique fassent figure de parent pauvre auprès des autres recherches archéologiques. A ce point de vue, j’aimerais ajouter que la Mare Nostrum nous révélera encore bien des surprises, tant historiques que géologiques. Je n’en veux pour preuve que les recherches du Professeur Kenneth J. Hsü qui rapporte qu’il y a six millions d’années, la Méditerranée était devenue un lac aride. Grâce à une sonde perforante, le géologue de l’Institut Fédéral Suisse de Technologie (Zurich) avait pu déterminer que les échantillons de graviers, d’anihidrite, de gypse et de sel gemme ramenés d’une profondeur de 400 m sous le niveau de la mer et à 3.000 m de profondeur, étaient les résidus de l’évaporation de l’eau du bassin primitif. Le Prof. Hsü arrivait, en avril 1973, à la conclusion que des brèches survinrent là où se trouve le détroit de Gibraltar et qu’une fantastique cascade provenant de l’Atlantique remplit à nouveau le bassin méditerranéen en une centaine d’années. Dès octobre 1971, M. Xavier Le Pichon, du Centre Océanologique de Bretagne, arrivait à des conclusions similaires. Notons également que le plateau majorquin est un prolongement de la cordillère alpine et imaginez le tableau surhumain. Il n’empêche qu’actuellement beaucoup de choses sont remises en question dans le bassin de la « Grande Bleue ». Officiellement, ce sont les Sumériens qui, 5.000 ans avant notre ère, inventèrent les premières communautés agricoles, puis la première forme d’écriture. C’était, semblait-il, nos véritables aînés puisque la civilisation que Champollion avait cru née en Egypte ne datait, après tout, que de 3.000 ans. Dès 1961, les fouilles menées par les archéologues anglais James et Arlette Mellaart

en Anatolie, révélaient que les premières communautés agraires organisées en bourgades dataient de 6.500 ans : c’était Chatal Hüyük. Si cette dernière découverte était toujours dans la lignée de la prépondérance du Croissant Fertile — soit la naissance des premières organisations communautaires dans un arc de cercle réunissant les rives orientales de la Méditerranée aux portes de l’Asie, du Golfe Persique à la Turquie — il n’y avait pas bouleversement ni autodafé de livres d’archéologie. Nous y reviendrons plus loin. Malgré tout, l’escalade continue puisqu’en 1966, l’archéologue Dragon Srejovic découvre quarante et une habitations disposées en fer à cheval sur des terrasses descendant vers le Danube : ce sont les fouilles de Lepenski Vir. En 1967, 1.250 mètres carrés sont déblayés et trente-trois sculptures s’ajoutent à la collection. Les datations : 8.000 ans avant J.-C., des hommes avaient déjà construit un véritable hameau. Ce qu’il y a de surprenant, c’est que les maisons affectent une forme trapézoïdale, totalement inconnue jusqu’alors, et le matériau de construction est une sorte de béton. Cette longue parenthèse fermée, revenons-en aux îles Baléares et aux problèmes de peuplement de celles-ci qui, somme toute, sont les mêmes que les hypothèses concernant la sédentarisation des peuples méditerranéens. Selon Jacques Mauduit, « la Mésopotamie et plus spécialement le delta de l’Euphrate furent tôt peuplés par un groupe d’hommes au crâne rond, bien différents des Sémites pasteurs venus du désert et qui devaient, après des millénaires de luttes, les supplanter ». Les Sumériens aboutirent dans le delta mésopotamien et leurs légendes reprises par la Bible, dans la Genèse et dans l’Exode (XXVII, 12-22 et XXIV, 5) rapportent déjà leur culte pour les mégalithes. En effet, les monuments mégalithiques sont particulièrement nombreux en Palestine et en Jordanie et doivent actuellement servir de blockhaus, comme ce fut le cas en Bretagne pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Je m’empresse d’ajouter que le culte des mégalithes révélé par la Bible n’explique en rien leur construction et si les instances officielles émettent — que dis-je, « tolèrent » — l’hypo-

thèse que c’est en ces lieux bibliques que naquit la civilisation mégalithique et que celle-ci fut importée en Europe un demi-millénaire plus tard, soit vers -2500, il s’avère que les vérifications de datations ont prouvé que les dolmens et menhirs palestiniens sont postérieurs à ceux de Bretagne. Cette révélation est d’importance capitale en ce qui concerne le courant est-ouest soutenu jusqu’à présent. La solution de Jacques Mauduit est donc, pour ma part, une hypothèse de travail limitée au bassin méditerranéen. En ce cas, je suis d’accord pour supposer que les mégalithes se sont propagés d’île en île pour aboutir aux Baléares, but de notre voyage dans le temps.

un talaïot comporte un étage : il s’agit plutôt d’un « bel-étage », une ouverture dans le sol de celui-ci donnant sur une piécette en contrebas. L’accès au talaïot est ménagé par une porte dont l’aspect dolménique est frappant. Un bloc de pierre plus long que les autres est placé au-dessus d’un espace réservé et repose par ses extrémités sur les blocs mitoyens. Une telle pierre dépasse facilement, vous en conviendrez, cinq tonnes. Il n’est pas rare qu’il y ait deux issues, l’une en bel-étage, l’autre, sorte de galerie, se faufilant en spirale vers la pièce en sous-sol pour aboutir à l’extérieur. Par contre, ce qui fait la grande originalité des talaïots, c’est le mode de toiture, car une « grande tour »

