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Dossier préparé par la rédaction

Comprendre ce qui se passe en Syrie

Leurs guerres...
...nos morts
L'attentat contre Charlie a plongé la société française dans la stupeur. L'émotion qu'il a suscitée, partagée par la plupart des habitants de notre pays, aurait logiquement dû amener les citoyens à constater que nous sommes en guerre et à poser aux femmes et
aux hommes politiques, à l’État, les questions qui s'imposent. Pourquoi cette guerre ? Doit-on la mener et si oui comment ? Avec
qui ? Pour obtenir quoi et quel en sera le prix, en termes de sécurité et de démocratie ? Ces questions n'ont pas été posées et aucun
débat n'a eu lieu. Les attentats du vendredi 13 novembre à Paris ne sont qu'un acte de guerre de plus et il est malheureusement
fort probable qu'il y en ait beaucoup d'autres en France et en Europe dans les mois, voire les années à venir, et certainement beaucoup plus meurtriers. Après le 13 novembre, ces questions se posent avec encore plus d'acuité et d'insistance, mais toujours pas de
réponse et encore moins de débat… Les médias de masse déversent leur flot d'images renforçant les peurs, surfant sur l'émotion,
les politiques s'accordent presque à l'unanimité pour s'engager sur la voie de réponses sécuritaires : état d'urgence (voir l'article
« Émotion, colère… État d'urgence ! » de ce dossier), mise en place d'outils de surveillance, contrôle des frontières, renforcement
des bombardements en Syrie.

P

ourquoi cette guerre ? Répondre à cette
question simple est compliqué, voire complexe, parce que nous parlons de Daech
et d'Al Qaïda, et donc du Moyen-Orient. Et si
l'on souhaite comprendre ce qu'il se passe dans
le gigantesque merdier qu'est devenue cette
région, il convient de comprendre le conflit
israélo-palestinien (voir l'article « Le prix des
inconséquences de la politique française au
Moyen-Orient »). Certains remontent même ce
niveau d’exigence aux croisades (voir notre dernière de couverture « Le fantôme de Belcastel »).
Il est aussi nécessaire de comprendre les enjeux
que représente cette région du Monde, qui
offre la particularité d'avoir un sous-sol gorgé
de pétrole… Et si l'on parle de pétrole, on parle
d'intérêts stratégiques qui préoccupent au plus
haut point les États-Unis et l'Europe, mais également la Russie, la Chine et l'Inde. Du coup ce ne
sont plus seulement les lieux de production qui
focalisent ces convoitises, mais également les
moyens de faire transiter ce pétrole (oléoducs,
gazoducs, voies maritimes), d'où l'importance
de pays comme l’Afghanistan, l'Iran, la Syrie,
la Turquie, le Turkménistan, le Tadjikistan... (1)

Répondre à cette question nécessite également de comprendre comment les « grandes
nations », USA et Europe en tête, défendent
leurs intérêts géostratégiques depuis des décennies. Nos cultures de nations colonialistes
nous ont permis de développer de réelles compétences en matière de coups tordus, qui permettent de sauvegarder nos intérêts ou ceux
de nos multinationales en finançant des dictateurs, en déstabilisant des régimes qui deviennent trop indépendants ou ne répondent
plus à nos exigences, faisant ainsi les rois de
demain et les futurs ennemis d'après-demain.
C'est ce qui s'est passé, faut-il le rappeler, avec
Al Qaïda, soutenu par les États-Unis lors de la
première guerre en Afghanistan… D'ailleurs le

pompon en la matière est à attribuer à Bush,
qui en mettant les pieds en Irak a sciemment
déclenché cette troisième guerre mondiale.
Sarkozy aussi a été plutôt bon sur le sujet en
intervenant en Libye. S'il n'est pas contestable
que Kadhafi était une véritable ordure, avant
l'intervention sarkozienne la Libye avait le
plus haut niveau de revenus par tête de toute
l’Afrique, les femmes y bénéficiaient du niveau
d’éducation le plus élevé de tout le continent,
le pays accueillait 3 à 4 millions de travailleurs
étrangers et participait à nos côtés à la lutte
contre les djihadistes. Aujourd'hui le pays n'est
plus que ruines et les interventions françaises
au Sahel (opérations Serval, puis Barkhane)
ne sont que les conséquences de l’erreur stratégique qu’a été notre action en Libye…
Répondre à cette question nécessite aussi de
comprendre ce que sont le salafisme djihadiste
et le wahhabisme. Si le premier est né durant
la première guerre d'Afghanistan, idéologie islamiste hybride développée par des islamistes
engagés volontaires, il n'a pu se développer
que parce qu'il a ensuite été soutenu et financé par l'Arabie Saoudite et le Qatar , et donc le
wahhabisme, qui n'est autre qu'un mouvement
politico-religieux fondé au XVIIIème siècle (issu
de l'islam sunnite), puritain et rigoriste. Vivre
en Arabie Saoudite ou au Qatar n'est probable-

