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René Girard

Un sénateur dénonce la débâcle

COP21

Peut-on être climato-foutiste ?

M 02252 - 30 - F: 5,90 E - RD
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ISSN 1966-6055
Belg : 6.60 € – Lux : 6.60 € – Suisse : 9.90 CHF – Canada : 12.50 CAD – Maroc : 66 MAD – Dom surface : 6.60 €

Par Philippe Muray

Djihadisme en Belgique

www.causeur.fr – Surtout si vous n’êtes pas d’accord – mensuel no 30 – décembre 2015

Le nOuVeau VOLet De La SÉrie ÉVÈneMent !

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Qui fut Staline ?
Le vainqueur du nazisme ? Le “Petit Père des Peuples”?
Ou le plus grand criminel de son siècle ?

L'ÉDITORIAL D'ÉLISABETH LÉVY

LE BÂTON DE PELLERIN
Elle ne partage pas leurs idées et elle se battra pour
qu’ils ne puissent pas les défendre. Fleur Pellerin a
une curieuse conception de l’impartialité de l’État. Ou
alors c’est une coïncidence. En tout cas, le décret réformant les aides directes à la presse, publié le 7 novembre
au Journal officiel, va permettre à quelques titres appréciés en haut lieu de bénéficier des deniers publics et
priver quelques autres, honnis, des mêmes largesses.
Précisons qu’il s’agit des fonds versés, ça ne s’invente
pas, au titre du «  pluralisme de la presse  ». Le pluralisme, elle adore ça, Fleur Pellerin. La preuve, elle tient
à ce que toutes les nuances de la presse de gauche soient
traitées équitablement.

trois jours après l’intervention de Fleur Pellerin devant
la commission des affaires sociales de l’Assemblée,
l’affaire était pliée et le décret promulgué. Mais qu’on
ne croie surtout pas qu’il s’agirait là d’une utilisation
politique de l’argent du contribuable. Qu’allez-vous
chercher là ? « C’est un principe républicain, personne
n’est visé en particulier à cause de sa ligne politique »,
proteste le cabinet de la ministre, cité par Le Monde.
Tout en assurant qu’il ne voulait pas bénéficier des
aides concernées, Yves de Kerdrel, patron de Valeurs
actuelles, conteste le décret devant le Conseil d’État. Et
il a reçu le soutien de l’ensemble des éditeurs, solidarité
qui a beaucoup surpris nos confrères du Monde. Aussi
étonnant que cela semble à certains, on peut détester
Valeurs actuelles et refuser qu’il subisse un règlement
de défaveur. En s’autorisant à décerner des brevets
de casherout idéologique et à établir des distinctions
morales entre journaux, le gouvernement commet en
effet un excès de pouvoir caractérisé. Quant au cochon
de contribuable, on ne lui demande pas son avis, ni
pour renflouer L’Humanité – dont les députés ont
effacé la dette de 4 millions d’euros auprès du Trésor
public en décembre 2013 –, ni pour pénaliser Valeurs
actuelles ou Minute.

Jusque-là, en effet, seuls les quotidiens d’information
politique générale à faibles ressources publicitaires,
comme L’Humanité, La Croix et Libération, pouvaient
bénéficier de ces subsides. Or, la ministre n’en a pas
fait mystère : pour elle, il était anormal que des périodiques comme Charlie Hebdo, Le Monde diplomatique,
Society et le 1, le journal créé par Éric Fottorino, fussent
privés de ces largesses – bizarrement, elle n’a pas cité
Causeur1. Elle a donc décidé que tous les périodiques
à faibles ressources publicitaires percevraient désormais cette « aide au pluralisme » – pour peu que leur
diffusion payante soit inférieure à 300 000 exemplaires,
ce qui, in fine, a écarté Charlie Hebdo. Mais s’il n’avait
tenu qu’à la ministre, le journal, qui est sans doute l’un
des plus riches de France, aurait, lui aussi, reçu des
fonds publics pourtant destinés à la presse en difficulté.

On conviendra que cette mesure manque pour le
moins de fair-play. Encore est-il vaguement possible
de lui inventer une justification politique. En revanche,
l’augmentation drastique des tarifs postaux applicables à la presse people relève purement et simplement du règlement de comptes. Pour cela, en effet, on
a créé une nouvelle catégorie, la «  presse de loisirs et
de divertissement  » qui, à la différence de la «  presse
de la connaissance et du savoir  », paiera plein pot2.
Difficile de ne pas voir là une vengeance contre Closer,
coupable d’odieuses attaques contre cette minorité
opprimée que sont les maîtresses de chef d’État. Et tant
pis si, au passage, tous les journaux du genre subissent
la même discrimination. Comme ça, ils réfléchiront
avant d’embêter le président ou mademoiselle Gayet.
En attendant, il faut saluer la créativité de notre belle
gauche : après la laïcité ouverte, elle vient d’inventer le
pluralisme fermé. •

Seulement, alors que le décret était en préparation, on
s’est avisé, au cabinet de la ministre, que le nouveau
régime aboutirait à subventionner des journaux franchement hostiles au pouvoir, comme Valeurs actuelles,
Minute ou Rivarol. Madame Pellerin pense peut-être
que l’argent de l’État appartient au gouvernement.
En tout cas, ce scandale devait cesser avant d’avoir
commencé. On a donc bricolé à la hâte une «  clause
Valeurs actuelles  », qui exclut de l’aide au pluralisme
les titres déjà condamnés pour incitation à la haine
raciale. Or, Yves de Kerdrel, le patron de l’hebdomadaire, a été condamné en mars dernier à 3 000 euros
d’amende pour «  provocation à la discrimination, à
la haine ou à la violence » après une couverture polémique sur les Roms. On notera en revanche que si un
patron de presse a été condamné pour abus de biens
sociaux ou escroquerie, cela ne restreindra nullement
les droits aux subventions de son journal. Peut-être y
avait-il urgence pour les journaux « amis » ? En tout cas,
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1. Désolée, madame la ministre, mais à moins d’inventer une clause
excluant les titres dirigés par des femmes ou ceux dont le nom
commence par C., Causeur est parfaitement dans les clous de ce
nouveau décret.
2. Il est vrai qu’on ne saurait accuser Le Monde diplomatique d’être un
« journal de divertissement ».

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Cyril Bennasar. Marc Cohen. route de Villey Saint-Étienne 54200 Toul Qu'elle était verte ma publicité. Jérôme Leroy (pages culture). Paulina Dalmayer. Régis de Castelnau. Enregistrement CNIL 1296122. c'est l'avenir ! Jean-Luc Gréau Abonnements et anciens numéros : www. Régis Soubrouillard. Jacques de Guillebon.fr Image de couverture © Daniel Ochoa de Olza/AP/SIPA 28 Hervé Algalarrondo Gestion de la diffusion en points de vente BO Conseil Analyse Média Etude Otto Borscha oborscha@boconseilame. Olivier Malnuit. Causeur est édité par Causeur. Basile de Koch. Gérald Andrieu.. David Desgouilles.causeur. Charlotte Liébert-Hellman. 10. Brice Couturier. Roland Jaccard. Commission paritaire : 0320 I 90295. Rédaction François-Xavier Ajavon. Philippe Muray.fr 09 67 32 09 34 (contact points de vente) Impression Berger Levrault Graphique 2780. Stéphane Breton. Luc Rosenzweig. la France s'éveille Élisabeth Lévy 22 C'est une maison bio. Alexandra Laignel-Lavastine. Laurent Gayard..ISSN 1966-6055. Jean-Paul Lilienfeld. Olivier Ranson. Pascal Bories.fr www. Benjamin Masse-Stamberger.. SOMMAIRE N° 30 – DÉCEMBRE 2015 3 25 L'éditorial d'Élisabeth Lévy Le bâton de Pellerin Benjamin Masse-Stamberger 10 Coran mode d'emploi Jean-Paul Lilienfeld Correction Emmanuelle Montagnese Secrétaire de rédaction Cécile Michel Ont participé à ce numéro Hervé Algalarrondo.fr/boutique 01 84 79 01 35 (Du lundi au vendredi 10h – 17h) ou clients@causeur.fr L'UMPS.RCS Paris Siret 504 830 969 000 29 Naf 5814 Z. Frédéric Rouvillois. Pierre Brunet. Jean-Luc Gréau.fr SAS au capital de 101 900 euros . Pascal Bories 38 Molenbeek : le Waterloo de la gauche belge Alain Destexhe 4 © Hannah Assouline Directeur de la publication Gil Mihaely . rue Michel-Chasles – 75012 Paris 01 84 79 01 35 / info@causeur.causeur. Direction artistique Aymeric Dutheil Iconographie Alexandre Denef Direction marketing et commerciale Marina Leroux Charles Lévy Adrien Paviot 01 84 79 01 34 Distribution Presstalis 12 Tais-toi et tombe les filles ! Cyril Bennasar 14 Sauvons la junk food ! Olivier Malnuit 18 Olivier Rey : Décroître ou périr Propos recueillis par Daoud Boughezala 30 Croissance chinoise : méfiezvous des contrefaçons ! PAS DE QUARTIER POUR LES ISLAMISTES PAS D'ISLAMISTES DANS NOS QUARTIERS 34 Il est minuit. Dépôt légal à parution .Directrice de la rédaction Élisabeth Lévy Rédaction en chef Daoud Boughezala. Alain Destexhe. Jonathan Siksou.. Pierre Lamalattie.

46 Yémen. Muray. les antimodernes sont d'actualité Propos recueillis par Daoud Boughezala © Hannah Assouline 57 Islamo-gauchistes : c'est la faute à la France ! Régis Soubrouillard 86 Flop art à Londres Paulina Dalmaye 5 96 Les carnets de Roland Jaccard 98 Le journal de l'ouvreuse . la guerre sans fin  Daoud Boughezala 64 Jean de Maillard : « Pas de liberté pour les ennemis de la vie » 88 Le retour des morts-vivants Jérôme Leroy Propos recueillis par Gil Mihaely 48 Le monde d'hier Laurent Gayard 92 Fantastiques gravures 70 Pierre Lamalattie Daech : État et islamique par Gil Mihaely 51 Vivre et mourir à Boboland Gérald Andrieu 74 13 novembre au Kurdistan Stéphane Breton 54 Frédéric Encel : « On peut frapper Daech sans faire d'Al-Assad un allié » Propos recueillis par Daoud Boughezala CULTURE & HUMEURS 78 René Girard et la nouvelle comédie des méprises Par Philippe Muray 82 Péguy.

Libé le qualifie de «  politologue pressé  ». Askolovitch ou Badiou et partage avec eux la même détestation obsessionnelle d’Alain Finkielkraut.R. ». l’article de Mathieu Dejean tranche au bout de quelques lignes : « Peut-être Thomas Guénolé ne prétend-il pas faire œuvre de sciences sociales (Todd le compare gentiment au “premier Edgar Morin”). » . mais c’est bien sous le titre de “politologue” qu’il est présenté. la France entière sait qu’à défaut de les manger. PROPHÈTE ET MARTYR la sauce en remplaçant l’habituel vernis scientifique par un marketing agressif. il se promène avec un cocktail Molotov dans une main et une kalachnikov dans l’autre. je rassure nos auditeurs belges ! » Outre-Quiévrain. qui a aussitôt lancé une pétition réclamant le limogeage « définitif » de Zemmour de RTL pour les « propos abjects » sortis de sa « bouche grimaçante de haine ». le chroniqueur Thomas Guénolé a été viré du jour au lendemain de la station où il officiait depuis la rentrée. ce message mi-rigolard mi-vachard est globalement bien passé  : connu pour ses femmes en burqa. Du coup. de l’avis même de nombre de ses alliés putatifs. Arabe mal rasé de 15-35 ans vêtu d’un survêtement à capuche. Mais quel sacré visionnaire ! • «  Au lieu de bombarder Raqqa. Tout ça à cause d’un livre sur les banlieues publiées début octobre. voici comment commence le « prière d’insérer » envoyé fin septembre à la presse par l’éditeur de Guénolé  : «  Le jeunede-banlieue est devenu l’ogre des temps modernes. Intitulé «  Thomas Guénolé est-il vraiment un bon sociologue des banlieues  ?  ». Il n’en a rien été. Hélas. tiens. / Hannah Assouline GUÉNOLÉ. ses émeutes urbaines et désormais ses terroristes. des jeunes de banlieue ont tué ses enfants. On m’avait prévenu que Pirette était un comique de gauche. figurez-vous qu’il a préfacé avec beaucoup d’enthousiasme le livre en question. et les Inrocks publient une recension au canon de son ouvrage. On aurait pu croire que toute la gauche morale se mobiliserait pour soutenir ce camarade injustement sanctionné par un patron aux ordres de Beauvau. Et pour cause. Un seul Belge a vraiment cru ou fait semblant de croire que le chroniqueur voulait lui réserver le sort de Dresde ou d’Hiroshima  : l’humoriste François Pirette. Thomas commençait à sentir le pâté. Une boutade qui a fait s’esclaffer son hôte Yves Calvi  : «  On ne va quand même pas bombarder Molenbeek. Liogier. il a gâché PIRETTE CONTRE ZEMMOUR : UNE HISTOIRE BELGE Tiens. Plenel. la France devrait bombarder Molenbeek […] d’où sont venus les commandos du vendredi 13. Par Daoud Boughezala Histoire d’aggraver son cas. c’est un demi-mensonge… • 6 © D. dans son propre camp. Or depuis le 13  novembre.Par Marc Cohen Après avoir balancé le 17  novembre dans la matinale de RMC des contrevérités flagrantes sur l’intervention de la BRI au Bataclan (en omettant au passage de citer la lettre confidentielle où ils les avaient piquées). À la réflexion. La rumeur parisienne veut que Bernard Cazeneuve ne soit pas étranger à cette éjection express. le faubourg bruxellois ne fait guère rêver. et qu’il aurait sans doute mieux valu pour lui qu’il s’abstienne. » Thomas Guénolé n’est peut-être pas un grand sociologue ni un politologue affûté. Car l’ouvrage choc de Thomas Guénolé s’intitule Les Jeunes de banlieue mangent-ils les enfants  ?. que vient donc faire Emmanuel Todd dans cette galère  ? Eh bien. où Guénolé défend pourtant les mêmes thèses excusistes et islamobéates que MM. a lancé Éric Zemmour au micro de RTL au lendemain des attentats de Paris.

Très peu de pays ont voté. En février dernier © D. ce qui fut aussitôt fait. Rassurez-vous. une ex-république soviétique d’Asie centrale. les vêtements noirs ne sont pas les bienvenus ici. aucune jeune gothique tadjike n’a été tracassée. aucune nonne n’a été verbalisée. Rassurez-vous. indépendante depuis 1991 et peuplée à 95 % de musulmans. Rassurez-vous. on signalait de nombreuses arrestations d’islamistes par la police.R. a-t-il expliqué. les autorités ont constitué des groupes d’autodéfense populaires chargés de combattre le salafisme par tous les moyens appropriés  : tracts. manifs et au besoin. Ce fut le cas de la Turquie kémaliste.ANTIISLAMISME RADICAL Emomalii Rahmon a accentué la pression en enjoignant aux femmes du pays de ne pas s’habiller tout en noir : «  Depuis les temps les plus reculés. une assemblée réunissant élus. conférences. Mais d’autres sont allés plus loin. comme la France. une loi interdisant le port de la burqa dans l’espace public. les hipsters locaux n’ont jamais été inquiétés. en interdisant carrément le port du voile islamique. • . depuis cet été. et peu enthou- siastes à l’idée de voir revenir bientôt les talibans à la tête de l’Afghanistan voisin. cauchemar récurrent d’Erdogan. au seul motif qu’ils portaient la barbe. et dans un registre nettement plus rock’n’roll. au Tadjikistan. police et responsables religieux a demandé au gouvernement de prohiber non seulement la burqa mais aussi le voile. les Tadjiks ont décidé de prendre le djihad par les cornes. les islamistes n’ont pas apprécié. kalachnikovs. Déjà depuis plusieurs années. Par Marc Cohen Enfin cet été. nos femmes portent des robes chatoyantes. C’est désormais acté. 7 le président Dans la foulée. / Ranson Inquiétés par l’apparition de groupes liés à l’État islamique. » Rassurez-vous.

» . Bah. un voyageur qui s’apprêtait à monter dans un TER en direction de Lille. à Perpignan. sans titre de transport. je vous préviens. Cocasse ! Quant aux réseaux sociaux… tout le monde s’accorde à penser que c’est un vivier de futurs géants du rire… Exemple à Hérouville-Saint-Clair (Calvados). en criant «  Allahu Akbar ».R. Hilarant ! Toujours dans le domaine humoristique et ferroviaire. Le sacripant aurait déclaré : « Après Paris. des détenus ont mimé le 13  novembre dans la cour de la maison d’arrêt… « Bataclan  ! Bataclan  !  ». puis en y entonnant des chants en arabe. après les attaques terroristes du 13  novembre la presse régionale a rapporté une noria d’incartades de haute intensité comique… À Mulhouse (Haut-Rhin). j’aurais continué en province ». France coupée en deux  ? Non.DJIHAD COMEDY CLUB Par François-Xavier Ajavon On prétend que les Français sont râleurs. « L’ÉTAT D’URGENCE (…) A DONNÉ LIEU AUX TUERIES DU 17 OCTOBRE 1961 ET À CELLE DE CHARONNE. en faisant semblant d’abattre ses comparses. et menacé de mort l’imam modéré de Drancy. lorsqu’on lui a demandé de retirer son voile islamique intégral. Prometteur ! Le bassin parisien n’est pas en reste  : à Versailles (Yvelines) des jeunes ont été arrêtés alors qu’ils mimaient des lancers de grenades en direction d’automobilistes. oui. Poilant ! À Nantes. la furie a déclaré à plusieurs reprises aux policiers qui procédaient à son interpellation qu’elle souhaitait qu’une bombe «  explose aussi à Nantes ». sénatrice EELV 8 © D. Ainsi. où un lycéen a été mis en examen après avoir fait l’apologie des attentats de Paris sur Twitter. j’ai épuisé mon ironie pour au moins dix ans). pliée en quatre ! (Bon. Il paraît qu’ils étaient « défavorablement connus  » des services de police. des jeunes ont effrayé les passagers d’un TER en proférant des menaces de mort dans le micro du chef de bord. comme l’exige le règlement. Après moult morsures et insultes. qui chutaient avec un naturel fou. les meilleurs spectacles tournent comme on dit… Désopilant ! À Douai. Retard du train. a fait valoir au contrôleur qu’il avait une bombe sur lui… Début de panique. (La dimension artistique n’a pas été négligée). Faux ! Les Français sont avant tout des blagueurs. Étonnant… Alors. Le contrôleur a réussi à regrouper les voyageurs tétanisés dans un seul wagon. criait le meneur. une étudiante de 19  ans convoquée pour sa «  Journée défense et citoyenneté » a joué un sketch saisissant. • L'HISTORIENNE DU MOIS Esther Benbassa.

compte ainsi 43  % d’étrangers et les «  écoquartiers  » censés les accueillir sont plus que saturés. et dès septembre les températures frôlent le zéro. Même les plus progressistes des observateurs s’en alarment. Malmö. alors que l’ensoleillement y est nettement plus favorable et les visas plus chichement accordés qu’à Berlin et Stockholm. Conséquences : dégradation des conditions de vie. […] et à entretenir une sorte de réseau ethnique qui fait qu’il est très difficile d’avoir des contacts avec le reste de la population » et que l’apprentissage de la langue est quasi impossible. troisième ville du pays. Un ensemble d’authentiques chalets de bois rouges et jaunes nichés au cœur d’une nature bucolique. se disant « terrifié » à l’idée de «  vivre comme ça au milieu de nulle part  ». La Suède se voit ainsi taxée d’inhospitalière par certains Syriens qui lui reprochent non pas sa générosité avérée mais son climat peu tempéré.R. Seulement voilà  : hormis les rennes il n’y a que 400 habitants. certains sont depuis partis en Serbie. montée de la pauvreté et explosion des violences. 9 Un incident similaire a eu lieu en Uruguay. Toutes les infrastructures urbaines du pays étant surchargées de réfugiés. Les statistiques officielles montrent que la moitié des immigrés sont sans emploi après sept ans et que seuls 60  % trouvent un travail après quinze ans. C’est pas notre truc ! ». entre lacs d’eau pure et forêts de conifères. a déclaré l’un d’eux à la presse. © D. Il est vrai que les faubourgs d’Alep sont en cette saison beaucoup plus animés. le gouvernement a récemment voulu installer plusieurs familles dans un village de vacances à Limedsforsen. tout en reconnaissant que les Uruguayens sont des «  gens gentils  ». et d’autres en Suède… • . Arrivés il y a un an à Montevideo. tel l’anthropologue Aje Carlbom qui constate l’échec d’un multiculturalisme qui encourage les gens «  non seulement à garder mais à développer leur propre culture. Les représentants de l’Agence des migrations de la généreuse couronne nordique ont dû négocier pendant quatre jours entiers pour faire descendre de l’autocar ces vacanciersmalgré-eux qui ont tous reçu la garantie de pouvoir bientôt emménager en ville. Ils pointent l’absence de ce que l’on pourrait appeler la «  garantie richesse ». Peu soucieux de leur bilan carbone. Un père de famille affirmait que  : «  Nous n’avons pas fui la guerre pour mourir dans la pauvreté. une cinquantaine de Syriens ont demandé il y a quelques semaines l’autorisation de quitter le pays. « On ne comprend pas pourquoi ils nous ont amenés ici. Cela n’a pas été du goût d’une quinzaine de nouveaux venus qui ont refusé tout net de sortir de l’autocar quand les portes se sont ouvertes. Mais où et comment ? C’est l’autre casse-tête des autorités suédoises. la nuit tombe à 16  heures quand on voit le soleil. Vitrine d’une tolérance devenue ingérable. Nous voulons vivre avec notre identité et nos valeurs ».DROIT D’ASILE OU DROIT AU RETOUR ? Par Jonathan Siksou La vague d’immigration en provenance du Moyen-Orient a des conséquences parfois inattendues.

Des savants. Et leurs citations se trouvent effectivement dans le Coran. c’est même un véritable miracle. Mais qui pourrait me dire ce qu’est l’islam ? Je ne veux pas savoir ce que ce n’est pas. Ou pas. alors que les pays musulmans sont le mètre-étalon de l’intolérance et les islamistes qui citent textuellement le livre commun à tous . ce n’est pas ça l’islam. dans le monde musulman. Mais il s’avère que depuis le viie siècle. témoignage d’une période historique dans sa globalité et guide spirituel de ceux qui en ont envie pour les parties acceptables en 2015. en France ou en Belgique. Ils citent le Coran. Or en 2015. Parce qu’à chaque juif torturé. Si personne. Les religions en 2015 sont ce que les gens qui s’en réclament en font. Et le jour où les mêmes décrètent qu’au nom de leur mode d’emploi. peut-on se contenter de dire que le Coran. les textes religieux n’ont pas une grande importance pour moi. sans religion. ce sont les mêmes passages du même mode d’emploi qui sont mis en avant. donc. est à prendre dans son entier sans qu’un seul de ses mots puisse être supprimé. il y a toujours eu des musulmans pour s’accaparer les pires passages et prétendre que leur conduite était dictée par la parole du prophète. » 10 Mais personne ne peut dire : ce n’est pas ça l’islam. Si rien ne peut en être retiré. Mais il est plus que temps que le monde musulman passe de la défensive (ce n’est pas ça…) à l’introspection (pourquoi ça produit ça ?). chaque homosexuel pendu reviennent les mêmes mantras : ce sont des fous. je n’y connais rien. avec la même proportion d’horreurs. Ces passages sont aussi le Coran. un certain nombre de « Ce n’est pas ça l’islam » se réclament du Coran et produisent des horreurs en l’appliquant à la lettre. parce que ses descendants se sont entre-tués à l’époque pour hériter du gâteau. Il s’avère que sunnites et chiites s’entre-tuent sans relâche depuis la disparition du prophète. Qui. Car le ver est dans le fruit. Avec les mêmes mots. Alors ce n’est pas ça l’islam ? Ces passages seraient donc la trace historique de mœurs barbares et passées. sans sexe. à l’épreuve des siècles ? Non. ça ne réussit pas à tout le monde ? Ce n’est pas ça l’islam ? Moi je veux bien. les juifs. cela ne les empêche pas de se haïr et de se massacrer (90 % des musulmans tués dans le monde le sont par d’autres musulmans). Car le mode d’emploi ne pouvant être remis en cause. pour que les musulmans ne soient pas amalgamés à ces horreurs ? En réalité. condamnées aujourd’hui en raison de notre évolution morale. commentent et sont suivis. c’est comme la choucroute. ce n’est pas ça l’islam. C’est aussi ça l’islam. Mais c’est pourtant dans le mode d’emploi. Parce qu’il n’est question que d’un seul livre. Il s’avère que Sunnites et Chiites lisent le même livre : le Coran. je comprendrais que le Coran reste tel quel. C’est marqué dans le mode d’emploi ! Comment faire. Car il n’est plus crédible de nous vanter une religion de paix et de tolérance jusqu’au ridicule. Je voudrais savoir ce que c’est. Toutes sortes de voies sont donc tracées. Qui expliquent. Qui décide de ce qu’est l’islam ? Personne. très peu de gens font l’amalgame entre islam et islamisme. n’invoquait ces passages pour justifier sa conduite. chaque fillette violée. l’humanité entière doit se comporter comme ils ont compris le Coran. Qui fera l’amalgame par pure logique. ce problème n’est plus seulement celui des musulmans. c’est aussi « ça ». Seuls les agissements qu’ils produisent aujourd’hui en ont. Causeur a donc décidé de le faire. exécuté. À vrai dire. car tout de même. Un musulman pourra toujours dire : « Ce n’est pas ça MON islam. Et qu’elles soient sages ou immondes. étant un texte révélé. ce n’est pas l’islam ? Admettons. Parce qu’à chaque bombe qui déchiquette des innocents sans couleur. tels qu’ils sont définis dans le Coran… À chaque femme lapidée. Et au regard de la montée de la violence islamique. elles sont toujours l’islam. il permet à ceux qui veulent le suivre à la lettre de tuer « dans les règles ». des exégètes. P as d’amalgame. Les islamistes citent-ils des fausses sourates issues d’un faux Coran ? Inventent-ils des hadiths ? Un musulman pieux se nourrit-il du même livre que l’islamiste assassin ? Si c’est le cas.PAS D’AMALGAME CORAN MODE D’EMPLOI Par Jean-Paul Lilienfeld Est-il bien raisonnable de laisser un cinéaste déraisonnable commenter chaque mois l’actualité en toute liberté ? Assurément non. Pas de hiérarchie dans le sunnisme. c’est bien que l’islam. ces porcs et ces singes. Et que depuis mille quatre cents ans. C’est le problème de l’humanité entière.

les musulmans. homosexualité. Il y a un constat. 11 Alors qu’en Arabie saoudite… aussi. © Soleil Celui de la violence barbare de ceux qui se servent du mode d’emploi en ayant le mauvais goût de lire aussi ce qui n’a plus cours mais qui ne peut être retiré car on ne peut rien retirer. Alors qu’en Arabie saoudite… aussi. le plus souvent menacés. c’est seulement 100 coups de fouet. Il n’y a aucun amalgame. Comment vendre des Rafale et en avoir en prime des gratuites au Bataclan ? Finalement toute la question ne seraitelle pas là ? La semaine prochaine. « Félicie aussi » ? Pour blasphème. acte de trahison et meurtre. Si t’es chopé à voler. l’État islamique condamne les «  coupables  » à mort. ses merveilleux attentats. Alors que l’Arabie saoudite… aussi. nous verrons le chiisme. Chiisme dont l’Iran est la tête de pont inchangée depuis cette période. Alors que l’Arabie saoudite… aussi. si t’es marié. si t’es pas marié. Alors que l’Arabie saoudite aussi. le dogmatisme. en 1983 par exemple sur le Drakkar. ce sera la main droite coupée. Pour adultère. nous pactisons avec l’Arabie saoudite ! Pas d’amalgame  ? Vous connaissez Fernandel. Et pendant ce temps-là. Et il y a un silence assourdissant de l’oumma concernant celles qui sont inacceptables. l’EI coupe la main et le pied. L’EI condamne à mort les coupables par lapidation. le rigorisme. ignorants que vous êtes ! • . Celui d’une régression des sociétés musulmanes vers l’obscurantisme. Vol en bande. Pour adultère. L’islam est beaucoup de choses différentes. celui de la barbarie. Les intellectuels musulmans qui se risquent à le rompre sont au mieux isolés. Je ne voudrais pas que vous fassiez bêtement l’amalgame avec le sunnisme.

