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Revue n° 139 - 25 février 2016

Sommaire

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CRITIQUES

1.
2.
3.
4.
5.
6.

CE QUE DIT CHARLIE, TREIZE LEÇONS D’HISTOIRE - Pascal Ory (Gallimard/Le Débat)
par Christian Birebent
1 L

LE DÉFI CHARLIE : LES MÉDIAS À L’ÉPREUVE DES ATTENTATS - sous la direction
de Pierre Lefébure et Claire Sérail (Lemieux éditeur) par Ziad Gebran
MURMURES À LA JEUNESSE - Christiane Taubira (Éditions Philippe Rey)
par Denis Quinqueton
NOUVELLE HISTOIRE DES IDÉES, DU SACRÉ AU POLITIQUE - Alain Blondy (Perrin)
par Ludivine Préneron
FACE À GAÏA - Bruno Latour (La Découverte)
par Blaise Gonda
TAKING POWER BACK, PUTTING PEOPLE IN CHARGE OF POLITICS Simon Parker (Policy Press) par Charly Gordon

ECHAPPÉES

7.
8.
9.

UNE FEMME CHEZ LES PREMIERS PSYCHANALYSTES - Françoise Wilder (Epel)
par Daniel Zaoui
LA TERRE ET L’OMBRE (LA TIERRA Y LA SOMBRA, 2015) - réalisation et scénario
de César Augusto Acevedo par Hugo Pascault
SCHISTE NOIR - Arnaud Chneiweiss (Cherche Midi)
par Jérémie Peltier

Directeur de la publication : Gilles Finchelstein / Rédacteurs en chef : Romain Pédron - Laurent Cohen / Webmestre : Robin Cambianica
FONDATION JEAN-JAURÈS - 12 CITÉ MALESHERBES - 75009 PARIS - 01 40 23 24 00
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>> À l’Essai

1.

CE QUE DIT CHARLIE.
TREIZE LEÇONS D’HISTOIRE
Pascal Ory
Éditions Gallimard/Le Débat,
2016, 248 pages, 15,90 euros
PAR CHRISTIAN BIREBENT

Les attentats qui ont
frappé Paris en janvier et
novembre 2015 suscitent de
nombreux textes cherchant à
comprendre et à interpréter
ce qui s’est passé. L’essai de
l’historien Pascal Ory, Ce que
dit Charlie. Treize leçons d’histoire, a été rédigé avant les
attaques de novembre. Professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris I, enseignant à Sciences
Po, cet historien des idées politiques et des intellectuels en France, spécialiste d’histoire culturelle1 et
fin connaisseur de la France de l’Occupation, manifeste aussi un intérêt pour la bande dessinée2, pour la
« culture visuelle » tout en s’engageant dans la vie de
la cité. L’histoire immédiate peut apparaître comme
un exercice périlleux même si elle donne lieu à des
ouvrages phares comme L’étrange défaite3, que Marc
Bloch a consacré dès 1940 à la désastreuse Bataille
de France. Dans les premières pages de son livre
(« L’histoire, tout de suite »), Pascal Ory se livre d’ailleurs à une réflexion sur le rôle de l’historien dans la
cité et sur les difficultés qu’il rencontre en utilisant
« deux outils problématiques : l’analogie et la généralité ». « La leçon moderne pose des mots sur des
phénomènes ; elle est supposée débarrassée des mots

préétablis dont sont faits tous les livres de toutes les
religions modernes, qu’elles soient religieuses ou
civiles. » Mais cet ouvrage court, constitué de treize
chapitres et dédié à Pierre Nora, n’est pas seulement
un livre d’histoire. Chaque chapitre renvoie à un
concept – « terrorisme », « liberté d’expression » –, à un
lieu ou à une expression symbolique de ce temps
d’effroi – « Place de la République », « Hyper Cacher »,
« Je (ne) suis (pas) Charlie ». De la sorte, Pascal Ory
dresse un état des lieux de la France contemporaine,
s’interrogeant par là-même sur le devenir même de
notre nation.
Pascal Ory rappelle que la déstabilisation de
Charlie Hebdo a commencé quelques années plus tôt,
avec une série de mobilisations et d’attaques visant la
publication de caricatures jugées blasphématoires du
prophète Mahomet mais que rien ne prédisposait la
« culture agressée », juxtaposant une gauche de la
gauche et une gauche libertaire, « à subir la plus
violente des agressions de la part de représentants
autoqualifiés des damnés de la Terre lui renvoyant au
visage l’“islamophobie”, concept forgé à dessein comme
un symétrique d’“antisémitisme” ». L’« événement »,
remis en valeur par l’historien post-moderne à l’instar
de la biographie, n’est pas uniquement ce qui arrive
mais ce qui a lieu pour les médias. Les attaques de
janvier 2015 concentrent ainsi des « qualités événementielles remarquables : violence physique précédée
par la violence verbale » suscitant des ondes de choc
successives : le cercle des médias, le cercle des mobilisés rassemblés autour d’un mot d’ordre inédit depuis
la révolution de 1830, la liberté d’expression, qui n’est
pas seulement une « liberté formelle ». Ory tente de
replacer cet événement dans le contexte des grands

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ébranlements des trente dernières années, établissant parfois des ponts avec une passé très lointain,
l’Antiquité et le Moyen Age. Ainsi, à propos des
représentations de Mahomet et de ses caricatures, il
souligne que les religions monothéistes, héritières du
judaïsme, ont été parcourues par des courants hostiles
aux images représentant des êtres humains et Dieu.
Les iconoclastes et les « iconophiles » se sont longtemps affrontés dans l’Empire byzantin. Au sein même
de l’islam, « la variante chiite admet la représentation
humaine ». Mais, « l’Islamisme moderne, projet politique, fait lui un double choix totalitaire – dans
l’étendue de la société – et radical, dans l’étendue des
formes concernées ».
Le « retour du religieux » est une réalité indéniable des dernières décennies, depuis au moins la
révolution iranienne de 1979 et la mise en place d’une
république théocratique, que d’aucuns ont pu voir
comme une alternative après l’échec dans les pays du
sud des solutions « occidentocentrées » (« révolution
blanche » en Iran sous le Shah, nationalismes socialisants, communisme dans sa version castriste…).
L’Occident a aussi longtemps sous-estimé la présence
maintenue du religieux dans des sociétés non-occidentales où, par ailleurs, selon Pascal Ory, le processus
d’occidentalisation y est peut-être moins en panne
qu’on ne le croit ou on l’espère. Quand les guerres ne
perturbent pas ces évolutions, les progrès de l’individualisme libéral sont notables même si le choix
religieux est le plus visible. Cette hypothèse mérite
d’être discutée et vérifiée.
Le radicalisme musulman contemporain présente d’ailleurs des analogies avec les mouvements
utopiques et millénaristes du monde chrétien, comme
les révoltés anabaptistes de Münster en 1534. Pour

lui, « la spécificité de l’utopie à connotation religieuse
tiendrait à sa capacité à inventer de toutes pièces une
tradition identifiée à un état originel qu’on cherche,
une fois reconstitué, à rendre intangible ».
L’antisémitisme, « une des composantes de
l’islamisme », anime sans aucun doute Amedy Coulibaly, le tueur du magasin Hyper Cacher, qui a
assassiné quelques heures plus tôt une policière à
Montrouge, où il visait peut-être une école juive,
comme l’avait fait Merah à Toulouse trois ans plus tôt.
« La mise en scène sanglante de l’Hyper Cacher fait
surgir à la surface la question antisémite ». La France
n’en est pas débarrassée. Les travaux des historiens
montrent une différence considérable entre la IIIe
République et les décennies postérieures à la Seconde
Guerre mondiale avec l’effondrement du discours
antisémite classique désormais dépassé par celui porté
par certains membres de la « communauté musulmane ». La judéophobie du XXIe siècle serait ainsi une
synthèse d’antijudaïsme religieux et d’antisémitisme
laïque qui n’a pas cessé de forger une mythologie axée
sur « l’image de domination et du complot juifs ».
Face à cette situation, Pascal Ory s’interroge :
« qu’est-ce qu’une nation ? ». Après les gigantesques
manifestations du 11 janvier, la nation se découvre
« capable de collectif, de mobilisation et d’exemplarité
mondiale ». Pascal Ory note que dans les librairies, les
deux types d’ouvrages les plus recherchées sont consacrés à l’islam ou à la tolérance et au fanatisme. Aussi
« Janvier 15 n’apparaît pas comme un sursaut éthique
(…) mais comme une réaction organique en réponse
à une agression, mesurable suivant des critères quantitatifs ». A une échelle plus large, « le radicalisme
islamique serait-il l’indice non d’un retour au religieux
mais d’un dernier sursaut du fondamentalisme, poussé

