Langages

La stylistique de Charles Bally : de la notion de « sujet parlant »
à la théorie de renonciation
Jean-Louis Chiss

Citer ce document / Cite this document :
Chiss Jean-Louis. La stylistique de Charles Bally : de la notion de « sujet parlant » à la théorie de renonciation. In:
Langages, 19ᵉ année, n°77, 1985. Le sujet entre langue et parole(s) pp. 85-94.
doi : 10.3406/lgge.1985.1506
http://www.persee.fr/doc/lgge_0458-726x_1985_num_19_77_1506
Document généré le 14/10/2015

telle qu'elle est exposée par exemple par G. la prise en compte pour elle-même de l'œuvre de Bally se trouve comme piégée d'un autre côté par l'étiquette de « Stylistique » assumée par son auteur. Journal de Genève.. Pas plus qu'il n'apparaît dans l'histoire de la linguistique structurale comme un théoricien à part entière. Chiss LA STYLISTIQUE DE CHARLES BALLY : DE LA NOTION DE « SUJET PARLANT » À LA THÉORIE DE L'ÉNONCIATION1 « Sans doute la rencontre de Ferdinand de Saussure a été le fait décisif qui a déterminé l'orientation de ma pensée. à la « rhétorique » dans les encyclopédies de linguistique que le nom de Bally apparaît : ainsi dans le Dictionnaire Encyclopédique des sciences du langage (Seuil.V. C'est au sein des rubriques consacrées au « style ». Toutefois ce maître incomparable ne s'est pas attardé spécialement aux questions qui m'ont passionné plus tard. Redard : « Charles Bally disciple de Ferdinand de Saussure ». véhicule de la pensée affective. 85 . la difficulté à autonomiser le travail de Bally par rapport au saussurianisme reste sensible dans la revue susnommée — ce qui ne préjuge en rien de la nécessité de revenir à la filiation. Godel). mais génératrice de malentendus persistants.R.A. (Paris VIII. Todorov insistent sur les ruptures de Bally par rapport aux conceptions 1.L. 2. O. Haroche et I.. celles notamment qui concernent le langage expressif.. 1972). Bally dont on note au moins les « ébauches théoriques étonnantes » 2. Bally ne figure au rang des précurseurs cités par R. U. Cl. sous forme de communication orale. limitée d'un côté par la relation maître/disciple. semble favorable à une ( redécouverte de Ch. Jakobson dans « Linguistique et poétique » (ce dont s'étonne R.A. Michot-Vodoz : « Autour de « Théorie du sujet » d'Alain Badiou » in D. le développement des problématiques de renonciation et la confirmation des recherches sociolinguistiques. Une partie de cette recherche a été présentée. L. Ducrot et T. La conjoncture théorique en linguistique marquée par la constitution de la pragmatique comme nouvelle matrice. Il reste que.J. à la « stylistique ». BALLY. n° 30 : « La Ronde des sujets ». D'où me vient donc cette hantise de la parole fonction de la vie! » Ch. 1982) vient à point nommé pour fixer l'attention des spécialistes sur l'œuvre (et la vie) de Ch. Bally (1865-1947) dont le nom reste d'abord attaché — avec celui d'Albert Sechehaye — à l'édition du Cours de Linguistique générale . 1984). 19-23 août 1984). 10 avril 1957 (c'est nous qui soulignons).S. au Colloque ICHOLS III (Université de Princeton. Une des dernières livraisons des Cahiers Ferdinand de Saussure (n° 36.

