COMITE DE REDACTION : ivan verheyden, rédacteur en chef patrick ferryn, secrétaire de rédaction jean-claude berck, robert dehon

, jacques gossart, jacques victoor AVEC LA COLLABORATION DE : jean bianco, raymond camby, jacques dieu, jacques keyaerts, christiane piens, édith pirson, albert szafarz, nicole torchet ECHANGES AVEC LES REVUES : bres (j.p. klautz et a. gabrielli, la haye) nouvelle école (alain de benoist, paris) question de (louis pauwels, paris) MAQUETTE DE GERARD DEUQUET

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Au sommaire
— mystérieux tibet (1), Jacques Keyaerts . . . . . . . . . . . — notre cahier pyramides — la rage d’expliquer la construction des pyramides d’égypte, Ivan Verheyden . . . . . . . . . — des mégalithes, pourquoi ? … comment ? Eric Guerrier . . . — les trapèzes croisés : un instrument d’astronomie précolombienne ? Adrian Digby . . . . . . . . . — héligoland, l’empire englouti de la mer du nord ? Jürgen Spanuth. . . . . . . . . post-scriptum : grands mystères, initiés égyptiens, bibles et extraterrestres . . . . . . . . . 3 10 22 28 33 42

A la recherche
De kadath

Ami lecteur, ce numéro est celui de notre cinquième anniversaire. Nos abonnés du premier jour se souviendront de mars 1973, où parut notre premier numéro. Comme chaque année, nous leur réitérons notre gratitude. Comme chaque année aussi, nous faisons à nouveau appel à eux : sans votre réabonnement, rien ne pourra se faire. Nous comptons sur vous. Au hasard des numéros — et nos sondages le confirment — certains articles peuvent sembler n’avoir avec notre objectif premier que des rapports peu évidents. Croyez-nous, dans l’optique d’une compréhension globale du passé, ils étaient nécessaires. Cela étant, il est vrai aussi que nous voulons revenir à plus d’« orthodoxie kadathienne ». Nous comptons nous enfoncer à nouveau dans cette protohistoire qui fut le creuset des civilisations, mais aussi le lieu où se passèrent les événements qui font que les civilisations disparues sont, précisément, mystérieuses. Faites-y attention : Egypte prédynastique, Sahara fertile, plateau d’Anatolie, préhistoire arabique, astrologie chaldéenne, vous découvrirez bientôt les rapports inattendus qu’ils peuvent avoir eu entre eux, rapports que confirmeront les analyses non-conformistes des mythes et des traditions qui s’y rapportent. La reconstitution de ce puzzle servira de toile de fond à plus d’un article à venir.

KADATH

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Le complexe des trois pyramides de Gizeh, chacune avec ses temples haut et bas reliés par une chaussée monumentale qui chevauche un dénivellement de 40 mètres (d’après Georges Goyon).

LE PASSE PRESENT

MYSTERIEUX TIBET (1ère partie)
KADATH commence aujourd’hui la publication d’une série d’articles consacrés au Tibet. Le Pays des Neiges fascine encore de nombreuses personnes, tout comme sa sœur aînée et voisine, l’Inde fabuleuse, et l’annexion par la Chine populaire n’y a rien changé. Beaucoup de livres ont traité du sujet. Ils sont, hélas, souvent peu dignes de foi. Pour qui veut s’aventurer au cœur de cette civilisation mal connue du grand public, un fil d’Ariane est indispensable. C’est bien ce que nous nous proposons de fournir au lecteur soucieux d’objectivité, sans émettre toutefois la prétention de conclure définitivement ou d’épuiser le sujet. Mais à partir de ces lignes, chacun pourra s’il le désire, poursuivre son enquête personnelle. Nous aurons l’occasion, par la suite, de discuter des sources alléguées ainsi que des légendes qui s’y rattachent.

Une certaine image...
Le peuple tibétain est fort attachant. C’est le sentiment quasi unanime de ceux qui l’ont approché. Le Professeur Giuseppe Tucci l’exprime en des termes non équivoques : « Dès l’abord, et malgré de grandes différences dans le style de vie, un lien de sympathie se nouait. Il n’y avait pas de policiers, personne ne réclamait les passeports, on se sentait immédiatement chez soi. Une hospitalité généreuse, une constante bonne humeur, des prévenances à l’égard de l’étranger, la sincérité des sentiments religieux et pourtant une tolérance de bon aloi attestaient les vertus humaines d’une nation dont l’inaccessibilité a été quelquefois prétexte à des descriptions fallacieuses » (1). Et il ajoute ce conseil que je reproduis à l’attention de ceux qui souhaiteraient entrer en contact avec les exilés : « Etant donné le rôle prépondérant de la religion, c’était de l’attitude du visiteur envers celle-ci, plus encore que de l’impression qu’il pouvait produire sur les gens, que dépendait le succès de ses rapports avec la population: l’essentiel consistait à ne rien faire qui déplût aux moines ou les rendît soupçonneux ; leur prestige en effet était tel qu’ils déterminaient les réactions du Tibétain moyen. L’étranger qui n’en aurait pas tenu compte se serait heurté à un mur d’incompréhension qui aurait empêché tout contact utile. » Je n’entends nullement prêcher l’opportunisme. Il convient seulement de comprendre une nation qui veut garder ses caractères propres, espérant légitimement que l’Occidental les respecte. On ne peut que l’approuver.

En fait, l’intérêt suscité par le Pays des Neiges est assez récent. Il ne remonte guère au-delà du XIXème siècle, époque à laquelle Hélène Blavatski attira l’attention sur le pays d’où elle affirmait tirer son inspiration. Depuis, divers auteurs à succès ont largement contribué à en propager une certaine image dépourvue de fondement réel. On a créé, de toutes pièces, un Tibet fantastique, pour ne pas dire fantasque, à l’usage d’un public, peu satisfait d’une existence affreusement banale et, par voie de conséquence, entièrement disposé à recevoir n’importe quelle fable. Cette lointaine contrée devenait le centre mondial du prodige, le lieu privilégié du miracle quotidien où le merveilleux offrait un spectacle permanent. Tucci fait une brève allusion à ce phénomène de majoration dans le passage cité plus haut. C’est un transfert typique, sur une terre malaisément accessible, d’aspirations enfantines refoulées qui jaillissent à la lumière du conscient, sous forme de contes pour adultes. Mais la description qui en est ainsi faite, et dont j’omets volontairement le détail, ne correspond guère à celle que les explorateurs nous ont rapportée. Il ne faudrait pas oublier que bien des voyageurs ont parcouru le pays. Les premiers furent des missionnaires. Le père Antoine d’Andrade, jésuite portugais, arriva à Tsaparang, au Tibet occidental, en 1624 et y fonda un établissement religieux qui devait durer jusqu’en 1641 ; il est donc contemporain de Richelieu. En 1628, deux autres religieux appartenant à la Compagnie de Jésus atteignent Shigatsé, à l’ouest de Lhassa ; ce sont

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Jean Cabral et Etienne Cacella qui y mourut en 1630. Pour nous limiter, ajoutons enfin que cette dernière ville fut visitée en 1661 par le père Jean Grüber, Autrichien, et le père Albert d’Orville, Belge, également jésuites. Dans le courant des XIXème et XXème siècles, des voyageurs laïcs ou ecclésiastiques ont suivi les traces de ces courageux pionniers. Le premier en date fut un Hongrois, Csoma de Körôs, parti en Asie, pour y découvrir les origines de son peuple. Sa vie est un roman. Certes, il échoua dans la mission qu’il s’était donnée, mais on peut le considérer comme un des fondateurs de la tibétologie (2). Les noms cités, et d’autres qui mériteraient une mention plus qu’honorable, ne sont pas ceux que l’on trouve habituellement dans la littérature à sensation. Il ne faut pas s’en étonner et cela arrivera souvent. Le Tibet dont nous tentons une approche est, en effet, celui des voyageurs, non des mythomanes et si, au cours de notre enquête, nous rencontrons l’insolite, il aura, tout au moins, l’avantage de reposer sur une base solide. Depuis que Pauwels et Bergier ont, à raison, essayé de briser les cadres restreints d’une science exagérément marquée par le positivisme, une légion d’auteurs s’est péniblement acheminée sur la voie qu’ils avaient esquissée. C’est du rêve qu’ils ont offert à leurs lecteurs et le rêve, cela se vend bien ! La démarche était aussi nuisible qu’inutile, car la simple réalité est en soi, étonnante, à condition, bien sûr, de l’aborder sans les préjugés limitatifs d’une idéologie préconçue.

listes en mégalithisme ; des détails importants ont pu leur échapper. Ajoutons que les sites inventoriés sont à présent inaccessibles aux Occidentaux et qu’aucune datation sérieuse n’a pu être établie. Passons donc rapidement sur ce point trop imprécis. Notre connaissance de l’histoire tibétaine débute avec les premiers documents dont les plus importants sont de source chinoise. L’Empire du Milieu se préoccupe de son voisin quand celui-ci se présente, aux frontières, comme une puissance pouvant le menacer, ce qui nous mène au VIème siècle après J.-C. Pour en savoir davantage, le chercheur occidental doit consulter les textes tibétains eux-mêmes. Or, si l’on en croit la tradition autochtone, l’écriture nationale fut élaborée par le ministre Thon’mi’sam’bho’ta, aux environs de 632, sur l’ordre du roi Srong’brtsan’sgam’po’ déjà cité. Il s’acquitta de sa tâche en adaptant les devanagari indiens aux nécessités phonétiques de sa propre langue. Les chroniques précises commencent donc à partir de ce monarque, tout particulièrement vénéré dans son pays. Pour les époques antérieures, nous ne disposons que de récits légendaires rédigés après coup. Ils sont utilisables, à condition de les manier avec prudence. Avant l’installation du bouddhisme, qui devait donner au pays sa caractéristique essentielle, le Tibet est entièrement dominé par la religion Bön. Ses adeptes, les Bön’po sont des sorciers assez proches des shamans, du moins par leur état d’esprit. On découvre chez eux les éléments habituels de la mentalité magique. Ils ont des rites constitués par un ensemble de formules et de gestes qu’ils prétendent efficaces. La croyance aux esprits est généralisée et les officiants s’efforcent de les rendre favorables à leurs entreprises personnelles ou à celles qui leur sont recommandées, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Marcelle Lalou écrit très justement : « Tout un aspect du Bön repose, telle une moderne biologie, sur les pouvoirs mystérieux des forces vitales contenues dans la chair, le sang, les sucs humains, et qui peuvent être captés et utilisés par absorption. La croyance aux vertus de la saumure provenant de la salaison du cadavre d’un saint lama est du même ordre. S’imprégner de sang en se roulant, nu, sur le sol ensanglanté où vient d’être dépecé un cadavre, assure une longue vie » (4). Ces hommes devaient posséder une science des plantes, car ils avaient la réputation d’être aussi habiles médecins qu’empoisonneurs, ceci dit, sans aucune allusion perfide aux disciples d’Hippocrate, anciens ou modernes. J’ai un peu hésité à mentionner la pratique suivante, par crainte de heurter les âmes sensibles, mais la vérité a ses droits. Dans le Vidyottama-tantra, extrait de la « Corbeille des Enchantements », on lit une recette permettant, à un homme, de féconder une femme qui vient de mourir. Si le rituel est respecté, on obtiendrait ainsi un fœtus ni vivant, ni viable, mais doué de propriétés éton-

Une sagesse plusieurs fois millénaire.
Selon une opinion communément répandue, l’enseignement des sages tibétains est l’expression d’une philosophie plusieurs fois millénaire, transmise de maîtres à disciples, depuis des temps immémoriaux. Or tous ceux qui ont prétendu nous en révéler les arcanes, se réfèrent au bouddhisme dont ils donnent souvent une version très personnelle. On ne peut, dès lors, ignorer que cette doctrine fut importée, de l’Inde, sous le règne de Srong’brtsan’sgam’po (pron.: Srong’tsen’guem’po’), soit au VIIème siècle de notre ère. Telle est la position officielle adoptée par les autorités lamaïques, mais, d’après les travaux de certains historiens occidentaux, il ne s’agirait encore que d’une première pénétration. Le Dharma, comme on appelle la religion du Bouddha, mettra beaucoup de temps avant de s’imposer (3). La question se pose donc de savoir ce qui s’est passé avant. Nous sommes assez mal renseignés. Les explorateurs ont découvert les inévitables mégalithes que l’on rencontre un peu partout dans le monde ; ils ont recensé et parfois photographié ceux qu’ils trouvaient, mais le but de leurs recherches était généralement d’un autre ordre et c’est occasionnellement qu’ils ont noté la présence de ces constructions. En outre, ce n’étaient guère des spécia-

nantes. Je laisse, bien sûr, aux auteurs de l’écrit, l’entière responsabilité de cette affirmation (5). Terminons cette trop brève énumération, en signalant une prédilection des Bön’po pour les lieux élevés. Les montagnes appelées bla’gnas (pron. : la’nè), littéralement : lieux de la force vitale, sont considérés comme des endroits privilégiés où le contact avec le surnaturel est plus aisé. C’est une croyance commune à de nombreux peuples ; on la retrouve en Palestine, comme en Gaule.

mieux vaut les répéter tous exactement et servilement chaque fois, car on ne sait jamais ce qui risquerait d’arriver si l’on ne le faisait pas » (6). Il ajoute l’exemple suivant : « Ainsi les Pedi, en Afrique du Sud, croient-ils que l’on peut guérir l’infection en mangeant du grain qui a été mastiqué par un enfant louchon et suspendu trois jours dans une gourde en forme de serpent, pendue ellemême à un arbre déterminé qui pousse à proximité de l’eau. Or ils ont raison, car en ces conditions le grain produit une moisissure du type Penicilium, à propriétés antibiotiques ; cependant les yeux de l’enfant, la forme de la gourde et l’espèce de l’arbre n’ont pas nécessairement de rapport avec la guérison. » Cet avis est valable pour toute magie quelle qu’en soit l’origine. Vers 1910, Jacques Bacot qui connaissait bien le Toit du Monde, écrivait : « Si le surnaturel n’est que l’interprétation des coïncidences, le Tibet est le pays des coïncidences. En somme, on ne sait jamais quelles vérités ces diables d’hommes ont pu dénicher au hasard de l’empirisme et que nous ne sommes pas près d’atteindre en suivant nos méthodes expérimentales » (7). Citons pour mémoire l’opinion émise par certains adeptes du réalisme fantastique, selon laquelle, la sorcellerie ne serait pas le ramassis absurde de croyances aberrantes que les universités reconnaissent comme tel, mais bien un stade post-scientifique. Cette hypothèse postule l’existence d’un savoir positif dans un lointain passé, et dont la magie ne serait que la forme dégradée. Ce n’est pas impossible et l’idée mérite d’être retenue, mais, comme pour les continents disparus à civilisations super-évoluées, on n’en trouve, à ce jour, aucune trace indéniable.

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L’antique religion fut obligée de se structurer pour survivre à l’invasion bouddhique. Elle institua temples et monastères. Le lion de bronze représenté provient d’un temple bön’po’. Un scientiste haussera, sans aucun doute, les épaules, à l’énoncé de pareille conception où l’horreur semble se mêler à la plus grossière superstition. Il va sans dire que la pensée primitive ainsi résumée ne prédispose pas à de plus amples recherches, sauf de la part de quelques rares ethnologues. Je me garderai toutefois d’un jugement aussi catégorique. Il est possible en effet que dans le monceau d’insanités formulées, par les sorciers Bön, ceux-ci aient fait quelques observations judicieuses et en aient déduit des applications efficientes, tout en les encombrant d’opérations inutiles. C’est ce que le biologiste Watson constate avec justesse : à propos de la magie, en général « ... si la réussite suit une série complexe d’actions et que vous ignorez quels éléments de l’ensemble étaient des éléments déterminants,

Mais le Bön n’est pas exclusivement une collection de recettes techniques destinées à procurer, à ses fidèles, des avantages divers. Il présente également toute une vaste cosmogonie tendant à expliquer la création et le développement de l’univers. On y reconnaît aisément plusieurs infiltrations étrangères, dont certaines sont anciennes. Que des notions hindoues montrent ici le bout de l’oreille, nul ne s’en étonnera, et c’est principalement le shivaïsme qui exercera son influence. Nous pouvions nous y attendre : le culte du dieu Shiva est celui dont l’esprit se rapproche le plus de la mentalité propre aux sorciers bön’po. Mais où l’on manifeste une réelle surprise, c’est bien en décelant des traces iraniennes évidentes dans la philosophie primitive du Tibet. La pensée de Zarathoustra a même largement contribué à donner une cohérente métaphysique à la magie première. Les détails peuvent varier selon les sectes, mais le principe est le même partout. Elles admettent d’abord l’existence d’un dieu unique d’où émanent toutes choses ; on l’appelle souvent Yang’dag’rgyal’po’, ce qui signifie le vrai Roi. Le monde est né de son souffle, par l’intermédiaire de deux syl-

labes identiques : hu hu. Deux entités gèrent le contenu de l’univers un père bienfaisant (phan’yab), seigneur de l’être (yod’pa), né d’un œuf blanc et un père malfaisant (gnod’yab) seigneur du néant (med’pa) né d’un œuf noir. Ce dernier engendre, à son tour, les puissances démoniaques, responsables de tous les maux accablant la Terre. Cette vision dualiste est le reflet à peine déguisé de celle opposant Ahura Mazda, principe lumineux du bien et Angra Mainyu, principe enténébré du mal, dans l’optique de la religion mazdéenne. Or quand on pense à l’influence que Zarathoustra, son fondateur, a exercé sur la pensée chrétienne, via le judaïsme, on ne peut qu’être frappé du rayonnement de cet homme à travers les âges, sur une partie importante de l’humanité. Il faudra bien qu’on s’occupe un jour sérieusement de cet étonnant prophète, car jusqu’à présent, seule une poignée d’érudits lui ont accordé un quelconque intérêt. Le public n’a pas suivi et c’est bien dommage (8).

comme le Ladakh, où la culture tibétaine demeure intacte. Des adeptes de l’ancienne foi y vivent encore. Il faut noter à ce propos que celle-ci a dû faire face à une concurrence redoutable en la personne du clergé bouddhique qui finit par l’emporter. Elle ne disparut pas pour autant, mais fut obligée de s’adapter, par exemple, en créant, à son tour, des monastères, concept ignoré du Tibet avant le VIIème siècle. Les sectes mirent également leur doctrine par écrit, mais elles subirent l’influence du Dharma, au cours des âges. Actuellement, un enquêteur risque fort de se trouver en présence d’un Bön déformé, quoique présentant toujours suffisamment d’éléments primitifs. D’un autre côté, nous disposons d’une documentation précieuse à cet égard. Paul Pelliot et Aurel Stein découvrirent un lot de manuscrits dans une grotte, murée en 1035, à Touen’Houang au Kan’Sou ; certains nous donnent une abondante moisson de renseignements sur la vieille mythologie encore vierge de cette influence (9).

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Pierre gravée représentant la phrase « om mani paome hum ». Il existe toute une science des formules qui, selon les lamas, ont des effets tant psychiques que physiques par leur seule sonorité spécifique. La phrase en question est la plus utilisée.

Voilà donc, dans les grandes lignes, le visage que présentait le Tibet religieux avant l’arrivée des premiers missionnaires bouddhiques. Elle est aux antipodes de l’image qu’on a voulu nous en donner. Le romanesque y perd sans doute, mais la vérité y gagne. Le chercheur, lui, découvre une piste à suivre, comme je le signalais ci-dessus. Effectivement, que peut nous révéler le Bön si on l’étudie sans a priori ? On se demandera sans doute si c’est encore possible. Certes le Pays des Neiges est interdit depuis l’invasion chinoise, mais il existe toujours, à ses frontières, des territoires,

L’implantation du bouddhisme.

C’est bien entendu le point central de toute la culture tibétaine. Le bouddhisme a marqué toute la vie sociale de son empreinte. Pendant des siècles, il inspira la pensée, la façon de sentir, la manière d’affronter l’existence, les arts, en bref les mille et une démarches qui constituent la trame de l’aventure humaine, pénétrant le subconscient des masses et des élites en profondeur. Soit dit en passant, c’est un élément que ne peuvent ignorer ceux, fort nombreux, qui cherchent, dans ces philosophies lointaines, des principes conducteurs

capables de les guider. Notre historicité est différente, et si le Tibet peut fournir son apport à la civilisation mondiale, ce qui est indéniable, ce ne sera pas sans une adaptation. Le bouddhisme était donc omniprésent, mais, au Pays des Neiges, il prit un ton original qui en fait presque une création propre. L’étranger ne s’y est pas trompé quand il le qualifia de « lamaïsme », au grand scandale des lamas eux-mêmes qui voyaient dans leur enseignement l’expression fidèle de la doctrine enseignée jadis par le bienheureux Shakyamuni (10). Mais il convient de souligner un fait important : c’est sous sa forme tantrique que la religion du Bouddha prit possession de cette vaste contrée. Certes, d’autres tendances se sont affirmées depuis, au point de reléguer cette école au second rang. Ainsi, la célèbre théocratie dirigée par le Dalaï Lama qui détenait le pouvoir politique, appartenait à un autre courant. Il n’en demeure pas moins que la lignée des rnying’ma’pa, c’est-àdire celle des anciens, survécut et existe toujours en exil. Il est difficile de donner les traits généraux du tantrisme en quelques lignes. Selon la tradition, le mouvement aurait vu le jour en Inde aux premiers siècles de notre ère ; il est contemporain de la gnose chrétienne, à laquelle il ressemble par bien des aspects, sans que l’on puisse attester un emprunt dans un sens ou dans l’autre. Il nous apparaît sous la forme d’un vaste système idéologique englobant la réalité entière, une extraordinaire construction aux ramifications multiples. Le mot luimême dérive du sanskrit tantra (en tibétain : rgyud), qui, entre autres significations, désigne un traité contenant les enseignements de l’école. L’univers y est considéré comme la manifestation de puissance émanant de l’Etre immobile. Cette puissance est la shakti (du radical verbal SHAK- : pouvoir). On ne peut, à proprement parler d’un couple divin, bien que ce soit sous cette forme que l’iconographie le présente. On y verrait plus justement des principes, et c’est ici que notre attention est, pour la première fois, mise en alerte. Les descriptions que les écrits fournissent concernant la shakti rendent un son familier pour l’homme du XXème siècle. La notion offre une analogie avec celle d’énergie, telle que la science moderne l’a admise au rang de ses postulats. Les spécialistes de la mythologie n’ont pas manqué de faire un autre rapprochement. C’est, en effet, à dessein, que j’ai employé le terme au féminin. L’essence immuable est considérée comme l’aspect mâle, tandis que la force qu’il développe, tout en restant lui-même inactif, a la caractéristique opposée et complémentaire. On ne peut s’empêcher d’évoquer la Déesse Mère honorée sous toutes les latitudes. Julius Evola aboutit aux mêmes conclusions : « Or, ce courant, à vrai dire, a des sources archaïques d’origine étrangère et renvoie à un fond de spiritualité autochtone qui offre des analo-

gies visibles avec celles du monde méditerranéen protohistorique, pélagien et préhellénique, car, par exemple, les « déesses noires » hindoues (comme Kâlî et Durgâ) et les déesses paléoméditerranéennes (la Déméter Melaïna, Cybèle, la Diane d’Ephèse et celle de Tauride, et jusqu’aux « Vierges noires » chrétiennes et sainte Mélanie, leur prolongement) renvoient à un prototype unique. Précisément dans ce substrat, qui appartient aux populations dravidiennes de l’Inde et, en partie, à des couches et des cycles de civilisations plus anciennes encore, comme celles qui ont été mises au jour par les fouilles de Mohenjo-Daro et de Harappa (3000 avant J.-C. environ), le culte d’une grande Déesse Mère universelle (la Magna Mater) a formé un thème central et revêtu une importance qu’ignorent complètement la tradition aryo-védique et sa spiritualité à tendance essentiellement virile et patriarcale. C’est ce culte, justement, qui, resté sous-jacent pendant la période de la conquête et de la civilisation aryennes (indoeuropéennes), émerge à nouveau dans le tantrisme, dans la variété multiple des divinités hindoues et tibétaines de type shaktique, entraînant d’une part, un regain de ce qui était resté latent dans les couches populaires, de l’autre, l’apparition d’un thème déterminant dans la vision tantrique du monde » (11). En d’autres termes, les propositions énoncées par les maîtres tantriques mettent, en formules, l’expérience fondamentale de l’humanité, expérience qui fut enfouie, pendant des millénaires, au tréfonds de l’inconscient et qu’ils font ainsi s’épanouir en pleine lumière. Les vieux mythes ne sont plus l’extériorisation de soucis puérils propres à une espèce encore dans l’enfance. Ils ne traduisent pas les seuls besoins matériels de l’homo économicus ; on ne doit pas y chercher une manifestation de la lutte des classes, ni la présence exclusive de l’un ou l’autre complexe catalogué par une psychologie embryonnaire. Ces thèmes légendaires reprennent leur place dans le contexte humain : l’expression symbolique de vérités universelles que les grands ancêtres percevaient plus qu’ils ne pensaient, à une époque où, selon toute vraisemblance, la raison conceptuelle ne constituait pas encore l’outil perfectionné qui nous est familier. Dans cette optique, le culte de la Déesse Mère prend une tout autre physionomie et, par voie de conséquence, celui de la Vierge Marie qui, d’humble tâcheronne galiléenne, est devenue un principe cosmique. Les écoles tantriques indotibétaines sont héritières de cette antique tradition, mais, faut-il l’ajouter, elles n’en ont pas le monopole. Les dieux et les déesses sont des archétypes permettant à l’adepte de plonger dans l’homme intérieur, de le connaître et d’agir sur lui. Ce sont des réalités provisoires qu’il écartera lorsqu’il aura parcouru un chemin suffisant, dans sa remontée vers les sources de l’Etre.

