COMITE DE REDACTION : ivan verheyden, rédacteur en chef jean-claude berck, robert dehon, jacques dieu, guy druart

, patrick ferryn, jacques gossart, jacques victoor AVEC LA COLLABORATION DE : Jacques blanchart, willy brou, professeur marcel holmet, pierre méreaux-tanguy, édith pirson, nicole torchet, albert van hoorenbeeck,alfred weysen MAQUETTE DE GERARD DEUQUET

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Au sommaire
— lettre ouverte à m. erich von däniken, Ivan Verheyden . — notre cahier celtie . . . . . . . . . . . . . — — ingénieurs, philosophes ou magiciens ? les druides, Pierre Méreaux-Tanguy . . . . . . . . — barnemez, une pyramide en bretagne, Jacques Victoor — l’homme américain d’atacama, Albert Van Hoorenbeeck — éparpillement de sphères au costa-rica, Robert Dehon . — tongatabu : irritant vestige en polynésie, Jacques Dieu . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3

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A la recherche De kadath

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« Celtes: voir Gaulois »... « Gaulois: voir Celtes ». Ce jeu de cache-cache, il est loisible de le pratiquer dans les dictionnaires, les livres d’histoire ou les encyclopédies. Il date de Jules César : avant lui, il n’y avait, en nos régions, que « nos ancêtres les Gaulois ». Si cet état de fait peut être propice à l’éclosion des « Astérix », nous le ressentons plutôt comme une conjuration du silence. Aussi avions-nous annoncé depuis longtemps que KADATH désirait « ressortir les Celtes de la trappe de l’Histoire ». Et en cela, nous rejoignions d’ailleurs le vœu de nombre de nos lecteurs, sondage à l’appui. Nous avions, timidement, ouvert une rubrique « Belgique mystérieuse ». Mais, d’une part la parution récente d’un ouvrage intitulé de même — et qui créa pas mal d’ambiguïtés et d’incompréhension à notre égard —, le désir par ailleurs de ne pas nous confiner à un territoire qui ne correspondrait pas à l’entité d’origine — ces deux éléments nous ont incité à élargir la rubrique, en la rebaptisant « Mystérieuse Celtie » (ce mot étant de racine grecque, comme Gaule vient du romain). Et c’est pourquoi la croix celtique figure en couverture. Un mot aussi au sujet de notre sondage. Que ceux qui n’y ont pas encore répondu ne tardent plus, et si certains l’ont malencontreusement égaré, qu’ils n’hésitent pas à nous en demander. Mais nous préparons d’ores et déjà un long éditorial qui reprendra, en y répondant, les questions majeures que nous avons rencontrées, tant au cours des débats qui accompagnèrent nos conférences, que dans les réponses de nos lecteurs. Cette suite à notre éditorial-programme des débuts apportera déjà certaines rectifications de tir, proposera des conclusions provisoires, et ouvrira de nouvelles perspectives. Disons déjà que la majorité de nos lecteurs sont désireux d’avoir l’avis de KADATH, tant sur les livres récents de certaines collections « spécialisées », que sur les grandes énigmes « classiques » de l’archéologie, qui sont compilées un peu partout. Nous mettons tout en œuvre pour répondre à ce souhait, et le résultat apparaîtra dès le prochain numéro. Mais pour cela, il faut de la place ! Certains voudraient un KADATH plus volumineux, quitte à y mettre le prix. Malheureusement, dans le contexte économique actuel, cela tiendrait de la gageure. Pourtant, la solution, toute simple, existe, et elle ne dépend pas de nous. Si chacun de vous s’abonne et incite un autre à le faire, — si, ayant prêté votre KADATH à un ami, vous lui suggérez de s’abonner ... — alors nous pourrons, sans problème, augmenter le nombre de pages sans préjudice pour quiconque. Songez-y : la réponse dépend de chacun de vous ... Revenons enfin au numéro que vous tenez en main. On peut y retrouver une orientation mégalithique involontaire. Mais cet éclairage, nous l’avons voulu le plus diversifié possible. Des Druides aux Polynésiens, en passant par les Amérindiens, nous avons mis plus particulièrement l’accent sur des formes de pensée différentes. Nous espérons que c’est ainsi que le lecteur comprendra notre démarche.

KADATH.

Jusques à quand la « culture populaire » et les livres d’école persisteront-ils à nous distiller ce pompiérisme pseudo-celtique ?

Lettre ouverte à M. Erich von Däniken
Monsieur, J’ai pu, comme des millions de téléspectateurs, suivre à la 2e chaîne de l’ORTF, le film tiré de votre ouvrage, et intitulé : « Erinnerungen an die Zukunft ». J’avais déjà eu l’occasion de le voir dans une salle de cinéma en Allemagne, et ainsi en apprécier les qualités. Pour les spectateurs du petit écran, ce fut une révélation. Ils pouvaient y voir les « gros morceaux» de la primhistoire, filmés en de remarquables couleurs. (L’équipe de KADATH vous prie d’ailleurs de féliciter, de sa part, le Dr. Harald Reindl, qui en signa la réalisation.) Le public, donc, apprenait par la même occasion que c’était là le titre réel de votre livre, paru seulement en 1968, et que cela signifiait « Souvenirs du futur ». Ce terme m’a fait sourire, me rappelant étrangement le « ressac du futur », cher à Pauwels et Bergier. Plus loin, vous évoquez d’ailleurs souvent le « futur antérieur », — en fait une des grandes subdivisions du Matin des Magicens. Vos lecteurs étaient dès lors en droit de se demander pourquoi on avait cru bon de traduire cela par « Présence des extraterrestres» ? Allez savoir... En anglais, on l’avait bien baptisé « Chariots of the gods » ! Alors... Dans le film, les photos de la NASA étaient judicieusement enchaînées avec celles de ruines jonchant les cinq continents. Le conditionnement extraterrestre était remarquablement monté, et je n’insisterai pas làdessus. Mais le film se terminait sur un vue grandiose des pistes de Nazca — et sur une escroquerie de taille. On s’imaginait à bord d’un avion perdant de l’altitude, et qui allait, immanquablement, atterrir sur les pistes. Et ce fut le « happy end »... Puis l’avion — le vrai — s’empressa de reprendre de l’altitude. Cela, les spectateurs devaient l’ignorer. Et pourtant, pour qui connaît la configuration du terrain à Nazca, si le pilote avait fait mine d’atterrir, son appareil n’aurait pu que capoter. Il n’y a là que rocailles et cailloux, et il en fut ainsi de tout temps. Car la forme des dessins et des « pistes » n’a pu être obtenue qu’en déplaçant les cailloux sombres de la surface, afin de dégager ainsi le sol plus clair mais non moins chaotique. Qu’à cela ne tienne, l’escroquerie en valait la peine, me direz-vous, puisque l’effet fut saisissant. Certes, et c’est d’ailleurs la question que je me suis posée tout au long de cette petite enquête : votre but, d’un ouvrage à l’autre, n’est-il pas précisément d’obtenir cet « effet saisissant», sans pour autant essayer de convaincre raisonnablement, mais bien plutôt en conditionnant le lecteur à recevoir un message ? De tels personnages, on en connaît des masses, et ils n’ont guère place dans KADATH. Mais il se trouve que vous venez de publier un troisième livre — qui se vend bien d’ailleurs —, et je tiens à mettre mes lecteurs en garde, au cas où nous serions bientôt gratifiés d’une version française. Neuf millions d’exemplaires dans le monde, en trente-deux langues (dont le chinois, l’hébreu et le bengali), voilà une bien belle performance ! C’est même un peu anormal. Et c’est pourquoi « l’escroquerie von Däniken » a eu la couverture du Spiegel.

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Croyez bien, Monsieur, qu’il est un certain nombre de choses que je n’attaque pas ici. D’abord, et avant tout, il ne s’agit pas d’une question de personne. J’ai déjà eu l’occasion de dire que KADATH est ouvert à tout quiconque a quelque chose à dire. Ensuite, à travers votre cas, ce n’est pas non plus l’hypothèse extraterrestre qui est visée : nos lecteurs savent très bien qu’elle figure parmi les diverses solutions que nous envisageons sur, le mystère des origines. Non, dans votre cas, c’est parce qu’il s’agit de fraude caractérisée que je me suis décidé à vous écrire, et que je désire ne plus avoir à donner notre avis sur vous. Mais d’abord, qu’avez-vous de neuf à proposer? Pratiquement rien. Tout ce qu’on lit dans vos livres est un ramassis de généralités, à partir des grandes énigmes de l’archéologie, et dont la plupart des gens ont entendu parler bien avant vous. N’oublions quand même pas l’ordre chronologique : 1961. « Le matin des magiciens », de Pauwels et Bergier. 1963. « Histoire inconnue des hommes », de Robert Charroux. 1964. « Terre énigmatique », de Peter Kolosimo. 1968. Votre « Présence des extraterrestres ». Lorsque parait ce livre, les autres auteurs sont déjà loin devant. De ce fait, vous enfoncez des portes largement ouvertes. « Déjà un grand nombre de savants

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de l’Est et de l’Ouest tiennent compte dans leurs raisonnements de l’idée que j’avance », dites-vous. Voilà bien le procédé : vous agenouillez vos précurseurs devant la soi-disant originalité de « vos » idées, alors qu’elles datent de dix ans. Votre premier livre, on nous l’a publié en français sans la moindre illustration. C’est dire combien vous attachez peu d’importance au document iconographique. Dans le second ouvrage (« Retour aux étoiles », 1969), les seules photos valables ne sont pas de vous. Les « photos de l’auteur » sont de qualité médiocre, voire même indéchiffrables, et disposées sans le moindre à-propos. J’ai souri devant le « gros plan d’un trou » (sic) à Cajamarquilla. « il faut un certain courage pour écrire un tel livre, il n’en faut pas moins pour le lire », affirme la présentation. Et comment ! Il faut en effet bien se tenir lorsqu’on apprend, par exemple, que la vie apparut sur terre il y a un million et demi d’années, que le bloc de Baalbeck pèse (bien sûr) deux mille tonnes, que la lampe d’Aladin était en fait un poste de télévision (premier livre) ou une machine à matérialiser (deuxième livre), et le « Sésame, ouvre-toi » d’Ali-Baba, rien d’autre qu’une cellule photo-électrique ; que l’arche d’alliance de Moïse était un walkie-talkie destiné à rester en contact avec le vaisseau-mère ; que l’âge élevé des patriarches tient à ce qu’ils étaient maintenus en hibernation artificielle. Votre équation de la relativité einsteinienne est, soit dit en passant, erronée. Par ailleurs, vous vous demandez « comment les auteurs de la Kabbale savaient que les créatures des sept (?) autres planètes avaient un aspect différent de celui des citoyens de la terre» ? Car nous, bien sûr, nous l’avons appris récemment ! Et votre proposition ineffable de planter des pommes de terre sur les côtés d’un triangle équilatéral de mille kilomètres de côté, afin d’attirer l’attention des extra-terrestres… Mais excusez-moi, j’ironise, et je veux bien voir avec vous ce que vous avez à proposer. Votre problème semble résider en une seule question : « Quand, et à la suite de quoi, nos ancêtres sont-ils devenus intelligents ? » L’évolution vous paraît trop lente. Alors, tant pis, les extraterrestres ! Conscience, mémoire, intelligence, artisanat et techniques, les anthropiens l’auraient acquis par mutation provoquée. D’ailleurs (je cite en m’efforçant de ne pas rire), « il existe des formes d’alambic à proximité de figures représentant l’homme primitif. Des intelligences étrangères auraient-elles utilisé la moelle d’Adam _ comme culture cellulaire pour y faire croître le germe ? Tout désignait la côte, assez facilement accessible ». Eh oui ! D’ailleurs, pour confirmer votre théorie, il faudrait, ditesvous, pouvoir trouver des représentations d’une créature féminine sur les parois des cavernes et sur les os de l’âge de pierre. Et, effectivement, ce sont, selon vous, les Vénus du paléolithique supérieur. Autrement dit, avant cette époque, il n’existait pas de femme — du moins douée d’intelligence — sur cette terre, ou alors les hommes se reproduisaient entre eux... Et le péché originel, c’est « le vieil Adam », celui qui, pauvre crétin, continue à s’accoupler avec les simiens ! Où allons-nous ?... Mais c’est limpide : nous nous ruons, tête baissée, dans la fumeuse théosophie de Madame Blavatsky, poussée jusqu’à l’indigestion ! En n’y prenant garde, on aurait même, à la lecture, l’impression que tout cela tient bien debout car, au fur et à mesure du raisonnement, vous introduisez des

notions archi-connues, tels les monstres, le péché originel, le déluge, mais dans la plus grande confusion mentale, et sans autre lien que celui que vous leur confiez dans l’arbitraire le plus absolu. Et dès lors, tout nous est, bien sûr, venu des extraterrestres. J’admets que magie et rites peuvent être le souvenir déformé d’une quelconque technique perdue (l’idée n’est pas de vous d’ailleurs). Mais pourquoi celle-ci doit-elle à tout prix avoir germé d’une semence extraterrestre? Si les Mayas arrachent le coeur de leurs sacrifiés encore vivants, c’est, dites-vous, pour imiter la technique opératoire des dieux extraterrestres. Pourquoi, bon sang ? Si, selon vous, la sphère est la forme idéale pour un engin cosmique, il vous est aisé d’en trouver un peu partout sur terre. Vous en énumérez un bon nombre, auréolées de rayons : mais le symbole solaire, cela n’évoque-t-il rien pour vous ? Même la découverte que pour tremper l’acier, il suffit de le plonger dans le corps d’un homme, même cela ne peut résulter, selon vous, de l’expérience : seuls des extraterrestres peuvent avoir enseigné cela à nos ancêtres ! ? ! Je terminerai en citant ce que vous proposez comme « solution » pour résoudre ces énigmes : « Que l’archéologie ait recours aux services des laboratoires modernes ; que l’archéologue examine les hauts-lieux des civilisations disparues en appelant à la rescousse les techniques d’investigation les plus perfectionnées ; que les champions de la vérité mettent en doute les vérités reçues...» Après seconde lecture, cet aphorisme ne veut strictement rien dire du tout ! Par contre, avez-vous remarqué que le reproche que vous adressez à l’archéologie peut, déjà, s’appliquer à votre propre méthode ? (si méthode il y a) : « Les éléments disparates qui donnent lieu à la mosaïque ont été disposés en fonction d’un modèle préexistant fourni précisément par ces schémas de pensée ». Après cette présentation (qui était plutôt destinée à mes lecteurs), j’en viens aux faits. Une seule solution pour vous, si vous désirez apporter quelque chose de neuf (ce dont vous n’êtes pas capable) : la fraude. Vous en aviez acquis l’expérience, faut-il le dire ? Encore apprenti-cuisinier au Schweizerhof à Berne, vous détourniez 12.000 francs suisses pour aller voir l’Egypte. Seize mois de prison vous attendaient à votre retour. Après quoi, d’autres places de cuisinier vous permettaient « d’emprunter» 74.000 FS cette fois, afin de retourner en Egypte et de voir l’Amérique. Votre palmarès se termina par trois ans et demi de prison à la maison d’arrêt de Waldheim. Motif : faux et usage de faux, recel de documents, abus de confiance, 500.000 FS de dettes. Il ne vous restait plus qu’à rédiger votre message, que vous aviez déjà chuchoté à tous les clients des restaurants que vous hantiez. Vos sources (et donc vos références) : Stern, Spiegel, Süddeutscher Zeitung. Si l’homme de la rue n’assimile pas toujours correctement les journaux, vous en avez franchement fait une indigestion. Ayant repris à votre compte les chromosomesmémoires de Robert Charroux (devenus sous votre plume les « molécules-mémoires »), vous affirmez également que toute l’histoire (extra-terrestre) de l’humanité commence à Tiahuanaco. Vous y êtes allé, c’est exact. Pour consulter les archéologues ? Que non ! Le pauvre Carlos Ponce Sangines, archéologue attitré de Tiahuanaco — une des statues porte même son nom — vous a vu arriver un jour en taxi. Vous êtes resté dix minutes, le temps de lui

emprunter son mètre-ruban pour mesurer quelque chose, puis vous êtes reparti sans plus lui adresser la parole. Toujours est-il que cela nous a valu quelques affreuses « photos de l’auteur ». Il faut croire — si vous me permettez ce jeu de mots involontaire — que les Andes vous hantent. Il est vrai qu’elles recèlent pas mal d’énigmes, les précédents numéros de KADATH en témoignent. Mais nous parlions de vrais mystères. Ceux-là vous n’êtes pas capable de les aborder. Alors, vous en fabriquez de toutes pièces. Témoin la série des photos ci-contre que nous a transmises le Professeur Marcel Homet, lequel, comme tout un chacun, fut victime de vos fraudes. L’on y voit une série de vues d’un temple solaire à Samaïpata en Bolivie : la partie supérieure dudit temple montre trois serpents de 74 anneaux chacun, le tout mesurant 27 mètres de long. Au vu de l’ensemble des photos, cela paraît clair. Mais, en y regardant de plus près, on constate dans le coin supérieur droit qu’une photo a été arrachée. C’est celle qui est reproduite ci-dessous. Vous l’avez publiée, seule, comme étant l’une de vos découvertes, et en expliquant qu’il s’agit là d’une longue route maçonnée où pouvaient rouler des voitures ! A noter que cette photo se trouve dans toutes les éditions internationales de votre livre, sauf en français et en allemand, par crainte que Marcel Homet ne s’en aperçoive. Malheureusement pour vous, il a eu en mains l’édition italienne... et nous savons — j’ai les chiffres devant moi — que vous avez offert à son avocat une somme rondelette pour que celui-ci ne conteste pas. Mais le Professeur Homet se plaît à dire « ich bin ein Wolf », et vous voilà avec un procès sur les bras. Un de plus.

