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Numéro 7

février 2016

LE COURRIER

DES !DÉES

Armer les socialistes
dans la bataille culturelle

L’ÉDITORIAL
d’Alain Bergounioux

« QUESTION DE PRINCIPE »

L

es étrangers, qui aiment la France
(et ils sont encore nombreux)
sont toujours étonnés d’y voir la
propension qui existe de monter les
débats aux extrêmes. Mais, après réflexion,
la plupart y voient plutôt une qualité.
Ainsi,les controverses sur les modalités de
la déchéance de nationalité - quelle qu’en
sera l’issue - pourraient être considérées
comme inappropriées pour une mesure
qui a surtout une portée symbolique et ne
concerne, aujourd’hui, au plus, que quelques
individus. Cela est vrai. Mais, derrière, il
s’agit de dessiner ce qu’est et doit être
l’identité symbolique de la France.
Les pays démocratiques – pensons aux
Etats-Unis après 2001 – qui sont soumis à
des agressions terroristes, éprouvent tous
la difficulté de mesurer l’équilibre qui doit
s’établir entre la protection de la population
– c’est le premier devoir d’un État- et les
libertés. Ce n’est jamais aisé. Mais, tout
aussi important que ce qu’exige la sécurité
est l’unité d’une population. Les démocraties
ont triomphé dans le passé quand elles ont
su produire cette unité – privant, ainsi, de
soutien les menées terroristes. Le plus
grand danger, en effet, ce sont les peurs
qui fragmentent une société et dressent les
individus et les catégories les uns contre
les autres. Comme l’écrivait un auteur –
qui n’était, certes, pas socialiste ! – George
Bernanos, « Le pire pêché est d’avoir peur de
la peur ». Nous en sommes actuellement
menacés – reconnaissons-le. C’est pour
cela qu’il faut être attentif aux questions de
principe. La solidarité en France – c’est un
produit de notre histoire – ne peut vivre que
nourrie de valeurs de portée universelle.
C’est ce qui fait le propre de la France
Républicaine. Sachons le préserver. Nous
avons besoin d’un terrain solide pour faire
face aux régressions qui nous menacent.
> Alain Bergounioux

Ont collaboré à ce numéro : Fabien Duquesne, Mathieu
Guibard, Delphine Hardy, Léa Martinovic, Amélie
Morineau, Antoine Nesko et Adrien Rogissart

#Courrierdesidees

LE CHOIX DES MOTS COMPTE :
« EXCEPTION(NEL) »

D

es circonstances exceptionnelles doivent-elle toujours
entraîner des mesures d’exception ? Le sociologue
Dominique Linhart1 proposait récemment de différencier
mesures exceptionnelles et mesures d’exception. On peut en
effet qualifier d’exceptionnelles les mesures consistant à modifier
le cadre légal (pour renforcer les moyens de police et de justice
par exemple) mais elles ne le sont que dans la mesure où les
changements qu’elles proposent sont sans précédents et répondent
à un évènement qui l’est tout autant. De fait, une fois ce nouveau
cadre adopté, il devient la nouvelle norme. La logique d’une mesure
d’exception est autre : par définition temporaire, elle ne change
pas le droit ou la procédure mais autorise l’État à s’en dispenser,
à effectuer un pas de côté vis-à-vis de ceux-ci. C’est le sens de
l’État d’urgence, qui est actuellement en vigueur en France jusqu’à
fin février au moins : de nombreuses prérogatives habituellement
réservées au pouvoir judiciaire se retrouvent conférées au pouvoir
administratif. Et il est évidemment tentant pour un État d’utiliser le
plus possible les mesures d’exception : elles lui donnent des marges
de manœuvres considérable sans l’obliger à engager un débat sur
un nouveau cadre juridique à adopter ni à repenser l’équilibre entre
sécurité et libertés publiques. Or il ne s’agit pas nécessairement
d’un passage obligé : comme l’explique Dominique Linhart, en
Allemagne par exemple on n’a pas eu recours à l’état d’urgence,
pourtant prévu par la loi, pour faire face à la vague de terrorisme
des années 70. Elle a préféré le combattre en modifiant son cadre
juridique (modification du code de procédure pénale, réarmement
policier, etc.) plutôt que d’autoriser l’État à s’en écarter. Face à la
menace qui semble malheureusement se dessiner en phénomène
durable, le recours aux mesures d’exception perd de son sens et
nous devons renoncer à la tentation de cette « solution de facilité ».
> Antoine Nesko
Histoire de l’état d’urgence et l’état d’exception, La Fabrique de l’histoire, diffusé sur
France Culture le 16 novembre 2015

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DES CHIFFRES COMPTENT

3021 C’

’est le nombre de perquisitions qui ont été
permises entre le 14 novembre et le 7 janvier sans l’autorisation d’aucun juge. En
effet, depuis la mise en place de l’État d’urgence
le 14 novembre, les perquisitions peuvent se dérouler à la demande écrite du préfet. Un contrôle
a posteriori est effectué par un juge administratif,
principalement destiné à repérer les erreurs manifestes d’appréciation. Un peu plus d’une perquisition sur dix a donné lieu à une
interpellation et, en moyenne, une arme est découverte toutes les
cinq perquisitions. Enfin, 25 infractions en lien avec le terrorisme
ont été mises à jour, dont 21 pour le délit d’apologie du terrorisme.
Les faits les plus graves (enquête préliminaire ou mise en examen)
concernent 4 cas, soit 0,1 % des perquisitions.
> Antoine Nesko
Source : Ministère de la Justice, Le Monde.

POING DE VUE
ÉTAT D’EXCEPTION
ET ÉTAT DES EXCEPTIONS

«

S’il est légitime qu’un gouvernement républicain
demande et reçoive des armes pour lutter contre
le terrorisme, faut-il pour autant recourir à des lois
d’exception ? L’arsenal législatif était-il vraiment insuffisant ? Comment le gouvernement se servira-t-il des nouveaux moyens qui vont lui être accordés ? Un autre gouvernement ne sera-t-il pas tenté dans quelques années
d’en user pour des desseins bien différents ? Autant de
questions, autant de sujets d’inquiétude. L’Assemblée devrait se rappeler que les lois de 1893-1894 ont servi à bien
autre chose qu’à la lutte contre l’anarchie. […] Sera-t-il dit
que pour survivre la République doive se renier »
Les interrogations d’Edouard Depreux étaient légitimes
en 1955, elles le sont toujours. Une fois débarrassé des
jeux partisans, des accusations de laxisme ou d’autoritarisme, des cris d’orfraie, des sondages d’opinions,
le débat politique et démocratique exige que ces questions soient posées. C’est la responsabilité de ceux qui
votent la loi de veiller à ce que chaque atteinte portée
aux libertés soit absolument nécessaire, proportionnée
et contrôlée.