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L’aspect théorique de l’enseignement est une longue description des diverses manifestations que développe la shakti. Et cette fois, nous débordons largement les frontières artificielles par lesquelles l’Occident a séparé la philosophie-religion et la science positive. C’est en effet à une approche que l’on peut qualifier de scientifique que se livrent les maîtres de l’école. Mais elle ne ressemble pas à la nôtre. A ceux qui s’en offusqueraient, il faut ici rappeler que la science n’est pas, comme on le croit trop souvent, l’expression dogmatique de la vérité en soi. C’est tout au contraire une vision essentiellement approximative de la réalité. Les prouesses techniques du XXème siècle ont pu faire illusion à cet égard et voiler pendant un certain temps, l’aspect subjectif d’un système idéologique, même s’il repose sur une expérimentation rigoureuse. Celle qui assure la base du tantrisme ne l’est pas moins ; il ne s’agit pas de pure spéculation. Une expérimentation est toujours fragmentaire et orientée. Ceci explique à suffisance que les résultats concrets obtenus par des pratiquants d’autres doctrines restent un mystère pour le savant occidental. Je pense en particulier à plusieurs formes de yoga et à l’acupuncture chinoise ; la vision des choses est différente, les applications aussi et ces dernières n’offrent un caractère insolite que pour un observateur qui s’obstine à les juger selon les critères de son propre système. C’est une constatation que l’on fait souvent quand on étudie les effets obtenus par les Tibétains qui pratiquent certaines disciplines. Et nous en arrivons ainsi à la conception de l’homme, centre des préoccupations tantriques. Les lois qui le régissent sont identiques à celles qui gouvernent l’univers. Le microcosme est analogue au macrocosme et ce n’est pas un rapprochement personnel avec l’hermétisme européen, obéissant à cette tendance syncrétiste qui a tellement déformé la pensée asiatique dans l’esprit occidental. L’analogie est clairement exprimée. Le Vishvasâra-tantra contient un aphorisme selon lequel : « ce qui est ici-bas, cela (est) ailleurs, ce qui n’est pas ici-bas, cela (n’est) nulle part » (yad ihâsti tad anyatra, yannehâsti na tat kvachit (12). La Table d’Emeraude, si chère aux alchimistes, affirme comme en écho : « Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. Et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas » (Quod est inferius, est sicut quod est superius. Et quod est superius est quod est inferius). Cet écrit ajoute : « pour accomplir les miracles d’une chose unique ». Les maîtres tantriques pourraient souscrire sans réserves à ce principe. Toutes les techniques mises au point depuis des siècles tendent vers l’évolution de l’être humain jusqu’à l’obtention de l’état de siddha (celui qui a abouti) et, comme toujours dans le contexte indotibétain, vers la libération finale. Chemin faisant, ils ont élaboré une physiologie diamétralement oppo-

sée à celle que l’on apprend dans les facultés. Elle se situe dans l’optique vitaliste ; pour eux, comme pour les bön’po, la force vitale est indépendante du mécanisme qui lui permet de se manifester. La biologie d’Occident a adopté la thèse inverse ; c’est le mécanisme physiologique qui crée la vitalité. Il est tout de même utile de souligner que l’humanité de tous les âges et de tous les pays a toujours opté pour la première conception. En outre, si la seconde a obtenu de brillants résultats, le vitalisme en a également à son actif. Serait-ce si étonnant ? Dans la préface de l’édition qu’il publia de la « Vie de Milarepa », Jacques Bacot, déjà cité, remarque avec à propos : « Il est regrettable, pour la lecture de cette histoire, que l’esprit de formation occidentale soit si prompt à déclarer absurde ce qu’il ne comprend pas et à rejeter comme fable tout ce qui ne s’accorde pas avec sa propre crédulité. « L’ascète Mi’la"ras’pa’ (pron. : Milarepa) dont l’éminent tibétologue édita la biographie, fut un adepte du gtum’mo, technique dont la réalité fut dûment attestée et qui permet d’élever la température du corps, au point de pouvoir se passer de vêtements, même par un froid himalayen. Il appartint à une des plus intéressantes écoles tibétaines et aussi une des moins connues : les bka’rgyud’pa’ (pron.: karghyoutpa) sur lesquels nous aurons l’occasion de revenir. Tête de divinité terrifiante. On y perçoit nettement l’influence de la religion primitive, l’aspect sombre des phantasmes jaillis du subconscient de l’ancien Tibet.

Tel qu’il est esquissé ci-dessus, le tantrisme a plutôt l’aspect qu’il revêt au sein de l’hindouisme. Lorsqu’il fut repris par certaines communautés bouddhiques, sa forme et, du moins partiellement, son esprit se modifia en fonction de la doctrine qui l’adoptait, mais les principes restèrent fondamentalement les mêmes. A son arrivée sur le Toit-duMonde, des circonstances locales, notamment la religion des bön’po, lui valurent encore d’importantes retouches. Sans doute, fut-il aussi enrichi par l’expérience personnelle de ses nouveaux fidèles. Pour clore cet important chapitre, notons que le tantrisme a généralement mauvaise réputation dans les cercles orientalistes officiels. Une des raisons de cette fâcheuse renommée est l’existence de pratiques sexuelles recommandées par certaines écoles, celles dites de la main gauche. Dans la réalité des faits, les adeptes de cette tendance, qui préconise l’unité essentielle de l’énergie, prétendent utiliser la force génitale, habituellement gaspillée en vain plaisir, à des fins d’évolution plus élevée. Ils estiment qu’on peut lui faire opérer une transmutation et proposent diverses techniques ascétiques à cet effet. En Occident, quelques rares associations se réclament des tantras. Je m’en voudrais de jeter sur elles un quelconque discrédit, mais il convient néanmoins de se montrer prudent. A une époque d’érotisme pathologique, certaines d’entre elles pourraient fort bien servir de couvertures à des séances qu’une saine moralité réprouve.

JACQUES KEYAERTS

Notes et bibliographie.
(1) Tucci, Giuseppe, texte français de Robert Latour : « Tibet, Pays des Neiges », Editions Albin Michel, Paris 1969. Il s’agit d’une excellente vulgarisation, sans trop de technicité et fort bien illustrée. L’auteur est un homme compétent, à la fois tibétologue et explorateur. En ce qui concerne sa remarque sur l’absence de policiers et de passeports, je dois cependant noter que d’autres voyageurs ont eu une expérience différente, souvent désagréable. C’est sans doute affaire de circonstances politiques.

(2) de Lubac Henri : « La Rencontre du Bouddhisme et de l’Occident », Editions Aubier. Paris, 1952. Les renseignements relatifs aux premières pénétrations occidentales sont disséminés dans les chapitres II et III, respectivement consacrés à la découverte missionnaire et à la découverte scientifique. Parmi les prêtres catholiques qui ont traité de l’Asie, on relève quelques esprits éclairés et ouverts. Le père de Lubac en fut, alliant la compréhension à la science. Il cite une abondante source de documentation. (3) Tucci, Giuseppe et Heissig Walter, traduit de l’allemand par R. Sailly : « Les Religions du Tibet et de la Mongolie », Payot 1973. Cet ouvrage très complet est une somme en la matière, destinée à ceux qui veulent approfondir le sujet. Les origines du bouddhisme au Tibet sont traitées en détail au premier chapitre. (4) Lalou Marcelle : « Les Religions du Tibet », Presses universitaires de France, 1957. C’est un petit livre de 101 pages, fort bien documenté, sans illustrations, mais émanant d’une tibétologue qui a consacré sa vie à la question. (5) Le Vidyottama-tantra est en réalité un ouvrage d’inspiration tantrico-bouddhique, mais, dans la recette indiquée on soupçonne l’emprunt fait à la religion locale. C’est l’avis de Marcelle Lalou et je le partage. (6) Watson Lyall, traduit de l’anglais par Léo Dilé : « Histoire naturelle du Surnaturel », Editions Albin Michel, Paris 1974. Cet auteur tente une approche scientifique des phénomènes insolites. Il ne traite pas précisément du Tibet, mais il peut nous aider à comprendre bien des faits en apparence inexplicables. (7) Cité par Marcelle Lalou, op. cit. Paul Bacot est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le Tibet, parmi lesquels une « Introduction à l’Histoire du Tibet », Paris 1962. (8) Tucci Giuseppe et Heissig Walter : op. cit. ; les auteurs consacrent un long chapitre à la religion Bön. (9) Pelliot Paul : « Une Bibliothèque médiévale retrouvée au Kan’Sou’ », in Bulletin de l’Ecole française d’Extrême-Orient, 1908. (10) Le mot sanskrit Buddha est un titre qui signifie « éveillé » ; il procède de la racine BUDH-qui se traduit aussi par : « savoir ». Selon la tradition, le sage indien aurait reçu, à sa naissance, le nom de Siddharta (celui qui a atteint le but) ; il appartenait au clan des Gautama et la famille régnante des Shakya, d’où l’appellation de Shakyamuni (moine des Shakya). (11) Evola Julius, traduction de Gabrielle Robinet : « Le Yoga tantrique, sa métaphysique, ses pratiques », Editions Fayard, Paris 1971. L’auteur a étudié le sujet avec pénétration et compétence. Il n’est pas exclu qu’il ait glissé des idées personnelles dans son texte, mais le sujet est respecté dans son ensemble. (12) Avalon Arthur, traduction de Charles Vachot : « La Puissance du Serpent, introduction au tantrisme », Edition Dervy-Livres, Paris 1974. La même remarque s’impose que pour l’ouvrage précédent.

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reACTIVATION ARCHEOLOGIQUE

1. LA RAGE D’EXPLIQUER LA CONSTRUCTION DES PYRAMIDES D’EGYPTE
« Un mensonge suffisamment diffusé devient l’opinion publique. » Louis Pauwels. Les Editions Pygmalion ont publié récemment un ouvrage important de Georges Goyon, égyptologue attaché au CNRS, « Le secret des bâtisseurs des grandes pyramides », préfacé par Madame Desroches-Noblecourt, du Musée du Louvre. Nous lui attribuons volontiers la cote 3K, car il est « excellent, digne de servir de référence ». Nous avions pourtant hésité à lui attribuer la cote inférieure, « bon, à condition d’en lire d’autres », mais en lire d’autres, nous l’avons fait pour vous. Car il persistait une lacune — tout à fait humaine et justifiée — qui tient au fait que l’auteur a lui-même une technique de construction à proposer et que, par conséquent, il analyse les propositions faites avant lui en les confrontant à sa propre vision des choses. Il fallait donc reprendre certaines références (la bibliographie est remarquable), et voir comment les autres égyptologues analysaient les faits. Car les archéologues sont gens bizarres : lorsqu’ils ont une théorie à proposer, leur premier soin est de réfuter celles de leurs prédécesseurs. Cet article a la prétention de faire un tour complet de la question, sans partipris, mais en n’omettant aucune réserve émise sur les divers procédés préconisés. Et finalement — tant pis si on nous le reproche — nous ferons aussi un petit tour du côté des techniques « parallèles », mais qu’on ne peut passer sous silence, même si elles sont aussi spéculatives que le reste. Pour sa part, notre ami et architecte Eric Guerrier a tenu à expliquer son « pourquoi » des choses et les raisons pour lesquelles il ne partage pas toujours mon scepticisme. Disons enfin que, contrairement à ce qui s’est passé avec un Jean-Pierre Adam, nous nous sommes retrouvés en compagnie de gens courtois. La chose est suffisamment rare pour qu’elle mérite d’être signalée (1).

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Que disent les textes ?
Mais d’abord, quels textes ? Les Egyptiens ne nous ont rien transmis de leurs modes de construction, sinon quelques indices archéologiques indirects, que nous citerons au fur et à mesure. Les seuls « textes » sont les confidences recueillies en Egypte par deux « reporters » grecs, respectivement 2000 et 2500 ans après les pyramides: Hérodote d’Halicarnasse, auteur des « Histoires » (Vème siècle avant J.-C.) et Diodore de Sicile, auteur d’une « Bibliothèque historique » (Ier siècle). Des deux versions proposées par ces historiens, est née une controverse qui, longtemps, partagea les archéologues en deux camps. Comme en l’occurrence, chacune des théories se base en définitive sur très peu (les deux textes grecs), il est aisé de démontrer que le procédé imaginé par le confrère ne correspond

pas à ce que décrivaient les auteurs en question. C’est oublier que ceux-ci vivaient deux millénaires après les événements. C’est surtout se montrer incapable de conciliation.

(1) Je ne puis m’empêcher de considérer l’ensemble du livre comme une réfutation de la préface ! Tout concourt à faire de la construction despyramides une entreprise unique par ses caractéristiques, les circonstances de temps et de lieu, les moyens mis en œuvre, et l’environnement. Mme Desroches-Noblecourt propose qu’un système analogue s’applique aux mégalithes du reste de la Terre : l’île de Pâques, Stonehenge, Baalbeck. Je n’y vois qu’un exorcisme commode et courant, car ces diverses constructions n’ont en commun que leur monolithisme (et même pas le gigantisme). Autant affirmer que partout où pousse le riz, on le mange avec des baguettes !

Car, en effet, il semble bien qu’Hérodote et Diodore parlent de deux étapes différentes dans la construction des pyramides. Mais laissons-leur d’abord la parole. On verra par la suite pourquoi je les cite en ordre chronologique inverse. Diodore de Sicile, Livre I, 63 (traduction Hoefer) : « Elle (la pyramide de Chéops) est entièrement construite en pierres dures, difficiles à tailler, mais dont la dureté est éternelle. En effet, depuis au moins mille ans (quelques-uns en admettent trois ou quatre mille), ces pierres ont conservé jusqu’à ce jour leur arrangement primitif et tout leur aspect. On les a, dit-on, fait venir d’Arabie, de bien loin, et on les a disposées au moyen de terrasses car alors on n’avait pas encore inventé les machines. Et ce qu’il y a de plus étonnant, c’est que ce monument se trouve élevé au milieu d’un pays sablonneux, où l’on n’aperçoit aucun vestige de terrasses ou de tailles de pierres ; de telle sorte qu’il ne paraît pas être un ouvrage d’homme et qu’on croirait qu’il a été construit par quelque divinité au milieu d’une mer de sable. Quelques Egyptiens essayent d’expliquer ce miracle, en disant que ces terrasses étaient formées de sel et de nitre et qu’ayant été atteintes par les eaux du Nil, elles ont été dissoutes et ont ainsi disparu sans le secours de la main-d’œuvre. Mais il est plus probable que ces terrasses ont été détruites par les mêmes mains qui les avaient élevées. Le nombre d’hommes employés à ces constructions fut, diton, de trois cent soixante mille et leurs travaux étaient à peine achevés au bout de vingt ans. » Résumons donc la version de Diodore : pas de « machines », des rampes-terrasses, 360.000 hommes durant 20 ans. Remarquons aussi, pour la petite histoire, qu’il avait déjà envisagé l’hypothèse extraterrestre, les dieux en l’occurrence... Hérodote d’Halicarnasse, Livre II, 124 (traduction Lacarrière) et 125 (trad. Barguet) : « Il (Chéops) obligea tout le peuple à travailler pour lui. Les uns se virent contraints de traîner d’énormes pierres depuis les carrières des monts d’Arabie jusqu’aux bords du Nil, d’autres de prendre ces mêmes pierres et de les traîner jusqu’aux monts de Libye. Une équipe de cent mille ouvriers, qu’on renouvelait tous les trois mois, fut employée à ce travail. Le peuple s’exténua ainsi pendant dix ans rien que pour construire la chaussée où l’on traînait les pierres, travail presque aussi considérable que la construction des pyramides (cette chaussée a en effet cinq stades de long, dix toises de large, huit de haut en sa plus grande hauteur, et elle est en pierre polie et décorée d’animaux). Il fallut donc dix ans pour construire cette chaussée et les chambres souterraines dans la colline des pyramides, chambres que Chéops se fit creuser comme sépultures, le tout dans une île qui fut créée artificiellement en dérivant le cours du Nil. Pour la pyramide elle-même, la construction dura vingt ans.

Sa base est un carré de huit plèthres de côté. Elle en a autant en hauteur. Elle est faite de pierres polies et assemblées avec le plus grand soin. Chacune de ces pierres fait bien trente pieds de long. (125) Voici comment on construisit cette pyramide, par le système des gradins successifs que l’on appelle tantôt krossai (pierres en saillie), tantôt bômides (pierres formant socles). On la construisit d’abord sous cette forme, puis on hissa les pierres de complément à l’aide de machines faites de courtes pièces de bois : on montait la pierre du sol jusqu’à la première plate-forme ; là, on la plaçait dans une autre machine installée sur le premier gradin, et on la tirait jusqu’au deuxième gradin, où une troisième machine la prenait. Il y avait autant de machines qu’il y avait de gradins, à moins cependant qu’il n’y en ait eu qu’une seule facile à déplacer et qu’on transposait d’un gradin à l’autre, sitôt déchargée (ceci pour indiquer les deux procédés que rapporte la tradition). On acheva donc d’abord le sommet de la pyramide, puis les étages au-dessous, l’un après l’autre, et l’on finit par les gradins inférieurs et la base de l’édifice ». (Par « achever », Hérodote entend bien sûr le parachèvement ou ravalement du revêtement en calcaire blanc). Résumons donc aussi la version d’Hérodote : d’abord des gradins, puis des « machines faites de courtes pièces de bois », 100.000 hommes se relayant tous les trois mois durant vingt ans. Notons aussi, au passage, qu’Hérodote était précis dans ses mesures : il donne pour la chaussée une largeur de 18m50, or on en connaît maintenant la valeur exacte : 18m35 ! Toute la controverse entre archéologues est partie de là. Les uns refusent les rampes de Diodore et font des calculs destinés à montrer qu’elles devaient être plus volumineuses que les pyramides elles-mêmes. La véritable réponse est : il y a rampe et rampe ! Nous verrons cela par la suite. Et les autres refusent les machines en bois, n’acceptant que des traîneaux. Et là, c’est l’archéologie sur le terrain qui doit trancher. Mais en tout état de cause, lisons Hérodote avec attention : il ne prétend pas, comme on le lui a fait dire, que la Pyramide fut construite exclusivement à l’aide d’échafaudages en bois. Ceux qu’il décrit s’appuient sur des gradins déjà existants, ceux-là même que Diodore affirme avoir été construits à l’aide de « terrasses ». Somme toute, deux étapes successives, ou même simultanées, d’une même construction.

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De quoi disposaient les Egyptiens de l’Ancien Empire ?
Il ne faut pas oublier que l’Egypte de Chéops en est à l’Age énéolithique ou chalcolithique, c’est-àdire à la fin de l’époque néolithique. A part la pierre et le bois, la seule ressource pour faire des outils n’est encore que le cuivre... ou l’or ; le bronze ne

fera son apparition qu’à la fin de l’Ancien Empire. Voyons d’abord de quoi disposaient les artisans, nous verrons ensuite ce qui n’existait pas encore à l’époque de Chéops. Outils en pierre. — des masses sphériques en diorite, pour frapper à pleine main. On en a retrouvé dans les carrières. — des marteaux de diorite pouvant servir de pics de mineurs : ce sont des maillets se terminant par une arête du côté percutant, et creusés d’un étranglement pour y fixer un manche en bois (voir photo, d’après Goyon). — des boules de calcaire dont une face est aplatie, et qui servent à concasser et réduire en poudre des éclats de calcaire destinés au mortier. — des rouleaux de calcaire blanc, dont on a retrouvé des exemplaires long de 50 cm et d’un diamètre de 20 cm. — des lames et des couteaux bifaces en silex, des aiguisoirs en quartzite. — des percuteurs et des croissants en silex, servant de mèches de forets : on les utilisait pour des évidements et des forages délimités, ainsi que pour dégrossir les blocs. Il est cependant douteux qu’ils aient pu servir pour le calcaire. Toujours est-il qu’ils furent abandonnés dès après le pharaon Djéser, donc avant Chéops.

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Outils en bois. — des maillets pour frapper sur les ciseaux en cuivre (voir photo). — des cales et des leviers. — des brancards, qu’on a retrouvés, et des traîneaux qu’on faisait glisser sur un chemin d’argile aspergé d’eau. — des rondins de sycomore ou d’acacia. On en a retrouvé, parfois enrobés dans la maçonnerie. L’orifice d’accès au caveau granitique du tombeau de Djéser a été obturé par plusieurs blocs de granit : ceux-ci ont été descendus verticalement, et au-dessus de cet orifice d’accès on a pu retrouver un rondin portant la trace du glissement des cordages. — des câbles en matière végétale. Outils en cuivre. — des herminettes. On a retrouvé des objets portant la trace de tels outils. A noter qu’il faut frapper avec lourdeur et régularité, et que le cuivre est tout de suite émoussé. — des hachettes à un seul tranchant. — des ciseaux à taillants larges ou à pointes (voir photo). — des forets au sable pour les évidements : un tube de cuivre qu’on faisait pivoter sur des grains de sable ou de quartz. On en a retrouvé des traces sur la statue en diorite de Chéphren ainsi que sur le dallage de basalte de son temple.

— des scies à sable formées d’une lame de cuivre sans dents, qu’on frottait sur des grains de quartz arrosés d’eau. Flinders Petrie a retrouvé ainsi une lame de cuivre oxydé à laquelle adhéraient encore des fragments rectangulaires d’émeri, de 1,5 mm de section. Des traces ont été relevées sur le sarcophage de Chéops et sur le dallage en basalte du temple de sa pyramide. C’est tout. Une fois n’est pas coutume, il faut préciser que cette liste est bel et bien exhaustive. J’ai voulu être complet : en dehors de ceci, on ne connaît aux artisans de l’Ancien Empire aucun autre outil. Et encore, je les ai subdivisés au maximum afin d’en donner le plus de caractéristiques possibles. Mais réduit à l’essentiel, cela se résume à quoi ? Des percuteurs (boules de pierre, marteaux, maillets, herminettes, silex), des forets pour faire de petits trous, des leviers, rondins et traîneaux, des scies et des ciseaux en métal mou. A vous de tailler les blocs, les traîner sur des centaines de kilomètres et construire des pyramides à profusion ! Ce qu’ils firent. Et dans la joie, car leur peine méritait salaire. C’est ainsi qu’on a retrouvé sur le tombeau d’un certain Meni, majordome, cette inscription : « Tout homme qui a fait ceci, jamais il ne s’en repentira. Artiste, tailleur de pierre, je l’ai récompensé ». Tout comme on respectait la vie humaine : témoin le papyrus Westcar racontant que Chéops, voulant éprouver le talent du magicien Djedi, propose d’exécuter un prisonnier pour qu’il le ressuscite. Réponse de Djedi : « Non, pas un être humain, mon Maître, car il est défendu de faire pareille chose au troupeau sacré (de Dieu) ! ». Pour être sûr de bien fixer les idées, il est bon de rappeler ce qui n’existait pas encore à l’époque de l’Ancien Empire : ● Le fer. Peut-être les Egyptiens le connaissaientils, puisqu’on a retrouvé quelques morceaux de fer météorique à Gizeh et Abousîr, mais en tout cas ils ne l’utilisèrent pas. Pas question donc de câbles métalliques. ● La roue. Le char à roues est apparu en Egypte lors des invasions hyksôs, et la première roue figure sur les peintures du tombeau de Kaemhesit durant le Nouvel Empire. Georges Goyon signale cependant à Saqqarah « la peinture d’un échafaudage mobile muni, semble-t-il, de roues ou de boules tournant sur un axe ». Cela ne veut pas dire charrette (si j’ose dire), puisque sur la fresque du pharaon Djéhoutihotep de la XIIème dynastie, on voit les hommes transporter la statue à l’aide de traîneaux, ignorant donc apparemment toujours la roue mille ans après. ● La poulie, et ses dérivés telle que la moufle, introduites par les Romains. Les Egyptiens ne connaissaient aucun moyen mécanique de démultiplication des forces. Pour preuve, l’extrémité des

mâts des navires à voiles, où les cordages coulissent à travers de simples trous. Il fallait donc se rabattre sur des rondins, éventuellement graissés, mais qu’il fallait faire rouler entre deux planches dures et planes, sinon ils étaient vite mâchés par les aspérités de la pierre. ● Le bois. Le bois de construction doit être cité ici, car il était rare. L’acacia, le sycomore, le tamaris et le saule étaient utilisés par petits bouts pour faire des meubles. Le reste devait être importé. Ce qui apporte de nettes restrictions à l’usage de rondins, rarement retrouvés et d’ailleurs de petite taille, ainsi qu’à l’usage du bois pour les échafaudages. Finalement, au chapitre des techniques, quelques réserves restent à faire. Les Egyptiens connaissaient-ils un procédé spécial de durcissement du cuivre ? Non, sinon le martelage à froid. Mais il faut ajouter néanmoins que la présence d’impuretés, telles l’arsenic, le fer et le bismuth peuvent rendre ce métal un peu plus dur. On a retrouvé également à Mykérinos des traces d’un procédé thermique de boursouflage du granit, qui était ensuite frappé à l’aide de boules de dolérite pour en faire tomber une couche de pierre. Enfin, on sait aussi que les carriers pouvaient aisément suivre le lit de carrière, autrement dit la stratification naturelle du calcaire, pour en découper les blocs. Ils devaient utiliser des coins de cuivre pour les détacher : la forme évasée des trous démontre en outre, que des plaques de cuivre étaient intercalées entre le coin et les parois du trou à creuser. Ce qui, selon Goyon, s’oppose formellement à la technique souvent préconisée des coins de bois qu’on gonflait à l’eau pour faire éclater la pierre. Selon lui, ce procédé ne fut jamais utilisé (voir son illustration en page précédente).