ment pas plus bandant que de vivre sous le joug
de Daech, surtout si vous êtes une femme, un
intellectuel ou un artiste. Et si vous cumulez ces
trois qualités, sachez alors que votre espérance
de vie sera très limitée… Ce charmant pays
(l'Arabie Saoudite) punit de mort l'homicide, le
viol, le vol à main armée, le trafic de drogue,
la sorcellerie, l’adultère, la sodomie, l’homosexualité, le sabotage, et l’apostasie (renoncement à l'islam). 27 exécutions en 2010, 82 en
2011, 76 en 2012, 79 en 2013, 90 en 2014 et
déjà 146 depuis le début de l'année 2015…
par décapitation au sabre et crucifixion pour
les hommes, par lapidation pour les femmes.
Mais l'Arabie et le Qatar sont des intouchables,
des pays trop importants en ce qui concerne leurs
réserves pétrolières et monétaires pour que l'on
se risque à les mettre à l'Index. Au contraire, on
les courtise. Pas plus tard qu'en octobre dernier,
Manuel Valls a organisé un voyage d'affaire en
Arabie Saoudite et annonçait fièrement à son
retour que les pingouins cravatés qui l'avaient
accompagné avaient signé pour 10 milliards
de contrats concernant les infrastructures, la
santé, l'agro-alimentaire et… l'armement (2).
On peut légitimement poser la question de la
pertinence de vendre des armes à des pays qui
non seulement ne respectent pas les droits de

l'Homme, mais qui en plus jouent un double
jeu. À titre d'exemple, en mars dernier la Suède
a mis fin à sa coopération militaire avec l'Arabie Saoudite en raison de la question des droits
de l'homme (3). En 2014, cette coopération représentait un modeste marché de 34 millions
d'euros. Alors imaginez combien ces chiffres
peuvent représenter pour la France, dont le
chiffre d'affaire des ventes d'armes à l'exportation était de 8 milliards d'euros en 2014 (4).
Et voici un autre volet qu'il est nécessaire d'aborder si l'on souhaite avoir une grille de lecture
qui nous permette de comprendre la situation
et d'être en mesure de participer à une réflexion
pour répondre à la question du « pourquoi
cette guerre ? ». Les armes. La France est le quatrième exportateur d'armes du Monde, juste
derrière la Russie, les États-Unis et la Chine. Le
cinquième est l'Angleterre. Notez au passage
que ces 5 pays sont les seuls qui ont un siège
permanent à l'ONU, et donc un droit de veto…
Les dépenses militaires dans le monde sont colossales, 1 630 milliards de dollars en 2010 (5),
et représentent 2,5 % du PIB mondial (en 2010
la France a investi 61 milliards de dollars dans
les dépenses militaires). Et devinez qui sont les
plus gros acheteurs de ces armes ? Dans l'ordre :
l'Arabie Saoudite, l'Inde, les Émirats-ArabesUnis, la Chine, l'Égypte, le Pakistan et Israël…
Voilà posées les bases préalables à une réflexion, que nous ne mènerons pas ici tant chacun de ces sujets nécessite de développements,
de discussions contradictoires et de débats.
En revanche le spectacle terrible auquel nous
avons assisté « en direct » grâce aux chaînes
de télévision m'interpelle. Si l'émotion ressentie par de nombreux citoyens est légitime (et
je la partage), comment ne pas s’interroger sur
le fait qu'ils ne découvrent qu'aujourd'hui que
nous sommes en guerre ?
Suite du dossier >

LE LOT EN ACTION n° 96 - vendredi 27 novembre 2015

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Comment ne pas s'indigner devant le fait que
si peu de monde se soit insurgé contre les
centaines de milliers de victimes civiles et innocentes en Palestine (15 000), en Afghanistan (20 000), en Irak (650 000), en Syrie (200
000), en Libye (12 000) ?… Aujourd'hui nos
rafales bombardent « chirurgicalement » des
cibles, officiellement sans dégâts collatéraux,
entendez sans victimes civiles. Qui croira cela,
sachant que Daech place systématiquement
tous ses postes de commandement ou stratégiques au milieu de la population ? Comment
ne pas avoir peur des conséquences de la dérive sécuritaire à laquelle nous assistons, qui se
traduit par des lois qui seraient à la disposition
d'une Marine Le Pen si elle arrivait au pouvoir ?
Nous sommes dans une guerre capitaliste,

entendez par là une guerre engendrée par
notre système de fonctionnement (le chaos du
monde ne naît pas de l'âme des peuples, des
races ou des religions, mais de l'insatiable appétit des puissants). Les réponses sécuritaires que
la France et l'Europe sont en passe d'apporter
n'empêcheront jamais des individus motivés
de venir perpétrer des attentats sur notre territoire, y compris en faisant péter une centrale
nucléaire... Les vraies questions qui se posent
sont celles de notre modèle de société et de ce
que nous sommes devenus, à savoir une addition d'individus qui ont un peu oublié que nous
sommes aussi un collectif, que le bien commun
existe, que la Politique signifie gérer ce bien
commun et implique certains devoirs de participation et de réflexion qui s'expriment au-

trement que par des actes de consommation.
Je vous engage à lire ce dossier que nous
avons préparé collégialement, notamment sur
ce qui se passe dans le Nord de la Syrie, dans
la province kurde du Rojava. Car au-delà de
l'alternative politique qu'offre ce peuple qui se
bat aujourd'hui, mais tente également de reconstruire autrement, se pose la question de
la trop timide assistance de la coalition à ces
combattants, alors même que le premier benêt
venu sait que cette guerre contre Daech n'aura
pas d'issue favorable sans troupes au sol... 
Par Bluboux
Les articles que nous avons reçus étant trop nombreux pour ce
dossier, qui comporte pourtant 6 pages, nous avons décidé de les
mettre en ligne sur le site du LEA, à l'adresse suivante :
http://bit.ly/1QG1Dif