ÉTAT D’EXCEPTION
L’état d’urgence est un mécanisme d’exception qui permet de déroger au droit commun. Un mécanisme qui
s’ajouterait à ceux que compte déjà la Constitution de la
Ve République : les pouvoirs exceptionnels du président
de la République et l’état de siège qui ne peuvent être
mis en place que dans des circonstances critiques.
Les pouvoirs exceptionnels du président, d’abord, ne
peuvent être déclarés que « lorsque les institutions de
la République, l’indépendance de la nation, l’intégrité de
son territoire ou l’exécution de ses engagements internationaux sont menacées d’une manière grave et immédiate
et que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics
constitutionnels est interrompu ». C’est ce que certains
auteurs qualifient d’ « anomalie » dans un pays démocratique, une seule phrase qui permet au Président de

la République d’exercer des pouvoirs d’une extraordinaire importance, sans contrôle d’aucune autorité avant
le trentième jour (pas même a posteriori) et sans limite.
Une mesure exceptionnelle souhaitée par le Général de
Gaulle et mise en œuvre une seule fois, à l’occasion du
putsch des généraux d’Alger en 1961.
L’état de siège quant à lui ne peut être déclaré que pour
faire face à un péril imminent du fait d’une insurrection armée ou d’une guerre. Les pouvoirs des autorités
civiles d’une partie ou de l’ensemble du territoire sont
alors transférés aux autorités militaires sur décision du
conseil des ministres pour douze jours, et prorogé par
le Parlement.
L’état d’urgence permet pour sa part de faire face à
« un péril imminent résultant d’atteintes graves à l’ordre
public, [à des] événements présentant, par leur nature et
leur gravité, le caractère de calamité publique ». La loi
autorise ainsi les autorités civiles à exercer des pouvoirs de police exceptionnels (restriction à la liberté
d’aller et venir, à la liberté de réunion, à la liberté d’association…) et prive le juge judiciaire de son pouvoir de
contrôle.
Le Conseil constitutionnel, le Conseil d’État et la Cour
européenne des droits de l’homme ont déjà affirmé que
ce dispositif n’était contraire à aucun des grands principes qui gouvernent notre État de droit. Entre autres
parce que toutes les opérations ou décisions prises
dans le cadre de l’état d’urgence sont tout de même
soumises à un contrôle, celui du juge administratif. Le
contrôle a priori est donc définitivement abandonné
au profit de l’autorité de police (une décision peut être
prise par le Préfet au lieu d’être autorisée par le juge
judiciaire) et le contrôle a posteriori, lorsqu’il intervient
en urgence, ne peut sanctionner que les erreurs manifeste d’appréciation, c’est-à-dire les erreurs impardonnables commises par l’administration.
La constitutionnalisation de l’état d’urgence, dans son
principe, ne changera rien à l’état du droit.

ÉTAT DES EXCEPTIONS
Le gouvernement justifie cette introduction de l’état
d’urgence dans la Constitution par deux motifs : il
entend d’une part garantir une véritable sécurité aux
citoyens, en établissant la liste des cas dans lesquels

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POING DE VUE
l’état d’urgence pourra être instauré. Mais les cas de recours censés garantir aux citoyens que l’état d’urgence
ne soit pas dévoyé sont les suivants : « en cas de péril
imminent résultant d’atteintes graves à l’ordre public, soit
en cas d’évènements présentant, par leur nature et leur
gravité, le caractère de calamité publique ». Une définition des cas de recours qui, compte tenu de sa largesse,
ne peut pas être considérée comme une garantie. De
même, l’inscription d’une limite. Au contraire, l’inscription d’une durée maximale aurait pu garantir que l’état
d’urgence ne devienne pas un état permanent.

de saisir le Conseil constitutionnel pour introduire dans
notre arsenal juridique une mesure qui serait contraire
à la Constitution. La seule façon d’adopter une mesure
qui porterait atteinte aux principes fondamentaux de
notre État de droit serait de l’introduire dans la Constitution elle-même. Précisément ce que fait le gouvernement au sujet de la déchéance de nationalité.
> Amélie Morineau

Le gouvernement prévoit, d’autre part, de pouvoir
adapter les mesures d’exception que prévoit l’état d’urgence à l’évolution des menaces. À chaque mise en
œuvre de l’état d’urgence le législateur pourra, comme
aujourd’hui, étendre, restreindre ou ajouter des mesures de police. Le gouvernement en fait une liste
non exhaustive dans le projet de loi constitutionnelle :
contrôles d’identité sans justification de circonstances
particulières et visites de véhicules, retenue administrative, sans autorisation préalable, de la personne présente dans le domicile ou le lieu faisant l’objet d’une
perquisition administrative, saisie administrative d’objet ou d’ordinateurs durant les perquisitions administratives (la loi ne prévoit que l’accès aux systèmes et
leur copie). Rien n’imposait au gouvernement de donner ces exemples. Ils illustrent la mise en l’écart du
juge judiciaire, la suspension des règles de droit commun et la consécration de pouvoirs de police étendus
qui vont jusqu’à porter atteinte à la liberté d’aller et de
venir. Ces mesures de police sont attentatoires, par nature, aux droits et libertés de chaque citoyen.
Contrairement à ce que disent certains opposants à ce
projet de réforme constitutionnelle, le gouvernement
ne va pas empêcher par cette réforme tout contrôle des
mesures qui seront adoptées a posteriori par le Parlement. Chaque loi votée pour créer ou étendre une mesure de police dans le cadre de l’état d’urgence pourra
toujours faire l’objet d’un contrôle constitutionnel et
l’état d’urgence ne pourra pas permettre d’introduire
des mesures qui portent atteinte aux principes fondamentaux de notre Constitution.

EXCEPTION CONSTITUTIONNELLE
Depuis l’adoption de la question prioritaire de constitutionnalité il ne suffit plus aux parlementaires de refuser

3

LIRE ET RELIRE
LIRE PATRICK WEIL AVEC NICOLAS TRUONG,
LE SENS DE LA RÉPUBLIQUE

«

Ce dont parfois nous souffrons, ce n’est donc pas
‘d’insécurité culturelle’, mais d’insécurité historique. Cette insécurité d’ordre historique est
d’abord liée à une difficulté à nous approprier toute
notre histoire, à la regarder en face, pour que certains
de nos compatriotes ne nous paraissent plus étrangers
mais qu’avec eux nous fassions histoire commune. […]
Le plus grand héros des horribles évènements des 7 et
9 janvier 2015 était malien, Lassana Bathily, devenue
français depuis. Dans le sous-sol de l’Hyper-Casher, il
n’a pas réagi selon sa culture, ou sa nationalité, ou sa
religion mais en homme de cœur, de courage et d’intelligence. Son acte rappelle notre histoire et signe notre
futur. […] Fondée sur l’universalisme égalitaire de tous
ses citoyens, la République n’a rien à craindre de sa diversité. »

