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BIG DATA, LE BON SENS

NOYÉ DANS LE VOLUME

MONDIAL DE RUGBY :
C’EST LA LUTTE FINALE

A l’assauutre
de la cult

EN BELGIQUE ET AU LUXEMBOURG

SPORT & FORME

UNIQUEMENT EN FRANCE MÉTROPOLITAINE,

CULTURE & IDÉES

UD
U CHA
VER A
E L’HI
URISM
ER TO
DOSSI

Samedi 31 octobre 2015 ­ 71e année ­ No 22018 ­ 4 € ­ France métropolitaine ­ www.lemonde.fr ― Fondateur : Hubert Beuve­Méry

Directeur : Jérôme Fenoglio

Climat : la bataille perdue des 2 °C
▶ A un mois de la conférence

▶ La hausse des températures

▶ L’évaluation de l’ONU porte sur

▶ Il pourrait ainsi être indispensa­

mondiale sur le climat, à Paris,
l’ONU prévient que les engage­
ments des Etats contre le réchauf­
fement sont insuffisants

pourrait atteindre 2,7 °C, selon
l’ONU, voire 3 °C, selon les ONG,
très loin de l’objectif d’un accord
de limitation à 2 °C visé à la COP21

les engagements de 146 des 195
pays membres de la convention
sur le climat et couvre 86 % des
émissions de gaz à effet de serre

ble de réviser à la hausse l’engage­
ment des Etats dès 2016 ou 2017,
un point qui est loin d’être acquis
→ LIR E

PAGE 7

« ON N’EST PAS
OBLIGÉ D’AIMER
LES RELIGIONS »

Chine, la fin du dogme de l’enfant unique
▶ Le Parti communiste chinois a autorisé, le 29 octobre,

tous les couples à avoir un second enfant
▶ Une décision historique, après l’interdit de 1979, qui ne
devrait cependant pas bouleverser l’évolution démographique

Boualem Sansal

LITTÉRATURE

→ LIR E PAGE S 2 - 3

L’

écrivain algérien Boua­
lem Sansal, qui a obtenu
jeudi 29 octobre le Grand
Prix du roman de l’Académie fran­
çaise pour 2084, la fin du monde
(Gallimard), s’interroge sur les dé­
rives de l’islam, où le discours
martial a remplacé la spiritualité.
« On croit que les sociétés sont solides, mais pas du tout : au moindre
choc, tout part en éclats, se désole
l’auteur. En face de l’islamisme, les
valeurs de la raison s’effondrent
comme un château de cartes. Les
Lumières se sont éteintes. »
L’entretien avec le grand écri­
vain, modeste, doux­amer et mé­
connu dans son pays, sur la peur,
le courage, l’Algérie. « Je fais les
choses pour moi. Qu’elles soient
interdites par Dieu ou diable. » p

XINHUA/ZUMA/REA

PHARMACIE

PFIZER, L’AMBITION
D’UN MARIAGE
GÉANT

Turquie : la dérive
autoritaire d’Erdogan

→ LIR E LE S U P P LÉM ENT
CU LT U R E & IDÉ E S PAGES 4 - 5

XI JINPING VEUT
DES ENFANTS
→ LI R E P A G E 20

P

fizer a décidé de tenter
une nouvelle mégafu­
sion. Après avoir
échoué en 2014 à racheter As­
traZeneca, puis Actavis, le nu­
méro deux mondial de la
pharmacie cherche à mettre
la main sur Allergan, qui a
confirmé, jeudi 29 octobre,
être en discussion avec Pfizer.
Si les négociations devaient
aller à leur terme, l’opération
constituerait la plus impor­
tante fusion de l’histoire du
secteur pharmaceutique.
Le rapprochement entre le
fabricant du Viagra et celui
du Botox permettrait à Pfizer
de redevenir le numéro un
mondial devant le suisse No­
vartis. Mais l’enjeu est aussi
fiscal : avec cette fusion, Pfi­
zer continuerait de réaliser
l’essentiel de son chiffre d’af­
faires aux Etats­Unis, mais
pourrait devenir une société
de droit irlandais et réaliser
ainsi de colossales économies
d’impôts. p
→ LIR E LE C A HIE R É CO
PAGE S 1 E T 4

ÉCONOMIE

APRÈS BOLLORÉ,
NIEL S’INVITE CHEZ
TELECOM ITALIA
→ LIR E

DIPLOMATIE

Cérémonie
au mausolée
d’Atatürk, le
29 octobre 2015.

SARKOZY DÉNIGRE
HOLLANDE
CHEZ POUTINE

U.BEKTAS/REUTERS

L

e président turc,
Recep Tayyip Erdogan,
réussira­t­il son pari ?
Dans un contexte très
tendu, sur fond de terro­
risme et de conflits régio­
naux, les élections législati­
ves, dimanche 1er novembre,
vont permettre de détermi­
ner si son mouvement, le
Parti de la justice et du déve­

LE C A HIE R É CO PAGE 3

loppement (AKP, islamo­
conservateur), obtient une
majorité et peut former un
gouvernement. Portrait d’un
homme qui veut transfor­
mer la Turquie en système
présidentiel. Les tribunes
d’Anne­Marie Le Gloannec,
Hamit Bozarslan, Elif Shafak
et Ali Kazancigil. p

→ LIR E

PAGE S 4 , 1 2 - 1 3

→ LIR E

PAGE 4

ÉTATS-UNIS

MANDAT D’ARRÊT
CONTRE THOMAS
FABIUS
→ LIR E

PAGE 6

Algérie 180 DA, Allemagne 2,50 €, Andorre 2,40 €, Autriche 2,80 €, Belgique 4 €, Cameroun 1 900 F CFA, Canada 4,50 $, Côte d'Ivoire 1 900 F CFA, Danemark 30 KRD, Espagne 2,50 €, Finlande 4 €, Gabon 1 900 F CFA, Grande-Bretagne 1,90 £, Grèce 2,80 €, Guadeloupe-Martinique 2,40 €, Guyane 2,80 €, Hongrie 950 HUF,
Irlande 2,50 €, Italie 2,50 €, Liban 6 500 LBP, Luxembourg 4 €, Malte 2,50 €, Maroc 13 DH, Pays-Bas 2,50 €, Portugal cont. 2,50 €, La Réunion 2,40 €, Sénégal 1 900 F CFA, Slovénie 2,50 €, Saint-Martin 2,80 €, Suisse 3,50 CHF, TOM Avion 450 XPF, Tunisie 2,50 DT, Turquie 10,50 TL, Afrique CFA autres 1 900 F CFA

2 | international

0123
SAMEDI 31 OCTOBRE 2015

DÉMOGRAPHIE CHINOISE

La Chine abandonne
la politique de l’enfant unique
Pour faire face au vieillissement de la population et favoriser la consommation
intérieure, Pékin autorise tous les couples à avoir un deuxième enfant
pékin - correspondance

D

ans un revirement historique,
trente­six ans après avoir limité les couples à une seule
naissance, le Parti communiste chinois (PCC) a annoncé, jeudi
29 octobre, l’adoption d’une politique
permettant d’avoir deux enfants. Cette
décision a été annoncée à l’issue de quatre jours de réunion de son comité central, qui a approuvé le treizième plan
quinquennal, feuille de route économique, politique et sociale qui guidera la
Chine jusqu’en 2020. Ce changement a
pour but de « répondre au défi du vieillissement de la population » et « d’améliorer
la stratégie de développement démographique », a expliqué un communiqué.
La décision était attendue après que le
premier ministre, Li Keqiang, eut évoqué
en mars une prochaine vague d’ajustements. Les Chinois, préoccupés par leur
nombre qu’ils voient comme un poids
autant que comme un élément de puissance, ont reconnu au strict contrôle des
naissances, mis en place en 1979, d’avoir
accéléré la transition démographique.
Les officiels mettaient en avant les
400 millions de naissances évitées – un
chiffre douteux, car fondé sur des projections de natalité bien antérieures aux
changements économiques.
Le « planning familial » est devenu au fil
des années synonyme de violente intrusion de l’Etat dans le plus intime de la vie
des citoyens. Obsédés par des statistiques
déterminantes pour leurs carrières, ses
officiels avaient recours aux avortements forcés, selon des procédés barbares et, pour éviter la récidive, allaient jusqu’à imposer la ligature des trompes. Au
mois de juin 2012, l’opinion chinoise avait
été choquée en découvrant sur les réseaux sociaux la photo d’une jeune
femme de la province du Shaanxi, Feng
Jianmei, épuisée sur un lit d’hôpital au
côté du fœtus, après un avortement sous
la contrainte à sept mois de grossesse. Le
couple avait déjà un enfant de 5 ans et
n’avait pas les moyens de payer l’amende
de 40 000 yuans (5 750 euros).
Le mois suivant, Zhang Erli, un ancien
directeur des statistiques au sein de la

Le « planning familial »
est devenu
au fil des années
synonyme de violente
intrusion de l’Etat
dans le plus
intime de la vie
des citoyens
puissante Commission nationale de la
population et du planning familial (qui a
depuis fusionné avec le ministère de la
santé), exprimait ses remords pour le
coût de l’enfant unique sur les femmes de
son pays sur la chaîne de télévision Phoenix, de Hongkong. « Je suis désolé pour
nos femmes chinoises. Je me sens assez
coupable. Les femmes chinoises ont fait un
sacrifice
énorme »,
reconnaissait
M. Zhang, soulignant la responsabilité
du gouvernement.
1,7 enfant par femmes
Le problème des enfants dont la naissance n’a jamais été déclarée et qui ont le
plus grand mal à progresser dans la société faute d’existence sur les registres
officiels subsiste. Il a par ailleurs fallu interdire, en 2001, aux médecins de révéler
aux futurs parents le sexe de l’enfant et
procéder à des campagnes d’affichage de
propagande dans les villages, afin de réduire le nombre d’avortements sélectifs
de filles. Certains couples vont réaliser
ces échographies à l’étranger. Du fait de
l’enfant unique et d’un biais culturel, 118
garçons naissent en Chine pour 100
filles, alors que la moyenne mondiale est
de 103 contre 107.
L’officiel retraité Zhang Erli juge la décision de jeudi bienvenue, mais bien tardive. Arrivé dans les bureaux du planning
familial en 1988, il dit avoir eu dès 1995 la
conviction personnelle que « vivre une vie
heureuse est plus important que le
contrôle de la population ». Il y a dix ans,
M. Zhang calculait avec des démographes
que la main-d’œuvre aura considérablement réduit à l’horizon 2035, avec pour

conséquence un fort impact sur l’économie. « Il aurait été préférable de procéder à
ce changement plus tôt et beaucoup d’entre nous avaient écrit au gouvernement
pour exprimer ce sentiment », dit
M. Zhang. Mieux vaut tard que jamais, juge-t-il, « mais le moment le plus approprié
pour revenir sur cette politique est déjà
derrière nous ».
A 1,36 milliard d’habitants en 2014, selon la Banque mondiale, la population
chinoise est toujours la première de la
planète, mais elle pourrait être détrônée
rapidement par l’Inde. L’indice de fécondité chinois est tombé à 1,7 enfant par
femme et seulement 17 % des Chinois ont
aujourd’hui moins de 14 ans, contre une
moyenne mondiale de 27 %.
A celle des droits humains – qui
d’ailleurs n’était pas évoquée dans la décision de jeudi – s’est donc progressivement ajoutée une évidence démographique. Le vieillissement constituera un fardeau pesant sur les épaules de la nouvelle
génération chinoise, qui devra financer
les personnes âgées, un modèle résumé
par la formule « 4-2-1 », un jeune travailleur qui aurait tous ses grands-parents devant potentiellement leur venir
en aide, ainsi qu’à ses père et mère.
Arrivé à la tête du PCC il y a trois ans,
Xi Jinping a procédé à un implacable resserrement sur le débat politique, mais
s’est en revanche montré ouvert à des
évolutions sur des questions de nature
plus sociale, au premier rang desquelles le
planning familial mais aussi le « hukou »,
un passeport intérieur limitant l’accès
aux services publics des ruraux migrant
vers les villes qui est progressivement réformé. L’annonce d’une « politique des
deux enfants », fruit déjà largement mûr,
contribuera à prouver que les réformes
avancent à bon train dans un contexte de
ralentissement économique qui laisse
champ aux voix s’interrogeant sur la capacité de l’équipe du tout-puissant
Xi Jinping à moderniser la Chine.
Pour le démographe Liang Zhongtang,
de l’Académie des sciences sociales de
Shanghaï, la réforme annoncée jeudi
s’imposait au pouvoir. Malgré ce changement, M. Liang continue de soutenir qu’il
n’est pas dans les prérogatives de l’Etat de

Dans un village
près de Shangrao,
dans l’est de la Chine.
QILAI SHEN/PANOS-REA

fixer le nombre d’enfants auxquels le
peuple a droit de donner naissance. « Ce
n’est pas une question d’un ou de deux, il
faut se débarrasser entièrement de la politique de planning familial. Le nombre
d’enfants qu’a un couple est une décision
qui lui appartient à lui, pas au gouvernement », dit M. Liang.
Des effets limités
En novembre 2013, un an après l’accession de M. Xi au poste de secrétaire du
parti, le PCC avait annoncé ouvrir la possibilité d’avoir un deuxième enfant si un

En 2050, 370 millions de personnes âgées
RÉPARTITION DE LA POPULATION CHINOISE, PAR TRANCHE D’ÂGE, EN MILLIONS DE PERSONNES*

2013

1 500

Assouplissement
de la politique
de l’enfant unique

1979
Politique coercitive
de l’enfant unique

ÉVOLUTION DE LA PYRAMIDE DES ÂGES CHINOISE, À FÉCONDITÉ CONSTANTE
DÉFICIT DE FEMMES

2015

Aujourd’hui

Abandon de la politique
de l’enfant unique
Hommes

Dans 35 ans

Tranches d’âge
100
Femmes

90

Hommes

Femmes

80

80 +

70
60

1970 Politique
des « mariages
tardifs, naissances
peu nombreuses »,
incitant à se limiter
à deux enfants

1 000

50

65-79

40
30
20
10
0
75

15-64

500

0
Millions de personnes

TAUX DE FÉCONDITÉ, NOMBRE MOYEN
D’ENFANTS PAR FEMME EN ÂGE DE PROCRÉER

6,1

75

75

0
Millions de personnes

75

POPULATION, EN MILLIONS D’HABITANTS*

1 880

6,3

Chine

544

1 304

Inde

1,5
0-14 ans

376

0
1950

1960

1970

1980

* Après 2015, projections à fécondité constante

1990

2000

2010

2020

2030

2040

2050

1950-1955

INFOGRAPHIE : FRANCESCA FATTORI, HENRI-OLIVIER

2010-2015
-

1950

2015

2050

SOURCE : NATIONS UNIES, WORLD POPULATION PROSPECT, THE 2015 REVISION

international | 3

0123
SAMEDI 31 OCTOBRE 2015

Xi Jinping en plein
activisme économique
Les autorités misent sur l’innovation et
la consommation pour soutenir la croissance
L’ambition des
dirigeants est
que l’économie
chinoise ait
doublé de
volume entre
2010 et 2020

pékin - correspondance

D

ans les salons de l’hôtel
Jingxi, tenu par l’Armée
populaire de libération,
les membres du comité central du
Parti communiste chinois (PCC)
ont planché pendant quatre jours,
du lundi 26 au jeudi 29 octobre, sur
la feuille de route qui guidera l’économie chinoise jusqu’en 2020. Le
rendez-vous est entouré d’un certain secret, étant limité au sérail.
La réunion devait d’abord confirmer la puissance qu’a su concentrer autour de lui le secrétaire
général du PCC, Xi Jinping, en trois
années au pouvoir. Selon la presse
officielle, plus de la moitié (104 sur
205) des membres du comité central ont déjà été « promus, rétrogradés ou expulsés » depuis son
accession, à l’automne 2012, lors
du 18e congrès. Le PCC a ainsi entériné la décision d’exclure de ses
rangs Ling Jihua, l’ancien chef de
cabinet du président Hu Jintao,
ainsi que neuf autres officiels.
Toutefois, il semble ne pas avoir
été question de la promotion de
généraux proches de M. Xi au sein
de la Commission militaire centrale, ce qui lui permettrait de positionner davantage de ses hommes au prochain congrès, en 2017,
à mi-mandat. « La campagne anticorruption a déjà porté un coup au
moral de l’armée et il ne veut plus
lancer de nouvelle controverse d’ici
là », estime Willy Lam, politologue à l’université chinoise de
Hongkong et auteur récemment
d’un livre sur Xi Jinping.

seul des deux parents est lui-même enfant unique. Il s’agissait déjà là d’une
ouverture, puisqu’il fallait auparavant
que les deux futurs parents soient fils et
fille uniques pour être autorisés à donner la vie une seconde fois. D’autres exceptions couraient de plus longue date,
notamment pour les paysans ayant
d’abord eu une fille et pour les ethnies
minoritaires.
Or les effets de la réforme de 2013 restent aujourd’hui relativement limités. Le
pays a enregistré 16,8 millions de naissances en 2014, soit 470 000 de plus que

l’année précédente. Les maternités n’ont
pas été prises d’assaut. Selon une étude
réalisée plus tôt en 2015, sur les onze
millions de couples qui remplissaient le
critère d’un seul parent lui-même enfant
unique et pouvaient ainsi profiter de
la réforme de l’automne 2013, seuls 40 %
disaient en fait envisager un second enfant.
C’est que les jeunes couples n’aspirent
absolument pas à fonder des familles
nombreuses. A Shanghaï, une étude réalisée par l’université Fudan a montré en
mars que seulement 15 % des femmes de

la ville la plus peuplée du pays, et aussi
l’une des plus riches, seraient désireuses
d’avoir deux enfants : 58 % d’entre elles
citaient le poids financier comme principal motif de refus, venaient ensuite le
problème des crèches pour s’occuper des
enfants et le prix des logements. « L’impact démographique se fera peut-être ressentir dans dix ans, mais il ne sera pas
majeur car les jeunes d’aujourd’hui ne désirent pas avoir davantage d’enfants », estime Zhang Erli, le haut officiel retraité
du planning familial. p
harold thibault

« Il est peu probable que cette décision
permette à la fécondité de remonter »
Le contrôle des naissances était de plus en plus contesté, souligne la démographe Isabelle Attané

Questions sur la croissance
Le Global Times veut désormais
inscrire l’activisme du secrétaire
Xi dans le sens de l’efficacité économique, et non de la purge politique. Ce journal cite Zhang
Xixian, un professeur à l’école du
parti, selon lequel ces changements de personnel « ont aidé à
choisir des dirigeants d’action et de
bravoure, dont la Chine a besoin
pour s’attaquer aux problèmes
économiques et s’assurer d’un départ fort pendant le treizième plan
quinquennal ».

C’est que les questions sur la
croissance chinoise se font entendre. Comme le faisait valoir
l’agence de presse officielle, Chine
Nouvelle, « La Chine entre dans
une phase-clé pour échapper au
piège du revenu intermédiaire ». La
formule fait référence aux pays,
d’Amérique latine par exemple,
qui ont su s’extirper de l’extrême
pauvreté sans parvenir ensuite à
établir l’économie de forte valeur
ajoutée des nations les plus riches. Le ministre des finances,
dans un discours à l’université de
Tsinghua, à Pékin, en mars, donnait à « 50-50 » les chances que la
Chine stagne dans cette situation.
Les dirigeants chinois ont déjà
réaffirmé leur ambition de parvenir à ce que l’économie chinoise ait
doublé de volume entre 2010 et
2020. Selon l’agence Bloomberg,
citant des sources anonymes, le
premier ministre, Li Keqiang,
aurait évoqué lundi 23 octobre
dans le cadre du plénum la nécessité pour parvenir à l’objectif d’une
société de « modeste prospérité »
de maintenir une progression annuelle de 6,5 %, même si la seule
formule employée dans les communiqués officiels est « croissance
économique moyenne à haute ».
L’économie chinoise a progressé
de 6,9 % au troisième trimestre sur
un an selon les données officielles,
en deçà de l’objectif fixé par Pékin
pour 2015. Pékin promet pour cela
de miser sur davantage d’innovation et une meilleure allocation
des ressources, et de renforcer la
consommation, alors que la moitié du PIB est encore drainée par
l’investissement. Les détails sont
attendus ultérieurement. p
h. th.

DORMEZ MIEUX
SOULAGEZ VOTRE DOS
A PRIX EXCEPTIONNELS

ENTRETIEN

L

a mise en place en 1979 de la
politique de l’enfant unique,
trois ans après la mort de
Mao et au moment où Deng Xiaoping lançait sa politique de réformes et d’ouverture, s’expliquait
par des raisons économiques. Tout
comme son abandon, près de quarante ans plus tard, dans une
Chine grisonnante et en quête
d’un nouveau modèle de développement qui donne une part plus
importante à la consommation.
Mais, pour la démographe et sinologue Isabelle Attané, de l’Institut
national des études démographiques, qui publiera en janvier chez
Fayard La Chine à bout de souffle,
l’autorisation accordée à tous les
couples d’avoir deux enfants ne
devrait pas permettre d’assister à
une remontée de la fécondité.
Pourquoi cette politique
de l’enfant unique avait-elle
été mise en place ?
La Chine appliquait depuis 1971
une politique de contrôle des
naissances, à la fois à la campagne
(trois enfants maximum) et en

ville (deux enfants maximum).
Elle a été très efficace en termes de
baisse de la fécondité dans les années 1970, mais elle était moins
stricte. Deng Xiaoping, en arrivant au pouvoir en 1978, a lancé
les réformes. Et la politique de
l’enfant unique mise en place un
an plus tard visait à permettre de
soutenir cet objectif d’accélérer le
développement du pays. L’argument était donc économique.
Comment a-t-elle évolué ?
Finalement, cette politique de
l’enfant unique n’a concerné
qu’une fraction de la population.
Dans les années 2000, ce n’était
plus qu’un tiers, car elle ne concernait plus que les grandes villes.
Dès le début, en 1979, il était possible pour les couples composés
de deux enfants uniques de faire
deux enfants. A la fin de l’année
2013, après le troisième plénum,
cette possibilité a été élargie aux
couples dont l’un des deux conjoints seulement était enfant unique. Avec l’autorisation pour tous
les couples d’avoir deux enfants,
on assiste à un nouvel assouplissement du contrôle des naissances.

Comment expliquer cette
décision de l’abandonner ?
Est-ce historique ?
Oui. Il faut cependant se souvenir que, lors de sa mise en œuvre
en 1979, il avait été expliqué que la
politique de l’enfant unique était
censée ne durer que trente ans,
donc qu’elle serait provisoire. A
partir des années 2000, la Chine a
commencé à vieillir à un rythme
soutenu. La communauté des démographes chinois et d’autres
secteurs de la population ont
prôné l’abandon de cette politique qui n’avait plus lieu d’être
pour différentes raisons.
En premier lieu, parce que la
Chine va se retrouver avec une
structure de population qui va
commencer à devenir défavorable
à son économie. Entre les années
1980 et la fin des années 2000, le
pays a bénéficié d’une structure
démographique extrêmement favorable : la part d’actifs, en gros les
adultes – nous, les démographes,
considérons que c’est la population âgée de 15 à 59 ans –, était exceptionnellement élevée. Elle a atteint jusqu’à 70 % de la population
totale. Mais, depuis le début des

années 2008, cette part commence à diminuer. Le nombre de
personnes âgées va augmenter et,
en raison de la baisse de la natalité,
la population adulte va diminuer.
L’assouplissement de 2013
a-t-il eu un impact ?
Il ne s’est pas traduit par une remontée de la natalité. Aujourd’hui,
ils autorisent tous les couples à
avoir deux enfants. S’ils ont pris
cette décision, c’est aussi pour répondre à la contestation croissante vis-à-vis de la politique de
l’enfant unique, et je ne suis pas
sûr qu’elle ait un impact significatif. Il est assez peu probable que
cela permette d’une part à la fécondité de remonter significativement et d’autre part de lutter contre l’élimination des petites filles.
Avoir un enfant coûte cher. Il y a
très peu de structures d’accueil, et
quand elles existent, elles sont
chères, tout comme le système de
santé ou l’université… Les études
supérieures coûtent très cher également. Pour les familles, c’est un
budget considérable. p
propos recueillis par
françois bougon

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4 | international

0123
SAMEDI 31 OCTOBRE 2015

La dérive autoritaire du
président turc Erdogan
A deux jours des législatives, les instituts de sondage
ne donnent pas la majorité parlementaire à l’AKP
istanbul - correspondante

A

trois jours des élec­
tions législatives, le
président Recep Tayyip
Erdogan est sorti, jeudi
29 octobre, sur le balcon de son gi­
gantesque palais, à Ankara, pour
célébrer le 92e anniversaire de la
République turque : « Après 2023,
nous allons entrer dans la catégorie des dix pays les plus puissants
de la planète. Votre marche est celle
de la liberté. Tous ensemble nous
allons faire la Turquie ! »
2023 est une date-clé. Dans
l’imaginaire du chef de l’Etat, il
s’agit de célébrer le centième anniversaire de la République fondée
par Atatürk, afin de mieux la fossiliser et de créer à sa place la « République d’Erdogan ». L’homme
aime à s’approprier l’Histoire.
Pendant le scrutin présidentiel
d’août 2014, trois dates vertigineuses figuraient sur ses affiches
de campagne : 2023, centenaire de
la République, 2053, 600e anniversaire de la prise de Constantinople
et 2071, millénaire de l’arrivée des
Seldjoukides en Anatolie.
Pour les islamo-conservateurs,
ces dates préfigurent les grands
rendez-vous d’une Turquie forte.
« Dans le contexte des grands bouleversements mondiaux, le pays a
une occasion historique devant lui.
L’émergence d’une grande Turquie
sera favorisée en 2023 », écrivait
Yigit Bulut, le conseiller du président, le 7 septembre 2014, dans un
texte intitulé Doctrine pour la
Grande Turquie 2023 et le nouveau
monde. Selon lui, grâce à Recep
Tayyip Erdogan, le pays a réussi à
se débarrasser de la « laisse » imposée jadis par l’Occident.
Devenu le premier président élu
au suffrage universel en
août 2014, « Tayyip bey », comme
le surnomment ses partisans, a

L’installation
dans un palais de
200 000 mètres
carrés à Ankara
a renforcé sa
perte de contact
avec la réalité
voulu passer à la vitesse supérieure, ne plus être un président
« protocolaire », comme le suppose l’actuelle Constitution, mais
un chef de l’Etat doté de larges
pouvoirs. « Environ 80 % des pays
du G20 connaissent un régime présidentiel (…) nous sommes obligés
de reconnaître les nouvelles réalités du monde », plaidait-il en 2013.
Censées donner à son Parti de la
justice et du développement (AKP,
islamo-conservateur) la majorité
nécessaire pour faire basculer le
pays vers un régime présidentiel à
poigne, les législatives du 7 juin
ont ruiné son projet.
Pour la première fois en treize
ans, son parti a perdu sa majorité
parlementaire. Avec 41 % des suffrages, soit 258 députés sur 550,
l’AKP accuse la défaite électorale la
plus cinglante de son histoire.
Incapable de former une coalition gouvernementale, le premier
ministre, Ahmet Davutoglu, a jeté
l’éponge et, comme le fixe la Constitution, après quarante-cinq jours
de vains pourparlers avec les partis
présents au Parlement, un nouveau scrutin législatif a été convoqué pour le 1er novembre.
Si, comme le prévoient les principaux instituts de sondage, les
résultats ne donnent toujours pas
la majorité parlementaire à l’AKP,
M. Erdogan verra son projet d’hyperprésidence définitivement en-

terré. Il risque alors de mesurer
combien son étoile a pâli.
L’homme « providentiel » semble
avoir perdu sa magie auprès d’une
bonne partie de l’électorat.
Quel contraste avec 2002, quand
les islamo-conservateurs prirent
les commandes du pays. M. Erdogan était alors en parfaite résonance avec son peuple. Il parlait
d’or : pluralisme, liberté, prospérité, réformes. Empreints de pragmatisme, ses discours étaient dénués d’idéologie.
Le peuple d’Anatolie n’avait
aucun mal à se reconnaître dans
ce fils d’un capitaine de bateau du
quartier populaire de Kasimpasa,
à Istanbul, parvenu à se hisser au
poste de premier ministre par les
urnes. Il gagna les sympathies de
la gauche et des intellectuels,
brisa les tabous – question kurde,
chypriote, arménienne –, fit rentrer l’armée dans les casernes.
Posture de victime
Son charisme commença à s’estomper au printemps 2013, au moment des événements de Gezi,
lorsque des centaines de milliers
de Turcs se dressèrent contre un
projet d’aménagement urbain au
centre d’Istanbul. Violemment réprimée – les affrontements avec la
police firent huit morts –, la protestation du parc Gezi se retourna
contre le premier ministre d’alors,
taxé d’autoritarisme.
La presse, la justice, la police ont
été placées sous son étroit
contrôle. Engagé, depuis décembre 2013, dans une vaste purge
contre la confrérie de son ancien
mentor, l’imam Fethullah Gülen,
exilé aux Etats-Unis, il a fait muter, destituer ou arrêter policiers,
juges et procureurs.
Vécue comme une trahison
– « un coup de poignard dans le
dos », dira-t-il un jour –, la rupture

Le président Erdogan
s’adresse à la
communauté turque,
à Strasbourg, le
4 octobre.
FREDERICK FLORIN/AFP

avec les gülenistes va renforcer sa
posture de victime. Son entourage échappe de peu à une enquête pour corruption, diligentée
par les adeptes de l’imam. Sa blessure narcissique est à vif. A partir
de là, tous ses opposants deviennent des « traîtres ». Selahattin
Demirtas, le chef du Parti démocratique des peuples (HDP, prokurde), qui, le 7 juin, a recueilli les
voix kurdes allant d’ordinaire à
l’AKP, est décrit par lui comme un
suppôt du terrorisme.
L’installation dans un palais de
200 000 mètres carrés à Ankara,
après son élection à la présidence
en août 2014, renforce sa perte de

contact avec la réalité. Sa folie des
grandeurs lui vaut alors le surnom de « sultan ». Ses discours deviennent plus idéologiques. Il utilise à l’envi la rhétorique populiste, religieuse et nationaliste.
Dans une obsession du complot, il mettra un point d’honneur
à recevoir dans son palais, de janvier à août, des dizaines de milliers de maires de villages et de
quartiers (mukhtars). « Les maires
devraient savoir qui vit dans quelle
maison, qui sont les terroristes. Ils
devraient rapporter ces informations aux services de sécurité les
plus proches », dira-t-il le 19 août.
A cette occasion, un système in-

formatique a été mis sur pied qui
permet aux maires d’envoyer
leurs informations aux services.
« Non seulement le président tente
de polariser la société, mais il veut
créer ses propres moukhabarat [les
services de renseignement de Bachar Al-Assad] », protesta alors Levent Gok, député du Parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate). Jamais la Turquie n’aura été
aussi divisée. « Ceux qui professent
le séparatisme ethnique, religieux,
vestimentaire sont les traîtres de la
République », a déclaré le président
lors d’une réception en l’honneur
de la fête de la République. p
marie jégo

A Moscou, Nicolas Sarkozy met en cause la diplomatie française
L’ancien président a fustigé les sanctions européennes envers la Russie et mis en garde contre une « nouvelle guerre froide »
moscou - correspondante

L

e tête-à-tête a duré près de
deux heures, et Nicolas
Sarkozy n’a pas boudé son
plaisir d’être reçu comme un chef
d’Etat encore en exercice. « On a
parlé de la Syrie, de l’Ukraine, du

rapport de la Russie avec l’Europe,
de l’influence des Etats-Unis sur
l’Union européenne, de certaines
choses personnelles, et le temps a
passé vite », s’est-il réjoui à l’issue
de son entretien, jeudi 29 octobre,
avec le président russe Vladimir
Poutine, dans sa résidence de

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Novo-Ogarevo, près de Moscou.
Cette rencontre, inhabituelle par
sa forme pour un chef de l’opposition étranger, est la troisième avec
le maître du Kremlin depuis le départ de M. Sarkozy de l’Elysée
en 2012. Elle a surtout permis à
l’ex-dirigeant français de décocher des flèches acerbes contre la
diplomatie menée depuis Paris.
« Ils ignorent l’Histoire »
Contenu le matin devant les étudiants de l’Institut des relations internationales, le discours de
M. Sarkozy est en effet devenu nettement plus critique, dans la soirée
devant la communauté française
rassemblée dans un grand hôtel,
après sa visite à Novo-Ogarevo. « Je
ne sais pas qui a inventé ce système
des sanctions, mais ils ignorent
l’Histoire ! », s’est exclamé l’ancien
président français, en prenant
ainsi position en faveur de la levée
des mesures restrictives européennes imposées à la Russie pour
son rôle dans le conflit ukrainien.
« Je suis très attaché au lien transatlantique mais où est-il dit que nous
devions suivre aveuglément nos alliés ? , a-t-il poursuivi. J’aurais été
président, jamais je n’aurais laissé
sortir la Russie du G8, déjà que je le
trouvais trop petit ! »
Répondant à une question d’un
sympathisant sur la vente des navires de guerre Mistral, conclue
sous sa présidence puis dénoncée
par son successeur à l’Elysée, sa

mise au point a été des plus sèches : « Sans doute que nous
n’avons pas la même notion géographique avec M. Hollande, lui
pense qu’on peut envahir Donetsk
[fief des séparatistes prorusses
dans l’est de l’Ukraine] avec ! »
Mais de ces bateaux, il n’a jamais
été question avec M. Poutine. Un
mois après le début de l’engagement militaire de la Russie au côté
du régime de Damas, et à la veille
d’un sommet à Vienne des intervenants extérieurs dans le conflit
syrien, l’échange a surtout porté
sur le sort de ce pays dévasté depuis plus de quatre ans par une
guerre civile et celui de son dirigeant. « Bachar Al-Assad a sur la
conscience la mort de 250 000 de
ses compatriotes, a redit
M. Sarkozy, comme il l’avait fait,
au matin, devant les étudiants
moscovites. Il a utilisé l’aviation et
l’arme chimique contre sa population, ce n’est pas un détail. (…) Il ne
peut pas représenter l’avenir. »

« Intégrer à toute
force l’Ukraine
dans l’Union
européenne est
une politique
insensée »
NICOLAS SARKOZY

Sur ce point, le chef du parti Les
Républicains ne se démarque pas
de la position adoptée par M. Hollande. A ses yeux, le départ du dirigeant syrien ne constitue pas un
« préalable » pour tenter de chercher une solution alternative
« dans les rangs de sa famille, du
parti Baas ou de la minorité
alaouite ». « Entre “Assad jusqu’à la
fin” et Assad, “départ demain matin”, il y a peut-être un équilibre à
trouver. » Et sur ce point, la position de M. Poutine lui est apparue
« beaucoup moins en abscisse et en
ordonnée qu’on ne le dit ».
« Politique insensée »
Au passage, M. Sarkozy s’est affranchi des critiques – souvent
émises à Moscou − sur l’intervention en Libye dont il avait pris la
tête en 2011 et qui a conduit à la
chute, et à la mort de son dirigeant, Mouammar Kadhafi. « Si
Bachar et Kadhafi, ou même Ben
Ali, avaient été des remparts contre l’islamisme, nous n’en serions
pas là aujourd’hui », a-t-il lancé.
Restait un autre gros dossier
abordé avec M. Poutine, l’Ukraine.
Autant le sujet avait été éclipsé
lors de son intervention devant
les étudiants, autant M. Sarkozy
est revenu plus en détail dans la
soirée sur le sujet devant la communauté française. L’occasion, là
aussi, de critiquer sans les nommer directement « ceux qui veulent intégrer à toute force l’Ukraine

dans l’Union européenne, une politique insensée ». « Si vous obligez
l’Ukraine à choisir une rive, vous la
coupez de l’autre, a-t-il souligné,
vous la faites exploser et c’est ce qui
est en train de se passer. Je voudrais qu’on sorte de cette logique
de sphères d’influence. » Les frontières de l’Ukraine, a-t-il ajouté,
doivent être « respectées » tout
comme les accords de Minsk « des
deux côtés », moyennant quoi la
question de la Crimée, annexée
par la Russie, est éludée.
« Personne de crédible, à ma connaissance, ne demande le retour de
la Crimée à l’Ukraine, a assené
M. Sarkozy. Sur le fond, personne ne
conteste qu’à part peut-être les Tatars de Crimée, l’immense majorité
de la population était pour le rattachement à la Russie. Sur la forme, il
y aurait beaucoup à dire. Le droit international n’a pas été respecté,
mais il y a besoin de quelques mois,
peut-être quelques années, pour
apaiser les choses. Laissons vivre
une situation pour qu’elle trouve sa
place. » Pour l’ancien président,
qui a pris soin de souligner à satiété le rôle de « grande puissance »
de la Russie, « nous ne devons à
aucun prix accepter une nouvelle
guerre froide ». Surnommé il n’y a
pas si longtemps « Sarkozy l’Américain » pour sa politique atlantiste, l’opposant de François Hollande est reparti de Moscou dans
les habits de « Sarkozy le Russe ». p
isabelle mandraud

RALPHLAUREN.COM/POLO
NOUVEAUTÉ @POLORALPHLAUREN SUR INSTAGRAM
173 BOULEVARD SAINT-GERMAIN
PARIS

2 PLACE DE LA MADELEINE
PARIS

CARRÉ D’OR, GUSTAVIA
ST-BARTHÉLEMY

6 | international

0123
SAMEDI 31 OCTOBRE 2015

Mandat d’arrêt contre Thomas Fabius aux Etats-Unis
Le fils du chef de la diplomatie française est accusé d’avoir escroqué plusieurs casinos de Las Vegas
washington - correspondant

C

e qui se passe à Vegas
reste à Vegas », selon le
slogan publicitaire de la
capitale américaine du
jeu. Excepté les dettes. Thomas Fa­
bius, fils du ministre français des
affaires étrangères, est visé par un
mandat d’arrêt émis par le procureur du comté de Clark, dont dépend la ville du Nevada, pour
avoir émis des chèques sans provision pour un montant supérieur à 3,5 millions de dollars
(3,2 millions d’euros). Cette information révélée par l’hebdomadaire Le Point a été confirmé au
Monde par la porte-parole du procureur, Audrie Locke. Cette dernière s’est refusé à préciser la date
à laquelle le mandat d’arrêt avait
été émis.
Les faits détaillés par la plainte à
l’origine de la procédure et que le
Monde a pu consulter remontent
à 2012. Le 15 mai de cette même
année, Thomas Fabius se rend
tout d’abord au Palazzo, un casino
situé sur le South Las Vegas Boulevard − le Strip −, tout près des célèbres Flamingo et Caesars Palace.
Pour pouvoir jouer, il rédige successivement trois chèques à entête de la Banca Monte dei Paschi
di Siena, pour un montant supérieur à 1,6 million de dollars. La virée du flambeur se poursuit ensuite à l’Aria, à deux pas du Palazzo. Dans ce casino, Thomas Fabius remplit successivement cinq
chèques pour un montant total
de 1 million de dollars, à partir
cette fois-ci d’un compte de la
banque française Société générale. Quelques heures plus tard, le
16 juin, il se rend cette fois-ci au
Cosmopolitan voisin, situé à deux
pas des fontaines du Bellagio. Il y
rédige cette fois-ci un chèque de
900 000 euros.
La plainte qui va déboucher sur
le mandat d’arrêt est déposée

Thomas
Fabius,
à la sortie
du tribunal
de Paris,
en juin 2011.
BERTRAND GUAY/AFP

presque un an plus tard, le
12 avril 2013, par le procureur du
comté, chargé notamment de
faire respecter la législation sur
les jeux, cruciale pour Las Vegas.
Ce dernier y affirme que le joueur
invétéré savait pertinemment,
au moment des faits, qu’il remplissait des chèques sans provisions. Audrie Locke précise que le
mandat qui vise Thomas Fabius
couvre « le territoire américain
continental » où il peut donc être
arrêté à tout instant. Selon

les spécialistes, sa transformation en mandat d’arrêt international supposerait une intervention des autorités fédérales
américaines.
Signalements de Tracfin
La folle équipée à Las Vegas ne
coïncide pas seulement avec la
nomination du père du flambeur
au poste de ministre des affaires
étrangères. C’est en effet à la
même époque, en mai, que la justice française a commencé à ma-

La Société
générale l’accuse
d’avoir produit
un faux courriel
pour obtenir un
crédit d’un casino
à Marrakech

A Paris, le président uruguayen exprime
sa solidarité dans la lutte contre le djihadisme
L’Uruguay, principal pourvoyeur de casques bleus, siégera au Conseil de sécurité, dès janvier 2016

L

e président de l’Uruguay, le
socialiste Tabaré Vazquez,
75 ans, médecin, a un diagnostic sur l’état de la planète : « Le
monde est un asile de fous géré par
les patients. » Il en veut pour
preuve l’instabilité économique,
avec le ralentissement de la Chine,
le terrorisme international et le
dérèglement climatique. « Du
temps de la guerre froide, les règles
étaient connues, on pouvait s’aligner ou pas sur l’un des deux blocs,
confie le président uruguayen, en
visite officielle à Paris, jeudi 29 octobre. Face au chaos actuel, les Nations unies n’arrivent pas à assurer
la paix, la question de la réforme de
l’ONU est posée. Notre époque
manque de leaderships forts. »
L’Uruguay va siéger au Conseil
de sécurité de l’ONU à partir de
janvier 2016. Le pays est d’ores et
déjà le principal fournisseur de
casques bleus au regard de sa population de 3,5 millions d’habitants. François Hollande a promis
de fournir aux diplomates uruguayens, comme aux soldats, expertise et coopération. Il n’est pas
question d’achat de matériel militaire français.
Le président Vazquez marche
toutefois sur des œufs, la diplomatie ne faisant pas l’unanimité dans
les rangs de sa coalition de centregauche. Exprimer sa solidarité
avec Paris dans la lutte contre les
djihadistes a suscité des questionnements à Montevideo. « L’Uruguay ne va pas intervenir dans la

guerre en Syrie, assure M. Vazquez.
En revanche, nous accueillons
120 familles syriennes. Nous sommes un pays d’immigration qui a
reçu plusieurs vagues de réfugiés.
J’ai l’habitude de dire que les Uruguayens descendent des bateaux. »
Président d’un petit pays coincé
entre le Brésil et l’Argentine, M. Vazquez admet volontiers être obligé
de jouer l’équilibriste. Il voudrait
boucler l’accord entre le Mercosur
(l’union douanière sud-américaine) et l’Union européenne, dont
il est question depuis quinze ans.
Le changement politique imminent en Argentine, connue pour
son protectionnisme, devrait faciliter les négociations. « La France
aussi a fait preuve de protectionnisme sur l’agriculture », rappelle le
président uruguayen, et porte
ainsi une part de responsabilité
dans cet ajournement.
« L’Amérique latine a une vocation ancienne d’intégration régio-

« Le monde est
un asile de fous
géré par les
patients (…) Notre
époque manque
de leaderships
forts »
TABARÉ VAZQUEZ

président de l’Uruguay

nale, comme le montrent plusieurs
organismes, mais en même temps
une énorme inefficacité pour la
traduire concrètement, déplore
M. Vazquez. A l’intérieur même du
Mercosur, nos pays sont en concurrence, alors que nous devrions
chercher les complémentarités. »
En d’autres termes, il faut construire des chaînes de valeur : par
exemple, les Uruguayens souhaitent collaborer avec l’industrie
automobile brésilienne.
Dette de mémoire
L’Uruguay observe aussi avec intérêt l’émergence d’un nouvel ensemble transpacifique, qui réunit
les Etats-Unis, des pays latinoaméricains et asiatiques. Les Uruguayens ne se rangent pas parmi
ceux qui cultivent l’anti-américanisme, même après le rétablissement des relations diplomatiques
entre Washington et La Havane.
« Le rapprochement entre les EtatsUnis et Cuba est une excellente
nouvelle, affirme M. Vazquez. La
présidence de Barack Obama est
parvenue à renouer avec l’Amérique latine, après la distance prise
par ses prédécesseurs. Maintenant,
il faudra voir quelle sera la politique américaine après l’élection
présidentielle de 2016. »
Une vague de scandales de corruption ébranle les Latino-Américains, du Mexique à la Terre du
feu, en passant par le Guatemala,
où des révélations ont provoqué
la chute du président Otto Pérez,

ou encore le Brésil, où la popularité de Dilma Rousseff s’est effondrée. L’Uruguay est le seul pays,
avec le Chili, à tirer son épingle du
jeu dans l’indice de perception de
la corruption de l’ONG Transparency International.
« Personne n’est vacciné contre
les malversations, note M. Vazquez. L’Uruguay a une justice indépendante, des partis politiques qui
sont les plus vieux du monde avec
ceux de la Grande-Bretagne, une
culture qui refuse l’impunité. Bientôt, toutes les démarches pourront
être faites par Internet. Nous
aurons ainsi un gouvernement
100 % numérique, la meilleure façon d’éviter la bureaucratie et la
corruption. Chaque écolier reçoit
un ordinateur portable, tous les
foyers sont connectés. Les petits
pays ont aussi leurs avantages. »
L’impunité n’a pourtant pas été
évitée concernant les crimes de la
dictature (1973-1985). Alors que
l’Uruguay célèbre les trente ans du
retour à la démocratie et dix ans
de centre-gauche, l’absence quasi
absolue de procès contraste avec
l’Argentine ou le Chili. « J’ai créé un
Groupe pour la vérité et la justice,
qui comprend des proches de disparus, pour élucider les cas en
souffrance », plaide M. Vazquez. A
l’instar des Brésiliens avec leur
Commission nationale de la vérité, les Uruguayens tentent d’honorer leur dette à l’égard de la mémoire historique. p
paulo a. paranagua

nifester de l’intérêt pour les mouvements financiers identifiés sur
les comptes de Thomas Fabius.
Quelques mois auparavant, la Société générale a déposé une
plainte le visant. Il y est accusé
d’avoir produit un faux courriel
de la banque dans le but d’obtenir
un crédit du casino de la Mamounia à Marrakech, au Maroc.
Cette plainte ainsi que plusieurs
signalements de Tracfin, l’organisme antiblanchiment du ministère des finances, avaient fina-

lement conduit le parquet de Paris à confier l’enquête aux juges
d’instruction René Cros et Roger
Le Loire en mai 2013 pour des faits
de faux, d’escroquerie et de blanchiment. Les ardoises que Thomas Fabius a laissées dans les
trois casinos de Las Vegas ne sont
pas les premières de cet « accro » à
la roulette. Déjà, au printemps
2012, il avait quitté un casino monégasque avec un compte débiteur de 700 000 euros.
L’acquisition en juin 2012 d’un
luxueux appartement au cœur de
Paris pour quelque 7 millions
d’euros a aussi suscité la perplexité des enquêteurs. Son avocat, Me Cyril Bonan, a assuré que
celui-ci avait été financé « pour
partie par un apport et pour partie
par un emprunt bancaire ». « Il venait de gagner 8 millions d’euros
aux jeux », assure-t-on dans son
entourage et « sur les conseils d’un
ami, il a souhaité le placer dans la
pierre ». Selon Le Point, qui cite un
document de la police judiciaire,
il aurait précisément gagné
13 millions d’euros entre avril 2011
et avril 2012, pour 5 millions de
pertes dans des établissements de
jeux londoniens.
Les ennuis judiciaires de Thomas Fabius remontent à 2009
quand une association autour
d’un projet de carte de paiement
à puce pour l’Afrique a fini par
tourner court. Un entrepreneur
partie prenante à l’affaire avait
fini par porter plainte. En
juin 2011, l’intéressé avait fini par
reconnaître avoir « détourné des
fonds à hauteur de 90 000 euros »
lors d’une procédure de plaider
coupable. A ce jour, Thomas Fabius n’a toujours pas été entendu
par les juges malgré les demandes répétées de son avocat. Contacté, ce dernier s’est refusé à tout
commentaire. p

I RAK

Un camp de l’opposition
iranienne visé par
des roquettes à Bagdad
Au moins quinze roquettes
ont été tirées, jeudi 29 octobre, sur un camp abritant des
membres de l’opposition iranienne en exil à Bagdad. Le
camp Liberty accueille depuis 2011 des centaines de
membres des moudjahidin
du peuple d’Iran, anciennement alliés à Saddam Hussein. Selon un porte-parole
de l’organisation, cette attaque aurait fait au moins 23
morts. – (AFP.)
BI ÉLOR USS I E

L’Union européenne
suspend ses sanctions
L’Union européenne a annoncé, jeudi 29 octobre, la
suspension, pour quatre
mois, des sanctions à l’encontre de la Biélorussie et notamment de celles prononcées contre son président
autoritaire, Alexandre Loukachenko. Dans son communiqué, l’UE note un « contexte
d’amélioration des relations
UE-Biélorussie ». Des prisonniers politiques ont été
récemment graciés et la
réélection de M. Loukachenko ce mois-ci ne s’est pas
traduite par une vague de
répression. – (Reuters.)
I TALI E

Le maire de Rome
retire sa démission
Le maire de Rome a retiré,
jeudi 29 octobre, sa démission, présentée il y a une
vingtaine de jours. Ignazio
Marino, un des hommes politiques les plus impopulaires
d’Italie, avait présenté sa démission à la suite d’une

gilles paris
et simon piel (à paris)

énième affaire dans laquelle
il s’était trouvé impliqué, en
l’occurrence des notes de
frais injustifiées. La loi lui
donnait un délai de vingt
jours pour confirmer ou retirer cette démission. – (AFP.)
I RAN

Arrestation
d’un homme d’affaires
irano-américain
Un homme d’affaires iranoaméricain a été arrêté par les
forces de sécurité à Téhéran,
rapporte le Wall Street Journal, jeudi 29 octobre. Siamak
Namazi, responsable de la
programmation stratégique
chez Crescent Petroleum, se
serait rendu en Iran pour rendre visite à des proches. Selon
le journal, il aurait été interpellé par les services de renseignement des gardiens de
la révolution. – (Reuters.)
MAR OC

L’historien Maâti Monjib
arrête sa grève de la faim
L’historien et défenseur des
droits de l’homme marocain
Maâti Monjib a suspendu,
jeudi 29 octobre, sa grève de
la faim, commencée il y a
trois semaines, après avoir
obtenu le droit de voyager
hors du pays. L’historien de
55 ans avait cessé de s’alimenter le 7 octobre, jour où il lui
avait été notifié à l’aéroport
de Casablanca son interdiction de quitter le territoire
alors qu’il devait se rendre en
Norvège pour participer à un
colloque scientifique. L’universitaire, président de l’association pour la défense de la
presse Freedom Now, avait
dénoncé des pressions administratives liées à ses prises
de position. – (AFP.)

planète | 7

0123
SAMEDI 31 OCTOBRE 2015

Climat : les Etats ne tiendront pas l’objectif des 2 °C
A un mois de la COP21, l’ONU annonce que les engagements des pays conduisent à un réchauffement de 2,7 °C
PARIS CLIMAT 2015
Le compte n’y est pas.
A exactement un
mois de l’ouverture
de la conférence mondiale sur le climat de
Paris (COP21), les Nations unies
ont dressé, vendredi 30 octobre, le
bilan des engagements nationaux
de réduction des émissions de gaz
à effet de serre. En l’état actuel, ils
conduisent tout droit vers un réchauffement de la planète proche
de 3 °C, voire même davantage selon les ONG. Très loin en tout cas
de l’objectif fixé à la COP21, qui est

LES CHIFFRES
0,85 °C
Le réchauffement actuel
Depuis le XIXe siècle, la température moyenne mondiale a déjà
augmenté de 0,85 °C. Il ne reste
donc que 1,15 °C pour atteindre
le seuil des 2 °C fixé par la communauté internationale en 2009.

400 PPM
La teneur actuelle en CO2
En 2015, la concentration de
dioxyde de carbone (CO2) est
d’environ 400 parties par million
(ppm). Elle était de 270 ppm au
XIXe siècle et n’avait jamais
dépassé 300 ppm depuis un million d’années.

de parvenir à un accord universel
contenant la hausse des températures sous la barre de 2 °C.
Sur les 195 pays membres de la
Convention-cadre des Nations
unies sur les changements climatiques (CCNUCC), 146 avaient remis au 1er octobre, qui était la date
butoir, ce qu’on appelle, dans le jargon onusien, leur « contribution
prévue déterminée au niveau national », qui fixe le niveau de leur
effort. Ce sont ces contributions,
couvrant au total 86 % des émissions mondiales de gaz à effet de
serre et donnant donc un aperçu
assez robuste de la situation, qu’a
analysées l’ONU. Depuis, le nombre des engagements nationaux a
été porté à 155, sans changer de façon significative la donne.
Verre à moitié plein
Le bilan établi par l’ONU n’indique
pas explicitement vers quelle trajectoire de réchauffement se dirige
l’humanité, en raison de l’absence
de données sur les émissions pour
la période post-2030. Mais, dans
un communiqué accompagnant
la publication de cet état des lieux,
la secrétaire exécutive de la CCNUCC, Christiana Figueres, estime
que « les contributions ont la capacité de limiter la hausse prévue des
températures à environ 2,7 °C d’ici à
2100 ». Ce qui, poursuit-elle, « n’est
en aucune façon suffisant, mais
beaucoup plus bas que les quatre
ou cinq degrés de réchauffement,
voire davantage, projetés par certains avant les contributions ».
Les Nations unies veulent voir le
verre à moitié plein plutôt qu’à

« Ces contributions
ne sont pas le
dernier mot de ce
que les pays sont
prêts à accomplir »
CHRISTIANA FIGUERES

secrétaire exécutive
de la CCNUCC
moitié vide. Elles considèrent que
les engagements « gardent la porte
ouverte » pour atteindre l’objectif
des 2 °C « Un effort mondial sans
précédent est en cours pour lutter
contre le changement climatique,
renforçant la confiance que les nations peuvent, de façon rentable, atteindre leur objectif annoncé de
maintenir la hausse globale des
températures sous les 2 °C », assurent-elles. Et Mme Figueres d’ajouter : « Je suis confiante dans le fait
que ces contributions ne sont pas le
dernier mot de ce que les pays sont
prêts à accomplir. Le trajet vers un
futur climatique sûr est en cours et
l’accord qui doit être scellé à Paris
peut confirmer cette transition. »
En l’état actuel, évalue l’ONU, les
engagements des Etats se traduiront par un niveau mondial
d’émissions de gaz à effet de serre
de 55,2 milliards de tonnes (gigatonnes) équivalent CO2 en 2025
– contre 49 gigatonnes en 2010 – et
de 56,7 gigatonnes en 2030. Soit
une baisse de 9 % des rejets
carbonés par habitant en 2030 par
rapport à leur niveau de 1990,
mais de 5 % seulement par rapport

à celui de 2010. Pour la Fondation
Nicolas Hulot, qui tient un « thermomètre des engagements », les
efforts promis par la communauté
internationale – s’ils sont respectés – mènent plutôt à « une hausse
des températures supérieures à
trois degrés ». « Les scénarios climatiques compatibles avec un réchauffement plafonné à 2 °C exigent tous de limiter les émissions
mondiales, en 2030, entre 30 et 50
gigatonnes, explique son porte-parole, Matthieu Orphelin. Dès que
l’on s’approche de 60 gigatonnes,
on arrive à 3 °C de réchauffement. »
A ses yeux, il est donc essentiel
que l’accord de Paris intègre un
processus de révision périodique
des engagements. « Les pays du
G20, responsables des trois quarts
des émissions de gaz à effet de
serre, pourraient prendre l’initiative et s’engager à revoir à la
hausse leur effort dès 2016 ou
2017 », préconise-t-il.
Le WWF, lui aussi, pronostique,
en l’état actuel, un réchauffement
« d’environ 3 °C ». Les promesses
des Etats marquent « une avancée
significative dans ce qu’il est néces-

Les Chinois
ne veulent pas
entendre parler
d’un mécanisme
contraignant
de révision
des engagements

saire de faire pour lutter contre le
réchauffement climatique », mais
« beaucoup plus » doit être accompli, souligne Samantha Smith,
chargée des campagnes sur le
changement climatique et l’énergie. L’ONG insiste également sur
l’impératif d’une révision des engagements « tous les cinq ans ».
80 chefs d’Etat présents
Le 27 novembre, le ministre français des affaires étrangères, Laurent Fabius, interrogé lors d’une
rencontre avec la presse sur un
dépassement possible du seuil de
deux degrés avait répondu : « C’est
nettement moins que les 4,5 ou
même 6 °C des scénarios catastrophe de l’inaction, mais cela rend
encore plus indispensable des mécanismes de révision à la hausse
des engagements. » Mais cette
question divise les Etats. Les Chinois, en particulier, ne veulent
pas entendre parler d’un mécanisme de révision contraignant.
C’est l’une des principales raisons
du déplacement de François Hollande et de Laurent Fabius à Pékin
à partir de lundi 2 novembre.
A quatre semaines du coup d’envoi, le 30 novembre, de la COP21,
pour lequel 80 chefs d’Etat, dont
les présidents américain, Barack
Obama, et chinois, Xi Jinping, ont
déjà annoncé leur présence, le chemin à parcourir reste considérable. Le spectre d’un l’échec, comme
à Copenhague en 2009, sera-t-il un
aiguillon suffisamment puissant
pour pousser les gouvernements à
un sursaut ? p
pierre le hir

LES DATES
30 NOVEMBRE
Ouverture de la COP21
La 21e conférence des parties,
l’organe suprême de la Convention-cadre des Nations unies sur
les changements climatiques
(CCNUCC), aura lieu à Paris du
30 novembre au 11 décembre.
Elle réunira 195 Etats dont l’objectif est de parvenir à signer un
accord universel pour contenir le
réchauffement climatique de la
planète sous la barre des 2 °C de
réchauffement par rapport à
l’ère préindustrielle. Le processus des négociations a commencé en 1992 au Sommet de la
Terre à Rio (Brésil).

1ER OCTOBRE
Dépôt des contributions
nationales
C’était la date fixée par l’ONU
aux Etats pour remettre leurs
engagements de réduction de
leurs émissions de gaz à effet de
serre. Au 1er octobre, 146 pays
avaient remis leur contribution.
Le chiffre atteint au 30 octobre
155 pays.

8 | france

0123
SAMEDI 31 OCTOBRE 2015

François Hollande à Tulle
(Corrèze), le 7 janvier 2012,
pendant la campagne
présidentielle. JEAN-CLAUDE
COUTAUSSE/FRENCH-POLITICS.COM
POUR « LE MONDE »

Cet impôt qui fait grincer la majorité
Plus de 900 000 retraités voient leur taxe d’habitation exploser : 115 députés PS tirent le signal d’alarme

L

a fronde, ce mouvement
d’une trentaine de députés socialistes qui ont pendant des mois fait valoir
avec force leur opposition à la politique économique du gouvernement, s’achève, comme l’ont confirmé les deux derniers votes sur le
budget de l’Etat et celui de la Sécurité sociale. Un autre mouvement
de grogne, plus discret et diffus,
mais aussi bien plus étendu, gagne
néanmoins doucement le groupe
majoritaire depuis quelques jours.
Et celui-là, quoique nettement
moins spectaculaire, pourrait se
révéler plus fâcheux encore pour
le gouvernement.
Le 26 octobre, ce sont 115 élus socialistes qui ont écrit au premier
ministre, Manuel Valls, pour l’alerter sur le cas de « nombreux concitoyens retraités » – environ
900 000 – qui ont vu leurs impôts
locaux – taxe d’habitation et taxe
foncière – « exploser ». Et ce alors
même que l’exécutif a abondamment communiqué, depuis plu-

LE CONTEXTE
LE REVENU FISCAL
DE RÉFÉRENCE
Le revenu fiscal de référence
(RFR) est calculé à partir du
montant net des revenus imposables de l’année précédente,
majoré de certains revenus exonérés ou soumis à un prélèvement obligatoire et de certains
abattements et charges déductibles du revenu global. Il sert de
critère, notamment, pour l’exonération ou l’allégement de la
taxe d’habitation et de la taxe
foncière, par exemple pour les titulaires du RSA, ainsi que pour
l’évaluation de la prime pour
l’emploi, l’attribution de bourses, de chèques-vacances, des
tarifs de cantine et de crèches.
Le RFR est indiqué sur l’avis
d’imposition sur le revenu.

sieurs mois, sur des baisses immédiatement constatables de la fiscalité. Une situation « insupportable » pour ces retraités modestes
qui viennent, « désemparés et désorientés », interpeller les députés
dans leur permanence, en circonscription. Certes, le gouvernement
a fait voter un amendement au
projet de loi de finances pour tenter de résoudre le problème : une
« intention louable mais très largement insuffisante » et qui « n’enlève rien à la dureté de la situation », estiment les parlementaires.
« Une priorité politique »
Si un peu moins de la moitié du
groupe a signé ce courrier, presque
tous ses membres en partagent le
contenu. L’un des initiateurs JeanLouis Bricout, député de l’Aisne,
l’assure : lorsqu’il en a parlé en réunion de groupe, le mardi 27 octobre, personne ne l’a contredit. Au
contraire, « le groupe en fait une
priorité politique », explique-t-il.
D’ailleurs, le secrétaire d’Etat au
budget, Christian Eckert, a immédiatement réagi, affirmant que le
gouvernement allait essayer d’aller encore plus loin avec un nouvel
amendement. Mais pour les signataires, le compte n’y est toujours
pas. C’est pour eux une question
de « cohérence politique » : « Alors
que nous venons de voter une
baisse de l’impôt sur le revenu pour
huit millions de Français (…), notre
message perd de sa force », écrivent-ils.
Ce n’est bien sûr pas la première
fois que des élus interpellent l’exécutif. Mais cette fois, la donne est
un peu différente. Parce que l’initiative émane de deux députés
guère connus pour leurs coups
d’éclat, qui se sont toujours montrés loyaux : depuis leur élection,
en 2012, Jean-Jacques Cottel (Pasde-Calais) et Jean-Louis Bricout
(Aisne) ont voté « oui » à quasiment tous les textes du gouvernement. Et, surtout, parce qu’ils ont
souhaité agir en toute discrétion,
sans battage médiatique. « C’est
une nouvelle fronde qui arrive. Pas

de la part des habituels frondeurs,
mais de la part de députés de base,
fidèles, qui ne veulent pas que cela
se sache », avance ainsi un élu qui,
comme sa déclaration l’indique,
souhaite rester anonyme.
C’est presque pire. Après avoir
subi de plein fouet la guérilla parlementaire des frondeurs, qu’il n’a
toujours pas digérée, Manuel Valls
va-t-il devoir affronter la révolte
souterraine de la majorité silencieuse des députés PS ? « C’est un
sujet très important que l’on prend
très au sérieux, souligne-t-on à Matignon. Nous partageons complètement le souci légitime de ces députés et nous continuons à travailler. Mais c’est tout sauf un problème de frondeurs. Ce n’est pas un
sujet idéologique. » A l’évidence, le
chef du gouvernement fera tout
pour éviter une tempête dans le
marais du groupe PS.
Car au-delà du désastre annoncé
aux élections régionales de décembre, c’est l’échéance électorale

Après la guérilla
des frondeurs,
M. Valls va-t-il
devoir affronter
la révolte
de la majorité
silencieuse ?
de 2017 qui inquiète majorité et
exécutif. S’il se représente, François Hollande aura besoin de ses
troupes parlementaires pour faire
campagne. Or, aujourd’hui déjà, le
« travail de conviction sur le terrain
est difficile », assurent MM. Cottel
et Bricout, rejoint en cela par l’immense majorité des députés PS.
« On ne va pas applaudir, dire qu’ils
sont les meilleurs, quand sur le terrain on nous dit l’inverse », appuie
un élu qui n’a pourtant rien d’un
frondeur. Pour un poids lourd de la

majorité, « les députés de base
qu’on entend peu ne sont pas pour
autant des béni-oui-oui. Ils voient
bien le désenchantement sur le terrain ».
Certains s’inquiètent d’une
forme de retour du ras-le-bol fiscal
qui avait fait tant de mal au gouvernement à l’automne 2014 :
« On reçoit plein de lettres sur le
thème : on s’en souviendra, et on ne
risque pas de voter pour vous la
prochaine fois… », témoigne l’un
d’eux. Alors, ceux qui jusqu’ici ne
faisaient pas de vagues semblent
vouloir se faire entendre.
Début octobre, un amendement
au projet de loi de finances proposé par Jean-Marc Ayrault et Pierre-Alain Muet (instauration d’un
impôt citoyen sur le revenu) avait
été signé par 140 députés. Selon les
auteurs de l’amendement, François Hollande pourrait finalement
l’accepter si son entrée en application
était
reportée
du
1er juillet 2016 au 1er janvier 2017.

Mais n’est-il pas déjà trop tard
pour entendre les alertes des parlementaires ? Cette question des
retraités modestes touchés par
l’impôt n’est pas nouvelle : l’année
dernière, déjà, plusieurs socialistes
avaient tenté d’interpeller le gouvernement sur la question. En
vain.
Dès 2013, les socialistes Laurent
Grandguillaume, député de Côte-d’Or, et Thierry Mandon, alors
député de l’Essonne, avaient estimé que la refiscalisation des heures supplémentaires était une erreur. Personne, au gouvernement,
ne les avait écoutés. Or, beaucoup
de leurs collègues admettent
aujourd’hui qu’ils n’avaient peutêtre pas tort. Conclusion d’un parlementaire socialiste : « On aura
passé le quinquennat à courir après
nos propres erreurs. » Il ne reste
plus que dix-huit mois pour tenter
de les corriger. p
hélène bekmezian
et david revault d’allonnes

Un boulet fiscal dont le gouvernement ne parvient pas à se libérer
et voilà une nouvelle bombe à retardement – « Une bombe à fragmentation »,
selon l’expression d’un député socialiste –,
qui n’en finit pas d’empoisonner le gouvernement et sa majorité. Il s’agit pourtant
d’une disposition héritée de l’ancienne
majorité. Fin 2008, elle décide la suppression progressive de la demi-part fiscale
dont bénéficiaient les parents isolés et les
veufs ou veuves ayant eu au moins un enfant. Etalée sur cinq ans, cette suppression
s’est faite par l’abaissement successif des
plafonds de réduction d’impôt jusqu’à extinction totale en 2013.
Le problème est que, conjuguée à d’autres
mesures intervenues depuis le début de la
législature – plafonnement des niches fiscales, modification du calcul de la CSG retraités, fiscalisation de la majoration de
pension des retraités ayant eu au moins
trois enfants, fiscalisation des complémentaires santé –, la perte de la « demi-part
veuves » a entraîné pour plusieurs centaines de milliers de contribuables une
hausse de leur revenu fiscal de référence
(RFR). Il s’agit principalement de personnes

âgées aux revenus modestes qui, du coup,
voient bondir leur taxe d’habitation et leur
taxe foncière ou qui vont devoir en acquitter alors qu’elles n’en payaient pas auparavant. Le RFR sert de critère pour l’allégement ou l’exonération des impôts locaux.
Des pistes de sortie
Selon les estimations de Bercy, environ
250 000 contribuables modestes sont ainsi
devenus redevables de la taxe d’habitation
alors qu’ils ne l’étaient pas et, au total,
900 000 personnes sont « entrées » dans la
taxe d’habitation ou l’ont vue augmenter.
Ce qu’elles ont découvert en recevant, début
octobre, leurs avis d’imposition. Bercy a
plus de mal à chiffrer le nombre de cas concernés par la taxe foncière.
La bombe est en train d’exploser, alors
même que le gouvernement tente de faire
passer en boucle le message de la « baisse »
des impôts. Dès la discussion de la première
partie du projet de loi de finances à l’Assemblée nationale, le sujet a été évoqué lors de
la séance du 14 octobre. Un amendement
défendu par Christine Pires Beaune (PS,

Puy-de-Dôme) proposait de relever de 2 %
les seuils du RFR. Le secrétaire d’Etat au budget, Christian Eckert, non seulement a approuvé l’amendement, mais il a indiqué
que les recettes dégagées par le rééquilibrage de la fiscalité entre l’essence et le diesel devraient permettre d’aller plus loin
dans le relèvement du RFR.
Le gouvernement devrait dans les prochains jours déposer un amendement qui
le portera à 8 % ou 8,5 % – les simulations ne
sont pas encore définitivement arrêtées –,
ce qui devrait permettre de faire sortir environ 450 000 personnes de la taxe d’habitation et de la diminuer pour 300 000 autres.
Mais ces mesures ne deviendront effectives
qu’en 2016. Le problème demeure entier
pour cette année. Bercy dit étudier des pistes de sortie, peu évidentes. En attendant, le
ministère devrait donner des instructions
pour que l’administration fiscale se montre
souple sur les demandes de remise gracieuse ou d’échelonnement des paiements.
Pas sûr, cependant, que cela suffise à éteindre la mèche. p
patrick roger

france | 9

0123
SAMEDI 31 OCTOBRE 2015

Au tribunal de Melun, la folie meurtrière d’un avocat
Me Joseph Scipilliti a tiré sur le bâtonnier avant de se tuer d’une balle dans la tête

I

l est à peine 9 h 30, ce jeudi
29 octobre, et Henrique Vannier attend son confrère,
Me Joseph Scipilliti, dans son
bureau, au deuxième étage du tribunal de Melun. Le bâtonnier, élu
deux ans auparavant par ses pairs
pour régler les différends entre les
avocats de cette petite juridiction
tranquille, a une tâche délicate à
accomplir. Il doit confirmer à
Me Scipilliti une « interdiction
d’exercer pour trois ans », décidée
au mois de mai par le conseil régional de discipline. Et il sait que
la sanction sonnera forcément
comme une fin professionnelle
pour cet homme de 63 ans dont le
cabinet a déjà été mis en liquidation judiciaire.
Au cœur du bâtiment ultramoderne abritant le tribunal, les
audiences ont déjà commencé. A
quelques pas du bureau du bâtonnier Vannier, au bout du couloir,
des justiciables attendent devant
le conseil des prud’hommes. Le
greffe est encore tranquille. Melun, « avec ses airs de ville de province à 30 minutes de train de Paris », comme on l’assure orgueilleusement à l’office de tourisme, ignore le plus souvent les
grandes affaires qui défraient la
chronique judiciaire des banlieues voisines. Au rez-de-chaussée, malgré les mesures Vigipirate, les vigiles n’ont même pas
songé à fouiller ni à faire passer
sous le portique de sécurité
Me Scipilliti, dont ils connaissent
la courtoisie, derrière son regard
flou de myope.
Parmi les magistrats et les avocats, presque personne n’ignore
pourtant les difficultés de cet
homme solitaire qu’on ne voit jamais ni au Rotary local, ni aux pots
du barreau, ni même au bistrot du
palais où se retrouvent les professions judiciaires. « Il avait été convoqué par le conseil de l’ordre, explique un membre du conseil, depuis qu’il ne payait plus sa cotisa-

tion professionnelle mensuelle de
300 euros, pas plus que ses cotisations retraite, ses charges à l’Urssaf
et les loyers de son petit cabinet. »
D’autres, parmi les quelque cent
cinquante avocats de la juridiction, traversent de semblables difficultés financières. Il est le seul,
cependant, à contester régulièrement les décisions du barreau. Ces
dernières années, ses pairs ont
tous pu lire, sur la messagerie interne, les nombreuses lettres
ouvertes, vindicatives jusqu’à l’insulte, qu’il a écrites aux bâtonniers
successifs et plus particulièrement à Henrique Vannier. Il n’est
pas difficile de comprendre que
Joseph Scipilliti ne supporte pas
l’autorité de ce confrère de 43 ans,
dynamique, parfois rugueux mais
respecté, qui l’a plusieurs fois rappelé à l’ordre sur ses dettes et sur
ses nombreuses absences lors des
permanences que chaque avocat
doit pourtant accomplir.
Les désillusions de « Joseph »
Ce matin-là, avant de se rendre au
tribunal, Me Scipilliti s’est installé
une nouvelle fois devant son ordinateur. Parmi ses rares clients,
l’avocat compte depuis cinq ans
l’association Riposte laïque, dont
il partage « le combat contre l’islamisation de la France ». A plusieurs reprises, il a plaidé devant
la justice la cause de Pierre Cassen
et de sa compagne Christine Tasin, fondateurs de ce petit groupe
d’extrême droite qui s’est illustré
en organisant des apéritifs « saucisson-pinard » et en qualifiant
l’islam de « saloperie ».
Le couple ne connaît rien de la
vie personnelle de cet homme secret venu un jour leur proposer de
les défendre bénévolement. Mais
c’est à eux qu’il envoie, à 5 h 42,
alors que l’aube se lève à peine, un
mail intitulé « A partager le plus
possible », accompagné en pièce
jointe d’un « Journal indélicat » de
240 pages.

Au tribunal
de Melun,
jeudi
29 octobre.
YOAN VALAT/EPA

Christine Tasin, qui découvre le
document vers 7 heures du matin,
parcourt en quelques minutes l’introduction de ce drôle de journal.
Elle y reconnaît les désillusions de
« Joseph » et ses critiques maintes
fois entendues contre le « système », la justice et le bâtonnier
Vannier. « Il incarnait à lui seul,
écrit Scipilliti, tout ce que je combattais depuis le début de ma carrière. On n’aurait pu me donner de
meilleur interlocuteur pour que je
puisse exprimer, comme j’allais le
faire, ce que je préparais et retenais
depuis longtemps avant de partir. Il
était le candidat idéal. »
Ce sont les dernières lignes de
l’introduction qui l’inquiètent :

« Le suicide seul
ne sert à rien.
Pour susciter
une prise
de conscience,
il faut faire
un grand bruit »
JOSEPH SCIPILLITI

« Me voilà donc sur le point de satisfaire ceux qui pour justifier leur domination ou leur soumission m’ont
fait une réputation de cosaque.
Pour une fois, je vais vraiment manquer de délicatesse. » Elle n’a pas
encore lu les quelques phrases glissées sous un article du Parisien relatant le suicide d’un homme qui
devait 26 000 euros au fisc : « Le
suicide seul ne sert à rien, a noté
l’avocat. Cet homme n’est pas le premier à le faire, quelques jours plus
tard, plus personne ne s’en souvient.
Pour susciter une prise de conscience, il faut faire un grand bruit. »
Elle envoie aussitôt un texto à
l’avocat : « Pourquoi veux-tu que
l’on partage ce texte ? » La réponse

ne tarde pas : « Aujourd’hui vont
se passer des événements graves
qui vont lui donner toute sa portée. Je regrette de ne pouvoir t’en
dire plus à l’instant. » Puis, plus
rien. Malgré ses tentatives, « Joseph » n’est plus joignable.
Vers 9 h 30, le voilà qui prend
l’ascenseur du tribunal, puis entre
dans le bureau d’Henrique Vannier. La secrétaire, dans la pièce
voisine, entend presque aussitôt
trois coups de feu, puis un autre.
L’avocat déchu a gravement
blessé le bâtonnier au thorax, à
l’épaule et à la hanche, sans toutefois le tuer. Avant de se tirer une
balle dans la tête. p
raphaëlle bacqué

Une figure du barreau d’Ajaccio réchappe d’une tentative d’assassinat
Réputé pour son franc-parler, Me Jean-Michel Mariaggi s’est fait des ennemis chez les nationalistes comme dans les gangs criminels
bastia - correspondant

F

igure du barreau ajaccien,
Me Jean-Michel Mariaggi,
58 ans, a réchappé d’une
tentative d’assassinat jeudi
29 octobre, peu après 19 heures,
alors qu’il circulait à bord de sa
Volvo sur la route qui mène à son
domicile, dans le village familial
d’Ucciani (Corse-du-Sud), à une
trentaine de kilomètres au nord
d’Ajaccio.
Sérieusement touché au bras
par « plusieurs projectiles de gros
calibre », Me Mariaggi a pu quitter
sa voiture et tenter de s’enfuir
avant que ses agresseurs
ne s’éloignent à bord d’un véhicule utilitaire blanc – peut-être
volé la semaine passée dans la
région d’Ajaccio. Secouru par
un automobiliste, l’avocat a pu
être pris en charge médicalement sur place, avant son trans-

fert sous bonne escorte à l’hôpital d’Ajaccio.
« C’est un miraculé, déclarait hier
au Monde un proche autorisé à
demeurer près du blessé. Il a
perdu beaucoup de sang, mais ses
jours ne sont pas en danger. » Hier,
les réactions témoignaient des
sentiments contrastés qu’inspire
Me Mariaggi, avocat franc-tireur
au verbe haut, capable d’embrasser la défense d’un client au point
de faire parfois cause commune
avec lui en dehors du prétoire.

révèle ses talents de bretteur – et
ses côtés tête brûlée. En 2008, sur
le banc des parties civiles, il se
heurte au puissant gang bastiais
de la Brise de mer.
Mais Mariaggi ne réserve pas ses
inimitiés à un camp ou à un autre
en fonction des circonstances. Il
n’hésite pas à ouvrir d’autres
fronts, avec l’ordre judiciaire
comme avec ses confrères.
En 2010, une inimitié de moins en

« Un courage incontestable »
Me Mariaggi s’est aussi distingué,
dixit un magistrat insulaire, par
« un courage incontestable dans
des affaires où il avait bien plus de
coups à prendre qu’à donner ».
En 2002, il tient tête au « clan »
Pieri au procès de Christophe, fils
du leader indépendantiste Charles Pieri : la chronique judiciaire

Depuis plusieurs
semaines, il était
apparu « moins
méfiant
qu’auparavant »
selon l’un de ses
amis ajacciens

moins larvée avec Me Antoine Sollacaro, ex-bâtonnier d’Ajaccio assassiné le 16 octobre 2012, éclate
ainsi au grand jour au cours du
procès de la SMS, la Société méditerranéenne de sécurité, dossier
judiciaire où se côtoient policiers
dévoyés, anciennes figures du nationalisme combattant, élus,
hommes d’affaires.
L’audience, tendue, fournira à
Mes Mariaggi et Sollacaro l’occasion de copieuses invectives, chaque avocat qualifiant les clients de
son adversaire – et leurs proches –
de « balances » et d’« indicateurs
de police ». En juin 2013, Me Mariaggi sera par ailleurs condamné
à trois mois de prison avec sursis
par le tribunal correctionnel de
Marseille pour des incidents en
marge d’un procès où comparaissaient plusieurs militants nationalistes soupçonnés d’avoir occupé puis incendié les bureaux du

président du conseil exécutif de
l’Assemblée de Corse en 2007. Au
cours de ces échauffourées, la
robe noire de l’avocat avait été filmée au cœur de la mêlée qui opposait prévenus et forces de l’ordre. En 1996 déjà, quatre ans seulement après avoir prêté serment,
Mariaggi avait été poursuivi pour
outrages après avoir fustigé, au
cours d’un procès, un ministère
public « couché ».
« Aux limites de l’inconscience »
« S’en prendre à Jean-Michel est
choquant », observait jeudi, fataliste, un confrère du blessé. « Et
prévisible », renchérissait un
autre. Car à force de hanter les
dossiers locaux les plus marqués
par la haine, les rancœurs mal
éteintes, les menaces non assouvies, Me Mariaggi s’est attiré de
puissantes inimitiés, attisées par
un « franc-parler aux limites de

l’inconscience ». Voyous d’un bord
ou de l’autre, nationalistes reconvertis ou non dans les affaires, anciens plastiqueurs, « il y a en Corse
pas mal de gens qui lui en veulent », soupire un enquêteur.
Me Mariaggi se sentait-il pour
autant en danger ? Non, d’après
plusieurs connaissances. Hier
matin, il avait été aperçu devisant
paisiblement au Grand Café Napoléon d’Ajaccio. Et, depuis plusieurs semaines, il était apparu
« moins méfiant qu’auparavant »,
selon l’un de ses amis ajacciens, et
semblait avoir oublié que des menaces de mort proférées à son encontre avaient motivé, en 2013,
l’ouverture d’une enquête par la
juridiction interrégionale spécialisée de Marseille et une proposition officielle de protection policière – qu’il avait catégoriquement déclinée. p
antoine albertini

10 | france

0123
SAMEDI 31 OCTOBRE 2015

Fin de vie : le Parlement en quête d’un compromis
Le texte, adopté jeudi au Sénat, est une « remise en cause totale » de la loi, selon ses deux auteurs

C

omment garantir à chaque Français le droit à
une fin de vie digne et
apaisée, sans pour
autant autoriser le suicide assisté,
ligne rouge infranchissable pour la
plupart des élus de droite ? Les sénateurs ont adopté, jeudi 29 octobre, en deuxième lecture, par 287
voix pour et 10 contre, leur propre
version de la proposition de loi des
députés Alain Claeys (PS) et Jean
Leonetti (LR) visant à instaurer un
droit à pouvoir « dormir avant de
mourir pour ne pas souffrir » et
donnant un caractère contraignant aux directives anticipées
des patients.
Soucieux de ne pas voir se répéter l’affront du mois de juin, où ils
avaient été contraints de rejeter
lors du vote solennel un texte entièrement réécrit une semaine
plus tôt par les plus conservateurs
d’entre eux, les sénateurs ont mis
un point d’honneur à s’entendre
sur un texte acceptable par tous les
groupes politiques. Jeudi, seuls les
écologistes se sont abstenus, jugeant les avancées insuffisantes.

« Pas question d’affadir le texte »
Dix ans après l’adoption à l’unanimité d’une première loi Leonetti
sur la fin de vie, et presque un an
après l’appel de François Hollande
à ce qu’un nouveau texte créant
un « droit nouveau » soit voté
« dans un esprit de rassemblement », chacune des deux Chambres du Parlement a donc trouvé
son propre point d’équilibre politique sur cette question. Une commission mixte paritaire composée
de sept députés et sept sénateurs
devra, mi-novembre, trouver un
compromis autour de ce texte
pourtant pensé initialement, déjà,
comme un compromis. En respectant les lignes rouges de chacun.
Dans leur souci de « garantir »
que la sédation profonde et continue jusqu’à la mort, mesure emblématique de la proposition de loi
Claeys-Leonetti, ne « constitue en

« Il fallait soit
assumer d’aller
plus loin, soit
ne pas ouvrir
ce chantier »
VÉRONIQUE FOURNIER

directrice du Centre d’éthique
clinique de l’hôpital Cochin

aucun cas un acte d’euthanasie »,
les sénateurs ont apporté des modifications substantielles au texte.
Au cours de la séance, la ministre
de la santé, Marisol Touraine, a
d’ailleurs dénoncé dans certaines
d’entre elles une « régression des
droits des patients » par rapport à
la version originelle du texte adoptée par une majorité de députés,
mais surtout par rapport à la loi
Leonetti du 22 avril 2005.
Une analyse partagée par les
deux auteurs de la loi, qui ont vu
dans le vote des sénateurs une « remise en cause totale » de leur texte.

« Pas question d’affadir le texte
pour parvenir à un compromis à
tout prix, car cela remettrait en
cause l’utilité même de notre proposition de loi », assure M. Claeys
au Monde. « Certains points sont
non négociables », confirme-t-on
dans l’entourage de M. Leonetti.
Charge donc aux quatorze élus
de la commission mixte paritaire
de dire si un terrain d’entente est
malgré tout possible entre les
deux Chambres – auquel cas le
texte pourrait être adopté d’ici la
fin de l’année – ou si le processus
législatif doit être relancé, le der-

nier mot revenant alors à l’Assemblée nationale.
Premier désaccord majeur à
trancher : le choix des sénateurs
de définir l’hydratation artificielle
comme un « soin » qu’il serait possible de maintenir lors de la mise
en place d’une sédation profonde
et continue jusqu’à la mort. « C’est
un symbole et une garantie pour
dire qu’on ne va pas vers le suicide
assisté », a fait valoir jeudi le sénateur UDI Gérard Roche. Le texte
adopté à l’Assemblée spécifiait
que la nutrition et l’hydratation
artificielle devaient être inter-

La municipalité (LR) est critiquée pour une politique défavorable aux quartiers populaires

Q

uarante-neuf véhicules
brûlés en trois semaines.
Des unités de la brigade
anticriminalité (BAC) déployées toutes les nuits dans la
ville, ces huit derniers jours. Trois
quartiers populaires de Mâcon
connaissent depuis début octobre
des incidents répétés, impliquant
une poignée de jeunes mineurs.
Une situation inhabituelle pour
cette tranquille ville bourgeoise et
dont les quartiers dits « sensibles » semblent bien sages.
La nuit de mercredi 28 octobre a
été plutôt calme : deux véhicules
incendiés. C’est la première depuis une dizaine de jours. Il a fallu
pas moins de six équipages policiers, dont quatre de la BAC venues en renfort de Chalon-surSaône, pour arriver à ce résultat.
Sept mineurs ont été interpellés,
cinq doivent comparaître devant
le juge pour enfants. Tous sont
très jeunes (entre 13 et 15 ans), scolarisés, sans casier judiciaire et inconnus des services de police.
« Nous avons été assez surpris, car
ce ne sont pas des quartiers criminogènes. Quand, début septembre,
nous avons été confrontés à des
faits une ou deux fois par semaine,
nous pensions pouvoir les traiter
avec les effectifs locaux », indique
Myriam Akkari, directrice départementale de la sécurité publique.