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Les dénominations des mégalithes majorquins tournent autour de deux mots : les talaïots et les taulas. Talaïot signifie « grande tour » en langage local ; il en existe de quadrangulaires et de circulaires. Le mode de construction fait appel à des blocs de pierre de taille très respectable puisqu’il n’est pas rare d’en trouver dont les mensurations atteignent un mètre de long sur 60 à 70 cm de haut, la largeur étant d’environ 80 cm. Ces blocs sont dégrossis et présentent une forme d’hexaèdre, ou encore façonnés en arrondi pour permettre la construction d’un talaïot circulaire. Ainsi, en superposant ces masses selon la méthode cyclopéenne et en les cimentant à l’aide d’un mélange sec, la tour s’élève souvent à plus de cinq mètres de haut, sur un diamètre variant de cinq à une douzaine de mètres. Souvent également,

est souvent couverte : au centre de celle-ci est élevée une colonne formée de quartiers de roches dégrossis et empilés : la hauteur atteint aisément les trois mètres. Le sommet de la colonne, un aplat d’un mètre de diamètre, sert de reposoir à de longues plaques de roc de quelque 2,5 mètres de long qui s’appuyent en éventail à la fois sur la colonne et sur les murs. Nous sommes donc en présence d’une méthode autre que celle de la voûte en encorbellement que nous trouvons dans les bories provençaux ou encore au cairn de Plouézoc’h en Bretagne. Notons également que ce procédé architectural n’est point simple et exige une idée bien arrêtée du plan de construction et un choix de matériau précis. Les sites talaïotiques apparaissent aussi en structure de hameau fortifié (les tours étant reliées par un ou plusieurs

chemins de ronde fortifiés grâce aux mêmes blocs de pierre et s’élevant à plus de trois mètres de hauteur. Adossés à la muraille de protection, s’édifient des pièces d’habitation de la même facture architecturale : murs de près d’un mètre d’épaisseur, blocs de pierre, etc. Elles comportent chacune une ou plusieurs colonnes « à tambour », des cloisonnements et un seuil d’entrée. Le hameau en lui-même est ceinturé par une muraille de moindre importance, un périmètre défensif achève l’aspect stratégique.

sible. Il est à noter que l’on ne trouve point trace d’orientation bien précise dans les constructions talaïotiques. Si j’ai pu relever à certaines tours des angles indiquant les quatre points cardinaux, je ne puis généraliser et il est à souligner en rouge que, malgré le magnifique travail réalisé par la Société d’Archéologie de Palma de Mallorca (Directeur : M. G. Rosselo Bordoy) et des instances officielles espagnoles, il reste (c’est un leitmotiv) énormément de travail. Pensez que le répertoire des Monuments Préhistoriques et Protohistoriques de Majorque présente un répertoire de 1.475 articles ! A quelque 38 km au nord-est de Majorque, se découpe sur l’horizon le Monte Toro et ses 357 m d’altitude, point haut de l’île de Minorque. Les 735 km2 de l’île proposent, sans doute, une concentration élevée de mystère ; en effet, non contente de s’orner des sites talaïotiques de la même veine qu’à Majorque, deux types de construction mégalithique étonnent le chercheur. Il s’agit des édifices dits « taula et du site de « Nau des Tudons ». Les taulas sont formés de deux blocs de pierre qui présentent la particularité incompréhensible d’être disposés en tau. Décortiquons cette figure : un montant est fiché dans le sol, tout comme un menhir, et se définit par une dalle parallélépipédique dont le sommet horizontal est plan. Posée sur ce dernier, la table est assise en équilibre : c’est la forme la plus simple du dolmen ; simple car il n’y a qu’un seul montant pour soutenir la table, génial en soi, car on peut d’instinct sentir les trésors d’ingéniosité dépensés pour équilibrer le taula. Il est significatif d’ajouter, pour la petite histoire, que taula provient d’une racine bretonne : taol. En règle générale, les montants des taulas accusent des dimensions aussi importantes que certains mégalithes de Stonehenge : hauteur de 3 à 4 mètres, largeur de 1,5 à 2,5 m, épaisseur d’une cinquantaine de centimètres, poids moyen approchant ou dépassant les neuf tonnes et demie. Les tables possèdent curieusement des faces trapézoïdales, la longueur avoisinant 3,5 m pour une épaisseur de 80 cm et une largeur d’un mètre. Ici aussi, nous atteignons aisément sept tonnes et demie. Il est remarquable que les montants et les tables sont d’une facture très achevée, les angles sont vifs, la surface est régulière, l’assise des tables est rigoureusement symétrique. Nous sommes en face d’un travail de « professionnel » et d’une haute technicité. Les principaux sites de taulas sont: Porto-Mahon, Rafal Rubi, En Salort, Torre Trencada, etc. Je ne peux citer plus d’exemples, l’inventaire archéologique de Minorque comporte 2.142 articles ! Avis à l’amateur. Last but not least, à près de 5 km du port de Cuidadela, nous sommes confrontés au cairn de