Poursuivant notre « tour des Andes », voici le chandelier de la baie de Pisco. « Nous poussions devant nous des sacs de plastique renfermant nos instruments de mesures et appareils photographiques. Quand nous avons atteint les premiers rochers, nous avons enlevé nos vêtements trempés et nous avons péniblement traversé le désert de sable jusqu’à la paroi rocheuse. Malheureusement, les dieux bons n’accordent aucune force surhumaine aux idéalistes très curieux. Après plusieurs heures d’un travail acharné, nous dûmes convenir qu’il était au-dessus de nos forces de débarrasser la couche de sable durci, ne fût-ce qu’un fragment d’une branche. Quoi qu’il en soit, quelques mesures et quelques observations précises nous récompensèrent de nos peines : chacune des branches du trident mesure jusqu’à 3,80 m de large. Elles se composent de blocs phosphorescents d’une blancheur éclatante, aussi durs que du granit...» On s’y croirait ! En réalité, vous n’avez jamais rien fait de plus que de passer au large, comme en témoigne l’unique « photo de l’auteur » qui accompagne le texte, et sur laquelle on ne réussit même pas à distinguer le chandelier des Andes. Un conseil : « empruntez » les photos de Robert Charroux, car il y est allé, lui ! Et, photos à l’appui, il nous montre que les traces de pas s’inscrivent dans ces « blocs aussi durs que du granit », Tout cela ne vous empêchera pas de vous extasier devant le fait que le trident soit orienté vers le ciel, preuve évidente — selon vous — qu’il s’agissait d’un signal pour des engins aériens. Comment, je vous prie, un dessin en hauteur gravé sur le flanc d’une montagne, peut-il être orienté autrement que de bas en haut, c’est-à-dire vers le ciel ? Qu’à cela ne tienne, vous enchaînez avec Nazca: quatre photos, en réalité empruntées au livre de Maria Reiche (nous avons l’ouvrage), dont vous donnez un résumé laissant croire que, là aussi, vous étiez présent.

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Mais il vous manquait votre Garcia Beltran, cet ineffable fondateur de la « Religion du Soleil Inca », et qui aurait hérité d’un « manuscrit secret » révélant que des êtres humains très évolués débarquèrent à Tiahuanaco, « à l’ère des tapirs géants ». Robert Charroux en est convaincu. Il vous fallait quelqu’un du même acabit pour lancer votre troisième tome, le « von Däniken d’or » (comme l’affirme la publicité) et qui s’intitule « Aussaat und Kosmos », la Semence et le Cosmos. Tout un programme ! Et mon but est de d’ores et déjà mettre le lecteur en garde, car l’ouvrage a déjà été traduit en quelques langues sous le titre « L’or des dieux ». Il était une fois un certain Juan Moricz, « chercheur hongrois », qui émigra en Amérique du Sud. Basant ses recherches sur la mythologie, il se convainquit bien vite de ce que les Andes sont truffées de tunnels sur des centaines de kilomètres, reliant Cuzco à la Bolivie et le Pérou à l’Equateur. Ce dernier serait d’ailleurs le centre culturel du monde, et la languemère de l’Amérique était le magyar... Juan Moricz a découvert des entrées à ces souterrains, lesquels existent effectivement, mais sont dus la plupart à l’érosion des ruisseaux. Poussant plus loin ses investigations, il découvrit une salle de 80 m de haut (dit-il), remplie d’objets sculptés et contenant une gigantesque bibliothèque de plaques métalliques. Selon son guide, tout cela est de culture atlante. Moricz a tout vu, mais malheureusement n’a rien pu ramener. C’eût été pour lui la mort, rançon à payer aux êtres supérieurs qui l’ont guidé jusque là. Avec eux, on est condamné à terminer ses jours dans les souterrains... mais ils ont fait une exception pour Juan Moricz. Tant la Direction Nationale de Géologie que le Département d’Archéologie de l’Université de Quito n’ont jamais rien trouvé de semblable, et le musée a proposé à Moricz de lui offrir une salle entière pour contenir ses trouvailles. Seulement, lui, pour sa part, exige 50.000 dollars cash, puis 1.000 dollars par jour, pour guider une expédition jusque là. Pas si bête... En mars 1972, vous déjeuniez avec Juan Moricz à l’Hôtel Atahualpa de Guayaquil. Il vous proposa une expédition. Mais elle nécessitait au moins quinze jours et vous n’aviez qu’une semaine devant vous. Qu’à cela ne tienne, il vous conduisit à l’une des entrées latérales, complètement effondrée, non loin de Cuenca: Et là, après un séjour de six heures environ, vous saviez tout sur les souterrains et la « bibliotheca metalica ». Tout au long de douze pages, vous racontez à vos lecteurs abusés, votre expédition depuis cette entrée mystérieuse près du fleuve Santiago, jusqu’au versant est de la Cordillère des Andes. Parcourant ces tunnels, « un grand sentiment de bonheur » vous envahit. Vous découvriez devant vous tout un zoo d’animaux en or : sauriens, éléphants, chameaux, ours, singes. Dans une « salle sans nom » de 240 mètres, grande comme trois terrains de football, vous vous retrouviez devant une table avec sept chaises et... « La Bibliothèque » : des milliers de minces plaques faites en métal (vous en donnez les mesures) « afin de pouvoir encore être lues durant toute l’éternité ». Là, les visiteurs venus d’autres étoiles (bien sûr) ont laissé, il y a de nombreux millénaires, le « plan cosmique », le véritable message de la création à l’usage des hommes de l’âge de l’espace. Là, se trouve la clé tant attendue de l’éclosion de l’intelligence. Et avec elle, vous allez, vous, Erich von

Däniken, mettre l’ordre du monde sens dessusdessous. « Les mille et une nuits de l’astronautique »... Quatre mois après la parution du livre, vous vous trouviez à Innsbruck face à deux journalistes du Spiegel. Vous leur avouiez n’avoir jamais mis les pieds dans ces souterrains, mais que néanmoins vous demeuriez convaincu de votre description, grâce à vos dons parapsychologiques. Poursuivant leur enquête, ils apprirent de Juan Moricz que les photos que vous publiez sont fausses, et que ce que vous présentez comme de l’or n’est que de la tôle. Et le même Juan Moricz vous intente un procès dans l’espoir d’obtenir des droits d’auteur sur le livre. Pour conclure, et plutôt à usage de mes lecteurs, il me faut maintenant chercher une explication. Robert Charroux fait à peine 58.000 exemplaires en Allemagne et Peter Kolosimo 28.000. Or, votre dernier livre a été tiré, dès le départ, à 100.000 exemplaires et, en mars 1973, atteignait déjà les 300.000. Pourquoi? Pourquoi après une émission de la TV américaine, at-on vendu 350.000 exemplaires de « Chariots of the Gods » en vingt-quatre heures ? Les journalistes du Spiegel ont cherché — en vain — une réponse. Votre premier ouvrage — « Présence des extraterrestres » — était un manuscrit plutôt émotionnel, qu’un scénariste assez connu à Munich, Wilhelm Uterman, remania complètement afin de le rendre lisible. C’est probablement lui qui apporta certaines idées originales dont je ne vous crois pas capable et pour lesquelles je me permets de le féliciter ici. Ainsi, par exemple, si notre civilisation était anéantie par un conflit atomique, les archéologues pourraient retrouver plus tard des débris de la Statue de la Liberté à New York, et en conclure qu’il s’agissait d’une déesse du feu (à cause du flambeau) ou du soleil (à cause des rayons qui entourent la tête). Bref, toujours est-il que cet ouvrage parut en mars 1968, sans beaucoup de publicité, eut un succès immédiat en Suisse et créa des retombées en Allemagne. Les analystes du Spiegel s’interrogent. Crise de la bourgeoisie décadente ? Pourquoi alors un tel succès dans les pays de l’Est et en Chine? Crise religieuse? Il est clair qu’il ne s’agit pas pour vous de démontrer, mais uniquement de convaincre de ce qu’il faut croire. Affinité d’une communauté paranoïde pour un paranoïaque ? On connaît le goût des Germains pour la psychanalyse. Gardons-nous en. Mais convenons-en, l’engouement tient certainement à vous pour 50 %. Etes-vous un pâle plagiaire de la science-fiction ? Un simple charlatan ? Ou (selon le mot d’un géologue) l’humoriste le plus génial que la littérature allemande ait connu depuis cent ans ? Je me suis amusé à traduire l’interview que vous accordiez au Spiegel. Pour un homme lucide, c’est plutôt inquiétant. Car elle relève incontestablement de la paranoïa : persécuté jusqu’au délire par une idée fixe. Et la Biblioteca Metalica est bien le point de fixation de votre croyance, le sein maternel dans lequel vous pouvez toujours vous réfugier, les catacombes dans lesquelles personne ne peut vous suivre (ce sont vos propres paroles). Comment « cela » vous est-il arrivé ? Là, les enquêteurs du Spiegel n’ont eu aucune peine à remonter la filière, votre passé étant plutôt chargé. En février 1944 (vous aviez 18 ans), vous assistiez à l’atterrissage forcé d’un bombardier américain ; de l’engin sortirent huit hommes qui passèrent devant vous sans broncher, « comme des êtres venus d’un autre monde ». Au prin-

Un entretien édifiant…
DER SPIEGEL: M. von Däniken, comment en êtes-vous arrivé à vos révélations sur les astronautes ? VON DÄNIKEN : En tout cas, la fantaisie a quelque chose à y voir. S. Cela a-t-il un rapport avec votre prémonition personnelle, que vous appelez ESP ? Qu’est-ce en fait que l’ESP ? VD. Ce sigle vient de l’américain, ce sont les abréviations de « perception extrasensorielle». Mais c’est pour ainsi dire accessible à mon intimité vitale. C’est quelque chose dont je ne puis parler. S. Mais les facultés psi (NDLR : version française de ESP) appartiennent à votre fantaisie, que vous estimez être un élément productif ? VD. Oui. S. Pouvez-vous situer votre première expérience de facultés psi ? VD. Il y a à peu près dix-huit ans de cela. S. Vous étiez alors à l’internat ? VD. Exact. S. Et cette première expérience vous a apporté la conviction que des astronautes venus d’autres étoiles... VD. ... à mon avis : d’autres galaxies ou d’autres systèmes solaires... S. ... ainsi cette expérience de jeunesse à Fribourg fut le point de départ de cette connaissance ? VD. Exactement. S. Cette expérience psi a-t-elle depuis lors créé en vous la conviction que des astronautes étrangers ont débarqué sur la terre ? VD. Au début, je n’en étais pas sûr. C’était en effet très inhabituel, ce que je venais de vivre là. Mais je vous en prie, je ne puis en parler. S. Mais vous-même avez écrit à ce sujet… VD. Econ Verlag, mon éditeur, a révélé des extraits de mon journal, que j’ai rédigé en prison à Vienne. Il y avait là-dedans quelque chose sur les facultés psi, oui, et aussi le fait que je connais la façon dont je mourrai. S. Et aussi quand ? VD. Non, pas cela. Mais ce serait également possible. Seulement, je préfère que non. D’ailleurs, longtemps avant la publication de mon premier livre, je savais qu’il aurait un grand succès. Par exemple, j’ai prédit quel tirage il atteindrait. S. Les facultés psi sont-elles aussi une fraction essentielle de vos connaissances ? VD. Une fraction qui m’a amené à la conviction définitive que la terre a reçu la visite d’astronautes extraterrestres. Je le sais. Et je sais que dans un avenir rapproché un fait va intervenir, qui démontrera que j’ai raison. S. Pouvez-vous décrire vos expériences psi avec plus de précision ? VD. On fait un véritable voyage dans le temps. A ce moment-là, je quitte le temps. Je me trouve ainsi à moitié hors du temps, et je vois tout simultanément, le passé, le présent et le futur. Je converse.

temps 1954, vous eûtes, selon vous, la révélation de vos facultés parapsychologiques : au cours d’une vision, votre esprit quitta le temps et vit tout d’un coup, passé, présent et avenir ; il put communiquer avec des gens du passé dotés des mêmes facultés que vous, et c’est là que vous avez appris quand vous devriez rédiger votre prochain livre et comment vous mourrez (mais pas quand). En janvier 1963, vous confiiez à un ami que « lorsque vous seriez vous-même convaincu de votre vision, la mission de votre vie serait de rendre cette vision compréhensible aux autres ». En août 1968, on prépare Apollo VIII : l’homme découvre les premières vues de la Terre et se sent affreusement seul. C’est alors qu’est publié le message d’Erich von Däniken. L’astronautique vous a fait tourner la tête. Le seul but de l’humanité est de reconquérir le cosmos. Vous avez une vue idyllique des voyages spatiaux. On voit le messianisme ; déjà, dans le premier livre : « Si l’univers nous ouvre ses portes, l’humanité connaîtra un avenir meilleur, la paix régnera sur terre et l’homme aura accès aux espaces célestes ». Inutile, je crois, de poursuivre. Il est malheureusement clair que beaucoup relève chez vous de la paranoïa. Il est normal, à ce moment-là que, sachant que vous reproduisez des instruments en tôle, vous soyez convaincu que c’est de l’or. Il est normal aussi que vous croyez avoir visité une salle souterraine, à 100 km de l’entrée, sans vous rendre compte pour autant que vous auriez dû faire ce même trajet en sens inverse. Cette conviction profonde, qui est l’assise de votre entreprise, vous blinde contre le doute ou l’hilarité. Hilarité qui s’est emparée de certains critiques, lesquels ont comparé vos théories au célèbre fromage troué de votre pays natal. A quand le gourou Maharaj-Däniken apportant la vérité aux hommes... ou le message des extra planétaires de Baavi ? Car, en quelques années, vous avez brûlé les étapes qui vous rapprochent du coup de bambou. A la manière du délire organisé de ce cher Eugenio Siragusa lequel a, lui, rencontré les extraterrestres. Il a rendez-vous avec eux tous les mois, sur les pentes de l’Etna. Vous pourriez organiser une tournée italo-germanique (cela s’est déjà vu dans le passé) afin de nous tenir au courant de ce qu’on dit de nous là-haut. Et si quelqu’un, dans l’assemblée, fait mine de faire une objection, agissez comme Siragusa : envoyez-lui une malédiction ou menacez-le de la comète. Il en sera tout retourné ! Votre prochain livre est top-secret, dites-vous : « Mais je puis vous dire que cette fois-ci, je possède les faits pour aborder le problème sous un angle entièrement différent ». Cela promet ! En tout cas, comme l’a fait remarquer un rédacteur de Newsweek, vous avez d’ores et déjà trouvé de l’or. Comme cela ne m’intéresse guère, je vous prie donc de ne pas me tenir au courant de vos élucubrations, et je vous présente, Monsieur, etc. (s) Ivan Verheyden

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(Je renvoie le lecteur désireux de vérifier mes dires, aux hebdomadaires suivants : Der Spiegel du 19 mars 1973, Newsweek du 8 octobre 1973, et TV Panorama du 22 février 1972. A noter qu’il existe une étrange conjuration qui veille à ce que le moins possible de ce que je viens d’écrire soit diffusé en langue française).

Mysterieuse

celtie

INGENIEURS, PHILOSOPHES OU MAGICIENS ? LES DRUIDES
Pierre Méreaux - Tanguy
« Ecoute-moi, petit marcassin, Si tu ne sais pas, toi, moi je sais.»

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Si l’on en croit le dictionnaire, les Druides seraient « d’anciens prêtres gaulois et bretons... qui attachaient, entre autres, de mystérieuses vertus au gui, cueilli chaque année en cérémonie avec une faucille d’or. » Image d’Epinal largement popularisée par nos manuels d’histoire et diffusée encore de nos jours par les albums d’Astérix, les Druides semblent faire partie d’un folklore un peu ridicule, mais nimbé d’une certaine apparence de mystère et de magie. Ils nous sont surtout connus par certains auteurs grecs et latins, tels que César, Strabon, Diodore, Posidonius, Marcellin et Timagène, mais les récits et descriptions de ceux-ci sont souvent peu objectifs et empreints de la supériorité méditerranéenne sur les peuples dits barbares. La plupart des historiens conventionnels s’accordent à reconnaître que les Druides ont été importés en Europe occidentale par les Celtes, lors de leurs invasions, tout en faisant remarquer le silence des textes au sujet de leur présence au Pays de Galles (dont les druides actuels ne sont qu’une reconstitution archéologique), en Espagne, en Italie, en Aquitaine, dans la Narbonnaise, la vallée du Danube et certaines régions voisines du Rhin, contrées ayant pourtant toutes été occupées par lesdits Celtes. César nous affirme, d’autre part, que le druidisme était originaire de GrandeBretagne et que les Druides de Gaule et d’Irlande allaient y compléter leur instruction. De plus, toutes les traditions et légendes populaires, irlandaises ou bretonnes, sans exception, ont toujours rattaché ceux-ci aux monuments mégalithiques, lesquels, comme on le sait, ont été construits bien avant l’arrivée des Celtes.