S.préexistantes du style : la stylistique de Bally. 3e édition 1951. mais j'annexe au domaine de la langue une province qu'on a beaucoup de peine à lui attribuer : la langue parlée envisagée dans son contenu affectif et subjectif.1929). 36. Ferdinand de Saussure ». dans l'introduction du T. 4. Eggimann.S. une opération analytique (l'analyse dite logique masque le caractère synthétique des faits de langage). 1969.F. Bally donnée en mai 1910 dont le texte est reproduit dans A Genová School Reader in Linguistics. les orientations saussuriennes que sont le projet sémiologique. au début du T. Indiana University Press. Dans le Dictionnaire de linguistique (Larousse 1973). l'analyse du discours constitue une ouverture contemporaine de la « stylistique restreinte » de Bally. STYLISTIQUE ET SUJET PARLANT. les décisions des grammairiens. 1909. les plus voisines de la pensée spontanée ». répond moins à la question : qu'est-ce que la langue ? qu'à l'interrogation : que doit comporter l'étude de la langue ? Sa réponse 3. une opération historique (le caractère scolastique de l'enseignement est ici générateur d'illusions).S. se place sur le terrain de l'apprentissage (le livre est destiné à l'enseignement) 4 pour contester les idées dominantes en la matière : apprendre une langue serait un travail mécanique (le recours à l'introspection devrait corriger ce mécanisme). étude dégagée — en principe — de toute préoccupation rhétorique ou littéraire. 16. Godel. est. la définition de la stylistique empruntée à Bally est très nettement opposée à une autre définition de la stylistique comme « étude scientifique du style des œuvres littéraires ». 18). Heidelberg. pour les auteurs. 1905). aux dires de Sechehaye. une « discipline que Ch. edited by R. abrégé en T. malgré la dédicace « à mon maître. On le voit : Bally. La position de cette discipline dans le dispositif de la linguistique est explicitement rapportée par Bally lui-même à la conceptualité saussurienne : « En somme. mais par l'étude intelligente de la langue d'aujourd'hui. Georg et Cie et Klincksieck. Bally propose son protocole pédagogique dans cet autre énoncé de l'introduction du T. Ch. Jakobson. je reste fidèle à la distinction saussurienne entre la langue et la parole. l'histoire de la langue. où il livre la « définition de la stylistique ». F.F. il n'en reste pas moins qu'outre la distinction langue/parole. 86 . Bally.) ne doivent rien à Saussure. ni le Traité de stylistique française (2 vol. s'oppose aux conceptions littéraires du style pour renouer avec l'ancienne rhétorique . En opposition. ni le Précis de stylistique (Genève. (p. L'optique pédagogique est constante chez Bally comme est constante l'attention aux spécificités d'approche de la langue maternelle et de la langue étrangère. de Genève. IX) : « La propriété du langage. Titre d'une conférence de Ch. dans ses manifestations les plus vivantes. appuyée sur une référence à R.F. Contre les prismes déformants que constituent les œuvres littéraires. informent la tentative de Bally pour caractériser le français contemporain. Bloomington and London.3.. la pureté de l'expression ne s'acquièrent pas avant tout au contact de la langue du passé. Bally a créée » [J. Elle réclame une étude spéciale : c'est cette étude que j'appelle la stylistique » (cité par G. la différence langue parlée/langue écrite. descriptive. Godel [ibid). Redard in Cahiers Ferdinand de Saussure. p. La « stylistique » comme Etude systématique des moyens d'expression 3. l'opposition synchronie/diachronie. Si pour R.S.

alors que cette citation apparaît.). 3) 6. C'est. : « système de symboles d'expression » et « fait social ». 4). On pourrait penser. Cependant.. à y regarder de près. L'acharnement de Bally contre « l'instinct étymologi5.) qui s'élabore ici par la 87 .). mais aussi des relations qui unissent la parole à la pensée (.. » (Cours de Linguistique générale. V « Eléments internes et éléments externes ». une « conception du vocabulaire » (ibid. : « Linguistique de la langue et linguistique de la parole ». édition 1964. p.. selon l'occurrence. peut fournir le matériau indispensable à l'observation « simultanée » de la pensée et de son expression (ibid p. étrangers au mécanisme de la pensée » (ibid p. 258.L. et dans des circonstances favorables.. dans le chapitre IV du CL. fournit cet « ensemble de disciplines » (ethnologie... 6. alors que foulard ne peut s'identifier qu'à la représentation d'un objet » (T.) On sait que les résultats de ces analyses spontanées se manifestent dans les formations analogiques de chaque époque . déplacent plus qu'elles ne complètent le champ conceptuel de Saussure.L. G. littérature. Le rapport langage/pensée induit une théorie de la dérivation-composition : « montagnard » est un « vrai composé » parce que « psychologiquement (il) réunit deux idées. S. dans les « appendices aux 3e et 4e parties »). que le chap. Absente de l'index du Cours. corrélativement à la prépondérance du sujet parlant. alors qu'elle n'est pas à proprement parler un concept du Cours 5 apparaît consubstantiellement liée à la définition du langage que propose le T. D'une manière générale.F.. seule la « réflexion intérieure » du sujet parlant. La théorie est centrée sur le « sujet qui parle spontanément sa langue maternelle » et à travers laquelle il exprime ses « idées » et « sentiments » et communique avec autrui . dialectologie. celle qui consiste à déterminer les « éléments les plus simples du langage ». Saussure. F. A l'étude du système. p. elle l'est aussi de l'appareil critique de De Mauro ou de Godel par exemple..) c'est une étude en partie psychologique. ce sont elles qui permettent de distinguer les sous-unités (racines — préfixes — suffixes — désinences) dont la langue a conscience et les valeurs qu'elle y attache. 