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Entrée dolménique d’un talaïot. Les plus célèbres sites talaïotiques de Majorque sont situés dans le sud et l’est de l’île, là où le plateau est relativement peu accidenté : ● Arta, à 80 km de Palma, route C 715 ● Calicant, passé Manaquor, bifurquer à gauche à San Lorenzo, 10 km de Manacor, route C 715 ● Capicorp, à 45 km de Palma, passer Lluchmayor et prendre la direction Cabo Blanco, route C 717 ● San Danùs Nou, passé Lluchmayor et Campos, direction Santany, route C 717, 60 km de Palma ● Ses Salines, à Santany prendre à droite sur 8 km. Toutefois, une multitude de talaïots se rencontrent au gré de la campagne majorquine, esseulés ou regroupés selon un plan difficilement compréhen-

« Nau des Tudons ». Celui-ci est édifié à l’aide de blocs de pierre du type talaïot et épouse la forme d’une pyramide tronquée à base rectangulaire. Les arêtes sont vives, la pierre étant coupée au cordeau, le rejointoiement étant à ciment sec. Nau des Tudons nous rappelle étrangement les pyramides d’Egypte, les murailles cyclopéennes de Cuzco ou encore de l’île de Pâques. C’est un grand mystère, car nous y retrouvons trace d’un bagage architectural dont les vestiges sont essaimés de par le monde. Il est grand temps qu’on l’explique, il est grand temps de réhabiliter les Grands Anciens. Les dimensions de Nau des Tudons : plus de cinq mètres de haut, la base taisant près de 15 mètres sur 8 ! Concernant les datations des sites mégalithiques des Baléares, il est d’usage de reprendre l’expression anglaise de la Société d’Archéologie de Palma : « Earlier Bronze Age ». Moralité : la bouteille à encre. Bien sûr, quantités d’objets ont été recueillis dans les sites, par exemple, de petits moules de pierre, des poinçons d’os, des figurines de... bronze ; on a aussi pisté moultes influences extérieures : romaines, carthaginoises, mycéniennes, et tout simplement préhistoriques. Encore et toujours, nous nous heurtons à l’énigme du mode de construction. Et pourtant, la « Revue

du Muséum américain d’histoire naturelle » annonçait fièrement la solution préconisée par M. Olaf Tellefsen : celle des leviers. A l’aide de poutres, de « rampe lubrifiée » — à l’huile de bras sans doute — et de contrepoids, les blocs de plusieurs tonnes étaient facilement soulevés et amenés à leur place. M. Tellefsen, ancien ingénieur d’un chantier naval de Seattle (U.S.A.), devra, je le crains, revoir ses cours de résistance de matériau. Le Dr. I.E.S. Edwards, du British Museum, répliqua à ce sujet : « Les pyramides n’ont pas dit leur dernier mot… » J’ajouterai : « Les Baléares se réservent peut-être le mot de la fin ». ROBERT DEHON.
(illustrations originales de l’auteur)

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BIBLIOGRAPHIE. Monumentos Prehistoricos y Protohistoricos de la Isla de Mallorca, de la Isla de Menorca ; vol. 1 et 2 (Comisaria General del Patrimonio Artistico Nacional) El Poblado Prehistorico de Capocorp Veil (G. Rosselo Bordoy) Es Closes de Ca’n Gaia (G. Rosselo Bordoy) Dolmens et Menhirs (Fernand Niel - Que sais-je ? 1958 et 1972) Histoire mondiale de l’Art (Marabout Université) L’épopée des Celtes (J. Mauduit, Laffont, 1973)

De l age d or A l ere du verseau

LA GRANDE PYRAMIDE : UNE UTILE MISE AU POINT
La devinette de la pyramide dite de Chéops à Gizeh a déjà fait couler des fleuves d’encre. Je me propose d’y ajouter un petit ruisselet, consacré à un aspect bien particulier de ce véritable dilemme de l’archéologie parallèle. Il ne sera question cette fois ni de son origine, tant controversée, ni de son procédé de construction, mais plutôt de son message chiffré : que faut-il lire dans ce célèbre monument ? Quelles sont les limites de la raison saine dans l’interprétation des mensurations et de la situation géographique de cette super-vedette de l’archéologie ? Cette mise au point me semble fondamentale. C’est en effet à partir d’une conclusion claire sur ce sujet que l’on pourra ensuite commencer à envisager le problème de la datation et de l’identité des constructeurs. Si ceux-ci ont laissé un message dans le colosse, il importe évidemment de ne pas passer à côté, et surtout, de ne pas s’égarer dans le délire d’interprétation trop souvent élaboré par les « prêtres de la pyramidologie ». A tout seigneur, tout honneur : si l’on classe par ordre de grandeur les pyramides d’Egypte, voici les sept premiers du classement : 1. La Grande Pyramide, attribuée à Chéops, IVe dynastie, deuxième roi. 2. La pyramide attribuée à Chephren, IVe dyn., quatrième roi. 3. La pyramide de Dahchour, attribuée à Snéfrou, IVe dyn., premier roi. 4. La pyramide rhomboïdale, également attribuée à Snéfrou. 5. La pyramide de Meidoûm, toujours attribuée au même Snéfrou. 6. La pyramide attribuée à Mykérinos, IVe dyn., cinquième roi. 7. La pyramide de Saqqarah, attribuée à l’architecte Imhotep, grand vizir de Djéser, IIIe dyn., premier roi. Devant l’énumération de cette assemblée de géants, il est permis de se poser quelques questions. La construction de la Grande Pyramide par le roi Chéops suscite déjà une admiration qui engendre le doute. Mais que penser alors du roi Snéfrou, à qui l’on attribue la paternité des troisième, quatrième et cinquième géants de cette liste... Et, pour revenir à notre sujet, on peut se demander pourquoi toujours on s’attache à démontrer les mirifiques particularités de la pyramide de Chéops, rejetant ainsi dans l’ombre ses brillants dauphins ? Est-ce parce que la Grande Pyramide détient le record de gigantisme ? J’incline plutôt à penser que l’engouement qu’elle engendre provient du fait que, jusqu’à présent, on n’a pas pu démontrer qu’elle ait jamais été utilisée comme tombeau. En effet, vide de toute dépouille royale et vierge d’inscriptions, la seule allusion à Chéops que l’on y trouve est un cartouche à la craie mentionnant le nom du roi sur la paroi d’une des chambres de décharge prévues dans la construction pour protéger la « chambre du roi ». Comme, d’autre part, le système de galeries de la Grande Pyramide est unique, il devient compréhensible que le monument ait ouvert la porte à toutes les spéculations. Parmi celles-ci, les constatations et les hypothèses soulevées par les « chiffres » de la pyramide sont du plus haut intérêt.