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à la guerre par une sorte de fuite en avant impérialiste ?» L’évolution historique n’est ni achevée, ni
tranchée entre la conquête continue des libertés et
des droits de l’homme ou le mouvement inverse, entre
une intégration démocratique libérale ou une « involution communautaire autoritaire ».
On ne peut pas reprocher à Pascal Ory de faire
dans le politiquement correct ou d’émettre des opinions tièdes. Ainsi, il observe que la France associe la
deuxième communauté juive hors d’Israël et la plus
nombreuse communauté musulmane et précise que
cette observation risque de choquer car « elle suppose
qu’il y ait deux « communautés » organisées et qu’elles
soient, si peu que ce soit, distinctes du « reste » de la
population ». Mais, il la maintient car elle montre
l’état de crise d’un pays refusant le communautarisme
depuis 1789 et qui pourtant est tenté d’y recourir face
aux difficultés du « vivre ensemble ». De même, l’historien veut en finir avec quelques mythes progressistes
des années 1960-1970. « La prise du pouvoir par les
nationalistes socialisants du monde arabe (…) s’est
toujours traduite par des mesures vexatoires à l’égard
des juifs, tout comme un siècle plus tôt une branche
du nationalisme occidental pouvait avoir intégré
l’antijudaïsme laïcisé baptisé antisémitisme ».
Le spécialiste de l’histoire des idées et de l’histoire culturelle apparaît très à l’aise pour étudier dans
le chapitre « Traité sur la tolérance » l’évolution de la
place des intellectuels en France, leur goût pour le
radicalisme de gauche ou de droite, la dislocation du
statut de l’intellectuel au profit de figures maîtrisant
les nouveaux instruments de médiation qui leur
permettent d’obtenir l’adhésion d’étroites mais denses
tribus. Il n’en idéalise pas pour autant un prétendu
âge d’or des intellectuels français rappelant rapide-

ment le dogmatisme et les polémiques des années
1950-1960. Son évocation des manifestations sur la
« Place de la République » est remarquable. Il fait
l’histoire de ce lieu haussmannien investi par les
Républicains après 1879 et montre que l’invention de
la plupart des symboles politiques d’importance est
liée à des moments de refondation ou de crise. En
janvier 2015, les rassemblements spontanés associent
une émotion populaire, un lieu symbolique et un
slogan improvisé « Je suis Charlie ».
Tous les chapitres de ce court ouvrage ne sont
pas pour autant de même qualité : celui intitulé « Je
(ne) suis (pas) Charlie » semble se résumer avant tout
à une critique de l’ouvrage d’Emmanuel Todd, Qui est
Charlie ?5. Pour Ory, les marcheurs, loin d’être des
représentants de « la classe moyenne confite de bonne
conscience » reléguant loin d’eux des catégories
sociales pauvres, refusent le « monde d’enfermement
dans l’identité ». Mais on n’en sait pas plus sur les
réalités de ces marches à Paris comme dans le reste
de la France. La partie intitulée « Terrorisme » bascule
en fait sur une évocation plus globale des formes de
guerres qui ne nous apprend pas grand chose. Curieusement, le chapitre « Le crayon guidant le peuple »,
rédigé par un spécialiste des médias et de la bande
dessinée, apparaît comme la contribution la moins
intéressante, à la fois trop technique et ennuyeuse.
La structure même de l’ouvrage, treize chapitres distincts précédés de « L’histoire, tout de suite »
et suivis du « Principe d’incertitude », entraîne des
répétitions, peut-être à visée pédagogique, notamment
sur le projet politique islamiste, mais ne permet pas
d’amples développements. Les évocations historiques
demeurent souvent sommaires ou allusives, les
recours aux apports d’autres sciences sociales sont

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limités. On peut aussi regretter une rédaction inutilement complexe, la répétition de certaines formules qui
relèvent plus de tics de langage que de tentatives de
conceptualisation, ainsi l’expression « Janvier 15 »
pour désigner les événements dramatiques, ainsi que
l’utilisation de citations et de références qui sont
comme autant d’affèteries.6
N’oublions pas cependant qu’il s’agit avant tout
d’un essai, dans lequel Pascal Ory propose des éléments d’interprétation d’un événement récent éclairés
par ses connaissances sur divers aspects de la France
contemporaine, ses doutes, ses divisions et ses réactions. On peut le suivre quand il affirme que « la
montée des nationalismes, des intégrismes et des
populismes donne le ton de cette nouvelle conjoncture qui perturbe les classements idéologiques
familiers des intellectuels occidentaux ». Le temps des
incertitudes est devant nous, en France comme à
l’étranger.
1. Pascal Ory, La belle illusion. Culture et politique sous le signe du
Front populaire 1935-1938, Plon, 1994.
2. Pascal Ory, Laurent Martin, Jean-Pierre Mercier, Sylvain Venayre,
L’art de la Bande Dessinée, Éditions Mazenod et Citadelle, 2012.
3. Marc Bloch, L’étrange défaite, Folio Histoire, 1990.
4. Pascal Ory, Jean-François Sirinelli, Les Intellectuels en France, de
l’affaire Dreyfus à nos jours, Armand Colin, 2002.
5. Emmanuel Todd, Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse, Seuil, 2015.
6. Ainsi Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Maspero, 1961 ;
Antoine Prost, Douze leçons sur l’histoire, Seuil Points Histoire,
1996 ; Raymond Aron, Dix-huit leçons sur la société industrielle,
Folio, 1986.

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>> À l’Essai

2.

LE DÉFI CHARLIE : LES MÉDIAS
À L’ÉPREUVE DES ATTENTATS
Sous la direction de Pierre Lefébure
et Claire Sécail
Lemieux éditeur,
janvier 2016, 378 pages, 16 euros

PAR ZIAD GEBRAN

A quel moment
avons-nous assez de recul
pour écrire sur des événements aussi dramatiques que
les attentats contre Charlie
Hebdo et l’Hyper Cacher de
la Porte de Vincennes, sans
le prisme de l’émotion, naturellement associée à ces
journées de janvier 2015 ?
Une année semble être la réponse pour Pierre Lefébure et Claire Sécail, qui ont supervisé la rédaction de
Le défi Charlie : les médias à l’épreuve des attentats,
paru quasiment simultanément à la commémoration
de ces dramatiques événements. Cet ouvrage cherche
à étudier le traitement à chaud par les journalistes de
ces événements, avec le souci de l’objectivité – chaque
analyse étant appuyée par des chiffres et des faits
concrets – voire de l’exhaustivité – toutes les facettes
du travail des médias étant explorées. Déjà, six mois
après, un groupe de chercheurs du laboratoire « Communication et politique » s’était constitué pour
comprendre la couverture médiatique de ces journées.
C’est d’ailleurs sur les travaux de ce dernier a mené
que cet essai s’appuie.

En effet, sous différents angles, s’appuyant sur
les contributions de différents chercheurs (historiens,
sociologues, politisites…) et selon la chronologie des
faits – les attentats, la marche du 11 janvier, le
mouvement de solidarité sur les réseaux sociaux
avec l’apparition du fameux slogan #JeSuisCharlie et
le débat qui s’en est suivi avec ses variantes plus
nuancées ou plus négatives, jusqu’aux réactions des
téléspectateurs sur les éditions spéciales des émissions
télévisées... –, ce livre offre des points de vue analytiques nécessaires pour comprendre le fonctionnement
des médias dans le monde d’aujourd’hui et sur la façon
selon laquelle se créent des opinions. Malheureux
hasard du calendrier : les enseignements que l’on tire
de cette lecture, on pourrait aussi les appliquer aux
tristes attaques du 13 novembre à Paris et à SaintDenis, comme viennent le rappeler les dernières pages
consacrées à ces autres terribles événements, survenus sans doute en plein bouclage de l’écriture.
Pour autant, comme souvent lors d’ouvrages
collectifs, ce qui manque dans cet essai, c’est un fil
rouge, une dynamique qui donnerait du rythme et
de la cohérence aux passages entre les différents
chapitres, tout en évitant d’être une simple juxtaposition de plusieurs articles de fond. C’est notamment le
cas de la séquence réseaux sociaux, qui cherche à comprendre l’émergence du mot d’ordre #JeSuisCharlie,
mais aussi à découvrir qui se trouvait derrière ceux,
qui, pour différentes raisons, critiquait cet unanimisme. Trois contributions en font l’analyse, trois
contributions dans lesquelles les parties descriptives
sont redondantes entre elles et n’apportent rien de
neuf à ce débat… si ce n’est une vision très factuelle

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de l’importance de ces bruits dissonants, à travers
analyse des profils émetteurs de ces messages et
comptage précis du nombre de tweets, par exemple,
permettant d’avoir une mesure exacte de l’ampleur du
phénomène. Ainsi, on apprend que certains d’entre
eux justifiant les attentats, ou simplement ceux revendiquant le droit à l’opinion différente avec un
#JeNeSuisPasCharlie, ont été en partie relayés par
des comptes liés à l’extrême droite afin de gonfler
artificiellement leur diffusion dans l’écosystème
numérique. Par ailleurs, on peut juger certains chapitres décalés par rapport à l’ensemble de l’ouvrage : c’est
notamment le cas des pages à propos des « philosophes
médiatiques », thématique sûrement passionnante mais
qui est déconnectée de la stricte succession des faits du
7, 9 et 11 janvier, chronologie qui demeure l’architecture du livre.
On peut également regretter que l’ouvrage
fasse abstraction de deux volets importants du traitement journalistique des attentats de janvier 2015, et
qui auraient mérité des chapitres en tant que tels :
d’une part, le relais de la propagande djihadiste dans
nos médias, qui pose une vraie interrogation maintenant que la France est directement touchée ; d’autre
part, l’émergence des chaînes d’information continue,
qui a pris une autre ampleur depuis ces attentats,
même si elles étaient déjà présentes dans notre
paysage médiatique et qu’elles sont évidemment évoquées en marge des différents articles. Avoir en
complément ces deux analyses aurait permis de
dresser un panorama à 360° des enjeux auxquels les
médias ont dû faire face en ces jours de janvier pour
rendre compte des événements. Mais, au-delà de ces
critiques, le résultat produit par l’ensemble de ces
chercheurs sur un peu moins de 400 pages, dans un
langage intelligible, est déjà d’un apport non négligea-

ble. En effet, dans le cadre d’un débat passionnel et
passionné sur des sujets pas simples, comme le
blasphème, la laïcité ou l’unité nationale, entre les
positions de Caroline Fourest et d’Emmanuel Todd,
avoir un avis neutre qui ne soit pas du ressort des
sentiments n’est pas simple : ainsi, Le défi Charlie : les
médias à l’épreuve des attentats apporte une contribution à la réflexion collective qui est appuyée sur des
éléments purement factuels. Pour autant, ce livre n’est
pas là pour gommer froidement toute émotion du traitement médiatique des événements : au contraire, il
est là pour décrypter « les différents régimes d’émotion
qui ont été engagés à la télévision, dans la presse écrite
et par les responsables politiques ».
Le ton est donné dès les premières pages. Une
analyse précise, au niveau international, des unes de
la presse écrite, quant à la place accordée aux événements, au recours à la photographie ou au dessin, est
faite : de manière quantitative, on apprend ainsi que
seulement 64,3 % des médias dans le monde ont fait
leur première page sur les attentats, soit 363 journaux
où il n’y a aucune trace de Charlie Hebdo ; mais aussi,
de manière qualitative, sur les contenus de ces unes
et des choix éditoriaux d’angles et de titres. Bref, une
mine d’informations passionnantes quand on s’intéresse aux médias. Pour revenir à ce fameux slogan « Je
suis Charlie », l’utilisation qui est en faite par de nombreux journalistes est également intéressante, dans la
mesure où sa présence signifie clairement la solidarité
des rédactions du monde entier avec cette atteinte
flagrante à la liberté d’expression. Pourtant, très peu
vont jusqu’à republier des dessins de Charlie Hebdo,
encore moins les désormais et tristement célèbres
caricatures du prophète. On ne peut également pas
passer à côté de la très pertinente analyse des verbatims de journalistes lors de la marche du 11 janvier,