Enfin, en Irlande même, de nombreux textes nous parlent des Druides et des Bardes et relatent une tradition antérieure à l’arrivée des Celtes, textes réunis dans une compilation du XI e siècle, le « Leabhar na Gabhala » ou « Livre des Conquêtes ». Ce livre, qui nous retrace le mythe des origines irlandaises, rapporte le récit de cinq invasions de peuples étrangers d’essence divine. Les épisodes de ces invasions se situent à des dates bien déterminées, qui sont devenues celles des quatre grandes fêtes de l’année irlandaise, et dont certaines, par-delà l’occupation celtique et romaine et en dépit de toute christianisation, persistent jusqu’à notre époque dans toute l’Europe : ― le 1er novembre - fête de Samhain (« repos de l’été »), consacrée à la mémoire des héros et des défunts et pendant laquelle certains vivants privilégiés avaient le droit de pénétrer dans le royaume des morts. ― le 1er février - fête d’Oimelc (« lait de brebis »), époque où le lait vient aux brebis, appelée encore fête d’lmbolg (« fête lustrale ») destinée à se purifier des souillures de l’hiver. Lors de la christianisation, ce jour fut dédié à sainte Brigide (et non Brigitte), sainte nationale d’Irlande. ― le 1er mai - fête de Beltain (« feu de Bel ou Belen »), jour des grandes solennités de printemps. ― le 1er août - fête de Lugnasad (« mariage du dieu Lug »). Dans la mythologie irlandaise, Brigide, déesse de la poésie, de la métallurgie et de la médecine, était fille de Dagda, le « Dieu bon », dont les symboles étaient la harpe et le chaudron d’abon-

dance que nous retrouvons tels quels chez les Druides. Les auteurs celtisants, d’Arbois de Jubainville, Hubert, Squire, Czarnowski, etc., admettent tous que les Celtes doivent beaucoup à leurs prédécesseurs, mais reconnaissent ignorer ce qu’ils leur ont réellement emprunté. D’autres savants, comme John Rhys et Pokorny, par contre, affirment que le druidisme n’était pas celtique et le rattachent aux populations que les Celtes ont trouvé établies à l’ouest de l’Europe, à celles qui ont construit les monuments mégalithiques. Que peuton conclure de tout cela ? Si les Druides euxmêmes sont peut-être d’origine celtique, il semble actuellement peu discutable que toute leur science soit issue de sources bien plus lointaines et incontestablement liée à celle des constructeurs mégalithiques, dont ils sont les successeurs. En un mot, le nom de « Druide» est celtique, mais le druidisme, en tant que philosophie, est certainement beaucoup plus ancien. En irlandais, druide se dit « drui, druad ». Les Anciens ont rapproché ce nom de celui du chêne (« drus », en indo-européen). Pour eux, les Druides étaient des Dryades, des prêtres du chêne (en grec, « druas » = nymphe des bois). D’après des recherches plus récentes, le nom serait issu de deux racines indo-européennes : « dru » (fort) et « uid » (savoir) avec le sens de « très sage ou « très savant », qu’on peut rapprocher du celtique « tro-hid », penseur ou mage. Dans l’actuel Pays de Galles, le nom récent des Druides, « derwydd », a été formé à partir de celui du chêne « derw », et n’a donc aucune valeur d’ancienneté étymologique.

sagesse humaniste du druidisme et je me bornerai à en résumer les principaux éléments. A vrai dire, les Druides sont les adeptes d’une philosophie de la nature originelle, des pierres, des grottes, des monts, des arbres et des sources, doctrine admirable en elle-même et qui ne s’encombre d’aucun décorum artificiel et frelaté. Ils croyaient, non à la métempsychose, mais bien à la réincarnation, c’est-à-dire à la migration des âmes à travers des corps successifs, même animaux ou végétaux, pour arriver, en dernier stade, à la purification absolue. Chaque individu doit donc vivre au moins trois existences consécutives, avoir trois commencements et trois fins, avant d’accéder à la félicité définitive. On retrouve ce symbole dans un dicton populaire : « Chaque Breton revient trois fois sur la terre, une fois brun, une fois blond et une fois roux. » L’homme est composé de trois éléments : — le Korf ou corps physique — le Ene ou corps animique (âme) — le Spered ou corps spirituel (esprit) La mort entraîne la dissociation de ces trois éléments ; le premier retourne à la matière terrestre, le second se dissout dans le cosmos et le troisième se réincarne. Après un séjour plus ou moins long dans l’Abred, qui est le cycle nécessaire aux différentes réincarnations successives, l’esprit purifié, ayant racheté ses erreurs et ses fautes, pénètre enfin définitivement dans le Gwened, monde blanc de félicité et de repos. Les Druides enseignaient aussi que le monde aurait une fin et que celle-ci se produirait dans une immense catastrophe, au cours de laquelle l’homme cesserait d’être maître de l’eau et du feu, qui se retourneraient contre lui. Certains indices permettent de supposer qu’ils croyaient à la pluralité des mondes et qu’ils savaient que la terre était sphérique. Polyhistor disait d’eux qu’ils étaient « les plus éclairés des hommes ». Toutes les doctrines et les disciplines druidiques étaient contenues dans « Les Triades », que les néophytes devaient apprendre à réciter scrupuleusement par cœur, sans en changer un seul mot, à l’endroit comme à l’envers.

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Avant toute chose, une mise au point immédiate et formelle : le druidisme ne fut jamais une religion, mais une philosophie, et les Druides n’ont jamais été des prêtres, mais bien des maîtres à penser. Les religions celtiques étaient polythéistes, avec un panthéon d’une bonne douzaine de dieux divers, et leurs prêtres, diseurs de prières tout au plus, portaient le nom de gutuatres. Par contre, le druidisme est monothéiste et, en grands initiés d’une doctrine ésotérique, les Druides enseignaient à leurs disciples l’existence d’un seul dieu inconnaissable, laissant le peuple à l’adoration de ses dieux multiples, lesquels n’étaient peut-être après tout que les aspects différents d’un dieu unique. L’Eglise chrétienne n’a pas fait autre chose, en tolérant, à côté d’un seul dieu trinitaire, le culte de toute une galerie de saints représentant, en fait, un véritable polythéisme inavoué. Il faudrait un volume entier pour détailler la

Philosophie et métaphysique.

Les Triades.
La philosophie druidique nous serait sans doute demeurée totalement inconnue sans « Les Triades », vestiges de l’enseignement oral que les Druides dispensaient à leurs disciples, les « marcassins ». Ces Triades, recopiées tout au début du moyen âge d’après des textes gallois et irlandais, eux-mêmes vraisemblablement issus d’une tradition verbale ininterrompue, comprennent environ vingt mille vers monorimes, groupés par trois dans neuf fois neuf, soit 81 chapitres. Trois principes sont évoqués dans chacun de ces chapi-

tres et chaque Triade commence par le mot « trois ». Elles sont actuellement scindées en deux groupes : les Triades philosophiques et les Triades historiques. Il est plus que probable qu’il existait un troisième groupe de Triades scientifiques, destinées à l’enseignement des sciences appliquées, dont toute trace a été détruite, sans doute à dessein. Mais nous pouvons en retrouver certains éléments de géométrie, d’astronomie, d’agriculture, de métallurgie et peut-être même d’électromagnétisme dans certaines survivances ainsi que dans la disposition, l’implantation et les dessins gravés des monuments mégalithiques britanniques et bretons. Voici la traduction de la première Triade philosophique, suivie de deux autres, qui pourraient servir d’exemples à beaucoup d’entre nous : ● Trois unités sont primordiales Et il ne saurait y avoir qu’une de chacune : Un Dieu, une Vérité, un Point de Liberté. ● Trois choses qui vont en croissant : ● La Lumière, l’Intelligence, la Vie ● Elles prendront le pas sur toute chose. ● Trois caractères primordiaux de l’état d’homme : Amasser la science, l’amour et la force, avant de mourir Car ces trois choses sont les trois Victoires.

Les Bardes, poètes-compositeurs et conteurs du druidisme, s’accompagnaient à la petite harpe et sont les auteurs des poèmes figurant dans les anciens manuscrits gallois et irlandais. Les noms de certains d’entre eux nous sont parvenus : Talliesin, Aneurin, Llywarch Hen et surtout Marzin (Myrddin, en gallois) mieux connu en français sous le nom de l’enchanteur Merlin. Ces Bardes rédigèrent également des textes d’enseignement historique, philosophique et ésotérique et participèrent à la rédaction de toute cette littérature romanesque, poétique et épique, qui retrace l’épopée celtique, où le fantastique est toujours présent derrière la porte et qui suggère le mystère avec une rare présence d’évocation. Ils se distinguaient des Ovates par le port de la robe bleue et leur arbre était le bouleau. Enfin, venaient les Druides proprement dits, en robe blanche, sages des sages, philosophes et devins, juges et arbitres, conservateurs des traditions et corps professoral de la jeunesse. Il fallait, semble-t-il, vingt et une années d’études pour parvenir à ce grade élevé. Ils détenaient des connaissances ésotériques approfondies et étaient les gardiens d’une immense érudition s’étendant de la littérature à l’histoire et de la philosophie à la science. Certains les ont dit héritiers du savoir secret des Atlantes. Peut-être... Ils étaient aussi voyants, dit-on dans les traditions populaires, et puisaient leur pouvoir divinatoire dans l’ingestion de glands. Cicéron, dans son « De divinatione », évoque à ce sujet la figure du célèbre Divitiacos. Mais les talents auguraux des Druides devaient certainement beaucoup plus à leur parfaite connaissance de la nature, des sciences et de la psychologie humaine qu’à une quelconque drogue hallucinogène. Les textes irlandais nous décrivent Mog Ruith (1), « le premier des Druides en Irlande », établissant ses oracles à l’aide d’une roue divinatoire comportant douze rayons. Ce curieux instrument se rencontre encore actuellement en Bretagne, où on en trouve cinq exemplaires suspendus verticalement dans les églises et chapelles de Laniscat, SaintNicolas-du-Pelem, Kerien, Berhet (Côtes-duNord), ainsi qu’à Meilars (Finistère-Sud). Chacune de ces cinq roues comporte douze rayons, garnis de douze ou vingt-quatre clochettes. Une cordelette attachée à la manivelle centrale de la roue permet de faire tourner celle-ci. On les appelle « roue à carillon » ou « roue de fortune ». Certains supposent qu’il s’agit d’un objet sacré, rattaché à un antique culte solaire.

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Comme on le voit, le nombre trois jouissait d’un symbolisme particulier aux yeux des auteurs, symbolisme que l’on retrouve d’ailleurs dans tout l’enseignement druidique, basé sur la « Loi du Ternaire sacré » : Tri-rann er bed man e vez (en breton moderne), ou La tri-partition en ce monde-ci est (traduction littérale), c’est-à-dire : le ternaire est la règle en ce monde-ci. En dehors de son sens littéral, chaque Triade possède une signification ésotérique, connue des seuls initiés : deux éléments en franche opposition (par exemple statique et dynamique), harmonisés par un troisième élément modérateur, et assurant ainsi un parfait équilibre.

Ordres d’initiation.
Le grand public emploie généralement le terme « druide » de façon impropre car, dans le druidisme, la classe des Sages était, en réalité, composée de trois ordres d’initiés distincts : les Ovates, les Bardes et les Druides proprement dits. Ces trois grades se différenciaient par les disciplines dont ils relevaient, tout en possédant une philosophie commune. Les Ovates étaient des praticiens, des initiés opératifs en quelque sorte, se consacrant aux sciences naturelles et appliquées, comme l’agriculture, la géométrie, l’astronomie, la physique, la médecine, etc. Nous en reparlerons plus loin. Ils portaient la robe verte et leur arbre symbolique était l’if.

(1) De l’indo-européen « reth », idée de rouler ; dans les textes latins, il est appelé « Magus Rotarum »

C’est fort possible, mais cela fait furieusement penser aux douze signes du Zodiaque et à un disque presque identique employé encore de nos jours par maint astrologue. Le druide Mog Ruith aurait eu le pouvoir de transformer ses ennemis en rochers, par son « souffle druidique ». On peut rapprocher cela de la légende du pape Saint-Cornély, à Carnac, qui pétrifia les soldats romains lancés à sa poursuite et les métamorphosa en blocs de pierre. Ce serait là, selon le même récit, l’origine des alignements de menhirs de Carnac. Nous reviendrons un jour ou l’autre à cette légende, qui comporte certains détails très curieux et qui est, de toute façon, largement antérieure audit Saint-Cornély, qui ne fut d’ailleurs ni pape, ni saint.

démontre, si cela était encore nécessaire, que le système pythagoricien de « la mystique des Nombres » est presque exclusivement issu du savoir druidique, lui-même basé sur les conceptions astronomiques et géométriques précises enfermées dans les cromlechs et alignements de menhirs bretons et anglais. Rappelons que certains de ceux-ci sont beaucoup plus anciens que les pyramides. Ajoutons enfin que, tout comme les Druides, les adeptes de Pythagore croyaient à la transmigration de l’âme d’un corps à l’autre.

La science druidique.
Clément d’Alexandrie (150-214), prêtre et docteur chrétien, auteur de nombreux ouvrages de théologie, de philosophie et d’apologétique, nous dit, dans ses « Stromates », que Pythagore a emprunté sa doctrine aux Druides. Selon d’autres auteurs grecs et romains, celui-ci aurait séjourné deux fois en Gaule, pour y suivre un enseignement ésotérique. Dans l’état actuel de nos recherches à ce sujet, le parallèle entre la métaphysique mathématique de Pythagore et les monuments mégalithiques devient déjà relativement aisé à établir et

Voici, brièvement résumés, quelques éléments de la symbolique pythagoricienne : ― le nombre cinq est le nombre nuptial, signe d’union, d’harmonie et d’équilibre car il est, d’une part, la somme du premier nombre pair et du premier nombre impair (2 + 3) et, d’autre part, le « milieu » des neuf premiers nombres. Il est encore le symbole de l’homme qui s’inscrit, bras et jambes écartés, dans un pentagone. Il représente aussi les cinq sens. Le pentagone était le signe de reconnaissance des initiés pythagoriciens. ― le Nombre d’Or, ayant pour valeur 1,618 et aux propriétés mathématiques très curieuses basées sur la racine carrée de cinq, était le nombre de la divine proportion. Il se retrouve dans le pentagone et le triangle rectangle de côtés 0,5, 1 et 1,118. ― le carré, avec ses quatre côtés et ses quatre angles droits, considéré par Platon comme étant « absolument beau en soi », représente la perfection divine. Ses quatre angles symbolisent les quatre éléments : la terre, le ciel, l’eau et le feu. ― le triangle rectangle, de côtés 3-4-5, dit « pontaux-ânes » et bien connu de nos écoliers, est la synthèse du symbolisme pythagoricien des nombres 4 et 5, auxquels il faut ajouter le nombre 3, celui du « Ternaire sacré » des Druides. ― l’ascia, nom latin de l’herminette ou aissette, est un outil de charpentier, de tonnelier ou de couvreur, ayant la forme d’un marteau-hache, avec une tète d’un côté et un large tranchant de l’autre, légèrement recourbé vers le manche. Les pythagoriciens la portaient à la ceinture en signe de leur croyance et de leur engagement ; ils y voyaient l’instrument symbolique de la purification salutaire. Sur les vieux tombeaux chrétiens du début de notre ère, il en existe environ mille gravures connues, dont plus de sept cents en Europe occidentale, parmi lesquelles la moitié dans l’ancienne Celtique. Bel exemple de survivance traditionnelle ininterrompue. Signalons qu’en écriture hiéroglyphique égyptienne, le ciseau de charpentier servait à traduire l’idée de la perfection.

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STONEHENGE (Wiltshire, Grande-Bretagne). ― son emplacement est situé exactement à l’endroit où la lune et le soleil font un angle droit, au maximum de leur déclinaison, lors de leurs lever et coucher. Le seul autre lieu au monde où ce phénomène peut être observé se trouve quelque part au voisinage de la NouvelleZélande, dans l’océan Pacifique, c’est-à-dire exactement aux antipodes de Stonehenge. ― le demi-carré parfait, l’angle droit, le triangle rectangle 3-4-5, le Nombre d’Or, le pentagone et le triangle isocèle ayant un angle au sommet de 45° se retrouvent aisément dans le tracé de ce site. Et je ne suis pas loin de penser que le nombre lui-même des cinq grands trilithes a également un rapport étroit avec le reste. (2) ― une ascia est gravée sur un montant de l’un des trilithes. En dehors de Stonehenge, il existe, en GrandeBretagne, plus de deux cents cromlechs en forme d’ove, parfaitement géométriques et dont la conception est basée sur deux triangles de Pythagore accolés, soit par les hypothénuses soit par deux autres côtés. Toutes ces constructions, sans exception, sont orientées astronomiquement. Ceci a été démontré à suffisance par le Professeur Alexander Thom, spécialiste des mégalithes britanniques.

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― et enfin, disons un mot des dodécaèdres en bronze, ajourés et bouletés, dont on a retrouvé une douzaine d’exemplaires dans l’ancien monde celtique, d’un poids variant de 35 à 1100 grammes. Ce solide géométrique, composé de douze faces pentagonales et aux sommets protégés par de petites boules, probablement utilisé par les Druides dans leur enseignement, était d’après Pline l’Ancien « très renommé dans les Gaules ». Ce dodécaèdre, dérivé stylisé de l’oursin que les Anciens appelaient « oeuf de serpent », symbolise le développement de l’univers et constitue peut-être l’exemple le plus remarquable de la coïncidence des conceptions druidiques et pythagoriciennes. Toute cette symbolique mathématique est inscrite dans les monuments mégalithiques dont certains, répétons-le encore, datent de deux mille à six mille ans avant notre ère :

CARNAC (Morbihan, France). L’ensemble mégalithique de Carnac et de la région du golfe du Morbihan est placé à cheval sur le parallèle de 47° Nord. Tout comme à Stonehenge, cet emplacement est remarquable car, à cette latitude, l’angle formé par le soleil à son lever aux solstices d’été (54° Est) et d’hiver (126° Est) comprend exactement 72°, ce qui est précisément la valeur de l’angle au centre du pentagone. Or, ceci n’est vérifiable que sur les deux parallèles de 47° Nord ou Sud. Et, en suivant leur tracé sur la mappemonde, on constate immédiatement que c’est uniquement dans la région de Carnac que l’on y trouve des mégalithes. Le pentagone est une figure géométrique remarquable à plus d’un titre : 1°) en divisant la longueur de la droite unissant les sommets deux à deux par la longueur du côté, on obtient comme résultat 1,618, le Nombre d’Or, déjà cité plus haut ; 2°) en traçant toutes les droites intérieures (celles joignant les sommets deux à deux ainsi que les perpendiculaires élevées au milieu des côtés), on obtient la série d’angles suivante : 18", 36°, 54°, 72°, 90°, 108°, 126°. Le « milieu » de cette série est occupé par l’angle au centre du

(2) Voir aussi le numéro spécial de KADATH consacré à Stonehenge (n° 4, sept.-oct. 1973).