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Situation géographique.
La pyramide de Chéops est située à 29°58’51" de latitude nord et 31°9’ de longitude est par rapport à Greenwich. A partir de cette localisation, on constate que le méridien nord-sud passant par le sommet du monument divise en deux parties égales le delta du Nil, tandis que les prolongements des diagonales de la pyramide renferment exactement ce delta. Ceci constitue la toute première raison de s’étonner du génie des constructeurs.

En outre, le méridien de Gizeh, ou méridien 30, est la « ligne idéale de partage des terres émergées ». Cela signifie, en clair, que de part et d’autre de ce méridien, on trouve une quantité égale de terres. Pour ne rien gâter, le parallèle de Gizeh, ou 30° parallèle, est celui qui traverse le plus de terres émergées. Gizeh est donc le « point zéro du globe, et notre système de calculs basé sur Greenwich est peu rationnel... Ce contexte géographique est étonnant lorsqu’on sait que les Egyptiens croyaient que la terre était rigoureusement plate ! Il faut cependant ajouter que la Grande Pyramide n’est pas bâtie exactement sur le 30° parallèle, mais à deux kilomètres au sud de celui-ci. La raison de ce très léger décalage nous est donnée par l’abbé Moreux, qui fut directeur de l’observatoire de Bourges, et « pyramidologiste » (1) : « Si l’architecte avait calculé la place du monument de façon qu’un observateur placé au pied de l’édifice vît le pôle du ciel à une hauteur de trente degrés exactement, il aurait dû précisément tenir compte d’un phénomène connu sous le nom de réfraction atmosphérique. En raison de la densité des couches d’air, un rayon lumineux entrant dans notre atmosphère est dévié de sa route ; nous ne le voyons donc pas à son emplacement réel. Or, dans le cas qui nous occupe, le calcul montre que le milieu de la pyramide doit être théoriquement à 29°58’51" et 22/100°. » C.Q.F.D., on ne pourrait être plus précis et, dans notre esprit, les constructeurs des pyramides ressemblent de plus en plus à des maîtres architectesastronomes-géographes-mathématiciens. Il faut cependant reconnaître objectivement que si la pyramide s’était trouvée exactement sur le 30° parallèle, le sol sablonneux n’aurait pu la soutenir, tandis que le sol rocheux du plateau de Gizeh lui convient à merveille. Et c’est sans doute pour la même raison que le monument fut édifié à 1°9’ à l’est du méridien 30, et non pas exactement sur celui-ci, d’autant plus que, sur le méridien en question, la pyramide n’aurait plus coïncidé parfaitement avec le delta du Nil. Comme nous le voyons, le problème n’est pas aussi simple qu’il n’apparaît à première vue. Quoi qu’il en soit, les marges d’erreur sont minimes.

l’observatoire construit en 1577 par Tycho-Brahé à Uranienbourg présente une erreur d’orientation de 18’, et que l’observatoire de Paris n’est pas mieux loti, on ne peut manquer de s’émerveiller. En effet, pour réaliser cela, il faut viser l’étoile polaire avec précision, c’est-à-dire, avant tout, la connaître ; à l’époque, il devait s’agir d’Alpha du Dragon. D’ailleurs, la disposition du couloir d’entrée, dit « couloir descendant », est à ce point de vue un excellent « télescope ». L’observateur assis dans ce couloir voit en effet se découper devant lui la portion de ciel qui contient la polaire. Faut-il pour autant déclarer que la Grande Pyramide n’est qu’un observatoire ? Je ne le pense pas. Lisons Michel-Claude Touchard : « Mis à part le calme de ce recoin peu fréquenté et l’obscurité du couloir au bout duquel se découpe un petit bout de ciel digne d’attention, les avantages de l’installation sont inexistants. »

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Orientation.
La Grande Pyramide oriente ses quatre faces vers les points cardinaux avec une précision stupéfiante. Sa face nord est orientée selon le nord géographique (donc mieux que la boussole !) avec une erreur de 3’6" seulement. Si l’on songe au fait que
(1) Le terme « pyramidologiste », qui peut paraître péjoratif, désigne les francs-tireurs de l’égyptologie, ceux qui font des déductions « non officielles », et parfois erronées.