Par Cyril Bennasar

Des chercheurs tout ce
qu’il y a de plus sérieux
viennent de prouver
que la propension
masculine au bavardage
ne fait pas bon ménage
avec la virilité. Cette
vérité, je la pressentais
depuis longtemps, voilà
pourquoi je ramène ma
science.

J

e sais que je me fais du mal,
mais je lis L’Obs. Par fidélité,
par habitude, par reconductions automatiques des
abonnements, il est dans
le paysage familial depuis
toujours. Il y a des familles
Renault, d’autres Citroën, nous, nous
étions Nouvel Obs. Aujourd’hui, tout
le monde a quitté la maison, il reste
seul avec ma mère, et comme un
vieux mari, il n’a plus besoin d’être
à la hauteur pour rester à sa place.
Plus personne ne regarde la concurrence, ne se demande s’il convient
encore, s’il a gardé toute sa tête. Sauf
moi. Forcément, personne ne le lit, le
pauvre vieux, sauf moi.
Alors régulièrement, je m’énerve, je
somme ma mère de se désabonner
dans l’heure, je lui rédigerai au besoin
la lettre de protestation ad hoc  :
«  Maman, tu ne vois pas ce que c’est
devenu ? Jean Daniel est hors service
et chez eux, c’est la jeunesse qui est un
naufrage ! » Mais ma mère ne veut rien
savoir : « Fous-moi la paix, c’est mon
journal. Ne le lis pas  ! Qu’est-ce que
tu m’emmerdes  ?  » Alors forcément,
je surenchéris  : «  Tu ne comprends
donc pas qu’aujourd’hui toute prise
de distance avec Finkielkraut est
une bêtise ou une lâcheté  ? As-tu
seulement lu cet article d’Aude
Lancelin, ses procès d’intention,

Je m’emporte, elle me montre la porte,
elle décroche et ne m’écoute plus, et
tandis que je déroule mon réquisitoire,
mon esprit s’échappe. Je revois Bruce
Lee dans la fureur de vaincre, quand il
refroidit à mains nues les assassins de
son maître en poussant des cris de chat
sauvage, puis je me dis que c’est peutêtre excitant d’être couvert de boue
par une blonde, mais seulement dans
un sketch d’Élie Semoun. Sinon, c’est
franchement dégueulasse. Je continue à
brailler, je suis un peu amer. Malgré tout
le mal que je me donne, je n’ai jamais été
référencé comme facho dans les papiers
de Renaud Dély. Pas une fois je ne me
suis trouvé dans une liste ou dans une
rafle. Forcément, il n’y en a que pour
les stars, toujours les mêmes, les Lévy ,
les Zemmour, les Finkielkraut. Et pour
les petites mains du néofascisme, les
sans-grade de l’extrême droitisation, le
lumpenprolétariat de la pensée nauséabonde ? Rien, que dalle. Et ces gens-là
se disent de gauche !

DES ZAZA NAPOLI, LES
TRIBUNS, LES
HÂBLEURS, LES
HABITUÉS DES
ESTRADES ET DES
MICROS, LES HITLER ET
LES MUSSOLINI ?
Malgré mes tempêtes, ma mère est
restée abonnée. Le dossier sur les
Klarsfeld lui a plu, n’en parlons plus.
Alors, quand je vais aux toilettes, je le
lis. C’est ça ou le livre des Klarsfeld. Je
commence par le dossier aux rubriques
tourisme, gastronomie ou science. J’y
ai trouvé dernièrement une petite
information tout à fait à mon goût
que je colporte depuis, en fanfaronnant. Des chercheurs ont découvert
que «  l’augmentation de testostérone
diminue la fluidité verbale  ». Quelle
trouvaille ! Quel soulagement ! Quelle
revanche ! Donc, les hommes à haute
teneur en hormones mâles seraient,
par nature, réduits au silence. Ainsi,

12

les taiseux, les taciturnes, ceux qui ne
parlent pas seulement à bon escient
mais en dernier recours et en cas d’extrême urgence ne seraient pas affligés
d’un handicap mais doués d’un superpouvoir. Sur les femmes. À l’inverse,
on pourrait reconnaître les «  mecs  »
chargés en hormones gonzesses par
leur incontinence verbale, leur débit
assommant, leur manie du bavardage,
leur aptitude à tenir les crachoirs sans
jamais les lâcher. J’aime quand les
sciences dures viennent confirmer
des intuitions profondes, des convictions restées jusqu’à ce jour sans
fondements et sans preuves, mais pas
sans exemples. En fait, je l’ai toujours
su, vaguement mais sûrement,
depuis que, pour me trouver des
modèles, j’ai commencé à comparer
Charles Bronson à Karl Lagerfeld
et Clint Eastwood à Jean-Paul
Gaultier. Depuis cette révélation, cette
confirmation, je revisite l’histoire et
l’actualité à l’aune de cette fabuleuse
découverte.
Des Zaza Napoli, les tribuns, les
hâbleurs et les bonimenteurs, les
habitués des estrades et des micros,
les Hitler et les Mussolini  ? Et Fidel
Castro, maricón maximo, comme on
dit là-bas ? Et qu’en est-il des avocats,
baveux en robes, le verbe haut et
la queue basse, voués à gagner leur
croûte en cherchant notre pitié pour
des crapules. Vénalité et compassion :
des trucs de gonzesses, ou je ne m’y
connais pas. Et tous ceux qui, sans
relâche, déblatèrent sur le Net, ceux
qui l’ouvrent sans jamais la fermer,
comme des robinets cassés, qui nous
inondent tant de paroles qu’à la fin
ils nous les brisent. Une fiotte, Alain
Soral  ? Il est vrai que je l’ai parfois
confondu avec Paris Hilton.
Alors Mesdames, qui vous plaignez
de nos mutismes, de nos replis et de
nos ermitages, de nous autres qui ne
parlons pas sous la torture, même
conjugale, et qui défendons notre droit
de garder le silence après l’amour,
échangeriez-vous votre ours contre
un rossignol ou un perroquet, avec
tout ce que cela implique  ? Et vous
Messieurs, qui affûtez vos langues
bien pendues, qui salivez pour me
répondre, pour m’ensevelir sous
des flots d’éloquence, allez-y, sans
retenue, vos femmes vous écoutent. Et
nous regardent. •

©Rue des Archives/Collection CSFF

TAIS-TOI
ET TOMBE LES
FILLES !

ses insinuations minables  ? Je te
préviens, c’est lui ou moi. »

© Crédit

Clint Eastwood et Marianne Koch
dans Pour une poignée de dollars
de Sergio Leone, 1964.

13

SAUVONS LA
JUNK FOOD !
Par Olivier Malnuit

Big Mac, Whopper et double croissant
fourré Quick sont en danger. Accusée
de tous les maux par le corps médical,
l’industrie de la malbouffe est en outre
boudée par la génération Y qui préfère
les salades de tofu bio. Heureusement la
résistance s’organise…

La faute à qui ? À tous ces couillons de « millennials », ces
crétins hyperconnectés, nés avec la fin du siècle dernier et
l’Internet dans la culotte, qui ont fait des réseaux sociaux
une arme redoutable contre les petits délices empoisonnés
des fast-foods et des sodas. Rien qu’aux États-Unis, c’est
presque 1,5  million d’honnêtes travailleurs sous-payés et
déguisés en soubrettes de mangas pour adultes qui pourraient ainsi perdre leur emploi à cause de cette génération
numérique qui ne respecte plus rien, même pas les plaisirs
hautement toxiques et boostés au glutamate de sodium de
l’industrie lourde. Selon deux chercheurs américains, les
très honorables Hans Taparia et Pamela Koch, professeurs
à l’école Stern de New York et à l’université de Columbia,
les 20-40 ans aux États-Unis sont, en effet, sur le point de

M

es bien chers frères du diabète, des acides
gras et du cholestérol, l’heure est grave. Et le
suspense insoutenable… Le triple Whooper de
Burger King et ses oignons frits (onion rings)
aux arômes de chewing-gum à la sardine, le
double hot-dog au poulet frit de KFC (Double
Down Dog) et ses beignets de volaille par
bassine de 30, le big breakfast à la margarine et au faux
sirop d’érable de chez McDonald’s, la pizza tourte d’Uno
Chigaco Grill aussi chargée en sel que 27 mini-paquets de
chips Lay’s1, toutes ces merveilles du mauvais goût culinaire à l’américaine, véritables orgasmes à mâcher conçus

14

© D.R.

en laboratoire par des cuistots chimistes qui savaient, eux
au moins, nous faire planer, sont purement et simplement
menacés de disparition  ! Ce n’est pas juste un complot
diététique ou un coup d’État des furies en sandalettes du
régime « paléo », c’est une agression à grande échelle contre
tout un art de vivre, une culture, presque un patrimoine.
Une exception plus historique que culturelle, certes. Mais
qui nous a tout de même permis de faire du gras pendant
trente ans en prenant notre pied (et Dieu, que c’était bon !) :
la junk food… Oui, chers amis candidats à l’obésité morbide
et à l’AVC en vol plané, notre sœur de graisse, la malbouffe,
si souvent accusée à tort de tous les maux de la mondialisation, est aujourd’hui en danger de mort.

D’un côté de grandes multinationales avec d’immenses responsabilités. McDonald’s a dû se convertir tant bien que mal au poulet sans antibiotiques. parmesan. les grandes signatures de la restauration rapide sont pourtant contraintes de changer radicalement d’état d’esprit et de système de production. le dernier sandwich de 17. addictifs et surpuissants – à côté desquels on sait bien que le sexe n’est qu’un pis-aller – qui pourrait s’évanouir à jamais. Ensuite en France. Ricky Bobby : Roi du circuit. Pizza Hut. Et où tout le monde attend – visiblement avec une certaine impatience – le « vrai » débarquement de Burger King et son King Croissan’Which (double croissant aux saucisses. l’ogre des super marchés General Mills virer les colorants trop voyants de ses céréales au marshmallow (Lucky Charms) et Kraft General Foods faire un grand ménage dans les émulsifiants 1. DE CHARGES OU DE RÉTENTION D'EAU ? Évidemment. D’après une étude du magazine Eat this. se font désormais bousculer par Kind Bars. force toujours le respect des exilés fiscaux. Et aussi en Suisse où le célèbre McGrillschnagg de McDonald’s. etc. Pour certaines d’entre elles. PEUT-ON RAISONNABLEMENT IMAGINER UNE VIE SANS STABILISANTS. narcissique et souvent très «  écolo centrée  » (disons le mot) de Facebook. de burgers sans hormones (Shake Shack). McDonald’s. ces légendes de la malbouffe – pourtant jamais égalées dans leur créativité industrielle et sur leur territoire – doivent racheter à prix d’or des marques écolos à la noix qui ne rapportent pas un rond (820 millions de dollars pour le fabricant de pâtes « naturelles » Annie’s Homegrown) et investir des fortunes (50  millions de dollars pour Nestlé) dans la recherche de produits « plus sains ». la tendance des burgers hypercaloriques (plus de 1 000 calories minimum) les soirs de grande beuverie. de recherche sponsorisée et de lobbying auprès du gouvernement ont rendu leur parole quasi inaudible.. mozzarella. Même les marques de plats surgelés s’écroulent aujourd’hui face au rayon frais des supermarchés. • Pour s’en sortir.) en leur préférant massivement d’obscures chaînes de bars à salades équitables (Sweetgreen). passerait presque pour une boucherie étable du Mézenc à côté de ses concurrents. Adam McKay. corrigent Hans Taparia et Pamela Koch. Trop de marketing bidon. de sandwichs sans additifs (Panera Bread) ou de tacos et burritos sans OGM (Chipotle). épaississants. «  Pour survivre. 2006. bacon et œufs) après le rachat du réseau Quick et de ses 400 restaurants (toujours en discussion). de charges ou de rétention d’eau ? Qui donc rêve d’une existence où le seul point break (la pression idéale d’une chips qui croque sous la dent pour un plaisir maxi) serait une salade romaine certifiée bio ? Tirer un trait sur la «  disparition de densité calorique  ». agents de texture. où l’on a pas mal d’années de junk food à rattraper et où la fondue Burger King (sorte de cancoillotte tiédasse au cheddar.. c’est tout un univers de parfums factices. Et le résultat se paye cash aujourd’hui  !  » Les ventes de McDonald’s et Burger King sont en chute libre dans de nombreux États (et pas seulement à New York). Et ne dépensent  – presque – jamais d’argent en pub tout en se permettant des prix à peine plus élevés pour une qualité incomparable (cinq dollars le burger de bœuf Angus chez Shake Shack). pour changer d’image ou préparer l’avenir. la résistance à la dictature de la bouffe bien-pensante et proprette qui déprime le célibataire en virée s’organise. D’abord aux États-Unis où la mode de la dude food. ce leurre neurologique qui nous fait croire que le Curly n’est pas gras parce qu’il fond plus vite en bouche. bien plus présentable que sa maison mère américaine (José Bové leur a fait très peur). Mars. la version helvète de l’orgie gallo-romaine à base de porc grillé. se désolent les deux chercheurs. offre de nouvelles parts de marché (totalement inespérées) au Chilli Cheese Burger X-Tra long. bœuf et saucisses grillées) fait désormais un carton. not that !. Sweetgreen dans une cabane en bois. le nouveau géant des barres aux fruits 100 % naturelles.  etc. il est des cuisines que l’on apprécie d’abord parce qu’elles sont vraiment mortelles.de ses macaronis en boîte. Si on n’y prend pas garde et qu’on ne réagit pas assez vite. bacon. De l’autre. Car déjà. Et si l’avenir de la junk food reposait surtout sur le fait que ses clients n’ont. qui enflamment les réseaux sociaux dès qu’ils changent de fournisseur de carottes. oignons frits. « 42 % des jeunes Américains ne croient tout simplement plus au discours des grandes enseignes de fast-food. D’autant plus que cette offensive harassante contre la junk food gagne désormais l’ensemble de la restauration et de la grande distribution. est-il forcément un progrès ? Pas sûr. bien plus en phase avec la culture communautaire. fromage fondu et galettes de pommes de terre (les « rösti »). » Seulement voilà.). emmental. le créateur d’Oreo). Mais le cœur n’y est plus. Un combat inégal ? Depuis l’explosion des marchés de producteurs fermiers et des food hubs (l’équivalent de nos coopératives bio) sur l’ensemble du territoireaméricain (+ 200 % en dix ans). AGENTS DE TEXTURE. pas du tout envie de survivre ? Comme la drogue ou le tabac (Marlboro possédait autrefois Kraft et Nabisco. Wendy’s. on peut le penser. celles des sodas à volonté ont baissé de 25  %. Enfin au Japon. ÉPAISSISSANTS. des start-up du produit frais en circuit court avec un story telling digne de Google (Shake Shack a démarré dans un kiosque à Manhattan. porter un coup fatal aux géants du secteur (Burger King. dont on gave d’habitude les milk-shakes et les sundaes. Instagram et consorts. KFC. en réalité. qui doivent redoubler d’efforts pour maquiller la nature réelle de leurs produits (poulet aux épices sans épices) et maintenir leur marge nette dans un marché hyperconcurrentiel avec des prix « plancher ». c’est une question de mois ! Avec un devoir de transparence sur toutes les étapes de préparation.5 cm de long de Burger King. D’autant qu’au même moment. 15 .). Peut-on raisonnablement imaginer une vie sans stabilisants. où la filiale hexagonale de McDonald’s. et même les grandes marques de friandises (Oreo.

ministre de l’Environnement. 30 septembre 2015. 16 .© ERIC PIERMONT Ségolène Royal.

entre les premiers frimas de l’hiver et le retour du terrorisme à Paris. s’agacent du dogme qui voit un pollueur en chaque citoyen. les manifestations « festives et citoyennes » qui devaient rythmer l’événement ayant été annulées pour cause d’état d’urgence. » pensions de l’action de l’homme sur la nature. 17 . «  Avec mon ordinateur.COP21 QUE LA LUMIÈRE NE SOIT PLUS ! Par Daoud Boughezala E « n moyenne. de sa responsabilité dans le changement climatique et des objectifs de la COP21 (freiner le réchauffement. Dans la rubrique « écogestes ». ce chantage au sentiment nous horripile tous. Hallelujah. En vérité. je surfe léger ». le catastrophisme climatique n’est jamais qu’un «  progressisme honteux  » (Riesel et Semprun1). l’industrie pourra le défaire  : le salut par les éoliennes et le solaire. Ce sermon ne vient pas du manuel d’éducation civique de votre cadet mais du site officiel de la Conférence de Paris sur le changement climatique (COP21). nous avons essayé d’éclairer votre lanterne sans vous endoctriner. vous saurez tout de l’«  écoloblanchiment  » (le greenwashing) en vogue dans l’industrie. Olivier Rey amène ainsi une critique verte de la COP21. toutes les tribus du parc humain ont vocation à lire Causeur. c’est maintenant ! Grâce à Benjamin Masse-Stamberger. télévisions nous abreuvent de documentaires apocalyptiques expliquant pourquoi laisser le robinet ouvert fait monter les eaux et tue des bébés phoques. On nous le répète depuis des semaines. etc. je vous ai à l’œil ! • Chez Causeur. Encyclopédie des nuisances.). on a beau s’écharper sur les questions écologiques. Les plus pollueuses de nos multinationales s’achètent des indulgences en s’astreignant à respecter des chartes « éthiques » et « vertes ». Total est partenaire de la COP21 ! C’est peut-être la seule conséquence positive des épreuves que nous traversons  : après les attentats. « J’éteins la lumière en quittant une pièce ». administration du désastre et soumission durable. L’embrigadement et l’infantilisation qui sont la règle dans cette néo-écologie finissent par donner aux moins responsables d’entre nous l’envie de se déclarer climato-foutistes. Dans nos colonnes. tous les écolos ne se chauffent pas au même bois tartuffo-moralisant. Quoi que nous 1. progressiste ou écoloréac. Singulièrement. C’est donc sans tambours ni trompettes mais avec un déploiement policier exceptionnel que les représentants de 147  pays se réuniront au Bourget pour conclure une sorte de Gosplan mondial sur le climat.5 tonnes de CO2 par an ! Si chacun s’y met. la COP21 sera réduite à sa plus simple expression. René Riesel et Jaime Semprun. En toute modestie. il faut faire quelque chose pour la planète. Sur un ton comminatoire. miser sur les énergies «  renouvelables  »). Technophile ou anti-industriel. Et vite. dont l’auteur de ces lignes. Une goutte d’eau dans l’océan du gaspillage industriel mais l’important. Heureusement. ses prêcheurs médiatiques zélés et innombrables promettent salut ou damnation suivant l’empreinte carbone qu’on présentera à saint Pierre. c’est de participer  ! Au cas où cela vous aurait échappé. chaque Français émet 7. les radios. Une fois ces pages refermées. dans laquelle se reconnaîtrait certainement le couple écolo-catho qui a convié Pascal Bories à casser la croûte bio. Ce que l’industrie a fait. l’écologisme d’État s’apparente moins à une idéologie qu’à une religion sans dieu. on y trouve une litanie de bonnes pratiques exposées dans un langage pour enfants déficients – « J’opte pour des équipements économes en énergie ». mon téléphone ou ma tablette. 2008. Même les plus écolo-radicaux. Catastrophisme. décroissants comme technophiles invétérés. nous n’aimons pas être pris pour des canards sauvages. dont les zélotes nourrissent deux croyances inamovibles : L’avenir de la Terre repose entre nos petites mains de bons élèves de la Terre. n’oubliez pas d’éteindre la lumière avant de faire vos prières du soir. Son pape incontesté s’appelle Nicolas Hulot. cela favorisera la réduction de gaz à effet de serre et l’adaptation de nos sociétés au défi climatique.

