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avait implosé deux ans plus tôt, n’arrivait plus à faire
face : son déficit était de 32 % du PIB (dont 20 % pour
le sauvetage des banques !), un triste record.

Les limites de la reprise irlandaise
PAR SEBASTIEN MARTIN
ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 26 FÉVRIER 2016

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« Bon élève » de la zone euro, l’Irlande connaît
une croissance de 7 %, mais les laissés-pour-compte
sont nombreux. Le scrutin législatif de ce vendredi
s’annonce difficile pour Enda Kenny, le premier
ministre sortant.

Aujourd’hui, non seulement l’Irlande est sortie du
plan de secours, mais la croissance de 2015 est
impressionnante : 7 %. Ce chiffre n’est pas qu’une
illusion : le chômage est passé en cinq ans d’un pic
de 15 % à 9 %, la plus rapide création d’emplois de
toute l’Union européenne. Les finances de l’État se
sont aussi redressées. Le déficit en 2015 a été de 1,5 %
du PIB, et il devrait être quasiment nul cette année. La
dette est en baisse rapide, à 100 % du PIB contre 125 %
du PIB à son pic. Bref, l’Irlande est LE bon élève de
la zone euro, à faire rosir de plaisir les joues d’Angela
Merkel.

De notre envoyé spécial à Dublin (Irlande). - Sous
les énormes colonnes en pierre de la poste centrale
de Dublin, une petite foule se presse. Comme ils s’y
appliquent quatre soirs par semaine, Sinead Kane et
ses amis de l’association Hope in the Darkness ont
placé leur table pliante, mis en place une énorme
marmite de curry, des biscuits secs et de l’eau chaude
pour le café. Connaissant les lieux, les sans-abri
affluent de façon ininterrompue pendant trois heures.

Dans ce contexte, la voie semblait grande ouverte
à Enda Kenny pour une réélection facile. Son
programme tient dans son fameux slogan de
« continuer la reprise ». Le message : ça va mieux,
ne nous arrêtons pas en si bon chemin. « Nous
avons été profondément blessés, financièrement et
psychologiquement. Mais nous commençons à voir la
cicatrisation », explique-t-il.

Il y a six mois, cette soupe populaire n’existait
pas. « Mais les besoins augmentent en permanence,
témoigne Sinead. Il y a de plus en plus de sans-abri,
des hommes, des femmes, des enfants, des jeunes, des
vieux… » Les affiches attachées aux lampadaires le
long de cette rue centrale de Dublin rappellent que les
élections législatives se déroulent vendredi 26 février
2016. Celles du premier ministre sortant, Enda Kenny,
du parti Fine Gael (centre-droit), portent un slogan
simple : « Continuer la reprise ».

Pourtant, les électeurs ne semblent guère convaincus,
hésitant entre l’apparente reprise et une réalité
quotidienne nettement moins souriante. Certes, son
parti, le Fine Gael, devrait terminer en tête des
élections. Mais avec 28-30 % des voix, à en croire les
sondages, cela ne sera pas suffisant pour obtenir une
majorité. Construire une coalition va relever du travail
d’équilibriste. Ses partenaires actuels, les travaillistes,
se sont effondrés. Le Fianna Fail, l’ancien grand parti
de gouvernement, réunit 21 % dans les sondages, mais
il s’agit de l’ancien frère ennemi du Fine Gael : un
gouvernement conjoint serait difficile à avaler pour les
deux partis. Le Sinn Fein, porte-parole de la gauche
anti-austérité, progresse nettement, mais reste coincé
autour de 15 %. Enfin, de multiples petits partis,
ainsi que de très nombreux candidats indépendants,
pourraient rassembler jusqu’à 25 %. Seule une grande
coalition, sur un modèle allemand, semble possible.