Et Patrick Weil de citer le père de Levinas en pleine
affaire Dreyfus, au moment où partout en Europe les
juifs sont persécutés dans l’indifférence générale :
« un pays qui se déchire entièrement, qui se divise pour
sauver l’honneur d’un petit officier juif, c’est un pays où
il faut rapidement aller ».
> Adrien Rogissart

En 176 pages référencées, Patrick Weil, historien de
l’immigration et de la nationalité, directeur de recherche au CNRS, nous livre le « sens de la République » en puisant dans l’histoire de France – on
apprend par exemple qu’après 1848 et l’abolition de
l’esclavage, tout esclavagiste risquait la déchéance
de nationalité -, le droit et sa propre expérience
d’homme public et d’historien. Nicolas Truong, journaliste et responsable des pages Idées-Débat du
journal Le Monde offre cette tribune à l’universitaire
et intellectuel en n’esquivant aucune question et aucun débat : de l’impact terrible des discriminations,
sous-évalué, à la haine de la France ressentie dans
certains quartiers de l’Hexagone.
Là encore, l’histoire coloniale, largement oubliée/occultée est prépondérante pour comprendre la France
contemporaine et ses fractures. Là encore, l’histoire
des relations entre la France et l’Algérie et celle de
la guerre d’indépendance menée par le FLN est centrale. Là encore, la plasticité historique de l’identité
nationale française est analysée dans toute sa complexité.
Complexité qui apaise et qui permet de prendre
conscience du chemin qui reste à parcourir pour
une République réellement universelle, débarrassée de l’identitarisme réactionnaire et de son miroir,
l’identitarisme religieux qui ronge les fondements
de notre État de droit. Patrick Weil exhorte son lecteur, à travers les faits, à penser notre pays tel qu’il
devrait être, tel qu’il pourrait être, le créateur et le
promoteur d’une formidable idée : l’universalisme
politique.
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LIRE ET RELIRE
SLAVOJ ZIZEK, QUELQUES RÉFLEXIONS
BLASPHÉMATOIRES. ISLAM ET MODERNITÉ

«

C’est maintenant, alors que nous sommes tous
sous le choc du massacre qui a eu lieu dans les
bureaux de Charlie Hebdo, qu’il nous faut avoir le
courage de penser. C’est maintenant, et non plus tard,
quand les choses se seront apaisées, comme essaient
de nous en convaincre les adeptes de la sagesse bon
marché : ce qui est difficile à concilier, c’est justement
réaction à chaud et l’acte de penser. Penser la tête
froide, une fois que tout est fini, ne produit pas de vérité
plus équilibrée, ça ne fait que normaliser la situation
en nous permettant d’éviter tout ce que la vérité a de
tranchant. »
Le philosophe slovène Slavoj Zizek commence ainsi son dernier livre, écrit très peu de temps après
les attentats que nous commémorons ces derniers
jours. Il revient ainsi sur les attentats qui ont touché les dessinateurs et journalistes de Charlie Hebdo mais aussi l’hypercasher et les forces de l’ordre.
Après les attentats de novembre et les réactions politiques qui ont suivi, ce texte est toujours d’une actualité brûlante.
Pour Zizek, il est clair qu’il faut dépasser le pathos
de la solidarité universelle : il critique vertement la
mise en scène des chefs d’État accourus pour dire
leur solidarité avec la France et pour célébrer ses
valeurs de liberté, égalité, fraternité, alors que beaucoup ne respectent pas les libertés dans leur propre
pays : Bongo, Netanyahou, Poutine etc.
Le philosophe psychanalyste se pose des questions
simples et fondamentales et nous oblige à nous
questionner sur des évènements difficiles à regarder
de près. Il s’interroge ainsi sur la notion de fondamentalisme, du rapport des djihadistes avec la modernité, des idées véhiculées par l’islamisme radical.

Pour Slavoj Zizek, les membres de l’État islamique
ne sont pas de vrais fondamentalistes religieux. Il
prend le contre-pied de l’analyse commune en prenant l’exemple de « vrais fondamentalistes » : les
Amish aux Etats-Unis ou les Bouddhistes tibétains.
Ceux-ci vivent leur vie en marge de la vie des autres
croyants ou incroyants et manifestent «une absence
de ressentiment et d’envie, une profonde indifférence
envers le mode de vie des non-croyants ».
Ainsi pour l’essayiste, une personne ayant une foi
religieuse profonde fait preuve d’un mépris distant
pour ceux qu’il considère comme des infidèles. Le
contraire des auto-proclamés djihadistes de Daesh

qui rejettent obsessionnellement l’Occident : « les
terroristes pseudo-fondamentalistes sont profondément dérangés, intrigués et fascinés par la vie de péché des non-croyants. On voit bien que lorsqu’ils luttent
contre l’Autre dépravé, c’est en fait contre leur propre
tentation qu’ils luttent ».
Les idées véhiculées par l’islam radical portent, pour
Zizek, la marque d’une défaite idéologique face au
modèle occidentalo-capitaliste. En effet, les islamistes ne créent pas un modèle de pensée propre
- comme pouvaient le faire les communistes soviétiques face au modèle nord-américain, par exemple mais se forment uniquement par le rejet d’un modèle
occidental fantasmé.
La violence extrême de Daesh contraste face à une
certaine image occidentale de la réussite, comprenant l’argent, le consumérisme et la liberté sexuelle.
Zizek souligne que Daesh dénonce extérieurement
les libertés occidentales mais qu’au quotidien les
djihadistes contreviennent à tous leurs préceptes
et principes (ils fument, boivent, violent), comme le
montrait le beau film Timbuktu d’Abderrahmane Sissako. La célèbre photo d’Abou Bakr Al-Baghdadi, le
leader de Daesh, portant une montre suisse de luxe,
illustre cette ambiguïté.
L’auteur soutient que le radicalisme islamique exprime « la rage des victimes de la mondialisation capitaliste ». Leur propagande, qui tient un discours
rétrograde, est pourtant calquée sur les films hollywoodiens, avec son lot de violence et de grosses
voitures, de poursuites dans le désert et d’effets
de caméra.
Par ailleurs, les djihadistes, notamment occidentaux,
qui rejoignent les rangs de l’organisation syrienne,
sont bien souvent novices en matière de religion.
Si le philosophe a l’intelligence de poser des questions simples mais occultées du fait de la violence et
de l’émotion provoquée par les attentats en France
et dans le monde, il se perd quelque peu, dans ce
livre, dans des remarques trop psychologisantes sur
les djihadistes et leurs motivations.
> Léa Martinovic

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LIRE ET RELIRE
LIRE :
JEAN-PIERRE FILIU, LES ARABES, LEUR DESTIN ET LE
NÔTRE, HISTOIRE D’UNE LIBÉRATION