18 © Hannah Assouline .

ne faut-il pas coordonner une action globale à l’échelle internationale ? Propos recueillis par Daoud Boughezala Je défends non le petit mais le proportionné.5 ou 2.OLIVIER REY DÉCROÎTRE OU PÉRIR scientifiquement incomparablement mieux étayé que ceux que l’on nomme les « climatosceptiques ». eh bien ! ils ne les suivront pas. anticipent un réchauffement rapide. avec la surconsommation d’énergie que cela induit. Tout problème doit être traité à l’échelle pertinente. Dès lors. Stock. peuvent tout bloquer. Ce principe stipule que. Mais si l’on veut sauver la planète du désastre annoncé. Il serait bien plus aisé de parvenir à un accord mondial si les entités politiques étaient toutes aux dimensions de la Suisse. lorsque l’environnement risque d’être dégradé de façon grave et irréversible. Mais l’objectif de deux degrés a le mérite d’exister. Cela étant. un point c’est tout. Par ailleurs. vous remarquerez que ce qui fait avorter les négociations au niveau mondial. Le climat est un objet extrêmement complexe. devrait par excellence s’appliquer. ont un discours Nous entrons dans le vif du sujet : les organisateurs de la conférence de Paris sur le climat (COP21) ont fixé l’objectif d’augmentation de la température d’ici à la fin du siècle à deux degrés. De plus. l’ampleur et l’irréversibilité des dommages que ce changement très rapide est susceptible d’occasionner exigent que l’on prenne des mesures pour l’enrayer.3  ?). plutôt qu’avec de tels mastodontes. alors que le citoyen d’un État géant est enclin à l’oublier. Olivier Rey est membre de l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques (CNRS/ Paris 1). La question du climat concerne la Terre entière et il serait absurde de penser qu’on peut la résoudre à des échelles inférieures. Daoud Boughezala. le problème de départ serait le même. ces modèles indiquent une influence importante de l’activité humaine sur le changement climatique. la COP21 n'est pas à la hauteur des catastrophes à venir. Si les modèles. et d’inciter à l’action. Pétrie de bonnes intentions. il est illusoire de vouloir conserver notre mode de développement tout en prétendant sauver la Terre. mais 21e  Conférence des partis de la convention cadre → Mathématicien et philosophe. il est difficile de le quantifier précisément. et beaucoup d’incertitudes demeurent sur ce qui nous permettrait vraiment de l’atteindre. Pour le philosophe. 19 . comme on pourrait le penser. et les membres du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). chercheur au CNRS. Les grands États sont si obsédés par leur rang que le devenir du monde passe au second plan. «  coopération pour le xxie  siècle  ». du fait de leur taille. Cependant. si les États-Unis refusent de suivre des recommandations générales. mais on serait en bien meilleure posture pour y faire face. l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas empêcher de prendre des mesures pour conjurer ce risque. nous touchons là un domaine où le principe de précaution. même si quelques-uns s’obstinent à douter de l’origine humaine du changement climatique. en effet. et non pas 1. Le citoyen d’un petit État sait que le monde extérieur existe. avec qui j’ai eu l’occasion de discuter. et les modèles qui rendent compte de son évolution gardent toujours une part hypothétique. Si sept milliards d’humains aspiraient à adopter le mode de vie d’un Américain moyen. tel qu’on le trouve inscrit dans la Constitution française. Je vais vous poser une question simple et directe : imputez-vous à l’homme la responsabilité du changement climatique ? Olivier Rey. Pour prendre une image parlante : ce n’est pas parce que l’occurrence de nouveaux attentats n’est pas démontrable à la façon d’un théorème mathématique qu’il faudrait s’abstenir de traquer les réseaux terroristes ! On vous sait plutôt partisan du small is beautiful. Imaginons que le monde soit fragmenté en une multiplicité d’États à taille humaine. Qu’en pensez-vous ? Cet objectif a quelque chose d’arbitraire (pourquoi deux degrés. Dernier ouvrage publié : Une Question de taille. aveuglés par leur propre grosseur. le problème resterait entier… Certes. Le problème est que COP21 ne signifie pas. 2014. c’est le fait qu’il existe des nations gigantesques comme les États-Unis ou la Chine qui.

on rencontre des impossibilités. selon Bihouix. 2012. technologique et aux énergies de substitution. il reste des hydrocarbures dans le sol. Croyez-vous en la possibilité d’une transition énergétique qui nous ferait progressivement abandonner le nucléaire ou les énergies fossiles ? On se fait des illusions en défendant l’idée d’une transition qui permettrait de dépenser autant. Par exemple : oui. La COP21 s’inscrit dans la seconde lignée. pour en tirer de l’électricité. il y a deux attitudes possibles : soit préconiser un changement radical comme le font les tenants de la décroissance  . en substituant aux hydrocarbures d’autres sources énergétiques. Non seulement il n’apporte pas le bonheur et la concorde sur Terre. Philippe Bihouix montre très bien le cercle dans lequel on s’enferme dès lors que l’on entend prolonger et étendre le mode de vie des pays dits développés grâce à l’innovation Dans ces conditions. Un exemple parmi d’autres : les hommes rejettent aujourd’hui plus de déchets que l’érosion ne produit de sédiments. c’est le moins qu’on puisse dire. il est absurde de se réclamer de grandes lois de l’histoire pour dissiper les inquiétudes. «  l’homme saura trouver une solution ». Vu le peu de résultats obtenus lors des 20  précédentes éditions. les «  fermes océaniques  » pour exploiter la houle. c’est un surcroît de technologie qui devrait nous tirer d’affaire. que les nouvelles techniques d’extraction permettent d’aller chercher. Malgré ses limites. nous nous heurterions très vite à une pénurie des matériaux nécessaires pour fabriquer lesdites cellules. Mais ces techniques d’extraction réclament des métaux. fabriqués à partir de minerais qu’il est certes possible d’extraire de gisements moins riches qu’auparavant. photovoltaïques). il est à craindre que maintenir le réchauffement en deçà de deux degrés paraisse de plus en plus irréalisable. Il nous faut plus de métaux pour obtenir de l’énergie. la COP21 n’a-t-elle pas l’immense mérite de chercher des solutions alternatives alors que ses détracteurs décroissants s’enferment dans une forme d’impasse contestataire ? Les « décroissants » ont raison de dire que notre mode de vie et de développement n’est plus viable. la méthanation. La COP21 entend également développer les énergies renouvelables (hydrauliques. il sera vraisemblablement très 20 © SEBASTIEN BOZON Vos adversaires vous répliqueront que vous sousestimez la capacité des générations futures à innover alors que l’histoire de l’humanité montre précisément un progrès constant des sciences et des technologies. la dynamique actuelle prolonge une dynamique très ancienne. c’est que désormais les activités humaines sont devenues le premier facteur de modification de l’«  écosystème » terrestre. et d’affirmer que. Prenons l’énergie solaire. nous recourons à des cellules photovoltaïques. La transformation du monde entraînée par le développement industriel depuis le xixe  siècle est sans précédent. Même chose pour les éoliennes. un « pic de tout ». . Il est vrai que. nous placent dans une situation tout à fait inédite. comme toujours par le passé. Maintenant que le développement technologique incontrôlé nous a mis dans une position intenable. Face à l’effondrement en cours. mais il détruit notre demeure commune. la biomasse.Centrale solaire à Ungersheim (Alsace). le peak oil. des Nations unies sur le changement climatique. etc  : dès que l’on projette leur développement à l’échelle nécessaire pour couvrir la demande énergétique actuelle. les énergies renouvelables. et plus d’énergie pour obtenir des métaux : le serpent se mord la queue. accompagné ou suivi d’un peak everything. l’issue de la COP21 représente-t-elle encore un enjeu ? Même si un accord est signé. Pour le dire vulgairement. voire plus d’énergie. le « pic de pétrole » dont on a beaucoup parlé (le moment où la production mondiale de pétrole plafonne avant de décliner). d’une certaine manière. Et si nous entendions produire par ce moyen l’énergie que nous consommons aujourd’hui. l’hydrogène. mais au prix d’une dépense énergétique supérieure. Mais nous avons atteint un stade où les quantités mises en jeu par cette dynamique en changent la nature. mais nous. sera. Si l’on parle d’anthropocène pour qualifier le nouveau temps géologique dans lequel la révolution industrielle nous a fait entrer. c’est du bidon ? Dans son livre L’Âge des low tech (Le Seuil. soit prétendre continuer sur la même trajectoire. les dégâts deviennent une raison de persévérer dans l’attitude qui les produit – jusqu’à la dévastation totale. Avec un recul de seulement deux siècles. Les plantes savent très bien l’utiliser grâce à la photosynthèse. De ce fait. Autrement dit. 2014). éoliennes. en tablant sur la déesse Technologie pour surmonter les difficultés.

c’est aller jusqu’au bout de ce dépérissement. non seulement en rendant un culte à la déesse mère Gaïa mais en soutenant l’idée que la Terre se porterait mieux sans l’espèce humaine? De vertébrés non humains… La France et le monde agissent-ils dans ces domaines ? «  Les déserts extérieurs se multiplient dans notre monde. Plus que les éventuelles conclusions de la COP21. certains écologistes radicaux paraissent sombrer dans une dérive religieuse. « L’HOMME SAURA TROUVER UNE SOLUTION ». D’autant que. les économistes prennent le pas sur les biologistes et les chimistes. Voilà comment les nuisances engendrées par le développement économique sont recyclées en vecteurs d’une extension du domaine de l’économie. le réchauffement climatique.limité et n’aura aucun caractère contraignant. Or. 2015). 21 . ne doit pas masquer tous les autres problèmes qui se posent. Au cours du dernier demi-siècle. a dit Benoît XVI : les ravages infligés à la nature sont le corrélat d’un dépérissement de la culture et de la spiritualité. il y a là un formidable «  réservoir de croissance  »  ! Quand l’équilibre hormonal des êtres humains sera si perturbé que la stérilité sera le lot commun. comme l’empoisonnement chimique. aussi désastreux soit-il à la vitesse où il s’opère. devait réglementer leur usage. Notre ami René Viénet dit qu’« on ne combat pas l’aliénation avec des moyens aliénés ». Stéphane Horel rappelle que la Commission européenne. et c’est en fonction des intérêts de grandes firmes que l’on saura si une substance est dangereuse ou non. sinon sectaire. • Oui : ils accentuent les ravages. Cependant. C’est répondre au nihilisme techno-économique par un autre nihilisme. ce sont les attitudes futures qui compteront. Dans son livre Intoxication (éd. Par ailleurs. parce que les déserts intérieurs sont devenus très grands ». la Commission a réclamé une VILLIERS DIT TOUT © Crédit Le livre événement N°1 150 000 EX. Imaginer sauver la nature au détriment de l'être humain. la stérilisation de la terre. Les grandes puissances comme les États-Unis ou la Chine ne se trouveront guère liées par des accords auxquels elles pourraient avoir consenti du bout des lèvres. alertée sur les dangers des perturbateurs endocriniens. la population de vertébrés a diminué de moitié. les perturbateurs endocriniens vont continuer de se répandre partout. COMME TOUJOURS PAR LE PASSÉ. où ils devront payer des dizaines de milliers d’euros pour obtenir un enfant qu’auparavant ils faisaient naître gratuitement. les êtres humains seront contraints d’aller dans des centres de procréation médicalement assistée. De ce fait. au lieu de suivre les conclusions du rapport scientifique qui avait été demandé. Autrement dit. La Découverte. étude d’impact économique. tout bien considéré. IL EST ABSURDE D’AFFIRMER QUE.

le mètre carré est nettement plus accessible… Outre les poutres apparentes et de jolis crucifix disposés dans chaque pièce. Il nous indique par texto l’adresse. 22 © Hannah Assouline C’EST UNE MAISON BIO… . pas de smartphone. qui n’a pas de smartphone pour cette raison. prônée notamment par le pape François. mais Marianne nous indique qu’il y a deux étages supplémentaires. l’intérieur de Gaultier et Marianne n’a rien de franchement spécial. pas de couches jetables pour bébé… L’écologie intégrale est-elle un chemin de croix ? Pour le savoir. 27 ans. Si on a décidé de les rencontrer chez eux. i vous arrivez vers 13 heures. » Gaultier Bès. Pas d’ordinateur non plus ? « Si. ce sera l’occasion de partager un petit repas bio. sans prosélytisme. À moins d’une heure et demie de Paris. où il réside avec son épouse. 24 ans. On remarque simplement l’absence de télévision. Le jeune couple catholique est bien connu dans certains milieux pour son engagement. on s’est fait donner un PC par un ami mais je me rends souvent compte que je suis trop accro à la connexion ». Marianne. nous sommes allés prendre un verre de jus de pomme maison chez Gaultier et Marianne Bès. à Dreux. parle dans une langue extrêmement châtiée qui sent son normalien bien élevé. nous explique Gaultier. jeune couple catho adepte de la décroissance radicale.S « Par Pascal Bories Pas de frigo. c’est parce que ces deux figures du mouvement des Veilleurs ont décidé de vivre en conformité avec « l’écologie intégrale ». Nous sommes reçus très simplement au rez-de-chaussée. Vivent-ils dans une yourte au fond des bois  ? Plantent-ils des salades bio dans leur potager entre deux messes  ? Ou bien ont-ils recruté un réfugié syrien pour s’en occuper ? Machine à pain et « frigo du désert » Première surprise : rien ne distingue la petite maison qu’habitent nos deux écolos cathos dans le centre-ville de Dreux. et leur bébé de 6 mois.

les hippies de l’Ariège et leurs modes de vie. » Le reste du ravitaillement de la petite famille est assuré par une AMAP (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne). Vu leur mobilier. et c’est tout. il y a un mois. lance tout de même Gaultier. Nous. ici c’est moins sûr…  » Les fruits et légumes bio qu’ils y conservent. ils nous montrent la machine à pain et une autre pour faire ses propres jus de fruits. Raison invoquée par nos écolos radicaux : ces deux appareils représenteraient pas moins de « 35 % de la consommation énergétique d’un foyer ». Gaultier explique qu’il s’agit de privilégier « la technique comme outil. il est censé maintenir les aliments au frais grâce à l’évaporation. Gaultier et Marianne se sont bricolés un « frigo du désert » : un dispositif fondé sur le principe de la thermodynamique. L’expression revient très régulièrement dans la bouche de nos interlocuteurs. leur mode de vie. je ne sais pas trop ce qu’il vaut. nous faisons le tour du rez-de-chaussée. explique Marianne. il faut prendre la voiture tout le temps. GAULTIER BÈS : « PRIVILÉGIER LA TECHNIQUE COMME OUTIL. Marianne raconte comment ils ont été accueillis par les opposants au projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes  : «  On m’a dit  : ni toi ni Gaultier n’êtes les bienvenus  !  » Pas assez radicaux pour les rebelles professionnels des ZAD ? Gaultier s’inscrit en faux : « La radicalité oui. ils les achètent au supermarché bio du coin. au travail à pied. il y a du jus de pomme bio fait maison. Exemple  : «  Les frigos pourraient être mutualisés. car « beaucoup de machines ne sont pas adaptées aux besoins du consommateur  ». CONTRE LA TECHNIQUE COMME SYSTÈME. Marianne nous explique qu’ils sont en phase d’« expérimentation » depuis qu’ils ont « débranché le frigo et le congélo ». et les déchets de la chaîne du froid « participent à hauteur de 5 % à la destruction de la couche d’ozone  ». on ne peut que reconnaître la cohérence dont ils font preuve en la matière. certains trouvent que c’est de la piquette… » C’est vrai. mais pas pire qu’un mauvais vin de table de supermarché. Le réfrigérateur sert désormais d’étagères de rangement. à notre plus grand soulagement. ils sont seulement nécessaires pour les collectivités. Il précise immédiatement : « C’est un vin bio. Leur mode de vie fondé sur l’écologie intégrale. Après avoir picoré des chips et quelques olives avec nos hôtes. Mais Marianne n’est qu’à moitié convaincue  : «  Ça marche bien dans les pays chauds. mais qui consiste à «  s’insérer dans une communauté existante ». Symbiose. ils l’opposent au «  mode de vie industriel  ». Ah bon  ? On croyait que la couche d’ozone allait beaucoup mieux… © Hannah Assouline « On vit beaucoup sur ce que les gens nous donnent » Du coup. Sinon. 23 . contre la technique comme système  ». les langes sont lavées avec de la lessive faite maison. que son vœu de sobriété n’empêche pas de proposer un apéro à ses invités. le Comité invisible. constitué de deux pots en terre cuite. de sable et d’eau.  » Pas → « Qui veut du vin ? ». On n’est pas des préados qui s’opposent à la norme ». il y a de la viande. comme les écoles ou les hôpitaux. « À la campagne. paradoxalement. tous deux enseignants dans le public mais qui s’expriment plutôt comme des profs d’université. explique Gaultier qui se réjouit de pouvoir se rendre Non polluantes.Gaultier et Marianne Bès. et la conversation s’oriente rapidement vers les zadistes. semble-t-il. En bon agrégé. la marginalité non. elle nous sert un bon petit plat de viande mijotée aux herbes aromatiques. Et de m’expliquer leur vision bien sage d’une radicalité qui « ne gêne pas le centre  ». En attendant. pour 14 euros le panier hebdomadaire. C’est cette volonté de vivre autrement sans s’isoler de la cité qui définit. on l’utilise une ou deux fois par semaine pour aller chez Symbiose. leur look et la ville où ils se sont installés. Parfois. » On papote un moment. Installé sous une petite véranda. À la cuisine. mais « nous sommes en transition vers le végétalisme ». avec un leitmotiv : « la sobriété ».

pas trop loin de son canapé les soirs de match à la télé… Mais pour nos écolos intégraux. » Fichtre ! Et avec quelle marque de lessive les laventils plus blanc que blanc ? « La lessive. pour nous faire comprendre que nous ne sommes pas non plus chez d’austères mormons. on fera un effort pour qu’il n’en souffre pas. © Hannah Assouline Décidément. c’est tout de même un peu gênant… Il nous détrompe : « Ça se fait spontanément. mais c’est Le pain quotidien. sauf si on a un souci avec le soviétisme et si on préfère avoir de la bière au frais. «  Tout ce qu’on a ici vient du site Leboncoin. « Même pour Félix. elle marque un point. par exemple. On se permet de poser la question  : «  Et pour les couches. Je préfère passer du temps à faire mon pain ou des conserves que devoir aller faire des courses au supermarché tous les jours. reconnaît Marianne. qui suis-je pour juger ? • Le couple a donc toujours «  récupéré  » de vieux téléphones portables inutilisés par leurs amis. mais il était déjà dépassé. faux. pourquoi tout le monde aurait-il besoin de s’encombrer de tout ça chez soi ? » À propos de la dépendance aux technologies. l’écologie intégrale a l’air d’être une activité à plein temps. D’ailleurs. » Au-delà du défi personnel que représente leur choix de vie «  radical  ». Mais je voudrais apprendre à mon fils qu’il y a des choses plus importantes. un système consistant à échanger une heure de travail contre une heure d’un autre travail : « Cela permet de recréer de la solidarité de quartier. on se pose des questions. Et ils ne vivent pas reclus. raconte Marianne. quand on en parle dans ses cercles proches ». et on se rend compte que les savoir-faire sont là. à petite échelle. nos deux hôtes se donnent-ils pour mission d’évangéliser les foules incrédules ? « Il y a une valeur de témoignage. «  Si vous voulez. je l’ai cassé sur ma propre tête ! » Éch. Et on vit beaucoup sur ce que les gens nous donnent. à faire la queue au Monoprix tous les soirs. sa mère se lève pour aller le changer. Mais après tout. Marianne évoque en termes plus terre à terre le problème de l’obsolescence programmée  : «  On m’a donné un smartphone. affirme Gaultier. C’est réutilisable et ça ne coûte qu’un euro. on la fabrique nous-mêmes avec du bicarbonate de soude ». Mais la priorité ne semble pas être pour eux de forcer quiconque à se convertir à leur cause. Gaultier ajoute qu’ils ont intégré le SEL (Service d’échange local). si l’on en croit ses joues rebondies. jouissif. leur jeune enfant souriant et visiblement bien nourri. la consommation culturelle se limite – à l’exception sans doute des livres très sérieux empilés ici et là – à louer des CD et des DVD  : «  Il y a des médiathèques partout. poursuit Gaultier. » Marianne assure même qu’elle n’a rien acheté pour Félix. ils ont participé à la création de Limites. 24 . donc il ne marchait jamais comme je voulais.  » On objecte poliment que demander à ses proches tout ce dont on a besoin. De rage. nous sèchet-elle définitivement. on se dit que l’écologie intégrale est peut-être un « mode de vie » trop exigeant pour le commun des mortels. comme dirait l'autre. » Il propose donc une heure de soutien scolaire contre un service de dépannage ou de plomberie. la « revue d’écologie intégrale » publiée par les éditions du Cerf. Et pour ce qui est de « théoriser tout ça ».  » Vu la déprime qu’on éprouve. » À l’entendre. Si vraiment c’est trop dur pour lui de voir d’autres enfants porter des fringues de marques. tout près de nous. assure Marianne. loin de là : « L’autre jour on a fait un apéro écolo à la maison : croque-monsieur végétarien aux champignons et au gouda ». comme les anciens. lorsqu’il se met à pleurer dans son parc.un mode de vie désirable. soutien scolaire contre travaux plomberie À propos de l’investissement en temps que requiert leur mode de vie. personnellement. alors  ? Il paraît que c’est une cochonnerie d’un point de vue écologique…  » Marianne s’y attendait : « On utilise des langes. MARIANNE BÈS : « JE PRÉFÈRE PASSER DU TEMPS À FAIRE MON PAIN OU DES CONSERVES QUE DEVOIR ALLER FAIRE DES COURSES AU SUPERMARCHÉ TOUS LES JOURS.

Sans parler de ce slogan. le monde a découvert. imaginez ce qu’ils vous raconteront quand ils essaieront de vous vendre leur voiture.QU’ELLE ÉTAIT VERTE. rès de 11  millions. Bienvenue dans le monde merveilleux des entreprises vertes. → 25 . afin de faire croire qu’ils étaient conformes aux critères fixés. Certaines de ses campagnes de publicité mettaient en scène des paysages de nature sauvage. C’est le nombre de voitures Volkswagen équipées du fameux logiciel espion permettant de tromper les contrôles antipollution. avait sciemment truqué les résultats de ses véhicules. aux États-Unis et en Europe. producteurs d’énergie nucléaire ou encore mégabanques n’hésitant pas à financer les activités les moins écocompatibles. MA PUBLICITÉ… Par Benjamin Masse-Stamberger Pour une marque. en matière d’émission de dioxyde de carbone. VW n’hésitait pas non plus à vendre. diffusé dans un spot ciblant ses concurrents : « S’ils mentent à leurs enfants. mais qui démontre une chose  : la communication «  écolo  » des marques n’a pas grand-chose à voir avec la réalité de leurs pratiques industrielles. Quelle multinationale ne dispose pas de son label « durable ». il s’agit d’un cas extrême. de champs de fleurs et de joyeux bobos s’ébrouant dans l’herbe et le foin  ? Les plus démonstratifs dans l’évocation bucolique sont d’ailleurs souvent les plus polluants : géants pétroliers. symbole de la deutsche Qualität. ou encore des balades campagnardes en famille. pubs bucoliques © Soleil P Bien sûr.  » Bonne question. ou encore son «  écologie Pratiques catastrophiques. En septembre dernier. son «  écoconscience  ». sans compromis  ». le greenwashing consiste à faire croire au consommateur que ses produits sont écologiques. éberlué. à grand renfort de communication. souvent autodécerné ? Quelle marque n’a pas sa campagne de pub peuplée de petits oiseaux. Cette entourloupe revient en force à la faveur de la COP21. L’arnaque n’avait pas empêché la firme de Wolfsbourg de vanter pendant des années son « efficience écologique ». que la célèbre marque allemande.

pour éviter que l’économie mondiale. et de son cortège de chômeurs : la nécessité s’impose de relancer la croissance. à grands coups de peinture verte. Les abus les plus criants datent de ce mitan des années 2000. attirant pêlemêle  : militants sincères. Et ce. après son élection en 2007. mettant en scène le combat d’Al Gore. Mais la condamnation. c’est le moment d’en parler moins et d’en faire plus. en 2007. fin 2009. en 2009. les grandes entreprises étaient impliquées  ». mais désormais la communication «  verte  » devient un enjeu clé pour les entreprises. avec son eschatologie millénariste et son adoration de la terre mère. avec la possibilité donnée à la justice de prendre des sanctions plus lourdes. décrète ainsi « propre » ce qui est simplement « un peu moins sale » que la concurrence. au grand dam des militants écologistes. «  financement responsable  ». afin de survivre dans un univers en rétraction. ça a pris une dimension supplémentaire ». la frénésie de verdissement des entreprises se refroidit à nouveau. une société qui accompagne les firmes désireuses de reboiser les forêts pour lutter contre le réchauffement climatique. À commencer par PSA. explique le patron de la RSE (Responsabilité sociale et environnementale) d’une multinationale hexagonale. elles se recentrent sur leurs fondamentaux  : réduire les coûts. Installation publicitaire vantant les mérites écologiques de la Toyota Prius. En 2015. linalool) dans sa composition. les entreprises. analyse Tristan Lecomte. «  C’est au milieu des années 2000 que l’on a vécu une véritable explosion ». À PEINE ÉLU PRÉSIDENT. ou encore du pacte écologique de Nicolas Hulot. L’échec de la conférence de Copenhague. « Tout le monde est responsable. améliorer leur compétitivité. finalement pas si lourde. celui de la lessive Le Chat et de son packaging vert gazon. pour les États. «  On a raté à ce momentlà l’opportunité de remettre en cause fondamentalement le système  ». » La campagne en parle d’ailleurs si peu qu’elle oublie de mentionner la présence de substances allergènes (butylphenyl. un bureau de conseil en stratégie de communication. L’écologie. La publicité. hexyl cinnamal. l’envi- 26 . Les politiques ne parlent désormais plus que de relance et de réindustrialisation. methylpropional. juillet 2009. et la comparait à l’eau des toilettes. Conséquences de la récession. communique sur le thème : «  L’écologie. qui. Ainsi de la campagne pour l’eau Cristalline de 2007. rappelle Mathieu Jahnich. Autant dire que les entreprises disposent d’une certaine marge de manœuvre… Quant aux entreprises frappées par la crise. soit bien davantage que les recommandations en 2005 de la Commission européenne (140 grammes au kilomètre en moyenne pour les véhicules neufs). » L’argument est le suivant : la Peugeot 407 « bénéficie d’un filtre à particules additivité de dernière génération […] confirmant ainsi le leadership de Peugeot dans la technologie propre. La thématique du développement durable. ajoute Mathieu Jahnich. selon un procédé habituel baptisé Un prix Pinocchio décerné aux pollueurs-menteurs À la faveur de la COP21 – et même si les attentats du 13 novembre peuvent à nouveau changer la donne –. avec d’autant plus de facilité qu’en France tout au moins. Depuis 2008. ne sombre dans la dépression. New York. avec le grand barnum du Grenelle de l’environnement.Cette déferlante de communication verte ne date pas d’aujourd’hui. On pourrait multiplier les exemples de ces « écoloblanchiments ». était déjà apparue depuis une décennie. de la problématique du réchauffement climatique. accusée de contenir des nitrates. Cristalline a été condamné à plus de 100 000 euros d’amendes. qui pointait du doigt l’eau du robinet. C’est l’époque du film choc Une Vérité qui dérange. devient un thème porteur. propulsés par la publicité. qui. avec le développement de nombreuses associations écolos qui ont pointé du doigt les plus gros mensonges. directeur de Sircome. n’est intervenue que huit ans après les faits. une garantie appliquée aux lessives les moins polluantes du marché. qui ne sont souvent que des ravalements de façade. « mais à ce moment-là. redevient une problématique secondaire. » Le 4  X  4 de la marque au lion émet pourtant plus de 190 grammes de CO2 au kilomètre. ce sont les professionnels eux-mêmes qui décident de ce qui constitue ou non un abus. et bon connaisseur des pratiques de greenwashing des grandes entreprises. dès lors. AVEC LE GRAND BARNUM DU GRENELLE DE L’ENVIRONNEMENT. «  Depuis quelques années déjà. greenwashing. le fondateur de Pur Projet. promeut son dernier 4 X 4 en ces termes : « Une technologie plus propre pour plus de plaisir. politiques en quête de visibilité ou encore bateleurs en manque de publicité. du fait de la crise financière puis économique. Seuls les cas les plus évidents de «  pratique commerciale trompeuse  » sont passibles de recours en justice. en particulier celles qui sont les plus critiquées pour leur impact sur l’environnement. NICOLAS SARKOZY SE LANCE DANS LE GREENWASHING. «  durabilité  »…). Nicolas Sarkozy s’y met à son tour.  » La régulation devient également un peu plus restrictive. Le Chat lave plus vert ! Vraiment ? Autre exemple. relayée par tout un jargon bureaucraticoentrepreneurial («  éco-efficience  ». comme dans les années 1930. Le verdissement. » On pourrait citer de multiples exemples. Les entreprises comprennent alors qu’elles ont besoin d’un dispositif de communication adapté. du plomb et du chlore. « Des améliorations dans le comportement des entreprises ont cependant été enregistrées à cette époque. en cas d’abus manifeste. témoigne du passage au second plan. mais aussi les États et les consommateurs. ainsi que l’absence de l’écolabel européen.