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Que sont les « courtes pièces de bois » d’Hérodote ?
Il est des légendes tenaces, en archéologie comme ailleurs. C’est le cas pour les procédés de levage des pierres des pyramides : rien que de voir ces procédés illustrés dans des ouvrages sérieux, et nombreux sont ceux qui croient qu’ils ont réellement existé. Alors qu’ils ne sont basés sur aucune réalité archéologique, et qu’ils ont, la plupart du temps, été réfutés à suffisance. Tel est le cas, par exemple, pour les « chèvres » ou « sapines ». L’idée est de l’architecte Choisy, auteur de « L’art de bâtir chez les Anciens Egyptiens » (1904) : il le propose simplement, sans insister, et, faut-il le dire, jamais on n’a vu les Egyptiens représenter cela quelque part. « L’appareil, que nous nommons actuellement une chèvre, se compose essentiellement de deux montants ou bras s’assemblant par le haut ; à leur point de jonction se trouve une poulie sur laquelle roule une corde. A la partie

inférieure, un treuil mobile ou un cabestan tourne sur son axe. Il peut être actionné par la force des bras. La sapine moderne est une sorte de montecharge en bois dont on se sert pour élever les matériaux » (Goyon). Le procédé fut préconisé et illustré par Hermann Strub-Roessler en 1952. Sans doute ignorait-il que les Egyptiens de l’Ancien Empire ne connaissaient ni la poulie ni le cabestan ! Mais quand bien même: le système des chèvres implique, en l’occurrence, l’utilisation de paliers en gradins appuyés sur l’édifice. Pour des appareils de 8 mètres de haut (un minimum, et ce n’est pas précisément ce qu’on appelle de « courtes pièces de bois » !), les assises des gradins doivent être drôlement stables. De plus, à 100 mètres d’altitude, et dans le vent, il faudrait des câbles de retenue de 150 à 200 mètres de long. Et enfin, pour imaginer la pose du revêtement, il postule que les blocs de calcaire avaient des arêtes biseautées, ce qui n’est pas le cas. Réfuté donc par Jean-Philippe Lauer et Georges Goyon, le procédé n’en est pas moins revu et corrigé par notre Turlupin de l’archéologie, JeanPierre Adam, dont je reproduis ici le dessin pour montrer la belle poulie (en cuivre, sans doute...).

Partant toujours de l’idée de Choisy, l’architecte allemand Hölscher avait déjà, en 1912, proposé des échafaudages en sapines. Il s’était basé sur la présence de traces d’encoches et de trous dans le parement et sous le dallage de la pyramide de Chéops. Depuis, on a pu expliquer leur présence pour la fixation des cordages, ainsi que la disposition des chevalets pour le cordeau des géomètres. Hölscher, pour sa part, avait cru y voir les traces d’échafaudages en boulins sur pied, pour soulever les pierres. En plus, il imagina un système complexe d’accrochage des blocs par le haut, à l’aide de pinces de levage. D’une façon ou de l’autre, celles-ci devaient de nouveau être actionnées par des treuils et des poulies. Jean-Pierre Adam (encore lui !) propose même d’utiliser des crochets, sans doute en acier, tels ceux qui équipent les grues. Lauer par contre, conscient des limites à ne pas dépasser, conclut qu’il faudrait, pour hisser les blocs, faire passer les cordages sur des rondins au sommet d’un mur, et faisant pont au massif d’un autre mur, édifié pour la circonstance ! On comprendra que les sapines de Hölscher sont à ranger au rayon des accessoires de l’archéologie-fiction.

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Ci-dessus, le système de chèvres préconisé par Strub-Roessler (à gauche, d’après J.-Ph. Lauer). Pour que ce soit réalisable, les pierres de revêtement auraient dû être biseautées comme en A ; en fait, leur forme est celle figurée en B. Ou alors (à droite, d’après J.-P. Adam), on peut recourir à l’archéologie-fiction, avec des poulies qui n’existaient pas (en A). Ci-contre : les pinces de levage, d’après Adam (crochets de cuivre... ou d’acier ?) et d’après Hölscher.

Les seules machines plausibles « faites de courtes pièces de bois » restent, en définitive, l’ascenseur oscillant et le chaddouf. Malheureusement, les inconvénients sont tels, qu’ils s’excluent d’euxmêmes pour la construction des pyramides. Les voici quand même. ● L’ascenseur oscillant. Sous ce terme pompeux se cache tout simplement un traîneau aux patins courbes. Il fut décrit par Choisy et Legrain mais, encore une fois, à partir d’une trouvaille ne remontant qu’au Nouvel Empire : des modèles réduits découverts par Champollion dans des dépôts de fondation. Pour hisser des blocs, la technique aurait dû être la suivante : « on fixe un bloc de pierre sur cette sorte de traîneau au moyen de cordages, une simple poussée provoque alors un mouvement de bascule. On glisse aussitôt un madrier au-dessous. Une autre poussée en sens inverse, suivie de la pose d’un autre madrier et la pierre se trouve soulevée de quelques centimètres et ainsi de suite, de gradin en gradin » (Goyon). Il va sans dire que le procédé est inutilisable pour la pose du revêtement, à cause des parois lisses. ● Le chaddouf. Ce procédé de levage est encore employé de nos jours par les fellahs pour puiser l’eau. En 1925, l’ingénieur allemand Louis Croon imagina à partir de là un appareil élévatoire fait d’une poutre pivotant dans un plan vertical, autour d’un axe horizontal excentré. « Selon Croon, le bloc devait être fixé à la partie courte du levier tandis que, sur la partie longue, un certain nombre d’hommes faisaient contrepoids, suspendus à des brins de corde. Arrivé à la hauteur de l’assise supérieure, le bloc était glissé sur une épaisseur de madriers. L’opération était répétée de gradin en gradin » (Goyon). On peut imaginer également, au lieu des hommes, des paniers remplis de pierraille. Les calculs démontrent néanmoins que le procédé ne serait plus applicable à partir des troisquarts de la hauteur pyramidale, par impossibilité de contrepoids. Georges Goyon est formel : les ascenseurs oscillants sont « une vue de l’esprit », et les chaddoufs sont « inapplicables et inadéquats ». Tout au plus peut-on les considérer comme de petits accessoires. Si on admet la période de vingt ans pour la pyramide de Chéops — et on verra que ce n’est pas exagéré — tous les calculs concordent pour affirmer qu’il fallait poser 355 mètres cubes de pierre par jour ! Or, avec ces piètres procédés de levage, il aurait fallu, à la fin, cinq jours de travail rien que pour amener un bloc d’un mètre cube jusqu’au sommet. Chaque appareil devait être calé par plusieurs mètres cubes de bois, et Croon estimait que, tant pour les ascenseurs oscillants que pour les chaddoufs, avec les 240 gradins de la pyramide, celle-ci devait fourmiller d’hommes et d’appareils : rien moins que 3500 « machines » au moins ! Choisy lui-même reconnaissait que la profondeur de giron de chaque gradin était insuffisan-

te pour ses ascenseurs, et Goyon attire l’attention sur le danger permanent que couraient les ouvriers suspendus aux chaddoufs au-dessus du vide. Conclusion générale : les « courtes pièces de bois », chères à Hérodote, ne pouvaient être que des traîneaux, sans plus, les appareils de levage étant inexistants à l’époque de Chéops. D’ailleurs, les Egyptiens furent de piètres charpentiers : on ne leur connaît aucune charpente en bois !...

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L’ascenseur oscillant de Choisy et Legrain (en haut), et le principe du chaddouf proposé par Croon (en bas).

Que sont les « terrasses » de Diodore ?
S’il ne reste que des traîneaux, il va falloir envisager les rampes de terre. Mais avant d’entrer dans le détail de celles-ci, il est bon de situer avant tout les limites de ce qui est envisageable : poids des pierres, pente maximale, nombre d’hommes. ● Poids des pierres. Le volume moyen des blocs de la Grande Pyramide est de un mètre cube ; pour une densité de 2,5, cela fait 2500 kg chaque fois, auxquels il faut ajouter 500 kg environ pour le traîneau et le harnachement. Rappelons que le volume de la Pyramide est de 2.500.000 m3. Mais

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« qui peut le plus, peut le moins », et certains blocs dépassent largement le mètre cube. A l’angle de la pyramide, par exemple, il en est de 20 voire de 40 tonnes ; dans le plafond de la soidisant chambre du roi, un bloc de 41 tonnes est encastré, situé donc à 64 mètres de hauteur. C’est cependant Chéphren qui détient le record, avec certains blocs dans les murs de ses temples : 150 tonnes (60 m3) pour le temple bas, 180 tonnes pour un bloc long de 13m40 dans le temple haut, et finalement, là aussi, un bloc de 170 m3, soit 425 tonnes ! Jamais on n’a plus égalé ces prouesses, sauf pour les obélisques du Nouvel Empire. ● Pente maximale. De nos jours, une pente de 20% est jugée excessive pour des engins mécaniques ordinaires, et des promeneurs ne la soutiendraient pas longtemps. Pour les tombereaux à cheval, on prescrit 5% sur 100 à 1000 mètres et pour la brouette à bras 100 m maximum à 10%. Selon Georges Goyon, « au-delà d’une pente de 10%, il est difficile de tracter un fardeau sans de très grands efforts et sans danger en cas de recul ». N’oublions pas que, si l’on en croit certaines fresques, les ouvriers devaient arroser d’eau l’argile sur laquelle glisserait le traîneau : mais si cela glisse dans un sens, cela glissera aussi en marche arrière, surtout en pente ! Pour de très longues distances — et il y a 3 km depuis le bord du plateau de Gizeh jusqu’au pied de la pyramide ! — un effort soutenu ne peut être espéré que pour une pente de 5 à 6% maximum, ce qui correspond à un angle de 3 à 4 degrés. D’après les reconstitutions qu’on a pu faire de la chaussée monumentale, reliant le Nil au temple bas de Chéops, celle-ci devait accuser une pente de 7,5%. ● Nombre d’hommes. La force déployée par un homme sera ici celle que prescrit, par exemple, l’Administration des Travaux Publics pour le halage des péniches, soit 12 kg. Comme coefficient de frottement (µ) pour l’argile, on prendra 0,25, ce qui signifie que la résistance est réduite des trois quarts, ce qui n’est pas mal du tout. Selon les lois de la mécanique, pour un angle de pente de 3’3 (a) et un poids (P) de 3000 kg, la force à déployer sera obtenue par la formule F = (P x sin α) + (µ x P x cos α). F = (3000 x 0,061) + (0,25 x 3000 x 0,998) = 931,5 kg et le nombre d’hommes sera 931,5 :12 = 78 hommes. 78 hommes par traîneau, cela donne trois files de

26 : il paraît que c’est acceptable. Mais là où ça ne va plus, c’est lorsqu’on prétend hisser de cette façon le bloc de 41 tonnes au sommet de la chambre du roi. Goyon fait le calcul : 1066 hommes, « ce qui nous paraît inacceptable, dit-il, à cause du nombre d’hommes difficile à faire manœuvrer, en raison de l’encombrement occasionné et du poids écrasant pesant sur l’échafaudage ». JeanPhilippe Lauer s’était avisé de la difficulté en disant d’emblée que pour les gros blocs il se refusait à envisager l’usage de traîneaux, se rabattant pour la circonstance sur les poutres et les leviers. Il est décevant de voir alors un homme comme Georges Goyon, dont on a jusque là admiré l’honnêteté intellectuelle, déraper aussi lamentablement, en ne trouvant plus d’autre ressource que d’écrire : « Nous préférerions, en ce qui nous concerne, admettre un coefficient (de frottement) moindre ou le supprimer complètement comme le proposait Chevrier (architecte du Service des Antiquités à Karnak), quitte à taire confiance à l’ingéniosité des Anciens Egyptiens pour la manœuvre. » Un coefficient de frottement quasi-nul, c’est un bloc sur de la glace, où une simple chiquenaude suffit à le lancer dans n’importe quelle direction ! Et en l’occurrence, à lui faire même grimper une pente de 3°3 ? L’étape suivante, qu’on ne s’y trompe pas, c’est la lévitation ! ! ...

Mais revenons-en aux rampes. L’idée des plans inclinés en sable a été depuis longtemps abandonnée. On imaginait d’entourer la première assise de pierres par du sable, puis d’amener les blocs de la deuxième assise, d’à nouveau rehausser le tout par du sable, etc. Arrivé au sommet (146,59 m), on pouvait contempler ainsi un plateau de Gizeh recouvert d’une couche de sable de 1465 mètres de rayon autour de la pyramide (pour une pente de 10%) ! Aberration que Flinders Petrie tenta de contourner en préconisant un plan incliné devant une seule des faces, mais recouvrant progressivement toute la pyramide. Dans ce cas, on arrivait à une rampe de 2600 à 3300 mètres, c’est-à-dire recouvrant tout le cimetière de tombes des quatre épouses de Chéops, de ses fils et de ses filles, ainsi que le promontoire qui forme un surplomb de 40 mètres de haut avant le Nil. Le plan incliné faisait 315 mètres de largeur au pied de la pyramide, « et aurait atteint alors un volume tel, que celui de la pyramide aurait compté, comparativement, pour peu de chose » (Goyon).

Il fallait donc se rabattre sur autre chose, en l’occurrence la rampe en brique crue. L’idée date de 1926 et fut émise la première fois par Borchardt. La brique crue est un mélange d’argile et de paille séchée ; la rampe pouvait être armée par un plancher de troncs de palmiers ou de dattiers, puis recouverte d’argile qu’on arrosait alors pour en faire un bourbier. La brique crue est donc un matériau fondant, et des archéologues croient en avoir retrouvé des déblais aux abords du plateau de Gizeh : Sélim Hassan a dégagé une couche de boue argileuse, épaisse de plusieurs mètres, à l’intérieur de mastabas situés en contrebas. Quantités de décombres ont été reconnus aussi au nord de l’escarpement du plateau. Cela ne prouve sans doute pas grand’chose, mais c’est plausible. Ce qu’il faudrait prouver, c’est que les pyramides furent bien construites à l’aide de rampes en brique crue. Ces preuves directes n’existent pas. Que des rampes furent utilisées, est attesté pour des travaux de carrière à Tourah et à Ma’sarah. Les autres vestiges répertoriés sont les suivants : — Près du temple funéraire au sud de la pyramide de Chéphren, un vestige de 10 mètres de large, avec une pente de 4°5: il semble bien qu’il s’agit là d’une rampe construite par des carriers du Nouvel Empire pour récupérer le revêtement granitique du temple. — A Abou-Gourab (Vème dynastie) : six rampes dans la cour du temple solaire. — La pyramide de Khent-Kawes (Vème dynastie) est entourée d’un mur sur trois côtés (?). — A Karnak, il y a trace d’une rampe sur une des faces du premier pylône. — Le papyrus Anasti n° 1 (Nouvel Empire) fait allusion à une rampe large de 30 mètres et longue de 390. La rampe perpendiculaire. C’est maigre comme indices ! Et on l’aura remarqué, ces « rampes », peu épaisses et de pentes diverses, ne concernent en définitive que des temples. Il semble bien que, si rampes il y a, elles furent secondaires, tout au plus des rampes d’approche. Mais l’essentiel de l’argumentation est tiré par Borchardt à partir d’observations faites indépendamment par Petrie et Wainwright à Meïdoum. Il s’agit de cette fameuse pyramide qui ressemble à

une tour carrée de 40 mètres de hauteur. Petrie avait noté « un large et léger défoncement » inexplicable sur la face orientale de celle-ci ; et Wainwright découvrit — à 318 mètres de là — un tronçon de voie de brique crue, épais de 70 cm et large de 4 m, ainsi qu’un court tronçon 42 m plus près de la pyramide. Comme tout cela coïncidait en ligne droite, Borchardt imagina une rampe perpendiculaire pour cette pyramide de Meïdoum. Croon calcula qu’il eût fallu 33 ans pour la construire ; Goyon déduit des indications de Borchardt que la pente devait dépasser les 40% ; et finalement, les architectes-experts des constructions memphites, MM. Maragioglio et Rinaldi, estiment que ces rampes, « aussi hautes que la pyramide et, par conséquent, énormes (...) auraient imposé un tel travail que nous ne retenons pas l’idée comme possible ». De toute façon, j’ajouterai que, d’après Kurt Mendelssohn, la pyramide de Meïdoum est une ruine provenant d’un effondrement, et que, de mémoire d’égyptologue, elle est l’objet d’un pillage systématique de la part des fellahs habitant les environs. Il est difficile dès lors de situer l’origine exacte d’un « large et léger défoncement » ! Les preuves archéologiques étant donc extrêmement minces, il était facile de proposer n’importe quelle rampe de brique n’ayant laissé aucune trace. Appliquée à la construction de la pyramide de Chéops, la rampe de Borchardt devrait s’étirer sur plus de 3300 mètres, du moins si on ne veut pas dépasser les 6% de pente. De plus, après la pose de chaque assise, fallait-il refaire la voie au sommet sur toute sa longueur, de même que le remblai sur les faces du talus. Travail impressionnant, auquel Croon tenta de remédier en proposant un allongement progressif de la rampe, celle-ci étant rehaussée par une couche supplémentaire à chaque assise. Ici aussi, on arrive à des pentes de 20%. L’auteur reconnaît que le volume du mur devient excessif et disproportionné à partir d’une hauteur de 100 mètres, niveau où il faudra, selon lui, recourir à ses fameux appareils de levage. Et c’est retomber dans une autre ornière. Tout compte fait, dit Jean-Philippe Lauer, la rampe ne doit pas avoir partout la même largeur, et il propose une rampe large de 70 mètres à la base de la pyramide, et se rétrécissant progressivement dans les deux sens. La longueur et la pente sont, dans cette optique, les mêmes que dans les propositions précédentes. Pour résoudre la question du sommet, il est obligé d’envisager, à sept mètres de celui-ci, une plate-forme additionnelle prolongeant encore celle de la pyramide, et ceci afin de permettre de faire coulisser des câbles sur de gros rondins. On imagine toujours la démesure ! Les carrières se trouvent au nord et au sud de la pyramide de Chéops, et les matériaux sont amenés par le Nil jusqu’au temple bas, près du quai de débarquement. Finalement, les rampes — et le

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remblai pour les retenir — exigeraient autant de travail que la construction des pyramides ellesmêmes : c’est ainsi que la rampe la plus économe, celle de Lauer, prend en volume 500.000 m3, soit le cinquième de la pyramide. Cette rampe, partant de la face est ou ouest, se perdrait dans les carrières mêmes. A l’ouest, elle serait à l’opposé de l’approche du matériau, et s’enfoncerait dans le désert. Enfin, à l’est, elle serait obligée d’enjamber la chaussée d’accès, celle qui relie la pyramide au temple bas sur la rive du Nil. Et la seconde grosse objection aux rampes perpendiculaires — et là, tous les archéologues sont unanimes — c’est qu’elle est inapplicable pour achever les derniers mètres ; il n’y aurait d’ailleurs plus de place pour manœuvrer (un sentier de 8 m selon Croon et Lauer). Or, Georges Goyon est formel, c’est un minimum de 15 mètres qu’il faut envisager pour permettre le passage de 4 files de haleurs (12 m) et le retour des traîneaux vides (3 m). La rampe enveloppante. Trois systèmes de rampes parallèles aux faces de la pyramide ont été proposés jusqu’ici : les plans inclinés de Hölscher, la maquette de Boston, et la rampe hélicoïdale de Goyon. Rappelons que nous sommes arrivés maintenant dans la spéculation pure, puisqu’aucune trace de ceci n’a jamais été retrouvée. Seul le dernier auteur souligne une parenté historique qui pourrait entrer en ligne de compte. ● Les plans inclinés de Hölscher sont de courts massifs en brique crue appliqués contre la face de la pyramide. La longueur — et donc la pente — en sont limitées par la largeur de la pyramide. Avec une pente aussi forte, ce système n’est envisageable que pour les pyramides à degrés faites de blocs réduits (350 kg pour la pyramide de Djéser), ainsi que pour les petites pyramides de la Vème dynastie et des suivantes. Disons enfin que le système laisse la pose du revêtement sans solution. ● La maquette de Boston est due à l’archéologue Dows Dunham, assisté de l’ingénieur Walter Vose, lesquels se sont inspirés d’une proposition de rampe hélicoïdale due à l’archéologue anglais Wheeler. Ils posent que quatre rampes simultanées furent érigées, une le long de chaque face et partant des quatre coins de la base. Ces rampes étaient poursuivies jusqu’en haut au fur et à mesure que montait l’édifice. Trois des rampes servaient à hisser les blocs, la quatrième à redescendre les traîneaux vides. Il est clair que ces trois rampes se trouvent inutilement éloignées de l’endroit d’arrivée des matériaux. La pente envisagée est de 8%, et le passage utile est à peine de 3 mètres, car les rampes s’appuient sur les gradins

sous-jacents. Pareille exiguïté est inconcevable, étant donné qu’elle conduit à de véritables coudes à angle droit. Et si on acceptait ne fût-ce que 10 mètres de largeur, on arriverait à un volume de 700.000 m3, soit le quart de la pyramide. A noter aussi que cette maquette, construite pour le Museum of Science de Boston, concerne la pyramide de Mykérinos, ce qui a pour avantage d’éliminer les problèmes au-delà des 100 mètres d’altitude (66m40 pour cette pyramide), ainsi que la question des chambres intérieures puisque, pour le moment, on n’a toujours pas réussi à en déceler, même en radiographiant l’édifice. Résolu aussi le problème de blocs de 40 tonnes qu’on trouve dans Chéops. Et enfin, le procédé n’est guère plus applicable à la pyramide rhomboïdale de Dahchour, où les gradins sont à ce point exigus qu’aucune rampe n’aurait pu s’y appuyer. ● La rampe hélicoïdale de Goyon diffère de celle de Boston en ce qu’elle est unique, partant du point d’arrivée des matériaux, et remontant progressivement en hélice le long et autour de la

construction. En outre, la largeur prévue est de 14 mètres, ce qui permet le passage simultané et sans risques des files de haleurs (même pour les pierres volumineuses), et le retour des traîneaux vides. Et ceci sans problème dans les courbes. La pente est constante — 5% avec maximum à 7,5 % —, ce qui permet un effort soutenu et évite le recul du traîneau. Le volume de pareille rampe sera au total de 400.000 m3, soit 1/7ème de la pyramide, ce qui est relativement économe. Enfin, le système permet la pose simultanée du parement. Georges Goyon s’est inspiré, pour ce type de rampe, d’une ziggourat mésopotamienne, non pas pour son mode de construction (qu’on ignore), mais la forme hélicoïdale de sa terrasse. Il s’agit de la ziggourat de Khorsabad. C’est donc l’idée qui aurait pu inspirer les Egyptiens. Selon Georges Contenau, « il y a eu emprunt, il a été fait par l’Egypte, vraisemblablement à la source commune qui, au début de leur civilisation historique, a inspiré à la fois la Mésopotamie et l’Egypte ».