Sinead n’a pas de temps à perdre avec ces histoires.
« Il n’y a pas de reprise. Les riches s’enrichissent
et les pauvres s’appauvrissent, c’est tout. » Simple
volontaire, révoltée de voir de plus en plus de SDF
dans les rues, elle a décidé d’agir concrètement. « De
toute façon, le gouvernement s’en fout », estime sa
collègue, Linda Ennett.
Les statistiques racontent pourtant une histoire
complètement différente de celle de la rue. Le bilan du
gouvernement sortant est spectaculaire. Quand Enda
Kenny est devenu premier ministre en 2011, l’Irlande
venait d’accepter un plan de secours du FMI et de
l’Union européenne. Le pays, dont le système bancaire

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Pour comprendre la grogne sourde des Irlandais, il
faut se rendre à la grande manifestation anti-austérité
qui a réuni 20 000 personnes dans les rues de Dublin
samedi 20 février. Sandra Walsh et son mari français
Stéphane Filippelli, dont la langue maternelle est
teintée d’accent après trente ans en Irlande, étaient
venus y dire leur ras-le-bol. Ils possèdent une petite
entreprise qui vend du matériel de cuisine. Au plus
fort du « Tigre celtique », avant la crise, ils avaient
quatorze employés. Ils ont dû en licencier onze.
L’an dernier, ils ont enfin pu en réembaucher un.
Statistiquement, il s’agit d’une hausse de 33 % de leur
nombre d’employés, un chiffre aussi flatteur que les
données macroéconomiques. Dans la réalité, la crise
est encore extrêmement douloureuse.

qu’elle attire avec son taux d’imposition sur les
sociétés particulièrement bas (12 %). Résultat, les
exportations sont équivalentes à 110 % de son PIB (en
comptant les importations, la balance commerciale est
à 20 % du PIB). Les grandes entreprises américaines,
particulièrement les laboratoires pharmaceutiques
(Pfizer…) et celles des nouvelles technologies
(Google, Facebook…) raffolent de cette maind’œuvre éduquée, qui parle anglais, fait partie de la
zone euro et… est désormais beaucoup moins chère
qu’avant.
Mais ce qui est bon pour les multinationales ne
l’est pas nécessairement pour la population. De
2010 à 2014, une économie à deux vitesses s’est
développée : un secteur d’exportation en pleine forme,
et une économie intérieure complètement déprimée,
minée par l’austérité. Ce n’est que depuis dix-huit
mois que cette dernière a fini par décoller. Avec
la baisse du chômage grâce aux embauches dans
les multinationales et la sortie du plan du FMI, la
confiance est revenue. « La principale raison pour
laquelle la croissance a dépassé les prévisions en
2015 est que la consommation des ménages a été plus
forte que prévu, en hausse de 3,5 % », note l’Ibec, le
patronat. Les gens ont enfin commencé à se desserrer
la ceinture.

« On a passé deux années sans chauffage, parce qu’on
ne pouvait plus payer les factures. Cette année, on
a enfin pu recommencer à allumer les radiateurs »,
témoigne Stéphane. Là où il habite, à Kildare, un
endroit relativement prospère à une heure à l’ouest
de Dublin, la population est encore à genoux. « Le
chômage baisse, mais ce sont des emplois à temps
partiel, des contrats à durée déterminée, des stages
mal rémunérés… » Ça va effectivement mieux, mais
seulement parce qu’ils avaient vraiment touché le
fond.

L’Irlande a aussi eu de la chance. Ce pays exportateur
a énormément bénéficié de l’euro faible. Les deux
principaux pays vers lesquels il exporte – les ÉtatsUnis et le Royaume-Uni – ont eux aussi connu
des taux de croissance soutenus. En 2016, avec le
ralentissement de la croissance mondiale, le scénario
devrait être moins positif.

La stratégie économique irlandaise n’atteint
que très lentement la population
La recette de l’amélioration irlandaise est tout droit
tirée des livres d’orthodoxie économique : une
politique d’austérité très dure pendant sept ans,
terminée depuis un an. De 2008 à 2014, les salaires
des fonctionnaires ont été réduits de 15 %, les
impôts augmentés, les allocations sociales réduites,
les investissements de l’État coupés… Dans le même
temps, les prix immobiliers ont été divisés par deux,
et les salaires dans le privé ont baissé. Et ça marche.
« On est devenus plus compétitifs », reconnaît Alan
McQuaid, un économiste à Merrion Capital qui s’était
pourtant opposé à l’ampleur de l’austérité.