Air France…). et « chacun de nous. En changeant de nom au début de l’année. Engie ou encore Air France sont ainsi sponsors de la conférence. Parmi celles nominées pour 2015 figurent Total. Carrefour. BNP PARIBAS. Promesse non tenue selon Les Amis de la Terre. Renault. OU ENCORE ENGIE SPONSORISENT LA COP21. LEVINE/NEWSCOM/SIPA ronnement redevient un thème central pour les entreprises. CARREFOUR. Pour faire partie des heureux élus. pour les associations. • 27 . qui rappellent que la stratégie d’Engie n’a pas fondamentalement changé et continue à reposer massivement sur le gaz et le charbon. RENAULT. ou encore Shell. EDF. sa pub annonçait que dans ce nouveau monde «  le noir est désormais presque vert  ». les grandes banques. même si certains candidats au sponsoring. qui permet à ces entreprises d’associer leur nom à l’événement. une source d’énergie ». Engie. l’ex-GDF Suez avait promis de devenir l’énergéticien d’un «  monde qui change ». L’ORÉAL. coordinateur des campagnes des Amis de la Terre. Un prix successivement attribué à Areva. Veolia.© RICHARD B. qui est pourtant partenaire de la COP21. « Suite à des campagnes d’associations. C’est aussi l’occasion. Natixis ou encore la Société générale. c’est le moment de communiquer à nouveau massivement autour des problématiques environnementales. pour le décalage entre le discours vert bonbon et la réalité. une association qui décerne chaque année le prix Pinocchio à l’entreprise pratiquant le greenwashing le plus éhonté. Chevron ou encore EDF. Mais aussi Engie. ont été contraintes de prendre des engagements en matière de financement des activités liées au charbon ». BNP Paribas. de les forcer à bouger en menaçant de les épingler pour greenwashing au moment de la COP. L’Oréal. EDF. aucun critère particulier n’a été fixé. ce sont d’abord les cerveaux qui passent au lavage. Samsung. du moins les multinationales hexagonales dont l’activité est soupçonnée de concourir au changement climatique (Total. et pourront afficher le logo « partenaire officiel Paris 2015 » pendant un an. témoigne ainsi Sylvain Angerand. jugés trop « éco-incompatibles ». C’est donc la preuve qu’avec le greenwashing. ont été découragés. comme Crédit agricole. Sur toutes les chaînes. Pour beaucoup d’entreprises. Certains dénoncent déjà la manière dont la COP21 a été organisée. EDF. ET POURRONT AFFICHER LE LOGO « PARTENAIRE OFFICIEL PARIS 2015 » PENDANT UN AN.

L’UMPS,
C’EST L’AVENIR !
Par Hervé Algalarrondo

Pour avoir suggéré un front républicain
de type UMPS au second tour des
régionales là où le FN peut l’emporter,
Manuel Valls a fait l’unanimité contre
lui, y compris dans son propre camp.
Pourtant, pour Hervé Algalarrondo,
qui prépare un livre sur le sujet en
collaboration avec Daniel Cohn-Bendit,
la grande coalition est la seule issue
politique au marasme actuel.

Y

penser toujours, n’en parler jamais  : c’est pour
avoir enfreint cette règle élémentaire du savoirvivre, plus encore du savoir-vivre politique,
que Manuel Valls s’est fait étriller par la droite
comme par la gauche, avant les attentats de
Paris. La faute du Premier ministre  ? Avoir
déclaré publiquement qu’il n’était pas question,
d’après lui, de laisser le FN emporter une région lors du
prochain scrutin de décembre. Et d’avoir envisagé, en
conséquence, la possibilité d’une alliance gauche-droite
entre les deux tours, une alliance PS-Les Républicains,
pour faire barrage à la formation frontiste là où elle pourrait être en situation de gagner  : dans le Nord-Picardie,
avec Marine Le Pen, en Provence, avec sa nièce Marion,
voire dans le Grand Est avec son premier lieutenant,
Florian Philippot.

Renoncer au ni-ni au temps de l’afflux de migrants et du
terrorisme islamique constituerait un contresens.

Mais pour la droite comme pour la gauche, la vraie faute
de Valls est ailleurs  : donner de la consistance à l’UMPS,
ce fantôme de la vie politique française que Marine Le Pen
dénonce sur tous les tons depuis plusieurs années. C’est
notamment pour éloigner ce fantôme que Nicolas Sarkozy
a rebaptisé l’UMP pour en faire Les Républicains. À droite
comme à gauche, beaucoup en sont persuadés  : dans la
perspective de la présidentielle de 2017, ce serait faire un
formidable cadeau à la présidente du FN que de valider son
analyse sur la gémellité des partis dits de gouvernement.
Ce serait d’autant plus irresponsable qu’un éventuel front
républicain dans le Nord ou en Provence n’empêcherait pas

Non au retour du refoulé  ! Pour la droite, la perspective
de renouer avec la stratégie dite de front républicain est
d’autant plus inacceptable qu’elle l’a abandonnée durant le
quinquennat de Nicolas Sarkozy au profit d’un « ni-ni », ni
FN ni PS. Il s’agissait alors de tirer la conséquence de ce que
nombre d’analystes présentent comme «  la droitisation  »
de la société française  : la droite ne pouvait plus donner
de signes de connivence avec la gauche sous peine de voir
de nouveaux pans de son électorat basculer vers le FN.

28

© PATRICK HERTZOG

Pour la gauche, la faute de Valls est d’un autre ordre : parier
sur la défaite avant que la bataille n’ait été livrée  ! Dans
les trois régions concernées, les sondages donnent en effet
les candidats des Républicains assez nettement devant les
candidats socialistes. Pour beaucoup, à gauche, le Premier
ministre anticipe une débâcle en demandant au PS d’être
prêt à se ranger, piteusement, derrière la droite. Or, pour les
socialistes du Nord, par exemple, la messe n’est pas dite : ils
ne désespèrent pas de conserver la région, à la faveur d’une
triangulaire.

mécaniquement dans un camp : son discours économique
s’apparente à celui de la CGT. Dans ces conditions, l’union
des droites relève du fantasme. Le reste, c’est aussi une
gauche radicale, nettement moins
forte que le FN, mais qui a juré la perte
du PS. Dans ces conditions, l’union de
la gauche relève du mirage.

MARINE LE PEN PRÉSENTE AVEC
CONSTANCE L’UMPS COMME UN
REPOUSSOIR. POURQUOI NE PAS EN
FAIRE UN PROJET ATTRACTIF ?

Devant cet éclatement de la représentation politique, comment dégager
une majorité cohérente, susceptible
de gouverner vraiment, pas seulement d’accumuler des réformettes,
comme c’est le cas depuis quinze
ans ? Aujourd’hui, il n’y en a qu’une :
l’UMPS ! En politique comme au judo, il n’est pas interdit
de retourner les arguments de ses adversaires contre eux.
Marine Le Pen présente avec constance l’UMPS comme
un repoussoir. Pourquoi ne pas en faire un projet attractif  ? Impossible  ? Impossible de considérer une mixture
amère comme un philtre d’amour ? Personne n’est obligé de
tomber en pâmoison, mais regardons nos voisins : il y a une
décennie, le pays malade de l’Europe s’appelait l’Allemagne.
Comment s’est-il – spectaculairement – rétabli  ? Grâce à
l’UMPS, à la mode germanique. C’est une grande coalition
dirigée par un social-démocrate, Gerhard Schröder, qui
a rendu l’économie allemande à nouveau performante.
Et c’est une grande coalition dirigée par une chrétiennedémocrate, Angela Merkel, qui a corrigé les excès de cette
cure libérale, avec la création d’un Smic. Tout ne va pas
pour le mieux dans le meilleur des pays, outre-Rhin, mais
la France est aujourd’hui condamnée au suivisme du grand
frère allemand à cause de l’anémie de son économie et de
son incapacité à refonder son modèle républicain.

Marine Le Pen a raison  : l’UMPS existe. Sur la plupart
des dossiers, la distance est beaucoup moins grande entre
Hollande et Sarkozy qu’entre Valls et Mélenchon. La gauche
et la droite de gouvernement échappent à la phobie antilibérale qui règne aussi bien au Front national qu’au Front
de gauche : les deux fronts constituent objectivement l’autre
bloc homogène, mais qui ne peut se coaliser à cause de la
question de l’immigration, centrale pour l’un, marginale
pour l’autre.

nécessairement une victoire du FN : la France d’en bas se
soucie désormais comme d’une guigne des consignes des
états-majors.
Et pourtant, n’en déplaise à ma directrice préférée, je suis
convaincu que Valls a raison  : l’UMPS, c’est l’avenir  !
Si gouverner, c’est prévoir, y compris en matière électorale, comment écarter la possibilité que le FN soit en pole
position dans une ou plusieurs régions au soir du premier
tour ? Rien n’est sûr, évidemment, mais le climat ambiant
autour de l’immigration et du terrorisme paraît plutôt de
nature à booster le parti de Marine Le Pen qu’à le freiner. Et
comment la droite comme la gauche pourraient-elles considérer une éventuelle victoire régionale du FN comme un…
détail ? Le monde entier y verra le signe que la France est
définitivement le pays malade de l’Europe.

La France a rendez-vous avec l’UMPS. Pas forcément à
l’occasion des élections régionales, le climat d’union nationale qui a régné après les attentats s’étant vite dissipé. Les
Républicains et le PS espèrent échapper à une fusion de
leurs listes partout en France : Sarkozy table sur un retrait
pur et simple des candidats PS dans les régions où il y aura
un danger FN. Le vrai rendez-vous, c’est l’élection présidentielle de 2017. La qualification de Marine Le Pen pour
le second tour n’est pas acquise, mais elle est probable.
L’élu de 2017, qu’il s’appelle Sarkozy, Hollande, Juppé ou
X, sera donc selon toute vraisemblance un élu UMPS.
Comme Chirac en 2002. Il y avait alors eu un consensus
gauche-droite pour laisser l’UMP aux manettes. Il faudra
en 2017 un consensus inverse pour que la droite et la gauche
assument leurs responsabilités, au-delà de leurs différences.
C’est la seule voie pour que la France cesse de faire du
surplace où elle « marine » depuis 2002. •

Il y a des moments où, même en politique, on ne peut plus
tricher. On ne peut plus tricher avec le réel. Le temps où la vie
politique se résumait à un duel droite-gauche est révolu. La
droite comme la gauche de gouvernement ne représentent
plus qu’un quart de l’électorat. Un peu plus pour les Républicains, grâce à leur alliance avec le centre, un peu moins
pour le PS, à cause du rejet de François Hollande. Le reste,
c’est un FN qui représente aussi un quart de l’électorat,
et que sa « marinisation » empêche dorénavant de classer

29

CROISSANCE CHINOISE
MÉFIEZ VOUS DES
CONTREFAÇONS !
le chiffre officiel qu’il qualifiait alors, non sans audace,
«  d’artificiel  ». Il était alors un cadre dirigeant du parti
communiste chinois, il est aujourd’hui le Premier ministre
en titre. L’indice de Li, qui pourrait connaître la même
fortune médiatique que le subprime rate, est confectionné
à partir de trois éléments  : la consommation électrique,
le volume du fret ferroviaire, les prêts bancaires. Pour Li
Keqiang, la croissance effective était fortement corrélée à
ces trois éléments. Or, sur la période récente, la consommation électrique a augmenté de 1 % l’an, le volume du fret
ferroviaire est, selon le mois, en croissance ou en repli, et
les prêts bancaires ont tendance à ralentir. En conséquence,
le chiffre de 7 % ou presque que continue de publier Pékin
relève de la propagande.

Par Jean-Luc Gréau
Les chiffres du produit intérieur brut
chinois sont systématiquement falsifiés
pour camoufler les erreurs stratégiques
des dirigeants du pays. Et l’opacité des
techniques de calcul en vigueur à Pékin
rappelle fâcheusement le temps des
subprimes…

L'

omerta n’est plus de mise. À chaque fois que
tombent les chiffres trimestriels de la croissance chinoise, les économistes sont un peu plus
nombreux à les mettre en doute, pour ne pas dire
en examen. À ce jour, il n’y a plus un seul spécialiste du système chinois pour valider les annonces
des dirigeants de Pékin.

Alexandre Mirlicourtois et Antoine Brunet ont utilisé l’indice de Li et d’autres éléments pour estimer la croissance
effective de la Chine dans une fourchette située entre 2 et
3,5  %. Dans le meilleur des cas, la croissance chinoise ne
serait donc que la moitié environ de celle qui est annoncée.
Mais l’opacité des chiffres chinois, celui de l’inflation en
particulier, facilite la tâche des truqueurs.

Deux économistes français, parmi les plus attentifs, ont lancé
récemment une forte mise en garde contre les statistiques
officielles. Le premier d’entre eux, Alexandre Mirlicourtois1,
n’y va pas de main morte : « Ras le bol du PIB chinois truqué
(et de ceux qui s’y laissent prendre).  » Le second, Antoine
Brunet2, sur la même longueur d’ondes que le premier, insiste
sur l’usage répétitif de la manipulation statistique par Pékin
qui, après avoir sous-estimé son excédent extérieur, surestime aujourd’hui son PIB, ajoutant que, contrairement aux
propos officiels, complaisamment repris par les politiques et
les médias en Occident, « la Chine n’a pas changé son schéma
économique en le réorientant vers la consommation ».
Le plus intéressant de leurs propos réside cependant,
au-delà de la dénonciation ou de l’incrimination, dans les
explications qu’ils donnent pour nous faire comprendre le
comment et le pourquoi de la falsification.

DANS LE MEILLEUR DES CAS, LA
CROISSANCE CHINOISE NE SERAIT
QUE LA MOITIÉ ENVIRON DE CELLE QUI
EST ANNONCÉE.
Antoine Brunet insiste sur ce que révèle la falsification : à
l’échelon de l’État et des entreprises, les dirigeants chinois
ont commis de graves erreurs de diagnostic et de stratégie.
Premièrement, ils ont fait le pari du retour à la prospérité
des États-Unis et de l’Europe, après les grandes secousses
de 2008 et 2010. Encouragés, il est vrai, par les augures officiels de Washington et de Bruxelles, ils ont tablé sur une
croissance importante de la demande de biens chinois à
partir de ces deux zones. Mais la croissance américaine,
réelle, déçoit les attentes, et l’Europe reste encalminée3.

Comment le PIB est falsifié

Connaissez-vous l’indice de « Li » ? C’est l’indice que s’était
fabriqué un certain Li Keqiang, en 2007, pour obtenir une
évaluation de la croissance chinoise plus véridique que

30

d’afficher des taux de croissance en repli progressif qui auraient montré que la croissance se maintenait encore après plus de trente ans de hausse continue. mais il aurait témoigné de ce que l’économie chinoise.Deuxièmement. 4. Travaillant au sein du cabinet Xerfi basé à Paris. et malgré la compétitivité des produits chinois en matière de prix. © Soleil Résultat. Non seulement l’aveu de la vérité n’eût pas été dommageable.4 % pour l’Europe dans son ensemble. Le second voit un trucage à usage externe qui permet à la Chine de revendiquer un statut de grande puissance au sein des organismes comme le FMI. était entrée dans la phase de marche à la maturité4 .3 % de croissance pour la zone euro au troisième trimestre 2015 . comme il le souligne. après les deux crises de 2008 et 2010. Alexandre Mirlicourtois et Antoine Brunet apportent leurs explications personnelles respectives du trucage. prise au lendemain du congrès du Parti communiste. Rostow. Pourquoi le trucage ? Mais pourquoi la Chine s’est-elle refusée à la transparence ? Il lui suffisait. une répercussion en chaîne sur l’activité dans le reste du monde et des effets analogues sur les marchés d’actions et ceux du crédit. sans le justifier bien entendu. extrait des Étapes de la croissance économique. Les entreprises concernées doivent désinvestir et se désendetter. situées aux ÉtatsUnis et dans la zone euro. Si telle est la vérité. verre. Parti communiste chinois et traders.W. même combat ! • 31 1. Et l’on pourrait craindre. ils ont prolongé la courbe de croissance favorable des pays émergents. Le décollage est la deuxième étape. cette courbe n’a cessé de se replier à partir de 2012 et l’on craint désormais la récession du monde émergent. . ils sont restés optimistes sur l’évolution de la consommation intérieure. des surcapacités considérables sont apparues dans les grands secteurs industriels  : sidérurgie. après tout. Ancien chef économiste de HSBC France. les exportations du pays baissent désormais de façon significative. après avoir accompli le décollage le plus long et le plus fort de l’Histoire. non sans malice. Or. mais a accédé au rang de nouveau pays industrialisé). la marche à la maturité est la troisième. La consommation chinoise évolue bien moins vite que le chiffre officiel constamment supérieur à 10 % (le marché automobile est désormais stagnant). 0. 3. 0. automobile. ciment. Qu’il me soit permis cependant d’ajouter un troisième facteur explicatif  : le dogme de la mondialisation heureuse ! Un ralentissement ou une récession chinoise montrerait que la mondialisation atteint ses limites. fin 2012. et. Le premier y voit la nécessité pour le gouvernement et le Parti communiste d’afficher un dynamisme maintenu de l’économie sous leur direction éclairée  : le trucage serait d’abord à usage interne. Nous reprenons le schéma de W. 2. Et l’État chinois n’a plus que deux options : avouer le ralentissement ou le nier au prix d’un trucage qui ne trompe plus que les niais. avec le privilège de mentir qui accompagne ce statut ! Ils ont sans doute raison l’un et l’autre. sans tenir compte de l’impact de leur propre décision de verrouiller à nouveau les salaires ouvriers. Au total. autres que la Chine (qui n’est d’ailleurs plus un pays émergent. Troisièmement.

34 51 Élisabeth Lévy Gérald Andrieu Il est minuit. » Propos recueillis par Gil Mihaely 38 Molenbeek : le Waterloo de la gauche belge Alain Destexhe 57 Frédéric Encel : « On peut frapper Daech sans faire d'Al-Assad un allié. la France s'éveille Vivre et mourir à Boboland 64 Jean de Maillard : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté. c'est la faute à la France ! Stéphane Breton Régis Soubrouillard © Daniel Ochoa de Olza/AP/SIPA 48 Le monde d'hier Laurent Gayard 32 . » Propos recueillis par Daoud Bougheza 46 Yémen. la guerre sans fin  Daoud Boughezala 70 Daech : État et islamique Gil Mihaely 74 70 13 novembre au Kurdistan Islamo-gauchistes.

33 © Crédit .

on se disait que. et avec elles tout le pays. Pendant que la fascination du djihad se répandait dans une fraction de la jeunesse de quartiers islamosalafisés. il ne nous a fallu que quelques jours pour recommencer à parler d’autre chose – et à acheter des chaussures. non sans acidité. écrit Brice Couturier dans la magnifique adresse aux djihadistes que nous publions dans les pages qui suivent. voilà donc ce qui.IL EST MINUIT. il est devenu impossible d’ignorer que le terrorisme islamiste. sauf quelques endroits où on se pressait pour être triste et avoir peur ensemble. en nous sommant de défendre ce que nous avons en commun. après l’assassinat d’Yitzhak Rabin. des Français qui tuent des Français. On a fait de la poésie après Auschwitz. c’est dans nos villes et. Si beaucoup de gens. préoccupait nos dirigeants – et les grandes consciences de leur presse. pourquoi le nier. à moins que ces accommodements aillent jusqu’au renoncement à fréquenter les bistrots. comme l’a remarqué l’ami Guillaume Erner. exploiterait le mieux ce terrible danger pour faire avancer ses propres actions électorales. D’après Le Monde du 22 novembre. Après le 13 novembre. » Au lendemain de la nuit meurtrière du 13 novembre.  » Lutter contre la menace frontiste. Paris était désert. les tueurs refont de nous un peuple. on l’a abondamment répété. l’Élysée et Matignon se tiraient la bourre pour savoir qui serait « le meilleur rempart contre le Front national  » – et qui. Pendant que nos ennemis se préparaient militairement à accomplir leurs crimes. parce qu’« un Juif avait tué un Juif ». à la veille de la tuerie. Quel que soit le rôle de Daech comme camp d’entraînement. la France d’après est un peu plus la France que celle d’avant. Nous avons des ennemis lointains et d’autres de l’intérieur. dans nos campagnes. Par Élisabeth Lévy Si beaucoup de gens. « Nous sommes les enfants de Descartes et de Voltaire ». pourquoi cette fois  ? Pourquoi pas après Merah ? Pourquoi pas après Charlie et l’Hyper Casher ? Avons-nous changé de monde après Tati. tout ne redeviendra pas comme avant. grâce notamment à la conjonction de ces deux éléments. plus besoin de dessiner Mahomet ou d’être juif pour susciter la haine du djihadiste – ce qui signifie a contrario qu’il ne sert à rien d’être accommodant. H « ollande. Des Français tuent des Français Et pourtant. En tout cas pas aussi vite que d’habitude. de plus en plus. nous disent nos ennemis. Tout comme la manchette du Monde. on est moins surpris. Pourquoi des bobos  ? C’est ainsi. Il faut croire qu’il était plus gratifiant – et moins fatigant – de fantasmer le retour de la bête immonde que de se prendre la tête avec l’islam radical. et dans cette atmosphère de « jour d’après ». mais parce que. claque comme une accusation. Nous devons nous y faire  : ce sont. On n’est pas moins horrifié. cette fois. accessoirement. ce peuple. nous tuerons des dessinateurs. ces rodomontades résistantes. que se recrutent les assassins. en nous sommant de défendre ce que nous avons en commun. on est moins sûr. chez nous. on s’habitue. Si quelque chose a changé pour de bon. Quelques jours plus tard. Gare à ceux qui louperont le train ! Ensuite. en référence à la bourde de Raymond Barre après l’attentat de la rue Copernic1. Mais les terroristes n’ont pas attaqué une librairie (on se demande 34 . après le RER Saint-Michel. encore placardée au dos de nombreux kiosques parisiens. Mais après tout. pleurent leurs morts. datée du 12  novembre  : «  Le plan de Matignon contre le FN. après le Drakkar de Beyrouth ? D’abord. la une de Society. des juifs et des bobos. Son plan pour contrer le FN. on avait vraiment changé de monde. y compris à gauche. y compris à gauche. tout le monde se sent visé » – même les « Français innocents ». Du reste. n’est pas un phénomène importé mais une production locale. prêts à défiler au son du canon. comme sponsor et comme Terre promise rêvée. LA FRANCE S’ÉVEILLE Alors que les familles endeuillées. il y a vingt ans. le retour aux affaires courantes est de plus en plus rapide. c’est parce que. D’abord. cette fois. On se rappelle la stupeur d’Israël. les tueurs refont de nous un peuple. ont retrouvé le goût du tricolore et de la Marseillaise. pour l’essentiel. Le samedi  14 novembre. peut-être que. Désormais. c’est que. on fera les soldes après le Bataclan. suscitant d’homériques affrontements sur Facebook. Certes. une bonne partie de la corporation médiatique s’employait à dresser des listes de salauds qui « font le jeu du Front national ». «  maintenant. ont retrouvé le goût du tricolore et de la Marseillaise. nous sommes entrés dans « La France d’après  ». ce n’est pas parce qu’ils sont au garde-à-vous. ces postures pseudo-héroïques semblent rescapées d’un autre temps. Certains trouveront qu’il manque parfois de panache.

Perso. Le président en fait même un peu trop dans le tricolore quand il nous demande de pavoiser à nos fenêtres. Et nous sommes aussi les enfants du rock et de l’oisiveté. Ah. on semble mesurer l’ampleur de la menace intérieure et déterminé à se donner les moyens de la combattre. mais vous êtes obligés de laisser vos sœurs et vos filles s’y adonner si ça leur chante. rapport à l’apartheid que nous leur avions fait subir. nous redécouvrons. C'ÉTAIT L'ISLAMOPHOBIE. défendons les terrasses par les armes ! Si on menace notre liberté de nous abrutir en boîte de nuit. Rien de tel aujourd’hui. on dirait que cette fois. et Coulibaly. Au contraire. Le ventre dur de l'Occident Si c’est aux terrasses des cafés qu’est aujourd’hui réfugiée la civilité française. en haut lieu. du porno et du mariage gay (oui. à quel point ces frivolités et ces vanités nous sont chères. Bon.Et puis il ne faudrait pas que cette orgie de symbole finisse par tenir lieu de politique. Pierre Manent propose de passer un compromis avec les musulmans sur les mœurs.bien pourquoi…). c’est le moment de proclamer qu’elles ne sont pas négociables. oui… ils finiront par me convertir…). à travers leur regard hébété. Après Charlie et les grandes envolées sur l’esprit du 11 janvier qui devait continuer de souffler. de l’alcool et de la télé. dans les premiers jours. nous avons compris. APRÈS CHARLIE. sauvons les boîtes de nuit ! S’ils détestent le sexe. Vous n’êtes pas obligés d’en profiter (la minijupe n’est pas une obligation. ON NOUS A EXPLIQUÉ QUE TOUT ÇA N'AVAIT RIEN À VOIR AVEC L'ISLAM ET QUE LE PROBLÈME NUMÉRO UN DE LA FRANCE. c’était l’islamophobie. le stupre sera notre langue et notre sol ! En somme. tout de même…). nous avons été priés de nous battre la coulpe pour les crimes des Kouachi 35 . ils s’en prennent au ventre mou de notre civilisation ? Ils apprendront vite que ce ventre mou est dur à cuire et verront de quel bois se chauffe l’Occidental avachi. malgré la difficulté qu’a eue le président. Délivrés de certaines complications © Ranson Tout de même…. Et on nous a expliqué sur tous les tons que tout ça n’avait rien à voir avec l’islam et que le problème numéro un de la France. je préférerais que l’idée vienne de moi. à prononcer le mot « islamiste ». quand les djihadistes s’attaquent à ce que nos existences ont de frivole et même de vain.