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100.000 hommes renouvelés tous les trois mois ?
C’est Hérodote qui l’affirme. Aussi bien les calculs de Jean Capart que ceux de Georges Goyon aboutissent au même résultat: à raison de 10 heures de travail par jour pendant vingt ans, il fallait transporter 355 m3 par jour, soit un traîneau de 3000 kg toutes les deux minutes ! Si les travaux ne s’effectuaient, comme on l’a souvent dit, que durant les trois mois de crue du Nil (chômage forcé des agriculteurs), cette cadence devrait encore être accélérée de quatre fois, ce qui est inconcevable. Mais on sait que les travaux se poursuivaient toute l’année : ainsi, à la pyramide de Meïdoum, on a pu relever parmi les graffiti, quatre dates suivant l’inondation, cinq à la fin de la saison sèche et six réparties sur les autres mois. Le problème n’en est pas résolu pour autant. Comment expliquer en effet, les dates inscrites à l’encre rouge sur deux blocs de parement dans la pyramide nord de Dahchour : l’une, située à l’angle nordest, donne la date de début des travaux, la 21ème année du règne de Snéfrou ; l’autre, à mi-hauteur de la face, indique l’année suivante ! On peut toujours avancer que les dates furent inscrites dans les carrières, et non au moment de la construction. Il en est toujours qui trouvent une explication pour éviter qu’on ne se pose dès questions... Je n’essaye pas d’entretenir le mystère, mais de situer le problème. C’est une question subtile de nuances, mais elle est essentielle si on ne veut pas tomber dans le réductionnisme. La construction des pyramides d’Egypte, ce n’est pas « que ça ». Il est aisé de dire : « il est certain que les Egyptiens ont résolu tous ces problèmes, puisque les pierres sont là, en place, pour en témoigner ». C’est de Goyon, ce pourrait être de M. de la Palisse. Reste qu’on est archéologue, qu’on se veut scientifique, et qu’il est trop facile de fuir ses responsabilités. Par-ci, par-là, entre les lignes et dans sa conclusion, on remarque que Georges Goyon

en est conscient. « ...On peut se demander comment ce peuple étonnant taillait le granit ou la diorite, pierre amphibolique la plus dure avec... des ciseaux en cuivre ? Cette question demeure pour nous encore troublante. Ils possédaient certainement quelque outil, quelque métal ou quelque procédé mystérieux qui leur permettait d’inciser et de tailler à bords vifs les matériaux et de leur donner cette souplesse de taille impossible à exécuter aujourd’hui avec nos outils à main » (p. 284). « Mais il est une chose qui nous a toujours intrigué, malgré nos habitudes des chantiers égyptiens: comment parvenaient-ils à remuer, à déplacer des blocs parfois d’un poids considérable dans un espace exigu, par exemple à soulever des herses en granit dans un couloir étroit ?» (p. 121). Et l’auteur va même jusqu’à citer, en tête du chapitre « reconstitution des chantiers de la pyramide », cette phrase de Teilhard de Chardin : « Et le moins que l’on puisse dire, c’est que si la situation n’est pas déterminante, elle est satisfaisante, elle fonctionne » ! Elle fonctionne peut-être... mais elle n’a peut-être rien à voir avec la réalité ! Entendons-nous bien. Une part du travail a sûrement été réalisée à la force du poignet : sur la pyramide de Meïdoum, par exemple, les carriers ont laissé leur signature sous forme de graffiti du genre « Equipe vigoureuse », « L’endurante », etc. On a sûrement fait usage des outils retrouvés : percuteurs, leviers, ciseaux en cuivre. Mais voilà le problème : comment se fait-il que, alors qu’on retrouve la moindre boule en dolérite, on ne trouve nulle trace de « quelque métal ou quelque procédé mystérieux » auquel Goyon se voit obligé de faire appel ? Le voilà même qui met le doigt dans l’engrenage: « Le procédé de lévitation des auteurs arabes prête évidemment à sourire. Mais, sans tomber dans la mystique contraire, on peut se demander si les anciens Egyptiens ne possédaient pas quelque artifice efficace et rapide complètement oublié aujourd’hui ? » (p. 285). Parmi ces auteurs arabes, citons Ahmed-Al-Maqrizi (1360-1442): « Les ouvriers avaient avec eux des feuilles couvertes d’écritures (magiques) et dès qu’une pierre était taillée et parée, on posait une de ces feuilles sur laquelle on donnait un coup, et ce coup suffisait pour lui faire parcourir une distance de 100 sahnes (200 portées de flèche soit 26 km), et l’on recommençait jusqu’à ce que la pierre arrivât sur le plateau des pyramides »... Difficile à admettre ! A moins d’attribuer à ces feuilles quelque propriété antigravitationnelle due à leur nature physique ou chimique, mais je ne sache, même à l’heure actuelle, qu’on en connaisse aucune. Dans le cadre de notre technologie, des forces antigravitationnelles ne se conçoivent que flanquées d’une machinerie aussi complexe qu’encombrante. Quant aux propriétés des ultra-

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ou infra-sons, elles ne nous apparaissent que dans un contexte destructif , genre « sensurround »: c’est le cas du pont qui s’effondre sous les vibrations d’une armée en marche, ou plus loin dans le temps, les trompettes de Jéricho. J’ai tenu à citer ceci pour être complet : même les personnes à l’esprit ouvert que j’ai interrogées, ne voyaient pas, malgré la meilleure volonté du monde, quel peut bien être cet hypothétique moyen de lévitation, a moins, bien sûr, d’un effet Uri Geller à l’échelle industrielle. Mon avis se superpose à celui de Michel-Claude Touchard, obligé, lui aussi, en conclusion à son ouvrage, d’aborder la question : « Depuis le début de ce livre, notre démarche fut différente. Mais pour être impartial, je crois sincèrement que les grands prêtres égyptiens avaient acquis un pouvoir supranormal. Ce que je n’admets pas, c’est la possibilité qu’ils aient eu de le mettre en pratique sur des chantiers de cette importance, en le communiquant, pour les besoins de la cause, à des milliers d’êtres insuffisamment préparés à de telles initiations. » Une leçon est à tirer de tout ceci, me semble-t-il. On oublie le contexte magico-religieux dans lequel évoluaient les Egyptiens, et d’ailleurs les anciennes civilisations en général. L’esprit magique avait l’avantage de s’intéresser aux forces élémentaires de la nature, d’où l’approfondissement de choses qui nous sont devenues totalement étrangères. Or, la magie est une réalité. La plupart de ses réalisations sont difficiles à prouver, mais impossibles à exclure. L’esprit préscientifique n’existe pas : il y a deux manières d’appréhender les choses, par analogie ou par déduction. Même imprégné de magie, l’homo sapiens a toujours été capable de raisonnements logiques: l’un n’excluait pas l’autre (2). Sans en connaître le principe scientifique, les Polynésiens utilisaient des briquets à amadou ; l’alchimie est aux antipodes de la science, mais les alchimistes ont découvert l’acide sulfurique et l’antimoine ; même imprégnés de mythologie, les Grecs nous ont transmis l’esprit scientifique ; dans les premiers siècles de notre ère. « quelqu’un » fabriquait des piles à Bagdad, et du bronze d’aluminium en Chine, etc. Pourquoi les Egyptiens n’auraient-ils pu réaliser certaines performances « opérationnelles » sans tout notre attirail technique ? Et la découverte s’est-elle perdue par un excès de mystère, ou par carence technique ? Souvenons-nous que la découverte du gaz naturel resta longtemps le type de l’invention gratuite... car il manquait les conduites. Ce qui n’excluait pas d’en faire usage dans certaines limites infranchissables. Même si nous avons peine à l’imaginer concrètement, on ne peut exclure que les prêtres égyptiens aient « connu » quelque chose, sans l’avoir à proprement parler « inventé ».

BIBLIOGRAPHIE
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IVAN VERHEYDEN

(2) « L’homme d’avant l’Histoire ne différait pas grandement de l’homme contemporain. Ce qui différait avant tout, c’étaient les faits, les idées et les relations inculqués à son cerveau, mais non sa manière de fonctionner, ni ses aptitudes, ni ses capacités, ni son intelligence. » Alexander Marshack : « Les racines de la civilisation », Plon 1972.

2. DES MEGALITHES, POURQUOI ? … COMMENT ?
Pierre Honoré
« Leur masse indestructible a fatigué le temps ». (Abbé Jacques Delille, « Jardins »)
Pour la majorité d’entre les gens, le grand mystère des constructions mégalithiques réside justement dans le gigantisme de leurs poids. Comment les hommes de l’aube de l’Histoire auraient-ils pu, sans le secours évolué de nos inséparables machines, manœuvrer de tels monstres, les transporter sans route, les soulever sans grues, les ajuster sans appareils de précision ? Non ! ce n’est pas possible !... alors, le mystère. Et la seule question qu’on se pose aujourd’hui demeure toujours : comment ? Les archéologues d’un côté, et de l’autre une gamme d’amateurs plus ou moins éclairés se snobent, s’invectivent et donnent leurs « explications » en toute ignorance. Non que personne ne sache rien — il serait bien présomptueux que je l’affirme ainsi — mais tout le monde est obligé à cette sorte d’ignorance que le mutisme de l’Histoire nous impose au sujet de ces constructions et de ceux qui les mirent en œuvre. Cependant il y a un petit mais en cette affaire : chez les archéologues d’abord. Quoique portant souvent le titre d’architecte parce que spécialisés dans les constructions anciennes, ces hommes de science n’ont reçu qu’une partie de la formation qui fait un véritable architecte : le savoir. Le faire n’est pas leur métier. Ils n’ont donc pas cru devoir cultiver leurs aptitudes à projeter, c’est-à-dire leur imagination créatrice, et ils n’ont pas non plus appris tout le métier technique, ce savoir faire du constructeur qui doit résoudre les problèmes pratiques de la réalisation. Cette double lacune (qui peut leur sembler n’en pas être), prive les archéologues des moyens intellectuels et expérimentaux que sont à la base de toute possibilité de comprendre complètement une construction. On va le montrer, après avoir dit que cette ignorance se retrouve, bien entendu, encore plus étanche et répandue chez les amateurs et le grand public (et même peut-être jusque chez les gens du bâtiment, il faut le croire, puisqu’il me semble qu’aucun n’a encore tenu publiquement le raisonnement que je vais tenter ici !). Pour concevoir et réaliser son projet, tout candidat constructeur fait appel, sans le savoir, à un choix savamment dosé entre deux démarches fondamentalement différentes : la démarche du bricoleur et celle de l’homme de l’art. Cette différence a été parfaitement définie par Claude Levi-Strauss, anthropologue et membre de l’Institut de France, dans « La pensée sauvage » (NRF, Gallimard), à d’autres fins il est vrai, mais son argumentation vaut pour notre sujet. Le propre de la démarche du bricoleur est de projeter par l’intermédiaire d’un stock. Ce stock n’a pas été constitué en vue du projet à édifier, mais est le résultat hétéroclite et limité de toutes les « occasions » qui se sont présentées de l’enrichir ou de le renouveler avec des résidus de constructions ou de destructions antérieures. Dans le langage même du bricoleur, ces éléments sont recueillis et conservés en vertu du principe que « ça peut toujours servir ». Cet univers instrumental, donc conceptuel, est clos, qui oblige à une règle de jeu unique : s’arranger avec « les moyens du bord ». On voit donc que le bricoleur, quoique apte à entreprendre avec succès la plupart des constructions, ne dispose à chaque instant que d’un ensemble fini d’outils et de matériaux récupérés. Il ne subordonne pas l’invention de ses outils et la recherche de ses matériaux à la conception de son projet... au contraire de l’homme de l’art. Pour mieux situer encore la différence, regardons le bricoleur à l’œuvre : excité par son projet, sa première démarche pratique est pourtant rétrospective. Il doit se retourner vers son stock, en faire l’inventaire et surtout engager avec lui une sorte de dialogue pour trouver les réponses possibles au problème qu’il lui pose. Car les éléments qu’a collectionnés le bricoleur sont « précontraints » par leur origine même. Et le grand travail de conception du bricoleur consiste à permuter les usages antérieurs des éléments de son stock en une nouvelle organisation. On devine qu’il ne pourra jamais atteindre réellement au projet qu’il poursuit, et que sa fierté de créateur se limitera toujours à réussir ces permutations de façon plus ou moins habile et inattendue. Sans doute l’homme de l’art n’est-il pas entièrement libre de toute contingence, son univers instrumental et matériel n’étant pas infini ou illimité. Mais on peut voir qu’au lieu de s’en tenir à un stock de récupération, il interroge tout l’univers disponible et connaissable pour répondre aux questions que lui pose son projet... tandis que le bricoleur s’adresse tout naturellement à la collection de résidus d’ouvrages humains. Et on voit ici se profiler la démarche des archéologues obligés, d’une certaine façon, à suivre la démarche du bricoleur avec leurs collections résiduelles de cultures fossiles et archaïques. Rejoignant ainsi, d’une manière plus sophistiquée, le bricolage auquel se livrent tous ceux qui n’ont pas appris longuement une discipline d’homme de l’art. La différence est fondamentale entre les deux types de démarches, dans la mesure où, par rapport à un état de civilisation, l’homme de l’art cherche toujours à s’ouvrir un passage et à se situer au-delà, tandis que le bricoleur, de gré ou de force, demeure en-deçà... ce qui est une autre façon de dire que « l’homme de l’art escompte toujours l’autre message, celui qui pourrait être arraché à un interlocuteur, malgré sa réticence à se prononcer sur des questions dont les réponses n’ont pas été répétées à l’avance », comme le conclut magistralement Levi-Strauss.

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Le bricoleur et l’homme de l’art.

Conclusion que nous rapporterons à notre problème en disant que l’homme de l’art se demande d’abord pourquoi, alors que le bricoleur commence tout de suite par le comment. Et voilà notre question bien posée pour avancer. L’interlocuteur, en l’occurrence, n’est qu’une géographie de pierres énormes et muettes, extrêmement réticentes... donc mystérieuses. Or, en matière de science, il n’y a pas de mystères. Les scientifiques ont en horreur cette manière de décrire les phénomènes qui échappent encore à leur entreprise. Et ils sont plus que réticents à se prononcer sur les questions dont les réponses n’ont pas été répétées à l’avance par un consensus « généralement admis »... quoiqu’espérant toujours cet autre message qu’ils appellent alors une invention ou une découverte. Mais en attendant, ils ont également en horreur les amateurs que ces mystères excitent et qui fouinent sans la rigueur des disciplines académiques. N’en parlons plus. En revanche il est capital de noter que, si les archéologues sont obligés à la démarche du bricoleur, à cause même du stock sur lequel ils doivent travailler (et ils travaillent beaucoup plus et mieux que ne le croient les amateurs), il ne faut pas penser que les constructeurs de mégalithes ont procédé de la même façon pour concevoir et réaliser leurs ouvrages. Comme en toute époque, il s’est trouvé parmi eux des bricoleurs et des hommes de l’art. Et on peut affirmer sans trop de danger, que leurs constructions les plus significatives et durables sont l’œuvre d’authentiques hommes de l’art possé-

dant les mêmes qualités fondamentales de l’esprit que ceux d’aujourd’hui... techniques de civilisations différentes mises à part. Ceci revient à dire que, si les archéologues et amateurs sont amenés à se demander comment diable ces hommes techniquement non-développés ont pu travailler de telles pierres... ces hommes, eux, se sont d’abord posé (intuitivement et subconsciemment sans doute) la question de savoir pourquoi il leur fallait entreprendre un tel ouvrage. Oui, pourquoi ?

Pourquoi des mégalithes ?
Quand les hommes entreprennent de construire, c’est qu’ils éprouvent un besoin, un pourquoi ou pour quoi, qui s’exprime simplement par la question que se pose tout curieux : « A quoi peut servir cette construction ? ». Question qui en entraîne une autre : « Pourquoi l’avoir construite ainsi ? ». Et on voit que la question comment devient tout-à-coup bien secondaire et technique. Ce qu’elle est bien, en fait. Mais voilà justement qu’on ne sait pas, souvent, à quoi servaient exactement la plupart des constructions mégalithiques, ni pourquoi on les a construites ainsi. D’abord les menhirs, dolmens et autre cromlechs, mais aussi les pyramides, les obélisques, les colosses, les monstres monolithiques de Baalbeck et d’ailleurs. Mystère qui demeure le seul intéressant en cette question. Car, en ce qui concerne le comment technique, le mystère est du même ordre que celui que pose à tout spectateur une séance réussie de prestidigitation, d’illusionnisme et de trucage très classique. Et je vais le montrer, je l’espère.

La pierre inachevée de 1135 tonnes dans la carrière de Baalbeck. Se serait-on brusquement rendu compte qu’elle était intransportable ? ...

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D’abord, on a déjà fait remarquer que l’évolution de la grosseur des pierres utilisées pour construire était inversement proportionnelle à leur archaïsme et aux connaissances techniques supposées des constructeurs. Entendez simplement que plus on remonte dans le passé d’une civilisation, plus les pierres utilisées sont grosses (jusqu’à, brusquement, pas de pierres du tout), et que moins nos ancêtres avaient de moyens techniques, plus ils charriaient de monstres (jusqu’à, brusquement, pas de monstres du tout). Au contraire, plus on avance en civilisation et plus les technologies se développent, plus la grosseur des éléments diminue... jusqu’à notre universel béton composé de sable et de fine poussière de ciment !... par millions de mètres-cubes. Alors? Il doit bien y avoir là-dessous une de ces bonnes grosses raisons si simples et si évidentes qu’elles crèvent les yeux au point qu’on ne les voit pas. Mais avant de donner la clé, il faut faire rappel du fait qu’en remontant dans le temps, les pierres grossissent jusqu’à ce point où elles semblent émerger brusquement, sans tradition antérieure. Et de rappeler aussi que seuls les monuments sont brusquement atteints de mégalithisme, alors que les habitations et autres bâtiments courants utilisent à peu près partout et toujours les grosseurs de pierres (et autres matériaux) assez modestes et d’ailleurs similaires, malgré les différences techniques très importantes d’un lieu ou d’un temps à un autre. Ces constructions donc, ont été dénommées monuments, du latin monumentum qui signifie à l’origine du mot, « objet ou construction rappelant quelqu’un ou quelque chose ! Ce sens qui nous est légué par l’époque où le mot naquit dans le langage, est une indication qui en vaut une autre : une véritable trace archéologique au sens strict, ce me semble. Bref ! Pour construire leurs monuments, et eux seuls, quelle que soit leur destination, des hommes ont éprouvé un peu partout à la même époque un brusque désir : DURER. Et on peut même dire que le seul fait d’avoir conféré la durée à une construction la classe d’office parmi les monuments. Ainsi, toutes les constructions qui nous sont parvenues avec ce sceau évident du désir de durer, ont dû, sans aucun doute possible, être édifiées au moins pour cela... même si le but de ce désir de durée n’est pas toujours (peu s’en faut) connu. Mais on a, quand même, beaucoup d’exemples de constructions énormes, dont l’énormité même est un gage de la volonté de durée : les murailles, pour ne citer qu’un cas, où la durée est une des composantes fondamentales de la fonction principale connue de ce type de construction, qui est de protéger. Et on peut encore dire que la fonction principale d’un monument destiné à durer consiste, la plupart du temps, à transmettre un souvenir : défunt, événement, puissance... nous y reviendrons en conclusion. En attendant, exploitons cette volonté de durée : pour qu’une construction dure, tout homme de l’art sait qu’il faut qu’elle soit construite en conséquence. La Palisse l’aurait trouvé ! Mais encore ? Construite en conséquence signifie en premier chef, et de façon significative ici, être STABLE. Pour résister à l’usure du temps, une construction doit résister à l’usure tout court, charriée par les frottements divers. Mais surtout, elle doit résister aux mouvements de son support, c’est-à-dire la terre : tassement, glissement, fluage, tremblement, choc physique et attaque chimique... Et enfin elle doit résister à la force destructrice

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des hommes, qui s’exerce avec autant d’ingéniosité que leur force constructive. Hormis les usures par frottement qui sont les moindres outrages que le temps fasse subir à un monument en le patinant, on voit donc que sa durée est essentiellement liée à sa stabilité face aux coups de la terre et des hommes ; coups naturels et artificiels. En un mot, un monument doit être INEBRANLABLE. Or tout homme de l’art sait par principe, ce que tout un chacun sait par intuition expérimentale : la stabilité est d’abord une question de poids, ensuite d’assemblage. — Le poids: plus c’est lourd, moins c’est facile à faire bouger, autrement dit, plus la masse est importante, plus il faut d’énergie pour la déplacer. Donc ou un important cataclysme naturel, ou beaucoup d’efforts humains. — L’assemblage : mieux c’est assemblé, plus c’est difficile à démontrer, autrement dit, mieux la solidarité entre les éléments est assurée, plus l’ensemble se présente comme un monolithe. Quand il s’agit de pierres brutes, c’est le calage qui est essentiel ; quand il s’agit de pierres taillées, c’est la finesse et l’orientation du plan de taille... et le problème va se compliquant très vite avec les liants. D’autre part, l’assemblage c’est aussi le défaut de la cuirasse, la ligne de vulnérabilité que constitue un joint dans une masse où, quelquefois, un tout petit effort suffit pour détruire... donc, à l’inverse, un tout petit effort pour bâtir !... à condition de trouver le « truc » toujours beaucoup moins aisé à la construction qu’à la destruction. On voit donc la conclusion partielle se dégager toute seule: moins on connaît de trucs d’assemblage, plus on va mettre de poids. Moins les hommes connaîtront de moyens de cimenter les pierres, mieux ils les tailleront. Moins ils auront de moyens de les tailler, mieux ils caleront les une contre les autres des monstres de poids... quitte à ne mettre en place qu’une seule pierre si c’est possible, ou si on ne peut pas faire autrement pour atteindre le but recherché. En effet, comment ériger une colonne verticale quand on ne peut ni tailler finement des blocs, ni les lier au mortier, et qu’on a quand même besoin d’élever ce monument et de le rendre inébranlable ? On plante un menhir ou on taille un obélisque. Comment franchir un linteau ou couvrir une allée ? Avec du tronc d’arbre... mais quand on veut dépasser la durée de pourriture du bois, on n’a plus que la ressource d’un monolithe cyclopéen ou de dalles titanesques. Pour les murs, c’est la même chose : montez des murs avec de petites pierres brutes, le moindre mouvement de sol, le moindre coup de bélier ou seulement un mauvais plaisant qui extrait une de ces modestes pierres, et patatras, tout est à recommencer. Empilez au contraire des monstres... qui pourra les ébranler ? Et cette dernière question répond tout de suite à cette autre sur le comment. Si les hommes de ces époques avaient eu des moyens constructifs puissants qui leur auraient permis de manier aisément les mégalithes, ils auraient disposés du même coup des moyens de les détruire. A ce compte, il n’était plus nécessaire de les mettre en œuvre : c’est imparable. D’ailleurs, nous qui avons tous ces moyens, nous ne jouons pas avec le seul poids, mais surtout avec les assemblages. Notre béton n’est un poids inébranlable que parce qu’il n’est qu’un assemblage si intime qu’il devient monolithique. On peut donc énoncer une petite loi : la grosseur des pierres employées est inversement proportionnelle aux connaissances en matière d’assemblage. Bien sûr,

on peut cumuler tous les avantages de la stabilité maximale en employant des mégalithes parfaitement taillés et liés entre eux. Ce qui a été fait dans les époques évoluées techniquement... mais jamais dans la préhistoire. Voilà donc, je l’espère, suffisamment esquissée la réponse au pourquoi des mégalithes de plus en plus gros au fur et à mesure qu’ils sont plus archaïques. C’était simple, encore fallait-il le dire autrement que par un haussement d’épaules qui, en fait, entretient l’équivoque et le mystère.