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meilleure preuve pour mesurer l’ampleur historique
de cette journée d’espoir au lendemain de l’horreur.
La conclusion à ce sujet est claire, et révélatrice de
l’ambition de ce livre : « Le poids des logiques de
production de l’information rend l’exercice périlleux
pour les journalistes. Mais s’ils ne prétendent pas
écrire l’histoire, les journalistes ont bien conscience
d’écrire pour elle (…). La lutte pour l’interprétation de
ce qui s’est passé le 11 janvier n’est donc pas tant
empêchée par le consensus exprimé alors par les journalistes couvrant l’événement qu’elle n’est stimulée
par le statut historique qu’ils ont pleinement contribué
à lui attribuer par l’ampleur de leur couverture ».
Ce qui est également à noter dans cet essai,
c’est la recherche, par les auteurs, de l’exhaustivité
dans le panel des médias analysés. Ainsi, les émissions
satiriques ou comiques (Les Guignols de l’Info,
Catherine et Liliane, C’est Canteloup) et la façon avec
lesquelles leurs présentateurs ont dû assurer leur
programme, et tenter de faire rire, malgré le traumatisme et le deuil des attentats, sont essentiels pour
comprendre l’onde de choc qui s’est imposée dans le
traitement médiatique des événements. De la même
manière, le web est prédominant. Pour une rare fois,
Internet, et plus précisément les réseaux sociaux, sont
considérés comme un média à part entière aux côtés
des autres supports… sachant que le lien entre les
deux quant à la génération et la diffusion d’un sens aux
événements est évident. Il est vrai que le mot d’ordre
#JeSuisCharlie, qui s’est propagé avant tout sur Twitter,
fait partie de ce qui reste gravé dans nos esprits après
ces attentats.

raine, leur répercussion semble même décuplée par
l’omniprésence des images », rappelant d’ailleurs que
ces attaques pourraient être conçues par leurs instigateurs en partie pour être médiatisées. On touche là la
vraie valeur ajoutée de cet essai. Avec les terroristes,
une guerre d’image se joue en parallèle de la lutte
contre le radicalisme. Comprendre ainsi l’impact de
tels événements sur nos médias est essentiel pour percevoir le réel effet qu’ils peuvent avoir sur nos
opinions… et ainsi ébranler ou renforcer les fondements de notre société. Effet direct dans la mesure où
l’onde de choc touche quasiment tout le monde, en
créant parfois une dynamique de solidarité nationale,
mais aussi indirect, car François Hollande a eu
l’opportunité de se (re)présidentialiser à cette occasion, marquant une rupture avec l’image qu’il pouvait
avoir par ailleurs dans les médias. Une stature qui ne
lui a pourtant pas permis de capitaliser des opinions
positives auprès des citoyens, en l’absence de résultats
par ailleurs. La politique n’est jamais loin, et loin de
toute naïveté, ce livre aussi a le mérite de faire comprendre comment nos dirigeants s’inscrivent dans ces
mouvements de fond médiatiques, antinomiques à
leur fonctionnement centré sur la recherche de la
petite phrase qui fera le buzz.

Au détour d’un chapitre sur la communication
politique, l’un des chercheurs rappelle, à propos des
attentats, que « dans la société médiatique contempo-

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>> À l’Essai

3.

MURMURES À LA JEUNESSE
Christiane Taubira
Éditions Philippe Rey,
janvier 2016, 90 pages, 7 euros
PAR DENIS QUINQUETON

Un timing bien vu,
un livre qui sort quelques
jours après sa démission,
une symbolique frappante
du départ de la Chancellerie
– sur deux roues –, une
conférence aux États-Unis,
une interview au journal Le Monde, un passage sur le
plateau du talk-show hebdomadaire à succès et à
chroniqueurs poussifs… Mais dans quelle époque
politique vit-on pour reprocher à quelqu’une de ne pas
trop se prendre les pieds dans le tapis ? L’habitude
– détestable – de trébucher dès la descente de lit doitelle devenir une méthode politique ?
Ensuite viennent les critiques sur son exercice
de la fonction régalienne – la Justice – que lui a confié
le président François Hollande en mai 2012. Les
reproches ne manquent pas tant son verbe haut
enchante bon nombre de progressistes, et agace à
même mesure. Son verbe, justement, s’il suppose un
talent complexe, relève pourtant d’un constat simple
et pas franchement nouveau : une communauté
humaine s’irrigue de mots et d’idées, de cohérence et
d’espoir, et pas seulement de courbes si compliquées
à inverser, d’équilibres statistiques introuvables, de
peurs infernales et de petites-phrases-qui-brisent-lestabous-de-la-gauche jusqu’à nous rendre fous.

Mais je me méfie suffisamment de la personnalisation politique qui tue notre démocratie – prétendre
le contraire suppose des neurones en crise d’hypoglycémie – pour me garder de placer l’ancienne garde des
sceaux sur un piédestal. Parlementaire puis ministre
en démocratie, elle est sujette à de légitimes critiques.
Chacun fera sa liste et l’histoire, la sienne. Tout juste
ne puis-je pas m’empêcher de repenser à quelques
fameux étriqués ayant eux aussi occupé la fonction
qu’elle vient de quitter et qui, sans doute au prétexte
que Saint Louis rendait la justice sous un chêne, ne
purent se retenir, dans l’action, d’un convaincant
mimétisme avec le fruit bien connu de l’arbre majestueux. Pour le moins, elle bénéficie d’un fameux effet
de contraste, sans inconvenant jeu de mot.
Restent son acte – démissionner du gouvernement, qu’il ne m’appartient pas de commenter dans
ces colonnes –, son livre – écrit alors qu’elle était
ministre – et son propos – assez vif – au sujet des
ravages du terrorisme et du projet consécutif de modifier la constitution pour y inscrire la notion de
déchéance de nationalité.
Ce n’est pas ici qu’on me contredira : il est
réjouissant et rassurant qu’une ministre écrive,
même en fonction, surtout en fonction, et sans « ghost
writer ». Bernard Lahire, dans Pour la sociologie, note
qu’on « ne construit pas un pont sans connaître les
propriétés du sol, celles des matériaux utilisés, les
contraintes et les forces auxquelles le pont en question
sera soumis. On peut en revanche faire de la politique,
c’est-à-dire vouloir agir sur la réalité sociale, sans avoir
lu une ligne des sciences qui l’étudient. » Cette capacité, rare chez nos responsables politique, à « écrire

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long » pour formuler le monde autrement que dans un
discours formaté me semble témoigner aussi de cet
irremplaçable savoir, de cette nécessaire appréhension
fine d’une humanité complexe. Voilà pourquoi, audelà du contenu, il est rassurant qu’une ministre, alors
qu’il y en a tant qui ne publient qu’un recueil plus ou
moins bien fagoté de leurs éléments de langages, se
risque à formuler ses analyses et ses réflexions de
manière détaillée et à nous les livrer. « Je ne suis sûre
de rien, écrit-elle d’ailleurs, le tourment m’habitera
jusqu’à la tombe ». Ne boudons pas notre intérêt.
C’est précisément maintenant qu’il « faut refuser, malgré les intimidations, de capituler intellectuellement.
(...) Oui, il faut comprendre pour anticiper et aussi
pour ramener du sens au monde. »
Et puis il y a le fond de son propos. Et ces
phrases qui ne me quittent plus depuis que je les ai
rencontrées, au détour de la page 58 : « Céder à la
coulée d’angoisse et se laisser entraîner au lieu
d’endiguer, signe la fin du Politique et de la politique.
Le glas. Plus fatal que l’halali. »
Nous fûmes nombreux et anonymes, dans
l’inquiétude de janvier et l’angoisse de novembre à dire
« même pas peur » ou, comme si l’on voulait parler au
monde, « we’re not afraid ». Je me souviens avoir
repensé, à l’époque, à une étonnante photographie
prise pendant les raids aériens allemands sur Londres
au début des années 1940. On y voit quelques personnages dans une bibliothèque au plafond ravagé par un
bombardement affairés à… choisir, attentifs et la tête
légèrement inclinée, des livres parmi les rayons. Cette
image exprime comme jamais une manière de contrarier une barbarie qui tente de s’immiscer : ne pas
renoncer, endiguer l’angoisse qui est toujours la pire
des conseillères, en effet, et chercher à comprendre.
Christiane Taubira, écrivant ses Murmures à la

jeunesse, est sur cette photo de notre époque meurtrie,
la tête légèrement inclinée pour lire les titres inscrits
sur la tranche des livres, en train de choisir une œuvre
ou deux pour chercher à comprendre.
« Enfermer ce monstre dans des définitions
lapidaires, écrit-elle à propos de Daesh et assimilés,
ne sert qu’a ratifier notre défaite. (...) Car il faut en
convenir : si la stratégie n’est pas subtile, elle est
atrocement habile. Une mentalité de forbans, des
méthodes de brigands et les moyens d’un État : des
territoires sous contrôle, des richesses pétrolières, des
expédients financiers – rançons, taxes, rackets – et des
comptes bancaires, des capacités logistiques et des
forces militaires. S’y agrège un bricolage inventif
et buté qui donne non seulement l’impression, les
résultats aussi d’une maîtrise des technologies d’information, des techniques de propagande, des artifices
de communication. » Comment refuser cette invitation à ne pas se laisser berner – sidérer – par leur
propagande, si bien adaptée à nos moyens d’information ? Comment dédaigner cette invitation à démonter
un processus, à se tourner vers quelques utiles
penseurs pour mettre notre époque en perspective et
élaborer une réponse à l’effroyable défi ?
« La communauté nationale, écrit Christiane
Taubira, a connu une longue gestation avant de devenir ce qu’elle est : bien qu’encore fragile, une nation
civique. » C’est cette même communauté nationale
qui est, ces mois-ci, défiée. Et elle poursuit : « Ce que
la République attend des citoyens qu’elle protège, c’est
qu’ils veillent sur elle, sur les piliers qui la soutiennent,
sur les principes qui la structurent. Qu’ils soient les
vigies inlassables des articles premier et six de la
Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ainsi
que du préambule de la constitution de 1946, parties
intégrantes du bloc de constitutionnalité. L’apparte-