Notes :
(1) Lire à ce sujet l'article de Pepe Escobar, « La guerre du Pipelineistan de la Chine » : http://bit.ly/1MxVAZ3
(2) Lire l'article du Nouvel Obs su 13 octobre dernier, « Arabie
saoudite : les indécents cocoricos de la France » :
http://bit.ly/1TakKiN
(3) Source : lire l'article du Monde dans son édition du 10 mars
2015, « La Suède met fin à sa coopération militaire avec l'Arabie
saoudite au nom des droits de l'homme » : http://bit.ly/1SfkmPq
(4) Source : Le Figaro, 10 mars 2015, « L'Arabie saoudite, championne du monde des achats d'armements » :
http://bit.ly/1le1ipP
(5) Source : Wikipedia http://bit.ly/1X93tfK

Il y a des actes barbares,
il n’y a pas de Barbares
Par Patrick Viveret

Ce texte a été publié sur Reporterre le 20 mars dernier, au lendemain de l'attentat du musée du Bardo à Tunis. Nous l'avions publié à notre tour dans le numéro
d'avril. Il nous semble aujourd'hui nécessaire de le publier à nouveau...

«À

menace globale il faut une riposte
globale », déclare un responsable
tunisien après les attentats de Tunis
venant après ceux de Paris, de Copenhague,
de Tunis... Certes, mais encore faut-il ne pas
se tromper de menace si l’on ne veut pas que
la riposte soit inadaptée ou pire contre-productive. Car si à l’évidence, nous sommes en
présence d’un conflit mondial qui peut toucher n’importe quel pays à n’importe quel
moment, qui concerne tout autant l’échelle
planétaire que l’échelle locale de nos cités, il y
a deux approches radicalement différentes de
l’analyse et de la stratégie à mettre en œuvre.
La première est celle de la guerre de civilisation théorisée il y a quelques années par le
penseur conservateur américain Samuel Huntington. C’est celle qui a conduit le gouvernement Bush à réagir par la guerre, le mensonge, la torture, et la restriction massive des
droits à travers le Patriot Act.
Cette logique, si elle s’imposait aujourd’hui en
Europe, nous mènerait droit vers des régressions comparables ou même pires et pourrait
devenir source de guerre civile, ce qui signerait d’ailleurs la victoire de la logique terroriste
dont c’est l’objectif à terme.
L’autre voie c’est au contraire celle qu’avait
indiquée le premier ministre norvégien après
l’attentat meurtrier d’un fanatique d’extrême
droite dans l’île d’Utoya en juillet 2011 : "J’ai
un message pour celui qui nous a attaqués
et pour ceux qui sont derrière tout ça : vous
ne détruirez pas la démocratie et notre travail pour rendre le monde meilleur (...) Nous

allons répondre à la terreur par plus de démocratie, d’ouverture et de tolérance." Cette
seconde voie est celle de la logique de vie, du
dialogue de civilisation, du refus de confondre
violence et conflit. C’est celle de la Liberté face
aux régressions sécuritaires, de l’Égalité face
à l’explosion des inégalités et bien sûr de la
Fraternité, cette grande oubliée de la République, face aux fanatismes et aux racismes de
toute nature.
Tel est l’enjeu de ce conflit mondial qui n’est
pas pour autant une guerre mondiale car son
objet est précisément, dans un travail sur la
paix, de substituer la logique du conflit entre
adversaires à celle de la violence entre ennemis.

Il y a des actes barbares,
il n’y a pas de Barbares

Simple nuance de vocabulaire dira-t-on ?
Pas le moins du monde. La logique de la violence entre ennemis est celle de l’éradication.
L’Autre est identifié substantiellement comme
extérieur au genre humain. Il est le Mal incarné, le Barbare, le Terroriste. Le détruire, l’éradiquer, c’est alors une opération de purification, purification ethnique comme le disaient
les milices serbes contre les bosniaques, de
« nettoyage » comme le disait l’armée française pendant la guerre d’Algérie.
Remarquons que cette posture est parfaitement symétrique, interchangeable. Aux yeux
de Ben Laden hier, de Daesh aujourd’hui,
c’est l’Occident qui fait figure d’axe du mal.
Cette absolutisation autorise à utiliser tous les
moyens, en particulier celui de l’élimination

physique.
La logique du conflit est toute autre. Il y a des
actes barbares, il n’y a pas de Barbares. La barbarie est un dérapage dans l’inhumanité qui
menace tout individu, tout groupe humain.
C’est une aliénation, une altération d’humanité qui n’est pas réservée à certains. L’Europe
a payé le prix lourd pour comprendre que la
barbarie pouvait naître au cœur de grandes
civilisations. La patrie de Kant et de Beethoven
pouvait aussi enfanter le nazisme. La patrie
de Dante pouvait enfanter le fascisme, celle
des droits de l’homme le colonialisme, celle
de Cervantès le franquisme, celle de l’habeas
corpus l’impérialisme, celle de la libération du
tsarisme, la terreur stalinienne, celle de la statue de la liberté organiser un système international de torture.. La liste est infinie.
Le fait d’avoir été victime ne constitue en rien
une garantie de ne pas devenir soi-même
bourreau. L’holocauste dont ont été victimes
les juifs ne justifie pas la politique d’apartheid
du gouvernement israélien. Et le drame que
vivent les palestiniens ne justifie pas plus les
actes meurtriers qui sont commis régulièrement contre des juifs.