128). et du découpage arbitraire dans les phrases d'éléments » d'après des indices extérieurs. centrale chez Bally. il faut ajouter celle de l'activité du sujet parlant : « L'étude de la langue n'est pas seulement l'observation des rapports existants entre des symboles linguistiques. pourvu qu'elles donnent lieu à une opposition (.) déclare à propos de la théorie saussurienne de l'arbitraire du signe la « compléter » et la « systématiser » {L. alors que les reformulations de Bally. en tant qu'elle est basée sur l'observation de ce qui se passe dans l'esprit d'un sujet parlant au moment où il exprime ce qu'il pense » (ibid p. de Mauro.G. chez Saussure. 1972. 37). son introspection. selon les propres termes de Bally.S.F. les suffixes et les radicaux ne valent que par les oppositions syntagmatiques et associatives : on peut. avait déjà situé la nécessité d'étudier l'activité du sujet parlant « dans un ensemble de disciplines qui n'ont de place dans la linguistique que par leur relation avec la langue » (éd. 2). quelles qu'elles soient. la notion de sujet parlant. 37).. histoire politique. formels. Payot. si la mise en évidence de la correspondance du langage et de la pensée constitue le fondement de l'étude linguistique. le sujet parlant peut être amené à faire toutes les coupures imaginables (.F. p. C'est nous qui soulignons les termes mêmes qu'on retrouvera privilégiés chez Bally. Cela malgré les dires mêmes de Bally qui dans Linguistique générale et linguistique française (1932 abrégé en L. trouver un élément formatif et un élément radical dans deux parties opposées d'un mot.apparaît d'abord comme un élargissement de la définition saussurienne. sans tirer argument de l'ordre du Cours. Ce qui ne veut évidemment pas dire que Saussure s'interdise le recours au sujet parlant dans Yanalyse subjective synchronique de la langue : « au point de vue de l'analyse subjective.G. p. La recherche de ces unités de pensée et leur correspondance avec les faits d'expression explique le refus par Bally de Yanalyse.

88 . ces situations concrètes mettent en rapport des individus. 16).S. Cette réalité psychologique impose à la stylistique son caractère synchronique : l'état de langue est certes « une fiction. pourquoi faible est-il le premier mot qui se soit présenté à mon esprit pour expliquer frêle ? (. qui informent sur le milieu (social) du locuteur. 166).F.F. édition 1952. c'est-à-dire l'expression des faits de la sensibilité par le langage et l'action des faits de langage sur la sensibilité » (p. LINGUISTIQUE ET PSYCHOSOCIOLOGIE. radicaux. suffixes) montre le lien entre la démarche historique et le formalisme analytique. C'est nous qui soulignons). mais pour les sujets parlants elle est une réalité subjective » qui « finit par s'objectiver » {Le Langage et la Vie. 34). « ils concourent à former le système des moyens d'expression d'une langue » (p. la spontanéité. il s'agit de concilier l'expression de l'affectivité individuelle avec la thèse du langage fait social : nous n'exprimons « des mouvements de l'être individuel que la face accessible à la connaissance des autres individus .. De manière plus générale. tous deux rejetés du même geste parce qu'ignorant « la réalité psychologique » : « Tout ce qui n'est pas sentiment linguistique spontané est étranger à l'état de langage étudié et ne peut faire l'objet de notre recherche » (p. 22). et ne pas identifier individu et sujet.. Si la stylistique étudie « les faits d'expression (. 6. » {T. Ailleurs..S. abrégé en L..) au point de vue de leur contenu affectif.. De plus. Il est d'ailleurs intéressant de remarquer que la stratégie de l'argumentation linguitique chez Bally est souvent exprimée en termes de recours explicite au sujet parlant — Bally — dont l'écriture retrace le processus de pensée : « Mais pourquoi comparais-je tout à l'heure frêle à faible et (question plus importante). dans le procès de communication. autrement dit. également « Statique et histoire » in Linguistique générale et linguistique française. p. 97). c'est-à-dire de sentiments nés de faits étrangers à l'individu. Bally note que la marque « sociale » du langage peut être l'expression de « sentiments sociaux ». 42). les « symboles d'expression » classent l'individu socialement et reflètent les efforts qu'il fait pour s'adapter socialement aux autres individus du groupe. Il faut rapporter ce thème des « effets par distinction entre « famille étymologique » et « famille sémantique » avec toujours le critère décisif ainsi posé : « qu'est-ce qui se présente à la conscience du sujet parlant ? » (p.). 73. Le critère retenu par Bally de l'usage vivant de la langue maternelle.que » (critique de la notion de « mot ». {Cf. La subjectivité pensée en termes d'affectivité. précisément dans la langue parlée comme seule vraie norme supposant l'existence de situations de communication concrètes.V. puisque l'évolution est continue . Le « terme familier » est un exemple type des effets par évocation.. garantit l'unité de l'état de langue chez tous les sujets parlants. le «je » peut devenir « nous » (pp. est inscrite dans la langue..). de la décomposition des mots en préfixes. 1. on ne peut montrer ce qu'on pense et ce qu'on sent soimême que par des moyens d'expression que les autres peuvent comprendre » {T. c'est nous qui soulignons). Or. introduction p. p. « avec les sentiments qu'y rattache celui qui le connaît » (p. Si je suis plus fortement affecté en prononçant le premier.. chez qui l'on retrouve « un même réseau d'associations linguistiques » {ibid. 153-193). p. 73). 1913. d'émotivité. p. Aussi faut-il prêter une attention particulière à la terminologie de Bally qui peut paraître « floue » au premier abord. ces faits d'expression sont ceux du langage organisé.