Les premiers incendies se sont
déroulés à La Chanaye, un quartier populaire situé à deux kilomètres au sud du centre-ville.
Avec ses petits immeubles repeints de frais, ses espaces verts,
son petit centre commercial et
son stade de foot, le quartier a plutôt belle allure. « Ce n’est pas du
“tout béton” et l’ambiance est plutôt celle d’un village. On n’a pas
compris ce qui se passait », déclare
Laurent Dardouillet, directeur du
centre social. L’incompréhension
est devenue encore plus grande
quand deux autres quartiers ont
été à leur tour gagnés par les violences.
Blanchettes, au sud de la ville,
Saugeraies, Gautriats, Murgerets
dans la ZUP nord (zone à urbaniser en priorité)… Les uns après les
autres, les quartiers pauvres ont
vu des voitures et des deux-roues
flamber. Avec, à chaque fois, le
même scénario : à la nuit tombée,

« L’ambiance
est plutôt celle
d’un village. On
n’a pas compris
ce qui se passait »
LAURENT DARDOUILLET

directeur du centre social
du quartier de La Chanaye

deux ou trois groupes de cinq ou
six adolescents mettent le feu et
s’égaillent avant que les pompiers
et la police n’arrivent. Puis recommencent plus loin. Le lendemain,
les épaves sont très vite enlevées.
Crédits réduits
Depuis trois semaines, les autorités essaient de comprendre ce qui
motive ces actes. Il y a bien eu, début octobre, une histoire de stade
de foot que la mairie a décidé d’allouer un soir par semaine à
l’équipe de rugby du centre-ville.
Les jeunes de La Chanaye sont venus leur dire vertement de partir.
Ont aussi été évoquées l’exclusion
d’un lycéen pour indiscipline,
avant les vacances scolaires, ou
une opération de police dans le
quartier Saugeraies avec saisie de
cannabis. « Ce ne sont que des prétextes d’un jeu organisé par une
vingtaine de jeunes qui nous pourrissent la vie », juge Eric Maréchal,
adjoint à la sécurité.
Pour le maire, Jean-Patrick Courtois (Les Républicains), il s’agit de
« jeunes inconscients, le plus souvent sous l’emprise de produits stupéfiants », contre lesquels il faudrait envoyer des CRS. Le préfet
Gilbert Payet a refusé, estimant
que les renforts étaient suffisants.
« Il ne s’agit pas de violences urbaines, il n’y a eu d’affrontements
nulle part. Il s’agit de très jeunes
laissés sans surveillance durant les

françois béguin

100 MILLIONS

A Mâcon, des adolescents impliqués
dans l’incendie de cinquante véhicules
mâcon - envoyée spéciale

rompues au même titre que les
autres traitements. « On ne peut
pas appuyer en même temps sur le
frein et l’accélérateur », a coutume
de dire Jean Leonetti pour justifier
cet arrêt complet.
« Maintenir l’hydratation et arrêter la nutrition, c’est une pratique
maltraitante et un contresens »,
analyse Bernard Devalois, le chef
de service de l’unité de soins palliatifs de l’hôpital de Pontoise
(Val-d’Oise), qui voit dans cette mesure l’instauration de « l’obligation
d’acharnement thérapeutique ».
Dans le cas de Vincent Lambert,

c’est le maintien de cette seule hydratation artificielle qui avait permis de le maintenir en vie pendant
trente et un jours, alors que l’arrêt
des traitements avait été décidé.
Autre point d’achoppement entre les deux Chambres : la définition de l’« obstination déraisonnable » qui permet aux médecins de
décider d’un arrêt des traitements.
Pour les sénateurs, ceux-ci devraient être jugés « disproportionnés » ou visant au « seul maintien
artificiel de la vie » pour pouvoir
être arrêtés, et pas seulement
« inutiles » comme le prévoit le
texte de MM. Claeys et Leonetti.
« En supprimant ce critère, vous revenez à un état du droit antérieur à
celui de 2005 », a souligné Mme Touraine. Les sénateurs ont enfin supprimé le fait que la « sédation profonde et continue » jusqu’au décès
soit mise en œuvre « à la demande
du patient », alors même que les
promoteurs du texte avaient assuré vouloir remettre le patient au
centre du processus.
« Il fallait soit assumer d’aller plus
loin, soit ne pas ouvrir ce chantier »,
regrette aujourd’hui le Dr Véronique Fournier, la directrice du Centre d’éthique clinique de l’hôpital
Cochin, pour qui la future loi
Claeys-Leonetti, « en n’assumant
pas l’intention de mort, ne changera rien et risque même de compliquer les choses ». Dans l’Hémicycle,
jeudi, Marisol Touraine a une nouvelle fois répété que le texte devait
être vu comme une « étape ». p

vacances scolaires, assure-t-il.
Dans ces circonstances, on ne peut
que regretter que les services de police et les pompiers soient les seuls
présents la nuit dans certains
quartiers. »
La critique à l’égard de la mairie
est récurrente. Depuis qu’elle est
passée à droite en 2001, les associations ont vu leurs crédits réduits, voire coupés. Dans le même
temps, les réaménagements urbains ont tous été effectués en
centre-ville. « On a une belle ville
au détriment du lien social », remarque Fatiha Seba, présidente
de la Maison des jeunes et de la
culture. Une nouvelle organisation des transports collectifs, avec
une desserte moindre des quartiers périphériques, mais une navette gratuite en cœur de ville, a
aussi donné l’impression que tout
était fait pour le centre.
« Le maire fait beaucoup pour sa
ville, mais d’abord pour son électorat », assure Noureddine Omar,
président de l’Association pour la
culture, la science et l’éducation.
Ainsi, dans ces quartiers pauvres,
où le revenu médian annuel oscille entre 7 500 et 10 000 euros,
les habitants ont le sentiment
d’être oubliés. « Une politique de la
ville ne se fait pas qu’avec la police,
mais avec une véritable action sociale », rappelle l’opposition socialiste et communiste. p
sylvia zappi

C’est le montant en euros de la hausse du budget 2016 de l’immigration, de l’asile et de l’intégration. Cette augmentation a été votée par
les députés, jeudi 29 octobre, pour financer l’accueil de 30 000 demandeurs d’asile en deux ans dans le cadre de l’accord européen.

J UST I C E

Le syndicat de la
magistrature soutient
le juge qui a libéré
des migrants
Dans un communiqué publié
jeudi 29 octobre, le Syndicat
de la magistrature apporte
son soutien au juge des libertés et de la détention de
Nîmes, Jean-Louis Galland.
Le magistrat avait ordonné, le
23 octobre, la remise en liberté de 46 migrants transférés vers le centre de rétention
de Nîmes dans le cadre des
opérations de dispersion des
camps de Calais. Le syndicat
réclame que cessent ces opérations qui, « en les impliquant dans des procédures
d’éloignement engagées à
des fins manifestement détournées, instrumentalisent »
les juges des libertés et de
la détention.
S AN T É

Les médecins libéraux
en grève le 13 novembre
Tous les syndicats de médecins libéraux appellent à fermer les cabinets le 13 novembre pour une « journée santé
morte » contre le projet de loi
de Marisol Touraine – le principal syndicat de généralistes,
MG France, ayant décidé,

jeudi 29 octobre, de rallier le
mouvement. Ils comptent
faire entendre leur mécontentement une dernière fois
avant l’examen du texte en
deuxième lecture à l’Assemblée nationale, qui débutera
le 16 novembre. – (AFP.)

La conférence de santé
aura lieu le 11 février
Le premier ministre Manuel
Valls a annoncé, jeudi 29 octobre, devant l’Ordre des médecins, que la « grande conférence de santé » aura lieu le
11 février. Cette conférence,
annoncée en mars, doit notamment porter sur la formation des professionnels de
santé.
FAMI LLE

Près de 10 % des enfants
de moins de 2 ans
s’endorment avec
des écouteurs
Le casque audio et les écouteurs sont utilisés par des
enfants de plus en plus jeunes. Près d’un enfant sur dix
de moins de 2 ans s’endort
dans son lit avec un casque
sur les oreilles, selon une enquête Ipsos réalisée auprès de
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compte de l’association
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12 | débats

0123
SAMEDI 31 OCTOBRE 2015

Turquie, après l’impasse, l’implosion ?
Les Turcs se rendent aux
urnes le 1er novembre
pour élire leurs députés.
Chef de l’Etat au style
autoritaire, Recep Tayyip
Erdogan cherche à
obtenir une majorité
absolue à l’Assemblée
afin de pouvoir imposer
un régime présidentiel.
Ce scrutin se déroule sur
fond de terrorisme et de
tensions régionales

I

ncapables de former un gouvernement
stable depuis les élections législatives du
7 juin, les Turcs sont de nouveau appelés
aux urnes le 1er novembre pour renouveler
leur Assemblée nationale. Contrarié par le
vote des électeurs, qui l’ont privé d’une
majorité absolue au Parlement, le président Recep Tayyip Erdogan a montré qu’il était prêt à
tout pour monopoliser le pouvoir, réformer la
Constitution et imposer un régime présidentiel.
Car au lieu d’apparaître comme un arbitre au-dessus de la mêlée, le leader de l’AKP, à la tête du pays
depuis 2002, a multiplié les provocations et mis
les Turcs sous pression, prenant le risque d’abîmer au passage le processus démocratique en
Turquie et de bloquer la vie politique en rejetant
toute idée de gouvernement de coalition.
TROIS DÉFIS

Pour sortir de cette impasse, ce qui se joue actuellement à Ankara n’est rien d’autre que l’avenir de
la démocratie, suspendu à trois défis.
Le premier défi est institutionnel. Les Turcs
donneront-ils cette fois-ci une majorité absolue à
M. Erdogan ? Rien n’est moins sûr. La société turque a changé, en une génération. Les classes
moyennes se sont enrichies et les Turcs sont
ouverts à la mondialisation. Or, au moment où
les citoyens turcs semblent se libérer de la domination paternaliste imposée par M. Erdogan, ce
dernier se prend pour le successeur du dernier
sultan ottoman et entend cadenasser le pays à
tous les échelons du corps social.
Le deuxième défi est politique. Singularité turque, la Constitution a fixé à 10 % le seuil d’entrée
au Parlement. M. Erdogan n’a toujours pas digéré
le fait que le Parti démocratique des peuples (gauche et prokurde) l’ait déjà franchi une première
fois en juin. Il n’est pas le seul, les élites turques
ont du mal à accepter l’idée de partager le pouvoir. Dans son histoire, impériale ou républicaine, la Turquie a toujours considéré que le pouvoir politique relevait du domaine réservé des élites turques centralisatrices. Il est arrivé dans l’histoire qu’un individu issu d’une minorité
nationale ou religieuse non musulmane occupe
une place prestigieuse dans l’appareil d’Etat.
Mais le fait d’entrer en force au Parlement en tant
que groupe constitué – en l’occurrence en tant
que parti de la gauche démocratique prokurde –
représente pour la nouvelle « Sublime Porte » une
sorte de crime de lèse-turcité. Peu d’observateurs,
en Turquie ou à l’étranger, relèvent cette pratique
arbitraire et antidémocratique proprement turque.
Enfin, le dernier défi est stratégique et soulève
de graves questions pour le développement économique de la Turquie en toute sécurité : quelle
que soit l’issue du scrutin, rien ne dit que les fractures ouvertes entre le régime et le PKK, mais
aussi les tensions entre Ankara et les djihadistes
de Daech, qui multiplie les attentats sur le sol
turc, se refermeront. D’autant que les métastases
de la guerre en Syrie et en Irak peuvent à tout moment ronger le territoire turc et la stabilité du régime. Ce qui ne sera pas sans effet sur la position
de la Turquie par rapport à ces conflits périphériques, ni sans incidence sur le processus d’adhésion – déjà bien compromis – d’Ankara à l’Union
européenne.
En juin, les électeurs ont dit non à l’ambition ultraprésidentielle de M. Erdogan. En véritable ingénieur du rapport de force, il a riposté en bloquant la vie des institutions républicaines. Le
1er novembre, les électeurs peuvent sortir le pays
de l’impasse, satisfaire ou non le projet de leur
président et se réveiller au lendemain du scrutin
dans une Turquie au bord de l’implosion. p
service débats

La gauche démocratique
est la cible du « système Erdogan »
Au-delà des Kurdes,
le président turc
s’en prend à tout
ce que la société civile
compte de libertés et
de pluralisme
par hamit bozarslan

L

a stratégie de terreur et de
peur que Recep Tayyip Erdogan poursuit avec ténacité depuis les élections législatives du 7 juin, qui l’ont privé de sa
majorité absolue à l’Assemblée, a
transformé la Turquie en une
maison endeuillée.
La défaite estivale que le président subissait alors l’empêchait
de présidentialiser le système politique comme il le souhaitait et
balayait ses ambitions de faire de
son pays une puissance mondiale, turque et sunnite, avant le
centenaire de la République
en 2023. Deux autres échéances,
situées au-delà de son temps générationnel – le 600e anniversaire
de la conquête d’Istanbul (2053) et
le millénaire de l’arrivée des Turcs
en Asie mineure (2071) –, devaient
succéder à cette date pour ancrer
l’« erdoganisme » dans l’éternité.
Certes, intégrant une bourgeoisie d’origine anatolienne de
moins en moins puritaine, des
couches défavorisées dépendant
de sa charité, une puissante confédération syndicale et une Anatolie turque et sunnite profondément conservatrice, le « système
Erdogan » disposait encore de la
confiance de 41 % des électeurs.
Mais les complaisances d’Ankara

à l’égard de l’organisation Etat islamique et sa profonde hostilité à
l’encontre des Kurdes syriens lui
avaient fait perdre une bonne
partie de son électorat kurde.
Venant après des scandales de
corruption à répétition, la construction d’un palais présidentiel
somptueux avait créé un malaise,
cette fois-ci parmi les Turcs de
condition modeste. Avec la disparition de tout mécanisme d’équilibre et de contrôle au sommet de
l’Etat, le pays avait des allures
d’un bateau ivre, dont les passagers disaient leur mélancolie collective aux instituts de sondage
qui voulaient bien les écouter.
La mue d’Erdogan en « homme
unique » du pays entre les législatives de 2011 et celles de 2015 était
allée de pair avec une réelle désinstitutionnalisation de l’Etat,
les Cours constitutionnelle et des
comptes à l’Assemblée nationale
votant « en vrac » les milliers de
projets de loi présentés selon le
bon vouloir du « reis ». Mais l’AKP
lui-même voyait ses figures de
premier plan comme l’ancien
président Abdullah Gül s’effacer
au profit de quadras inconnus.
Tenant désormais le haut du pavé
dans l’empire médiatique de
l’AKP et dans le « palais », ceux-ci
invitaient les Turcs à se préparer
à une « impitoyable guerre de résistance » contre les ennemis de
l’intérieur et de l’extérieur.
En écho à sa cour, le président
lui-même déclarait que la première guerre mondiale, à laquelle l’Empire ottoman avait
participé de son propre chef et
sans agression aucune, se poursuivait : les petits-enfants de KutAl-Amara, l’une des rares localités en Irak où les forces ottomanes purent résister aux Britanni-

ques en 1916, étaient appelés à se
dresser contre ceux de Lawrence
d’Arabie.
Cette lecture de l’histoire mondiale, comme l’histoire de la
guerre du monde contre les Turcs
et les musulmans, explique largement la logique vindicative
que poursuit le président dans sa
politique interne et externe. Le
Kurdistan paye ainsi le prix lourd
pour avoir permis au Parti démocratique des peuples (HDP) de dépasser les 13 % des votes et priver
l’AKP de sa majorité. Il est aussi
« châtié » pour son refus de se
mettre au service de la « nation
turque et sunnite » en contrepartie de la simple reconnaissance
du « fait kurde » par le président.
DÉCLARATIONS TROUBLANTES

Il en va de même des alévis, communauté confessionnelle (environ 15 % de la population) qui privilégie le principal parti d’opposition, le Parti républicain du peuple (CHP). Si M. Erdogan ne les
voue pas publiquement aux gémonies, à l’instar des « zoroastriens » et des « homosexuels », il
ne manque pas de rappeler l’alévité tue de son leader Kemal Kiliçdaroglu, comparée à son propre
sunnisme « fièrement » affiché.
Il faut, enfin, mentionner les
dissidents turcs de toutes confessions qui firent le choix de voter
le HDP pour le transformer en un
parti de Turquie capable de défendre autant la cause kurde que
celle de la démocratie. Ce n’est pas
le fruit du hasard si les deux attentats sanglants qui eurent lieu
après les élections à Suruç (33 victimes) en juillet et à Ankara
(102 victimes) en octobre visèrent explicitement la gauche démocratique turque.

Il est, bien entendu, difficile de
connaître les auteurs de ces attentats et les modalités de leur organisation. Mais les déclarations du
premier ministre, Ahmet Davutoglu, selon lesquelles son « Etat de
droit » ne saurait, pour des raisons juridiques, se permettre de
« fouiller », encore moins d’arrêter, les militants de l’organisation
Etat islamique sur son sol – une
liste dont il reconnaît par ailleurs
disposer – sont pour le moins
troublantes. Comment expliquer
ce traitement de faveur alors que,
des journalistes ou des étudiants
aux militants syndicaux ou politiques, toute personne peut être
interpellée sur une simple accusation d’insulte à l’encontre du
président ?
Nombre d’observateurs soulignèrent que, depuis juin 2007, la
Turquie était prise en otage par
celui qu’elle avait désigné en 2014
pour la représenter. Celui-ci acceptera-t-il le résultat des nouvelles élections qu’il a convoquées,
qui pourrait être identique à celui
du 7 juin, ou décidera-t-il de suspendre purement et simplement
le jeu démocratique, déjà passablement malmené par chacun de
ses actes et discours ? Telle risque
d’être la question que la Turquie
se posera au lendemain des scrutins du 1er novembre. p


Hamit Bozarslan est historien
et sociologue, directeur d’études à
l’EHESS. Il est l’auteur d’Histoire de
la Turquie. De l’Empire à nos jours,
(Taillandier, 680 p., 12,50 €).

débats | 13

0123
SAMEDI 31 OCTOBRE 2015

Monsieur le Président,
les Turcs ne veulent pas
de votre culte du « Baba »
Dominée par la peur et les désillusions, la société turque
doit se délivrer du carcan et de la tyrannie paternaliste
imposés par Recep Tayyip Erdogan
par elif shafak

L

a situation politique en Turquie est
vraiment déconcertante pour
nous », me confiait récemment un
ancien journaliste européen. « Que se passe-t-il ? On n’y comprend rien ! » Les observateurs étrangers ne sont pas les seuls à
avoir du mal à suivre les événements. Les
Turcs eux-mêmes sont déconcertés et
peinent à comprendre ce qui se passe.
C’est fatigant d’être turc aujourd’hui. La
Turquie est un pays liquide : rien ne tient,
rien n’est stable. Le temps s’écoule plus
vite à Istanbul que dans n’importe quelle
autre ville du monde. Chaque jour, il faut
aller plusieurs fois sur Internet pour voir
ce qui a encore pu se passer. Et chaque
jour, il se passe quelque chose. L’« anormal » est devenu « normal ». Les scandales
et les tragédies qui pousseraient à la démission les responsables politiques des
démocraties développées sont devenus
notre quotidien. Et personne ne démissionne.
On considère souvent que la politique
est un champ de bataille. Il vaut la peine
de regarder de plus près du côté de son
étymologie. En turc, il existe deux concepts de politique : siyaset, le terme ancien, et politika, le nouveau terme, emprunté aux langues européennes. Siyaset
vient de l’arabe seyis qui signifie « dresseur de chevaux ». La politique est pareille au dressage des chevaux. Elle est
perçue comme un travail dangereux et
une sale besogne.

Arrêtons tout cynisme
dans les relations
entre Bruxelles et Ankara
On ne peut pas relancer les négociations d’adhésion
de la Turquie à l’Union européenne sans tenir compte
de l’autoritarisme de M. Erdogan
par anne-marie le gloannec

F

allait-il que la chancelière allemande se précipite à Ankara, le
18 octobre, et que les Européens
multiplient les ouvertures au président
turc Recep Tayyip Erdogan alors que les
négociations d’adhésion, entamées
en 2005, étaient, pour le moins qu’on
puisse dire, au point mort depuis quelques années ?
L’enjeu immédiat : obtenir du gouvernement turc, au mieux et au plus vite,
qu’il « coopère » à la gestion des passages
frontaliers, telle que l’Union européenne
(UE) la conçoit, et contenir les arrivées
d’immigrants, notamment syriens, dont
l’Europe ne sait plus comment les recevoir décemment, sans parler, pour certains pays, de les intégrer à long terme.
Depuis des années, l’UE n’a eu de cesse
que de s’entourer de pays dits « amis » et
de repousser à leurs frontières externes
le contrôle des migrants et réfugiés pénétrant sur leurs territoires pour gagner
l’Europe. Et dans l’affolement qui suivit
l’offre généreuse d’accueillir les réfugiés
syriens en Allemagne, Angela Merkel et,
avec elle, le président de la Commission,
Jean-Claude Juncker, et une bonne partie
des chefs d’Etat et de gouvernement, ont
ignoré ce qui leur a paru primordial durant toutes ces dernières années : le mépris des droits de l’homme, le non-respect de la règle de droit et l’autoritarisme
grandissant de l’ancien premier ministre
devenu président de la République,
M. Erdogan.
Car, outre l’octroi de 3 milliards d’euros
destinés à mettre en œuvre le plan d’ac-

tion portant sur la gestion des flux de migrants et réfugiés, il serait question d’un
donnant-donnant entre visas destinés
aux Turcs se rendant dans l’Union et conclusion d’un accord de réadmission,
autorisant le renvoi de nationaux turcs et
de citoyens de pays tiers traversant la
Turquie, considérée comme pays sûr. La
Turquie, pays sûr ? On se rappellera
qu’avec la Russie, c’est le pays dont le plus
grand nombre de citoyens en appellent à
la Cour européenne des droits de
l’homme pour faire valoir leurs droits.
Enfin, les Européens ouvriraient de
nouveaux chapitres alors que, depuis le
début des négociations, en 2005, un seul
chapitre est clos et huit sont bloqués du
fait de la non-reconnaissance de la République de Chypre par la Turquie, alors que
pour celle-ci, seule existe l’entité cypriote
turque.
UNE HISTOIRE MALAISÉE

L’histoire des négociations d’adhésion de
la Turquie à la Communauté et à l’Union
européennes prend ainsi un tour éminemment pervers. Elle fut certes toujours malaisée, par le fait et la nature
même des deux partenaires. La Turquie
posa sa candidature pour la première fois
en 1987, à la fois trop tard et trop tôt. Trop
tard, car la Grèce, sa sœur ennemie
d’alors, déjà membre de la Communauté,
opposa son veto. Et trop tôt, parce qu’Ankara s’extrayait à peine d’un coup d’Etat
militaire qui ne fut d’ailleurs pas le dernier. Il était pour la Communauté et pour
l’Union difficilement acceptable d’accueillir un Etat à peine sorti d’une gangue
étatiste, peu respectueux des droits, et
qui occupait militairement une partie

Il existe un autre sens du mot siyaset,
répandu au temps de l’Empire ottoman :
condamnation à mort pour raison d’Etat.
Si le sultan n’approuvait pas l’attitude
d’un de ses sujets, il pouvait convoquer le
bourreau et lui demander d’exécuter un
siyaset sur la personne en question.
Après l’exécution, le bourreau allait se laver les mains dans une fontaine du palais. On appelait cette fontaine « la Fontaine de la politique ».
Ce pays a connu trois coups d’Etat. On a
appris aux citoyens à obéir à l’Etat. En Turquie, la politique est dominée par les
hommes. Elle est machiste et agressive.
Un mot-clé à mes yeux permet de comprendre la société turque : ce mot est baba
(« père »). Tout commence toujours par la
famille. Un foyer turc traditionnel est un
foyer patriarcal. Les enfants apprennent à
respecter leur père, lui obéir et le craindre.
Et cela continue à l’école. Au football. Au
bureau. Sur le lieu de travail. Les gens sont
conditionnés à avoir un baba qui s’occupe
de tout. La société turque est patriarcale,
sexiste et homophobe.
La culture du baba est aussi présente en
politique. La nation est représentée
comme une mère et l’Etat comme un
père. On attend des mères qu’elles soient
compatissantes, des pères qu’ils soient sévères et autoritaires. Le président Erdogan
est un de ceux qui auront le plus sacrifié
au culte du baba. En particulier durant les
événements de Gezi en 2013. Quand des
milliers de personnes sont descendues
dans les rues pour demander justice et appeler à la démocratie, voici ce qu’il a dit

d’un territoire étranger, Chypre, membre
de l’UE à partir de 2004.
La libéralisation de l’économie et de la
société turque, à partir de la deuxième
moitié des années 1990, et la venue au
pouvoir, en 2002, d’un parti islamiste
modéré, l’AKP, qui donnait en fait la parole à ces musulmans de la « périphérie »
que le pouvoir kémaliste avait ignorés,
parurent changer la donne, au moment
où, à Berlin, Gerhard Schröder accueillait
avec bienveillance l’entrée de la Turquie
dans l’UE. En 1999, au sommet d’Helsinki, la candidature de la Turquie fut acceptée, sans que les méprises et les malentendus fussent levés.
Depuis le début du nouveau millénaire,
les opinions européennes se montrent de
plus en plus hostiles aux élargissements
et à l’adhésion de la Turquie. Non pas nécessairement au nom d’une hostilité au
monde musulman, mais bien parce que
la Turquie dans l’UE en déplacerait le centre de gravité, parce que les droits des minorités n’y sont pas respectés, parce que
le génocide des Arméniens n’y est pas reconnu, parce que l’AKP a promis sur le papier plus de réformes qu’il n’en accomplit
et parce que le régime d’Erdogan sombre
de plus en plus dans la corruption et
l’autoritarisme, au prix de violences et de
profonds clivages qui minent la société.
Mais l’UE elle-même n’est pas dépourvue d’immenses faiblesses. Pendant trop
longtemps, certains gouvernements se
sont volontiers cachés derrière la Grèce
ou Chypre, espérant que les promesses ne
seraient jamais tenues. Et voilà que maintenant, par une volte-face cynique si elle
n’était désespérée, l’UE offre au pire moment des concessions qui eussent peutêtre été dignes il y a quelque quinze ans. p


Anne-Marie
Le Gloannec est directrice
de recherche au CERI,
Sciences Po, Paris.
Spécialiste des questions
européennes, elle est
l’auteur de Berlin
et le monde : les timides
audaces d’une nation
réunifiée (Autrement, 2007)

aux manifestants : « Ne vous en faites pas.
J’ai convoqué les responsables dans mon
bureau et je les ai réprimandés. Je les ai fait
pleurer. »
Aujourd’hui, la psyché du peuple turc se
résume en quatre mots : peur, colère, méfiance, désillusion. Commençons par la
peur. Le gouvernement AKP est arrivé au
pouvoir il y a treize ans en promettant des
libertés. Les premiers temps, c’était la direction qu’il semblait avoir prise. De nombreux intellectuels libéraux ont soutenu
le parti à l’époque. Et puis, progressivement, les choses ont commencé à changer. Le vieux proverbe disait vrai : le pouvoir corrompt. Le pouvoir absolu corrompt encore plus vite.
Plus ces hommes politiques restaient
au pouvoir, plus ils voulaient de pouvoir.
Le principe de la séparation des pouvoirs
a été enfreint. L’Etat de droit n’était pas
protégé. La liberté d’expression n’était
pas défendue. Les voix sont passées sous
silence, intimidées. Comme la Russie et
la Chine, la Turquie est passée maître
dans l’art d’emprisonner les journalistes.
Le journalisme est sans aucun doute le
métier le plus difficile aujourd’hui en
Turquie.
NE PAS RIRE EN PUBLIC

Puis, il y a la rage. Tout le monde est en colère contre quelqu’un. Nous avons perdu
notre capacité à écouter l’Autre. Il y a bien
les élections, la structure même de la démocratie. Mais nous n’avons pas la culture de la démocratie, qui exige le respect
de la diversité, la tolérance vis-à-vis des
autres points de vue, et la liberté d’expression. En la matière, la Turquie a beaucoup
régressé, mais aussi sur la question du statut de la femme. On nous a demandé de
ne pas rire dans les lieux publics. On nous
a expliqué aussi qu’il n’existait pas d’égalité des genres, que, selon l’islam, les hommes et les femmes sont des créatures différentes. En même temps, les violences
domestiques se multipliaient. Le nombre
de femmes mortes sous les coups de leur
mari, de leur ex-mari ou de leur compagnon atteignait des records. Et aucune
mesure efficace n’a encore été prise pour
empêcher de telles atrocités. En tant
qu’écrivaine élevée par une mère céliba-

taire, je suis indignée de voir comment la
Turquie a pu régresser sur les droits des
femmes. Toujours à propos de la rage, on
ne saurait évaluer la qualité de la démocratie d’un pays en regardant les gens qui
forment sa majorité. La qualité d’une démocratie dépend de la manière dont on
traite ses minorités. Les minorités turques – culturelles, religieuses, ethniques,
sexuelles – sont tout sauf bien traitées.
Et il y a la méfiance. Les gens ne croient
plus dans les institutions. Un sondage révélait récemment que plus de 50 % de la
population ne croyait pas au fait que les
élections sont libres et équitables. Quand
la transparence disparaît, apparaissent les
théories du complot. Et le gouvernement
a attisé cette paranoïa. Au moment des
événements de Gezi, les hommes politiques nous expliquaient que les lobbys internationaux étaient derrière tout ça.
J’appartiens à une génération qui a
grandi avec le slogan : « Le seul ami d’un
Turc est un autre Turc. » Ce slogan chauvin
était peu à peu tombé dans l’oubli. Mais
aujourd’hui, malheureusement, il est de
retour. L’ancien discours ultranationaliste
se mélange à une rhétorique islamiste. Le
désespoir et la déception sont immenses,
notamment parmi les libéraux et les démocrates. Jamais de ma vie je n’avais vu
les gens aussi démoralisés.
Je suis inquiète pour mon pays. Le spectacle de la politique turque m’afflige. En
même temps, lorsque je me concentre sur
ces gens merveilleux : ces jeunes, ces femmes, ces minorités, ces démocrates, qui
sont aussi nombreux en Turquie, je sens
monter en moi de l’espoir. Comme on ramasse des coquillages sur la plage, je ramasse des morceaux d’espoir. p
Traduit de l’anglais par Pauline Colonna
d’Istria


Elif Shafak est écrivaine turque et politologue. Elle collabore à plusieurs quotidiens occidentaux, est membre fondatrice
du think tank European Council on Foreign Relations. Et auteure d’ouvrages
dont Crime d’honneur (traduction
de Dominique Letellier, Ed. Phébus, 2013).
Ses romans ont été traduits en 40 langues

Pour une coalition
gouvernementale !
Les Turcs ne veulent
pas donner tous les
pouvoirs à M. Erdogan.
Il sera contraint
au compromis
par ali kazancigil

L

a trajectoire de la Turquie
sous le gouvernement de
l’AKP comporte deux périodes fortement contrastées. La première, entre 2002 et 2010, est celle
des progrès de la démocratie et
des avancées économiques et sociales. La seconde s’ouvre avec la
troisième victoire électorale de
l’AKP, en 2011, à l’issue de laquelle
le premier ministre de l’époque,
Recep Tayyip Erdogan, a pris un
tournant autoritaire.
Depuis, incapable de comprendre l’émancipation de la société
civile, traversée par des processus
d’individualisation et de sécularisation, il s’en prend à l’Etat de
droit et tente l’impossible pour
que l’AKP emporte largement le
scrutin du 1er novembre, en s’appuyant sur une stratégie de la tension aux méthodes fascisantes :
locaux de journaux indépendants (Cumhuriyet ou Hürriyet)
attaqués et journalistes tabassés
dans la rue.
La vague d’attentats qui a endeuillé la Turquie ces derniers
mois a été attribuée par le gouvernement à l’Etat islamique. Mais
les opinions sont convaincues
que les autorités du pays partagent avec ce dernier la responsabilité des massacres : les services
secrets et les forces de l’ordre,
dont on sait qu’ils avaient des

renseignements précis sur les activités de l’Etat islamique en Turquie, n’ont rien fait pour assurer
la sécurité des rassemblements
de l’opposition.
Le président Erdogan espère
que sa stratégie de la tension accroît les chances de l’AKP d’obtenir une très large majorité à l’Assemblée. Or, les sondages sur les
intentions de vote montrent que
les suffrages obtenus par l’AKP ne
lui permettraient pas d’atteindre
ce cap. La plus forte probabilité
au lendemain du 1er novembre est
la formation d’un gouvernement
de coalition.
De plus, en octobre, la popularité d’Erdogan a baissé à 39 %. Une
autre mauvaise nouvelle pour ce
dernier est la fronde, au sein de
l’AKP, contre son autocratisme et
son penchant pour créer le chaos
dans le pays, qui pourrait aboutir
à une scission. Ces développements confirment que les législatives qui viennent seront très probablement un échec pour M. Erdogan, qui serait alors contraint
de respecter la Constitution et de
renoncer à son rôle usurpé de
« président-chef de l’exécutif ».
Son rêve d’introduire une nouvelle Constitution, avec un régime présidentiel accordant tous
les pouvoirs au président, ne se
concrétiserait pas. La démocratie,
l’Etat de droit, la société civile et la
perspective d’une paix juste et
durable entre les Kurdes et les
Turcs en seraient confortés. p


Ali Kazancigil
est politologue et codirecteur
de la revue de géopolitique
Anatoli (CNRS Editions)

14 | éclairages

0123
SAMEDI 31 OCTOBRE 2015

La côte de Nuits,
un écrin de bijoux

Usé, l’homme ? | par alexios tjoyas

« CONNAÎTRE ET CHOISIR LE VIN »,
UNE COLLECTION « LE MONDE »-HACHETTE
ophélie neiman

L

a nuit est propice aux rêves. La côte de Nuits
l’est tout autant. Sur cette étroite langue de
terre d’une vingtaine de kilomètres, de Dijon à
Corgoloin, sont rassemblés les vins les plus
prestigieux de la planète. Les plus chers aussi. WineSearcher, le grand site spécialisé en recherche de vin, a
publié au mois d’août la liste des cinquante vins les plus
chers au monde (prix moyen et sans distinction de millésimes) : les trois premiers sont nés de la côte de Nuits.
L’incontournable romanée-conti de la Romanée-Conti
est en deuxième position, encadrée par le richebourg et
le cros-parantoux du défunt Henri Jayer.
Mieux, la côte de Nuits truste, à elle-seule, vingt-neuf
places de ce top 50. Echézeaux, musigny, chambertin,
chambolle-musigny Les Amoureuses, vosne-romanée… ce sont des noms de fantasme, d’envie inassouvie
– sauf pour les plus chanceux ou fortunés d’entre
nous –, de scandale, même. Pour trouver un bordeaux,
le si célèbre Pétrus, il faut attendre la dixième position.
Voilà exactement ce qu’est la côte de Nuits : un coffret
rempli de bijoux secret, discret. Tandis que la presse et
les experts autoproclamés vocifèrent sur les grands
châteaux bordelais, les mettent à l’honneur à chaque
campagne de primeur, discutent de l’envolée des prix,
les grands crus bourguignons se taisent.
LES VINS TOUJOURS ÉLÉGANTS

POLITIQUE | CHRONIQUE
par fr ançoise fr e s s o z

Trois hirondelles ne font pas le printemps

I

ncroyable, mais vrai. Trois bonnes nouvelles cette semaine ! Trois hirondelles dans le
ciel brouillardeux de l’automne, qui disent
que François Hollande va dans la bonne direction.
D’abord, le chômage, ce fléau du quinquennat.
Il a reculé de 0,7 % en septembre par rapport à
août, a annoncé le gouvernement, lundi 26 octobre. Soit la plus forte baisse depuis la fin de
2007. Evidemment, cette baisse, qui concerne
23 800 personnes, paraît dérisoire si on la compare à la lancinante progression de ces dernières
années, qui a porté le nombre de demandeurs
d’emploi au nombre faramineux de quelque
3,5 millions.
Elle mérite, en outre, d’être durablement consolidée, si l’on veut commencer à y croire, mais
enfin le sort des jeunes s’améliore : ce sont eux
qui profitent le plus du mouvement et ce depuis
quatre mois consécutifs
Deuxième bonne nouvelle : la France cesse de
perdre en compétitivité. Selon l’étude de l’Insee
publiée mardi 27 octobre, le coût du travail n’a
progressé que de 1,1 % entre 2012 et 2014, alors

que la hausse a été, en Allemagne, de 3,2 % durant la même période. Du coup, les entreprises
françaises vont mieux. Leur taux de marge ne se
dégrade plus. Il commence même à se redresser
dans quatre secteurs-clés : la construction, les
transports, les services aux particuliers et l’hôtellerie-restauration.
DISCRÉTION TOTALE

Troisième bonne nouvelle : l’attractivité du pays
progresse, selon le rapport « Doing Business »
de la Banque mondiale, publié mardi, qui fait remonter la France de la 38e à la 27e place en deux
ans. Certes, l’Hexagone est encore loin de l’Allemagne (15e rang) et du Royaume-Uni (6e), mais,
enfin, dans les trois cas, une mauvaise tendance
s’inverse.
Et François Hollande peut se vanter d’y être
pour quelque chose : l’Insee comme la Banque
mondiale soulignent l’effet positif du crédit
d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE),
adopté fin 2012, qui a eu pour mérite d’alléger
substantiellement les charges des entreprises.
Le plus surprenant est que le chef de l’Etat ne

s’en vante pas. Discrétion totale, alors que la
France est en campagne régionale et que l’exécutif aurait tout intérêt à valoriser ses premiers
succès. Mais le récepteur est cassé, il n’y a plus
d’écoute. Les candidats qui parcourent les régions rapportent la colère des Français, exaspérés par les difficultés de leur vie quotidienne et
renvoyant les politiques à leur impuissance.
Pour les appâter, il en faudra bien davantage.
Raison de plus pour amplifier la politique de
l’offre, mais non ! Car le CICE a un gros défaut : il
divise la gauche. Certains, du côté du Front de
gauche, ne l’ont toujours pas digéré. Ils le qualifient encore de « cadeau aux patrons ».
Donc, éviter, avant deux tours délicats, de jeter
de l’huile sur le feu au risque d’accroître encore
la dispersion. Voilà pourquoi le président est
muet, hésite à capitaliser sur une ligne qui commence pourtant à porter ses fruits, entoure de
multiples garde-fous la réforme annoncée du
code du travail. Manuel Valls et Emmanuel Macron ont beau pousser autant qu’ils peuvent, lui
garde obstinément le pied sur le frein. Il a peur
de perdre sa gauche. Il a peur de trahir. p

De toute façon, les quantités de vin sont riquiqui et
écoulées depuis longtemps, il n’y a plus rien à vendre. Il
faut s’inscrire sur liste d’attente pour espérer accéder,
de son vivant, à une allocation et recevoir quelques
bouteilles chaque année. Alors à quoi bon en parler ?
Motus et bouche cousue, le grand public les oublie. On
aurait tort, pourtant, de se laisser abuser par cette discrétion polie et de ne pas ouvrir cette boîte aux trésors.
Parce que cette région, quart nord de la Bourgogne viticole, recèle aussi des vins plus accessibles, les caveaux
sont ouverts, les vignerons sont souriants, les vins sont,
eux, toujours élégants.
De ce rubis qu’offre le pinot noir dans ses terres. Vous
pouvez certes piocher dans les premiers et grands crus
si le cœur vous en dit, si l’occasion est belle, si le moment est opportun, important. Mais vous devez découvrir les appellations plus décontractées, le marsannay
et sa déclinaison en rouge, blanc et ébouriffant rosé, le
fixin, « vin d’hiver » qui fait des pieds de nez aux plus
grands, le gevrey-chambertin béni des dieux, le délicat
chambolle-musigny, le morey-saint-denis équilibriste
ou les côtes-de-nuits-villages qui émaillent le territoire
de leur fruité débonnaire.
Il faut rester en Nuits mais quitter le rêve, remettre les
pieds sur terre et célébrer les climats de ce territoire désormais inscrits au Patrimoine de l’humanité. p

« Connaître et choisir
le vin », volume 2 : Bourgogne
– côte de Nuits.
En kiosques depuis le 27 octobre.
Le livret, la fiole d’arôme cuir,
sa fiche et le classeur pour 2,99 €

« Sassou », maître du Congo jusqu’en 2031 ?
ANALYSE
joan tilouine
Le Monde Afrique

I
À LA TÊTE
D’UN SYSTÈME
CLANIQUE
ET OPAQUE,
LE POUVOIR
FAIT FI DE
L’EXASPÉRATION
D’UNE PARTIE
DE LA POPULATION

nternet et certains téléphones coupés, interdiction de manifester, maintien à résidence de figures de l’opposition, déploiement militaire d’ampleur : Denis SassouNguesso a une fois de plus usé de la force pour
faire adopter par référendum une nouvelle
Constitution taillée sur mesure. Selon les résultats officiels, annoncés mardi 27 octobre et
contestés par l’opposition, 92,96 % des votants
ont approuvé le changement de la Loi fondamentale. Certes, celle-ci modernise la gouvernance et les institutions congolaises. Mais elle
permettrait aussi à Denis Sassou-Nguesso, qui
cumule déjà trente années au pouvoir, de rester à la tête de l’Etat jusqu’en… 2031, au terme de
trois nouveaux mandats si, comme personne
n’en doute, il se représente en 2016.
Denis Sassou-Nguesso, l’ex-agent de renseignement devenu général puis président passé
par un marxisme tropical et brutal, vient en effet de démontrer sa mainmise absolue sur ce
riche pays pétrolier dont près de la moitié des
4,4 millions d’habitants vit sous le seuil de pauvreté. A la tête d’un système clanique et opaque, le pouvoir fait fi de l’exaspération d’une
partie de la population.
Sur un continent où les exemples de transitions démocratiques se multiplient, Denis Sas-

sou-Nguesso perpétue donc une tradition d’un
autre âge. A l’image de cette région d’Afrique
centrale, « la dernière d’Afrique [avec quelques
cas comme l’Erythrée, la Gambie, l’Algérie ou le
Zimbabwe] où des vieux dictateurs corrompus
s’accrochent au pouvoir et malmènent la démocratie », comme l’observe le sénateur congolais
Nicéphore Fylla Saint-Eudes.
Dans cette région riche en ressources naturelles et en proie à l’instabilité, les chefs d’Etat
s’entraident pour la préservation du pouvoir.
Ainsi José Eduardo Dos Santos, 73 ans, qui dirige l’Angola depuis 1979, a soutenu militairement Denis Sassou-Nguesso, et aidé financièrement et diplomatiquement le président burundais, Pierre Nkurunziza, réélu cet été dans
un climat de terreur pour un troisième mandat. Au Cameroun, Paul Biya, 82 ans, affiche
trente-trois ans de pouvoir, un record égalé par
son cadet, le président équato-guinéen, Teodoro Obiang Nguema.
« DÉPHASAGE COMPLET »

Certains de ces Etats, parmi les plus corrompus de la planète, ont aussi en commun des
années de conflits armés qui ont bouleversé la
région dans la seconde moitié du XXe siècle.
Ce sombre passé est aujourd’hui transformé
en atout par ces présidents qui n’hésitent pas
à instrumentaliser le traumatisme de la
guerre pour justifier la répression et leur
maintien au pouvoir. Quitte, comme Denis
Sassou-Nguesso, également médiateur de la

crise en République centrafricaine, à adopter
une posture de vieux sage garant de la paix et
de la stabilité régionale.
Mais les temps ont changé. Désormais, plus
de 70 % de la population a moins de 25 ans et
n’a connu qu’un seul et unique président. Ces
jeunes ont suivi en direct les renversements
par la foule de dictateurs d’Afrique du Nord
en 2011 et, trois ans plus tard, du président burkinabé Blaise Compaoré, un proche de Denis
Sassou-Nguesso. « C’est un terrible aveu de faiblesse que de dire “Sans moi, le système s’effondre et la guerre reprendra”, car la longévité au
pouvoir est incontestablement un facteur d’instabilité en Afrique, explique un diplomate africain en poste dans la région. Ces pouvoirs d’Afrique centrale, en déphasage complet avec les attentes de leurs peuples et du reste du continent,
ne vont pas tenir, même avec des changements
de Constitution. Et le pire est à craindre s’ils imposent leurs enfants pour leur succéder. »
Ces tentatives de changements constitutionnels dans la région alimentent le risque de crises politiques, voire militaires. Elles se conjuguent à une pénurie de personnalités politiques capables de succéder à ces dinosaures qui
ont écrasé leurs oppositions et asphyxié toute
ambition dans leur propre camp. Non sans une
certaine paranoïa, ces chefs d’Etat ne s’entourent plus que des membres de leur famille ou
de leur ethnie. Au Congo, en Guinée équatoriale, en Angola, les enfants de présidents ont
vu leur influence politique et économique dé-

cupler, au point d’incarner le visage de la réussite entrepreneuriale africaine, à l’instar de
l’Angolaise Isabelle Dos Santos.
Certains, comme le pétrolier controversé Denis-Christel Sassou-Nguesso, se verraient bien
succéder un jour à leur père, comme l’a fait Joseph Kabila qui règne sans gouverner en République démocratique du Congo depuis la mort
de son père, Laurent Désiré Kabila, assassiné
en 2001. La « tragédie dynastique », selon les
mots d’un diplomate occidental, est également à l’œuvre au Gabon, où Ali Bongo a succédé à son père, Omar Bongo, décédé en 2009,
après quarante et un ans à la tête de l’Etat.
Le changement constitutionnel au Congo est
suivi de près par ses homologues de la région,
mais aussi par les partis d’opposition et la société civile. Face aux tergiversations de la
France qui a fini par ne pas reconnaître les résultats du référendum, les oppositions et les
activistes savent désormais qu’ils peuvent davantage compter sur l’inflexibilité des EtatsUnis qui condamnent sans louvoyer tout
changement de Constitution.
Au sein des majorités au pouvoir, comme
dans les rangs de l’opposition, reste à penser et
préparer l’après, à faire émerger de nouveaux
leaders capables d’affronter les héritages de ces
vieux chefs d’Etat qui légueront à leurs peuples
des institutions fragiles et une gouvernance
parmi les plus mauvaises de la planète. p
tilouine@lemonde.fr

carnet | 15

0123
SAMEDI 31 OCTOBRE 2015

K En kiosque

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Rachel et Jacques Bellet,
Céline et Éric Tremblay,
Lucas, Julien, Johannes et Soia,
Amadeus, Anna, Raphaël, Matthias,
ses petits-enfants,

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AU CARNET DU «MONDE»

Naissances
Mme Anne-Marie PAillet,
M. et Mme Paul Bourdu,
Kerianne et Chloéline,

La cérémonie religieuse sera célébrée
le lundi 2 novembre, à 10 h 30, en l’église
Notre-Dame-de-l’Assomption, 88, rue
de l’Assomption, Paris 16 e , suivie
de l’inhumation, à 12 h 30, au cimetière
du Père-Lachaise, Paris 20e.

Décès

Elle remercie toutes les personnes
qui l’ont entouré ces dernières années.

« Expliquez aux jeunes la valeur
des mots Paix et Liberté. »

Floréal BArrier,

Trélazé, 3 janvier 1922 Cagnes-sur-Mer, 25 octobre 2015,
résistant-déporté
au camp de concentration nazi
de Buchenwald, il a dédié sa vie
pour que vive le Serment de Buchenwald,

Dès mercredi 28 octobre,
le volume n° 9
OCÉANIE

président
du Conseil des anciens détenus
de Buchenwald près la Fondation
des Mémoriaux de Buchenwald
et Mittelbau-Dora,
commandeur
dans l’ordre de la Légion d’honneur,
décoré de l’ordre du Mérite
de l’Etat libre de Thuringe.
C’est un conseiller précieux et un très
grand ami que nous pleurons.
Professeur docteur Volkhard Knigge,
directeur de la Fondation des Mémoriaux
de Buchenwald et Mittelbau-Dora,

le docteur
Marie-Hélène MulloN,

pédiatre,
ancien maire adjoint de Périgueux,

Jean-Paul dAVid,

médecin
endocrinologue-diabétologue,

nous a quittés.
Ses obsèques religieuses ont eu lieu
ce vendredi 30 octobre 2015, à 10 heures,
en l’église Saint-Etienne-de-la-Cité,
à Périgueux, où l’on se réunira.

Une cérémonie religieuse aura lieu
ce vendredi 30 octobre, à 14 heures,
en l’église de Juliénas, suivie de
l’inhumation au cimetière d’Emeringes.

De la part de

Colette de Sadeleer,
Henri et Anne, Anne-Marie,
Isabelle Fraisse,

Saint-Guénolé. Penmarc’h. Paris.
Claudia Hutchins-Puéchavy,
son épouse,
Thomas et Johanna,
ses enfants,
Ezra,
son petit-ils,
sa mère, Andrée,
Christian et Sylvie,
son frère et sa belle-sœur,
Thomas et Gale Hutchins,
son beau-frère et sa belle-sœur,
Stéphanie, Blandine, Alexandre
et Hermine,
ses nièces et neveu,
Toute sa famille
Et ses amis,

ont la profonde tristesse de faire part
du décès de

M. Bernard FrAiSSe,
peintre-écrivain,

survenu le 23 octobre 2015, à Paris,
à l’âge de soixante-dix-neuf ans.
L’incinération a lieu ce vendredi
30 octobre, au crématorium du cimetière
du Père-Lachaise, Paris 20e, à 16 heures.
Janine, Jacques, Bruno,
ses enfants,
Ben, Tess, Kim, Shaï,
Matéo, Maxime, Leon,
ses petits-enfants,
Sa famille aux Pays-Bas,
Sa famille en Israël,

journaliste,

Ses enfants,
Ses frères et sœur,
Ses petits-enfants,
Ses arrière-petits-enfants,

survenu le 28 octobre 2015, à Paris.
La cérémonie religieuse aura lieu
le mardi 3 novembre, à 14 h 30, en l’église
Saint-Sulpice, Paris 6 e , suivie de
l’inhumation dans l’intimité.

Michel PuÉCHAVY,

survenu à Quimper,
le dimanche 27 septembre 2015,
dans sa soixante-douzième année.

ont la tristesse de faire part du décès de

louise HABBAH,

Ses obsèques civiles ont eu lieu dans
l’intimité.

née VAN KAMMeN.

colloque
« Images et imaginaires
de la prostitution au XIXe siècle »
Dans le sillage de l’exposition
Splendeurs et misères,
un colloque pour découvrir l’importance
du thème de la prostitution
dans l’imaginaire érotique
et la production artistique du XIXe siècle.
musee-orsay.fr
Entrée libre.

Conférence

les Mardis de Sévigné
« Le Baroque ».
Conférence donnée par Sonia Brunel,
conférencière,
aux Musées du Louvre et d’Orsay,
mardi 3 novembre 2015,
de 18 h 30 à 20 h 30.
Collège Sévigné,
28, rue Pierre-Nicole, Paris 5e,
Tél. : 01 53 10 14 14.
http://www.collegesevigne.org

Communications diverses

le temple Protestant
du Saint-esprit fête ses 150 ans
13 septembre - 29 novembre 2015,
visites, conférences, concerts,
évènements artistiques.
Temple du Saint-Esprit,
5, rue Roquépine, Paris 8e.
Tél. : 01 42 65 43 58.
http://150ans.epu-saint-esprit.org

Lecteurs

K Abonnements
www.lemonde.fr/abojournal

K Boutique

du Monde

www.lemonde.fr/boutique

K Le Carnet du Monde
Tél. : 01-57-28-28-28

Heureux ceux qui ont contribué
à rendre notre monde plus juste
et solidaire. Ils ont fait de l’Humanité
tout entière leur héritière.
le Comité catholique contre la faim
et pour le développement,
CCFd-terre solidaire,
souhaite rendre ici hommage
aux femmes et aux hommes qui,
à travers un legs, une assurance-vie
ou une donation,
ont contribué à construire
durablement un monde
plus juste et solidaire.
Qu’ils restent dans nos cœurs à jamais.  

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B U L L E T I N D’A B O N N E M E N T

FO R M U L E
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6 MOI S

LE QUOTIDIEN ET SES SUPPLÉMENTS
+ M LE MAGAZINE DU MONDE
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Martine Bacherich,
Marie-Christine Baffoy,
Maurizio Balsamo, Monica Broquen,
Véronique Chastel, Laurence Chriqui,
Monique David-Ménard,
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Alain Didier-Weill, Françoise Gertler,
Suzanne Ginestet-Delbreil,
Patrick Guyomard,
Florian Houssier, Derek Humphreys,
François Lévy, Pierre Mac Gaw,
Jean-Pierre Marcos, Lucien Mélèse,
Sylvain Menasché, Jacques Mervant,
Catherine Muller, Bernard Pechberty,
Jean Pibarot, Sébastien Poinat,
François Pommier, Dominique Rabaté,
Jean-François Solal.

Musée d’Orsay
Auditorium
Jeudi 5 novembre 2015, dès 12 heures,
vendredi 6 novembre, dès 10 heures,

Dès mercredi 28 octobre,
le DVD n° 20 ONE + ONE
SYMPATHY FOR THE DEVIL
DE JEAN-LUC GODARD

L’intelligence inconsciente

Entrée : 120 € (étudiant : 50 €).
Renseignements : 01 43 22 12 13.
Inscription sur place possible
Site : www.spf.asso.fr

ont la douleur de faire part du décès de
avocat honoraire au Barreau de Paris,

Journées d’études,
samedi 14 novembre
et dimanche 15 novembre 2015,
de 9 heures à 18 heures, à l’ASIEM,
6, rue Albert-de-Lapparent, Paris 7e.

Noelle NAMiA MiCHelot,

Pierre Mullon,
Marie et Frédéric Seval,
Claire et François Baylac,
Charlotte et Pierre Henri de la Codre,
Anne, Jean, Luc Baylac,
Famille, parents
Et amis.

Une cérémonie commémorative aura
lieu samedi 7 novembre, à 10 h 30, en la
chapelle de la clinique Sainte-Anne SaintRémi-d’Anderlecht, Bruxelles (Belgique).

en son nom personnel et celui de tous
ses collègues.

ont la tristesse de faire part du décès de

Colloque

François,
X 74,

Paris.

philippe.bachimon@neuf.fr
olivier-bachimon@outlook.fr

Pierre Namia,
Dominique Namia Nimmo,
et son époux, Stuart Hamilton Nimmo,
ses enfants,
Sa famille
Et ses proches amis,

Au jour anniversaire des quarante ans
du décès de son ils,

le samedi 24 octobre 2015, à Bruxelles.

L’inhumation a eu lieu le mercredi
28 octobre, au cimetière de Carlipa
(Aude).

Société de Psychanalyse Freudienne

Paris.

Périgueux (Dordogne).

Mme Claire David Beaupère,
son épouse
Et ses enfants,

a la profonde tristesse de faire part
du décès de

survenu dans sa quatre-vingt-dixième
année, le dimanche 25 octobre 2015,
à Castelnaudary.

CÔTE DE NUITS

survenu le 26 octobre 2015,
à Prades-le-Lez (Hérault),
à l’âge de quatre-vingt-huit ans.

ont la douleur de faire part du décès de

La famille Bachimon

Pierre BACHiMoN,

À partir du 27 octobre,
le livret n° 2 BOURGOGNE

née leSCASSe,

Juliénas. Lyon. Bruxelles.

52, rue du Clos Adrien,
87000 Limoges.

PRÉVOIR • Une anticipation des étapes et des droits
ORGANISER • Une prise en main des démarches
ACCOMPAGNER • Un suivi au-delà des funérailles

M. Gérard tAuPiN,

Anne MANolAKAKiS,

Jean-Marc Beaujolin,
Route de Lully, 31,
CH-1131 Tolochenaz.

A votre écoute dans le respect
de vos souhaits et de vos valeurs.

ont la tristesse de faire part du décès de

ont la tristesse de faire part du décès de

Cet avis tient lieu de faire-part.

le 14 octobre 2015.

VIN

Eugène Manolakakis,
son époux,
Laurence Manolakakis,
sa ille,
Vladimir Demoule,
son petit-ils,

Ni leurs ni couronnes.

24, bd Edgar-Quinet
75014 PARIS
Tél. : 01 43 20 74 52
www.maison-cahen.fr

survenu à Paris, le 17 octobre 2015,
dans la plus grande sérénité.

Paris. Montpellier. Prades-le-Lez.

Ils rappellent le souvenir de son époux,

Maya, elida BrouSSe,

Pierre ARDITI

Ni pleurs ni couronnes,
une pensée bienveillante.

survenu le 27 octobre 2015,
dans sa quatre-vingt-treizième année.

Vincent BrouSSe et Karine BoYer
ont le plaisir d’annoncer la naissance de

avec

L’enterrement aura lieu au cimetière
du Montparnasse, Paris 14e, le mercredi
4 novembre 2015, à 15 heures.

décédé le 6 août 1993.

Jean-Baptiste et Hélène Bourdu,
31, Windsor Road,
Cambridge, UK.

PARTEZ À LA
DÉCOUVERTE DU

S’étant toujours demandé ce que
signiiait la vie dans ce monde, il espérait
qu’à ce stade, rassasié de jours, expérience
faite, Dieu lui ferait connaître la réponse.

Gilbert BeAuJoliN,

le 19 septembre 2015.

UNE
COLLECTION

Homme de bonne volonté. Père de
famille consciencieux. Philosophe.

née de reNtY,
oficier de la Légion d’honneur,
combattant volontaire de la Résistance,
réseau Alliance,
médaille de la Résistance,

Alizaé,

Collections
---------------------------------------------------------

F.F.L. 1940-1945.

Christiane BeAuJoliN,

ont la joie d’annoncer la naissance de

Hors-série

François HelFt,

ont la douleur de faire part du décès de

Gzrqukvkqpu. xgtpkuucigu

Hors-série

ont le regret d’annoncer à sa demande
le décès dans sa quatre-vingt-quinzième
année de

Pierre, Martin, Maud, Nicolas, Arthur,
Giulio,
ses arrière-petits-enfants,

Uqwvgpcpegu fg ofioqktg. vjflugu.
JFT

Hors-série

Fernande,
son épouse bien-aimée,
Yvon, Isabelle, Dominique,
ses enfants,
Ses cinq petits-enfants
Et ses quatre arrière-petits-enfants,

A compléter et à renvoyer à :
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152EMQADCV

en vente
actuellement

François Beaujolin,
Jean-Marc et Katharina Beaujolin,
ses enfants,

16 | culture

0123
SAMEDI 31 OCTOBRE 2015

La rage poétique de Feu! Chatterton
« Ici le jour (a tout enseveli) », premier album du groupe parisien, témoigne d’une belle énergie lyrique
POP-ROCK

Entre zazou
ironique et
conteur possédé,
Teboul et son
puissant
éraillement
révèlent une
capacité
d’incarnation
charismatique

J

e suis venu à la musique par
le texte », insiste Arthur Teboul, chanteur, dont la
plume autant que la voix
donnent des ailes au groupe
Feu ! Chatterton. Avec ses quatre
complices − Clément Doumic à la
guitare, Sébastien Wolf aux claviers, Antoine Wilson à la basse,
Raphaël de Pressigny à la batterie
–, ce Parisien au timbre rauque et
à la moustache stylée use, depuis
2013, d’une verve poétique qui revivifie le rock français.
Après quelques EP (extended
play) excitants – La Malinche,
Boeing –, un premier album, dont
le titre onirique, Ici le jour (a tout
enseveli), est amplifié par une pochette reproduisant un tableau
d’Odilon Redon (Les Yeux clos),
confirme l’énergie lyrique du
quintette. Et la réconciliation des
artistes de l’Hexagone avec leur
langue natale.
« Je n’ai pas l’impression de faire
partie d’un mouvement, mais il y a
des choses dans l’air, analyse Arthur Teboul. L’envie commune de
parler notre langue, tout en l’explorant de différentes manières. »
Une appétence verbale qui a de
la gueule sur disque (malgré quelques scories emphatiques), mais
encore plus sur scène, où Feu !
Chatterton excelle à force d’incessantes tournées. Nouvelle preuve,
le 19 octobre, à Paris, sous les
moulures du Trianon (où, entre
deux dates en région, le groupe se
produira chaque mois jusqu’en février), dont l’ambiance théâtrale
convient à merveille aux narrations flamboyantes des Parisiens.
Dandy incendiaire
Parfaitement encadré par des camarades multi-instrumentistes
capables de maîtriser avec tranchant une grande variété stylistique (rock’n’roll fifties dans Fou à
lier, post-punk luminescent dans
Concorde, funk érotique dans La
Malinche…), Arthur Teboul
rayonne en dandy incendiaire. Entre zazou ironique et conteur possédé, le frêle jeune homme en costume-gilet-cravate et son puissant
éraillement révèlent une capacité
d’incarnation charismatique.
En tête à tête, attablé dans un

De gauche à droite, Clément Doumic (guitare clavier), Arthur Teboul (chant), Raphaël de Pressigny (batterie),
Antoine Wilson (basse clavier) et Sébastien Wolf (guitare clavier). FANNY LATOUR LAMBERT

café de la rue du Faubourg-SaintDenis, le garçon perd sa préciosité
de gouape au profit d’une allure
juvénile accentuée par de longs
cils de velours et un sourire enfantin. Différente de celle habitant ses concerts, son intensité
quotidienne se manifeste par la
fébrilité, ponctuée de petits rires,
avec laquelle il partage ses enthousiasmes.
Les mots et ceux qui les écrivent
sont d’inépuisables sujets d’émerveillement. « La littérature me
passionne depuis toujours, reconnaît-il, la lecture permet de s’élever
au-dessus de soi, grâce à la voix
d’un autre. » John Fante, Charles
Bukowski, Roberto Bolaño, Julio
Cortazar, Honoré de Balzac… Les
auteurs de son panthéon sont innombrables, explique-t-il, avant

de s’émouvoir devant la scène du
bal ouvrant Splendeurs et misères
des courtisanes. « Cette complicité
tissée dans un livre avec un inconnu, je la ressens aussi très fort
dans la chanson. »
Bardés d’électricité contemporaine, les morceaux de Feu ! Chatterton s’enracinent dans une tradition francophone. « Je redécouvre indéfiniment la subtilité des
textes de Trenet, Gainsbourg, Brel,
Brassens, Barbara », souligne Arthur Teboul, tout en fredonnant
un vers de « la dame en noir » –
« J’ai vu l’or et la pluie sur des forêts d’automne » –, avant de disséquer la construction de La Fessée,
du Sétois moustachu. « Si je truffe
mes textes de sens caché, c’est
pour tenter d’être à la hauteur de
ces gens-là », explique ce fan des

chansons énigmatiques d’Alain
Bashung.
Le virus de l’écriture le prend au
collège où ses poches se remplissent de feuilles volantes, griffonnées de ses premières poésies. Un
plaisir associé à celui de la diction.
Arthur Teboul ne chante pas, mais
récite.
« J’étais à la ramasse »
Au lycée Louis-le-Grand, cette sensibilité littéraire fédère quelques
copains, dont deux musiciens,
fous de rock anglo-saxon, Clément
Doumic et Sébastien Wolf. Les lycéens de la génération Internet
partagent aussi des moments dignes du Cercle des poètes disparus.
« On se retrouvait pour lire “Je te salue, vieil océan !”… de Lautréamont,
des textes érotiques d’Henry Miller,

se souvient le chanteur. On avait
l’impression de percer autre chose
de la vie, la noirceur, la brillance de
l’interdit. »
La mise en commun de leurs
passions musicales et textuelles
ne donne, dans un premier temps,
rien de concret. « Nous avons fait
ensemble une répétition, mais
j’étais complètement à la ramasse
en termes de rythme », dit Arthur
Teboul, qui en sourit aujourd’hui.
Un déficit que le jeune homme
comblera en fréquentant, pendant son année de prépa HEC, les
concours de slam des bars de Belleville. Le succès de ces premières
performances publiques à déclamer ses textes sur un mode proche du rap, le chanteur le doit
peut-être à son goût du hip-hop.
Car Arthur peut citer aussi faci-

lement Booba que Barbara. « Les
rappeurs sont les seuls à avoir vraiment renouvelé la langue, insistet-il. Je ne partage pas leurs codes, je
ne suis pas de ce monde, mais je les
trouve plus audacieux et irrévérencieux que moi. Des gens comme
PNL, Vald ou Alkpote sont les surréalistes d’aujourd’hui. »
Ses progrès rythmiques font renaître l’idée d’un groupe. En se
baptisant, en 2012, d’une exclamation brûlante, suivie du nom
d’une figure romantique (le poète
anglais Thomas Chatterton, qui
s’est suicidé en 1770, à l’âge de
17 ans), Feu ! Chatterton ne cache
rien de ses ambitions.
Rejoints par Antoine Wilson et
Raphaël de Pressigny, les Parisiens impressionnent vite par
leurs vidéos (La Mort dans la pinède) et quatre titres autoproduits. Après avoir additionné les
récompenses (Prix chorus des
Hauts-de-Seine, Paris Jeunes Talents, Les Inrocks lab…), ils peuvent se féliciter d’un premier album, brassant, avec panache, envolées épiques, double sens, fougue
sexy
et
ambiances
cinématographiques. Adaptant à
la française, la formule de Patti
Smith, appelant à marier « la rage
du rock à la puissance du
verbe ». p
stéphane davet

Ici le jour (a tout enseveli),
de Feu ! Chatterton, 1 CD
Barclay/Universal.
Concerts : en tournée dans toute
la France, le 31 octobre à Vendôme
(Loir-et-Cher) ; le 13 novembre
à Saint-Malo (Ille-et-Vilaine) ;
le 14 à Saint-Lô (Manche)…

Spasiuk, le chaman du chamamé
L’Argentin est en tournée alors que ressort « Pynandi : Los Descalzos »
MUSIQUE

A

près un premier passage
cet été, l’accordéoniste
argentin Chango Spasiuk
revient en France pour une tournée d’une quinzaine de dates, qui
s’achèvera, le 22 novembre, au
Théâtre Claude Lévi-Strauss du
Musée du quai Branly, à Paris.
A cette occasion, Harmonia
Mundi réédite sur son label WorldVillage l’album Pynandi : Los Descalzos (« les pieds nus »), publié
en 2009. Le titre fait référence aux
cueilleurs de feuilles de yerba
maté, dans les provinces du nordest de l’Argentine (Corrientes, Formosa, Misiones…), la plante avec
laquelle se prépare le maté, infusion consommée avec constance
par beaucoup d’Argentins.
Descendant d’immigrés ukrainiens, Chango Spasiuk est né
en 1968 à Apostoles, dans la province de Misiones, la terre du
maté. Il est l’un des compositeurs
et musiciens les plus renommés
du chamamé, la musique de prédilection des petits paysans
cueilleurs de feuilles dans ces régions. Une musique à guincher,
surgie de la connexion des Amé-

rindiens Guarani, vivant sur ces
terres, avec l’accordéon et la polka
apportés par les Européens, au
XIXe siècle. Chango Spasiuk a commencé sa carrière avec son père,
charpentier-menuisier et violoniste. Le souvenir du premier bal
reste intact. « On a été embauchés
pour un mariage. Nous ne connaissions que deux morceaux. On a
tenu toute la nuit avec. Les gens
étaient ravis, conquis. »
Dimension mélancolique
Ensorcelant, débordant d’émotion, le chamamé et ses mystères...
Il y a une foule d’anecdotes, nous
raconte le musicien, à propos de
morceaux trop « lourds » d’un
point de vue émotionnel. Certains
déclenchaient des cris, des bagarres, dans les années 1930 et 1940.
Les mœurs se sont calmées. Le
chamamé n’est pas une musique
fonctionnant uniquement à
l’énergie, nuance Chango Spasiuk.
Il véhicule aussi une dimension
spirituelle, mélancolique. « Quand
je joue, je suis à la fois sur cette énergie qui réveille et disposé à une expression plus douce. »
Un pied dans la tradition d’une
musique régionale s’épanouis-

sant aussi à Buenos Aires, apportée et transmise à leurs enfants
par les migrants des provinces
du Nord-Est, l’autre dans une certaine sophistication. En 2013,
Chango Spasiuk s’est produit
avec ses musiciens, accompagné
d’un orchestre à cordes, au prestigieux Teatro Colon de Buenos
Aires. Quelque 3 500 spectateurs,
salle comble. « Une vraie reconnaissance pour le chamamé,
longtemps déconsidéré, que les
Argentins ne connaissent qu’en
superficialité. »
Chango Spasiuk ne fréquente
pas les lieux où l’on danse le chamamé, chaque week-end dans la
capitale argentine, où il vit
aujourd’hui, mais il n’est pas exclu, nous confie-t-il, qu’il enregistre un jour un disque à danser
pour ce public-là. p
patrick labesse

Pynandi : Los Descalzos, 1 CD
Chango Spasiuk/Rééd.
WorldVillage/Harmonia Mundi.
Prochaines dates en France :
le 30 octobre à Faverges
(Haute-Savoie), le 31 à Beaumont
(Puy-de-Dôme), le 1er novembre
à Saint-Mélany (Ardèche)…

culture | 17

0123

L’entrepreneuse italienne Isabella Seragnoli a créé un lieu original
et une Biennale consacrés à l’image industrielle
ARTS
bologne (italie)

I

sabella Seragnoli est à la tête
de Coesia, un groupe d’entreprises spécialisées dans la
mécanique de haute précision,
qui emploie 6 000 personnes
dans le monde. Mais, en matière
d’art, cette discrète Italienne n’a
pas suivi l’exemple de nombreux
capitaines d’entreprises florissantes : elle n’a pas collectionné les
artistes contemporains cotés du
marché, n’a pas créé une fondation à son nom, n’a pas recruté un
architecte superstar pour imaginer un bâtiment.
Cette amoureuse de sa ville natale, Bologne, et de son métier a
préféré créer un lieu atypique, la
Manufacture des arts, expérimentation et technologie (MAST,
le « mât », en italien), ancré dans
l’histoire et le terroir industriel de
l’Emilie-Romagne.
Ce mât plutôt plat, bâtiment ultramoderne de 25 000 mètres carrés, construit dans un quartier périphérique de la ville par de jeunes architectes romains, abrite un
drôle de concept : il réunit à la fois
des services réservés aux employés du groupe – une crèche
ouverte sur le jardin, une salle de
sport et de bien-être, une cafétéria
bio et gratuite – et des lieux dirigés vers le public : un auditorium,
qui peut accueillir des conférences et des spectacles, un centre de
formation avec des salles de visioconférence dernier cri, un musée.
« MAST est un pont entre l’entreprise et la communauté au sens le

plus large du terme, explique Isabella Seragnoli. Il se veut un centre
culturel, qui encourage l’expérimentation, la connaissance et l’innovation sociale hors des limites
de l’entreprise. »
Avant le MAST, elle avait déjà
créé dans la région une fondation
consacrée aux malades atteints
de troubles alimentaires et un
établissement de soins palliatifs.
Pour cette dirigeante, qui a su
faire fructifier l’entreprise fondée
par son père, « l’entrepreneur a le
devoir et la responsabilité d’occuper une place dans la société ».
« Des archives incroyables »
Pour le musée, et la collection qui
l’abrite, Isabella Seragnoli a aussi
cherché à faire de l’art qui ne soit
pas « hors-sol ». Le musée comprend un espace d’« edutainment »
(« éducation par le jeu ») où les enfants peuvent apprendre à programmer des machines, diriger
des chaînes de montage, inventer
des outils qui fonctionnent.
Elle a choisi de concentrer la collection sur un secteur bien particulier : les images de photographie industrielle. Pour ce faire,
elle a recruté l’un des grands spécialistes de la photographie, Urs
Stahel, ancien directeur du Fotomuseum Winterthur (Suisse).
« L’industrie est une partie importante de notre histoire, expliquet-il. Les photographes ont travaillé
pour les entreprises, les compagnies ont souvent des archives incroyables, mais il n’y a que depuis
dix ans que ce sujet intéresse. Peutêtre parce que beaucoup d’usines

Les policiers américains
se déchaînent
contre Tarantino
Le réalisateur a dénoncé les violences
policières. Les forces de l’ordre de plusieurs
villes appellent au boycottage de ses films
new york – correspondant

M

ême le pire des bandits
dans l’un des films de
Quentin Tarantino n’a
jamais eu autant de policiers à ses
trousses. Après les polices de New
York et de Los Angeles, c’était au
tour de celle de Philadelphie,
jeudi 29 octobre, d’appeler au boycottage des films du célèbre réalisateur américain.
Sa faute ? Avoir participé à une
manifestation, samedi 24 octobre, à New York, pour dénoncer les
violences policières qui ont conduit notamment à Ferguson (Missouri), Baltimore (Maryland) et
New York à la mort de suspects
noirs. Lors de ce mouvement,
baptisé « Rise up October », Quentin Tarantino avait notamment
déclaré : « Quand je vois des meurtres, je ne reste pas là sans rien
faire… Il faut appeler les meurtriers
des meurtriers. Je suis un homme
avec une conscience et je suis ici
pour montrer que je me tiens du
côté des victimes. »
« Fictions dépravées »
« Honte à lui », avait immédiatement lancé le chef de la police
new-yorkaise, William Joseph
« Bill » Bratton, avant que Patrick
Lynch, le responsable du principal
syndicat de policiers de la ville, déclare : « Ce n’est pas étonnant que
quelqu’un qui gagne sa vie en glorifiant le crime et la violence déteste
les policiers. Les officiers de police
que Quentin Tarantino appelle des
“meurtriers” ne vivent pas dans
l’une de ses fictions dépravées conçues pour le grand écran. Ils pren-

nent des risques et doivent parfois
même sacrifier leur vie, afin de protéger les communautés des vrais
crimes », a-t-il estimé, avant de lancer un appel au boycottage des
films du réalisateur américain.
Une réponse particulièrement
virulente, qui intervenait après la
mort de Randolph Holder, un
agent du New York City Police Department, originaire des Caraïbes,
abattu en mission dans le quartier
d’East Harlem, dans la nuit du
mardi 20 au mercredi 21 octobre.
Ses obsèques ont eu lieu, mercredi
28 octobre, dans le Queens, en présence du maire démocrate de New
York, Bill de Blasio.
Loin de se calmer, le mouvement
de protestation contre les propos
du réalisateur de Reservoir Dogs
(1992), Pulp Fiction (1994) et Inglourious Basterds (2009) prend une
ampleur nationale. Le président
du syndicat Los Angeles Police Protective League, Craig Lally, a dénoncé l’« irresponsabilité inacceptable » du cinéaste. Le président de
la Philadelphia Fraternal Order of
Police Lodge, John McNesby, lui a
emboîté le pas, en déclarant que
M. Tarantino « a bien gagné sa vie
avec ses films, en projetant une
image violente de la société et un
respect pour les criminels ; il se révèle aussi qu’il déteste les flics ».
Le réalisateur n’a pas répondu à
ces attaques, mais il a reçu plusieurs marques de soutien sur
Twitter, notamment de la part de
l’acteur Peter Coyote, de la coalition nationale contre la censure
ainsi que des familles des victimes de la violence policière. p
stéphane lauer

« Le MAST se veut
un centre culturel
qui encourage
l’expérimentation,
la connaissance
et l’innovation
sociale hors
des limites
de l’entreprise »
ISABELLA SERAGNOLI

fondatrice du MAST
ferment. » Pour le MAST, il a
acheté 1 500 photographies, qui
vont de la photo engagée aux recherches contemporaines de
l’Américain Trevor Paglen.
Le MAST offre chaque année des
bourses à de jeunes photographes
et accueille trois expositions par
an. Des images qui ne peignent pas
le monde de l’industrie uniquement en rose. « La première exposition incluait des images très dures
sur le travail à l’usine », note M. Stahel. En ce moment, il montre au
MAST une collection de livres de
photos d’entreprises italiennes –
certains sont signés par des photographes de renom, d’Ugo Mulas à
Gabriele Basilico.
Visions étonnantes
Le MAST organise aussi la Biennale, Foto/Industria, dont la seconde édition se tient jusqu’au
1er novembre : 14 expositions gratuites réparties dans toute la

ville, palais baroques, musées
d’art ou d’histoire naturelle, églises. Le directeur de la Biennale,
François Hébel, a pris l’acception
« photo industrielle » au sens
large, pour exposer des travaux
qui décrivent le monde du travail
dans son ensemble.
On y voit des choses connues, les
paysages industriels du Canadien
Edward Burtynsky ou les illuminations de Paris vues par Léon
Gimpel au début du XXe siècle.
Mais on y fait aussi des découvertes, comme les visions étonnantes
d’un chirurgien coréen, Jason Sangik Noh, qui fait de son métier l’objet de recherches photographiques – journaux intimes, natures
mortes, abstractions.
Ou les belles archives de Hein
Gorny, chouchou des industriels
en Allemagne dans les années
1930, qui a photographié les biscuits Bahlsen, rangés comme des
petits soldats, avec des cadrages
modernistes. Et même les impressions photographiques de Kathy
Ryan, la directrice du service
photo du New York Times Magazine : cette « instagrammeuse » accomplie a saisi avec acuité, sur son
téléphone portable, les jeux de lumière sophistiqués dans l’immeuble où elle travaille.
La Biennale doit finir en beauté
et en musique, le 31 octobre, avec
des lieux ouverts jusqu’à minuit. p

S É L E C T I O N

A Bologne, le MAST relie l’art et l’industrie

A L B U M S

SAMEDI 31 OCTOBRE 2015

C HR I STOPH WI LLI BALD GLU C K

Orfeo ed Euridice
Version originale de Vienne
et temps forts de la version de Paris
La première version de l’opéra Orfeo ed Euridice, le chef-d’œuvre
de Gluck, à Vienne, en 1762, comme si vous y étiez ! Plus qu’aux
cornets à bouquin et autres instruments d’époque adoptés par
l’Insula Orchestra, la sensation de remonter
le temps est surtout liée à la prestation de
Franco Fagioli, contre-ténor à même de
faire revivre les castrats. Quel timbre ! Des
graves de bronze pour une virilité de statue
antique, des aigus du troisième type, à michemin entre l’ange et la bête, et un phrasé
apte à gommer toute impression de « curiosité ». Sans minimiser les mérites d’Emmanuelle de Negri
(fringant Amour), de Malin Hartelius (déchirante Eurydice), et
du chœur Accentus (d’une grande noblesse), le chant de Franco
Fagioli invite à parler d’un Orfeo retrouvé, au même titre que la
direction de Laurence Equilbey qui fouette les sens autant
qu’elle les flatte. p pierre gervasoni
3 CD Archiv Produktion.

RAU RY

All We Need
Raury est ce jeune artiste d’Atlanta, rappeur et chanteur, qui devait être l’une des révélations des Transmusicales de Rennes de
2014. Seulement, à 18 ans, trop de pression sur ses épaules,
l’auteur des très réussis God’s Whisper et Cigarette Song s’était
enfermé dans des pauses de rocker, et avait
raté son passage devant le public français.
Un an plus tard, son premier album, All We
Need, confirme en revanche son talent en
studio. Aussi inspiré qu’un Frank Ocean
dans le texte, Raury enrichit ses compositions à la guitare de trouvailles électro.
Epaulé à la production par Malay sur la majorité des titres et notamment sur les remarquables Forbidden
Knowledge et CPU, le rap de Raury ne détonne pas face à des seniors comme Big K.R.I.T. ou le maître du Wu Tang Clan, RZA. Il va
jusqu’à se mesurer au guitariste de Rage Against The Machine,
Tom Morello pour Friends, où Raury raconte comment il se sert
de ses amis sur Twitter ou Facebook pour faire le tour des EtatsUnis à moindre coût. A la guitare, à la basse et aux claviers pour
Mama, le jeune chanteur prend des intonations pop à la Queen.
Sa mère peut être fière. p stéphanie binet
1 CD Columbia/Sony Music.

claire guillot

K Retrouvez sur Lemonde.fr « Héroïnes du baroque
Foto/Industria,
jusqu’au 1er novembre :
14 expositions gratuites à Bologne.
Fotoindustria.it et Mast.org.

vénitien », de Francesco Cavalli ; « Still Got That Hunger »,
de The Zombies ; « < l°_°l > », de Caravan Palace ;
« Angels & Ghosts », de Dave Gahan & Soulsavers ;
« Vol pour Sidney (aller) », divers Artistes

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18 | télévisions

0123
SAMEDI 31 OCTOBRE 2015

Et la Pieuvre bouge encore…

VOTRE
SOIRÉE
TÉLÉ

Le récit de l’organisation mafieuse Cosa Nostra, à travers l’itinéraire de Toto Riina et de Bernardo Provenzano
LCP
SAMEDI 31 – 22 H 10
DOCUMENTAIRE

S

itué dans la province de
Palerme, le village de Corleone, berceau de la Mafia
sicilienne, a été rendu célèbre par le film de Francis Ford Coppola, Le Parrain (1972), dans lequel
Marlon Brando interprétait avec
maestria le rôle de Don Corleone.
Une saga pas très éloignée de la
réalité. C’est dans ce bourg entouré
de collines qu’au XIXe siècle s’est
créé un pouvoir occulte, composé
d’hommes de main, d’abord au
service des grands propriétaires
terriens, avant de se transformer
en puissante organisation mafieuse baptisée Cosa Nostra (« ce
qui est à nous »).
Guerre sanglante
C’est sur les terres de Corleone
qu’ont grandi les parrains de la Mafia issus de la bande de Luciano
Liggio, que les clans rivaux avaient
surnommé, avec beaucoup de mépris, « les bouseux ». Parmi eux,
Salvatore Riina, dit « Toto » Riina,
qui, dans les années 1980, devint
« le parrain des parrains » après
avoir massacré ses ennemis ; Bernardo Provenzano, son bras droit
puis successeur à la tête de l’organisation, et Vito Ciancimino, mafieux qui réussit à se faire élire
maire de Palerme sous les cou-

Deux carabiniers à l’entrée de Corleone (Sicile), après les attentats de 1992. TONY GENTILE /REUTERS

leurs de la Démocratie chrétienne.
Riina, surnommé « la Bête »,
pour sa férocité, ou « le Court », à
cause de sa taille, qu’un juge antiMafia décrivait comme « un paysan, rugueux, antipathique mais
doté d’une intelligence pratique »,
ainsi que Provenzano, dit « le Tracteur », en raison de sa détermination pour éliminer ses rivaux furent en cavale pendant près de
quarante ans, sans jamais être in-

quiétés. Ils se cachaient à Palerme
et ses environs et continuaient de
diriger Cosa Nostra en assassinant
leurs ennemis palermitains pour
contrôler l’organisation.
Cette guerre sanglante, qui fit
plusieurs centaines de morts, les
spécialistes de la Mafia l’ont appe­
lée la « Matanza », en référence à la
pêche où les thons sont tués par dizaines dans une petite baie où
l’eau devient rouge sang.

Après avoir éliminé leurs rivaux
qu’ils tuaient d’une balle dans la
tête ou ligotaient à des fils électriques dans les coffres de voitures,
Riina et Provenzano s’en prirent
aux juges du pôle anti­Mafia Gio­
vanni Falcone et Paolo Borsellino,
qui avaient décidé de ne rien lâcher dans leur lutte contre Cosa
Nostra. A quelques semaines d’intervalle, ils furent assassinés
en 1992 dans deux attentats. Spec-

taculaires, ces attaques au cœur de
l’Etat furent fatales aux deux boss.
Lâchés par leurs protecteurs et trahis par leurs anciens amis, dont le
parrain repenti Tommaso Buscetta, Riina et Provenzano furent
arrêtés, en 1993 pour le premier et
en 2006 pour le second, et condamnés à la prison à vie.
Cette histoire – chaotique et
compliquée –, Anne Véron et Gadh
Charbit la racontent dans leur film
Corleone (diffusé en mars 2015).
Journalistes spécialisés, juges antiMafia et témoins de l’époque
aujourd’hui repentis comme Massimo Ciancimino, le fils de l’exmaire de Palerme, y relatent par le
détail l’histoire et le fonctionnement de l’organisation. Et là, nous
ne sommes plus dans la fiction.
Toujours active et puissante,
malgré les coups qui lui ont été
portés, Cosa Nostra règne toujours sur l’île grâce à des complicités politiques et à la loi du silence.
« En fait, même si elle est peu visible, la Mafia est davantage présente dans le nord du pays, beaucoup plus riche, car c’est là que se
traitent les affaires. La capitale de
la Mafia, aujourd’hui, c’est Milan », expliquaient les deux
auteurs en mars 2015 dans un entretien à Télérama. p
daniel psenny

Corleone, d’Anne Véron et Gadh
Charbit (France, 2014, 50 min).