T

itulaire d’un doctorat en histoire, ancien diplomate, arabisant, Jean-Pierre Filiu enseigne
à Sciences Po l’histoire du Moyen-Orient
contemporain. Ses travaux portent sur le monde arabo-musulman, qu’il étudie sous l’angle de l’émancipation des peuples arabes. Il considère la « Révolution arabe » de l’hiver 2010-2011 comme le point
de départ d’une seconde renaissance arabe, mouvement de long terme qui s’inscrit dans la continuation
de la première renaissance arabe du XIXe siècle, la
Nahda. Son dernier ouvrage, Les Arabes, leur destin
et le nôtre, Histoire d’une libération (La Découverte,
août 2015), lui permet d’y développer cette thèse,
en revenant sur l’histoire des pays arabes de la fin
du XVIIIe siècle à nos jours. Il envisage cette histoire
en soulignant les liens entre les pays arabes et les
pays occidentaux, particulièrement la France, dans
une perspective où le destin des Arabes participe de
notre propre destin.

turaux, qui justifieraient l’état du monde arabe par
l’incompatibilité de sa culture avec la démocratie.
Cette incompréhension est liée, pour l’historien, à la
méconnaissance extrême de l’histoire des peuples
arabes. Jean-Pierre Filiu s’attache à revenir sur les
Lumières arabes, qui, tout au long du XIXe siècle,
ont développé les bases d’un nationalisme pacifique
attaché à un renouveau intellectuel et une volonté
forte d’émancipation. Le mouvement nationaliste
arabe constitue une double réaction, à la fois à la domination ottomane et à l’expansion occidentale. La
Renaissance arabe, la Nahda, prêche de nombreux
changements : émancipation intellectuelle, affirmation nationaliste, aggiornamento islamique, développement économique, rationalisation administrative,
avancées institutionnelles… La vision arabe des Lumières s’inscrit dans une perspective de modernisation indéniable.

Dès l’ouverture de son livre, Jean-Pierre Filiu a à cœur
d’illustrer les liens entre les Arabes et la France, car
l’histoire commune de ces pays atteste des enjeux
liés à un avenir qui doit également être commun.
Une fresque d’Henri-Léopold Lévy au Panthéon datant de 1881 témoigne de ces liens tangibles : Charlemagne et François Ier y sont représentés, dans des
relations diplomatiques pacifiques avec le calife de
Bagdad pour le premier, dans une alliance politique
avec Soliman le Magnifique pour le second. L’évocation de cette mise en scène des relations de longue
date entre la France et les pays arabes en ouverture
du livre n’est pas anodine : elle permet à l’historien
d’affirmer sa conviction de notre méconnaissance
profonde de l’histoire des peuples arabes, et plus
particulièrement des liens qui unissent nos histoires.
Pourtant, se réapproprier ces connaissances semble
être une condition sine qua non pour mieux appréhender les problématiques actuelles.

Le chérif Hussein, partisan d’un royaume arabe indépendant, noue des alliances avec les Français et
les Britanniques, contre les Ottomans alliés à l’Allemagne lors de la Première Guerre mondiale. Ces
alliances, liées à la promesse pour le leader arabe
du soutien occidental quant à l’établissement du
royaume arabe, vont pourtant prendre fin une fois la
guerre terminée. La trahison ressentie par Hussein
suite aux accords Sykes-Picot de 1916 et surtout de
l’établissement des mandats sur les pays arabes par
la SDN dès 1920 est à l’origine d’un profond sentiment
d’injustice et d’incompréhension pour les Arabes aspirant à disposer d’eux-mêmes. Alors alliés fidèles
de la France et de la Grande-Bretagne contre l’Allemagne et les Turcs, ils se retrouvent finalement traités comme des ennemis. La Nahda s’enfonce progressivement dans une impasse : Jean-Pierre Filiu
affirme que « c’est bel et bien la fermeture de l’horizon
démocratique qui polarise l’affrontement entre nationalisme arabe et islam politique ».

L’actualité comme l’histoire contemporaine très récente font le portrait d’un monde arabe parcouru par
la violence et le fanatisme. La perception occidentale
qui en résulte est à la fois celle d’une incapacité à
envisager l’avènement d’une paix durable au MoyenOrient et d’un désengagement de l’opinion internationale, qui tend à considérer que ces problèmes ne
concernent que les peuples arabes. Ces derniers
sont stigmatisés au travers de stéréotypes carica-

D’abord, la Renaissance arabe est trahie par les puissances coloniales au sortir de la Première Guerre
mondiale, puis les dictatures accaparent le pouvoir
pour lequel les peuples arabes se sont battus à la
faveur d’un « grand détournement » opéré par de
nombreux coups d’État entre 1949 et 1969. Ce grand
détournement achève de faire taire les aspirations de
la Nahda et constitue, pour l’historien, une « régression intellectuelle tragique. » La grande maladresse
6

LIRE ET RELIRE
des pays occidentaux lors de la décolonisation a permis l’émergence de dictateurs qui ont accaparé les
richesses des pays arabes et oppressé leurs propres
peuples. Le monde arabe s’enfonce peu à peu dans
la violence, orchestrée par les régimes autoritaires
qui se succèdent, à la fois sur leurs populations
mais également sur celles des pays voisins. Les intérêts, souvent contradictoires, des chefs de file des
dictatures ne manquent en effet pas d’ajouter de la
violence à la violence : de la « guerre froide arabe »
opposant l’Egypte de Nasser à l’Arabie Saoudite de
Fayçal jusqu’à l’opposition entre Assad et Saddam
Hussein, l’horizon démocratique pour les populations s’éloigne à grands pas. S’ajoute à la brutalité
des régimes autoritaires, l’accroissement du nombre
de groupes armés aux revendications diverses qui
continuent de plonger la région dans l’incertitude la
plus totale. L’émancipation populaire arabe se trouve
ainsi contrariée par de multiples ennemis.
Dans ce contexte, les grands perdants sont les peuples
arabes. La jeunesse arabe, qui s’insurge dans de
nombreux pays au cours de l’hiver 2010-2011, aspire
à la liberté et fait renaître le contexte d’effervescence
intellectuelle qui avait marqué la Nahda. Ces soulèvements ont pour objectif de faire tomber le nizâm,
mot désignant à la fois le régime et le système. Il
s’agit alors pour les populations arabes de se mobiliser dans une dynamique d’émancipation tout autant
collective qu’individuelle. En Syrie, les activistes pacifistes sont la cible d’une volonté d’éradication, pris
en étau entre le régime d’Assad et Daesh. En Egypte,
en Tunisie, les premières élections de la transition
démocratique sont remportées par les islamistes. Il
n’en faut pas plus pour qu’une grande partie de l’opinion internationale se désolidarise alors des Arabes
qui n’ont pas répondu à ses attentes, posant la question de l’incompatibilité entre démocratie et islam.
Pour Jean-Pierre Filiu, c’est une grande erreur : on
oublie que si les partis islamistes ont remporté les
premiers scrutins succédant au Printemps arabe,
c’est surtout parce qu’ils possédaient déjà des appareils politiques solides, qui ont su mobiliser le vote
protestataire. Pour l’historien, « l’enjeu, comme en
Jordanie en 1989-1993, est le scrutin suivant, où le choc
des réalités et l’exercice gouvernemental peuvent être
fatals aux islamistes. » Il n’en demeure pas moins que
cette distanciation de l’opinion internationale quant
au destin des Arabes, marquée par un manque de
compréhension, témoigne également d’une absence
d’empathie que Jean-Pierre Filiu condamne.