p. dessinent des linéaments qu'on retrouve par exemple chez W.S. 23).F.S. l'adaptation non réussie est définie dans le T.. De nombreuses notations préfigurent à la fois les linguistiques sociales de la covariance mais plus encore les sociolinguistes américains quand ils mettent en évidence la systématicité des adaptation au « milieu » (p. 226) .V. de profession. intention. Bourdieu nommera l'« habitus ».F. Il fait aussi appel à des notions socio-historiques comme la « mentalité européenne » (dont les calques et emprunts seraient une preuve). 222) : il complexifie la notion de « milieu » ou d'« état » dans lequel interviennent les paramètres de classe sociale. pas plus que nous prétendons faire de la sociologie » (p. L. Bien sûr.S. Nous ne faisons pas de la psychologie du langage. le T. de mode « d'activité » et de « pensée ». nature. non moyen. Bally n'en fournit pas moins des directions de linguistique générale et livre une conception des rapports langue/pensée plus complexe que la problématique classique de type expressiviste à laquelle on serait tenté de le réduire. jeu. Mais le traitement des facteurs psychologiques et sociaux n'enferme pas Bally dans une problématique psychologique ni sociologique dans la mesure où « le langage est ici but. « affective » vs celui de l'expression abstraite. « vécue ». à des caractérisations psychosiociologiques comme la « mentalité moyenne » (en italiques chez Bally) qui est l'un des facteurs qui déterminent les attributs propres de la langue parlée (« l'homme moyen pense pour vivre et ne vit pas pour penser ». Evidemment attentif à la spécificité du français. en particulier. p. n'est pas avare de données psychosociologiques générales. Si les « effets naturels » désignent les impressions qui « découlent directement de la signification des faits de langage »..évocation » à la problématique générale de Y association d'idées.. Bally se montre particulièrement attentif à ce que le langage implique de « symbolique sociale » (p. d'oppositions constituant deux paradigmes : celui de la langue « sentie ». Insistant sur la nécessité de l'intelligibilité de la communication. 287). Labov et les sociolinguistes américains quand ils mettent en évidence la systématicité des changements stylistiques suivant les interlocuteurs. « colériques ».).. p. la prononciation pensée comme facteur de ce que P. 221).. Bally ne cesse de souligner en même temps le « caractère vital et personnel de la plupart des choses exprimées » (p. et des adaptations linguistiques à chacune des situations. comme d'autres textes de Bally. 89 . L'étude des deux catégories d'effets constitue l'objet de la stylistique. 220).. 27).. Bally fait à la fois référence à des classifications de psychologues (« les tempéraments sanguins ». de niveau culturel. « intellectuelle » . vie. 222)... le « dressage social ». T. voire de catégories philosophiques (instinct. jusqu'à l'ouverture de perspectives énonciatives et pragmatiques. à la situation de communication . . comme facteur de classement (p. « flegmatiques ».F. ce qui l'amène à risquer l'idée qu'il y a une « stylistique européenne » (ibid. expression affectée de guillemets par Bally (ibid).F. 221). L'individu apparaît comme la résultante de « fils ténus d'influences contradictoires » (p. les « représentations » (p. « concrète ». T. « sentimentaux » . Bally parle d'« effets par évocation » lorsque les impressions « résultent indirectement des formes de vie et d'activité associées dans l'esprit aux faits de langage » (p. 287).S. 28).