Allemagne, années Kino
La folle aventure des cinémas de gare allemands, dont les programmations kitsch, trash ou sexy attirèrent les foules
ARTE
SAMEDI 31 – 22 H 35
DOCUMENTAIRE

A

u lendemain de la seconde guerre mondiale,
dans une Allemagne en
ruine, les grandes gares font partie
des infrastructures à rebâtir d’urgence et, dans une trentaine d’entre elles, les autorités construisent
des salles de cinéma bon marché.
L’idée de départ est que, entre
deux trains, les passagers puissent
tuer le temps dans ces Bali-Kino
(pour Bahnhof Lichtspiele) où les

projections ont lieu non-stop.
A la fin des années 1940, ces salles aux entrées et sorties indépendantes et aux sièges espacés présentent des actualités et des divertissements. On y promet un tour
du monde en cinquante minutes
pour 50 pfennigs ! Petit à petit, la
programmation évolue, l’atmosphère des lieux change. Sur l’écran
défilent des séries Z, d’improbables nanars, des films érotiques,
des péplums à petits budgets, de
l’horreur en carton. Au milieu des
années 1960, alors que la télévision envahit les foyers, les Bali-

Kino continuent à attirer une
clientèle avec des films scandinaves et une programmation mélangeant films d’action de seconde
zone et porno soft.
Œuvres improbables
En matinée, les retraités viennent
se rincer l’œil. En soirée, les jeunes
déboulent en bandes. Et les SDF y
trouvent un refuge. Nouvelle
étape dans les années 1970 avec du
kung-fu, toujours du sexe et quelques productions américaines à
petit budget. La décennie 1980,
avec l’arrivée en masse des casset-

tes VHS, marquera la fin des années Bali-Kino, même si cinq salles
existent encore aujourd’hui.
Riche en témoignages et en images d’archives (municipales en
provenance de Hambourg, Stuttgart, Cologne ou Fribourg), ce documentaire inédit plonge dans
l’histoire du cinéma populaire allemand et donne une vision originale de la société. D’anciennes
gloires comme René Weller, interprète de Macho Man, se rappellent
le bon vieux temps. Gertrud Sonnenburg, employée à la caisse d’un
Bali-Kino depuis 1959, énumère

avec un sourire en coin les titres de
certains films projetés dans ces
salles, de L’Empire des fourmis
géantes à Vendredi sanguinaire en
passant par Samson contre le corsaire noir ou La Révolte des mortsvivants. Les extraits de ces œuvres
improbables diffusés dans ce documentaire valent le détour.
Comme certaines bandes-annonces, véritables chefs-d’œuvre de
mauvais goût et d’humour noir. p

SAM E D I 31 OCTOB R E
TF1
20.55 Danse avec les stars
Présenté par Sandrine Quétier
et Laurent Ournac.
23.25 Danse avec les stars,
la suite
France 2
20.55 Le Plus Grand Cabaret
du monde
Présenté par Patrick Sébastien.
23.20 On n’est pas couché
Présenté par Laurent Ruquier.
France 3
20.50 Commissaire Magellan
Série créée par Laurent Mondy. Avec
Jacques Spiesser (Fr., 2015, 95 min).
22.55 Miss Marple
Série écrite d’après l’œuvre d’Agatha
Christie (Can., 2007, 90 min).
Canal+
20.55 La prochaine fois
je viserai le cœur
Film policier de Cédric Anger.
Avec Guillaume Canet, Ana Girardot
(Fr., 2014, 108 min).
22.55 Jour de Coupe du monde
Magazine présenté par Isabelle
Ithurburu et Guilhem Garrigues.
France 5
20.40 Echappées belles
Intensément Baléares.
Magazine présenté
par Sophie Jovillard.
22.10 Les Seychelles,
paradis de l’océan Indien
Documentaire d’Eric Bacos
(Fr., 2011, 55 min).
Arte
20.50 Pirates
Documentaire de Christoph Weinert
et Robert Schotter [1/2] (All., 2015,
105 min).
22.35 Cinema Perverso
Documentaire d’Oliver Schwehm
(All., 2015, 60 min).
M6
20.55 NCIS : Los Angeles
Série créée par Shane Brennan.
Avec Daniela Ruah, Chris O’Donnell
(EU, S6, ép. 22/24 ; S3, ép. 22
et 13/24 ; S1, ép. 21 et 22/24).

alain constant

Cinema Perverso, d’Oliver
Schwehm (All., 2015, 60 min).

0123 est édité par la Société éditrice
HORIZONTALEMENT

GRILLE N° 15 - 257
PAR PHILIPPE DUPUIS

1

2

3

4

5

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9

10

11

12

I
II
III
IV
V
VI
VII

I. Sans prendre le moindre risque.
II. Ne rate pas une station sur son
parcours. Finit son cours à Gravelines. III. Principe chinois. Avait une
bonne opinion. IV. Démonstratif. Espace pour une rencontre. Refus d’un
autre temps. V. Massifs européens. Au
cœur du foyer. VI. Dessous qui prend
le dessus sur la plage. Poésie lyrique.
Précieux bois venu d’inde. VII. Prisonnier des chaînes. Chez Léon.
VIII. Donne de belles couleurs. Suivi à
la trace par les bons marcheurs. Boisson anglaise. IX. Fait l’innocent. Doit
beaucoup à Clément Ader. X. Si l’on
tient le coup, un jour ou l’autre il faudra le voir.

du « Monde » SA
Durée de la société : 99 ans
à compter du 15 décembre 2000.
Capital social : 94.610.348,70 ¤.
Actionnaire principal : Le Monde Libre (SCS).
Rédaction 80, boulevard Auguste-Blanqui,
75707 Paris Cedex 13 Tél. : 01-57-28-20-00
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de l’étranger : (33) 1-76-26-32-89 ;
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Courrier des lecteurs
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SUDOKU
N°15-257

VERTICALEMENT

IX
X

SOLUTION DE LA GRILLE N° 15 - 256
HORIZONTALEMENT I. Irrespirable. II. Mairie. Anion. III. Mirettes. Sic.

IV. Osé. Usnées. V. Ronde. Jugeai. VI. TNT. Naos. Ris. VII. En. Atèles. Es.
VIII. Lens. Ri. Aï. IX. Lue. Déversée. X. Erotiserions.
VERTICALEMENT 1. Immortelle. 2. Raisonneur. 3. Rirent. Néo. 4. Ere. As.

5. Situent. DI. 6. Pets. Aérés. 7. Enjolivé. 8. Raseuse. Er. 9. An. Eg. Sari.
10. Bisser. ISO. 11. Loi. Aïe. En. 12. Encaissées.

1. Une difusion qui ne s’entend pas
sous la Coupole. 2. Richement colorée mais craint les chocs. 3. Enfant
d’Harmonie. Soutient le talonneur
sur le terrain. 4. Négation. Tendres
petits vieux. 5. Estuaires en Bretagne.
Hymne en l’honneur d’Apollon.
6. Voie détournée. Interjection. En vitesse. 7. A intégré la DGSI. Interprété
sans précipitation. 8. Bien complet.
9. Rapporter sans dire un mot. La
moitié de tout. 10. Amateurs de son.
Sur une plaque de priorité. 11. En dessous de la moyenne. Toutes sauf le
Grec. 12. Attachée aux plus petits
détails.

La reproduction de tout article est interdite
sans l’accord de l’administration. Commission
paritaire des publications et agences de presse
n° 0717 C 81975 ISSN 0395-2037
& CIVILISA TIONS

VIII

N° 11
NOVEMBRE 2015

NS
& CIVILISATIO
PALMYRE´
LE JOYAU BRISE´
DE L'ANTIQUITE
´

LA VALLEE
S
DES INCA
POUVOIR

RITUEL ET
AU CŒUR DES ANDES

Chaque mois,
un voyage à travers
le temps et les grandes
civilisations à l’origine
de notre monde

^ TIMENTS
CHA
´
´ IEVA
UX
MED
S
HOMMES ET FEMME
E
FACE À LA JUSTIC

^
D’OR
L’AGE
DES FAITS DIVERS
DE LA PRESSE
L’ESSOR
E
AU XIX SIÈCLE

A
CALIGULQUI

L’EMPEREUR
VOULAIT ÊTRE DIEU

CHEZ VOTRE
MARCHAND DE JOURNAUX

Présidente :
Corinne Mrejen

PRINTED IN FRANCE
80, bd Auguste-Blanqui,
75707 PARIS CEDEX 13
Tél : 01-57-28-39-00
Fax : 01-57-28-39-26

L’Imprimerie, 79 rue de Roissy,
93290 Tremblay-en-France
Toulouse (Occitane Imprimerie)
Montpellier (« Midi Libre »)

styles | 19

0123
SAMEDI 31 OCTOBRE 2015

le costume,
ce nouveau jogging
MODE

E

lle a été élue meilleure artiste féminine de l’année
aux Victoires de la musique 2015, démarre une
tournée scintillante aux EtatsUnis, et pourtant, quand on parle
d’elle, c’est autant pour son style
que pour ses chansons : les costumes d’Héloïse Letissier, plus connue sous le nom de Christine
and the Queens, sont devenus le
symbole de sa démarche queer et
féministe.
Evoquant pêle-mêle l’élégance
androgyne de Michael Jackson et
la rigueur distante d’Annie Lennox, ses ensembles « veste-pantalon » signés AMI, Jacquemus,
Chloé ou Kenzo sont retravaillés
pour permettre à la chanteuse de
danser librement sur scène.
« Christine fait toujours ses essayages en bougeant, en faisant des pas
de danse, raconte Alexandre Mattiussi, fondateur de la griffe pour
homme AMI, qui lui a confectionné plusieurs ensembles de
scène sur mesure. Cela en dit long
sur le rôle du costume féminin actuel : un chic égal à celui des hommes doublé du confort d’un vêtement de sport, pour une tenue urbaine qui convient à tous les moments de la journée. »
Relecture novatrice
D’ailleurs, si AMI fait défiler hommes et femmes en costume sur les
podiums, c’est parce qu’une part
non négligeable de la clientèle féminine ne jure désormais que par
ces ensembles « volés » au dressing classique masculin. Certaines
personnalités, bien connues des
amateurs de mode et reconnues
pour leur style, contribuent depuis plusieurs années à dépoussiérer l’image du costard : Caroline de
Maigret, incarnation de la Parisienne, agrémente les siens de baskets en toile élimées ; Solange
Knowles, sœur de Beyoncé, creuse
un sillon plus bohème en arborant
des modèles en wax africain ;
Jenna Lyons, présidente de J. Crew,
ou l’actrice Tilda Swinton ont fait
du costume leur uniforme.
Ce n’était pourtant pas gagné : la
veste trop largement épaulée des
« power suits » des années 1980 –
alors rigides, structurés et conçus
pour faire sa place dans un monde
du travail dominé par des hommes – n’a pas laissé que de bons
souvenirs. Ni d’ailleurs la banalisation extrême, dans les années 1990, du tailleur-pantalon
mal coupé et si possible dans des
tissus gris brillants et stretch…
Uniforme idéal du « paraître
stricte pour être prise au sérieux »,
le tailleur-pantalon était resté associé aux rendez-vous d’affaires,
réunions de direction, agences
bancaires. Loin de l’attitude sexy
des filles en smoking d’Yves Saint
Laurent en 1966…
Plus récemment, les grands
noms de la mode ont joué un rôle
important dans la redéfinition
profonde du costume pour
femme : d’Hedi Slimane chez Dior
Homme (les femmes ont été immédiatement attirées par les costumes slim du Français au début
des années 2000) à Nicolas Ghesquière chez Balenciaga ou Christophe Lemaire pour Hermès, dont
les ensembles souples rappelaient
l’élégance d’une Annie Hall.
Le marché actuel semble suivre
cette impulsion et propose une
relecture novatrice du costume
pour femme, adapté à toutes les
saisons et tous les âges. Actuellement, sous la direction artistique
de Jason Wu, le géant Hugo Boss
lance une ligne baptisée Fundamentals qui remet le tailleur
(jupe ou pantalon) au cœur du
dressing moderne. Chez Paul
Smith, on trouve cette saison des
costumes pour homme et
femme faits pour voyager (sous
l’appellation « A suit to travel

Ci-contre : la chanteuse
Christine and the Queens.

Le tailleurpantalon
fait son grand
retour dans
le vestiaire
des femmes.
Avec l’aisance
d’un survêtement

« Il y a une vraie
évolution
des mœurs dans
la rue comme
dans les sphères
mondaines
conservatrices »
RACIL CHALHOUB

fondatrice de Racil
in ») qui ne froissent pas et offrent un confort tel que, pour leur
présentation à la presse, les modèles ont été portés par des sportifs et des contorsionnistes !
Ressort hors du commun
Le plus étonnant étant que leur
composition n’affiche pas un seul
pour-cent d’élasthanne. Ils sont
100 % laine : une laine tellement
twistée qu’elle donne aux vestes et
pantalons un ressort hors du commun. « Le but n’est pas d’imiter
l’homme mais d’élargir la proposition contemporaine de la mode
femme », précise Etienne Deroeux,
nommé au prix Andam 2015, qui
travaille avec un atelier italien spécialisé dans les costumes pour
homme, où il crée des tailleurs aux
références à la fois masculines, traditionnelles et sportives – comme
des jambes à fentes tenues par des
boutons-pression, de grandes fermetures Eclair, de larges poches intérieures.
Si le costume gagne les rues, il
conquiert aussi l’un des derniers
bastions de la féminité ultraclassique, celui des « grandes occasions » : alors que le Festival de
Cannes tente d’interdire les chaussures plates pour les femmes,
nombreuses sont les actrices qui, à
la place d’une robe extravagante,
optent pour un tailleur classique –
souvent créé par la maison Pallas,
ancien façonnier pour le luxe,
aujourd’hui spécialiste du smoking et costume revisités, et qui
compte parmi ses clientes le mannequin Aymeline Valade et Laura
Smet. « Sur les tapis rouges, une certaine mode archiféminine est deve-

DR

Ci-dessous : ligne
Fundamentals
de Hugo Boss. DR

nue uniforme pour ne pas dire conformiste et, surtout, déconnectée
des envies actuelles », observe le
fondateur Daniel Pallas.
Cela vaut aussi pour les tenues de
mariage. « Toutes les filles ne rêvent
pas de grandes robes de princesse »,
ajoute-t-il, faisant référence aux
commandes – de plus en plus fréquentes – de smokings en guise de
robe blanche. « En ne s’affichant
pas de façon clinquante et aguicheuse, on se fait davantage remarquer pour son élégance et son assurance », analyse Allegria Torassa, la
directrice de création de la marque. « Il y a une vraie évolution des
mœurs dans la rue comme dans les
sphères mondaines conservatrices », confirme Racil Chalhoub,
fondatrice de la marque de smokings et costumes féminins Racil.
Chez elle à Londres ou dans son
Beyrouth natal, où un chic ultraclassique est de rigueur, elle peut à
présent sortir « de jour comme de
nuit en smoking et baskets, ce qui
aurait été impensable il y a quelques années ». p
Paul Smith. PAUL SMITH

alice pfeiffer

Lanvin se sépare d’Alber Elbaz
l’automne 2015 est la saison des grands
bouleversements dans l’industrie du luxe :
après la séparation de Christian Dior et Raf
Simons, c’est au tour de la maison Lanvin de
confirmer la fin de sa collaboration avec Alber Elbaz. Après une annonce faite, en interne uniquement, dans l’après-midi du
28 octobre, une lettre signée d’Alber Elbaz (et
expédiée depuis une adresse mail hors Lanvin) a officialisé la rupture dans la soirée.
« Au moment où je quitte la maison Lanvin
sur décision de l’actionnaire majoritaire, je
veux exprimer mes remerciements et mes
chaleureuses pensées à tous ceux qui ont travaillé avec acharnement au réveil de Lanvin
au cours des quatorze dernières années (…) »,
écrit le designer qui signe d’un cœur.
Cette union a en effet été longue et particulièrement fructueuse. Avec son nœud
papillon, ses rondeurs et son sens de l’humour – lisible aussi dans les vitrines surréalistes inventées pour Lanvin –, ce styliste, né au Maroc et élevé en Israël, a su se
faire une place à part dans le cœur de ses
clients comme d’ailleurs dans celui des

gens de la mode qui ne se montrent pas
toujours très tendres.
Avant d’arriver chez Lanvin en 2001, son
CV était déjà bien chargé : la maison américaine Geoffrey Beene à New York (un spécialiste du drapé glamour), Krizia en Italie, Guy
Laroche puis Yves Saint Laurent avaient accueilli le créateur. Chez Lanvin, il a véritablement imposé un style, une allure. Ses robes
de cocktail en satin drapé, ses vestes en grosgrain, ses blouses à manches bouffantes, ses
tops asymétriques, ses grosses fermetures à
glissière industrielles, ses bijoux (en collaboration avec Elie Top) portés en cascade façon Castafiore rock et délicieusement turbulente ont fini par incarner une esthétique
unique.
Fan-club au-delà du luxe
Fantaisiste, ultraféminin, glamour, conquérant, le style Elbaz est une sorte de version
généreuse, joyeuse et quotidienne de l’esprit « couture parisienne ». Sa recette a vite
rencontré le succès : la maison de couture
fondée en 1889 (la plus ancienne du mar-

ché) et rachetée en plein déficit en 2001 par
la Taïwanaise Shaw-Lan Wang est redevenue
bénéficiaire en 2007. En 2010, le succès de sa
collection en collaboration avec H&M a
aussi prouvé qu’il avait un fan-club qui dépassait largement les frontières du luxe.
Cette histoire d’amour s’achève
aujourd’hui alors que courait la rumeur
d’un froid entre le designer et la propriétaire
taïwanaise. Lanvin a communiqué mercredi soir pour remercier le designer et confirmer « la mise en œuvre de son plan stratégique d’entreprise afin de continuer à faire de
la plus ancienne des maisons de couture parisiennes l’ambassadrice de l’excellence du luxe
français, dans l’esprit d’indépendance de sa
créatrice, Jeanne Lanvin ». La maison va devoir trouver un directeur artistique capable
de lui donner un nouvel élan, hors de l’ombre et de l’héritage laissés par « Monsieur Elbaz » que certains voient déjà chez Christian
Dior. Un bruit qui s’ajoute au mystère insondable qui règne autour de la succession de
Raf Simons. p
carine bizet

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SAMEDI 31 OCTOBRE 2015

CULTURE | CHRONIQUE
par m iche l gue r r in

Sexisme dans
l’usine à rêves

Changement d’attitude
Le point le plus médiatisé reste
l’argent. Attisé par deux événements. Le piratage informatique
du studio Sony Pictures, en novembre 2014, a permis d’apprendre que Jennifer Lawrence, héroïne de Hunger Games, oscarisée
pour Happiness Therapy (2013), a
été moins bien payée que ses collègues masculins Jeremy Renner ou
Bradley Cooper pour American
Bluff (2014). A temps d’écran égal.
Le deuxième événement est une
loi californienne votée le 6 octobre
visant à renforcer l’égalité salariale
entre les hommes et les femmes.
Beaucoup d’actrices se sont battues pour une loi qui sera effective
au 1er janvier 2016.
Le changement d’attitude de Jennifer Lawrence est significatif.
Quand elle a découvert, il y a un
an, qu’elle gagnait moins que ces
« gens qui ont le bonheur d’avoir un
pénis », elle a surtout pensé qu’elle
était « piètre négociatrice ». Mais
en octobre, elle s’est montrée plus
offensive dans une lettre ouverte
– qui a fait du bruit – publiée dans
le magazine en ligne Lenny, de sa

ROBIN WRIGHT, DE
LA SÉRIE « HOUSE OF
CARDS », APPELLE À
L’APPARITION D’UNE
« CHE GUEVARA
FÉMININE »

PAYÉES MOINS QUE
LEURS HOMOLOGUES
MASCULINS, JETÉES
À 40 ANS, LIMITÉES
À DES RÔLES
DE CRUCHES SEXY...
LES ACTRICES
D’HOLLYWOOD
SE RÉVOLTENT
consœur Lena Dunham. Il est vrai
qu’elle venait d’apprendre, par Forbes, que si elle a été l’actrice la
mieux payée au monde en 2014
avec 52 millions de dollars
(47,5 millions d’euros), son homologue masculin, Robert Downey Jr.
avait, lui, engrangé 80 millions.
Jennifer Lawrence n’a pas la réputation d’être timorée. Mais
d’autres actrices lui ont ouvert la
voie depuis le début de l’année. Et
d’abord Patricia Arquette, en février, qui, lors de la cérémonie des
Oscars, où elle a été primée pour
son rôle de mère qui lutte seule
pour élever ses enfants dans
Boyhood, a estimé que c’était « le
moment pour les femmes de réclamer le même niveau de rémunération ». Ou la cinéaste Kathryn Bigelow, qui déclarait dans Time, le
12 mai : « La discrimination sexuelle
stigmatise toute notre industrie. »
Fin juillet, c’est Robin Wright, de la
série House of Cards, qui, dans un
entretien au London Evening Standard, appelait à l’apparition d’une
« Che Guevara féminine ».
Les langues des stars intouchables se délient. Pour les autres, c’est
plus dangereux. Rose McGowan a
rapporté sur son compte Twitter
que, pour un casting, on lui avait
demandé de se présenter en « débardeur moulant noir (ou sombre)
qui montre le décolleté (soutiengorge push-up conseillé). Leggings
ou jean moulant ». Quelques jours
après avoir rendu publique cette
note, elle a été virée par son agent.
Aucune star n’a bronché. Dans
Gala du 18 septembre, Diane Kruger racontait, elle, que « l’acteur est
toujours casté en premier. Et il a le
droit d’approuver, ou non, sa partenaire. C’est dégueulasse ».
Ouvrons un autre front. Il est
souvent demandé aux actrices, à
l’écran, de s’éprendre d’un acteur
qui pourrait être leur père. Sans
que ce soit un élément décisif du
scénario. Le site Vulture a publié le
1er juin des graphiques qui montrent comment Jennifer Lawrence,
Scarlett Johansson ou Emma
Stone tombent souvent sous le
charme d’hommes mûrs. Pas nouveau. En 1942, dans Casablanca, Ingrid Bergman (27 ans) convolait
avec Humphrey Bogart (43 ans).
Mais la conséquence a été cernée
par Maggie Gyllenhaal, qui a révélé en mai ce que lui a dit un producteur : à 37 ans, elle est trop
vieille pour incarner la maîtresse
d’un homme de 55 ans.
Il n’en a pas toujours été ainsi.
Les Américaines Clara et Julia Kuperberg travaillent à un documentaire pour montrer que ce sont des
femmes qui ont créé Hollywood
dans les années 1910 – avec gros
postes et gros salaires. « Dans les
années 1930, en pleine récession, les
hommes se sont rendu compte qu’il
y avait de l’argent à faire à Hollywood, et ont pris les places des
femmes », racontent-elles dans un
article publié le 22 juillet sur le site
Cheek Magazine, sous un titre qui
ressemble à celui d’un film de super-héros : « Le sexisme à Hollywood peut-il être exterminé ? »
Pas gagné. p
guerrin@lemonde.fr

Tirage du Monde daté vendredi 30 octobre : 274 092 exemplaires

C

e fut l’un des symboles éclatants
des « trente glorieuses » chinoises :
la politique de l’enfant unique et sa
cohorte de « petits empereurs », cette progéniture aux joues roses et rebondies, gâtée par deux parents et quatre grands-parents.
La Chine voulait s’extraire de la pauvreté
de l’ère maoïste. Pour cela, elle était déterminée à freiner une démographie galopante dans un pays qui frôlait déjà le milliard d’habitants. Elle fut le seul Etat au
monde à vouloir contrôler à ce point la natalité. Le seul aussi à disposer d’une case
spéciale dans ses statistiques pour recenser
les enfants uniques : ils sont aujourd’hui
quelque 160 millions (12 % de la population
totale), deux sur trois dans les villes chez

les moins de 15 ans, un sur trois dans les
campagnes.
Ce contrôle des naissances impératif, dont
le principe fut inscrit dans la Constitution,
avait été institué en 1979, soit un an après le
lancement des réformes économiques par
le « Petit Timonier », Deng Xiaoping. L’ancien commandant révolutionnaire de Mao,
limogé pendant la Révolution culturelle,
était de retour et posait les fondations d’une
renaissance de l’empire du Milieu. Grâce à
ces réformes, le pays a connu une croissance
impressionnante : il est devenu la deuxième
puissance économique mondiale.
Mais ce contrôle des naissances n’a pas
seulement fait l’objet d’une contestation
croissante, en particulier dans les campagnes, où les traditions restent bien ancrées.
Il a aussi conduit à des dérives, des abus et
des drames humains comme ces millions
de stérilisations ou d’avortements forcés, ou
l’élimination systématique des filles dans
un pays où l’enfant mâle est valorisé pour
son rôle dans la perpétuation de la lignée.
Jeudi 29 octobre, le cinquième plénum du
comité central du Parti communiste a entériné la fin de cette politique en autorisant
tous les couples à avoir deux enfants. L’objectif premier est de tenter de lutter contre
les effets néfastes du malthusianisme en vigueur depuis trois décennies : le vieillissement rapide de la population et le tarissement de la population active.

Mais cette décision a également une portée hautement symbolique : la Chine est en
train de solder l’héritage de Deng. Sur le plan
économique, en tentant de trouver un nouveau modèle, qui ne repose plus sur l’exploitation d’une main-d’œuvre à bas coût et sur
les seules exportations mais qui puisse
compter sur la consommation intérieure et
l’innovation. Mais aussi sur le plan démographique, en redevenant un pays comme
les autres.
Néanmoins ce changement historique ne
produira ses effets que si l’Etat-parti réinvestit des secteurs que les communistes avaient
abandonnés dans les années 1980 et 1990,
l’éducation et la santé. Car élever un enfant
en Chine coûte cher, ce qui constitue un
frein à la natalité autrement plus efficace
que les agents du planning familial. Les
autorités devront aussi mettre en place un
système de sécurité sociale et de retraite solide pour assurer un certain bien-être aux
personnes âgées, d’autant plus que les plus
jeunes, plus individualistes, ne voudront
plus, très probablement, s’occuper de leurs
parents.
Ce sont des défis immenses auxquels va
devoir s’atteler le numéro un, Xi Jinping, désireux d’imprimer sa marque sur ce nouveau cycle. Mais c’est une condition indispensable pour que le « rêve chinois » qu’il ne
cesse de mettre en avant puisse, un jour, se
réaliser. p

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LES INROCKUPTIBLES

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OUEST FRANCE

STUDIO CINÉ LIVE

FATIMA
un film de

Philippe Faucon

Afiche : © 2015 Pyramide Distribution - Louise Matas

I

l ne se passe pas une semaine
à Hollywood sans qu’une actrice de renom grogne. Sur le
thème « l’usine à rêves est
sexiste ». Elle nous paie moins que
les hommes, nous jette à 40 ans,
nous cantonne dans des rôles de
cruches sexy. On a entendu Cate
Blanchett, Gwyneth Paltrow, Meryl Streep, Robin Wright, Kristen
Stewart, Jessica Chastain, Patricia
Arquette, Sandra Bullock, Jennifer
Lawrence et beaucoup d’autres encore. La dernière : Geena Davis. Pas
n’importe qui. Elle formait avec
Susan Sarandon le tandem d’enfer
du road-movie Thelma et Louise
(1991), de Ridley Scott, film culte
du féminisme. Le 26 octobre, sur le
site américain The Daily Beast, elle
écrit : « Vous croyez que les choses
changent à Hollywood ? Je suis bien
placée pour vous dire que non. »
Bien placée, pour avoir lancé
en 2006 un centre de recherche
sur la place des femmes à Hollywood. Son truc, ce sont les chiffres. Et ils sont effarants.
En gros, les rôles masculins sont
dominants – trois contre un rôle
féminin –, et cela n’a pas bougé depuis 1946. Sans compter que le
personnage féminin n’est souvent
qu’« un bonbon pour les yeux »,
écrit Geena Davis. Autre donnée
troublante : quand une foule est
convoquée à l’écran, et même
pour un dessin animé, on n’y
compte que 17 % de femmes. Il paraît que les décideurs d’Hollywood
sont tombés des nues quand
Geena Davis leur a montré ses
chiffres. Ces derniers ont plutôt
l’oreille sourde et l’œil aveugle. Les
Etats-Unis sont en effet un pays où
la question du genre est centrale et
la sociologie d’Hollywood épluchée – bien plus qu’en France.
Aussi l’Union américaine pour
les libertés civiles (American Civil
Liberties Union, ACLU) a appelé,
en mai, le gouvernement à combattre le sexisme d’Hollywood.
Avec ses propres chiffres, dont celui-ci : sur les cent films les plus
vus en 2014, deux seulement ont
été réalisés par des femmes. « Hollywood estime qu’une femme ne
peut pas diriger un film d’action », a
confié un cadre de l’ACLU au magazine Time, le 12 mai.

XI JINPING
VEUT
DES ENFANTS

(&'$"%%"#"!'

M Le magazine du Monde no 215. Supplément au Monde no 22018 — SaMedi 31 octobre 2015.
Ne peut être vendu séparément. disponible en France métropolitaine, belgique et Luxembourg.

A l’assaut
de la culture

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7

carte blanche à

David Shrigley.

Courtesy David Shrigley and Anton Kern Gallery, New York. Photo Mark Woods

Cet artiste britannique a fait de la fausse naïveté sa spéCialité.
Chaque semaine, il ouvre à “m” ses Carnets de dessins
où l’absurde est presque toujours au rendez-vous.

Untitled (YoUth), 2015.

31 octobre 2015 — M Le magazine du Monde

Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde.

9

“Normaux”... Ils soNt Normaux car Ils pourraIeNt être vous et moI. Ils sont, d’ailleurs, déjà
vous et moi: un voisin, un collègue, un ami parfois. Les électeurs du Front national, et partant,
les élus du parti, sont donc des gens « normaux ». Les études le montrent, les politologues le
confirment, les journalistes le racontent. Et les démocrates bon teint que nous sommes pleurent toutes les larmes de leur corps, effrayés de voir les idées et les militants du FN gagner du
terrain. Se rapprocher d’eux, de nous. Impuissants et paralysés. Incapables de trouver la parade.
Longtemps, nous n’avons pas voulu ou pas su les voir. Nous avions une bonne excuse : ils
paraissaient si loin, si différents. Cela nous arrangeait d’imaginer que les élus et les électeurs
du Front national ressemblaient tous à un homme avec un bandeau sur l’œil flanqué de
femmes au brushing géant. Puis est arrivée la dédiabolisation, la présidente blonde et forte en
gueule, l’énarque théorisant, la jeune nièce à la silhouette élancée et aux idées courtes, le
cortège d’élus locaux bien sous tous rapports… Normaux donc.Alors que débute la campagne
des élections régionales de décembre, la journaliste du Monde Marion van Renterghem est
allée en région PACA où le FN est implanté depuis longtemps. Pour M Le magazine du
Monde, elle s’est intéressée au rapport que le parti entretient sur place avec la culture. Très
prévisible quand il prône le retour aux racines provençales ou caricature l’art contemporain.
On n’est pas loin alors des critiques sur l’art dégénéré entendues à d’autres périodes. Plus
ambigu et surprenant quand il ne s’oppose pas aux subventions à l’exposition Patrice Chéreau,
qui marquait cet été la réouverture de la Collection Lambert, à Avignon. Les images s’enchaînent.Terriblement normales, lorsque la journaliste surprend la nièce aussi altière que réactionnaire se défouler en boîte sur les tubes du moment. Presque hystériques quand un maire
d’arrondissement de Marseille se livre à une danse-transe sur du hard-rock, sa musique fétiche.
Certains sondages voient la nièce et ses colistiers fans d’AC/DC remporter la région PACA…
Peut-on vraiment trouver ça « normal »? Marie-Pierre LanneLongue

31 octobre 2015 — M Le magazine du Monde

11

31 octobre 2015

La semaine
A la « une »

Les chroniques
30

20

Marc Beaugé rhabille…
Natacha Polony.

22

24

Revu et… corrigé
Mystérieux sabotage.
Il fallait oser
Coursier 2.0.

26

Sur invitation
C’est pas du cinoche.

Le docu qui dérange
la scientologie.
New York vote
pour le fonds populaire.
A San Remo, fin de récré
pour les tire-au-flanc.

Le roman-photo
La politique
dans le sang.
28

Qui est vraiment
Sébastien Arsac.
34

Tirage à part
Planning familial.

35

36

Le magazine
37

La culture vue du Front.
Dans la stratégie de
respectabilité du FN,
la culture ne fait pas
exception : le discours lissé
des jeunes élus cache
à peine des priorités
inchangées – culture
populaire, patrimoine,
identité. Reportage
en PACA, une région
qui pourrait basculer
en décembre.

Le portfolio
62

Compagnons de danse.
La photographe espagnole
Bego Antón a saisi, à travers
les Etats-Unis, de drôles
de chorégraphies entre des
maîtres et leurs chiens.

44

Les bonnes fées des héritiers.
Banquiers, psychologues,
conseillers financiers…
Ils préparent les enfants
de millionnaires à gérer leur
futur héritage. Un marché
promis à un bel avenir.

62

50

Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. HBO 2015. Bego Antón.

20

L’exil sans fin des Arméniens.
Certains Arméniens
de Syrie, chrétiens, fuyant
l’organisation « Etat
islamique », décident
de revenir sur la terre que
leurs ancêtres ont fuie il y a
un siècle. Mais reconstruire
leur vie en Arménie s’avère
plus difficile qu’espéré.
56

Auteurs à temps partiel.
95 % des écrivains français
ne vivent pas de leur
plume. Par obligation
ou par goût, ils mènent
une autre carrière.
Rencontres.

L’illustration de couverture
a été réalisée par
Jean-Baptiste TalbourdetNapoleone/
M Le magazine du Monde.

31 octobre 2015 — M Le magazine du Monde

12

80, bd Auguste-Blanqui, 75707 Paris Cedex 13 —Tél. : 01-57-28-20-00/25-61
Courriel de la rédaction : Mlemagazine@lemonde.fr —
Courriel des lecteurs : courrier-Mlemagazine@lemonde.fr —
Courriel des abonnements : abojournalpapier@lemonde.fr

71

Stars de la mode.
Les sœurs Olsen et Victoria
Beckham sont les rares
célébrités à avoir réussi
à s’imposer dans la mode.

La culture
96

Musique
A l’école de l’electro.
Et aussi : photo, art, danse,
cinéma, BD, théâtre, polar.
112

75

Le DVD
de Samuel Blumenfeld
De Funès
à Dada sur son époque.

76

Dossier tourisme
Tous les soleils.

74

Fétiche
Œuvre d’or.
Le goût des autres
Intelligence artificielle.

115

L’invité mystère
Auteur de thriller.
77

Variations
Pied d’égalité.

136

Les jeux
138

Le totem
La canne de Tomi Ungerer.

78

A quoi ça sert
Le Lip Primer.
79

Ligne de mire
Emotion primaire.
80

Ma vie en images
Karim Rashid.
81

Objet trouvé
Le seau.
82

Un peu de tenues
Le manteau.
88

Une affaire de goût
Boudin à tartiner.
89

Garden-party
Retour en grâce.
90

Une ville, deux possibilités
Budapest la festive.
92

Dessous de table
Renversant Jeu de Quilles.
94

Deuxième rideau
De la gouaille et du goût

M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

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O’Polo : www.marc-o-polo.com – Margaret
Howell : www.margarethowell.co.uk – Max
Mara : www.maxmara.com – Minelli : www.
minelli.fr – Pablo : www.pablo.fr – Paul Smith :
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www.ralphlauren.fr – Sandro : www.sandroparis.com – Sessùn : www.sessun.com –
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104

rédactrice en chef
Marie-Pierre Lannelongue
direction de la création
Eric Pillault
directeur artistique et de l’image
Jean-Baptiste Talbourdet-Napoleone
rédaction en chef adjointe
Eric Collier, Béline Dolat,
Pierre Jaxel-Truer, Camille Seeuws
assistante
Christine Doreau
rédaction
Carine Bizet, Samuel Blumenfeld,
Louise Couvelaire, Emilie Grangeray, Laurent
Telo, Vanessa Schneider, avec François Krug
style
Vicky Chahine (chef de section),
Fiona Khalifa (styliste), avec la
collaboration de Lili Barbery-Coulon
directrice de la mode
Aleksandra Woroniecka,
assistée d’Aline de Beauclaire
chroniqueurs
Marc Beaugé, Guillemette Faure, Lucien Jedwab,
Jean-Michel Normand, François Simon
graphisme
Audrey Ravelli (chef de studio), Marielle
Vandamme (adjointe). Avec Aurélie Bert et
Camille Roy.
photo
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(adjointe), Laurence Lagrange, Federica
Rossi. Avec Hélène Bénard.
assistante
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édition
Agnès Gautheron (chef d’édition), Anne
Hazard (adjointe technique), avec Corinne
Callebaut (adjointe editing) et Gabriel
Richalot (adjoint numérique). Béatrice
Boisserie, Valérie Gannon-Leclair, Catarina
Mercuri, Olivier Aubrée, Stéphanie Grin, Agnès
Rastouil, avec Alexandra Bogaert, Elodie
Ratsimbazafy et Thomas Richet. Et Thouria
Adouani, Valérie Lépine-Henarejos, Maud
Obels et Ide Parenty (édition numérique).
correction
Ninon Rosell. Avec Agnès Asselinne et
Adélaïde Ducreux-Picon.
rédaction numérique
Marine Benoit, Marlène Duretz,
Julien Guintard (coordinateurs),
François Bostnavaron, Sylvie Chayette, Thomas
Doustaly, Pascale Kremer, Véronique Lorelle,
Jean-Michel Normand, Catherine Rollot
assistante
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ipad
Agence Square (conception), Charlotte Terrasse
(coordination) et Cécile Coutureau-Merino,
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photogravure
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Kebiri-Damour.
documentation
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Muriel Godeau et Vincent Nouvet

infographie
Le Monde
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Modification de service, réassorts pour marchands
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M Le magazine du Monde est édité par
la Société éditrice du Monde (SA). Imprimé en
France : Maury imprimeur SA, 45330 Malesherbes.
Dépôt légal à parution. ISSN 0395-2037 Commission
paritaire 0712C81975. Distribution Presstalis.
Routage France routage. Dans ce numéro, un encart
« Relance abonnement » destiné à la vente
au numéro France métropolitaine. Un encart
« Catalogue Noël » destiné aux abonnés
France métropolitaine.

Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Bengt Wanselius.

Le style

président du directoire, directeur de la publication — Louis Dreyfus
directeur du monde, directeur délégué de la publication,
membre du directoire — Jérôme Fenoglio
directeur de la rédaction — Luc Bronner
directrice déléguée à l’organisation des rédactions — Françoise Tovo
directeur de l’innovation éditoriale — Nabil Wakim
directeurs adjoints de la rédaction — Benoît Hopquin, Virginie Malingre, Cécile Prieur
secrétaire générale du groupe — Catherine Joly
secrétaire générale de la rédaction — Christine Laget

14

Ils ont participé à ce numéro.

marion van renterGHem, grand
reporter au Monde, mène de nombreuses
enquêtes en France et à l’étranger. Dans
celle qu’elle signe cette semaine pour M,
elle s’est plongée dans la culture du FN,
s’interrogeant sur « la contradiction »
entre le profil et l’engagement de ses
membres, « des gens passe-partout au
service d’un programme extrémiste ». Elle
vient par ailleurs de publier FOG, Don
Juan du pouvoir (Flammarion), un portrait de Franz-Olivier Giesbert, qui est
aussi le roman du pouvoir et de la vie
politique depuis les années 1980. (p. 37)

Louise CouveLaire, journaliste à
M, signe dans ce numéro une enquête
sur un business en plein boom : la formation des héritiers. Partout dans le
monde, banques, gestionnaires de fortunes, associations, organisations caritatives ou encore psychologues se mettent
en quatre pour préparer cette aristocratie financière… à hériter. « Dans l’espoir qu’ils ne dilapident pas leur patrimoine, les héritiers de demain ont droit
aux meilleurs soins. Car le monde se
prépare au plus grand transfert de fortunes de l’histoire… » (p. 44)

pierre La poLiCe, dessinateur,
s’inspire des procédés narratifs de la bande
dessinée, du langage des médias et de la
culture populaire.Il illustre cette semaine
le sujet consacré à ceux qui préparent les
enfants de millionnaires à hériter. Pierre
La Police cultive l’anonymat.Nulle photo
de lui n’est publiée – il se donne les traits
du chanteur de tango Edmundo Rivero –,
nulle biographie ne dévoile son parcours.
Auteur de dessins de presse, d’albums et
de livres d’artistes (aux éditions Cornélius et Item), il expose et réalise aussi des
vidéos pour la télévision (Canal+). (p. 44)

aLexandre Lévy, journaliste, a
rencontré pour M des Arméniens qui,
pour échapper aux persécutions en Syrie,
ont rejoint la patrie dont leurs ancêtres
s’étaient enfuis il y a un siècle. Ancien
chef de service à Courrier International,
Alexandre Lévy s’est expatrié en 2010
en Bulgarie, d’où il a couvert l’actualité
des Balkans et de la mer Noire pour des
médias français et suisses. Depuis, il vit
entre Paris et Sofia et a gardé le goût des
périphéries, ces « banlieues du monde »
où il ne se passe rien.Ou presque… D’où
son voyage à Erevan. (p. 50)

vanessa sCHneider, grand reporter
à M et auteure d’essais et de romans, s’est
intéressée à la « vraie » profession des écrivains. « En cette période de prix littéraires,
les projecteurs sont braqués sur quelquesuns. Mais on oublie bien souvent qu’écrire
même en étant publié et célèbre ne suffit pas
à faire vivre les romanciers. Dans leur
immense majorité, ceux-ci exercent un
métier, soit manuel soit intellectuel,
et ils ont donc deux identités sociales
très différentes. » (p. 56)

aLex Crétey systermans, photographe, a réalisé pour ce numéro les portraits de ces écrivains dont l’écriture n’est
pas le « vrai » métier. « Pour faire un bon
portrait, une relation entre le sujet et le
photographe doit se créer, aussi brève soitelle. Je garde un très bon souvenir de chacun d’eux, particulièrement de Jean Grégor, qui m’a fait visiter son univers à
l’aéroport privé du Bourget. » Voyageur
et portraitiste, entre autres pour le New
York Times, Alex Crétey Systermans
contribue régulièrement à de nombreux
titres français et internationaux. (p. 56)

M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Jean-Baptiste Talbourdet Napoleone. Karine Simon. Alex Cretey Systermans. Le Monde. DR

Journaliste — Photographe — Illustrateur
Styliste — Chroniqueur — Grand reporter

5 3 A V E N U E M O N TA I G N E PA R I S

16

Le M
de la semaine.

« Une borne vient ponctuer ce M
souligné d’un trottoir peint en jaune. »

Pour nous écrire ou envoyer vos photographies de M (sans oublier
de télécharger l’autorisation de publication sur www.lemonde.fr/m-le-mag) :
M Le magazine du Monde, courrier des lecteurs, 80, bd Auguste-Blanqui,
75707 Paris Cedex 13, ou par mail : courrier-mlemagazine@lemonde.fr

M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Claude Panais

Claude Panais

19

Philippe Mazzoni/Canal+.

Alex Gibney est
une figure du
documentaire
aux Etats-Unis.
Habitué des
sujets sensibles,
il s’attendait aux
menaces et
aux coups de
pression que
l’Eglise de scientologie fait peser
sur lui depuis la
sortie de son film
Going Clear.

à

l a

u n e

Le docu qui dérange la scientologie. p. 20
i i — New York vote pour le fonds populaire. p. 22
i i i — A San Remo, fin de récré pour les tire-au-flanc. p. 24
i—

31 octobre 2015 — M Le magazine du Monde

20

Le docu qui
dérange la
scientologie.

trois fois couronné aux emmy awards,
“going clear” sera diffusé sur canal+
le 11 novembre. cette enquête fouillée
sur l’église de scientologie a valu
à son réalisateur pressions et menaces.
Alex Gibney a été suivi, surveillé, harcelé dans
la rue, insulté, menacé de représailles juridiques et
calomnié sur la Toile. Un site Web a même été créé par
l’Eglise de scientologie uniquement pour le décrédibiliser. L’objet de ce courroux ? Son documentaire Going
Clear, inspiré du best-seller du journaliste Lawrence
Wright (prix Pulitzer en 2007), Devenir clair, la
Scientologie, Hollywood et la prison de la foi, publié en
2013 (en octobre 2015 en France, aux éditions Piranha),
qui a fait l’effet d’une bombe aux Etats-Unis. Présenté
au Festival du film Sundance en janvier dernier (et
accueilli par une standing ovation), puis diffusé sur
HBO en mars, il a été visionné par plus de 8 millions
de personnes jusqu’à présent. Soit l’un des plus gros
cartons de la chaîne câblée, la seule à avoir accepté
de le produire. « J’ai été surpris de voir que les autres
refusaient de s’embarquer dans un projet qui risquait
de les amener devant les tribunaux », explique Alex
Gibney. La crainte de contentieux a aussi poussé certains pays, comme la Grande-Bretagne, à reculer de
plusieurs mois la date de diffusion. Car la scientologie
est rompue aux intimidations judiciaires : c’est après
plusieurs dizaines de procès au fisc américain, qu’elle
l’a acculé à lui accorder le statut de religion, en 1993, lui
permettant dès lors d’être exemptée d’impôts.
En France, Canal+ diffuse, le 11 novembre, le documentaire incendiaire, qui a raflé trois Emmy Awards en septembre dernier. Résumé pédagogique de l’histoire de
l’Eglise, née il y a soixante ans, et de son fondateur,
L. Ron Hubbard (mort en 1986), Going Clear décortique la façon dont les célébrités (parmi lesquelles les
stars John Travolta et Tom Cruise, qui, selon le documentaire, aurait réclamé de mettre son ex-femme,
Nicole Kidman, sur écoute) sont « utilisées » et met au
jour le fonctionnement interne de l’institution : les
méthodes, les étapes, les enjeux, les différentes
branches, le dogme ultime que seuls les plus « avancés » sont censés connaître (l’histoire d’un dictateur
intergalactique nommé Xenu, qui aurait transporté des
milliards d’extraterrestres sur Terre avant de les jeter
dans des volcans et de les faire exploser), mais aussi
les brimades, les abus de pouvoir, les pressions, les
escroqueries… Sans oublier le premier rôle du redoutable David Miscavige, actuel président, successeur du
M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

Going Clear est
un résumé
pédagogique du
fonctionnement
de l’institution.

HBO 2015.

-I-

fondateur, qui organise des réunions annuelles grandioses dignes d’une république bananière. Le tout,
grâce à des témoignages d’anciens, « des repentis » de
l’Eglise, qui en racontent les coulisses.
récompensé par un oscar en 2008 pour son film Un taxi
pour l’enfer, Alex Gibney, 62 ans, est une figure du film
documentaire outre-Atlantique et un habitué des
sujets sensibles : Lance Armstrong, le scandale Enron,
l’organisation WikiLeaks, Steve Jobs, la torture exercée
par les services américains, la pédophilie au sein de
l’Eglise catholique… Il s’attendait à subir les foudres de
l’Eglise de scientologie, mais il a été surpris par certains angles d’attaque, très personnels et très saugrenus. « Ils ont par exemple écrit sur un site que mon
père, un enseignant, travaillait en réalité pour la CIA !
Mais quel est le rapport ! ? », s’amuse-t-il. Dix jours
avant la première du film, l’Eglise de scientologie a
acheté des pleines pages dans les quotidiens The New
York Times et Los Angeles Times, comparant Going
Clear au récit discrédité du prétendu viol collectif sur
un campus universitaire récemment publié dans le
magazine Rolling Stone.
« Cela figure dans le dogme de l’Eglise ! souligne le réalisateur. Sous le chapitre intitulé “Fair Game”, il est indiqué que les membres sont autorisés à user de tous les
moyens pour contre-attaquer. Il faudrait être fou pour
ne pas s’en méfier. » Si les pressions exercées sur les
témoins du documentaire n’ont rien de drôle (filatures,
menaces physiques, pression morale, manifestations
sur le pas de leur porte…), la stratégie de défense de
l’Eglise de scientologie, notamment sur Internet, a fait
sourire les médias américains qui la qualifient tour
à tour d’« hilarante », de « ridicule », « grotesque »,
« dépassée » : un compte Twitter suivi par à peine plus
de 700 personnes, des sites Web accusant les uns
de battre leur femme, les autres d’être des ivrognes ou
encore des feignants… Certains y voient surtout la
stratégie du désespoir d’une institution en pleine crise
de recrutement. Si la scientologie revendique
12 millions d’adeptes dans le monde (dont 45 000
en France), selon Alex Gibney, elle ne compterait pas
plus de 50 000 membres actifs. Louise Couvelaire

22

-II-

New York
vote pour
le fonds
populaire.

New York, ville de tous les excès en termes
de spéculation, vient de connaître une petite révolution
immobilière. Blackstone, le plus gros fonds d’investissement du secteur – sa branche immobilière gère plus de
93 milliards de dollars – et le maire, Bill de Blasio – qui a
fait du logement social l’un de ses chevaux de bataille –
ont signé un accord le 20 octobre. L’enjeu : une gigantesque parcelle dans l’est de Manhattan, Stuyvesant
Town et Peter Cooper Village, regroupant 11 200 appartements. Blackstone vient de la racheter pour 5,3 milliards de dollars grâce à la promesse de plafonner
une partie des loyers. Un compromis qui va permettre
de préserver l’une des dernières enclaves de la classe
moyenne sur Manhattan, où le prix médian
d’un appartement dépasse le million de dollars.
Il s’agit d’un retour aux sources pour Stuyvesant Town,
une cité de brique située le long de la Première avenue,
entre la 14e et la 23e rue, qui avait été construite par le
groupe d’assurance MetLife en 1947. L’idée était de
pouvoir accueillir les familles des vétérans de la
seconde guerre mondiale. En échange
de la concession, le groupe s’était engagé à maintenir
les loyers à des niveaux abordables. Jusqu’en 2006,
quand MetLife décide de vendre le quartier à Tishman
Speyer Properties et BlackRock pour 5,4 milliards
de dollars. Une opération spéculative, financée
par la dette, que les deux associés sont persuadés
de pouvoir rembourser rapidement.
N’étant pas liés par l’accord signé par MetLife, ils
pensent qu’il suffira d’augmenter substantiellement
les loyers pour réussir leur opération. En 2006, le
complexe rapporte environ 112 millions de dollars, une
somme qu’ils veulent porter à plus de 300 millions
cinq ans plus tard. Las : leurs plans seront contrariés
à la fois par l’effondrement du marché immobilier,
suite à la crise des subprimes, et par la résistance
des locataires auxquels on demandait de payer plus de
M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

4 200 dollars (3 800 euros) par mois pour deux malheureuses chambres.
La proportion de loyers plafonnés à Stuyvesant,
qui était de 71 % en 2006, est ainsi tombée aujourd’hui
à 46 %. Une chute qui n’a toutefois pas été suffisante
aux spéculateurs pour rembourser leur dette.
En janvier 2010, ils font défaut et l’ensemble immobilier
tombe dans les mains des créanciers. C’est l’actuel
propriétaire, CW Capital, qui a vendu à Blackstone,
associé à la Caisse de dépôt et placement du Québec.
Les acquéreurs se sont engagés à plafonner les loyers
de 5 000 appartements pendant au moins vingt ans :
certains deux-pièces seront ainsi loués 1 500 dollars,
soit trois fois moins que le prix du marché.
En échange, la ville a tiré un trait sur 77 millions
de dollars d’hypothèques, tout en accordant un prêt
à taux bonifié de 144 millions. Dans le même temps,
l’opération rapportera à la mairie 160 millions de dollars
de droits de mutation.
Même si Blackstone sera loin des 18 % de retour sur
investissement qui sont actuellement en vigueur dans
le secteur à New York, le fonds pense y trouver son
compte en se rattrapant sur la partie des loyers libres
d’évoluer au gré du marché. « Il y a une pénurie
d’appartements à New York. Nous pensons que les
loyers vont augmenter. C’est l’une des raisons pour
laquelle nous investissons autant », explique Jonathan
Gray, le patron de l’activité immobilier chez Blackstone.
« Il s’agit d’une opération de long terme, ajoute
Sylvain Fortier, le responsable de l’immobilier au sein
de la Caisse de dépôt et placement du Québec.
Nous ne cherchons pas à faire la culbute pour
empocher un profit rapide. » Quant à M. Bill de Blasio,
l’opération contribue à lui permettre de tenir l’une de
ses principales promesses électorales. Stéphane Lauer

Jonathan D. Gray,
directeur de
l’immobilier
du fonds
d’investissement
Blackstone (centre),
et le maire
de New York
Bill de Blasio
(gauche) devant
la cité de brique
Stuyvesant Town.

Mary Altaffer/AP

le maire avait fait du logement social
l’une de ses priorités. il vient de signer
un accord autorisant un fonds d’investissement à acquérir 11 200 logements
à manhattan contre la promesse
de maintenir des loyers plafonnés.

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24

A San Remo,
fin de récré
pour les
tire-au-flanc.

la mairie de la cité balnéaire italienne
a installé des caméras cachées dans
ses services. objectif : lutter contre
la fainéantise de ses employés. dont
beaucoup ont été surpris en flagrant
délit de truquage à la pointeuse.
Alberto Muraglia n’était jusqu’à présent
qu’un des 528 employés municipaux sans histoire que
compte la ville de San Remo. Car il en faut du monde
pour entretenir les parcs et les jardins de cette cité
balnéaire de Ligurie, assurer la sécurité de ses
54 000 habitants et, tous les ans en février, veiller au
bon déroulement du Festival de la chanson italienne
qui réunit la fine fleur de la variété dans le décor un
peu kitsch du cinéma Ariston. Mais aujourd’hui, après
trente ans de labeur, Alberto se désole : « Une vie
entière à travailler, travailler, travailler… Et finalement,
on se souviendra de moi comme du vigile en slip. »
La dernière image connue de ce policier municipal le
montre en effet en slip et maillot de corps en train de
pointer à l’entrée de son lieu de travail. Une tenue qui
n’a rien de l’uniforme officiel des vigili urbani de la ville :
si Alberto s’est ainsi laissé surprendre, c’est qu’il avait
l’intention, juste après avoir pointé… de retourner
se coucher à son domicile, tout proche. « Une petite
légèreté », assure son épouse.
Alberto n’est pas seul dans son malheur. Sur les
271 employés municipaux soupçonnés par la brigade
financière d’être des fannulloni – expression italienne
désignant les fainéants et bons à rien – 150 ont été
surpris par les caméras de vidéosurveillance à glisser
leur badge (ainsi que celui d’un ou de deux autres
collègues qui n’avaient même pas fait l’effort de se
déplacer) dans la pointeuse pour s’en retourner aussitôt à leurs petites affaires. Une trentaine d’employés
ont été placés en arrêt domiciliaire. Ce qui les contraint
à rester chez eux… à ne rien faire.
Les activités parallèles des fannulloni de San Remo
étaient diverses et variées. Qui se précipitait à la mer
pour faire du canoë avec un ami, une pratique que
la météo clémente de la côte ligure autorise presque
toute l’année ; qui allait faire ses courses ; qui retrouvait
ses amis au bar pour discuter et lire la presse locale ;
M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

En Italie, la paresse
de certains
employés est de
notoriété publique
depuis longtemps.
Dès 1975, le film
Fantozzi,
premier d’une
longue série, narrait
les aventures
d’un comptable
cherchant à en faire
le moins possible
(Paolo Villagio
dans Fantozzi alla
riscossa, 1990).

Mondadori portfolio/Rue des Archives

-III-

qui allait donner un coup de main à son épouse,
fleuriste de son état. Sans crainte d’être pincé, le
rameur postait ses plus belles photos sur Facebook.
Quant à l’aide-fleuriste, il s’en prenait, sur le même
réseau social, aux « politiciens qui n’en fichent pas
une à Rome ».
la juge qui a mené l’enquête évoque dans son
rapport « une pratique diffuse, partagée par une
grande partie du personnel ». Elle stigmatise « le
mépris démontré par ces employés vis-à-vis de leur
travail à l’heure où en avoir un est pour beaucoup une
question de survie et en être privé un motif de
désespérance ». Au palais Bellevue, ancien hôtel de
luxe devenu l’hôtel de ville, c’est la consternation.
Alberto Biancheri, le maire de centre-gauche, promet
d’être « inflexible » avec les coupables. Mais ses
priorités sont ailleurs. Avec 150 personnes suspendues
de leurs fonctions, les services municipaux risquent
la paralysie. « Il manque des employés à l’état civil, aux
travaux publics. Même le gardien de la mairie n’est
plus là ! » Les mariages non plus ne peuvent être
assurés. Il y a quarante ans sortait le premier film de la
série des « Fantozzi », interprété par Paolo Villaggio.
Fantozzi est un médiocre comptable d’une grande
entreprise qui ne sait quoi inventer pour travailler le
moins possible. Ce personnage grotesque et
emblématique connut un tel succès que neuf autres
films suivirent. Hasard de la programmation :
les deux premiers opus – les meilleurs selon les
spécialistes du genre – sont ressortis en version
restaurée fin octobre sur les écrans italiens. « C’est un
personnage qui ne vieillit pas », assure le distributeur.
Il semblerait que ce soit, hélas, vrai. Philippe Ridet

PARIS
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LÀ, C’EST SAUVAGE.

26
le roman-photo

La politique
dans le sang.

fils de l’ancien premier ministre canadien
pierre elliott trudeau, justin trudeau vient de prendre
à son tour la tête du pays. le pouvoir est-il une affaire
de famille ? certaines dynasties le laissent penser.
Laurent teLo

i

iii

ii

iv

v

i
la tragédie
nehru-gandhi

ii
la malédiction
des Bhutto

iii
la saga
des Bush

iv
le règne sans partage
des Kim

v
les trudeau
de père en fils

Indira Gandhi, premier
ministre d’Inde de 1966
à 1977, puis de 1980
à 1984 – jusqu’à son
assassinat – n’avait
aucun lien de parenté
avec le Mahatma
Gandhi. Elle était la fille
unique de Jawaharlal
Nehru (photo), le premier premier ministre
de l’Inde indépendante
(1947-1964). Rajiv, le
fils d’Indira, a lui aussi
occupé ce poste, juste
après la mort de sa mère
et jusqu’en 1989, avant
d’être assassiné en 1991.

Ali Bhutto, fondateur du
Parti du peuple pakistanais en 1967, fut président de la République
(1971-1973), puis premier
ministre (1973-1977).
Renversé par un coup
d’Etat militaire, il est
pendu le 4 avril 1979.
Sa fille Benazir, chef du
gouvernement en 19881990 puis en 1993-1996,
est la première femme
élue démocratiquement
à la tête d’un pays
musulman. Redevenue
chef de l’opposition, elle
est assassinée en 2007.

La famille Bush a donné
deux présidents républicains aux Etats-Unis :
George H. W. Bush en
1988, battu en 1992 par
le démocrate Bill Clinton. Puis son fils George
W. pour deux mandats
(2001-2009). A 62 ans,
« Jeb » Bush, le frère
cadet et ancien gouverneur de Floride, est
candidat à l’investiture
républicaine pour
l’élection présidentielle
de 2016.

Kim Jong-un, le commandant suprême
de la Corée du Nord,
est le troisième membre
de la famille à diriger
le petit Etat communiste depuis la partition
de la péninsule asiatique en 1948. Il a succédé à son père, Kim
Jong-il, au pouvoir de
1998 à 2011, qui avait
lui-même pris la suite
de son père, Kim Ilsung, aux commandes
de 1948 à 1994, après
un deuil national de
trois ans.

Pierre Elliott Trudeau a
été premier ministre du
Canada à deux reprises,
de 1968 à 1979, puis de
1980 à 1984. En octobre
2000, son fils Justin
Trudeau prononce son
oraison funèbre et inaugure, de fait, son entrée
sur la scène publique
tant ce discours est
remarqué et médiatisé.
Le 19 octobre 2015,
Justin remporte les
élections fédérales et
devient, à son tour,
premier ministre du
Canada.

M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

Ullstein Bild/Roger-Viollet. Reza/Webistan. ZUMA/REA. Lee Nam Il/SIPA. Pierre Roussel/NEWSCOM/SIPA

par

Ne pas affronter l’eau,
la déplacer

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l’évacuer sur les côtés afin
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28
enfant du terroir

Militant tous aziMuts

hoMMe de terrain

porte-parole réaliste

L’élevage, l’abattage,
l’équarrissage faisaient partie
de la vie de Sébastien Arsac
bien avant la création de L214
(du nom d’un article du code
rural qui définit les animaux
comme des êtres sensibles).
Son grand-père paternel,
boucher à l’origine devint
plus tard marchand de bétail
en Haute-Loire. « Il m’arrivait
de mélanger la viande
pour la préparation des
saucisses ou de nettoyer les
boyaux des cochons. »
Ses grands-parents maternels
tenaient quant à eux une
exploitation laitière.

Étudiant en mathématiques,
il s’encarte au syndicat UNEF
et s’engage autant auprès
des sans-papiers que
des féministes. Cet objecteur
de conscience rejoint ensuite
une association écologiste
lyonnaise pendant deux ans.
C’est là qu’il découvre les
écrits du philosophe australien Peter Singer, auteur
de La Libération animale, qui
le « bouleversent à jamais ».

Cet antispéciste (il refuse
de considérer que l’homme
est supérieur aux animaux)
fonde en 2003 Stop Gavage,
un mouvement anti-foie
gras, aujourd’hui intégré
à l’association L214. Là,
il peaufine sa méthode :
enquête de terrain et images
chocs. En 2008, il tourne
en caméra cachée dans
un abattoir de Charal pour
mettre en évidence la cruauté
des méthodes employées.
Bruno Le Maire, ministre de
l’agriculture, se dira
« choqué » par les images.

« Viandard repenti », il est
l’un des deux représentants
de l’association de défense
animale, qui compte
aujourd’hui 11 employés
et 300 000 fans Facebook.
Peu présent dans les médias,
il est pourtant à l’origine
des révélations liées au
broyage des poussins mâles,
aux conditions d’élevage
des lapins de batterie et
aux méthodes brutales de
l’abattoir d’Alès (Gard). « Si
la vidéo a eu un impact fort
sur le grand public, on sait
qu’on ne va pas déclencher
une révolution », admet-il.

qui est vraiment

Sébastien
Arsac.
Militant pour la protection
des aniMaux d’élevage,
il est le co-fondateur
de l214. cette association
est à l’origine des iMages
chocs Montrant des
techniques cruelles
à l’abattoir d’alès.
Marine Benoit

Sébastien Erôme pour M le magazine du Monde.

par

M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

30
marc beaugé rhabille…

Natacha Polony.

M

ais dans quelle
galère Natacha

Polony est-elle en
train de se fourrer ?
L’autre jour, celle
que nous croyions
solidement installée dans son fauteuil
de journaliste néo-réac condamnée à dire
pour toujours que « c’était mieux avant »,
posa en couverture du Figaro Magazine
dans une tenue indiquant clairement
qu’elle était en train de changer de vie.
Sur ladite couverture, l’ancienne chroni-

Illustration Matthew Green pour M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

queuse de « On n’est pas couché » portait
en effet un haut en cuir noir à col rond,
recouvert d’un long trench-coat, en cuir
noir lui aussi. Soit l’opposé d’une tenue
de néo-réac.
Alors quoi ? Quelle reconversion
professionnelle peut bien motiver cette
orientation cuir ? Natacha Polony a-t-elle
soudainement décidé d’épouser la
carrière de maîtresse SM ou a-t-elle
décroché en douce un rôle d’envergure
dans un futur Matrix 4 ? Au regard du
profil de son mari, le critique gastronomique Périco Légasse, homme d’insoumission s’il en est, la première hypothèse
ne tient guère. La deuxième est beaucoup
plus crédible, tant Carrie-Anne Moss
semble aujourd’hui lassée du rôle
de Trinity et prête à passer la main…
Mais l’essentiel n’est pas là. Quelle que soit
la future orientation donnée à sa carrière,
Natacha Polony court assurément
au-devant de grands tracas. Réalise-t-elle
en effet ce qu’une telle débauche de cuir
demande comme soin et entretien ?
Concrètement, au quotidien, les pièces
de cuir doivent toujours être suspendues,
pour garder leur forme. Elles nécessitent
également d’être stockées dans des
housses de coton, afin de pouvoir respirer
tout en restant à l’abri des griffures.
C’est loin d’être fini. Pour protéger le cuir, il
faut pulvériser sur celui-ci, idéalement une
fois par semaine, un spray imperméabilisant. Imaginez à quel point cette opération
peut être chronophage, et consommatrice
en spray, sur un long trench-coat comme
celui de Natacha Polony. Et ce n’est pas
tout! Il est recommandé, une fois par mois
environ, d’appliquer sur le cuir une crème
nourrissante spécifique. Celle-ci protégera,
assouplira et rénovera la peau durablement. Et en cas de tâche, direction
un pressing spécialisé! Là, il en coûtera,
au bas mot, une centaine d’euros.
L’un dans l’autre, tout cela en vaut-il franchement la peine? Certes, Hollywood et
ses superproductions de science-fiction
offrent bien des débouchés et des plaisirs,
sans doute plus que la profession de
journaliste néo-réac, mais une garde-robe
entièrement cuir peut pourrir bien des
journées, sachez-le. Natacha. Et réfléchissez bien avant de changer de vie !

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Afrique du Sud - Le Drakensberg

Vertige originel
Tutoyer des sommets à 3 000 mètres en s’imprégnant
de la beauté et du message de peintures millénaires
Nkululeko, gracile et légère, grimpe comme une chèvre vers les hauts sommets
du Drakensberg, imposante chaîne de montagnes dont 30 sommets culminent
à plus de 3 000 mètres. Elle semble connaître chaque virage et prend de courtes
pauses à l’ombre des quelques arbres couverts de fleurs qui jalonnent le
chemin. Elle vit dans la vallée qui roule à nos pieds, dans le petit village
Zoulou de Tendele. Les maisons sont rondes, avec de ravissants toits de
chaume et les rires des enfants montent jusqu’à nous.

L

’air est si pur que le paysage s’étend
à perte de vue. Dans la vallée, les
femmes sortent et battent de magnifiques tapis et couvertures colorés qui
viennent encore ajouter à la beauté
du site. Leurs chants nous donnent
l’impression d’avoir atteint le paradis. Nous croisons
de jeunes artistes et potiers qui façonnent des
statuettes à couper le souffle, semblant tout droit
sortir de l’imaginaire de leurs ancêtres. Impossible
de résister, nous les achetons toutes tant elles sont
fines et originales. Nous sommes dans le Parc
du Royal Natal en plein KwaZulu Natal, région de
93 000 km2, gouvernée par un roi Zoulou.
Devant nous se dresse une chaîne de basalte dont
le plissé rocheux est si beau qu’il a été surnommé
« l’Amphithéâtre » et longtemps les humains ont
pensé qu’il délimitait la fin du monde. Des sources
y jaillissent toujours et le peuple San, dont est
issue Nkululeko, y a vécu pendant des millénaires.
On peut admirer leurs peintures rupestres dans 550
lieux désormais protégés, certaines ayant jusqu’à
5 000 ans.
« Comme vous le voyez, mon pays est très vieux,
même s’il a le cœur jeune », dit-elle avec fierté tout
en nous guidant sur un sentier de plus en plus
escarpé. Après encore 20 minutes d’ascension
dans un paysage à chaque pas plus imposant,
nous arrivons au bord d’une fa-laise et découvrons,
bouche bée, des peintures protégées par une légère
cavité rocheuse. Découvrir ainsi des peintures
millénaires, à ciel ouvert, dans leur écrin naturel
est une expérience extrêmement puissante. Nous
avons effectivement l’impression d’être dans le
berceau de l’humanité, de toucher de très près
et peut-être pour la première fois de notre vie, des
vérités qui nous rassemblent et nous concernent
tous. Des élans admirablement représentés courent
devant nos yeux, des femelles allai-tent leurs petits,
des hommes et des femmes dansent, travaillent
la terre et chassent. Ces images nous viennent du
fond des âges, transmises par des chamans en
transe. Nous avons perdu la clé de certaines de ces
images et restons rêveurs devant des représentations
d’animaux à demi-humains, qui rappellent l’imagerie
de l’Egypte an-tique. Ces dessins sont la mémoire
de ce pays en devenir, trans-mise de génération en
génération, comme une boussole dans le temps.

«Découvrez votre voyage sur-mesure en vidéo et tentez de vous envoler
pour l’Afrique du Sud via http://fr.campaigns.southafrica.net/meetsouthafrica
#MeetSouthAfrica »

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34

tirage à part

Planning familial.
par

Stuart Franklin

avec les archives de

magnum photoS

Les 375 membres du comité centraL du Parti communiste chinois se sont réunis en plenum, du
26 au 29 octobre, pour ébaucher le 13e plan quinquennal du pays, couvrant la période
2016-2020. Au menu des débats devait notamment figurer l’avenir de la politique de
l’enfant unique. Lancée en 1979, elle interdisait à un grand nombre de familles d’avoir
plus d’un enfant. Les familles chinoises « favorisant » souvent l’arrivée d’un garçon,
cela a indirectement provoqué un grave déséquilibre démographique homme-femme.
Au point d’atteindre aujourd’hui un ratio de 116 naissances de garçons pour 100 filles.
Cette photo de Stuart Franklin a été prise à Shanghaï en 1993, soit vingt ans avant que
des assouplissements soient introduits dans la loi. Bien qu’ils aient autorisé certains
couples à avoir deux enfants, ils n’ont à ce jour pas eu l’effet escompté, entraînant
« seulement » un million de naissances supplémentaires. Des projections font état
d’un contingent de 30 millions d’hommes célibataires en 2020, et la presse officielle
a mentionné ces dernières semaines les travaux de certains démographes
préconisant une politique de deux enfants par couple.

M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

il fallait oser

Coursier 2.0.
par

Cela s’appelle la « livraison collaborative ». Le principe est simple :
transformer un particulier en livreur. « Pendant que tu es là, tu ne
pourrais pas aller déposer le paquet de litière pour chat chez le voisin ? Tu auras peut-être droit à un pourboire. » Avec ce système,
Amazon a trouvé mieux que la distribution de ses colis par drone. Le
géant d’Internet vient de lancer Flex, un service assuré par des livreurs
improvisés, géolocalisés par leur smartphone, qui se mettent à disposition pendant deux heures avec leur propre véhicule. Chez nous, cette
« uberisation » de la logistique est déjà en marche. Les start-up
TokTokTok, à Paris, ou Drivoo, à Toulouse, emploient non pas des
coursiers mais des « runners » (coureurs) qui s’en vont hardiment
crapahuter dans les cages d’immeuble et les arrière-cours. Ces miettes
revu et… corrigé
d’emploi – destinées aux étudiants, aux chômeurs, aux auto-entrepreneurs, aux petits retraités voire aux bas salaires – comportent une
évaluation de la part du client final. Celle-ci n’est évidemment pas sans
conséquence et doit être fondée sur le service, la célérité, mais aussi la
p a r lucien jedwab
qualité du sourire. On pourrait également inclure d’autres critères,
comme l’aptitude à lancer le fameux « Ben quoi, je bosse ! » en remonOppOsant au tracé du train LyOn-turin devant traverser le val de Suse, en
tant, imperturbable sous le concert de klaxons, dans sa voiture qui
Italie, l’écrivain Erri De Luca a employé, dans une interview, le verbe bloquait la rue. Quant au bilan carbone, certains le prennent déjà en
« saboter » : « Le [train à grande vitesse] doit être saboté. » Et les considération. C’est ainsi que les clients sensibles à la question envipromoteurs franco-italiens du projet, de porter plainte. Et la justice ronnementale ne doivent pas s’étonner de voir le « runner » arriver
italienne, de poursuivre, en cherchant à lui faire endosser la responsabi- chez eux en nage. En effet, certains ténors de la logistique 2.0 se font
lité morale des incidents ayant émaillé les actions des adversaires du fort de faire déposer, en moins d’une heure et par du personnel n’utitracé. Pour sa défense, Erri De Luca a invoqué… le dictionnaire. Et ses lisant pas de moyen de transport motorisé, les croissants chauds, les
arguments ont su convaincre jusqu’à ses juges. Qui l’ont relaxé, au lieu livres ou les capsules de café. Ce qui pourrait ouvrir des débouchés
de lui infliger les huit mois de prison requis en vertu d’une loi non prometteurs aux marathoniens désargentés.
abrogée des années du fascisme. Consultons un dizionario italiano.Au
mot sabotare, on trouve deux définitions : 1. détériorer intentionnellement (danneggiare intenzionalmente). 2. gêner, faire obstacle, empêcher
(intralciare, ostacolare). Gandhi et Mandela, voilà plutôt les références
de l’auteur de La Parole contraire. En France, le mot « saboter » a une
longue histoire.Et,comme en Italie,a pris plusieurs sens,de fabriquer…
des sabots à « faire vite et mal ». Avant que le sabotage soit revendiqué
par des militants anarchistes, à l’orée du xxe siècle, comme une méthode
de lutte sociale. Ou que, plus tard,Yves Montand ne reprenne un certain
Chant des partisans (chair de poule assurée) : « Ohé, les tueurs à la balle
et au couteau, tuez vite ! / Ohé, saboteur, attention à ton fardeau :
dynamite… » (paroles de Joseph Kessel et Maurice Druon, Immortels).
Mais c’était l’Occupation, et le sabotage d’installations civiles ou
militaires pouvait conduire les « Terroristen » au peloton d’exécution.
Ou leur valoir la Légion d’honneur – après la guerre.
PS : Mais alors, quelle est l’origine exacte du mot « saboter »? Le geste
des canuts lyonnais révoltés parce que sous-payés jetant leurs sabots
dans les métiers à tisser? Légende, hélas! Et comme le disait John Ford
dans L’homme qui tua Liberty Valance, « quand la légende dépasse la
réalité, alors on publie la légende ». Ce qu’on sait donc avec certitude,
c’est… qu’on ne sait pas.

Mystérieux sabotage.

Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde

jean-michel normand

36

sur invitation

C’est pas du cinoche.
Guillemette Faure

“Ce qu’on m’a Crié, je ne savais pas que ça voulait dire

Hanna Schygulla a été fille de réfugiés en Allemagne. Aujourd’hui, la comédienne a les
cheveux gris et raconte ses souvenirs d’enfance lors
d’une conférence de presse à Bruxelles, devant des journalistes plus habitués aux commissaires européens
qu’aux gens du cinéma. « Ma mère a eu la chance de
sauter dans un des derniers trains. » Le convoi s’est
arrêté dans un champ. Hanna et les siens ont d’abord
vécu là : dans le champ. Jusqu’à ce qu’une Bavaroise
arrive avec un plat pour eux. Un « emblème de gentillesse »
qu’elle a conservé. C’est à cette époque que d’autres
Allemands lui ont crié « cochon de Polonais ». Quelques
années plus tard, note-t-elle, elle incarnerait au cinéma
l’Allemagne « dans une certaine période de son histoire »
[la fin de la seconde guerre mondiale et l’après-guerre
dans Le Mariage de Maria Braun, de Rainer Werner
Fassbinder, NDLR]. Il y a à ses côtés d’autres enfants
d’immigrants.Valeria Bruni Tedeschi, Michel Hazanavicius… « Plein de bons Français » aux racines étrangères,
note la productrice Fabienne Servan-Schreiber, tous
membres de cette délégation venue secouer les responsables de l’UE sur la crise des migrants.
A l’origine de cette initiative, la productrice autrichienne
Ursula Wolschlager et la réalisatrice belge Nathalie
Borgers, alarmées fin août par la découverte des cadavres
de 71 réfugiés abandonnés dans un camion. Elles ont
passé des appels. De Juliette Binoche à Daniel
Craig « 007 », des stars européennes mondialement
connues ont rejoint leur mouvement. Les frères Dardenne ont regretté de ne pouvoir venir. Laurent Cantet
a repoussé un voyage, Hanna Schygulla a déplacé des
rendez-vous médicaux,Valeria Bruni Tedeschi a piloté à
distance, au téléphone, la garde de ses enfants… Evidemment quand le milieu du cinéma s’émeut pour les
migrants, ou pour quoi que ce soit d’ailleurs, on a déjà
envie de blaguer. Surtout quand l’eurodéputée italienne
Silvia Costa, présidente de la commission de la culture
du Parlement européen, rappelle avoir, comme d’autres
au même moment en Italie, « marché pieds nus » sur le
tapis rouge de la Mostra de Venise pour protester contre
l’immobilisme face à la crise migratoire. Michel
‘CoChon de polonais’.”

M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

Hazanavicius s’agace des caricatures auxquelles son milieu prête le flanc. Ne rien faire, ne rien dire alors que le
populisme progresse en Europe? « L’immense majorité
des gens sont de bonne volonté mais ne le font pas savoir. » C’est lui qui a lu la déclaration du groupe. Il y
parle des citoyens bénévoles mobilisés depuis des semaines quand l’immense majorité de la classe politique
tarde, tétanisée. Et il demande que des fonds soient débloqués pour les aider.
L’autre problème des gens du cinéma quand ils s’engagent, c’est qu’ils ne peuvent le faire comme nous, simplement, avec des pétitions : on leur demande
systématiquement pourquoi ils n’en font pas un film.
« Vous avez l’instrument narratif, vous pouvez raconter
ce drame. Lorsqu’on donne un visage aux personnes qui
échappent à la guerre, tout change, la réception est complètement différente », les salue Silvia Costa. « Parler
aux politiciens c’est bien, mais ce serait mieux d’en faire
un film », leur lance un journaliste, demandant si l’un
d’eux compte s’y mettre. Est-ce qu’à des bouchers indignés par la crise des migrants, on aurait conseillé de
le dire avec des steaks? « Moi, il me faut trois ans pour
faire un film, répond Michel Hazanavicius. Le dernier
abordait la guerre en Tchétchénie et je ne suis pas sûr que
vous en ayez parlé. » Ce à quoi personne n’a rien à
ajouter. Ils sont venus en supercitoyens, mais pour secouer l’Europe on compte sur eux comme supracommunicants. Un journaliste interroge Valeria Bruni
Tedeschi : va-t-elle donner des conseils sur la façon de
faire passer le message aux représentants de l’Europe?
« Mais quand je fais un film, je n’ai pas de message
clair », proteste-t-elle, citant l’ethnopsychiatre Tobie
Nathan pour rappeler qu’accueillir des réfugiés n’est
pas qu’un acte de générosité : « C’est aussi notre intérêt.
Ces gens vont apporter une énorme richesse intellectuelle
humaine. Ce n’est pas de haut qu’on doit se positionner
mais d’égal à égal ! »
La délégation est conduite chez Martin Schulz,président
du Parlement européen. Le décorum, le protocole et
même les sandwichs… tout a été préparé pour la visite
des représentants du cinéma européen.A la volonté des
Etats membres près, tout est prêt en Europe.

Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde.

par

La culture vue du Front.

Dans sa quête de respectabilité, le Front national a trouvé un nouveau
terrain d’expression : la culture. Le secteur n’a rien d’anodin en PACA,
région que le parti compte remporter en décembre. Entre dénonciation
d’artistes “dérangés” et signes d’ouverture, le FN oscille. Un grand écart
troublant qu’incarnent ses jeunes élus, Marion Maréchal-Le Pen en tête.
par

marion van renterghem –

illustrations

Jean-Baptiste talBourdet-napoleone

31 octobre 2015 — M Le magazine du Monde

38

E

Pen, jeune femme au look et aux goûts mondialisés, qui défend un programme fondé sur
Cherchez-la dans la la fermeture des frontières, l’enfermement
foule des Terrasses du national, la stigmatisation de l’immigration,
port, la boîte de nuit per- l’étatisation de l’économie, l’accroissement
chée sur un toit du port des dépenses publiques dans un pays qui en
maritime de Marseille, détient déjà le record, la sortie de l’euro, la
et vous aurez du mal à la sortie de l’Union européenne, la sortie de
repérer. Sur la piste de danse, en boots à l’OTAN. A se demander si c’est bien cette
talons, pantalon moulant et chemisette même personne que l’on a entendu déclamer
blanche, Marion Maréchal-Le Pen, 25 ans, est avec solennité son projet d’une politique
une jeune femme moderne, jolie, fluette et culturelle d’arrière-garde, privilégiant les
passe-partout. Aucun signe particulier. Rien valeurs sûres du patrimoine plutôt que l’inqui permette de déceler chez elle une des connu de la création, s’enveloppant des habits
représentantes les plus en vue du parti qui rhétoriques traditionnels du parti frontiste et
défend l’un des programmes les plus extré- des mots du fondateur, son grand-père Jeanmistes de toutes les droites européennes. Pas Marie. « Nous serons les soutiens d’une
de garde du corps visible, en tout cas pas du culture populaire où notre patrimoine et
genre crâne rasé et lunettes noires comme notre identité seront mis en valeur, annonceceux qui escortent son grand-père Jean-Marie t-elle à Marseille le 6 septembre, lors de son
le même jour, dans un autre quartier de la discours de clôture de l’université d’été du
ville. Ce week-end de septembre, le Front FN. Nos monuments, notre histoire pétrifiée,
national tient son université d’été à Marseille qui sont à la fois notre mémoire et notre
et la candidate, tête de liste du parti en Pro- richesse, qui fascinent le monde entier, doivent
vence-Alpes-Côte d’Azur (PACA) pour les être au cœur de notre projet régional. »
élections régionales de décembre, s’éclate. Au botte-à-botte dans les sondages avec
Elle est là pour incarner la banalité formelle Christian Estrosi, tête de liste des Républide l’ultra droite française en ce début du cains, Marion Maréchal-Le Pen est en mesure
xxie siècle. Elle sourit. Sa région est, avec le de remporter la PACA. Son discours, passé
Nord-Pas-de-Calais, l’une des deux que le relativement inaperçu dans les médias, n’a pas
FN peut remporter.
échappé aux artistes d’une région où la culture
Dans le genre « rois de la piste », la plupart de passe pour le nerf de la guerre, avec le Festival
ses acolytes de PACA ne sont pas en reste. Le d’Avignon, les Chorégies d’Orange, le Théâtre
maire FN de Fréjus, David Rachline, dont le de la Criée ou la Fiesta des Suds à Marseille,
parti aime répéter qu’il est, à 27 ans, « le plus entre autres institutions ou festivals. La canjeune sénateur de toute l’histoire de la Répu- didate promet, une fois élue, de revisiter
blique », est un inconditionnel de la musique toutes les subventions en fonction de la docelectro. Le sénateur Stéphane Ravier, 46 ans, trine culturelle du FN. Pourquoi la région
lui, entre en transe dans les concerts de hard payerait-elle pour ce qui ne met pas en valeur
rock. Le maire FN de Cogolin, Marc-Etienne ces trois notions-clés du programme, « la
Lansade, 41 ans, grand adepte des nuits tropé- culture populaire », « le patrimoine »,
ziennes, a même dirigé un night-club en « l’identité » ? « Vous n’appréciez pas que vos
Croatie de 2007 à 2010. La patronne du parti impôts servent à financer les délires d’esprits
et prétendante à la région Nord-Pas-de-Calais, manifestement dérangés », note-t-elle.
Marine Le Pen, n’est pas non plus la dernière Les « esprits dérangés » sont ceux qui se
des fêtardes, elle que l’on surnommait « la pâment devant un art contemporain aux
night-clubeuse » au temps de ses études de formes et aux valeurs infiniment diverses,
droit à Assas et de ses vacances bretonnes dans mais souvent élitiste et objet de moquerie
les boîtes de La Trinité-sur-Mer. Comme la idéal pour séduire les masses. La jeune candiprésidente, les jeunes élus FN de PACA dan- date ne s’en prive pas : elle le réduit à un « art
d’élite inaccessible » qui ne se comprend qu’à
sent moderne. Invisibles, banals, normaux.
A se demander si c’est bien cette jeunesse qui coups « d’explications fumeuses ou de
porte une idéologie aussi radicale que sa rhé- diplômes ». « L’œuvre d’art devrait pouvoir
torique est douce et sa manière de danser si plaire aux moins instruits d’entre nous, ditcommune ; si c’est bien Marion Maréchal-Le elle, car la beauté, elle est universelle. Dix
l l e da n s e . G i G ot e , s e

dandine, se trémousse.

Illustrations Jean-Baptiste Talbourdet-Napoleone/M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

bobos qui font semblant de s’émerveiller
devant deux points rouges sur une toile, car
le marché de la spéculation a décrété que cet
artiste a de la valeur, ce n’est pas franchement
ma conception d’une politique culturelle
digne de ce nom. »

S

e r a i t- c e l ’ u n d e c e s

que
l’on voit s’ébrouer là, sur
cette scène de concert
marseillaise ? Mais non.
Il danse. Gigote, se dandine, se trémousse,
comme sa jeune députée. Stéphane Ravier, maire d’un secteur de
Marseille rassemblant pas moins de
150000 habitants, se dit « monomaniaque du
hard-rock et du groupe AC/DC ». Et ajoute :
« Marion écoute beaucoup de rap », mais lui
non. « Le rap, même pas en rêve, c’est un
dégueulis de haine envers la police, les
femmes, la France. Mais AC/DC, j’adore. »
Ce groupe australo-britannique est-il si représentatif du patrimoine et de l’identité qu’il
cherche à promouvoir ? « Non, j’avoue »,
répond-il avant d’esquisser une explication :
« Quand même si, un peu. AC/DC, ils n’ont
jamais varié dans leur style, jamais cédé aux
modes politico-culturelles ni aux messages
politiques droit-de-l’hommistes. » Philosophe, Stéphane Ravier conclut : « De toute
façon, on peut bien se défouler… »
Voir Stéphane Ravier se défouler vaut le
détour. C’est sur sa page Facebook, et la
vidéo est culte. Elle montre le concert d’un
groupe de hard rock qu’il avait accueilli en sa
mairie de secteur. Le groupe reprend une
fameuse chanson d’AC/DC au nom évocateur de Sin City – la ville du péché. Et voilà
monsieur le maire qui monte sur scène en
jeans et chemise, s’empare du micro, saute,
hurle, tend les bras en pointant le doigt en
l’air, s’agenouille, agite son bassin, se redresse,
chante les paroles en dodelinant de la tête
comme un déjanté et en fermant les yeux,
suffisamment pro pour pouvoir tenter sa
chance à l’émission « The Voice ». Stéphane
Ravier est à fond. « Amène les filles qui dansent, je vais dans la ville du péché, je vais
gagner dans la ville du péché, laisse-moi te
faire rouler, bébé… », dit le texte de Sin
•••
City. Le maire le connaît par cœur.
“esprits déranGés”

41

••• A se demander si c’est bien le même
jeune et branché Stéphane Ravier qui raille
« Marseille, capitale européenne de la culture de
cannabis », condamne « l’art dégénéré » et, ce
début septembre, participait au premier rang à
une manifestation pour protester contre l’exposition de quelques œuvres selon lui « pédopornographiques ». Il s’agissait d’une minuscule installation présentée dans un atelier de
La Friche, prestigieux espace d’art, de culture
et d’inclusion sociale situé dans les locaux
d’une ancienne usine de cigarettes, dans le
quartier marseillais de la Belle-de-Mai. Sous le
titre « Berlinhard », l’expo rassemblait les
œuvres « trash » de deux artistes allemands qui
abordent des thèmes tabous comme la sexualité adolescente, la zoophilie ou la pédophilie.
Un travail « proche de l’esprit du défunt magazine Hara-Kiri », indiquait le texte de présentation. L’exposition était interdite aux mineurs
non accompagnés.
Les sites d’extrême droite, des religieux intégristes de toutes obédiences et des associations
féministes s’enflamment alors bizarrement au
moment où l’exposition est déjà terminée
– mais en pleine période de campagne pour les
régionales. L’occasion rêvée pour s’en prendre
à La Friche, lieu d’avant-garde d’autant plus
agaçant qu’il est devenu une institution à
Marseille. Stéphane Ravier saisit l’opportunité.
Il tweete en interpellant le maire de la ville,
Jean-Claude Gaudin :« Exposition d’art pédophile avec l’argent du contribuable : @jcgaudin
doit s’expliquer! » Il demande « la suspension
provisoire de toute subvention publique à La
Friche » et promet, si son parti est élu, la mise
en place d’un « cahier des charges engageant les
associations culturelles à bannir la pédopornographie, préalable à la demande et à l’obtention
de subventions des collectivités territoriales ».