régimes contre-révolutionnaires qui sont, en raison
des répressions qu’ils exercent sur les populations,
condamnés à plus ou moins long terme. Jean-Pierre
Filiu met en lumière un versant de l’histoire du
Moyen-Orient souvent méconnu en France, en tentant de déconstruire les mythes collectifs associés à
la définition du monde arabe. Ce travail d’information
revêt un aspect militant, pour une meilleure connaissance de l’histoire qui unit le destin des pays arabes
à celui des pays occidentaux, afin de retrouver compréhension et empathie pour les peuples arabes,
dont l’aspiration à la liberté, comme en témoigne les
mouvements du « Printemps arabe », ne peut être
étouffée. Livre d’histoire, académique, parfois complexe, cet ouvrage a le mérite de permettre l’accès
à une meilleure connaissance sur le monde arabe et
ses problématiques actuelles. L’historien Marc Bloch
avait écrit que « L’ignorance du passé ne se borne pas
à nuire à la connaissance du présent : elle compromet,
dans le présent, l’action même. » C’est précisément
l’ambition de Jean-Pierre Filiu, dans ce livre, que
d’empêcher les actions du présent d’être corrompues par la méconnaissance du passé
> Delphine Hardy

L’auteur termine son ouvrage sur une note d’espoir : selon lui, Daesh est dans l’incapacité de durer, mais la seule force qui peut renverser ce groupe,
c’est le peuple, qui doit être compris et soutenu
dans son mouvement d’émancipation par les puissances occidentales, au lieu du soutien accordé aux
7

LIRE ET RELIRE
LIRE :
ERIC CHARMES, LA VILLE ÉMIETTÉE, ESSAI SUR LA
CLUBBISATION DE LA VIE URBAINE

A

lors que les réformes territoriales se succèdent rapidement, réorganisant considérablement la carte institutionnelle de notre pays,
et que le débat se concentre souvent sur la question
des métropoles ou de l’espace rural, la lecture de
l’un des derniers ouvrages d’Eric Charmes, La ville
émiettée, essai sur la clubbisation de la vie urbaine
(PUF, 2011), nous éclaire sur un espace géographique
et social majeur mais souvent oublié ou méconnu :
le périurbain. La France compte aujourd’hui environ
20 000 communes périurbaines2 peuplées d’environ
16 millions de personnes (soit près d’un quart de la
population française) qui « habitent un village, mais
travaillent dans une grande métropole ».
Dans ce livre, le géographe et urbaniste dresse un
portrait tout en nuances de l’espace périurbain français. Il se démarque ainsi de la géographie sociale
nettement plus médiatisée mais aussi plus caricaturale de Christophe Guilluy3. Selon ce dernier, les
quartiers populaires, qui bénéficient pleinement de
la politique de la ville, auraient moins de difficultés
que l’on veut bien le dire, notamment du fait de leur
intégration aux espaces métropolitaine. Guilluy estime que l’accent politique et médiatique mis sur
ces quartiers et leurs difficultés conduit à oublier
les espaces où se situent les difficultés sociales les
plus importantes, à savoir la « France périphérique »,
rurale et périurbaine, victime d’une double fracture
sociale et culturelle et terreau du vote FN. Pour
Charmes, cette opposition est trop binaire. Il montre
que ces espaces périphériques sont traversés par
des dynamiques politiques et sociales très diverses
et très complexes.
La ville émiettée se veut donc un travail véritablement scientifique d’analyse et d’identification de l’un
des phénomènes majeurs à l’œuvre dans l’espace
périurbain et que Charmes nomme « clubbisation ».
Ce concept repose d’abord sur le constat d’un triple
émiettement de l’espace périurbain : social, politique
et paysager. Cet émiettement est largement dû au
désir des périurbains de maintenir une « identité villageoise », de préserver une coupure visible avec la

ville (une « autonomie paysagère ») et de ne pas être
« rattrapé » par la banlieue que ce soit en termes de
paysage ou de « peuplement ». Au-delà de ces caractéristiques communes, Charmes insiste sur le fait
que l’espace périurbain reflète tout l’éventail et toute
la dispersion de la classe moyenne. Les dernières
arrivées sont souvent les classes moyennes inférieures (ouvriers et employés) qui quittent les faubourgs ou les quartiers devenus « populaires ». Elles
viennent rejoindre les populations de cadres issus de
la première vague de périurbanisation des années
1970. Il observe néanmoins que ce peuplement n’est
pas mixte. Au contraire, chaque commune périurbaine se spécialise dans un profil social particulier :
« Le marché immobilier et la mobilité résidentielle font
ici office de trieuses sociales, surtout dans les grandes
métropoles où les prix sont élevés. La vigueur de ce tri
est redoublée par le fait qu’en concentrant des populations aisées, les communes attractives deviennent plus
attractives. La mosaïque périurbaine devient ainsi une
mosaïque sociale, avec des contrastes parfois très prononcés. »
Cet émiettement favorise, selon l’auteur « la transformation de nombreuses municipalités en clubs résidentiels », même si l’on n’atteint pas (encore) le
stade des gated communities américaines. De manière plus théorique, Charmes démontre que ce qui
se joue dans l’espace périurbain (mais aussi dans les
centre-villes en voie de gentrification) est, en réalité,
l’application du modèle de l’économiste libéral américain Charles Tiebout (1956) selon lequel le marché
immobilier repose, grâce à une forte mobilité résidentielle, sur un choix économique entre des cocktails de services et d’équipements fournis par les
communes. Ce choix est régulé par le marché, par
un prix déterminé par le niveau de la fiscalité locale
et le montant du foncier.
La clubbisation a deux conséquences majeures. Premièrement elle modifie le rapport des individus à leur
lieu d’habitation. L’identité politique s’efface au profit
d’un véritable consumérisme résidentiel : « de plus en
plus de périurbains perçoivent leur commune comme

L’INSEE définit, de manière assez restrictive, une commune périurbaine : pour être qualifiée de périurbaine, une commune doit avoir sa zone bâtie principale séparée du pôle urbain dont elle dépend par une bande non bâtie d’une largeur supérieure à 200 mètres ; au moins 40% de ses actifs doivent occuper
un emploi hors de la commune et dans une aire urbaine.