marcher. Si le langage « reflète » la « vie de l'esprit ». ce qui compte. la combinaison des moyens qui concourent à l'expressivité : par exemple le rôle de l'intonation et de l'ellipse dans l'énoncé « le malheureux ! » et plus généralement l'importance de la mimique.F. Il n'en reste pas moins que sa problématique est celle d'un linguiste : l'objet de la stylistique est l'expression parlée.. c'est à la stylistique qu'il revient d'établir « des distinctions et des tendances générales en constatant consciemment ce que l'esprit du sujet parlant sent inconsciemment » (p. cas. il arrive aussi que ce soit « l'infirmité de l'esprit humain » qui produise un langage comme le langage figuré (ibid.V... Mais alors que la langue est impuissante à refléter le tout de l'esprit. « réalise le contenu de la pensée » (T. de la gestualité. p.. dans les termes du T. la constitution d'une théorie des associations. de moules syntaxiques (temps. il le fait imparfaitement : « Les tendances fondamentales de notre esprit ne se réalisent que partiellement dans le langage (p. 60). A la psychologie du langage de s'occuper des « liaisons pensées sans être exprimées » {T. Il en va tout autrement dans une langue étrangère. dans une expression donnée. modes. la nécessité de partir pour l'examen d'un fait de langue « d'une situation et d'un contexte déterminés » (L. Ainsi. p. on peut être à peu près sûr que. qu'il existe chez le sujet parlant « une synonymie inconsciente » (par opposition au processus de la définition qui n'est pas naturel mais étranger au maniement spontané du langage). 152). Medina). » (p. évoquent en nous des sentiments avant de réveiller des idées . ce langage. 257). c'est tout au moins la position du « premier Bally »).) qui ne servent qu'à une fonction déterminée. 163). 90 . 165 et s. 187). courir. 77). dans ce numéro. 261).. apposé.S. Sur le plan théorique.DE LA LINGUISTIQUE PSYCHOLOGIQUE À LA THÉORIE DE L'ÉNONCIATION Si le langage a pour tâche d'exprimer « d'abord » des « idées ». p. 313 .... 28)... p. Bally serre de près la non-univocité des relations entre « procédés linguistiques » et « faits de langage » : « On ne trouverait guère. suivant les personnes et les circonstances. p.. l'usage ne sanctionne pas toujours ces tentatives de réalisation. 40) à organiser une production analogique (fabriquer tel adverbe sur tel adjectif).) en définitive le langage est un instrument toujours imparfait de l'idée pure » {ibid. toujours plus ou moins affectives et la plupart du temps inconscientes » (p. 6) : « Les mots les plus ordinaires tels que chaleur.F.) et (. F. S. exprime avant tout des sentiments » {T.. relations par prépositions ou conjonctions. de tous les procédés de la syntaxe « affective » (par exemple la présence ou l'absence du déterminant — le — dans un S. la genèse de son anti-logicisme et de son anti.intellectualisme (cf.S. c'est d'inventorier. qui exprime aussi des idées. p.. 66) qui peuvent transformer une phrase banale en une formule pathétique (« c'est toi qui as fait cela ». Alors que les associations des « sujets parlants sont spontanées. 159)..F. on ne trouverait pas de forme de pensée qui ne se reflète que dans un seul procédé » (p. et non le fait pensé.S. etc. froid. la phrase : « il pleut » fera surgir une impression de plaisir ou de déplaisir avant de faire concevoir l'idée de la pluie. p. à une époque déterminée..N. La stylistique de Bally se trouve placée au point d'intersection entre l'esprit et la langue (le parler) : si l'esprit possède une tendance naturelle (le « besoin logique ». etc. et inversement. ibid p. Il conviendra de développer ici les positions philosophiques de Bally. cette intellectualisation de principe apparaît intenable à В ally : comme « nous sommes esclaves de notre moi. l'article de J. p.

