Yves Bonnefoy Genève 1993

Carnets

L’Herne

GENÈVE, 1993

Carnets

© Éditions de L’Herne, 2010 22, rue Mazarine 75006 Paris www.lherne.com lherne@lherne.com

Yves Bonnefoy

GENÈVE, 1993

L’Herne

AVANT-PROPOS Toute œuvre court le risque de se clore sur ellemême. Conscient de cette tentation inhérente à la création et à la pensée, Yves Bonnefoy a toujours accordé une grande importance aux occasions de parole publique. Les enseignements et les conférences qu’il a donnés en France et à l’étranger en font partie, mais aussi les circonstances où il s’adresse à des auditeurs qui ne sont pas d’avance gagnés à la poésie, circonstances vécues par lui comme un débat où les idées se mêlent. Or dans ce débat, qu’y a-t-il de plus nécessaire que de mesurer les enjeux vitaux au sein d’une société et de redonner confiance en la possibilité d’un avenir, malgré les périls qui s’accumulent ? À ses yeux la poésie peut et doit exercer une fonction de cette nature. « Il faut identifier la poésie et l’espoir », 7

écrivait-il dès 1959. En effet, dans l’expérience qu’il en a, elle s’accompagne d’une réflexion qui porte à la fois sur la nature des besoins humains les plus profonds et sur la spécificité du langage, qui est l’outil qu’elle utilise. Mais Yves Bonnefoy est en même temps tout aussi averti de la difficulté qu’il y a à faire entendre et reconnaître dans la conscience collective la vérité de la parole poétique : « Ô poésie, / Je sais qu’on te méprise et te dénie / Qu’on t’estime un théâtre, voire un mensonge, / Qu’on t’accable des fautes du langage », lit-on dans un poème récent. C’est donc en militant, pour ainsi dire, et au nom d’une défense et illustration de la poésie, qu’il a régulièrement accepté de prendre la parole lors de rencontres avec des représentants d’autres horizons de la pensée et de la création. C’était le principe des Rencontres internationales de Genève, dont il prononça en 1993 le discours d’ouverture, reproduit dans ce Carnet. Ces Rencontres avaient vu le jour en 1946, lorsque quelques personnalités genevoises, conscientes de la 8

GENÈVE, 1993

La conscience de soi
et Le fait de La poésie

I Mesdames, messieurs, nos rencontres de cette année s’apprêtent à poser la question de l’identité, autrement dit celle du rapport que peuvent avoir avec eux-mêmes les hommes et les femmes de notre fin de siècle si chaotique, si déchirée. Et il ne me paraît donc pas inutile, pour commencer, de rappeler quelle aura été l’ampleur de la révolution que l’humanité a vécue, depuis la Renaissance, et de combien d’illusions elle a dû faire le sacrifice, alors que nombre de ces croyances, dressées en elle et autour d’elle comme 13

les voûtes d’un temple, l’aidaient à mieux endurer sa condition difficile. Il y a eu un temps, en effet – il a duré jusqu’aux découvertes de Galilée, il se prolongea même, ici ou là, dans quelques lieux ou milieux de l’espace occidental –, où l’être parlant s’imaginait vivre dans un univers structuré par des formes, des lois, des signes si assurés et si cohérents que la réalité, comme nous disons, et si gauchement, lui paraissait être un ordre, dont il détenait le sens et au sein duquel il avait sa place. Qui plus est, cet ordre, on pouvait aussi le dire de l’être, parce que son fait reposait sur un absolu, en soi impensable mais évident, celui de la personne divine. Personne alors pour se laisser aller à penser, comme Mallarmé le fera au seuil de la poésie d’à présent, que nous ne sommes que « vaines formes de la matière ». Et pas plus que du ciel étoilé ou du spectacle des choses sublunaires l’heureux être parlant de cette société archaïque n’avait à trop s’inquiéter – sinon 14

pour sa bonne conduite – de ce qui avait lieu dans la profondeur de sa vie psychique : car il percevait le langage, qui règne là, comme un calque non déformant de la réalité extérieure. Loin de s’interposer entre qui l’on est et ce que l’on croit que l’on est par une activité autonome et peut-être incontrôlable, les mots semblaient permettre à des analogies reconnues entre les aspects visibles du monde, signes de Dieu, de clarifier plus encore – symboles médités et compris – et d’intensifier s’il était besoin la connaissance de l’être et le sentiment que l’individu, aussi périssable soit-il, en est une part, témoin d’un mystère mais nullement d’une énigme. D’où ce qu’on pourrait appeler le bonheur ontologique de la société médiévale, par opposition au malheur de sa réalité quotidienne, si constant dans ces temps de guerre, de famine et de grandes pestes. Un bonheur qui était, en somme, de disposer d’une identité, et de pouvoir prendre appui sur cette évidence dans les moments où l’existence est en crise. – Mais si grand, dirait-on, est le besoin humain de 15

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