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nance par la nationalité en fait partie » rappelle-t-elle.
Voilà pourquoi relever ce défi ne peut commencer, ni
même se poursuivre, par un reniement en forme de
déchéance qui envoie, parmi de nombreux contremessages, celui de l’impuissance.
« Appartenir à un peuple qui riposte aux
cataclysmes haineux par des billets, des fleurs, des
bougies, des livres, et organise sa résilience avec des
méthodes aussi avisées qu’inédites, oblige. Oblige à
connaître sa force, à se savoir partie d’un tout de
grande vitalité, insolite et coriace. Oblige à ne jamais
récuser le doute sans lui avoir retourné les poches.
À ne pas détaler devant la complexité des choses.
À savoir qu’il ne peut y avoir de péremptoire que la
volonté opiniâtre et inflexible de protéger. Le reste est
piège. Parce qu’il n’existe pas d’assurance tous risques
contre la folie assassine. » Il y a quelque chose de douloureux à voir une majorité politique, la nôtre, celle
pour qui nous avons fait campagne il y a moins de
quatre ans, prise à ce piège et refuser volontairement
d’en sortir, comme pour singer un dérisoire pouvoir :
celui de faire une énorme bêtise dont nous paierons
longtemps les effets délétères.
Finalement, refuser cette illusion néfaste, ce
projet concrètement inutile et symboliquement dramatique, c’est une manière trop peu usuelle de garder
scrupuleusement les sceaux de notre République.
Mais… « Sans doute cela demande-t-il (...) de déceler
combien est immense ce que l’on ne sait pas encore. »

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4.

NOUVELLE HISTOIRE DES IDÉES. DU
SACRÉ AU POLITIQUE
Alain Blondy
Éditions Perrin,
janvier 2016, 407 pages, 23 euros

PAR LUDIVINE PRÉNÉRON

Alain Blondy, historien
spécialiste du monde méditerranéen aux XVIe, XVIIe et XVIIIe
siècles, nous livre dans cet
ouvrage un véritable panorama
de l’histoire des idées, s’étendant de l’ère préhistorique à la
société contemporaine. Si cet
exercice donne lieu à une lecture fastidieuse, il permet en revanche d’appréhender
les enjeux de la pensée humaine de manière dynamique et à plusieurs niveaux : historique, religieux,
économique et sociologique et ceci sur un déroulé
temporel d’envergure.
C’est l’amplitude incroyable des thèmes et des
auteurs traités par Alain Blondy qui permet de dessiner une fresque quasi-exhaustive des penseurs de
l’histoire européenne. Car, en effet, si au début de
l’ouvrage l’échelle de la pensée est mondiale, celle-ci
se resserre au fur et à mesure vers l’Europe et la
France tout en évoquant l’exemple américain et russe.
L’originalité de l’ouvrage se situe donc dans la
description de l’histoire humaine dès son commencement. Alain Blondy, en effet, trace des lignes
continues entre des phénomènes préhistoriques et

contemporains, permettant de faire apparaître des
continuités particulièrement pertinentes. A ce titre, on
peut citer l’exemple de l’exogamie entre les peuplades
durant le temps préhistorique : « l’exogamie, acceptée
ou imposée par le rapt, fut alors le vecteur essentiel de
l’enrichissement culturel de chaque groupe par la
transmission de savoir-faire que possédaient les autres.
Dès lors, la femme devint à la fois conservatrice des
traditions et facteur de progrès. Ce fut alors que
naquit le débat entre l’importance à donner au respect
des traditions existantes et celle à conférer à l’apport
de traditions nouvelles, préfigurant, des millénaires
avant, le débat entre traditionalisme et progressisme »1.
C’est cette capacité de la pensée d’Alain Blondy à faire
système qui donne tout son intérêt à cette nouvelle
histoire des idées, et l’empêche de n’être qu’un catalogue superposant les pensées de différents auteurs.
Le fait religieux, un axe primordial
Comme l’indique le sous-titre de l’ouvrage
« Du sacré au politique », Alain Blondy considère le
phénomène de sécularisation occidentale comme un
élément essentiel de notre civilisation. Dans ce sens,
il nous fait appréhender, à travers de nombreux
auteurs, les multiples allers-retours qui ont fait émerger cette donnée fondamentale.
Car si, au début de l’histoire humaine, Alain
Blondy, citant Emile Durkheim, explique que « la religion est donc le premier endroit où les êtres humains
pouvaient expliquer rationnellement le monde autour
d’eux »2, il indique ensuite que « l’apparition d’un
groupe humain qui avait désormais pour fonction
unique un rôle religieux complexe »3 a permis de

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construire une dualité entre le politique et le sacré qui
marquera désormais l’humanité soit par leur alliance,
soit par leur antagonisme.

difficile à soutenir alors que l’un des objectifs du livre
vise justement à montrer l’influence des cultures les
unes sur les autres.

Cette histoire de la sécularisation permet aussi
de comprendre l’importance du retour du religieux
dans nos sociétés actuelles, comme « un retour du
refus de l’évolution du temps ». En effet, l’auteur
explique qu’« une partie de l’humanité semble prise de
vertige face à la vitesse accélérée de l’évolution. Ne
pouvant pas (matériellement, physiquement ou moralement) agir dans le cadre du monde nouveau, elle
tente d’arrêter le temps pour interrompre le changement, mais casser le thermomètre n’a jamais fait
tomber la fièvre. Il semble que la gageure du XXIe est
de faire aller ensemble la tradition et la modernité.
L’excès de l’une suscite en réaction l’exacerbation de
l’autre »4. Ainsi la sécularisation du monde européen
est, avant tout, une histoire de dialectique entre des
mouvements tantôt convergents, tantôt divergents.

De plus, les rapports Nord-Sud, qui sont
aujourd’hui, plus que jamais, au cœur des questions
contemporaines, notamment avec l’évolution des
BRICS5 et la question des réfugiés, sont également à
peine effleurés. L’histoire des idées n’aurait-elle pas
permis de mettre en perspective ces sujets et d’en
apprendre davantage sur les dynamiques à l’œuvre
dans ces rapports ?

Comment traiter l’histoire des idées
A partir du Moyen Age, l’auteur concentre particulièrement son récit sur l’histoire européenne, le
reste du monde n’étant quasiment plus évoqué. Ce
choix s’explique sans doute par la difficulté à composer un format lisible, qui ne soit pas l’équivalent d’un
dictionnaire, mais il pose néanmoins question. En
effet, ne sont ainsi pas évoqués, ou de manière très
épisodique, pêle-mêle : la colonisation, la décolonisation et son pendant les penseurs tiers-mondiste,
l’orientalisme, les influences orientales sur la pensée
européenne, etc.
Ce choix semble donc isoler les penseurs européens dans un monde où ils auraient évolué seuls sans
échanges avec le monde extérieur. Une hypothèse

L’histoire du XXe siècle est également passée
en revue de manière superficielle, sans en évoquer de
nombreux phénomènes essentiels comme la construction de l’Union européenne, l’émergence d’Internet,
celle des sciences sociales (mis à part Emile Durkheim
et Pierre Bourdieu), ou encore l’évolution de la place
de la femme dans la société. Ce sont pourtant des
facteurs fondamentaux de la construction de la société
actuelle. Ce choix est évidemment lié à la profession
d’historien de l’auteur, pour qui le concept d’« histoire
immédiate » peut être la porte ouverte à la subjectivité
et ne permet pas le recul nécessaire à une analyse
sérieuse. L’exhaustivité est impossible, mais le choix
de la focale met toujours en avant une manière d’analyser les faits et de leur donner du sens. Elle est en soi
toujours un parti pris.
Des apprentissages pour l’avenir
Même si ce livre est un livre historique, il nous
en apprend autant sur le passé que sur l’avenir. C’est
cette capacité à nous parler du monde d’aujourd’hui
en analysant le monde d’avant qui donne toute son
actualité et sa pertinence au livre d’Alain Blondy. Si la
sécularisation et son importance dans la construction

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du monde occidental reste l’un des principaux apprentissages du livre, d’autres lignes émergent également
pour donner à penser sur notre système.
Alors que les thématiques du « choc de civilisation », de l’apport de nouvelles pratiques culturelles
par les populations immigrées extra-européennes et de
l’intégration de celles-ci font sans cesse débat dans les
médias depuis quelques années, l’auteur rappelle que
les cultures, en rentrant en contact, n’ont de cesse de
s’enrichir, d’évoluer et de converger vers de nouveaux
univers de pensée.
Qu’est-ce qui définit donc fondamentalement
le monde occidental et sa pensée ? Pour Alain Blondy,
la réponse à cette question se situe lors de l’émergence
de la pensée grecque dans le monde hellénistique, la
pensée occidentale y aurait alors acquis ses deux
principales caractéristiques : « l’universalité et l’universalisme. Par l’une, elle refusait que la moindre parcelle
de l’activité humaine échappât à la raison. Par l’autre,
elle se donnait vocation à enseigner cette liberté au
reste du monde »6.
Mais l’auteur n’est pas du tout enfermé dans un
monde de pensée, déconnecté du réel et des faits,
puisqu’il termine son ambitieux récit en écrivant : « les
idées sont des folles lorsqu’elles ne veulent entendre ni
l’humanisme, ni la raison et qui les écoute est encore
plus fou car comme le disait le journaliste Pierre Lazareff : « les idées (existent) à travers les faits et les faits
à travers les hommes ».
1. p. 16.
2. Emile Durkheim, Les Formes élémentaires de la vie religieuse, 1912.
3. p. 21.
4. p. 396.
5. BRICS : Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud.
6. p. 37.