semble à l'ordre du jour (cf. Ainsi. 1980. Il est important de noter la part restreinte dévolue à la syntaxe dans le Traité de Stylistique française en particulier (seulement travaillée dans la 6e partie de l'ouvrage. Cahiers Ferdinand de Saussure. en chercheur et en enseignant.F. Roulet. y compris à la grande catégorie des syntagmes implicites (cumul. insister surtout sur l'« emprise de la langue sur la pensée » (p. Il est signiticatif de constater que ce « retour du lexique » trouve son plein rendement dans le développement actuel d'une lignée pragmatique qui veut faire la jonction avec la sociologie. 41). il note que l'explicitation n'est pas nécessairement un facteur de compréhension : « l'expression devient même plus claire et plus incisive à mesure que les mots font défaut » {L. p. attentif à l'implicite (« Marseille. au fur et à mesure de l'intégration par Bally de la conceptualité saussurienne. et. Loin que la correspondance univoque soit la règle. quels qu'ils soient. ).Sur le plan méthodologique.F.F. l'accent se déplaçait d'une « linguistique psychologique » vers une linguistique unissant la connaissance du système (étude des rapports entre signifiants/signifiés) à une « théorie de renonciation » (première partie de L.. de la dérivation (le T. 132) explicitement l'argument de Tobler selon lequel « la plupart des faits de syntaxe se réduisent à des faits lexicologiques ». Bally. 8. 250 et sq. chacune de ces modalités. tels sont les traits marquants de l'ouvrage L. légende d'une gravure. « l'usage de la parole ». F. le n° 46 d'Actes de la recherche en sciences sociales.G. suppose l'existence d'un nouveau port). hypostase). Dans le procès de communication. Benveniste. chacun de ces rapports » {T.) : confirmer que « dans un système tout se tient » {ibid. p.. dans le cadre pragmatique (cf. est singulièrement occupé de ces questions) pour montrer que la signification est inséparable de la référence et de l'usage social des mots. 216).L.F.. La construction d'une théorie pragmatique du lexique avec des travaux au niveau du mot. 66). Tout se passe comme si.L. 13) et faire ainsi mieux ressortir « la caractéristique du français » (la comparaison avec l'allemand est constante). critique « l'étude exclusive des formes matérielles et perceptibles du discours : conséquence de l'attention trop grande accordée aux textes écrits » {L. et que chaque valeur [soit] exprimée par plusieurs signes » {L. n° 32. 129. p. La « théorie de renonciation » chez Bally propose non seulement la dichotomie entre « dictum » et « modalité » (corrélative à l'opération du sujet pensant) 8. signe zéro. p. Bally détermine une méthodologie qui fait débat encore aujourd'hui sur le terrain de l'apprentissage des langues : « La seule méthode rationnelle consiste donc à partir des modalités et des rapports logiques supposés chez tous les sujets parlants d'un groupe linguistique et de chercher les moyens. ellipse. pp. Communications.L.F. 23). V. mars 1983). n° 3. ce 7. par opposition à un certain formalisme du syntaxocentrisme tel que Bally le critique à travers des procédures comme celles de l'analyse grammaticale et logique. c'est qu'un même signe ait « plusieurs valeurs.G. S. pp. 91 . p. le français a la tournure si + imparfait de l'indicatif (les procédés syntaxiques sont les plus importants des moyens d'expression indirects) . que la langue met à la disposition des sujets pour rendre chacune de ces notions. On peut voir dans ce privilège du lexical un corollaire de l'attention au paradigmatique. le normal dans les langues. Bally reprend d'ailleurs (p. la perspective adoptée est de se poser la question à propos d'une langue particulière. qu'il situe comme initiateur d'un courant poursuivi par E.. fait référence à un article de Bally (1943) sur les auxiliaires modaux. 3-13. aux associations.G. 13) ce qui ne veut pas dire que tout est « harmonie » (voir infra).G. le français par exemple : comment peut-on exprimer qu'on désire faire une chose ? Alors qu'un verbe « désidératif » serait un moyen direct (les moyens d'expression directs sont les procédés lexicologiques) d'exprimer le désir. p. A Culioli propose en 1969 l'« Ebauche d'une théorie des modalités » (Conférence prononcée devant la Société de Psychanalyse). le vieux port ». « Syntaxe de la modalité explicite ». c'est nous qui soulignons).S. E.L.