D’autant que cette stratégie économique n’atteint
que très lentement la population. Hors de Dublin
et des grandes villes, la croissance est à peine
perceptible. Les salaires retrouvent tout juste leur
niveau d’avant-crise. Enfin, le retrait progressif de
l’État pose de plus en plus de sérieux problèmes.
C’est particulièrement vrai dans l’immobilier. Depuis
2008, toute construction a cessé, y compris pour les
logements sociaux. Avec leurs salaires moroses, les
habitants n’arrivent plus à trouver des loyers décents.

Le succès est dû au modèle économique irlandais,
qui est très spécifique : ce petit pays de la zone
euro est extrêmement ouvert aux multinationales,

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C’est le cas de la famille de Mark Richardson. Lui
est jardinier, elle femme au foyer, et ils ont trois
enfants. Il y a neuf mois, leur propriétaire, qui leur
louait leur appartement à un prix avantageux, a décidé
de vendre leur logement. Ils ont dû chercher ailleurs.
«C’était impossible, raconte Mark, crâne rasé et accent
irlandais à couper au couteau. Notre loyer était de
1 000 euros par mois. Partout ailleurs, il fallait au
minimum 1 400-1 500 euros. » La suppression d’une
aide au logement s’est ajoutée au problème.

[[lire_aussi]]
Aujourd’hui, les circonstances sont exactement les
mêmes. La BCE pratique une politique de relance
monétaire, avec un taux de dépôt négatif (il faut
désormais payer pour qu’elle accepte des dépôts !) et
un programme de planche à billets qui tourne à fond.
Dans le même temps, la croissance irlandaise est de
7 %. C’est reparti comme en 14 ?
«C’est un vrai danger, estime Alan McQuaid,
économiste à Merrion Capital. Mais pour l’instant,
je ne crois pas que les banques risquent de faire la
même erreur.» La banque centrale irlandaise a en effet
imposé des conditions sévères pour accorder des prêts
immobiliers : il faut désormais avoir une avance d’au
minimum 20 % de la valeur du logement acheté. Avant
la crise, ils étaient souvent attribués sans aucun apport
initial.

Depuis neuf mois, la famille vit dans un logement
temporaire, attribué par la mairie. Mais elle vient
de recevoir une lettre d’expulsion. Date de mise en
exécution ? Ce vendredi. « Je ne sais vraiment pas
où on va aller.» Et voilà comment des milliers de
personnes se retrouvent à la soupe populaire de la poste
centrale de Dublin.
Aux conséquences sociales de l’austérité s’ajoute une
autre question clé : à 7 %, la croissance est-elle
durable ? Ne risque-t-on pas de voir une nouvelle
bulle ? La question se pose parce que la crise irlandaise
est née d’une première bulle bancaire gigantesque,
dans des conditions qui ressemblent étrangement
à celles d’aujourd’hui. De 2000 à 2008, les
établissements irlandais ont prêté n’importe comment,
provoquant une envolée des prix immobiliers. La
raison ? Outre leur irresponsabilité évidente, les taux
d’intérêt étaient trop bas. L’Irlande faisait partie
de la zone euro et les taux étaient déterminés par
la Banque centrale européenne, qui maintenait des
taux relativement bas pour aider certains pays à la
croissance lente. Mais cela ne correspondait pas à
l’extraordinaire croissance irlandaise d’alors.

Une reprise, mais que les Irlandais perçoivent encore
mal dans leur réalité quotidienne ; une économie
qui explose avec à terme des risques de bulle…
L’image confuse explique les hésitations politiques
des Irlandais. Ceux-ci n’ont jamais voté très à gauche,
et un soudain virage semble exclu pour ces élections.
Les deux grands partis qui dominent le paysage
politique depuis un siècle, le Fianna Fail et le Fine
Gael, qui ont à peu près la même politique de
centre-droit, sont partis pour dominer le paysage
politique une nouvelle fois, malgré l’effritement de
leur soutien. Selon toute probabilité, Enda Kenny
devrait rester premier ministre, avec une coalition plus
ou moins brinquebalante. Mais il sera réélu sans aucun
enthousiasme, faute de mieux.

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