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5.

FACE À GAÏA
Bruno Latour
Éditions La Découverte,
septembre 2015, 398 pages, 23 euros

PAR BLAISE GONDA

« Et vous, vous vous
placez avant, pendant, ou après
l’Apocalypse ? » C’est la question en forme de défi que
Bruno Latour suggère de se
poser – le cas échéant, de poser
à ses détracteurs – pour savoir
quelle attitude adopter face au
changement climatique.
Bruno Latour, sociologue, ou plutôt anthropologue des sciences selon sa propre définition, a fait des
régimes de véridiction une interrogation cardinale de
son œuvre. Qu’est-ce que la vérité ? Par quels procédés l’établir ? Quelles institutions sont censées la
légitimer ? Comment les hommes disputent-ils « ce
qui est » ? Depuis plus de 25 ans, il fait son terrain là
où s’élaborent les discours scientifiques, des laboratoires de physique au Conseil d’Etat, et mène une
réflexion au confluent de la sociologie, de la philosophie des sciences et de l’anthropologie. Face à Gaïa est
la reprise d’une série de conférences données en 2012
à Edimbourg – les conférences Gifford portant sur les
liens entre religion et science, où William James (le
frère du romancier Henry), Hannah Arendt ou encore
Raymond Aron, parmi d’autres, l’ont précédé. Mais

ces conférences ont été largement réécrites et complétées pour leur sortie dans cette édition. Latour a de
toute évidence conçu Face à Gaïa dans sa nouvelle
version remaniée comme un pavé dans la mare du
débat public sur le changement climatique, à l’occasion de la conférence de Paris de décembre dernier.
Quelle est la thèse de l’essai ? Le changement
climatique bouleverse les rapports entre science, religion et politique d’une manière si définitive qu’elle
exige de nous une complète révolution de notre
perception, de nos convictions et de nos modes
d’action politique. En effet, la modernité occidentale
a voulu libérer l’humanité de la servitude de la religion
grâce à la science et à la politique. Pourtant, ce mouvement de sécularisation a en réalité engendré de
nouvelles idoles : une science conçue comme objective parce qu’apolitique, la séparation stérile entre
nature et culture, l’esprit de système qui se préoccupe
davantage des causes que des conséquences, la
croyance au progrès comme dépassement de la finitude humaine. Gaïa est le nom de cette nouvelle
réalité physique où l’action humaine a tant changé les
équilibres géophysiques que les boucles de rétroaction
naturelles risquent de la faire disparaître. Y faire face
consiste à repenser l’idée que nous nous faisons de
notre civilisation. Se fixer des limites, loin d’être un
retour en arrière, peut s’avérer libérateur et porteur
d’un surcroît d’être. Une telle révolution de nos sens
– à la fois scientifique, religieuse et politique – pourrait nous sauver de nous-mêmes, voire nous sauver
tout court s’il n’est pas encore trop tard.
Dans le domaine scientifique, Latour nous
invite à opérer une nouvelle révolution copernicienne.

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En 1610, Galilée s’écrie : « Et pourtant, elle se meut !
» Quatre siècles plus tard, Latour de nous exhorter :
« Et pourtant, elle s’émeut ! » – entendre : la Terre
répond aux transformations que nous lui avons fait
subir, elle devient active, rétroagit à nos sollicitations,
et fait entrer la géophysique dans l’histoire – et nous
avec. Il s’appuie sur la relecture de James Lovelock,
un savant américain underground et méconnu, et de
son hypothèse « Gaïa ». La Terre a ceci de particulier
dans l’univers connu que la vie y est possible parce
que son équilibre géophysique est instable. Il n’existe
pas de « point de vue de nulle part » – si Galilée a
décentré et désanimé la Terre, Lovelock lui redonne
avec le terme de Gaïa, emprunté à la mythologie
grecque, une corruptibilité et une réactivité que nos
concepts traditionnels ont perdues. Les interactions
entre les parties qui la composent, nous compris, sont
difficiles à sentir tant que l’on ne sort pas des paires
de concepts éculés du type sujet/objet, nature/culture,
cause/effet.
A la suite de Spinoza, Latour estime qu’il faut
nous rendre sensibles aux « puissances d’agir », aux
façons dont les réactions entre un organisme et son
environnement modifient autant l’un que l’autre, au
point de faire des limites des zones de transformations
d’un état à un autre – des « zones métamorphiques ».
Il faut se défaire de la tentation de « faire système »
– et de gommer ainsi l’irréductible mouvement qui
anime ce qui compose Gaïa.
Ensuite, Latour en appelle à une révolution de
notre sensibilité. C’est le sens premier de l’« esthétique ». Difficile, bien sûr, de décréter cela. Et le
philosophe de se faire critique littéraire, en mettant en
regard un passage de Guerre et paix avec un article

scientifique sur le facteur de libération de la corticotropine. Avec humour, il démontre à quel point
l’anthropomorphisme et la systématisation pétrissent
à tort notre perception des mouvements du monde.
Latour apprécie les arts vivants et tisse son argumentaire de pièces de théâtre qu’il donne à voir – comme
Gaïa Global Circus de Pierre Daubigny, qu’il a conçue
avec Frédérique Aït-Touati.
Quant à là révolution dans le domaine de la
religion, cela fait depuis longtemps que Latour met le
doigt sur l’arrogance des Modernes (de Nous n’avons
jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique,
1991, à Enquête sur les modes d’existence. Une anthropologie des Modernes, 2012). Il démontre ici, en
s’appuyant sur une lecture de La Nouvelle Science du
politique d’Eric Voegelin (2000), que les Modernes,
croyant libérer l’humanité de la religion, ont en réalité
repris une partie du message apocalyptique. Ils
essayent comme les gnostiques de faire advenir ici-bas
le royaume de la fin des temps et de réaliser, par le
truchement de la science et du progrès, le message
chrétien d’émancipation des contingences matérielles.
Ce faisant, ils ont brouillé notre perception de la
nature – la prenant pour ce qu’elle devrait être (un
système de causes que l’homme peut maîtriser) au
lieu de ce qu’elle est (une superposition d’effets et de
rétroactions avec lequel il doit composer). Les
passages sur la religiosité dont nous sommes pétris
sont corrosifs. Nous avons réduit la religion à un
système de croyances plus ou moins morales, plus ou
moins certaines, parce que nous en avons évacué
l’interrogation sur notre finalité ici et maintenant. Tant
que nous cherchons à trouver ici-bas les preuves du
monde d’en haut, nous nous condamnons à tous les
fondamentalismes.

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Enfin, la révolution politique à laquelle en
appelle Latour est plus radicale encore. En s’appuyant
sur la distinction ami/ennemi et un passage du Nomos
de la Terre, de Carl Schmitt, philosophe sulfureux à
cause de son soutien assumé au nazisme, il affirme
que le nouveau régime climatique nécessite le retour
de la politique. On ne peut plus s’appuyer sur les Lois
de la Nature héritées des Modernes : elles ne peuvent
plus jouer le rôle d’arbitre pour pacifier nos conflits
avec Gaïa comme le Léviathan de Hobbes, figure par
excellence de l’autorité tutélaire à laquelle les parties
se soumettent. Il est question de territoires et de
peuples en lutte – mais cela va plus loin que Game of
Thrones : Gaia étant décentralisée, plurielle, et animée
d’agents non humains aux effets innombrables, il faut
leur donner corps et voix. La réalité du changement
climatique ouvre et explique notre crise politique.
Crise de la représentation : les non-humains sont
absents de nos parlements et leurs intérêts négligés.
Crise de l’autorité : l’Economie est la nouvelle autorité
planétaire et globalisante – son empire est sans
ancrage territorial et nie tout intérêt autre qu’individuel. Crise de la souveraineté : le pouvoir des
Etats-nations s’amenuise alors que sur leurs territoires
se superposent des logiques contradictoires qui font
réagir tous les « peuples » non humains de Gaïa.
Latour va plus loin qu’Amy Dahan et Stefan Aykut
(Gouverner le climat ? 20 ans de négociations climatiques, 2015) ou Naomi Klein (Tout peut changer.
Capitalisme et changement climatique, 2015) : il faut
sortir de la forme Etat-nation pour prendre en
charge ces nouveaux rapports de force, assumer
jusqu’au bout la conflictualité nouvelle (et ingouvernable avec les institutions anciennes) qu’engendre ce
nouveau régime climatique. Avec les étudiants de
Sciences Po, il a testé la viabilité d’une telle révolution
de la représentation de la gouvernance climatique

avec le projet Make It Work – en mai 2015, au théâtre
des Amandiers, une simulation des négociations climatiques où les Sols, les Villes, et les entités
non-humaines sont représentées et à parité avec les
Etats (le documentaire est en ligne ici).
Avec Face à Gaïa, Bruno Latour livre une
réflexion subversive et profonde sur notre rapport au
monde. Souvent érudit, parfois ardu, mais toujours
avec le souci de rester abordable, il s’appuie sur un
quart de siècle de réflexion sur la manière dont les
hommes discutent et disputent de la vérité. Il éclaire
les liens de parenté entre les régimes de vérité en
sciences, dans la religion et en politique. Le résultat
est une approche corrosive et hétérodoxe des conséquences du changement climatique – une approche
qui prend le risque d’utiliser des termes connotés
(« territoires », « peuples », « apocalypse »...), de refuser
toute systématisation qui ossifie et simplifie, et de
convoquer figures méconnues et parias des sciences
et de la philosophie (avec une bibliographie qui est
une mine d’or). C’est un risque à prendre pour ne
pas se payer de mots et nommer la mutation en cours
– tant il est vrai que nommer est le premier mouvement de l’action.

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6.