Dès lors que l’on a compris cela, on comprend
que la barbarie n’est pas du côté de la diabolisation de l’altérité mais de l’absolutisation
de l’identité. Nous retrouvons alors ce que ne
cessent de nous dire depuis des millénaires
les traditions de sagesse : la barbarie est inté-

Et c’est là que nous saisissons l’enjeu de la fraternité. Car le frater, étymologiquement c’est
le genre humain. Et l’esprit de fraternité dont
parle la Déclaration universelle des droits humains nous pouvons le définir comme le travail sur lui-même que doit faire « le peuple de
la terre », notre fragile famille humaine pour
apprendre à s’humaniser, pour apprendre à
mieux s’aimer. Faute de ce mouvement vers
une qualité supérieure d’humanité et de fraternité nous risquons comme le notait Martin
Luther King dans une phrase célèbre de « périr comme des idiots » !
Il y a en effet un lien étroit entre la brutalité et
la bêtise comme le signale la fameuse expression : « bête et méchant ». Et il y a au contraire
un lien étroit entre l’intelligence et l’esprit
de fraternité n’en déplaise aux cyniques
qui hurlent aux « bisounours » dès que l’on
évoque ce lien. Car l’intelligence se nourrit de
l’interdépendance, du lien, donc de l’écoute
de la différence et de la divergence dès lors
que celle-ci ne dérape pas en violence.
Oui, il est temps de revisiter les valeurs-forces
de vie qu’exprime la tension dynamique entre
liberté, égalité et fraternité à condition de redonner toute sa force à la dernière, de cesser
d’en faire non la cerise sur le gâteau mais la
cerise dans le gâteau, non un simple supplément d’âme mais l’anima, le souffle même qui
permettrait de revisiter les deux autres valeurs
clefs et même les trois autres si l’on y ajoute la
Laïcité. 

Paris. Le matériel fourni aux opposants à Ba-

char el Assad est passé à 90% entre les mains
des djihadistes avec en prime les reliquats des
arsenaux libyens ainsi que des blindés, des
tanks et de l’armement lourd de fabrication
US pris à l’armée irakienne.
Les talibans en Afghanistan avaient été armés
par Reagan au nom de la défense du "monde
libre" avec les résultats que l’on connaît. Les
"contras" au Nicaragua avaient bénéficié des
mêmes largesses.
En accueillant les dictateurs latino-américains
en retraite dorée à Miami, les officiels nordaméricains ont pour habitude de dire : « Ce
sont des fils de pute, mais ce sont nos fils de
pute ». Les dirigeants occidentaux peuvent
dire eux aussi à propos des barbares : « ce sont
des monstres, mais ce sont nos monstres ». 

La barbarie est intérieure,
pas extérieure

Ce sont des monstres,
mais ce sont vos monstres !

L

Par José Fort

es barbares qui ont semé la mort et la
désolation vendredi soir à Paris sont des
monstres. Personne ne le conteste. Mais
s’en tenir à ce constat et à la compassion
pour les familles martyrisées ne suffit pas. Ces
monstres ont été enfantés par le désordre
mondial enclenché par les guerres menées au
nom de la « démocratie » par les Bush, Sarkozy, Cameron et quelques autres.
Des questions de bon sens n’obtiennent
étrangement aucune réponse. D’où vient

P 16

l’argent ? D’où viennent les armes ?
L’organisation terroriste dispose de moyens
financiers considérables. L’argent (en partie)
provient de plusieurs pays du Golfe alliés de
Washington et de Paris, et du commerce du
pétrole en direction, dit-on sans obtenir de
démenti, de pays européens ainsi que du pillage d’antiquités vendues au prix fort en Occident par des réseaux mafieux.
D’où viennent les armes ? Un grand merci au
grand Sam et à ses copains de Londres et de

LE LOT EN ACTION n° 96 - vendredi 27 novembre 2015

rieure et non extérieure. Elle n’est pas étrangère à l’humanité, elle en constitue la face
sombre, celle de sa propre inhumanité. S’il y
a un djihad, une guerre sainte, c’est en réalité
un conflit intérieur, un travail sur soi individuel
et collectif contre cette barbarie intérieure.

La question israélo-palestinienne

Le prix des inconséquences de la politique française au Moyen-Orient
Sophie Bessis et Mohammed Harbi, deux historiens d'origine différente (juive et musulmane), signent un
diagnostic sans complaisance sur « nos » politiques occidentales au Moyen-Orient. Ce texte a été publié
dans le journal Le Monde du 17 novembre dernier.