V

oilà donc Stéphane

RavieR, le-mairequi-s’égosille-surles-paroles-de-SinCity, donnant de la
voix au hautparleur sous les
fenêtres du conseil
régional pour dénoncer des œuvres qu’il juge
contraires à la morale. Il est accompagné
d’une petite centaine de manifestants aussi
indignés que lui.A l’intérieur du bâtiment du
conseil régional, quelques élus de gauche ont
l’idée de répliquer en déroulant le long de la

façade extérieure, sous les yeux des manifestants, une affiche agrandie de L’Origine du
monde. Ce tableau scandaleux de Gustave
Courbet, désormais fleuron du patrimoine
français du xixe siècle, représente le sexe et
le ventre d’une femme allongée nue, cuisses
écartées. L’apparition soudaine de ce sexe
féminin géant ne contribue pas à calmer les
esprits de la petite foule en colère mais elle
véhicule un message : gare aux « points
rouges », car si certains peuvent tout à fait
s’avérer des croûtes destinées à tomber dans
le grand vide de l’histoire, il arrive assez souvent aussi que l’avant-garde d’aujourd’hui
devienne le classicisme de demain. Chez les
jeunes élus FN, aujourd’hui à la tête de six
mairies dans la région Provence-Alpes-Côte
d’Azur, la conception de la culture est traversée de paradoxes. Les fondamentaux du discours restent les mêmes (on célèbre le folklore, le patrimoine, l’identité, les santons de
Provence), mais pour ce qui est des goûts et
penchants naturels, c’est une autre histoire.A
chacun ses contradictions. « Il faut bien se
défouler », comme dit Stéphane Ravier.
Schizophrénie ? Stratégie? Hypocrisie ? Le
discours de Marion Maréchal-Le Pen sur les
« deux points rouges » est le symptôme de la
mutation qui s’opère dans le parti entre la
vieille génération du père fondateur et la nouvelle, « relookée » par Marine Le Pen. « De sa
part, ce n’est ni une stratégie ni une gaffe »,
analyse Pascal Perrineau, professeur à
Sciences Po, spécialiste du FN et qui analyse
dans La France au front (Fayard, 2014), les
permanences et les variantes dans les deux
générations du FN. Aux yeux du politologue,
« cette tirade antimoderne de la candidate
frontiste en PACA est l’expression du tiraillement qu’elle porte en elle. Dans son éducation
et ses influences politiques, Marion Maréchal-Le Pen est partagée ».
Sur les questions culturelles, poursuit Pascal
Perrineau, « les nouveaux élus frontistes ne
sont pas clairs parce qu’ils veulent tout : l’ancien et le moderne, tenir les deux bouts de la
chaîne en même temps ». D’un côté, ils s’efforcent de ne pas perdre le vieil électorat FN et
sont d’autant plus raides en PACA qu’ils
s’adressent à un électorat plus traditionnellement à droite, sensible à l’enracinement et au
folklore local. De l’autre, ils sont de leur âge :
ils ne se retrouvent naturellement pas dans la
conception d’une culture repliée sur son
patrimoine; ils ont le souci de la stratégie globale de respectabilité mise en place par
Marine Le Pen pour conquérir les classes

moyennes, les cols blancs, les jeunes ; ils
oscillent. « Même avec le souci du “lifting”, la
nouvelle génération est porteuse de ces contradictions », conclut le politologue.

R

éSultat de ceS tiRaille-

mentS : un effet camou-

flage. Le comportement des élus Front
national est, pour les
acteurs culturels, d’autant plus inquiétant
qu’il est moins identifiable.Avec le parti de Marine Le Pen et de sa
nièce Marion en PACA, on n’en est plus au
temps où un leader borgne avec un bandeau
noir sur son œil mort se complaisait ostensiblement dans le rôle du méchant. On n’en est
plus au temps de la prise de pouvoir de
Catherine Mégret (et de son mari Bruno) à la
mairie de Vitrolles en 1997 ou des premiers
pas de Jacques Bompard à Orange en 1995,
lorsque les livres jugés politiquement non
conformes ou des abonnements aux journaux
de gauche étaient censurés par les bibliothèques publiques. On n’en est plus au temps
des attaques systématiques et caricaturales.
Dans les villes tenues par le FN, les postures
dogmatiques ont eu des effets désastreux.
Elles ont conduit à tirer des enseignements et
à recomposer les stratégies.
Le site du Front national est en cela éloquent.
A la partie « culture », quel est le héros cité en
exemple, symbole de l’exception culturelle
française (« menacée par la globalisation mondialiste ») et de la démocratisation de la
culture ? Jean Vilar, ancien directeur du
Théâtre national populaire (TNP), fondateur
du Festival d’Avignon et compagnon de route
du Parti communiste! « Notre vie culturelle ne
sait pas suffisamment se mettre à l’écoute des
goûts et des attentes de notre peuple – comme
Jean Vilar et son Théâtre national populaire
ont su le faire un temps, indique le site du FN.
La démocratisation culturelle est en panne. »
Après la mention habile par Nicolas Sarkozy,
dans son discours de candidature à la présidentielle de 2007, du socialiste Jean Jaurès,
c’est maintenant au tour du Front national
d’évoquer Jean Vilar dans son programme
électoral. De la triangulation à tous les étages.
De la stratégie du trompe-l’œil.
Emmanuel Serafini, directeur du centre de
développement chorégraphique des
•••
Hivernales à Avignon, vient de se lancer

31 octobre 2015 — Illustrations Jean-Baptiste Talbourdet-Napoleone/M Le magazine du Monde

42

••• dans la campagne électorale. Il a été dési-

gné tête de liste EELV-Front de gauche dans
le Vaucluse. Il l’avoue, le comportement d’un
de ses adversaires politiques à Avignon, le
conseiller municipal FN Philippe Lottiaux, le
prend de court : « Lors de délibérations sur la
Collection Lambert en Avignon, un temple de
la modernité de l’art contemporain, je pensais naïvement qu’il dirait : “Qu’est-ce que
c’est que ces croûtes ?” ou “On n’est pas là
pour aider une expo sur Patrice Chéreau”…
Eh bien pas du tout, il a insisté sur la chance
inouïe pour l’Etat d’avoir un tel musée à
disposition. C’est le plus troublant dans la
stratégie des élus FN : ils sont
imprévisibles. »
Pour les municipales de 2014, la candidature
de Lottiaux, énarque venu de l’UMP, ancien
directeur général des services à la mairie de
Levallois, humoriste et imitateur au talent
contestable, suscitait les moqueries. Moyennant quoi il est arrivé en tête au premier tour.
« Il y a peu d’élus FN, les prises de décisions
et les dérapages sont peu visibles pour l’instant, note M. Serafini. Il est évident que s’ils
prennent la PACA, l’effet sera un cataclysme
pour la culture et le tissu associatif, mais il est
difficile aujourd’hui de relever des éléments
factuels qui le prouvent. Seul l’état d’esprit et
les fondamentaux idéologiques laissent suspecter qu’il se prépare quelque chose de grave. »

M

ême phénomène à

où règne
toujours Jacques
Bompard, dissident du FN et
fondateur de la
Ligue du Sud
avec d’anciens
membres du FN. « A ses débuts, Bompard
prenait des décisions radicales. Les journalistes me demandaient de leur raconter du
sensationnel et j’avais de quoi faire, se souvient Fabienne Haloui, conseillère municipale d’opposition. Aujourd’hui, je ne peux
pas. C’est plus insidieux. » A Marseille, l’adjointe à la culture à la mairie, Anne-Marie
d’Estienne d’Orves note que, « en conseil
municipal, les élus frontistes votent systématiquement contre tout projet culturel ou s’abstiennent. Mais hors conseil et à l’exception du
bruit contre l’exposition de La Friche, on ne
les entend pas plus que ça ».
Le jeune maire de Fréjus, David Rachline, est
moins soucieux des formes. Elu sur une image
de rassemblement qui a séduit l’électorat de
orange,

droite classique, il a vite durci le ton. A peine
en poste, il a fait retirer le drapeau européen
du fronton de l’hôtel de ville pour n’y laisser
que le français. Il a viré de son bureau le portrait du président de la République, François
Hollande, pour lui substituer un grand tableau
d’un artiste local représentant une Liberté
guidant le peuple couleur rouge sang. Et sur
sa table en désordre, où un cendrier accueille
les mégots qu’il accumule à grande vitesse, un
seul et unique journal est posé : le quotidien
Présent, organe du Front. Il ne s’est pas
encombré de manières pour mettre un terme
aux avantages locatifs dont bénéficiaient certains artistes du centre-ville dans le but de
maintenir une attraction touristique. Ceux-ci
se sont vu notifier qu’ils devraient compléter
leur activité artistique par des heures consacrées aux enfants des écoles. C’était à prendre
ou à laisser. La plupart ont obtempéré, ceux
qui ont fait de la résistance sont partis. Un
photographe obstiné a été viré. « Il est complètement taré, je l’ai évacué », dit le maire sans
détour. « Accueillir les enfants, pourquoi pas,
mais c’est leur manière qui fait peur, dit un
artiste du centre-ville. Vu la façon qu’ils ont
d’imposer leurs décisions, la vie va devenir de
plus en plus difficile. »
Pour organiser les événements culturels de
l’été aux Arènes de Fréjus, David Rachline
confie les rênes à une société proche du FN,
au logo bleu-blanc-rouge et martialement
nommée La Patrouille de l’événement. Fin
juillet, ladite Patrouille a eu l’idée de faire
venir un « invité-surprise » en première partie
du concert du groupe de rock alternatif La
Souris déglinguée. Les spectateurs ont pu
ainsi savourer la prestation inopinée du
groupe In Memoriam, formation musicale
d’extrême droite, figure du Rock identitaire
français (RIF) des années 1990. L’un de ses
titres, Persona non grata, relève de la poésie
identitaire : « Nulle part où aller sans qu’on
nous dévisage / Notre couleur de peau n’est
plus à la page / Les uns nous rejettent, les
autres nous bâillonnent / Nos pensées sont
suspectes, il faut qu’on change la donne ! » La
fête fut telle qu’elle se termina par une
bagarre, l’intervention de la police et des gaz
lacrymogènes. « Je suis pour la liberté d’expression », plaide David Rachline, qui en
matière de rhétorique se situe dans la lignée
de la famille Le Pen, du grand-père à la petitefille. « Quand je fais venir un groupe qui
chante du Bob Marley ça ne pose pas de problème, quand je fais venir In Memoriam, tout
le monde crie au scandale. Pourquoi ? Je suis
pour la liberté dans tous les sens, moi. Il n’y
a pas une seule culture… »

Illustrations Jean-Baptiste Talbourdet-Napoleone/M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

Pas une seule culture, mais des « préférées ».
Dans l’idéologie frontiste, la « liberté
d’expression » est volontiers synonyme de
« préférence culturelle », comme l’explique
Stéphane Ravier. « J’aime les cultures au
pluriel, nous dit-il, du moment qu’il y a une
identité forte. Le métissage en tout, c’est la
négation de notre culture. Quand on aura
tout mélangé, il restera quelque chose d’informe, sans âme, sans saveur, sans racine. Si
je suis un jour maire de Marseille, je ne m’interdirai pas de l’ouvrir aux autres cultures,
mais priorité sera donnée à la culture marseillaise provençale nationale. Aux gens de
chez nous, quoi, qui le méritent, aux gens qui
transmettent ce qui nous a été confié. »

L

a révolution culturelle du

avance
aussi masquée que sa radicalité politique, et elle a
ses nouvelles héroïnes :
Les Brigandes. Elles portent sur les yeux le bandeau noir de Zorro, sont
vêtues de déguisements divers et chantent
d’une voix de collégienne inoffensive dans
des décors bucoliques, parfois armées de
gros gants de boxe avec lesquels elles ponctuent leurs refrains en souriant : « Bing,
Bang, Bong ! » Les Brigandes, chanteuses
de variété new style sur Internet, sans étiquette et sans parti, font discrètement la
bande-son du Front national, en paroles et
en musique.
Elles se surnomment « Comité de Salut
public » ont pris pour mot d’ordre « le grand
remplacement », cette théorie conspirationniste selon laquelle la population européenne
serait remplacée par des peuples autres. Rien
n’échappe à la vigilance des Brigandes : « les
chiens de politicards », « les technocrates sans
cœur », « les félons qui squattent la nation »,
« les charognards qui vendent la patrie »,
« les bronzés livides » s’en prenant à une
jeune fille qui lit sa Bible dans le train. Avant
qu’intervienne la censure d’Internet pour
cause de racisme et d’antisémitisme, on pouvait lire d’autres paroles du genre : « L’antifa
ne vous ratera pas si vous avez l’air d’un
Gaulois. Et si on mange des quenelles frites :
antisémite ! »… Culture populaire, patrimoine et identité, Les Brigandes cochent les
trois cases-clés du programme culturel de
Marion Maréchal-Le Pen. Pas de « points
rouges », tout est en place, rien ne dépasse.
Bing, Bang, Bong.
Front national

44

M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

Les bonnes fées
des héritiers.

Banquiers, conseillers en gestion de patrimoine, psychologues…
Des nounous d’un genre particulier entourent de leurs bons soins fils
et filles de millionnaires. Objectif : les préparer, financièrement
comme émotionnellement, à gérer le pactole. Un marché d’avenir,
alors que le nombre de grandes fortunes est en pleine explosion.
par

D

Louise CouveLaire —

illustrations

Pierre La PoLiCe

qui ont pour mission de les former et leur offrir
un réseau de soutien ; par les organisations
mille dollars.
caritatives, qui comptent en faire de généreux
En chair et donateurs; par des psychologues, appelés à la
en os. Voilà rescousse pour déminer les conflits familiaux;
ce que ren- par les écoles de commerce, qui leur concocf e r m e , c e tent des programmes sur mesure… Tous sont
matin de juin, en ordre de bataille pour faire mentir l’adage :
la salle de « La première génération construit, la seconde
conférence du troisième étage du chiquissime maintient, la troisième détruit. »
Hôtel Trump SoHo, à New York. Et encore, il
à l a m a n œ u v r e c e m at i n - l à , à
s’agit de l’évaluation la plus chiche : ils sont
quarante-huit dans la pièce, ils ont entre 22 et New York, la banque suisse UBS. Dans le hall
35 ans et pèseront un jour chacun au moins de l’hôtel, aucun indice sur ce rassemblement
50 millions de dollars – le montant minimum très exclusif. Au troisième étage, en revanche,
devant figurer sur le compte en banque de l’établissement financier a déroulé le tapis
papa-maman pour être invité à ce séminaire. rouge : accueil VIP, état-major au garde-à-vous,
Baptisé « Camp d’entraînement à la gestion de nappes blanches, petit déjeuner raffiné… Ils
fortune », ce rendez-vous est exclusivement arrivent au compte-gouttes, le regard un peu
réservé à ceux que le monde de la finance perdu, le visage crispé, la démarche hésitante.
appelle les NextGen. Entendez, la prochaine Certains ont soigné leur mise, version « je suis
quelqu’un de sérieux », les garçons sanglés
génération d’héritiers.
Avec le nombre de millionnaires qui ne cesse dans des costumes sombres avec pochette et
d’augmenter dans le monde – 2 325 milliar- cravate un ton plus clair, les filles sur talons
daires en 2014 et 53 millions de millionnaires sages, la taille marquée par une veste cintrée.
d’ici à 2019, d’après le Credit Suisse et UBS –, Ils viennent d’un peu partout des Etats-Unis
l’héritier sort de sa niche pour devenir un et ne se sont jamais rencontrés auparavant. Ils
marché colossal.A l’abri des regards, il est aus- ne savent ni où s’asseoir ni avec qui. Si ce n’est
culté, bichonné, cajolé, pouponné. Par les leur conseiller financier, qui ne les lâche pas
banques, qui entendent garder la main sur la d’une semelle. Ces baby-sitters de luxe
progéniture de leurs plus gros clients; par les veillent au grain. L’un d’eux, Drew, sourire
family offices, structures spécialisées dans la Ultrabright et souliers lustrés, a fait le voyage
gestion de patrimoine ; par des associations, de San Francisco pour accompagner les deux
eux milliards

quatre cent

filles (22 et 26 ans) de son plus gros client. « Si
on les quitte du regard, on risque de se les faire
piquer par un collègue », confie-t-il.
Au cours du quart d’heure « icebreaker »
(brise-glace), les héritiers se lèvent à tour de
rôle et se présentent en quelques mots. « Je
gagne ma vie en fabriquant des bretzels et je
n’aime pas le chocolat » ; « Je travaille avec
mon père dans l’immobilier, j’aime le scotch, le
golf et le cinéma »… Ils n’ont rien en commun
si ce n’est qu’un jour, ils seront riches. Et qu’ils
n’y entendent rien à la chose financière. Un
cours de finance pour les nuls, voilà ce que leur
propose UBS. En mettant à leur disposition
ses meilleurs experts, chargés d’aborder
les thèmes indispensables au « bon » héritier : obligations, taux d’intérêts, biens
immobiliers, investissements alternatifs,
emprunts, contrat de mariage… Pour la première session « Comprendre les actions boursières », c’est Jonathan Woloshin qui s’y colle.
La cinquantaine grisonnante, le genre financier à l’ancienne avec bretelles, cravate rouge
et pin’s du drapeau américain épinglé sur le
revers gauche de la veste, cet analyste des
marchés boursiers dirige le département
Recherche de la banque privée. Un vétéran du
métier. Avec son débit mitraillette façon
Woody Allen, il dispense la première leçon
de la journée : « Pourquoi les gens achètent
des actions ? »:« La volatilité, ça veut dire
que ça monte et ça descend »… Pour étayer ses
explications, il fait référence aux films •••

••• Wall Street et Un fauteuil pour deux et a

habilement mis au point une présentation
truffée d’images et de dessins. Histoire de
maintenir l’auditoire éveillé.
Si, dans le monde entier, les établissements
financiers veillent jalousement sur ces très
chers bambins, c’est que les héritiers ont la
fâcheuse tendance à aller voir ailleurs dès que
les parents trépassent. « Il faut devenir leur
conseiller avant qu’ils héritent », assume Judy
Spalthoff, patronne du développement client
du département Gestion de fortune chez UBS,
et grande prêtresse des programmes destinés
aux NextGen, organisés depuis 2012 aux
Etats-Unis, à Londres, à Singapour et en
Suisse. « Si on ne crée pas un lien avec eux
maintenant, ils partiront, confirme Money K,
directeur général monde des NextGen, basé à
Singapour, chez le géant Citigroup. Plus de
1 000 fils et filles de riches clients à travers le
monde ont suivi nos séminaires. » L’un d’eux
comprend un atelier « vente aux enchères »
orchestré par la maison Christie’s, qui organise
pour l’occasion une fausse vente. « La plupart
de ces familles possèdent des collections, nous
essayons donc de leur apprendre à regarder et
évaluer l’art, raconte Money K. Nous leur donnons un catalogue et un budget, et ils doivent
nous expliquer pourquoi ils ont enchéri sur telle
œuvre à tel prix. »

L

es banques ne sont pas les

seules à se ruer sur cette
aristocratie financière héréditaire. A New York, l’Institute for Private Investors
(IPI), spécialisé dans « l’éducation à la gestion de fortune » avec un réseau
mondial de 300 familles (80 % aux EtatsUnis), convie des invités de prestige à faire la
leçon : en mai dernier, une quarantaine de
NextGen ont ainsi pu écouter Dylan Lauren,
la fille du célèbre Ralph, raconter le succès de
Dylan’s Candy Bar, la chaîne de magasins de
bonbons qu’elle a créée en 2001 : comment
gérer son nom de famille, comment en faire
un atout, comment lancer sa propre marque…
En France, à l’Insead, prestigieuse école de
commerce près de Fontainebleau, au cours du
programme « Family enterprise challenge »
(6 000 euros par tête pour cinq jours), les
participants viennent en famille (frères, sœurs,
parents...) pour étudier des cas fictifs. Comme
celui de « l’hôtel de Pueblo Valley » : une
mère appelle sa fille pour lui annoncer sa décision de vendre le complexe hôtelier familial
à un groupe qui vient de lui faire une offre
alléchante. Origine du lieu, mariages, divorces,
suicides, brouilles, non-dits, situation des
quatre petits-enfants… Tout est passé au
crible. Vendre ou pas, et dans quelles conditions? Les familles ont trois heures et demie

pour plancher. Autre approche : à Londres,
dans le cabinet d’audit et de conseil Deloitte.
Les apprentis héritiers partent en promenade : petit tour dans les cuisines d’un restaurant, visite de quartiers pauvres, découverte
d’organisations caritatives. « L’idée est de les
(r)éveiller à la réalité, bien qu’il soit parfois
difficile de les reprogrammer, constate Peter
Leach, associé de Deloitte. Certains vivront
toute leur vie de leur rente et on ne peut rien
y faire. »

Des stages de
familiarisation
à l’argent sont
proposés dès
6 ans dans une
pièce tapissée
de reproductions de billets
de 100 dollars.
“Cela crée un
environnement
rigolo”, estime
l’animatrice.
De l’avis général, la philanthropie est le
meilleur moyen de s’adresser à ces jeunes
sans les barber. « Ce qui est rafraîchissant
avec la future génération, c’est qu’elle est socialement plus consciente, insiste Mindy Rosenthal, la présidente de l’IPI, à New York. Ils
veulent avoir une influence positive. » Si bien
que, depuis quelques années, les banques ont
créé des départements spécialisés dans la
philanthropie en interne. Lors du séminaire

d’UBS, c’est William Sutton, patron des services philanthropiques aux Etats-Unis, qui
endosse le beau rôle. « Will », comme l’appellent ses collègues, a les cheveux longs. Il ressemble aux jeunes qu’il veut séduire et captive la précieuse assemblée en brandissant
une statistique qui les fait frémir : « Seulement
9 % des membres de la troisième génération
parviennent à conserver la fortune familiale! »
Le pourcentage n’a pas échappé aux HewlettPackard par exemple, qui se chargent euxmêmes de préparer leurs descendants : tous
les héritiers font leurs classes à la Flora Family
Foundation, créée à la fin des années 1990.
C’est ainsi que Marianne Gimon, 39 ans,
petite-fille de l’un des fondateurs de la société,
s’est « formée » : « Chacun a 50000 dollars à
sa disposition pour choisir une cause, racontet-elle. Ma cousine, elle, avait 12 ans lorsqu’elle
y a fait ses premières armes : elle a attribué
4 000 dollars à une association d’aide aux
enfants. » On ne commence jamais trop tôt.
Sensibiliser les héritiers à la gestion de leur
fortune dès l’enfance, c’est le pari de certains
intervenants. UBS a lancé un programme
pilote en ligne destiné à des élèves de primaire. Intitulé « comprendre l’argent », il comporte des jeux en 3D, des vidéos, des animations et un réseau social spécifique. A
Saint-Louis, dans le Missouri, aux Etats-Unis,
chez Matter Family Office (MFO), qui gère la
fortune d’une cinquantaine de familles américaines, on prend en main les enfants dès l’âge
de 6 ans depuis plus d’une décennie. Dans les
bureaux, une pièce a été aménagée afin d’accueillir des « money camps », sorte de petits
stages de familiarisation à l’argent : de gigantesques reproductions de billets de 100 dollars
tapissent murs et plafond. « Cela crée un environnement très rigolo », estime Diane Milburn, 66 ans, institutrice à la retraite, employée
par Matter depuis huit ans. Cheveux bruns au
carré, manières exquises et sourire jovial, elle
sillonne les Etats-Unis au gré de ses « interventions » auprès des familles, inventant mille
et une astuces pour divertir les futurs héritiers
tout en leur inculquant « le sens des responsabilités ». Aux plus jeunes, elle apprend à
reconnaître et à compter les pièces de monnaie : « Ils sont nombreux à n’en avoir jamais
vu! Leurs parents sortent leurs cartes de crédit,
règlent la cantine scolaire ou les fournitures avec
des comptes prépayés… » A 10 ans, elle les
envoie au centre commercial avec une liste et
un budget. Objectif : comparer les prix, acheter intelligent, ne pas tout dépenser et, surtout,
faire la différence entre le besoin et l’envie. A
12 ans, Diane Milburn leur alloue environ
200 dollars pour l’organisation d’un après-midi
en famille, repas compris. Histoire de remettre
les idées en place à ceux qui partent en
vacances en jet privé dans des lieux somptueux : s’amuser a un coût. Aux pré-ados, •••

47

31 octobre 2015 — Illustrations Pierre La Police pour M Le magazine du Monde

48

••• elle parle aussi portefeuille boursier et leur

fait acheter des actions fictives. Et après
chaque session, elle envoie un petit rapport et
ses recommandations aux parents auxquels
elle fournit également un jeu de 52 cartes,
destiné à amorcer le dialogue en famille.
Chaque carte comporte une question : « Est-ce
qu’il est plus important d’aimer votre emploi ou
de gagner beaucoup d’argent dans un boulot que
vous n’aimez pas ? », « Comment aimeriezvous que l’on se souvienne de vous? », « Quelle
organisation caritative vous aimeriez soutenir
et pourquoi? »

C

’est à se demander si tout ce
petit monde ne finit pas par
se substituer aux parents.

« Certains me disent qu’ils
préféreraient parler de
sexe avec leurs enfants
plutôt que d’argent ! », s’exclame Whitney
Kenter, associée chez MFO. On croyait l’Amérique décomplexée vis-à-vis de l’argent. En
réalité, lorsqu’il s’agit d’héritage, elle se mure,
comme la vieille Europe, dans le non-dit. Chez
les Russell, le sujet a été soigneusement planqué sous le tapis. « On n’a jamais parlé de
rien, et surtout pas de la fortune familiale »,
regrette Zac Russell. Silhouette rondouillarde
et visage poupin, le jeune homme parle lentement, mais beaucoup. A 27 ans, il tente de
résumer l’histoire de sa vie, dans laquelle il a
un peu de mal à mettre de l’ordre. Son grandpère paternel a fait fortune dans la finance
(plusieurs indices boursiers portent son nom,
dont le plus connu : le Russell 2000) sans
jamais quitter la petite ville de Tacoma, au sud
de Seattle. Ses parents, hippies sur le retour
(lui, rocker ; elle, adepte de la méthode Feldenkrais qui prône la conscience de ses mouvements dans l’espace), ont longtemps vécu
dans le déni de fortune avant de s’offrir un
ranch de plus de 160 hectares à Hawaï et un
yacht. « Mais nous volons tous en classe économique ! », précise le jeune homme. Il avait
12 ans lorsqu’il a fait ses comptes pour la première fois, calculant combien l’entreprise
familiale avait pu être vendue (un milliard de
dollars, selon ses estimations). « Je n’en pouvais déjà plus de tous ces secrets », dit-il.Aujourd’hui encore, il ne sait rien de ce qui l’attend.
Ni quand ça va lui tomber dessus.
En 2013, il a créé une société de conseil en
« storytelling », ou comment faire de son histoire personnelle une stratégie d’entreprise.
« J’ai dû aller défendre mon projet devant le
trust familial pour obtenir une petite somme
de départ, raconte-t-il. J’ai une fortune colossale mais je vis sur mon salaire, je dépends
du bon vouloir de types que je paie moi-même.
Vous savez que vous êtes riche, mais vous
M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

n’avez rien ! Cette vie n’est pas normale… ».
Il est lucide, Zac Russell. Orateur régulier pour
l’organisation à but non lucratif Nexus – sorte
de « Uber communauté planétaire » de futurs
ultrariches au grand cœur, fondée il y a quatre
ans et rassemblant 2 000 jeunes de 70 pays
dans le but de créer un pont avec des entrepreneurs sociaux – il a été invité à la Maison

“Si ça n’est
qu’un
portefeuille
ou du cash
qu’ils risquent
de perdre, on
s’en fout!
Mais s’il s’agit
de transmettre
une entreprise, là,
on ne s’en fout
pas du tout.”
Un gestionnaire de patrimoine

Blanche, au Congrès, aux Nations unies… au
seul titre qu’un jour il sera riche. Convoité par
les banques, il a participé à plusieurs séminaires chez HSBC ou Citibank. « Là-bas, je ne
suis ni le petit gros ni le sale gosse de riches, sourit-il. Ce sont surtout des thérapies de groupe! »
A n’en pas douter.
Banques, family offices et autres organismes
soucieux de cette élite héréditaire font régulièrement appel à des psychologues. Pour
former leurs conseillers ou s’occuper directement des familles. « Beaucoup de ces jeunes
sont dépressifs », souligne le psychologue

Xavier Gautier. Sa spécialité? Les nantis. Dans
les coulisses, cet homme discret de 50 ans
accompagne les fortunes de France dans l’un
des moments les plus délicats de leur existence : la préparation à la succession. Plus de
quinze ans qu’il officie pour « les aider à lutter
contre le déni, les aveuglements, les silences et les
tabous ». Son activité, assure-t-il, « marche du
feu de Dieu ». Inutile de lui demander des
noms, il pousse la confidentialité jusqu’à coder
ses dossiers : jamais de patronymes, que des
prénoms, et des noms de codes pour les entreprises et les lieux de rencontre. Et d’insister :
« Personne ne doit savoir que la famille est en
conflit et risque l’implosion. » Mauvais pour les
affaires. Mauvais, aussi, pour l’économie.
Car la plupart de ces légataires n’hériteront pas
seulement d’un gros compte en banque, mais
aussi d’une entreprise familiale. Et de ses salariés. « Si ça n’est qu’un portefeuille ou du cash
qu’ils risquent de perdre, on s’en fout! lance un
family officer. Mais s’il s’agit de transmettre
une entreprise, là, on ne s’en fout pas du tout. »
Luc Darbonne, ex-PDG de Daregal, « l’empereur méconnu des herbes surgelées » comme l’a
surnommé un magazine en 2009, est passé par
les bons soins du docteur Gautier et par le
séminaire de l’Insead. Aujourd’hui, à 65 ans, il
affiche une mine réjouie. Depuis près de deux
ans, c’est son fils Charles qui a repris les rênes
de l’entreprise, « avec succès ! », se félicite-t-il.
L’homme est devenu un croisé de la gouvernance familiale, comprenez l’art d’« établir un
calendrier et des règles au sein des familles ».
Président du chapitre français Family Business
Network (FBN), une association à but non
lucratif qui compte vingt-sept antennes dans
le monde et réunit 9000 propriétaires d’entreprises familiales, il organise à son tour des
séminaires et autres rencontres au sommet
pour les NextGen.
Dans un monde post-crise financière où les
dérives du capitalisme sauvage et de la spéculation outrancière ont fait des ravages, l’entreprise familiale est apparue comme une valeur
sûre. « Elles sont plus pérennes et plus stables,
elles ont une vision à long terme, des actionnaires plus patients, un nom à défendre et
passent une sorte de contrat social implicite
avec la communauté dans laquelle elles opèrent », explique Christine Blondel, professeur
adjoint à l’Insead, à l’origine des séminaires
familiaux qu’elle anime toujours, et fondatrice
de FamilyGovernance, un cabinet de conseil
en gouvernance et succession d’entreprises
familiales. Il est essentiel de former ces héritiers
soit à être de bons dirigeants, soit à être de
bons actionnaires. » Pour le psychologue
Xavier Gautier, impossible de dire si ces efforts
paieront : « Aujourd’hui, personne ne peut
prédire l’impact sur la société qu’aura cette
génération qui n’aura rien gagné mais tout
hérité. » On le saura bien assez tôt.

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L’exil sans
fin des
Arméniens.
Il y a un siècle, fuyant le génocide,
leurs ancêtres avaient trouvé refuge
à Alep ou Damas. Mais la guerre
en Syrie les contraint à un nouvel
exode. C’est vers l’Arménie que
certains se tournent aujourd’hui.
Une patrie de cœur qui les accueille
à bras ouverts. Même si elle n’a rien de
la terre promise dont ils avaient rêvé.
par

alexandre lévy —

photos

eric GriGorian

A

au trafic incessant
trône un imposant immeuble en pierre ocre,
marque de fabrique des édifices staliniens du
centre-ville d’Erevan, la capitale d’Arménie.
Au quatrième étage, à gauche, vit une famille
a priori sans histoires : les Sarkissian. Comme
dans tant d’appartements ici, trois générations cohabitent sous le même toit. Un peu à
l’étroit dans ce trois-pièces haut de plafond aux murs épais, typique de la
« grande époque », lorsque la République d’Arménie faisait partie de l’Union
soviétique. Mais les Sarkissian ne connaissent pas cette histoire-là. C’en est
une autre, bien plus ancienne, que porte cette famille. Plus douloureuse aussi.
Les Sarkissian sont des Arméniens d’Alep. Au début du xxe siècle, leurs
ancêtres ont fui leur foyer pour la Syrie afin d’échapper au génocide. Eux,
chassés par le conflit qui fait rage dans le pays de Bachar Al-Assad, ont fait le
trajet inverse. Avec le sentiment poignant que la tragédie arménienne n’a
pas de fin. « La guerre a fait éclater nos familles. Allons-nous rester ici ?
Repartir sur la route de l’exil ? Pourrions-nous rentrer un jour en Syrie ? •••
l’angle d’une large avenue

51

Hagop, ici avec sa femme, Ani, et leur fils
Haroutyun, est le dernier de la famille Sarkissian
à avoir quitté la Syrie. C’était il y a quatre mois.
Depuis, ce propriétaire d’un garage à Alep
vit de petits boulots occasionnels.

31 octobre 2015 — M Le magazine du Monde

52

••• J’ai l’impression que l’histoire de nos aïeux se répète… »,
se désole Hagop. Les yeux embués de larmes, il se souvient
aussi de ces dimanches insouciants à Alep, lorsque la table
croulait sous les mets et que les enfants jouaient dans la rue,
jusque tard dans la nuit. C’était avant. Avant les bombes et
les persécutions, au bon vieux temps de cette Syrie de carte
postale aussi artificielle qu’injuste, mais dont le régime mettait un point d’honneur à faire des Arméniens une minorité
chrétienne protégée. Et, même, privilégiée. « Nous ne manquions de rien, n’avions peur de personne. Vous connaissez un
autre pays arabe comme celui-là ? », s’emporte-t-il.
Hagop est le mari d’Ani, l’une des filles Sarkissian. Il a les nerfs
à fleur de peau. Arrivé il y a quatre mois, ce père d’Haroutyun,
9 ans, est le dernier de la famille à avoir fait le coûteux et incertain voyage d’Alep à Erevan, via Beyrouth. Passer par la
Turquie n’est pas une option pour ces Arméniens hantés par le
passé. Le reste de la famille est installé depuis septembre 2012.
A l’époque, trois fois par semaine, un vol reliait encore Alep, le
cœur vibrant de la communauté arménienne de Syrie, à Erevan. Une ligne de vie pour les Souriahay – comme on appelle
ici ces Arméniens de Syrie – qui s’est brutalement rompue en
janvier 2013, lorsque les combats ont gagné l’aéroport. Entretemps, les prix des billets d’avion ont atteint des sommets.
Kevork, le fils aîné des Sarkissian, ne cache pas son soulagement de s’y être pris à temps pour organiser le départ des siens:
sa femme et leur petite fille, sa sœur Ani et le petit Haroutyun,
ses vieux parents ainsi que sa belle-mère. En cette chaude
soirée d’automne, les Sarkissian enfin réunis se serrent autour
de «Baba», le grand-père, patriarche âgé de 74 ans, derrière les
stores baissés de leur appartement d’Erevan. «Nous ne voulons
être une charge pour personne, mais ici c’est notre deuxième
patrie après tout», glisse Kevork.

D

epuis le début de la guerre, la communauté
arménienne de Syrie s’est réduite comme une
peau de chagrin. De ses 100 000 membres
(dont 80000 dans la seule ville d’Alep), il resterait aujourd’hui entre 6 000 et 10 000 personnes,regroupées essentiellement dans les bastions pro-Assad.
S’appuyant sur des liens familiaux et communautaires, la
grande majorité d’entre eux a réussi à trouver refuge en Europe
ou en Amérique du Nord. Environ 17000 ont choisi l’Arménie.
« A l’échelle européenne, nous sommes le troisième pays, après
l’Allemagne et la Suède, à avoir accueilli le plus de réfugiés
syriens. Mais per capita, nous sommes certainement le premier»,
affirme l’homme d’affaires et philanthrope Ruben Vardanyan.
Il a co-créé la fondation IDeA (Initiatives pour le développement de l’Arménie) qui facilite l’insertion des réfugiés syriens
en Arménie. Indépendante depuis 1991, cette République ne
compte aujourd’hui que trois millions d’habitants, dont plus
d’un tiers dans sa capitale. Les Arméniens de l’étranger sont,
eux, quelque sept millions. Le gouvernement d’Erevan est l’un
des rares au monde à disposer d’un ministère de la diaspora,
dont l’ambition est de servir de pont entre le jeune Etat et ses
«enfants» dispersés suite au génocide du siècle dernier. Un peu
comme Israël qui organise l’alya (« ascension », en hébreu) des
siens, mais avec bien moins de moyens. « Notre mission n’est
pas de rapatrier tout le monde, mais de venir en aide à ceux
venus chez nous tout comme à ceux restés sur place», explique
Firdus Zakarian. Ce haut fonctionnaire dirige depuis 2012 un
groupe créé ad hoc au sein du ministère pour s’occuper des
Arméniens de Syrie. Parmi la centaine de personnes qu’il
emploie, « quatre sont des Souriahay », précise-t-il non sans

Photos Eric Gregorian pour M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

fierté. Son ministère, qui encourage les entreprises publiques à
embaucher ces réfugiés,a voulu donner l’exemple.Car l’emploi
reste la principale préoccupation de ces nouveaux venus. «Ce
sont des gens entreprenants, débrouillards. Ils ont une capacité
d’adaptation bien supérieure à la majorité de nos concitoyens,
encore très marqués par leur passé soviétique. Tout ce qu’ils veulent, c’est travailler, s’en sortir», poursuit Firdus Zakarian. Mais
les Souriahay ne pouvaient pas tomber plus mal: avec un taux
de chômage avoisinant les 20 %, l’Arménie est elle-même
un pays d’émigration économique, essentiellement vers la
Russie – seule
alliée d’Erevan
dans la région et
principal débouché commercial.
Lorsqu’un Arménien veut trouver
un emploi, il
prend l’un des
trois vols quotidiens reliant Erevan à Moscou.
Rêvant d’un
pays de cocagne,
les Arméniens de
Syrie ont découvert une terre
exsangue et
enclavée, entourée de voisins
hostiles, et dont
l’essentiel du
budget est avalé
par la défense en
raison de la guerre larvée qui l’oppose depuis 1991 à l’Azerbaïdjan. Un pays également miné par la corruption et le népotisme, dont la langue de travail continue d’être le russe – que
les Souriahay n’ont jamais appris.
Pourtant, l’Etat arménien a été généreux avec les nouveaux
arrivants: depuis 2012, une procédure accélérée de naturalisation a été mise en place. Les Arméniens de Syrie obtiennent
leur nouveau passeport en quelques semaines.Ils peuvent aussi
bénéficier de crédits à taux préférentiel, de formations, de soins
gratuits… Mais aucun projet d’envergure, comme celui de
construire un quartier pavillonnaire destiné à accueillir
600 familles àAchtarak,à une vingtaine de kilomètres d’Erevan,
n’a jamais abouti. Surnommé le «Nouvel Alep», ce chantier est
gelé faute de financements: «Nous avons recueilli 200000 dollars, alors qu’il nous en faut 20 millions », affirme Firdus
Zakarian. Les puissantes organisations caritatives de la diaspora
ont aussi été mises à contribution. Ces ONG, qui travaillent en
étroite collaboration avec l’Etat arménien, sont cependant souvent perçues par les Souriahay comme des émanations de l’administration locale et, par conséquent, accablées des mêmes
torts: inefficacité, lenteur, bureaucratie…
Assis à la petite table, Hagop regarde les photos stockées dans
son portable : toits d’Alep éventrés par les obus, ruelles couvertes de cendres et de détritus du centre-ville et aussi le
balcon de ce qui était sa maison, resté étonnamment intact,
comme suspendu dans les airs. Ses mains sont couvertes de
cals et de gerçures. « Ce n’est pas des aides que je veux, c’est
pouvoir travailler comme je l’ai toujours fait », assène-t-il.
Commerçants et entrepreneurs plutôt aisés chez eux, voici les
•••
Souriahay déclassés en Arménie. Réduits au chômage ou à

Des 100000 membres
que comptait
la communauté
arménienne en Syrie,
il en resterait moins
de 10000.
Environ 17000 ont
choisi l’Arménie.

53

Sarkis Sarkissian, 74 ans, a fui Alep pour
Erevan en septembre 2012 avec son épouse,
Samiha (ci-contre), leurs enfants et petitsenfants, dont Arpy Hera (ci-dessous).
A l’époque, une ligne aérienne reliait encore
directement les deux villes. C’était avant
que les combats ne gagnent l’aéroport,
rompant cette liaison en janvier 2013.

54

Kevork Sarkissian a trouvé un emploi de chanteur
dans un bar pour riches Arméniens (ci-contre).
Toute la famille vit sur son salaire, auquel s’ajoute
une petite aide de l’Etat. Il retrouve la communauté
arménienne de Syrie (les Souriahay)
au marché aux puces d’Erevan (ci-dessous).

••• faire de petits boulots. «Certains jours, je préfère vivre sous

Trois ans après le début de leur exil, les Sarkissian commencent
à douter de leur choix de venir en Arménie. Aujourd’hui, la
famille entière – neuf personnes – vit des talents musicaux de
Kevork et des petits boulots occasionnels de Hagop. Elle
touche aussi une petite aide de l’Etat pour payer les 450 euros
du loyer. C’est loin, très loin, de suffire. Du coup, eux aussi se
mettent à rêver de l’Occident et plus particulièrement de la
France où une sœur de Kevork a trouvé asile. Munis de leur
passeport arménien flambant neuf, ses parents ont tenté d’obtenir un visa pour rendre visite à leur fille, à Valence. En vain.
Les ambassades occidentales d’Erevan craignent, non sans raison, que ces Arméniens – qui ont conservé leurs documents
d’identité syriens – ne viennent grossir les rangs des demandeurs d’asile. Aujourd’hui, les Sarkissian hésitent à renouveler
leur demande, tétanisés à l’idée d’essuyer un nouveau refus qui
leur barrerait à tout jamais la route vers l’Europe. Pendant tout
l’été, ils sont restés scotchés devant le petit poste de télévision
du salon pour regarder les images dramatiques de l’odyssée de
leurs compatriotes tentant d’atteindre l’eldorado européen,puis
les premières images de l’intervention russe en Syrie. Qu’ils ont
accueillie avec soulagement et espoir. «Les Occidentaux ferment
es souriahay bénéficient toujours d’un grand
les yeux sur notre tragédie, les Turcs soutiennent nos bourreaux,
capital sympathie auprès de la population locale.
seule la Russie nous aide. Comme au siècle dernier… », comA Erevan, on ne compte plus les gestes de soli- mente Hagop. Toute la famille acquiesce, en silence.
darité envers ces nouveaux venus. Les locaux Bloqués dans une Arménie qui commémore en grande pompe
s’émeuvent de redécouvrir cet arménien occi- cette année le centenaire du génocide, les Sarkissian ont,
dental littéraire et sophistiqué parlé par les immigrés et qu’ils comme tant d’autres, désormais la certitude que l’histoire se
ont quelque peu oublié, que l’on entend désormais sur les ter- répète, avec les mêmes acteurs et les mêmes conséquences:
rasses des cafés et les parcs de la ville. «Ils ont apporté un nou- la fuite ou la mort. Des souvenirs douloureux, enfouis dans
veau souffle, voire un nouveau visage, à notre capitale un peu toutes les mémoires arméniennes, ont ainsi refait surface. « Je
provinciale et assoupie», témoigne Gayane Mkrtchian du site suis moi-même descendant de rescapés du génocide. Et je ne
bilingue Armenia Now. Mais elle a aussi l’impression que cer- peux pas m’empêcher de penser à ce qu’ont vécu mes parents
tains se sentent «un peu à l’étroit» dans la réalité arménienne en voyant ces Arméniens fuyant la Syrie », dit Firdus Zakaet se sont rapidement mis à rêver d’un nouveau départ. «L’Ar- rian, en s’essuyant discrètement le visage. Comme la plupart
ménie n’est devenue qu’une étape dans leur route vers l’Occident. de ses compatriotes, il voudrait tellement que ces Souriahay
Une zone de transit, sécurisée mais hermétique, comme dans les restent en Arménie pour participer à son développement et
aéroports… », dit-elle. Firdus Zakarian confirme que, pour qu’ils ne prennent pas ces risques inouïs pour se rendre en
beaucoup, la greffe n’a pas pris. Selon son ministère, quelque Europe… Mais leur patrie historique saura-t-elle les retenir ?
4000 personnes sont déjà parties chercher un meilleur avenir « Nous sommes un petit peuple, mais avec de grands rêves »,
répond le fonctionnaire en levant les yeux au ciel.
ailleurs. Elles sont certainement plus nombreuses.

les bombes que comme ça», fulmine encore Hagop. Propriétaire
d’un garage à Alep, il donne ici un coup de main à un mécanicien qui le paie une misère. La plupart de ses compatriotes se
retrouvent au «Vernissage», le marché aux puces de la capitale
où ils vendent des babioles. Mais, le plus souvent, ils se
contentent de commenter l’actualité. D’autres occupent des
emplois de serveur ou de cuisinier dans des établissements
« exotiques », comme des bars à chicha et des restaurants
orientaux. Kevork, l’aîné des Sarkissian, se produit tous les
soirs dans un établissement prisé des nouveaux riches, l’AlCheikh, au décor digne des Mille et Une Nuits. Sanglé dans un
costume noir, les cheveux gominés, cet ancien joaillier y
chante avec beaucoup d’emphase des tubes arabes, entre les
danseuses suggestives « venues directement de Saint-Pétersbourg » et l’avaleur de sabres. « Je ne comprends pas toujours
ce qu’il dit, mais c’est un gars bien», sourit Vahé, le propriétaire
de ce lieu de perdition, persuadé d’avoir fait une bonne affaire
en l’embauchant.

L

Photos Eric Gregorian pour M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

TM © Rugby World Cup Limited 2008. © GETTY IMAGES

SOIRÉES ENTRE
POTEAUX.

DU 18 SEPTEMBRE AU 31 OCTOBRE
TF1 DIFFUSEUR OFFICIEL DE LA COUPE DU MONDE DE RUGBY 2015

PARTAGEONS DES ONDES POSITIVES

56
François Sureau, avocat à la Cour
de cassation, profite tous
les jours de sa pause déjeuner pour
écrire dans son bureau.

M Le magazine du Monde — 31 octobbre 2015

ous les jours,

à midi, François Sureau, avocat à la Cour de cassation, ferme à
clef la porte de son vaste bureau. Il éteint son téléphone et se
déshabille, ôte le costume dans lequel il reçoit ses clients et
enfile une vieille veste beige informe qui appartenait à son
père. Il s’installe derrière sa longue table en bois de teinte caramel. Seule la fenêtre entrouverte, qui évacue tant bien que mal
la fumée du tabac qui l’accompagne tout au long de la journée,
le relie au bruit du monde. Il se saisit d’un cahier noir, d’une
plume de même couleur, et écrit. Certains jours, il couvre
quatre pages d’un graphisme fin aux lettres élégamment formées, d’autres il n’accouche que de deux ou trois lignes. Il grignote un sandwich, trempe ses lèvres dans un café froid et ne
rouvre sa porte qu’à quatorze heures trente après s’être changé
à nouveau. Ce rituel, ce moment volé au temps, lui a permis
d’écrire une quinzaine de livres, dont une œuvre romanesque
appréciée et régulièrement primée, éditée chez Gallimard.
François Sureau est un auteur qui, comme l’immense majorité
des romanciers, mène en parallèle écriture et activité professionnelle intellectuelle ou manuelle. Combien d’écrivains en
France vivent de leurs livres? Quelques dizaines, une centaine
tout au plus. Les disparités de revenus sont spectaculaires : les
avances touchées par les auteurs vont de 2 000 à 2 millions
d’euros par livre pour les plus célèbres comme Amélie
Nothomb, Marc Levy, Michel Houellebecq ou Anna Gavalda.
Se voir attribuer un prix littéraire prestigieux dope les ventes
et devient décisif pour l’avenir financier du primé. Pour les
milliers d’autres, ceux dont les droits d’auteur ne permettent
pas de vivre (plus de 95%), il faut bien avoir un métier. L’écriture doit alors s’imposer dans les interstices du quotidien, se
plier aux contraintes horaires, à la fatigue, aux tracas. « Je
n’écris qu’à l’extrême marge de mon temps, quand j’ai travaillé, que je me suis occupé de mes gosses, discuté avec ma
femme, étendu le linge », explique Tancrède Voituriez, économiste dans un think tank le jour, auteur de romans chez Grasset la nuit. Il ne s’en plaint pas : « Ecrire à deux heures du
matin est le test de la nécessité du livre : on le passe ou pas. Si
on n’a pas le courage de s’y mettre, c’est que le livre ne doit
pas exister, que l’histoire n’est pas assez forte. »
Qu’ils soient enseignants, médecins, journalistes ou plombiers,
tous ont un rapport vital et fondamental à l’écriture. Devenir
écrivain est souvent une obsession de jeunesse, qu’ils ont dû
concilier avec la vie réelle. Une victoire et un renoncement •••

Auteurs
à temps
partiel.
Médecin, avocat, prof, économiste ou employé
d’aéroport, ils assouvissent leur besoin
d’écrire dans l’ombre de leur activité
professionnelle. Comme 95 % des écrivains
français, dont les droits d’auteur ne suffisent
pas à les faire vivre. S’ils le regrettent parfois,
la plupart le vivent avec sérénité, leur métier
nourrissant même leur œuvre.
par

Vanessa schneider —

photos

alex crétey systermans

En haut à gauche : Laurent Seksik, médecin et auteur à
succès : « Dans un cas on ressuscite les morts, dans
l’autre on guérit. » En haut à droite, l’avocat François
Sureau. En bas à gauche : Jean Grégor, à l’aéroport du
Bourget, où il travaille sur les pistes. En bas à droite :
Cypora Petitjean-Cerf, professeure de collège en banlieue.

59

••• à la fois. « J’ai toujours écrit, raconte Cypora Petitjean-

n’est ni rentier ni délinquant, il faut bien se poser la question de
comment gagner sa vie », constate Rouaud. Il multiplie alors
les petites missions, pompiste, déménageur occasionnel, chroniqueur dans un journal, puis monte à Paris pour travailler
dans une librairie. Là, au milieu des livres, il n’a plus le temps
d’écrire, il étouffe et se fait embaucher dans un kiosque du
19e arrondissement, un quartier populaire de Paris. A l’abri du
kiosque, il écrit, dévore tous les journaux qui lui passent entre
les mains, emmagasine une culture phénoménale, fait des rencontres. « Tous ces gens qui me racontaient leur vie m’ont aidé
à raconter la mienne », analyse-t-il aujourd’hui.
Pour la PluPart des écrivains, vie professionnelle et vie
littéraire sont cloisonnées. Yves Bichet, dont le dernier roman
publié chez Mercure de
France figure dans la sélection du prix Renaudot, a eu
pendant des années deux
activités saisonnières. Huit
mois à construire des maisons pour cet ancien salarié
agricole du Dauphiné
devenu maçon, quatre mois
à écrire. « Cela s’exclut totalement. L’artisanat demande
une attention complète, il est
même impossible de lire. En
rentrant d’un chantier, je
m’écroulais devant la télé. »
Pendant l’hiver, à cause du
gel, l’activité de gros œuvre
qui est sa spécialité est à l’arrêt. C’est là, loin des regards
de ses copains de bétonnière qu’il tisse ses récits.
« Tout le monde dans le coin
s’imaginait que je chassais,
mais je n’ai jamais touché
un fusil ! Personne ne savait
que j’écrivais. Je ne voulais
pas être emmerdé, être considéré comme foutraque. »
n 1990, l’attribution du Prix Goncourt
C’est sur son tracteur d’emavait suscité un emballement média- ployé agricole, en traversant
tique plus bruyant qu’à l’accoutu- les champs de lavande, que
Tancrède Voituriez, économiste dans un think tank
mée. La prestigieuse académie lui sont venus ses premiers
et romancier publié chez Grasset.
venait de couronner un inconnu, vers. Il envoie quelques
auteur d’un premier roman, Jean poèmes par La Poste à la
Rouaud. Une si belle récompense NRF qui les publie aussitôt.
pour une première œuvre est en soit Totalement étranger au
un objet de curiosité. Celle-ci s’accroît lorsque la presse monde littéraire, il trouve alors ça « normal », estime même
découvre que l’écrivain est kiosquier. Quinze ans après, l’au- qu’il est bien mal payé. Il publie son premier roman à 40 ans
teur des Champs d’honneur, publié aux Editions de Minuit, chez Gallimard et une douzaine d’autres dès lors chez diffés’amuse encore de l’émoi qu’il a provoqué. Issu d’un milieu rents éditeurs. Depuis qu’il s’est esquinté le dos, il a dû arrêter
de catholiques chouans, fils de commerçants, rien ne le destine son métier. « Je vis aujourd’hui de l’écriture, mais petitement,
à l’écriture. Pourtant, elle s’impose à lui à l’âge de 12 ans, après avec 1500 euros par mois que me procurent mes droits d’auteur
la mort de son père, « comme un substitut au deuil ». Il est et mes scénarios. Je n’ai pas de crédit, j’ai construit ma maison,
frêle, peu enclin à la bagarre que pratiquent volontiers ses alors c’est gérable. »
camarades de pension, mais épate profs et élèves en écrivant Ceux qui exercent un métier très qualifié comme le médecin
des alexandrins. Il passe un bac scientifique, poursuit des Laurent Seksik, auteur de romans à succès chez Flammarion,
études de lettres et écrit des manuscrits qu’il se voit refuser. ressentent également le besoin de séparer leurs activités.
L’idée d’avoir un métier ne lui passe pas par la tête. Dans ces Lorsqu’il enfile sa blouse blanche et que ses patients l’appelannées post-68, il est de bon ton de considérer que le travail lent « docteur », il n’est plus écrivain. Dès l’adolescence,
est aliénant. Le slogan « Ne travaillez jamais » est reproduit à pourtant, il sait que l’écriture et la médecine seront les piliers
l’infini sur les murs des villes universitaires. Mais « quand on de sa vie. Fils d’une lignée de médecins, il résume : •••

Cerf, professeure dans un collège de banlieue et auteure chez
Stock. Avant même de savoir écrire, je dictais des textes à ma
mère et à mon oncle. Si j’avais pu, j’aurais passé ma vie à écrire.
J’ai eu du mal à me dire que j’allais travailler un jour. Pour
moi, vivre c’est écrire. » Elle a rédigé son premier roman en
CM1, un autre en CM2 et ne s’est plus jamais arrêtée : poèmes,
fictions, pièces de théâtre, jamais publiés. Elle étudie les lettres
et se retrouve prof, un peu par hasard, après avoir vu une petite
annonce pour un remplacement dans les couloirs de la fac.
Contre toute attente, elle s’y est sentie bien : « Enseigner, c’est
une façon de ne pas quitter l’école. » Elle ne travaille pas à
plein-temps, ce qui lui permet de ne passer que quatre jours par
semaine au collège et de consacrer les trois autres à l’écriture.
Il existe autant de façons d’écrire que d’écrivains, autant de
rapports au travail que d’individus. Jean Grégor, auteur de
douze livres – dont le dernier, Femme nue devant sa glace est
paru en 2014 aux éditions Fayard – a délibérément choisi un
métier manuel. « Si j’exerçais une profession en rapport avec
l’écriture, je vivrais avec la crainte de perdre l’inspiration, la
sève. » Ce romancier de 47 ans cultive une admiration pour
l’écrivain américain John Fante et une forme d’esthétique du
« petit boulot ». Diplômé en économie et en sciences politiques,
il a tout envoyé balader. Il fut pompier, chauffeur de grande
remise, steward dans l’Eurostar avant de trouver un métier qui
lui convînt parfaitement. Depuis dix-huit ans, il travaille sur les
pistes de l’aéroport du Bourget, gère le flux des avions privés
sur le parking, les exigences des clients, patrons fortunés ou
grands de ce monde, vêtu d’un gilet fluo et coiffé d’une casquette. Il aime l’adrénaline que lui procure son activité, les rencontres variées qu’il y fait, régler les problèmes qui se posent.
Le côté physique également, pousser des avions, porter des
bagages : « Etre dans le concret me laisse une partie de cerveau
disponible où mon histoire tourne dans ma tête. » Il travaille en
horaires décalés, deux semaines le matin, deux semaines
l’après-midi, ce qui lui permet d’écrire le reste du temps.
« J’aime la piste, j’y passe beaucoup de temps, j’y gagne mon
argent, mais le plus important, ce sont mes histoires, mes livres. »

E

“Ecrire à
deux heures du
matin est le test
de la nécessité
du livre : on
le passe ou pas.
Si on n’a pas
le courage de s’y
mettre, c’est que
le livre ne doit
pas exister.”

31 octobre 2015 — Photos Alex Crétey Systermans pour M Le magazine du Monde

Jean Grégor a délibérément choisi un métier manuel.
« Si j’exerçais une profession en rapport avec l’écriture,
je vivrais dans la crainte de perdre l’inspiration, la sève. »

61

••• « Ma vocation personnelle est d’être écrivain, ma vocation
familiale est d’être médecin. » Les deux sont complémentaires :
« Dans un cas on ressuscite les morts, dans l’autre on guérit, on
sauve, on prolonge l’existence. Le point commun est l’empathie,
la même à l’égard de ses patients et de ses personnages. » Exercer
un métier permet aussi d’adoucir certaines interrogations qui
empoisonnent l’esprit de la plupart des auteurs : « Lorsque
l’on est médecin, on ne se pose pas la question de sa légitimité car
on a passé tous les diplômes. Avec l’écriture, on se demande
toujours à partir de quand a-t-on le droit de se définir comme
écrivain. » Etre romancier et médecin lui permet de « marcher
sur deux pieds », d’avoir deux vies qui se nourrissent l’une de
l’autre, mais gardent une certaine étanchéité.

il se situe. » D’autres s’interrogent :s’ils n’avaient que cela à faire,
leurs romans ne seraient-ils pas meilleurs, plus aboutis ? Jean
Grégor le reconnaît : « C’est une interrogation perpétuelle. Travailler trente-huit heures par semaine a conditionné ma façon
d’écrire. Si je n’avais pas cette contrainte du temps, je suppose que
je lécherai davantage mes phrases. Là j’ai tendance à privilégier
l’idée au style et mes premières versions ne me satisfont pas. » En
même temps, il sait que son métier nourrit « son obsession de la
pâte humaine » : « Je crois en l’idée que l’on n’est jamais aussi
intime avec quelqu’un que lorsque l’on partage un objectif commun. Or le travail est un objectif commun. »
L’avocat François Sureau n’a jamais été tenté de quitter son
métier : « Même si je faisais un gros héritage, je ne changerais
rien, assure-t-il. Ne faire qu’écrire serait me priver de la pulsation
du monde. Si je ne faisais que
ça, je passerais ma vie dans
ertains ont deux noms, un nom
ma tête, ce ne serait pas bon
d’écrivain, un autre pour la vie pro- pour ma petite littérature. »
fessionnelle. Une commodité pour Entre deux bouffées de
ne pas mélanger les genres. Jean fumée, il philosophe : « Si je
Grégor, qui a pris un pseudonyme dois faire un grand livre, je le
pour faire oublier qu’il est le fils de ferai, Cour de cassation ou
Pierre Péan,se réjouit tous les jours pas. » Après le succès et
d’avoir plusieurs identités. Sur la l’adaptation théâtrale des
piste du Bourget, Péan ne parle jamais de Jean Grégor. Cypora Derniers Jours de Stephan
Petitjean-Cerf enseigne également sous un autre nom et Zweig, Laurent Seksik s’est
n’évoque pas les livres qu’elle écrit devant ses collègues : « Je autorisé à arrêter la médetrouverais ça prétentieux, déplacé, gênant. » Son statut d’écrivain, cine pendant deux ans pour
comme celui de Jean Grégor,a fini par se savoir de quelques-uns écrire son dernier livre. Il
au gré d’apparitions médiatiques et suscite un mélange d’éton- aurait pu continuer à vivre de
nement et de fierté : « Vous cachez bien votre jeu! », lui disent ses droits d’auteur, mais en
parfois ses élèves.
janvier, il enfilera à nouveau
Cloisonner complètement est une illusion. D’autant plus que sa blouse blanche à mil’environnement professionnel constitue à des degrés divers une temps. « J’ai besoin de
source d’inspiration pour les auteurs. L’économiste Tancrède reprendre contact avec une
Voituriez puise directement les histoires de ses livres dans ses réalité autre que la mienne,
objets d’études. Ainsi, travaillant en ce moment sur l’économie sortir du monde que je bâtis
du climat, ça lui a donné l’idée d’une fiction sur une manipula- en écrivant. Replonger dans
tion climatique en Chine qui sortira en mars. Cypora Petitjean- le réel permet de préserver la
Cerf trouve sa matière chez les préadolescents qu’elle côtoie au grâce du livre à venir. »
après le Goncourt
collège. Le premier livre d’Yves Bichet, La Part animale, est né
d’une rencontre avec un apprenti fermier spécialisé dans la mas- et 650000 exemplaires venturbation des dindons. Aucun de ses livres ne se situe dans le dus en édition brochée,
milieu de la construction, mais il reconnaît que ses rencontres Jean Rouaud n’a pas eu le
nourrissent les personnages de ses récits : « Quand je décris choix, il a quitté son kiosque
quelqu’un, c’est incarné, ce n’est pas du pipeau. » Jean Grégor qui à journaux. « J’avais gagné
Laurent Seksik, médecin et auteur de romans
à succès chez Flammarion.
passe la moitié de sa vie au milieu des avions a écrit Transports beaucoup d’argent, cela
en commun, une histoire d’amour qui se déroule uniquement aurait été obscène de pourdans des transports, et Frigo, un roman qui a pour cadre les suivre. » Il a continué à
immenses réfrigérateurs dans lesquels il avait l’habitude d’aller écrire, mais n’a jamais
chercher les plateaux-repas pour les passagers. Le dernier livre retrouvé le succès passé.
de Laurent Seksik s’intitule L’Exercice de la médecine et raconte Aujourd’hui, il avoue courageusement ne vendre que 3000 à
une saga de médecins juifs d’origine russe. Et ses autres livres 4 000 exemplaires de ses romans. Ses droits d’auteur ne lui
traitent de la folie et du suicide, des thèmes peu éloignés de la suffisent plus à vivre, il gagne son argent avec sa notoriété et
médecine.
accepte des commandes de tout ordre : une plaquette pour le
Une question les taraude tous : s’ils sortaient un best-seller qui prochain spectacle de Francis Cabrel, un texte sur Ronaldo
les mettait à l’abri du besoin, continueraient-ils à travailler ? La dans le cadre de l’Euro 2016, des conférences, une chanson
réponse n’est pas évidente. « A 25 ans, après mes études, je me pour Johnny Hallyday, une autre pour Olivia Ruiz. Ça ne l’emsuis donné le temps pour écrire un roman, se souvient Tancrède bête pas : « Tout m’intéresse. Je ne vis pas de mes livres, mais
Voituriez. Je n’avais que ça à faire et le livre était nul, il a été au moins de mon écriture et de mon imaginaire. » En ce
refusé par tous les éditeurs. Je me suis dit “plus jamais ça ”. La moment, il écrit sur ses années passées à vendre des journaux
leçon que j’en ai tiré est d’écrire le moins possible, n’écrire que et convoque les souvenirs et les personnages qui ont défilé
lorsque l’on a quelque chose à dire, lorsque c’est prêt, lorsque le devant lui. Le livre s’appellera « Le Kiosque ». Là où il fut
livre est préconçu dans ma tête, quand je sais comment il finit, où consacré écrivain, là où tout a commencé.

C

“J’ai besoin
de reprendre
contact avec une
réalité autre que
la mienne, sortir
du monde que je
bâtis en écrivant.
Replonger dans
le réel permet
de préserver la
grâce du livre.”

31 octobbre 2015 — Photos Alex Crétey Systermans pour M Le magazine du Monde

62

Dépassés, les “donne la
papatte” et autre “va
chercher”? La photographe
espagnole Bego Antón
a saisi aux Etats-Unis
d’étonnants pas de deux
entre des maîtres et
leur chien. Une discipline
sportive encore confidentielle que ses compétiteurs
prennent très au sérieux.
photos

bego antÓn —

texte

louise couvelaire

Compagnons
de
danse.
M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

Sandy et Bliss,
Jerry et Diva.
Phoenix, Arizona.

K

ath et Maisy sont
dans un chaMp,

une femme et
sa chienne perdues au cœur
de l’Etat de
Virginie, aux
Etats-Unis.
Ensemble, au grand air, elles répètent une
chorégraphie plus ou moins synchronisée sur
un air de cabaret. Et que je lève une jambe/
une patte, et que je lève l’autre, et que je sautille, et que je tournicote… C’est Kath qui
mène cette petite danse incongrue, et encourage Maisy à coups de « spiiiiin » (touuurrrne !), avant de conclure le numéro dans une
révérence commune.Ailleurs, un autre de ces
improbables duos s’entraîne dans les bois,
déguisé en Indiennes (veste à franges pour la
première, collier à plumes pour la seconde),
au son du Cycle de la vie, du dessin animé Le
Roi Lion. Et un troisième tandem se
déhanche dans son salon sur la musique de
Jai Ho, du film Slumdog Millionaire.
Aussi surprenantes soient-elles, ces démonstrations de danse en couple mixte humainM Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

chien ne sont pas qu’un simple hobby pour
retraitées en mal d’activité (même si la très
large majorité des participants sont des
femmes d’un certain âge). Dans de nombreux
pays, elle est reconnue comme une véritable
discipline sportive, avec ses compétitions
mondiales, nationales et locales. Aux EtatsUnis, elle est baptisée « Musical Canine
Freestyle ». En Grande-Bretagne, « Heelwork to Music », en Belgique, « Dog Dancing » et en France (où elle a été officiellement reconnue par la Société centrale canine,
en 2005), « Obé rythmée », pour « obéissance
rythmée ».
Cette performance chorégraphiée met en
scène le chien et son maître portant souvent
des costumes assortis et virevoltant au son
d’une chanson « qu’ils aiment tous les
deux », insiste la photographe espagnole
Bego Antón, 32 ans, auteure de cette série
intitulée « Chachacha Dogs », aux EtatsUnis. Son idée ? Mettre en valeur la complicité entre les deux partenaires. La photographe va même plus loin : la danseuse « ne
fait qu’un avec son chien. » « Je sais que cela
paraît fou, et je ne m’y attendais pas du tout,

mais j’ai été émue aux larmes lorsque j’ai vu
une danse pour la première fois », se souvient Bego Antón. Elle a parcouru huit Etats
pendant plusieurs semaines pour aller à la
rencontre de ces femmes et de leurs chiens,
avec l’idée de « mieux comprendre les liens,
souvent contradictoires, qui unissent les êtres
humains aux animaux ».
Dans le cas présent, la relation est, à l’évidence, fusionnelle. Mugs, tapis, couvertures,
lustres, photos, assiettes… « Leurs maisons
sont remplies d’objets à l’effigie de leur
chien », raconte la photographe, qui a choisi
de les voir à domicile plutôt qu’en compétition, « afin de mieux comprendre leur psychologie ». Mais ces femmes « restent conscientes
que leurs chiens ne sont pas des êtres
humains », précise-t-elle. Même si certaines
avouent, au micro de la photographe (qui réalise également un documentaire), les aimer
« autant que leurs enfants ». L’une d’elles a
d’emblée annoncé la couleur à son nouveau
petit ami : « Tu passeras toujours après
eux ! » Si la discipline reste encore confidentielle, aux Etats-Unis, elle compte déjà
2500 adeptes. Et 6000 dans le monde.

Bego Antón.

64

65

Ci-contre, chez Janice, qui pratique le « Musical Canine Freestyle »
(« Obé rythmée », en français)avec deux de ses sept chiens, Martinsburg, West Virginia.
Ci-dessous, Frances et Candy, Albuquerque, Nouveau-Mexique.

Bego Antón.

66

Page de gauche, Barbara et Rambo. Quakertown, Pennsylvanie.
Ci-dessus, Mari Aynn et Garden. Phoenix, Arizona.

31 octobre 2015 — M Le magazine du Monde

M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

69

Bego Antón.

Page de gauche, Stephanie et Charleston. Phoenix, Arizona.
Ci-dessous, Kath et Maisy. Boyce, Virginie.

71

John Lamparski/Getty Images

Mary-Kate et Ashley
Olsen, le 4 mai dernier,
lors d’un gala au
MoMA de New York.

Stars de la mode.

nombreuses sont les célébrités à lancer leur griffe,
mais peu parviennent à s’imposer. parmi les exceptions, les sœurs olsen
et victoria beckham ont vu leur marque primée par leurs pairs.
par

Alice Pfeiffer

31 octobre 2015 — M Le magazine du Monde

72

Enfants stars de « La Fête
à la maison », les sœurs Olsen
(en haut, à droite, en 1993) ont
lancé en 2006 la griffe The Row
(ci-dessus, collection automne
2015).
Britney Spears (ci-contre) a créé
en 2014 la ligne de lingerie The
Intimate Britney Spears (ici, une
tenue de la collection été 2015).

n juin dernier,

lors de la prestigieuse cérémonie des CFDA
Fashion Awards,
les Oscars de la mode, deux
jeunes filles à l’air familier
montaient sur scène récupérer
le prix de la marque féminine
de l’année. Si The Row est pour
l’instant assez peu connue du
grand public français, le visage
des deux créatrices, lui, l’est :
c’est celui de Mary-Kate et
Ashley Olsen, sans doute les
jumelles les plus célèbres du
show-business. Après avoir
débuté leur carrière à l’âge
tendre de 9 mois dans la série
des années 1990 « La Fête à la
maison », elles enchaînent les
films et se retrouvent millionnaires dès l’adolescence grâce
à une exploitation impressionnante de produits dérivés.
C’est pourtant dans l’anonymat qu’elles choisissent de
lancer, en 2006, leur marque.
Un pari osé mais gagné.
Lentement mais sûrement, les

M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

sœurs Olsen se font remarquer
pour leurs vêtements épurés
et luxueux, fabriqués aux
Etats-Unis et aujourd’hui distribués dans une quarantaine de
pays. Un parcours suivi de près
par le milieu de la mode. En
2014, Hermès débauchait leur
directrice du design, Nadège
Vanhee-Cybulski, pour diriger
la création féminine. « Les
jumelles Olsen ont conquis un
marché américain en quête de
vêtements basiques au luxe
discret. Le lien entre leur passé
sur le petit écran et leur présent près des podiums ? Un
même travail acharné et méticuleux », analyse Leah Chernikoff, directrice éditoriale
au magazine Elle américain.
Bien souvent considérées comme
un énième produit dérivé, les
marques de mode lancées
par des célébrités – la ligne
de lingerie de Britney Spears,
Kardashian Kollection par Kim
et sa famille, Twenty8Twelve
par Sienna Miller et sa sœur
Savannah – sont rarement
prises au sérieux. Certaines

d’entre elles – peu nombreuses – ont aujourd’hui
gagné en légitimité. Ainsi,
outre-Manche, Victoria
Beckham a réussi à bien
se réinventer. Ancienne
Spice Girls mariée au footballeur David Beckham, elle lance
en 2008 une marque portant
son nom, avec un vestiaire
féminin et élégant pensé pour
le quotidien. Aujourd’hui, elle
compte 500 points de vente
dans 60 pays, afficherait une
fortune personnelle s’élevant
à 210 millions de livres sterling
(290 millions d’euros) et
a reçu l’année dernière le très
respecté prix du meilleur
entrepreneur britannique du
magazine Management Today.
« Honnêtement, quand Victoria
Beckham a annoncé qu’elle
se lançait dans la mode, on
s’imaginait une série de jeans
taille basse et de bustiers.
En fin de compte, toute la
presse a été surprise », raconte
Morwenna Ferrier, rédactrice
de mode pour le quotidien
britannique The Guardian.

« Les célébrités ont toujours été
intrinsèquement liées à la
mode. Dès le xviiie siècle, elles
jouent le rôle de muses auprès
des couturiers, qui dessinent
des vêtements pour et avec
elles. Elles leur apportent un
regard externe et pragmatique
sans compter la valeur symbolique pour la cliente », analyse
Michele Majer, historienne de
mode. Aujourd’hui, les success
stories des sœurs Olsen et de
Victoria Beckham séduisent la
culture libérale anglo-saxonne :
« Malgré une immense fortune,
ces femmes se sont entièrement dévouées à leur marque
et ont montré beaucoup d’humilité. Par ailleurs, le fait que
leur succès ait pris du temps
a joué en leur faveur », ajoute
Morwenna Ferrier. Pour Justin
O’Shea, directeur des achats
du site de vente en ligne
Mytheresa.com, qui distribue
les deux marques, « elles ont
réussi à développer une image
aux antipodes de leur passé
et leur évolution stylistique
personnelle et professionnelle
est telle qu’on oublie d’où
elles viennent ».

Colin Dodgson. The Row. Rue des Archives/BCA. Change/REX/SIPA. REX Shutterstock/SIPA

E

Créatrice de la marque dVb
en 2008, l’ex-Spice Girls Victoria
Beckham (page de droite, le
3 septembre, lors de la Fashion
Week à New York) développe
depuis 2011 la ligne Victoria,
Victoria Beckham (à gauche,
collection automne-hiver 2015).

74

fétiche

Œuvre d’or.

Les collaborations entre les marques et les créateurs extérieurs se multiplient
afin d’apporter sans cesse un regard neuf sur les collections. Fred est allé plus
loin en externalisant entièrement son studio de création, confiant ses lignes
à différents noms. Pour sa dernière-née, Une Ile d’Or, le joaillier a rappelé
l’Argentin Marcial Berro, qui avait réalisé des pièces fortes de la maison dans
les années 1990. Ce dernier livre ici des bijoux en or, dont certains pavés de
diamants – comme ce bracelet manchette –, évoquant un lointain imaginaire,
solaire, qui donnent un coup de projecteur sur la maison Fred. CQFD. V. Ch.
Bracelet manchette 5 rangs en or jaune et diamants, Fred. Prix sur demande. www.Fred.com

Photo François Coquerel pour M Le magazine du Monde. Stylisme Fiona Khalifa — 31 octobre 2015

le goût des autres

Intelligence
artificielle.
par

Carine Bizet —

illustration

La machine à fantasmes

de la mode n’est jamais à court
d’idées. Une de ses dernières
lubies : ressortir de la naphtaline
un style vieillot et l’estampiller
« geek chic ». Le geek étant un
être intellectuellement développé, socialement inapte et fan
de high-tech et de science-fiction,
on peut considérer cela comme
une avancée pour la féminité.
Sauf que la mode s’est contentée
d’adopter la panoplie « jupe plissée un peu vintage et mocassins »
– les lunettes de vue ringardes
sont en option – censée incarner
ce « geek chic ». L’habit ne faisant
pas plus le geek que le moine,
Miss Mode ne fait pas vraiment
illusion dans son rôle d’intelligence artificielle. A la librairie,
elle erre dans les rayons pour ressortir avec un guide sur la vie de
Choupette Lagerfeld (le chat de
Karl) et le énième volume commis sur le style de la Parisienne.
Elle jure qu’elle a croisé Philip K.
Dick à la Fashion Week, mais
c’est parce quelle confond l’auteur de Ubik avec un journaliste
américain vu à la télévision. Elle a
aussi tendance à mélanger Tolkien et Tolstoï – tant pis s’il n’y a

Kristian hammerstad

pas beaucoup de Hobbits dans
Guerre et Paix. Elle n’est guère
meilleure quand il s’agit de divertissement. Il a fallu lui expliquer
très vite qu’elle ne pouvait pas
commander un Comic-Con au
restaurant japonais : il s’agit d’un
Salon pour fans de culture geek,
non pas une variété de sashimi un
peu rare. Elle a aussi un ordinateur qui ferait baver quelques
vrais nerds – moins intéressés, il
est vrai, par sa housse griffée
assortie au porte-iPhone –, mais
elle lutte d’arrache-pied pour
maîtriser cette technologie neuve
et fougueuse. Le cloud lui joue
des tours : ayant perdu ses fichiers
dans le gouffre d’Internet, elle a
acheté trois fois le même album
(1989 de Taylor Swift). Cette
panoplie « geek chic » n’arrange
pas non plus ses relations
humaines. Elle a d’abord rougi
d’aise quand quelqu’un a suggéré
qu’elle ressemblait à Daria – elle
pensait à Daria Werbowy, le topmodèle. Mais elle a changé de
couleur quand on lui a parlé de
Daria Morgendorffer, héroïne
« geek chic » des années 1990,
beaucoup moins sexy mais ceinture noire de sarcasmes misan-

thropes. Ses tentatives de rapprochement avec un jeune homme
mignon (un vrai geek raccord avec
sa panoplie) dans une file d’attente se sont soldées par un échec.
Elle lui a dit qu’elle aimait beaucoup son sweat-shirt Vêtements et
lui a demandé ce qu’il pensait de
l’embauche du designer de la
marque chez Balenciaga. Le garçon a écarquillé les yeux, bafouillé

que son pull venait de chez
Décathlon et qu’il n’était « pas
trop branché trucs de filles ». Mais la
cerise sur ce gâteau aux quiproquos est venue plus tard : quand
Miss Mode a aperçu son reflet
dans une vitrine et sa ressemblance frappante avec sa grandmère, affectueusement surnommée Mamie Nova. Elle a renfilé
illico son slim et ses Stan Smith.

horlogerie

Une bête de montre.
Lancés par Fendi en 2013, les Bags Bugs sont de petites créatures en fourrure
qui ont colonisé les sacs de la maison romaine. Après avoir été déclinées sur
les baskets, elles viennent de faire un saut de puce vers les cadrans de la montre
Momento, l’un de ses classiques. Chacun de ces quatre chronographes typés
sport a sa créature. Elle se matérialise sur le cadran par ses grands yeux furibonds
soulignés de diamants. Une montre dont la pointe d’humour est une qualité
assez rare dans le domaine horloger pour être soulignée. D. C.
Fendi

Momento Fendi Bugs. Boîtier en acier PVD noir de 40 mm. Mouvement à quartz. 2 000 €. www.fendi.com

l’invité mystère

Auteur de thriller.
acteur, chanteuse, romancier, héroïne de fiction...
qui se cache derrière ces quatre indices ?
par

Fiona KhaliFa

librement inspiré

L’art
de la géométrie.
Le créateur BeLge cédric charLier
en appeLLe aux couLeurs et
aux formes viBrantes de L’artiste
Kees goudzwaard pour concevoir

les gants
à paillettes,
Le gant blanc, 5,90€
www.le-gant-blanc.
com
la canette
de Pepsi, 33 cl, 2,49 €
le pack de 6.
www.monoprix.fr

les lunettes
de soleil en métal
argenté, Ray Ban, 159 €.
www.grandoptical.com
la crème
coiffante nourrissante
Smooth Infusion, Aveda,
31,50 € les 250 ml.
www.aveda.com.

Réponse : Michael Jackson
vu sur le net

De bon Keur.

après une carrière dans la mode, alfi tall Brun, styliste d’origine
sénégalaise, a lancé une e-boutique baptisée Keur. « Ça signifie
“maison” ou “chez” en wolof », décode
la créatrice, qui souhaite imposer
une vision actuelle du tissu africain dans
les intérieurs français. au menu, des wax
et des bazins graphiques et vitaminés
qu’elle chine puis décline en housses
de couette (150 €), sacs, plaids mais aussi
poufs (165 €). un choix en constante évolution, puisqu’il dépend de ses trouvailles,
mais aussi de ses inspirations. M. Go.
www.keurselection.com

C’est le cas à chaque collection,
mais pour l’automne-hiver 2015,
Cédric Charlier a particulièrement
soigné son nuancier : bleu marine,
bordeaux, vert gazon… Une palette
inspirée, cette saison, par les peintures et collages abstraits de l’artiste hollandais Kees Goudzwaard
(photo, Flight of Stairs, 2005).
« Il y a une profondeur dans son
travail graphique qui me touche.
Les superpositions, la sensation de
vibration des formes et des couleurs
me renvoient à une géométrie qui
m’est proche », raconte le créateur
belge. Une géométrie, justement,
que l’on retrouve dans cette
silhouette féminine. « Pour élaborer
cet imprimé, j’ai utilisé un peu
les mêmes principes : des rayures
et formes géométriques mises en
scène par la couleur, qui se ploient
et se déploient dans le mouvement
du vêtement », explique-t-il.
Une association de nuances qui
évite l’overdose grâce à une épure
sophistiquée, l’un des points forts
de Cédric Charlier. V. Ch.

M Le magazine du Monde. Cyrille Robin/Paris-Telex. Kees Goudzwaard, Flight of Stairs/Courtesy Zeno X Gallery, Anvers. Cédric Charlier

sa nouveLLe coLLection.

77

variations

Pied d’égalité.

C’est presque vieux comme le monde : la mode féminine ne cesse
d’emprunter les codes du vestiaire de l’homme, à tel point
que le style androgyne est devenu un intemporel. Chemise,
borsalino, blazer… mais aussi mocassin, soulier à l’origine
masculin. Maintenant qu’il se retrouve aux pieds de la gent
féminine, il s’autorise l’excentricité de couleurs franches,
de strass, voire d’un imprimé vache. F. Kh.
de gauche à droite : en cuir argenté, robert clergerie,
650 €. www.robertclergerie.com
mors 1953 en poulain, gucci, 575 €. www.gucci.com
en veau et veau epsom verni coloris noir et tomette,
hermès, 650 €. www.hermes.com
180 en veau lisse toucan, J.m. weston, 515 €. www.Jmweston.fr

31 octobre 2015 — Photo François Coquerel pour M Le magazine du Monde. Stylisme Fiona Khalifa

à quoi ça sert

?

Le Lip Primer.

coulisses des défilés avant d’être
proposée au grand public pour fixer
le fond de teint. Très vite, les paupières ont eu droit à leur propre
enduit, nommé Eye Primer, qui prolonge la tenue des fards et des liners.
Face au succès phénoménal de ce
produit (chez Sephora, ce segment
est l’un des plus puissants), toutes les
marques s’y sont mises. Laissée pour
compte, la bouche méritait bien un

rituel de préparation au rouge à
lèvres. Sont donc nés ces primers qui
créent une adhérence entre les lèvres
et les pigments afin que le fard ne file
plus dans les ridules. Prochaine étape,
la sous-couche avant de maquiller
les sourcils? L. B.-C.
All About Lips, Clinique, 27 €. www.clinique.com
Lip Primer Pot, & Other Stories,
12 €. www.stories.com
Fix It, Dior, 35,50 €. www.dior.com

réédition

Charme naturel.
La célébrité de Janine Abraham et Dirk Jan Rol est inversement proportionnelle à
leur talent. Auteur d’un design aux lignes pures et aux matières brutes, ce couple
réalisa à la fin des années 1950 des projets d’aménagement d’appartements et des
meubles. « Leur modestie et leur discrétion les ont empêchés d’accéder à la notoriété
comme Guariche ou Motte », se désole Xavier Bourdery, fondateur de Yota Design
qui détient les droits de leurs meubles. Il réédite la table basse AR 36, fabriquée
en 1957 par Rougier, et peu diffusée à l’époque. « Ce modèle représente tout ce que
j’aime chez Abraham et Rol : un meuble poétique dessiné avec l’intelligence du
cœur, dont les formes dégagent de la sympathie. Grâce à cette économie de matière,
cet objet très simple d’usage parle à tout le monde. » En bois et rotin, cette table
légère colle au goût de l’époque pour le nomadisme. Et sera bientôt déclinée
en version outdoor. M. Go.
Table AR 36, de Janine Abraham et Dirk Jan Rol, 900 €. www.yota-design.com

M Le magazine du Monde. Yota-design

L’industrie de la beauté est sournoise.
A peine a-t-on digéré un concept
qu’elle crée un nouveau besoin. Et
dans le domaine de ce qu’on appelle
les «primers», la liste ne cesse de
s’allonger. Tout a commencé par
l’utilisation d’une base siliconée
avant l’application du fond de teint.
Baptisée primer, qui signifie «souscouche» en anglais, cette formule a
d’abord envahi les studios photo et les

79

ligne de mire

Emotion primaire.
jean-michel tixier

Illustration Jean-Michel Tixier/Talkie Walkie pour M Le magazine du Monde

par

31 octobre 2015 — M Le magazine du Monde

1

2

3

Karim Rashid.