TAKING POWER BACK, PUTTING
PEOPLE IN CHARGE OF POLITICS
Simon Parker
Éditions Policy Press,
octobre 2015, 208 pages, 20,12 euros

(« network society »). L’auteur s’attaque frontalement
au centralisme administratif et politique et appelle à
l’émergence de nouvelles formes de gouvernance favorisant le développement d’initiatives citoyennes locales
et l’émergence de nouvelles formes de participation
politique.

PAR CHARLY GORDON

Dans Taking Power
Back, Putting People in Charge
of Politics, Simon Parker, ancien
journaliste au Guardian et actuel
directeur du think tank New
Local Government Network,
dépeint une image sombre
des institutions britanniques.
L’auteur prend comme point de
départ de son analyse le désenchantement croissant
des Britanniques envers leurs institutions et responsables politiques. Comme nombre de démocraties
occidentales, la vie politique outre-Manche est
marquée par une forte abstention électorale et par une
difficulté des partis historiques à maintenir une base
militante. Parallèlement à ce désintérêt croissant pour
la chose publique, le contrat social d’après guerre qui
a donné naissance au Welfare State semble être à
bout de souffle. Malgré l’attachement profond des
Britanniques aux services publics nés du Rapport
Beveridge et de la vision d’Aneurin Bevan, leurs coûts
grandissants et leur efficacité vacillante obligeraient à
repenser leurs modalités d’application. Simon Parker
voit dans ces deux phénomènes une cause commune.
Selon l’auteur, la verticalité du pouvoir actuellement
en place en Grande Bretagne serait complètement
inadaptée à nos sociétés en réseau contemporaines

Malgré l’omniprésence des débats sur la dévolution dans la vie politique du Royaume-Uni, le
centralisme britannique est, sur de nombreux points,
sans équivalent en Occident. L’exemple du financement des autorités locales est frappant. Les Local
Councils, autorités locales qui regroupent diverses
réalités juridiques sur le terrain, ne contrôlent que
9 % des finances publiques selon un récent rapport de
l’OCDE et seulement 25 % de ces sommes ne transitent pas par Whitehall. S’il ne s’aventure pas à présenter
le millefeuilles administratif à l’anglaise, Simon Parker
offre une analyse fine des raisons historiques du centralisme britannique.
Historiquement décentralisée, la Grande-Bretagne a connu deux grandes vagues centralisatrices. La
première, à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, est
liée à la mise en place du Wellfare State et la victoire
des centralisateurs au sein de la société fabienne. La
seconde a lieu plus de trente ans plus tard avec l’arrivée
au pouvoir de Margareth Thatcher. Au moment même
où François Mitterrand faisait de la décentralisation
« la grande affaire du septennat », le gouvernement
Thatcher démantelait méthodiquement les Local
Councils qui constituaient une barrière à l’application
de ses politiques néolibérales. De fait, jusqu’à la fin des
années 1970, les Local Councils contrôlaient pas
moins de 40 % des dépenses gouvernementales.

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L’héritage de ces deux vagues est fermement
ancré dans la culture politique et administrative
actuelle. Or, il est de l’avis de Simon Parker que la verticalité du pouvoir qui émane de ce système n’est plus
adaptée aux besoins et attentes des citoyens. La
genèse de la network society doit mener naturellement
à une plus grande décentralisation du pouvoir. Dans
la lignée des travaux de Manuel Castells, l’auteur
appelle à un rééquilibrage et à la fin du monopole de
Whitehall et de Westminster. Le centralisme politique
et le déploiement en silo des services publics, loin de
tenir ses promesses d’égalité et continuité territoriale
(l’auteur parle de Postcode Lottery), étouffent les initiatives locales souvent plus adaptées, réactives et
moins coûteuses.
Bien qu’encore limitées, les dévolutions
récentes permettent d’identifier les succès et écueils
des réformes décentralisatrices au Royaume-Uni. Les
succès relatifs de la dévolution écossaise et de la création de la Greater London Authority à la fin des années
1990 ont servi d’exemple aux initiatives plus récentes.
Le vaste projet de développement économique pour le
nord de l’Angleterre (le Northern Powerhouse), lancé
par le gouvernement de coalition et poursuivi par le
gouvernement actuel, prévoit un volet de décentralisation pour les grandes villes du Nord. Ainsi les dix Local
Councils de Manchester ont récemment fusionnés
pour créer la Greater Manchester Authority (GMA) avec
de nouvelles prérogatives et à sa tête un maire élu.
L’étendue de ces nouvelles prérogatives et les
modalités de dévolution donnent lieu à d’intenses
débats et le Shadow Government du Labour s’est
récemment positionné en faveur d’une délégation de
pouvoir plus radicale accompagnée d’une indépendance financière plus forte pour les nouvelles autorités

locales. Malgré ses nouvelles prérogatives, le GMA est
encore très dépendant de Whitehall financièrement.
Il s’agit là d’une des grandes limites du projet que
Simon Parker a souhaité souligner.
Par ailleurs, ces réformes ont lieu sous le
regard désintéressé des populations locales qui perçoivent en elles des tractations politiciennes entre une
élite nationale et une élite locale tout aussi hermétiques et dans le seul but de déléguer certaines coupes
budgétaires. Sous les gouvernements précédents, la
question de la décentralisation n’avait pas non plus
fasciné le public anglais. Comment alors susciter
l’intérêt des populations locales et bâtir une « alliance
pour la dévolution » ? L’auteur souligne l’importance
de faire appel directement à ces populations dans le
cadre de la création de nouvelles institutions locales.
Seulement ceci ne peut pas suffire, comme en attestent les divers référendums locaux tenus entre 2001
et 2014. Sur 37 référendums visant à créer un poste
de maire élu, seuls 14 ont été reçus de façon favorable
et la participation a rarement dépassé les 30 %. Il faut,
selon l’auteur, que les élites nationales laissent naître
un dialogue local pour que l’ensemble des acteurs
puisse bâtir un projet proprement local et laisser les
initiatives citoyennes se développer.
Si l’auteur souligne l’importance de bâtir un
projet local, c’est avant tout pour défendre les initiatives citoyennes issues des commons et de l’économie
collaborative. Après avoir fait la critique de la théorie
de Hardin sur la tragédie des pâtures, Simon Parker
utilise plusieurs exemples venus de l’étranger pour
illustrer son propos. Il évoque ainsi le succès d’Occupy
Sandy en 2011 qui mit en place une organisation
informelle de 60 000 volontaires pour assister les
victimes de l’ouragan Sandy ou les divers projets

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citoyens soutenus par la mairie de Bologne où près de
90 % des services publics sont aujourd’hui délivrés par
des coopératives. Le centralisme britannique agirait
comme une barrière à l’innovation et à l’autonomisation des populations locales.
Parallèlement à cette décentralisation libératrice, l’auteur souligne le rôle clé des nouvelles
technologies. Pour que cette « renaissance locale » soit
complète, Simon Parker souligne l’importance des
nouvelles technologies pour « hacker l’Etat ». Il fait
l’éloge de nouvelles applications qui, sur la base de
données publiques accessibles aux commons et aux
développeurs, permettent de compléter, voire de se
substituer aux services publics au niveau local. Dans
ce contexte, le rôle de Whitehall serait de favoriser
l’émergence de ces nouveaux projets collaboratifs qui
constitueraient une forme contemporaine de participation citoyenne et politique.
A ce stade, il est dommage que Simon Parker
n’ait pas évoqué les initiatives britanniques, parmi les
plus abouties en Europe, visant à ouvrir les données
publiques et favoriser l’émergence de nouvelles applications issues des commons. L’héritage du centralisme
est clé ici dans la mesure où de nombreuses données
nationales et locales ont pu être ouvertes rapidement
et de façon coordonnée. L’ouverture des données
publiques en Grande-Bretagne est un pilier dans les
efforts visant à réformer et moderniser l’action
publique. Favoriser le partage entre les administrations
et permettre à des tiers de développer de nouveaux
usages ont très souvent pour conséquences de rationaliser l’action publique et de réduire ses dépenses.
Les derniers gouvernements britanniques l’ont bien
compris et en ont fait un outil supplémentaire dans
leurs politiques d’austérité.

Pour autant et parallèlement à son impact économique, qui a très largement contribué à façonner
les initiatives d’Open Data actuel, nombreux sont les
partisans de l’Open Data à souligner l’importance des
données publiques pour promouvoir la transparence
de la vie publique, pour surveiller et responsabiliser les
acteurs gouvernementaux et pour inciter la participation citoyenne dans le cadre d’une gouvernance
collaborative. En réduisant les barrières à la participation et en renforçant le principe de publicité dans
l’espace public, l’Open Data permet aux citoyens de
participer plus efficacement à la vie publique.
L’objectif ici est de créer les moyens d’une gouvernance collaborative qui permette aux élus et à
l’administration d’engager directement des acteurs
locaux dans un processus de décision collectif et délibératif. Il faut souligner l’importance des nouveaux
mécanismes de participation, à l’instar de l’initiative
audacieuse de consultation publique dans le cadre du
projet de loi français pour une République numérique.
Sans tomber dans le déterminisme technologique,
chose que l’auteur essaye d’éviter tout au long de son
analyse, il semble qu’il eut été opportun de développer
également le potentiel des nouvelles technologies pour
réduire l’apparente crise de légitimité que connaissent
aujourd’hui les institutions britanniques.

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CRITIQUES
ÉCHAPPÉES

>> Biographie

7.