COMBIEN D’ADMIRATEURS QUI SE CONTENTENT DE MAUDIRE LES JUIFS.procédurales par l’état d’urgence. Malheureusement. maintenant que Poutine est dans le coup. le «  Pas d’amalgame  » n’est plus très tendance. Mais après quelques jours de sidération compréhensible. Mais le plus encourageant. échaudés par les conséquences désastreuses des précédents irakiens. incontestablement vrais. Le parti de l'Autre bouge encore En attendant. les coudées franches pour taper dans les fourmilières islamistes. Et. fondamentaliste. le patron de Libération. le Front mettra peut-être un peu de vodka dans son vin isolationniste. […] Nous nous sommes cachés derrière des discours lénifiants et sympathiques (“l’islam est une religion de paix”. la France et l’Occident  ? La parole de notables de l’islam officiel. pour la première fois depuis janvier dernier. qui se diffuse dans une partie de la jeunesse avec le mot d’ordre « Leur guerre. incompatibles avec les mœurs françaises. il y a quelques années. reconnaissent-ils la gravité de la situation et leur responsabilité dans celle-ci. reconnaissent aujourd’hui que ces expressions existent et qu’il faut les combattre. nul n’a revendiqué publiquement le droit de ne pas être Paris puisque. qu’il ne tardera pas à rassembler le FN et l’extrême gauche – encore que. pour la première fois sans doute. la France des bistrots. habituellement pourfendeur inlassable de l’islamophobie. écrit-il dans son édito du 24 novembre. Au contraire. que répondre à nos agressions –en utilisant. de l’islam. nous sommes face à nos responsabilités. à l’in- 36 . LA FRANCE ET L’OCCIDENT ? Ce néopacifisme. il doit être déçu. c’est que les tueurs aient. […] Nous avons laissé des États étrangers financer le culte musulman. Eh bien non. L’humeur du moment. combien d’admirateurs qui se contentent de maudire les juifs. cru dans l’idée que la religion n’était qu’une affaire privée dans une République laïque. les policiers se félicitent d’avoir. serait plutôt  : «  Coffrez-les tous. » Cette petite musique. provoqué un réflexe patriotique chez nombre de Français musulmans qui. Dans ce contexte. Non pas. en prime. On a le droit de regretter que Michel Onfray. « Les Français musulmans ne peuvent plus se contenter d’adopter une posture victimaire. Et c’est à notre génération. Il faut combattre les idées salafistes ». inaudible pour une grande partie de la jeunesse musulmane. mais qui oublient que l’islam. cette France-là ne croit pas que ses libertés soient menacées et se préoccupe assez peu des menaces pesant sur celles des salafistes et assimilés. on peut comprendre que beaucoup. loin de là. on communie dans la dénonciation du «  tournant sécuritaire  » de Hollande. écrit cet ancien conseiller de Jean-Pierre Raffarin qui. syriens. Certes. nul ne propose d’abolir l’état de droit et les libertés publiques en France. dans une tribune parue dans Le Monde. notamment. avale la propagande de l’EI et finisse presque par donner raison à ceux qui nous attaquent – qui ne feraient. ne manque pas de partisans dans le monde intellectuel. présentes notamment dans « l’islam des cités ». née en France. rien n’est plus légitime. a signé un livre avec Emmanuel Todd. les musulmans qui font le plus de bruit. Mais les salafistes sont une branche extrême. On aimerait citer in extenso ce texte tonique et autocritique  : «  Nous [Français de confession musulmane] n’avons pas réussi à nous organiser par nous-mêmes. c’est aussi une question publique. » On espérait de telles voix depuis longtemps. institutionnelles ou individuelles. Gageons. Attention. Et le risque d’amalgame est d’autant plus faible que nombre de voix musulmanes. Il faut noter que même Laurent Joffrin. l’actualité invite aux éclaircissements. libyens. redoute plutôt qu’il soit sans lendemain. elle. pour la première fois. “l’islam est l’ennemi de la violence”). L’union nationale est encore facultative – et c’est heureux. est peut-être la preuve que l’ère du déni est en train de prendre fin. verse de ce qu’ils voulaient. suivi les plus beaux parcours. la divergence a repris ses droits et le parti de l’Autre – partiellement reconverti en camp de la paix – est de nouveau en ordre de bataille. élevée et éduquée par l’école de la République. est franchement dévaluée. évidemment. et quoi que feignent de croire Olivier Besancenot et quelques autres. Pour un type qui fera sauter – ou pas – sa ceinture d’explosifs. c’est aussi ce qu’en font les musulmans. un brin excessive. sont sortis du silence. La France n’a pas un problème avec l’islam mais avec certaines de ses expressions. si François Hollande caressait des rêves de dictature. anonymes ou célèbres. qu’il soit devenu légitime de faire des amalgames – entre ceux qui aiment leur pays et ceux qui le haïssent. Et notamment ceux qui ont fait les meilleures écoles. cette fois. qu’on se rassure. découvre qu’il y a une parenté entre l’arbre et la forêt et que le danger ne tient pas seulement à quelques dizaines de fanatiques prêts à passer à l’acte qui n’auraient «  rien à voir  » avec la religion d’amour et de tolérance que l’on sait  : «  Tous les salafistes. […] Nous avons laissé le poison de la salafisation des esprits se répandre. Mais la plupart des terroristes identifiés à ce jour sont passés par le salafisme. Et si à la gauche de la gauche. Quoi qu’il en soit. ne sont pas terroristes. Partagée entre le soulagement de voir ses gouvernants agir et l’envie de leur demander des comptes – Qu’avez-vous fait pendant dix mois ? –. nouvelle sous cette plume. Au moins. Et il entonne de nouveau la chanson de la France coupable – à l’intérieur comme à l’extérieur. Dieu reconnaîtra les siens  !  » Cependant. que l’on a connu moins jobard. Comme ce gars énervé qui s’est filmé dans sa voiture expliquant : « C’est à nous de faire le boulot et de repérer ces bâtards  !  » Comme l’économiste Hakim El Karoui qui. Aujourd’hui. selon lui. POUR UN KAMIKAZE. avec un peu d’ironie. le terme « islamophobe » pour qualifier notre diplomatie. La plupart des musulmans ne sont pas salafistes. que l’engagement de la France en Syrie suscite un débat et même une franche contestation. nos morts ». parle « en tant que ». tout le monde – ou presque – «  pouvait s’identifier  ». redoutent une dérive bushiste. de prendre les choses en main.

D’ailleurs. « La seule manière de combattre concrètement. des inégalités. à laquelle Gilles Kepel appelle depuis longtemps. mais on l’avait bien dit. la situation y serait plus stable ? Et sait-on ce que serait devenu le régime de Saddam Hussein si les Américains ne s’en étaient pas mêlés ? En réalité. Bref. à l’école. c’est le ravissement. 18 novembre 2015. leur offre la formule magique qui blanchit l’islam de tout soupçon. si. dans l’accès au logement ou dans leurs croyances ? Et s’ils finissent en prison. le ministre de l’Économie estime que la société française a sa part de responsabilité à cause des discriminations. après les attentats de Charlie et de l’Hyper Casher. « Ce n’est pas l’islam qui s’est radicalisé. Dans les bataillons de la sociologie « radicale ». avec quelques dizaines d’avions et des frappes qui restent d’assez basse intensité. ici. bien sûr). c’est la radicalité qui s’est islamisée ». • Un instant sonnée. dit-il encore. 37 . si la France n’était pas intervenue en Libye. nous écrivions que la France pouvait être une chance pour l’islam. Enfin vous et moi (pas eux. c’est de refuser un système qui. qui sont responsables de la violence. au nom du profit à courte vue. les États faillis. c’est pas pour me vanter. paradoxalement. dans ce pays devenu le deuxième vendeur d’armes mondial. il ne faut pas faire une chose pareille. C’est peut-être même sa dernière chance de remonter dans le train de l’Histoire. » 2. qui annonce la fin de l’islam politique depuis une vingtaine d’années. les Occidentaux n’ont rien arrangé nulle part. « Comment éviter que ne sombrent des jeunes issus en particulier des milieux populaires. il ne parle pas d’apartheid mais presque. ou Ben Laden. Et quand Olivier Roy. ils ont tué des Français innocents. Ce serait. « À qui sert leur guerre ? ».Le porte-avions Charles-de-Gaulle appareille de Toulon pour rejoindre le golfe arabo-persique. C’est sans surprise sur le front intérieur que le parti de la repentance donne sa pleine mesure. Non. © ANNE-CHRISTINE POUJOULAT même si. s’ils ne cessent d’être partout discriminés. à l’évidence. il faut un tropisme finalement très néoconservateur pour penser que tout le mal vient d’eux. on est assez loin de l’opération Tempête du Désert. D’autant plus qu’il ne semble guère rencontrer d’écho. nos ennemis. vous n’y pensez pas. Du reste. l’extrême gauche universitaire reforme les rangs. 25 novembre 2015. En janvier dernier. illégitimes. c’est l’extase. et quelques-uns de ses représentants éminents 1. Croit-on vraiment que. écrit-il – et il embobine tout le monde avec ce tour de normalien. Libération. De fait. » La suite. On a du mal à croire qu’Emmanuel Macron ait délibérément choisi ce terrain mouvant pour donner des gages à la gauche du PS ou à ce qu’il en reste. c’est Bush et c’est nous. signent une tribune hilarante – ou terrifiante – dans Libération2. « le plus beau service que la France pourrait rendre à l’islam ». vous devinez : ce n’est pas Daech. Convoquant le terreau sur lequel prospère le djihadisme. En les stigmatisant davantage  ? En ne leur ouvrant pas d’autres conditions d’existence ? En niant leur dignité revendiquée ? » Nier la dignité des assassins. à l’embauche. peut être gagnée. produit partout plus d’injustice. du chômage et de toutes nos turpitudes. violents ont contribué au moins autant que les interventions occidentales à faire de cette région un marigot djihadiste. Il a dit quelque chose comme : « Ils voulaient tuer des juifs. c’est peut-être en France que la bataille pour les esprits musulmans. en mobilisant la rhétorique excusiste que l’on connaît. corrompus. Je préfère penser qu’on entend l’appel de Hakim El Karoui « pour que l’islam de France fabrique une vision et des pratiques de l’islam compatibles avec la vie en France  ». la persistance de ce fatras tiers-mondiste et complotiste est presque rassurante. Dans un monde qui change à grande allure.

38 © JAMES ARTHUR GEKIERE .

Molenbeek. et dépasse celui des pays traditionnels d’immigration comme les États-Unis ou le Canada. aujourd’hui symbole de toutes les dérives. candidats aux élections proches des mosquées. Visites dans les mosquées. et Bruxelles en particulier. La région de Bruxelles est peuplée à 40 % d’immigrés dont beaucoup ont acquis la nationalité belge. acquisition de la nationalité facilitée jusqu’à l’absurde (une simple preuve de résidence suffit pour devenir belge). Bruxelles est devenue le laboratoire du communautarisme ethnique et religieux. a été nié. subventions versées à des associations musulmanes. Soucieux de capter cet électorat. plus d’un million de personnes ont immigré dans un pays d’à peine dix millions d’habitants1. en pourcentage.MOLENBEEK E LE WATERLOO DE LA GAUCHE BELGE n Belgique. mariages blancs. Immigration incontrôlée… Par Alain Destexhe Tentons une explication. Le terme même est contesté. mise à disposition des locaux publics pour des écoles coraniques. Pas un de ces petits « dérapages » que les médias belges autant que français aiment traquer avec jouissance. la gauche ne s’est pas contentée. sur FigaroVox. la Belgique est le pays qui fournit le plus de djihadistes à la Syrie et à… l’Europe. 2009). toutes les politiques publiques se renforcent mutuellement pour transformer la population et la physionomie des villes du royaume. S’y ajoute une marche forcée vers le communautarisme. régularisations des clandestins. → Alain Destexhe est sénateur belge et ex-secrétaire général de Médecins sans frontières. Plutôt une sortie de route fracassante et une collision de valeurs avec des conséquences funestes. la Belgique. ces politiques ont été poussées au paroxysme par les édiles locaux. … et communautarisme. le sexisme et l’homophobie. grands frères transformés en agents communaux. générosité du système social. Il suffisait de l’encourager par des fonds publics et en muselant. Regroupement familial (50 % de l’immigration  !). pudiquement qualifié de «  démographique  ». À Molenbeek. Depuis les années 2000. 16 novembre 2015. le solde migratoire est quatre fois plus important que celui de la France et de l’Allemagne. Depuis vingt ans. Le problème culturel que constitue l’arrivée massive de populations musulmanes. qui a l’avantage de transférer l’obligation d’intégration du migrant vers la société d’accueil. L’immigration massive et incontrôlée est une première réponse. par l’accusation d’islamophobie ou de racisme. comme le think tank Terra Nova en France. Le problème est loin de se résumer à Molenbeek. clientélisme. L’actualité vue de Belgique. Rapportée à la taille de sa population. de conceptualiser la figure de l’immigré. Comment en est-on arrivé là ? Immigration incontrôlée et communautarisme ont causé un dérapage. nouveau prolétaire appelé à remplacer une classe ouvrière déclinante. Il tient une chronique régulière. la capitale belge est également devenue celle de l’islamisme radical en Europe et une base arrière du terrorisme djihadiste. les édiles socialistes et écologistes y organisent le communautarisme. Sans problème. Il est le coauteur avec Claude Demelenne de Lettre aux progressistes qui flirtent avec l’islam réac (Cerisier. Aucun débat public n’accompagne cette évolution majeure2. a connu un choc migratoire. Un sénateur belge décrit la genèse d’une pépinière terroriste. point de politique d’intégration. Dopée au cocktail détonnant du multiculturalisme et du déni des réalités. Pourquoi ? Le monde politique belge préfère éviter de se poser la question. En douze ans. 39 . le téméraire qui oserait le contester. surtout marocaines et turques. subventionnent les salafistes et laissent se développer l’antisémitisme. Au pays de Magritte. la gauche lui préférant celui d’«  inclusion sociale  ». il ne peut y avoir de solution. L’intégration était censée se faire naturellement grâce au miracle du brassage multiculturel. Sur cette période.

par rapport aux infractions à la loi. La gauche complaisante et aveugle En Wallonie et à Bruxelles. le cdH – Centre démocrate humaniste (sic). à la suite des intimidations de ses «  camarades  » musulmans. dont l’élection dépend souvent d’un vote exclusivement communautaire. En 2013. Certains quartiers sont devenus peu à peu des zones de non-droit. la ville du célèbre club de football voisine de Molenbeek. Gare de Bruxelles-Central. favorable et complaisant. La liberté d’exposer des œuvres de nus est inconcevable. Pour capter ce nouveau vote immigré – 40 % environ de la population bruxelloise est désormais musulmane –. sévit dans ces quartiers. On trouve désormais des tracts électoraux rédigés en turc. Un antisémitisme virulent. L’histoire de la Shoah n’y est plus enseignée. ils se sont lancés dans une surenchère permanente. le français (Voltaire) ou l’histoire de l’art (cachez ces nus indécents !). le dernier enfant juif ayant quitté ces écoles. elle ferme les yeux sur le non-respect des obligations scolaires dans les écoles de ces quartiers : l’absence des filles aux cours de sport. Après tout. Aujourd’hui ministre de l’Enseignement. a ainsi joué un rôle important pour faire régresser le statut des femmes en Turquie. suivant la ligne d’Atatürk. antisémitisme Première femme voilée dans un parlement en Europe Encore ne s’agit-il que de la partie émergée de l’iceberg. Elle a été jusqu’à faciliter le retour de Syrie d’une femme enceinte de son compagnon djihadiste. fit élire la première femme voilée dans un Parlement européen. 23 juin 2009. Le Parti socialiste. il était interdit  ? Longtemps. ce sont les valeurs démocratiques qui souffrent en silence dans ces quartiers. La députée belge Mahinur Özdemir. le cdH. 22 novembre 2015. Les professeurs identifiés comme juifs ont dû partir. En 2009. largement majoritaires. Le décalage entre les discours officiels lors des commémorations de la Shoah – attribuant l’antisémitisme contemporain à l’extrême droite – et la réalité de son contexte musulman dans les quartiers devient abyssal. proche du président turc Erdogan. les présentant comme des victimes de la société plutôt que comme de dangereux terroristes. Multiculturalisme La responsabilité de la gauche dans cette descente aux enfers est écrasante. aux discours salafistes et extrémistes. Le PS compte aujourd’hui une majorité d’élus d’origine étrangère. le PS local a produit il y a deux ans une caricature antisémite sur une affiche invitant à un débat. issu de la Commission Bouchard-Taylor5. sauf si. pourquoi ne pas l’autoriser en Turquie où. contrairement à la Flandre. Congolais. Mahinur Ozdemir prête serment au Parlement Bruxellois. arabe… Des candidats utilisent la liste des électeurs pour ne cibler que les Turcs. la ministre de l’Intérieur de ce parti a traité les départs de jeunes Belges en Syrie sous un angle humanitaire. Sous le radar de la presse et du monde politique. homophobie. parfois. Celle d’exprimer une opinion dissonante de la majorité sociologique non plus. Les quelques universitaires qui travaillent sur ces questions sont davan- Outre cet antisémitisme presque identitaire. Écolo est ainsi devenu le champion des «  accommodements raisonnables  ». sur le modèle canadien. sombré dans la violence. Un député socialiste de Molenbeek a même pu traiter l’expert en terrorisme Claude Moniquet de « crapule sioniste » sans encourir la moindre sanction. généralisé mais nié. Cerise sur le gâteau. 40 . Un climat de tolérance s’y est instauré. l’école juive Maïmonide a décidé de quitter Anderlecht. La liberté élémentaire d’aller et venir en portant une tenue de son choix n’existe plus. comme plus de la moitié des femmes. Sexisme et homophobie sont bien présents. Le monument aux déportés juifs qui s’y trouve doit être protégé sous peine d’être vandalisé. sans jamais les condamner. à la multiplication des mosquées (une cinquantaine à Molenbeek pour 100  000 habitants). on porte le voile. le monde politique belge francophone est dominé par la gauche. Pakistanais ou autres. si le voile est autorisé au Parlement belge. d’inspiration sociale-chrétienne – et les écologistes (Écolo) sont. l’échec de l’intégration a créé le communautarisme qui lui-même a favorisé le développement de courants radicaux et fondamentalistes qui ont. les difficultés d’enseigner certaines matières telles que la biologie (Darwin). les écoles publiques de la ville de Bruxelles3 sont devenues judenrein4 . le parti démocrate-chrétien. mais elle l’a fait dans un climat médiatique et intellectuel. ourdou. un terreau favorable au développement de l’islamisme radical puis aux apprentis terroristes s’est progressivement créé.participation aux fêtes musulmanes (mais jamais à celles catholiques) ainsi qu’à des défilés anti-israéliens où l’on scande des slogans antisémites. ensemble. Récemment. De tolérance en renoncements. afin qu’elle puisse « accoucher en Belgique dans de bonnes conditions  ». Sexisme.

Anderlecht. Verviers. La population de Molenbeek a augmenté de 30 % en quinze ans. culture. Si souvent invoquée. Selon eux. 2. Sans juifs. jeunesse). Des dizaines de milliers de jeunes. Schaerbeek et Saint-Josse où les problèmes de communautarisme sont les plus aigus. • 41 1. Le système institutionnel belge est particulièrement compliqué. végètent dans des « classes poubelles » sans perspective d’obtenir un diplôme valorisé sur le marché de l’emploi. En 2014. Il en va de même à Anvers. le parti libéral de centre droit auquel j’appartiens n’a pas toujours non plus dénoncé assez haut et fort les dérives communautaristes. les quartiers difficiles ne sont pas situés dans les banlieues mais au cœur des grandes villes. 5. emploi) et les Communautés sont liées aux personnes (enseignement. La Région de Bruxelles-Capitale est composée de 19 communes dont la ville de Bruxelles. tandis que l’intégration relève des Régions et l’enseignement des Communautés7 ! Du côté francophone du pays. Il y a donc lieu de reconnaître ces nouvelles identités et « le fait communautaire » : «  C’est la raison pour laquelle nous préférons parler de citoyenneté multiculturelle plutôt qu’interculturelle. voire niés6. la France ferait bien d’analyser de près le «  modèle bruxellois  ». etc.© BELGA/PAPEGNIES – EMMANUEL DUNAND tage des militants du multiculturalisme que des chercheurs rigoureux. 3. dû en grande partie à une immigration en provenance du Maghreb. Les Régions ont des compétences liées au territoire (transports. l’explication sociale du radicalisme – l’arbre qui cache la forêt de la dimension politicoreligieuse de l’islamisme radical – ne tient cependant pas quand on analyse le parcours de la majorité des djihadistes. . le chômage des jeunes atteint 40  %. Pour ne pas être systématiquement écarté du pouvoir. Ou plutôt d’une farce qui se termine en tragédie. intellectuels. Liège.  » Une évolution dont pourtant la majorité de la population ne veut à aucun prix. 6. surtout issus de l’immigration. Par adhésion à un concept où il fallait à chaque incident «  éviter de jeter de l’huile sur le feu  ». mais aussi Molenbeek. pour la première fois depuis vingt ans. Médias. les socialistes inversent la tendance. Contrairement à la France. longtemps présenté comme une réussite au prix d’une fable digne d’Orwell. L’immigration est ainsi une compétence fédérale. mais elle n’a pas vraiment voix au chapitre. «  la Wallonie et Bruxelles sont vouées à être diversifiées tant culturellement que sur le plan des identifications collectives  ». L’immigration de masse couplée à l’absence de politique d’immigration dans un contexte de montée en puissance de l’islamisme s’est transformée en poison mortel. Avant de céder aux charmes du communautarisme prôné par Terra Nova ou d’autres. La Commission Bouchard-Taylor a été créée le 8 février 2007 par le Premier ministre du Québec. Charleroi. Dans certains quartiers. économie. 4. ainsi que la présence de coalitions poli- tiques différentes aux nombreux niveaux de pouvoir qui empêchent de mener une politique cohérente contre le radicalisme. politiques ont cultivé le mythe du vivre-ensemble et de Bruxelles comme modèle de diversité multiculturelle. avant que la crise des réfugiés ne remette en cause ce tournant. le système éducatif est encore plus sinistré qu’en France. les problèmes ont été minimisés. Un État faible Il faut ajouter à ces facteurs le morcellement des compétences et même le délitement de l’État belge. le gouvernement de centre droit dont. 7.

Je précise qu’ils sont nés en France. Islamisme. propre à refroidir l’enthousiasme de leurs admirateurs de banlieue. recueillies dès le lendemain des carnages. J’avoue cependant qu’un minuscule espoir m’avait saisie  : et si.ILS N’ÉTAIENT PAS CHARLIE. Les cités alentour n’ont pas non plus fêté la prouesse autour de joyeux barbecues agrémentés de Allah Akbar. Grasset. a publié en mai dernier un essai qui ressemble à la chronique d’une catastrophe annoncée : La Pensée égarée. d’autres copains s’en mêlent. philosophe. Première surprise : mes questions sur la façon dont ils avaient vécu les événements de la nuit les énervent encore plus que d’habitude. dans cette France moralement fracturée et à la dérive. L’article a fait grand bruit. ont été éduqués dans → 42 © Crédit u lendemain des carnages. 2015. populisme. tous auraient pu s’y trouver. . A La conspiration des complotistes Alexandra Laignel-Lavastine. en ciblant le public d’un concert de rock et les spectateurs d’un match de foot. Pour en avoir le cœur net. au-dessus du comptoir. la discussion s’échauffe. comme si le fait même d’aborder le sujet relevait de la transgression. au Stade de France. les tueurs de l’État islamique venaient de commettre leur première « bévue ». ni tags «  j’men bas les couilles  » ou «  nique la France » comme ceux qu’on a vu fleurir à Pantin. Comme si. Tellement calme qu’au bistrot du coin. prix de la Licra 2015). antisémitisme : essai sur les penchants suicidaires de l’Europe (éd. ils venaient jouer à la maison quand ils étaient petits –. Alexandra Laignel-Lavastine restituait les réactions glaçantes des jeunes de son quartier. J’insiste – je peux. Par Alexandra Laignel-Lavastine Sur le FigaroVox du 19 novembre. au matin du 14 novembre. j’engage la conversation avec un groupe de jeunes que je connais bien. Ni scènes de réjouissances comme à Barbès au soir du  13. dans le quartier dit sensible de Seine-Saint-Denis où je vis depuis trente ans. évidemment fascinés par Daech. tout était «  calme  ». dans « Mon jour d’après dans un quartier sensible de Seine-Saint-Denis ». et du tiercé. Je ne m’attendais pas à la lune. rien ne laissait deviner qu’un drame sanglant venait de frapper la France. comme ce fut le cas à Rennes. ayant déjà eu droit au «  sale coup de la DCRI  » après Merah et au «  complot sioniste  » après Charlie. voire de l’agression. la dernière marque à la mode ? En outre. Quoi qu'en disent nos sociologues d'État. Biz as usual : on y parlait de choses et d’autres. la réalité des banlieues n'est pas belle à voir et à entendre. comme si les Français tombaient subitement de la planète Mars. en jetant au mieux un œil indifférent sur le film des tueries que diffusait en boucle la télévision. nul ne se sentait concerné.