Iconoclaste et ultraproductif, ce designer conçoit aussi bien des montres
que du mobilier, des hôtels ou même, prochainement, un modèle de
smartphone. Connu dans le monde entier pour son utilisation des couleurs
vives et notamment du rose, dont il est souvent vêtu, il passe sa vie dans
les avions. De quoi donner des idées à la compagnie britannique Odyssey
Airlines qui lui a demandé d’imaginer l’intérieur de ses appareils.
PROPOS RECUEILLIS PAR

CATHERINE MALISZEWSKI

1 – « Mon père était artiste.
Il m’a appris à regarder,
à dessiner en perspective.
Il m’a enseigné à tout décrire
par le dessin. Dès l’âge de 5 ans,
je crayonnais des heures,
j’imaginais des cités futuristes,
des boutons pour cuisiner
à la perfection, des murs
métamorphosés. »
2 – « J’ai toujours aimé le rose,
je l’ai toujours porté, associé à
du noir ou du blanc. Pour ma
remise de diplôme à Toronto,
où j’ai grandi, j’arborais un
costume en satin rose et j’avais
teint mes cheveux et mes
ongles en rose également! »
3 – « J’esquisse avec presque
n’importe quel outil, mais
je préfère dessiner au doigt sur
un iPad, où je peux manipuler
les couleurs et la taille des lignes.
Chaque semaine, je remplis
aussi des carnets entiers de
croquis à la main. Le dessin
est paisible et cathartique. C’est
ma seule façon de me relaxer. »

4

5

6

7

4 – « Ma création favorite
est sans doute la Kaj watch,
imaginée en 2006 pour Alessi.
Elle est légère, confortable,
simple. Et pas chère, c’est mon
mantra! Comme elle existe
en douze couleurs, j’en porte
une différente chaque jour. »

5 – « Je viens de présenter
ce projet de resort [hôtel]
à Cancun : il reflète la lumière
crépusculaire de la ville,
si sensuelle et romantique.
Je dessine des objets comme
des hôtels, j’aime créer du toutpetit au très grand. »
6 – « Imaginé pour Deknudt,
mon miroir Scoop & Scoopy est
né d’une réflexion sur la matière.
Sa mousse en polyuréthanne
en forme de coque offre des jeux
de lumière, un effet tactile très
doux et un confort visuel. C’est
un produit concis, minimal,
organique, anamorphique, avec
du caractère et très humain. »
7 – « Avec mon épouse et ma
fille, nous visitons des musées,
des galeries, des sites d’architecture partout dans le monde.
Sur cette photo, nous étions au
Los Angeles County Museum of
Art. D’autres week-ends, nous
arpentons le Whitney Museum
of American Art de New York,
la Dia Art Foundation de
Beacon, le MoMA. Je veux
initier ma fille au design, à
l’art, à la création, comme
mon père l’a fait avec moi. »

Karim Rashid

MA VIE EN IMAGES

81

objet trouvé

Le seau.
Les designers stefania
di PetriLLo et godefroy
de Virieu ont déniché
Pour “M” des objets
du quotidien à La beauté
cachée. cette seMaine,
un seau qui résiste
à tout tyPe de charges.
« Ce seau utilisé pendant les
vendanges est fabriqué dans
un plastique souple et incassable.
Sa poignée en plastique, enfilée
comme une perle sur un fil
d’acier galvanisé, permet de porter
de fortes charges liquides ou
solides. Sa couleur noir mat,
sa contenance (15 litres) et son
évasement en font le fidèle
compagnon des glaneurs : qu’il
s’agisse de la cueillette des mûres
sur les haies, du ramassage des
fruits et légumes du potager, de
la collecte des pièces de Lego dans
la chambre des enfants ou du
stockage de glaçons pour les fêtes. »
nom : seau agricole – année de
création : 1970 – Matériau : PEBD
(polyéthylène basse densité), fil de
fer galvanisé, plastique –
fabricant : CNTT – Prix : 2,30 € –
coordonnées : www.cntt.fr
www.virieudipetrillo.com

tête chercheuse

Philippe Bartherotte. G. Kero

Figurines de style.
François Hollande sur des skis, les positions du Kama-sutra, les pas de danse de Michael
Jackson… Ces figurines peintes à la main et reproduites en miniature sur des chemises
en soie ont fait la renommée de G. Kero, la marque que Marguerite Bartherotte (photo)
a lancée avec son frère Philippe en 2012. « J’ai toujours aimé le dessin. Après des études
d’animation à La Cambre en Belgique, j’ai commencé à peindre sur des tee-shirts »,
se rappelle la jeune femme élevée au Cap-Ferret (où son père, Benoît Bartherotte, a créé
les emblématiques cabanes en bois). Très tôt, sa patte se décline et séduit. « Je n’ai pas
le vertige de la page blanche, je dessine très vite, de la même façon que j’écris des paroles
ou que je chante », explique Marguerite, qui vient de participer à un disque avec le duo
musical Polo & Pan. Un travail spontané dont le côté artisanal lui rappelle les cachemires
faits main (vendus chez Barneys à New York) de sa tante italienne, Diane de Clercq : « J’ai
grandi dans un environnement très inspirant. Ma famille a le goût des belles choses. » V. Ch.
www.gkero.fr

31 octobre 2015 — Photo Jonathan Frantini pour M Le magazine du Monde

83

Le manteau.
un peu de tenues

en yak, en alpaga ou en gabardine, la star de la saison
se porte long pour mieux souligner la silhouette.
par

mArine chAumien —

photos

quentin de briey
page de gauche,
Trench en
gabardine,
AmericAn VintAge.
ManTeau en
Tweed eT blouse
Marocaine
en soie, rAlph
lAuren
collection.
ci-dessous,
ManTeau en drap
de laine, lAcoste.
robe longue
en jersey
de laine vierge,
Forte Forte.

31 octobre 2015 — M Le magazine du Monde

84
ci-contre, trench
en gabardine,
SeSSÙn. chemise
à plastron en
coton, Tommy
Hilfiger.
pantalon en
viscose ceinturé,
Sandro. sac
bianca en cuir
lisse, lancel.
page de droite,
manteau
en alpaga et
laine vierge,
marc o’Polo.
chemise poignets
mousquetaire
et pantalon en
coton, ceinture
en cuir et
écharpe de soirée
en mérinos,
margareT Howell.

M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

86

Ci-dessus,
Manteau en laine
Vierge et alPaga,
Brunello
CuCinelli. Blouse
en soie et juPe
en laine, PaBlo.
Manteau en lin
et laine Vierge,
Paul Smith.
Blouse
MaroCaine
en soie, ralPh
lauren
ColleCtion.
Pantalon en
Coton, PortS 1961.
saC en Cuir,
minelli.

M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

Page de droite,
Manteau en yak,
max mara.
CheMise en Coton,
the row.

Mannequin :
Misha hart
@ViVa Models
Coiffure et
Maquillage :
PaCo garrigues
assistante
styliste :
MaeVa danezan

les recettes
le boudin
d e p at r i c k d u l e r
(Pour 4 à 5 terrines)
INGRÉDIENTS
1 litre de sang de porc noir
gascon (ou porc bio),
1 kg d’oignons du jardin
(ou bio), pelés et émincés,
500 g de gorge
de porc noir gascon
Epices : piment d’Espelette,
gingembre, genièvre,
clou de girofle, poivre,
18 g de sel marin non raffiné

Boudin à tartiner.

Cuisinier paysan – C’est ainsi qu’il se déCrit –, patriCk duler
mitonne ses propres produits dans le lot. ses spéCialités :
le jambon longuement affiné, les salaisons et le pain de blé
truffier. quant au boudin, C’est toute une histoire…
par

longtemps, j’ai détesté le

boudin. Je ne veux pas
faire pleurer dans les
chaumières, mais cela vient de
loin… J’ai perdu ma mère quand
j’étais petit, mon père s’est
remarié, et, de mes 8 ans
jusqu’au bac, j’ai été pensionnaire dans les Hautes-Pyrénées,
à 100 km de chez moi. C’était
un pensionnat religieux sinistre,
où on nous servait une bouffe
infecte : poireaux vinaigrette
fadasses, steaks hachés réchauffés, boudin froid, plein de
morceaux de gras froid. Ça me
dégoûtait. J’ai mis longtemps à
m’en remettre. La cuisine, pourtant, j’adorais ça, surtout grâce
à ma grand-mère, Marguerite,
excellente cuisinière. Elle préparait des plats toute la journée
dans l’âtre, des bouillons, des
viandes, des jus, des gratins
(mais jamais de boudin) …
Les repas du dimanche chez elle
étaient très formels, les enfants
devaient se taire et se tenir bien
droit à table. J’avais trouvé
la parade : je passais mon temps
en cuisine. Là, il n’y avait plus
d’interdits, que des avantages : je

Camille labro

n’avais pas besoin d’être sage, je
mangeais avant tout le monde,
et on me félicitait pour ce que
je faisais. J’ai pris beaucoup de
plaisir à aider ma grand-mère
aux fourneaux, mais je n’avais
jamais imaginé en faire un métier
avant mes 24 ans. A cette
époque, mon père, agriculteur,
a acheté le domaine de SaintGéry. Ma deuxième mère est
décédée peu après et il n’a rien
voulu faire de cette propriété.
J’étais étudiant à Toulouse, pas
très motivé, et peu à peu, je me
suis installé ici. J’ai fait un stage
chez une dame de Mazamet,
Yvette, qui faisait table d’hôtes.
Elle confectionnait des jambons,
des magrets grillés, des terrines
de foie gras, des croûtes aux
champignons, des gâteaux aux
pommes. J’ai retapé la maison
du domaine, commencé à faire
la cuisine comme Yvette, et
distribué des tracts à Cahors
pour appâter le chaland. Dès le
premier soir, j’avais des clients.
Progressivement, je suis devenu
agriculteur, j’ai planté du blé, des
légumes, des chênes truffiers,
et j’ai commencé un élevage de

cochons noirs gascons pour les
salaisons. Et forcément, quand
on abat le cochon, il y a du sang.
Alors j’ai eu l’idée de faire un
boudin sans gras, plein d’épices,
en ajoutant un peu de viande,
beaucoup d’oignons, façon
boudin antillais. Comme
je ne supportais pas l’idée de
le mettre en boyaux, j’ai fait
du boudin en pot, à manger sur
des tartines, comme un pâté, ou
chaud et bien grillé. Aujourd’hui,
je n’élève plus mes porcs moimême, je les achète à des super
petits producteurs pour faire
mes jambons, et je me suis remis
à faire du boudin… Auquel je
rajoute parfois, en fin de cuisson,
un peu de mon lard affiné aux
aromates. Cela ajoute du moelleux et de la profondeur de goût.
Finalement, moi qui détestais ça,
j’ai remis du gras dans mon
boudin ! Mais c’est un gras
délicieux, dans un boudin à ma
façon. Un plat que je me suis
réapproprié au fil du temps,
comme une thérapie.
Domaine de Saint-Géry
à Lascabanes (Lot),
www.saint-gery.com

boudin de porc
noir à la
rh u barb e et aux
p o m m e s s a u va g e s
(Pour 4 personnes)
INGRÉDIENTS
350 g de boudin de porc noir
gascon aux épices,
100 g de lard affiné de porc
noir gascon aux aromates,
1 kg de branches de rhubarbe
non traitée,
50 g de baies de sureau
séchées,
2 pommes sauvages ou
pommes bio acidulées
Fleur de sel, poivre du moulin
Laver, peler et émincer finement les tiges de rhubarbe.
Les cuire dans une casserole
avec un fond d’eau, à petit
feu. Lorsque la rhubarbe a
pris la texture d’une compote
(quelques minutes suffisent),
la retirer du feu et incorporer
les baies de sureau.
Tailler le lard en dés de
3 x 3 mm. Chauffer le boudin
dans une poêle à petit feu, en
remuant doucement jusqu’à
ce qu’il s’émiette. Ajouter
le lard, mélanger et sortir
du feu. Râper les pommes
à l’aide d’une mandoline.
Les disposer au fond des
assiettes, ajouter une cuillerée de compote de rhubarbe
puis déposer le boudin chaud
en couche épaisse. Saler,
poivrer et servir aussitôt.

Florence Heurtevent. Julie Balagué pour M Le magazine du Monde

une affaire de goût

Hacher la gorge finement.
La faire revenir quelques
minutes dans une grande
sauteuse puis ajouter
les oignons, et faire réduire
jusqu’à ce qu’il n’y ait plus
de jus. Ajouter les épices
(à doser généreusement),
le sel, puis le sang filtré,
petit à petit et sans cesser de
remuer. Dès que la couleur
vire au brun, arrêter le feu,
verser dans 4 ou 5 bocaux
de 500 g préalablement
ébouillantés, et fermer
hermétiquement.
Poser les pots dans une
marmite, recouvrir d’eau
tiède, porter à ébullition
et laisser bouillir à petit feu
pendant une heure. Refroidir
dans l’eau froide. Ces terrines
peuvent se conserver un an.

89

garden-party

Retour en grâce.
par

John Tebbs,

La rareté, La beauté, La cherté des choses

les rendent souvent désirables à nos yeux.
C’est ce qui se passa pour les premières
orchidées arrivées des pays tropicaux
en Europe. Au xixe siècle, on parlait même
d’« orchidélire » pour désigner l’engouement de certains chasseurs d’orchidées
professionnels qui partaient à la recherche
de ces fleurs, surtout des spécimens rares.
A leur retour, ils vendaient leurs trouvailles
aux enchères, à des prix exorbitants. C’est
ainsi que l’orchidée acquit sa réputation
de fleur de luxe, ce qui perdura pendant
tout le xixe et la majeure partie du xxe siècle.
Mais vers la fin des années 1970, on se mit
à cultiver l’orchidée Phalaenopsis selon les
méthodes industrielles. On avait réussi
à reproduire et à faire pousser facilement
et rapidement une plante qui pendant
si longtemps avait représenté un défi pour
les cultivateurs. La production de masse

jardinier anglais.

entraîna une chute spectaculaire des prix,
on les vit partout, stockées en grandes
quantités dans les supermarchés et autres
lieux peu associés à l’idée de luxe. Elle
devint l’une des plantes en pot les plus
courantes et les plus appréciées.
L’orchidée traversait-elle une crise d’identité ? Notre perception de cette fleur avaitelle évolué du fait de son tarif désormais
accessible ? Ceux qui se demandaient
si l’orchidée n’avait pas perdu un peu
de son aura obtinrent la réponse au défilé
haute couture Dior automne-hiver 2014.
Ce dernier se déroula en effet dans une
rotonde aux murs recouverts d’orchidées
blanches, parfaitement à la hauteur
du terme « orchidélire ». Tous les doutes
concernant le chic et la désirabilité de
l’orchidée s’évanouirent. Sa crédibilité en
tant que symbole d’exception et de
beauté était intacte.

Ci-dessus, ce vaporisateur en nickel, conçu
en 1886 par John Haws,
est toujours fabriqué
par la même entreprise
anglaise. La plupart
des orchidées
apprécient l’humidité,
il faut pulvériser
régulièrement de l’eau
sur leurs feuilles et
leurs racines pour leur
bonne santé. 25 € sur
www.thegardenedit.com
Ci-contre, les orchidées
sont posées sur
un présentoir/porterevues en céramique
de Laetitia de Allegri.
« Sans titre n o 2 ».
www.laetitiadeallegri.
com

31 octobre 2015 — Photos Amber Rowlands pour M Le magazine du Monde

90

une ville, deux possibilités

Budapest la festive.

à cheval sur le danube, la capitale hongroise possède
le charme de la mitteleuropa. mais c’est aussi une ville moderne
et dynamique qui fourmille d’adresses originales.
Pascale DesclOs

Roger-Viollet

par

i — tour historique

Les bains Gellért.

Le bar Baltazar.

Comme à la maison
au Brody House

plongée art nouveau
aux Bains gellért

tournée de tokay
au Bar Baltazar

pause strudel
au new york Café

Parquet, moulures, bow-windows
donnant sur le parc attenant,
photos et toiles d’artistes passés
par ici : installée dans un hôtel particulier du xixe siècle, cette maison
d’hôtes abrite onze chambres
à l’esprit arty. Localisation idéale
au cœur du quartier étudiant,
près du métro Kálvin tér.

Une splendide piscine Art nouveau
au toit coulissant, des bassins
décorés de mosaïques turquoise
où l’on barbote dans de l’eau
de source à 38 °C, des bains
extérieurs à vagues, des salles de
massage : les bains Gellért sont
le plus bel établissement thermal
de Budapest.

Un bar à vins chaleureux, à deux
pas des galeries de peinture du
Palais royal de Buda. Entouré de
murs de brique et blotti dans des
canapés de velours, on y déguste
le top des crus hongrois : tokay,
riesling, furmint… Plus de 200
références à explorer. Egészségére !
(Santé !).

A la fin du xixe siècle, écrivains et
artistes se donnaient rendez-vous
dans ce café élégant. Embouti par
un char soviétique en 1956 et
rénové depuis, le lieu a retrouvé
son charme d’antan. A tester :
le très généreux strudel aux
pommes et aux noix ou la mousse
noisettes-coulis de cerises.

Chambre double de 90 à 130 €. Bródy
Sándor utca, 10. www.brodyhouse.com

Env. 16 € l’entrée. Kelenhegyi út, 4 (au
pied du mont Gellért). fr.gellertfurdo.hu

Országház utca, 31.
www.baltazarbudapest.com

Erzsébet körut 9-11.
www.newyorkcafe.hu

i i — balade branchée

Le Mák Bistro.

Le bar Szimpla.

illustration Satoshi hashimoto pour M Le magazine du Monde.

noCturne magique
au lánCHíd 19

saveurs inventives
au mák Bistro

Un hôtel tout en verre sur les rives
du Danube, au pied de la colline
du château. Derrière sa façade
transparente, 45 chambres et
3 suites au mobilier résolument
sixties. Toutes offrent une vue
plongeante sur le fleuve et la ville :
magique quand les lumières
s’allument, à la nuit tombée.

Voûtes recouvertes de chaux, menu
à l’ardoise, musique lounge…
Dans ce bistronomique, on savoure
la cuisine inventive du jeune chef
János Mizsei. Consommé de
betterave jaune, canard aux
lentilles, crème brûlée à la pistache
et, en prime, le pain aux graines
de pavot (« mák », en hongrois).

Chambre double à partir de 83,50 € avec
petit déjeuner. Lánchíd ut, 19.
www.lanchid19hotel.fr

Menu à 12 € et vins hongrois au verre.
Vigyázó Ferenc utca, 4. www.mak.hu

soirée arrosée
au szimpla

Le plus couru des « romkocsmák »
(littéralement « bars en ruines »)
de Budapest. Dans cette cour
pavée, encadrée d’entrepôts à
verrière qui abritent Trabant de
l’époque soviétique, graffitis,
baignoires-canapés et lustres
à pompons, on écluse au coudeà-coude bières ou shots de vodka
lime à 2 €, sur fond d’indie-rock.

Kazinczy ut. 14. www.szimpla.hu

mode inspirée
CHez retroCk

Le temple de la fripe décalée. Dans
cet ancien entrepôt relooké en loft
de béton et de métal, on déniche
sur deux niveaux des pièces
vintage des années 1960-1990 et
des créations de jeunes stylistes
hongrois de l’université d’art
appliqué Moholy-Nagy : robes
tuniques pop, capelines en
astrakan, chaussures hautes à
lacets, sacs aux motifs ethniques...

Anker köz, 2. www.retrock.com

y aller
en avion VoL qUoTiDiEN EASyJET PAriS CDG-BUDAPEST A/r à PArTir DE 115 €. www.EASyJET.CoM
office du tourisme de Hongrie — hoNGriEToUriSME.CoM

31 octobre 2015 — Photos Kasza Gábor pour M Le magazine du Monde

92

dessous de table

par

françois simon

ombien sont-ils à Paris, à attendre le chaland ?
Ils ont le cœur vaillant, les langoustines
grouillantes, le vin rafraîchi. Et pourtant
parfois, il n’y a pas grand monde (d’autres,
si). Juste une table ou deux. De quoi
se mordre l’intérieur des joues. Et attendre le prochain
service. Le Jeu de Quilles, dans le 14e arrondissement de
Paris, appartient à ce genre de tables. Il y a là un chef, Benoît
Reix, impatient et bouillant d’une cuisine franche, de marché.
D’instinct. Un peu l’école Passard dans sa simplicité. Rien
de trop. Jamais. La salade de chinchards, pois blonds de la Planèze,
concombre et sauce Genjiro roule
bien sur son axe. Elle raconte pas
mal de choses, des paysages.
On a l’impression d’écarter des
branchages et de se rapprocher
des saveurs. Pareil avec le croustillant de pied de cochon ave son
chutney de mangue et de la trévise : un gras scélérat, un contrepied soyeux. Rien n’est compliqué

à l’instar de cette cocotte de veau (venu de son voisin Hugo
Desnoyer) au paprika fumé et sa mousseline de céleri. Les
produits conversent sous votre fourchette et vous actionnez
l’attelage. La clientèle est à l’unisson d’un chef vibrant. Il officie
derrière son comptoir et il a tout le loisir de piger les vibrations
de ses clients. Il localise les tables impatientes, celles aux
timidités rentrées, et manie le soufflet de ses forges douces.
Salle étroite et petite dont on sent la ferveur tranquille. Le menu
est à 39 euros, c’est très bon. Et tout compte fait, ce n’est pas
si fréquent à Paris.

Le Jeu de Quilles
prodigue une cuisine
de marché savoureuse :
ci-dessus, salade
de chinchards, pois
blonds de la Planèze,
concombre
et sauce Genjiro ;
à droite, croustillant
de pied de cochon avec
son chutney de mangue
et de trévise.

place de choix
La table de la cuisine pour
le partage des sensations,
sinon en devanture. La
terrasse aux beaux jours.

M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

dommage
Plus de notoriété
donnerait encore plus
d’ampleur à la cuisine
de Benoît Reix.

à emporter
La carte de visite,
à refiler aux bons amis.

p a s s a g e à l’a c t e
Le Jeu de Quilles, 45, rue Boulard,
Paris 14e. Tél. : 01-53-90-76-22. Fermé
samedi soir, dimanche et lundi.
Décibels :
83 dB, ambiance détendue
d’une clientèle en confiance.
Mercure :
23 °C, cuisine ouverte et convivialité.
Addition :
Menu carte à 35 et 39 €.
Minimum syndical :
Formule déjeuner à 18 €.
Verdict :
Réservez dès maintenant, please.

Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. François Simon x3. Le Jeu de Quilles x2.
Getty Images/iStockphoto. DR. Getty Images/Dorling Kindersley

C

Renversant Jeu de Quilles.

94

deuxième rideau

De la gouaille
et du goût.
oh ! celui-là, question deuxième rideau, c’est
du gratiné ! vous passeriez vingt fois dans la
rue que vous ne le calculeriez pas. le quartier
abonde en adresses rutilantes (colette se
pavane tout à côté) et ce petit bistrot est dans
son jus années 1960 : le formica donne à fond,
le ventilo helix brasse l’air, les murs sont jaune
pastis, et le distributeur de cacahuètes tend
son bec-de-lièvre. l’assiette ne paie pas de
mine. c’est une cuisine de maman : œuf mayo,
salade de tomates, rôti avec frites maison
« et fraîches », tarte du jour aux fraises. Qu’estce qu’on est bien ! le service a de la gouaille,
de la tendre dérision, de l’apostrophe parigote. et voilà : clientèle parisienne avec son
brassage invraisemblable et toujours un peu
de place. addition (au maximum 20 € pour
entrée-plat-dessert) rédigée sur des feuilles
volantes, pas de carte de crédit bien entendu.
sixties, définitivement. Fr. S.
Au Petit Bar, 7, rue du Mont-Thabor, Paris 1er.
Tél.: 01-42-60-62-09.
Du lundi au samedi de 7 h à 21 h. Sandwiches au bar.

union libre

La nuit blanche du potiron.
en version potage, cet incontournable de halloween
se marie à des vins blancs secs et fruités.
domaine elian da ros côtes du

domaine plageoles gaillac

marmandais coucou blanc 2011

premières côtes ondenc 2013

A base de sauvignon et de
sémillon, ce joli vin se mariera
encore mieux au potiron
s’il est légèrement épicé, voire
safrané. Fraîcheur en bouche
avec des notes de pomme,
poire et fruits secs.

Tonique, ce blanc sec donne
du relief au potage grâce
à son ampleur et à ses arômes
de coing. Un accord très
réussi. L. Go
12,25 €. Tél.: 05-63-33-90-40.

17 €. Tél.: 05-53-20-75-22.

Pages réalisées par Vicky Chahine et Fiona Khalifa (stylisme). Et aussi Lili Barbery-Coulon, Carine Bizet, Marine Chaumien,
Pascale Desclos, Stefania Di Petrillo, David Chokron, Laure Gasparotto, Marie Godfrain, Emilie Grangeray, Camille Labro,
Catherine Maliszewski, Alice Pfeiffer, François Simon, John Tebbs, Jean-Michel Tixier et Godefroy de Virieu.
Illustrations Gilles & Cecilie et Broll & Prascida/Agence Karine Garnier pour M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

avec

Photographie : J.C. Roca

Pierre ARDITI

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HACHETTE COLLECTIONS, SNC, 395 291 644 RCS NANTERRE - 58, RUE JEAN-BLEUZEN - CS 70007 - 92178 VANVES CEDEX. Photos : © Scope Image. Visuels non contractuels. Mentions spécifi ques aux arômes :
Ne pas avaler. Ne pas appliquer sur la peau. Ranger hors de la portée des jeunes enfants. Ranger à l’abri de la lumière et de la chaleur. Ne pas vider le contenu des fl
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musique

A l’école
de l’electro.

la red bull music academy investit paris.
l’occasion pour de jeunes musiciens
de faire leurs classes aux côtés
de stars de la musique électronique.
mais l’academy est aussi un festival mêlant
expositions, conférences et concerts.

Le duo anglais Mala
and Coki, lors de l’édition
de 2014 de la Red Bull
Music Academy,
à Tokyo.

Stéphane Davet

Red Bull Music Academy

par

97

31 octobre 2015 — M Le magazine du Monde

98

La Red Bull Music Academy
tourne dans le monde entier.
L’édition 2014 s’est tenue
à Tokyo. Cette année,
les 61 étudiants
assisteront notamment
à des ateliers en studios.

ous auraient-ils

Peutêtre parce que
le leader
mondial des
boissons énergisantes est
resté interdit de vente en
France jusqu’en 2008 ? Paris a
attendu dix-sept ans pour
accueillir (après Berlin,
Londres, New York, Barcelone,
São Paulo…), jusqu’au
27 novembre, la Red Bull Music
Academy (RBMA). L’événement est devenu, depuis sa
création en 1998, l’un des plus
prestigieux de l’avant-garde
musicale et l’un des exemples
les plus raffinés de marketing.
« Les musiciens n’ont jamais eu
autant besoin de s’inventer une
identité visuelle. Et Paris, par sa
richesse dans les domaines de
la mode, du design, du cinéma
et de l’art, est plus que jamais au
cœur de la création », assure
l’Allemand Many Ameri, cofondateur, avec son compatriote
Torsten Schmidt, de l’Academy.
A la fois « université d’automne » privée et festival,
la RBMA propose dans le
temple multimédia de la GaîtéLyrique et plusieurs salles de la
capitale cinq semaines de
concerts, d’exposition (Paris
Musique Club, sur les liens
entre musique et arts digitaux),
de projections de films ou
d’installations accessibles au
public.
snobés ?

M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

61 « étudiants » de 37 nationalités auront, eux, accès à des
conférences et des ateliers en
studios. Retenus sur dossier
parmi plus de 5 000 candidats,
ils se scinderont en deux
groupes. Deux Français y
participeront, dont Marylou
Mayniel, alias OK Lou, 22 ans,
brillant espoir d’un electroR’n’B aux ambiances rêveuses.
Comme beaucoup d’autres
participants, cette jeune
femme encore inconnue du
public a fait frétiller les réseaux
sociaux grâce à de premières
autoproductions et quelques
concerts. « Je ne connaissais
rien de l’Academy, reconnaîtelle. C’est un copain beatmaker,
Frensh Kyd, qui m’a conseillé de
poser ma candidature. » Un
dossier loin des fastidieux
formulaires de soutien aux
artistes qu’elle avait pu remplir
auparavant : « Ce sont 20 pages
hyperludiques où tu parles de
toi, de ton rapport au son, en
faisant des dessins, en répondant à des questions comme
“Quelle musique passeriez-vous
au dessert lors d’un dîner avec
vos parents ?” » Si plusieurs
anciens élèves ont connu le
succès (Flying Lotus, Nina
Kraviz, Aloe Blacc…), « le but
n’est pas de trouver des bêtes
de concours, insiste Many
Ameri, mais des artistes créatifs
capables de s’ouvrir et de
partager ».
L’idée de la RBMA a germé en
1997, rappelle l’autre cofondateur, Torsten Schmidt, à
l’époque rédacteur en chef de
Groove, un des magazines

allemands les plus puristes en
matière d’electro. « A la fin des
années 1990, le succès de ces
musiques a commencé à attirer
les marques, explique-t-il. Les
opérations publicitaires se
multipliaient, sans sens, ni
lendemain. Red Bull nous a
donné la possibilité d’imaginer
quelque chose de différent. »
La société autrichienne
accepte alors de privilégier la
dimension culturelle, plus que
fêtarde, du milieu de la nuit
– l’un de ses cœurs de cibles.
« La pédagogie est depuis le
début au centre du projet,
revendique Many Ameri, afin
de transmettre aux jeunes
artistes l’expérience des
pionniers, et pour favoriser les
échanges entre musiciens. »
A Berlin d’abord, puis dans une
ville du monde différente
chaque année, des intervenants célèbres – dont Brian
Eno, Nile Rodgers, Giorgio
Moroder et, à Paris, Laurent
Garnier, Geoff Barrow de Portishead, Jean-Michel Jarre et
Cerrone (pour deux conférences publiques) – partagent
leur savoir, entre deux ateliers
de productions organisés dans
des studios éphémères.
Les étudiants sont programmés
lors de concerts, en compagnie
de pointures de l’avant-garde
pop. Les soirées sont souvent
conceptuelles, reprenant les
obsessions intergénérationnelles des fondateurs (cette
année, la soirée vogue de
Lasseindra Ninja, la confrontation des collectifs hip-hop Yard
et Free Your Funk, le premier

concert solo du membre d’Air,
Nicolas Godin, la soirée du label
50 Weapons…).
Une fructueuse expérience
pour Alexandre Berly – alias
La Mverte –, participant de
la RBMA 2014, organisée à
Tokyo. « Deux semaines
intenses, marquées par des
conférences comme celle de
Michael Rother, du groupe Neù,
et surtout par mon travail avec
des gens d’autres pays et
d’autres univers, s’enthousiasme le producteur et DJ
parisien. Beaucoup sont devenus des amis, comme le Chilien
Alejandro Paz, avec qui je sors
un disque, The Line, que nous
avions commencé à Tokyo. »
Le sponsoring de Red Bull,
parfois critiqué (comme par
l’artiste electro-engagé
Matthew Herbert, qui y avait
pourtant participé comme
conférencier), n’a pas posé de
problème au Français. « Red
Bull ne nous impose aucun
contrat. Sans qu’on ne me
demande rien en échange,
la RBMA a aussi continué de
m’accompagner après Tokyo,
que ce soit en me permettant
d’utiliser leur studio d’enregistrement parisien ou en me programmant sur les plateaux de
festivals aussi prestigieux que
le Sonar, Villette Sonique,
les Transmusicales ou Nuits
Sonores. » Et sur l’une des
scènes de cette édition
parisienne.
Red Bull Music AcAdeMy,
jusqu’Au 27 noveMBRe,
à lA GAîtée-lyRique et dAns d’AutRes
sAlles pARisiennes.
RedBullMusicAcAdeMy.coM

Red Bull Music Academy

N

Page de droite : le Chilien
Alejandro Paz, lors de
la précédente édition.

Susan Hiller, Homage to Marcel Duchamp : Aura (Blue Boy), 2011 © Adagp, Paris 2015 / Courtesy l’artiste et Lisson Gallery, Londres / design graphique Polymago

Chaque année,
dans une ville
différente, des
intervenants tels
que Brian Eno,
Nile Rodgers ou
Laurent Garnier
partagent leur
savoir faire avec
les jeunes artistes
sélectionnés.

LES IMAGINAIRES DE LA TÉLÉPATHIE
DANS L’ART DU XXe SIÈCLE :
KANDINSKY, KUPKA, MIRÓ, POLKE…

28.10.15 > 28.03.16
centrepompidou-metz.fr
#CosaMentale

Le photographe
Olivier Culmann
s’est amusé à poser
sous les traits
de personnages
incarnant la société
indienne. Ici, en
employé de bureau.

101

Dans les studios
de photo indiens,
le portrait
devient une
fiction délirante.

photo

Clichés
d’identité.

Olivier culmann/Tendance Floue

par

Claire Guillot

Hop un cartable ! Hop une perruque ! Hop des moustaches !
Hop un gros bide… Dans son
exposition au Musée Nicéphore
Niépce, à Chalon-sur-Saône,
Olivier Culmann ressemble à
ces petits personnages de
papier que les enfants habillent
et déshabillent en un tournemain. C’est toujours le même
homme sur la photo, mais en
un clin d’œil, il est devenu
un autre, le décor a valsé. Et
comme nous sommes en Inde,
défilent sous nos yeux un
sadou (ermite), un employé de
bureau au pull sans manches,
un militaire… L’identité, dans
tout ça ? Rien d’autre qu’un
accessoire, qu’on peut enfiler
et quitter à sa guise.
Celui qui se cache derrière ces
costumes et ces perruques est
un Grand Duduche qui abrite
son regard étonné derrière
de petites lunettes rondes.
Olivier Culmann, photographe
du collectif Tendance Floue,
connaît bien l’Inde, où il a
habité plusieurs années. Après
en avoir rapporté des images
classiques, « des photos faites
avec un regard occidental,
destinées à être exposées
en Europe », dit-il, il a décidé
d’« inverser les choses ».
Pour son projet « The Others »

(« les autres »), il s’est approprié les pratiques populaires
de la photographie en Inde, où
les studios ont encore le vent
en poupe. Là-bas, les notions
de ressemblance et de
vraisemblance semblent
secondaires : le visage est
systématiquement lissé
et blanchi. Le numérique a
encore accentué et facilité ces
pratiques : on peut choisir le
fond sur lequel on pose – le Taj
Mahal, les montagnes suisses,
la galaxie… –, mais aussi
incruster son visage sur un
corps parfait. Olivier Culmann
s’est amusé à poser dans des
studios de quartier en incarnant
différents personnages repérés
dans la société indienne. Mais
il est allé plus loin, en laissant
s’exprimer l’inconscient
des photographes indiens :
il a demandé à des studios
de compléter une image dont
il ne fournissait qu’un morceau
– il est courant, en Inde,
lorsqu’une personne meurt,
de faire reconstituer son image
à partir d’un portrait abîmé.
Le résultat est parfois à peine
humain. Il a aussi fait appel
à un peintre indien, qui a
fabriqué des tableaux à partir
de ses photos. Et qui a mis
sa touche personnelle :
le drapeau indien est ajouté
sur un portrait de sportif et
des flammes infernales autour
d’un homme visiblement musulman… Olivier Culmann a même
participé à un roman-photo
indien, publié dans la presse : il
y incarne un photographe occidental plein aux as qu’une jolie

fille va tenter de plumer, avant
d’avoir des remords. A cliché,
cliché et demi… Tous ces jeux
de rôle aux couleurs pétards
font d’abord hurler de rire.
Mais l’aspect ludique va de
pair avec une réflexion sur la
nature et les limites de l’exercice du portrait. Comme si les
Indiens, avec leurs pratiques
totalement décomplexées,
avaient finalement compris

mieux que tout le monde les
mutations de l’image actuelle,
devenue un objet de désir,
un outil de communication,
et même une fiction, loin, très
loin de son objet de départ.
« The OThers », Musée NicéphOre Niépce,
28, quai des Messageries,
chalON-sur-saôNe. Tél. : 03-85-48-41-98.
jusqu’au 17 jaNvier 2016.
www.MuseeNiepce.cOM
caTalOgue aux édiTiONs xavier Barral,
196 p., 39 €.

The Amazing Keystone Big Band
présente

Un CD et un livre-CD
complètement jazz
à découvrir en famille !
Raconté avec panache par

Édouard Baer

Imaginé avec humour
par Taï-Marc Le Thanh
Joyeusement illustré
par Rose Poupelain
Orchestré avec talent par
The Amazing Keystone Big Band

www.keystonebigband.com

art

Vérité
crue.
par

Roxana azimi

« Ce n’est pas une revendication ni un traité féministe. »
Koyo Kouoh, commissaire
de l’exposition « Body Talk »
– sur le féminisme et la sexualité en Afrique, au Fonds régional d’art contemporain
Lorraine – nous aura prévenus.
Sur les six artistes présentés,
une voix est pourtant haut
perchée, celle de l’Ivoirienne
Valérie Oka. Son néon rouge
carmin apostrophe ainsi le visiteur : « Tu crois vraiment que
parce que je suis noire je baise
mieux ? » Manière provocante
de dynamiter les clichés et
de lancer le débat. Valérie Oka
n’a pas peur de paraître crue,
voire outrancière. Les formules
chocs, elle s’y connaît, elle
qui a fait ses armes dans
la communication publicitaire,
aussi bien à Paris qu’à Abidjan.
Née d’un père ivoirien et d’une
mère française, Valérie Oka
est double, à la fois créatrice et
communicante, artiste et designer, touche-à-tout foncièrement indépendante. Si elle
a d’abord choisi la voie de la

M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

publicité, c’est pour s’assurer
une autonomie financière que
ne lui aurait pas donnée l’art.
Mais aussi pour maîtriser
les codes, « manipuler plutôt
qu’être manipulée ». Même si
elle se sent plus africaine
que française, elle se voit en
« extraterrestre » de Côte
d’Ivoire, où elle a décidé de
vivre en 1995, après avoir fait
ses études à Paris. « J’ai tendance à dire ce que je veux,
quand je veux, comme je veux,
alors que la femme africaine est
plus dans la négociation, qui
est une forme d’hypocrisie. »
Cash, jusqu’au bout des
ongles. Son médium préféré ?
La performance, notamment
les dîners où elle réunit des
têtes pensantes du monde
culturel, politique ou économique, pour discuter d’amour
et de peur. Au terme du repas,
les convives sont invités à
laisser sur la table des « négociations » : un dessin, une
pensée, la trace d’une émotion.
« La performance, une fois
terminée, continue de trotter
dans la tête des gens, comme
un parfum, explique-t-elle.
On peut ainsi plus facilement
toucher les consciences. »
Quant au moteur de son
œuvre, il tourne autour de
l’intimité et des fantasmes,
du désir et de la violence.
« La société africaine est
encore très patriarcale,
regrette-t-elle. En Côte d’Ivoire,
ce n’est que depuis 2010
qu’une loi donne l’égalité
homme-femme dans le
mariage. Une femme n’a plus

besoin de demander l’autorisation à son mari pour voyager
ou travailler. Quand je défends
l’indépendance financière de
la femme en Afrique, on me dit
que c’est mon côté “blanc”. »
Ce qui la révulse encore plus
que le machisme ambiant,
c’est la persistance en
Occident des stéréotypes
hérités du colonialisme, qu’elle
met notamment en scène
dans une performance où une
femme nue, prisonnière d’une
cage, côtoie un pénis surdimensionné. Une réminiscence
de la « Vénus hottentote »,
exhibée comme une bête
de foire dans toute l’Europe
au xixe siècle. « Le regard de
l’homme blanc sur la femme
noire, je le vis tous les jours.
Parfois, je me vois comme
un sexe ambulant, dit-elle.
Les Occidentaux ont fait
du corps de la femme africaine
un fétiche, un objet de désir,
un objet tout court. » Quand
on lui fait remarquer que certaines œuvres coup de poing
sonnent comme des slogans
publicitaires, elle assène
l’exemple d’Andy Warhol,
maître en communication.
« Je veux être le plus direct
possible pour faire passer
un message, réplique-t-elle.
Arrêtons de tourner autour
du pot ! »
« Body Talk », Frac lorraine,
1 bis, rue des TriniTaires, MeTz. Tél. :
03-87-74-20-02. jusqu’au 17 janvier 2016.
www.Fraclorraine.org

Slogans
féministes
et œuvres
coup de poing
ponctuent
l’œuvre
de l’Ivoirienne
Valérie Oka.

103

Ancienne
publicitaire,
Valérie Oka
détourne
les codes de la
communication
pour dénoncer
les stéréotypes
hérités du
colonialisme.

© LE LOMBARD 2015

Q UA N D L A F I C T I O N D É C RY P T E L’AC T UA L I T É

Animé par la justice,
ébloui par la gloire
3

T H R I L L E R S

Enquête au cœur du
trafic d’armes

D I S P O N I B L E S

A U

R AY O N

Subprimes : une crise mondiale
savamment orchestrée
B D

en partenariat avec

Jeux
de miroir.
par

Rosita Boisseau

Viscéral et sophistiqué,
organique et savant, le geste
du chorégraphe Saburo
Teshigawara est unique. A
la tête de la compagnie Karas
(« corbeau », en japonais – ce
n’est pas un oiseau de mauvais
augure au pays du Soleil-

Les mouvements
électriques
du chorégraphe
Saburo Teshigawara.

M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

Levant) depuis 1985, passé
par des études de peinture,
de mime et de danse classique,
il a creusé une voie fascinante
entre paysages plastiques et
mouvements électriques. Avec
Mirror and Music (2012), pour
huit interprètes, il plonge les
corps dans une nasse d’éclats
de miroirs réverbérés par
des jeux de lumière. Sur
une bande-son composée de
morceaux variés surfant entre
baroque et contemporain,
celui qui a choisi la danse à
20 ans – « parce qu’il désirait se
servir de son propre corps pour

atteindre une autre compréhension du monde » – aime
aussi « guider les danseurs en
laissant le mouvement jaillir ».
Pour Mirror and Music, le
chorégraphe sera présent sur
scène au milieu de sa troupe
et c’est un régal. « Le miroir
et la musique n’existent pas
dans la réalité, aime-t-il dire. Ils
reflètent et démultiplient notre
vision ou notre imagination
la plus féconde. »
Mirror and Music,
de Saburo TeShigawara,
ThéâTre deS ChampS-élySéeS,
15, av. monTaigne, pariS 8 e ,
du 6 au 8 novembre, à 20 h. de 15 à 68 €.

photos bengt wanselius

danse

105

Des corps plongés
dans une nasse de
miroirs réverbérés par
des jeux de lumière.

© 2015 - Haut et Court TV. Tous droits réservés. Conception graphique © 2015 STUDIOCANAL. Tous droits réservés

CRÉATEUR ORIGINAL

L’intégrale de la saison 2 en DVD et BLU-RAY
L’intégrale des saisons 1 et 2 en DVD et BLU-RAY

Steve McQueen, féru
de course automobile
et alors au sommet de
sa gloire, ne s’est jamais
remis de l’échec du Mans.

“Mon père était
un peu dingue.”
par

Samuel Blumenfeld

dans “le mans”, steVe mcqueen exprimait
sa passion pour la course. son fils chad reVient
sur le tournage mouVementé de ce film, objet
d’un documentaire en salles le 4 noVembre.
Vous participez au documentaire
consacré à Votre père et
au tournage mouVementé du film
« le mans ». échec lors de sa sortie
en 1971, il a changé radicalement
la fin de carrière de Votre père,
qui ne s’en est jamais tout à fait
remis. pourquoi être reVenu
dessus?

Tout le monde s’en souvient
comme d’un flop. Mais à sa
sortie, Le Mans a attiré autant
de spectateurs lors de sa première semaine en salles aux
Etats-Unis que L’Inspecteur
Harry avec Clint Eastwood.
La carrière du film a été plus
compliquée ensuite. Mon père
avait des idées claires quand
il travaillait et n’en faisait qu’à
sa tête. J’ai une collection des
scénarios qu’il a conservés.

Quand vous les consultez, vous
voyez plein de monologues qu’il
a barrés en totalité au stylo.
Il entoure parfois un seul mot,
qui correspond à l’idée qu’il
veut faire passer à l’écran.
Il savait simplifier à l’extrême
pour tout exprimer avec son
visage. Et il s’est lancé dans
Le Mans sans scénario. Mais
ce n’était pas si incroyable que
cela. Après tout, ils avaient
un scénario à moitié terminé
sur Bullitt (1968). Les producteurs faisaient des propositions à mon père sur le plateau.
Il répondait par monosyllabes :
« oui », « non », « oui », « non ».
Votre père, au sommet de
sa popularité, était le Véritable
maître de cette superproduction
consacrée à sa passion :
le sport automobile.

Il tenait à ce que Le Mans
devienne un documentaire
sur la course automobile, pas
un film de fiction. C’est pourquoi il n’y a pas de dialogues
durant les vingt premières
minutes. L’absence de scénario
l’arrangeait sans doute car
M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

cela mettait tout le monde
dans l’obligation de faire
un documentaire. Mais ce ne
fut pas le cas, et ça ne risquait
pas de l’être, puisque le film a
coûté dix millions de dollars.
Mon père était un type compliqué, mais intelligent. Il savait
manipuler les gens. Le film
saisit l’essence de la course
automobile, ce sont les images
les plus spectaculaires jamais
tournées dans le genre.

ne devriez jamais la maintenir.
Mon père tenait à ce que
le spectateur capte cette
sensation en regardant
Le Mans. Les 24 heures du
Mans étaient la plus grande
course du monde, avec les
500 miles d’Indianapolis et
le Grand Prix de Monaco en
Formule 1. Et puis, les voitures
qui concouraient au Mans, les
Ferrari 512 et les Porsche 917,
roulaient plus vite
qu’une Formule 1.

comment Vous êtes-Vous retrouVé
sur ce tournage ?

Il faisait tout pour que je
puisse, avec ma sœur, être
présent lors de ses tournages.
L’avantage d’avoir un père qui
ne se comportait pas comme
tel fut de pouvoir le regarder
travailler. Il aurait très
bien pu nous laisser avec
des nourrices, mais non,
nous avons voyagé avec lui.
que recherchait Votre père
dans la course automobile ?

Il y a quelque chose, dans
le pilotage d’une voiture de
700 chevaux, lorsque vous
dépassez les 220 km/h, qui est
impossible à décrire. Ce seuil
dépassé, vous ne pensez plus
à rien et trouvez une paix intérieure. Mon père recherchait
cela au guidon d’une moto ou
au volant d’une automobile :
la roue qui tourne, le circuit
dont le tracé se répète et,
en même temps, l’expression
d’une expérience singulière.
Vous avez le contrôle d’un
monstre, vous maintenez une
vitesse sur des zones où vous

quand êtes-Vous monté
pour la première fois à bord
d’une Voiture de course ?

A 10 ans, sur ce circuit du Mans,
en y arrivant en juin 1970, lors
du tournage du film. Mon père
m’a pris sur une ligne droite
de plusieurs kilomètres avec un
seul virage très vicieux – on y a
ajouté depuis deux chicanes
pour limiter la vitesse. Il a passé
toutes les vitesses, a poussé
l’engin à son maximum. Le choc
était tel que je me suis retrouvé
collé sur lui. Il était un peu
dingue. Tout le monde s’en souvient comme le « King of cool ».
Moi pas, je n’avais pas cette perception. Je pense qu’il voulait
me dégoûter de la course
automobile. Cela a produit
l’effet inverse. J’ai fini par piloter
une Porsche 917 trente ans
plus tard. Vous n’avez pas idée
du défi physique que pose
un tel engin à un pilote.

Marco Polo. Richard George/THE MAN & LE MANS LTD, 2015

cinéma

107

“Mon père était un pilote à col
bleu. Dans le monde aristocrate
qu’était la course automobile,
il permettait au spectateur
de s’identifier à cet univers.”
Que sont devenues les voitures
et les motos collectionnées
par votre père ?

Il avait 138 motos et 35 voitures.
Quand il est mort, elles n’intéressaient plus personne. Je sais
que Jerry Seinfeld a récupéré
sa Porsche 917. J’en ai conservé
quelques-unes. Le reste a été
vendu aux enchères en 1984.
J’avais songé à bâtir un musée
à la mémoire de mon père avec
ses engins, mais ce n’était pas
possible, les taxes sont trop
élevées aux Etats-Unis.
comment votre père gérait-il
le risQue létal de ce sport ?

Mon père était un pilote à col
bleu. Dans le monde aristocratique qu’était la course auto-

mobile, il permettait au
spectateur de s’identifier
à cet univers. Mais s’identifier
signifie prendre en compte
sa dimension la plus morbide.
Mon père avait en tête les
morts croisés sur les circuits.
Lui et moi avons, par exemple,
été très marqués plus tard par
la mort de François Cevert, en
1973, lors des essais du Grand
Prix des Etats-Unis. François
est mort très salement, la tête
sectionnée. Le pilote belge,
Jacky Ickx, nous avait raconté
la scène, quand il a vu sa tête
avec son casque rouler sur le
bas-côté. L’accident grave de
David Piper sur le tournage du
Mans, où il a perdu une partie
de sa jambe, m’a terriblement
marqué. Il y avait une tente
près du circuit où nous avions

l’habitude de manger. Ce jourlà, mon père était parti avant
moi, une voiture est venue me
chercher du château où nous
résidions. Je prends un sandwich et je sens que quelque
chose de grave s’est produit :
le comportement de l’équipe
avait changé. Mon père arrive
alors à moto – il se déplaçait
ainsi d’un endroit à l’autre du
circuit –, me fait un signe de la
main et me dit : « Viens là petit,
je veux que tu vois ce qui peut
arriver durant une course
automobile. » J’ai vu la voiture
fracassée. L’odeur était insupportable. Plus tard, un autre
pilote, Derek Bell, a été brûlé.
Après Le Mans, mon père
n’a plus jamais pris le volant

d’une voiture de course.
Il était ainsi : quand il estimait
maîtriser quelque chose, il le
délaissait pour passer à autre
chose. Il a ensuite commencé
à collectionner les motos
des années 1950, s’est laissé
pousser la barbe, et nous
nous sommes baladés à moto
jusqu’à sa mort en 1980.
Steve McQueen : the Man & Le ManS,
de Gabriel Clarke, John MCkenna.
en salles le 4 noveMbre.

Zidrou et Lafèvre/Dargaud Benelux (Dargaud-Lombard s.a.)

108

M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

bd

Zidrou et porcel/dargaud benelux (dargaud-Lombard s.a.)

Docteur Drousie
et Mister Zidrou.
par

CédriC Pietralunga

C’est l’homme du grand écart.
Connu pour ses séries
potaches comme « L’élève
Ducobu » ou « Tamara », le
scénariste Benoît Drousie, alias
Zidrou, multiplie les récits pour
adultes : « J’écoute aussi bien
Brahms que Stan Getz ou AC/
DC, j’aime varier les plaisirs,
justifie l’auteur belge, qui vit
aujourd’hui en Espagne. Je suis
tous les matins devant mon
ordinateur. Autant m’amuser. »

Effet du hasard, le scénariste
sort deux albums en même
temps chez Dargaud. Les
thèmes sont forts différents,
et les deux sont recommandables. Dessiné par le prodige
espagnol Jordi Lafebre,
Les Beaux Etés raconte la
transhumance en 4L d’une
famille belge en août 1973,
l’été de La Maladie d’amour
de Michel Sardou. Un périple
terni par la crise que connaît

le couple, sur le point de se
séparer mais qui ne veut pas
gâcher les vacances des
enfants. Délicieusement nostalgique, l’album épate par les
bons sentiments qu’il dégage.
« C’est voulu, insiste Zidrou. Je
voulais montrer de la tendresse,
des sentiments, du sexe, tout ce
qui fait le sel de la vie. Tant pis si
certains trouvent cela mièvre. »
Radicalement différent, Bouffon conte l’histoire d’un jeune
garçon au visage déformé,
né dans la fange d’un cachot
moyenâgeux avant de devenir
le bouffon de la fille du comte
et de se découvrir un don
pour ressusciter les femmes
récemment décédées. Mais
pour cela, il doit les embrasser… Très noir, ce conte cruel

oscille constamment entre
désespoir et espérance.
La narration, assurée par un
prisonnier, est un joli tour de
force. Et la couverture, ornée
de dorures, vaut le coup d’œil.
« J’aime bien me mettre
en danger », avance Zidrou
pour justifier son éclectisme.
D’ailleurs, le scénariste envisage, après une reprise de
« Clifton » ou de « Léonard »,
deux séries tombées en
désuétude, de réaliser bientôt
une BD poétique, très onirique.
« Tous les Belges font cela,
on est le pays du surréalisme,
ça aide ! »
Les Beaux étés, Cap au sud !,
de Zidrou et Jordi Lafebre,
dargaud, 56 p., 13,99 €.
Bouffon, de Zidrou et francis porceL,
dargaud, 64 p., 14,99 €.

110

théâtre

La pièce
dans la pièce.
par

Patrick Sourd

Il s’est installé en France à la fin
des années 1990. Mais Dan
Jemmett est aussi anglais
qu’iconoclaste, et cultive dans
ses mises en scène un humour
qui flirte avec les limites du
trash. Lorsqu’il monte Hamlet,
de Shakespeare, avec Denis
Podalydès à la ComédieFrançaise, il transpose la pièce
dans les années 1960 et situe
l’action dans le hall désolé d’un
club d’escrime des bas quartiers. Quand il se lance dans un
hommage à la poésie dédiée
au légendaire Billy the Kid par
le Canadien Michael Ondaatje,
il renoue avec la tradition

des saloons et offre aux spectateurs une tournée générale
de bourbon du Kentucky.
Avec Macbeth (The Notes),
Dan Jemmett raconte avec
humour le moment où, après
une répétition, le metteur en
scène confie ses notes aux
comédiens et à l’équipe artistique: « Tout est parti d’une discussion avec un de mes acteurs
au Français autour de la place
d’une tasse sur un guéridon.
C’était très réel pour nous…
Sans nul doute surréaliste
pour un auditeur de l’extérieur.
D’où l’intuition qu’il y avait là une
situation à creuser. » L’idée est
de reconstituer le déroulé
d’un spectacle : Dan Jemmett
imagine même les derniers
réglages de cette mise en scène
totalement virtuelle. « Le choix
d’une œuvre où le public a ses
repères s’imposait. J’ai opté sans

hésitation pour Macbeth. »
Restait à inventer la trame
d’un spectacle n’existant pas
en multipliant les séances
de brainstorming avec son
complice, David Ayala. Celui-ci
incarne un metteur en scène
à bout de nerfs à trois jours
de la première, inquiet du
bricolage des machinistes
autant que des idées avantgardistes de son vidéaste
allemand. « J’ai découvert
le théâtre en Angleterre avec la
stand up comedy qui se donne
à Londres dans les pubs, confie
Dan Jemmett. L’immédiateté du
rapport au public est un héritage
précieux, il témoigne de
la manière dont on devait interpréter le théâtre élisabéthain
à l’époque de Shakespeare.
Pour Macbeth (The Notes), je
me tiens aux principes du stand
up en offrant à David la liberté

d’improviser dans le cadre d’un
parcours balisé. » Adressant ses
notes aux sorcières ou à Lady
Macbeth, David Ayala choisit
ses partenaires dans les rangs
du public. Ce faisant, son premier défi est de transformer
chaque spectateur élu
en acteur. « C’est un grand
bonheur de voir David faire
évoluer la pièce en fonction
des réactions de la salle. »
Un objet artistique hors norme
que Dan Jemmett qualifie
de « théâtre de la distorsion ».
Une ultime pirouette pour
avouer son plaisir de constater
que le spectacle lui échappe
un peu plus chaque soir.
Macbeth (the Notes), d’après Macbeth
de William shakespeare, adaptation
dan Jemmett et david ayala, mise
en scène dan Jemmett. au théâtre
des Bouffes du nord, 37 Bis, Bd de
la chapelle, paris 18e. Jusqu’au
14 novemBre. tél. : 01-46-07-34-50
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Le monde
selon

Sagas
africaines.
par

Yann Plougastel

En Afrique, un peu plus
qu’ailleurs, les rumeurs
urbaines appartiennent à la vie
quotidienne. Tantôt, on s’en
moque, tantôt elles alimentent
de véritables paniques qui
débouchent sur des mouvements de foules totalement
irrationnels. Une des plus
célèbres est celle dite des
« voleurs » ou « rétrécisseurs »
de sexe, en cours depuis les
années 1970 en Afrique de
l’Ouest et centrale. Elle veut
que, par un simple contact,
le sexe d’un homme peut être
subtilisé par un autre individu,
à des fins de sorcellerie… L’écrivain gabonais Janis Otsiemi,
disciple plein de verve de
Frédéric Dard, d’André Héléna
et de David Goodis, s’est
emparé de cette légende
urbaine pour écrire son nouveau polar, Les Voleurs de sexe.
Ce qui nous vaut une plongée
très roots, pleine de bruit et
de fureur, dans les quartiers
mal famés de Libreville.
Le capitaine Pierre Koumba
doit à la fois enquêter sur un
trafic de photos pas très nettes
du président de la République,
sur l’assassinat d’un entrepreneur chinois et sur cette épidémie de zizis qui disparaissent
par la magie du Saint Esprit…
Ce roman truculent, digne
successeur des excellents

African Tabloid, La vie est un
sale boulot et Le Chasseur de
lucioles, vaut surtout par son
style (fortement) pimenté
d’argot, de néologismes,
de « gabonismes » et de proverbes colorés. On ne peut
que rire à cette description
cocasse et ironique de la
société africaine qui tire à vue
sur tous les trafics…
Le côté plus sombre et plus
inquiétant de l’Afrique,
on le retrouve dans
Lontano, l’épais thriller de
Jean-Christophe Grangé,
où les effigies vaudoues
occupent une place de choix
dans l’imaginaire torturé
d’un tueur en série. Quant
à l’Anglais Richard Hoskins,
il mélange avec beaucoup
de subtilité dans L’Enfant
de la Tamise une enquête
sur un meurtre rituel en plein
Londres et de la sorcellerie
venue de Kinshasa.
Les voLeurs de sexe, de Janis Otsiemi,
Jigal POlar, 200 P., 18 €.
Lontano, de Jean-ChristOPhe grangé,
albin miChel, 784 P., 24,90 €.
L’enfant dans La tamise, de riChard
hOskins, traduit de l’anglais Par marie
Causse, belfOnd, 384 P., 21 €.

© Zep © 2015, Éditions Delcourt

polar

Son nouvel album
En partenariat avec
Disponible en librairie
00 mois 2015 — M Le magazine du Monde

112

Le génie de Louis de Funès, tout
de rouge vêtu en maître de choré­
graphies dépouillées, s’épanouit dans
l’abstraction de L’Homme orchestre.

le dvd de samuel blumenfeld

Pourtant,
à cette époque, l’acteur français le plus populaire de son époque galvaudait son génie
comique dans le conformisme du Gendarme
de Saint-Tropez, des Grandes vacances ou du
Gendarme se marie. Mais il y a un bref moment,
dans la foulée de Mai 68, où de
Funès se reconfigure intégralement, devient un comédien incontrôlable. Il apparaît dans des films
surréalistes ou dadaïstes, c’est
selon, choisit des sujets si
baroques, à ce point aberrants,
tellement décalés, que l’on se
demande si le spectateur prenait la
mesure de ce qu’on lui proposait.
Dans une trilogie improbable,
Louis de Funès se pose sur les
rives audacieuses d’un Alfred
Jarry. Ce mouvement va de Hibernatus (1969) d’Edouard Molinaro,
dans lequel un homme congelé à
l’âge de 25 ans dans le pôle Nord
est retrouvé au bout d’un siècle
et va rejoindre son petit-fils, à
Sur un arbre perché (1971) de
Serge Korber, situé intégralement
dans une voiture tombée sur un
pin parasol accroché à la paroi
d’une falaise, en passant par
L’Homme orchestre (1970) du
même Serge Korber, où l’acteur
incarne un chorégraphe – mélange de Roland
Petit et de Maurice Béjart – obsédé par la virginité de ses danseuses. Louis de Funès devient
un comédien absurde et ubuesque. Il se donne,
enfin, les moyens de son génie.
En 1970, Louis dE Funès avait pErdu La têtE.

Louis de Funès
se pose sur les
rives audacieuses
d’un Alfred Jarry.
Il devient un
comédien absurde
et ubuesque.
Il se donne,
enfin, les moyens
de son génie.

M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

Dans L’Homme orchestre, il est habillé en rouge
criard, le plus souvent sur un fond de la même
couleur. Quand il apparaît en bleu, c’est pour se
confondre avec un décor de la même teinte. Il lui
arrive de se balader en pyjama à pois multicolores, mais c’est pour remettre en cause tout
décor possible, devenir un acteur orchestre, un
point d’attention éradiquant tout ce qui existe
autour de lui. Arrivé au sommet de sa notoriété,
il peut tourner ce qu’il souhaite, comme il l’entend, bouleverser la disposition des décors,
modifier les angles de prise de vue, imposer son
rythme – le tournage qui devait durer onze
semaines sera deux fois plus long. De Funès
devient une créature hybride, démiurge sur son
tournage, obsédé par son image et bousculé par
son époque – Mai 68 et le Flower Power. Son
manteau à jabot, que portera plus tard Prince
dans Purple Rain, en est l’évidente réminiscence.
L’acteur prend acte de la révolution sexuelle
pour se conduire en Torquemada de l’abstinence, tout en se transformant en une créature
sortie d’un « Dim Dam Dom » de Jean-Christophe Averty. Dans L’homme orchestre, de
Funès gesticule, de Funès couine, ne s’habille
que d’une seule couleur, maîtrise l’espace par ses
chorégraphies dépouillées, refuse les mots,
regarde son entourage de manière fonctionnelle,
impropre à vivre sa vie, au service de sa perfection. Bref, de Funès se complaît dans l’expérimentation et l’abstraction. Issu d’une tradition
ancienne de la commedia dell’arte et du théâtre
de boulevard, il prend pied dans son époque. Il
était un comique parfois ringard, il s’épanouit
désormais dans l’avant-garde. En fait, en 1970,
Louis de Funès arrive à l’heure.
L’Homme orcHestre, de Serge Korber, en blu-ray, gaumont.

Pages
coordonnées
par Emilie
Grangeray

gaumont Vidéo

De Funès à Dada
sur son époque.

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Le papyrus de César, sort le 22 octobre, avec un tirage prévu de 5 millions
d’exemplaires… A cette occasion, Le Monde consacre un volume de sa
collection à l’irréductible Gaulois qui appartient désormais au
patrimoine national. Albert Uderzo et Anne Goscinny y racontent la
genèse et l’histoire de ce personnage culte. Cabu et Franquin
expliquent en quoi le héros gaulois a révolutionné la bande dessinée…
Astérix est apparu pour la première fois dans Le Monde en 1974.
Quarante ans plus tard, il y est à nouveau. Alea jacta est.

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Dossier réalisé par Stéphanie Chayet, Pascale Desclos,
Olivier Joly, Alexandre Kauffmann, Camille Labro.
Illustrations Edith Carron/Costume 3 Pièces.

Photo Putu Sayoga pour M Le magazine du Monde — 115

Le Qatar

nouvelle destination culturelle

Il

est des portes que l’on n’ose pas franchir. Par manque de temps ou de curiosité.
Ou parce que l’on ignore les trésors cachés derrière. Les portes de l’aéroport de
Doha sont de celles-là. Et si on osait les ouvrir… Dehors, un monde méconnu,
intemporel et surprenant s’ouvre à vous ! Le Qatar n’a pas fini de vous étonner.
Doha, la capitale, envoûte ses visiteurs dès la première balade sur sa corniche de
7 km bordant le Golfe arabique. De jour, les façades étincelantes de sa skyline miroitent au soleil. De nuit, les reflets multicolores des buildings se muent en feu
d’artifice. Mais au-delà de sa frénésie de construction, la ville se revendique aussi
comme la destination culturelle incontournable du Golfe. Et elle le prouve.

Doha, capitale des arts
Fer de lance de cette ambition ?
Le magnifique Musée d’Art
Islamique (MIA), conçu par
Ieoh Ming Pei, l’architecte de la
Pyramide du Louvre à Paris.
Ouvert en 2008, le MIA est une
icône dans le monde de l’art et
du patrimoine. Car ses lignes
pures en pierre calcaire et ses
-volumes géométriques servent
d’écrin à l’une des plus belles
collections d’œuvres et d’objets
islamiques, allant du VIIème au
XIXème siècle. Sur deux niveaux
et dix-huit galeries, se répartissent ici de délicates jarres
d’Irak, des soies et tapis brodés
d’or venus d’Iran, des lampes
ottomanes, des textiles égyptiens
et des bijoux indiens Moghols.
Le raffinement se poursuit
dans l’assiette, au dernier étage,
puisque le restaurant Idam,
décoré par Philippe Starck, est
dirigé par le chef étoilé Alain
Ducasse. A l’extérieur, une
navette rose attire l’attention.
Le « Mathafbus » propose aux
visiteurs de poursuivre gratuitement leur découverte culturelle
vers le Mathaf, le musée arabe
d’art moderne, à trente minutes
de là. Construit par l’architecte
français Jean-François Bodin, il
abrite une collection de près de
8 000 objets du monde arabe,
des expositions temporaires et
un centre de recherche.
Le Qatar, terre d’histoire
D’aussi loin que remontent les
mémoires de la péninsule, on y
trouve des bédouins se déplaçant
à dos de chameau, un faucon

sur l’épaule, pour chasser dans
le désert ; et des hommes plongeant à la recherche d’huîtres
perlières depuis des boutres
sur les eaux du Golfe. Certes le
Qatar s’est beaucoup développé
ces dernières années, mais il
n’oublie pas pour autant ses
racines et ses traditions. Conçu
dans le style de la région, le
village culturel de Katara est
justement dédié au riche
héritage du pays, avec un
nombre fou d’expériences
artistiques et gastronomiques à
vivre. Ici, on écoute un concert
dans les allées ombragées ou un
opéra dans un amphithéâtre
romain. On admire les trois
pigeonniers de terre crue, la
mosquée aux motifs iraniens et
celle entièrement dorée. On
flâne dans les galeries d’art, on
dîne sous des tentes ou en
terrasse.
Un autre lieu, historique celui-là,
a récemment servi de décor à
des démonstrations de danses
et d’artisanat. Al Zubarah est
une ancienne ville de pêcheurs,
autrefois prospère, aujourd’hui
abandonnée, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco.
Protégée pendant des décennies par une couche de sable du
désert, elle dévoile ses mystères
au fil des fouilles. Pour l’heure,
le fort Zubarah est le principal
attrait de la visite. Avec sa
forme carrée, ses murs hauts et
épais, ses tours dans chaque
coin et sa grande cour, il
renferme un musée interactif
sur son surprenant passé.

Katara
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n Décalage horaire : +2h
n Climat désertique modéré : chaud en été
(jusqu’à 50°C) et doux en hiver (minimum 7°C).
Peu de pluie (entre octobre et mars).
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zubara fort Rafeek Manchayil

A savoir
Contrairement à certaines idées reçues, les
visiteurs peuvent consommer de l’alcool dans
la plupart des bars et restaurants d’hôtels; et
les femmes peuvent se baigner en maillot deux
pièces dans les plages du désert ou aux abords
des piscines d’hôtels.
Y aller
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Mathaf

Sur l’île de Sumba,
la végétation luxuriante
des rivages (3, l’anacardier
ou pommier-cajou) côtoie
les zones plus arides
de l’intérieur des terres (4).
Ambu Leke devant le
tombeau sculpté de ses
ancêtres (2). Un Sumbanais
pose avec son arme (1).

2
3

1

118 Dossier tourisme — Photos Putu Sayoga et illustrations Edith Carron/Costume 3 Pièces pour M Le magazine du Monde

Sumba,
l’île aux
ÂmeS viveS.

Les plages blanches ourlées de turquoise
de cette île d’Indonésie appellent à
l’indolence. Mais le charme de Sumba
réside aussi dans sa partie invisible, où
flotte l’esprit des ancêtres. Par Alexandre Kauffmann

4

C’est une autre respiration. Le balancement des pommes de cajou sur les
branches des anacardiers. La lumière pensive du matin dans les brumes. Le pouls
tranquille des fleuves qui descendent vers
la mer. A Sumba, île perdue au sud-est du
grand archipel indonésien, le temps règle
son pas sur celui des solitudes équatoriales.
La vie, elle, se moque des limites fixées par
la nature. Les morts ne meurent jamais. Les
esprits s’égaillent librement dans le monde
visible. « Vingt de mes ancêtres habitent
ici, confie Ama Soli, 60 ans, en désignant
le tombeau gagné par les mousses qui se
trouve devant sa maison. Je les écoute
chaque jour et prends soin d’eux, ils ont de
grands pouvoirs… » Le vieil homme – qui vit
dans un village traditionnel à une portée de
flèche de Waikabubak, deuxième ville de
l’île se résumant à quelques allées enfouies
sous les bougainvilliers – parle de ses
aïeux comme s’ils étaient à nos côtés, prêts
à engager la discussion.

Dans sa demeure en bambou coiffée de
paille, chacun tient son rang. Les cochons
et les poules somnolent sous le plancher.
Les vivants séjournent à hauteur du sol. Les
esprits, quant à eux, errent dans la tour qui
se dresse sur le toit, où l’on entrepose de la
nourriture et des objets rituels. Après avoir
réajusté son turban, Ama Soli glisse un long
couteau dans le fourreau d’acajou qu’il porte
à la ceinture: « Cette lame est mon âme,
prévient-il, et elle sera dans mon tombeau. »
Comme les premières chaleurs montent de
la vallée, soulevant des bouffées de basilic
sauvage, le villageois nous salue d’un air
absent et tourne les talons sans autre forme
de procès. Fallait-il s’attendre à de plus
grands honneurs? Il est encore trop tôt.
Nous ne sommes que des vivants.
Sumba – 685000 en 2010 – est apparue
tardivement sur la mappemonde. L’existence de cette terre n’est mentionnée qu’au
xive siècle, au fil des chroniques javanaises,
qui établissent que Sumba vit sous la
domination de l’Empire hindo-bouddhique
Majapahit. Un parfum sulfureux émane déjà
de l’île, qui ne se soumet en réalité qu’à sa
propre loi, celle des conflits claniques et
des chasseurs de têtes. Seuls quelques
marchands arabes et chinois s’y aventurent,
à la recherche de bois de santal, d’épices
ou d’écailles de tortue. Sumba – 70 kilomètres de large pour trois fois plus long –
présente peu d’intérêts commerciaux.
A telle enseigne que les Hollandais,
•••

119

Carnet

pratique

y aller
ASIA, spécialiste du voyage sur mesure,
propose un itinéraire de 11 jours 8 nuits
à travers les villages de Sumba et les
ateliers d’ikat. Hébergement pour 2 nuits
à Bali, au Keraton Jimbaran Resort, et
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dont le Sumba Nautil, en chambre double
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Paris­Singapour­Bali A/R sur Singapore
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Le Sumba Nautil, perdu au sud de l’île,
est sans conteste l’un des meilleurs hôtels
de Sumba. Dominant la superbe plage
de Marosi, prisée des surfeurs,
l’établissement offre de confortables
cottages environnés de bougainvilliers
et d’hibiscus. Le pain, les pâtisseries
et les sorbets sont faits maison.
Tél. : (+62)81/558-692-198.
www.sumbanautilresort1.com

Dans la périphérie de Waingapu, « capi­
tale » de Sumba, la boutique Ama Tukang
possède l’une des plus vastes et des
plus belles collections d’ikat de l’île, à tel
point que le maître des lieux ignore le
nombre exact de ses pièces. Le prix des
œuvres s’échelonne de 35 à 2 000 €.

1

Le mode de vie sur l’île
est ancré dans les traditions
et les rituels : les maisons
dotées de flèche de chaume
pour abriter les défunts (1) ;
la décoration faite de crânes
et cornes de buffles (3).
Les femmes fabriquent
le sel à partir d’eau
de mer (4) et tissent
des étoffes colorées (2).

2

Tél. : (+62)85/237-474-140.

À lire
Indonésie, Lonely Planet, 830 p., 31,50 €.
Les Iles de la Sonde, Eugène Thirion,
Magellan et Cie, 124 p., 30 €.

••• qui contrôleront l’archipel indonésien à
partir du xviie siècle, ne jugent pas utile d’y
établir une administration avant 1913. Et en­
core demeurent­ils discrets, s’appuyant sur
l’aristocratie locale pour gouverner. Dernière
preuve de la solitude de Sumba: la nouvelle
de l’indépendance de l’Indonésie, reconnue
par les Pays­Bas en décembre 1949, mettra
près de six mois à atteindre l’île.
En fin de journée, à l’heure où le chant
des criquets retombe dans le silence, notre
guide se fait annoncer à la réception de l’hô­
tel – Waikabubak ne compte qu’un établis­
sement confortable, davantage destiné aux
riches commerçants qu’aux touristes. Enfant
du pays, Piter Rehi est un quinquagénaire au
visage rond qui a appris l’anglais en vendant
des journaux sur les plages de Bali. Il fait
partie des dix guides officiels que compte
Sumba : l’île n’est pas assaillie par le tou­
risme de masse… Dans les rues de Waika­
bubak, où des bougainvilliers ruissellent sur
les murs pistache et citron, notre présence
suscite des rires discrets et quelques salu­

tations spontanées. A l’évidence, le passage
d’un Occidental suffit à créer l’événement.
Dans les lumières sépia du couchant, le
vent emporte l’appel du muezzin et l’écho
d’un prêche calviniste. Si plus de 85 % des
Indonésiens sont musulmans, les Sumbanais
sont majoritairement chrétiens. Les religions
du Livre doivent ici composer avec les
croyances ancestrales, qui reposent sur les
marapu: à la fois dieux, esprits et ancêtres,
ils abolissent toute frontière entre le ciel,
la terre et l’enfer.
Piter nous conduit jusqu’à son village
natal, près de Kodi, quelque cinquante kilo­
mètres au nord­ouest de Waikabubak. Au
bout d’une route étroite, entre les tamari­
niers, on découvre une quarantaine de mai­
sons surmontées par des flèches de chaume
qui encerclent un champ de tombes. Une
odeur de sel marin flotte dans l’air, mê­
lée aux brûlis qui s’envolent des cultures.
« Cette région est à part, précise notre
guide. On parle une douzaine de langues à
Sumba, mais celle de Kodi est très diffé-

120 Dossier trourisme — Photos Putu Sayoga et illustrations Edith Carron/Costume 3 Pièces pour M Le magazine du Monde

rente des autres. » Une région « à part »,
donc, sur une terre qui ne l’est pas moins…
Au­delà de ce mystère, comment une si
petite île parvient­elle à entretenir une telle
variété de langues? Piter hausse les épaules,
préférant nous présenter au chef du village.
Comme le veut la coutume, nous lui offrons
des noix d’arec et des feuilles de bétel pour
prouver nos intentions pacifiques. Autrefois,
ceux qui oubliaient cette étape du protocole
avaient la tête coupée. Le trophée venait
alors enrichir l’« arbre à crânes » qui s’élevait
au milieu du village. Inutile de s’inquiéter,
cette pratique est officiellement interdite
depuis le début des années 1960… Mélangé
dans la bouche avec un peu de chaux, le
jus des noix d’arec et des feuilles de bétel
produit un liquide rouge sang, qui colore
les lèvres des villageois, leur donnant des
allures de vampires débonnaires.
En contrebas, près de l’Océan qui
déroule ses boucles blanches et turquoise
sur le sable, des hommes taillent d’im­
menses plaques de corail qui serviront à la

3
4

construction des tombes. A Sumba, si
les morts sont mieux traités que les vivants,
c’est que l‘existence n’est que l’« ombre du
monde invisible ». Non loin de Waikabubak,
à Anakalang, où demeurent les descendants
de grandes familles royales, se trouve un
tombeau finement sculpté qui pèse près de
trente tonnes. Pour honorer les funérailles
de son hôte, au début du siècle dernier, pas
moins de trois cents buffles ont été sacrifiés.
Dans ce monde ouvert aux enchantements
et aux malédictions, il est impératif de se
concilier les bonnes grâces des esprits. Au
lendemain de la seconde guerre mondiale,
une « taxe sur les sacrifices » sera mise
en place par les autorités pour protéger
le bétail. Face aux résultats mitigés de cette
mesure – les Sumbanais préféraient s’endetter –, le gouvernement indonésien est
allé plus loin, limitant en 1990 les offrandes
funéraires à cinq grands mammifères. Au
grand dam des rato, ces prêtres chamanes
qui président aux enterrements et lisent
l’avenir dans le foie des cochons.
A la pointe du jour, Piter nous conduit
vers l’est de l’île, qu’il considère curieusement comme un pays étranger. « Ici, les
gens respectent moins les traditions qu’à
l’ouest, explique-t-il. Et il fait très chaud… »
On quitte la partie tropicale de l’île pour

entrer dans un paysage de savane. Au milieu
d’étendues fauves et pelées, quelques chevaux à la robe havane cherchent un carré
d’ombre au pied des murets. Des peaux
de buffles sèchent au soleil, dans des cadres
en bambou. La route file bientôt vers
le nord-ouest, jusqu’à Waingapu, capitale
et port principal de Sumba. De capitale
ces rues somnolentes n’ont que le nom.
Après un bain rafraîchissant sur la côte nord,
où s’égrènent quelques camps pour les touristes, on rejoint le village de Rende, à deux
heures de route à l’est de Waingapu. Cette
partie de l’île est connue pour la qualité de
ses ikat, étoffes de coton teinté de couleurs
végétales. Leur confection obéit à un
rituel ancestral. Quelques descendants
des familles nobles, assis en tailleur sur
la terrasse en bambou de leur demeure,
nous détaillent les étapes de la fabrication.
Cachés par des lanières de pandanus,
les motifs du tissu se révèlent en creux
au terme d’un long processus. Tortues,
crocodiles, marapu, autant d’ornements que
les familles se transmettent d’une génération à l’autre, s’inspirant parfois des ombres
tressées sur la poussière par les banians.
Le destin de ces symboles, dissimulés
avant d’éclater au grand jour, est aussi celui
de l’île, où l’essentiel demeure invisible.

Robinsons aux bahamas.
Avec l’offre « 2 Fly Free » de l’office
du tourisme des Bahamas (valable
dans 50 hôtels partenaires), on
profite de vols aller-retour gratuits
entre Nassau et les autres îles de
l’archipel. Pour faire, par exemple,
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transferts et vols inclus. voyageursdumonde.fr

de miami à La Jamaïque.
Avec ce nouveau circuit « Plage,
jerk et nature », on s’offre d’abord
un stop dans un petit hôtel Art déco
de South Miami Beach puis on fait
cap sur la Jamaïque. Au programme,
de jolies guesthouses bohèmes, des
plages, des cascades dans la jungle,
des concerts de reggae et la visite
de la maison de Bob Marley.

nassau-andros offert pour 4 nuits, 2 vols
offerts pour 7 nuits. Vol a/R Paris-nassau à
partir de 800 € via miami, americanairlines.fr
ou via Londres, britishairways.com
Liste des hôtels partenaires sur bahamas.fr

Éden sauVage aux PhiLiPPines.
Bonne nouvelle pour les amateurs
d’îles sauvages : les vols intérieurs
reliant Manille à Palawan, une île
du sud-ouest des Philippines,
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normes des compagnies – sont de
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retenir parmi les 1 768 îles et îlots de
l’archipel tissés de jungle, de criques
désertes, de fonds marins à couper
le souffle : Flower Island, son petit
resort privé et ses villas côté plage.
séjour combiné manille-Flower island-Pangalusian, 10 j./7 n. en pension complète avec
les vols à partir de 2 980 €. ilesdumonde.com

CLasse ÉCoLo aux maLdiVes.
Au nord de l’archipel des Maldives,
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joue la carte écolo avec impact
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réduction de l’empreinte carbone,
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activités… Côté hébergement,
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bungalows au bord de la plage de
sable blanc et du lagon turquoise.

bienvenue aux paradis.

Plongée aux Seychelles, balade épicée à Zanzibar,
rando aux Canaries, musique en Jamaïque…
les séjours en bord de mer ne manquent pas
de sel. Par Pascale desclos

FêTes de Pâques.
Pour découvrir les mystérieux moaï,
statues monumentales de l’île
de Pâques, mieux vaut s’y rendre
durant le Festival Tapati, qui célèbre
la culture Rapa Nui à travers ses
danses, costumes et chants traditionnels (du 28 janvier au 10 février).
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décline les rituels « Cinq Mondes ».

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Vol a/R Paris-Fort-de-France

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ses ruelles et ses portes ouvragées,
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la découverte de Zanzibar,
on embarque pour l’îlot privé
de Chapwani et son nouveau
petit hôtel de dix bungalows,
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baignée d’eaux cristallines.
9 j./7 n. à partir de 2 050 € avec héber-

122 dossier tourisme — Illustration Edith Carron/Costume 3 Pièces pour M Le magazine du Monde

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les villas Heritage dans le Domaine
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randonnée aVec Vue
Sur Mer à la goMera.
A une heure de ferry de Tenerife,
dans l’archipel des Canaries, la
petite île volcanique de La Gomera
s’arpente sur les sentiers perchés
du parc national de Garajonay,
classé au Patrimoine mondial de

en pension complète (sauf 4 repas) et vols.
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hors circuits.

Célébrer la fête du Timkat en Ethiopie, suivre les tortues aux Galapagos,
bivouaquer dans le désert de Namibie… Pour ceux qui n’aiment pas
rester en place, florilège de séjours itinérants. par pascale Desclos

Cuba en immersion.
Le nouveau circuit Découverte
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propose une itinérance de
La Havane aux plages de Cayo Santa Maria via les plantations de tabac
de la vallée de Vinales. En chemin,
on admirera l’architecture hispanocoloniale et on s’initiera à la salsa.

sur la route : les pièces uniques du
Musée de l’or à Bogota, la dégustation du meilleur café du monde
dans une plantation, les ruelles de
la belle Carthagène.