pentagone (72°) et nous y retrouvons également les angles de 54° et 126°, correspondant aux directions solaires des deux solstices. Ces angles sont multiples de ,trois et de neuf, lui-même carré de trois. Ils apparaissent dans les orientations de nombreuses constructions de la région. Citons, entre autres, l’allée couverte des Pierres Plates (Locmariaquer), les alignements du GrandMénec (Carnac), du Petit-Ménec (La Trinité), de Kerzerho (Erdéven), de l’hémicycle de Kergonan (Ile-aux-Moines), etc. Or, tous ces angles matérialisés dans ces monuments ne sont pas nécessairement des directions astronomiques, et je crois évident que nous avons à faire ici à toute une symbolique basée sur le nombre trois et extraite du pentagone, dont l’angle remarquable de 72° me semble la raison d’être du vaste ensemble mégalithique du golfe du Morbihan, où subsistent encore actuellement plus de cinq mille pierres levées sur une surface d’à peine mille kilomètres carrés. Signalons encore les cromlechs ouest et est du Grand-Ménec et l’e rectangle de Crucuno, basés sur le triangle rectangle 3-4-5, ainsi que les nombreuses ascias gravées sur maints dolmens et menhirs. On trouve des mégalithes partout dans l’Ancien Monde, mais la région de Carnac a ceci de particulier qu’elle est un véritable « condensé mégalithique ». Non seulement on y trouve la densité de monuments la plus forte au monde, mais on y rencontre aussi un échantillonnage complet de chaque type différent de cromlech, menhir et dolmen. Et, tout comme le Professeur Thom déjà cité, je crois que ce secteur du pays breton, à cause de son importance, est presque certainement le berceau originel du mégalithisme.

moissonneuse-faucheuse, sans oublier le tamis à mailles et la « terebra gallica », tarière à mèche en spirale. Leur réputation de métallurgistes n’était plus à faire et ils exportaient des lingots de fer brut jusqu’en Germanie. Il semble également qu’ils aient découvert la trempe de l’acier par nitruration superficielle, en se servant de fumier de luzerne, plante très riche en azote. Les mythologies préceltiques foisonnent d’ailleurs de dieux industrieux, comme Manawyddan et Pryderi, orfèvres et forgerons, utilisant de nombreux procédés techniques pour la décoration du métal, dorure, argenture, émaillage, gravure au burin et à l’eau forte. On a trouvé, en Bretagne, de nombreuses haches en cuivre arsénié, antérieures à l’âge du bronze. Ce cuivre arsénié (contenant une certaine proportion d’arsenic) est beaucoup plus dur que le cuivre pur et peut néanmoins se marteler à chaud. Découverte étonnante, car il faut savoir que le bronze, alliage de cuivre et d’étain utilisé beaucoup plus tard comme métal dur, ne peut se travailler que par moulage et nécessite donc plusieurs fusions, au lieu d’un simple martelage. Cette combinaison cuivre-arsenic est d’autant plus surprenante que le cuivre fond à 1.090°C et que l’arsenic se transforme en gaz déjà vers 450°C. Dans la métallurgie moderne, la fabrication d’alliage cuivre-arsenic nécessite des opérations compliquées et assez délicates à conduire. Il est difficile de croire que cette découverte ait été fortuite, car l’arsenic est très rare à l’état natif et ne se présente dans la nature que sous forme de sulfure, d’oxyde ou en combinaison avec le fer, le nickel et le cobalt ; il est donc inutilisable sous cette forme pour s’allier directement au cuivre. Nous rejoignons d’ailleurs ici l’énigme de l’invention ultérieure du bronze, car l’étain, à l’inverse du cuivre, est lui aussi inexistant à l’état natif et son principal minerai, la cassitérite, est une roche noire ou brune à éclat résineux, très différente d’apparence du métal qu’elle contient. Je crois que nous pouvons exclure la thèse de la « trouvaille purement accidentelle », car la métallurgie des alliages est une science bien trop complexe pour que l’hypothèse d’un « heureux hasard » y soit pour quelque chose. Le 1er novembre, pendant la fête de la Samhain, certains vivants avaient le droit de pénétrer dans l’Empire des morts et d’y demeurer une journée. Lors de leur retour sur terre, nous dit la tradition irlandaise, ils constataient avec stupéfaction et terreur que plusieurs dizaines d’années s’étaient écoulées en notre monde, alors qu’eux-mêmes n’avaient vieilli que d’un seul jour. Tout cela est évidemment symbolique et je ne tire aucune conclusion délirante de ce très vieux mythe, qui heurte le rationalisme scientifique en ouvrant un passage entre le naturel et le surnaturel, mais cela

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Les sciences appliquées.
Comme nous le disions plus haut, les Ovates étaient maîtres en sciences pratiques, et tout ce qui nous est parvenu de leur savoir dénote un niveau technologique très élevé, dans des domaines bien différents. En chimie, par exemple, chacun sait que le savon nous a été donné par les Celtes et le mot lui-même est emprunté à la langue gauloise (saponos). Ils connaissaient les vêtements de lin et une certaine méthode d’imprégnation, aujourd’hui perdue, rendant ceux-ci incombustibles. La tradition veut aussi que les tissus ainsi traités aient été très résistants aux coups portés par les armes. Peut-être s’agit-il d’un traitement aux silicates ? Alors que les Grecs et les Romains en étaient encore à la fragile amphore de terre cuite pour transporter les liquides, les Celtes utilisaient déjà depuis fort longtemps les tonneaux de bois, dont le nom est également d’origine celtique. D’après Pline, ils ont aussi inventé la grande faux, la herse, la charrue à deux roues et à traction animale et même une

rappelle singulièrement le principe de relativité d’Einstein et la formule de Lorentz sur la contraction du temps, avec toutes leurs conséquences philosophiques.

Chez les Anciens, le monde était composé de quatre éléments : l’eau, le feu, la terre et l’air. Les Druides y ajoutaient un cinquième : la Nwyvre, contenue dans tous les autres, appelée aussi « Bleud an Aer » (farine de l’air) et en laquelle ils voyaient une image de la composante universelle de la matière. La nature exacte de cette Nwyvre nous reste inconnue, pour l’instant, mais il semble, d’après nos recherches, qu’elle ait un rapport étroit avec une certaine forme de vibrations et de circulation d’ondes et qu’elle soit proche parente du magnétisme terrestre et des courants telluriques liés aux eaux souterraines. Le nom lui-même est déjà fort curieux, car il est issu d’une racine indo-européenne « wed » qui signifie eau et qui a aussi donné naissance au grec « hudros » (serpent d’eau), devenu « hydre » en français et père de tous nos mots composés en hydr ou hydro. En vieux français, « guivre » ou « vivre » signifiait serpent jusqu’au XVe siècle et est encore utilisé actuellement, dans ce même sens, en héraldique. Et, sous l’influence du germanique, cette même racine « wed » est devenue en gaulois « vobero » ou « vabero », eau souterraine. En toponymie, ces mots persistent dans une foule de noms de lieux actuels : en France : Vouivre, Woevre, Guivre, Gavre, Vabre, etc. en Belgique : Gaver, Gavere, Wavre, etc. en Allemagne : Wabern, etc. en Grande-Bretagne : Woefre, Waver... Pour subsister ainsi, cette Nwyvre devait être quelque chose de très important ou de très impressionnant aux yeux de nos ancêtres. Ajoutons qu’en vieil allemand et en anglais, « wabern » et « waver » se traduisent par « osciller » et qu’une autre racine préceltique « gwiw », très proche de Nwyvre, implique une idée de vie. Si ce qui précède peut aisément se vérifier dans les ouvrages d’étymologie, de sémantique et de toponymie, aucun des auteurs, à ma connaissance, n’a fait le rapprochement évident entre la Nwyvre, les oscillations telluriques et les eaux serpentant sous terre. Toutes les légendes populaires fourmillent pourtant de dragons et de serpents souterrains, gardiens de trésors cachés, maîtres de puissances inconnues, crachant la foudre et dans lesquels il faut peut-être voir une survivance symbolique résiduelle de cette énigmatique Nwyvre. (3)

La Nwyvre.

Et pour terminer, on peut se demander si les monuments mégalithiques, principalement bretons et anglais, vieux de sept ou huit millénaires, n’ont pas un rapport étroit avec tout cela. On nous parle toujours du secret, de l’énigme ou du mystère des mégalithes, mais je crois qu’il n’y a là ni secret, ni énigme, ni mystère, et si la signification de leur message nous reste obscure, c’est que nous ne sommes sans doute pas encore arrivés à un stade assez élevé pour le saisir.

(3) Un des buts de KADATH étant d’établir des parallèles, nous renvoyons le lecteur à l’étude sur le serpent-dragon des Mayas et des Chinois, parue dans le n° 6 (« Wotan était-il le dieu blanc précolombien ? ») (NDLR).

Bibliographie succincte H. d’Arbois de Jubainville - Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique. Paris - 1884. H. d’Arbois de Jubainville - Cours de littérature celtique (12 vol.). Paris - 1884 à 1902. Paul Bouchet - Science et philosophie des Druides. Paris - 1968. St. Czarnowski - Saint-Patrick et le culte des héros en Irlande. Paris - 1919. J. De Vries - La religion des Celtes. Paris - 1962. G. Dottin - La religion des Celtes. Paris - 1904. Lady G. Guest - The Mabinogion Llandovery (3 vol.). Londres - 1849. Ed. Gwynn - The metrical Dindsenchas (5 vol.). Dublin - 1903. Henri Hubert - Les Celtes (2 vol.). Paris - 1950 (éd. Albin Michel). Kaledvoulch - Sous le Chêne des Druides. Paris 1931. Françoise Le Roux - Les Druides. Paris - 1961. J. Loth - Les Mabinogion (2 vol.). Paris - 1913. Macalister et Mac Neill - Leabhar na Gabhala The Book of Invasions. Londres - 1938. J. Markale - Les Celtes et la civilisation celtique. Paris - 1973 (éd. Payot). J.A. Mauduit - L’Epopée des Celtes. Paris - 1973 (éd. Robert Laffont). J. Pokorny - The origin of druidism. Londres - 1911. John Rhys - The Mabinogion. Londres - 1897. Ch. Squire - The Mythology of the British Isles. Londres - 1905. E. Windisch - Irische Texte. Leipzig - 1880.

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Barnemez : une pyramide en Bretagne
Pour l’amateur avide de primhistoire, la Bretagne est un inépuisable champ d’investigations. Elle fourmille littéralement de mégalithes et — le lecteur fidèle de KADATH en conviendra —, le problème de ces constructions est loin d’être résolu. Le site qui, cette fois encore, nous tiendra en haleine, est le cairn — ou tumulus — de Barnenez, appelé aussi, dans un langage moins conventionnel compte tenu de l’endroit, mais plus descriptif en tout cas, pyramide de Plouézoc’h. Nous verrons pourquoi ce monument, assez exceptionnel par sa morphologie, mérite en effet l’appellation de pyramide.

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Petit guide pour touriste fouisseur.

Si vous traversez le Finistère en direction de Brest, ne manquez pas de prospecter le terrain en largeur. Aux environs de Morlaix, empruntez la nationale 786, puis la départementale 46 et enfin la départementale 76. Vous vous trouverez alors à 10 km au nord de Morlaix et à 8 km à l’ouest de Lanmeur, soit au bourg de Plouézoc’h. Au nordest de celui-ci, coincée entre deux estuaires, la presqu’île de Kernelehen s’avance dans la baie de Morlaix. A l’extrémité de ladite presqu’île, en face de l’île Noire, se situe le hameau de Barnenez ar Sent, ce qui signifie « le sommet de l’île des saints ». Attention, vous y êtes : quelque part sur votre gauche, un chemin creux s’ouvre sur la route. Dans le chemin creux, une plaque discrète, quasi invisible de la route, renseigne le tumulus de Barnenez. Sachez que les habitants du coin ne vous l’indiqueront que du bout des lèvres : l’acquisition du cairn par l’Etat français a transformé les terrains environnants en vulgaires champs d’artichauts ! Il est désormais interdit d’y bâtir sa villa en bordure de mer, au grand dam des propriétaires du lieu… Au bout du chemin creux, le cairn s’offre à la vue, magnifiquement restauré, entouré de grillages. Visite chaque jour, excepté le mardi. Si toutefois vous passez justement un mardi, n’hésitez pas à

frapper à la porte de la caravane blanche garée à côté du monument : c’est le logement de la dame qui surveille le site. Elle se fera un plaisir de vous guider quand même, car à Barnenez les touristes sont rares et bienvenus.

Un sauvetage « in extremis ».
Pour les rats de bibliothèques, je signale qu’un certain Monsieur de Kersauson mentionnait déjà, dans le « Bulletin de l’Association Bretonne », année 1851, p. 67, l’existence à Barnenez de deux tumuli, un grand et un petit. Peine perdue : en 1954, un entrepreneur du Finistère, peu soucieux sans doute du patrimoine culturel breton, eut besoin de cailloux pour tracer une route. Gaiement, il lança ses bulldozers sur le plus petit des deux tumuli (recouverts de végétation à l’époque) et le rasa complètement. Tout heureux de l’aubaine, il agressa également le plus grand (en l’occurrence, « notre » cairn), et l’abîma avec désinvolture. Mais un connaisseur de passage, effaré, alerta de toute urgence le préfet de Morlaix. Celui-ci ferma le chantier et fit condamner l’entrepreneur à une forte amende et aux frais de restauration. Avec 103 ans de retard sur M. de Kersauson, l’Etat français prit conscience de l’existence à Barnenez d’un monument préhistorique des plus insolites, et se hâta, enfin, de le sauver.

Tumulus, cairn ou pyramide ?
Sans conteste, avant 1954, les deux monuments de Barnenez étaient bien des tumuli : recouverts de terre, d’herbe et même de petits chênes, rien ne les distinguait d’innombrables formations similaires que l’on trouve un peu partout dans le monde. Un exemple classique est le tumulus de Silbury Bill dans la région de Stonehenge. Après les travaux de restauration, le mot « cairn » convint lui aussi, puisqu’aussi bien l’on nomme ainsi un monument constitué exclusivement de pierres sèches, comme c’est le cas à Barnenez. Cependant, je pense que le terme « pyramide » est, en l’occurrence, le mieux approprié. En effet, on se trouve, à Barnenez, en présence d’un ensemble mégalithique (car il contient de nombreuses et lourdes dalles) renfermant onze couloirs terminés par des chambres dolméniques, ensemble dont les parements extérieurs sont en terrasses à degrés. Au premier coup d’oeil, on établit irrésistiblement la comparaison — en moins beau certes, et en moins grandiose — avec la pyramide de Saqqarah en Egypte, ou de Monte-Alban au Mexique, pour ne citer que ces deux exemples. Et cela change tout, car le monument acquiert aussitôt ses lettres de noblesse et prend place parmi les grandes réalisations des civilisations primhistoriques. Il me suffira d’ajouter que les couvertures des chambres internes sont des voûtes en encorbellement pour éloigner définitivement de votre esprit l’image du « tas de pierres » qu’évoque le mot « cairn ».

mesure 33 mètres de longueur. Elle doit sa teinte sombre au fait que les constructeurs utilisèrent presque exclusivement de la dolérite verdâtre. La partie mégalithique, cependant, est en granit. Cette portion, dénommée « cairn primaire », forme la moitié est de la pyramide. Les terrasses de parement, au nombre de trois, sont relativement hautes et larges. La portion la plus récente est claire, et mesure 39 mètres de longueur. Ici le granit clair domine largement : c’est le « cairn secondaire », formant la partie ouest de l’ensemble. Les six terrasses de parement sont plus étroites et plus basses. Il est à noter que le cairn primaire occupe la crête de la colline, tandis que le cairn secondaire se trouve déjà sur la dénivellation. A cet endroit, le terrain a donc été nivelé. La dénivelée totale d’un bout à l’autre de la pyramide est d’environ 4 m 30.

... et un nouvel exemple d’exploit sportif ?
Le gisement le plus proche où l’on trouve le granit clair utilisé à Barnenez se trouve à environ deux kilomètres, dans l’île Stérec, ce qui implique encore une fois une sérieuse difficulté de transport, puisque non seulement les petites pierres, mais aussi les dalles du squelette mégalithique du monument ont dû être amenées de l’île. Bien sûr, on peut se demander si, à l’époque de la construction, l’île Stérec n’était pas reliée au continent. Dans l’affirmative, le transport des pierres demeure un exploit. Dans la négative, on imagine aisément l’ampleur de la tâche... Le matériau foncé, lui, se trouve sur place : c’est la dolérite métamorphique de Barnenez. Il n’empêche que le rassemblement de toute cette pierraille n’a pas pu se faire sans mal si l’on prend en considération l’énorme cubage mis en œuvre : les deux pyramides représentent environ 47.000 mètres cubes (granit et dolérite considérés ensemble).

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Une architecture complexe...
La petite pyramide, qui fut rasée en 1954 par notre entrepreneur trop entreprenant, mesurait 35 m de long, 20 m de large et 3 m de haut. Elle contenait un dolmen à couloir dont la table de couverture se situait à environ 2 mètres de hauteur. La grande pyramide de Barnenez, située une centaine de mètres plus au sud, mesurait, avant la restauration (c’est-à-dire à l’état de tumulus plus ou moins éboulé), 90 m de long et 40 m de large. Après reconstitution, les dimensions réelles purent être fixées à : 72 m pour la longueur, de 18 à 27 m (côté est plus étroit) pour la largeur. La hauteur maximale, évaluée d’après certaines parties mieux conservées, semble être d’environ 6 mètres, mais les archéologues s’accordent à dire qu’à l’origine, la construction était sans doute sensiblement plus haute. La pyramide fut construite en deux fois, et la différence de couleur des deux parties saute aux yeux, pour peu qu’on recule de quelques pas. La portion la plus ancienne est foncée, et

Les couloirs et les chambres.
Les bulldozers avaient atteint à revers quatre chambres dolméniques, en détruisant une partie du monument. Il en fut découvert onze en tout, recensées ABCDEFGG’HIJ. Les quatre endommagées furent laissées telles quelles (sauf consolidation), pour servir de témoins de la structure interne de la pyramide, à l’intention des visiteurs peu enclins à s’introduire dans le monument. Chaque chambre est reliée à l’extérieur par un couloir. Comme je l’ai dit plus haut, la structure externe est à plusieurs murets de pierres sèches, concentriques et étagés. Les couloirs intérieurs menant aux chambres dolméniques ont une longueur variable : de sept à

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douze mètres. Certaines entrées (H, F) comportent de petites stèles devant le seuil. Le toit des couloirs est constitué de dalles de granit qui ne sont pas toujours jointives : des pierres plus petites les complètent parfois. Ces tables s’appuient sur des murailles latérales en pierre sèche, souvent consolidées de dalles latérales qui, pourtant, ne sont pas de véritables supports. Certains couloirs (G, G’) se rétrécissent et s’abaissent à midistance. D’autres furent obstrués et scellés par bourrage de pierres accumulées. Les chambres proprement dites sont toutes sur ou au-delà de l’axe longitudinal est-ouest de la pyramide. En général subcirculaires, les chambres présentent cependant de notables irrégularités : G et G’ sont basses, F est haute et élancée, C forme une belle coupole de section ogivale culminant à quatre mètres du sol. B, A et H contiennent des piliers fonctionnels formés de mégalithes verticaux. H est double : antichambre couverte par une voûte en encorbellement de pierres sèches, arrièrechambre dont le toit est une énorme table de granit (le plan rappelle le dolmen du Mané-Rutual à Locmariaquer). Souvent, les chambres étaient pavées de petites pierres. Il faut rendre hommage au Professeur Giot et à son équipe pour le magnifique travail de sauvetage qu’ils ont accompli pendant treize années. Le résultat est surprenant. Certaines voûtes encorbelfées, effondrées, furent reconstruites avec scrupule dans le style original (E, H, I, J) certaines tables, fendues, furent remplacées après avoir pratiqué à partir du sommet du monument une véritable « laparotomie » (dixit le Pr. Giot), c’est-àdire, en termes de chirurgie, une ouverture minime, mais ici avec un bistouri géant. Après quoi, pour consolider la plaie, on coulait du béton de manière à ce que ce fût invisible une fois l’ensemble refermé. Toutefois, la hauteur primitive de la

pyramide demeure un point d’interrogation. Aussi longtemps qu’une pyramide similaire n’aura pas été découverte en Europe, dans un meilleur état de conservation, personne ne pourra sans doute émettre à ce sujet un avis formel.