S

oyons réalistes, demandons l’impossible, clamaient dans les rues de Paris
les utopistes de mai 1968. Être réaliste
aujourd’hui, c’est réclamer à ceux qui gouvernent d’aller aux racines de ce mal qui, le
13 novembre, a tué au moins 129 personnes
dans la capitale française. Elles sont multiples,
et il n’est pas question d’en faire ici l’inventaire. Nous n’évoquerons ni l’abandon des
banlieues, ni l’école, ni la reproduction endogamique d’élites hexagonales incapables de
lire la complexité du monde. Nous mesurons
la multiplicité des causes de l’expansion de
l’islamisme radical.
Comme nous savons à quel point l’étroitesse
des rapports entretenus dans tout le monde
arabe entre les sphères politique et religieuse
a pu faciliter son émergence, nous n’avons
aucune intention simplificatrice. Mais, aujourd’hui, c’est la politique internationale d’une
France blessée, et de l’ensemble du monde occidental, que nous voulons interroger.

L'islamisme
Sur l’islamisme d’abord. Depuis le début de sa
montée en puissance, dans les années 1970,
les dirigeants occidentaux se sont convaincus
qu’il devenait la force politique dominante du
monde arabo-musulman. Addiction au pétrole aidant, ils ont renforcé le pacte faustien

les liant aux États qui en sont la matrice idéologique, qui l’ont propagé, financé, armé. Ils
ont, pour ce faire, inventé l’oxymore d’un «
islamisme modéré » avec lequel ils pouvaient
faire alliance.
Le soutien apporté ces derniers mois au régime turc de M. Erdogan dont on connaît les
accointances avec le djihadisme, et qui n’a pas
peu contribué à sa réélection, en est une des
preuves les plus récentes. La France, ces dernières années, a resserré à l’extrême ses liens
avec le Qatar et l’Arabie saoudite, fermant les
yeux sur leur responsabilité dans la mondialisation de l’extrémisme islamiste.
Le djihadisme est avant tout l’enfant des
Saoud et autres émirs auxquels elle se félicite de vendre à tour de bras ses armements
sophistiqués, faisant fi des « valeurs » qu’elle
convoque un peu vite en d’autres occasions.
Jamais les dirigeants français ne se sont posé
la question de savoir ce qui différencie la barbarie de Daesh de celle du royaume saoudien.
On ne veut pas voir que la même idéologie
les anime.
Les morts du 13 novembre sont aussi les victimes de cette cécité volontaire. Ce constat
s’ajoute à la longue liste des soutiens aux
autres sanglants dictateurs moyen-orientaux
– qualifiés de laïques quand cela convenait –

de Saddam Hussein à la dynastie Assad ou à Khadafi –
et courtisés jusqu’à ce qu’ils
ne servent plus. La lourde
facture de ces tragiques inconséquences est
aujourd’hui payée par les citoyens innocents
du cynisme à la fois naïf et intéressé de leurs
gouvernants.

La question
israélo-palestinienne

L’autre matrice du délire rationnel des tueurs
djihadistes est la question israélo-palestinienne. Depuis des décennies, les mêmes dirigeants occidentaux, tétanisés par la mémoire
du judéocide perpétré il y a soixante-dix ans
au cœur de l’Europe, se refusent à faire appliquer les résolutions de l’ONU susceptibles
de résoudre le problème et se soumettent
aux diktats de l’extrême droite israélienne aujourd’hui au pouvoir, qui a fait de la tragédie
juive du XXème siècle un fonds de commerce.
On ne dira jamais assez à quel point le
double standard érigé en principe politique
au Moyen-Orient a nourri le ressentiment, instrumentalisé en haine par les entrepreneurs
identitaires de tous bords. Alors oui, soyons
réalistes, demandons l’impossible. Exigeons
que la France mette un terme à ses relations
privilégiées avec l’Arabie saoudite et le Qatar,

« Faut qu’ça saigne ! » *
Par Bill

E

ssayer de comprendre n’est pas absoudre.
Le sang versé, surtout celui des innocents,
entache pour toujours les mains de toutes
les Lady Macbeth de la planète. Et ne s’efface
jamais ! C’est non seulement celui des victimes des attentats de Paris, mais bien aussi celui de tous les massacrés du monde qui
reste indélébile !
Les cris d’orfraie médiatiques n’y changeront
rien ; ils ne venaient pas d’une autre planète
les tueurs fous de Paris. La plupart sont nés en
Europe. Mais ont-ils été vivants en France ? En
quoi y étaient-ils des citoyens à part entière ?
On découvre aujourd’hui, dans l’horreur et la
barbarie, des noms, des visages, des vécus,
des humains donc, mais restés aux portes du
monde des autres. Et pour cela, prêts à mourir ! Cela fait des décennies que la relégation
banlieusarde existe. Sociale dans un premier
temps, puis prenant presque un aspect racial
ensuite, c’était toujours les pauvres qu’on
parquait dans ces mouroirs en béton. Auparavant, ces ghettos avaient pu être le vivier
d’engagements militants qui plaçaient leurs
espoirs dans un monde plus juste, et par là,
donnaient un sens à un futur qui autrement
eût été sans avenir. La disparition, délibérément planifiée, de ces espoirs, a laissé le
champ libre à une idéologie mortifère, propagée par des imams fanatiques et que la
Raie-Publique a laissé faire. Tous les pouvoirs
préférant leurs esclaves abrutis dans et par la
religion plutôt que contestataires cohérents et
rationnels.
Le chaos qui règne dans l’ère culturelle musulmane n’est que le syndrome visible d’une