2

3

La France périphérique, Flammarion, 2014

8

LIRE ET RELIRE
une structure prestataire de service plus que comme
un lieu constitutif de leur identité. […] ils vivent dans
une municipalité non pas en tant que membres d’une
communauté politique, mais en tant que membres d’un
club fondé sur la jouissance partagée d’un ensemble
de biens et de services. ». Ce passage du politique au
marchand conduit à une dépolitisation de la gestion
des communes : le conseil municipal n’est pas traversé par des clivages idéologiques et son fonctionnement se rapproche de celui d’un conseil syndical
de copropriété.
Deuxièmement, la préservation du « club » devient
la priorité des élus municipaux, ce qui les amène
à mettre en œuvre des politiques exclusivistes. La
décentralisation et les pouvoirs importants dont
disposent les maires le leur permettent. En matière paysagère, l’exclusivisme se matérialise dans
les règlements d’urbanisme qui permettent de limiter la croissance de la commune (classement en
zones naturelles ou en parc naturel régional) ou la
construction de petites maisons sur de petites parcelles (minimum parcellaire). Cette politique rejoint
également, en faisant croître le prix du foncier, la
palette des outils de l’exclusivisme social. Les élus
municipaux peuvent en effet préserver la « qualité
du peuplement » de leur commune en ne construisant pas de logements sociaux ou en jouant sur la
sectorisation scolaire pour « apparier ou séparer des
populations ».

ciété » et risquent d’aboutir à une remise en cause
des politiques locales de transferts sociaux ou de péréquation.
Mais l’auteur évite l’écueil de porter un jugement
politique subjectif sur la clubbisation. Il conclut notamment, en se référant à Durkheim (dans De la division du travail social) et en affirmant que, « comme
l’individualisation, la clubbisation n’est ni un bien ni un
mal, mais un fait auquel il serait vain de s’opposer (par
exemple au nom de la lutte contre la ségrégation sociospatiale). Le problème est plutôt que les liens fonctionnels entre les clubs résidentiels périurbains et leur
environnement soient doublés de liens institutionnels
et moraux. » Charmes plaide donc à la fois pour la
mise en place de gouvernements métropolitains plus
forts incluant l’espace périurbain et pour que cesse
la vision du périurbain comme un « espace pathologique » : l’État et les villes doivent faire un « important travail de reconnaissance à l’égard des couronnes
périurbaines ».
> Mathieu Guibard

La clubbisation remet en cause la solidarité au sein
de l’espace métropolitain : chaque commune joue
un jeu institutionnel égoïste, qui empêche souvent
l’émergence de gouvernements métropolitains unifiés4. Pour défendre leurs intérêts communs, les
communes périurbaines préfèrent s’associer en
communautés de communes qui deviennent alors
de véritables « clubs de clubs ». Mais la clubbisation
ne signifie pas pour autant une fermeture aux autres
espaces. Ces communes « clubbisées » développent,
certes de manière calculée, des relations contractualisées et des coopérations avec des communes
urbaines car elles sont parfaitement conscientes de
leur dépendance à la métropole pour les commerces
et les grands équipements.
Même s’il reconnaît que le rapport marchand à la
commune résidentielle ne l’a pas encore totalement
emporté – construction de logements sociaux pour
les « jeunes du village » ; attachement des retraités
à leur commune périurbaine alors qu’ils ont la possibilité de déménager dans leur région d’origine -,
Charmes est inquiet pour l’avenir. La clubbisation et
ses logiques ségrégationnistes mettent en danger le
lien social et la « capacité des métropoles à faire so-

4

Voir notamment les difficultés de la métropole marseillaise ou le fait que le Grand Paris ne s’étende pas à la grande couronne parisienne.

9

PROSPECTIVE
PROSPECTIVE :
QUEL AVENIR POUR L’ÉCOLOGIE POLITIQUE ?

U

fracture, qui n’est pas uniquement le fruit d’ambitions personnelles, a mis un peu plus en lumière les
profondes divisions du mouvement écologiste français.

2015, L’ANNÉE DE TOUS LES PARADOXES

Autre paradoxe, alors que les mouvements citoyens
écologistes et altermondialistes fleurissent en
France comme l’a montré le succès d’Alternatiba fin
septembre à Paris, la faiblesse structurelle d’EELV
(nombre de militants, relais d’opinion, implantation
locale) n’a jamais paru aussi criante. La coopérative
politique fondée en 2009 s’était fixée comme objectif d’arrimer tous ces mouvements à l’ancien parti
Les Verts ; force est de constater qu’elle a largement
échoué. Il en résulte un parti très faiblement implanté dans la société, dont les résultats électoraux sont
largement dépendants des contexte nationaux. Ainsi,
contrairement au PS ou au PCF qui ont correctement
résisté aux déroutes électorales de la gauche en
2014 et 2015, EELV (tout comme le Parti de gauche
pour les mêmes raisons) s’est effondré.

n demi-siècle après son apparition sur la
scène politique française, l’écologie politique
semble, en ce début d’année 2016, à la croisée des chemins. Alors qu’Europe écologie les Verts
(EELV), minée par les divisions, a enregistré en 2015
ses pires résultats électoraux depuis sa création en
2009, la pensée écologiste n’a jamais semblé si puissante comme en témoigne la réussite de la COP 21
en décembre.

L’année 2015 aura été, pour le mouvement écologiste français, l’année des paradoxes. Elle aura mis
en lumière un nombre de faiblesses structurelles du
parti EELV quand, dans le même temps, à l’initiative
de la France, toute la planète se mettait d’accord à
Paris pour enfin commencer à essayer de limiter le
réchauffement climatique qui menace l’humanité.
Cette extraordinaire victoire idéologique des écologistes dans le combat pour « l’hégémonie culturelle »
chère à Antonio Gramsci est à mettre en parallèle
avec la très mauvaise santé politique d’ EELV. En
effet, depuis sa sortie du gouvernement en 2014, le
parti est profondément divisé, en particulier sur sa
stratégie politique. Ne sachant plus à quel saint se
vouer, entre les partisans d’une alliance avec l’opposition de gauche (Front de gauche) et ceux d’une alliance avec le PS, le parti s’est présenté sous toutes
les configurations possibles (tout seul, avec le Front
de Gauche, avec le PS, avec le PS et le Parti communiste) aux élections départementales et régionales
de 2015. Résultat des courses, un positionnement incompréhensible et des résultats catastrophiques, les
pires depuis la création d’EELV en 2009, et ce quelle
que soit la manière de comptabiliser les résultats
(ainsi aux régionales de décembre, les listes autonomes EELV ont recueilli moins de 4% des suffrages,
les listes d’union EELV – Front de Gauche, moins de
3 %...).
Par ailleurs, le parti écologiste a également défrayé
la chronique politique à l’automne avec le départ de
nombreux parlementaires dont 3 des 4 coprésidents
des groupes parlementaires partis fonder un nouveau parti groupusculaire « Les écologistes ». Cette