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arpente à pied les villages du Tigré,
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chemin des cimes pour contempler
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bivouaCs ChiCs en namibie.
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124 Dossier tourisme — Illustration Edith Carron/Costume 3 Pièces pour M Le magazine du Monde

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Victoria (Zimbabwe), à Chobe
(Namibie) et dans le delta de
l’Okavango (Botswana). Et l’on
croise éléphants, zèbres, buffles,
antilopes, crocodiles…

en petit comité, accompagné par
une conférencière expérimentée.
Circuit 14 j. à partir de 2 990 €,
pension complète et vols inclus.
www.terresdecharme.com

Circuit 10 j. à partir de 4 647 €,
hébergement en lodges de charme,
repas, entrées dans les parcs, transferts
et vol inclus. safaris-a-la-carte.com

farniente à SÃo tomé.
Cap sur cette île volcanique du golfe
de Guinée, réputée pour son cacao
bio d’excellence. En voiture avec
chauffeur, on collectionne plages et
villages colorés sertis d’églises, on
s’aventure dans la jungle sur les
sentiers du parc national d’Obo,
on fait escale dans des écolodges
ou des roças, ces ex-demeures de
planteurs portugais devenues maisons d’hôtes. En point d’orgue, la
traversée en bateau vers l’île de Rolas, sur la ligne de l’Equateur.
Circuit 9 j. à partir de 2 050 €,
vol et hébergement inclus.
www.acabao.com

royale inde du Sud.
Un itinéraire en Inde du Sud qui relie
la foisonnante Mumbai au Karnataka
via l’ancien comptoir portugais de
Goa. En chemin, rizières verdoyantes
et temples à foison. Dernière escale
à Hampi, ancienne capitale du
royaume de Vijayanagara, où les
singes ont élu domicile. Un voyage

bollywood et hindouiSme.
Un voyage pour découvrir le Rajasthan, le Madhya Pradesh et la vallée
du Gange, avec Claude Raynaud,
spécialiste de l’Inde. En même
temps que la visite de Delhi, Mandawa, Bikaner, Udaïpur, Agra, Bénarès, on s’initie aux rituels hindouistes
avec un prêtre, on s’offre une séance
de cinéma Bollywood, on essaie des
kilomètres de saris rutilants…
Circuit 20 j. à partir de 3 890 €, hébergement
en hôtels 1 catégorie, pension complète
re

et vol inclus. www.orients.com

le Sri lanka à deux-roueS.
Spécialiste des voyages à moto,
Vintage Rides propose ce roadtrip
au Sri Lanka qui affiche 1 000 km au
compteur en 11 jours. Au programme : moto le matin, temps libre
l’après-midi. Des sublimes plages du
sud aux plantations de thé du nord,
on côtoie le sublime, telle l’approche
de la forteresse Lion’s Rock, au-dessus de la plaine de Sigiriya.
Circuit 11 j. à partir de 4 090 €/motard,
3 590 €/passager, location de moto et hôtels
en demi-pension inclus. vintagerides.com
Vol a/r Paris-Colombo à partir de 542 €.
qatarairways.com

leçon de Photo en birmanie.
Aguila Voyages propose des séjours
avec un photographe professionnel
qui livre ses conseils techniques.
Prochain départ en Birmanie, du
4 au 15 décembre 2015. Alors que le
soleil se lève sur le lac Inle, les pirogues glissent dans l’aube brumeuse,
le marché flottant déploie sa mosaïque de couleurs. Plus loin, à
l’ouest, les pagodes de la cité de Bagan se découvrent en montgolfière.

hôtels, bivouacs, pension complète et

Circuit accompagné 12 j. à partir de 3 940 €,

vol inclus. www.terdav.com

signature de l’accord historique sur
le nucléaire de juillet ne devrait que
renforcer cette tendance. Ce circuit
clé en main permet de découvrir
les déserts minéraux aux couleurs
irréelles, la délicatesse des céramiques bleues d’Ispahan, la poésie
des toits plats de Yazd dominés par
leurs célèbres tours du vent…
Circuit randonnée chamelière et villes
immortelles, 16 J., à partir de 2 495 €,

activités, hôtels en pension complète et vol
inclus. www.aguila-voyages.com

le laoS buiSSonnier.
Ce circuit offre le format de voyage
parfait pour découvrir le nord du
Laos. Au départ de Luang Prabang,
on file en voiture avec chauffeur
vers le nord à la rencontre des
ethnies Lü et Hmong. Sur la route,
on dort en lodges de charme avec
retour en bateau traditionnel par le
fleuve Mékong.
Circuit sur la route de muang la, 5 j.,
à partir de 1 303 € avec hébergement

la réunion Côte à Côte.
Un périple d’est en ouest sur l’île
de La Réunion, dans l’océan Indien.
Au départ de deux hôtels de
charme, le St-Alexis 4-étoiles à
Saint-Gilles et le Diana Dea Lodge
4-étoiles dans le sud sauvage, on
rayonne en s’offrant tous les
incontournables de l’île : le piton
Maïdo, le cirque de Cilaos, les
cascades de Salazie, les petites
maisons créoles peintes de Hellbourg, le piton de la Fournaise,
la forêt primaire de Belouve…

en demi-pension. www.asia.fr

autotour 10 j. à partir de 1 647 €,

Vol a/r Paris-luang Prabang via hanoï à

location de voiture, hébergement,

partir de 748 €. www.vietnamairlines.com

petits déjeuners et vol inclus.
www.vacancestransat.fr

l’iran ClaSSé.
Depuis l’élection d’Hassan Rohani
en 2013, l’Iran, et ses quelque vingt
sites classés par l’Unesco, connaît
un engouement touristique. La

Ses 200 km de plage, ses dunes à perte de vue ou
ses villages de pêcheurs sur l’Atlantique invitent
à la contemplation. De quoi donner envie d’y faire
escale. Et de goûter aux délices locaux autant
qu’à la douceur de vivre de ce petit pays coincé
entre Brésil et Argentine. Par Stéphanie Chayet et Camille Labro

Le vieux ferry glisse lentement sur les eaux
jaunes du rio de la Plata. Buenos Aires, son
vacarme et son chaos sont derrière nous. Dans
le quartier de Puerto Madero, nous avons passé
la zone frontière et fait tamponner nos passeports direction l’Uruguay. D’un pays à l’autre, il y
a moins de 80 km, mais sur l’estuaire, la traversée
peut prendre trois heures. Le temps d’échanger
avec un équipage uruguayen d’une gentillesse
désarmante, au débit beaucoup plus posé
que celui des Porteños (les habitants de la capitale argentine). La traversée donne le ton du
voyage : l’Uruguay, territoire trois fois plus petit
que la France – cerné, au nord, par le colossal
Brésil et, au sud-est, par la vaste Argentine –,
est un pays discret et tout en retenue. Ici, pas de
montagnes spectaculaires, pas de ruines millénaires, pas de stars médiatiques ni de barons de
la drogue. Mais près de 200 kilomètres de plages
immaculées et une douceur de vivre intacte.
Nous accostons à Colonia del Sacramento,
petite cité coloniale inscrite au Patrimoine mondial de l’Unesco que se sont longtemps disputée
les Portugais (ses fondateurs) et les Espagnols.
Le temps d’un café con leche sous les platanes,
et nous prenons la voie qui traverse le pays.
La route 1, qui mène tout droit à Montevideo,
est bordée de palmiers telle une allée royale où
aucun véhicule ne circule. Nous filons, longeant
le littoral, dépassons la capitale jusqu’à Punta del
Este. Nous ne nous arrêterons pas : les Argentins
ont fait de ce cap une hideuse station balnéaire,
hérissée de grands immeubles, où ils viennent
s’entasser de décembre à février. Nous empruntons la route 10 quand soudain le bitume fait

place au sable, et stoppe brutalement face
à une lagune. Il faut attendre une petite barge
(« servicio gratuito ») pour atteindre l’autre rive.
Le passeur nous confie que nous sommes parmi
ses derniers passagers : d’ici quelques mois,
un pont l’aura remplacé.
Isolée par un désert de dunes, la péninsule
de Cabo Polonio, notre destination, n’a pas
l’électricité. « Arrivez de jour ! », nous avait
conseillé Rubens, le propriétaire de notre casita,
une maisonnette à 60 dollars la nuit trouvée
dans un recoin du Web. Course contre la montre.
On rate un embranchement, le soleil baisse,
la tension monte. Dommage, car le paysage
est grandiose – des vaches, encore et toujours
(trois par habitant en Uruguay), mais aussi
de longs cocotiers lancés vers un ciel poudré,
de plus en plus crépusculaire.
La nuit tombe quand nous embarquons
enfin sur le camion tout-terrain qui assure
la liaison avec Cabo. La traversée – 7 kilomètres
de secousses dans l’obscurité – s’achève par
un spectacle qui met le peuple du 4 × 4 en émoi :
l’immense plage sud du cap est léchée par
des vagues phosphorescentes. Ce phénomène
est l’œuvre du noctiluque, un plancton qui émet
une lumière bleutée au moindre mouvement
de l’eau pour effrayer ses prédateurs. Les nuits
à noctiluques sont rares, informe une résidente.
« Allez nager ! On ressort tout bleu. »
Rubens nous attend au magasin général du
village – une véritable épicerie de western, tout
en bois – pour nous guider jusqu’à la maison.
Pour une casita, c’est une casita : un lit contre
une petite table, une échelle, une mansarde.

126 Dossier tourisme — Illustrations Edith Carron/Costume 3 Pièces pour M Le magazine du Monde

1

3

Laïa Cortes. Camille Labro. Stéphanie Chayet

le charme discret
de l’uruguay.

5

2

Cap sur la péninsule de Cabo
Polonio, et vue sur l’Atlantique.
On peut se loger dans des
maisonnettes alimentées par
des réservoirs d’eau de pluie.
L’épicerie générale est le seul
commerce de ce paradis côtier
(1, 3 et 5). Fresque dans
la vieille ville de Montevideo,
et marché de rue de
Tristan Narvaja (2 et 4).

4

Comme toutes les résidences de Cabo, celle-ci
est faiblement éclairée par des LED branchées
sur un panneau solaire. Le robinet crache
un filet d’eau de pluie. Pas de draps – il fallait
en apporter. « Vous n’êtes pas en ville, ici.
Les ressources sont précieuses. »
Le parc national de Cabo Polonio est un gros
cap rocheux en forme de champignon, flanqué
par deux croissants de sable fin et semé de
bicoques colorées. Il n’y a ni voitures ni routes,
tout juste des sentiers. Les baroudeurs en mal
d’utopies qui peuplent ce paradis côtier pendant
l’été sont repartis, laissant derrière eux des chevaux en liberté, une colonie de lions de mer et
une cinquantaine de résidents à l’année : familles
de pêcheurs, poètes coupés du monde, vieux
hippies à la peau tannée. La plupart des maisons
furent construites sans permis à partir
des années 1960.Pour l’heure, le gouvernement
les tolère. A l’extrémité du cap, le gardien du
phare s’ennuie ferme et nous invite à partager
son maté (une infusion traditionnelle indienne,
très populaire en Uruguay).
Lorsque nous arrivons à Garzon, village
perdu au milieu de la pampa, on cherche en
vain les gauchos, on tombe sur une gare fantomatique, un pont métallique inachevé qu’aurait
– peut-être – construit Gustave Eiffel, deux galeries d’art désertes. A quelques pas, une boutique où se vendent huile d’olive, miel et vins
locaux. Plus loin dans les terres, de curieuses
installations d’art monumental. Drôle d’atmosphère en devenir, qui rappelle un peu Marfa,
ce village fantôme en plein désert texan, devenu
un haut lieu de la création contemporaine.
•••

127

Au centre du hameau se dresse l’hôtel-res•••
taurant El Garzon de Francis Mallmann, célèbre
chef argentin, établi ici il y a dix ans pour « explorer un nouveau territoire ». Drapé dans une veste
de peintre et foulard rouge au cou tel un Picasso
des fourneaux, l’homme nous accueille dans
son sanctuaire. Piscine sous les palmiers,
parfums de feu et d’herbes, jardin luxuriant
– en parfait contraste avec les environs arides.
Les assiettes défilent, emplies de légumes
frais, viandes grillées, poissons braisés. Un festin.
Mallmann est un prodigieux maître de cérémonie,
volubile et cabotin, fanatique de la cuisson par le
feu. Aussitôt le déjeuner terminé, il nous convie
à un barbecue vespéral dans son ranchito, dans
les collines. Fin de la journée devant un crépuscule spectaculaire avec l’équipe du restaurant,
déplacée pour l’occasion, qui allume un immense
brasero. Le repas servi à la belle étoile est simple,
étrange, savoureux. Mais soudain le vent se
lève. Il faut retenir bougies et bouteilles. L’orage
approche, la nature se fait menaçante. Nous
manquons d’écraser une tarentule et partons à
toute allure dans la nuit noire.

Escale à José Ignacio, à la Posada Paradiso. Nous sommes seules dans la pension. En
pleine saison, cet ancien village de pêcheurs
est le Saint-Tropez uruguayen, avec boutique
hotels à la pelle, tables branchées et fêtes
perpétuelles. Nous ne verrons rien de tout
cela. Les ruelles sont vides, les plages livrées
au vent. Nous déjeunons à La Huella, belle
guinguette posée sur les dunes. L’un des seuls
établissements ouverts en basse saison. La
Patricia, bière locale, nous tient compagnie.
Dernière étape, la capitale. Nous arrivons
par la route littorale, qui longe une interminable rambla (22 kilomètres) évoquant tour
à tour la Promenade des Anglais, le Malecon
et Copacabana. Petite sœur complexée de
Buenos Aires, Montevideo est pourtant la plus
avantagée des deux — un vrai front de mer,
une vieille ville romantique, et pas un embouteillage. Comment croire que 40 % de la population uruguayenne vit dans cette métropole
indolente où une maison sur deux est à louer ?
Dans le centre historique désert, on détecte
un signe de vie au coin de la charmante place

2

1

3

L’auberge Posada Paradiso,
à José Ignacio, le Saint-Trop’ local
(1). Garzon, hameau perdu dans
la pampa, doit sa renommée à
Francis Mallman. Le chef argentin
y a établi son hôtel-restaurant
El Garzon. Au menu : jardin
luxuriant, cocktails et assiettes
emplies de fraîcheur (2, 3 et 4).

128 Dossier tourisme — Illustrations Edith Carron/Costume 3 Pièces pour M Le magazine du Monde

Camille Labro. Stéphanie Chayet

4

www.artsetvie.com
Faire de la culture votre voyage
IMMATRICULATION N° : IM075110169

Zabala : c’est Jacinto, le bistro branché
d’une disciple de Francis Mallmann, Lucia
Soria. La jeune chef vient de Buenos Aires,
mais elle préfère Montevideo — moins de
stress, nous dit-elle. Championne en matière
de qualité de vie, la capitale de l’Uruguay est
aussi la plus progressiste d’Amérique latine.
Avant de quitter la présidence, au début
de l’année, l’ex-guérillero moustachu José
Mujica a légalisé la consommation de cannabis
et le mariage gay.
Comme c’est dimanche, Lucia nous conseille
de visiter la feria de Tristan Narvaja. Chaque
semaine, la ville entière semble se retrouver
sur l’étroite allée centrale de ce marché de rue
tendance bric-à-brac. On y achète à peu
près tout, primeurs, pinces à linge, empañadas,
littérature d’occasion, produits d’entretien,
ustensiles en fer blanc. Et on avance à grand
peine : une Thermos d’eau chaude au creux
du bras, les accros au maté font de fréquents
arrêts pour remplir leur calebasse. Après
dix jours et 700 kilomètres, c’est notre
premier bain de foule en Uruguay.

Carnet
pratique
Y aller
Vols Paris-Montevideo à partir
de 674 €. airfrance.fr
dormir, manger
à CaBo Polonio
Posada mariemar
L’une des trois auberges
de la péninsule, sur la plage nord.
Chambre double à partir de 87 €.
lo de dani, camino Posadas.
Pour manger un chivito (le burger
uruguayen) et autres spécialités,
en écoutant les histoires de Dani.
à garZon
el garzon, costa José Ignacio.
Luxe, calme et volupté selon
Francis Mallmann. 750 € la nuit
en pension complète pour deux.
www.restaurantegarzon.com
lucifer, camino a la Estacion.
Tables au jardin, feu de bois,
produits locaux par Lucia Soria.
www.lucifer.com.uy

rée, avec piscine. Chambres de 130
à 400 €. www.posadaparadiso.com
Parador la Huella, calle de
los Cisnes. Pour boire, manger
et festoyer les pieds dans le sable.
www.paradorlahuella.com

Visitez Zürich.
Découvrez l’art qui défie ses
beautés naturelles.
Expositio
n
Miró

el mostrador Santa Teresita,
à côté du phare. A emporter ou
sur place, le grand buffet du chef
argentin Fernando Trocca.

au Kunsth
aus
Zurich

à monTeVideo
alma Historica, plaza Zabala,
Solis 1433. Un petit hôtel de luxe
au cœur de la ciudad vieja.
Chambres à partir de 165 €.
www.almahistoricahotel.com
Splendido Hotel, Bartolomé
Mitre 1314. Décor vintage.
Chambre individuelle à partir
de 30 €, dortoir à 60 €.
www.splendidohotel.com.uy
Jacinto, Sarandi 349. La cuisine
fraîche et saisonnière de Lucia
Soria, dans le centre historique.
www.jacinto.com.uy

Bodega garzon, calle 9.
Pour goûter et acheter les
spécialités locales (huile, vin, etc.).
www.experienciasgarzon.com

la otra Parrilla, Tomas Diago 758.
Un restaurant de grillades typique,
où l’on choisit ses morceaux
sur le brasier.

à JoSÉ ignaCio
Posada Paradiso, calle Picaflores.
Charmante auberge, fleurie et colo-

Café Bacacay, Bacacay 1306.
Le repaire des intellectuels et
des artistes. www.bacacay.com.uy

Exposition Miró au Kunsthaus Zurich,
du 2 octobre 2015 au 24 janvier 2016
zuerich.com/kunsthaus
#VisitZurich

vierges, l’île de Lantau et son
bouddha géant… Puis on recharge
les batteries au Dorsett Mongkok
Hotel, à Kowloon, dans l’une des
chambres design aux parois de verre
ouvertes sur la ville.
a partir de 95 € la chambre double.
mongkok.dorsetthotels.com. Vol a/r ParisHongkong à partir de 609 €. airfrance.fr
idées de parcours sur hiking.gov.hk/eng

se CulTiVer à singaPour.
En clôture du 50e anniversaire de
l’indépendance de Singapour, l’inauguration de la National Gallery, un
musée d’art moderne de plus de
8 000 pièces, véritable vitrine de
l’art d’Asie du Sud-Est. Pour découvrir ce bijou, situé dans l’ex-palais de
justice, on profite des nombreuses
promotions « spécial jubilé ».
avec l’opération « stay 2 nights, 3rd night
free », séjour luxueux au sheraton Towers,
à partir de 374 € (au lieu de 561 €).
www.yoursingapore.com/campaigns/
golden-jubilee.html
Vol a/r Paris-singapour à partir de 682 €.
singaporeair.com

s’éTourDir à buenos aires.
Pour sentir l’énergie de la capitale
argentine, on profite des prix réduits
du chaleureux Mine, boutique hotel
de Palermo Soho, le quartier le plus
pétillant de la ville. Après le cortado
(café noisette) du matin, cap sur
la plaza de Mayo, les boutiques
branchées de la calle Florida, le
Museo de arte latinoamericano,
les bars à tango de San Telmo…
avec le forfait 4 nuits à – 25 %, séjour à
partir de 298 € pour deux. minehotel.com
Vol a/r à partir de 773 €. airfrance.fr

lumières sur la ville.

Pas besoin d’être à la plage pour profiter du soleil : Grenade, Rio,
Perth ou Buenos Aires… Cap sur des villes éclatantes. Par Pascale Desclos

se réfugier à TarouDanT.
A 60 km de l’aéroport d’Agadir,
au pied des remparts en pisé de
Taroudant, au sud du Maroc, et
de son souk aux merveilles, un refuge ensoleillé pour l’hiver : Dar al
Hossoun. Autour du jardin araboandalou et de son long bassin de
nage, huit chambres et suites au
chic local, des hammams « beldis »
(traditionnels) chauffés au feu de
bois et une table inspirée du
potager.
Chambre double à partir de 110 € avec petit
déjeuner. alhossoun.com/fr. Vol a/r Paris
orly-agadir à partir de 184 €. transavia.com

musarDer à grenaDe.
A Grenade en hiver, on boit son café
en terrasse, sous les orangers… Du
palais-jardin de l’Alhambra, ciselé
d’arabesques et de bassins, aux
ruelles de l’Albaicin, le vieux quartier
maure, on découvre la ville dans sa
plus belle lumière. Une adresse : Alojamientos con Encanto, collection de

vieilles demeures andalouses restaurées en appartements de charme.
Double à partir de 75 €. granada-in.com
Vol a/r Paris-grenade via madrid à partir
de 259 €. iberia.com et www.airnostrum.es

Passer noël à maDère.
Un havre perché domine la baie de
Funchal, le chef-lieu de Madère: l’Hôtel Savoy Gardens et son jacuzzi sur
le toit. De ces hauteurs, on glisse vers
les pavés de la rua Santa Maria, où
passa Christophe Colomb; on égraine
places, églises et musées; on fait le
plein de fruits au Mercado dos Lavradores; on grimpe au jardin botanique.
Dès décembre, les décorations de
Noël illuminent la cité historique.
Vol a/r et 7 nuits en demi-pension
à partir de 599 €. ovoyages.com

Plonger Dans l’âme Du brésil.
Quatre jours à Rio entre le Pain de
Sucre et le Corcovado, avec hébergement à la Casa Amarelo, élégante

130 Dossier tourisme — Illustration Edith Carron/Costume 3 Pièces pour M Le magazine du Monde

demeure 1900 du quartier bohême
de Santa Teresa, aux ruelles coloniales semées d’ateliers d’artistes et
de restaurants. La plage d’Ipanema
est à quinze minutes. Puis trois jours
à Salvador de Bahia avec nuits à la
Villa Bahia, pousada chic, et charme
du quartier historique du Pelourinho.
Aux premières loges pour danser la
salsa, pousser les portes des galeries, se régaler de moqueca de
peixe. Terminus du voyage les pieds
dans l’eau, à Morro de São Paulo.
Voyage itinérant de 13 jours à partir de
2 900 € (vol a/r, hébergements avec
petits déjeuners et transferts inclus).
voyageursdumonde.fr

sillonner HongKong.
On achète sa carte rechargeable
Octopus dans le MTR, le métro local,
puis on décline les balades des
gratte-ciel de Central aux plus beaux
spots alentours : Victoria Peak pour
sa vue sur la baie, Sai Kung East
Country Park, sa jungle et ses plages

se DisTraire à abou-DHabi.
Cet hiver, la capitale des Emirats
arabes unis fait son show: ouverture
des montagnes russes les plus raides
du monde au parc Ferrari World,
Jordi Savall invité du festival de musique Abu Dhabi Classics, Grand Prix
de F1 sur le circuit de Yas Marina et
Taste of Abu Dhabi, un événement
consacré à la gastronomie. Un hôtel
au diapason? Le Jumeirah at Etihad
Towers avec ses airs de soucoupe
volante, ses trois piscines et son spa
digne des Mille et Une Nuits.
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Un périple calibré pour découvrir
l’art de vivre australien côté ville.
D’abord Perth, avec sa myriade de
restaurants, ses vignobles au fil du
fleuve Swan, ses longues plages
côté océan Indien. Puis Melbourne
où cafés, ateliers et graffitis se côtoient au fil des laneways, les ruelles
de l’époque victorienne. Pour finir,
Sydney et sa baie mythique. Un
coup d’œil sur les voiles de l’Opéra,
le Harbour Bridge, le skyline rutilant,
et un tour en bateau-taxi pour voir
les plages, les terrasses sur l’eau et
les maisons d’archi en bois.
12 jours à partir de 2 250 € en hôtels troisétoiles, vols, transferts et excursions inclus.
australie-a-la-carte.com

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dans les conditions du Code du tourisme), les transferts aéroport / hôtel / aéroport, l’hébergement en chambre double, la demi-pension. Le prix ne comprend pas les frais de service de l’agence, les assurances optionnelles, les frais de formalités,
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Nanterre B 572 158 905 - Numéro d’immatriculation au Registre des Opérateurs de Voyages et de Séjours : IM092100061.

2

1

5

D’octobre à juillet,
les régions
intérieures sont
inaccessibles, mais
la route 1, qui fait
le tour de l’île et
reste ouverte toute
l’année, donne accès
à de spectaculaires
chutes d’eau
(1, Svartifoss ;
3, Skogafoss) et à
de somptueux sites
naturels (2 et 4,
caverne de glace
et plage près
de Jökulsarlon).
Paysage du
Laugavegur (5).

Légende

132 Dossier tourisme — Photos Olivier Joly pour M Le magazine du Monde

Skogafoss, Svartifoss, Dettifoss, Godafoss… Grâce
à ses glaciers et à sa géographie tourmentée,
l’île des Vikings abrite quelques-unes des plus
belles « foss » – cascades – du monde. Par Olivier Joly

L’isLande
en cascades

3

4

Pour tracer son périple à la découverte
des cascades d’Islande, inutile de parler la
langue la plus proche du viking ancien : il suffit
de repérer sur la carte routière tous les noms
propres se terminant par « foss » (cascade, en
islandais). C’est ainsi que l’on peut mettre le
doigt sur Skogafoss, Svartifoss, Dettifoss, Goda­
foss, Barnafoss, Haifoss, Gullfoss… et des dizaines
d’autres chutes d’eau. Aucun pays au monde,
sans doute, ne compte autant de grandes cas­
cades sur son territoire, et d’une telle diversité.
Au départ de Reykjavik, il faut emprunter
la route 1, qui fait le tour de l’île. Cette route
circulaire, ouverte toute l’année, donne accès
aux plus spectaculaires cascades d’Islande. Il
est préférable de commencer son périple dans
le sens inverse des aiguilles d’une montre car
la première cascade n’est alors qu’à une heure
et demie de route (contre cinq en passant par
le nord). La période idéale pour admirer les
cascades est d’octobre à juillet (hors saison
en Islande), cela permet ainsi de les découvrir
autrement qu’au milieu d’une horde de touristes.
Pendant toute cette période, il est impossible,
d’accéder aux magnifiques régions intérieures
de l’île : recouvertes d’un épais tapis de neige
et battues par le blizzard, les routes secondaires
qui permettent d’y accéder sont alors « lokad »
(« fermées »).
Avant le départ, penser à bien s’équiper :
vêtements chauds, pantalon et chaussures
parfaitement imperméables, bonnet et gants.
Emporter aussi son âme d’enfant pour se prêter
à ce jeu de piste. Aucune difficulté technique
en vue, si ce n’est celle de savoir tenir un volant
sous la neige et le vent. Pourtant, le sentiment
de vivre une incroyable aventure est bien présent
grâce à l’inconnu, la démesure, l’infinie variété
des paysages et des lumières, soumis aux
humeurs brusques de la météo.
Une heure et demie après avoir quitté Reyk­
javik, qui abrite les deux tiers de la population
de l’île (327 000 habitants), apparaît la première

cascade : Seljalandsfoss. Son charme tient
surtout au petit chemin de terre qui permet
de se glisser derrière le rideau d’eau. A peine
le temps de s’ébrouer, voici Skogafoss, 30 kilo­
mètres plus loin. Haute et étroite, très photogé­
nique, elle jaillit d’un écrin de roches sombres
et de mousses verdoyantes au pied du fameux
volcan Eyjafjöll dont le monde entier maîtrise
désormais la prononciation, depuis qu’en 2010
son éruption avait désorganisé le trafic aérien
(les dates des grandes éruptions sont d’ailleurs
au programme des élèves islandais).
A Skogafoss, il faut bien surveiller le sens
du vent. Car si les brises marines repoussent
l’eau vers l’amont, les bourrasques descendues
des hautes terres poussent, elles, les embruns
vers les audacieux qui s’approchent trop près.
C’est ici que s’achève le Laugavegur, l’un des
plus beaux treks du monde. Les jours de soleil,
les voyageurs peuvent contempler un arc­en­
ciel depuis le pied de la cascade. Et les plus
aventureux (et les moins frileux) iront s’asseoir
à ses pieds, dans une cavité parfois ornée de
cristaux glacés.
Plus loin vers l’est, au pied du glacier
Vatnajökull, vaste comme la Corse, se niche le
parc de Skaftafell, bordé de deux magnifiques
langues glaciaires. C’est le point de départ d’une
marche d’une demi­heure pour rejoindre Svarti­
foss. Cette cascade délicate se distingue par son
arrière­plan d’orgues basaltiques formées par un
refroidissement très lent de la lave. Les Islandais
voient dans ces majestueuses sculptures miné­
rales en forme de fer à cheval une cathédrale
des trolls, personnages du peuple invisible
auxquels ils aiment encore croire.
A une heure de voiture, le lagon glaciaire
Jökulsarlon, piqueté de petits icebergs, est l’une
des cartes postales de l’Islande. En hiver, on y
croise dix fois moins de curieux venus profiter
du spectacle des glaces translucides posées
sur la plage de sable noir. Certains opteront
pour une balade en bateau parmi les phoques •••

133

Carnet

Le lagon glaciaire de Jökulsarlon
(ci-dessus) est l’un des sites
les plus réputés de l’île.
Impressionnante, Gullfoss,
« la chute d’or », est une double
cascade qui se jette dans un
profond canyon (en haut à droite).
Haifoss est, avec ses 122 mètres,
l’une des plus hautes d’Islande
(ci-contre).

pratique
y aller
Icelandair dessert l’Islande depuis
Paris toute l’année. Aller/retour à
partir de 386 €. Elle offre aussi aux
Européens en partance pour l’Amérique du Nord de faire une escale
pouvant durer jusqu’à 7 nuits à l’aller
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n’importe quel circuit à la demande.
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de la route 1 avec nuits en guesthouses et fermes-auberges, compter
autour de 1 600 €, vol inclus.
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••• – un classique –, d’autres se glisseront dans
l’une des cavernes de glace qui se reforment
aux premiers froids, tels d’étranges cocons
d’un bleu luisant.
Plus loin, la route suit le dessin sinueux
des fjords de l’est. Dissimulée au fond de l’un
d’entre eux, Klifbrekkufoss est méconnue. Elle
vaut pourtant le détour, avec ses six chutes
en escalier, un tableau digne du Seigneur des
anneaux. Pour la découvrir, il ne faut pas attendre les grosses chutes de neige qui bloquent
le col menant au fjord. En novembre, ça passe
encore… Pour s’en assurer, les Islandais consultent néanmoins religieusement tous les matins
l’état des routes en temps réel sur Internet.
Dans sa remontée des vastes espaces
lunaires du nord-est, la route 1 passe au large de
Dettifoss. Trente kilomètres d’une route latérale,
500 mètres d’un chemin balisé, et l’incroyable
rumeur se fait soudain entendre. La plus puissante cascade d’Europe (100 m de large, 45 m
de haut) est un monstre écumant d’eau et de
limons. Comme la plupart de ses sœurs, elle
prend sa source dans les glaciers des Highlands
avant de descendre les reliefs en rapides et de
dévaler avec fracas les escaliers de basalte.
A pleine plus loin, la route 1 longe l’une des
plus fameuses cataractes du pays. Godafoss, « la

cascade de Dieu », ainsi nommée parce qu’un
chef de clan y aurait jeté des effigies païennes
lors de la conversion de l’Islande au christianisme, autour de l’an 1000. Elle est large et
gracieuse. Passé les grandes vallées du nord et
avalé l’horizon de volcans et de déserts de lave
dessinés au fusain, voici Haifoss, l’une des plus
hautes cascades d’Islande (122 m). Puis apparaît
Gullfoss, « la chute d’or », double cascade qui se
jette dans un profond canyon. A deux heures de
la capitale, près de Geysir (qui a donné son nom
aux geysers) et de la faille de Thingvellir, cette
cascade très imposante est la plus visitée du
pays. C’est en hiver, lorsqu’elle est en partie figée
dans des volutes bleutées, qu’elle apparaît dans
ses atours les plus poétiques.
Au fil du périple, on se prend au jeu de
dénicher des cascades dans les moindres
recoins de l’île. Le bassin d’orgues basaltiques
d’Aldeyjarfoss, par exemple, seulement accessible en circuit organisé avec des 4 x 4 équipés
de pneus immenses ; l’étonnante chute horizontale de Barnafoss ; ou même cette chute sans
nom, statufiée par l’hiver à l’orée de la péninsule
de Snaefellsness. Derrière son rideau glacé se
dissimule une grotte hérissée de stalagmites et
de stalagtites. Secrète et magique, comme il sied
à ces paysages de science-fiction.

134 Dossier tourisme — Photos Olivier Joly pour M Le magazine du Monde

dormir, manger
Il existe toute une gamme de
logements de qualité en Islande.
Les hôtels sont les plus chers.
Les guesthouses et les fermesauberges proposent souvent une
belle réduction pour qui apporte
son propre sac de couchage.
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Country Hôtel Anna. De 110 €
(basse saison) à 170 € (juin-sept).
Tél. : +354 4878950
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Svartifoss
Hôtel Skaftafell. De 200 €
(basse saison) à 230 € (juin-sept).
Tél. : +354 4781945
www.hotelskaftafell.is
Klifbrekkufoss
Guesthouse Egilsstadir,
Egilsstadir. De 130 € (basse saison)
à 220 € (juin-sept).
Tél. : +354 4711114
www.lakehotel.is
dettifoss, godafoss
Dimmuborgir guesthouse, Myvatn.
Chambres : 60-80 € (basse saison),
150 € (juin-sept). Cottages : 70150 € (basse saison), 160-210 €
(juin-sept). Tél: +354 4644210
www.dimmuborgir.is
gullfoss
Sydra-Langholt guesthouse, Fludir.
De 60 € (single) à 140 € (triple).
Tél. : +354 4866574
www.sydralangholt.is

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136

Mots croisés

Sudoku

g r i l l e n o 215

1

2

3

4

no 215

-

expert

yan georget

PhiliPPe DuPuis

5

6

7

8

9

10

11

12

13

14

15

Compléter toute
la grille avec des
chiffres allant de 1
à 9. Chacun ne doit
être utilisé qu’une
seule fois par ligne,
par colonne et par
carré de neuf cases.

1
2
3
4
5
6

Solution de la grille

7

précédente

8
9
10
11
12
13
14
15

Horizontalement 1 Prend les bonnes mesures. Donne les bonnes mesures. 2 Maintient en
forme et évite les plis. Julien Viaud. 3 Personnel. Habille les étoiles. Drôle par les deux bouts.
Passe à Saint-Omer. 4 Suit la reine en partant. Contradiction dans le raisonnement. 5 Roule sur
le tapis. Dépassés par les textos et autres SMS. 6 Belle africaine dure et noire. Sans bavure.Vaut
de l’or. Article. 7 Allongée dans la cage. Finit au tapis. Maintient une bonne fermeture. 8 Toujours belle avec le temps. Uni mais défait. Proche. 9 Point vite gagné. Bien meilleurs quand ils
prennent de l’âge. 10 Lettres d’un facteur. Grand aigle australien. Principes fondamentaux.
11 Ouvrent en grand. Arpentas le trottoir. 12 Personnel. Dégagea par en haut. Maîtrisa le
sauvageon. 13 Plongèrent. Maintient la quille en radoub. 14 Bonne gardienne. Repaires de
rapaces. Théologien musulman. 15 Des Gaulois chez les Belges. A déposer délicatement.
Verticalement 1 Evite des tonnes de paperasse administrative. 2 En attendant une suite plus
sérieuse. Cœur de bâtard. 3 Echassier au bec arqué. Auxiliaire. Aller de pair. 4 Met tout le
monde d’accord. Dangereuse en dormant. Cours africain. 5 Se permet des privautés. Arrose
Millau et Gaillac. Pointe d’étoile. 6 Fait de belles pipes. Doit être arrêtée pour être mise en
œuvre. 7 Coup de chaleur pour mettre à l’abri. Suit les dizaines de près. Recherche dans les
particules. 8 Tabassâmes. Exerces un certain pouvoir. 9 Eûmes beaucoup de mal à suivre.
10 Arme du gallinacé. Du bleu à la campagne. Dieu des bergers. 11 Belle envolée pour la diva.
Prophète qui a pris les pinceaux. Elimina. 12 Renvoie vers la douleur. Dame palmée. Mesure
à Pékin. 13 Patron dans la Manche. Piégé. Se déplacent à pied. 14 Mit de côté. Pâte batave.
Bonne opinion. 15 Ne sont que fadaises. Homme libre.
Solution de la grille no 214

Horizontalement 1 Romaine. Menteur. 2 Acalculie. Etire. 3 Fertilisant. Géo. 4 Face. Leone Réer. 5 En. Roi.
Ld. Pur. 6 Rien. Tueries. La. 7 Menaces. Edredon. 8 One. Assis. OMI. 9 Sarclage. Ointes. 10 Semelle. Elle.
11 Ere. Europe. VTT. 12. Me. OS. Baccarat. 13 Eros. Pointa. Ira. 14 Nansouk. Dessein. 15 Titus. Alésèrent.
Verticalement 1 Raffermissement.2 Océanie.Aérerai.3 Marc. Enorme. Ont. 4 Alternance. Ossu.5 Ici. Celles.
Os. 6 Nullité. Alu. Pu. 7 Elie. Usager. Oka. 8 Isolé. SE. Obi. 9 Méandres. Epande. 10 Ne. Idiolectes. 11 Net.
Persil. Case. 12 Tt. Ruse. Neva. Sr. 13 Eiger. Dot. Triée. 14 Urée. Lomé. Tarin. 15 Réorganisé. Tant.

M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

Bridge

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138

La canne
de Tomi Ungerer.

connu pour ses livres jeunesse, l’auteur des “trois brigands” l’est aussi
pour ses textes érotiques. peintre et sculpteur, il est le seul artiste
français célébré de son vivant par un musée, à strasbourg, où il est né.
certaines de ses œuvres sont à voir en ce moment au musée des arts
déco de paris qui retrace l’histoire de son éditeur, l’école des loisirs.
Émilie GranGeray

J’entretiens, avec mes objets, des
rapports très étroits — intimes,
même. Je les caresse, les remercie.
En revanche, je ne possède pas de gadget
électronique et considère le téléphone
portable comme une véritable atteinte à la
liberté. En Irlande, où j’habite, je conserve
toujours mes premiers pots de peinture
acrylique qui datent de 1965. Elle est encore
fraîche après tout ce temps. J’ai aussi de l’affection pour mon vieux porte-plume, mon
couteau suisse et mes Yellow Pad, ces blocsnotes de couleur jaune que l’on trouve aux
Etats-Unis, et sur lesquels j’écris. C’est donc
très difficile pour moi de choisir un seul objet.
Pourtant, si j’aime vraiment tous ceux que
je viens de citer, il y en a deux qui me sont
absolument nécessaires : mes lunettes et
ma canne. J’ai besoin de cette dernière pour
soulager mon dos comme mes jambes et,
depuis que j’ai perdu un œil, elle me permet

M Le magazine du Monde — 31 octobre 2015

de recouvrer le sens de la profondeur que
j’ai perdu. J’en détiens quatre en vérité, mais
celle-ci, je la garde depuis plus de quinze ans.
Elle est particulière car j’y ai mis une poignée
de porte Braun — marque allemande qui, du
coup, en a fabriqué une série limitée de 100,
griffées TU pour Tomi Ungerer — et la fait
ainsi ressembler à un club de golf. Mais,
surtout, j’y ai adjoint une sonnette de vélo
au sommet. A cause de ma cécité partielle,
j’en suis venu à craindre les lieux très peuplés, comme les aéroports. J’ai peur qu’on
me bouscule, et c’est en cela que ma sonnette m’est bien utile : dès que j’ai l’impression que quelqu’un me rentre dedans, je
l’actionne! Je dois avouer que j’en profite
aussi pour faire quelques farces — j’aime
effrayer les passants. Parfois, je fais
aussi exprès de l’activer au restaurant.
Bref, je fais ce que j’aime le mieux :
m’amuser, encore et toujours.

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BOUALEM SANSAL : « OUI, J’AI PEUR,
COMME BEAUCOUP DE GENS »

GÉZA RÖHRIG, ACTEUR
HONGROIS SANS FRONTIÈRES

CACHEZ CE DEUIL QUE
JE NE SAURAIS VOIR

PAGES 4-5

PAGE 2

PAGE 6

Le big data, entre nombres et lumières
Ultraconnectée, l’humanité produit toujours plus de données numériques. Les enseignements qu’on peut tirer
de ces volumes vertigineux d’informations brutes restent incertains : les mathématiques peinent encore à les interpréter

JULIEN
GRATALOUP

antoine reverchon

L

es chiffres sont impressionnants. Pendant la seule année
2011, le volume de l’information qui a été numérisée dans
le monde a atteint 10 puissance 21 octets. Pour les plus
fâchés avec les maths, cela signifie un 1
avec 21 zéros derrière : ça s’appelle des
« zettaoctets », et cela représente… autant
que toute l’information numérisée jusque-là. En 2013, ce volume a été 4,4 fois
supérieur ! A ce rythme, en 2020, l’huma-

nité stockerait 44 zettaoctets de données
dans ses ordinateurs, téléphones, tablettes – mais aussi dans ses montres, lunettes, réfrigérateurs, automobiles, puces
sous-cutanées, objets de plus en plus bardés de capteurs connectés à Internet. Soit
44 000 milliards de gigaoctets…
Cet univers du big data, ou « données
massives » en français, ne servirait pas à
grand-chose si celles-ci ne pouvaient être
stockées (dans des serveurs de plus en
plus grands), transmises (par un débit Internet de plus en plus élevé) et surtout
traitées (par des ordinateurs de plus en

Cahier du « Monde » No 22018 daté Samedi 31 octobre 2015 - Ne peut être vendu séparément

plus puissants) – bref : si l’on ne pouvait
pas en « extraire de la valeur ». Là encore,
les chiffres sont énormes : selon l’institut
américain Data Driven Marketing,
156 milliards de dollars ont été tirés de
l’exploitation des données personnelles
dans le monde en 2012. Un chiffre qui,
d’après le cabinet de conseil McKinsey, serait porté à 600 milliards de dollars par an
si les entreprises exploitaient toutes les
données dont elles disposent.
Garder la tête froide devant une telle
manne ? Impossible. Des dizaines de rapports, études et séminaires se sont pen-

chés avec gourmandise sur cette « Nouvelle frontière pour l’innovation, la concurrence et la productivité » (titre du
rapport McKinsey de juin 2011, devenu le
livre de chevet des thuriféraires du big
data). Les médias publient des « suppléments big data » payés par la publicité des
éditeurs de « solutions logicielles ». Les
pouvoirs publics sont sommés de « Faire
de la France un champion de la révolution
numérique » (titre d’un rapport de l’Institut de l’entreprise, d’avril 2015)…
lire la suite page 7

2|

0123

Samedi 31 octobre 2015

| CULTURE & IDÉES |

Géza Röhrig
dans la peau
de Saul Auslander,
un déporté juif chargé
d’assister les nazis
à Auschwitz. DR

LA BRETAGNE

samuel blumenfeld

L

e personnage de Saul Auslander,
ce ne pouvait être que lui.
Comme si sa trajectoire le prédestinait à incarner un membre
d’un Sonderkommando. Poète,
comédien, romancier, enseignant, Géza Röhrig est l’acteur principal du
film Le Fils de Saul, de Laszlo Nemes (Grand
Prix du jury du dernier Festival de Cannes).
Né en Hongrie communiste, passé par la
Pologne et Israël, vivant désormais à New
York, Géza Röhrig est devenu l’un de ces déportés juifs chargés d’assister les nazis au
sein des camps d’extermination.
A l’écran, l’adéquation entre l’homme et le
personnage semble évidente. Pourtant, il a
fallu beaucoup de temps pour que Laszlo
Nemes lui propose de jouer dans ce longmétrage s’aventurant sur le terrain complexe de la mise en scène de la Shoah, se focalisant sur un groupe, celui des Sonderkommandos, rarement représenté à l’écran. Des
mois, presque des années, avant que le metteur en scène réalise que la personne qu’il
cherchait se trouvait devant lui.
Car les deux hommes sont amis depuis
longtemps. Ils se sont rencontrés à New
York, au milieu des années 2000. Laszlo
Nemes venait d’intégrer le département
cinéma de l’université de New York. Géza
Röhrig étudiait dans une yeshiva de
Brooklyn, un centre d’étude de la Torah et
du Talmud. L’attirance du réalisateur pour
le monde juif orthodoxe, ses origines hongroises communes avec son futur acteur,
un goût partagé pour les parcours obliques
avaient créé un lien indéfectible entre eux.
Depuis Le Fils de Saul, cette fraternité s’est
transformée en destin commun.
Laszlo Nemes tenait à ce que le visage de
Saul Auslander soit celui d’un inconnu. Le
film montre uniquement ce que voit son
personnage : la crémation des juifs à
Auschwitz-Birkenau, en octobre 1944, juste
avant le soulèvement de 250 membres du
Sonderkommando. Evoquant Géza Röhrig,
Laszlo Nemes explique : « Tout est mouvant
et mouvement chez lui, sur son visage et son
corps : impossible de lui donner un âge, il est
à la fois jeune et vieux, mais il est aussi beau
et laid, banal et remarquable, profond et impassible, très vif et très lent. »
L’âge de Géza Röhrig, 47 ans, semble en effet impossible à établir d’emblée. Avec sa
barbe et sa casquette vissée sur sa tête, le
timbre de sa voix, l’insertion d’accents hongrois, yiddish, polonais, hébreu dans son
anglais, il présente un tableau complexe. Le
choix même du lieu où il fixe son rendezvous, The Hungarian Pastry Shop sur
Amsterdam Avenue, à Manhattan, donne
en revanche une idée de sa géographie intime : entre l’Europe et l’Amérique, le

« Il est à la fois jeune et
vieux, mais il est aussi
beau et laid, banal et
remarquable, profond
et impassible, très vif
et très lent »
laszlo nemes

réalisateur du « Fils de Saul »
monde d’hier et celui de demain, l’imparfait et le futur. Au bout du compte, Géza
Röhrig renvoie l’image d’un individu doté
d’un centre de gravité particulier, situé
entre deux mondes.
C’est en 1987, à l’époque du rideau de fer,
qu’il est allé pour la première fois à
Auschwitz. Né en Hongrie, le jeune homme
étudiait alors la littérature polonaise à l’université de Cracovie : il fallait former de nouveaux élèves à la traduction en hongrois de
la poésie polonaise, dont il deviendra plus
tard l’un des passeurs. « On nous expliquait
à l’école que le capitalisme allait s’effondrer,
que le communisme devait triompher, que le
paradis était à portée de main. » Pendant
son séjour, il commence par tenir
Auschwitz à distance, reculant sans cesse le

Géza Röhrig,
la clé de Saul
Dans « Le Fils de Saul », l’acteur hongrois incarne un déporté, membre
du « Sonderkommando » d’Auschwitz. Un rôle quasiment
sur mesure, tant il a nourri son personnage de sa propre histoire
moment de visiter les lieux. « J’avais 19 ans,
je passais du bon temps en Pologne, et je
savais que la visite d’Auschwitz casserait
cette ambiance. Mon grand-père avait perdu
l’essentiel de sa famille là-bas. Il s’en était
sorti de manière miraculeuse. Ayant perdu
une jambe, on l’avait jugé inapte à quitter le
ghetto de Budapest. Plus la date de mon retour en Hongrie approchait, plus je sentais
qu’il faudrait que j’aille à Auschwitz. C’était
un aimant qui m’attirait irrésistiblement. »
Un jour, il a fini par franchir le pas. Puis il
s’y est rendu tous les jours pendant un
mois, de l’ouverture du site, à 9 heures, à sa
fermeture, à 17 heures. Si étrange que cela
paraisse, il s’y est senti chez lui. Cet endroit
ne souhaitait pas le laisser repartir. Il a commencé à écrire le premier de ses huit recueils de poésie là-bas – tous rédigés en
hongrois, à l’exception d’un, en allemand.
Plus tard, après le tournage du Fils de Saul,
il y est retourné en compagnie de ses quatre
enfants. Le camp avait, à ses yeux, perdu la
solennité que lui apportait son isolement,
du temps du communisme. « C’est devenu
une attraction touristique. Il y a trop de
monde. Il se trouve toujours quelqu’un derrière vous en train de mâcher du chewinggum avec des écouteurs sur les oreilles. On se
croirait au Louvre. » Il a conservé en lui cet
Auschwitz intime, pour l’intégrer, dans sa
vie, dans sa poésie, au cinéma. Mais il l’a fait
avec pondération. Pour se souvenir. Et pour
surmonter l’Histoire. Il y a une injonction
dans la Torah que Géza Röhrig se plaît à citer : « Nous devons prendre soin de nous. » Il
a donc pris soin de lui. Auschwitz est alors
devenu une source de vie.
C’est avec une forme de soulagement qu’il
a accueilli le rôle de Saul. Le film a fait réapparaître la vieille question de la représentation de la Shoah à l’écran. « J’ai du mal à comprendre ce débat, observe le comédien. Nous
explique-t-on que la représentation est matériellement impossible ? Ou alors, nous dit-on
qu’elle est matériellement possible, mais injustifiable d’un point de vue éthique ? C’est très
différent. Je pourrais vous citer l’exemple de
David Olère, qui n’a cessé par ses dessins et ses
toiles de témoigner de son expérience de Sonderkommando. Il a enchaîné les expositions.
Personne n’a évoqué le moindre interdit à son
sujet. Mais quand on en vient au cinéma, c’est
curieux, tout le monde perd la tête. »
D’autant qu’un membre d’un Sonderkommando n’était pas un déporté ordinaire. Il
ne côtoyait pas les autres détenus, il était
logé à part, mieux nourri aussi, pour accomplir la mission que les nazis lui assignaient : accompagner les prisonniers jus-

à voi r
« l e f il s
de saul »

film hongrois
de Laszlo Nemes
(1 h 47). Avec Géza
Röhrig, Urs Rechn,
Levente Molnár.
En salles
le 4 novembre.

qu’aux chambres à gaz, les pousser à se déshabiller, les rassurer, puis extraire les
cadavres et les brûler tout en nettoyant les
lieux. Pour l’acteur, le fait de savoir que les
membres du Sonderkommando ne possédaient pas le corps décharné des autres déportés rendait l’identification possible.
Lorsque le tournage du Fils de Saul a commencé, Géza Röhrig en savait plus qu’il n’en
fallait sur les Sonderkommandos. L’ampleur
de la documentation qu’il a consultée lui a
permis d’aborder son travail avec une certaine légèreté. De dominer son rôle. De le
construire. De se l’approprier.
Un livre en particulier l’a marqué, We
Wept Without Tears (« Nous avons pleuré
sans larmes »), de l’historien israélien
Gideon Greif (Yale University Press, 2005,
non traduit en français). L’ouvrage est composé de huit entretiens avec des membres
de Sonderkommandos, réalisés sur une période de onze ans (l’un de ces témoignages
a été publié dans le numéro de janvieravril 2001 de la Revue d’histoire de la Shoah).
L’acteur en a retenu les questions posées,
directes, froides, concrètes.
Que ressentaient ces hommes en ouvrant
la porte des fours crématoires, à la vue des
corps brûlés ? Comment séparaient-ils les
corps les uns des autres ? Comment retiraient-ils les dents en or des juifs gazés ?
Avec quoi coupaient-ils leurs cheveux ? Ces
questions l’ont aidé à pallier les ellipses du
scénario. Car on ne sait rien de Saul Auslander dans le film. Il est nu, sans passé, défini
par sa fonction de rouage de la machine de
destruction nazie. On voit juste sa volonté
de trouver un rabbin susceptible de réciter le
kaddish, la prière des morts, et d’enterrer
son fils, qu’il croit religieux.
L’acteur s’est conduit en romancier dans
l’approche de ce personnage créé par un
autre, le modelant à son image. Il y a intégré
sa trajectoire personnelle : Géza Röhrig, qui
a perdu ses parents à 4 ans, a été adopté par
des amis de sa famille à 12 ans. Son père disparu, dont il était très proche, lui manque
encore. Dans Le Fils de Saul, il a voulu incarner le père qu’il aurait voulu avoir. Il a fait
sienne cette scène où Saul tient absolument
à enterrer son fils, estimant qu’il n’avait jamais été assez présent auprès de lui de son
vivant. Dans le film, il s’agit pour le personnage de préserver un facteur humain – les
hommes enterrent les leurs, à la différence
des animaux – dans un lieu d’inhumanité
absolue. Pour Géza Röhrig, l’enjeu prenait
une signification supplémentaire. Comme
s’il était, effectivement, la seule personne
capable d’incarner Saul Auslander. p

| CULTURE & IDÉES |

0123

Samedi 31 octobre 2015

|3

A Washington, un musée haut en couleur
Consacré aux Afro-Américains, il ouvrira en 2016 et ne veut « ni victimiser les Noirs ni culpabiliser les Blancs »
stéphanie le bars

D

Washington, correspondance

es décennies de tergiversations, un concept paradoxal
et, désormais, une course
contre la montre : si tout va
bien, le dernier-né des musées nationaux américains,
qui sera consacré à l’histoire des Afro-Américains, sera inauguré en septembre 2016 à
Washington par Barack Obama. Les concepteurs du musée s’en sont fait la promesse : le
premier président noir des Etats-Unis coupera le ruban du National Museum of African
American History and Culture (NMAAHC).
Quoi de mieux que la force symbolique de
cette image pour lancer sous les meilleurs
auspices ce projet maintes fois avorté ?
L’ouverture du NMAAHC sur le National
Mall verdoyant de la capitale fédérale, bordé
par la quinzaine de musées nationaux gérés
par la très officielle Smithsonian Institution,
constitue en effet un événement politique
autant qu’une gageure scientifique. Aujourd’hui, l’imposant bâtiment de six étages, figurant une couronne africaine composée de
centaines de plaques de fer forgé – hommage
au travail des esclaves dans les Etats américains du Sud aux XVIIIe et XIXe siècles –, trône
en bonne place sur l’esplanade de la capitale,
au pied de l’obélisque du Washington Monument. Cet emplacement, au cœur des mémoriaux et musées qui fondent l’identité nationale américaine, n’est pas anodin : avant
même la pose de la première pierre, en 2012, il
a constitué une victoire symbolique pour les
promoteurs du projet – au fil des ans, les
désaccords sur la localisation du musée, que
certains souhaitaient hors du Mall, ont nourri
les atermoiements sur sa construction.
Tout cela est désormais de l’histoire ancienne. A quelques centaines de mètres du
bâtiment encore en chantier, le Musée national de l’histoire américaine héberge, jusqu’à
l’ouverture, une exposition préfigurant le
futur musée. Y sont présentés 140 des
33 000 objets collectés à ce jour par le
NMAAHC autour des grands thèmes retenus
par le musée : l’esclavage, la ségrégation, la vie
des communautés, la culture et le sport. Un
tableau figurant des esclaves en fuite ouvre
l’exposition, qui se poursuit avec les photos
d’une famille éduquée ayant obtenu sa liberté. La collerette d’Harriet Tubman, une esclave du Maryland qui a facilité l’évasion de
nombre de ses compagnons, y côtoie le barda
de soldats noirs durant la guerre civile, la
nappe sur laquelle fut rédigé l’argumentaire
demandant la déségrégation scolaire dans les
années 1950, la combinaison du premier
astronaute noir ou des costumes de scène
d’artistes… La plus grande pièce du futur musée, un wagon datant de la ségrégation avec
des sièges réservés aux gens de couleur, ne
sera visible que lors de l’inauguration.
La nécessité de donner à voir la vie des Américains d’origine africaine et leur présence
dans la grande épopée des Etats-Unis a mis
des années à s’imposer. L’idée d’honorer la
mémoire des Afro-Américains remonte à
1915 : des anciens combattants noirs de la
guerre civile (1861-1865) demandent alors – en
vain – l’érection d’un mémorial. En 1929, le
Congrès donne son accord à la création d’un
musée mais, alors que le pays plonge dans la
crise, lui refuse toute subvention. A la fin des
années 1960, dans la foulée des victoires liées
aux droits civiques, l’idée est relancée, mais là
encore, ni le monde universitaire ni le monde
politique ne pousse en ce sens. « Longtemps,
le groupe dominant, l’homme blanc d’origine
européenne, a choisi de ne pas inclure cette
histoire dans le récit national », analyse Rhea L.
Combs, la conservatrice du nouveau musée.
Les efforts sont relancés à la fin des années
1980 par des élus comme John Lewis, un compagnon de route de Martin Luther King. Il se
heurte cependant à une frange ultraconservatrice de parlementaires qui ne veulent pas
mettre un dollar dans un tel projet. Les opposants au musée afro-américain, à l’instar du
sénateur de Caroline du Nord Jesse Helms
mettent en avant le risque d’être confrontés à
« des demandes communautaires » sans fin. A
cette époque, le Congrès vote pourtant les
fonds pour la création du Musée des Indiens
d’Amérique, qui verra le jour en 2004.
Des raisons moins avouables expliquent
ces réticences, estime Julieanna Richardson,
fondatrice, à Chicago, de l’institution The
History Makers, consacrée à la préservation
et à la collecte de milliers de témoignages
audiovisuels d’Afro-Américains. « N’oublions
pas qu’un groupe social a considéré pendant

Le National
Museum of African
American History
and Culture
est encore
en construction sur
le National Mall,
à Washington.
L’ancienne First
Lady Laura Bush
(ci-dessous,
au centre)
a participé
à la cérémonie
de pose de la
première pierre,
en février 2012.
SHAWN THEW/EPA, ALEX
WONG/GETTY IMAGES/AFP

des décennies qu’un autre groupe n’avait pas
de valeur », souligne cette ancienne avocate.
Difficile dans ces conditions de lui accorder
une place dans le récit national sans stigmatiser la partie de la population qui l’avait humilié. Au-delà des réels problèmes financiers, « le projet s’est en outre heurté durant
des années à un manque d’éducation, un
manque d’appréciation et un manque de documentation », estime-t-elle. Il aurait aussi
pâti de la volonté de valoriser principalement « une histoire heureuse » de l’Amérique,
estime de son côté l’historien John W. Franklin, aujourd’hui conseiller auprès du directeur du NMAAHC.
Il faudra donc attendre 2003 pour que le
Congrès accorde son feu vert à la construction
du musée afro-américain, après l’avis favorable d’une commission mise en place par le
président George W. Bush et le soutien des
responsables de la Smithsonian Institution.
La moitié du budget, qui atteint 500 millions
de dollars, est pris en charge par les finances
publiques, à charge pour les promoteurs de le
compléter par des dons privés. Parmi ces donateurs, l’animatrice et actrice Oprah Winfrey
a apporté à elle seule 13 millions. Douze ans
plus tard, et à moins d’un an de l’ouverture
programmée, quelque 60 millions de dollars
manquent encore à l’appel, selon M. Franklin.
Ces difficultés matérielles n’ont pas remis
en cause le consensus qui semble désormais
acquis en faveur du projet. En revanche, une
question de fond demeure : si le but consiste
à (ré) introduire la population d’origine africaine dans l’histoire, sombre ou joyeuse,
de l’Amérique, faut-il lui consacrer un lieu
spécifique ? « Les femmes, les juifs ou les In-

L’« histoire heureuse »
des populations d’origine africaine
cohabitera avec la violence
institutionnelle de l’Amérique
blanche durant la période coloniale
ou les années de ségrégation
diens d’Amérique ont leur musée ; consacrer
un musée à l’histoire des Afro-Américains
n’est pas plus paradoxal », explique Mme Richardson. « Il fallait créer ce lieu, car il n’existait pas d’autres endroits où était racontée
une histoire collaborative, soutient Jacquelyn
Serwer, commissaire en chef du musée. Nous
allons nous efforcer de montrer que pas un
grand événement ne s’est produit aux EtatsUnis sans que les Noirs y soient impliqués.
L’objectif est de créer des interconnexions, de

démanteler les séparations. » « Le musée ne
sera pas un musée sur les Afro-Américains
mais pour les Afro-Américains », affirme son
directeur, Lonnie Bunch.
Conçu par la commission mise en place
par M. Bush comme un lieu de « guérison »
susceptible de contribuer à « la réconciliation entre les races », le musée saura-t-il tenir
ses promesses ? Les promoteurs du projet
assurent qu’il ne s’agit « ni de victimiser les
Noirs ni de culpabiliser les Blancs ». « L’idée
est que ce musée contribue à une meilleure
compréhension réciproque, explique la conservatrice du musée. On veut montrer que,
comme dans les familles blanches, les origines et les histoires des familles noires sont
multiples. Que l’énergie de la culture afroaméricaine a irrigué la culture en général ou
que les sportifs noirs sont des diplomates de
l’Amérique à travers le monde. »
En dépit des difficultés à rassembler des objets ayant appartenu aux esclaves, le musée
entend pallier le manque de connaissances de
la société américaine sur la période de l’esclavage, « le péché originel dont l’Amérique ne
s’est toujours pas remise », ainsi que l’a récemment qualifiée Hillary Clinton, candidate à
l’investiture démocrate. « La plupart des Américains pensent encore que l’esclavage était limité aux Etats “ignares” du Sud alors que les
nordistes aussi furent esclavagistes », explique
M. Franklin. Le musée exposera ainsi une
trouvaille archéologique rare : des objets re-

cueillis dans l’épave d’un navire négrier
portugais, qui a sombré en 1794 au large de
l’Afrique du Sud. Mais il a aussi l’ambition de
s’attaquer à la persistance des discriminations à l’encontre des Afro-Américains. « On
collecte actuellement des tracts et des objets
liés aux manifestations de Ferguson [ville du
Missouri en proie à des émeutes après la mort
d’un jeune Noir tué par un policier blanc
en 2014] ou aux actions du mouvement
Blacklivesmatter [les vies noires comptent] »,
indique Rhea L. Combs.
L’« histoire heureuse » des populations
d’origine africaine cohabitera donc avec la
violence institutionnelle de l’Amérique blanche durant la période coloniale ou les années
de ségrégation, et ses séquelles actuelles. Ses
promoteurs le savent : l’enjeu sera de trouver
un équilibre entre la mise en scène des
connaissances académiques et le risque de
tomber dans une forme de militantisme.
« On espère aussi en faire un lieu de débats sur
les thèmes difficiles que sont l’esclavage, la ségrégation et les discriminations, alors que des
institutions “blanches” auraient peut-être
peur d’être entraînées sur de tels terrains », assure Jacquelyn Serwer. Les responsables du
musée espèrent attirer 3 millions à 3,5 millions de visiteurs par an et placer ainsi le
NMAAHC dans le tiercé de tête des musées
nationaux. Juste derrière le Musée de l’espace, et au coude-à-coude avec celui consacré
à… l’histoire américaine. p

4|

0123

Samedi 31 octobre 2015

| CULTURE & IDÉES |

« L’islam s’est mondialisé,
il a un coup d’avance »
Le dernier roman de l’écrivain algérien Boualem Sansal, « 2084 », décrit un avenir mis en coupe réglée
par une religion totalitaire. Plébiscité par la critique, ce livre, que vient de récompenser le Grand Prix du roman
de l’Académie française, s’est déjà vendu à 100 000 exemplaires . Entretien avec l’une des grandes voix du Maghreb

Boualem
Sansal
à Paris,
le 23 octobre.
PASCAL AMOYEL
POUR « LE MONDE »

| CULTURE & IDÉES |

propos recueillis par
raphaëlle rérolle

L

e nouveau roman de l’écrivain algérien Boualem
Sansal, 2084, s’est déjà
vendu à 100 000 exemplaires depuis sa parution,
fin août. En dépit de ses incontestables qualités, le livre semble avoir divisé les
jurés des grands prix littéraires. Après
avoir figuré sur toutes les sélections,
2084 a disparu des listes du Renaudot, du
Médicis et du Goncourt, avant de remporter, jeudi 29 octobre, le Grand Prix du
roman de l’Académie française, ex-aequo
avec Les Prépondérants, de Hédi Kaddour. L’ouvrage de Boualem Sansal est-il
empreint d’islamophobie ? L’écrivain
s’explique sur la nature de ses sentiments vis-à-vis de la religion, et sur sa situation dans son pays.

Dans votre dernier roman, « 2084 »,
vous décrivez un totalitarisme
religieux derrière lequel on devine
l’islam. Pourtant, celui-ci n’est jamais
nommé. Est-ce par prudence ?
Quelle religion sera au pouvoir après
2084 ? Pas l’islam que j’ai connu dans
mon enfance, et pas celui d’aujourd’hui
non plus. Il y a déjà une différence colossale entre l’islam contemporain et celui
d’il y a trente ans : d’une petite pratique
qui ne dérangeait pas, il est passé à une
réalité tonitruante. Jusqu’au début des
années 1990, l’Algérie était un pays socialiste, où l’islam occupait à peu près la
même place, marginale, que le christianisme en France. Nous vivions dans une
religion transparente. Et voilà que d’un
seul coup cette chose lointaine s’est imposée partout, avec des discours, des
constructions de mosquées. Le paysage
lui-même a changé, les pratiques vestimentaires se sont modifiées, les barbes
se sont mises à pousser, on se croirait en
Afghanistan. De plus, comme les programmes scolaires ont fait une large
place à l’enseignement de la religion, les
enfants se transforment en petits ayatollahs à la maison, et les gens se plient à
cela pour ne pas avoir d’ennuis.
Alors, qu’en sera-t-il dans soixante-dix
ans ? Je pense que l’islamisme, ce dévoiement de l’islam, est en train de se constituer en religion, c’est comme un phénomène de scissiparité. On voit cette évolution d’un mois sur l’autre dans l’univers

« Quoi que je dise, ce sera utilisé.
Faut-il que je me taise
définitivement ?
Que j’attaque en justice ? Non,
un livre c’est un objet public »
musulman. Certains mots disparaissent.
Le terme charité, par exemple, qui était
invoqué cinquante fois par jour dans l’islam traditionnel, a cédé du terrain, de
même que la pratique qui lui était associée. De plus en plus, c’est un vocabulaire
martial qui s’impose.
Si un écrivain français tenait des propos de ce genre, on dirait de lui qu’il
est islamophobe. Est-ce votre cas ?
Je dirais plutôt que je suis « islamistophobe ». Même s’il est vrai que je n’ai pas
une vision positive de l’islam dans lequel
je suis né, que j’ai étudié, et qui me semble pauvre en spiritualité. De façon générale, je pense surtout qu’on n’est pas
obligé d’aimer les religions, je n’ai personnellement de sympathie pour aucune
d’entre elles. Je peux m’en accommoder
dans la mesure où elles n’envahissent pas
l’espace public et n’embrigadent pas les
enfants. Si j’étais un Français du début du
XXe siècle, on dirait que je suis anticlérical. Avant tout, je crois en la raison humaine : il y a en elle plus de beauté et de
spiritualité que dans n’importe quelle religion. L’homme est capable de fouiller
l’infini, de photographier le fin fond de

l’Univers, de continuer à poser des questions sans se décourager. Cela dit, quand
j’ai fini 2084, je le trouvais très anodin par
rapport à ce que j’ai écrit depuis quinze
ans. Il est moins dur que certains de mes
ouvrages précédents. Poste restante : Alger, ou Le Village de l’Allemand, par exemple, contiennent une description très critique de l’islamisme. Surtout, je me suis
interdit le blasphème durant toute la
phase d’écriture de ce livre.
Ne craignez-vous pas que votre
roman soit récupéré en France par
ceux qui instrumentalisent la peur
de l’islam à des fins idéologiques
ou politiques ?
Je ne pense pas à cela quand j’écris. Je
sais bien que je suis récupéré, qui peut
l’empêcher ? La droite, l’extrême droite,
mais aussi la gauche laïque, l’extrême
gauche, tous prennent des passages, des
phrases… Quoi que je dise, ce sera utilisé.
Faut-il que je me taise définitivement ?
Que j’attaque en justice ? Non, un livre
c’est un objet public.
Comment êtes-vous considéré
en Algérie ?
En 1999, quand Le Serment des barbares, mon premier roman, est sorti, j’étais
presque considéré comme un héros national. Imaginez le contexte : Bouteflika
venait d’arriver au pouvoir dans une Algérie essorée par dix ans de violences. Il
a fait la danse du ventre en disant que la
guerre était enfin finie, que nous allions
enfin connaître le bonheur. Un vent
d’optimisme extraordinaire s’est mis à
souffler. A ce moment-là, les Algériens
étaient fiers qu’un de leurs compatriotes
soit publié chez Gallimard, qu’il se retrouve sur la liste du Goncourt et
d’autres grands prix. Mais ils me lisaient
très peu, notamment parce que mes livres sont relativement chers : comme je
n’ai pas d’éditeur algérien, les ouvrages
sont acheminés depuis la France et coûtent en moyenne quatre fois plus que les
éditions locales.
Les choses ont changé avec mon
deuxième roman, L’Enfant fou de l’arbre
creux, paru en 2000. Entre-temps, la lumière avait commencé à baisser en Algérie. Les gens se rendaient compte que la
violence et la misère n’avaient pas disparu. Certains ont commencé à me lire,
et là, ils se sont dit : qui est ce sale type ? Il
critique le régime et les islamistes, très
bien, mais il nous critique nous aussi, le
peuple. Car, oui, j’affirmais que nous
sommes les premiers responsables de ce
qui nous arrive. Nous avons laissé la dictature s’installer, nous sommes allés
écouter les prêches à la mosquée. A leurs
yeux, c’était impardonnable : en Algérie,
le peuple est intouchable. Et je ne parle
même pas des islamistes, pour qui je suis
devenu un apostat, ou du régime, qui m’a
traité comme un ennemi.
Finalement, en 2003, j’ai été limogé en
cinq minutes et sans indemnités du
poste que j’occupais dans la haute fonction publique. J’avais une sale réputation,
les gens en haut lieu commençaient à en
avoir marre de mes déclarations dans les
journaux contre Bouteflika. Je suis resté
longtemps sans salaire. Je ne pouvais travailler ni dans le public ni dans le privé.
Tout le monde m’évitait. Les autorités se
sont attaquées à mon frère, un artisan
qu’ils ont presque poussé au suicide en
lui infligeant redressement fiscal sur redressement fiscal, au point de le ruiner.
Ils s’en sont aussi pris à ma femme, qui
est prof, en instrumentalisant l’association de parents d’élèves. Ils l’ont accusée
d’être l’épouse d’un traître, pro-israélien,
pro-français, antimusulman. Mes livres
ont été interdits pendant plusieurs années. Puis, au bout d’un moment, les
autorités m’ont traité par le mépris, en
m’ignorant. Aujourd’hui, on trouve à
nouveau mes livres dans certaines librairies, en petites quantités. Mais je reste ostracisé, je ne participe à aucun débat, à
aucune séance de signatures.
Avez-vous pensé à émigrer ?
On n’est pas obligé d’aimer son pays
pour y rester. On est là, on vit, on y a sa famille, ses amis. Mais c’est aussi une question de circonstances : dans les années
1970, quand j’étais étudiant en sciences, il

était très facile de partir. On venait en
France avec une carte d’identité. C’est
l’époque où est apparu un mot qui allait
ruiner le pays : l’algérianisation. Le régime militaire de Boumediene était moderniste : il voulait installer des usines,
des complexes industriels. Pour cela, il
fallait envoyer des jeunes gens à l’étranger afin de les former aux métiers
d’ouvriers, de cadres. Or, beaucoup ne
sont pas revenus, ce qui a eu des conséquences dramatiques. Moi, je me suis
posé la question, mais les choses ont
tourné autrement : on a mis à ma disposition un laboratoire sur les turboréacteurs,
qui sont devenus ma spécialité. J’ai fait
des expériences, publié des articles dans
de grandes revues. Nous vivions dans des
conditions dignes du tiers-monde, l’eau

« Partir d’Algérie,
ce serait céder à ceux
qui m’ont persécuté.
C’est une question
d’amour-propre »
était rationnée, nous n’avions pas de légumes, mais j’étais jeune et passionné
par mon travail. Les jours ont passé, j’ai
reporté à plus tard alors que tous mes copains partaient, mes frères aussi.
Quand la guerre civile a commencé, au
début des années 1990, j’ai changé de
cap, je suis entré dans l’administration.
Le ministre du commerce m’a appelé
comme conseiller parce que je connaissais bien les problèmes de la dette, question centrale dans ces années qui ont vu
le passage de l’Algérie à une économie de
marché, en 1994.
Et maintenant ?
Je suis passé par des périodes de grande
souffrance, où je me suis vraiment interrogé. Partir semblait urgent, par exemple
quand les islamistes étaient aux portes
d’Alger [1995-1996], qu’ils avaient conquis
une grande partie du territoire national.
Moi, j’étais en pleine zone islamiste puisque j’habite à Boumerdès, à 50 km à l’est
d’Alger, sur la route de la Kabylie. Pendant la décennie 1990, nous avons eu des
bombardements toutes les nuits dans les
maquis environnants, des attentats continuellement. Parfois, des accrochages
entre l’armée et les islamistes se produisaient quasiment sous nos fenêtres. A la
longue, ça fatigue.
Mais quelle souffrance pour obtenir un
visa… Aujourd’hui, j’ai la chance d’avoir
des visas de circulation valables cinq ans,
mais à l’époque on ne m’aurait donné
qu’un visa de trois mois. Qu’est-ce qu’on
peut faire en trois mois ? Et puis, quand
on voit toutes les difficultés qu’il y a à
s’installer en France et comme on est
mal reçu, ça décourage. Lorsque je vais
dans certaines villes françaises, je fais en
sorte d’entrer en France par Paris pour ne
pas arriver directement d’Alger en avion.
Dans les aéroports de ces villes, si vous
présentez un passeport algérien, vous
êtes mal reçu, vous avez droit à des regards, des discours, parfois des grossièretés. Un mépris que vous n’imaginez pas.
Je ne veux pas être l’immigré de plus.
Enfin, partir, ce serait aussi céder à
ceux qui m’ont persécuté. C’est une question d’amour-propre.
Avez-vous peur ?
Oui, j’ai peur depuis des années.
Comme beaucoup de gens. Avant, du
temps de Boumediene, on redoutait
quelque chose qu’on n’avait jamais vu : la
SM, la sécurité militaire, autrement dit
les services secrets algériens. Dans 2084,
c’est les « V », on ne sait même pas s’ils
existent, ils sont partout et nulle part,
tout le monde les craint. Puis, à la mort
de Boumediene, le patron de la SM que
personne ne connaissait est sorti de
l’ombre. Et là, on a vu apparaître un petit
bonhomme tout falot, tout petit, l’air
d’avoir peur de son ombre ! On s’est dit :
« C’est pas possible ! C’est ça qui nous a

0123

Samedi 31 octobre 2015

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terrorisés pendant vingt ans ? » Il s’appelait Kasdi Merbah, au moins il avait un
nom. Mais le jour où il a été assassiné, en
août 1993, on a appris que ce n’était
même pas son vrai nom. Il s’appelait en
vérité Abdallah Khalef. Vingt années durant, on avait été terrorisés par un petit
apparatchik qui n’avait ni nom ni visage.
Sur le plan intellectuel, c’est une situation étrange, quand on y pense. Et très
humiliante.
Chaque Algérien se sentait espionné.
Pourtant, il n’y avait pas forcément
autant d’espions que de gens. Mais les
peuples sont naïfs, ils se laissent berner,
on dirait qu’ils aiment la peur. Moi
comme les autres. Ils acceptent ce que
leur inculque la propagande officielle.
Aujourd’hui encore, on nous fait croire
que nous sommes menacés en permanence par l’ennemi extérieur, le néocolonialisme, l’impérialisme, les juifs, le Maroc… On vit dans ces fantasmes. Les rumeurs marchent toutes seules et il n’y a
pas de journalistes d’investigation, on ne
sait jamais la vérité.
Comment vous êtes-vous organisé
pour ne pas vous laisser paralyser par
cette peur ?
J’ai raisonné, j’ai lu, j’ai essayé d’obtenir
des informations ici ou là, par des copains
qui connaissent quelqu’un dans l’armée
ou dans la haute fonction publique, il n’y a
pas d’autre moyen. Quand je suis allé au
Salon du livre de Jérusalem, en 2012, j’ai
reçu des tombereaux de menaces. Je me
suis finalement dit : ce sont des dingues,
des malades, il ne faut pas y prêter attention. On minimise pour se rassurer.
C’est ce que l’on appelle le courage ?
Je ne sais pas si ce mot convient. Je ne
l’aime pas tellement. Tout le monde est
brave, le seul fait de vivre est courageux.
Quand j’écris, je ne pense pas à ça. C’est
au moment de relire, avant l’envoi à l’éditeur, que je me rends compte qu’il y a des
passages qui peuvent m’attirer des ennuis… Mais, encore une fois, je n’utilise
pas le mot courageux. Je relativise. Je dis
ce que je veux, eux aussi. Je fais les choses
pour moi. Qu’elles soient interdites par
Dieu ou par le diable, tant qu’elles ne
tombent pas sous le coup d’une loi écrite
par les hommes, je les fais.
Vous ne faites pas confiance à l’être
humain ?
A l’individu, si, quand il arrive à s’autonomiser, à se libérer des prescriptions générales. Sinon, la capacité des hommes à
céder du terrain est incroyable. Ils se laissent mettre la corde au cou à toute vitesse.
Voyez ce que les nazis ont fait des Allemands en très peu de temps. L’humanité
me désespère : dès que les humains sont
plus de trois, ils deviennent des moutons.
Vous considérez-vous comme
un lanceur d’alerte ?
En un sens, oui. J’ai une vision tragique
de l’avenir. J’ai vu mon pays se laisser surprendre par une évolution tout à fait inattendue et cela a détruit un Etat, un corps
social à toute vitesse. On croit que les sociétés sont solides, mais pas du tout : au
moindre choc, tout part en éclats. Je l’ai
vu. En face de l’islamisme, les valeurs de
la raison s’effondrent comme un château
de cartes. Les gens se disent : le progrès, ça
nous a menés à quoi ? A polluer la Terre ?
A remplacer les relations humaines par le
droit ? Ils sont malheureux dans ce système. Les Lumières se sont éteintes. L’Occident doit faire une nouvelle révolution.
Mais qui ferait des lois supranationales ?
Alors que l’islam, lui, s’est mondialisé. Il a
un coup d’avance.
Les prix littéraires, c’est important
pour vous ?
Il est vrai qu’un grand prix donnerait
de l’importance à ma voix, à l’échelle
française et européenne. C’est une manière de participer à un débat dont je suis
exclu chez moi. Là-bas, ils s’en fichent.
Pour les autorités algériennes, je n’existe
pas, que j’aie le Goncourt, le Nobel ou
n’importe quoi. Quand j’ai reçu le Prix de
la paix des libraires allemands, en 2011,
un prix très important en Allemagne, je
n’ai même pas été félicité par le maire de
ma petite ville de Boumerdès. p

à lire
« 2084, l a fin
du mon de »

de Boualem
Sansal
(Gallimard,
288 p., 19,50 €).

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Samedi 31 octobre 2015

| CULTURE & IDÉES |
on en parle

Photographie extraite
de la série « Le petit monde
de Sandro ».

Un clip pour ne pas
détourner les yeux

JOANNA TARLET-GAUTEUR/PICTURETANK

Usher Terry Raymond IV, dit Usher, est
un chanteur de R’n’B. Son dernier
morceau, Chains, qui traite du racisme,
est accompagné d’un clip d’un nouveau
genre : quatorze portraits d‘Afro-Américains tués par la police ces dernières
années – Sean Bell, 23 ans, Rekia Boyd,
22 ans, Michael Brown, 18 ans, Marlon
Brown, 38 ans, Caesar Cruz, 35 ans,
Jordan Davis, 17 ans, Amadou Diallo,
22 ans, Ramarley Graham, 18 ans, Oscar
Grant, 22 ans, Kendrick Johnson, 17 ans,
Andrew Joseph, 14 ans, Eric Garner,
43 ans, Trayvon Martin, 17 ans, Tamir
Rice, 12 ans. Pour chacune de ces affaires,
présentées en quelques lignes dans
la vidéo, les policiers responsables
ont été acquittés. Usher s’est associé
avec la plate-forme de streaming Tidal
pour diffuser son clip. S’il veut le
visionner, l’internaute doit donner
accès à sa webcam, si bien que la reconnaissance oculaire de la caméra capte
son regard. S’il quitte des yeux les
portraits qui défilent, la vidéo s’arrête
et une injonction apparaît : « Dont look
away » (« Ne détournez pas les yeux »).
Le message que veut faire passer Usher
est clair : la société ne veut pas regarder
en face les crimes commis par la police
contre les jeunes Afro-Américains. Un
hashtag #dontlookaway a été lancé
sur Twitter. Des personnalités comme
Michael Moore et Leonardo DiCaprio
l’ont retwitté.
> Pour voir le clip : Chains.tidal.com

marion rousset

E

st-on vraiment obligé de « faire
son deuil » ? Deux petits jours de
congé pour le décès d’un enfant
ou d’un conjoint, un seul pour un
parent, un frère ou une sœur, rien
pour un aïeul : le code du travail
est rude pour tous ceux qui ont perdu un être
cher – ils sont sommés de se remettre sur
pied sans tarder. Avec sa pause réglementaire
de quatre jours, le salarié qui se pacse ou se
marie est plus avantagé que celui qui a perdu
un proche. Implicitement, la société demande
aux « endeuillés » de se débarrasser des émotions que l’on exhibait autrefois sur la place
publique ou, au moins, de les enfouir profondément pour éviter d’embarrasser les vivants.
A défaut de le porter, il faut maintenant
« faire son deuil » – vite et bien. « Cette formule évoque une technique dont la réussite dépend exclusivement de la bonne volonté du sujet », analyse le philosophe Michaël Fœssel. Et
derrière se dessine, selon lui, « une conception
managériale de la perte transformée en nonévénement, ou l’idée d’un sentiment passager
qui doit être au plus vite canalisé » – au besoin
en faisant appel à des coachs spécialisés qui
promettent à leurs clients une meilleure
« gestion » de leur stress.
A l’évidence, les rituels qui entouraient la
mort se font de plus en plus discrets : il est
loin le temps des veuves vêtues de noir au visage couvert d’un voile de crêpe, et des veufs
en costume sombre qui se ceignaient parfois
le bras d’un bandeau. On a aussi perdu l’habitude des longues processions funéraires accompagnant les corbillards : aujourd’hui, ils
se dirigent sans bruit vers des cimetières refoulés aux périphéries des grandes villes.
Quant aux cendres des personnes incinérées,
elles sont dispersées dans des « jardins du
souvenir » qui se réduisent souvent à une
simple bande de pelouse. En dehors de la
Toussaint, les occasions collectives de commémorer le défunt ont quasiment disparu. A
la place : une bougie allumée sur la cheminée,
une photo encadrée, une promenade sur les
lieux qu’il aimait…
Retranché à l’intérieur du foyer, le deuil est
désormais banni de la voie publique. C’est
un accident privé que ceux qu’on appelle

« Le prix à payer de
la disparition des rituels
codifiés du deuil,
c’est que l’on n’a plus
le droit d’être triste »
vinciane despret

philosophe
parfois les « endeuillés » ne prolongent
qu’en secret, si bien que, selon Marie-Frédérique Bacqué, psychanalyste et présidente de
la Société de thanatologie, « beaucoup se
plaignent de ne pas pouvoir parler de leur
souffrance et de gêner les autres ». « Ils se sentent un peu exclus », ajoute-t-elle. Et incompris : ils ont besoin de temps, et ce besoin est
mal perçu. « Décliner une invitation à une soirée parce qu’on a perdu son frère quelque
temps auparavant est considéré comme indécent. Ce qui n’est pas acceptable, c’est d’utiliser sa tristesse pour motiver un refus de vie
sociale », affirme la philosophe belge Vinciane Despret, qui vient de publier Au bonheur des morts. Récits de ceux qui restent (La
Découverte, 232 p., 17 €).
« Le prix à payer de la disparition des rituels
codifiés du deuil, explique Vinciane Despret,
c’est que l’on n’a plus le droit d’être triste. Car
quand on ne peut pas manifester sa tristesse,
il devient difficile de la vivre. » D’autant que
cette opération camouflage se double d’une
véritable injonction au détachement. « Faire
son deuil » nécessite d’écarter, voire

Pas de pitié
pour le chagrin
Dans nos sociétés obsédées par la performance, il faut
« faire son deuil » le plus rapidement possible. En dehors de la fête
de la Toussaint, les morts n’ont plus vraiment droit de cité

à lire
« au b on h e ur de s
morts . ré cits de
ce ux qui re ste n t »

d’oublier ses morts. Autrement dit, de faire
comme si rien ne s’était passé.
C’est en tout cas le leitmotiv d’une société
obsédée par le concept de « résilience », qui
désigne la capacité d’un organisme à retrouver ses propriétés initiales après un choc.
« L’expression “faire son deuil” est galvaudée,
explique Marie-Frédérique Bacqué. Elle renvoie à une mauvaise interprétation des travaux de Freud, qui explique qu’à la fin du deuil
le sujet est capable de réinvestir un nouvel objet d’amour. Cette conclusion a été prise pour
argent comptant par un certain nombre de
médecins et de psychologues, alors que c’était
un vœu pieux qui n’était pas conforté par une
pratique clinique. En réalité, le lien affectif avec
le mort ne s’affaisse pas d’un seul coup. Faire
son deuil, c’est pouvoir penser à la personne
perdue sans être plongé dans un état d’affliction tel que celui qu’on éprouve au début. Au
bout d’un certain temps, l’endeuillé peut à nouveau parler du mort, regarder des photos de
lui, écouter sa voix, sans désespoir. Il ne s’agit
pas de se détacher de lui. »
Pourtant, c’est ce que la société en est venue
à exiger au fil d’une histoire qui remonte à la
seconde guerre mondiale. En ce temps-là,
l’objectif était de contenir la souffrance provoquée par les pertes humaines pour éviter
que ce sentiment négatif ne vienne abîmer
l’image héroïque des soldats morts au front.
Aujourd’hui, les motivations sont tout
autres : dans un monde laïque et matérialiste
qui ne croit plus en un au-delà invisible habité
par l’esprit des défunts, ceux qui pleurent
leurs morts sont accusés de vivre au ralenti.
On craint qu’ils ne soient plus assez efficaces.
« Demander aux individus de “gérer” leur deuil
renvoie à un idéal de performance ou de maîtrise qui dénie ce qu’il y a d’irréductible dans les
pertes humaines », estime Michaël Fœssel.
« Il y a aussi une obligation à la bonne santé
mentale », ajoute Vinciane Despret. Le culte
contemporain de la bonne santé a investi le
domaine de la psyché : le deuil et les symptômes qui l’accompagnent ont tôt fait de passer
pour une pathologie, a fortiori depuis la dernière version du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux publié par l’Association américaine de psychiatrie : il autorise
en effet à qualifier le deuil d’épisode dépressif
majeur si, au bout de deux semaines, les insomnies, les sanglots, les difficultés de con-

Vinciane Despret
(La Découverte,
232 p., 17 €).
« l e te m ps de
l a con s ol ation »

Michaël Fœssel
(Seuil, 288 p., 21 €).
« l e de uil »

Marie-Frédérique
Bacqué et
Michel Hanus
(PUF, « Que sais-je ? »,
2014).
« v iv re aprè s ta
mort. psychol o g ie
du de uil »

Alain Sauteraud
(Odile Jacob, 2012).
« l e de uil
e n sauvag é »

José Morel Cinq-Mars
(PUF, 2010).

centration et les pertes d’appétit n’ont pas disparu. Ressentir un chagrin persistant n’a pourtant rien d’anormal. « Dire qu’il faut aller vite,
c’est ne pas comprendre que cette expérience à
traverser qu’est le deuil est longue et sans cesse
relancée par les événements de la vie, affirme la
psychanalyste José Morel Cinq-Mars. Je me
souviens de femmes qui avaient perdu leur
mère quand elles étaient encore jeunes. A la
naissance de leur bébé, elles se demandaient ce
qui se serait passé si leur mère avait vécu, si
leurs enfants avaient eu une grand-mère. »
Pendant sept ans, José Morel Cinq-Mars a
travaillé en Seine-Saint-Denis auprès de familles endeuillées par la perte d’un enfant,
dans un centre de protection maternelle et infantile unique en son genre, Empathie 93. Et
elle raconte ces vagues qui submergent soudain les personnes, alors que la souffrance
avait fini par s’estomper. « Avec la rentrée des
classes, il est par exemple revenu à cette mère
une grosse vague qui a réactivé quelque chose
de la perte : son enfant serait rentré à l’école
primaire cette année-là… »
Il n’empêche : les deuils pathologiques existent. « Tous les experts considèrent que si deux
ans après l’endeuillé est toujours en mauvaise
santé psychique, il faut soigner, explique Alain
Sauteraud, psychiatre à Bordeaux. La tristesse
dure toute la vie, c’est l’empreinte d’attachement. Mais si la personne fait des crises d’angoisse à l’évocation de ses défunts, si elle est
terrassée par l’état de manque ou si elle ne peut
pas réaliser un certain nombre de tâches fondamentales, c’est que le deuil s’est figé soit dans
un excès d’émotion, soit dans des pensées accablantes. » Le vécu, cependant, varie en fonction des circonstances. « Les moyennes disent
que le deuil aigu dure trois à quatre mois,
avance Alain Sauteraud. Mais comment comparer la mort d’un père, à 87 ans, d’un long
cancer de la prostate et celle d’un enfant de
8 ans à la suite d’un accident d’anesthésie ? »
Face à la pression, certains se rebellent
comme ils peuvent. En organisant, par exemple, des cérémonies d’hommage qui préparent ce que sera la vie, non pas sans la personne décédée, mais avec elle. « Les nouveaux
rituels permettent de bâtir quelque chose de
beau après, d’essayer que cette vie avec le mort
vaille la peine, affirme Vinciane Despret. Ce
sont des étapes destinées à construire des modes de présence réussis. » p

Dark Vador remplace
Lénine à Odessa
En mai, à la demande du président Petro
Porochenko, des lois de « désoviétisation » ont été promulguées en Ukraine. Il
s’agit d’accélérer la rupture avec le passé
communiste du pays et d’en finir avec
l’influence russe. Des monuments à la
gloire des dirigeants soviétiques ont été
déboulonnés et des noms de localités et
de rues ont été changés, suscitant parfois
l’opposition des prorusses. Signe fort de
ce changement d’époque : à Odessa, une
statue de Lénine a été transformée en…
Dark Vador, le personnage de la saga Star
Wars. Elle est l’œuvre de l’artiste ukrainien Alexander Milov, qui a expliqué
à l’AFP : « Honnêtement, je n’aimais
pas l’idée de la détruire (…). Le bronze
de Lénine est toujours à l’intérieur. »
Pourquoi avoir choisi Dark Vador, le
seigneur sith ? Sans doute parce qu’il fait
désormais partie du folklore politique
ukrainien : en 2014, pendant l’élection
présidentielle, le porte-parole du Parti
ukrainien de l’Internet (UIP) avait fait
campagne dans les rues de Kiev déguisé
en Dark Vador. Il avait alors déclaré :
« Moi seul peut faire un empire de notre
république, lui redonner sa gloire passée,
lui rendre ses territoires perdus et sa
fierté. » En novembre 2013, déjà, il s’était
fait transporter par plusieurs militants
habillés en Stormtroopers – les soldats
de l’empire galactique du film – à la mairie d’Odessa, où il s’était déclaré maire.