Pétroglyphes et mobilier.
On trouve à Barnenez des traces de graphisme similaires à ce qui figure généralement sur les constructions mégalithiques européennes : figure en écusson, dite « en marmite» (comme à la Table des Marchands de Locmariaquer), figures en U, dites « jugiformes », arc, triangles isocèles, lignes ondulées. Deux détails, cependant, sont à noter : la porte de la chambre A est perforée d’un trou de 12 cm de diamètre et, d’autre part, le petit support septal occidental délimitant chambre et antichambre dans le dolmen H porte, entre autres choses, un signe cruciforme signifiant une herminette emmanchée, ou ascia. « Signature » que l’on retrouve à Stonehenge et sur les mégalithes hollandais : nous sommes ici en présence d’un trait d’union possible entre Stonehenge, la Hollande, Barnenez et Pythagore ! En guise de mobilier, l’on a retrouvé quelques rares objets à Barnenez. Des charbons de bois, de la poterie néolithique ancienne — à fond rond — en très petite quantité ; de la poterie néolithique récente — à fond plat —; des silex, lames et pointes de flèches, de la poterie chalcolithique (âge du cuivre) — campaniforme —; un petit poignard en cuivre arsénié, chalcolithique lui aussi; enfin des tessons d’une poterie très grossière datant de l’âge du bronze moyen, et des haches polies en dolérite. A propos du poignard en cuivre arsénié, vous aurez lu dans ce même numéro que, sous des dehors banaux, cet objet pose en réalité une énigme supplémentaire : le cuivre arsénié est une découverte métallurgique extrêmement importante.

On ne trouve point de squelette dans la pyramide, sauf de rares débris d’os humains préservés par de la pierraille heureusement disposée. Si le site eut réellement une utilisation funéraire, il semble que les eaux pluviales aient tout dissout. Il faut cependant ajouter que si la pyramide avait contenu de nombreux squelettes, ceux-ci auraient dû se préserver les uns les autres par effet tampon. Les objets trouvés à Barnenez permettent d’affirmer que la pyramide se place à la fin du néolithique ancien et qu’elle fut fréquentée, depuis, à presque toutes les périodes jusqu’au moyen âge, époque à laquelle il semble que des pratiques magiques furent perpétrées dans le dolmen E. Nous verrons dans un instant que les datations effectuées à l’aide du carbone-14 corroborent cette opinion. La pyramide, qui tait manifestement partie du grand ensemble mégalithique préceltique d’Europe occidentale, témoigne en tout cas de performances techniques importantes et d’une organisation de chantier qui fait irrésistiblement songer à une société puissante, réglementée et socialement efficace. Une fois encore, on est loin de l’image de marque de notre ancêtre-l’homme-descavernes-ou-de-je-ne-sais-quoi, hirsute, sale et inintelligent... Un peuple qui construit de tels monuments, capables de braver les millénaires, mérite décidément une meilleure réputation. La datation des charbons de bois au radiocarbone attribue au cairn primaire une ancienneté d’environ 5.750 ans (soit à peu près 3.800 avant notre ère) ; le cairn secondaire remonterait, lui, à 3.550 avant J.-C. Alors ? Qui ? Le problème de l’identification des constructeurs est le même que pour Stonehenge, le même d’ailleurs que pour les mégalithes

préceltiques en général. Ici aussi, le Beaker People est passé. Ici comme ailleurs, pour des raisons exposées à propos de Stonehenge, le Beaker People n’a pas construit la pyramide, l’ayant sans doute trouvée telle quelle, témoin d’un âge révolu. Faut-il dès lors, au risque de subir l’opprobre des bien-pensants, se pencher résolument, pour découvrir une piste ténue, sur la tradition celtique irlandaise originelle ? Faut-il accorder crédit à ces récits et attribuer les mégalithes en général, et Barnenez en particulier, à la nation mythique des Tuatha de Danann en qui certains voient, non sans quelques raisons, de possibles Mayas, d’éventuels Hyperboréens, des cousins archaïques mais prestigieux des actuels Déné Peaude-Lièvre, Déné Flancs-de-Chien, Déné Tchippewayans et Déné Castors du Canada ? Nous en reparlerons bientôt dans KADATH... Deux méthodes de travail sont à même de reconstituer un jour ce puzzle : une étude comparée des langages, dialectes et noms de lieux de tous les peuples de la terre, à la recherche de parentés évidentes, et l’étude critique, attentive et sans complexes de toutes les mythologies et traditions. Cela paraît utopique ? Non, pas à l’ère des cerveaux électroniques...

JACQUES VICTOOR.
SOURCES. On peut se référer utilement à chaque volume, de 1955 à 1969, du Bulletin de la Société Archéologique du Finistère, dont les éléments sont repris dans « Barnenez », par P.-R. Giot, Direction des Antiquités Préhistoriques de Bretagne, Rennes 1970. Autres références dans le Bulletin de la Société Préhistorique Française (1956-57 et 1969), Gallia-Préhistoire et les Annales de Bretagne.

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Datation et identité des constructeurs.

Détail de la face éventrée (celle qui est figurée en grisé sur la coupe ci-contre), montrant les chambres dolméniques D, C, B et A. Noter particulièrement l’ogive de la chambre C et le dolmen de la chambre B.

ARCHEOLOGIE

PARALLELE

L’HOMME AMERICAIN D’ATACAMA
Albert Van Hoorebeeck
Pour se rendre à l’île de Pâques, il faut nécessairement faire escale au Chili, dont l’île est une dépendance. Au cours d’un de ses voyages là-bas, notre collaborateur eut l’occasion de découvrir un ensemble préhistorique incroyable qui gît là, ignoré du monde. Il est situé dans la pré-Cordillère, sur son versant pacifique, au nord du Chili, dans le fameux désert d’Atacama, avec ses « salars », ou salines, restes des immenses lacs de l’époque tertiaire. Le centre en est le village de San Pedro de Atacama. Il s’agit, pour parler plus nettement, de 310 sites de l’époque paléolithique, de 51 villages en ruines et de 5054 tombes découvertes, fouillées et étudiées à ce jour. Lorsqu’on parle de ces découvertes aux étrangers, ils croient à l’exagération, au bluff. Il y en eut tellement ! Venus à San Pedro, il arrive qu’ils s’en retournent, écœurés, après quelques heures seulement.

Un cimetière sous les pieds.

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L’origine des découvertes vaut d’être contée. Le Père Gustave le Paige de Bar, S.J., après un séjour de vingt années en Afrique, avait été envoyé au Chili, chargé de l’apostolat à la mine de Chuquimata, la plus grande mine de cuivre à ciel ouvert du monde. Un an plus tard, à sa demande, il fut muté dans le petit village de San Pedro de Atacama, comprenant outre ce noyau centrai, clé de la région, sept autres villages, dont l’un d’eux ne se trouve pas à moins de 140 km de la résidence du missionnaire. Le Père le Paige trouva là une communauté de chrétiens pour lesquels la mort était une hantise constante, différente de celle que peut ressentir un chrétien occidental ou africain. Il en est qui, en travaillant leurs champs, exhumaient malgré eux des restes humains, notamment des crânes. Certains sentiers n’étaient jamais utilisés le soir tombé, car des revenants y effrayaient les passants. Des arbres, un rocher, une pierre étaient contournés par les piétons parce qu’un être humain était mort à proximité. Le Père le Paige avait fait des recherches et des découvertes en Afrique. Petit-neveu d’un des « inventeurs » du site néolithique de Spy (Belgique) — cette véritable mine de matériel de la pierre taillée — archéologue par vocation autant qu’il est prêtre, il se rendit compte que ce village était construit sur un ancien cimetière. Il fit d’abord parler ses nouveaux paroissiens. Les traditions, quant aux défunts, s’accompagnaient de légendes dont une l’intrigua plus particulière-

ment : il était interdit de monter au sommet du volcan Lilancabur, lequel, de ses 5.996 mètres, écrase la vallée de San Pedro, elle-même déjà à 2.500 mètres au-dessus du niveau de la mer. La croyance, enracinée dans l’esprit des villageois, voulait que toute infraction soit punie de mort. Seuls les initiés avaient le droit d’effectuer l’ascension. Excipant de sa qualité de prêtre, donc d’initié, le Père le Paige gravit la montagne et en revint ! Depuis cette première fois, il effectua deux nouvelles visites au sommet dont une en solitaire : il avait alors 69 ans. Ce tabou dont le sommet était l’objet lui avait fait soupçonner immédiatement l’existence d’une raison bien précise. Lorsqu’il fut là-haut, il procéda à un examen systématique, fouilla le sol, creusa, et à plus de deux mètres de profondeur, découvrit une petite statue ou poupée, d’origine inca, ainsi qu’un remarquable petit lama en argent massif. La poupée mesurait six centimètres et était revêtue de tous les vêtements et parures de son époque ; le petit lama, tête dressée, ne compte que 30 mm de hauteur. La première ascension avait permis au missionnaire de prouver à ses ouailles que la montagne ne tuait pas. Dès lors, il s’attaqua au problème. De promenade en excursion, il entreprit de reconnaître toute la région et effectua ses premières découvertes. C’est lui qui parle : « En quoi consistent-elles ? Une remarque s’impose immédiatement et elle a une importance capitale : elles bouleversent toutes les théories connues sur l’origine de « l’homme américain ». La vie de l’homme

primitif n’a pas été (n’a pu être) étudiée avec suffisamment d’attention : l’homme du paléolithique a été négligé puisqu’aussi bien dans cette seule région de l’Atacama, 310 sites de cette époque ont été recensés, puis étudiés en l’espace de vingt ans. Un site, dans la plupart des cas, est pour l’archéologue un endroit isolé, oublié, avec quelques pierres taillées. Certains des sites du nord chilien s’étendent sur 25 km2 et une épaisseur qui atteint parfois 50 centimètres de matériel lithique. Faire admettre puis expliquer ceci est un des problèmes majeurs : on refuse d’y croire avant d’avoir vu ! » Afin de permettre la compréhension de l’ensemble, quatre zones ont été délimitées. D’abord, celle du « saler » de San Pedro de Atacama, sur le versant de la Cordillère, avec les anciens affluents du lac et les deux rivières actuelles, le rio Villama et le rio San Pedro. Elles forment un bassin fermé dont les eaux sont utilisées pour l’irrigation de la région. D’autres sites se trouvent dans la région du rio Loa moyen, entre Chiu-Chiu et Calama, avec un matériel lithique d’une extraordinaire richesse. Vient ensuite la région du salitre, du nitrate, où le matériel lithique du paléolithique inférieur s’étend sur une superficie incroyable de cinq kilomètres sur cinq et où sont groupés les restes, vision invraisemblable, d’un énorme travail de percussion effectué par l’homme. La dernière région, enfin, peu étudiée encore, s’étend au sud-ouest du haut-plateau.

Célèbre au Chili (on l’appelle irrévérencieusement « Miss Chili »), cette momie a 20.000 ans...

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L’homme américain.
Personne n’accepte jusqu’à présent une aussi grande ancienneté de l’homme américain. On a toujours avancé qu’il était apparu il y a quelque 20.000 ans seulement, après la dernière déglaciation. Il est cependant certain que l’homme qui est entré en Amérique, est bien passé par l’isthme de Behring avant, précisément, cette dernière glaciation, soit vers 70.000 ans. J’ai bien dit « l’isthme » et non le détroit de Behring. Les continents américain et asiatique étaient alors soudés. C’est à pied que le passage s’effectua, sans la moindre difficulté. Il existe des vestiges de 35.000, de 50.000, voire de soixante mille ans au Canada. Des vestiges récemment datés remonteraient, selon les travaux du Dr Leakey, à quelque 120.000 ans. L’homme a passé alors que les eaux des océans étaient plus basses. Ce passage effectué sans qu’il s’en rende compte d’ailleurs, ignorant qu’il passait « d’un continent à l’autre », avait peut-être toute la dimension de l’Alaska ! A la dernière époque, au moment du dégel, il ne resta finalement plus qu’un couloir d’une largeur de 4 km, lequel disparut ensuite avec la montée des eaux, une centaine de mètres environ. Durant la période s’étendant de 60.000 à 20.000 ans, personne ne passa plus, mais l’homme avait franchi l’invisible frontière séparant ces deux continents. Une nouvelle période de froid chassa alors l’homme vers le sud, migration de survie aussi réelle que celle que son cousin vécut dans le nord de l’Europe. Cette constatation a été faite au sud de la ligne de démarcation de l’aire d’habitat du néanderthalien (Spy-Belgique, par exemple). Chassé par le froid, certes, mais ne redoutant pas, semble-t-il, les températures basses rencontrées sur les plateaux et les sommets élevés, cet homme conquit, occupa les hauteurs de San Pedro de Atacama il y a environ 30.000 ans. Ce fait peut être discuté. Il n’a pas encore été découvert de matériel organique permettant d’effectuer la liaison indiscutable entre cette quasi-certitude et une preuve scientifique irréfutable. Les matériaux lithiques ont provoqué il n’y a guère des études, assurées par des savants russes et nordaméricains dans les eaux du détroit de Behring. Des pierres, identiques à celles de San Pedro, y ont été découvertes. Ce matériel n’est certes pas du « sapiens » ; on l’appellera néanderthalien, paranthrope, quel que soit le nom qu’on voudra bien lui accorder pour expliquer ou tenter d’expliquer les différents groupes humains de l’occupation américaine. Tout peut encore être discuté ; on en est au stade des premières découvertes en Amérique latine.

Le paléolithique inférieur.
L’homme de Gatschi a, au moins, un travail de percussion qui représente le « pré-projectile point », soit cette pierre taillée qui s’adapte à la paume de la main, forme corps avec ce membre afin de pouvoir attaquer l’animal-nourriture. Cet homme ne connaît pas encore l’épieu. Il avait été affirmé que cette « arme » n’existait pas en Amérique ; il s’en est trouvé suffisamment d’exemples dans la région de Gatschi. Il est intéressant de noter qu’il s’en trouve un auprès d’un salar (ancienne lagune), mais que le matériel le plus primitif se situe sur les hauteurs d’ailleurs les plus éloignées du village actuel. Il est plus intéressant encore de noter qu’à mesure qu’on descend (que l’homme descendait) les pentes de la préCordillère, le matériel est plus travaillé, ou en termes modernes, mieux élaboré, quoiqu’il ne soit pas encore permis de dire qu’il soit... sophistiqué. Cet homme occupa les rives d’un immense lac de 180 km de long sur 80 km de largeur dont la profondeur, minimale, fut de 150 mètres. Le grand réservoir, centre de cette vaste région, a diminué, disparu, pour une raison bien simple. La Cordillère connut trois soulèvements ; le troisième amenant la montagne de 4000 à 6000 mètres d’altitude, coupa toute cette région, définitivement, des pluies venant de la zone équatoriale cependant proche. Les nuages d’altitude moyenne, générateurs de pluie, ne passèrent plus la montagne, repoussés par celle-ci ou vidés de leur substance sur l’autre versant. Les pluies tombèrent alors sur le haut plateau bolivien, passant bien, en partie, au travers de la roche, sourdant sur le versant chilien, mais les rivières devinrent bien vite des canyons, et ceux-ci laissèrent trop souvent l’eau se perdre dans leurs innombrables crevasses provoquées par les incessants tremblements de terre. L’eau devint exclusivement souterraine et la région, privée du liquide indispensable à la vie, devint le désert que nous connaissons aujourd’hui, parmi les plus grands, sans doute le plus aride. L’homme suivit cette régression. Une chronologie extraordinaire — et méthodique — est ainsi inscrite dans le sol, sur le sol, ponctuée par les travaux de l’homme depuis le « pré-projectile point » jusqu’au « coup de poing », selon une classification à la fois technique et temporelle de l’homme américain. Parmi les instruments de travail ou armes de mains, le biface amène au paléolithique inférieur. Dans la région du nitrate appelée ici Atamira, les pierres taillées découvertes par centaines, paraissent avoir été réalisées par des géants, pour des géants. En fait, et l’expérience a été réalisée avec les habitants actuels ignorants du rôle qu’ils jouaient, ces instruments devaient avoir un système « d’emmanchement » permettant d’attaquer

les mastodontes dont, par ailleurs, les traces sont certaines. Il faut rappeler à ce propos, que rien ne permet d’affirmer que l’épieu était connu : les attaques étaient donc effectuées, pratiquement de front. Il fallait une arme « lourde », à la mesure toutefois d’hommes de taille et de configuration normales. Il paraît certain que la population de cette région n’était pas fort nombreuse. Le produit de la chasse constituant l’essentiel de l’alimentation, une population à forte densité aurait rapidement réduit le parc à gibier. Par contre, ce qui est tout aussi certain, c’est que cette population est beaucoup plus ancienne que ce que l’on avait imaginé. Elle est même plus ancienne que les 30.000 ans d’âge accordés jusqu’à présent à l’homme primitif du nord chilien. La région du salitre (nitrate) est intéressante dans la mesure où l’on sait que sa présence est antérieure à la formation du nitrate. Les « ateliers » sont dans leurs sites primitifs, alors que le nitrate, dans sa formation, a naturellement détruit toute forme de végétation. Rien, en effet, ne peut croître dans le nitrate. Excellent fertilisant lorsqu’il est utilisé en très faibles quantités, ce sel détruit absolument tout lorsqu’il dépasse des doses déjà infimes. Les chroniques, depuis la conquête espagnole, assurent que la pluie n’est jamais tombée en certains endroits. Tous les « ateliers » sont là, sur des distances considérables, sur des surfaces immenses. C’est la preuve irréfutable de la présence de l’homme, et partant d’une végétation avant la formation du nitrate. Mais pas une seule pièce intermédiaire, pas un indice du paleolithique moyen ou supérieur. La formation du nitrate a stoppé net toute végétation et avec cet arrêt la mort ou la fuite des animaux comme de la population.