L’inextricable situation du Moyen-Orient n’arrangeant rien, s’y entre-égorgent depuis mille
ans une foultitude de factions, et il n’était nul
besoin que ce minus habens de Bush, avec la
complicité active et passive de tous, aille y déverser des tombereaux de merde. L’arrogance
de l’Occident est telle qu’Obama peut affirmer
« ces gens-là veulent détruire la civilisation ».
La dite civilisation étant bien entendu l’Occident et donc, tous les autres, des barbares.
L’Asie, l’Afrique, les Arabes, les précolombiens
étaient porteurs d’une culture plurimillénaire
que la géniale Europe, après les avoir exterminés, s’est empressée de récupérer.
La propagande veut nous faire avaler le rôle
civilisateur des différentes interventions militaires dans cette région (qui ne date pas
d’hier). Le résultat patent n’en est qu’une
apocalypse sanglante, faite d’attentats meurtriers, de corps démembrés, de famines,

Exigeons aussi de ce qu’on appelle « la communauté internationale » qu’elle fasse immédiatement appliquer les résolutions des
Nations unies concernant l’occupation israélienne et qu’elle entérine sans délai la création
trop longtemps différée de l’État palestinien
par le retour d’Israël dans ses frontières du 4
juin 1967.
Ces deux mesures, dont riront les tenants
d’une realpolitik dont on ne compte plus les
conséquences catastrophiques, n’élimineront
pas en un instant la menace djihadiste, aujourd’hui partout enracinée.
Mais elles auront l’immense mérite d’en assécher partiellement le terreau. Alors, et alors
seulement, les mesures antiterroristes prises
aujourd’hui en l’absence de toute vision politique pourraient commencer à devenir efficaces. 
pas pour ne pas faire de peine à notre grand
ami Erdoğan, le fasciste modéré, pardon, l’islamiste modéré. Comprenne qui peut !

Vive le Kurdistan libre !

*Boris Vian Les joyeux bouchers

crise d’identité qui traverse toutes ses composantes. Une partie de son discours est totalement en inadéquation avec les diktats
comportementaux, soi-disant libérés, de la
modernité spectaculaire marchande. Incapable de surmonter cette contradiction, accentuée par la mondialisation impérialiste,
une partie du monde musulman s’est réfugiée dans la glorification d’un passé mythifié paradisiaque, et sombre alors dans une
véritable crise de schizophrénie paranoïde. Et
c’est bien la rencontre des délires « des perdus à l’humain » de Daech et d’al-Qaida, et la
déshérence existentielle des « même pas personne » qui survivent dans la mort lente dont
l’Occident paye aujourd’hui le prix.

les deux monarchies où l’islam wahhabite
est la religion officielle, tant qu’elles n’auront
pas coupé tout lien avec leurs épigones djihadistes, tant que leurs lois et leurs pratiques
iront à l’encontre d’un minimum décent d’humanité.

d’exodes, de corruptions, et d’apartheid.
Combien d’enfants morts ou mutilés à Bagdad, à Beyrouth, à Gaza, dont on consomme
les images à la télé, en rotant le soir entre la
poire et le fromage ? Et ce n’est que lorsque
le ressac de cette tempête de sang et de boue
touche la France que le monde dit « civilisé »
s’émeut. Si Daech et ses robots lobotomisés
s’en sont pris à Paris c’est bien parce que dans
leur imaginaire de malades, cette ville représente tout ce qu’ils haïssent. Elle a été punie
pour avoir affirmé, à de multiples reprises,
que seules la Liberté, l’Égalité, la Fraternité, à
quoi il faudrait ajouter la Justice et la Laïcité,
sont des idéaux à faire vivre et pour qui il faut
vivre. Mais la proclamation de l’état d’urgence
est bien la négation de tous ces principes, et
donc, une partie du piège tendu par Daech
s’est déjà refermée.
Le Moyen-Orient patauge dans un bourbier
politique : où les Sunnites et les Chiites règlent
leurs comptes depuis 661 ; où l’Arabie, notre
alliée (démocratie heureuse) finance al-Nosra,
branche syrienne d’al-Qaida contre Assad ;
où la Turquie d’Erdoğan, membre de l’Otan,
combat les Kurdes qui combattent Daech ;
où l’Iran, chiite, combat Daech sunnite, tout
en étant l’ennemi d’Israël, allié des USA ; où
les USA, alliés de l’Arabie, combattent Daech
mais ne bombardent pas al-Nosra, que combat Poutine, allié de Bachar. Les Kurdes sont
seuls à combattre réellement Daech et al-Nosra, seuls à disposer d’un véritable programme
démocratique, mais l’Occident ne les arme