© Christophe Ena/AP/SIPA ILS NE SONT PAS PARIS Saint-Denis. 18 novembre 2015. 43 .

tuer. « Y’a aussi les francs-maçons ». Et abandonner ces immondices au Front national. » Dans cet univers clos et paranoïaque où l’imaginaire complotiste forme le noyau dur de la mixture antisystème au même titre que la haine des juifs et de la France – mais qui l’ignore encore ? –. D’où Edwy Plenel qui. les criminels qu’ faudrait régler à la kalach. Pas plus que lors des manifestations antisémites de l’été 2014. que son ami Charb était tombé sous les balles « des intégrismes religieux » au pluriel. loin d’être en orbite. entre aveuglement collectif. pour ne rien dire de la « manifestation pour la dignité ». ces derniers temps. chacun. voilà le danger ! En vérité. En 2014 toujours.nos écoles. Admettre à demi-mot. L’un d’entre eux finit par trancher : la vérité. nous tendent au contraire le miroir horrifiant de toutes nos lâchetés nationales. toujours plus nombreuses. Leur délabrement reflète la déliquescence de nos élites. dans le 93. tu crois quand même pas ce qu’on nous raconte à la télé »). En cela. tient bientôt à parfaire mon initiation. c’est que les Français « sont tous islamophobes. se prenant au jeu. toujours pas l’ombre d’une identification aux victimes. Cela porte un nom : l’obscurantisme. on rappellera que les indignés antiracistes du Collectif Cheikh Yassine s’y rassemblaient tous les samedis pour vociférer leur haine des juifs. « et les sionistes qui tiennent la télé et l’État français entre leurs mains ». L’IMAGINAIRE COMPLOTISTE FORME LE NOYAU DUR DE LA MIXTURE ANTISYSTÈME AU MÊME TITRE QUE LA HAINE DES JUIFS ET DE LA FRANCE. D’abord parce que ce sont toujours des minorités actives qui font l’Histoire. quand le drapeau du Hamas et celui de l’État islamique furent hissés sur la même place dans une quasi-indifférence. faut arrêter de nous stigmatiser ! ». une opinion majoritaire ou minoritaire. qu’on s’est trompé  ? Surtout pas. renchérit son voisin. pouvait encore parler d’un « terrorisme dit islamiste » ou Jean-Luc Mélenchon expliquant. celui des anciens damnés de la terre. tu pourras pas l’écrire dans ton journal. les propos de ces jeunes naufragés montrent aussi à quel point ils savent intérioriser le prêt-à-penser ambiant et le dispositif d’intimidation par l’islamophobie qui l’accompagne. ils nous ressemblent. écrivait Hannah Arendt. Comme le dit un personnage de Shakespeare : « Je me suis si longtemps vautré dans l’erreur qu’il m’est plus facile de persévérer dans cette voie que de m’arrêter en chemin. donc. me lance Réda. « Entre 2 500 et 3 000 en cash et t’es servi en vingt-quatre heures. ta race ! » au nom de l’Autre. Au moins les incantations extatiques d’en haut et les fantasmagories complotistes d’en bas se rejoignentelles sur un point : le recours à la pensée magique. ça tue pas  . à quoi fait pendant un monde européen nécessairement coupable par opposition à un monde musulman intrinsèquement innocent. la dignité en question se résumant à hurler « Finkielkraut. de l’autre les dominés. Dans mon café. Au passage. » 44 . ça tue pas  » fait ainsi écho à cet extravagant déni idéologique du réel qui nous désarme de façon criminelle depuis quinze ans et qui veut que le Mal ne saurait en aucun cas surgir de ce que l’on croyait être le camp du Bien. ils s’accordent à penser que «  Y’a forcément un truc derrière tout ça  » vu qu’«  un musulman. en 2013. ayant le formidable avantage d’immuniser d’emblée contre tout démenti en provenance des faits. Il se trouve en effet que les discours haineux et les récits conspirationnistes auxquels ils s’abreuvent sont ceux qu’on laisse prospérer en toute impunité sur la Toile comme sur la place de la République. comme pour les chambres à gaz et le 11-Septembre… Quoi qu’il en soit. de vouloir interdire Dieudonné et ses quenelles. celle-ci L'islamophobie. pour salir les musulmans  ». lui qui scandait encore. La question n’est pas de savoir si. cette « réalité dérangeante  » reflète. Et puis les journalistes. Ou comment se crever les yeux pour éviter à tout prix d’avoir à se coltiner cet islamo-fascisme qui ne cadrait pas avec le catéchisme binaire et rance où communiait jusqu’à présent la France bien-pensante : d’un côté les dominants. avec tout mon respect : les gros salauds. mais une certitude hargneuse  : c’est «  un complot contre nous et contre l’islam. vu qu’ils contrôlent tout ». c’est les juifs ! Mais ça. Quelques jours avant qu’on n’y dépose des bougies à la mémoire des suppliciés du 13  novembre. Manifestement. ou non. les barbares. y compris après le 13  novembre. c’est marqué dans le Coran ». Ensuite parce que ces cerveaux youtubisés. pas de quoi faire l’objet d’une interdiction préfectorale ni émouvoir quiconque. Le groupe approuve  : «  Y’a que ces pourris pour monter un coup pareil. détestation maladive d’Israël et conviction que les authentiques coupables ne sont pas ceux que l’on croit. quelques jours avant le 13 novembre. « C’est dans le vide de la pensée et l’incapacité d’être ému que le Mal s’inscrit ». Depuis le 11 janvier. je demande à mes jeunes à combien tourne en ce moment le prix d’une kalach. après Charlie. qu’il n’y avait point de « territoires perdus » au sein de notre belle République. comme en témoigne la récente circulaire du maire (de droite) donnant pour consigne aux policiers municipaux de ne plus verbaliser les dames en voile intégral. un des joujoux les plus prisés. encouragement victimaire. en banlieue. La France pouvait sommeiller tranquille. Voilà belle lurette que la municipalité fait pourtant de son mieux pour capituler en rase campagne devant l’hydre salafiste. psychopathologie du déni. de l’autre qu’il s’agissait d’un complot : « T’sé quoi Madame. sociologie de l’excuse. « des vendus qui prennent leurs ordres à Tel-Aviv ». » Des fiches S dans la nature et des fusils d’assaut à profusion… Heureusement que le président François Hollande est là pour nous rassurer. que certains ont même leur bac et travaillent. et encore le Mossad. un sondage de janvier  2015 montrait qu’un Français sur cinq y croit. Trois heures pour m’expliquer deux choses : d’une part qu’il ne s’était rien passé (« Tu fais pitié. L’axiome « un musulman. elle ne demandait d’ailleurs que cela : se rendormir. bien entendu. alors même qu’une loi a été votée et que la police est a priori chargée de la faire respecter. dit l’un. Quant à la théorie du complot. complaisance à l’égard de la radicalité islamique. c’est haram. au nom de la liberté d’expression et des droits de l’homme. on se souvient peut-être qu’il passait pour très vilain.

Grasset. Si seulement ces sociologues savaient l’hilarité qu’ils suscitent auprès d’un autre groupe de jeunes de mon quartier. mille fois entendue à la sortie des collèges. Ce couplet-là. étaient encore enfants. des bourreaux. me dit-il. bien visibles. • Alexandra LaignelLavastine. on apprendra que c’est le Front national qui. serait indirectement responsable des massacres. D’où l’« imposture du 11 janvier ». 20 juillet 2014. Ils vont s’arrêter quand. que les vrais auteurs des tueries de janvier ne seraient pas les sombres djihadistes que l’on sait. On a préféré jouer la stratégie de l’enfouissement et. quinze ans de retard à l’allumage. a aujourd’hui. Karim a même capté qu’il serait en butte à de terribles discriminations postcoloniales. à l’instar des massacreurs du Bataclan. Sa version banlieue. d’Éric Zemmour et de Marine Le Pen »… En 2002. là-haut. adorent leur servir le discours qu’ils souhaitent entendre. Tous les micros lui ont été tendus. comment s’étonner que ces jeunes cherchent les vrais coupables ailleurs ? Par là. quatre mois après Charlie. ils ne font jamais que reproduire le lugubre tour de passe-passe d’un Emmanuel Todd osant écrire. mes interlocuteurs. C’est par exemple l’avocat Nicolas Gardères affirmant dans Libération que « l’attentat contre Charlie Hebdo a la sale gueule de Renaud Camus. » Je recroise justement Karim en cette rentrée. au nom du bon vieux principe : Brisons les avertisseurs d’incendie et le feu s’éteindra de luimême. ils vont faire comment pour réussir leurs études ? » Et d’ajouter dans sa fureur : « La prochaine fois. les jeunes de banlieue en ayant été « exclus ». » Par chez moi. Le livre fut un best-seller. ce dont il est par ailleurs très fier. « la lâcheté des politiques et des médias fut affligeante ». je lui explique non sans mal de quoi il s’agit tant il trouve l’idée absurde. concentrer le tir sur les « néoréactionnaires ». À l’époque. je vote Marine Le Pen. de nous refoutre des couches et des couches d’immigrés sur la tête ? Mes parents ont eu une vie dure. Georges Bensoussan. de combattre l’islamisme. À ce petit jeu. C’est qu’il manque l’after. Il a en fait largué le collège à 13  ans pour devenir guetteur. mais le « laïcisme radical ». Ceux-là. Il en découle que les bourreaux seraient en fait des victimes (du racisme) et les victimes. la presse lui a consacré des centaines d’articles et Le Nouvel Obs sa une. pour lesquelles le «  chercheur  » n’avait pas non plus une larme de compassion. Il explose : « J’le crois pas : dans leur classe. J’en profite pour tester la notion de « citoyenneté inachevée  » chère à Gilles Kepel dans son livre sur le 93. comment ? Mystère. ce qui lui rapportait beaucoup plus que les devoirs. 2015. même s’il n’a jamais envisagé de travailler une seule seconde. C’est ainsi qu’il ne s’agissait déjà plus. on a déconné grave et on les a déçus. sur la désespérance du jeune chômeur et l’estime de soi. mais mes gosses. y’a une bonne moitié de mômes qui entravent pas un mot de français. plus qu’une universitaire en fin de carrière –. te raconterai.Manifestation pro-Gaza. tes potes ? Je vais leur faire le colonial la prochaine fois. à deux pas du périphérique. Dans une autre variante. aurait permis à ceux qui avaient encore du sable dans les yeux de faire le bon diagnostic à temps. Puis il enchaîne sur la recherche éperdue d’un emploi et sa difficulté à obtenir des aides lui permettant de conserver une bonne estime de soi. au même moment. nous. le livre fut boudé et naturellement considéré comme islamophobe. Enfin. de retour de l’école maternelle où il vient de déposer ses jumeaux. Or comme l’explique son maître d’œuvre. Ils étaient rattrapables. La Pensée égarée. jusqu’à cet automne. au grand désespoir de ses parents. mais les islamophobes. « Trop fort !. il est loin d’être le seul. Par qui. prise en flagrant déni. et sur tous les plans. ils ont fumé ou quoi. la mine renfrognée. D’où d’interminables fous rires. À sa demande. au printemps. plus âgés et plus futés – des dealers assumés qui gagnent à 25  ans dix fois 45 . Tout se passant pour le mieux dans le meilleur des mondes multiculturel. Résultat de cette tragique et irresponsable cécité : la France. ils ont forcément « la rage ». qui rassemblait déjà les témoignages alarmés de profs du secondaire. c’est bien fait ! ». ceci : « Ces salauds ont abusé » – les « salauds » désignant les journalistes de Charlie. Karim est le meilleur. donnait. Il commence en général par le parcours scolaire accidenté en raison de problèmes familiaux. les sociologues « kiffent ». « à force de jouer sur les haines ». non les tueurs – « faut pas qu’ils s’étonnent après qu’on s’énerve. souvent interrogés car toujours postés dehors. Sarcelles. Ces derniers temps. un livre intitulé Les Territoires perdus de la République. © PIERRE ANDRIEU Dealer postcolonial Que ferait un pieux sociologue de mes interlocuteurs  ? Il nous expliquerait qu’étant socialement et économiquement défavorisés.

proche de l’URSS. Le 2 juin 2011. encadré). autour d’Aden. dans la foulée des «  printemps arabes  » qui auront raison de Ben Ali et Moubarak. sur la place du Changement. pays éclaté en une myriade de tribus. 1990 : Unification des deux Yémen sous la présidence d’Ali Abdallah Saleh.8 % des voix dans un scrutin « démocratique » à candidat unique ! « Allahou Akbar.YÉMEN LA GUERRE SANS FIN Par Daoud Boughezala Dans ce que l’on appelait autrefois l’Arabie heureuse. Comment un tel renversement d’alliance a-t-il pu s’opérer? 46 . Pour le comprendre. voire une trentaine d’années plus tôt (cf. S’ensuit une guerre de six ans (2004-2009) entre le pouvoir central basé à Sanaa et le fief zaydite de Saada. tout en soutenant leurs adversaires salafistes. À Sanaa. Entre 7  000  et 10  000 civils meurent dans la répression de ce mouvement. mais j’aurais tout aussi bien pu la faire démarrer à l’unification – incomplète – du Yémen en 1990. sunnites/ chiites aujourd’hui). de jeunes citoyens réclament le départ du satrape Saleh. 1994 : Marginalisé. il faut remonter au soulèvement pacifique de l’hiver 2011. au prix de 10 000 morts et 200 000 déplacés. le président Ali Abdallah Saleh joue la politique du pire en les bombardant. et bien qu’issu de leur communauté. fin de l’imamat zaydite et création de la république arabe du Yémen. Cinq ans plus tard. Si vous pensez l’Orient compliqué avec ses chrétiens monophysites. Yémen : l’impossible dialogue Nord-Sud 1517-1918 : Domination ottomane sur le nord du pays. le « Tahrir » yéménite. un courant théologique assimilé au chiisme. 1962 : Au nord. une guerre civile généralisée oppose les rebelles soutenus par l’Iran aux loyalistes alliés aux Saoudiens et aux Qataris. c’est que vous n’avez jamais consulté un atlas du Yémen. La mobilisation prend de l’ampleur et contraint l’exécutif à négocier avec une coalition hétéroclite que domine le mouvement Al-Islah (« La Réforme ») réunissant Frères musulmans et tribus conservatrices. en place depuis plus de trente ans. L’histoire que je vais vous raconter commence au début des années 2000. 1967 : Création de la république démocratique populaire du Yémen. Al-Qaida et Daesh entendent bien tirer profit du chaos ambiant. prennent la capitale Sanaa avec l’appui des forces fidèles au désormais ex-président Saleh. de clans et de mouvements rebelles dont les allégeances locales s’avèrent difficilement réductibles aux grilles de lectures traditionnelles (atlantistes/prosoviétiques hier. mort à Israël. Un accord de transition est signé à Riyad sous l’égide du Conseil de coopération du Golfe. Saleh est blessé à la tête dans le bombardement du palais présidentiel par un groupe tribal d’opposition. mort à l’Amérique. Exaspéré par l’anti-impérialisme virulent de ses opposants zaydites. ces mêmes rebelles. en septembre  2014. abolition du royaume du Yémen. victoire à l’islam  !  » Les combattants zaydites d’Ansar Allah scandent ce slogan belliqueux tandis que le gouvernement de Sanaa s’engage officiellement aux côtés de l’administration Bush dans la guerre contre le terrorisme1. 1839-1967 : Colonisation britannique du sud du Yémen. le Sud tente de faire sécession. également appelés Houthis en raison du patronyme de leur chef. honte aux juifs. ses druzes et ses alaouites. alliée des États-Unis. en vertu duquel Saleh cède les rênes du pouvoir à son vice-président Abd Rabbo Mansour Hadi – élu chef d’État pour deux ans en février 2012 avec 99.

l’ancienne bête noire d’Ansar Allah démontre ainsi sa capacité de nuisance. Selon l’universitaire Fatiha Dazi-Héni. profite du chaos ambiant pour s’emparer de plusieurs villes du Sud. Bien au-delà de leur représentativité confessionnelle – seuls 45  % des Yéménites se rattachent au zaydisme –. majoritairement des civils. avec immunité judiciaire à la clé. dont le Qatar qui a déployé un millier d’hommes au sol. le dirigeant déchu bénéficie d’un exil doré aux États-Unis. les Houthis surfent sur les frustrations populaires. Cerné. d’ailleurs partagé par le sud du pays  ».Rebelles Houthis Al-Qaïda et affiliés Séparatistes du Sud Loyalistes Pro-Hadi ARABIE SAOUDITE OMAN Saada Mer Rouge SANAA 150 km Marib Mocha Taëz ÉTHIOPIE Ash Shihr Al Mukalla Aden Golfe d’Aden DJIBOUTI SOMALIE sentiment. compensations financières au Sud marginalisé. D’autant que l’émergence récente de l’État islamique au Yémen et la mainmise d’Al-Qaida sur des pans entiers du Sud-Est renforcent l’intransigeance des Houthis. À défaut de pouvoir reprendre la main. Al-Qaida dans la Péninsule arabique (AQPA). nommé ministre de la Défense. le président Hadi a dû s’exiler vers Aden. fédéralisation. Mais les indépendantistes du Sud et le mouvement houthi boycottent le dialogue national. Gonflé à bloc par la grogne de la population. une attaque-suicide d’Al-Qaida contre le destroyer américain USS Cole a provoqué 17 morts dans le port d’Aden. de profiter du sentiment fédérateur […] de se propulser en chef de guerre alors même qu’il n’a aucune expérience militaire2 » . Salman. Quelques mois plus tard. Arc-boutés sur leurs revendications (renversement du président Hadi. « L’intervention militaire saoudienne en plein imbroglio yéménite ». Le parti Islah joue pleinement le jeu démocratique. En octobre 2000. Le long mandat autoritaire et hypercentraliste de Saleh a renforcé ce À la périphérie d’un arc de crises qui s’étend du Mali à l’Afghanistan. dont la Garde républicaine. En mars 2015. ces derniers se rêvent en Hezbollah yéménite. Al-Islah s’approprie en sous-main l’essentiel des leviers du pouvoir tandis que le président Hadi peine à exercer son autorité. restant fidèle à son prédécesseur. le mouvement zaydite marche sur la capitale qu’il reprend aux autorités le 21  septembre 2014. une grande partie de l’appareil sécuritaire. nouvelle Constitution). les Nations unies soutiennent la réunion d’une conférence de dialogue national de mars à décembre 2013. frappe un grand coup en déclenchant l’opération « Tempête de la fermeté » en appui de l’armée régulière yéménite. Dans une alliance de revers. « Ils expriment un sentiment d’ostracisme qui a monté progressivement depuis la révolution républicaine de 1962 ayant mis fin à un imamat zaydite de mille ans au Nord-Yémen. jadis centre de formation des frères Kouachi. maître de conférences à l’université de Tours. les troupes loyalistes du président Hadi n’ont pu reconquérir la capitale malgré leur alliance tacite avec certaines milices djihadistes. Au prix de 5 600 morts. Tapie dans l’ombre. D’une seule voix. 200 blindés et une trentaine d’hélicoptères (du jamais vu  !). • 1. les puissances sunnites du Golfe dénoncent l’appui logistique iranien – plus important que ce que Téhéran veut bien admettre mais largement inférieur à ce que prétend Riyad – à la rébellion zaydite. etc. septembre-octobre 2015.). l’Arabie malheureuse n’est décidément pas sortie de l’auberge. la guerre menée par l’Arabie saoudite vire progressivement au bourbier. 2. 47 . Diplomatie no 76. dont elle sera délogée manu militari avant de se replier dans les campagnes environnantes. dont le bilan se réduit à une litanie de vœux pieux (future Constitution. le cycle des affrontements entre le régime de Sanaa et la rébellion houthie reprend de plus belle. analyse le géographe Romain Stadnicki. Si un gouvernement d’unité nationale est rapidement formé. le nouveau roi d’Arabie. Il suffit que le gouvernement annonce la fin des subventions sur les produits pétroliers pour que le prix de l’essence double. Aidées par une vaste coalition de pays arabes sunnites. Mohammed bin Salman. du fait de l’affaiblissement des Frères musulmans dans la région depuis l’arrestation du président égyptien Morsi en juillet. l’offensive saoudienne au Yémen vise non seulement à endiguer l’influence iranienne dans la région mais permet en outre «  au fils préféré du nouveau roi. Saleh a paradoxalement ouvert la route de Sanaa aux Houthis en appelant les unités militaires qui lui étaient restées fidèles à faire défection de l’armée régulière pour offrir la ville à la guérilla zaydite. dépassant les attentes d’un régime iranien concentré sur son pré carré syro-libanais. En contrepartie. © AHMAD AL-BASHA – AFP Afin de tracer une feuille de route politique pour le Yémen.

c’est pour dire adieu à ses proches et à ses amis qu’il tente de prévenir du danger hitlérien. il écrit : « Et à l’instant où le train passait la frontière. l’antifa continue d’antifasciser. Le monde d’hier. indifférente au danger qui est à ses portes. que derrière moi tout était cendre et poussière.LE MONDE D’HIER Par Laurent Gayard Plus rien ne sera comme avant et beaucoup de Français l’ont compris dès le 13 novembre. Parmi ces œuvres. le patriache de la Bible. Quand Zweig revient en Autriche en 1937. s’abîment complaisamment dans la contemplation d’un passé simplifié. En vain. Du monde d’avant. l’europtimiste d’europtimiser et l’écolo de rêver que la COP21 lavera le sang versé. sans doute la plus belle chose qu’un Autrichien ait pu écrire sur le destin de Vienne au xxe siècle. mais ceux-ci s’effacent d’autant plus rapidement que les événements nous imposent de penser à une autre allure. es grands prêtres de l’éternel retour des années 1930 devraient laisser tomber leurs analogies simplistes pour se consacrer au moins à quelques grands textes qui éclairent notre époque plus sûrement que tous les rapprochements simplistes. Le monde dans lequel nous vivions encore hier a échappé aux tragédies qui abattirent celui de Zweig. le carnage du vendredi 13 novembre nous a mis brutalement en face de la réalité et fait prendre conscience que nous avions changé d’ère et sans doute aussi un peu d’âme. nous apercevons encore les contours. il y a Le Monde d’hier. Ils ne voient pas que la politique. sans doute aussi le portrait le plus lucide qu’un Européen ait pu dresser de sa civilisation s’abîmant dans le chaos. c’est celui de Thibaut Pézérat qui. Zweig a vu son monde basculer tragiquement et irrévocablement dans le passé pour devenir le monde d’hier. un passé pétrifié en sel amer. » L’aveuglement que Zweig a trouvé dans la Vienne qui se prépare à l’Anschluss est celui d’une société bercée par l’illusion de la sécurité. n’attend pas plus tard que le 14 novembre pour 48 . onze mois après les attentats de l’Hyper Casher et de Charlie Hebdo. L dans cette ère de raison. à l’image des amis de Zweig. Tout événement extrême. La brutalité des attaques du 13  novembre. la vraie. toute violence paraissaient presque impossibles Nous avons plus de chance que les Autrichiens de 1914 ou de 1937. et la France aussi. de Stefan Zweig. est de retour. Après les tueries de janvier 2015. leur aura peut-être révélé qu’on ne goûte jamais deux fois le même menu au banquet de l’Histoire. dans Marianne. je savais comme Loth. comme elle l’était déjà à la veille de la Première Guerre mondiale  : «  Personne ne croyait à des guerres. Bien sûr. Zweig ne sera resté que deux jours dans sa ville natale et en la quittant. des révolutions et à des bouleversements. même si le plat est toujours amer.  » Par deux fois. mais son évolution prend de vitesse tous ceux qui.

CE SONT NOS ÉLUS QUI ENCHAÎNENT LES SELFIES DEVANT LE CHÂTEAU DE VERSAILLES. l’égalité. 14 novembre 2015.© citizenside. Le monde d’hier. jusqu’au paroxysme de l’absurdité. C’EST CELUI DU COLLECTIF ENSEMBLE (FRONT DE GAUCHE) QUI EXHORTE « PLUS QUE JAMAIS » À « COMBATTRE TOUS LES AMALGAMES ». et c’est aussi celui du collectif Ensemble (FdG) qui exhorte «  plus que jamais  » à «  combattre tous les amalgames  » et appelle «  à un rassemblement unitaire et populaire pour la solidarité. En quelques heures. l’Élysée comme le Quai d’Orsay répétaient à l’envi que la COP21 serait la nouvelle apothéose de la diplomatie française. à nouveau investie d’une mission universelle. Des LE MONDE D’HIER. Les actes et les discours politiques n’échappent pas non plus à cette brusque tabula rasa. 49 déclarations comme celles-ci. l’accueil des migrant(e)s et réfugié(e)s. nous en avons lu. vu des centaines. On les découvre aujourd’hui avec indifférence. Le monde d’hier. enchaînant les selfies devant la cour du château de Versailles. Ce n’était pas un → . c’est celui du NPA qui affirme dans un communiqué le 14  novembre que « cette barbarie abjecte en plein Paris répond à la violence tout aussi aveugle et encore plus meurtrière des bombardements perpétrés par l’aviation française en Syrie ». s’insurger contre la récupération des attentats et démontrer en quelque sorte que l’État islamique fait le jeu du Front national. comme on lit un édito vieux de deux ans pour passer le temps dans une salle d’attente. devait ouvrir la voie au développement durable et à des jours meilleurs. la justice sociale et la démocratie  ». ce sont les députés de l’Assemblée qui se comportent comme des collégiens durant le Congrès. La France.com Paris. Il y a quelques semaines encore. la folie meurtrière des islamistes a non seulement arraché la vie à 130 personnes mais elle a balayé tout ce verbiage fatigué.