MARGARETHE HILFERDING.
UNE FEMME CHEZ LES PREMIERS
PSYCHANALYSTES
Françoise Wilder
Éditions Epel,
avril 2015, 136 pages, 23 euros

PAR DANIEL ZAOUI

Le livre de Françoise Wilder, Margarethe
Hilfergin. Une femme chez
les premiers psychanalystes,
relate la vie de Margarethe
Hilferding, née près de
Vienne en 1871. L’auteur
de l’ouvrage, psychanalyste,
a utilisé pour la biographie
de cette femme les Minutes
de la Société psychanalytique de Vienne1 qui relatent son parcours, depuis son
admission difficile en avril 1910 dans le groupe de
Freud jusqu’à sa démission-exclusion en octobre
1911. Par ailleurs, Françoise Wilder a consulté
l’ouvrage de l’historienne allemande Eveline List2 qui
avait recensé les archives allemandes pour le reste de
sa biographie.
Margarethe est la fille d’un médecin devenu
chirurgien, Paul Hönisberg, et d’Emma Breuer,
cousine de Joseph Breuer, le médecin-chercheur ami
de Freud avec qui il publia les Etudes sur l’hystérie.
L’enfance et l’adolescence de Margarethe se passent
entre la région viennoise, elle connaît la famille de
Freud
et certaines de ses futures patientes. Marga1 L

rethe voulait devenir médecin mais, en Autriche, ces
études n’étaient pas ouvertes aux femmes. La seule
formation possible pour les femmes était celle d’institutrice, métier qu’elle exerça pendant quatre ans. Elle
s’inscrit ensuite en auditrice libre à la faculté de philosophie qu’elle abandonne lorsque la faculté de
médecine s’ouvre aux femmes. Et en 1903, à trentetrois ans, elle sera la première femme médecin en
Autriche. Pendant ses études, elle rencontre un
étudiant de six ans son cadet, Rudolf Hilferding, militant et théoricien socialiste, plus intéressé par la
politique que par la médecine. Pour se marier civilement en 1904, ils doivent abjurer la religion juive.
Rudolf Hilferding, très connu dans les
milieux sociaux-démocrates allemands, est invité à
Berlin. Le couple va y séjourner et fera des allersretours entre Vienne et Berlin jusqu’en 1910.
Margarethe va exercer à l’hôpital et en cabinet privé à
Vienne. Elle écrit quelques articles qui témoignent de
son engagement civique et politique qui seront publiés
en Autriche et en Allemagne. Puis, elle va rester à
Vienne avec ses deux enfants et se sépare de fait de
Rudolf qui, après avoir abandonné son activité médicale, prépare son livre sur le « capitalisme financier ».
Ultérieurement, après la guerre de 1914, il obtient la
naturalisation allemande et deviendra ministre de la
République de Weimar.
Margarethe, quant à elle, pratique la médecine et lit beaucoup, notamment les ouvrages de
Freud. Sa candidature à la société freudienne est
présentée par Paul Federn en 1910 et les Minutes
montrent la difficulté des discussions entre membres,
exclusivement masculins, à l’idée d’accepter une

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femme parmi eux. Freud intervient en disant qu’« il y
aurait une inconséquence grave à décider d’exclure les
femmes par principe ». Margarethe fut assidue aux
Mercredis de la société, elle y fit une conférence en
1911.
Très liée à Adler, elle voulut participer à la
Société pour une libre recherche psychanalytique que
celui-ci fonda lorsqu’il quitta Freud. Margarethe aurait
voulu rester inscrite dans les deux sociétés. Mais les
statuts de la société freudienne interdisaient cette
double appartenance et Freud fit exclure Margarethe
en octobre 1911. Cependant, la présence active de
Margarethe avait contribué à lever l’interdit concernant l’admission des femmes dans le cercle freudien.
Les Minutes montrent que les interventions
de Margarethe, qui reçoit en consultation des filles et
des femmes, partent de sa clinique médicale ; ainsi,
elle interviendra dans les discussions qui portent sur
la masturbation, ou sur la thérapie analytique de
l’érotisme urinaire. Il arrive lors de ces réunions – par
exemple sur l’hallucination – que Margarethe ne soit
pas d’accord avec les théories de Freud.
Elle a l’occasion d’affirmer ses points de vue
dans la conférence qu’elle fait en janvier 1911 et qui
porte sur « les fondements de l’amour maternel ».
Nous en avons le compte-rendu, écrit par Otto Rank,
dans les Minutes. D’après elle, « c’est par le biais de
l’interaction physique entre mère et enfant que naît
l’amour maternel ». Cette interaction est due à la
sexualité « dans la mesure où l’enfant entraîne certains
changements dans la vie sexuelle de la mère » comme,
par exemple, après l’accouchement, une période de
frigidité de durée variable. Elle estime que « l’enfant
représente un objet sexuel naturel pour la mère durant

la période qui suit l’accouchement ». Entre la mère et
l’enfant s’établit nécessairement un certain nombre de
relations d’ordre sexuel. Et Margarethe de citer les
premiers mouvements du fœtus comme suscitant des
sensations de plaisir, ébauches de ces relations d’ordre
sexuel. De même pour la montée du lait accompagnée
d’une sensation de plaisir et « dans l’ensemble, on
peut dire que les sensations sexuelles du nourrisson
doivent trouver un corrélatif dans des sensations
correspondantes éprouvées par la mère ». Et en ce qui
concerne l’Œdipe, « si nous supposons l’existence
d’un complexe d’Œdipe chez l’enfant : il a son origine
dans l’excitation sexuelle provoquée par la mère ; cette
excitation présuppose une sensation également érotique de la part de la mère ».
La conférence se terminait sur des interrogations quant au rôle du père et quant aux modalités du
détachement de l’enfant vis-à-vis de la mère. La
discussion qui suivit laissa dans l’ombre la question
peu conformiste pour les hommes présents de l’interaction sexuelle entre mère et enfant et se focalisa sur
la question du caractère innéiste de l’amour maternel.
Freud ne la soutint pas en disant que c’étaient « les
éclaircissements auxquels elle [était] arrivée avant de
s’occuper de psychanalyse qui étaient les plus valables
parce qu’ils sont originaux et indépendants ». Façon
de dire qu’il n’était pas d’accord avec ses considérations analytiques. Mais la conférencière pensait
qu’elle n’avait pas été comprise : « dans la discussion
il avait été beaucoup question de la composante psychique de l’amour maternel et non de la composante
physiologique qui était le véritable sujet de sa conférence ». On se rend compte dans le compte-rendu de
Rank que la conférence avait choqué tous les participants qui n’avaient pas supporté d’entendre ce que
Margarethe Hilferding apportait de nouveau. Marga-

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rethe, comme la plupart de ses collègues du Mercredi,
n’avait jamais eu de formation psychanalytique autre
que ses lectures de Freud, elle ne sera jamais psychanalyste mais essaiera d’intégrer à sa pratique médicale
ses observations cliniques et ce qu’elle a appris de
l’œuvre de Freud.

1. Les Premiers Psychanalystes. Minutes de la Société psychanalytique
de Vienne, Paris, Gallimard, 1979.
2. Eveline List, Mutterliebe und Geburtenkontrolle – Zwische
Psychanalyse un Sozalismus. Die Geschichte der Margarethe HilferdingHönisberg, Vienne, Mandelbaum Verlag, 2006.
3. Margarethe Hilferding, Geburtenregelung, Wien, Leipzig, Morritz
Perlers, 1926.
4. Léon Blum et Vincent Auriol monteront des plans de sauvetage
pour Hilferding.

Elle resta membre de la société d’Adler
jusqu’au début de la guerre de 1914. Ses centres
d’intérêt vont porter sur l’hygiénisme, l’éducation,
l’éducation sexuelle, la promotion du contrôle des
naissances, son soutien au droit à l’avortement (dans
son ouvrage de 19263). Elle poursuivit son activité
dans la médecine sociale en même temps qu’elle
était engagée dans l’action politique du parti socialdémocrate autrichien. Elle était membre de
l’Association des médecins sociaux-démocrates où elle
représentait les médecins scolaires. Elle donnait de
nombreuses conférences et publia des articles politiques et cliniques.
En 1934, le Front nationaliste au pouvoir
l’arrête et elle perd son poste de médecin scolaire ainsi
que son contrat de médecin conventionné car elle
n’est pas convertie et est donc restée juive. Son
ex-mari Rudolf, réfugié en France, est arrêté par la
police française4 et emprisonné à Fresnes, il y meurt
à une date indéterminée. L’abjuration du couple de
leur judéité ne les a pas protégés de l’antisémitisme
viennois.
Margarethe Hilferding est arrêtée puis
déportée à Théresienstadt avec les sœurs de Freud et
meurt à Tréblinka. De ses deux fils, un seul survivra,
réfugié en Nouvelle-Zélande auprès de Karl Popper.

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>> Cinéma

8.

LA TERRE ET L’OMBRE
(LA TIERRA Y LA SOMBRA, 2015)
Réalisation et scénario :
César Augusto Acevedo
Durée : 97 min. Sortie : 3 février 2016

PAR HUGO PASCAULT

Les premières images
de La terre et l’ombre font
craindre le pire : la machine à
travelling tourne à vide, les
plans fixes – en intérieur
notamment – sont ordonnancés comme autant de petites
vignettes sans point de vue, les
silences éloquents et l’attention portée au détail s’ajoutent à une somme d’intentions sous laquelle le film
menace constamment de ployer. C’est comme si le
jeune réalisateur colombien César Acevedo ne se
préoccupait guère de ses personnages, préférant les
noyer sous un déluge de jeux de contrastes, de
lumières terreuses, de cadrages au cordeau et de mouvements d’appareils sophistiqués. Ce qui menace
a priori, c’est une esthétisation de la misère travestie
en geste ultime d’un cinéaste-humaniste à qui on ne
peut que pardonner l’emphase, soit parce qu’il nous
présente une réalité dont nous n’aurions sans doute
jamais eu conscience sans lui, soit parce que l’exercice
de style prévaut sur toute considération sociale (prototype : l’insupportable Cheval de Turin de Béla Tarr).
Les plus mauvaises langues iront même jusqu’à dire
que le statut de débutant d’Acevedo ne joue pas en sa
faveur (sur l’air de « je me fais un style sur le dos des
pauvres ») et que son sacre à Cannes, où le film est

reparti avec la Caméra d’or, procède d’une logique
festivalière qui devrait le voir débarquer en compétition d’ici quelques années.
La Terre et l’ombre échappe pourtant à tout
cela, et il le fait d’abord en réinvestissant l’espace
filmique sur le mode d’un imaginaire qui parvient à
faire cohabiter vœu de naturalisme et onirisme. Le
lieu central de l’action est emblématique d’un tel
effort : une maison perdue dans l’immensité des
champs de canne à sucre, préservée de l’appétit de
l’industrie agroalimentaire par la volonté d’une
matriarche viscéralement attachée à une terre qui,
paradoxe ultime, prend davantage qu’elle ne donne.
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les scènes de
récolte (mais en sont-elles seulement ?) sont assimilées à des rituels barbares qui répètent les mêmes
gestes – aiguisage, découpage, brûlage – et renvoient
le travail de la terre à ce qu’il a de plus machinal, épuisant et (auto)destructeur. Il y a aussi cet arbre à pluie
saisi dans toute sa monumentalité au détour d’un plan
magnifique, et dont les oiseaux – dont la présence ne
nous parvient que par gazouillis lointains – refusent de
descendre, au grand désarroi du seul personnage d’enfant du film (Manuel, interprété par Felipe Cárdenas).
Sans doute sentent-ils le désastre à venir, et plus
encore le danger que constitue cette terre qui passe
par tous les états de matière (poussière, cendre, boue,
etc.) pour mieux s’insinuer dans les cœurs. Le père
de Manuel, Gerardo (Edison Raigosa), en souffre
d’ailleurs à un niveau purement médical : il a abandonné le travail au champ des suites de complications
respiratoires imputables aux nuages de cendres qui
empoisonnent régulièrement l’air, et traîne une
silhouette fantomatique qu’on jurerait évadée du
cinéma d’Apichatpong Weerasethakul.