Pour éclairer un tant soit peu notre lanterne,
n’oublions surtout pas que flotte au-dessus
de ce charnier le doux parfum du pétrole et les
délicieuses fragrances du Dieu Dollar, le seul
qui existe, et Wall Street est son prophète !
Et c’est dans ce Moyen-Orient dément que
Hollande veut nous enliser avec des solutions
simplistes : « On bombarde tout le monde et
Allah reconnaîtra les siens ».
Une seule chose de sûre dans ce merdier :
le monde tout entier aura changé d’aspect
quand cette crise finira, « si elle finit un jour ».
Quant à cette pauvre France, déjà en lambeaux, s’imaginant se sauver dans l’état d’urgence, elle ne pourra qu’y perdre les rares libertés individuelles qui lui restaient encore,
elle qui s’est tant battue pour les conquérir
(manifs contre la pantalonnade de la Cop 21
déjà interdites, silence radio sur les pourparlers du Tafta, Notre-Dame des Landes relancé
et contestation interdite, macronnerie budgétaire, on retrouve du fric, mais bien sûr ce
n’est pas pour le social, etc. etc.).
Qu’un pouvoir d’État réponde par la violence
est dans sa nature ; lui qui se considère comme
délégataire de la seule violence légitime. Pour
le Peuple, non ! Il n’y aura pas de guerre civile, pas de pogroms anti-musulmans, nous
essaierons encore et encore de nous unir
pour résister contre toutes les oppressions, et
pourrons ainsi continuer à défier tous les fascismes, que ce soient l’islamo-fascisme ou le
très connement frontalement national.

Plus jamais de massacres en
Suite du dossier >
notre nom ! 

LE LOT EN ACTION n° 96 - vendredi 27 novembre 2015

P 17

C'était déjà dans les cartons

Émotion, colère… État d'urgence !
Par Louik

L

e parti socialiste ne cessera donc jamais
de m'étonner. Déjà, leur politique économique clairement libérale (le ministre Macron préférant les réunions du Medef plutôt que l'université d'été de son propre parti)
m'avait surpris, surtout quand on voit avec
quelle arrogance le gouvernement assume ce
choix.
Après les attentats contre Charlie Hebdo, on
pressentait la dérive sécuritaire.
Un an après l'assassinat involontaire d'un pacifiste par un gendarme (avec une grenade
offensive à Sivens), Bernard Cazeneuve propose que les forces de police puissent utiliser
leurs armes en dehors du cadre légal de la légitime défense. Voilà un virage (à droite ?) sécuritaire plus que discutable, quand on prend
en considération les possibles dérapages que
cela peut engendrer.
Le vendredi 13 novembre 2015, des attentats
en série et d'une rare violence ont eu lieu à Paris, et ont été clairement revendiqués par les
terroristes de Daech. Panique à l’Élysée, on déclare l'état d'urgence. Du coup, notre ministre
de l'Intérieur propose en plus un projet d’arrêté pour autoriser de façon générale le port
d'armes des policiers hors service. La boucle
est bouclée, ça y est, j'ai peur !

qué alors en 1958 et de 1961 à 1963 dans
le contexte de la guerre d'Algérie. L’état d'urgence est un état d'exception qui confère aux
autorités civiles, dans l'aire géographique à laquelle il s'applique, des pouvoirs de police exceptionnels portant sur la réglementation de
la circulation et du séjour des personnes, sur
la fermeture des lieux ouverts au public, et sur
la réquisition des armes. Soit, une restriction
de nos libertés pour mieux nous protéger.

décrété à deux reprises : en décembre 1984,
suite à la prise d'otages en Nouvelle-Calédonie, ainsi qu'en novembre 2005, suite aux
émeutes dans les banlieues, afin que les préfets puissent établir des couvre-feux.

Il ne peut être prolongé au-delà de 12 jours
que par une loi qui doit en fixer la durée définitive.

Prenons un exemple concernant l'assignation à résidence, l'article 6 prévoyait que soit
visée « toute personne (...) dont l'activité
s'avère dangereuse pour la sécurité et l'ordre
publics ». Après modification, ce sera « toute

À savoir qu'en dehors de la guerre rendant
l’Algérie aux algériens, l'état d'urgence a été

Étant donné que le contexte actuel est différent de celui de 1955, il paraît donc logique
de modifier ou d'adapter la loi qui encadre
l'état d'urgence. Mais alors pourquoi le faire à
la hâte et dans la précipitation ?

personne (...) à l'égard de laquelle il existe des
raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace pour la sécurité
et l'ordre publics ».
Voilà qui est inquiétant, non seulement au
sujet de l'interprétation, mais surtout sur le
spectre beaucoup plus large des personnes visées (quand on se rappelle de l'affaire Coupat,
le soi-disant terroriste de Tarnac, permettezmoi de douter de ces modifications prises un
petit peu rapidement).
Alors même que l'on peut s'interroger sur les
conditions de fond et de formes, vis-à-vis de
l'utilité d'utiliser la procédure d'état d'urgence
pour prévenir d'attaques de terroristes suicidaires, pourquoi le prolonger de 3 mois ?
Quand on sait que la colère est mauvaise
conseillère, pourquoi vouloir modifier la
Constitution (garante de nos libertés fondamentales) sous le coup de l'émotion ?
Élections régionales, future campagne présidentielle, organisation de la COP 21(sponsorisée par les acteurs du nucléaire, soit dit en passant) sur fond de crise des migrants, grands
projets inutiles et j'en passe : tous ces sujets ne
devraient pas faire écho à cette dérive sécuritaire injustifiée à mon sens, et faisant preuve
d'un grand manque de sang-froid.