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De San Pedro à nos jours.
A San Pedro même et dans ses environs immédiats se trouve, preuves à l’appui, toute la gamme des travaux, depuis le paléolithique inférieur jusqu’à nos jours, sans la moindre faille, sans le plus petit hiatus. L’on y trouve les résultats de toutes les techniques de percussion : lamelles, nucleus, couteaux, racloirs, bifaces, etc. Certaines pièces laissent rêveur le chercheur qui les examine pour la première fois. Telle technique a servi pour une face de l’objet, une autre a permis de façonner l’autre face. En Europe, deux pièces de ces deux techniques de travail constitueraient des morceaux de choix dans la vitrine d’un musée. Dans le désert d’Atacama, ces deux techniques s’harmonisent, réunissant en une seule, ce que nous serions tentés d’appeler deux civilisations. Parmi les autres curiosités relevées sur les sommets, il faut noter les cinquante plaques de pierre, portant des dessins gravés. Ils paraissent être des essais, des « brouillons » de ce que l’homme allait graver dans les abris-cavernes. C’est la première fois

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La « Piedra », pierre unique au monde : elle gisait, en pièces détachées, abandonnée voici 30.000 ans dans l’atelier paléolithique. Le Père le Paige n’eut qu’à se baisser et ramasser les morceaux épars, afin de pouvoir ensuite la décomposer à nouveau pour la photo. Aucun musée au monde ne peut se vanter de posséder pareil document. que ce type de « glyphes » se rencontre dans le monde. Il est impossible d’imaginer seulement que ces pièces seraient relativement récentes puisqu’elles ont été découvertes sous une épaisse couche de bifaces et de déchets de la taille de ces pierres. La vie reprit, ou plutôt continua et l’homme tailla des têtes de lances (ou de javelots), des pointes de flèches, plus élaborées, et en arriva enfin à travailler la « tétragonale » classique, fer à quatre pointes, trois pointes plus un pédoncule. Tout de suite après cette période, encore qu’en nombre très réduit, apparaît le propulseur ; il n’existe, en effet, que deux pétroglyphes représentant ce qu’il est permis d’appeler une courroie permettant de propulser un objet, en l’occurrence, une arme. Leur classement, leur datation constituent une grande difficulté eu égard aux deux seuls exemples qu’ils constituent. Il est difficile de les relier au paléolithique ou au néolithique ou même aux peintures rencontrées dans certaines grottes et abris sous roche de la rivière Salado. Les couleurs, rouge, orange et jaune ont permis de représenter la capture de l’okenito (lama primitif), la vigogne, l’alpaca, le lama. La capture du lama signifie qu’un tournant est pris. Le chasseur ne tue plus nécessairement pour manger aussitôt, il capture l’animal vivant dans le but évident de le garder, de le domestiquer. Dans cette même région, au paléolithique supérieur, l’homme a récolté des végétaux, fruits et racines, et a su concevoir que certains pouvaient être conservés, après les avoir laissé sécher. Il s’est trouvé aussi dans l’obligation d’écraser certaines matières, de les piler et par conséquent d’inventer le mortier. Ce dernier « outil » ou ustensile ménager si l’on préfère, fut totalement inconnu au paléolithique inférieur. Il est absolument inutile de le rechercher. Ce n’est qu’au « supérieur » que devenu agriculteur (avec les réserves que ce terme impose), l’homme d’Atacama dut imaginer des techniques nouvelles pour assurer sa subsistance. Le mortier est constitué de deux pièces : le mortier lui-même soit le contenant d’une part et le pilon,

une pierre plate, qu’un travail patient autant qu’un usage quotidien poliront à un point qu’il est difficile d’imaginer, avec le recul de quelques milliers d’années qu’est celui avec lequel nous regardons cet objet ! C’est encore l’époque à laquelle furent construits les premiers « abris » permanents (maisons), dont l’existence est prouvée par les restes des foyers. Dans la région de Tulan, les cendres de ces foyers contenaient des objets d’où l’on a pu déduire, tout naturellement, que si l’homme possédait des armes taillées, sa femme utilisait des instruments ménagers conçus et réalisés selon les mêmes techniques. Un fait est certain : la différenciation nette entre l’instrument de cuisine et l’outil extérieur ou arme. Apparaissent alors les sites sédentaires. De semi-nomade, l’homme se sentit solidaire de la terre et s’installa. Il va aussi construire sa maison : des blocs posés les uns sur les autres ; le premier village naquit, tout naturellement.

La vie à San Pedro.
Les Atacamènes n’évoluèrent pas comme la plupart de leurs voisins. Ils eurent à lutter sans cesse contre l’érosion, la dégradation du sol, contre le désert dont l’emprise fatale s’étendait au fil des années. Il n’eut donc pas l’occasion ni le loisir (c’est-à-dire le temps), de se créer une culture, de s’élever au-dessus des besoins quotidiens et d’un avenir immédiat. Cette pauvreté intellectuelle fut parallèle à une authentique pauvreté matérielle. Cette dernière eut un effet paradoxal, finalement bénéfique : il n’y eut jamais de vrais riches, et cette population de l’Atacama connut une remarquable démocratie. La fouille des 5054 tombes n’a pas permis de retrouver le mobilier que l’on aurait accordé à un grand chef, à un notable plus élevé en grade qu’un autre. Pas une seule tombe ne contient un défunt auquel l’on aurait sacrifié des esclaves afin de l’accompagner sur la grand-route de l’au-delà. Mieux, il semble bien certain que la tradition actuelle soit la survivance de cette réelle démocratie. A notre époque encore, aucune charge ne se conserve durant plus d’une année. Celui qui a été investi s’en décharge spontanément, j’allais dire automatiquement et cède la place à son successeur. Celui-ci peut être le plus pauvre, le plus humble des villageois. Il ne retirera aucun bénéfice de son mandat public. A la suite de modifications intervenues dans les fondements même de l’habitant en raison de la très haute antiquité des sites et des populations qui les occupèrent, comme en raison même du caractère des Atacamènes (des chasseurs), la céramique ne pouvait être présente ici dès les temps les plus reculés. Elle n’apparut que bien plus tard, vraisemblablement vers 2000 avant J.-C., encore que de nombreuses pièces n’aient

que 500 ans d’âge. La première céramique est d’une réelle simplicité ; elle est faite de terre grise, même noirâtre, contenant une grande quantité de petits grains de quartz. Elle est suivie d’une autre céramique, rouge, lisse, avec un détail d’évolution : l’apparition de l’image de l’homme : gravée, taillée, voire en relief sur le col du vase, puis, un moment donné, les oreilles vont compléter cette physionomie. Il n’en reste que deux exemples. Ces oreilles seront bientôt remplacées par deux petites anses, nouvelle forme d’évolution dans un art encore strictement utilitaire. Elle se conserva telle jusqu’au premier siècle de notre ère. Elle ne sera plus seule : vers la fin de son temps, elle sera en parallèle avec la merveilleuse, fameuse céramique noire, polie, des Atacamènes, propre, classique, d’une rare richesse. Elle est tout simplement extraordinaire : elle contient notamment du manganèse, pilé, moulu, rendu impalpable, mélangé à l’argile et au sable. Le métal a donné la teinte ; le polissage patient a donné un lustre unique à cette céramique de toute beauté. C’est l’étude au microscope qui a pu en révéler toute la richesse fondamentale. La variété des formes est limitée ; une douzaine seulement, mais il est impossible de s’en lasser. L’exubérance des formes et du décor péruviens sont, dans une certaine mesure, une exagération que l’on ne retrouve pas dans l’Atacama. Cette céramique, faite à la main, jamais au tour du potier, est le résultat d’un art tranquille. Il est intéressant de noter qu’à cette époque, les potiers fabriquèrent des carafes dont le goulot était orné de deux visages stylisés, opposés. On en voit les yeux, le nez, puis des lignes verticales dont on déduirait volontiers que c’est la bouche. C’est faux, malheureusement, déclare le Père le Paige, c’est la barbe. Or, l’« Indien » des Andes, de la Cordillère, était imberbe. Ces deux visages opposés, affirme l’archéologue avec une conviction profonde et communicative, me font penser et j’en suis convaincu, au dieu Janus des Romains. C’est lui qui est ici représenté ! Il a ensuite continué à être transformé, s’est modifié, s’est stylisé au point de ne plus être représenté que par cinq lignes. J’avance cette affirmation, insiste le Père le Paige, car j’ai découvert dans une tombe atacamène, une broche, un « topo », une épingle destinée à attacher le poncho et qui est une sirène, une authentique sirène : cheveux longs, miroir et peigne dans la main ! Cette région dut avoir des contacts plus nombreux et plus étendus que tout ce que nous pouvons imaginer. C’est encore le cas de cette grande cloche en bois d’une tombe de l’année 1050 sur laquelle se trouve gravée une croix grecque à quatre branches et n’est pas un motif décoratif quelconque parmi d’autres, mais le seul ornement de cette cloche de 40 cm. Ceci prouve à tout le moins que cette

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Un des rares exemples de défunt enseveli dans une jarre mortuaire. N’est-ce pas le moment de songer à la Phénicie ? région eut des contacts répétés avec l’Europe, bien avant la conquête espagnole ! La céramique noire fut suivie ou accompagnée d’une céramique rouge, d’un autre groupe, avec des dessins extraordinaires dans leur stylisation et d’une rare finesse d’exécution. L’objet, l’animal représenté, est généralement sinon exclusivement le lama. Le second groupe de céramique est unique : il ne paraît pas, il n’existe pas de preuve, qu’une autre, semblable, ait existé dans d’autres régions. La céramique noire se retrouve parfois, mais comme une intruse, dans l’Argentine voisine. La céramique rouge est exclusivement atacamène. Cette céramique couvre quelque sept à huit siècles, puis a connu une période de décadence. Les empreintes des doigts du potier se rencontrent fréquemment, les formes sont réduites, cinq ou six ; elles sont plus simples. La céramique reste noire, quoique ne contenant plus de manganèse. La gravure est différente, le lama disparaît. Enfin, la cuisson est moins bien assurée. C’est une conséquence d’un changement de climat. Jusqu’à cette époque, en effet, de nombreuses tombes contenaient des graines de kinoa, plante que l’on cultive encore sur les hauts-plateaux boliviens. Elle exige non seulement une eau d’irrigation, mais encore de la pluie. A partir du VIIe ou du VIIIe siècle, cette pluie disparut, et le kinoa disparut également. A partir du XII siècle, nouvelle période. La datation est précise, propre à la région, avec une céramique toute différente, couleur lie de vin, dont la seconde partie, plus tard, connaîtra une influence inca. L’archéologie rappelle à ce propos que les Incas n’occupèrent cette région que durant une bonne cinquantaine d’années seulement, et que les soldats espagnols furent accueillis en libérateurs. La civilisation de l’Atacama a permis à ce peuple d’inventer la trempe du cuivre. A San Pedro, il existe des instruments en cuivre trempé, lesquels attestent l’authenticité de cette technique. Les Espagnols mirent tous les peuples de la Cordillère à la recherche de l’or, tellement convoité. La technique de la trempe disparut en deux ou trois générations et est définitivement perdue aujourd’hui. L’examen systématique des tombes a permis enfin au Père le Paige d’étudier plus de 5000 crânes et de vérifier l’évolution du peuple. La trace des petits vaisseaux sanguins est demeurée dans les os de la tête et les quelque 150 momies rassemblées dans son Musée, ont permis d’effectuer des études très complètes. En fait, les défunts ramenés y sont exposés, sans aucune protection, étant donné l’extrême sécheresse de l’atmosphère, ne sont pas momifiés. Ce sont des corps desséchés, déshydratés. Le sang y était séché également
e

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et il a été possible de déterminer le groupe sanguin, « 0 » mongol. Le peuplement de l’Amérique par le Pacifique ne fut donc jamais une réalité. Il n’y eut que des contacts. Par ailleurs, l’Amérique du Sud, notamment, attendait un dieu blanc. Lorsque Cortez se présenta plus au nord, il fut accueilli comme un dieu. Lorsque les peuples se rendirent compte de leur erreur, il était trop tard. Ici, le Père le Paige insiste sur la présence du dieu Janus sur les céramiques anciennes pour expliquer l’attente de ce dieu blanc. Le cas de la vie dans le désert d’Atacama pose des questions, et la première : comment peut-on y vivre ? Le désert ne fut jamais ce qu’il est aujourd’hui. Rappelant Teilhard de Chardin, le Père le Paige déclare : « Je connais suffisamment le passé pour savoir si nous sommes capables de diriger le futur ». Le rôle de l’archéologue dans la vallée de San Pedro n’est pas seulement de découvrir le passé afin de garnir les tablettes et les armoires d’un musée. Son devoir est de tenter, sans modifier, sans forcer l’âme d’un peuple, ses qualités, ses activités de faire vivre le désert d’Atacama et avec lui, ce peuple. Il est possible, conclut le Père, de reconquérir ce pays. L’étude des Atacamènes peut se poursuivre dans ses coutumes, son folklore, ses chants, ses danses dites païennes mais en réalité autant d’actes de dévotion. Paraphrasant Teilhard de Chardin qu’il connaît si bien et apprécie, il dévoila sa pensée intime, bien personnelle, le jour où il déclara : « Ne te contente pas de ce que tu as, va plus loin ». N’est-ce pas ce qu’il a fait, ce qu’il fait encore chaque jour dans « son » désert d’Atacama, là, loin au Chili, dans sa vallée accrochée à 2500 mètres d’altitude, aux flancs de la Cordillère coiffée de la « montagne qui parle » ?

BIBLIOGRAPHIE. Antiguas culturas atacameñas en la Cordillera atacamena (epoca paleolitica). « Revista Universitaria », Universidad Catolica de Chile. Vol. XLIII (1958), vol. XLIV-XLV (1960). Santiago. Ghatchi y su zona. Ibid. Vol. XLVIII (1963). La antiguedad de una tumba comprobada por C-14 y el ambiente que la rodea. Ibidem. Antiguas culturas atacameñas en la Cordillera atacameña (epoca neolitica). « Anales de la Universidad Catolica de Valparaiso ». Vol. 4-5. Santiago, 1958. Cultura de Tiahuanaco en San Pedro de Atacama. « Anales de la Universidad del Norte ». Vol. 1, Antofagasta 1961. Estudio craneometrico de la coleccion del Museo de San Pedro de Atacama. Ibidem. Continuidad o discontinuidad de la cultura atacameña. Congreso internacional de arqueologia de San Pedro de Atacama. Ibid. Vol. 2, 1963. El preceramico en la Cordillera atacameña y los cemeterios de la epoca agroalfarera de San Pedro de Atacama. Ibid. Vol. 3, 1964. San Pedro de Atacama y su zona : 14 temas. Ibid. Vol. 4, 1965. Craneos atacameños : evolucion, ritos. Ibid. Vol. 5, 1966. Subarea atacameña. Congreso internacional de americanistas. Vol. XXXVII, Buenos Aires 1968. Bolitas esferoidales en San Pedro de Atacama y el paleolitico inferior en la Pampa Salitrera. « Rehue » del Instituto de Antropologia de la Universidad de Concepcion. Vol. 2, 1969. Industrias liticas de San Pedro de Atacama (tecnicas y tipologias). Editorial « Orbe » y Universidad del Norte. Santiago y Buenos Aires, 1971 (480 pages). Secuencias liticas de San Pedro de San Pedro de Atacama y zonas limitrofes (texto mas album de 150 laminas). Ibid. en impressa.

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Le Père Le Paige montre comment, d’un tesson fiché dans le sol, il détermine la circonférence d’un vase en céramique. Aucune fouille n’a encore été opérée ici

Pieces

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convictions

EPARPILLEMENT DE SPHERES AU COSTA-RICA

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La République du Costa-Rica propose, sur ses 49.000 km2, un sol fertile et très peu d’or, quand bien même Christophe Colomb, la croyant éminemment aurifère, l’appela « côte riche ». Une jungle côtière, des collines boisées et un plateau central volcanique suffisent à dresser le portraitrobot de ce pays d’Amérique centrale. Bordé à l’est par l’Atlantique, plus particulièrement la mer des Caraïbes, à l’ouest par l’océan Pacifique, le climat y dessine une courbe isothermique alléchante. Si l’intérêt économique se marque par l’élevage de bestiaux, les plantations de bananiers et de caféiers, nous nous arrêterons plutôt à un phénomène relativement rare en archéologie : il s’agit de sphères monolithiques en pierre. Déjà, Robert Charroux et Erich von Däniken ont noirci des pages de littérature à ce sujet. Comme à l’habitude, nous y trouvons le meilleur et le pire, la

vérité et la duperie : que voulez-vous, attirer le public à coups de sensationnel est plus simple que d’inventorier sérieusement. Si l’on suit le Rio Grande de Terraba vers la frontière panaméenne, on traverse la région de Palma Sur, un véritable pactole archéologique. En effet, de grosses sphères monolithiques de pierre y furent découvertes et soixante-dix de celles-ci sont cataloguées à ce jour, quoique leur assimilation à une quelconque culture amérindienne reste un point d’interrogation. En 1938, la United Fruit Corporation déboisait la région en vue d’y planter des bananiers, et ce sont les ouvriers de la société qui firent l’étrange découverte. Ce qui est encore plus étrange, c’est les vingt-cinq ans qu’il fallut avant qu’un archéologue ne s’y intéresse, mais ceci aussi est une vieille histoire.