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L’autre belle idée de La terre et l’ombre est
précisément d’organiser la valse des personnages
autour d’une figure mourante qui cristallise les affects
(incompréhension de l’enfant, regrets de parents,
dévotion puis rébellion de l’épouse) et s’offre en
contrepoint au propos plus politique du long métrage,
lui-même traversé d’images inoubliables et pourtant
toutes simples. Le poétique en réponse au politique ?
L’idée n’est pas nouvelle mais elle trouve ici une de ses
expressions les plus pures, sans doute parce qu’Acevedo se garde bien de jouer sur trop de registres à la
fois. À la vision pittoresque d’une délimitation claire
des espaces, avec tout ce que cela charrie d’imaginaire
belliqueux (souvenons-nous de Dheepan traçant la
frontière entre la banlieue des gentils et celle des
méchants dans le film éponyme de Jacques Audiard),
le cinéaste colombien préfère la menace d’un vent suffocant qui transforme chaque bruissement de rideau
en apocalypse intime. Contre le voyeurisme qui placarde les détails les plus mesquins sous couvert de
naturalisme (énorme malentendu perpétué par un certain cinéma européen – autrichien notamment –
depuis quelques années), il promeut une écologie de
gestes a priori anodins (débarrasser les feuilles d’un
anthurium de résidus de cendre, protéger la glace d’un
enfant du passage d’un camion sur un chemin de
terre) qui disent pourtant la plus âpre des résistances.
Face au tragi-comique de la nudité des corps exposés
sous couvert de regard compassionnel et/ou sans
concession (le couple d’escrocs à la petite semaine
dans Batalla en en cielo de Carlos Reygadas, l’exfootballeur obèse dans Youth de Paolo Sorrentino), il
choisit la pudeur d’une scène de douche qui montre
combien il est difficile de se défaire de la terre quand
on l’a dans le sang.
Les scènes de travail agricole paraîtraient
presque secondaires, d’autant que le film épouse en

grande partie le point de vue d’Alfonso (Haimer Leal),
figure paternelle qui retrouve une famille et une terre
qui ne veulent plus de lui, et qu’il ne semble par
ailleurs avoir eu aucun scrupule à quitter douze ans
auparavant. Occupé à veiller sur l’état de santé de son
fils agonisant, c’est donc à son ex-femme Alicia (Hilda
Ruiz) et à sa belle-fille Esperanza (Marleyda Soto)
qu’échoit la mission de faire vivre la famille. Au-delà
d’une fructueuse inversion des rôles, Acevedo semble
avoir pris soin de ne pas enfler les situations de
querelle ou les états d’âme des travailleurs à de pures
fins de constat sur le monde paysan. Si les conceptions d’Alicia et d’Esperanza diffèrent de celles de
leurs collègues d’infortune (elles préfèrent ne pas
manifester leur mécontentement face à des retards de
paiement répétés afin de ne pas se faire remarquer et
d’être effectivement payées le moment venu), elles
pourront compter sur leur aide au cours de deux belles
scènes qui se posent en puissants antidotes à un film
comme La loi du marché (Stéphane Brizé, 2015), par
ailleurs rempli de scènes de marchandage et d’humiliation. On pourrait opposer à cette critique l’argument
de souci du réel, mais n’est-ce pas, dès lors, signer
l’impuissance du cinéma à ouvrir plutôt qu’à mettre à
nu (et à humilier), à décloisonner plutôt qu’à idéaliser
(réconciliations improbables qui, souvent, reconduisent
la mainmise des exploiteurs sur les exploités), à choisir
les grandes images de rêve – fussent-elles destructrices
– plutôt que la virtuosité nonsensique (Carlos Reygadas – encore lui – et son nonchalant Post Tenebras
Lux) ? En ce sens, le cataclysme final de La terre et
l’ombre est à ranger aux côtés de ceux de Take Shelter
(Jeff Nichols, 2011) ou de Melancholia (Lars von
Trier, 2011) : on ne saurait dire s’ils signent la fin ou
le début de quelque chose, à tout le moins affirmentils le pouvoir de cinéastes en pleine possession de
leurs moyens, et surtout en pleine conscience du
monde. Dans ce contexte, le futur de Cesar Acevedo
s’annonce passionnant.

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>> Polar

9.

SCHISTE NOIR
Arnaud Chneiweiss
Éditions du Cherche Midi,
janvier 2016, 352 pages, 17,80 euros

PAR JÉRÉMIE PELTIER

On aimait dire de Zola et
notamment du tome quinze des
Rougon-Macquart (« La Terre »)
que l’on avait presque l’impression de sentir à la lecture « la
terre de la Beauce sous le nez ».
Avec le Schiste noir d’Arnaud Chneiweiss, c’est l’odeur
de l’argent, des milieux financiers et du pouvoir politique que l’on a sous le nez tout au long de la lecture,
avec la question énergétique en toile de fond.
Thriller de trois cents pages écrit comme un
hommage à Georges Perec dans W ou le Souvenir
d’enfance (Chneiweiss alterne le récit de Diane K, la
narratrice principale, et de Peter Green, un réassureur bermudien), l’intrigue principale, le gaz de
schiste, semble aux premiers abords surprenante,
étrange, voire quelque peu « pompeuse ». Pire,
quand l’angle choisi s’avère être celui de la défense
du gaz de schiste et de son exploration en France, on
pense bêtement avant de l’ouvrir à un roman « commandé », téléguidé, dont le but est d’abord de faire
du lobbying.
Mais tout comme, selon la phrase de Gide,
« on ne fait pas de la bonne littérature avec de bons

sentiments », on fait encore moins de bons thrillers
avec de bons sentiments, voire avec des positions
moralistes. C’est donc l’avantage de ce sujet, qui apparaît alors, aussi surprenant soit-il, comme un excellent
prétexte à un bon thriller, car mettant en scène une
série d’acteurs tous aussi puissants les uns que les
autres, et aux intérêts divergents face à la question du
gaz de schiste : Hubert Howard, à la tête d’un empire
énergétique qu’il rêve de voir devenir pionnier dans
l’exploration du gaz de schiste ; des oligarques russes
qui cherchent à nationaliser l’ensemble des ressources
de leur pays ; Peter Green, un réassureur basé aux
Bermudes permettant à Howard de renflouer les
comptes de son empire énergétique ; Eliot Pattinson,
procureur général de New York, chevalier blanc de la
lutte contre les paradis fiscaux ; deux anciens ministres de la République ; le patron d’EDF ; etc.
Ce thriller peut apparaître comme engagé, car
il tend, je crois, à nous rendre facilement sceptiques
sur les obstacles (notamment le principe de précaution) qui se mettent sur la route de l’exploration du gaz
de schiste aujourd’hui en France, et nous donne à voir
toutes les parties prenantes qui à un moment donné
peuvent accélérer ou freiner un tel dessein (responsables politiques d’abord, grands industriels ensuite,
militants écologistes et autres apôtres de Pierre
Rabhi enfin) tandis qu’il développe dans le même
temps les arguments en la faveur d’une politique un
peu volontariste dans ce domaine, que la narratrice
définit comme une politique « progressiste ».
Néanmoins, liberté totale est donnée au lecteur pour se faire un avis sur le ou les responsables
de l’assassinat (dans une loge au Stade de France) de

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Hugues Howard dans le thriller, alors qu’avançait son
projet d’explorer du gaz de schiste en France. Liberté
est laissée car, sans doute sur une question comme le
gaz de schiste, ce n’est pas d’une position morale
dont le pays a besoin, mais d’une position pratique,
pragmatique, loin des querelles de chapelles et autres
moyens de pression.
On adhère donc à la fois à la position progressiste développée par Howard dans le roman si une
telle initiative était prise sur l’exploration du gaz de
schiste (indépendance de la France en matière énergétique ; création d’emplois ; gage de crédibilité quant
à nos choix diplomatiques) mais on peut aussi adhérer
à celles des aborigènes d’Australie, dont le caractère
« sacré » de leurs terres rend impossible toute « négociation », ou encore à celle du patron d’EDF, dont
l’objectif principal (dans le livre) est la poursuite d’un
développement serein du tout nucléaire.
Au final, c’est un thriller qui fonctionne bien,
car les luttes de pouvoir y sont finement imbriquées
(grâce à la bonne connaissance de ces milieux par
l’auteur).
Tout cela donnera très vraisemblablement
du grain à moudre aux adeptes des théories du complot, qui y verront sans doute ici des preuves que
certains personnes « tirent les ficèles » comme bon
leur semble ; mais cela plaira aux amateurs de thrillers
réalistes et contemporains. C’est déjà ça de gagné. Et
c’est ce qu’on aime dans les romans de Chneiweiss.

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