C’est l’astronome (et pyramidologiste !) Proctor qui, en 1888, avait émis cette idée. Mais dire que la pyramide de Chéops fut construite uniquement pour lorgner Sirius et la polaire dans un miroir d’eau à l’angle des couloirs descendant et ascendant, puis qu’elle fut surélevée pour servir de tombeau à Chéops, ne tient pas debout. Dans un même ordre d’idées, l’orientation de la Grande Pyramide est motivée, selon certains, par son utilisation comme cadran solaire : à l’équinoxe en effet, le soleil se pose sur la pointe du monument pour un observateur placé au milieu du côté nord. Barbarin signale que le 14 octobre à midi, l’ombre apparaissant sur la face nord signale aux paysans du delta du Nil que les semailles peuvent commencer. Je pense que ces particularités ne doivent pas être considérées isolément, mais qu’il faut les verser au dossier déjà épais du monument. Il serait en effet absurde de considérer le géant comme un simple cadran solaire. Une telle

débauche d’efforts ne se conçoit pas lorsqu’on sait qu’en Egypte, le début des semailles coïncide avec le retrait de la crue du Nil, tout simplement.

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Un examen attentif des mesures extérieures de la pyramide va retenir à présent toute notre attention. Les chiffres officiels considérés actuellement comme exacts sont ceux du « Survey of Egypt » ou cadastre égyptien. Ils diffèrent dans une assez large mesure de ceux des pyramidologistes, qui d’ailleurs ne s’entendent pas entre eux sur les mensurations du monument. Dès lors, je dresserai comme suit la « fiche technique » de la pyramide : ― 203 assises de blocs, donnant un poids total approximatif de 6 millions de tonnes ; ― hauteur : 146,77 mètres ; ― côté de base : 230,364 mètres ; ― pente : 51°50’. Avant de tirer des conclusions de ce bilan impressionnant, il importe de savoir en quelles unités il faut convertir ces chiffres pour obtenir une base de discussion valable. L’unité de mesure en vigueur à l’époque supposée de la construction (environ — 2700) est la « coudée royale », valant 0,5235 mètre. Et de fait, les mesures de l’édifice constituent des nombres ronds de coudées royales : 440 pour le côté de la base, 280 pour la hauteur. Retenons aussi que la coudée royale se divise en sept « palmes » valant donc chacune 0,0748 mètre. Fort de ces données, il est permis de se lancer dans quelques calculs simples. En divisant la somme des quatre côtés par le double de la hauteur de la pyramide, on obtient 440 X 4 : 280 X 2 = 3,1428, soit la limite supérieure fixée par Archimède au rapport de la circonférence à son diamètre. Il est à noter en passant que, dans le papyrus mathématique de Rhind (Moyen-Empire), la valeur de pi est 3,1605. En d’autres termes, le calcul de la surface d’un cercle se faisait en élevant au carré les 8/9 du diamètre. L’approximation donnée par la pyramide est donc meilleure. D’autre part, les mensurations de la pyramide renferment le « nombre d’or » : surface de la base surface latérale = surface latérale surface totale = 1,618.

Mensurations extérieures.

Mais les pyramidologistes ne se sont pas contentés de ces données. Ces érudits du XIXe siècle se sont acharnés à découvrir dans l’édifice ce que la science de leur époque enseignait. Pour cela, dans une sorte de démarche « magique », ils n’ont pas hésité à créer pour la pyramide une unité de mesures spéciale : la « coudée pyramidale ou sacrée », qui vaut 0,6356 mètre, soit... 25 pouces anglais ! Cette coudée, ils l’ont divisée, évidemment, en 25 « pouces pyramidaux » valant chacun... un pouce anglais ! Inutile d’ajouter que l’inventeur de ce tour de passe-passe, l’astronome Piazzi-Smith, était anglais... Il n’en fallut pas plus pour que les autres pyramidologistes (Werner, Barbarin, Lagrange, Davidson, et même le scrupuleux abbé Moreux) lui emboitent le pas avec enthousiasme. Et pourtant, l’honnêteté impose de dire que le déclic de cette trouvaille n’est pas entièrement imaginaire. En effet, dans l’antichambre qui mène à la chambre du roi, une plaque de granit fait saillie sur la paroi : son épaisseur vaut un pouce pyramidal, et sa longueur, 25 pouces, soit une coudée pyramidale. Etrange hasard ou « révélation » ? Détail insignifiant ou signe subtil destiné aux initiés ? La Grande Pyramide est décidément semée d’embûches pour l’esprit. En voici une autre. Les auteurs précités s’appuient également sur Ezéchiel pour justifier leur coudée pyramidale. On trouverait selon eux, dans le Livre d’Ezéchiel, la valeur de la coudée pyramidale, soit une coudée royale classique + un palme. Objections : — Un palme = un septième de coudée, soit 0,0748 mètre. Or, en additionnant cela à 0,5235 mètre, on n’obtient pas 0,6356 mètre. — Consultons Ezéchiel (XL, 5). Dans la Bible de Crampon, on lit : « ... et l’homme avait à la main une canne à mesurer de six coudées, graduée en coudées et palmes. » Bien malin qui déduira la coudée pyramidale de ce texte. Dans la Bible de Jérusalem, par contre, la traduction est différente : « ... or l’homme tenait dans la main une canne à mesurer, de six coudées d’une coudée et un palme ». Même en admettant — ce qui ne figure nulle part — qu’Ezéchiel, dans sa « vision du temple futur » a décrit la coudée pyramidale, on retombe de toute manière sur la première objection, à savoir que les pyramidologistes n’étaient pas très forts en calcul. Il est important de mettre le doigt sur cette fantaisie, car les déductions des pyramidologistes, à partir des coudées et pouces pyramidaux, sont proprement ahurissantes. En voici quelques exemples : — Le périmètre de base de la pyramide = 36.524 pouces pyramidaux, soit cent fois le nombre de jours de l’année solaire. — Le côté de base = 365,24 coudées pyramidales, soit une année solaire. — La somme des diagonales du carré de base = la durée de la révolution des équinoxes, etc.