Mais revenons sur la notion d'état d'urgence :
créé en avril 1955 suite à une vague d'attentats perpétrés en Algérie française, et appli-

L'état islamique s'attaque à nos libertés, alors
pourquoi nous en priver ? 

Dialogue solitaire
Par P. Arrieumerlou
chais chez toi ? Comment as-tu réussi toi à
rester simple, j’ai presque envie de te dire
humble ? Pourquoi n’as-tu pas rejoint la
masse des personnes non agissantes qui
courbent l’échine et attendent, pourquoi
n’as-tu pas rejoint la bande des collaborateurs plus féroces que l’envahisseur ?

P

épé, mon Pépé tu es le seul qui puisse
m’aider à y voir clair. Les tueurs fanatisés ont encore frappé. Et je crois
que je prenais le problème à l’envers. J’entends, je lis à droite à gauche que ce sont
des attentats islamistes, que c’est une nouvelle guerre de religion, mais qu’est qu’une
religion ? Une religion n’est-elle pas une
mainmise sur l’esprit des individus qui s’y
raccrochent ? N’est-ce pas une mainmise
pour contrôler ces esprits ? N’est-ce pas un
contrôle des esprits pour le pouvoir ? Mais
qu’est-ce que le pouvoir sinon la domination ?
Pépé tout est confus dans mon cerveau,
comment as-tu fait toi pendant l’occupation allemande ? Comment as-tu pu continuer à résister dans ton coin en restant jovial et un homme plein de vie comme te
décrivent des pilotes d’avion que tu ca-

P 18

Est-ce une question d’éducation ? Est-ce
une question de circonstances ? Pépé, mon
Pépé je regrette tellement que tu sois mort
alors que j’étais encore toute petite et depuis je te pose sans cesse des questions…
et elles ne restent pas sans réponse, non
pas toujours, non, je ne fais pas parler les
morts mais quand je suis à une bifurcation
de la vie, de ma vie et qu’un choix s’impose… je réfléchis… et tu vois aujourd’hui
en « discutant » avec toi j’en viens à comprendre que les puissants ne sont pas aussi
puissants qu’ils le pensent puisqu’ils n’arrivent à utiliser que les êtres faibles…Qui
un jour ont eu le choix… et se sont laissés
aller à la violence, cette violence Pépé ne
l’as-tu pas parfois ressentie ? Moi oui, mais
j’arrive à la contrôler parce que Maman
m’a inculqué des valeurs.
J’ai de vagues souvenirs, que Jean-Pierre
plus grand que moi de trois ans m’a souvent rappelés, le dimanche tu demandais à

LE LOT EN ACTION n° 96 - vendredi 27 novembre 2015

maman de nous faire beaux, elle s’y escrimait ce qui n’était pas toujours facile tellement nous étions vifs et pleins de vie, à 11
heures tapantes tu nous amenais à la pâtisserie en nous recommandant de ne pas
nous salir avant d’arriver, tu nous apprenais déjà à nous contrôler, tu commandais
les gâteaux et là… quartier libre. Combien
de fois maman m’a raconté que nous rentrions pleins de crème, de chocolat … ton
amour de la vie ne voulait pas gâcher notre
plaisir… Encore une fois la réponse me
vient quand je t’interroge… toi Pépé tu ne
voulais pas gâcher notre plaisir, mais c’est
cela la façon de résister à Daech, à l’obscurantisme : vivre. Il faut choisir la vie avec
tout ce qu’elle a de plus beau pour chacun
d’entre nous, il faut que je, il faut que nous
vivions comme nous le faisions au matin
des massacres. Se renfermer sur nous,
crier vengeance, regarder d’un œil torve
les individus originaires d’Afrique du Nord,
montrer du doigt tous les musulmans ne
ferait qu’aller à la rencontre de ce que veut
Daech. Pépé, je vais rire à gorge déployée,
je vais boire mon verre de rouge, je vais
boire ma bière en terrasse, je vais danser,
écouter de la musique, aller au spectacle,
visiter les musées, porter des pantalons ou
des jupes courtes, des décolletés, je vais
continuer à aimer la nature, les individus,
la vie... oui Pépé je vais résister en continuant à être moi et à vivre selon mon désir.
Tu sais ce qui me fait le plus peur ?
Bien sûr les terroristes m’effraient, mais
ce qui m’alarme, ce sont les politiques qui
surfent avec talent sur la vague de la peur.

L’opposition aiguise ses armes pour les
élections régionales de décembre, mais surtout pour les présidentielles de 2017, tous
jouent avec l’émotion des français. Le gouvernement va en profiter pour réduire nos
libertés, tu te rends compte qu’ils veulent
inscrire l’état d’urgence dans la constitution, j’ai peur Pépé de ce que cela pourrait devenir avec un Président du pays qui
aurait des idées totalitaires. Ce qui m’inquiète c’est que beaucoup de gens vont
se laisser attirer tel Ulysse par le chant des
sirènes. J’ai peur Pépé, j’espère que ma ressemblance avec toi pour la joie de vivre et
la lutte pour des idées de société, écologie
et citoyenneté ne vont pas voler en éclats,
je me bats en temps de paix, ma liberté,
mon intégrité physique, ma vie ne sont pas
menacées, mais… si le régime présidentiel
changeait… J’ai peur Pépé. 