On imagine comment policiers et gendarmes. ajoute une note subtilement angoissante à l’atmosphère d’un quai de métro où les gens se regardent avec méfiance. Voilà que Manuel Valls reconnaît sans plus de complexes que les objectifs budgétaires sont dépassés. On a constaté. aux grands yeux vides et brillants comme des billes d’enfants. Cela peut donner. criard. que le leadership François Hollande et Vladimir Poutine. après avoir rencontré successivement Obama et Poutine. pourrait devenir un événement politique. et suggère quelques actions d’éclat. l’affiche appelant à la grande marche pour le climat du 29  novembre 2015 a l’air d’une mauvaise blague. sur le site Politis. © ALAIN JOCARD Paradoxalement. la France a en quelque sorte été sommée de reprendre un rôle politique en Europe. la COP21 s’annonçait comme un événement aussi festif que politique. le pays européen qui assume aujourd’hui la plus grande part de l’effort militaire imposé par cette lutte. De même que le « pas d’amalgame » est entré au cimetière des éléments de langage. prévient. une assise plus grande à François Hollande qui. passablement épuisés. le soutien militaire européen reste des plus modestes. la COP21. avec l’appui des grands médias pour faire parler « les jeunes que l’on n’entend jamais1 ». Il reste à espérer que les circonstances dicteront à ce sommet des décisions pour la marche du monde. Pas du monde d’hier. quelques jours après les tueries. Force est de constater que la France est en première ligne face au danger islamiste et qu’elle est. Intercalée entre la Coupe du monde de rugby et l’Euro 2016. La négociation est maintenue mais il n’est plus question désormais d’y adjoindre de grands happenings. mais une épiphanie. Vendredi 13 novembre. la solidarité se manifestera donc plutôt par une plus grande tolérance budgétaire de la part de Bruxelles vis-à-vis de la France. L’esthétisme coloré. Il serait bien sûr hasardeux d’affirmer que les attentats du 13 novembre nous ont replacés dans un cadre schmittien obligeant le politique à reprendre le pas sur l’économique. Nous étions encore dans la logique que « l’esprit Charlie » avait plus encouragée que chassée. • DANS LE MÉTRO. accueilleront de telles occasions de faire des heures supplémentaires.fr : « Nous ne respecterons pas l’interdiction de manifester ». On peut penser qu’en devenant la cible numéro un du terrorisme de l’État islamique. qui n’avait pas d’objectif plus ambitieux que celui de verdir légèrement notre modèle de développement. Comme on a pu le constater au cours des derniers conflits engageant la France. Car entre deux portes. 50 . « On ne va pas se faire museler ni par Daech ni par le gouvernement ». la tonalité nouvelle du discours de François Hollande et entendu quelques déclarations qui traduisent aussi une évolution certaine du discours tenu à ses partenaires européens. telles que l’occupation de supermarchés aux quatre coins du pays. L’AFFICHE APPELANT À LA GRANDE MARCHE POUR LE CLIMAT A L’AIR D’UNE MAUVAISE BLAGUE. Du monde tel qu’il est. au grand désarroi de certains qui ne peuvent admettre que l’actualité ait pu aussi cruellement leur voler leur heure de gloire. dans les jours qui ont suivi les attaques. de très loin.sommet diplomatique qu’attendaient François Hollande et Laurent Fabius. résume à lui seul nos années Muray et la niaiserie irréelle de cette figure de manga peinturlurée de cœurs. de rose et de vert. la COP21 a dégringolé du podium des grandes causes nationales. L’Éducation nationale mobilisait écoliers. Maxime Combes. on évoquera sans doute autant l’urgence sécuritaire que l’urgence climatique. QUELQUES JOURS APRÈS LES TUERIES. s’insurge ainsi Txetx Etcheverry. collégiens et lycéens pour interpeller tous azimuts. bien sûr. reçoit du 30 novembre au 11 décembre 195 chefs d’État et responsables politiques dans le cadre devenu ô combien symbolique du Bourget. allemand lui avait confisqué. notamment vis-à-vis d’une Angela Merkel malmenée par la crise des réfugiés. certains se sont fait entendre à coups de bombes et de kalachnikovs pour tuer d’autres gens du même âge. économiste et membre d’Attac. responsable de l’ONG d’Alternatiba. et certainement aussi d’autres urgences diplomatiques. tandis que François Hollande affirme sans ambages que « le pacte de sécurité l’emporte sur le pacte de stabilité  » et appelle ses voisins européens à plus de solidarité. Et dans le métro.

qui vote traditionnellement à gauche. personnel… » Faire un peu de ménage ? D’un signe faussement embarrassé de la main. Libération avait d’ailleurs prévu de consacrer sa une du 14  novembre à la gentrification de Paris sous le titre «  Bienvenue Hipsterland  !  » → 51 . la culture et les arts. qui a été attaquée. fleurs et bougies ont poussé à la place. J’en avais marre que des potes me demandent : “Comment ça va le djihadiste ?” Et puis je voulais commencer cette semaine par un acte particulier. Jérémy montre la broussaille qui lui sert de barbe et qu’il est venu faire tailler ce lundi matin d’après les attentats. vendredi 13  novembre. bastion de la gauche multiculti. la terrasse a été arrosée à la kalach. les médias. Hors de question pour ce jeune producteur dans l’audiovisuel de changer ses habitudes : il a pris place chez son barbier dont le salon fait face au restaurant Casa Nostra où. depuis. » Leur maison. ses valeurs et l’ensemble de ses citoyens. Reportage. « Notre maison. Avant la tuerie. La Terre promise des trentenaires dans le vent. c’est ce secteur de Paris qui a été particulièrement visé. © ADRIEN MORLENT Ce triangle de quelques kilomètres carrés sur la rive droite. Casa Nostra. Cet Est parisien où ont élu domicile les membres de cette jeunesse « progressiste » qui travaillent dans la com. «  c’est complètement Boboland  » reconnaît Jérémy qui le traverse chaque matin de part en part pour aller de chez lui à ses bureaux.VIVRE ET MOURIR À BOBOLAND J' « Par Gérald Andrieu Les carnages djihadistes de Paris ont tous été perpétrés dans la même zone du centre-est de la capitale qu’on appelle Boboland. et qui sait (et peut aussi) profiter des douceurs de Paris. Et où. le monde universitaire. ai songé à faire un peu de ménage. Cette classe moyenne supérieure éduquée qui se veut ouverte et tolérante. pleure ses morts et cherche à comprendre. un léger sourire aux lèvres. Car si c’est bien la France dans son entièreté.

aucune de ces pistes ne semble la satisfaire. enchaîner avec un concert au Bataclan. tente Diane. Et ma vie. poursuit-elle. quand on écoute le témoignage de certains survivants. Ici. Tout le monde a bien compris que tous les musulmans n’étaient pas des terroristes. un salon de thé branchouille peut côtoyer une boutique tenue par des Turcs. « Affirmer que la France a raté l’intégration de ces types n’est pas faux. une journaliste plantureuse qui avait l’habitude de fréquenter Le Carillon. c’est un village. « Le manque d’éducation ? » Le fait que « notre société » soit incapable de « donner du sens  » à l’existence de toute une partie de sa jeunesse  ? Mais à vrai dire. elle. C’est leur « quartier » et leur « mode de vie ». de ses collègues de boulot. résume d’une voix peu assurée Ava. 52 © Hannah Assouline Et le poids de l’islam dans tout ça ? Comparativement à la période de l’après-Charlie. On était ensemble à l’école. tient un bar à vins aux abords de la place de la République. Il y a quelque chose qui tient du religieux pour en arriver là. sur un mur. gai et pas pédant. un anonyme a mal orthographié ces quelques mots  : « La mour est inévitable. une chose la frappe dans le mode opératoire : « Cette fois des mecs se sont fait sauter. vendredi. Ni calmer la «  peur  » qu’elle ressent désormais «  dans son corps  ». «  Ce quartier. connaît «  quelqu’un qui… » ou « quelqu’un qui connaît quelqu’un qui  » pendant les attentats. » Oubliées donc. c’est donc que les visages des morts et des blessés de ce vendredi 13 novembre ressemblent à ceux de ses amis. explique Jean qui. » Se fréquentaient-ils encore depuis ? C’est moins sûr.  » Tout le monde ici. le soir en rentrant. comme beaucoup de Français sans doute. il est dépassé. disent-ils tous sans exception. trois trucs à manger…  » Et ce qui la trouble. « On est de la même génération. en effet. c’est ça  : prendre un verre en terrasse.«  J’ai choisi ce quartier parce qu’il était vivant. j’ai un voisin qui s’est pris une balle dans le cou vendredi. c’est que les terroristes du Bataclan. que face à ça. ce débat n’a plus lieu d’être. c’est évident. une scénariste d’une trentaine d’années qui vit tout près du Petit Cambodge et du Carillon. à côté du Petit Cambodge. heureusement il s’en est sorti. Car ce n’est pas suffisant comme explication… ». » Islam  ? Islamisme  ? Ce débat n’intéresse pas plus Diane. se fait plus prolixe sur l’islam et l’intégrisme. j’y passe en coup de vent pour m’y acheter deux. « C’est nous ». Mais cela n’empêche pas la jeune femme de s’interroger : « Qu’est-ce qui fait que l’on finit par se tirer dessus entre nous ? » « Le désœuvrement ? » propose-t-elle. dans cette rue où. la coutumière du Carillon. Comme la plupart des autres habitants de ce petit bout de Paname. les précautions oratoires pour évoquer le sujet et ne pas « stigmatiser ». confie Stéphanie. Déjà. La supérette. « Pour moi. Parce que toutes les catégories y sont brassées. Cette quadra. On se connaît tous plus ou moins. balaye d’un revers de la main Stéphanie. cet autre établissement attaqué rue de Charonne. je reste interdite… » Blanche. Mais en partie seulement. en janvier. comme beaucoup. Mais c’est tellement loin de ma manière d’appréhender la vie. qui ont été attaqués. elle semble démunie face aux événements. lui. d’une écriture rouge et enfantine. elle se souvient que ça l’avait « saoulée ». ils sont bien moins nombreux à entonner l’air du « Pas d’amalgame ». la plupart du temps. qui ont agi à visage découvert. ils ont tué aussi des musulmans. D’ailleurs. « Le plus glaçant. Moi-même. étaient sapés comme nous ». En revanche. . qui travaille dans l’édition et a longtemps vécu rue JulesVallès à deux pas de La Belle Équipe.

Et d’égrener les attentats de janvier dernier. tu fermes ta gueule.  » Même si elle explique que la France semble faire preuve d’une « plus grande prise de conscience » de la gravité de la situation cette fois-ci.«  Jean-Luc Mélenchon est quand même quelqu’un de solide intellectuellement. inquiet. Ils n’ont de cesse de s’écharper. qui est père de deux enfants. © Hannah Assouline Pour Ava. elle explique continuer à se « sentir proche des Arabes » et se « refuse à voir dans le musulman un ennemi  ». Des hommes refusaient de me serrer la main. Les qualifier. elle glissait encore – certes « sans enthousiasme » – un bulletin Hollande dans l’urne. encore aujourd’hui. poursuitelle. «  Le terreau est identique ». En 2012. elle est parfois aux portes de la capitale : « J’ai eu affaire à des populations totalement salafisées. se demande par exemple pourquoi tant de « fichés S » sont toujours en liberté. le Raid. Alors. Idem pour le retour des contrôles aux frontières. plutôt qu’un Nicolas Sarkozy. l’imam de Brest. mais quelque part ils ont jeté de l’huile sur le feu ». Elle en veut par exemple aux « oui. Je me suis fait traiter d’islamophobe. Désormais. Mais. Blanche a toujours voté à gauche. Le fameux vendredi. j’en ai ras le bol. celui-là même qui explique que la musique c’est le diable. Parce que les mois passés n’ont pas réussi à la rassurer. C’est peu dire… Jérémy est en tout cas rassuré d’avoir un François Hollande bardé de son « sens de la mesure » aux commandes du pays. Elle ne votait déjà pas et s’en excuse aussitôt après l’avoir confié. notamment « en banlieue où ils ont pactisé avec les communautaristes pour acheter la paix sociale  ». D’ailleurs. J’ai toujours été du genre à engueuler les gens qui ne votaient pas. il travaille dans une ONG. • 53 . lui aussi de confession juive. notamment auprès des réfugiés. aux environs de 21 h 40. » Seulement. elle se range dans la catégorie des « désespérés » de l’avenir. » Mais aujourd’hui. elle a clairement entendu une détonation : la bombe actionnée par Brahim Abdeslam au Comptoir Voltaire. « Le débat politique actuel. cette ancienne abonnée de longue date à Libé n’en trouve nulle part. Mais le dire. elle ne digère pas qu’au cours des années passées. Mais c’en est fini de la gauche. Néanmoins.” En un sens. Boboland a du bon. ils font ça au nom de l’islam. vit plus au sud. les meurtres perpétrés par Mohamed Merah. il faut bien le dire. « C’est que là on est bien au-delà du sentiment d’insécurité ». C’est une nécessité pour Jérémy. il faut également parler juste : À une époque. Pour lui. ils ne sont pas à la hauteur. tout de même. il fait quoi exactement pour que ça n’arrive pas ? » Là aussi. On les pensait adeptes d’un monde ouvert aux quatre vents. Il serait bienvenu de ne pas désespérer Boboland. Ces « oui mais » qui venaient d’une partie de cette gauche à laquelle elle était fidèle et qui l’ont tout bonnement « hallucinée ». de ne pas désespérer Billancourt. mais il faut faire attention à ne froisser personne » prononcés après l’assaut sanglant des Kouachi contre la rédaction de Charlie Hebdo. Quant à son compagnon. certains événements aient été présentés par les médias et les politiques «  comme des actes isolés  ». Mais beaucoup de gens ne me croyaient pas quand j’en parlais autour de moi. dit-elle. «  Il y a un problème d’antisémitisme en banlieue. De remonter même jusqu’au gang des barbares et la mort Ilan Halimi. explique-t-elle. font preuve de «  sadomasochisme » en entonnant l’air coupable : «  C’est la faute de l’Occident. Je l’ai entendu déclarer : “L’islam n’a rien à voir avec ça. Elle en veut aussi aux politiques qui ont été « laxistes ». » Dire les choses. explique Stéphanie. il s’agissait. dans cette période troublée. ils sont très forts pour intervenir après coup. qu’au début de l’été. disait-on. Mais le gouvernement. ces événements ne changeront rien à son comportement politique. Il se rappelle. des détonateurs et des explosifs ont été dérobés sur un site de l’armée à Miramas : « Le GIGN. » Mais il y a pire : « Ce qui a été flippant les premiers temps. c’est quand même énorme. assure-t-elle. oubliée la camisole lexicale utilisée dans cette partie de la population du temps des années Jospin pour évoquer les questions de sécurité. dire ne suffit pas. Et même si elle note que les minutes de silence observées dans les écoles se sont mieux déroulées qu’en janvier.  » Elle en veut également à ceux qui. Dire que “Ça n’a rien à voir” n’est pas responsable. ils voient d’un bon œil – même s’ils doutent un peu de son efficacité – cette mesure annoncée par le chef de l’État dans l’immédiate foulée du carnage. Juive séfarade. c’est prendre le risque de se voir répondre : “Tu es islamophobe”. ça a été de voir la panique présente jusque dans les yeux des gens qui nous dirigent. Travaillant dans la formation pour adultes. Jean. les « oui. dit lui aussi que “ça n’a rien à voir” ! » mère de famille. Du réconfort et des perspectives. c’est vrai. Il n’empêche  : les habitants de ce coin de Paris s’interrogent sur les capacités de nos autorités à nous protéger. Car. contrairement à Blanche. elle s’abstiendra  : «  Pour que je renonce à voter.

à abattre aveuglément le plus de personnes possibles. Causeur. Pour décrire la politique occidentale contre l’État islamique. ces deux dernières décennies. On ne combat pas la guerre.FRÉDÉRIC ENCEL « ON PEUT FRAPPER DAECH SANS FAIRE D'AL-ASSAD UN ALLIÉ » Propos recueillis par Daoud Boughezala principalement un mode d’action consistant tout à la fois à sidérer les populations civiles. c’est bien l’islamisme radical qui. on s’interdit ainsi de désigner clairement ceux qui. Dernier ouvrage : Petites leçons de diplomatie (Autrement. multiséculaire et mutant » –. si le combat ne peut être remporté. maître de conférences à Sciences-Po Paris et à la Paris School of Business. Frédéric Encel a été lauréat 2015 du grand prix de la Société de géographie. un mode d’expression de la violence. la notion de « guerre contre le terrorisme » vous paraît-elle opératoire ? Frédéric Encel. Décréter une «  guerre contre le terrorisme  ». objectivement et sans contestation possible puisqu’ils les ont revendiqués. Car le terrorisme n’est qu’un cadre conceptuel. une façon différente de faire la guerre en quelque sorte. Approuvez-vous donc Michel Onfray et les autres pourfendeurs des ingérences que l’Occident a menées dans les pays musulmans au nom de la lutte contre le terrorisme ? François Hollande a eu raison d'intensifier les bombardements contre l'État islamique après les attentats de Paris. D’abord. pourquoi le mener  ? Cette démarche me semble pernicieuse pour deux raisons. La guerre contre le terrorisme n’a pas de sens. À défaut de pouvoir éliminer rapidement Daech. 54 © Hannah Assouline Certains commentateurs très complaisants. Au fond. ensuite on les absout indirectement de leurs respon- . ou éradiquer la maladie au sens générique du terme. c’est donc un peu comme affirmer qu’il faut faire la guerre à la guerre. dans ce cas précis. 2015). afin de ne surtout pas lutter contre le véritable fléau qu’incarne l’islamisme radical. utilise Docteur en géopolitique. à paralyser l’action des États souverains et. dont Onfray n’est pas. de Molenbeek à Raqqa. s’appuient sur une vérité – «  on ne peut vaincre ce phénomène terroriste. on ne soigne pas la maladie . ont perpétré les massacres de janvier et de novembre 2015 en France (et bien d’autres un peu partout sur la planète depuis les années 1990 !). et on tente d’éradiquer une maladie parmi d’autres. on combat une idéologie qui emprunte le mode d’action terroriste. il faut le refouler et l’affaiblir autant que possible. En l’occurrence.

mais pas nécessairement Daech qui se trouve un peu plus loin du front. Sur le terrain. La France s’est-elle complètement leurrée en Syrie ? La politique du « ni-ni » était moralement tout à fait fondée. Je dis bien « par manque de volonté » et non de capacité . il a beau jeu de montrer. au vu des crimes contre l’humanité ouvertement perpétrés – et assumés – par les barbares de Daech. autrement dit de l’argent. a non seulement réprimé chez lui les manifestations pacifiques par l’usage d’une violence inouïe. qu’il se dit même prêt à aider contre l’EI. alors autant s’adresser directement à Poutine ! LES ISLAMISTES NOUS DÉTESTENT DE TOUTE FAÇON DÉJÀ POUR CE QUE NOUS SOMMES INTRINSÈQUEMENT. Évidemment. Moubarak. autrement dit des groupes nationalistes classiques (notamment l’Armée syrienne libre). le Front Al-Nosra (Al-Qaida). suivant en cela l’exemple de feu son père Hafez. C’était bien mal connaître les Alaouites. il faut du nerf. et la Syrie de façon générale. Et le nerf de la guerre de l’État islamique n’avait jamais été sérieusement atteint. alors leurs victimes civiles ne sont pas si innocentes. Assad n’est plus qu’un pantin exsangue soutenu à bout de bras par l’Iran. Poutine frappait donc jusqu’à présent les opposants les plus dangereux de son protégé. mais encore soigneusement évité de combattre l’État islamique. François Hollande semble avoir infléchi sa politique syrienne. Assad contre Daech ? Même si l’État islamique constitue la menace principale. que sous son régime les femmes sont libres et les minorités (plus ou moins) respectées. Seulement. il faut bien sûr intervenir. à nous autres Occidentaux. les Assad. dans l’absolu. Et quelle est la raison de ces tueurs-là ? Nous avons affaire à une idéologie extrêmement cohérente. pour rien . par manque de volonté turque – et peut-être américaine –. Cet infléchissement russe est une marque de la puissance de la France et de la détermination du trio Hollande. Il y a quelques semaines. Car on ne fait pas plier facilement Vladimir Poutine ni même. Abdallah Saleh et Kadhafi. on peut parfaitement frapper Daech sans faire d’Al-Assad un allié. intérêts mercantiles avec le Qatar ou haine de soi occidentale (la fameuse « tyrannie de la pénitence » bien analysée par Pascal Bruckner). et non pour tel ou tel aspect de notre politique étrangère. Peut-on pallier ce manque en asphyxiant économiquement ce « califat » autoproclamé ? Pour faire la guerre. c’est Daech » a-t-il déclaré. Depuis les attentats du 13 novembre. Barack Obama. N’oublions jamais que Bachar Al-Assad. et plus seulement les autres groupes armés d’opposition à Assad. ce cynique absolu peut aujourd’hui triompher ! L’erreur n’était pas de le considérer C’est bien beau de bombarder l’EI tous azimuts mais aucune armée étrangère ne semble vouloir s’engager dans un combat au sol. le Hezbollah et surtout Moscou. Pour le premier. seuls les déséquilibrés tuent sans raison. « Notre ennemi. rompant avec la doctrine du « ni Bachar ni Daech » qui prévalait depuis des années au Quai d’Orsay. De toute façon. Dans ce cas. comme un problème. misogyne. La Russie a justement infléchi sa politique en Syrie à la suite de l’attentat du 31 octobre contre l’Airbus de la compagnie Metrojet. Le Drian. Ce schéma simpliste me paraît politiquement infondé et moralement abject. si les bourreaux de Charlie ou du Bataclan ne sont pas si coupables.sabilités. Les islamistes radicaux nous détestent de toute façon déjà pour ce que nous sommes intrinsèquement. J’ai personnellement toujours dit et écrit qu’il ne chuterait pas. Quelle est aujourd’hui la stratégie russe en Syrie ? Par naïveté. et en dépit de la volonté française. car l’essentiel des revenus de l’organisation terroriste provient de norias de camions-citernes exportant des huiles lourdes → 55 . préférant pointer du doigt les prétendues et constantes responsabilités de l’Occident. mais de croire qu’il tomberait comme un fruit mûr après la chute de ses comparses dictateurs Ben Ali. et qui se méfie comme de la peste de la pénétration du wahhabisme au sein de la population russe musulmane sunnite. ET NON POUR TEL OU TEL ASPECT DE NOTRE POLITIQUE ÉTRANGÈRE. certains ignorent totalement les représentations mentales et le corpus doctrinal des islamistes radicaux. lorsque des États musulmans nous appellent à l’aide. en l’occurrence. Assad représente un bastion anti-islamiste aux yeux d’un pouvoir russe ayant déjà subi des attentats monstres dans les années 2000. la décision de François Hollande de ne plus se contenter de frapper des cibles de Daech en Irak mais aussi sur le sol syrien avait déjà constitué un infléchissement réaliste. Car personne n’est terroriste comme cela. C’est un peu la peste qui se nourrirait du choléra. Avec son usage massif de gaz neurotoxiques. antisémite. il ne s’agit pas d’ingérence. comme l’a théâtralement demandé Poutine à son chef d’état-major dans une scène filmée digne du cours Florent ! Bref. raciste. Mieux  : la Syrie s’était alliée à l’URSS dès 1951 ! Accessoirement. des GIA algériens d’hier à l’État islamique d’aujourd’hui en passant par le Hamas ou Al-Qaida. l’objectif fondamental a toujours été de conserver un régime allié à Damas et plus précisément sur le littoral méditerranéen de Syrie. Valls. Vladimir Poutine bombarde de plus en plus massivement l’État islamique. lâcheté. les chasseurs bombardiers russes vont cibler aussi l’État islamique. de barils d’explosifs sur les immeubles civils et le recours systématique à la torture. où Tartous constituait l’unique base aéronavale russe de tout le bassin Méditerranée-Moyen-Orient. liberticide et apocalyptique dont la matrice théologique remonte au ixe siècle et non à la guerre de Bush en 2003 ! Faut-il en tirer les conséquences logiques en s’alliant au moindre mal. Mais à présent.

des sites internet et des fusils ne coûtent pas très cher. La géopolitique a autant horreur du vide que la nature. des couteaux sanguinolents. Quant à la Turquie. la complaisance était manifeste. que cela mine sa capacité d’attraction et de fascination auprès de certains jeunes. Syrie. y compris djihadistes. Doha et Riyad en tête. Pour ces pays tiraillés par le fondamentalisme. et dans une certaine mesure la Syrie. Plus l’État faillit. il suffit parfois de l’avoir enfanté. seuls quelques-uns des 194 États de l’ONU – dont l’Arabie saoudite et le Qatar – conjuguent la volonté et la capacité de nous acheter des armements à haute valeur ajoutée. tribus en Irak. de toute façon. soyons pragmatiques… • Des combattantes Yezidi à Shengal. Or.). dont la frontière était fermée pour les réfugiés kurdes mais très poreuse pour les terroristes de Daech… L’argent n’ayant pas d’odeur et l’AKP au pouvoir à Ankara étant de type islamiste sunnite. c’est cet odieux romantisme révolutionnaire. ou la fragmentation du monde arabe. Touaregs au Nord Sahel. l’Algérie. la Libye. qui commence en effet avec la Somalie en 1991. ne faut-il pas se résigner à voir se développer des mouvements djihadistes sur les décombres des États-nations ? Si. Je vous souhaite bien du courage ! Question presque philosophique. l’absence de prérogatives des uns favorise la prise de contrôle des zones. l’important est de le refouler et de l’affaiblir le plus possible. c’est-à-dire clairement radicaux. puis dans la foulée du printemps arabe en 2011 avec le Yémen. même asséché financièrement. de l’économie et des populations par les autres. 13 novembre 2015. avec un baril durablement à 50  dollars. elle a enfin consenti à ouvrir la grande base otanienne d’Incirlik et à surveiller un peu sa frontière. à commencer par des Rafale et des navires de guerre. l’action de commandos spéciaux américains. 56 © Sebastian Backhaus/NurPhoto En ce cas. plus et mieux les seigneurs de la guerre s’engouffrent dans l’espace souverain laissé vacant. Face à la « somalisation » d’une grande partie du monde arabo-musulman (Libye. la Turquie. On ne reprendra pas Mossoul. mais après avoir endigué depuis dix-huit mois Daech. l’Arabie saoudite et le Qatar sont dotés de régimes wahhabites. que faut-il faire ? Continuer à commercer avec des gens qui ressemblent clairement à nos ennemis ? Rompre toute relation ? Réviser notre politique d’alliance en faveur de l’Iran ? . après sa reconquête par les forces kurdes. même localement. Sur les 22 États arabes que compte une Ligue arabe qui ne représente presque plus rien. ce n’est pas avec cela qu’ils pourrissent les banlieues d’Occident. bien davantage que les rares puits de pétrole qu’il peut exploiter… La combinaison de bombardements et d’attaques ponctuelles et ciblées au sol sera la plus efficace. Après tout. c’est bien peut-être qu’Allah ne les soutient pas tant que cela… On accuse beaucoup ces dernières. comparez-le à la doctrine contemporaine des barbares de Daech. Ce genre de groupe apocalyptique craint d’autant plus de reculer. mais bien via l’achat de mosquées et de madrasa dans lesquels prêchent des imams fanatiques. comme par enchantement. l’État islamique ne sombrera pas ainsi. d’avoir financé l’hydre Daech. si ces hommes refluent et perdent du terrain. notamment avec pour troupes au sol les Kurdes dans leurs zones d’habitat. Yémen. Après tout. n’est-ce pas aussi un moyen d’acheter la paix sociale ? Il n’est pas toujours besoin d’un affaiblissement de l’État pour voir celui-ci subir la menace islamiste radicale. Or notre balance commerciale est gravement déficitaire et je ne vous parle pas du front de l’emploi… Alors que faire ? Eh bien continuer à leur vendre des armements de pointe. Mais depuis le bain de sang de Paris. franchement faciles à neutraliser depuis les airs. Ensuite. Après tout. plusieurs sont directement menacés par le terrorisme islamiste parfois provisoirement allié à des forces centrifuges régionalistes (Bédouins du Sinaï. d’Asie du Sud et d’Afrique subsaharienne depuis plusieurs décennies. De même. Son arme principale. nous ne les pleurerons pas mais en attendant. Penchez-vous de près sur le dogme wahhabite du xviiie  siècle. lesquels ont longtemps soutenu des groupes extrémistes. leurs années sont comptées  . et tentez de m’expliquer la différence fondamentale entre les deux. mais aussi l’Irak chiite et les pétromonarchies du Golfe commencent à souffrir sérieusement. des chasseurs américains F-15 et autres Sukhoï russes ont enfin rejoint nos Rafale pour stopper les convois de centaines de ces camions. Grâce à cette nouvelle donne. Ce jour-là. etc. D’abord. mécaniquement.vers le nord. dont la duplicité envers Daech était devenue indécente (surtout pour un membre de l’OTAN). britanniques et français peut s’avérer très précieuse. Irak…). mais équation simple ! À l’heure actuelle. les jours de l’État islamique sont-ils comptés ? Ne pavoisons pas trop vite . s’est poursuivie avec l’Irak en 2003. La balkanisation. la conjonction des gaz de schiste et de la montée en puissance de l’Iran entraînera fatalement la chute de ces régimes wahhabites d’un autre âge. et.