Seuls certains aventuriers, assoiffés d’or, en dynamitèrent quelques-unes en croyant y trouver le métal précieux et, après l’abandon de la culture de la banane, figurez-vous que ce sont des bestiaux qui achevèrent de mettre les sphères à jour. Ensuite, il fallut attendre un article de Robert De Roos dans le National Geographic de juillet 1965, pour que l’énigme resurgisse. M. De Roos rencontra le Dr. Matthew W. Stirling du Smithsonian Institution et également membre du Comité de Recherche et d’Exploration de la National Geographic Society. Le Dr. Stirling, ayant été sur place, avait été impressionné par la quasi-perfection de la rotondité des monolithes. Il en rencontra de toutes tailles, de la grosseur d’un ballon de football à la boule d’une hauteur d’homme. Ce n’était pas vraiment une nouveauté pour Stirling car, dès 1945, travaillant sur un site olmèque vieux de 3000 ans, au Mexique (Etat de Vera-Cruz), il avait noté quelques sphères de basalte de 90 cm de diamètre. (1) Pourtant, en Costa-Rica, « des exemplaires de 2,10 à 2,40 m de diamètre s’écartent de moins de cinq millimètres de la sphère parfaite. C’est une des plus remarquables trouvailles archéologiques du monde ». Le poids d’une des plus massives avoisinait les 16 tonnes, soit le poids total d’autant de voitures de tourisme. Cependant, Stirling était incapable de déterminer la période à laquelle celles-ci furent taillées, bien que des poteries datant d’un siècle avant Colomb furent décelées en association avec les sphères. Il ajoutait encore que l’on ne signalait pas un seul mot les concernant dans les chroniques des conquistadores. La seule indication valable portait sur le matériau utilisé : il s’agit de basalte dur, c’est une donnée importante, car les figurines de pierre trouvées dans la région sont sculptées dans un conglomérat volcanique tendre qui ne durcit que sous l’effet de l’exposition prolongée à l’atmosphère. En outre, les monolithes semblent être groupés sinon alignés, mais malheureusement le relevé in situ des

sphères n’est toujours pas effectué à ce jour. Nous y reviendrons. De retour à Washington DC, le Dr. Stirling fut encore plus troublé lorsqu’un certain Ernest Gordon, ingénieur des mines, lui téléphona à la suite de l’article de De Roos, pour rendre compte d’une nouvelle découverte de sphères de pierre, mais au Mexique cette fois. « Ce sont cinq pierres géantes de 1,80 à 2,40 m, si parfaitement rondes qu’elles semblent avoir été travaillées par la main de l’homme, et elles ressemblent à celles que vous avez étudiées au Costa-Rica », déclara-t-il. Les nouvelles sphères se situaient dans l’Etat de Jalisco, à l’ouest du centre du pays, et les autochtones appelaient la région, à juste titre, « Piedra Bola » ou Boule de Pierre. Gordon œuvrait auparavant à Guadalajara pour une société minière, et c’était en retournant dans la région qu’il fit cette découverte fortuite. En décembre 1967, Gordon et Stirling, accompagnés de leurs épouses et du Dr. Doris Stone, Président du Conseil des Directeurs au Musée National de Costa-Rica, lancèrent une expédition dans la contrée. Ils mirent ainsi à jour trois pierres à demi-enfouies et six autres dans les environs immédiats. Par la suite, vingt-deux monolithes se retrouvèrent à l’air libre, leurs dimensions variant de 1,35 à 1,95 m de diamètre. Une fondation rectangulaire fut aussi repérée, sans doute pour quelque cérémonie rituelle, — mais par qui ? —, et aucune trouvaille de poterie ou autre ustensile ne put les aider à situer historiquement cette découverte incongrue. Un des aides de l’expédition, M. Jesus Lopez, indiqua par ailleurs qu’à Agua Blanca, de l’autre côté de la colline, il y avait bien d’autres « boules » de ce genre. Et, effectivement, la petite troupe marqua sa stupéfaction de se voir au beau milieu d’un « bowling pour géants ». Les sphères reposaient, tout entières exposées au regard, les diamètres accusaient de 60 cm à une masse de 3,30 m, la moyenne étant estimée entre 1,65 et 1,80 m. La vue était spectaculaire, mais leur profusion même dénotait une formation naturelle. Encore était-il à prouver qu’un tel échantillonnage était géologiquement concevable ! Nouveau retour à Washington. Stirling consulta deux experts : le Dr. William Nelson du Smithsonian Institution et le Dr. Robert L. Smith du US Geological Survey. Et en mars 1968, une nouvelle expédition fut montée sous l’égide de la National Geographic Society, du Smithsonian Institution et, enfin, du US Geological Survey, rien que du beau monde en fait.

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(1) Basalte : roche éruptive dont la pâte compacte et noire est formée de microlithes avec de grands cristaux de feldspath, d’olivines, etc. Le tuf, par contre, est une roche de porosité élevée et de faible densité.

L’examen du terrain et les analyses minéralogiques permirent de déterminer exactement l’origine des sphères. « Celles-ci furent formées pendant l’ère tertiaire par cristallisation à haute température dans une matrice de tuf en fusion (1). Une avalanche de lave submergea l’endroit. Par analogie avec d’autres coulées de ce type, nous savons qu’à Jalisco, près des quatre cinquièmes du matériau étaient des particules de verre en fusion dont la porosité de l’ensemble composait, somme toute, la moitié de la masse totale. Aux températures présumées, oscillant entre 525°C et 750°C, et avec un refroidissement lent, la cendre volcanique vitreuse se cristallise. Le processus débute par un noyau d’une simple particule de verre, les gaz s’échappent dans toutes les directions et provoquent la cristallisation d’autres particules adjacentes pour former finalement les sphères ». Pour simple, le mécanisme en est malgré tout rarissime : seul au Nouveau-Mexique (USA), près de Los Alamos, existe un autre exemple de sphères naturelles de ce type. Robert Charroux (« Le livre des mondes oubliés ») ajoute que dans la campagne du Limousin, à Cieux, on rencontre les mêmes sphéroïdes de pierre et qu’ils sont aussi d’origine volcanique. Dans un grand élan de ferveur, il porte à la connaissance du lecteur que les monolithes sphériques du Guatémala — sic, il s’agit du Costa-Rica — sont « incontestablement d’origine naturelle » et soumet une photographie dite de propre source — en réalité, identique aux nôtres —, accompagnée de la légende suivante : « Les pierres rondes du Guatémala et du Mexique : des bombes volcaniques en tuf ». Autant d’erreurs et on passe à côté de la montre en or. von Däniken (« Retour aux étoiles ») s’étend plus longuement sur le sujet, ce qui fait saliver les amateurs d’extraterrestres de tout crin en nylon : « Au milieu de la jungle, sur de hautes montagnes, dans les deltas et sur les collines, sont dispersées des centaines si ce n’est des milliers de balles de pierres artificielles». C’est le même grand explorateur, la machette en bandoulière, qui propose l’hypothèse d’une dispersion intelligente des sphères ; d’en relever topographiquement les sites est réellement une idée intéressante, mais bien sûr, il ne fallait pas s’attendre de sa part à une étude très sérieuse en ce sens, von Däniken se bornant à des révélations fumeuses dont il a le secret : « Certaines étaient toujours placées au centre de l’axe de la colline... groupées selon un ordre étrange et incompréhensible, auquel on pouvait cependant reconnaître une certaine intention ». Du diable si vous comprenez, c’est à en perdre la sphère… Il rapporte encore le mystère épais du mutisme des populations indigènes vis-à-vis de toute révélation au sujet des sphères et leur refus constant

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d’explication. Toutefois, le Dr. Stirling rappelait que les ouvriers autochtones qui l’accompagnaient lui apprirent de bon gré que, selon le folklore, les Indiens possédaient un liquide qui, versé sur le roc, le ramollissait, permettant ainsi un façonnage aisé. Légende qui ne nous est pas inconnue en Amérique du Sud. Cette question demeure d’ailleurs un problème de taille, et le Dr. Doris Stone se demande encore toujours comment des peuplades sans outils de métal s’en tirèrent. Elle croit, quant à elle, que les sphères ont été d’abord dégrossies pour ensuite être passées aux abrasifs à base de sable. Telle est sans doute la solution, car des traces de polissage sont perceptibles sur toute la surface des exemplaires du Costa-Rica, ce qui démontre bien leur caractère artificiel. Si l’on peut se faire une idée de la méthode de taille, on bute malgré tout sur le problème corollaire de la masse. Comment déplacer le monolithe, comment arriver à une erreur négligeable d’un quart de pouce au diamètre ? Où le ou les lieux d’extraction du matériau se situent-ils ? Pour une sphère de 2,10 m de diamètre, il nécessite une masse minimum de 9,26 m3, pesant plus ou moins 27.000 kilos. Autant de questions sans réponse, du moins pour le moment. Il y a aussi l’hypothèse d’une maquette stellaire à échelle « x », pourquoi pas ? Il est prouvé que les Amérindiens observaient le ciel avec haute précision : j’en prends pour seul exemple la découverte récente de l’archéologue Michanowsky au sujet d’une pierre plate portant des inscriptions incompréhensibles. Cela se passait en Bolivie en 1956 et la dalle fut oubliée jusqu’au moment où les astronomes acquirent la certitude que le pulsar de la nébuleuse de Gum était le résidu de l’explosion d’une supernova dans la constellation de Vela. Cette explosion se serait produite il y a moins de 30.000 ans et les astronomes de la NASA émirent l’hypothèse que des hommes avaient pu observer l’explosion, compte tenu toujours du temps pour que l’image parvienne jusqu’à nous. M. Michanowsky fit le rapprochement avec sa pierre bolivienne : les inscriptions indiquaient effectivement cette partie du ciel, à l’aide de cercles de différentes grandeurs, gardant la proportion stellaire, donc à échelle « x ». De plus, c’était une représentation graphique d’avant l’explosion — toujours en tenant compte de la vitesse de la lumière — et plus étrange encore : lorsque Michanowsky retourne sur le site de la dalle, il s’aperçoit qu’il était impossible d’observer la nébuleuse de Gum de cet endroit précis. Les Amérindiens possédaient-ils des observatoires disséminés tout le long de la Cordillère des Andes, celle-ci se prolongeant jusqu’au nord du Canada par les Rocheuses ? Seul un travail de synthèse inter-sciences sur ordinateur peut proposer des solutions. La méthode a fait ses preuves à Stonehenge.

Comment dès lors progresser dans le cas qui nous occupe ? Le projet en lui-même est simple : grâce à la photographie aérienne, on peut prendre une série de photographies couleurs infra-rouges ou stéréoscopiques, sur film Kodak Aerochrome Infrared Film type 2443, doublées par des prises de vues obliques afin de donner une idée plus précise de la nature du terrain. Le basalte répondant à une caractéristique couleur infra-rouge, il est permis d’espérer un repérage précis des sphères. Un report orthophotographique suppose dès lors un calcul des proportions des sphères aussi bien que de leurs positions respectives. Ainsi, une vérification sans erreur est à même d’apporter une piste sérieuse. J’ajouterai encore que si vous ne pouvez disposer d’un Beech-craft, on peut toujours risquer le coup et demander au Pentagone la location (« time-sharing ») d’un quelconque satellite-espion Samos, dont l’équipement répond au matériel précité, ainsi que de télescopes Questar d’une longueur focale de plus de 6000 mm. Soixante secondes suffiraient et le canal de Panama est observé de cette façon à chaque tour d’orbite. Qui dit mieux et qui se chargera du boulot, qui ajoutera les sphères du Costa-Rica au « sanatorium des coïncidences exagérées » cher à Charles Fort ? ROBERT DEHON.
(Sources photographiques : National Géographique)

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Sources. National Geographic, vol. 128, n° 1, juillet 1965. « Costa-Rica, free of the volcano’s veil », Robert De Roos. National Geographic, vol. 136, n° 2, août 1969. « Solving the mystery of Mexico’s great stonesspheres », M. W. Stirling. Time, 27 mars 1972 et 22 octobre 1973. Sciences et Avenir, n° 322, décembre 1973.

Anciens

rois

de

la

mer

TONGATABU : IRRITANT VESTIGE EN POLYNESIE
« Les futurs archéologues ont désormais un travail immense à réaliser sur le terrain, aussi bien dans les îles du Pacifique que dans tous les azimuts de la planète... Mais s’ils veulent œuvrer, fructueusement et rapidement, c’est d’abord en Océanie qu’ils doivent se rendre. » L.C. Vincent, 1969. de large sur 1,80 m de haut et placés les uns sur les autres ! Sur la même île, des forts grandioses en pierres sèches, parfaitement construits en terrasses superposées, dominent tous les sommets importants reliant les vallées entre elles.

Premiers balbutiements.
L’immensité du Pacifique (environ cent quatrevingt millions de kilomètres carrés) baignant quelque dix mille îles, est faite pour enflammer notre imagination. Et c’est pourtant la partie du monde la plus délaissée par les archéologues. Les découvreurs des îles nous ont légué, en abondance, des récits et surtout des descriptions de sites. De même, les artistes-peintres qui accompagnaient les navigateurs nous ont rapporté des dessins et des aquarelles qui pourraient parfois aider les archéologues dans leurs études. Hélas, il ne faut pas leur accorder trop de crédit. Ces artistes, emportés par leur enthousiasme — et on les comprend aisément — ont transformé, embelli, magnifié les paysages inconnus. Et c’est souvent rentrés à bord ou lors du retour en Europe, qu’ils interprétaient ce qu’ils avaient vu ou ce qu’ils avaient cru voir. Il suffit d’admirer, au National Maritime Museum de Greenwich, l’œuvre de William Hodges, le peintre qui a accompagné le capitaine Cook lors de son deuxième voyage, en 1772-1775. Il est parfois difficile d’y retrouver une image réelle des sites, tels qu’ils furent esquissés dans son carnet de campagne. Pour une meilleure connaissance de l’archéologie des îles, il faut attendre le début du XXe siècle et se référer à l’ouvrage du Français Henri Mager, publié en 1902. Cet explorateur avait alors tiré profit de la récente technique photographique pour fixer quelques sites archéologiques intéressants et notamment des pierres levées. A l’île de Rapa-iti, il aperçoit des menhirs et des constructions cyclopéennes constituées par des blocs taillés aux dimensions impressionnantes : 2,50 m

En 1956, d’importantes fouilles seront organisées par l’équipe de Thor Heyerdahl, composée également de Edwin N. Ferdon, William Mulloy et Carlyle S. Smith. Leurs résultats seront vulgarisés par le livre « Aku-Aku ». Pour les îles Hawaii, Henri Mager signale également des menhirs et des dolmens faits de trois pierres érigées recouvertes d’une quatrième. Dans l’île Malden, de formation madréporique, il découvre des dolmens construits en blocs de même origine. Afin d’étayer sa thèse d’un grand continent englouti, Churchward dresse également, en 1926, un relevé des « grands vestiges de pierre des îles du Pacifique ». Cette liste sera détaillée et complétée plus tard par L.C. Vincent. Ce dernier a le mérite de citer en référence les écrits et documents dont il parle. On y trouve mentionnés : l’île Pitcairn, les îles Gambier, les Marquises, l’archipel des Tuamotu, les îles Raevavae et Tubuai, les Hébrides, la Nouvelle-Calédonie, etc. Bref, une civilisation mégalithique dans tous les azimuts du Pacifique. Des dolmens et des menhirs dans les Mers du sud ne semblent d’ailleurs pas gêner l’archéologie officielle. Guy Rachet n’écrit-il pas : « La présence de mégalithes en Océanie pose aussi l’un de ces problèmes qui semblent actuellement résolus par une hypothèse fort acceptable. Les archéologues (N.D.L.R.: lesquels ?) s’accordent en général pour les attribuer à deux phases culturelles : dans la première phase les Austronésiens (un mélange d’Europoïdes et de Mongoloïdes), porteurs de la hache quadrangulaire diffusent, à travers toute l’Océanie, une première série de mégalithes. Un second courant trouverait son origine dans la

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culture du Bronze de Dong-Son et son aire de diffusion serait limitée à la Mélanésie ». Heureusement que les porteurs de la hache à section quadrangulaire représentent une culture de Néolithique récent ! « Ils faisaient partie, poursuit G. Rachet, de migrations ayant eu lieu entre 1500 av. J.-C. et 500 de notre ère, et ce sont des barques à balancier, qui ont permis d’aussi longues navigations transocéaniques ». Mais cela n’explique toujours pas comment ces barques à balancier (1), comme l’écrit cet auteur, ont pu effectuer il y a 3000 ans des traversées de plusieurs milliers de kilomètres. Seule une étude approfondie des voiliers polynésiens pourrait y répondre. Depuis la fin de la dernière guerre, l’archéologie a acquis des méthodes nouvelles de travail, telles que la datation au carbone-14 ou la stratigraphie, largement utilisées par de nombreuses expéditions. Celles-ci auront pour but principal l’étude et les fouilles du sous-sol. Dans le Pacifique, c’est une innovation de grande importance. Malheureusement, les résultats obtenus sont souvent méconnus faute de diffusion. Les seuls renseignements largement commentés concernent toujours les mêmes îles, c’est-à-dire l’île de Pâques, Tahiti, les Hawaii, ainsi que la Nouvelle-Zélande. Et les autres îles ? En langue française, seul le bulletin de la Société des Océanistes peut apporter des informations utiles aux passionnés du Pacifique.

Après la visite de Tasman, il faut attendre le passage du capitaine Cook en 1773 et 1777, de l’Espagnol Maurelle en 1781, de Blight (sur le Bounty) en 1789 et du capitaine Edwards en 1791 pour que l’archipel soit entièrement connu. Les connaissances archéologiques relatives aux Tonga ont été enrichies par l’expédition Bayard Dominick qui se situe entre septembre 1920 et juin 1921. C’est également à un membre de l’expédition, l’archéologue W.C. McKern, que nous devons d’excellents relevés et travaux. D’autres fouilles furent encore effectuées en 1956 par M.J. Golson de l’Université d’Auckland en NouvelleZélande. Dans le domaine des arts, peu d’objets ont été retrouvés. Par contre, de nombreuses et extraordinaires réalisations architecturales furent étudiées. On peut les classer en plusieurs catégories : les constructions en pierres, les tertres des sépultures royales, les grandes plates-formes rectangulaires servant de base aux habitations, ainsi que des routes longues de plusieurs kilomètres.