Le neuvième art bat tous
les records au marteau
D’après la maison d’enchères Sotheby’s
de Paris, il s’agit d’un « record mondial
pour une double planche originale de
l’artiste ». Issue du Sceptre d’Ottokar,
d’Hergé, le huitième album des aventures de Tintin, et parue dans Le Petit Vingtième en 1939, elle montre l’avion du
héros abattu en plein vol. Evaluée entre
600 000 et 800 000 euros, elle a été
adjugée le 25 octobre pour 1,563 million
d’euros. Déjà, le 5 octobre, un dessin en
noir et blanc à l’encre de Chine du Lotus
bleu (1936), montrant Tintin en poussepousse dans une rue de Shanghaï, avait
été acquis pour 1,1 million d’euros à
Hongkong, chez Artcurial, par un collectionneur asiatique. Chez Sotheby’s, une
planche tirée d’une aventure de Spirou
et Fantasio, Les Pirates du silence (1956),
d’André Franquin, est partie pour
243 000 euros. Une autre, signée
Edgar P. Jacobs et tirée de l’album
La Marque jaune (1954), a été enlevée
pour 147 000 euros. D’autres célébrités
du neuvième art ont déjoué les pronostics. Une page originale du comic strip
Flash Gordon (1935), dessinée par l’Américain Alex Raymond, est partie pour
105 000 euros, le double de son estimation. Une autre planche, tirée de Little
Nemo in Slumberland, l’œuvre onirique
de l’Américain Winsor McCay, a été
vendue 84 600 euros. p f. jo.

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Le défi de tous les superlatifs
Des milliards de milliards d’informations organisées dans des espaces à plus de 100 dimensions… Le big data déclenche
des fantasmes d’omnipotence et d’omniscience. Mais le chemin est encore long pour transformer ce magma de chiffres en or
suite de la page 1

Face à cette vague, la critique s’organise, qui
dénonce les intrusions des entreprises (par la
publicité) et des Etats (par la surveillance)
dans la vie privée. Mais quelques mathématiciens et informaticiens experts du sujet, pour
certains travaillant eux-mêmes avec les entreprises, soulignent d’autres limites, inhérentes
à la nature même du big data.
Ces limites sont apparues clairement
en 2013, lorsque le programme Google Flu
Trends (GFT) s’est avéré incapable de prédire
le pic d’une épidémie de grippe aux EtatsUnis. Avec force publicités, Google avait créé,
en 2008, un moteur de recherche capable de
capter les données personnelles fournies par
les internautes sur leur état de santé, assorti
d’algorithmes pouvant prédire l’arrivée
d’une épidémie plusieurs semaines à
l’avance. Après cet échec, Google a abandonné le programme.
Mais ses causes – médiocre qualité et mauvaise interprétation des données collectées –
ont passionné les chercheurs. Les enseignements qu’on en a tirés confirment que l’utilisation optimale du big data n’est pas encore
pour demain.
Exploiter les données disponibles sur les
clients, usagers, citoyens ou électeurs est
aussi vieux que le commerce et la politique.
Toute la science du marketing et de la gestion publique consiste à les collecter et à les
chiffrer, pour pouvoir en faire des statistiques que des algorithmes organiseront de façon logique et que des modèles mathématiques cartographieront afin d’en faire des
outils d’aide à la décision. Quelle couleur de
« packaging » va plaire à la ménagère de
moins de 50 ans ? A qui envoyer des messages pour lancer le buzz sur le prochain épisode de Star Wars… ou sur un candidat à
l’élection présidentielle ? A quelles conditions météorologiques devra résister cette
aile d’avion ? Auprès de quel type de malades
ce nouveau médicament sera-t-il le plus efficace ? A quel quartier d’une ville consacrer le
plus de moyens pour ramasser les ordures ?
Les objectifs sont toujours les mêmes, mais
la possibilité d’exploiter les données massives a renouvelé la façon de faire.
Dans la gestion traditionnelle des données,
on isole et on agrège les données « pertinentes » : celles que l’on estime, intuitivement ou
empiriquement, liées à l’hypothèse à vérifier,
à la question posée. Il s’agit ensuite de comprendre la nature des rapports liant ces données entre elles, puis de modéliser la structure de ces rapports. Le big data, lui, implique
« de traiter d’immenses quantités de données
hétérogènes, faisant apparaître des liens inattendus, des structures cachées, explique Frank
Pacard, mathématicien et directeur des études et de la recherche à l’Ecole polytechnique.
Au lieu d’utiliser des données pour interroger
une hypothèse préalable, la découverte de
structures nouvelles permet de formuler de
nouvelles hypothèses, qui peuvent et doivent
ensuite être testées ». Une promesse de nouveaux continents qui intéresse au plus haut
point les entreprises et les investisseurs – les
premières rêvant du logiciel qui ciblera leurs
campagnes de pub sur leurs seuls futurs acheteurs, les seconds de l’algorithme qui leur fera
gagner en Bourse à coup sûr.
Transformer des données brutes en « or informationnel », tel est donc l’enjeu. Les chercheurs sont d’autant plus prêts à y participer
que la raréfaction des budgets publics les incite à quêter le soutien du secteur privé,
comme le note Michael Jordan, professeur
d’informatique à l’université de Berkeley (Californie), qui a formé des bataillons de data
scientists (spécialistes des données) pour
Google, Facebook, Amazon, les assureurs et
les banques. Mais en réalité, la plupart des entreprises sont loin d’atteindre ce but. « Elles en
sont encore à résoudre des questions d’accessibilité à leurs propres données, tant les restructurations permanentes de leur périmètre entravent la mise en place d’un système d’information unique », observe Julien Laugel, de
MFG Labs, une start-up récemment rachetée
par Havas Media et qui vend aux entreprises
des systèmes d’exploitation de données. Elles
sont peu nombreuses à avoir franchi la seconde étape, celle de la sécurisation des données (indispensable pour conserver leur avan-

JULIEN
GRATALOUP

tage concurrentiel). Elles le sont encore moins
à utiliser ces données pour guider leurs décisions… Et elles ne sont qu’une poignée à en retirer de la valeur. Ce qui ne les empêche pas,
pourtant, de se ruer sur les solutions vendues
par les prestataires de services.
« Il y a une sorte de “pensée magique” associée aux chiffres, dont l’exactitude paraît synonyme d’efficacité ; les volumes évoqués déclenchent des fantasmes d’omnipotence et d’omniscience », reconnaît Julien Laugel. Les
promesses du big data font ainsi oublier que
les données massives sont… des données, qui
obéissent aux lois statistiques de marges
d’erreur, d’intervalles de confiance et de fausses interprétations. Complication supplémentaire : l’apparition de structures de corrélations fortuites au sein de nuages de données massives accroît la tentation d’y déceler

« Le traitement des données
massives peut engendrer des erreurs
massives, et donc de mauvaises
décisions d’une ampleur
catastrophique »
michael jordan

mathématicien à l’université de Berkeley
des causalités inexistantes. « Avec tant de
points de mesure et donc tant de liens potentiels entre ces mesures, nos outils d’analyse
statistique produisent des résultats dénués de
sens », observe Alex Pentland, professeur de
sciences des médias au Massachusetts Institute of Technology (MIT). A Berkeley, son alter
ego Michael Jordan souligne un autre biais : à
mesure que les individus prennent
conscience de la valeur de leurs données, ils
vont livrer des informations aux capteurs et
aux réseaux avec un degré de sincérité de
plus en plus sélectif.
Les internautes seront par exemple plus enclins à communiquer leurs données de santé
à leur médecin que leurs goûts culinaires ou
artistiques à Facebook. Déjà, ils cliquent ainsi

régulièrement sur la page de désabonnement des sites des opérateurs téléphoniques,
car ils savent que l’algorithme va automatiquement leur proposer une offre promotionnelle. Or, explique Michael Jordan, nous ne
savons pas évaluer l’impact de l’insincérité
des données sur les résultats offerts par le big
data, précisément parce que le big data traite
par définition toutes les données, même les
fausses ! Le chercheur a également observé
que la mise en parallèle d’ordinateurs de plus
en plus nombreux et puissants pour traiter
et modéliser l’information engendre un type
spécifique d’erreurs. « Le big data reste pour
l’instant l’apanage de gens qui inventent et
vendent des systèmes informatiques, mais qui
n’affrontent pas les problèmes spécifiques posés par le traitement de données massives, observe-t-il. Nous n’avons pas encore de théorie
bien affirmée pour penser les modèles construits à partir de ces données. Parfois, ça marchera, parfois non. »
Deux autres écueils, d’une nature cette fois
purement mathématique, sont mis en avant
par les experts. Le premier concerne ce qu’on
appelle la « discrétisation » : il s’agit d’intégrer
de la discontinuité dans des modèles mathématiques continus, ceux-là mêmes qu’utilisent les ordinateurs pour élaborer des modèles. Les effets dévastateurs de cette différence
entre continuité supposée et discontinuité
réelle ont été observés dans la finance à haute
fréquence : la succession d’achats et de ventes
de titres à la nanoseconde près selon un modèle continu a, dans la réalité discontinue,
ruiné quelques investisseurs insouciants…
Certes, les mathématiciens savent réintégrer
de la discontinuité dans leurs modèles (c’est la
« discrétisation »). Mais cette opération est délicate et parfois source de nouvelles erreurs.
L’autre problème mathématique tient au
volume même des données. A l’école, on apprend à répartir des « objets » dans un espace
construit selon deux paramètres, donc sur
deux axes : l’abscisse et l’ordonnée. Les élèves des sections scientifiques planchent sur
des espaces « vectoriels » à trois dimensions.
Les cadors des mathématiques, eux, savent
construire des espaces à dix, vingt, trente,
cinquante dimensions, permettant de cartographier les relations entre des objets en
fonction d’autant de paramètres. Mais avec

les données massives, les objets se répartissent dans des espaces à 60, 70, 100 dimensions, voire plus. Il devient alors difficile
d’identifier des structures entre des objets
très « éloignés » les uns des autres, et d’en obtenir une visualisation perceptible à l’œil humain, a fortiori lorsque cet œil est managérial ou politique.
Ces craintes épistémologiques doucherontelles l’enthousiasme d’entreprises et d’administrations qui pensent avoir trouvé la pierre
philosophale ? Pas certain. « Le traitement des
données massives peut engendrer des erreurs
massives, et donc de mauvaises décisions
d’une ampleur catastrophique », affirme
Michael Jordan. Le mathématicien redoute le
triomphe de ce qu’il appelle « la pensée informatique » sur « la pensée intuitive ». Car la première, dit-il, ne sait pas prendre en compte la
notion de risque. C’est pourquoi la présence
de l’expert aux côtés de l’informaticien est indispensable.
Contrairement à ce que l’on lit dans de nombreux rapports, les entreprises n’ont pas
besoin de recruter en masse des « data
scientists », renchérit Frank Pacard. Il leur faut
plutôt « des experts de leur secteur d’activité
ayant une compétence en informatique et en
mathématiques qui soient capables d’expliquer quels sont les enjeux et les réalités de leur
métier, de formuler les bonnes questions et
éventuellement d’interpréter les structures qui
apparaissent dans les “nuages” de données
massives ». Si les informaticiens et les financiers de l’entreprise deviennent les seuls
interlocuteurs des prestataires du big data, les
risques de dérapage seront multipliés.
Julien Laugel dit la même chose, mais autrement. Les données massives, remarque-t-il,
ont « un faible ratio signal/bruit », c’est-à-dire
que chacune d’entre elles offre une faible probabilité de présenter un intérêt pour l’utilisateur, et une forte probabilité de n’avoir aucun
sens. Même le fameux « like » de Facebook,
qui permet à la firme américaine de gagner
des millions auprès d’annonceurs fascinés,
présente un défaut d’asymétrie d’information sous son apparente simplicité binaire. Si
cliquer sur le pouce dressé (le 1) délivre un
message clair (la personne aime), ne pas cliquer (le 0) est ambigu : n’aime-t-elle pas, ou
n’a-t-elle pas vu, ou a-t-elle sciemment omis
de donner son avis ? « C’est typiquement le
genre de situations où faire des extrapolations
à partir de corrélations est extrêmement tentant… et dangereux. »
La facilité pour les utilisateurs est alors de se
réfugier derrière l’automatisation du traitement des données, c’est-à-dire de renoncer à
exercer un choix humain parmi les données
proposées. Or, cette automatisation oblige à
« simplifier » les objets mathématiques pour
faciliter leur mise en algorithme, et donc à
privilégier leur similitude plutôt que leur différenciation. Au risque de renoncer à l’apport
principal du big data : nous faire découvrir
des réalités que nous ne soupçonnions pas.
Julien Laugel n’en reste pas moins convaincu : le big data ne sera pas une bulle et changera radicalement la gestion des affaires et de
la décision publique. Mais il reste un long chemin à parcourir pour en dépasser les erreurs
de jeunesse. « Après le Far West des mathématiciens modélisateurs, la victoire reviendra, tôt
ou tard, à celui qui aura le plus de données, prévoit-il. Nos clients les plus importants, les assureurs par exemple, ont des équipes de data
scientists capables de comprendre les limites
de leurs propres modèles. Nous savons aussi
réintroduire dans nos modèles des données
agrégées, ou des données extrêmes, qui rétablissent la robustesse de nos modèles. » La
science des algorithmes progresse implacablement, dissipant les fantasmes tout en révélant l’ampleur de ce qui reste à accomplir.
En attendant, mieux vaut rester vigilant. A
Trente, en Italie, les équipes du professeur du
MIT Alex Pentland ont mené, avec les entreprises de la ville et la municipalité, une expérience de « nouveau contrat social sur les
données ». Les habitants ont été invités, sur la
base d’un « consentement éclairé », à livrer
des données personnelles afin de participer
à l’amélioration des politiques publiques :
seules les informations nécessaires à ces politiques étaient demandées. Une façon élégante de ne pas céder à l’illusion lyrique du
big data, ainsi résumée par Michael Jordan :
« Le problème, c’est qu’on ne sait pas de combien de données il faut disposer pour résoudre
un problème. » p
antoine reverchon

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Samedi 31 octobre 2015

| CULTURE & IDÉES |
ques des imageries néoclassiques dont le
IIIe Reich fait un usage pompeux.
Si ces deux peintres procèdent de façon
indirecte, c’est en raison de leur situation :
Picasso vit dans le Paris occupé et Beckmann peint dans un grenier à Amsterdam,
sous la menace de la Gestapo. Artiste « dégénéré » selon la terminologie nazie, il est
en danger, comme l’est Otto Dix, un autre
« dégénéré » – retiré près de la frontière
suisse, soumis à une surveillance obstinée,
il s’en tient à des paysages hivernaux.
Si Victor Brauner ou Hans Bellmer ne sont
pas plus explicites, c’est affaire de survie : ils
se cachent dans des villages français, menacés par la police aux ordres de Vichy et les

« Le Conquérant » (1942), ci-dessous, et « L’Espoir
des peuples » (1941), à droite, deux tableaux de l’Alsacien
Joseph Steib comptant parmi l’ensemble de 57 toiles
« Le Salon des rêves », exposé par le peintre en 1945.
COLLECTION PARTICULIÈRE/K. STÖBER

Perquisitions, déportations,
tortures : Steib n’oublie
rien. Avec une minutie
digne du Douanier
Rousseau, il invente
sa peinture d’histoire

Hitler,
la dictature
des images
Pendant et même après la guerre, rares sont
les artistes à s’attaquer à la représentation
du Führer. Le peintre alsacien Joseph Steib fait
figure d’exception. Son œuvre sort de l’oubli
philippe dagen

« Him » (2001), mannequin de cire de l’Italien Maurizio Cattelan.
OLYCOM/SIPA

« Caïn ou Hitler en enfer » (1944),
de l’Allemand George Grosz. DR

C

omment représenter le nazisme, et plus particulièrement Hitler ? Des portraits
du dictateur peints puis recouverts par Gerhard Richter
au dos de la toile Hirsch,
en 1963, à Him, un mannequin d’Hitler
agenouillé, comme en prière, de Maurizio
Cattelan, en 2001, la question est un grand
classique de la création contemporaine.
Georg Baselitz, Christian Boltanski, Anselm Kiefer et Robert Morris se sont mesurés au « motif », si l’on peut dire, et à ses
enjeux historiques. Mais qu’en était-il durant la seconde guerre mondiale, quand la
photographie, les films et la propagande
répandaient partout les images du
Führer ?
Formuler l’interrogation, c’est aussitôt
mesurer la rareté des œuvres qui s’emparent explicitement de l’image d’Hitler.
Symbole et allégorie dominent. En 1942,
Pablo Picasso peint les deux versions de sa
funèbre Nature morte au crâne de bœuf,
suivies d’autres vanités, de son Crâne et de
son Faucheur de bronze, de 1943, et du
Charnier, toile achevée en 1945 au moment de la révélation des camps : allégories tragiques. Le Rêve de Monte-Carlo et le
Prométhée de Max Beckmann, de 1942 : allégories encore et détournements satiri-

à lire
« l e sal on de s
rêv e s – jo se ph
ste ib. com m e n t
l e pe in tre f it
l a gue rre
à ad ol f h itl e r »

de François Pétry
(La Nuée Bleue/
Place des Victoires,
232 p., 35 €).

dénonciations. Celles-ci seront fatales à
Otto Freundlich, assassiné à Majdanek
en 1943, et à Felix Nussbaum, assassiné à
Auschwitz en 1944, tous deux parce qu’ils
sont juifs. Avant d’être pris, Nussbaum, qui
se dissimule à Bruxelles, peint plusieurs allégories, dont Le Triomphe de la mort, mais
aussi son Autoportrait au passeport juif –
l’une des rares toiles réalistes de la période.
Ces raisons de sécurité ne valent pas pour
ceux qui ont pu s’exiler aux Etats-Unis.
Surréalistes pour la plupart, ils s’expriment
par symboles. Max Ernst peint en 1942 La
Planète affolée, un tableau au titre sans
équivoque : il peuple d’oiseaux armés de
lances des paysages pétrifiés par un cataclysme. La Nuit rhénane ne porte pas ce titre par coïncidence : en 1944, la nuit est
tombée sur l’Allemagne depuis 1933 et
Ernst n’y a échappé que grâce au chaos de
1940 en France. Sous la lune, il ne reste que
des ruines et des monstres, dont un ricane.
Son rire n’est pas moins effroyable que
celui du Reitre d’André Masson, lui aussi
exilé aux Etats-Unis. Son engagement antinazi est public depuis la guerre d’Espagne
et ses caricatures de Franco et de ses troupes catholiques et barbares. Mais que ce
soit pour dénoncer l’hitlérisme ou célébrer
la Résistance, en 1944, Masson procède par
emblèmes : monstres d’un côté, jeunes
femmes martyrisées et bouches hurlantes
de l’autre. Quand il veut peindre La Victime, en 1942, il transperce une forme abstraite de longues pointes, sur fond rouge.
Représenter le tyran et l’horreur tels
quels, tous s’y refusent : l’inhumanité excède toute représentation visuelle et il serait moralement injustifiable de « faire de
l’art » avec la souffrance des torturés et des
déportés. Parmi les exilés, George Grosz est
l’exception, aussi virulent contre le nazisme qu’il l’était contre le militarisme et le
capitalisme. En 1944, son Caïn ou Hitler en
enfer montre le Führer assis sur des tas de
squelettes dans une fournaise rougeoyante.
Jusqu’à une date récente, l’inventaire
s’arrêtait là. Désormais, il comprend un inconnu jailli de l’oubli, Joseph Steib (18981966), employé municipal mulhousien et
artiste amateur. De 1940 à 1945, dans sa
cuisine, il tient la chronique de l’Alsace au
temps du Gauleiter Robert Wagner, chargé
de la germanisation définitive de la région.
Perquisitions, déportations, tortures : il
n’oublie rien. Avec une minutie digne du
Douanier Rousseau, à partir de ce qu’il voit
dans les rues et dans les journaux, il invente sa peinture d’histoire. Elle est parsemée de symboles du mal et de la liberté
mais elle comprend aussi des représentations réalistes : départs forcés en gare de
Mulhouse, viols, camions « à gaz » des SS
conçus pour exterminer rapidement de
petits groupes de personnes.
Obsessionnellement, Steib peint et repeint Hitler en spectre, en ogre, en pendu
aussi. On lui doit cette rareté absolue : un
portrait grotesque du Führer à la manière
d’Arcimboldo, Le Conquérant, de 1942. S’il
avait été pris, son destin l’aurait conduit au
camp du Struthof, près de Mulhouse.
En septembre 1945, Steib expose dans le
village de Brunstatt l’ensemble de son
œuvre de guerre, sous le titre singulier de
« Salon des rêves » – 57 toiles, disparues ensuite. On doit à l’historien et collectionneur François Pétry sa résurrection. Commencée à l’occasion de l’exposition « L’art
en guerre, France 1938-1947 », à Paris, elle
continue par la publication des œuvres retrouvées, au nombre de 34. Il reste donc
23 Steib à retrouver, en espérant qu’ils
n’aient pas été victimes de l’indifférence. p

Pharmacie : Pfizer et Allergan
discutent d’une mégafusion

Accor en passe
d’élargir son
offre d’hôtels
de luxe

▶ S’il se conclut, le mariage des fabricants du Viagra et du Botox donnera naissance au numéro un mondial du secteur
new york - correspondant

J

amais deux sans trois. Pfizer a décidé
de tenter une nouvelle mégafusion,
la troisième en dix-huit mois. Après
avoir échoué, en 2014, à racheter AstraZeneca puis Actavis, le numéro deux
mondial de la pharmacie cherche à mettre la main sur Allergan, qui a confirmé,
jeudi 29 octobre, être en discussion avec
Pfizer. Il n’y a aucune garantie que les né-

gociations aillent à leur terme, mais, si
c’était le cas, il s’agirait de la plus grosse
fusion de l’histoire du secteur pharmaceutique et de la plus importante de l’année tous secteurs confondus, d’un montant supérieur à celle annoncée le 13 octobre entre les deux fabricants de bière
Anheuser-Busch InBev et SABMiller.
Cette opération permettrait à Pfizer de
redevenir numéro un mondial du secteur,
devant le suisse Novartis, mais, surtout,

elle résoudrait un double problème pour
le groupe basé à New York. Le premier
concerne sa situation fiscale. Pour le PDG,
Ian Read, le groupe américain pâtit d’un
« énorme désavantage » sur ce plan. Il se
plaint d’être obligé de se battre contre ses
concurrents « avec une main attachée
dans le dos », comme il l’a expliqué, jeudi
29 octobre, lors d’une conférence organisée par le Wall Street Journal. En cause : le
taux d’imposition des sociétés aux Etats-

Unis (IS), qui s’élève pour Pfizer à 25,5 % et
qui peut monter à 35 %, l’un des taux les
plus élevés au monde (33,33 % en France).
Cet obstacle, Allergan l’a contourné. Le
groupe est issu, lui aussi, d’une fusion. Actavis l’avait racheté fin 2014 pour 66 milliards de dollars (60 milliards d’euros) et
cette société, américaine à l’origine, avait
implanté son siège en Irlande en mai 2013.
stéphane lauer
→ LIR E L A S U IT E PAGE 4

Après Vincent Bolloré, Telecom Italia attire Xavier Niel
▶ Le fondateur

de Free entre
au capital
de l’ex-monopole
d’Etat
▶ M. Niel détient
des options lui
permettant
de s’offrir 15,1 %
du premier
opérateur italien
▶ Telecom Italia
est aussi convoité
par Vivendi, qui
en possède 20 %
▶ Une bataille
contre M. Bolloré,
le patron
de Vivendi,
n’est pas à exclure
→ LIR E

E

t si les enseignes prestigieuses de l’hôtellerie de
luxe que sont Fairmont,
Raffles et Swissôtel tombaient
dans l’escarcelle du français Accor ? Selon le Wall Street Journal du
jeudi 29 octobre, les négociations
avec le canadien FRHI sont bien
avancées, et le montant de la transaction avoisinerait les 3 milliards
de dollars (2,7 milliards d’euros).
Accor serait le mieux placé des
quatre repreneurs potentiels pour
racheter le groupe. Fairmont gère
aussi le Four Seasons George V, à
Paris, le Plaza, à New York, et le Savoy, à Londres…
Cet intérêt n’est pas nouveau.
Les précédentes directions d’Accor
avaient déjà regardé le dossier il y
a quatre ou cinq ans, sans donner
suite. Car l’époque était au recentrage des activités. Aujourd’hui,
Sébastien Bazin, PDG d’Accor depuis août 2013, repart à l’offensive.
D’autres chaînes sont à vendre,
comme Starwood, qui exploite
les Sheraton, Westin et St. Regis.
L’américain est en discussion
avancé avec Hyatt, même si trois
grandes entreprises chinoises
sont aussi candidates.
Ce mouvement est lié à la recomposition en profondeur du
secteur de l’hôtellerie, dont les
marges sont grignotées, d’un côté
par les sites de réservation d’hôtels en ligne et de l’autre par les
plates-formes type Airbnb. p
→ LIR E PAGE 4

3

PAGE 3

MILLIARDS DE DOLLARS
C’EST LE MONTANT QU’ACCOR
SERAIT PRÊT
À DÉBOURSER POUR ACQUÉRIR FRHI

Xavier Niel,
en mars. THOMAS
PADILLA/MAXPPP

FINANCE

LAMINÉE, DEUTSCHE
BANK S’IMPOSE
UNE SÉVÈRE CURE
D’AMAIGRISSEMENT
→ LIR E

PAGE 5

PLEIN CADRE

WIKO, LE TRUBLION
MARSEILLAIS
DU SMARTPHONE
MADE IN SHENZHEN
→ LIR E

PAGE 2

j CAC 40 | 4 906 PTS + 0,42 %
J DOW JONES | 17 755 PTS – 0,13 %
j EURO-DOLLAR | 1,0996
J PÉTROLE | 48,30 $ LE BARIL
j TAUX FRANÇAIS À 10 ANS | 0,85 %
VALEURS AU 30/10 - 9 H 30

PERTES & PROFITS | TELECOM ITALIA

Tentations milanaises

D

epuis Jules César, le trafic a toujours
été intense sur les cols alpins. Passages des légions romaines, des éléphants d’Hannibal, des conscrits de
Bonaparte, des capitaux en tout genre. Ceux de
Vincent Bolloré et de Xavier Niel, par exemple.
Et le nouveau pont d’Arcole des deux
conquérants s’appelle Telecom Italia.
Ils avancent en terrain connu. L’entrepreneur breton est l’actionnaire incontournable
de la banque d’investissement milanaise
Mediobanca, et Xavier Niel a racheté en 2008
les activités françaises de l’opérateur téléphonique italien et fréquente le milliardaire
égyptien Naguib Sawiris, très présent dans
le secteur.
A priori, les deux hommes n’agissent pas de
concert. Ce qui serait immédiatement sanctionné par les autorités boursières, qui les obligeraient à lancer une OPA à plus de 20 milliards
d’euros sur l’entreprise.
L’affaire ne fait donc que commencer. Très
accueillants, mais tout de même sourcilleux
sur leur indépendance, les Italiens n’ont
jamais prisé cette arrogance française à les
considérer comme l’arrière-cour de leurs jeux
capitalistiques. D’autant que les mêmes montagnes les séparent à égale distance des Suisses et des Allemands.
L’imbroglio des télécoms italiens suffit à rappeler cette évidence. Et l’imprévisibilité des affaires dans la Péninsule. En 1997, France Télécom avait déjà tenté d’entrer sur ce marché.
Il avait conclu un accord avec la toute jeune en-

Cahier du « Monde » No 22018 daté Samedi 31 octobre 2015 - Ne peut être vendu séparément

treprise Omnitel, propriété à l’époque d’un
autre milliardaire célèbre, Carlo De Benedetti,
par le biais de sa filiale Olivetti. Le français devait prendre la moitié du capital de la nouvelle
filiale spécialisée dans le téléphone fixe.
Prestidigitateur financier
Trois mois plus tard, revirement d’Olivetti, qui
choisit finalement de s’allier avec l’allemand
Mannesmann. Dommage pour le français,
puisque deux ans plus tard le même opérateur
germanique rachetait la totalité d’Omnitel,
deuxième opérateur italien, pour près de
10 milliards d’euros… Avant de céder le tout au
britannique Vodafone en 2001.
Dans le même temps, le patron d’Omnitel,
Roberto Colaninno, un petit comptable
devenu prestidigitateur financier, réussit l’exploit, non seulement de tout vendre aux Allemands, mais, quasiment en même temps, de
racheter l’opérateur public Telecom Italia à
l’occasion de l’une des plus grosses opérations
financières de l’histoire italienne. Avant de
céder le tout aux familles Benetton et Pirelli.
France Télécom retentera sa chance, cette
fois allié à Deutsche Telekom, avec la constitution du troisième opérateur italien, Wind…
qui sera revendu plus tard à Naguib Sawiris,
qui lui-même le cédera au russe Vimpelcom
en 2011. C’est peu dire que le soleil d’Italie
échauffe les esprits. Mais c’est finalement
tout ce qui excite les deux tycoons français. Ce
tourbillon milanais. p
philippe escande

eric-bompard.com

2 | plein cadre

0123
SAMEDI 31 OCTOBRE 2015

Au siège de Wiko,
à Marseille.
BENJAMIN BECHET
POUR « LE MONDE »

Wiko, ligne directe Marseille-Shenzhen

L

e train file à toute allure vers Paris. A l’extérieur, le soleil généreux du Sud laisse place à une grisaille bien parisienne. A l’intérieur, Tiphaine et Noémie (les
prénoms ont été changés) n’en
ont cure, il pourrait bien neiger sur la SainteVictoire que ça ne les détournerait pas de
leur conversation. Ce qui les intéresse, c’est
surtout l’absence « scandaleuse » de réseau
dans la rame. Casque autour du cou, les adolescentes pianotent sur leurs smartphones,
dont elles vantent les mérites respectifs. Si
Noémie a eu droit à un Samsung, les parents
de Tiphaine ont fait un autre choix : « Le
mien est un Wiko, clame l’adolescente. Ce
n’est pas un iPhone, mais il est super. Il est tellement fin que parfois, quand je le sors dans le
bus, on me demande ce que c’est. »
La famille de Tiphaine n’est pas la seule à
avoir pris cette option. En 2015, 2,5 millions
de Français et 7,5 millions d’Européens ont
acheté un Wiko. C’est bien simple : arrivée
sur le marché en 2011, cette petite marque
française qui fabrique ses smartphones en
Chine fait un carton sur « l’open market », ce
marché dit libre où les téléphones se vendent sans la subvention des opérateurs.
Commercialisés dans les enseignes de la
grande distribution (Carrefour, Auchan,
Darty, Fnac…) et sur les sites de e-commerce
(RueDuCommerce, Cdiscount…), les terminaux de la marque se sont accaparé, selon le
cabinet GfK, pas moins de 15 % de part de
marché sur ce segment en 2015. Se classant
ainsi deuxième des ventes libres, juste derrière Samsung (36 %), mais devant Apple
(11 %) et le chinois Huawei.
Ce succès, Michel Assadourian, jovial Marseillais directeur général de l’entreprise, l’explique assis devant une copieuse assiette de

La marque de smartphones
installée dans les Bouchesdu-Rhône capitalise sur son
image française, tout en confiant
la conception et la fabrication
de ses téléphones à son
actionnaire chinois, Tinno
supions, quasiment les pieds dans l’eau dans
un restaurant du 7e arrondissement de la Cité
phocéenne : « Nous avons eu la bonne idée au
bon moment. Nous avons proposé des smartphones de bonne qualité à des prix défiant
toute concurrence au moment où Free arrivait sur le marché et remettait en question le
modèle de la subvention. »
« BIEN DE CHEZ NOUS »

Retour en arrière : en janvier 2012, le quatrième opérateur lance des forfaits à prix imbattables, sans téléphone associé. Charge à
l’abonné de se procurer son propre terminal.
« Les consommateurs ont commencé à se rendre compte du prix réel d’un smartphone et à
regarder à la dépense », explique M. Assadourian.
Les prix des terminaux de Wiko s’étalent de
65 à 350 euros et ceux-ci figurent en outre régulièrement dans le top 10 des meilleurs
smartphones à moins de 200 euros. « Ils ont
plutôt de bonnes caractéristiques et sont simples d’utilisation et d’accès. Du coup, ils ont

LA PETITE MARQUE
CRÉÉE EN 2011 FAIT
UN CARTON SUR
L’« OPEN MARKET »,
CE MARCHÉ DIT LIBRE
OÙ LES TÉLÉPHONES
SE VENDENT SANS
OPÉRATEUR

réussi à se faire une réputation et à sortir un
peu du lot », explique un responsable des
achats dans une grande enseigne de distribution.
Autre argument décisif pour les consommateurs : implantée dans la capitale des Bouches-du-Rhône, la marque de smartphones
se dit française. De quoi convaincre les
amoureux de la région. « J’ai d’abord entendu
parler d’eux par le bouche-à-oreille, et j’ai appris qu’ils étaient marseillais. Mon cœur est à
Marseille, j’y suis né, j’y ai grandi. Mon équipe
de football préférée, c’est l’OM, il était logique
que je choisisse un téléphone bien de chez
nous », sourit Eric Roubineau, courtier en assurances à Tarascon. Bien décidée à en jouer,
la marque a récemment lancé « CocoWiko »,
une campagne de publicité axée sur ce
thème. Pour se faire remarquer, elle a même
envoyé des coqs vivants à certaines rédactions de radio et de télévision.
Français, Wiko ? L’affaire n’est en réalité pas
si simple. De fait, l’entreprise est immatriculée dans l’Hexagone. Son fondateur et PDG,
Laurent Dahan, ancien négociant en téléphones mobiles, est lui aussi français. Mais les
capitaux qui ont servi à la création de la marque ne le sont pas. Wiko est une filiale de
Mega Alliance, une entreprise sise à Hongkong, elle-même propriété de Tinno, un fabricant de smartphones basé à Shenzhen.
Certaines grandes enseignes se gardent
d’ailleurs d’estampiller les produits Wiko
« marque française ». « Nous sommes prudents avec ce type de communication », explique-t-on chez un grand distributeur.
Lorsqu’on évoque le sujet, M. Assadourian
voit rouge. « Nos locaux sont ici ! Nous employons 180 personnes en France et nous y
payons nos impôts ! Comment peut-on dire
que nous ne sommes pas français ? Nous

En Chine, le fabricant de téléphones Tinno fait dans le sur-mesure
de tencent à huawei, une bonne
partie des nouveaux champions chinois de la « tech » ont installé le gros
de leurs opérations à Shenzhen, dans
le Guangdong (sud). C’est aussi dans
cette ville – qui faisait parler d’elle,
voilà trois décennies, pour le seul
assemblage à bas coût – qu’est installé
Tinno, le fabricant de smartphones
propriétaire de Wiko. Ce sont dans ces
bureaux que sont réalisés l’étude de
faisabilité technique et l’essentiel de
l’ingénierie.
Le groupe emploie 1 200 cols blancs,
principalement en recherche et développement, c’est-à-dire sur la création
de téléphones répondant aux

caractéristiques demandées par les
clients, comme l’explique par courrier
électronique Meng Qinghui, directeur
des ventes. La société dispose également de sa propre usine, qui compte
3 000 ouvriers, à Heyuan, dans les terres de cette même province du Guangdong.
Nouveaux horizons
Depuis son lancement, en 2005,
Tinno est l’un de ces nombreux « original design manufacturers », un
fournisseur chez lequel on choisit son
produit et les quantités à livrer avant
d’y apposer sa propre marque. Il a toutefois pris un virage en devenant ac-

tionnaire majoritaire du français
Wiko lors de sa création, en 2011.
« Tinno travaille avec de nombreuses
marques mais n’est pas actionnaire de
toutes, ce n’est pas un business model
standard », assure le courriel de Meng
Qinghui. Le groupe de Shenzhen a vu
dans cet investissement une occasion
de s’ouvrir de nouveaux horizons. « Il
y avait une logique pour les deux entreprises à resserrer leurs liens, à être partenaires, chacun apportant sa propre
expertise », ajoute M. Meng.
Au-delà de cette relation d’actionnaires, la spécificité de Tinno, par
rapport aux autres fabricants de
smartphones, est peut-être de ne

pas se pencher sur le premier débouché de la planète : la Chine.
Meng Qinghui reconnaît que la taille
colossale de ce marché le rend intéressant. « Toutefois, l’entreprise se
focalise pour le moment sur les marchés internationaux car elle pense
les comprendre mieux que d’autres
producteurs en Chine, et parce qu’il y
a toujours un potentiel à explorer »,
précise M. Meng. Dans cette région
du delta de la rivière des Perles, ne
pas voir son avenir en Chine mais
uniquement à l’étranger constitue
une rareté. p
harold thibault
(shanghaï, correspondance)

avons aidé à redynamiser le quartier où nous
sommes installés et participons à la vie de la
ville ! », insiste le responsable, qui revendique
un esprit d’entreprise très fort, avec très peu
de turnover.
Pour lui, le procès fait à Wiko est injuste.
Après tout, « il y a bien des Chinois ou des Qataris qui sont au capital de grands groupes
français comme PSA aujourd’hui », rappellet-il. M. Assadourian veut remettre les choses
au clair : certes, les capitaux et les moyens de
production sont asiatiques, mais les idées, le
marketing, la commercialisation ou encore
la distribution et le service après-vente sont
français.
Il en veut pour preuve les équipes qui sont
employées à ces tâches dans les locaux du
1, rue du Capitaine-Dessemond à Marseille.
Là, la marque loue un immeuble sur plusieurs étages qu’elle est en train de rénover.
À L’ASSAUT DES OPÉRATEURS

Certes, reconnaît-il, au départ, l’entreprise
achetait ses téléphones sur catalogue :
« Nous n’en commandions pas assez, donc
nous ne pouvions pas imposer nos choix. »
Mais les volumes ont fini par croître et, avec
eux le poids de Wiko, lui permettant de choisir les caractéristiques des appareils.
« Aujourd’hui, nous avons notre propre ligne
d’assemblage et du personnel dans l’usine,
nos équipes passent plusieurs jours par mois
en Chine pour expliquer notre cahier des charges », rapporte Guillaume Treves, directeur
de la formation des vendeurs aux produits
de la marque.
Si les smartphones ne sont pas totalement
conçus en France, les équipes du marketing
et de la recherche et développement hexagonales établissent tout de même un « plan de
route ». « On leur dit ce qu’on veut : telle qualité d’appareil photo, telle épaisseur, telle résolution d’écran, et eux nous proposent des solutions pour fabriquer les modèles qui correspondent », explique M. Treves. C’est ainsi que
les terminaux de Wiko se différencient des
autres produits Tinno avec des détails qui
leur sont propres. « Nous avons introduit de
la couleur très vite, là où, au départ, il n’y avait
le choix qu’entre le blanc, le noir ou le gris »,
explique ainsi M. Assadourian.
Aujourd’hui, Wiko veut partir à l’assaut des
opérateurs, comme le confirme son patron :
« Nous discutons avec tous, être présent chez
eux va renforcer notre légitimité et nous aider à
poursuivre notre conquête de l’international. »
D’ici à fin 2015, la marque devrait être présente dans quarante pays dont la Suède, la
Roumanie et le Vietnam. Elle envisage par
ailleurs de se lancer au Liban et même en Indonésie. De nouvelles terre de soleil, à
l’image de Marseille. p
sarah belouezzane

économie & entreprise | 3

0123
SAMEDI 31 OCTOBRE 2015

Xavier Niel s’invite dans la course à Telecom Italia
Le fondateur de Free pourrait acquérir 15,1 % du capital du premier opérateur transalpin, déjà convoité par Vivendi

Q

ue cherche à faire Xavier Niel, le fondateur
de Free (actionnaire à
titre personnel du
Monde), en Italie ? La
question agite tous les milieux
d’affaires parisiens depuis l’annonce, jeudi 29 octobre, de sa
prise de participation potentielle
de 11,2 % dans Telecom Italia, augmentée à 15,1 % vendredi matin.
S’il concrétisait ces options,
M. Niel pourrait débourser
2,2 milliards d’euros de sa propre
poche, l’investissement étant personnel et ne concernant pas Iliad,
la maison mère de Free.
L’information, révélée par
Bloomberg avant d’être confirmée
par Consob, l’autorité italienne
des marchés financiers, a de quoi
surprendre. Jusqu’ici, l’ex-monopole d’Etat de la Péninsule était le
terrain de jeu d’un autre milliardaire français : Vincent Bolloré. Vivendi, le géant des médias et du
divertissement, dont l’homme
d’affaires est le premier actionnaire, était entré au capital de Telecom Italia à la faveur de la vente,
en septembre 2014, de l’opérateur
brésilien GVT à Telefonica.
A l’époque, la société espagnole
était indirectement le plus gros
actionnaire du groupe italien. Le
conglomérat français est ensuite
progressivement monté au capital, jusqu’à annoncer, en octobre,
en détenir 20,3 %. A eux deux,
MM. Niel et Bolloré posséderaient un peu plus de 35 % du capital de Telecom Italia.
En s’invitant dans la partie,
M. Niel s’engage dans un mano a
mano avec l’une des entreprises
les plus puissantes et les plus riches de l’Hexagone en matière de

A eux deux,
MM. Bolloré et
Niel pourraient
détenir un peu
plus de 35 %
du capital de
l’opérateur italien

communication : Vivendi détient
un trésor de guerre 9 milliards
d’euros, accumulé grâce à la
vente, ces dernières années, de
plusieurs actifs (GVT, Maroc Telecom, Activision et SFR).
Si l’ex-Générale des eaux est
montée au capital de Telecom Italia, c’est parce qu’elle est guidée
par la foi dans la convergence entre télécommunications et médias, secteur autour duquel le
groupe est aujourd’hui centré,
avec des actifs comme Canal+ ou
Universal Music. Pour autant, Vivendi ne souhaiterait pas franchir le seuil des 25 % et lancer une
offre publique d’achat (OPA) sur
un groupe valant quelque 20 milliards d’euros.
« C’est à y perdre son latin »
Chez le groupe de médias, « on ne
commente pas » cette arrivée soudaine du trublion des télécoms
français dans les affaires italiennes. Mais MM. Niel et Bolloré se
connaissent. Ils entretiendraient
une bonne mais distante relation,
selon certains de leurs proches. Le
premier a racheté une maison au
second, dans la Villa Montmorency, enclave huppée du 16e arrondissement de Paris. Par
ailleurs, Antoine Bernheim, longtemps mentor de M. Bolloré (et
son guide en Italie, où il dirigeait
Generali), avait aussi pris M. Niel
sous son aile à la fin de sa vie.
Ceci dit, Vivendi et les observateurs ne peuvent que s’interroger
sur les intentions de M. Niel. Simple placement financier opportuniste, motivé par les perspectives
de rapprochement entre Telecom
Italia et un autre acteur du secteur ? Ou tentative de prise de
contrôle ? « C’est à y perdre son latin », soupire un patron français,
bon connaisseur des télécoms.
En tout état de cause, pour Vivendi comme pour d’autres, il
semble difficile de croire, vu son
montant, que cet investissement,
fait à titre personnel, soit un simple coup financier, comme le suggèrent certains. Le conglomérat
et les observateurs s’interrogent
plutôt sur l’éventualité de l’existence d’un partenaire de l’ombre.

L’Europe au cœur d’un grand
Monopoly des télécoms
le secteur européen des télécommunications n’en finit pas de
se restructurer. L’information révélée jeudi 29 octobre par Bloomberg, selon laquelle Xavier Niel
[actionnaire à titre personnel du
Monde] monterait au capital de
Telecom Italia, ouvre un nouveau
chapitre d’une séquence de dixhuit mois riche en rebondissements. En septembre, c’était Vincent Bolloré qui augmentait sa
participation dans l’ex-monopole
d’Etat, la faisant passer à 20 %.
Spécialiste des emplettes valant
des dizaines de milliards d’euros,
Patrick Drahi, le propriétaire d’Altice, la maison mère de Numericable-SFR, a acheté trois opérateurs
en 2015 : Portugal Telecom et les
« câblos » américains Suddenlink
et Cablevision. Le tout, un an à
peine après avoir pris le contrôle
de SFR, enlevé au nez et à la barbe
de Bouygues Telecom.
Offrir tous les services
Mais les milliardaires français ne
sont pas les seuls à livrer bataille.
En 2014, l’Espagne a vu sur son sol
le rachat de Jazztel par Orange. La
Commission de Bruxelles doit
dire si elle autorise le rapprochement entre les troisième et quatrième acteurs italiens du secteur,
Tre et Wind.
Fin 2014, au Royaume-Uni, c’est
British Telecom, l’opérateur historique, retiré du marché grand public, qui souhaitait y revenir en
mettant la main sur EE, coentreprise créée outre-Manche par

Orange et Deutsche Telekom. En
Allemagne, la même année, O2 et
E + fusionnaient. Plus récemment,
le britannique Vodafone et l’américain Liberty Global ont tenté un
type de rapprochement novateur
en expliquant qu’ils allaient procéder à un échange de filiale.
L’opération a finalement échoué.
Ce foisonnement d’opérations
en Europe s’explique, selon une
note publiée par Oddo, par la nécessité de la convergence fixemobile. « Dans les pays avancés
dans le quadruple play [téléphonie fixe, mobile, Internet, télévision] on observe une marginalisation du challenger centré sur le mobile et ne parvenant plus à animer
le marché. Il se trouve en situation
de sous-investissements et doit fusionner sous peine de détruire de la
valeur », écrit le cabinet. Dans un
marché de plus en plus concurrentiel, il est nécessaire pour les
opérateurs de pouvoir proposer à
leurs abonnés toute la palette de
services afin de ne pas les voir
passer à la concurrence.
« On voit que pratiquement toutes les fusions ont été motivées par
un schéma où ceux qui ne disposaient pas d’infrastructures fixes en
voulaient une », dit Alexandre Iatrides, chez Oddo. Sous-évalués,
les opérateurs européens sont, en
outre, une cible d’autant plus intéressante que les potentiels acquéreurs n’ont aucun mal à lever de la
dette en cette période de taux bas
et d’argent pas cher. p
s. b.

Bien qu’endetté,
l’ex-monopole
d’Etat de la Botte
est une proie
de choix sur un
marché en cours
de consolidation
De fait, M. Niel n’a pas, a priori,
la surface financière pour prendre seul le contrôle du groupe italien. De plus, il est connu pour
son aversion à la dette, à l’inverse
d’un Patrick Drahi. Selon la presse
italienne, un autre acteur pourrait être tapi dans l’ombre et attendre son tour. Le nom de Naguib Sawiris, homme d’affaires
égyptien et ex-patron de l’opérateur Wind, est notamment cité.
L’ex-monopole d’Etat de la Botte
est une proie de choix. Certes,
l’opérateur est endetté, avec un ra-

tio dette sur excédent brut d’exploitation de 3, quand Orange est
à 2,5 et devrait bientôt passer à 2.
Mais il est bien positionné en Italie pour profiter de la future stabilisation, voire de la montée des
prix qui s’annonce. Wind et Tre,
les troisième et quatrième opérateurs du pays, n’attendent que le
feu vert de la Commission européenne pour fusionner. Une opération qui devrait, selon les analystes financiers, créer de la valeur
pour tous les acteurs.
Aussi, contrairement à la France
avec Numericable-SFR, l’Italie ne
dispose pas d’un acteur fort sur le
câble. Telecom Italia peut donc déployer de la fibre sans craindre la
concurrence d’un opérateur disposant déjà d’une infrastructure
de très haut débit fixe.
Une situation qui pourrait permettre à M. Niel d’appliquer au
pays ce qu’il sait faire le mieux : le
« quadruple play », ces offres qui
permettent de garder les clients,
en leur offrant à la fois Internet, la

télévision, le téléphone fixe mais
aussi le mobile. Des forfaits qui
ne sont pas encore très répandus
dans la Péninsule. Autre atout de
poids de Telecom Italia : TIM Brazil, sa filiale dans le plus grand
pays d’Amérique latine. « Il y a
quelque chose à faire avec cet actif, commente un observateur. On
peut soit le restructurer, soit le
vendre. Dans tous les cas, il est
possible de créer de la valeur. »
Enfin, aucune partie en présence n’ignore que Telecom Italia
est aujourd’hui l’objet de toutes
les convoitises de la part des
géants des télécoms européens.
Orange, Deutsche Telecom et
même Telefonica ont fait savoir, à
un moment ou à un autre, qu’ils
étaient intéressés. Qu’ils en prennent le contrôle ou qu’ils placent
seulement leur argent, MM. Bolloré et Niel seraient gagnants en
cas de cession de l’opérateur à un
de ses concurrents. p
sarah belouezzane
et alexandre piquard

LES CHIFFRES
66 917
Les effectifs de Telecom Italia
en juin. Près de 80 % des salariés
sont basés en Italie.

10,1
C’est, en milliards d’euros, le
chiffre d’affaires de l’entreprise
au premier semestre. Sur la
totalité de 2014, il s’était élevé
à 21,5 milliards d’euros.

20
Le nombre de pays où le groupe
est implanté. L’Italie et le Brésil
sont ses principaux marchés.

30
C’est, en millions, le nombre
d’abonnés de l’opérateur.

4 | économie & entreprise

0123
SAMEDI 31 OCTOBRE 2015

Pfizer courtise
Allergan
pour un
mariage géant
La fusion des fabricants du Viagra
et du Botox créerait le premier
groupe pharmaceutique mondial
suite de la première page
Ce déménagement avait pour but,
pour Actavis, de profiter d’un impôt sur les sociétés plus bas : les
bénéfices ne sont taxés, en Irlande, qu’à 12,5 %. Un avantage que
la société a gardé après le rachat
d’Allergan, dont elle a pris le nom.

LES CHIFFRES
185 MILLIARDS
C’est le montant, en euros, de la
plus grosse OPA jamais réalisée,
lorsque Vodafone s’est emparé
de Mannesmann en 1999.

96 MILLIARDS
C’est la somme, en euros, de la
plus grosse fusion annoncée de
l’année 2015. Le numéro un
mondial de la bière, AB Inbev, et
le numéro deux du secteur, SABMiller, s’apprêtent à s’allier.

81 MILLIARDS
C’est le montant, en euros, de la
plus grosse acquisition dans la
pharmacie. Pfizer avait racheté
Warner-Lambert en 2000.

Des économies qui sont autant
d’argent disponible pour investir
dans la recherche et développement (R&D), le nerf de la guerre
dans l’industrie pharmaceutique.
Un impôt est « une dépense, qui
doit être gérée comme toute autre
dépense », estime M. Read.
En fusionnant avec Allergan,
Pfizer se livrerait au même tour
de passe-passe : tout en continuant à réaliser l’essentiel de son
activité aux Etats-Unis, le laboratoire pourrait devenir une société
de droit irlandais et faire ainsi de
colossales économies d’impôt.
Division en deux entités
C’est cette même logique, connue
aux Etats-Unis sous le nom de
« tax inversion », qui avait présidé
aux discussions entamées en 2014
par Pfizer avec le britannique Astrazeneca. Le différentiel fiscal
avec le Royaume-Uni est lui aussi
substantiel avec les Etats-Unis. Le
fait qu’un fleuron de l’industrie
américaine parte à l’étranger avait
provoqué une levée de boucliers
au Congrès. Mais le dossier se
heurte aux dissensions entre les
républicains, qui veulent une mise
à plat de la fiscalité, tandis que les
démocrates prônent une simple
baisse de l’IS. Des mesures avaient
été prises il y a un an pour réduire
l’attractivité de l’« inversion ». Visi-

Pfizer pourrait débourser plus que les 113 milliards de dollars que vaut Allergan. SCOTT EISEN/BLOOMBERG/GETTY IMAGES

blement insuffisantes pour dissuader Pfizer, même si en 2014 Astrazeneca avait finalement repoussé ses avances.
Le second argument pour tenter
une fusion avec Allergan est industriel. Mardi, lors d’une conférence téléphonique organisée à
l’occasion de la publication des résultats du troisième trimestre,
M. Read a expliqué qu’il regarderait trois éléments avant de se lancer dans une fusion. Il a ainsi fait
part de sa préférence pour des opérations qui « créent plus de valeur
pour l’actionnaire », en combinant
l’enrichissement du portefeuille
de produits en cours de développement, des synergies opérationnelles et des synergies financières.
De façon plus précise, l’acquisition d’Allergan s’inscrirait dans
un vaste projet stratégique. Pfizer
envisage en effet de se diviser en
deux entités distinctes, avec d’un

Avec cette
acquisition, Pfizer
deviendrait
une société
de droit irlandais
et réaliserait ainsi
de colossales
économies
d’impôts
côté les médicaments génériques
et de l’autre les blockbusters, ces
médicaments sous brevets capables de générer plus d’un milliard
de dollars de chiffre d’affaires.
Ce projet ne peut voir le jour que
si les deux activités sont assez solides pour affronter la concurrence.
Pfizer a déjà récemment consolidé

Accor veut s’offrir Raffles et Swissôtel
Les négociations seraient bien avancées et l’hôtelier pourrait débourser 3 milliards de dollars

C’

est une surprise sans en
être une. Accor serait
bien placé pour acquérir le groupe canadien FRHI, propriétaire des hôtels de luxe Fairmont, Swissôtel et Raffles. Révélées jeudi 29 octobre par le Wall
Street Journal, les négociations seraient bien avancées et le montant de la transaction avoisinerait
les 3 milliards de dollars (2,7 milliards d’euros). L’annonce pour-

rait être faite dans les prochaines
semaines. Trois autres groupes,
dont le numéro un mondial,
l’américain Intercontinental, seraient également candidats au rachat de ce groupe propriété de
fonds qataris (Katara Hospitality)
et de Kingdom Compagny, la société du prince saoudien Al-Whalid, propriétaire de palaces
comme le Four Seasons George V
à Paris.

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avec

Dans la capitale, au siège d’Accor,
personne ne faisait de commentaire. Mais cet intérêt pour le canadien n’est pas nouveau. Le dossier
avait déjà été regardé voici quatre
ou cinq ans par les anciennes directions, sans qu’elles donnent
suite. A l’époque, il s’agissait avant
tout de recentrer le groupe pour
qu’il retrouve de la rentabilité. Ce
fut le temps des désengagements
d’actifs, comme Ticket Restaurant, devenus Edenred en 2010, ou
de la vente de la chaîne américaine Motel 6, cédée au fonds
Blackstone en 2012. Cette politique de revalorisation était poussée par les actionnaires, dont le
fonds d’investissements Colony
Capital, représenté par Sébastien
Bazin. Le but était de faire remonter le cours de l’action et du montant du dividende. Devenu PDG
du groupe hôtelier en août 2013,
Sébastien Bazin part à l’offensive.
Un marché amputé par Airbnbe
« Après le recentrage, on assiste à
un basculement de la stratégie du
groupe », constate Georges Panayotis, PDG du cabinet de conseil
MKG Group. Pour cela, Accor profite des incertitudes de la conjoncture sur un marché en pleine restructuration. « C’est sans doute le
bon moment pour faire des affaires », souligne-t-il, reconnaissant
« les réelles synergies » entre les hôtels de luxe Sofitel et ceux de FRHI.
Le groupe canadien n’est pas le
seul à être mis en vente. D’autres
chaînes le sont également,
comme Starwood, qui exploite les
Sheraton, Westin et St. Regis. Il est

en discussions avancées avec
Hyatt, et, là aussi, un accord pourrait être conclu rapidement. Toutefois, trois grandes entreprises
chinoises sont aussi candidates
au rachat de l’américain.
Ce mouvement est lié à la mutation en profondeur qui bouleverse le secteur de l’hôtellerie. Les
hôtels se trouvent pris en étau entre le marché collaboratif et celui
de la distribution. Les réservations sur des sites en ligne tels
Booking.com ou Expedia, leur
prennent de 15 % à 20 % de leur
marge. Et le phénomène de location directe tel Airbnb ampute
leur marché. Cela concerne aussi
le haut de gamme, avec des locations de villas offrant toutes les
prestations liées au luxe. Face à
cette évolution de fond, l’une des
pistes est de renforcer la présence
mondiale, d’où les mouvements
de concentrations en cours. Ainsi,
Accor, en reprenant les 125 hôtels
de FRHI, doublerait sa taille.
De plus, à cette mutation qui pénalise l’hôtellerie s’ajoute un
autre aléa pour le haut de gamme,
et non des moindres, lié cette fois
à la crise que connaissent les pays
émergents. La clientèle vient la
plupart du temps des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique
du Sud) et des pays pétroliers. Nul
ne sait si ce tassement économique et donc de leurs revenus influera sur leur comportement.
Même si un ralentissement d’activité est possible, l’hôtellerie de
luxe a encore de belles perspectives de développement. p
dominique gallois

son pôle générique avec le rachat
cette année de Hospira pour
17 milliards de dollars. La fusion
avec Allergan viserait à renforcer
son portefeuille de médicaments
sous brevet en mettant la main sur
le Botox, le célèbre traitement antirides, mais aussi le Restasis, un
traitement ophtalmique contre le
syndrome de l’œil sec. De quoi
compenser le déclin des revenus
sur le Lipitor, son anticholestérol
phare, ou sur le Viagra, sa pilule
contre les troubles de l’érection.
D’autant que la liste des médicaments de Pfizer en passe d’être copiés ne cesse de s’allonger avec notamment le Celebrex (anti-inflammatoire), l’Enbrel (polyarthrite
rhumatoïde), le Zyvox (antibiotique). L’apport d’Allergan viendrait
en la matière à point nommé.
Voilà pour la théorie. La pratique, en revanche, pourrait se révéler plus compliquée. Comme le

soulignait M. Read jeudi matin, la
valeur des entreprises pharmaceutique, qui a baissé substantiellement en Bourse depuis cet été,
ne reflète pas nécessairement leur
valeur intrinsèque dans le cadre
d’une éventuelle fusion. Pfizer
pourrait donc être contraint de
mettre sur la table beaucoup plus
que les 113 milliards de dollars que
vaut actuellement Allergan. Les
analystes financiers parlaient
jeudi de plus de 150 milliards.
Ensuite, comme dans toute fusion, vont se poser des problèmes
de management et de doublons,
entraînant des licenciements. Le
PDG d’Allergan, Brent Saunders,
qui avait déjà repoussé les avances
de Pfizer à l’été 2014 va-t-il cette
fois se laisser convaincre ? Wall
Street semble y croire : l’action Allergan a terminé la séance jeudi en
hausse de 5,98 % à 304,38 dollars. p
stéphane lauer

1,5 %

C’est, en rythme annualisé, le niveau atteint par la croissance américaine au troisième trimestre, selon la première estimation publiée
jeudi 29 octobre par le département américain du commerce. Il marque un net ralentissement par rapport aux 3,9 % enregistrés lors des
trois mois précédents. Après la publication décevante des chiffres de
l’emploi en septembre, ce nouvel accès de faiblesse ne fait qu’ajouter à
l’embarras de la Réserve fédérale devant une éventuelle hausse des
taux d’intérêt dès le mois de décembre, comme elle l’avait envisagé
dans un premier temps.
CON J ON CT U R E

Croissance très ralentie
pour le luxe
La croissance du marché
mondial du luxe devrait tomber à 1 % ou 2 % à taux de
change constants en 2015,
son plus bas niveau depuis la
crise de 2008, selon une
étude du cabinet Bain
& Compagny, publiée jeudi
29 octobre avec la fédération
italienne Altagamma. En
cause, le ralentissement de
l’économie chinoise, la chute
des flux touristiques chinois
à Hongkong et Macao, l’effondrement du tourisme russe
et le tassement du marché
américain.
TOU R I S ME

LBO France propose
de reprendre 77 %
des salariés de Fram
Le fonds LBO France, déjà
propriétaire de Karavel-Promovacances, a annoncé, jeudi
29 octobre, avoir soumis une
offre de reprise du voyagiste
Fram, qui avait déposé son bilan plus tôt dans la journée.
Le fonds propose de reprendre « 77 % des effectifs actuels,
soit 356 CDI et l’ensemble des
contrats non permanents ».

Nouveau tour de table
pour Voyageurs
du monde
Montefiore a annoncé, vendredi 30 octobre, avoir pris
22 % du capital d’Avantage, la
holding du groupe Voyageurs
du monde. Le groupe a réalisé
un chiffre d’affaires de
365 millions d’euros en 2014.
CON GLOMÉRAT

Samsung arrête
la chimie
Le conglomérat sud-coréen
Samsung Group, propriétaire
de Samsung Electronics, a annoncé, vendredi 30 octobre,
qu’il allait se séparer de ses activités dans la chimie. Elles
vont être vendues à Lotte Chemical pour 3 milliards de
wons (2,4 milliards d’euros).
R ECT I F I C AT I F
Contrairement à ce qui était
écrit dans l’article « Apple,
toujours plus haut, mais jusqu’où ? » (Le Monde daté
29 octobre), la montre conçue
par la firme s’appelle l’Apple
Watch, et non l’iWatch. Par
ailleurs, la marque Beats, qui
vend des casques audio, ne
propose plus de streaming depuis son achat par Apple.

économie & entreprise | 5

0123
SAMEDI 31 OCTOBRE 2015

Laminée, Deutsche Bank tente de se réinventer
La première banque allemande a enregistré une perte record de 6 milliards d’euros au troisième trimestre
berlin - correspondance

F

in de l’arrogance chez
Deutsche Bank (DB). Au
terme de vingt ans
d’aventurisme au sommet de la finance mondiale, la
première banque germanique a
décidé de remettre le client allemand et européen au cœur de ses
préoccupations stratégiques. Ironie du sort, il aura fallu attendre
qu’un Britannique occupe la tête
de l’établissement pour opérer ce
revirement historique. John
Cryan, PDG de Deutsche Bank depuis le 1er juillet, a annoncé, jeudi
29 octobre, une stratégie qui ressemble fort à une sévère cure de
jeûne, après deux décennies d’excès achevées dans le désastre.
Lors d’une conférence de presse
jeudi matin à Francfort, M. Cryan
a détaillé les mesures qui doivent
réduire de 3,5 milliards d’euros les
coûts de la Deutsche Bank : suppression de 9 000 emplois, fermeture de 200 succursales sur un
réseau de 750, retrait de dix pays
où la banque avait des activités…
Si on y ajoute les 20 000 emplois
de moins, liés à la vente annoncée
de Postbank, DB va réduire ses effectifs de presque 30 000 postes !
Ce train de mesures radicales est
le troisième lancé par John Cryan
depuis le début du mois d’octobre : après une dépréciation d’actifs de 6,7 milliards d’euros annoncée le 7, une vaste réorganisation du directoire le 18, le chapitre
de la baisse des coûts intervient
en même temps que les résultats
trimestriels. Un jour noir : la banque essuie une perte de 6 milliards d’euros, la plus forte de son
histoire.
Pour sa première apparition en
public depuis sa prise de fonctions,
début juillet, M. Cryan a incarné la
profonde rupture de style par rapport à ses prédécesseurs. Calmement, dans un allemand presque
sans accent et sans aucune théâ-

tralité, le dirigeant britannique a
annoncé des objectifs concrets et
atteignables : une rentabilité sur
capitaux propres de 10 %, un ratio
produits/charges de 65 % en 2020
et une baisse des actifs à risques à
310 milliards en 2020.
Surtout, le PDG a cassé le tabou
des pratiques de management de
la banque de ces dernières années, marquées par une orientation sur le bénéfice à court terme,
une désastreuse gestion des coûts
et des infrastructures informatiques obsolètes, victimes d’un
manque d’investissement criant.
Pour comprendre la révolution
en cours, il faut revenir vingt-cinq
ans en arrière. C’est en 1989 que la
DB, jusque-là sage banque d’affaires allemande, fait son entrée
dans la banque d’investissement.
Avec le rachat de la britannique
Morgan Grenfell en 1989, puis de
l’américaine Bankers Trust
en 1998, DB s’aventure sur le terrain inconnu des deals en milliards de dollars et du négoce sur
les produits financiers complexes.
De tous les coups tordus
A Francfort, les dirigeants sont
impressionnés par les bénéfices
engrangés par ces nouvelles activités. A Londres et à New York, les
traders obtiennent plus de liberté
et engrangent des bonus gigantesques. L’heure est à l’expansion.
Joseph Ackermann, alors PDG de
la banque (de 2002 à 2012), ambitionne d’atteindre une rentabilité
de 25 % sur capitaux propres. Du
jamais-vu.
Les résultats sont à première
vue impressionnants. DB est la
seule banque non américaine à
rentrer dans le cercle très fermé
des grandes banques d’investissement. La banque devient numéro un sur le marché des devises, elle occupe une place de choix
sur le marché des fusions et acquisitions, est en pôle position
sur le marché obligataire…

Le PDG
John Cryan
(au centre),
à Francfort,
jeudi
29 octobre.
REUTERS/
KAI PFAFFENBACH

En 2011, elle accompagne trois des
cinq plus grosses entrées en
Bourse du monde.
En quelques années, la DB s’est
hissée au rang des plus grandes
banques mondiales. C’est avec
fierté qu’elle proclame gagner son
argent à New York, Londres et
Hongkong. Elle a surmonté la crise
financière sans aide de l’Etat allemand, contrairement à sa grande
concurrente, la Commerzbank.
Mais le prix à payer est élevé.
Après la crise financière, les autorités entendent mettre bon ordre
dans les activités d’investissement. Il apparaît alors que la DB
est de tous les coups tordus : prêts
hypothécaires américains, taux
interbancaires, devises, pas un

secteur où les traders de la maison n’aient manipulé ou fraudé.
Entre 2012 et 2014, la banque
s’est acquittée de 5 milliards
d’euros d’amende. S’ajoutent à
cela les pertes liées à ces activités :
3,7 milliards en 2013 et 2014. De

La banque
germanique sera
plus resserrée,
plus européenne
et surtout plus
centrée sur le
marché allemand

quoi pulvériser les 9 milliards
d’euros de bénéfices réalisés sur la
même période. Alors que les traders ont continué d’engranger
des bonus de 6 milliards. Les actionnaires, eux, se sont partagé
2,2 milliards d’euros mais ont vu
leurs actions noyées par
deux augmentations de capital.
C’est cette culture malade à laquelle John Cryan entend
aujourd’hui mettre fin. L’ancien
codirecteur Anshu Jain, qui a longtemps dirigé la banque d’investissement, a quitté l’établissement
au début de l’été, suivi par ses proches, dont les derniers ont été remerciés mi-octobre. La banque
d’investissement sera séparée en
deux à partir de 2016 afin d’intro-

duire plus de transparence.
La nouvelle DB sera plus resserrée, plus européenne et surtout
plus centrée sur le marché allemand, a annoncé la nouvelle direction. La priorité est le client,
privé ou d’affaires, et la relation de
conseil. Un spectaculaire retour
aux racines. A courir après les milliards sur les marchés financiers,
empêtrée dans ses problèmes judiciaires, DB s’est éloignée de son
marché naturel : les entreprises
allemandes de taille moyenne
fortement exportatrices. Un marché que ses concurrentes, comme
Commerzbank ou BNP Paribas en
Allemagne, n’entendent pas lui
rendre facilement. p
cécile boutelet

Statu quo monétaire au Japon, malgré la faible inflation
L’Archipel a renoué avec la croissance en septembre, mais la banque centrale n’arrive pas à relancer les prix, son objectif principal
tokyo - correspondance

A

la peine pour atteindre
son objectif d’inflation, la
Banque du Japon (BoJ) a
néanmoins renoncé à adopter de
nouvelles mesures d’assouplissement monétaire. L’institution a
décidé de maintenir son programme d’achats d’actifs (principalement des titres de dette publique) de 80 000 milliards de yens
(604 milliards d’euros) par an.
La décision, adoptée vendredi
30 octobre, confirme les positions
du gouverneur de la banque centrale. Haruhiko Kuroda avait estimé, le 11 octobre, que la politique
actuelle « [fonctionnait] et [avait]

l’impact voulu sur l’économie ».
Dans son rapport économique semestriel dévoilé vendredi, la BoJ
a une nouvelle fois reporté la réalisation de son objectif d’inflation
de 2 %. Il devrait être atteint au
deuxième semestre 2016, et non
plus au premier. Elle table désormais sur une progression des prix
de seulement + 0,1 % pour la période d’avril 2015 à mars 2016, contre + 0,7 % anticipé auparavant.
Malgré l’optimisme de M. Kuroda, nombre d’économistes analysent cette révision à la baisse
comme un semi-échec. L’objectif
de cette politique de relance monétaire massive, entamée mi-2013,
était de sortir le pays du piège de

l’inflation faible, dans lequel il se
débat depuis quinze ans. Le gouvernement lui-même semble douter. « Il y a une limite à l’impact
d’une politique monétaire pour
faire monter les prix », a déclaré, le
23 octobre, le ministre des finances, Taro Aso. Le même jour, Etsuro Honda, l’économiste ayant
pensé les « Abenomics » – les mesures adoptées par Tokyo pour relancer l’économie – attribuait les
difficultés actuelles du Japon à
« l’absence de progrès dans les exportations et la consommation ».
Dans ces domaines, la troisième
économie mondiale inquiète toujours, même si, après une baisse
de 1,3 % sur un an entre avril et

juin, le produit intérieur brut (PIB)
pourrait renouer avec la croissance entre juillet et septembre,
notamment grâce à la production
industrielle. Le 29 octobre, Tokyo a
annoncé que l’activité a crû de 1 %
en septembre, alors que les analystes l’attendaient en repli. Cette
hausse pourrait compenser la
contraction des dépenses des ménages, en recul de 0,4 % sur le
même mois sur un an.
Les salaires n’augmentent pas
Dans son rapport semestriel, la
BoJ estime que l’économie « devrait continuer à croître sur un
rythme supérieur à son potentiel
aux exercices 2015 et 2016 ». Elle a

LA 6e ÉDITION

DES GRANDS PRIX
DE LA FINANCE SOLIDAIRE
lundi 2 novembre

organisée
par

Un événement en
partenariat avec :

toutefois revu à la baisse ses prévisions de croissance pour l’année
en cours, à + 1,2 % contre + 1,7 % attendu en juillet.
La conjoncture contraste avec
les résultats des grands groupes
nippons. Si certains ont des difficultés, comme Sharp, Sony a annoncé, le 29 octobre, 116 milliards
de yens (876 millions d’euros) de
profits entre avril et septembre, et
Panasonic a vu les siens bondir de
37 %, à 111,3 milliards de yens.
Malgré ces bénéfices, les entreprises n’augmentent pas les rémunérations de leurs salariés,
comme le souhaite le gouvernement. Voilà pourquoi M. Honda
estime que soutenir la consom-

mation serait plus efficace que
des mesures monétaires pour relancer l’économie. Il plaide pour
le versement de 50 000 yens
(378 euros) aux vingt-deux millions de foyers les plus modestes.
D’après le quotidien économique Nihon Keizai du 30 octobre,
Tokyo envisagerait de consacrer
3 000 milliards de yens (22,7 milliards d’euros) aux soins aux personnes, à la revitalisation des régions et à l’agriculture. Ces investissements ne seraient pas financés par l’émission de nouvelles
obligations, afin de ne pas alourdir
la dette publique, qui culmine déjà
aujourd’hui à 246 % du PIB. p
philippe mesmer

À RETROUVER
sur France 3

lundi 2 novembre dans
le Grand Soir/3 présenté
par Patricia Loison et mardi
3 novembre dans le 12/13
présenté par Samuel Etienne.

avec Le Monde

dans un dossier spécial
du supplément
Argent & placements
à paraître avec l’édition du
Monde datée 4 novembre

6 | idées

0123
SAMEDI 31 OCTOBRE 2015

SOS CONSO | CHRONIQUE
par r afaë l e r ivais

Les devis funéraires en mairie, « une fausse bonne idée »

D

epuis février, les opérateurs
funéraires ont l’obligation
d’envoyer des devis types
dans les mairies de plus de 5 000 habitants des départements où ils ont
leur siège social ou un établissement
secondaire. Il s’agit de fournir aux
familles endeuillées des informations comparables sur les prix des
diverses prestations liées aux obsèques, en distinguant celles qui sont
obligatoires de celles qui sont seulement optionnelles.
Sont obligatoires, notamment, la
fourniture d’un cercueil (de 22 mm
d’épaisseur, en cas d’inhumation, et
de 18 mm, en cas de crémation) –
sans indications sur la qualité du bois
– avec quatre poignées, le creusement
et le comblement de la fosse. Sont optionnelles des prestations telles que
la toilette mortuaire, les frais de séjour en salon de présentation, la fourniture d’un caveau ou d’un monument, ou le dépôt de l’urne dans un
columbarium.
Connaître cette distinction permet
aux familles endeuillées de résister
aux pressions de certains commerciaux qui, dans les magasins de pom-

pes funèbres, jouent sur leur ignorance et leur culpabilité, pour leur
vendre des cercueils haut de gamme
ou des soins de conservation sans
utilité. Depuis 2011, ces devis, dont la
présentation et la terminologie ont
été imposées par un arrêté ministériel, étaient obligatoires seulement
en magasin. Un amendement, introduit par le sénateur PS Jean-Pierre
Sueur, lors du vote de la loi relative à
la modernisation et à la simplification du droit et des procédures dans
les domaines de la justice et des affaires intérieures, en janvier, a rendu
obligatoire leur expédition en mairie.
Certains opérateurs funéraires se
sont exécutés, d’autres pas. Le
groupe OGF, leader français des pompes funèbres, qui se veut « exemplaire », a envoyé la bagatelle de…
70 226 devis, dans toute la France.
« Pour quel résultat ? », soupire Jean
Ruellan, son directeur du marketing
et de la communication.
Dérisoire, apparemment : il nous a,
par exemple, été impossible de prendre connaissance des 70 devis qu’OGF
a envoyés à chacune des mairies d’arrondissement de la capitale. Le ser-

vice de presse de la Mairie de Paris,
interrogé sur leur sort, n’a pas été en
mesure de nous éclairer. A Lyon, la
direction des cimetières nous a répondu qu’elle n’en « avait pas », avant,
sur notre insistance, de vérifier et de
nous indiquer qu’elle n’en avait reçu
que « quelques-uns ». Même chose à
Brest (Finistère), où la mairie n’a obtenu que ceux du groupe OGF.
TRAVAIL DE TITAN

Manifestement, les mairies ne savent
pas quoi faire de ces devis types.
« Celle de Lille les a refusés, en nous
expliquant qu’elle n’avait pas le droit
de faire de la publicité ! », s’agace
Jean Ruellan.
Certaines les ont mis en ligne, dans
l’ordre d’arrivée, ou l’ordre alphabétique. Le public, lui, ignore qu’il peut
consulter ces documents, faute de
publicité. Et s’il le savait, comment
pourrait-il comparer des centaines de
pages, sur un coin de table du service
de l’état civil, ou même sur un écran ?
A quand la mise au point d’un logiciel lui permettant de cocher les cases qui l’intéressent et calculant la
somme due ?