Le Comment des mégalithes.
Mais, direz-vous, nous en sommes maintenant ramenés à savoir comment les mégalithes ont été mis en place ! Et c’est là, en effet, que le terrain devient difficile à quelqu’un qui n’a que sa raison et pas d’expérience technique. Je dois donc reprendre ma spécialité très spécifique d’architecte-constructeur, différente de celle d’architecte-archéologue... et d’amateur, bien entendu, même si tout le monde se croit capable de construire sans l’avoir appris. Archéologues et amateurs entretiennent d’ailleurs, par des voies opposées, les mêmes confusions et les mêmes mystères, à cause principale qu’ils n’ont pas reçu de formation théorique et expérimentale d’homme de l’art, exerçant leur imagination à des degrés différents de bricolage. Je ne dis pas qu’en bricolant selon le sens que nous avons défini, on ne parvienne pas à manipuler des mégalithes, au contraire : tout chantier nécessite au moins autant de démarches par bricolage que de mises en œuvre par l’usage d’art. Mais il n’en demeure pas moins que l’ensemble d’une démarche créatrice d’une telle envergure ne peut être autre que celle d’homme de l’art, nécessairement, le bricolage intéressant le détail sans jamais pouvoir atteindre à cette synthèse qui fait tout monument. D’abord, il ne faut pas oublier qu’avant de devenir lithiques il y a quelques milliers d’années, les techniques humaines ont été essentiellement ligniques depuis des millions d’années. Oui, pendant des millions d’années, les hommes n’ont fabriqué que de modestes outils de pierre dont on connaît bien la nomenclature... mais que sait-on de ce qu’ils ont fait avec le bois, les peaux, les lianes et tressages, en dehors de la certitude prouvée fragmentairement de leur utilisation ? A côté du Stonehenge illustre, on a trouvé des woodhenges, et on sait au moins que les monuments grecs et égyptiens ne sont que la pétrification d’une architecture végétale (1). Il se pose donc la question de savoir à partir de quel moment les hommes de la préhistoire ont éprouvé le désir ardent de voir leurs monuments se mettre à durer. Et on peut conjecturer que cela se passa relativement brutalement, à une époque où aucune révolution technologique ne rendait évidente et aisée l’utilisation des mégalithes. Je crois donc possible d’avancer que les hommes, au moment où ils se mettent à vouloir faire durer leurs monuments en les construisant en pierre, sont déjà maîtres depuis longtemps de toute une technologie du bois, du cordage, du tressage et de leurs jeux. Ils possèdent également des attelages de trait avec des bovidés qui sont encore proches de l’auroch, dont les spécimens moyens pouvaient atteindre deux mètres au garrot et peser deux tonnes. De vrais méga-bœufs !... En voilà assez. Je me fais fort, et tout homme de chantier peut en dire de même, avec quelques attelages de ces quelques escouades d’hommes, sans roue, ni poulie, uniquement armés de « courtes pièces de bois » et

de cordages végétaux, de construire Stonehenge en un temps raisonnable pour l’époque (une ou deux décennies, par exemple) (2). Et je vais donner un exemple vécu en racontant mes campagnes. Pendant mon service militaire, j’ai eu l’occasion d’exercer mon imagination, mon savoir-faire et mon aptitude au bricolage, sur ce genre de problème : nous étions une quarantaine mis sous mon autorité d’architectecivil, avec un camion, sans autre outillage que nos mains et quelques pelles US. Nous devions construire un mur de soutènement au bord-amont d’une route, sur une hauteur de plusieurs mètres et une longueur de plus de cinquante mètres. Les blocs de pierre devaient être pris et hissés dans le camion à plusieurs kilomètres de là. Nous les avons donc chargés sans aucun moyen de levage, charriés à bras, mis en œuvre à la main et à sec (nous n’avions pas de ciment). Le premier jour fut harassant, malgré la modestie des pierres choisies... et désespérant, les premières assises du mur branlant et s’écroulant à qui mieux-mieux. Au bout de quelques jours nous avons charrié des pierres de plusieurs centaines de kilos, le jeu étant à qui mettrait en place de façon inébranlable dans le mur. Et au bout d’une quinzaine de jours, un magnifique mur cyclopéen était terminé. Je ne peux ici détailler toutes les astuces inventées par les uns et les autres, les coups d’œil et de main vite acquis, mais je garde le souvenir global d’une certitude : il faut le faire une fois (au lieu seulement d’en parler toujours), pour s’apercevoir que la compréhension de la construction mégalithique ne peut être qu’expérimentale et non pas théorique. Certes, on va me dire qu’il y a une marge entre quelques centaines de kilos et les centaines de tonnes de certains mégalithes, sans parler des quelques exemplaires dépassant le millier de tonnes. Le problème me semble, en effet différentiel et non essentiel, jusqu’à cette contrainte aux limites atteintes par le monolithe resté en coupe dans la carrière de Baalbeck... justement parce qu’il était trop gros. Sans me lancer dans un descriptif technique impossible à dresser sans des manipulations pratiques... et sans lasser le lecteur le plus attentionné, je vais tenter de donner ici quelques possibilités. Mais il faut dire bien haut que toute mise en œuvre résulte d’un enchaînement complexe d’opérations, de tours de main et d’inventions qu’on ne peut pas décrire par un texte : il faut le faire, et même ainsi on ne se rend pas toujours compte de ce qui s’est passé réellement.

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● Pour le déplacement sur terrain plan : un berceau de bois avec des patins graissés au suif, à l’huile, dont le chemin de halage peut être enduit de glaise arrosée d’eau (le limon du Nil pour l’Egypte). Si le sol est ferme, le système des rondins peut être efficace, quoique les rondins s’usent vite ; c’est un système de manœuvre plus que de transport à longue distance. Plus le frottement est diminué, plus la force horizontale nécessaire est faible et devient accessible, même pour des poids énormes. Les Grecs faisaient transiter par dessus l’isthme de Corinthe des bateaux de
(1) Le français « architecte » vient du grec arkhitekton, qui veut dire « chef des tailleurs de bois », ou « chef-charpentier » ! Une preuve comme une autre. (2) A noter, que selon les théories officielles, ce serait pratiquement mille ans qu’il fallut pour ce monument ! (NDLR)

commerce non-déchargés de 300 tonnes par ces moyens, en les tractant avec des bœufs sur 10 km, avec franchissement de la crête centrale à +80 m. Pour les pentes faibles, on procède par tractions brèves appuyées d’efforts par levier avec calage arrière permanent. Les points d’appuis des leviers et le calage doivent, bien sûr, se faire en dehors du chemin de halage s’il est glissant (voir § déplacement tousterrains). Il vaut mieux parcourir, d’ailleurs, une plus grande distance à faible pente, que de vouloir escalader une pente très forte avec un berceau-traîneau, disons plus de 10%, 5 à 6% représentant déjà une pente fatigante. Quand on se trouve face à une forte pente, il vaut mieux faire un détour, ou faire une élévation quasi-verticale... Le transport des monolithes doit suivre un cheminement suivant le principe des canaux avec chemin de halage et écluses.

plus simples et les plus souples pour opérer toutes sortes de déplacements... sauf à longue distance, bien sûr.

● Pour le redressement : dresser un menhir ou un obélisque a été très bien expérimenté de nombreuses fois, notamment par Thor Heyerdahl à l’île de Pâques avec des moyens extrêmement frustes. Il me semble que c’est là la question la plus facile à envisager. ● Pour l’assemblage : l’assemblage de pierres non taillées pose quelques problèmes bien spécifiques. D’abord il faut un certain coup d’œil pour choisir la pierre qui va aller et la façon dont on va la présenter. Mais, même avec ce coup d’œil indispensable, il est bien rare que les pierres s’ajustent les unes aux autres exactement en un assemblage inébranlable ne laissant, de plus, pas de vides trop importants avec des assises trop ponctuelles, donc soumises à écrasement. Pour assurer cette assise, on pose donc de petites pierres entre les grosses qui servent de cales. En effet, dès que le contact entre des mégalithes bruts dépasse trois points d’appui, il faut que tous ces points soient singulièrement ajustés pour que ce contact s’établisse et que la répartition de la charge soit homogène. L’expérience en est facile et tout un chacun a bien été un jour confronté avec ce problème de statique en étant obligé de glisser une petite cale sous le pied d’une table bancale. Eh bien, tous les assemblages à plus de trois points de contact entre mégalithes sont bancales. Dans le numéro spécial de KADATH sur Carnac (3), Aimé Michel signale un « détail » qui serait inexplicable dans la construction des mégalithes. Détail si insolite selon lui, qu’un archéologue interrogé lui aurait répondu qu’un tel problème ne pouvait pas exister, et que s’il existait il fallait refuser de le considérer parce qu’impossible ! D’abord, si le dialogue rapporté est exact, je doute qu’un tel archéologue soit réellement un homme de science dans le sens le plus officiel. Le détail abominable dont il est question est constitué par l’existence de ces petites pierres qui servent justement de cales entre les mégalithes ! Or, il suffit de prendre un levier, de soulever légèrement la dalle, de glisser la cale en faisant jouer le levier pour branler le mégalithe jusqu’à obtenir la stabilité souhaitée : cela se sent et peut se tester. Il est bien inutile, pour interposer de telles cales entre une dalle horizontale et les piles verticales dans une allée dolménique, de suspendre la dalle en entier avant de la reposer en douceur. D’abord ces cales ne tiendraient pas, sans être coincées, pendant le temps de la manœuvre. Ensuite on ne saurait pas quelles dimensions de cales mettre en place, ni comment les ajuster. Enfin et par conséquent, l’assemblage résultant serait encore plus bancal qu’avant... et c’est rendre infiniment compliqué ce qui est, pour une fois, d’une évidente simplicité. ● Pour le nombre de pierres et la distance des carrières : il est certain que l’éloignement de la carrière de Stonehenge ou le nombre des pierres de la Grande Pyramide, donnent le vertige... ou encore les alignements de Carnac... ou... Disons tout de suite qu’on n’a pas d’idée réellement fondée sur le temps qui a été nécessaire pour édifier ces constructions, ni par combien d’hommes ou d’animaux.

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● Pour l’élévation verticale : la construction de rampes en pente douce est une solution de grands terrassements non-rentables et rarement possible (et attestée). Il est plus aisé d’élever directement à la verticale les mégalithes les plus lourds. Il n’est pas question de faire appel à des techniques d’échafaudage complexe avec chèvres, palans et cabestans (moyens qui ont pu être utilisés fragmentairement aux époques les plus reculées, car ne dépassant pas les capacités technologiques des constructeurs de mégalithes sur le plan théorique), comme celles qui permirent la mise en place d’un linteau monolithe de quelque 90 tonnes dans la colonnade du Louvre de Perrault au XVIIème siècle. Quelques « courtes pièces de bois » robustes serviront à construire une simple échelle dont la solidité devra seulement être proportionnelle à la grosseur de la pierre. Dressée et confortée suivant l’angle nécessaire, elle sera graissée ou huilée. La pierre amenée en pieds, sera brêlée avec une série de cordages qui seront ensuite renvoyés par-dessus l’échelon du haut. A leur extrémité sera amarré un filet dans lequel on pourra doser la contrecharge avec de petites pierres ou mieux des sacs de sable ou de terre. On pourra aider l’ascension en se servant de leviers s’appuyant sur les échelons intermédiaires, leviers qu’on pourra contrebalancer avec le même système de cordages renvoyés et chargés par filets. La pierre peut ainsi être élevée au-dessus d’un ouvrage et être déposée. Je ne vois pas qu’on ait pu construire autrement les murs de Mycènes, par exemple. ● Pour le déplacement tous-terrains : lorsque la stabilité d’un berceau-traîneau ne peut être assurée, ni son dévers évité, il convient de s’assurer d’une bonne prise sur la pierre sous tous les angles et de l’empêcher de rouler au bas d’une pente. Pour cela on voit, par exemple, les énormes monolithes de Baalbeck (mais pas uniquement eux) troués à hauteur d’homme d’une multitude de percements dans lesquels on pouvait enfoncer des pièces de bois donnant une multitude de prises pour l’effort. Ces dispositifs latéraux permettent de travailler hors du chemin de halage et servent à bloquer la pierre en cas de dévers, puis à la remettre en place. Dans le même ordre d’idée, on peut lier autour de la pierre de nombreux brancards en bois la dépassant un peu. On a ainsi confectionné une sorte de hérisson sur lequel on a de multiples possibilités de prise, et qui peut être déplacé en tous sens par petits mouvements de bascule, sans danger de dérapage, de dévers ou de roulage, sur un terrain très pentu ou accidenté. Je crois que c’est là un des moyens les

(3) N° 24 de août/sept./oct. 1977, p. 11 en encadré.

Mais disons, pour démystifier, que le lac-réservoir principal de la ville khmère d’Angkor construit aux alentours de l’An 1000 de notre ère (et qui n’est qu’une partie de l’ensemble alors mis en place), représente un terrassement de trois cents millions de m3 (contre deux et demi millions pour la Grande Pyramide) fait à la main avec petits paniers façon Mao-Tsétoung... pour en arriver à retomber sur notre première conclusion : à savoir que les motivations de durée qui ont poussé les constructeurs de mégalithes étaient assez puissantes pour qu’ils y consacrent sans doute plus que le temps d’une génération... et que la Grande Pyramide ne fut pas l’œuvre du seul Chéops. L’esprit public le sait bien qui dit que « le temps ne respecte pas ce qui s’édifie sans lui ». En retournant la proposition, on peut avoir une idée de ce temps, après plus de 40 siècles ! Et pour compléter, Camus disait que « l’impossible est ce que l’homme met longtemps à réaliser ». Pour la distance, donc, nous nous en tiendrons au même raisonnement : une autre conception du rapport espace/temps.

Il faut seulement faire l’effort (très difficile je l’avoue, même pour un spécialiste) de doter nos ancêtres de capacités inventives moins primitives qu’on ne leur en a prêtées jusqu’à aujourd’hui. Voilà pour le comment !... en faisant remarquer que toutes les théories avancées présentent toutes le même défaut académique, qui consiste à prétendre exposer le moyen ou la technique employés, alors que la première évidence est sans conteste que ces constructions ont demandé toute une imbrication de techniques et de moyens complexes.

L’unique testament des dieux.
Il m’intéresse maintenant de conclure en tentant, quand même, une sortie sur le pourquoi. On l’a dit, d’un seul coup dans une préhistoire récente, disons vers les 4000 ans avant J.-C., un peu partout les hommes s’avisent qu’ils doivent commémorer quelque chose ou quelqu’un avec un souci de durée qui leur avait été étranger jusqu’alors. Et aucune révolution biologique ou ethnologique ne l’explique. A la même époque, les prémisses des grandes religions y situent, comme par hasard, leur origine et leur genèse. Or le seul exemple de mégalithes que je connaisse, dont on sache très exactement la signification, est celui des Dogon du Mali. Ces tables de pierres, ces cercles, ces pierres dressées ou ces alignements ne sont pas des calendriers ou repères astronomiques. Non ! ce sont les signes d’une écriture, de véritables monuments-symboles qui commémorent l’histoire de la Genèse selon leur religion, et qui ne sont lisibles que par les initiés qui nous ont donné la clé de ce livre de pierres. Clé qui ne pourrait jamais être retrouvée sans cette révélation (4). Tous les monuments mégalithiques sont, sans aucun doute possible, des constructions d’ordre religieux : des tombeaux, des observatoires du domaine des dieux, des doigts pointés vers le ciel et des ensembles qui n’ont valeur significative que vus d’enhaut. De cet en-haut céleste duquel, disent les religions unanimes, sont descendus les dieux à l’aurore des temps. Et qu’ont promis ces dieux en remontant dans leurs cieux ? Nous reviendrons juger les vivants et les morts avant de rétablir le royaume des cieux sur la Terre ; ceux qui auront su garder notre testament seront parmi les élus. Je blasphème ?... juste autant que blasphème celui qui prétend devant un indigène de Nouvelle-Guinée que les cargos ne sont pas envoyés par les dieux. Après le choc de ce « paléocontact » et de cette promesse de retour, dont la mémoire inonde toutes les traditions humaines, l’architecture du ciel et de l’éternité soulève toutes les formes constructives jusqu’à des paroxysmes qui nous dépassent encore, et qu’aucun événement purement terrestre (surtout d’ordre psychanalytique ???) n’aurait pu faire exploser de la sorte. Le délire imaginatif et les tendances animistes de l’espèce humaine s’emparent de ces histoires pour en faire des mythologies à caractère sacré ou profane suivant la complexification des évolutions culturelles. Les monuments s’enflent et se fossilisent sur des modes dérivés, d’où le sens initial s’estompe jusqu’à se perdre, pour terminer dans le visage sans regard qu’on voit aux moai de l’île de Pâques tournant le dos à l’océan cosmique. (4) « Le Renard pâle » par M. Griaule et G. Dieterlen, musée de l’Homme (Paris), « Essai sur la cosmogonie des Dogon » (Eric Guerrier) Laffont (Paris).

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L’obélisque inachevé des carrières d’Assouan : même poids, mêmes questions ... Il est certain qu’un texte de quelques pages ne peut expliquer de façon définitivement convaincante pour un non-spécialiste, toutes les techniques expérimentales d’une construction mégalithique, où le tour de main l’emporte sur la description intellectuelle. Et un tour de main n’est pas descriptible : il faut le montrer. Si la chose était un jour possible, je suis prêt professionnellement à exécuter n’importe quelle construction mégalithique avec les moyens correspondant à l’époque... et même dans un délai acceptable à nos mentalités de gens pressés !

ARCHEOASTRONOMIE

LES TRAPEZES CROISES : UN INSTRUMENT D’ASTRONOMIE PRECOLOMBIENNE ?
Il est cependant plus que probable que le jour et la nuit étaient divisés en plusieurs parties. En réalité, une telle division a dû être indispensable pour effectuer des calculs astronomiques. » Ces mots d’Eric Thompson ont suggéré à l’auteur qu’il pouvait exister un instrument donnant la position du soleil et peut-être même de la lune à des heures autres que celles du lever et du coucher. En effet, les méthodes bien connues de la ligne de mire orientée sur l’horizon ou entre des monuments alignés, peuvent seulement donner la position du lever et du coucher des corps célestes à des saisons déterminées. Un tel instrument était probablement en bois, matériel périssable ; notre seule chance d’en retrouver quelque trace est d’observer les frises des glyphes et des sculptures, un tel objet devant être nécessairement de forme géométrique. La recherche de telles lignes nous montre deux trapèzes se croisant, l’un à Xochicalco combiné avec le glyphe de turquoise de Caso, les autres sur quatre glyphes pratiquement identiques de la Lapida de Tenango. Ignorant pour l’instant Caso et son interprétation de la turquoise, ainsi que Thompson voyant dans les trapèzes un symbole de l’eau, nous pouvons voir sur le glyphe de Xochicalco le plan de deux trapèzes croisés posés sur un cercle. Les glyphes de la Lapida de Tenango, illustrés par Caso dans ses « Glifos Teotihuanacos », montrent avec une extrême précision deux trapèzes se croisant, mais ne donnent aucune indication quant à la forme de la base ou l’angle selon lequel ils se croisent. Un tel instrument devait combiner les propriétés d’un cadran solaire et d’un astrolabe. S’il était orienté selon les points cardinaux, l’ombre du trapèze nord-sud bougeait pendant la journée d’ouest en est, réfléchissant le mouvement apparent estouest du soleil. En même temps, l’ombre du trapèze est-ouest, réfléchissant aussi bien le changement d’altitude (angle d’élévation) que l’azimut du soleil, glissait le long de l’axe central est-ouest jusqu’à midi, après quoi elle diminuait. La position atteinte à midi dépendait de la déclinaison du soleil qui résulte de l’angle d’inclinaison de l’axe de la Terre en relation avec son orbite autour du soleil. C’est pourquoi, la distance de cette ombre par rapport à l’axe à midi, changeait journellement et donnait ainsi l’époque de l’année. Le but de cet article est de démontrer comment s’utilisait cet instrument, d’envisager un lien possible avec le jeu du patolli, de rendre compte d’une somme d’expériences expliquant sa forme probable, et de prouver qu’il a sans doute été suffisamment précis pour montrer le changement de déclinaison entre deux jours consécutifs, excepte pensant une période couvrant vingt à trente jours avant et après les solstices. Pour justifier cela, je dois rapporter ici brièvement quelques-uns des arguments développés dans une communication lue au Congrès des Américanistes à Rome et intitulée : « Mise en évidence sur les glyphes et sculptures mexicains d’un instrument astronomique encore inconnu ». L’argument en est bref. Les interprétations de Thompson et Caso des divers éléments des glyphes de Xochicalco ne sont pas incompatibles avec les déductions que j’ai suggérées. Il existe plusieurs exemples d’objets reconnaissables sur les glyphes et qui n’ont qu’une signification indirectement liée à leur forme. Premièrement, l’idée de turquoise dans le sens de bleu, eau ou pluie, ayant une relation étroite avec la météorologie ou plus souvent avec l’équivalent mexicain calendérique, font d’un instrument astronomique un idéographe valable pour pareil concept. Deuxièmement, l’utilisation de l’ombre d’une barre horizontale placée face à l’ombre du soleil radialement mouvante plutôt que sur le familier cadran solaire est connue en dehors du Mexique. Troisièmement, on a découvert que plusieurs glyphes et diagrammes représentant le

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temps étaient dérivés de l’instrument lui-même, ou de ses parties combinées à l’ombre qu’il porte (cicontre). Un de ces dessins n’est pas seulement confiné à Tlaloc, mais apparaît aussi chez la déesse de la lune, et sur une figurine mixtèque en or, portant une barbe et l’instrument en question comme ornement d’oreille. L’auteur croit que cette figurine représente un dieu solaire. Après ce bref exposé, revenons-en à notre instrument. Le premier problème qui se pose est de savoir s’il était placé à l’horizontale, ce qui semble la position la plus naturelle, ou s’il était orienté face au soleil à l’équinoxe. Il n’y a évidemment rien qui puisse nous dire quelle était la position adoptée, mais la seconde présente des avantages incontestables. L’instrument aurait été placé sur un plan parallèle à l’axe de rotation de la Terre, et l’effet de latitude sur la hauteur locale du soleil était éliminé ; les graduations de l’hiver et de l’été étaient de longueur égale. Heureusement pour notre hypothèse, des faits inhérents à l’instrument lui-même plaident pour une telle mise en place et montrent pourquoi cela pouvait très facilement être fait. La figure ci-dessous compare les tracés des points d’intersection des ombres des deux trapèzes croissant et décroissant le long de l’instrument. Dans les deux schémas, la course de l’ombre suit une ligne courbe aux solstices et une ligne droite aux équinoxes. Le dessin supérieur (a) tiré de schémas gracieusement fournis à l’auteur par B. Hellyer du Musée des Sciences, montre ce qui arriverait si l’instrument était placé horizontalement à la latitude de 20° nord ce qui est pratiquement la latitude de Tula. Le dessin du bas (b) montre le tracé des mêmes ombres lorsque l’instrument est placé face au soleil de midi aux équinoxes.

Quelques dessins dérivés de l’ombre des trapèzes : le dieu de l’agriculture en a, le motif d’un vase de Chupicuaro en b, et de Téotihuacan en c. En d et e : comparaison entre des trapèzes croisés reconstitués et les glyphes de la Lapida de Tenango (d) et la pyramide du Serpent à Plumes de Xochicalco (e, voir fresque page 31).