Nous pouvons dès lors gratifier les constructeurs de la Grande Pyramide d’une qualification supplémentaire : c’étaient des esthètes accomplis. Enfin, il faut signaler la distance Terre-Soleil, 149,4 millions de km, soit un milliard de fois la hauteur de Chéops, avec une approximation raisonnable, et peut-être extraordinaire si nous connaissions avec précision l’épaisseur du revêtement qui a disparu. Ceci au cas où cette distance était vraiment connue des Egyptiens. Car rien ne l’indique puisque Ptolémée l’estimait à 8 millions de km !

Je ne m’étendrai pas davantage, le reste est du même calibre. D’ailleurs, même si la coudée pyramidale était une réalité, je ne vois pas comment justifier sa subdivision en 25 pouces, puisque la coudée royale classique se subdivise en sept palmes. Je pense avoir suffisamment prouvé que les unités choisies par les pyramidologistes sont totalement arbitraires et qu’avec leur méthode on ne tardera pas à découvrir dans l’édifice la hauteur de la Tour Eiffel... Une dernière estocade : leurs mensurations de base en mètres sont fausses également. Ainsi, Barbarin donne, pour la hauteur de la pyramide, 148,20 mètres au lieu des 146,77 mètres actuellement admis. Il est donc bien entendu que les seules déductions que l’on puisse valablement prendre en considération à partir des mensurations extérieures de la pyramide sont celles que j’ai données en début de paragraphe, c’est-à-dire celles qui ne découlent pas de la coudée pyramidale. Or, les déductions en question sont une simple résultante des exceptionnelles qualités esthétiques du monument. Selon M.C. Touchard, « les architectes de l’Ancien Empire ne recherchaient rien d’autre que la simplicité. Puis, brusquement, on s’aperçoit que leur génie les amena à ce point de perfection où l’empirisme débouche sur la vérité mathématique pure. » C’est évidemment une manière de voir la chose. Je préfère quant à moi renverser l’argument et dire que les architectes — qu’ils soient égyptiens ou non — avaient de telles notions scientifiques, qu’ils ont construit un monument dont les splendides proportions débouchent sur la simplicité, bref sur la Beauté avec un grand B.

celui de Mykérinos et la droite qui joint ces deux centres, un triangle rectangle dit « triangle sacré pythagoricien ». En effet, ses côtés sont en progression arithmétique 3, 4, 5, de sorte que 32 + 42 = 52. Nous trouvons donc ici la formulation pure et simple du théorème de Pythagore. J’ai qualifié ce triangle de sacré parce que, dans la tradition de l’époque, 3 représentait Osiris, 4 Isis et 5 Horus. Certains se sont demandés si la Grande Pyramide n’était pas une borne géodésique témoignant d’un cataclysme passé, une sorte de monument éternel commémorant un épisode capital de l’histoire de l’humanité. Je m’explique brièvement : si vous possédez un globe terrestre, vous constaterez que l’axe des pôles est incliné de 23°27’ par rapport à la verticale. Ceci résulte d’un basculement de la terre à une époque assez mal précisée. Ce basculement, cette inclinaison sont d’ailleurs à l’origine des saisons. Impossible d’entrer ici dans les détails, mais il est à signaler que les couloirs ascendant et descendant de la pyramide de Chéops forment chacun un angle de 26° avec le sol de Gizeh. Supposons que, au temps présumé de la construction, les Egyptiens l’aient estimé à 26° : cette propriété entraînerait des conséquences inattendues. En effet, si on prolonge abstraitement chacun de ces deux couloirs dans les deux sens, une simple construction géométrique sur papier montre que : ― le prolongement supérieur du couloir descendant rejoint le pôle céleste actuel ; ― le prolongement inférieur du couloir descendant s’enfonce sous terre pour ressortir à l’air libre à l’endroit exact de l’ancien équateur, soit l’équateur d’avant le basculement, qui coïncidait donc avec le plan de l’écliptique ; ― le prolongement supérieur du couloir ascendant rejoint le plan de l’écliptique ;

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Le méridien passant par le centre de la pyramide de Chéops constitue avec le parallèle passant par

Angulations.