La Confédération des professionnels du funéraire et de la marbrerie
(CPFM) estime que les devis types en
magasin sont une « excellente chose »
pour les consommateurs. Mais elle
trouve que l’obligation de les envoyer
en mairie est l’« exemple même de la
fausse bonne idée ».
En effet, explique son directeur général délégué, Richard Féret, « le devis type est une ossature que l’on
complète, en magasin, en fonction
des besoins de la famille : le prix des
prestations obligatoires ne sera pas le
même selon que la personne est décédée à deux cents kilomètres de chez
elle ou dans sa commune, à l’hôpital
ou à son domicile, le dimanche ou en
semaine, et que nous devons ajouter
des opérations telles que le transport
de nuit, la mise en bière immédiate,
les vacations de police pour la crémation ou le passage en maison funéraire. Le client qui le découvrirait en
magasin, alors qu’il est venu sur la
base d’un devis moins élevé lu en mairie, risquerait de prendre l’opérateur
pour un escroc ».
Richard Féret a conseillé à chacun
des membres de la CPFM d’envoyer

une vingtaine de devis types, qui répondraient à la variété des situations de décès. Ils n’ont pas sauté de
joie, car cela représenterait un travail de titan.
Avec seulement deux devis par
agence (l’un pour l’inhumation,
l’autre pour la crémation), le groupe
OGF a dépensé des milliers d’euros
en modélisation informatique et en
frais postaux. Les opérateurs qui
n’enverraient rien pourraient subir
une sanction administrative du préfet, consistant en la suspension ou le
retrait de leur habilitation.
La plupart des opérateurs funéraires trouvent que la disposition litigieuse est « inutile », « coûteuse » et
« totalement anachronique » : « A
l’heure d’Internet, n’importe qui peut
consulter nos tarifs en ligne ! », s’exclame M. Ruellan – nous en avons
fourni l’illustration sur notre blog
Sosconso. Le PDG d’OGF, Philippe
Lerouge, a émis une protestation
auprès du premier ministre, Manuel
Valls… qui s’est contenté d’accuser
réception. p
http://sosconso.blog.lemonde.fr

Les inégalités de patrimoine Le revenu minimum, base d’une refonte
sont la vraie fracture sociale complète de la fiscalité
Le tassement des écarts
de revenus souligné
par l’Insee dissimule
les déséquilibres
dus à l’envolée des prix
de l’immobilier
par jean taricat

L’

Insee l’annonce : en 2013, les
inégalités se sont tassées en
France. C’est la preuve de
l’efficacité redistributive de
l’Etat providence, qui complète les revenus des plus faibles en ponctionnant ceux des plus élevés. Déjà
en 2008, un rapport de l’Insee (« Les
mécanismes de réduction des inégalités de revenus ») notait que la redistribution augmentait de 47 % les revenus
des 20 % de Français les plus modestes, et diminuait de 20 % ceux des 20 %
les plus aisés. En résultait une division
par deux des écarts entre pauvres et riches avant et après redistribution. Il
faut donc se féliciter qu’en 2013 cet
écart s’amenuise un peu plus.
Mais cette apparente réduction des
inégalités dissimule une autre réalité.
Aujourd’hui, 58 % des Français, propriétaires de leur logement, pour la
plupart ni très riches ni très pauvres,
s’enrichissent beaucoup plus vite par
leur patrimoine que par leurs revenus.
Le patrimoine des plus riches augmente très vite (entre 2004 et 2010,
les 10 % des ménages les plus fortunés ont vu leur patrimoine moyen
augmenter de 400 000 euros, une
croissance de 47 %), mais les « enquêtes patrimoine » de l’Insee révèlent
aussi que celui des ménages du cinquième décile a progressé, sur la
même période, de 36 000 euros, soit
un gain presque équivalent, de 45 %. Il
s’agit là d’un pur produit de la spéculation immobilière, car l’actif financier n’augmente que pour les grandes
fortunes. L’immobilier creuse donc
les écarts d’enrichissement entre
Français modestes.
On le vérifie en comparant, par ménage, les gains issus de la redistribu-


Jean Taricat est sociologue
et enseignant à l’Ecole nationale supérieure d’architecture de la ville et des territoires, à Marne-la-Vallée

tion avec ceux issus de la spéculation.
De 2004 à 2010, le cumul des aides au
logement pour les deux premiers déciles s’élève à 14 000 euros, tandis que
l’augmentation du patrimoine pour le
cinquième décile atteint 36 000 euros.
Autrement dit, la spéculation est deux
fois et demie plus rémunératrice pour
le Français moyen que la redistribution ne l’est pour les plus démunis.
Autrement dit encore, les propriétaires ont reçu des aides publiques à
l’accession, dont ils retirent beaucoup
plus. Est ce équitable ? Encouragée
par la gauche et la droite, la France des
propriétaires avance, mais le pays ne
sera jamais recouvert de propriétaires, pas plus que l’Angleterre où leur
nombre décroît depuis quelques années. L’utopie libérale a ses laisséspour-compte.
ENRICHISSEMENT À DEUX VITESSES

La raison en est que, en France
comme ailleurs, depuis plusieurs décennies, l’évolution des salaires a été
très inférieure à celle des prix de l’immobilier. De 1990 à 2010, le prix des
logements neufs a crû de 6 % par an,
celui des logements anciens de 3,3 %
par an, et les salaires nets de 0,5 %.
Grandissante d’année en année, la
mise initiale paralyse les primo-accédants modestes au point que le prêt à
taux zéro, qui leur était destiné, soulage maintenant des ménages qui
n’en ont pas besoin.
L’aide publique produit ainsi un enrichissement à deux vitesses. Cette
inégalité ne se comblera pas d’ellemême. Il faudrait une redistribution
plus favorable aux non-propriétaires
modestes, une autre fiscalité immobilière et de la succession, accompagnées d’un puissant soutien électoral.
Quand la France atteindra le taux
européen des 65-70 % de propriétaires, il sera trop tard car, accaparés par
la valorisation de leurs biens pour
leurs retraites ou l’avenir éducatif de
leurs enfants, les propriétaires n’accepteront pas une redistribution en
leur défaveur. En l’absence de réformes, le risque est celui d’un pays fracturé en deux, entre « héritiers » et
« exclus ».
A l’heure où les inégalités sont cumulatives (scolarité, diplômes, revenus, patrimoine), comment mettre en
lumière ce danger ? Notre thermomètre n’est visiblement plus adapté à la
mesure des écarts, non pas entre les
revenus ou les niveaux de vie, mais
entre la réussite et la relégation, entre
la certitude d’accéder au patrimoine
et son impossibilité pure et simple. p

Une véritable réforme fiscale doit combiner impôt
à taux unique, impôt négatif et revenu universel
par yann coatanlem

P

erçu comme injuste, trop
compliqué, instable, rétroactif, confiscatoire, n’incitant
pas au travail, l’impôt, en
France, est massivement rejeté et
symbolise très largement l’illisibilité
et l’inefficacité des politiques économiques suivies depuis plusieurs décennies. Les contribuables ont l’impression de servir de variable d’ajustement à des pouvoirs publics qui
vivent au-dessus de leurs moyens.
Encore faut-il savoir de quel impôt
on parle : trop souvent, le débat public
se focalise sur les plus visibles, en général ceux qui ne sont pas prélevés à
la source, comme l’impôt sur le revenu, l’impôt sur la fortune (ISF) ou
les impôts locaux. Or ceux-ci ne représentent guère plus d’un quart de la fiscalité totale des ménages ! Si l’on continue à se focaliser un jour sur l’impôt
sur le revenu, un autre sur la CSG, on
ne fait que remuer du vent. Une
bonne réforme de la fiscalité doit considérer l’ensemble des prélèvements
directs et indirects (essentiellement la
TVA), ajustés des sommes directement redistribuées aux contribuables, c’est-à-dire les prestations sociales et les aides à l’emploi.
Trois critères de choix nous paraissent essentiels dans le dosage d’une
bonne réforme. Premièrement, la
simplicité : la fiscalité est devenue
bien trop compliquée. De nombreux
économistes ont notamment mis en
évidence la grande confusion des contribuables entre taux marginaux et
taux moyens. Et, comme le souligne le
« Rapport sur la fiscalité des ménages » (Dominique Lefebvre et François
Auvigne, avril 2014) remis au premier
ministre, Manuel Valls, « le bas de barème de l’impôt, au sens large, est devenu illisible, pour les contribuables

SI L’ON CONTINUE
À SE FOCALISER UN JOUR
SUR L’IMPÔT SUR
LE REVENU, UN AUTRE
SUR LA CSG, ON NE FAIT
QUE REMUER DU VENT

comme pour les meilleurs spécialistes,
et grevé par les effets de seuil qui doivent être atténués pour éviter des ressauts d’imposition brutaux pour les
contribuables ». La complexité peut
aussi constituer un facteur d’inégalité.
Deuxièmement, il faut de la stabilité. On peut, là encore, s’appuyer sur
des études techniques, mais elle va
presque de soi, et elle est réclamée de
façon unanime par toute la société
française. Or la politique budgétaire
est forcément volatile : de nombreux
imprévus peuvent creuser les déficits
au-delà des limites fixées par nos obligations européennes et forcer le gouvernement à augmenter la pression
fiscale. Il serait utile qu’un mécanisme puisse amortir les chocs fiscaux de manière à ce que les prélèvements directs soient épargnés. Il nous
semble que c’est la TVA, à défaut d’une
solution plus indolore (mais nous ne
pouvons plus faire marcher la planche
à billets), qui pourrait jouer ce rôle et
subir des augmentations ou baisses
temporaires.
LA PLUS NEUTRE POSSIBLE

Troisièmement, une bonne fiscalité
doit être la plus neutre possible, c’està-dire modifier le moins possible le
comportement des agents économiques. Clairement, une fiscalité qui décourage la reprise d’un emploi ou l’enrichissement n’est pas neutre.
Armés de ces principes, nous pouvons imaginer une fiscalité nouvelle,
qui puisse, au choix, facilement
épouser la progressivité actuelle ou
évoluer vers des systèmes plus ou
moins progressifs.
Aujourd’hui, plus de 40 % du revenu
disponible des Français les plus modestes provient des prestations sociales. Sans forcément remettre en question ce modèle, on peut au moins espérer le rendre plus efficace et
réactiver la mobilité sociale. C’est
pourquoi il nous paraît pertinent de
remplacer les prestations sociales,
d’une part, par un revenu minimum
universel, tel qu’il est envisagé notamment en Finlande et qui, contrairement aux allocations, éviterait les effets de seuil ; d’autre part, par un impôt négatif, qui rendrait l’aide reçue de
l’Etat incitative, car proportionnelle au
travail accompli – de la même manière
que dans un impôt positif, l’impôt
augmente en fonction des revenus déclarés. Afin de laisser aux politiques

une grande latitude dans le paramétrage de l’aide sociale, il conviendrait
d’introduire non pas une, mais deux
tranches d’impôt négatif, par ailleurs
fonctions du nombre d’enfants et de
certains critères de pénibilité.
Une fois l’aide sociale mise en place,
la question devient : quel est le système le plus simple possible permettant de conserver la progressivité actuelle ? De façon surprenante, une
seule tranche additionnelle à taux positif suffirait à remplacer l’impôt sur le
revenu actuel, mais aussi la CSG et l’ISF,
et éventuellement les impôts locaux.
Nous proposons également la suppression de 27 milliards de niches ne
remplissant aucun rôle social et permettant une trop grande optimisation
fiscale surtout bénéfique aux ménages
les plus aisés, tout en nuisant à la lisibilité du système dans son ensemble.
Dans ce système, l’impôt deviendrait universel et comprendrait :
– un revenu minimum qui permettrait à tous de naviguer dans des carrières entrecoupées de périodes de formation, de chômage et de pauses professionnelles de plus en plus
aléatoires ;
– un impôt progressif, avec deux
taux négatifs, remplaçant toutes les
aides sociales, et un taux positif unique s’apparentant à une « flat tax »,
mais partie intégrante d’un système
qui reste progressif.
Les gagnants de cette nouvelle fiscalité sont la plupart des ménages modestes, notamment ceux proches du
revenu médian. Les – légers – perdants sont le top 20 % des ménages les
plus aisés, sauf le top 1 %, qui, certes,
perdrait l’avantage de nombreuses niches fiscales, mais bénéficierait de
taux moyens nettement en baisse.
Dans un système lisible pour tous,
stable et relativement neutre, il y
aurait moins d’obstacles à ce que l’ascenseur social se remette en marche
et moins d’incertitude sur l’imposition des revenus, donc plus d’incitations à s’enrichir. p


Yann Coatanlem
est président du Club Praxis,
un think tank transatlantique
installé à New York,
et directeur de la recherche
d’une banque d’investissement
américaine. Le Club Praxis
a publié, le 16 octobre,
un rapport intitulé
« Pistes de réforme
de la fiscalité des ménages »

MÉDIAS&PIXELS | 7

0123
SAMEDI 31 OCTOBRE 2015

Mme Ernotte s’oppose au rachat de Newen par TF1
La présidente de France Télévisions a réagi à la vente du producteur de « Plus belle la vie » à un concurrent

F

rance Télévisions réagit
fermement au projet de
prise de contrôle de
Newen par TF1 (...) Dès
aujourd’hui, le groupe suspend les
développements et les projets avec
le groupe Newen et réserve tous ses
droits à agir. » Le communiqué
envoyé à 18 h 30, jeudi 29 octobre,
par le groupe public dirigé par
Delphine Ernotte a soudainement changé l’ambiance autour
de l’opération qui avait fait l’actualité toute la journée : le rachatsurprise par la chaîne de Martin
Bouygues, au lendemain du choix
de son nouveau PDG, du troisième producteur audiovisuel
français. Un deal que la ministre
de la culture Fleur Pellerin avait
pourtant d’emblée qualifié de
« beau projet »…
Une particularité de Newen
n’était pas apparue tout de suite
aux observateurs du rachat : la société, qui produit notamment
l’émission quotidienne culte
« Plus belle la vie », réalise « deux

tiers de son chiffre d’affaires » avec
le service public ; elle est même « le
premier fournisseur de programmes de France Télévisions », selon
le groupe public. Celui-ci avance le
chiffre de 100 millions d’euros par
an consacrés à Newen et le compare aux 40 millions réalisés par la
filiale de production interne de
France Télévisions MFP. De son
côté, Newen ne communique pas
sur son chiffre d’affaires, estimé
autour de 150 à 200 millions
d’euros.
« Nous contestons que les investissements de France Télévisions,
principalement financés par la
contribution des citoyens par la redevance, puissent aujourd’hui faire
l’objet d’une telle tractation commerciale, s’insurge le communiqué. Ce sont les idées, les savoirfaire et les compétences développés
en partenariat avec le service public qui constitueraient l’actif essentiel de cette opération entre notre principal fournisseur et l’un de
nos principaux concurrents. »

Le vestiaire en ligne
Showroomprivé fait
son entrée en Bourse
A l’issue de sa mise sur le marché, vendredi 30,
le site est valorisé 660 millions d’euros

A

près un échec, un succès,
même s’il apparaît quelque peu mitigé. Annoncé
le 28 octobre, le report in extremis
de la cotation du pionnier du
streaming musical, Deezer, qui espérait lever 300 millions d’euros,
avait jeté un froid sur la place de
Paris. De courte durée, puisque le
groupe français de déstockage en
ligne Showroomprivé.com a, lui,
réussi son entrée à la Bourse de Paris vendredi 30 octobre au matin.
S’ils n’ont pas reculé devant
l’obstacle comme Deezer qui avait
évoqué « des conditions de marchés » défavorables, les dirigeants
de Showroomprivé avaient sans
doute rêvé meilleur baptême
boursier. La déception est venue
du prix de l’offre, situé dans le
plus bas de la fourchette, à
19,50 euros l’action. L’offre, qui représente 35 % du capital, a été
souscrite pour un montant de
226 millions. Et pourra atteindre
260 millions d’euros en cas
d’exercice intégral de l’option de
surallocation. Mais la cotation n’a
rien arrangé : le titre chutait déjà
de 10 % à peine une heure après
son introduction.
Malgré tout, Emmanuel Macron
n’a pas boudé son plaisir. Le ministre de l’économie, qui fait du
numérique l’un de ses chevaux de
bataille, s’est félicité vendredi de
cette levée de fonds, la plus importante d’une société Internet
dans l’Hexagone depuis 2006.
Présidant la cérémonie d’ouverture du marché, il a donc sonné la
cloche. Un geste symbolique et
médiatique, puisque les marchés
électroniques démarrent et s’arrêtent automatiquement.
La Bourse de Paris considère,
elle aussi, les nouvelles technologies comme une réelle priorité et
multiplie les initiatives pour attirer les pépites de ce secteur. Dans
cette veine, Euronext a ainsi lancé
le label Tech 40 et le programme
Tech Share, pour sensibiliser les
acteurs du Web aux marchés financiers et faire de l’accès à
ceux-ci une étape du développement de ces entreprises.
Showroomprivé.com est né
en 2006, de la rencontre d’un ingénieur, Thierry Petit, le créateur
du premier comparateur de prix
en France, toobo.com, et d’un

autodidacte, David Dayan, qui travaillait avec son père dans des solderies. Leur PME a grandi, ils l’ont
professionnalisée et elle emploie
plus de 700 salariés. Ces deux quadras ont fait fortune en dix ans.
A l’issue de la mise en Bourse, la
famille des fondateurs conservera 41,86 % du capital et 56,9 %
des droits de vote. Leur ambition
d’expansion n’est pas un vain
mot : alors que le chiffre d’affaires
a atteint en 2014 350 millions
d’euros et le bénéfice net 5,87 millions, leur objectif est de conserver une croissance annuelle de
20 % pour atteindre 750 millions
d’euros de ventes d’ici à 2018.
Doper les ventes à l’étranger
Avec cette opération, le site est
donc valorisé à 660 millions
d’euros. Mieux que les 625 millions d’euros retenus en mars
lorsqu’un groupe d’investisseurs
du Moyen-Orient était entré au
capital. Cette introduction en
Bourse va permettre au site d’accélérer son développement et accroître sa visibilité. Une stratégie
d’autant plus urgente que la concurrence des grands groupes,
comme le numéro un français
Vente-privée.com ou l’américain
Amazon, s’aiguise chaque jour.
Le nouvel entrant à la Bourse de
Paris reste encore très focalisé sur
la mode féminine (le déstockage
de ses invendus représente plus
des deux tiers des ventes) et s’est
diversifié doucement dans la
beauté, la maison, la gastronomie, les voyages ou les spectacles.
Le site – le deuxième après Venteprivée –, propose des réductions
allant jusqu’à 70 % et collabore
avec 1 300 marques.
Avec plus de 20 millions de
membres en Europe où il est installé dans neuf pays, Showroomprivé veut renforcer sa présence
en Espagne, en Italie et au Portugal. L’ambition est de doper les
ventes à l’international pour les
porter de 15 à 25 % d’ici trois ans. A
la faveur de cette levée de fonds,
le groupe a accueilli dans son capital (à hauteur de 4,7 %), le chinois Vipshop Holdings, un des
leaders mondiaux de la vente privée. Un moyen de préparer son
arrivée en Asie. p
nicole vulser

Que peut faire Mme Ernotte ?
France Télévisions suspend les
projets en développement avec
Newen mais pas les programmes
déjà à l’antenne comme « Plus
belle la vie », « Les Maternelles »,
« Le magazine de la santé », « Faites entrer l’accusé »... Ni ceux en
cours de production.
Une façon de renégocier
Au-delà, Delphine Ernotte et les
services juridiques de France Télévisions étudient tous les angles
possibles : l’entreprise, qui ne possède pas de droits de copropriété
sur les reventes de programmes
comme « Plus belle la vie », peutelle assurer la sécurisation d’approvisionnement de ses marques
importantes ? Elle est en train de
revoir ses contrats avec Newen.
France Télévisions se demande
aussi si le respect de la concurrence peut être un angle d’attaque.
Il s’est déjà vu que l’autorité de la
concurrence fixe des conditions à
la réalisation d’un rachat. Une

Au ministère de
la culture, on
conteste que
Fleur Pellerin soit
mise en porte-àfaux par la vive
riposte de France
Télévisions
autre règle étudiée est celle qui
fixe à 15 % du capital le seuil de détention d’une société au-delà duquel la chaîne qui la possède doit
considérer la production réalisée
comme « dépendante », l’équivalent d’une production en interne.
Mais en l’état cette règle ne s’applique qu’aux émissions produites
pour la chaîne propriétaire, pas
pour les autres…
Au ministère de la culture, on
conteste que Fleur Pellerin soit
mise en porte-à-faux par la vive ri-

poste de France Télévisions. La ministre maintient que le rachat de
Newen par TF1 s’inscrit dans sa volonté de faire « émerger des champions français » de l’audiovisuel.
Mais elle assure aussi qu’elle sera
attentive à ce que « l’indépendance
éditoriale » soit respectée : que
Newen continue à produire pour
France Télévisions et les autres
chaînes comme il le fait
aujourd’hui.
Pour une source proche du dossier, la sortie de Mme Ernotte est
une façon de renégocier avec
Newen. Sachant que par ailleurs
France Télévisions s’est engagée
dans une large discussion avec les
producteurs, pour faire émerger
une plaforme de vidéo à la demande inspirée de Netflix. Les sujets sont multiples : parts de coproduction, droits de diffusion numérique, droit de suite…
Mme Pellerin se dit toutefois sensible au message de Delphine Ernotte sur l’inadaptation de la législation actuelle. Celle-ci oblige les

chaînes à confier à des sociétés extérieures la majorité de leurs productions. Conçue pour favoriser la
diversité du secteur, elle a amené à
des absurdités, mises en lumière
par le deal Newen, pense France
Télévisions. En réponse, la ministre se dit très « ouverte » à faire évoluer le taux de production « dépendante » de l’entreprise publique, qui aujourd’hui n’a le droit de
produire que 5 % de ses programmes de fiction et documentaires
en interne.
A TF1, on observe sans commenter. L’entreprise assure simplement qu’elle veut laisser Newen
continuer à produire pour
d’autres chaînes. Chez le producteur, pas plus de réaction officielle.
Tout juste plaide-t-on que perdre
des clients comme France Télévisions ferait perdre de la valeur à la
société. Tous ne s’accordent que
sur un point : il faut de la confiance
pour travailler ensemble. Ce qui
n’est jamais acquis. p
alexandre piquard

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Frères ennemis
Si l’affrontement entre l’entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande, samedi 31 octobre, est inédit en finale de la Coupe du monde de rugby,
elle renvoie à plus d’un siècle de rivalité sportive entre ces deux nations du Commonwealth
PAGES 4-5

Des supporteurs australien et néo-zélandais lors de la demi-finale de la Coupe du monde, le 16 octobre 2011, à l’Eden Park d’Auckland. MOUNIC/PRESSE SPORTS

On a retrouvé… Konstantin Rachkov
En 2011, il découvrait avec la Russie la Coupe du monde de rugby.
Installé dans le sud de la France, il se reconvertit dans… la manucure
GETTY/AFP

Q

uatre ans après avoir essuyé une large défaite
face à l’Australie (68-22) lors de la dernière
Coupe du monde de rugby, Konstantin Rachkov n’est pas rancunier. L’ex-trois-quarts centre
de la sélection russe soutiendra les Wallabies,
samedi 31 octobre, lors de la finale face à la NouvelleZélande, sûrement en souvenir du maillot offert par l’Australien Quade Cooper. Mais l’ancien rugbyman, 37 ans, ne
se fait pas d’illusions : l’issue de la compétition, à laquelle
son pays n’a participé qu’une seule fois, en 2011, ne devrait
pas passionner ses compatriotes. « Pour beaucoup de Rus-

ses, le rugby reste un sport aux règles méconnues. Les gens
voient seulement trente mecs qui se battent pour un seul
ballon. Et, en plus, un ballon ovale ! » Au temps de l’URSS,
où le rugby était considéré comme un « sport bourgeois »,
le jeune Konstantin a d’ailleurs dû insister pour continuer
à pratiquer son sport, s’entraînant, enfant, une saison avec
l’équipe féminine du SKA Almaty.
Installé dans les Bouches-du-Rhône après une carrière
sportive passée en France, entre la première et la quatrième division, il s’apprête désormais à ouvrir un « stand
de manucure express ». p PA G E 8

Cahier du « Monde » No 22018 daté Samedi 31 octobre 2015 - Ne peut être vendu séparément

2|

0123

Samedi 31 octobre 2015

| SPORT & FORME |

À VOS MARQUES

Inaccessible Ovalie

chronique

Albrecht Sonntag
Enseignant-chercheur.
ESSCA Ecole de management

J

e n’y arrive pas. Pourtant, j’ai essayé.
Avec la meilleure volonté, en refoulant
les a priori, j’ai tenté de m’en approcher,
de comprendre sa langue, faire miennes
ses valeurs. Rien n’y fait, malgré des
efforts sincères, je ne parviens pas à aimer
le rugby.
L’Ovalie, ce pays mythique où le sport,
à ce qu’on dit, est resté du sport, et où les
hommes sont restés des hommes, ce monde
meilleur m’a refusé le visa. Il m’a refoulé

à la frontière à chaque fois que j’ai essayé
d’y entrer.
Je me sens exclu. Toutes ces années à peaufiner mon français, à m’approprier la culture
de ce pays, à intérioriser les principes de la
République – en vain ! Le rugby, avec ses
règles bizarres, son comptage de points pour
le moins bancal et son culte de la virilité qui
semble d’un autre âge, me montre les limites
de l’assimilation culturelle.
Même son vocabulaire me reste imperméable. Evidemment, je suis capable de glisser,
non sans élégance, une expression comme
« transformer l’essai » dans une conversation,
mais au moment même où je l’énonce, son
sens profond m’échappe. Pourquoi « essai » ?
Pourquoi « transformer » ? Qu’est-ce que c’est
que ces termes ridicules ? Sans même parler
des « mauls », des « rucks », des « packs »,
puis de tout ce langage fleuri qui tourne
autour. Et de cette rhétorique de lutte, d’abnégation, de sacrifice et de camaraderie tout
droit sortie du lexique de la Grande Guerre.
Bien sûr, j’ai été intrigué. Par le côté archaïque, animal et authentique de ce combat
qui fait appel à des instincts enfouis de
conquête et de défense de territoire. Par
l’atmosphère étonnamment amicale dans
les tribunes, malgré la dureté des coups
sur le terrain. Et par le respect absolu pour
l’arbitre et ses décisions.
J’ai donc voulu comprendre. Lu des ouvrages et des articles savants, consulté deux

amis gallois qui n’avaient qu’enthousiasme
pour le rugby et des collègues français qui
n’avaient que condescendance pour le football, appris par cœur la terminologie du jeu
sur Wikipédia. A l’heure de la Coupe du
monde 2007, j’étais fermement résolu
à partager enfin la passion française pour
ce sport. Après m’être forcé à suivre de près
les premières semaines (ô combien longues)
du tournoi, la compétition m’a servi ce quart
de finale de légende qui vit le XV de France
battre les invincibles All Blacks. Pouvait-il y
avoir un moment plus propice pour enfin
se convertir à la magie de ce jeu que l’un des
retournements les plus spectaculaires de
son histoire ?
Mais une fois l’excitation du direct retombée, j’ai dû me rendre à l’évidence : je n’y arrivais pas vraiment, je faisais semblant. C’est
étonnant : on peut s’émanciper de sa socialisation religieuse et politique pour embrasser
d’autres systèmes de pensée. On peut se libérer d’une bonne part des traditions culturelles transmises par son éducation et s’ouvrir
à d’autres façons de voir le monde. Mais en
matière de culture sportive, il semble qu’on
reste prisonnier de son enfance.
L’Ovalie me restera inaccessible. C’est ainsi,
je dois en faire mon deuil. Ne le dites à personne, mais samedi après-midi, pendant la
finale de la Coupe du monde, je consulterai
en cachette sur Internet les résultats de la
Bundesliga. p

WONG MAYE-E/AP

8

milliards

C’est, en yuans (soit 1,1 milliard d’euros), le montant que
la société China Media Capital, du magnat asiatique Li
Ruigang, a accepté de payer pour les droits de diffusion
de la Super League, le championnat de football chinois,
pour cinq ans, selon le Financial Times. Un contrat très
sensiblement supérieur à l’actuel, de 7 millions d’euros
par an. En France, les droits annuels de la Ligue 1 s’élèvent
à 750 millions d’euros.

Agenda
Samedi 31 octobre

Football C’est une opposition qui résonne souvent
comme un choc au sommet. Pas cette fois-ci, mais elle
s’annonce d’autant plus électrique. Liverpool (9e) et Chelsea
(15e), deux cadors embourbés dans les profondeurs de la
Premier League, chercheront à se ressaisir. Le match vaudra
aussi par le choc de ses entraîneurs : face au « Special
One », surnom du coach des Blues, José Mourinho, l’Allemand Jürgen Klopp s’est autoproclamé le « normal one ».
(13 h 45, Canal+ Sport.) Si vous êtes nostalgique de la France
des années 1960 et 1970, vous privilégierez alors le duel
entre Saint-Etienne et Reims, juste après l’heure du tea.
(17 heures, Canal+.)
Rugby (1) La Coupe du monde de rugby est un trophée
qui aime s’offrir à l’hémisphère Sud, hormis une brève infidélité en 2003, avec la victoire de l’Angleterre. Cette année
ne déroge pas à la règle. Le vainqueur de la finale entre la
Nouvelle-Zélande et l’Australie deviendra l’équipe la plus
titrée, avec trois couronnes mondiales. Les All Blacks tenteront de devenir la première nation à conserver son titre.
Les Wallabies, eux, voudront prendre leur revanche après
leur défaite en demi-finale, il y a quatre ans. (17 heures, TF1.)
Basket Contrairement au football, le ballon orange offre
un derby francilien au plus haut niveau. Mais entre ParisLevallois et Nanterre, deux mauvais élèves de la Pro A,
il sera surtout question de ne pas sombrer au classement.
(18 heures, Ma chaîne sport.)
Rugby (2) Que ceux qui, après six semaines d’Ovalie,
auraient du mal à entrer dans une déprimante période de
sevrage soient rassurés : le soir même, le Top 14 offre une
alléchante affiche – moins exotique, certes –, le match entre
Clermont et Castres. (20 heures, Canal+ Sport.)

Dimanche 1er novembre

Cyclisme Si vous êtes insomniaque, ou complètement
accro au vélo, la deuxième étape du Tour du lac Taihu, en
Chine, va vous permettre de découvrir des paysages et des
cyclistes méconnus. (6 h 30, Eurosport.)
Athlétisme Le point commun entre Lance Armstrong,
Pamela Anderson, Marie-José Pérec et Yannick Noah ?
Tous ont couru le Marathon de New York. Mais au-delà de
la présence des people, l’épreuve attire aussi les meilleurs
spécialistes de la discipline, à l’image des Kényans Wilson
Kipsang, ancien détenteur du record du monde, et Mary
Keitany (photo), qui tenteront de conserver leur couronne
acquise en 2014. (15 h 30, Eurosport.) (PHOTO : AFP)

Portes ouvertes
au Masters

Bonne nouvelle cette année pour les participantes du Masters de tennis féminin, ou
plutôt du BNP Paribas WTA Finals, qui se
déroule jusqu’au 1er novembre à Singapour :
Serena Williams a déclaré forfait. Quand
on sait que l’Américaine a remporté les trois
dernières éditions et qu’elle collectionne

cinq Masters depuis le début de sa carrière,
on imagine le soulagement de ses adversaires. En son absence, la Russe Maria
Sharapova (photo) et l’Espagnole Garbine
Muguruza font figure de favorites dans cette
compétition qui regroupe les meilleures
joueuses mondiales. p

l ’ h i s t o i r e

« Cheerleaders » de la NBA, unissez-vous !
clément guillou

L

orsque les Cleveland Cavaliers et les
Chicago Bulls se sont réunis autour de
leurs bancs respectifs pour le premier
temps mort du match d’ouverture de la saison de NBA, mardi 27 octobre, la masse salariale de l’assemblée s’élevait – entraîneurs
compris – à quelque 187 millions d’euros
annuels. Soit, en moyenne, plus de 1 million
d’euros par match officiel disputé.
Pendant ce temps, les Luvabulls se déhanchaient sur le parquet de l’United Center de
Chicago. Leur revenu ? Compter 50 dollars
(45 euros) par danseuse et par match, selon
le témoignage au Chicago Tribune de Paula
Marsh, qui a quitté la troupe en 2013. Pas cher
payé pour représenter une franchise valorisée à 1,8 milliard d’euros et subir les contraintes d’un régime d’athlète, les avances de certains joueurs et les commentaires salaces
d’internautes sous des portfolios qui font
l’audience des sites de sport.
Les cheerleaders, éléments incontournables
du sport spectacle américain, sont devenues
des acrobates interprétant des chorégraphies
exigeantes. Mais elles sont aussi les esclaves
d’une industrie multimilliardaire, sexiste et

inégalitaire. Lauren Herrington, danseuse des
Milwaukee Bucks lors de la saison 2013-2014,
s’est rebellée contre sa condition de cheerleader sous-payée. Elle a déposé plainte
contre la franchise pour avoir été rémunérée
en dessous du salaire horaire minimum
(6,56 euros) dans le Wisconsin. Sa paye était
de 59 euros par match et 27 euros par entraînement, soit entre 3 et 4 euros de l’heure
selon ses estimations.
Dans la plainte, ses avocats ajoutent que ses
heures supplémentaires n’étaient pas payées
et que les séances de cabines de bronzage,
l’entretien de ses tenues, les dépenses de
maquillage, manucure et coiffure étaient à sa
charge. Et les blessures ne sont pas couvertes.

Des mascottes mieux payées
Il s’agit de la première plainte d’une cheerleader dans l’histoire de la NBA, et Lauren
Herrington a déjà été rejointe par une camarade des Milwaukee Bucks. Cinq autres songent à ajouter leur nom, assure son avocat.
Les plaintes déposées contre des franchises
de NFL ont débouché sur plusieurs règlements à l’amiable : les Oakland Raiders,
en 2014, ont par exemple versé plus
de 1,1 million d’euros à 90 danseuses.

La Californie a adopté cet été une loi obligeant les franchises à payer les cheerleaders
comme leurs autres employés. L’Etat de New
York a le même projet. « Nous ne devrions pas
en passer par des poursuites judiciaires et des
lois pour que la NBA respecte le droit du travail », a souligné l’élue démocrate du Queens
Nily Rozic le 26 octobre.
Réponse du porte-parole de la NBA, Mike
Bass : les pom-pom girls « sont des membres
importants de la famille NBA. Comme pour les
autres employés, nous travaillons avec les
équipes pour faire en sorte qu’elles appliquent
les conditions de travail et de salaire fixées par
la loi ». De façon surprenante, d’autres membres de la « famille NBA » au rôle similaire,
les mascottes, sont beaucoup mieux payés :
plus de 10 000 euros par mois pour certains
des acteurs se cachant sous la peluche.
Pour Lauren Herrington, le silence des
cheerleaders est le fruit d’années de lavage de
cerveau, depuis l’université, sur le prestige
présumé attaché à la fonction. « Dès le premier jour, dit-elle au magazine Vice, on vous
fait comprendre que c’est un honneur d’être ici,
et vous ne remettez jamais rien en cause car
vous êtes privilégiée. Et si vous contestez, on
vous retire ce privilège. » p

Football Si vous croyez que l’argent ne fait pas tout, que
la réussite ne s’explique pas uniquement par les moyens
financiers, alors la belle aventure du promu Angers ne peut
pas vous laisser indifférent. L’avant-dernier budget de
Ligue 1, qui se déplace à Monaco, occupe la position de
dauphin du Paris-Saint-Germain. Les Angevins défieront-ils
encore une fois les pronostics ? Réponse sur une chaîne qatarie pas vraiment connue pour manquer de sous. (17 heures, BeIN Sports.) En soirée, Marseille tentera de poursuivre
son timide redressement, face à Nantes. (21 heures, Canal+.)
Formule 1 Certes, le suspense s’est évaporé depuis le
Grand Prix d’Austin et le troisième sacre mondial de Lewis
Hamilton. Certes, le titre des constructeurs est déjà attribué
à Mercedes. Mais le Grand Prix du Mexique, 17e manche
de la saison, devrait comporter plusieurs sources d’intérêt.
Qui, des Allemands Sebastian Vettel et Nico Rosberg, prendra une option sur la deuxième place au classement général ? Surtout, Lewis Hamilton et Nico Rosberg, les deux
équipiers qui se détestent cordialement, vont-ils continuer
leur bataille de lancer de casquettes, commencée à Austin ?
(20 heures, Canal+ Sport.)
Basket Rien de mieux que la reprise de la NBA pour
oublier sa déception avec l’équipe de France. Les San Antonio Spurs affrontent les Boston Celtics, et Tony Parker
voudra rebondir en club après son Euro raté avec la sélection. (21 h 30, BeIN Sports.)

ENQUÊTE

| SPORT & FORME |

0123

Samedi 31 octobre 2015

|3

Au nom du fric
business

| Inexorablement, le « naming » gagne du terrain : à l’image de l’ancien Palais omnisports de Paris-Bercy,
stades, tournois et équipes sont de plus en plus nombreux à vendre leur nom à une marque

Le nouveau nom de l’ancien
Palais omnisports
de Paris-Bercy rapportera
trois millions d’euros par an.
JÉRÔME PRÉVOST/PRESSE SPORTS

henri seckel

C

ertains amateurs de tennis s’imaginent peut-être qu’ils vont assister au Tournoi de Bercy, du samedi 31 octobre au dimanche
8 novembre. Tout faux. C’est devant le spectacle du BNP Paribas
Masters, et dans les gradins de l’AccorHotels
Arena, qu’ils s’apprêtent à vibrer : officiellement, le tournoi parisien s’appelle comme ceci
depuis 2002, et le Palais omnisports de ParisBercy (POPB) comme cela depuis la mi-octobre.
Le POPB, flambant neuf après dix-huit mois de
travaux, est le premier équipement sportif majeur de la capitale à découvrir les joies du naming
(que l’on peut traduire par « nommage » si l’on

« Il ne faut pas être naïf
sur la présence des marques
dans notre société, qui est
une société de consommation »
jean-françois martins

adjoint chargé des sports et du tourisme à la mairie de Paris
y tient vraiment), pratique consistant pour le
propriétaire d’un lieu à en céder le nom à une
marque commerciale contre de l’argent. Ainsi le
premier groupe hôtelier de la planète s’affichet-il désormais en énormes lettres blanches audessus des pelouses obliques de cet édifice que le
public aura du mal à cesser d’appeler Bercy.
Le Parti communiste et le Front de gauche à
Paris proposaient d’honorer la mémoire
d’Alain Mimoun en donnant à la salle du 12e arrondissement le nom du champion olympique
du marathon, en 1956, à Melbourne, mort
en 2013. Les socialistes ont préféré opter pour
les millions d’euros d’AccorHotels – un peu plus
de trois par an, pendant au moins dix ans – qui
permettent d’alléger un peu la facture de la
rénovation (135 millions d’euros).
Le nouveau nom a choqué de nombreux
Parisiens, il a choqué Laurence Parisot – « Tout

s’achète peut-être, mais tout ne doit pas être mis
en vente ! », a twitté l’ancienne présidente du
Medef –, mais il ne choque pas Jean-François
Martins, adjoint chargé des sports et du tourisme à la mairie de Paris : « Il ne faut pas être
naïf sur la présence des marques dans notre
société, qui est une société de consommation. Je
préfère faire partie des gens lucides qui savent
que ça fait partie du jeu. Le groupe AccorHotels
achète simplement un espace publicitaire,
comme il pourrait acheter une page dans Le
Monde ou une bannière sur Lemonde.fr. »
Drôle de parallèle : outre qu’il ne s’appelle
tout de même pas encore AccorHotels Le
Monde, le journal que vous tenez en main
est une propriété privée, tandis que le POPB
appartient à la mairie de Paris, donc à tous les
Parisiens. « Avec le naming, une marque rebaptise l’espace public, explique Nicolas BonnetOulaldj, président du groupe Communiste Front de gauche du conseil de Paris. On sort de
l’idée du patrimoine public qui peut être utilisé
pour un travail de mémoire ou de transmission
culturelle et on entre dans un processus de marchandisation. Si on ne réagit pas dès maintenant
à propos des équipements sportifs, demain l’ensemble de notre patrimoine urbain pourrait être
un support à la publicité. »
En attendant de le voir s’attaquer à ses rues,
ses musées, ses parcs ou ses métros – comme à
Madrid, où la seconde ligne s’appelle « Linea 2
Vodafone » –, la France voit le naming prendre
d’assaut ses enceintes sportives. Avant l’AccorHotels Arena de Paris étaient déjà sortis de
terre le Kindarena de Rouen, la Park & Suites
Arena de Montpellier, le Matmut Stadium de
Lyon, la Skoda Arena de Morzine, la Pubeco
Pévèle Arena d’Orchies, la MMArena du Mans,
le Matmut Atlantique de Bordeaux et l’Allianz
Riviera de Nice. En 2016 viendront s’ajouter les
nouveaux stades de l’Olympique lyonnais et du
Racing 92 – qui en seront, eux, propriétaires.
Pour l’heure, avec moins d’une dizaine d’enceintes « namées », la France est en retard ou
résiste encore, selon les points de vue.
Rien qu’en Bundesliga, le championnat de
football allemand, 14 des 18 stades portent le
nom d’entreprises privées, comme la Volkswagen-Arena de Wolfsburg. Le Royaume-Uni, le
Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande ou la
Suède y ont massivement recours, mais pas

autant que les deux champions du naming que
sont le Canada et les Etats-Unis. Sur les
122 équipes évoluant dans les quatre grandes
ligues nord-américaines – NBA (basket), NFL
(football américain), MLB (base-ball) et NHL
(hockey sur glace) –, 101 évoluent dans une salle
ou un stade faisant référence à une marque.
Quand on souhaite conserver le nom de son
antre (ou quand on y est contraint), il est toujours possible de modifier celui des tribunes,
comme à Rennes, où le stade de la Route-deLorient abrite une romantique « tribune Super U ». Le naming s’applique volontiers aux
infrastructures secondaires : le PSG ne s’entraîne plus au Camp des Loges mais au « Centre
d’entraînement Ooredoo », tandis qu’à Lyon les
apprentis footballeurs seront désormais formés à la « Groupama OL Academy ».
Face à une telle évolution, la lutte s’organise
timidement. A Bordeaux, les ultras grondent
contre le Matmut Atlantique, qu’ils ont décidé
d’appeler stade René-Gallice, tandis qu’à Newcastle les supporteurs ont obtenu, grâce au succès de leur pétition, que le Saint James’ Park, devenu Sports Direct Arena, retrouve son nom.
Mais la bataille semble d’ores et déjà perdue,
explique Jean-Marie Brohm, professeur émérite de sociologie à l’université Montpellier-III
et critique radical du sport : « Le sport est
aujourd’hui totalement sous l’emprise du capital multinational, et l’épiphénomène du naming
n’est que la conséquence logique et l’expression
la plus claire de ce processus. »
Les enceintes sont loin d’être les seules cibles
du naming, qui a déjà posé sa patte sur des tas
de compétitions, dans des tas de sports, à
l’image du BNP Paribas Masters et d’à peu près
tous les tournois importants de tennis et de
golf, à l’exception de ceux du Grand Chelem,
qui n’ont aucun intérêt à brader leur nom
contre quelques millions. Le championnat anglais de foot s’appelle Barclays Premier League, celui de Belgique Jupiler Pro League ; la
Heineken Cup désigne la Coupe d’Europe de
rugby, et la Turkish Airlines Euroleague celle
de basket ; et il faut désormais parler du
Schneider Electric Marathon de Paris ou du
Qatar Prix de l’Arc de triomphe.
La publicité s’incruste jusque dans les noms
d’équipes – le Red Bull Salzbourg en football, le
Gamyo d’Epinal en hockey sur glace – ou dans

les classements mondiaux – le Longines Rankings en équitation, l’Emirates ATP Rankings
en tennis. Les cyclistes roulent pour la Française des jeux ou AG2R La Mondiale, les marins
naviguent sur Macif ou Sodebo, et la cavalière
suédoise Malin Baryard-Johnsson concourt
sur un cheval nommé H&M Tornesch, tout premier cas de naming d’un être vivant. Pour
quelques euros supplémentaires, peut-être
aurait-elle pu se faire appeler elle-même Malin
H&M Baryard-Johnsson.
En 2011, Les Cahiers du football s’étaient amusés à imaginer un contrat passé entre l’entreprise d’informatique IBM et le footballeur suédois Zlatan Ibrahimovic qui, pour 15 millions
d’euros, acceptait de se renommer Zlatan
IBMovic, tandis que le Belge Eden Hazard était
censé être en pourparlers avec les shampooings Head & Shoulders pour se faire appeler, contre rémunération, Eden Shoulders.
Sommes-nous vraiment si loin du naming humain ? « Là, je pense que l’éthique entre en jeu,
estime Lionel Maltese, spécialiste du marketing
sportif. La réputation d’un athlète pourrait être
affectée. » « Le naming pour les infrastructures,
oui. Pour l’équipe et les joueurs, non », résume
Jean-Michel Aulas, le président de l’Olympique
lyonnais, qui estime que le naming de sportifs
marque l’entrée « dans un autre monde, qui
suppose de se transposer dans le futur ».
Déjà saturés de publicité, les supporteurs ne
risquent-ils pas d’en faire une overdose ? « Les
marques sont conscientes de ce qu’elles font, et à
un moment donné un équilibre concurrentiel va
se créer, anticipe Lionel Maltese. On ne va pas se
retrouver dans une situation où n’importe qui
“name” n’importe quoi. »
Pour être efficace, le naming doit bénéficier
entre autres de la complicité des journalistes,
mais ces derniers sont généralement réfractaires à l’idée de servir d’agents publicitaires
bénévoles – évidemment, pour cet article,
c’était compliqué de faire autrement – et sont
parfois gentiment rappelés à l’ordre. En 2014,
pour avoir persisté à évoquer le « tournoi de
Bercy » dans ses articles, l’auteur de ces lignes
avait reçu un sermon mémorable de la part
d’un représentant de BNP Paribas : « Ce n’est
pas comme ça que le tournoi s’appelle. Vous
comprenez, c’est comme si on vous appelait
Henri Eckel. » p

4|

0123

Samedi 31 octobre 2015

| SPORT & FORME |

RÉCIT

Le derby
de l’Océanie
rugby

C’est « le » classique du ballon ovale.
La 155 confrontation entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande,
deux titres mondiaux chacune, sera malgré tout inédite :
pour la première fois, les deux équipes s’affronteront,
samedi, en finale de la Coupe du monde
e

bruno lesprit et adrien pécout
Twickenham, envoyés spéciaux

L

e rugby n’est plus à un
paradoxe près. C’est ainsi
que, pour la première fois
de leur histoire, samedi
31 octobre, la NouvelleZélande et l’Australie s’affrontent en finale de la
Coupe du monde. L’affiche présente un (faux) air de déjà-vu. Ces
retrouvailles sous le ciel londonien de
Twickenham opposent en effet les deux
nations les plus titrées de la compétition,
à égalité avec l’Afrique du Sud : déjà deux
sacres chacune et la perspective, pour
l’une comme pour l’autre, de prendre la
tête au terme de cette 8e édition. Surtout,
la rencontre de samedi après-midi marque la 155e confrontation entre All Blacks
et Wallabies. Soit l’opposition la plus récurrente du rugby international depuis
plus d’un siècle, plus précisément depuis
cent douze ans.
En 1903, les Néo-Zélandais profitent
d’une tournée sur la grande île voisine
– séparée tout de même par 2 000 kilomètres à travers la mer de Tasman – pour
y imposer un savoir-faire jamais démenti
depuis : 105 victoires, contre 42 défaites
et sept matchs nuls. « Tout le monde sait
que la rivalité est intense entre nous, explique à la veille de la finale le demi de
mêlée néo-zélandais Tawera Kerr-Barlow,
né à Melbourne d’une mère internationale de rugby australienne. Etre si proches l’un de l’autre fait que l’on est des
rivaux naturels dans tous les sports. »
Pour formaliser leurs relations, Sydney
et Wellington inventent en 1932 un trophée destiné au vainqueur d’un match
annuel : la Bledisloe Cup, du nom de
Charles Bathurst, premier vicomte Bledisloe, gouverneur général de la Nouvelle-Zélande et représentant du roi britannique George V. De plus en plus demandeuses, les télévisions auront eu ensuite
d’autres rendez-vous annuels à se mettre
sous la caméra. En 1996, à peine le rugby
devenu professionnel, un consortium international se saisit de l’occasion pour
faire converger les intérêts économiques
des trois principales équipes de l’hémisphère Sud, All Blacks, Wallabies et Springboks. L’ex-Tri-Nations, renommé « Championship » depuis l’inclusion des Pumas
argentins en 2012, donne désormais lieu
à 12 matchs chaque été.
Si bien que les deux anciens dominions
de l’Empire britannique ont aujourd’hui
dépassé Anglais et Ecossais en nombre
de confrontations : déjà 22 de plus, et
l’écart risque de se creuser. Les représen-

tants de la vieille Europe avaient pourtant pris de l’avance grâce à leur participation au premier match (1871) du rugby
international, puis au premier trophée
connu, la Calcutta Cup (1879).
Parce qu’on n’arrête pas le commerce,
les vedettes australes se rencontrent
désormais deux fois l’an. Voire trois si
l’on ajoute le match annuel de Bledisloe
Cup, rendez-vous historique que les
dirigeants australiens et néo-zélandais
ont déjà osé délocaliser à Hongkong
(en 2008 et 2010) comme à Tokyo
(en 2009).
Leurs deux confrontations les plus récentes ? Une victoire partout. Cet été, si
les Wallabies ont dominé les Blacks
(27-19) à Sydney et remporté pour la première fois le Championship sous sa
forme actuelle, ce sont surtout les NéoZélandais qui ont marqué les esprits – et
des essais – lors de la Bledisloe Cup
(41-13). Cette large victoire à Auckland,
certes face à une Australie remaniée,
confirme une tendance de fond : les All
Blacks ont gagné sept de leurs dix derniers matchs face aux Wallabies, dont
deux en terrain hostile. Dur de résister à
ces terreurs qui collectionnent les victoires autant que les hakas : tous matchs et
tous adversaires confondus, la phalange
du sélectionneur Steve Hansen reste sur
un total sidérant de 90,6 % de victoires
en 53 rencontres depuis 2012. Ce qui fait
beaucoup, diront les statisticiens.

« Tout le monde sait que la rivalité
est intense entre nous.
Etre si proches l’un de l’autre
fait que l’on est des rivaux naturels
dans tous les sports »
tawera kerr-barlow

demi de mêlée néo-zélandais
Suffisamment, en tout cas, pour placer Richie McCaw, Julian Savea et leurs
coéquipiers en position de favoris pour
la finale de samedi. « Je crois que le
charme de la Coupe du monde, c’est que
tout ce qui s’est passé avant ne signifie
pas grand-chose, affirme cependant le
deuxième-ligne néo-zélandais Sam
Whitelock, avec une bonne dose de langue de bois. Tout est possible en quatrevingt minutes samedi. »
Depuis la création de la Coupe du
monde en 1987, l’Australie et la Nouvelle-

Zélande ne s’étaient rencontrées que
trois fois dans ce tournoi. Chaque fois en
demi-finale. Jamais, avant ce 31 octobre,
l’occasion ne fut fournie d’assister à un
dénouement malgré l’assiduité de chacune au palmarès de la Coupe du monde,
selon un mode opératoire bien différent.
Toujours aux dépens de la France (1987 et
2011), la Nouvelle-Zélande a triomphé à
domicile, dans son Eden Park d’Auckland.
L’Australie, à l’inverse, a perdu lors de
la seule finale programmée chez elle : à
Sydney, en 2003, un maudit drop de l’Anglais Jonny Wilkinson l’a privée du
triomphe à la dernière minute.
C’est en voyageant jusqu’en GrandeBretagne que la sélection au maillot
jaune et vert a trouvé le Graal : d’abord à
Twickenham, contre des Anglais qui
jouaient pourtant à domicile (1991), puis
au Millennium de Cardiff, face au XV de
France (1999).
La Nouvelle-Zélande et l’Australie savent donc ce qu’il leur reste à faire. Pour
l’une, guérir son mal du voyage ; pour
l’autre, au contraire, conserver son pied
marin. En poste depuis octobre 2014, le
sélectionneur australien Michael Cheika
évoque sa feuille de route : « Nous avons
préparé un plan pour pratiquer un jeu
plus physique, et pour bien jouer au rugby
tout en suscitant le soutien des supporteurs. Nous voulons qu’ils apprécient notre façon de jouer. Cela ne veut pas dire
forcément toujours gagner, même si c’est
cela que nous visons en priorité. »

Son entraîneur des arrières, Stephen
Larkham, est bien placé pour savoir
combien « les matchs contre la Nouvelle-Zélande peuvent parfois être débridés ». « On y va avec notre plan de jeu, et
après ça dépendra des conditions, de
l’arbitrage et des erreurs qui seront faites. J’aimerais avoir une boule de cristal
pour pouvoir vous répondre », lâche
l’ancien demi d’ouverture, champion
du monde en 1999, plutôt que de se risquer à un pronostic.
En Coupe du monde, l’histoire récente
incite effectivement à un minimum de
précautions oratoires. Alors que la Nouvelle-Zélande mène largement sur l’ensemble des matchs, avec 63 victoires
d’avance, c’est l’Australie qui domine
légèrement pour le bilan, succinct, des
demi-finales mondiales : deux victoires
(1991 et 2003) contre une pour les All
Blacks (2011).
Plutôt bon enfant, la rivalité entre les
deux pays a pris un tour déplaisant lors
du Mondial néo-zélandais de 2011. Pour
avoir été aigrement pris à partie par une
spectatrice locale (« C’est notre sport !
Vous, Français, n’avez pas le droit de
gâcher notre fête ! ») lors de la finale à
l’Eden Park, remportée d’un point et
dans la peur par les All Blacks contre la
bande à Thierry Dusautoir, on peut témoigner que certains supporteurs kiwis
n’admettent pas que leur hégémonie
soit menacée dans ce qu’ils considèrent
comme leur pré carré.

RÉCIT

| SPORT & FORME |

0123

Samedi 31 octobre 2015

|5

Mêlée lors de la demi-finale
de la Coupe du monde entre
la Nouvelle-Zélande
et l’Australie, le 16 octobre 2011,
à l’Eden Park d’Auckland.
MOUNIC/PRESSE SPORTS

trie. En 2011, Steve Hansen, alors entraîneur adjoint des All Blacks, évoquait
« une rivalité saine dans l’Histoire avec
beaucoup de respect entre les deux équipes ; depuis toujours ils se sont comportés
comme des grands frères, nous considérant comme des petits frères ». Les observateurs furent toutefois surpris par la futilité des réactions entre les supporteurs.
« Cela ressemble beaucoup à des disputes
et des chamailleries d’enfants sur le
mode : “Je joue mieux au rugby que toi !”
ou : “C’est toi qui as commencé !”, confiait
alors un documentariste australien fan
de rugby. Vu de l’extérieur, ce doit être
assez consternant. » Les Aussies aiment
généralement dépeindre les Kiwis
comme des ruraux frustes. Ceux-ci, en
retour, moquent des surfeurs bronzés
toute l’année et arrogants.

Les Aussies aiment
généralement dépeindre
les Kiwis comme des
ruraux frustes. Ceux-ci,
en retour, moquent des
surfeurs bronzés toute
l’année et arrogants

Ce caprice n’était rien en regard de l’accueil qui fut réservé, à les en croire, aux
fans australiens. D’aucuns ont affirmé
avoir essuyé des injures et même des crachats, après la défaite de leur équipe
contre l’Irlande en phase de poules. Le
Sydney Morning Herald publia un sondage en ligne selon lequel 64 % des supporteurs des Wallabies se sentaient menacés. Le patron du comité d’organisation, Martin Snedden, dut intervenir
pour faire part de sa « grande déception »
quant au comportement « contre-nature » de certains de ses compatriotes,
dont avait été vantée l’hospitalité. Dans
un éditorial, le New Zealand Herald jugea
utile de rappeler que « les copains aussies
ne méritent pas nos insultes ».
Lors des matchs des Australiens, des
supporteurs locaux n’hésitaient pas à
faire dans la provocation en brandissant
des pancartes sur lesquelles on pouvait
lire : « U Suck Aussies » – « Aussies, vous
craignez ». Les adorateurs de la fougère
argentée affirment en effet soutenir « les
All Blacks et tous ceux qui affrontent l’Australie ». Même les Français. C’est dire.
La tension a atteint son paroxysme le
16 octobre 2011, à l’Eden Park, avec la
demi-finale entre les deux pays. Un
homme est conspué dès qu’il touche le
ballon, le demi d’ouverture australien
Quade Cooper. Transformé par les journaux locaux en cible à fléchettes, il a été
qualifié d’« ennemi public numéro un ».
Son crime ? Etre maori, avoir émigré à

Brisbane à l’âge de 13 ans et avoir opté
ensuite pour le maillot jaune. Et aussi
avoir rudoyé et invectivé l’icône nationale, Richie McCaw.
Le jour du choc, le renégat n’est pas dans
son assiette. Au coup de sifflet final, la
réalisation s’offre le plaisir de s’attarder
longuement sur son visage. Lequel, sur
l’écran géant, provoque la réaction recherchée : un concert de huées. Le public néozélandais devrait toutefois être privé cette
année de sa tête de turc préférée puisque
Cooper, ingérable génie, a perdu sa place
de titulaire au profit de Bernard Foley.
Après la victoire contre l’ennemi intime, la sono du stade cracha le Paint It
Black, des Rolling Stones. En s’imposant
20-6, leur première victoire contre l’Australie en Coupe du monde, les All Blacks
avaient remporté ce que la presse désigna comme la « vraie » finale de la compétition. Et pris une revanche sur la double humiliation de 1991 et de 2003, les
deux demies perdues contre l’Australie.
En ce jour de 2011, il y avait un autre
« traître » dans les rangs australiens : le
sélectionneur Robbie Deans, devenu
en 2008 le premier coach étranger des
Wallabies. Ce Néo-Zélandais avait été l’assistant chez les All Blacks de l’entraîneur
John Mitchell jusqu’à ce que le tandem
saute après le désastre de 2003.
A l’origine, cette cinquième édition du
Mondial devait être un remake de la
toute première, coorganisée par les
deux nations en 1987. Les Néo-Zélandais

avaient d’emblée marqué leur suprématie en obtenant que soient disputés à
l’Eden Park le premier match de l’histoire de la Coupe du monde (les All
Blacks martyrisèrent l’Italie) comme la
finale (les mêmes battirent les Français). Neuf de leurs enceintes furent retenues pour le tournoi, contre deux
seulement pour l’Australie.
Seize ans après, en 2003, les maîtres de
l’Ovalie furent privés d’une deuxième
Coupe du monde à domicile, en raison
d’une absurde querelle entre leur fédération et l’International Rugby Board
sur la publicité affichée dans les stades.
Ils ne manquèrent pas de persifler
quand il apparut que l’Australie, restée
seule organisatrice, peinait à remplir ses
arènes. Il était pourtant dit que cette
édition ne serait pas celle des NéoZélandais. Le 15 novembre 2003, à Sydney, les All Blacks, qui venaient de remporter facilement la Bledisloe Cup
(50-21), étaient pourtant donnés largement favoris. Et ils étaient fermement
décidés à laver l’affront d’une demi-finale perdue (16-6) contre ces mêmes
Wallabies douze ans plus tôt à Dublin. Il
n’y eut pas de revanche à Sydney, mais
une stupéfiante défaite (22-10) qui fit
mentir l’adage selon lequel « les NéoZélandais sont des Ecossais qui ont appris à gagner ».
Pour qualifier les relations entre les
deux pays, un thème revient inlassablement dans les discours : celui de la fra-

Rencontres
1903 La Nouvelle-Zélande remporte (22-3) son premier testmatch en Australie, à Sydney.

1932 L’Australie s’impose (22-17)
lors de la première édition de la
Bledisloe Cup, toujours à Sydney .

1991 A Dublin, victoire des
Australiens (16-6) en demifinale de la Coupe du monde,
dont ils soulèveront le trophée.

1996 Création du Tri-Nations,
qui réunit chaque été All Blacks,
Wallabies et Springboks.

2003 A Sydney, victoire (22-10)
des Australiens en demi-finale
du Mondial, qu’ils perdront
ensuite.

2011 A l’Eden Park d’Auckland,
les All Blacks dominent (20-6)
en demi-finale de la Coupe
du monde, qu’ils gagneront.

2015 Première finale entre la
Nouvelle-Zélande et l’Australie
en huit éditions de la Coupe
du monde.

En superficie, le « grand frère » dépasse effectivement de près de trente
fois le « petit », avec une population de
23,5 millions d’habitants contre 4,5 millions. Mais la concurrence ne repose
pas, comme souvent en sport, sur un
conflit militaire passé. Les deux pays
ont même célébré le 25 avril le centenaire de la bataille de Gallipoli, dans le
détroit des Dardanelles, au cours de laquelle s’illustra l’Anzac (Australian and
New Zealand Army Corps). Pour les
étrangers, il est d’ailleurs facile de
confondre leurs drapeaux avec Union
Jack et Croix du Sud sur fond bleu foncé.
Les Néo-Zélandais pourraient changer
de bannière. Un référendum est prévu
dans ce sens, et la fougère argentée fait
partie des projets retenus.
Mais en rugby, écrit Gregor Paul dans le
New Zealand Herald, « l’Australie est le
petit frère de la Nouvelle-Zélande ». Chez
les Kiwis, ce sport est en effet une religion, alors que pour les Australiens il
n’est qu’une discipline de quatrième
rang, derrière le cricket, le rugby à XIII et
le football australien (ou footy). « Ce furent d’ailleurs les Néo-Zélandais exilés,
nostalgiques de leur jeu et des traditions,
qui aidèrent à la relance totale du rugby
dans l’Etat de Sydney, puis dans celui de
Victoria », écrit Jacques Verdier dans son
Anthologie mondiale du rugby (Flammarion, 2012). Alors qu’en Nouvelle-Zélande,
« ce pays relativement neuf, le rugby tenait
lieu d’affirmation nationale et devint une
préoccupation quotidienne, qui donna à
rêver aux Pakehas [les Néo-Zélandais
blancs] comme aux Maoris, traités sportivement sur un pied d’égalité ».
« Beaucoup de joueurs jouent l’un contre l’autre en Super Rugby [la compétition opposant des clubs néo-zélandais,
australiens et sud-africains]. Pour ma
part, j’en connais plusieurs depuis les
sélections de jeunes et j’ai de bonnes relations », rappelle Sam Whitelock, pour
relativiser la rivalité. On objectera que
Kiwis et Aussies jouent précisément
« l’un contre l’autre », pratiquement jamais ensemble. Parmi les cinq Etats australiens représentés en Super Rugby, on
ne trouve au mieux qu’un joueur néozélandais par équipe, à l’exception des
Western Force de Perth qui en comptent
trois, peut-être parce qu’ils furent entraînés de 2006 à 2011 par l’ancien coach
des All Blacks, John Mitchell. Dans
l’autre sens, Peter Samu, des Crusaders
de Christchurch, se distingue : il est le
seul Australien évoluant pour l’une des
cinq franchises néo-zélandaises. p

6|

0123

Samedi 31 octobre 2015

| SPORT & FORME |

R E P O R TAG E

Vents contraires
| Budget comme esprit, tout semble opposer les deux maxi-trimarans qui guettent,
à La Trinité-sur-Mer, une météo favorable pour s’affronter dans le Trophée Jules-Verne

voile

patricia jolly
La Trinité-sur-Mer (Morbihan), envoyée spéciale

A

marrés à quelques dizaines de
pieds l’un de l’autre dans leur
port d’attache de La Trinitésur-Mer, Idec-Sport (31,50 m) et
Spindrift-2 (40 m) piaffent
d’impatience. Leurs voisins de
ponton habituels, Actual d’Yves Le Blevec et
Sodebo-Ultim’ de Thomas Coville, ont mis les
voiles il y a quelques jours pour s’aligner au
départ de la Transat Jacques-Vabre reliant
Le Havre à Itajai, dans le sud du Brésil. Les
deux maxi-trimarans et leurs équipages sont,
eux, condamnés à peaufiner leur préparation
tout en se « reniflant ». Ils attendent une fenêtre météo favorable pour prendre la mer.
Idec-Sport et Spindrift-2 sont tous deux en
stand-by pour se lancer à l’assaut du Trophée
Jules-Verne : le record du tour du monde en
équipage sans escale et sans assistance en laissant à bâbord les caps de Bonne-Espérance,
Leeuwin et Horn. Vingt et un mille six cents
milles nautiques par la route la plus courte…
Le chrono à battre est de 45 jours, 13 heures,
42 minutes et 53 secondes. Il a été établi le
6 janvier 2012 par Loïck Peyron à la tête d’un
équipage de treize hommes sur le trimaran
Maxi-Banque-populaire-V (40 m), mené à une
vitesse moyenne de 19,75 nœuds (37 km/h).
L’épreuve imaginée au milieu des années
1980 par Yves Le Cornec – qui disputa à 19 ans
la Route du rhum 1978 sur le multicoque
Journal-de-Mickey – et ses règles ont été élaborées par quelques marins de légende
comme Florence Arthaud, Jean-François
Coste ou Yvon Fauconnier.
En 1993, pour la première tentative, trois
équipages avaient relevé le défi : le trimaran

« Idec-Sport » et « Spindrift-2 »
offrent la perspective
d’un duel planétaire contre
la montre particulièrement
pimenté
Charal d’Olivier de Kersauson, et les catamarans Enza-New-Zealand, de Peter Blake et Robin Knox-Johnston, et Commodore-Explorer,
de Bruno Peyron. Ce dernier l’avait emporté
en 79 jours, 6 heures, 15 minutes et 56 secondes, après que ses deux adversaires eurent respectivement heurté un iceberg au large de
l’Afrique du Sud et été victime d’une avarie
dans l’océan Indien.
Idec-Sport et Spindrift-2, qui pourraient
s’élancer en même temps ou à quelques heures d’intervalle, ont des projets au budget et à
la philosophie très différents. Ils offrent ainsi
la perspective d’un duel planétaire contre la
montre particulièrement pimenté.
Prenons Spindrift-2. Anciennement MaxiBanque-populaire-V, il est le détenteur du record, et a été optimisé par la milliardaire suisse
Dona Bertarelli, 47 ans – qui en est l’armateur –,
son compagnon breton Yann Guichard, 41 ans
– qui le skippera – et leur équipe technique.
« Les seules choses auxquelles on n’a pas touché
sont la plate-forme, les foils [dérives porteuses]
et les safrans [parties du gouvernail] », dit Yann
Guichard, qui a accompli l’exploit de mener
cette bête de 40 m, en solitaire, à la deuxième
place de la Route du rhum en novembre 2014.
Issu de la voile olympique, Guichard a été
par deux fois deuxième de la Transat JacquesVabre (en 2005 avec Frédéric Le Peutrec et
en 2007 avec Lionel Lemonchois). Il était employé par l’écurie Rothschild avant de rencontrer Dona Bertarelli en 2008.
Sœur cadette d’Ernesto Bertarelli, premier
Suisse à avoir remporté la Coupe de l’America,
celle-ci naviguait depuis sa petite enfance sur
les bateaux paternels. Elle s’est mise à la voile
professionnelle il y a huit ans pour devenir
en 2011 la première femme à s’adjuger le Bol
d’or, épreuve reine du lac Léman, sur Ladycat,
son catamaran de 35 pieds.
A la tête d’une considérable fortune personnelle depuis la vente en 2007 du laboratoire
de biotechnologies familial Serono, elle s’est
lancée dans l’acquisition d’hôtels de luxe et a
fondé l’écurie Spindrift Racing avec Yann Guichard. C’est lui le véritable maître à bord. Pour
ce Jules-Verne, Dona, unique femme d’un
équipage composé de quatorze personnes
en tout, prendra ses quarts comme barreuserégleuse. « Spindrift-2 nous permet de vivre

Le maxi-trimaran « Idec-Sport »,
skippé par Francis Joyon,
à La Trinité-sur-Mer, le 27 octobre.
YVAN ZEDDA POUR « LE MONDE »

notre passion commune de la mer, explique
Yann Guichard. Dona n’a pas la prétention
d’être skippeuse, ni de faire du solo, mais elle se
plaît en équipage et elle barre bien. »
Le couple a choisi conjointement les autres
membres du bord : un mélange de marins
spécialisés dans les différentes tâches à bord
qu’a côtoyés Guichard lors de ses années
d’olympisme ou dans la course au large, dont
son frère cadet, Jacques Guichard, maître voilier de l’écurie. « Je suis comblé, dit le skippeur
de Spindrift-2. J’ai le bateau que je voulais, et un
équipage qui nous ressemble à Dona et à moi :
des gens qui savent faire avancer un bateau qui
va naturellement vite à des moyennes élevées
sans le faire souffrir. »
Pour Francis Joyon aussi, il est « primordial
d’aller vite sans casse ». « C’est même tout l’art
du multicoque », observe ce marin de peu de
mots. Agé de 59 ans, ce fils d’un entrepreneur
en bâtiment a monté avec Idec-Sport une véritable opération commando.
En accord avec IDEC, une PME de 250 employés spécialisée dans le bâtiment sur mesure, l’actuel détenteur du record du tour du
monde en solitaire et sans escale (57 jours,
13 heures et 34 minutes) a vendu son trimaran
précédent pour racheter l’ex-Groupama-3 de
Franck Cammas, qui s’était adjugé le Trophée
Jules-Verne en 2010 en 48 jours, 7 heures,
44 minutes et 52 secondes.
Pour en compléter le financement sans avoir
à chercher de partenaire supplémentaire, cette

nouvelle acquisition – qui a également gagné la
Route du rhum 2014 aux mains de Loïck Peyron – a ensuite été louée de mars à septembre à
une écurie américaine pour une campagne de
records sur l’océan Pacifique. Après un petit
chantier de trois semaines, il s’est vu redoté de
son gréement court (33,50 m), d’ordinaire utilisé pour les courses en solitaire. Un véritable
pari. « Ça nous fait gagner deux tonnes et ça permet d’avancer plus vite dès qu’il y a 18 nœuds de
vent », explique Francis Joyon.
Cette configuration permet aussi d’embarquer moins d’hommes. Ils ne seront que cinq,
triés sur le volet et pas forcément très connus
du grand public. « Ce sont tous des skippeurs
et ils se verront tous confier la barre, dit Joyon.
Ce sera très intense. »
Ces « furieux qui ne se satisfont pas d’une
vitesse de moins de 35 nœuds », selon Joyon,
sont le Breton Gwenolé Gahinet, architecte
naval, vainqueur de la Mini-Transat 2011 en
bateau de série puis de la Transat AG2R
en 2014 sur Figaro-2 (monocoque de 10,10 m
avec Paul Meilhat) ; l’Allemand Boris Herrmann, auteur de deux tours du monde et
qui vient de forcer pour la première fois le
passage du Nord-Est, la voie maritime reliant l’Atlantique au Pacifique le long de la
côte nord de la Sibérie ; l’Espagnol Alex
Pella, préparateur de grands multicoques,
quatrième de la Barcelona World Race (tour
du monde en double sur monocoque)
en 2011 et vainqueur de la Route du rhum

2014 en Class40 ; et enfin Clément Surtel,
préparateur d’Idec-Sport du temps où il était
skippé par Cammas.
Comme Joyon ne dédaigne pas non plus l’esprit de famille et qu’il lui fallait bien avoir, lui
aussi, son Suisse à bord, il a ajouté au casting
son beau-frère, Bernard Stamm.
Agé de 51 ans, Stamm est à peu près le contraire de Dona Bertarelli. Tandis qu’elle fréquentait un internat pour jeunes filles bien
nées à Chicago puis rejoignait l’université de
Boston, il parcourait les océans du monde sur
un cargo et goûtait aux geôles helvètes pour
excès de vitesse sur sa grosse moto.
Deux fois vainqueur du tour du monde
en solitaire avec escale sur monocoque de
60 pieds en 2003 et 2007, et de la Barcelona
World Race (tour du monde en double sur monocoque de 60 pieds) en mars 2015 avec Jean
Le Cam, il était aussi barreur dans l’équipage
qui a conquis le Trophée en 2005 sur le maxicatamaran Orange-2 de Bruno Peyron. C’est
donc un familier de l’atmosphère glaciaire du
grand Sud qui plongera Idec-Sport dans des
champs d’icebergs.
« On est fous mais pas complètement, confie
Joyon, qui n’a guère fait de longues sorties
avec ses hommes. Il faudra descendre de trois
jours le temps réalisé par Franck Cammas
en 2010 avec le même bateau, mais c’est possible car il avait eu une météo correcte mais pas
aussi favorable que celle dont avait bénéficié
Loïck Peyron en 2012. » p

RÉCIT

| SPORT & FORME |

0123

Samedi 31 octobre 2015

Les abords du stade de
Twickenham avant un match
amical entre la France
et l’Angleterre, en août.
FRÉDÉRIC STUCIN/PRESSE SPORTS

La chute de la forteresse
| Twickenham devait voir le triomphe du XV de la Rose,
il a été l’écrin de son naufrage. Retour sur la riche histoire du stade centenaire

aux origines du rugby (7|7)

bruno lesprit (avec éric albert)
Twickenham (Royaume-Uni), envoyé spécial

N

ul visiteur ne peut ignorer que
Twickenham est « la maison
du rugby anglais ». C’est écrit
en lettres rouges sur fond
blanc derrière le point de rassemblement, une sculpture de
cinq rugbymen jouant une touche. Lors de son
inauguration en 2010, l’œuvre de Gerald Laing,
huit mètres de haut et cinq tonnes de bronze,
fut ainsi décrite par John Owen, alors président
de la Rugby Football Union (RFU), la fédération
anglaise : « Ce n’est pas de l’art pour l’amour de
l’art mais de l’art pour l’amour du rugby. »
Cet amour n’aura pas permis de sauver le
XV de la Rose, qui n’a pas été maître dans sa
maison pendant cette Coupe du monde. En foulant la pelouse de Twickenham le 18 septembre
pour le match d’ouverture remporté contre
Fidji, le capitaine Chris Robshaw et ses coéquipiers pensaient revenir en septième semaine
pour la finale du 31 octobre. Las, ce sont les NéoZélandais et les Australiens qui occuperont le
terrain pour se disputer la Coupe Webb-Ellis.
Fort de ses 82 000 places, Twickenham devait justifier sa réputation de « forteresse »
pour l’équipe d’Angleterre, acquise au début
des années 2000 lorsque la sélection, alors
entraînée par Clive Woodward, enchaîna
19 matchs sans défaite. Dans son sanctuaire
survolé par les avions en approche de l’aéroport d’Heathrow, elle aurait dû vaincre « une
armée de sept nations », comme dans le tube
des White Stripes. L’enceinte fut son tombeau
après quatre rencontres seulement. L’estocade fut donnée par le Pays de Galles le
26 septembre, le coup de grâce par l’Australie
une semaine plus tard.
Ce ne fut pourtant pas par manque de ferveur. Twickenham a vibré, chantant d’une
seule voix son hymne Swing Low, Sweet Chariot. Si le temple du rugby anglais n’a pas l’effervescence de chaudron que peuvent connaître certains stades de football, il s’en dégage
néanmoins une communion presque intimidante. Il a été conçu en effet dans les moindres
détails pour être une arme de guerre sportive.
A commencer par les vestiaires, refaits à neuf
en 2013 sous la supervision de l’entraîneur
Stuart Lancaster, dont il n’est pas dit qu’il soit
toujours à son poste quand l’équipe nationale
reviendra à Twickenham le 27 février 2016
pour recevoir l’Irlande dans le cadre du Tournoi des six nations.

Dans cet espace intime d’émulation collective, il convient de ne rien laisser au hasard.
Tout a été fait pour rappeler aux porteurs du
maillot blanc que l’Histoire les contemple.
Dès l’entrée des vestiaires est affichée la liste
de l’ensemble des sélectionnés depuis plus
d’un siècle. Décennie par décennie, les noms
de légendes du rugby sont égrenés pour mettre la pression sur les héritiers. A côté, une
énorme rose rouge des Lancaster a été peinte
sur le mur. Elle est devenue un talisman : les
superstitieux, et ils sont nombreux, la touchent avant de rejoindre la pelouse.
Côté douches, deux baignoires en émail trônent, leurs parois repeintes aussi en rouge. La
plupart des joueurs ne les utilisent plus, préférant les équipements d’hydrothérapie situés à
côté. Les bains collectifs, qui faisaient vivre l’esprit de groupe, ont été supprimés, en partie
pour des raisons d’hygiène. « Certains trouvent

Si Twickenham n’a pas
l’effervescence de
chaudron que peuvent
connaître certains
stades de football, il s’en
dégage néanmoins
une communion
presque intimidante
que ça manque, sourit Lee Emmerson, guide à
Twickenham. Ils aimaient bien passer deux heures à barboter après les matchs. »
Pour le tournoi, chaque joueur dispose de
son box, son nom indiqué sur une petite plaque, deux maillots soigneusement suspendus
l’attendant. Dans cette salle carrée aux murs
blancs, un faux plafond rond a été installé,
laissant filtrer une lumière rouge diffuse. Sur
son bord ont été inscrits des mots-clés stimulants : « Travail d’équipe, respect, plaisir, discipline… » Rouges également le liseré séparant
chaque rugbyman, le petit coussin pour s’asseoir et la bordure du plafond. « C’est une couleur positive, chaude, agressive, réservée pour
l’équipe qui joue à domicile », explique Lee Em-

merson. Pour les visiteurs, même décor mais
en bleu, teinte censée avoir un effet apaisant.
Les rêves en rouge du pays hôte se sont
évaporés. D’ici au Tournoi des six nations,
Twickenham redeviendra un stade pour événements insulaires, sinon londoniens, avec le
London Double Header, deux rencontres le
28 novembre entre clubs de la capitale, et en
décembre le Varsity Match, la confrontation
annuelle entre Oxford et Cambridge. Un retour à la genèse puisque le premier match disputé en ces lieux opposa devant 3 000 spectateurs, le 2 octobre 1909, les riverains de Richmond aux Harlequins.
Twickenham abrite surtout le siège de son
propriétaire, la RFU. En 1907, la fédération se
mit en quête d’un terrain. La tâche fut confiée
à Billy Williams, un promoteur immobilier,
qui acheta pour 5 572 livres sterling de l’époque quatre hectares à 18 km du centre de Londres. Cet éloignement conjugué à l’étroitesse
des rues allait être un « cauchemar récurrent », selon Chris Jones, auteur de The Secret
Life of Twickenham (Aurum Press, 2014), qui
relève que « quand le prince de Galles a inauguré les nouveaux bureaux de la RFU, en 1977, il
est arrivé et reparti en hélicoptère, à l’évidence
bien informé des problèmes de transport ».
L’emplacement était un ancien jardin potager, ce qui vaut à Twickenham le sobriquet toujours en vigueur de « Cabbage Patch » (« champ
de choux »). Le XV de la Rose y fait sa première
apparition en janvier 1910 en s’imposant 11-6
devant les Gallois. Il n’aura le temps de disputer
que quatre éditions supplémentaires du Tournoi des cinq nations. A l’été 1914, la pelouse est
réquisitionnée et transformée en prairie pour
les chevaux de l’armée britannique.
La jauge n’a cessé d’être agrandie dans les
décennies 1920 et 1930, au vif déplaisir des
riverains. Le rugby a toujours joui d’une
meilleure réputation que le football, mais
une phrase attribuée tantôt à George Orwell
tantôt à un autre écrivain, Philip Toynbee,
prétend qu’« une bombe placée sous la tribune ouest lors d’un match international réglerait le problème du fascisme en Angleterre
pour une génération ». Twickenham devint
réellement une tribune politique à l’hiver
1969 lors de la tournée britannique des SudAfricains. Un svastika géant est brûlé au centre de la pelouse, à côté des lettres « AA »
(pour « anti-apartheid »). L’action prouvera
son efficacité puisque les Springboks ne remettront plus les pieds à Twickenham avant
la fin du régime ségrégationniste.

Le parking du stade accueille alors un rituel,
prohibé depuis pour des raisons de sécurité :
le barbecue, coffre de voiture ouvert. Une
autre interdiction est signifiée aujourd’hui
par des affichettes en forme de main brandissant un carton jaune : il en coûte 80 livres
sterling pour les ventres à bière de se soulager alentour. A l’intérieur sont vendues
150 536 pintes par an, un ratio pourtant étonnamment faible et qui fait mentir tous les clichés sur les Anglais.
Selon les dires de l’intéressée, l’abus de boisson a pourtant été à l’origine de la fugace célébrité d’Erica Roe, en janvier 1982. En jean mais
topless, cette jeune femme fière de son opulente poitrine qui n’avait rien à envier à celles
exposées en page 3 du tabloïd The Sun, profita
de la mi-temps d’Angleterre-Australie pour
courir sur la pelouse et populariser le phénomène des streakers, ces exhibitionnistes des
stades. Elle avait été précédée à Twickenham
dès 1974 par un Australien qui avait surgi en
tenue d’Adam lors d’un Angleterre-France. Il
avait gagné son pari de 10 livres, mais fut
condamné à une amende de la même somme.
Rattrapé par de tels scandales, Twickenham
pouvait dès lors pleinement prétendre au statut d’institution typiquement anglaise. Il lui
manquait cependant l’essentiel : un chant de
ralliement. Ce fut fait le 19 mars 1988 lors de la
dernière journée du Tournoi des cinq nations.
La sélection, qui n’avait plus remporté la
compétition depuis 1980, était au fond du
trou. Après trois défaites, la cuillère en bois lui
semblait promise puisqu’elle était menée 3-0
à la mi-temps par l’Irlande. Les supporteurs
avaient le moral dans les chaussettes : en
deux ans, leur équipe ne les avait gratifiés que
d’un maigre essai à Twickenham. Miracle au
retour des vestiaires : les Anglais en inscrivent
six d’un coup et l’emportent 35 à 3.
Le héros du jour se nomme Chris Oti, auteur
d’un triplé pour sa deuxième sélection. Cet
ailier d’origine nigériane était le deuxième
Noir à porter le maillot national après James
Peters, huit décennies plus tôt. Son troisième
essai fut célébré par les élèves de la Douai
School, qui chantèrent en son honneur
l’hymne de l’équipe de rugby de leur école :
Swing Low, Sweet Chariot, un negro spiritual, ce
qui n’était pas anodin pour un joueur dont les
ancêtres sont africains. Les Anglais adoptèrent
ce gospel pour le transformer en chanson à
boire. Ils en ont tant abusé pendant cette
Coupe du monde qu’ils ont fini par monter
dans le chariot. p

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Samedi 31 octobre 2015

| SPORT & FORME |

ON A RETROUVÉ...

« En URSS, pour
les dirigeants
politiques, le
rugby avait une
image de sport
“bourgeois”.
Ce mot revenait
souvent dès
qu’on parlait de
quelque chose
qui venait
de l’étranger »

Konstantin Rachkov, chez lui, à Saint-Chamas (Bouches-du-Rhône), en juillet. PATRICE TERRAZ POUR « LE MONDE »

Le pionnier russe
Konstantin Rachkov a participé
avec la Russie, en 2011, à l’unique Coupe
du monde de rugby disputée par ce pays.
A 37 ans, ce jeune retraité vit en France et
s’apprête à ouvrir un bar à ongles à Avignon
adrien pécout
Saint-Chamas (Bouches-du-Rhône), envoyé spécial

L

es Wallabies peuvent compter sur un nouveau supporteur. Konstantin Rachkov a
déjà choisi son camp pour ce week-end.
Samedi 31 octobre, devant son téléviseur,
l’ancien rugbyman de la sélection russe
soutiendra l’Australie en finale de la
Coupe du monde face à la Nouvelle-Zélande. Avec un
maillot jaune et vert sur le dos, mais pas n’importe
lequel : « Quade Cooper [ouvreur australien] me
l’avait donné quand je l’avais affronté pendant la
Coupe du monde, et j’en ai aussi profité pour prendre
le ballon du match », s’amuse le jeune sportif retraité,
qui a décidé, il y a un an, de rester en France à l’issue
d’une longue carrière passée entre la première et la
quatrième division. Sur le canapé de son appartement, à Saint-Chamas (Bouches-du-Rhône), le Russe
sort d’un grand sac le maillot en question : ce « trophée » personnel date d’un match contre l’Australie
lors du précédent Mondial, il y a quatre ans.
Large défaite (68-22), mais jour de fête : en 2011,
Konstantin Rachkov et ses coéquipiers marquaient
l’histoire du rugby à leur manière. Les Ours de Russie
disputaient pour la première fois la Coupe du
monde, pour ce qui reste leur seule incursion en huit
éditions. Un souvenir heureux, sourit l’ex-demi
d’ouverture, malgré l’élimination dès le premier
tour : « Contre l’Australie, on a quand même mis trois
essais à des grands joueurs comme Cooper ou Genia.
On voulait leur montrer ce qu’on savait faire. En début
de match, quand tu n’as jamais eu l’équipe d’Australie
en face de toi, tu t’attends à jouer contre des géants de
3 mètres et de 150 kilos chacun. Mais non, ce sont des
gens comme toi et moi. »
Des « gens » qui, sur un moment d’égarement, peuvent très bien s’incliner face à un joueur au gabarit
aussi humain que le sien : 1,75 m pour 89 kilos. Titulaire lors des premiers matchs, le Russe entre en
cours de jeu pour inscrire le troisième et dernier
essai de son équipe face aux Wallabies, le 1er octobre
de cette année-là, à une semaine de ses 33 ans. Une
remise en jeu sur le côté droit, un décalage vers l’intérieur, puis Rachkov s’enfonce tête la première entre
les corps adverses, vers la ligne d’en-but du Trafalgar
Park, à Nelson, la ville néo-zélandaise où se joue le
match. « En Russie, à cause du décalage horaire, il

devait être quelque chose comme 5 heures du matin.
Quand j’ai marqué l’essai, ma mère a tellement crié
qu’elle a réveillé tout l’immeuble. Les voisins se demandaient ce qu’il pouvait bien se passer ! »
Et, aujourd’hui encore, ils continuent peut-être de se
demander ce que le mot « rugby » peut bien signifier.
« Pour beaucoup de Russes, le rugby reste un sport aux
règles méconnues ; les gens voient simplement trente
mecs qui se battent pour un seul ballon. Et, en plus, un
ballon ovale ! Pour les chaînes de télé, un match de foot,
de hockey sur glace ou même de volley restera toujours
préférable. Surtout quand nous encaissons soixante
points au rugby. » Bilan du Mondial : quatre matchs,
quatre défaites, dont trois très larges face à l’Irlande
(62-12), l’Italie (53-17) et, donc, l’Australie.
La première défaite, pour les grands débuts de la
Russie en Coupe du monde, fut plus serrée. Plus
géopolitique, aussi. Vingt ans après la chute de
l’URSS, la Russie s’inclinait face aux Etats-Unis (13-6),
autre nation mineure du rugby. « Il y avait de la
pression sur ce match. Des sponsors nous avaient
bien rappelé qu’on jouait contre les Etats-Unis ; ils
nous parlaient de la guerre froide, etc., rappelle le buteur, auteur en toute fin de rencontre de la pénalité
qui offrit à son équipe le point du bonus défensif. A
la fin du match, nos deux équipes ont posé ensemble,
mais sans plus. Aujourd’hui, je regrette un peu de ne
pas avoir insisté pour échanger mon équipement
avec celui d’un Américain… » Le tissu aurait fait très
bel effet dans la collection de maillots que l’ancien
sportif projette d’encadrer.

Reconversion
A présent, Konstantin Rachkov prépare surtout un
chantier de plus grande envergure. Il s’apprête à
ouvrir le mois prochain « un stand de manucure express », en qualité de gérant, dans un centre commercial d’Avignon. Il était au départ question de s’implanter à Vitrolles. « Trop cher », reconnaît le joueur à
la retraite, qui rêve déjà de monter toute « une
chaîne » d’établissements similaires. Etonnant, de la
part d’un rugbyman en reconversion ? Lui y voit plutôt une évidence frappée au coin du bon sens et de la
rentabilité. « En décembre dernier, on est allés en Russie avec ma femme pour le Jour de l’an et Noël. Comme
j’étais au chômage, je commençais à réfléchir à mon
avenir. On s’est baladés pour voir ce qui existe en Russie et ce qui n’existe pas encore ou peu en France. Et làbas, le concept de bar à ongles marche déjà super bien,
il y a des stands partout. »
Sur un dépliant de présentation, le futur entrepreneur précise que le concept a d’abord été « lancé en
Asie » puis « importé aux Etats-Unis ». De sa liasse de
documents, Konstantin Rachkov extrait aussi son CV.
Age : 37 ans. Langues parlées : russe, ukrainien, anglais, français. Etudes : un diplôme en management
du tourisme obtenu à l’université de Moscou. Mention subsidiaire : ancien rugbyman international.
« Je pense que si un client lit “rugbyman”, ça peut
m’aider. Sinon, avec mon accent, je redoute parfois

que les gens aient peut-être peur des Russes, peur que
je parte ou que je les trahisse… »
Ce polyglotte a grandi à Almaty, actuellement dans le
Kazakhstan. Un coin où ses parents, très tôt divorcés,
ont tous deux atteint une certaine forme de respectabilité sportive. Le père ? Champion du monde de boxe
amateur en 1978, l’année de sa naissance. La mère ?
Une ancienne escrimeuse, reconvertie directrice d’un
centre de formation omnisports. Entre l’âge de 6 ans
et l’âge de 12 ans, ce fils de sportifs s’initie ainsi au
tennis. Au point de devenir, assure-t-il, « numéro 1 du
Kazakhstan chez les jeunes et numéro 23 en URSS ».
Konstantin Rachkov abandonne pourtant la balle
jaune au début des années 1990. Faute d’argent et,
selon lui, d’un minimum de patience : « Comme tennisman, je me comportais de façon assez impulsive, je
cassais des raquettes. A l’époque, tout ce matériel valait beaucoup d’argent. Alors ma mère m’a dit un jour,
un peu pour plaisanter : “Mets-toi au rugby, tu me
coûteras moins cher.” » L’idée en aurait refroidi plus
d’un. « En URSS, pour les dirigeants politiques, le
rugby avait une image de sport “bourgeois”. Ce mot
revenait souvent dès qu’on parlait de quelque chose
qui venait de l’étranger. »
L’écolier assiste tout de même à un match « Kazakhstan-Pologne ». Quatre-vingts minutes suffisent
à le rendre accro, complètement « malade de ce
sport ». Au point d’être le seul garçon à s’entraîner
pendant toute une saison avec les femmes de
l’équipe senior du SKA Almaty, le club local de l’armée. « Lorsque l’URSS a disparu, mon club a fermé
l’école de rugby et les équipes de juniors. Une centaine
de gamins ont arrêté le rugby. Moi, j’ai voulu rester, je
voulais progresser malgré tout, je voulais me faire un
nom dans le rugby. J’aurais pu revenir dans le tennis,
ou bien tenter le foot, le basket, mais non. Lorsqu’ils
me voyaient, certains se disaient peut-être : “Qui est
cet imbécile ?” Mais d’autres ont peut-être pensé que,
grâce à ça, j’allais devenir quelqu’un… »
Et quelqu’un qui voyage, de surcroît. Car le jeune
pionnier au foulard rouge a circulé bien au-delà des
limites balisées du Kazakhstan et des autres républiques socialistes soviétiques. Depuis 2001, le rugbyman a surtout fréquenté les terrains des première et
deuxième divisions françaises (à Montauban, sur la
recommandation d’un coéquipier russe), ou encore
en troisième, voire en quatrième division, comme à
Châteaurenard, jusqu’en 2014. « Le nom de mon père
m’a toujours motivé pour avancer », affirme l’ancien
rugbyman, à la retraite depuis un an. Loin de cette figure paternelle, Rachkov junior vit donc depuis
maintenant près de quatorze ans en France. Un pays
dont il a obtenu le passeport, dont il a appris la langue à l’université de Tarbes, et dont il apprécie aussi
bien « l’architecture » que « le climat », suffisamment
propice à ses yeux pour donner naissance au petit
Evgeni, avec sa femme Lidia, il y a un an. Pas question, cependant, de se priver de gâteaux ou de chaînes de télévision russes. Ni même de refuser un
maillot australien. p

Dates
1978 Naissance à
Almaty (Kazakhstan), le 8 octobre.

1997 Honore
la première de ses
quarante-quatre
sélections en
équipe de Russie.

2001 Signe à Montauban, alors en
première division
française.

2011 Dispute la
Coupe du monde,
puis met un terme à
sa carrière en sélection (316 points).

2014 Dispute
encore une saison à
Châteaurenard, en
quatrième division
française.

2015 Prépare
l’ouverture
d’un bar à ongles
à Avignon.