Quelqu’un observant le déplacement de la ligne d’ombre à l’équateur, étalé sur un certain nombre d’années, serait tenté de se divertir, inclinant l’instrument de part et d’autre pour voir l’effet des différents degrés sur l’inclinaison des ombres, les exemples infiniment variés étant, comme l’auteur l’a découvert par ses maquettes, un sujet de fascination. Il ne devait pas être difficile d’orienter l’instrument car il devait être en bois, et comme nous le démontrerons plus loin, il ne devait pas mesurer plus de 20 cm de haut, ce qui le rendait de ce fait très léger. Si l’instrument était pointé face au soleil lorsque les ombres traçaient une ligne droite entre les solstices (c.-à-d. lorsque le soleil se lève exactement à l’est et se couche à l’ouest), la surface externe des bras portant la barre supérieure du trapèze devait former tout simplement un alignement. Sauf lorsque l’instrument était directement aligné sur le soleil, l’ombre portée par ces éléments devait être toujours un angle aigu variant avec sa distance de l’alignement. (voir le schéma au haut de la page suivante). Ceci est une intéressante découverte qui explique que les bras du trapèze étaient étendus vers l’extérieur. Un principe semblable était employé par l’astronome Hipparque d’Alexandrie, qui plaçait un anneau parallèlement à l’équateur, ce qui donnait assurément le même angle d’élévation que les trapèzes pointés vers le soleil à l’équinoxe. Avec l’anneau d’Hipparque, l’ombre portée pouvait seulement être une ligne droite lorsque les rayons du soleil étaient directement sur la même ligne que lui. A d’autres périodes que les équinoxes, le cercle aurait projeté une ombre

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Les diverses ombres portées des trapèzes : 1 à 5, orientés sur la latitude, 6 à 8, horizontalement à Copan. De 1 à 4: au solstice d’hiver ; 5 aux équinoxes ; 6 au solstice d’hiver ; 7 au solstice d’été ; 8 avec le soleil au zénith. A l’extrême droite, deux symboles solaires mixtèques, l’un du Codex Zouche Nuttall, l’autre du Codex Selden : ils pourraient figurer les positions 4 et 8 des trapèzes croisés. ellipsoïde plus ou moins grosse suivant la déclinaison du soleil. Avec ce simple stratagème, il était capable de découvrir la précession des équinoxes. En passant, admirons de quels calculs et de quelles découvertes étaient capables les astronomes mésoaméricains avec leur copie avancée de l’anneau d’Hipparque, et quels calculs basés sur des observations faites avec un tel instrument ne doivent pas encore nous être dévoilés dans les inscriptions mayas ! Pour notre propos immédiat, nous pouvons dire que les astronomes précolombiens avaient le but et les moyens d’orienter leur instrument sur l’angle de latitude. Cela nous laisse libre de supposer qu’il existait des graduations sur l’axe nord-sud de l’instrument, montrant des espaces de mêmes longueurs entre chaque solstice et les équinoxes. Les graduations de l’axe est-ouest présentent un problème différent et ne seront pas abordées dans cet article, par manque de place et aussi parce qu’il nous manque la hauteur relative des deux trapèzes. La planche représentant le jeu du patolli pourrait s’avérer un choix judicieux si nous cherchons un dessin pouvant laisser supposer une graduation sur chaque axe. Ce jeu a plusieurs connections avec le calendrier. Il a été dit que le jeu du patolli et le jeu de balle étaient tous deux symboles des mouvements des corps célestes. Caso croit qu’il représente le cycle des cinquantedeux années, et Sahagún décrivant le jeu, dit qu’il fut interdit car suspecté d’être associé à des pratiques « superstitieuses ». Si, comme c’est possible, la planche était utilisée comme une sorte d’abaque sur lequel les mouvements du soleil et de la lune étaient représentés par le mouvement des fèves, il pourrait bien avoir raison. Sur les dessins du Codex Magliabecchiano, il y a sur chaque bras de la croix, à parir de leur intersection, sept divisions (excepté sur le bras supérieur où la dernière semble avoir été omise par la négligence du dessinateur). Il y a des diagonales se croisant sur l’avant-dernière division qui sons décisives pour notre argumentation, mais nous devons d’abord discuter de la précision de notre instrument. Il est intéressant de noter qu’il y a jusqu’au jour le plus proche 91 jours entre le solstice et l’équinoxe, un quart de journée étant perdue à chaque phase. Si nous supposons que les sept divisions représentent treize jours, nous trouvons que les 91 jours depuis le solstice d’hiver (représenté par la division manquante au haut du dessin) jusqu’à l’équinoxe au centre, puis encore les 91 jours de l’équinoxe jusqu’au solstice d’été, font 182 jours ; et avec un trajet de retour similaire, nous arrivons à un total de 364 jours, qui est la longueur de l’année calculée par Thompson. Nous pourrions considérer que le parcours de l’ombre était divisé en sept parties de treize, ce qui nous donnerait sur l’instrument les mêmes divisions que celles du jeu

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Le jeu du patolli dans le Codex Magliabecchiano

du patolli. Nous pouvons très facilement calculer la position de l’ombre sur le trapèze est-ouest au zénith de n’importe quel jour de l’année, en consultant la déclinaison du soleil sur n’importe quel almanach marin. Il nous suffit alors de soustraire 90 degrés à la déclinaison pour trouver l’altitude du soleil à l’équateur (ce qui serait la même fournie par n’importe quel instrument pointé sur la latitude) et de multiplier la cotangente de l’altitude par la hauteur de l’instrument. Les mêmes résultats peuvent être obtenus plus simplement par la tangente de la déclinaison. Mais pour autant que nous le sachions, les astronomes mexicains ne possédaient pas les avantages de la trigonométrie et ont dû faire leurs graduations empiriquement, en marquant le point où l’ombre semblait tomber c.-à-d. comme nous le croyons, à des intervalles de treize jours. Le parcours des graduations de solstice à solstice devait prendre approximativement 365 jours et un quart. Il est douteux qu’une différence de déclinaison d’un quart de journée, ait été notée sur une graduation empirique faite des marques de positions observées. L’une était peut-être à une minute de distance du centre, l’autre juste un peu plus près. Nos astronomes devaient attendre, soit que l’ombre tombe exactement sur la ligne, soit une fraction de minute plus tard. Ils ne devaient pas s’attendre à une lecture plus exacte avant le jour suivant. Bien sûr, après une année, le compte de 364 jours devait retarder d’un jour et un nonmesurable quart au-delà de l’ombre dont la position était déterminée par le soleil ; mais les astronomes mexicains continuèrent leurs comptes avec entêtement. Après un certain nombre d’années, le retard accumulé comprenant le quart de jour annuel devait devenir sensible. Il est difficile de dire quand, sans connaître l’exactitude de l’instrument dans les conditions du Mexique. Il est possible qu’un hiatus d’à peu près cinq jours soit visible après quatre ans. Des expériences ont été menées pour déterminer et la taille de l’instrument et le degré d’exactitude avec lequel une ombre pouvait être lue, non seulement pour régler ce point, mais surtout pour essayer de démontrer si la précision était assez poussée pour toutes sortes d’autres lectures. Ces expériences seront décrites en détail parce qu’elles révèlent un degré d’exactitude surprenant et un phénomène d’optique qui, non seulement fournit un degré quasi-artificiel de précision, mais explique pourquoi, dans tous les instruments ultérieurs, ils utilisèrent un trapèze au lieu d’un point, ce qui a pu être déduit d’un certain nombre de glyphes. Nous devons normalement nous attendre à ce que la pénombre précise d’une longue ombre puisse rendre impossible la détermination de très petits mouvements. En pratique, cela ne semble pas être le cas. On a construit un panneau coulissant, une épaisse ligne noire fut dessinée au travers à

angle droit dans la direction du mouvement, et une barre d’environ un centimètre d’épaisseur placée au-dessus de façon à ce que l’ombre en tombe parallèlement à la ligne droite. On bougea ensuite le panneau avec des mouvements micrométriques jusqu’à ce que la ligne soit fondue dans l’ombre, et on nota la position sur le micromètre ; on reprit ensuite le mouvement jusqu’à ce qu’une ligne de lumière apparaisse entre la ligne noire et l’ombre, et cette position fut aussi notée. Cela donnait le plus petit mouvement qui puisse être détecté. Naturellement, plus proche était la barre du panneau, plus petite était la pénombre et inversement. Sûrement qu’une plus grande élévation de l’ombre donnerait, les autres facteurs restant semblables, lecture d’un très petit mouvement d’arc. Après un certain nombre d’essais, avec la barre placée à des hauteurs différentes, le meilleur résultat fut obtenu avec la barre placée à une hauteur de plus ou moins 20 à 25 cm du panneau coulissant. Cela donnait la hauteur probable de l’instrument et s’accordait à un certain nombre de sculptures montrant des dieux et des prêtres le portant en guise de coiffure. Pour s’ajuster à la tête, l’anneau de l’instrument devait avoir un diamètre approximatif de 20 cm et les proportions déduites des glyphes et sculptures semblent suggérer que la hauteur du plus grand trapèze devait être de la même grandeur que le diamètre de l’anneau. En prenant 20 cm comme référence, différents observateurs firent un certain nombre de lectures. L’été anormalement mauvais, les variations de la qualité de la lumière solaire trop faible ou trop éclatante, liées aux différences de vision des observateurs, rendirent les résultats moins dignes de confiance qu’il n’était désirable, mais il ne sembla pas opportun de les répéter. Les résultats

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Détail des glyphes sur le temple du Serpent à Plumes de Xochicalco (art maya VIIème-IXème siècle). Le trapèze croisé indiqué par la flèche est figuré en e page 29.

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de 94 observations converties en unités métriques, donnaient une marge négligeable de 29 mm avec une déviation standard de 19 mm. Sous les Mexicains précolombiens, nous pourrions nous attendre à un degré d’exactitude plus élevé, mais des imperfections dans les lignes de graduations et peut-être dans la barre de trapèze peuvent réduire l’exactitude des observations faites. Nous pouvons sans doute considérer 5 mm comme le plus petit mouvement pouvant être vraisemblablement observé en pratique. Mais il faudrait répéter l’expérience au Mexique avec un instrument absolument parfait. L’idée de 5 mm est cependant assez exacte pour notre hypothèse. Il nous faut aussi faire mention d’un phénomène optique décelé pendant les expériences. La ligne noire, dès qu’elle a passé le bord de la pénombre, semble créer une mince zone de lumière éclatante entre elle et ce que l’on pourrait appeler le bord de l’ombre véritable ; c’est cela qui rend les toutes petites lectures possibles. Evidemment, la ligne noire pourrait ne pas avoir d’effet sur la nature de la lumière frappant le panneau, et tout cela pourrait n’exister que dans les yeux des observateurs. Après cette digression, nous en sommes toujours à notre résultat d’à peu près un demi-millimètre. Comme la variation de l’ombre sur les graduations change de jour en jour, en fonction de la déclinaison, elle sera très petite les jours proches des solstices et comparativement plus grande aux autres époques de l’année. Le tableau suivant donne le changement journalier de la position de l’ombre au-dessus des graduations se trouvant à des intervalles de treize jours, avec un instrument haut de 20 cm. Nombre de jours à charge du solstice 0 13 26 39 52 65 78 91 (équinoxe) Différence de positions de l’ombre aux jours successifs négligeable 0,34 mm 0,69 mm 1,01 mm 1,24 mm 1,31 mm 1,42 mm 1,40 mn

distinguer le mouvement journalier du soleil, mais seulement et bien sûr la période dans sa totalité. Pour conclure, il y a de bonnes raisons de mettre le jeu du patolli et les trapèzes sur pied d’égalité, et de penser qu’ils étaient tous deux gradués en unités de treize jours. Cela n’implique pas nécessairement que les bases primitives des calculs calendaires étaient solaires plutôt que lunaires, mais cela nous montre une façon efficace d’obtenir des dates pour la corrélation des deux. Il nous reste maintenant à nous poser deux questions. La possession de l’instrument mena-t-elle à l’adoption de l’énigmatique chiffre treize et à l’année calculée de 364 jours ? L’autre question est peut-être moins importante : l’interdiction du jeu du patolli fut-elle inspirée par un motif valable ? Les joueurs employaient-ils réellement le tableau comme table de calcul pour leur calendrier, et persuadèrent-ils les autorités espagnoles qu’ils jouaient, couvrant ainsi leurs activités défendues ?

ADRIAN DIGBY
Remerciements

L’auteur est redevable à B. Hellyer du Musée des Sciences de Londres pour une formule permettant de calculer les azimuts et les altitudes ; au Dr. Eric Thompson pour ses précieuses suggestions ; à J. Kershaw pour son information sur les variations dans la déclinaison du soleil, et sur la nutation, un phénomène dont l’auteur n’avait jamais entendu parler auparavant ; et à M. et Mme Michael Glover et d’autres amis et relations qui furent observateurs durant les expériences précises.
(« Crossed trapezes : a pre-Columbian astronomical instrument » a été publié par les Presses de l’Université du Texas, dans «Mesoamerican Archaeology. New Approaches» (p. 271 à 283) — Proceedings of a Symposium on Mesoamerican Archaeology held by the University of Cambridge Centre of Latin American Studies, August 1972. Edited by Norman Hammond. Reproduit avec l’autorisation de l’éditeur, Gerald Duckworth and Co. Ltd. (© 1974. Traduit de l’anglais par Josiane Misson).

REFERENCES

Appliquant notre marque d’erreur d’à peu près un demi-millimètre à ces chiffres, nous pouvons dire qu’excepté pour les deux intervalles de treize jours avant et les deux après les solstices, il était possible d’observer le mouvement journalier de l’ombre, mais que durant cette période-là, la lecture était peu digne de confiance ou impossible entre deux jours. Nous avons maintenant un point de repère pour les croix sur le tableau du patolli. Si comme nous l’avons suggéré, il était dérivé de graduations sur l’instrument représentant des intervalles de treize jours, les croisements indiqueraient la partie du calendrier pendant laquelle il est impossible de

A. Caso. « Los calendarios prehispánicas » (réédition collective de tous les papiers calendériques de Caso). Universidad Autónoma de México, 1967. R. W. Ditchburn. « Light », London 1961. R. Girard. « El calendario Maya-Mexica », Mexico 1948. F. Hoyle. « Astronomy », London 1967. A. P. Herbert. « Sundials Old and New », London 1963. H. M. Stationery Office. « The American Ephemeris and Nautical Almanac ; Explanatory Supplement of the Astronomical Ephemeris », 1961. T. A. Joyce. « Mexican Archaeology », London 1913. I. Marquina. « Arquitectura prehispánica », Memorias del Instituto Nacional de Antropología y Historia, 1. Mexico, 1951. Reed’s Nautical Almanac, 1972. L. Sejourne. « Teotihuacan, métropole de l’Amérique », Paris 1969. L. D. Solis. « La flor calendárica de los Mayas », Merida-Yucatan, 1968. J. E. S. Thompson. « Maya Hieroglyphic Writing : Introduction ». Carnegie Institute of Washington, Publication n° 589, 1950. US Hydrographic Office Tables of Computed Altitude and Azimuth (US Hydrographic Office, Publication n° H. O. 214 — reproduit aussi par H.M. Stationery Office sous le sigle H.D. 486).

CIVILISATIONS

EFFONDREES

HELIGOLAND, L’EMPIRE ENGLOUTI DE LA MER DU NORD ?
Jürgen Spanuth
Nous tenons le récit de l’Atlantide du grand philosophe Platon. Celui-ci rapporte dans deux de ses dialogues, le Critias et le Timée, que l’histoire en parvint en Grèce par l’intermédiaire du législateur Solon, auteur des premières lois démocratiques du monde, et que celui-ci en eut connaissance par des papyrus et des inscriptions murales, au cours du voyage qu’il effectua en Egypte de 570 à 560 avant J.-C. Dans ma dernière année de lycée, j’avais eu à traduire les dialogues de Platon. A l’époque, et bien longtemps encore après, je considérais cette histoire de l’Atlantide comme une fiction sans aucun fondement historique. D’ailleurs, selon Platon, les événements en question se seraient déroulés huit ou neuf mille ans avant Solon, et je savais très bien que l’histoire de l’Atlantide ne pouvait pas avoir eu lieu à une date aussi reculée, puisque rien de ce à quoi elle fait allusion n’existait encore. Par exemple, dans le récit, il est question d’une ville nommée Athènes, d’une forteresse située sur l’Acropole d’Athènes, de la première enceinte construite autour de cette forteresse, de l’installation d’un puits à l’abri des remparts, d’Etat grecs, de temples égyptiens, d’inscriptions et de textes sur papyrus, de la présence des Libyens en Afrique du Nord, etc. Il est également indiqué que les Atlantes avaient des armes de cuivre et d’étain, c’est-à-dire de bronze, et même de fer, qu’ils disposaient d’une flotte de plus de 1200 vaisseaux, de chars de guerre, d’une cavalerie. Il est bien évident que tout cela ne pouvait exister au IXème ou au Xème millénaire avant notre ère. Après avoir terminé mes études, en 1933, j’avais commencé à rassembler des textes parallèles de l’Antiquité proche-orientale, dans l’espoir d’y trouver des compléments ou des confirmations des indications historiques figurant dans l’Ancien Testament. Je m’aperçus alors que les événements relatés dans le second Livre de Moïse, la captivité et l’Exode du peuple juif, avaient jusque là été placés par erreur au XVème siècle avant J.-C. Ce texte rapporte en effet que le peuple d’Israël eut à construire les villes de Ramsès et de Pithon, pour en faire des « greniers » destinés à Pharaon (Moïse, II, 23). Or les fouilles effectuées à Pithon, et les trois chants sur « La construction de la belle ville de Ramsès », prouvent que ces deux villes furent construites sous le règne de Ramsès II (13001230 av. J.-C.). Il fallait donc que les Israélites fussent encore en Egypte à ce moment-là. Et comme il est indiqué par ailleurs que Ramsès II mourut peu de temps avant l’Exode (Moïse, II, 23), celui-ci, ainsi que les « dix plaies d’Egypte » qui le précédèrent, ne put avoir lieu qu’après la mort de Pharaon, soit après 1230 avant J.-C. Je me mis alors en devoir d’étudier toutes les inscriptions et tous les papyrus de l’époque. C’est ainsi que je découvris les inscriptions que Ramsès III avait fait graver sur le temple royal de Medinet Habou. Mis au jour dans l’ancienne Thèbes, entre 1927 et 1936, par des chercheurs de l’Institut Oriental de l’Université de Chicago, ce temple avait été construit durant la période allant de ―1200 à ―1168. Le texte des inscriptions et des bas-reliefs fut publié de 1934 à 1954. Ils sont considérés, selon l’expression du Professeur Freidrich Bilabel, comme des « textes du plus grand intérêt historique ». En les étudiant, je m’aperçus qu’ils recoupaient étroitement, non seulement le second Livre de Moïse, mais surtout le récit que Solon recueillit en Egypte en 560 avant J.-C., et qui fut repris par Platon dans le Critias et le Timée. Les bas-reliefs de Medinet Habou corroborent en effet, jusque dans ses moindres détails, l’histoire de l’Atlantide. Ils montrent que cette histoire ne s’est pas déroulée, comme le prétend la légende, huit ou neuf mille ans avant Solon, mais durant le dernier tiers du XIIIème siècle avant notre ère. C’est à cette époque, vers 1220 ou 1210, que fut édifiée la première enceinte de l’Acropole d’Athènes, et qu’un puits fut creusé à l’intérieur de cette enceinte ; vers cette époque aussi que de graves catastrophes naturelles obligèrent les « Atlantes » à entreprendre le long voyage à travers toute l’Europe et le Proche-Orient, qui devait s’achever

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par l’affrontement spectaculaire au cours duquel l’Egypte de Ramsès III repoussa l’invasion des Peuples de la mer, des Libyens et des Tyrrhéniens. Compte tenu du récit de Platon, des inscriptions de Medinet Habou, de la concordance parfaite des textes et de la chronologie, il ne faisait plus aucun doute que l’histoire de l’Atlantide, et celle des Peuples de la mer dont les Egyptiens eurent à subir les assauts, étaient intimement liées. En 1953, je réunis ces conclusions dans un premier volume intitulé « Das enträtselte Atlantis », qui fut traduit en français deux ans plus tard sous le titre de « L’Atlantide retrouvée ». (Plon) (1). Le rapprochement des textes de l’époque de Ramsès III et du récit de l’Atlantide proprement dit, montre que ce royaume, qui « s’étendait sur de nombreuses îles et parties du continent » (Timée, 25), est bien le même que celui dont les basreliefs de Medinet Habou disent qu’il comprenait « les îles et parties du continent situées dans le nord le plus lointain, tout au bord du « Grand cercle d’eau », aux confins de la Terre ». Sous le nom de « Grand cercle d’eau » (sin-wur), les anciens Egyptiens désignaient la mer qui, comme un immense fleuve circulaire, entourait selon eux le cercle des terres habitées. Dans leur cosmologie, ce cercle était divisé en dix « courbes », c’est-àdire en dix segments, correspondant plus ou moins à nos degrés de latitude. De la dixième courbe, les Egyptiens disaient que « le soleil s’y couche à minuit » ; de la neuvième, que « le jour le plus long y dure dix-sept heures ». Or c’est à la hauteur du 54ème degré de latitude nord que le jour le plus long de l’année dure effectivement dixsept heures. D’après les Egyptiens, les Peuples de la mer (ou « Peuples de la mer du nord ») étaient les « peuples de la neuvième courbe », et cette « neuvième courbe » correspond, dans la géographie moderne, aux régions situées entre le 52ème et le 58ème degré de latitude nord : Allemagne du Nord, Danemark, Scandinavie méridionale. Si l’on s’en tient aux indications de l’époque de Ramsès III, les Atlantes étaient donc bien originaires de ces régions.

Les fresques de Medinet Habou.
Les peintures murales et les sculptures de Medinet Habou ne sont pas moins révélatrices. Doués d’un grand sens de l’observation, d’un goût prononcé pour la reproduction poussée jusque dans ses moindres détails, les artistes égyptiens ont représenté les « peuples de la neuvième courbe » la tête ornée de casques à cornes ou de couronnes à rayons, armés de boucliers et d’épées à poignée droite, tous objets en usage vers 1200 avant notre ère en Europe du Nord, et là seulement. Ces objets nous sont familiers : des milliers d’originaux en ont été retrouvés par les archéologues ; en Scandinavie, des centaines de dessins rupestres attestent leur emploi. Que l’on se réfère aux descriptions écrites ou aux fresques, les Peuples de la mer du nord ressemblent en tous points aux populations ayant habité l’Europe du Nord au XIIIème siècle avant J.-C. Qu’on les désigne sous le nom de « Celtes » ou de « Germains » n’a guère d’importance, puisqu’à cette époque les deux rameaux n’étaient pas encore séparés. Les préhistoriens suédois et danois contemporains réservent le terme de « Germains » aux ancêtres des habitants de l’Europe du Nord qui, à partir de ―200, se désignèrent (et furent désignés) comme tels. Mais Pytheas de Massilia (Marseille), qui visita ces régions vers ―350, donnait encore le nom de « Celtes » à ses habitants. Dans ces inscriptions, Ramsès III nomme d’ailleurs les trois groupes principaux constituant les Peuples de la mer du nord. Il les appelle les Phrs, les Saksar et les Denen. L’opinion a souvent été avancée selon laquelle ces inscriptions constitueraient la première désignation écrite des Pheresioi, c’est-à-dire des trois plus anciennes tribus des Germains : les Frisons, les Saxons et les Danois. L’Europe du Nord a connu une civilisation de type élevé jusqu’au milieu du XIIIème siècle avant notre ère. Dès 2400 avant J.-C., l’Allemagne du Nord et la Scandinavie méridionale apparaissent comme un centre culturel et commercial particulièrement actif. Des objets en cuivre fabriqués près de Héligoland, d’importantes quantités d’ambre jaune, probablement aussi de fourrures, étaient régulièrement exportés vers le sud et vers l’ouest (Asie mineure, Egypte, Grèce, Espagne, France, Grande-Bretagne), puis échangés contre de l’or et de l’argent, des perles de verre égyptien, toutes choses que l’on ne pouvait pas se procurer sur place. Les fouilles que l’on a entreprises dans ces régions sont donc très riches, et fournissent une abondante documentation. Dans les tombeaux et les tumuli datant de l’Age du Bronze nordeuropéen, on a retrouvé une foule d’objets de type très particulier, et dont, effectivement, l’usage simultané n’existait à cette époque en aucun autre endroit : casques ornés de cornes, couronnes à rayons (avec bandeau frontal en laine nattée, en

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(1) Les textes du temps de Ramsès III parlaient, très exactement, de « Peuples des îles et des parties du continent au bord du grand cercle d’eau », ou « à l’extrême-bord du grand cercle d’eau » (sin-wur), ou encore de « Peuples de la neuvième courbe ». Mais les scribes ont également utilisé le mot Haunebou, et c’est ce terme que les Grecs ont traduit par Atlantes. Aujourd’hui, on rend la première expression par « Peuples de la mer du nord », ou « Peuples du nord et de la mer », ou encore (c’est la moins bonne traduction car elle élimine toute indication de provenance) « Peuples de la mer »

Sur une fresque de Medinet Habou (Thèbes-ouest), deux hommes du nord avec casques à cornes, à bord d’un navire.

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bronze ou en or), boucliers ronds, épées et poignards à poignée droite et soie plate, bateaux dont les deux étraves (toujours perpendiculaires à la proue et à la poupe) étaient décorées d’une tête de cygne, charrettes à bœufs à roues pleines, chars de guerre, etc... Tous ces objets sont représentés avec la plus grande précision sur les basreliefs de Medinet Habou, et contrastent avec les armes, les vêtements, la coiffure, les navires des Egyptiens. Si le royaume insulaire de l’Atlantide (car nulle part il n’a été question d’un continent atlantidien) se confond bien, comme il est probable, avec les îles et les régions du nord de l’Europe, alors l’« île royale », celle que Ramsès III appelle « la principale de leurs villes », et que le récit de l’Atlantide désigne sous le nom de Basileia, peut être facilement localisée. Platon nous indique que le château royal était situé au milieu de l’île, à cinquante stades de distance de la mer de quelque côté que l’on se tournât. Basileia devait donc avoir un diamètre minimum égal à cent stades, soit à 18,4 kilomètres. Il nous est indiqué par ailleurs qu’elle se trouvait « à l’embouchure de grands fleuves », « abritée par un rocher très haut, qui surgissait de la mer comme découpé au couteau ». De ce rocher, les habitants de Basileia extrayaient des minéraux rouge, noir et blanc, et du cuivre prêt à être fondu. Dans l’île elle-même, ils tiraient de la terre, en de nombreux endroits,

une substance dont le grand-prêtre égyptien Sonchis de Thèbes dit à Solon qu’« aujourd’hui l’on n’en connaît plus que le nom, à savoir l’oreichalkos (orichalque), mais qu’elle avait autrefois, après l’or, la valeur la plus élevée pour les hommes de ce temps ». L’orichalque « rayonnait comme le feu », « les murs, les piliers et le sol du temple en étaient recouverts » ; « on l’appliquait dans de l’huile », et « elle fondait facilement ». Traduisant en grec, à l’intention de Solon, les anciennes inscriptions du temple de Ramsès III, le grand-prêtre Sonchis choisit le mot d’oreichalkos pour désigner cette substance dont il ne connaît plus que le nom. Mais il n’est pas difficile de comprendre que l’« orichalque était en réalité de l’ambre jaune, matière « extraite de la terre, en de nombreux endroits », sur la côte ouest de l’Eiderstedt. A l’Age du Bronze, l’ambre avait effectivement « la valeur la plus haute après l’or ». Elle était exportée dès 2400 avant J.-C., depuis les rivages de la mer du Nord jusqu’en Grèce et à Babylone, pour y être échangée contre de l’or. On peut facilement la faire fondre, et même la dissoudre dans de l’huile pour l’appliquer comme un vernis. Aujourd’hui encore, dans le nord de l’Allemagne, de vieilles légendes disent qu’un Glastempel, un Glasburg, est englouti dans la mer au large de Héligoland (glas, glaesum, est l’ancien nom désignant l’ambre jaune).