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Un exemple : l’archipel des Tonga.
L’archipel des Tonga, composé de plus de cent îles, fait partie du triangle polynésien. Il est divisé en trois groupes, qui s’étendent sur 300 kilomètres entre 18°01’ et 21°28’ de latitude sud et entre 173° 54’ et 175°25’ de longitude ouest. Du nord au sud : Vavau, Haapai et Tongatabu. Le plus important groupe est Tongatabu dont le nom a d’ailleurs été donné à la plus grande de ces îles, qui fut tout au long des siècles le centre de la vie politique et culturelle. L’archipel des Tonga fut découvert le 19 janvier 1643 par le Hollandais Abel Tasman qui baptisa deux de ces îles Amsterdam et Rotterdam, et le groupe : « Iles des Amis ». Malgré ce nom sympathique, l’île était alors peuplée de guerriers extrêmement farouches et de nombreux équipages y furent attaqués et parfois massacrés. Selon Bernard Villaret, « jamais chronique des Mers du sud ne fut aussi remplie de meurtres, actes de cruauté et de joyeuses tueries collectives que celle des Tonga... »

Le Trilithon de face et de profil.

Haamongaamaui ou fardeau du dieu Maui.
C’est sur l’île de Tongatabu que l’on retrouve la plus remarquable des constructions en pierre. Il s’agit du plus ancien monument de l’architecture mégalithique tongane : le Trilithon ou Haamongaamaui en langage polynésien. Bernard Villaret signale que certains auteurs ont même été tentés d’en faire le « Stonehenge polynésien » !

(1) Le mot barque, nous dit Jean Merrien, est un terme d’eau douce, prohibé en marine ; dire embarcation, canot ; ou si l’on connaît le type : chaloupe, baleinière, youyou, etc., et dans ce cas pirogue.

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Qu’en est-il ? Ames, le premier instituteur wesleyen de l’île, s’est particulièrement intéressé à ce monument et en a établi un rapport détaillé qui, hélas, ne fut jamais publié. McKern nous donne une description assez précise de cet édifice en se basant sur le rapport d’Ames et sur ses propres observations : « Le monument est constitué de deux énormes piliers de pierre corallienne fichés dans le sol et surmontés d’un linteau tout aussi énorme reposant sur des mortaises taillées dans les piliers. Ces montants, pesant chacun entre trente et quarante tonnes, furent fichés dans des cavités creusées dans le sol de roche corallienne, puis étayées par des débris de pierres ». Toujours d’après l’instituteur Ames, les montants de l’arche sont orientés nord-sud, tandis que le linteau est orienté est-ouest. Les blocs verticaux ne seraient enfoncés dans le sol que de 60 cm, et néanmoins l’ensemble tient parfaitement. Cette construction est unique dans toute la Polynésie, aussi plusieurs auteurs modernes en parlent-ils dans leurs récents ouvrages en se compilant mutuellement. Il semble d’ailleurs que ce soit James Churchward qui ait donné le ton : « Il n’y a pas la moindre parcelle de pierre sur cette île, écrit-il, rien que des coraux. Et pourtant, nous y trouvons un immense monument de pierre, en forme d’arche composée de deux énormes piliers pesant chacun au moins 70 tonnes, reliés par une autre pierre pesant environ 25 tonnes. Comme il n’y a pas de pierre sur l’île et que les pierres les plus proches se trouvent à plus de 200 miles, on peut se demander quels navires les hommes de la préhistoire possédaient pour transporter des poids aussi considérables, comment ils les chargeaient sur les bateaux et quel était le matériel dont ils disposaient pour les dresser là où nous les voyons aujourd’hui.» Selon Robert Charroux, chaque montant pèserait également 70 tonnes... mais le poids total du monument serait de 95 tonnes ! Si l’on ne peut arriver à connaître le poids exact du monument, examinons les autres problèmes qu’il soulève : d’une part, l’origine des pierres de construction, leur transport et la méthode utilisée pour leur érection ; d’autre part, son utilité ou du moins la raison pour laquelle il fut érigé, et sa date de construction. Une légende racontée par une vieille indigène de haut rang ainsi que des recoupements généalogiques permettent de situer la construction du Trilithon en l’an 1100 de notre ère, sur l’ordre du TuiTonga (roi) Tuitatui. Celui-ci avait deux fils, Lafa l’aîné et Talaimaapepe le plus jeune. Craignant une mésentente entre eux après sa mort, il ordonna la construction de l’arche. Celle-ci devait symboliser le lien inséparable unissant les deux frères représentés par les montants. D’après une autre légende, ce fut suite à une longue guerre

entre ses fils que le roi fit construire cette arche afin d’inciter les deux frères à unir leurs forces pour le bien-être de l’île. Cette dernière légende pourrait rejoindre la réalité si, comme l’affirme Suggs, « les constructions monumentales de pierre et de terre des Tonga sont l’indice d’un pouvoir central fort ». Le problème de la datation n’est pas résolu pour autant. A quel point peut-on accorder foi à des légendes et à des généalogies transmises oralement ? Et c’est pourtant encore à la légende qu’il faut recourir pour connaître la méthode de construction du Trilithon. Cette explication arrange d’ailleurs très bien les archéologues traditionnels, puisqu’elle est identique à celle qu’ils avancent pour l’édification de tous les monuments grandioses de par le monde. Mais dans le cas précis qui nous préoccupe, cette méthode est-elle plausible ? Jugez-en. Les pierres destinées à la construction de l’arche ont été découpées dans les falaises du nord de l’île et extraites de la roche corallienne qui en forme le fondement. Il s’agit de corail, appelé limestone en anglais, c’est-à-dire un mélange de corail et de sable. Cette pierre s’appelle localement okeha. Après qu’on eut découpé les trois pièces destinées au monument, les montants furent tirés par de grosses cordes sur des rondins de bois jusqu’à l’emplacement prévu pour leur érection. Là, ils furent hâlés le long d’un plan incliné érigé parallèlement à l’axe longitudinal du monument, et basculés avec précaution dans les excavations creusées ultérieurement à leur intention. Le linteau fut placé de la

même manière dans les mortaises creusées au sommet des montants. Il a « simplement » suffi de surélever le plan incliné. Après avoir aplani le sol, le monument apparut tel qu’on peut encore le voir aujourd’hui. Dans les environs immédiats de l’arche, de petits monticules sont les témoins des terres enlevées lors du nivelage. Pour pouvoir juger de l’efficacité de pareilles méthodes de construction, on souhaiterait que la légende nous explique comment se plaçaient les bâtisseurs pour tirer des pierres de 70 tonnes le long d’un plan incliné qui devait certainement être nettement plus élevé qu’eux. Et surtout, comment ils arrivaient à faire basculer les montants et les faire retomber à l’endroit précis prévu ultérieurement. Tout cela « en tirant simplement sur de grosses cordes » ! Bien sûr, encore une fois, il s’agit d’une légende ! Le seul élément qui nous semble intéressant à retenir de cette tradition, c’est l’origine de la pierre. McKern a pu effectivement vérifier que le « coral limestone » du Trilithon provient bien de l’île Tongatabu. Cette vérification détruit une autre légende rapportée par James Hornell selon laquelle les trois pierres avaient été extraites à Uvea, la principale île volcanique des Wallis, située à environ 950 kilomètres de Tongatabu. Churchward s’est probablement basé sur cette dernière légende pour poser l’énigme du transport maritime des pierres. Si ce problème ne se pose pas pour le transport du Trilithon, il est posé pour d’autres constructions mégalithiques des îles Tonga. Nous en verrons certains aspects au moment de conclure.

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Une dalle de terrasse du langi Tauhala.

Outre la construction du Trilithon, d’autres témoignages archéologiques sont à considérer. Il semble que les migrations vers la Polynésie occidentale (îles Samoa et Tonga) commencèrent au cours de la première moitié du premier millénaire avant Jésus-Christ et qu’elles se poursuivirent pendant un certain temps. Selon McKern, c’est au XIe siècle de notre ère que les Tongans connurent une forte impulsion créatrice due à un pouvoir central fort et à un apport extérieur probable. Ils élevèrent aussi d’impressionnants tertres pour leurs tombeaux ou encore de grandes plates-formes rectangulaires, appelées paepae, servant parfois de base à leurs habitations. On retrouve d’ailleurs ce nom polynésien paepae dans tout le Pacifique. Les tombeaux, quant à eux, sont appelés langi. On en a dénombré quarante-cinq, dont trente-sept sur l’île Tongatabu, six dans le groupe Haapai et seulement deux dans les îles Vavau. La plupart sont imposants et, bien que de formes souvent différentes, ils ont tous un point commun : ils servaient de sépultures aux membres de la famille royale des Tui-Tonga. De forme souvent rectangulaire, ces tertres s’élèvent en gradins constitués par les dalles de pierre grandes d’environ trois mètres sur deux en moyenne, et épaisses de trente centimètres. Ces dalles étaient taillées selon une méthode relativement « simple » expliquée par R.C. Suggs : « Le profil des dalles était dessiné dans la carrière même par de profondes rainures. On creusait ensuite ces rainures sur les quatre tranches afin d’atteindre une couche inférieure de calcaire, ce qui permettait aux carriers de soulever la dalle sans l’entailler par dessous. Traînées jusqu’au langi et mises en place, ces dalles brutes étaient aplanies en surface et sur les tranches, ce qui leur donnait un aspect fini et permettait de les ajuster les unes aux autres ». McKern distingue six types de construction illustrés ici.

Langi ou tertre pour sépulture royale.

A titre d’exemple, voyons les dimensions du langi Tauhala, type D, situé sur l’île Tongatabu. Son périmètre fait 222 mètres et cette plate-forme est constituée de dalles aux dimensions absolument irritantes. En effet, la plus imposante mesure 7,40 mètres de long sur 2,20 mètres de haut avec une épaisseur de 40 centimètres. On ne retrouve aucune explication concernant l’érection de ces dalles... La construction des tombes en dalles taillées est considérée comme le point culminant de l’architecture mégalithique tongane.

Les routes.
L’expédition Bayard Dominick, dont faisait partie McKern, a été la première et la seule, à notre connaissance, à signaler dans l’archipel des Tonga la présence de routes encaissées dont l’utilité reste un mystère. Deux d’entre elles ont été examinées par l’archéologue américain. La première, appelée Halomate, divise l’île Ualeva, du groupe Haapa, en deux parties. Elle a la forme d’un fossé à fond carré, dont les versants distants de 3,60 mètres sont formés par les terres prélevées. La profondeur est de 90 centimètres, tandis que la base mesure 1,80 mètre. Une abondante végétation d’arbustes recouvre actuellement entièrement la route et en accentue la ligne droite. La seconde route part du rivage et gravit en ligne droite le versant ouest du mont Kafoa situé dans l’île Vavau. Les dimensions relevées sont 90 centimètres de large et 1,80 mètre de profondeur. Les versants forment un angle de 45° avec la base. De par leurs dimensions et leurs formes régulières, il ne fait aucun doute qu’elles aient été construites et qu’elles ne sont pas le résultat d’une érosion naturelle ou d’un passage répété. Cependant, les raisons de leur construction nous échappent. Six types différents de terrasses

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Transport maritime.
Envisageons maintenant le problème du transport maritime des pierres destinées aux constructions. S’il ne pose pas de problème pour le Trilithon de l’île Tongatabu, il se pose bien ailleurs. En effet, certaines îles possèdent des carrières coralliennes, alors qu’aucun monument ne s’y trouve. Inversement, on rencontre des constructions en pierre corallienne sur des îles volcaniques ou autres, exemptes de toute carrière. Il devient évident que le transport des pierres se faisait régulièrement par voie maritime. Les pirogues doubles (tongiaki) des Tonga (2) sont considérées comme étant les plus grandes de tous les types construits en Polynésie, mais également réputées les plus dangereuses par mauvais temps. Selon Colocott et Havea, elles naviguaient généralement de pair sans pour autant pouvoir se prêter assistance par gros temps. Elles servaient donc bien de liaison entre les îles. Certaines mesuraient 20 ou 30 mètres et pouvaient transporter jusqu’à cent indigènes. A la fin du XVIIIe siècle, on pouvait encore observer un tongiaki capable de transporter deux cent cinquante guerriers. A titre d’exemple, rappelons que les drakkars des Vikings mesuraient approximativement 22 mètres avec 80 personnes à bord ; la Santa Maria de Colomb faisait 24 mètres de long pour un équipage de 39 hommes ; le voilier anglais Mayflower avait une longueur de 27 mètres pour 149 personnes et un dernier exemple : l’Endeavour de Cook mesurait 32 mètres avec un équipage d’environ 85 hommes. Seule l’étude approfondie des pirogues polynésiennes nous permettrait de comprendre comment le transport de pierres, pesant parfois jusqu’à 70 tonnes, était possible sur des distances maritimes aussi importantes. Ou alors devons-nous admettre qu’à une époque très ancienne les chantiers navals polynésiens pouvaient construire des voiliers beaucoup plus importants que ceux rencontrés au XVIIe siècle par les premiers navigateurs européens. Pour preuve cette légende, connue dans tout l’archipel des Tonga, et qui décrit une pirogue fabuleuse appelée Lomipeau, acheminant d’énormes blocs de pierre d’île en île. Elle aurait été construite à Uvea, îles Wallis, tout spécialement pour le transport de pierres exceptionnelles, comme celles utilisées pour le langi tauhala, cité plus haut. Elle était énorme, car les extrémités de sa double coque dépassaient l’île Hungatonga, tandis que le pont supérieur surplombait la cime des arbres. Exagération ? Bien sûr, mais les blocs de 30 ou 40 tonnes sont bien réels, et il a bien fallu trouver un moyen pour les acheminer. Nous nous demandons d’ailleurs quelle raison a poussé les

habitants des Tonga à entreprendre des travaux souvent gigantesques. McKern admet également la possibilité qu’ils aient gardé en mémoire le souvenir de constructions mégalithiques existant dans leur pays d’origine (l’Asie, l’Europe ?) avant les premières migrations, dites polynésiennes. A ce propos, il est intéressant de relever la réponse donnée à Alain Gerbault, par un habitant de l’île Bora-Bora, à qui le navigateur solitaire montrait une photographie de Stonehenge : « Ce sont mes ancêtres qui ont fait cela », dit-il, et il lui donna la signification de toutes les pierres : celle du roi et des différents chefs, celle qui représente un enfant unique... Imagination ? Mensonge ? Ou vérité ? Qui pourrait le dire ?

JACQUES DIEU.
(Sources photographiques Bernice P. Bishop Museum)

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(2) Voir la reproduction d’un tongiaki dans le n° 5 de KADATH, p. 10.

BIBLIOGRAPHIE ● Ouvrages d’étude. P.H. Buck : Les migrations des Polynésiens, Payot 1952. Edward Dodd : Polynesian Seafaring, Dodd, Mead & Company, New York, 1972. Thor Heyerdahl, Edwin Ferdon : E.N. Easter Island and the East Pacific, vol. 2, 1965. James Hornell : Canoes of Oceania, Bernice P. Bishop Museum, spec. pub. 27, 1936. W.C. McKern : Archaeology of Tonga, Bernice P. Bishop Museum, bulletin 60, 1929. Jean Merrien : Dictionnaire de la Mer, Robert Laffont, 1958. Guy Rachet : L’univers de l’archéologie, Marabout Université n° 205, 1970. Andrew Sharp : Ancient Voyagers in Polynesia, Univ. of California Press, 1964. Robert C. Suggs : Les civilisations polynésiennes, La Table Ronde, 1962. Robert C. Suggs : Lords of the blue Pacific, Cassel, 1963. ● Ouvrages auxquels on peut se référer. Alain Gerbault : Un paradis se meurt, SELF, 1949. Thor Heyerdahl : Aku-Aku, Albin Michel, 1969. Henri Mager : Le monde polynésien, Schleicher frères, 1902. Bernard Villaret : Iles des Mers du Sud, Soc. Contin. d’édition moderne iII., 1966. L.C. Vincent : Le paradis perdu de Mu, tome I, Editions de la Source, 1969. ● Ouvrages pleins d’erreurs. Charles Berlitz : Les mystères des mondes oubliés, André Gérard, 1973. Robert Charroux : Le livre des mondes oubliés, Robert Laffont, 1971. James Churchward : Le continent perdu de Mu, J’ai lu n° A223, 1969.

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Le prochain numéro de KADATH étant celui de juillet-août, nous nous trouverons au moment des congés dans l’imprimerie et la photogravure. Il n’est donc pas impossible que ce numéro 9 ne paraisse dans les délais qu’in extrémis. Nous sommes persuadés que nos lecteurs comprendront et voudront bien nous excuser ce retard indépendant de notre volonté.

Source des illustrations : Bibliothèque Nationale, p. 2 — Der Spiegel, p. 3 — © Marcel Homet, p. 5 — © Pierre Méreaux-Tanguy, p. 11-12-13 — J. L'Helgouach, p. 16 — Le Télégramme, p. 18 — Robert Charroux, p. 19 — © Albert Van Hoorebeeck, p. 21-23-25-26 — National Geographic, p. 27-28-30 — © KADATH - R. Dehon, p. 29-33 — Bernice P. Bishop Museum, p. 32-34-35. Errata. Une erreur de correction nous a fait dire (KADATH n° 5, p. 16) que le bronze est fait de cuivre et de zinc. Cet alliage est bien sûr le laiton : c'est cuivre et étain qu'il fallait lire. Par ailleurs, un raccourci malencontreux (KADATH n° 6, p. 26) a fait de la reine de Saba l'égérie de Salomon pour son « Cantique des Cantiques ». Leurs amours sont célèbres dans l'Histoire, certes, mais en ce qui concerne le recueil lui-même, on sait simplement que la tradition en attribue la paternité à Salomon, sans autre indication plus précise.