Enfin, alors que les événements (crise du capitalisme
largement due à l’épuisement des ressources, catastrophes naturelles, destructions des habitats naturels...) ont largement donné raison aux pionniers de
l’écologie politique et alors que toute la planète a fini
par prendre conscience de l’imminence du défi climatique et environnemental, l’écologie politique ne
parvient toujours pas à mettre en avant son projet
politique. Ainsi, si les écologistes ont réussi à faire de
l’environnement un domaine de politique publique incontournable, ils n’ont pas réussi à faire de l’écologie
un projet politique, un prisme par lequel on envisage
tous les domaines de politiques publiques. Symbole
de cet échec, cette remarque citoyenne maintes fois
entendues : « Je ne comprends pas pourquoi il y’a un
parti écologiste, tous les partis devraient s’occuper
d’écologie »...
En ce début d’année 2016, trois défis se dessinent
pour le mouvement écologiste :
− Quel positionnement politique ? L’écologie est-elle
nécessairement de gauche ?
− Comment structurer un mouvement politique fortement implanté dans les territoires ?
− Comment mettre en avant le projet global de société qu’est l’écologie ?
10

PROSPECTIVE
Pour tenter d’apporter des pistes de réponses à ces
questionnements, il convient de se plonger un peu
dans l’histoire du mouvement écologiste français
pour en comprendre les ressorts et en tirer quelques
enseignements.

L’ÉCOLOGIE EST-ELLE NÉCESSAIREMENT DE
GAUCHE ? UN POSITIONNEMENT À DÉFINIR
Née des mouvements alternatifs de la fin des Trente
glorieuses (opposition à la société de consommation,
féminisme, tiers-mondisme...) l’écologie politique a
longtemps été très marginale, même à gauche où
le marxisme-productivisme constituait la colonne
vertébrale idéologique du PCF comme du PS. Issue
d’une myriade de mouvements citoyens très disparates, le mouvement écologiste a mis plus d’une
décennie à se structurer en parti politique (création
des Verts en 1984). Pendant près de deux décennies,
l’écologie politique française refusera de s’inscrire
dans le clivage gauche/droite souhaitant imposer un
nouveau clivage contre le productivisme dominant
les deux côtés de l’échiquier politique.
Au milieu des années 1990, les désaccords de plus en
plus profonds entre l’écologie libertarienne (D. Voynet, R. Dumont) et l’écologie naturaliste (A. Waechter) vont entraîner une scission du parti (1994), quand
D. Voynet accepta pour la première fois que les Verts
concluent des accords électoraux avec les partis de
gauche entraînant le départ de A. Waechter, mis en
minorité qui partira fonder le Mouvement écologiste
indépendant (MEI).
Si aujourd’hui l’appartenance de l’écologie politique
à la grande famille de gauche fait assez peu débat,
elle n’a pourtant absolument rien d’évident. Si l’écologie politique est naturellement antagoniste avec le
capitalisme néo-libéral (une croissance infinie est
impensable dans un monde fini), elle l’est également
avec le productivisme-keynésien qui domine encore
aujourd’hui l’idéologie de gauche.
Par ailleurs, si une partie des écologistes a fait sienne
l’idée de progrès (sans en faire un dogme comme le
reste de la gauche), une autre partie du mouvement
est, à l’opposé, parfaitement réactionnaire (sans
connotation péjorative au terme). La lecture des ouvrages à succès du célèbre agriculteur Pierre Rabhi
est, à ce titre, extrêmement éclairante. Rabhi remet
en question le progrès technique dans sa quasi-totalité (il n’y voit qu’un seul bénéfice, les progrès de
la médecine), il est décroissant et souhaiterait pouvoir rebâtir le monde qui préexistait à la révolution
industrielle. Dans la même logique et même s’il n’en
a pas fait un cheval de bataille, il est opposé « à la va-

5

lidation de la famille homosexuelle », qu’il considère
comme « dangereuse pour l’avenir de l’humanité » car
elle est « par définition inféconde5 » .
Comme Rabhi, de nombreux chrétiens sont également très critiques des méfaits du capitalisme industriel, comme l’a encore prouvé la dernière encyclique papale, qui apparaît comme un véritable
plaidoyer pour la décroissance. Rien d’étonnant à
cela, puisque les chrétiens considèrent « la création
divine » comme parfaite par essence et dénoncent
donc sa destruction par l’homme (rappelons-le « pêcheur par essence »).
Même si sa traduction politique est restée très limitée (MEI, Cap 21), il existe donc une écologie naturaliste de droite, de laquelle les Verts puis EELV se sont
complètement coupés en ancrant le parti à gauche et
défendant, en sus d’une écologie libertarienne, toute
une série de revendications sociétales (féminisme,
droits des LGBT...) antagonistes avec la pensée réactionnaire. Cette opposition entre écologie libertarienne et écologie naturaliste est d’ailleurs une illustration supplémentaire du clivage entre une France
urbaine majoritairement de gauche et une France
rurale majoritairement de droite.
À l’heure où il paraît affaibli comme jamais, à l’heure
où il est plus qu’essentiel pour l’écologie politique
de combattre l’idéologie néolibérale productiviste, il
est peut-être temps pour EELV de repenser son positionnement sur l’échiquier politique et de tenter de
rassembler tous ceux qui souhaitent bâtir une société post-croissance, qu’ils soient progressistes ou
réactionnaires. L’idée a d’ailleurs été esquissée par
Emmanuel Cosse, secrétaire nationale d’EELV dans
une récente interview à l’OBS : « Je suis pour une
écologie indépendante qui dépasse le clivage gauche droite. C’est pourquoi je souhaite en priorité travailler à
une union de tous les écologistes, de la galaxie écolo au
sens large et pas seulement d’EELV. »

PARVENIR À STRUCTURER UN MOUVEMENT
POLITIQUE IMPLANTÉ LOCALEMENT
Revenons un peu en arrière. La décision de D. Voynet d’ancrer le parti à gauche a permis aux Verts de
connaître leur premiers succès électoraux au tournant du siècle (1 million de voix à la présidentielle
de 1995, 1,5 million et plus de 5% des inscrits à celle
de 2002) et d’accéder au pouvoir (gouvernement Jospin, exécutifs municipaux à Paris ou à Lyon depuis
2001...).
Cette stratégie d’alliance à gauche et particulièrement avec le PS a également permis aux Verts d’obtenir de nombreux élus locaux sans disposer d’un
dense tissu militant (le parti a toujours oscillé entre

LE NAIRE Olivier, Pierre Rabhi Semeur d’espoirs, Domaines du possible, 2013.