Héligoland.
Comme il n’y a que deux endroits au monde où l’on a extrait de l’ambre jaune, le littoral du Schlesvig-Holstein et la Prusse orientale, mais que les gisements de Prusse ne furent découverts qu’au début de notre ère, force est bien de conclure que Basileia n’a pu se trouver qu’au « pays de l’ambre des Anciens ». Les fleuves dont les dialogues de Platon rapportent qu’ils se jetaient dans la mer près de Basileia sont la Weser, l’Elbe, l’Eider et la Hever (cette dernière, qui traversait autrefois la côte ouest du Schlesvig-Holstein, ayant aujourd’hui disparu dans la mer). L’embouchure commune de ces fleuves se situait à l’endroit où ils se jetaient dans la mer du Nord, juste au sud de Héligoland. Le rocher à l’abri duquel se dressait la forteresse royale n’est autre que le rocher de Héligoland qui, aujourd’hui encore, « surgit de la mer comme découpé au couteau », et contient des minéraux rouge, noir et blanc, ainsi que du cuivre prêt à être fondu. Ainsi que l’ont établi des recherches approfondies, ce cuivre était déjà extrait et travaillé dès 2400 avant notre ère. Il était, avec l’ambre jaune, le principal objet d’échanges exporté par les populations d’Europe du Nord. A partir du foyer de Héligoland, de nombreux objets étaient fabriqués : haches, bracelets en spirale, poignards, perles, etc.

de bateau de la côte. On y extrait et on y travaille le cuivre. C’est là, ajoute-t-il, à l’abri du rocher qui surplombait Basileia, que s’étend une « partie de la mer qui semble faite d’air, de terre et d’eau, et qui n’est ni praticable, ni explorable ». En ce qui concerne le récit fait par Platon, ce n’est qu’un compte-rendu, incomplet comme tous les comptes-rendus. Vous savez d’ailleurs qu’il s’arrête au beau milieu d’une phrase, « car la mort l’empêcha d’achever cet ouvrage entrepris tardivement » (Plutarque. Solon, 32, 1). En outre, le fait que le mot égyptien ana, qui désigne l’ambre jaune, n’ait pas été traduit par elektron, mais par oreichalkos, montre que le grand-prêtre de Thèbes éprouvait quelques difficultés à traduire en grec l’ancien texte égyptien. Cependant, il est remarquable que ces deux sources se corroborent si étroitement, alors que les inscriptions de Medinet Habou n’ont été découvertes que très récemment. Toutes ces indications sont vérifiables, et par conséquent véridiques.

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Le Timée indique aussi que la mer dans laquelle Basileia a sombré, est « encore aujourd’hui inexplorable et impraticable, car la vase accumulée à peu de profondeur est une gêne considérable » (Timée, 25 d). De même, on lit dans le Critias: « Maintenant encore, (Basileia) reste englouti dans la mer par suite de tremblements de terre. Celui qui voudrait naviguer d’ici à la mer située de l’autre côté, se verrait opposer une masse de vase impénétrable, freinant toute progression comme un obstacle invincible ». Les mots « encore aujourd’hui » (kai nyn) et « maintenant encore » (nyn de), que l’on trouve dans ces deux passages, se rapportent évidemment à l’époque de rédaction, c’est-à-dire à l’époque de Platon. Mais comment Platon pouvait-il savoir que l’endroit qu’il décrivait était toujours impraticable, à cause d’une « masse de vase freinant toute progression ? » La réponse à cette question constitue une intéressante confirmation de ce que nous savons déjà. En effet, quelques années avant que Platon ne commence à rédiger le Critias et le Timée, l’explorateur grec Pytheas de Massilia était revenu des régions avoisinant la mer du Nord. Durant son voyage, qui visait à déterminer les limites septentrionales de l’Oikuménè, il avait recherché la « patrie de l’ambre jaune », et c’est ainsi qu’il était arrivé dans les environs du rocher de Héligoland, dont il nous a d’ailleurs laissé une excellente description : situé à l’embouchure de l’Eridanos (l’Elbe, ou l’Eider), en pleine « région de l’ambre jaune », à une journée

La mer de vase que décrit Pytheas ne peut être que les bas-fonds de la côte occidentale du Schlesvig-Holstein, bas-fonds qui, en 1650, s’étendaient jusqu’aux parages de Héligoland, et

qui seraient « aujourd’hui encore impraticables et inexplorables », si des signaux marins et des phares n’indiquaient aux navires la présence de chenaux étroits et tortueux. C’est donc bien des écrits de Pytheas que Platon tirait son information. De même, lorsque le Critias précise que « celui qui voudrait naviguer d’ici (c’est-à-dire de la mer du Nord) à la mer située de l’autre côté (c’est-à-dire à la Baltique), se verrait opposer... comme un obstacle invincible » (Critias, 108 e) : avant le séisme qui provoqua la disparition de Basileia, il était aisé de passer « d’une mer à l’autre » en empruntant le cours de l’Eider, de la Treene ou du Schlei ; après la catastrophe, il n’en était plus question. La mer avait accumulé une sorte de digue de 25 kilomètres de long et de 10 mètres de haut à l’embouchure des fleuves, et l’Eider dut, pendant plus de deux mille ans, modifier son cours pour aller se jeter dans la mer du Nord à la hauteur de Sylt (c’est en 1362 que l’Eider submergea l’obstacle, et regagna son ancien lit).

L’itinéraire indo-européen.
Les inscriptions de Medinet Habou, le récit de l’Atlantide, sont très clairs sur ces populations du nord. Partis du Schlesvig-Holstein, les Atlantes traversèrent l’Europe vers le sud. Ils envahirent la Grèce, occupèrent tous les Etats grecs, à l’exception d’Athènes et de l’Attique, puis passèrent en Asie mineure. Un autre rameau suivit un chemin différent, et se rendit en Libye en passant par la Sicile et l’Italie. Les chroniques rapportent d’ailleurs que les Peuples de la mer du nord attaquèrent l’Egypte aussi bien à l’est, à partir de la Palestine, qu’à l’ouest, à partir de la Libye, avec l’aide des Siciliens et des Sardes. Au cours de plusieurs voyages d’études, j’ai particulièrement étudié les traces de leur passage. Nous savons, pour en avoir retrouvé de nombreux originaux en Suède, au Danemark et en Allemagne du Nord, et pour les avoir vus représentés sur les murs de Medinet Habou, quels étaient les casques, les armes, les vêtements, les bateaux, les chars de guerre, dont les Peuples de la mer du nord se servaient au XIIIème siècle avant notre ère. Or ces objets ont été retrouvés tout le long du trajet parcouru par les Atlantes : en Europe du Nord bien sûr, le long de l’Elbe et de l’Oder, puis du Danube, en Grèce, en Crète, à Rhodes, à Chypre, en Asie mineure enfin, sur la côte syro-palestinienne et jusqu’aux confins égyptiens. Des fouilles en ont aussi mis au jour sur l’itinéraire « occidental », le long de la Saale et de l’Inn, à la hauteur du col du Brenner, en Italie, en Sicile, en Sardaigne, en Afrique du Nord. Tous ces objets proviennent sans aucun doute du secteur nord-européen, et remontent à 1200 avant J.-C. On peut les voir dans les musées et dans de nombreuses collections privées. Les travaux que j’ai entrepris depuis vingt ans m’ont permis d’arriver aux conclusions suivantes. A partir de ―1250, tous les pays d’Europe, d’Asie mineure et d’Afrique du Nord connurent une vague de chaleur et de sécheresse désastreuse, qui provoqua la famine en de nombreux endroits. Poussées par la faim, les populations partirent à la recherche de terres plus hospitalières. Les Peuples de la mer du nord, c’est-à-dire les Atlantes, se mirent en route vers cette époque. Etant descendus vers le sud, ils s’installèrent d’abord à la hauteur des Alpes orientales, où se trouvaient de nombreux lacs, et dans les régions situées entre le Danube et le Theiss, en Hongrie, qui étaient restées riches en eau. Vers 1220 avant J.-C., le monde civilisé fut le théâtre de terribles catastrophes naturelles : éruptions volcaniques et tremblements de terre. Le volcan de l’île de Théra (Santorin) entra en éruption, provoquant un gigantesque raz de marée, où certains spécialistes voient encore aujourd’hui la plus terrible des catastrophes jamais survenues dans l’Histoire de l’humanité.

Lorsque j’eus fait toutes ces observations, il ne me restait plus qu’à faire sur place les vérifications qui s’imposaient. En 1953, j’entrepris donc une exploration sous-marine dans la région en question. Je ne fus pas déçu, bien au contraire. A cinquante stades, c’est-à-dire à 9,2 kilomètres derrière le rocher de Héligoland, les hommesgrenouilles retrouvèrent les restes de l’enceinte et les ruines de Basileia. Les débris des remparts entourant le temple et la forteresse furent reconnus, ainsi que différents autres bâtiments. De nombreuses dalles, qui recouvraient la place située devant le temple et le château, ont été ramenées à la surface. J’ai publié leurs photos. On a pu établir que le matériau avec lequel elles avaient été fabriquées provenait d’une mine de l’Age du Bronze, située au nord de la région d’Alborg, au Danemark. Ces plaques furent donc transportées sur plus de 400 kilomètres, par voie de terre et par voie d’eau. D’après les textes égyptiens, la « principale des villes » des Peuples de la mer est dénommée neter-aa, c’est-à-dire « terre sacrée », et le récit de l’Atlantide donne le même nom à Basileia : hiera chora, « terre sacrée ». Le caractère religieux de Basileia s’explique d’ailleurs facilement, puisque c’est là que se trouvait le temple le plus important du peuple atlante, celui où les dix vice-rois devaient se rendre alternativement tous les cinq ou six ans. Depuis l’Age du Bronze, le nom est d’ailleurs resté le même. Héligoland, c’est heiliges Land, la « terre sacrée » ; on disait, vers l’An 1000 : terra sancta. Les fouilles sous-marines au large de Héligoland ont été très fructueuses. Mais je ne pense pas en entreprendre d’autres maintenant. Il faudrait pour cela des moyens financiers, dont je ne dispose malheureusement pas.

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autres en importance et en force, lorsque le vieil Etat (Athènes) stoppa l’énorme puissance représentée par cette armée, et sauva sa liberté » (Timée, 24). Les Ioniens, premiers Grecs arrivés dans la péninsule, restèrent maîtres d’Athènes et de l’Attique, tandis que les Peuples de la mer s’emparaient de toutes les autres régions. Ces nouveaux arrivants, les habitants d’Athènes les appelèrent Doriens, du nom de la tribu des Dori ou des Douri, dont la patrie originelle se trouvait sur les rivages de la mer du Nord, entre l’Elbe et la Weser. A l’époque de l’empereur Auguste, l’historien Timagène, puisant ses renseignements « dans toutes sortes de livres », écrivait encore : « Les Doriens habitaient autrefois les régions côtières de l’océan. Puis un jour, ils quittèrent les îles éloignées et les régions situées au-delà du Rhin pour descendre jusqu’ici (en Grèce), ayant été chassés de leurs foyers par des inondations et des guerres ininterrompues. Après la chute de Troie (début du XIIIème siècle avant J.-C.), toute une partie d’entre eux vint s’installer ici, pour y peupler des terres inhabitées ».

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Cartouche du pharaon Séthi II sur une épée germanique à poignée en forme de langue, en cuivre d’Héligoland. (Voir à ce sujet KADATH n° 25 : « L’Atlantide en Méditerranée? » NDLR). Cette éruption ravagea les grandes civilisations existant à l’époque : la civilisation minoenne en Crète et dans les îles voisines, celle des Hittites en Asie mineure, en Grèce le royaume mycénien. L’Egypte, qui était alors à l’apogée de sa puissance, fut également frappée. (Dont témoigne l’épisode biblique des dix plaies d’Egypte. NDLR). De la Macédoine jusqu’au delta du Nil, en passant par la mer Egée, la Palestine et la Syrie, les populations furent décimées. Peu après, de nouveaux bouleversements (tremblements de terre, raz de marée) provoquèrent l’engloutissement de Basileia (2). Les Peuples du nord se remirent alors en route. Quittant le territoire de l’actuelle Hongrie, les uns se dirigèrent vers la Grèce, les autres vers l’Italie. En Grèce, ils n’eurent pas grand mal à triompher de la résistance qui leur fut opposée. Les châteaux-forts de Mycènes et de Tyr avaient été détruits par les tremblements de terre, et leur défense n’était assurée que par des murailles de style cyclopéen érigées dans la plus grande hâte ; ils tombèrent rapidement. Mais les envahisseurs ne purent prendre la forteresse située sur l’Acropole d’Athènes, protégée, elle aussi, par un « mur cyclopéen », le « mur des Pélasges ». Conduits par le roi Kodros, qui perdit la vie dans la bataille, les Athéniens se défendirent avec succès. « Cet acte héroïque surpassa tous les

(2) On peut raisonnablement penser que la chute, ou le passage à proximité de la Terre, d’une comète de fortes dimensions fut la cause de toutes ces catastrophes. La mythologie grecque raconte l’histoire de Phaéton, dont le chariot solaire « tomba sur terre, à l’embouchure du fleuve Eridanos ». Cette légende peut être rapprochée de certains poèmes de l’Edda scandinave (la Völuspa), qui parlent de la destruction d’Asgard, la demeure des dieux, provoquée par la chute de Fenrir (le loup Fenris) à l’embouchure d’un grand fleuve. En plusieurs pages très denses (Atlantis, pp. 160-219), Jürgen Spanuth montre que ce mythe, né dans le Schlesvig-Holstein, garde le souvenir lointain de la ruine de Basileia. L’Eridanos des auteurs classiques n’est autre que l’Eider, qui se jetait dans la mer du Nord non loin du rocher de Héligoland jusqu’à ce que l’Atlantide fût recouverte par les flots. Selon l’Edda, le niveau de la mer baissa de nouveau par la suite, laissant à découvert une partie de Basileia. On connaît en effet une île, nommée Utland (i.e. Atland), qui était située à l’est de Héligoland, et qui disparut à l’époque médiévale. « Au sud de cette île, une fosse (59 mètres) au fond de la mer, montre l’endroit où tomba Fenrir... (F.J. Los. Atlantis, in « The Northlander ». Vol. XIII, numéro 1). Une thèse analogue (perturbations par une comète, peutêtre la planète Vénus) est soutenue par Me Charles Ferri-Pisani, membre du comité directeur et président de la commission juridique nationale de la Fédération Française d’Etudes et de Sports Sous-Marins (FFESSM). Dans un rapport (inédit) présenté à l’occasion du dernier symposium de géologie sousmarine, à La Havane, il écrit : « Les Grecs nous disent que lorsque Helios confia les rênes du Char solaire à Phaëton, celui-ci s’approcha si près de la Terre que celle-ci se dessécha et s’embrasa. Notons au passage que les sœurs de Phaëton furent changées en peupliers, et que leurs larmes devinrent de l’ambre, que l’on récolte en abondance sur les bords de l’Eridan, donc sur les rives de la Baltique » (p. 31) (note N.E.).

Mais la majeure partie des Peuples du nord poursuivit sa marche en avant. Grâce à une flotte construite près du golfe de Corinthe, à Nauraktos, ils entreprirent l’occupation du Péloponèse, de la Crète, de Chypre et de Rhodes. Puis, ayant gagné l’Asie mineure et soumis l’empire hittite, ils allèrent jusqu’à Karkemish, sur les bords de l’Euphrate, traversèrent la Palestine et la Syrie, et arrivèrent enfin aux frontières de l’Egypte. C’est là, disent les inscriptions de Medinet Habou, qu’ils installèrent leur camp et se préparèrent à la bataille.

L’invasion des « peuples de la mer ».
Pendant ce temps-là, les autres groupes atlantes qui s’étaient dirigés vers l’Italie, étaient arrivés en Afrique du Nord en passant par la Sicile. Il est très probable qu’ils avaient aussi occupé la Sardaigne, puisque selon les inscriptions de Ramsès III, ayant attaqué l’Egypte à l’ouest, ils avaient sous leurs ordres les Lebou (Libyens), les Sequelesa (Siciliens ou Sicules), les Sardana (Sardes), et d’autres tribus encore qui s’étaient alliées à eux. Les premières attaques des Peuples de la mer eurent lieu sous le règne du pharaon Séthi II (1210-1205 avant J.-C.). Mais c’est durant la cinquième année du règne de Ramsès III (1200-1168 avant J.-C.), que se livra l’affrontement le plus terrible et le plus violent. Venant de Palestine et de Libye, attaquant aussi sur les côtes, les Peuples de la mer du nord (Atlantes) entreprirent une invasion en règle, selon un plan concerté. C’est cette bataille gigantesque (3) que nous rapportent les inscriptions de Medinet Habou et le récit de

Platon. On lit dans le Timée : « Les rois (des Atlantes) tenaient sous leurs ordres la Libye jusqu’à l’Egypte, et l’Europe jusqu’à Tyr. Concentrant et unifiant leurs forces, ils se proposaient de soumettre votre territoire (la Grèce) et le nôtre (l’Egypte) ainsi, d’ailleurs, que tout territoire situé entre le détroit de la mer (les colonnes d’Hercule, c’est-à-dire le détroit de Gibraltar), et cela au cours d’une seule campagne militaire » (Timée,25 b). La riposte de Ramsès III fut immédiate. Lançant tous ses guerriers dans la bataille, le pharaon parvint à repousser l’attaque en même temps sur les deux fronts nord et ouest, et sur les embouchures du Nil. Non seulement il arrêta les envahisseurs, mais il fit aussi de nombreux prisonniers, les fit interroger et consigner leurs récits. Les fresques de Medinet Habou montrent les Atlantes captifs, à qui le pharaon a fait couper la main, interrogés par les scribes et les dignitaires égyptiens. Par leur intermédiaire, les Egyptiens apprirent quantité d’informations sur leur patrie d’origine, l’itinéraire qu’ils avaient suivi, les projets qu’ils avaient. L’ensemble fut inscrit sur les bas-reliefs et les papyrus du temple-palais pharaonique, et ce sont ces indications que Solon, avec l’aide du grand-prêtre Sonchis, rapporta d’Egypte à Athènes en 560 avant J.-C. (Timée, 22 a, 26 d ; Critias, 108 d). Le récit fut ensuite communiqué par Solon à l’un de ses amis, Dropides, qui le transmit à son petit-fils, Critias le jeune. « Ces annotations, déclare celui-ci, se trouvaient entre les mains de mon grand-père. Elles se trouvent maintenant entre les miennes, à moi qui les ai étudiées dans mon enfance avec tant de soin » (Critias, 113 b).

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Guerriers nordiques prisonniers et enchaînés, à Medinet Habou.

Le récit de l’Atlantide que nous a transmis Platon se rapporte donc bien à ces années décisives qui se déroulèrent aux alentours de 1200 avant J.-C. Les catastrophes naturelles qui s’y trouvent décrites sont celles qui provoquèrent l’effondrement des civilisations minoenne, hittite et mycénienne, et n’en laissèrent subsister que « des traces minuscules » (Timée, 23 c). Et ce sont bien les « peuples de la neuvième courbe » qui, ayant quitté l’Allemagne du Nord, le Danemark et la Scandinavie, vinrent combattre Ramsès III sur son propre terrain. Là encore, la concordance des textes est remarquable. « Les terres des peuples de la neuvième courbe étaient brûlées par la chaleur, disent les inscriptions de Medinet Habou, leurs forêts et leurs champs étaient comme desséchés » ; c’est alors que « le besoin des bouches (la faim) se fit sentir, et qu’une grande détresse saisit les esprits ». Peu après, probablement vers ―1220, « la mer du monde éclata, et une grande vague avala les îles et les villages des Peuples de la mer du nord », « la principale de leurs villes, neter-aa (heiligesland, terre sacrée), fut recouverte par les flots » (Medinet Habou). « Plus tard (c’est-à-dire après la sécheresse et la chaleur), écrit Platon, vint une période de tremblements de terre et d’inondations. L’île royale s’enfonça dans la mer, et fut soustraite à la vue » (Timée, 25 d).

Parenté mystérieuse.
La « longue marche guerrière » des Peuples de la mer du nord suivit les vieilles routes commerciales par lesquelles, depuis environ ―2400, les hommes du nord exportaient jusqu’en Egypte l’ambre jaune qu’ils extrayaient dans la région de Héligoland. Le chemin était donc tout tracé à l’avance. De même, lorsqu’ils eurent été repoussés par les troupes de Ramsès III, les Atlantes se replièrent sur le même itinéraire. Une partie d’entre eux s’installa sur la côte palestinienne ; il s’agissait de la tribu des Pheres, que l’on appelle aujourd’hui les Philistins (suivant la prononciation hébraïque, Pheles du mot Pheres). Le papyrus Wen-Amun (environ ―1095) nous apprend que les Sakar ou Saksar se fixèrent sur la côte ouest de la Syrie. Les Denen s’installèrent à Chypre, tandis que les Dori (les Doriens) colonisaient le Péloponèse, la Crète, Rhodes et les îles de la mer Egée. D’autres enfin demeurèrent en Afrique du Nord. Toutes les descriptions que nous en possédons les représentent comme des hommes de haute taille, à la peau blanche, aux cheveux blonds et aux yeux bleus, traits « caractéristiques de la race nordique », pour reprendre les termes employés par le Français Henri Lhote dans son étude sur les peintures rupestres découvertes au Sahara (« A la découverte des Statuette en bronze trouvée à Enkomi (Chypre), et représentant un dieu des Peuples de la mer du nord.

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(3) Il est évidemment difficile d’estimer le nombre des combattants en présence. Selon le récit de Platon, le royaume de l’Atlantide ne comptait pas moins de 60.000 districts, chacun d’entre eux comprenant cent foyers placés sous l’autorité d’un chef militaire. Six districts devaient fournir un char de guerre, cent hommes pour l’armée, et quatre pour la navigation. Au total, le roi aurait donc disposé de 10.000 chars de guerre, de 1200 navires et d’un million d’hommes. Ces chiffres peuvent paraître exagérés, et le sont peut-être. Il ne faut pourtant pas en tirer de conclusion hâtive. Une population de six ou sept millions de personnes, même à l’époque, n’a rien d’invraisemblable. On lit dans l’Ancien Testament que le roi Salomon disposait de 40.000 chevaux de trait (pour ses chars de guerre) et de 12.000 chevaux de selle ; à la même époque, les royaumes d’Israël et de Juda pouvaient mobiliser respectivement 800.000 et 500.000 hommes. Au cours des seules batailles de Vercellae et d’Aquae Sextiae (102 et 101 avant J.-C.), 340.000 Germains furent tués, et 140.000 faits prisonniers. Il n’est d’ailleurs pas sans intérêt de remarquer que ce type d’organisation et de conscription s’est longtemps maintenu en Allemagne du Nord et en Scandinavie. A l’époque des Vikings et jusqu’à la fin du Moyen Age, les armées étaient constituées par des contingents de cent hommes, que devaient fournir trois, quatre ou six districts (danois haeret, suédois hundari, frison harde) (F.J. Los. « Atlantis. The Earliest Kingdom of the Teuton », in The Northlander. Vol. XIII numéro 4-5) (note N.E.).

fresques du Tassili »). Les Peuples de la mer qui avaient été défaits en Libye se fixèrent en Italie et dans les régions avoisinantes, pour y créer la civilisation des Terramares ». Ombriens (Ambrones), Cimbres et Teutons : ces tribus sont déjà mentionnées en Italie (Hérodote, I, 94 ; Pline, 14, 12), bien avant les « invasions barbares » qui menacèrent Rome à partir de 113 avant J.-C. En Grèce, une nouvelle civilisation se mit à prospérer sur les ruines de Mycènes et de Cnossos : « un nouveau monde hellénique naquit du chaos » (T.B.L. Webster). Des guerres incessantes opposèrent Athènes et les Doriens, qui s’expliquent par le fait, également mentionné dans le récit de l’Atlantide (Timée, 24, 25), que les Peuples de la mer avaient occupé et soumis tous les autres Etats grecs, alors qu’à Athènes (et dans tout l’Attique), la population ionienne pouvait à juste titre se considérer comme « autochtone ». Ainsi s’explique aussi la parenté, souvent remarquée et pourtant longtemps restée mystérieuse, entre Doriens et Germains (Hans Lüdemann. « Sparta ». Leipzig et Berlin, 1939, p. 11). Les Spartiates gardèrent d’ailleurs longtemps le souvenir de leurs origines, de cette époque où « des inondations et des guerres ininterrompues » ne les avaient pas encore obligés à quitter les « îles éloignées et les régions situées au-delà du Rhin » (Timagène). Plusieurs siècles avant que l’Oikuménè n’englobât la Grèce, la Crète, l’île de Chypre, les côtes d’Afrique du Nord, la Sicile et l’Italie du Sud, une étroite communauté de civilisation liait déjà les différents rameaux issus de la souche des Peuples de la mer, et c’est probablement l’existence de cette communauté qui facilita par la suite la naissance de l’Oikuménè.
(Propos recueillis par Alain de Benoist. Reproduit avec l’autorisation de la revue « Nouvelle Ecole » - no 14).