― le prolongement inférieur du couloir ascendant pénètre sous terre pour refaire surface à l’endroit précis du pôle nord terrestre actuel. Un regard attentif au schéma joint vous permettra de comprendre cette notion quelque peu aride. Si cette théorie, émise par Paul Poësson, correspond à une réalité voulue, alors la pyramide prend un sens tout à fait nouveau, puisqu’elle devient un croquis indiquant des repères d’avant et d’après le basculement des pôles. Mais deux arguments « contre » sont à mentionner, au nom de l’objectivité : 1) 26° = la moitié de 52°. Et la pente extérieure de la pyramide est de 51°50’, pour des motifs d’équilibre esthétique, semble-t-il. On peut donc supposer que l’angulation du couloir ascendant répond au même motif esthétique. 2) 26° serait l’ancienne hauteur d’Alpha du Dragon, polaire de l’époque. L’angulation du couloir descendant y serait donc simplement liée. A mon avis, cet argument ne détruit cependant pas la théorie énoncée, puisqu’il s’agissait bien d’indiquer à un bout le pôle céleste, et à l’autre l’ancien équateur. De toute manière, nous nous trouvons en l’occurrence devant ce qu’on peut appeler des « coïncidences exagérées » qui suggèrent une volonté consciente de la part des bâtisseurs. Autant je réfute la coudée pyramidale, autant je reste perplexe devant cette angulation aux prolongements significatifs. De plus, la pyramide de Chéops n’est pas le seul monument au monde à participer de cette « théorie des 26° », loin s’en faut. Mensurations intérieures. C’est ici que les Romains s’empoignèrent et ne se firent aucun mal ! En effet, tout ce qui suit est basé sur la fameuse coudée pyramidale que j’ai déjà vilipendée plus haut avec vigueur. En conséquence, rien de tout ceci ne me paraît fondé. Mais il faut en parler pour couper les ailes une fois pour toutes à un sacré canard ! Commençons par le « facteur-déplacement de Davidson ». Celui-ci avait retrouvé pour plusieurs mesures intérieures un décalage de 286 pouces pyramidaux. Ainsi en allait-il pour l’axe des couloirs, qui se trouve légèrement à l’est de l’axe central du monument ; la différence de plafond entre la grande galerie et le couloir ascendant (toujours 286 pouces) ; la hauteur du cône qui manque au sommet de la pyramide ; et enfin, chaque côté de la base possède en son milieu une sorte de « rentrant » de 35,76 pouces pyramidaux (multiplié par huit, cela fait 286 !) Il s’agirait là d’une anomalie, répétée avec soin et que les architectes auraient glissée dans leurs plans, en guise de clin d’œil. Peu importent les

unités choisies dans ce cas précis : que ce soit en mètres ou en pouces pyramidaux, la différence doit être une constante dans toutes les unités. Or, en y regardant de plus près, on constate que la différence de hauteur du plafond entre la grande galerie et le couloir ascendant est en réalité de 280 pouces pyramidaux, et que la hauteur du cône manquant atteint 370 pouces. Dès lors, on ne peut plus considérer le facteur-déplacement comme une constante, et Davidson devient un chevalier de l’à-peu-près… Le dernier point à soulever concerne les galeries et les chambres qui sillonnent l’intérieur de la pyramide. Comme nous allons le voir, elles ont tourné la tête à plus d’un pyramidologiste, au point de donner lieu à un incroyable délire d’interprétation. S’il faut en croire ces auteurs, les couloirs ascendant et descendant, la grande galerie, la chambre souterraine et les chambres dites de la reine et du roi forment une espèce d’almanach du futur où la Genèse, puis l’ère chrétienne sont prophétisées en détail, avec un intéressant mélange de politique... européenne et britannique ! Par contre, on ne trouve aucune trace dans ces prévisions, des faits qui intéressent directement l’histoire de l’Egypte, à savoir les invasions des Perses, d’Alexandre, de César, de l’Islam et de Napoléon. Et, si la guerre de 14-18 figure en bonne place dans la pyramide, on n’y décèle par contre aucune trace des guerres d’Israël contre l’Egypte… Mais, me direz-vous, quelle idée « géniale » a donné naissance à cet invraisemblable fatras ? Eh bien, la méthode diffère selon les pyramidologistes, ce qui est déjà suspect au départ, vous en conviendrez. Ces messieurs ne sont d’accord que sur un point : il faut diviser le parcours en question en pouces pyramidaux, avant de « lire » les événements dans le monument. Ensuite, la pyramide devient une auberge espagnole : chacun y découvre ce qu’il a apporté, grâce à sa petite méthode personnelle. Un élève de Piazzi-Smith fut même surpris limant l’angle d’un couloir, afin de « vérifier » une hypothèse du maître ! « L’école biblique de Lagrange » fait démarrer l’almanach au niveau de l’entrée de la pyramide et attribue à cet endroit la date du Déluge, en l’occurrence — 2528 (?). Chaque pouce pyramidal représente ensuite une année solaire, ce qui donne : ― entrée du couloir ascendant = — 1.516 = exode des Juifs hors d’Egypte ; ― milieu du couloir ascendant = — 758 = dispersion des dix tribus d’Israël ; ― entrée de la grande galerie = 0 = naissance du Christ, etc., etc. Le reste est de plus en plus fou. Sachez seulement que, par exemple, la longueur du passage horizontal vaut 1.512 pouces pyramidaux, soit 7 X