. Cf. on prie.. F. op. 58). cit.G. etc. « intentions et effets ne se recouvrent pas toujours » {ibid). mais encore elle distingue la manifestation du sujet parlant dans des catégories grammaticales spécifiques de sa présence implicite dans certains ensembles des parties du discours (adjectifs. les orientations de la linguistique textuelle inaugurée par l'école de Prague (cf. on cherche à capter sa faveur.. aux dires de Bally. vue) pour chercher à penser ses modes d'intervention et son efficace dans les actes du discours.R. De Boeck-Duculot) .F. du point de vue du sujet entendant. une définition de la phrase qui convertit l'analyse logique en analyse psycholinguistique. 92 . B. la langue cherche à communiquer la pensée vite et clairement » {L. Meunier.faisant. l'acte de langage est aussi atténuation. relatifs à la norme portée par le sujet d'énonciation {cf. On voit bien ici Bally s'inscrire dans une tradition qui conteste l'emprise du logicogrammatical. Or. 18). Travaillant sur les phénomènes de dislocation. affective. Si l'étude de l'appropriation individuelle de l'appareil formel de la langue préfigure Benveniste. l'activité face à l'autre est une forme fondamentale de la « vie du langage » : force de rupture... 21) : « Le langage devient alors une arme de combat : il s'agit d'imposer sa pensée aux autres : on persuade. l'étude de la segmentation. p. Essais sur le langage. à partir de ses propres thèses. « Les notions grammaticales d'absolu et de relatif ».G. à l'entendement sur le « sentiment » et la « volonté » : travailler sur l'organisation thématique du discours. intentions. p. Pour une grammaire textuelle.. 53) retrouve. son admiration » {L. « Sechehaye. D. mémoire.. élément du « consensus » dans la « communauté linguistique » voire de l'« hypocrisie sociale » {L. également la fin de L. p. il insiste sur le déséquilibre entre les deux versants de la parole : la parole.V. Plus encore.V. on défend .V. Combettes. » {L. 94). A l'encontre de la manière dont est traditionnellement caractérisé le sujet parlant « porteur de choix.. ou bien on lui témoigne son respect. Bally n'oublie jamais de tenir le rapport entre expression et communication. p. euphémisme. instrument de lutte. elle intègre le contexte linguistique (geste. 150. p. dans l'histoire des langues indo-européennes.A. Bally note l'antinomie entre expression et communication : « La pensée tend vers l'expression intégrale.L. l'omniprésence du sujet d'énonciation chez Bally. catégorie génétiquement première.F. sujet et social 10. Bally.V.L. « Le français langue de communication »). note 2) n. d'anticipation et d'anaphore. p. personnelle. 363 sq. 10. on ordonne. recouvre là aussi une complexification qui fait sa place à une théorie de la production comme à une esquisse de théorie de la réception : Bally se montre attentif d'une part au clivage. d'autre part. même si ses traces ne sont pas matérielles. permet de maintenir dans la langue la présence de la subjectivité. Bally : Le sujet et la vie». Il s'agit d'une prise en compte de l'énonciation totale selon les propres termes de Bally. du point de vue du sujet parlant. p.L. avec la distinction thème/propos {L. de minuit.V. Bien plus. et des termes évaluatifs. précisément celui de « la langue parlée ». de la thématisation vient contredire la thèse de la linéarité linguistique : « C'est l'expressivité qui est la plus grande ennemie du discours déroulé sur une ligne. Bally s'intéresse aux 9.. Armengaud note à juste titre que « la conception expressiviste s'accorde parfaitement avec une vue objectiviste et fonctionnelle de la communication. marquant de manière naturelle et licite ce qu'il énonce » (la formule est d'A. Dans ce même ensemble.) : d'où l'analyse des déictiques. éd. ou bien parfois la parole se replie et cède : on ménage l'interlocuteur. substantifs. 11. p. à l'hétérogénéité du sujet parlant partagé entre le sentiment et l'intellect . 1969). est « moyen d'action et d'expression » 9 . on esquive son attaque. 1983..V. 80).. le modèle « analytique » avec la priorité accordée au jugement. Avec l'affectivité. elle est « source d'impressions et de réactions » (L.

. s'il est vrai qu'à l'intérieur du champ linguistique aujourd'hui. Bally critique les conceptions qui attribuent une valeur « esthétique » aux langues. C'est dire à quel point les perspectives de Bally s'inscrivent contradictoirement à la visée stylistique classique.. Meillet comme « texte scientifique authentique »). à visée esthétique) qu'en fait un auteur » (T. selon laquelle une « étude de style » doit montrer la manière dont un auteur se libère des servitudes linguistiques 12. filiations. 1973).L. il s'agit d'abord de dégager les contraintes expressives et leurs mécanismes : d'où son attachement à souligner les démarcations entre sa démarche et celle de la « critique littéraire ». les thèses des effets onomatopéiques ou de l'« harmonie imitative ». 