Né le 5 septembre 1907 dans l’Obersteiermark autrichien, Jürgen Spanuth a fait ses études à l’école primaire et au lycée de Leoben, puis les a poursuivies, à partir de 1926, aux Universités de Berlin, Kiel et Tübingen. En 1931, ii devient professeur de théologie, d’histoire ancienne et d’archéologie à Wiener Neustadt. Deux ans plus tard, le 1er avril 1933, il devient pasteur de la petite ville de Bordelum, en Frise du nord. Il commence alors à étudier le problème de l’Atlantide, et fait de nombreux voyages (Grèce, Crète, Asie mineure, Egypte et Afrique du Nord, Sicile, Corse, Sardaigne, mais aussi Danemark, Suède et Norvège) au cours desquels il essaie de retrouver les traces des premières migrations indo-européennes, et celles des grands voyages des Peuples du nord. Son premier livre, « Das enträtselte Atlantis » (Union Deutsche Verlagsgesellschaft, Stuttgart 1953), remporte un succès considérable et déclenche une formidable polémique. Il est aussitôt traduit en France (« L’Atlantide retrouvée ? », Plon 1954, traduction Henri Daussy) et aux EtatsUnis (« Atlantis - The Mystery Unravelled », Citadel Press, New York, 1956). L’historien suisse Emile Biollay n’hésite pas à parler de « la plus grande découverte des temps présents ». Mais Spanuth a aussi des adversaires en 1953, le Professeur Rosen, de Hambourg, et un géologue de Kiel, Karl Gripp, lancent contre lui une offensive qui prend très vite l’allure d’une cabale. Spanuth répond à ses contradicteurs dans un nouvel ouvrage, « Und doch : Atlantis enträtselt ! Erwiderung auf zahlreiche Schleswig und Kiel im Okt./Nov. 1953 » (Stuttgart, 1955, 2ème éd. : Tübingen, 1976). Les partisans de Gripp et de Rosen ne désarmeront pas (cf. lettre de « Ludwig Pauli », dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung du 15 juillet 1977), mais, quelques années plus tard, le point de vue de Spanuth sera conforté par l’essai d’un auteur indépendant, Gerhard Gadow (« Der Atlantis-Streit. Zur meistdiskutierten Sage des Altertums », Fischer, Frankfurt/M., 1973). Depuis lors, Jürgen Spanuth n’a pas cessé d’amasser des matériaux et des informations, qui ont donné lieu à de nouveaux ouvrages « Die grosse Wanderung » (Ludwigsburg, 1969), « Sie kommen von den Enden der Erde... » (Verein zur Fôrderung vorgeschichtlicher Untersuchungen im Wattenmeer und in der Deutschen Bucht e.V., Hamburg), « Atlantis, Heimat, Reich und Schicksal der Germanen » (Grabert, Tübingen, 1965), « Die Atlanter, Volk aus dem Bernsteinland » (Grabert, Tübingen, 1976). En France, depuis le livre publié en 1954, et jusqu’à la sortie du présent volume (« Le secret de l’Atlantide », Ed. Copernic, 1977), deux brochures résumant certains aspects de son œuvre sont parues : « L’Atlantide (La Vie claireCEVIC, Montreuil, 1970) et « L’énigme de l’Atlantide » (La Vie claire-CEVIC, Montreuil, 1971). Collaborateur de plusieurs journaux et revues (Deutsche Hochschullehrer Zeitung, (Tübingen), Archiv für wissenschaftliche Geographie, (Bonn), Nordfriesische Jahrbuch, Deutsch-land in Geschichte und Gegenwart, etc.), le pasteur Spanuth, atteint par la limite d’âge, a pris sa retraite ecclésiastique le 5 septembre 1977 (cf. Husumer Nachrichten, 8 septembre, et Deutsche WochenZeitung, 9 septembre). L’Atlantide est désormais, si l’on peut dire, sa seule occupation ! Alain de Benoist

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POST-SCRIPTUM
A LA RECHERCHE DES GRANDS MYSTERES DU PASSE (Presses de la Renaissance, 1978) Alan et Sally LANDSBURG Il faut dire d’abord que le titre générique « ln Search of ... » (A la recherche de ...) est une série importante de films présentés à la télévision américaine ; font partie de ce cycle, les sujets suivants: « Les Extraterrestres », « La Magie », entre autres. Inutile de sourciller, nous nous trouvons face à une application commerciale qui résume le dicton concernant le fer chaud, le tout étant couvert par un budget fascinant et l’art de montreurs d’images ayant fait leurs preuves. En fait, j’imagine que l’on se trouve au-delà du film de von Däniken, en ce sens que le Nimbus de l’archéologie n’avait ramené que des idées — sinon des fantasmes —, celles-ci magnifiquement captées par les cinéastes. Ce long métrage était malgré tout destiné aux amateurs des énigmes de l’archéologie, et je me rappelle que souvent il était vu sans se soucier du commentaire en voix off. Pourtant le grand public n’était pas convié à la découverte. Pour deux raisons. La première : voilà une occasion alléchante de se laisser entraîner par la locomotive des tirages multilingues. La seconde s’arrêtait à une question de relative facilité : le sujet mystérieux était rapidement filmé et couvrait, à merveille, l’essentiel, tout en sauvant l’aspect esthétique. Et chacun s’en félicitait finalement. Vive le cinéma et le spectacle ! Restait un fossé à combler, patiemment. Gageons que l’équipe engagée à la confection de la série n’eut pas à chercher bien longtemps. Il suffisait d’élargir l’éventail des mystères de l’archéologie, en les dopant de découvertes, récentes ou anciennes, même si ces dernières font partie d’investigations issues de ce que nous appelons l’archéologie classique. Je m’empresse, ici, de préciser que je ne dénigre pas les travaux des archéologues dûment patentés, où souvent le courage et la patience sont pieusement cachés. Je préfère insister sur le fait de la combine habile qui lie le show-business à la science véritable. Il suffit de parcourir la table des matières pour s’apercevoir qu’au lieu d’avancer, nous reculons. Reprenez les tables des Charroux, Däniken, Berlitz, Kolosimo, et vous vous rendrez compte combien les sujets sont identiques. Mais ici, il s’agit d’impact télévisé. De millions de téléspectateurs, de conscience et d’inconscience des foules. Alors est-ce un bien ou un mal ? D’aucuns prétendront que l’on force l’attention, que l’on aide la masse à prendre conscience de certains faits touchant à notre Histoire ; d’autres affirmeront que la vulgarisation, l’ultime, celle de la télé, ne correspond pas à la réalité. En effet, il s’agit, tout simplement, d’une question d’honnêteté vis-à-vis du public. Alors, à l’instar de la régie, situons-nous au niveau de la console de mixage et feuilletons les images. Le cercle intérieur de Stonehenge est dressé autour de la pierre d’autel ; des murs de soutien se trouvent à l’intérieur de Silbury Hill : tel est le type d’erreur qu’une lecture attentive va repérer. Je suppose qu’elles sont celles d’une compilation trop rapide, alors, ne leur en voulons pas si, de temps en temps, des gaffes émettent un clin d’oeil. Nous nous trouvons, en fait, face à un type d’information scientifique largement vulgarisée, vulgarisation que nous connaissons depuis Walt Disney et ses grandes séries issues du « Désert Vivant : un coup de pinceau nous brosse une carte, un travelling-arrière projette un coucher de soleil, une macro arrière projette un coucher de soleil, une macro explose dans le spectre des couleurs d’une fleur, l’archéologue, tel le petit chien de prairie, se cache dans son trou. Et comme Walt Disney, le producteur Alan Landsburg joue sur les mots et les sentiments — ici, c’est l’investigation qui en prend un coup — parce que son texte, véritable scénario, n’est qu’un mélange insipide de quelques énigmes avec beaucoup de conventionnel. Nous eussions espéré que l’auteur eût la verve de Star Trek » — série signée de son nom — et qu’il subsistât « le voyageur dans un monde spécial qui semble exister à la limite de nos perceptions ». Robert Dehon Cote : Néant

(= nous laisse indifférents)

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LES INITIES ET LES RITES INITIATIQUES EN EGYPTE ANCIENNE (Ed. Robert Laffont, 1977) Max GUILMOT KADATH n° 9: « Isis + Osiris = pyramide de Chéops ? » Connaître personnellement un auteur permet, à coup sûr, de mieux comprendre son œuvre. J’ai le grand avantage de compter le Professeur Max Guilmot parmi mes amis. Mais les liens d’affection et d’estime qui nous unissent n’altéreront pas l’opinion que j’émets sur le livre qu’il vient de faire paraître chez Laffont, un des meilleurs édités dans l’hésitante collection dorée qui porte le titre générique : « Les Portes de l’Etrange ». Or, s’il est un monde étrange aux yeux du profane, c’est bien celui de l’initiation. A ce sujet, je ne puis que reprendre le premier paragraphe de la présentation que donne la maison d’édition (deuxième page de couverture) : « Est initié quiconque accède à un nouveau palier de compréhension métaphysique ou religieuse, avec l’aide d’un groupe d’hommes investis de pouvoirs spéciaux et habilités à dispenser plus de lumière, soit par le geste, soit par la parole, soit par le développement de symboles sacrés. Il n’y a rien de plus fascinant, de plus enraciné dans le mystère de l’existence même que le rituel initiatique. Quand l’homme a passé cette épreuve, quand il a été touché par le Mystère, il est véritablement devenu quelqu’un d’autre. » Pour pénétrer dans cet univers mental bien différent de celui auquel l’homme du XXème siècle est habitué, il fallait un guide sûr, car l’imagination travaille rapidement en ce domaine, et celui qui s’y aventure risque fort de prendre ses propres élucubrations pour des vérités irréfutables. Rien de tel n’est à craindre avec l’auteur qui est un égyptolo-

gue diplômé et chevronné, connaissant à tond le domaine qu’il nous fait parcourir avec toute la rigueur scientifique souhaitable. En plus de la technique professionnelle qu’il maîtrise parfaitement, Max Guilmot est doué d’une qualité d’âme que l’on trouve rarement chez les savants trop souvent enclins à rester dans un cadre prosaïque ; cette qualité, c’est une vive sensibilité qui lui permet de percevoir les choses de l’esprit au travers de textes anciens en général fort hermétiques. L’ouvrage comprend six parties. La première est consacrée à l’initiation en général. C’est celle que l’auteur lui-même considère comme la plus importante. Il tente de faire comprendre ce qu’elle est dans le monde et dans l’Histoire. Les autres chapitres se répartissent comme suit : les initiés d’Egypte ; les hauts lieux de l’initiation ; les Mystères égyptiens ; la signification de l’initiation égyptienne ; le grand voyage ou synthèse du processus initiatique en Egypte ancienne. Dans le corps de l’ouvrage, on suit les voyages d’initiation d’un prêtre d’Amon dans les divers centres religieux : Abydos, Busiris et Karnak, en quête d’Osiris. Afin de donner une meilleure idée de ce que l’on peut attendre d’une telle lecture, voici la reproduction d’un passage : « C’est le moment de rappeler que le Monde visible est — sans frontières — une manifestation de l’Invisible. Il n’y a aucune solution de continuité entre le corps humain — celui du malade, en particulier —, les mains de l’initié, et l’énergie universelle. » Le Professeur Guilmot parle ici des vertus curatives dont l’initié fait preuve. Pour toutes ces raisons, je ne puis que recommander chaudement cet ouvrage qui, j’en suis sûr, ouvrira bien des horizons. Jacques Keyaerts Cote : 3 K

(= excellent, digne de servir de référence).

Un premier clan comprend ceux qui font remonter des invasions d’extraterrestres à des dizaines de milliers d’années, hypothèse de science-fiction qui eut et possède encore un certain succès sur le plan commercial. Devant cette interprétation inattendue de l’origine des civilisations, un deuxième groupe s’est ensuite emparé d’un thème analogue. Rapprochant au maximum de notre époque les interventions venues d’une autre planète, ces auteurs tentent alors d’accommoder la Bible au goût du jour afin d’essayer de rétablir les bases menacées d’un messianisme bien connu. Le « peuple élu » devient alors le protégé spécial des « non-terriens », ou bien même il est décrit comme le descendant (passablement mélangé à des terriens) des êtres venus « d’ailleurs » afin d’éclairer les simples hominiens de la période dite « adamique ». Ainsi les tenants de la Bible et leurs adversaires sont désormais aux prises par soucoupes volantes interposées. Il est surtout dommage que les fameux « extraterrestres » ne nous donnent pas encore leur point de vue sur cet étrange épisode qui paraît amorcer ou prolonger une sorte de guerre idéologique... L’ouvrage de M. Moatti s’inscrit sans fard dans la lignée des pro-biblistes, déjà illustrée par M. Jean Sendy (et quelques autres auteurs), tandis que le clan de M. Charroux et ses amis vient tout récemment de recevoir le renfort inattendu de Mme Lysianne Delsol. Ainsi l’aspect secret de la lutte que je signalais précédemment se révèle en définitive plus grave qu’on peut l’imaginer a priori. A l’aide des thèses nouvelles concernant le sujet (apparemment innocent) des soucoupes volantes, nous voyons se développer un combat psychologique et subversif dans le monde qui nous entoure. Et pratiquement tous les coups s’efforcent de porter simultanément contre les religions, en général, et le christianisme en particulier. A partir de la Bible, M. Moatti traduit donc littéralement (c’est en effet la seule traduction possible) le terme Elohim par « les dieux », et il en fait des « extraterrestres » dont certains spécimens, importés sur Terre, seraient notamment Isaac et plus tard Moïse. C’est-à-dire ceux-là mêmes qui sélectionnent les Juifs le plus efficacement, pour en faire, au cours des temps, le « peuple élu » voulu par les « extraterrestres » ! Nous voici donc devant une forme passablement inattendue du messianisme... On comprend alors que dans son ardeur à tresser des couronnes aux descendants (supposés) et aux alliés des Elohim, venus d’une galaxie lointaine, M. Moatti attaque le Christ sans ménagement. Le Christ... et Mahomet ! C’est-à-dire ces fondateurs de religions qui osent nous parler d’un autre monde (invisible) alors que pour l’auteur les adorateurs du dieu des extraterrestres (Yahvé) n’ont pour mission que d’assurer sur Terre (pour combien de temps ?) la création d’un paradis issu des plans et des techniques du peuple sélectionné originellement par les Elohim... Jésus étant grisé par son succès auprès de certains auditoires païens, se lance dans la voie des transgressions successives de la loi de Moïse, si bien qu’il faut admettre (p. 159) : « Qu’Elfe le Thisbite ait trouvé que son disciple dépassait les bornes et qu’il trahissait la mission qui lui avait été confiée n’a donc rien d’étonnant. Qu’il l’ait abandonné à son sort paraît bien naturel. » Nous arrivons au cœur du problème, et voici la clé de la thèse qu’on nous propose. Le Christ est un traître, un illuminé dont l’action s’oppose finalement aux ordres et aux desseins multimillénaires de sages dirigeants « extraterrestres à l’égard de notre planète. Tout simplement ! Ainsi le

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LA BIBLE ET LES EXTRATERRESTRES (Ed. Robert Laffont, 1977) Jean-Pierre MOATTI KADATH n° 18 : « Jean Sendy ou l’apologie du Moyen-Age ».
Dans son n° 295 d’octobre 1977, la revue Atlantis a publié ce commentaire de François DupuyPacherand, que nous sommes autorisés à reproduire ici. Si nous ne partageons pas nécessairement son avis négatif sur l’éventualité de contacts extraterrestres dans le passé, nous sommes par contre d’accord avec lui pour dénoncer une certaine systématisation à outrance, très en vogue actuellement. Le Christ fut-il un dangereux déviationniste qui s’écarta des voies sages voulues par de prodigieux « extraterrestres »? Et qui méritait en conséquence qu’on l’ait abandonné à son triste sort sur la croix ? Telle est une des thèses bizarres et choquantes du livre de M. Moatti... Cet ouvrage nous fait brutalement découvrir l’étendue de la guerre insidieuse qui, depuis quelques années, s’est engagée entre divers clans qui soutiennent des théories divergentes et contestables à propos des « vaisseaux spatiaux ».

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livre de M. Moatti rappelle et prolonge, sous une forme renouvelée, un des aspects les plus fâcheux entretenu par un messianisme à sens unique qui vient visiblement de l’Ancien Testament. N’est-il pas évident que de tels propos sont un sûr moyen de maintenir et de propager les désaccords entre les groupes humains ? Car, en prétendant exalter sans aucune mesure l’orgueil d’un seul peuple, on ne rend service à personne, et l’on suscite des persécutions par réaction. C’est précisément ce qui s’est vérifié depuis des millénaires. Si une divinité a désiré établir un pareil état de choses, cela ne fait honneur ni à sa capacité d’intervention créatrice, ni à sa perspicacité omnisciente. Et si les Elohim étaient des « extraterrestres », ils se seraient, en définitive, montrés piètrement psychologues... D’autre part, la quasi-totalité des grandes civilisations ont placé à leurs origines des rois divins, ou des Sages hautement inspirés. C’est le cas de l’Egypte, de la Chine, de l’Inde, des Suméro-Babyloniens, des Germains et des Celtes, etc. Bref, les différents peuples ont eu, semble-t-il, beaucoup de guides analogues aux Elohim, et souvent même antérieurs. Et ces guides n’ont pas été plus capricieux ou plus cruels que les inspirateurs de la conquête de la terre de Canaan, tel Josué, faisant massacrer hommes, femmes, enfants, et jusqu’aux bestiaux, pour asseoir sa domination. Yahvé ayant envoyé des grêlons mortels sur les armées des cinq rois coalisés, résistant aux envahisseurs, M. Moatti nous explique cet épisode obscur de la Bible en disant que les « extraterrestres » ont aidé probablement à réaliser la conquête des cités de Canaan en mitraillant les défenseurs de la région du haut de leurs vaisseaux spatiaux » (p. 130). Voilà ce qui peut paraître une curieuse préfiguration pour l’établissement d’un paradis futur ici-bas ... Au-delà des ces considérations générales, le livre de M. Moatti contient une série d’erreurs étonnantes. Il affirme d’abord que l’ensemble hébreu de 22 signes apparaît comme le plus vieil outil alphabétique parmi les écritures anciennes. C’est oublier un peu vite que les hiéroglyphes découverts dans les pyramides de la VIe dynastie égyptienne (un bon millénaire avant Moïse) avaient déjà simultanément les caractères alphabétiques et idéographiques qui ont confirmé les découvertes de Champollion. Quant à l’hébreu carré » (aujourd’hui employé), divers philologues pensent qu’il fut seulement mis au point à partir des textes d’Esdras, au cinquième siècle avant notre ère, après la captivité à Babylone. Si ce débat reste ouvert, celui qui concerne les hiéroglyphes ne l’est plus. Il ne faut donc pas abuser de la crédulité des lecteurs. Que dire également du texte où il est question du passage de la mer Rouge ? On nous y apprend que les « extraterrestres » ont dû refouler la mer à l’aide de divers engins techniques ! Le fort vent d’est décrit dans la Bible provient alors du rivage opposé où se trouvent des engins au souffle puissant qui ont ouvert la voie » (p. 109).

Bien difficile d’imaginer un tel spectacle ... Revenons aux choses sérieuses. Rappelons d’abord qu’il ne s’agit pas de la mer Rouge, mais de la mer des Joncs (la Bible le dit, sans commentaires) ; c’était un marécage d’eau peu salée, sans quoi les joncs n’auraient pu y pousser, et qui faisait suite aux Lacs amers, au nord de la mer Rouge. Or, on sait aujourd’hui que dans cette mer des Joncs, il existait un gué, peu pratique mais franchissable. Esprit curieux de tout, Bonaparte apprit l’existence de ce gué quand d’Egypte il se rendit en Palestine (Jaffa, etc.). Il donna l’ordre de le franchir à une partie de ses troupes, et il s’en fallut de peu qu’il y eût des enlisements. « Allions-nous périr comme les armées de Pharaon ! », rappelait (plus tard) l’empereur avec humour ... Si ce gué était encore connu plus de trois millénaires après Moïse on peut présumer qu’il devait l’être dans l’Antiquité. Un fort vent d’est a pu le rendre plus aisé à traverser, tandis que des chars et des chevaux risquaient de s’enliser par leur poids. Toutefois cet épisode demeure historiquement non prouvé, car il était aisé pour les Egyptiens de rattraper les fugitifs par le nord, où les liaisons terrestres entre l’Egypte et le Sinaï étaient constantes depuis des siècles. Si les Hébreux n’y ont donc pas été pourchassés, c’est que les dirigeants de la vallée du Nil n’étaient sans doute pas fâchés de se débarrasser à bon compte d’une population qu’ils n’aimaient guère, et dont l’accroissement démographique commençait à les préoccuper. Signalons encore une affirmation bizarre dans le livre de M. Moatti. Il affirme que la circoncision fut pratiquée uniquement par les Hébreux, la Bible la signalant comme un signe d’alliance avec Yahvé. Or les antiques commentaires d’Hérodote expliquent clairement que la circoncision était connue près du Nil, et l’on sait aujourd’hui que c’était surtout une pratique des familles sacerdotales. C’est donc une coutume copiée sur les desservants des cultes d’Isis et d’Horus que Moïse prescrivit à ses lévites et à son peuple. Ce qui ne manque pas d’être insolite, voire quelque peu divertissant. Encore une critique : M. Moatti considère par contre le récit du Déluge comme une invention littéraire et symbolique. Un déluge est déjà pourtant mentionné dans les récits sumériens, antérieurs à ceux de la Bible ; ils paraissent confirmés par les dépôts sédimentaires retrouvés dans les ruines superposées de Kish, une vieille cité de la Mésopotamie. Les traditions chinoises font également mention d’une grande inondation sous le règne d’un des premiers empereurs, .Yu le Grand (début du 3e millénaire avant J.-C.), qui fit ensuite creuser des canaux pour assécher les terres ; ce qui montre d’ailleurs que des populations subsistaient encore. S’il connaît l’hébreu, M. Moatti paraît au contraire imparfaitement renseigné sur l’archéologie comparée concernant les civilisations disparues. Ce qui ne renforce pas ses thèses peu crédibles sur les extraterrestres ». François Dupuy-Pacherand Cote : — K
(= brouille les pistes et sème la confusion)

Source des illustrations : © Georges Goyon, p. 2-16-19 - et Jean-Philippe Lauer, p. 12-15 — Wim Swaan, p. 5-8 — Edwin Smith, p. 6 — © J.-P. Lauer, p. 14-18 — J.P. Adam, p. 14 — Peter Fischer, p. 17 — David Macaulay, p. 19 — Museum of Science de Boston, p. 19 — G. Contenau, p. 20 — Catherine Krikorian, p. 23 — Albert Raccah, p. 27 — Adrian Digby © Norman Hammond, p. 29-30 — Paul Hamlyn Library, p. 30 — Dr. Otto Schondube, p. 31 — © Jürgen Spanuth, p. 35-36-38-39 — A.-F. Schaeffer, p. 40.