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216, soit 7 X (6 X 6 X 6), et que 666 est le « nombre » de la Bête de l’Apocalypse...Passons. « L’école Rose-Croix de Werner » démarre également à l’entrée du monument, mais gratifie ce point d’une autre date : — 2.170, soit la date supposée de la construction de la pyramide. Ensuite, un pouce pyramidal vaut une année lunaire (354,35 jours) jusqu’au pied du grand degré, et un mois lunaire (29,53 jours) du grand degré à la chambre du roi, avec, pour ce dernier parcours, une nouvelle complication puisque le compte se fait cette fois... à rebours ! Gageons qu’en introduisant l’une ou l’autre variante dans cette méthode, je découvre illico dans la pyramide les dates de toutes les victoires belges au Tour de France ! « L’école de Davidson et Barbarin » part d’un point fictif obtenu en prolongeant vers le bas l’exrevêtement de la pyramide et le couloir ascendant, jusqu’à leur intersection. Ce point est daté — 4.000, début de « l’ère adamique ». Ensuite, un pouce pyramidal vaut une année solaire jusqu’au grand degré (+ 1.844), à partir de quoi il est dévalué et ne vaut plus qu’un mois lunaire, car, disent les auteurs, à partir de 1.844, les événements se précipitent... Le fond de la chambre du roi correspond alors à l’an 1953 et l’on apprend par ailleurs que le sommet du grand degré (2 août 1909) représente le jour où le tsar Nicolas II passe la grande revue navale de Cowes avec le roi d’Angleterre Edouard VII, tandis que l’entrée du premier passage bas (nuit du 4 au 5 août 1914) représente l’expiration de l’ultimatum de l’Angleterre à l’Allemagne ! En poursuivant ce survol, on apprend qu’un certain Bruck a trouvé une concordance entre la pyramide de Chéops et une « période quinquaséculaire » de 516 ans qui équivaudrait à la durée de demi-vie d’un « peuplechef » ! ? ! Ne riez pas, lecteur, ceci est affligeant. Les hypothèses les plus plausibles quant à la signification des couloirs et des chambres de la Grande Pyramide sont finalement celles de Marsham Adams et de Mme Blavatsky. Le plan intérieur du monument serait une illustration du « Livre des morts » égyptien : le couloir descendant et la chambre souterraine symboliseraient la chute de l’humanité vers l’ignorance et le mal ; mais le couloir ascendant serait une issue possible vers la lumière, couronnée par la grande galerie ; le grand degré symboliserait la fin de l’ascension spirituelle, avec stagnation et retour au chaos (marche courbée dans les couloirs bas). La pyramide serait alors un temple initiatique où l’on célébrait les mystères, avec la chambre du roi comme Saint des Saints où, peut-être, on initiait la famille royale. Le « sarcophage vide » serait-il alors une sorte de baptistère. Si l’extérieur de la pyramide est consacré à la science, l’intérieur aurait-il une

portée philosophique ? On respire, et on retrouve la raison… Le lecteur me pardonnera d’avoir terminé cet article par une incursion dans l’absurde. Le but de ces quelques pages était de mettre en évidence le fait que la pyramide dite de Chéops contient en elle-même suffisamment d’énigmes vraies et indubitables sans qu’il faille en rajouter encore. Certains pyramidologistes se sont égarés à partir de données valables. D’autres ont déliré dans les fumigations de l’occulte. Quant à la science officielle, si elle accepte notre opinion dans ses grandes lignes, elle refuse pourtant de s’extasier : pour elle, il n’est pas anormal qu’un peuple égyptien peu nombreux et aux moyens scientifiques et techniques limités, ait construit en peu de temps un colosse bourré de données esthétiques, géométriques, astronomiques, géodésiques et philosophiques. Nous nous permettons, dans une première démarche, de remettre cette attitude en question. Mais il faudra revenir un jour sur les problèmes de la véritable origine et des procédés de construction de cet extraordinaire monument. JACQUES VICTOOR.

BIBLIOGRAPHIE
● Les uns... J.P. Lauer, « Le problème des pyramides d’Egypte », (Payot, 1948). F. lhek, « La pyramide de Chéops a-t-elle livré son secret ?» (CELF, 1951). J. Vercoutter, « L’Egypte ancienne », (Coll. « Que sais-je ? », 1968). M.C. Touchard, « Les pyramides et leurs mystères», (Planète-Histoire 1966 et Marabout n° 355). « L’archéologie mystérieuse » (Coll. Bibliothèque de l’Irrationnel, Ed. Denoël, 1972). P. Poésson, « Le testament de Noé », (Coll. Enigmes de l’Univers, Laffont, 1972). ● ... et les autres C. Lagrange, « La Concordance », (Paris, 1893). « La mathématique de l’histoire», (Paris, 1900). Abbé Th. Moreux, « La science mystérieuse des pharaons », (Doin 1923). P. Brunton, « L’Egypte secrète », (Payot, 1947). H.P. Blavatsky, «La doctrine secrète», (1948). G. Barbarin, « Le secret de la Grande Pyramide », (J’ai Lu, n° 216). « L’énigme du Grand Sphinx » (J’ai Lu n° 229).

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