12. il s'agissait de situer les théories où il fonctionne de manière excentrée (Saussure) ou dominée (le « structuralisme »). Filliolet : Linguistique et poétique (Larousse. sur la « langue administrative » (p. Delas. ce que l'on veut dire ». en telle qu'on la retrouve tant chez Shannon que chez Jakobson ».V. jusque dans la tradition pédagogique française (cf. dont on ferait un choix libre et souverain. conception pour laquelle « parler consiste à mettre en mots et en phrases. Alors que sa stylistique étudie la « nature d'un fait d'expression ». influences. Il y a donc bien des éléments à ranger sous la rubrique « ébauches théoriques étonnantes » que nous évoquions au début de cet article et l'œuvre de Ch. la systématicité de la « stylistique » de Bally. malgré ce qui peut apparaître comme des flous voire des défauts de conceptualisation. etc. D. Si la « stylistique de l'écart » semble étrangère à la pensée de Bally.S. 119.F.S. 117 «g) appuyé par un « choix des textes » (p. 239). J. il expose une esquisse d'analyse des discours avec un développement sur « la langue scientifique » (p. 179-180. et. sur la « langue littéraire » (p. 1976). 72) et celle de l'échange verbal fonctionnalité se confortent partout. Bally peut sans doute se prêter à un traitement dans la problématique des lignées. ce qui n'empêche pas parfois le recours aux exemples littéraires. Loin d'être pensés en terme d'« écart ». la possibilité d'un travail sur le fonctionnemnet globalisant des textes figure par contre dans sa trajectoire de recherche. S. pp. 3 « Linguistique structurale et stylistique ». les « procédés du style ne font qu'organiser et régulariser les tendances naturelles du langage sponatané » (T.F.. p. 93 .R. Le point de départ était ici différent : à partir de l'examen de la configuration épistémologique contemporaine où le concept de sujet parlant apparaît central. la consistance. La problématique du locuteur comme « penseur qui s'exprime » (in « Locuteur en relation : vers un statut de co-énonciateurs ». Plus généralement et en rapport avec la « seconde » conception de l'arbitraire qu'il développe (cf. il importe de montrer la cohérence. c'est nous qui soulignons). l'histoire des Instructions officielles pour l'enseignement du français). F.A. 19). conscient. Dès le T.«f nécessités impérieuses auxquelles obéit le langage dans sa fonction naturelle et dans sa fonction sociale » {T. le « domaine de mémoire » (au sens de M. Médina). F. Bally présente un extrait de A. toutes ces dérives mimétiques que Gérard Genette a auscultées dans son « Voyage en Cratylie » (Mimobgiques. Pour Bally. Seuil... p. 100). 237 sq). J. particulièrement le chap. p. S. Foucault dans l'Archéologie du savoir) des théories énonciatives et pragmatiques en France englobe Bally comme une référence anticipatrice. la critique littéraire s'intéresse à « l'emploi (volontaire. Plus précisément. D. Cf.

D. G. Les articles consacrés au Bulletin de la Société de Linguistique de Paris. Cf. « L'évolution de la problématique de l'ordre des mots du XVIIe au XIXe siècle en France. Il reste que ce n'est pas une découverte de penser que l'activité langagière dans le jeu réglé de la communication ne peut être enfermée dans la « linguistique de la parole » au sens saussurien du terme. « structuralisme » en réalité introuvable dans la situation française ? 13. Gougenheim et G. 94 . Guillaume dans LINX (Bulletin du Centre de Recherches Linguistiques de Paris X Nanterre n° 6. de la langue vivante — ce que S.A.L. « Les débuts de la linguistique structurale en France 1937-1950 ») montrent plus les avatars d'une réception que la constitution d'un structuralisme français. qui traverse toute la pensée linguistique européenne du milieu du XIXe siècle au CL.V. Delesalle.. « La catégorie du parler et la linguistique ». 1982. et penser le rapport de ces problématiques du sujet. à G. au sens où l'on parle du fonctionnalisme pragois. plusieurs collaborateurs de ce numéro de Langages). grammatical. plus que tout autre prédisposé à l'accepter. 1980). Auroux a pointé avec la catégorie du parler 13. 25/26. 1979.même temps. Bally. « thèmes » récurrents dans la pragmatique et certaines approches philosophiques et anthropologiques préoccupées par les articulations du langage et de la vie et le « souci de l'authentique ». psychologique telles qu'elles fonctionnent chez les grammairiens avec le développement des philosophies (ce qu'entament. logique. 22/23. de la glossématique danoise ou du distributionnalisme américain. et au-delà. Il faudrait sans doute encore élargir la perspective pour analyser « l'obsession de la reconnaissance du locuteur dans la langue » (expression de S. a cessé rapidement de le croire. après d'autres et à des titres divers. 14. L'importance de l'enjeu ». suggérer que cette œuvre n'est pas une nouvelle matrice. On peut la considérer comme la réactivation d'une matrice préexistant à Saussure marquée à la fin du XIXe au sceau de l'oral. Pourquoi alors vouloir continuer à penser que la distinction saussurienne langue/ parole a ouvert la voie à un structuralisme linguistique ignorant le rôle du sujet parlant. Romantisme.R.