11

5 000 et 15 000 adhérents). Cette dichotomie entre
le nombre d’élus et le nombre d’adhérents est sans
équivalent au sein du champ politique français (avec
35 000 adhérents le Modem a ainsi nettement moins
d’élus que les Verts). Elle explique sans doute aussi la « fragilité électorale » du parti qui ne peut pas
compter sur un réseau stable de relais d’opinion et
un socle électoral solide, comme on l’a évoqué un
peu plus haut.
Conscient de cette faiblesse structurelle et sous
la double impulsion de Cécile Duflot et Daniel
Cohen-Bendit, les Verts ont choisi d’ouvrir largement leurs listes à la société civile écologiste en
pleine croissance (sans mauvais jeu de mots), lors
des élections européennes de 2009, puis lors des régionales de 2010. Cette expérience électorale particulièrement réussie (3e parti de France avec 16,28 %
des voix aux européennes, record historique pour des
élections régionales avec 12,18 %) entraîne la création de la « coopérative » Europe-écologie les Verts
en novembre 2010.
La phase d’ascension se poursuit avec les élections
cantonales et sénatoriales de 2011 puis lors des législatives 2012, où, grâce à un accord généreux avec
le PS, EELV fait élire une vingtaine de députés. Fort
d’une cinquantaine de parlementaires et de nombreux élus locaux, le parti est à son apogée et parvient
à constituer pour la première fois de son histoire des
groupes parlementaires au Sénat et à l’Assemblée.
Mais aujourd’hui, cette apogée semble lointaine. La
coopérative EELV est redevenue un parti classique,
qui n’a de surcroît pas réussi à densifier son maillage local, son nombre de militants étant toujours
sensiblement le même. De fait, à chaque élection le
même constat : le vote EELV est bien meilleur dans
les zones urbaines que dans les territoires ruraux.
Même s’il réalise quelques performances intéressantes dans le sud et l’ouest du pays, le parti est très
faiblement implanté en dehors des grandes villes.
Pourtant, comme le précise le mot d’ordre de la
pensée écologiste « Penser global, agir local », c’est
à l’échelon ultra-local que le projet écologique doit
se bâtir. En effet, il propose de revenir à une économie de circuits courts, une économie circulaire, une
économie de partage qui n’ont de sens et ne sont
possibles que sur une petite échelle territoriale.
D’une manière générale, c’est en rebâtissant des
économies très localisées, en particulier dans les
territoires délaissées, que l’on pourra espérer bâtir
un contre-modèle économique à même d’offrir une
alternative au capitalisme néo-libéral croupissant.
Ce n’est pas faute d’avoir essayé et cela tient sans
doute aussi de la défiance généralisée à l’égard du
politique, mais EELV n’a pas réussi à s’appuyer sur

les nombreux mouvements citoyens de sensibilité
écologiste. Sans espoir de pouvoir bâtir un parti de
masse comme il en existait dans les années 19601970, EELV devrait tout de même s’inspirer du colossal travail d’implantation sociale effectué par le PCF,
et dans une moindre mesure le PS, à cette époque
et qui explique encore aujourd’hui leur « robustesse
électorale » sur de nombreux territoires.
C’est en parvenant à fédérer la myriade d’acteurs
locaux (entreprises ou associations) de la nouvelle
économie (AMAP, agriculteurs bio, ressourceries,
recycleries, accorderies, producteurs d’énergie renouvelables, entreprises de l’ESS, promoteurs de
monnaies locales...) que le parti pourra grossir et
se structurer suffisamment pour devenir un acteur
incontournable du champ politique français, la force
politique dont le mouvement écologiste a besoin.
Pour ce faire, il doit également populariser son projet dans toutes ses dimensions : internationale, européenne, nationale et locale.

FAIRE DE L’ÉCOLOGIE POLITIQUE UN PROJET
DE SOCIÉTÉ
L’immense réussite du mouvement écologiste est
d’avoir réussi en l’espace de quelques décennies à
faire de l’environnement un enjeu fondamental de
l’action publique. En effet, en étant les seuls à lucidement remettre en cause l’absurdité de notre modèle
économique de croissance infinie dans un monde
fini, les Verts ont été en mesure de prévoir avec succès notre angoissant avenir commun.
Malheureusement, à force de prédire la catastrophe,
le déclin irrémédiable de notre civilisation qui a rompu tous les nécessaires équilibres avec son environnement, EELV s’est enfermé dans le rôle de Cassandre, cette prêtresse troyenne capable de prévoir
le futur, mais dont personne ne voulait entendre les
funestes présages. Ainsi, comme l’énonce si bien
l’écrivain Pierre Denhez sur son blog Médiapart :
« Comment adhérer à une perspective de bouleversement qui fait plus peur que la peur de l’évidence de
notre décadence ? »
Tout l’enjeu pour le mouvement écologiste est celui-là : parvenir à s’extraire du funeste rôle de Cassandre et parvenir à mettre à bas la conception largement répandue selon laquelle l’écologie politique
est avant tout une contrainte qui privera les classes
supérieures du confort de leur style de vie et empêchera les classes populaires d’aspirer à ce même
confort.
Pour ce faire, EELV doit absolument développer la dimension sociale de son projet. Comme l’explique si
bien le sociologue Éloi Laurent, promoteur de la so-

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ciale-écologie, il n’y aura pas de préservation de l’environnement sans réduction des inégalités et pas de
réduction des inégalités sans préservation de l’environnement. En effet, ce sont les classes populaires
qui sont les premières victimes de la dégradation
de notre environnement (pollution et malbouffe au
premier chef), dégradation de l’environnement à laquelle elles contribuent largement bien malgré elles.
En effet, comment se soucier de la planète, quand
on doit se préoccuper en premier chef de sa survie ?
Comment s’interroger sur le futur, quand le présent
est un défi indépassable ?
La société post-croissance voulue par le mouvement
écologiste n’est pourtant pas une société de privation. Certes ce modèle invite les humains à sortir de la consommation sans limite (qui rappelons
n’est aucunement source de bien être comme le
prouvent quantité d’études validant le principe millénaire « l’argent ne fait pas le bonheur »), mais c’est
pour mieux recréer de l’activité locale marchande ou
non-marchande, du lien social, de l’équilibre dans
nos vies (réduction du temps de travail), des conditions sanitaires dignes de ce nom, bref du bien-être
individuel et collectif.
Sociale-écologie ou éco-socialisme, c’est la jonction
de l’écologie politique et de la justice sociale qui permettra au mouvement écologique d’atteindre sa plénitude idéologique et ainsi de grandir, de convaincre
et d’attirer à lui de nouveaux militants, sympathisants et électeurs. Au-delà d’EELV, c’est également
un projet fédérateur pour tous ceux, et notamment
le Parti socialiste, qui s’opposent au néolibéralisme
économique et qui souhaitent en finir avec le capitalisme industriel débridé pour bâtir un nouveau modèle de développement, respectueux des humains et
de l’environnement.
> Fabien Duquesne

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