près le 7 janvier. parmi les rangs de la gauche radicale. la cohorte désormais connue des piètres penseurs. Pas du tout. sinon dûment mérité. à laisser entendre. Les dessinateurs étaient morts pour avoir un peu trop dessiné. ou parfois même à dire ouvertement. de défendre l’hypothèse que ceux-là aient dépassé les bornes. L’argument pourrait s’entendre si dans son communiqué le parti d’Olivier Besancenot ne mettait pas sur un pied d’égalité la violence des attentats parisiens → et les bombardements de l’armée française. l’argument des provocations supposées «  islamophobes  » s’est écrasé sur les terrasses parisiennes. C’est le NPA qui a d’abord expliqué que la guerre menée par l’État islamique à l’Occident n’était qu’une réponse aux bombardements menés par l’armée française contre l’organisation terroriste. déjà. 57 . laissant trop souvent s’exprimer un humour aux relents «  islamophobes  ». Dix mois après Charlie. ou alors elle l’a bien cherché… Et l’heure est bien sûr à la mobilisation générale contre la dictature qui vient. la France est forcément coupable. le délai de décence n’avait pas été très long. imam de Brest. donc. qui trouvent systématiquement des excuses à des hordes de terroristes fanatisés et aiment à présenter les bourreaux en victimes.ISLAMO-GAUCHISTES C'EST LA FAUTE À LA FRANCE ! Par Régis Soubrouillard Rachid Abou Houdeyfa. Difficile. que les dessinateurs de Charlie avaient eu la plume un peu lourde quand il s’agissait du Prophète. Le sanglot de l'homme rouge Au Bataclan. Pourtant. Et nombreux étaient ceux. © FRED TANNEAU A On pouvait penser que le 13 novembre bousculerait un peu les certitudes des altermondialistes. Bref. Et les juifs… Parce qu’ils étaient un peu trop juifs. les sacrifiés des 7 et 11 janvier l’avaient sans doute un peu cherché. n’a pas tardé à dégainer ses nouveaux éléments de langage  : le prêt-à-penser de la victimisation du poseur de bombes. Pour eux. ne se tenait pas une réunion de dessinateurs de prophètes et aux terrasses des cafés visés ne se pressaient que des jeunes et innocents leveurs de coudes. les policiers pour avoir un peu trop protégé. tout bien pesé.

en Irak […]. La barbarie impérialiste et la barbarie islamiste se nourrissent mutuellement. lui. écrit ainsi le parti d’Olivier Besancenot. niant le contexte local. sans moyens financiers » qui se « voient barrer l’accès à la fortune dès la naissance ». Netanyahou. Sur son blog. Cette partie minoritaire de l’extrême gauche. L’argument est un peu court. depuis. « La France connaît le retour de flamme d’une politique étrangère belliciste en Libye. au Mali. et encore plus sûrement contre la prise de distance de cette même diplomatie avec les Palestiniens dès la fin de la présidence Chirac. de tragédies. Hollande. sans nous demander notre avis.«  Cette barbarie abjecte en plein Paris répond à la violence tout aussi aveugle et encore plus meurtrière des bombardements perpétrés par l’aviation française en Syrie. et occultant par ailleurs totalement le conflit géant interne à l’islam. Afghanistan. selon l’intéressé. » La boucle est bouclée. Valls. Mali. lui. en l’occurrence. suite aux décisions de François Hollande et de son gouvernement. l’économiste Paul Jorion a accueilli le billet d’un certain Anton Klimm. un billet de la même eau intitulé «  vos guerres. Cette gauche radicale a d’autres ressources dans sa besace. pour tenter d’expliquer un tel passage à l’acte. Et le suspense n’a pas duré longtemps quant à savoir qui allait nous expliquer en premier que les kamikazes n’étaient en fait que de pauvres victimes d’une société qui n’aurait eu de cesse de les rejeter. Michel Onfray s’est lui aussi rallié à ce camp de la paix et du juste « retour de bâton ». motivée par la stratégie du “choc de civilisations” et son corrélat interne que sont le racisme et l’islamophobie d’État. Obama. En tirant. Dans la chronique du Yéti intitulée «  Notre irresponsable part de responsabilité ». Autant de procédés peu glorieux qu’elle partage. dès le samedi 14 novembre. Olivier Besancenot. le rôle joué par les monarchies du Golfe dans sa montée en puissance. de la mystification. auteur de l’analyse sociologique la plus indigente qui soit  : «  Est-il légitime de se demander pourquoi certains se retrouvent du “bon” côté et d’autres. particulièrement virulents à l’égard de Charlie Hebdo accusé de fascisme anti-islamique. vous les Sarkozy. vous et vos amis patrons de multinationales. et où le terrorisme serait légitimé par la politique étrangère des puissances occidentales. de facto. se trompe de cible. Syrie… Nous n’avons pas toujours été très nombreux à protester. le contexte social et l’histoire coloniale. en Syrie. » Sur son blog. a publié. ne voyant là que des voix « dissidentes » ou « discordantes » que le « parti des éditorialistes faucons » ne saurait entendre. Vous êtes en guerre. Nous refusons toute union nationale avec les responsables des guerres. le philosophe estime que « droite et gauche qui ont internationalement semé la guerre contre l’islam politique récoltent nationalement la guerre de l’islam politique ». focalisée sur la question palestinienne. » Les Indigènes de la République. Dans ce monde binaire où tout se vaut. encore faudrait-il ne pas se tromper de sujet. Nous n’avons pas suffisamment réussi à convaincre que ces expéditions militaires ne feraient qu’apporter toujours plus d’instabilité. préféré dénoncer la stigmatisation et la ghettoïsation sur notre sol des populations musulmanes. de violences. Suffisant. Dans une « mise en perspective » en 140 signes. le NPA pratique le révisionnisme historique en faisant de l’État islamique un simple golem de l’« axe du Bien ». Si le terrorisme ne se combat pas par la guerre – c’est même sans doute un contresens que de croire que des bombes suffiront à anéantir un tel adversaire –. sous forme maintenant d’attaques simultanées organisées en meute. l’hebdomadaire Politis a. C’est un autre combat que mènent ici les bataillons islamo-gauchistes  : contre le virage – largement 58 . chercheur sur la question palestinienne. Tout antipacifiste est un chien Depuis. devenu. Cameron. a laborieusement tenté de relativiser les prises de position des uns et des autres. Une prise de position qui a tellement plu à l’État islamique qu’il s’est permis de la relayer dans une de ses vidéos. en l’espèce. dont l’« excusisme » reste l’argument suprême. critiquable – atlantiste et néoconservateur de la diplomatie française. la mécanique intellectuelle qui consiste à faire peser la responsabilité des victimes sur les dirigeants occidentaux relève. du “mauvais” ? » Entendant par là d’un côté « des jeunes performants » et de l’autre « les assassins. la conclusion suivante : « Faut-il s’étonner ensuite que le chaos que nous avons semé au Moyen-Orient nous frappe de plein fouet ? Sous forme d’actions solitaires isolées pour commencer. la bourgeoisie. qui a abandonné depuis longtemps la salutaire critique des médias pour la propagande. Le débat est légitime. Et vous nous avez entraînés là-dedans. ont joué l’effet « double lame » : la politique étrangère française s’expliquerait par l’« islamophobie » qui caractérise la politique intérieure française. vous et vos alliés politiques. le hashtag de ralliement de tous les néopacifistes (« leurs guerres. « LE SOCIOLOGUE RAPHAËL LOGIER CONTESTE QUE LE FONDAMENTALISME ISLAMISTE SOIT UN PROJET POLITIQUE ET RELIGIEUX QUI SE NOURRIT DE L'ISLAM. les bombardements effectués par l’armée d’un État démocratique contre un groupe terroriste n’ont ainsi pas plus de sens que le massacre aveugle d’innocents venus écouter un concert. Hollande. Dans la géopolitique ultrarudimentaire qui sert de vision du monde au NPA. Irak. Sarkozy et Le Pen ». Julien Salingue. nos morts ») : « Vous êtes en guerre. avec laquelle Mélenchon garde ses distances. Libye. avec les recruteurs de l’État islamique chargés d’attirer les jeunes Occidentaux. avec la volonté de tuer un maximum de gens ? » Le site Acrimed. nos morts  ».

identitaire et militaire à haute teneur en exaltation. de problèmes de virilité ou encore de l’absence du père. qu’interrogent les attaques du 13 novembre. celui qui défendait autrefois mordicus le dessinateur Siné dans son droit à la caricature et à la provocation n’avait eu de cesse de louvoyer : «  Aujourd’hui. Raphaël Liogier conteste totalement que le fondamentalisme islamiste soit un projet politique et religieux qui se nourrit de l’islam. une partie de l’extrême gauche pourrait être contrainte à un véritable aggiornamento par les événements du 13 novembre. qu’ils soient de banlieue. En 2005. et ne sauraient servir de prolétariat de substitution à une certaine gauche de la gauche en panne de sublimation politique. Il est parfois des retours au réel ravageurs. incapable d’énoncer clairement sa pensée tellement pleine de sous-entendus : « On peut être Charlie et on peut ne pas l’être tout à la fois. développera partout sa thèse des « ninjas de l’islam ». évoquant pour la première fois des « jeunes islamistes radicalisés » devant le rassemblement des maires de France. politique. Tous ces exclus. en effet. culturellement et politiquement. sont des opinions. et passent à l’acte à un moment ou à un autre. africains ou français “de souche”. c'est pour bientôt ? Non.de la laïcité qui fait que moi qui suis areligieux. La belle affaire ! L’équivalent sociétal de la fête des voisins serait donc la réponse au terrorisme islamiste… Et pourquoi pas tendre l’autre joue ! À peu près aussi indigent que tous les Jean Moulin de bistrots qui prétendent résister à l’ennemi en retournant boire un coup. ces désaffiliés. des convictions qui. en France. Edwy Plenel avait déjà été d’une formidable ambiguïté pendant tout le mois de janvier. le fondateur de Mediapart s’est contenté d’un appel à « faire société ». se perdant en de vaines paroles – «  la peur est notre ennemie » – pour mieux nier qu’en l’occurrence l’ennemi est identifié : le radicalisme musulman qui recouvre pour l’essentiel le salafisme djihadiste. Dans sa prose angélique. À trop fréquenter des Tariq Ramadan et à fustiger régulièrement ceux qu’il appelle désormais les « laïcards ». dominante. Jean Baudrillard annonçait déjà cette fracture dans Libération  : « Une bonne part de la population se vit ainsi. Dépossédée du monopole de l’utopie politique révolutionnaire par la nature radicale de l’intégrisme islamique. sans autre combustible spirituel que les pauvres pis-aller de la consommation et de l’accomplissement de soi. les chrétiens. mais résulterait d’un manque de reconnaissance. défendue par les armes. n’auraient-ils pas de problèmes de virilité ? Évoquant un « djihadisme sans islamisme ». les juifs. exclusive 59 . Leur rêve néo-tiers-mondiste s’est fracassé le 13 novembre sur des terrasses parisiennes. encore moins de l’islamophobie. • Le danger n’était déjà pas alors le terrorisme mais la laïcité ou la stigmatisation des populations musulmanes. Bien plus préoccupé par le «  virage sécuritaire  » que par la menace islamiste. Sa recette  ? Edwy Plenel n’en dit évidemment pas un mot. incapable d’incarner ses propres valeurs. Plenel évite soigneusement le sujet quand même le président de la République. l’Occident ne fait pas le poids contre une lutte spirituelle. dans un combat sans retour. icône des milieux islamogauchistes depuis un livre au titre plein de promesses Le Mythe de l’islamisation. d’assumer son identité nationale. » Transformé en Gandhi d’opérette. l’alternative d’un projet autrement plus mobilisateur  : une identité totale. les islamistes radicaux ne sont pas des victimes de la misère ni de la colonisation. ils devraient peut-être s’interroger sur leurs responsabilités. l’État islamique propose. De ceux qui ont des croyances. Quant aux sans-frontiéristes. qui ne peut même plus lui offrir une définition de sa propre appartenance nationale. dogmatique. lors de ses sorties médiatiques après les attentats de Charlie Hebdo. qui ont systématiquement œuvré à dénigrer la nation française. d’une prudence de Sioux jusque-là. L’auteur oublie de s’interroger sur le rôle éventuel du religieux dans ces failles spécifiques. dépourvu de ses arguments sur le caractère provocateur des caricatures et le «  laïcisme  ».” » Plenel lâche le morceau C’est bien le rapport de tous ces « déracinés » à la nation. Et on a tout à fait le droit de ne pas être Charlie en disant : “Je ne suis pas obligé d’apprécier. On peut être Charlie en disant qu’évidemment nous sommes du côté de ceux qui ont été massacrés. a fini par lâcher le mot interdit. seul véritable référent politique comme l’a prouvé le retour quasi instantané aux frontières intérieures au moment de l’agression. il y a une forme de laïcisme. Face à une société en voie de désintégration. font de leur désaffiliation un défi. Plenel n’est pas tombé dans l’outrance des Besancenot et autres Indigènes de la République. De plateaux télé en interviews dans L’Humanité ou L’Obs. Le djihadisme n’aurait ainsi rien à voir avec l’islamisme. d’interprétation sectaire. Les bouddhistes. Autant dire que. ©Philippe Matsas/Opale/Leemage Dans le même déni. L'aggiornamento. je veux aussi défendre la liberté de ceux qui croient. pour moi. ». le sociologue Raphaël Liogier. comme immigrée dans son propre pays.

60 © JOEL SAGET .

pourvu qu’on leur donne de quoi fumer du shit et de quoi baiser. pour se faire justice sur des juifs et des blasphémateurs (rejoignant en cela le milliardaire saoudien djihadiste mondialement connu. faite de reculades et de capitulations. ceux qui ne leur ressemblent pas. Après les discours. Voilà pourquoi et comment. les indigènes. tout ce que j’avais envie d’écrire sur l’islam ou l’islamisme tombait sous le coup de la loi. Enfin. pas même dans les pages de ce magazine à la réputation bagarreuse qui nous lie. après l’ivresse. Mais par quelle loi naturelle ou culturelle. Nous n’étions pas racistes. nous appartenions à la même famille spirituelle. ne voyaient pas où était le problème quand les burqas apparaissaient dans l’espace public. auraient très bien pu s’acclimater sous un régime islamique. à charge et affûtée pour blesser. Disons que nous nous reconnaissions. c’est nous. Au lieu de cela. parmi mes proches. sous la surveillance des zélés délateurs de l’antiracisme appointé. sauf Charb. J' ai écrit mon dernier article il y a un peu moins d’un an. âme sœur tellement insultée. être repris et arboré fièrement en signe de résistance.SALAFISTFUCKING Alors que toute la presse se fût honorée en publiant. Mais sans m’y retrouver tout à fait. à peine. par quel obscur déterminisme le jeune banlieusard mahométan est-il condamné à sortir de son ghetto pavillonnaire et subventionné. de loin. nulle part. armé de ressentiment et de fusils d’assaut. Depuis plusieurs mois. On comprendra combien l’année 2015 fut rude. au mieux la promesse d’une régression. qu’on bombardait Daech en Syrie et qu’on le flinguait à Saint-Denis. » J’eus le plus grand mal à avaler cette formule infâme qui me rappelait le « plutôt rouges que morts » que les pacifistes bêlaient au temps de la guerre froide et de ma jeunesse. Par Cyril Bennasar Des politiques. la migraine. comme si nous ne pouvions → L’appartement de Saint-Denis qui hébergeait la cellule terroriste. Français. Particulièrement énervé par ce parfum de défaite avant même qu’on ait livré la moindre bataille. quand j’ai vu qu’on bougeait en haut lieu. d’outrage et d’insulte. qui venait d’être piétiné par des chiens fidèles et par le meurtre d’humoristes. Je me mis à flirter avec une expression faite d’invective. 18 novembre 2015. et au pire la menace d’une agression. Pourtant. résumé dans ce journal par le postulat suivant : « Sans compromis. le pardon lamentable du numéro des survivants donna le ton et l’on se remit à nous alerter sur le danger des amalgames. en jouant une parenté fictive pour affirmer une apparenté raciale ou religieuse. Cette année qui commença par les meurtres des hommes et des femmes de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher fut une année. sans appartenir à la même famille politique. le lendemain des attentats. je me consolais d’un présent sinistre dans la lecture d’Oriana Fallaci. Comme beaucoup. qui tels des personnages houellebecquiens. Mais ce n’est ni la douleur ni le deuil qui m’ont empêché d’écrire le moindre mot en dix mois. tandis que Riss expliquait qu’il renonçait à dessiner le prophète de son malheur. le sursaut attendu ne vint pas. Pourvu que ça dure. La lecture de Léon Bloy m’a toujours donné. des caricatures du Prophète plus moqueuses les unes que les autres. Wolinski. dans une belle et courageuse unanimité. Et les républicains aussi. Cabu et les autres. lorsque nous nous croisions. 61 . fort heureusement) ? Mystère que ne tentèrent même plus d’élucider les sociologues prétendus Indigènes de la République mais imposteurs puisque ici. une colère qui semblait aussi inextinguible que celle qu’Allah nourrit pour les juifs et une inaptitude à l’exprimer dans le cadre de la loi. mon désespoir se doubla de rage. Il n’y a pas de différence entre la soumission et n’importe quel compromis passé avec l’islam. je le comprends aujourd’hui. depuis. l’indigeste culture de l’excuse nous fut resservie à la louche. quand le hallal s’imposait dans les cantines. je reste touché par sa mort et j’en garde une peine fraternelle. Je me suis donc tu. J’avais le sentiment que. amère et désespérante pour qui reste convaincu que l’islam est. à moins que ce ne soit l’inverse. plutôt pénible pour un islamophobe endurci. rempli de rage et d’orgueil. notre couleur de peau. et tentais d’écrire ma peine. dénués de toute fierté française et de tout affect héroïque. nous ne vîmes l’étendard de la liberté d’expression. sans doute par égard pour ceux de nos compatriotes qui partageaient le même espace public que nous mais pas notre origine. d’emblée et au premier abord. j’ai retrouvé le goût d’écrire avec sérénité. quand l’hypothèse « soumission » fut romancée par Michel Houellebecq puis sérieusement envisagée par Pierre Manent dans un essai que je préférai ne pas lire. et qui. je me mis à prendre mes distances avec ceux. notre attachement à la liberté ou notre goût pour le blasphème. C’est. ni frère ni cousin. Passée la stupeur du 13 novembre. n’en déplaise à mes amis cathos de droite qui pensent que la déchristianisation est la cause de tous nos maux. le devenir. cette fois sur le thème de l’apartheid. mais rien de ce qui venait n’était publiable. on aura la soumission. par la force brutale des uns et la lâcheté molle des autres. quelques jours après les assassinats de Charb. nous ne nous appelions entre nous. les hommages et les défilés. pour la France. Je ne les connaissais pas. J’ai bien failli. nous étions de ceux que la politesse empêche d’exclure. et finissant comme lui.

je me détends. que la sécurité est un droit élémentaire. même si le mot « islam » lui écorche les lèvres. Je finis donc par préférer garder le silence. Comme par désenchantement et par un jeu de chaises musicales idéologique. et l’envie d’insulter mes compatriotes et néanmoins musulmans me quitte.pas en finir avec un tissu de niaiseries bibliques sans voir inexorablement notre paysage spirituel être obscurci par une montagne de monstruosités coraniques. entre autres choses. Ce n’est plus désormais le juge européen ou la bien-pensance. Enragé. La haine finissait toujours par trouver son chemin dans les plans d’attaque. Et à broyer du noir. mais parce que dans ce cas. je me retrouvais sentencieux. décortiquent. qui refusa obstinément de prendre le risque de me remplacer en cas de procès. Quand la police réoccupe les territoires perdus. suspendues à leurs subventions. les écolos se ridiculisent et les associations antiracistes la mettent en sourdine. À coups de bélier. pinaillent et retoquent. ce n’est pas l’auteur qui est poursuivi mais le rédacteur en chef. ils étaient toujours trop légers. J’essayais d’être malin. seront mis hors d’état de nuire. la déchéance de la nationalité. Quand l’État retrouve l’audace de faire régner l’ordre. ou à acclimater chez nous une pratique qui a fait ses preuves. comme une mauvaise fièvre. la gauche parlementaire découvre. un Guantanamo à la française avec du vrai death metal dans les oreillettes et andouillette à tous les repas. par la fermeture des mosquées et l’expulsion des imams). Ce n’est qu’un exemple. j’en remettais une couche. Pourvu que ça dure. je ne baissais jamais d’un ton. © D. la sécurité et la justice. si on ne persévère pas dans la contre-attaque. On se prend à rêver que les sages irresponsables qui. à les flinguer à vue. en post-retraite. Je pesais mes mots. en l’occurrence rédactrice. arrête. Mais je vous préviens. mais nécessité qui fait loi. puisque les islamistes criminels ne parlent pas quand on les interroge. je ne maniais plus l’ironie. Toutes les propositions «  nauséabondes  » d’hier (la fermeture des frontières. dans l’exercice du monopole de la violence légitime. Toutes ces décisions salutaires qui menaçaient notre belle âme républicaine il y a encore deux semaines sont réclamées avec impatience et approuvées sans complexes ni tremblements par les Messieurs Jourdain de droite et de gauche qui font du FN sans le savoir. le renvoi des étrangers indésirables. Aujourd’hui. je retrouve mon calme. dans les angles de vue. non pas que l’envie d’occuper une tribune au tribunal me manquât. bâtis autour de traits racistes et truffés d’islamoqueries féroces. ou plutôt du vert… • POURQUOI PAS UN GUANTANAMO À LA FRANÇAISE AVEC DU VRAI DEATH METAL DANS LES OREILLETTES ET ANDOUILLETTE À TOUS LES REPAS ? J’ai alors ébauché quelques articles. Le gouvernement pourrait. mon retour à la raison. pas trop convenue. On espère que le braillomètre va cesser d’intimider les décideurs pour longtemps. Je retrouve alors le goût de l’expression légale. Il semble que le coup d’État permanent du droit sur la volonté du 62 . Je dois au tournant répressif pris et promis après les meurtres massifs d’idolâtres pervertis commis à Paris le 13 novembre.R. et que la politique revienne par la grande porte. Tout cela tombait inévitablement sous le coup de la loi. je l’espère. perquisitionne. peuple touche à sa fin. élimine et démantèle. autoriser les forces de l’ordre. Dans les périphrases − des bourricots −. je finissais tranchant. de leurs conseils divers et variés. dans les métaphores − des nuisibles. je vais mieux. Orgueilleux. je frappais à coups de masse. sont enfin envisagées avec sérieux. quand se déchaîne la répression. dans le choix des mots. je risque de recommencer à laisser parler mes bas instincts. parce qu’elle trouvait mes propos indignes (la belle affaire) et parce qu’elle avait mieux à faire (on se demande bien quoi). la droite des notaires et des notables entend le peuple. et que la France continue sur la voie du bon sens retrouvé. convenable mais. je renoue avec une sérénité perdue. la mise en branle du premier salafiste fucking d’envergure. Je débutais rusé.

dans le passé. Vous voilà prévenus. Serais-tu prêt à abandonner à n’importe qui une terre pour laquelle ton père a pris le maquis à 18  ans. marchent côte à côte dans les rues. Et que nous les avons vaincus. Quelque chose a changé. chers djihadistes. Vous courez de grands risques en prenant notre longue tolérance pour de la lâcheté. j’ai bien compris votre message. vous vous vantez d’avoir 63 . entonnée par un Congrès debout. Nos Lumières nous ont apporté une supériorité matérielle dont nous avons abusé dans le passé. Oui. À nos yeux. Pour toutes ces raisons. me disaient mes amis. Par vos provocations sanguinaires. très anciennes. ai-je voilé de tricolore ma photo de profil sur Facebook. tous deux officiers de réserve. Mais sachez que. C’est pourquoi la peur va changer de camp. nous l’avons gagnée par les armes. je comprends un peu mieux ce qui me relie à ce vieux pays. Je rêvais de la noyer dans la normalité européenne. à la suite de nos révolutions. nous avons affronté des ennemis bien autrement redoutables que vos hordes miteuses. De tout cet acquis. tes grands-pères. tous les pouvoirs à celui de la critique. ce pouvait être Londres.LETTRE OUVERTE AUX DJIHADISTES QUI NOUS ONT DÉCLARÉ LA GUERRE Par Brice Couturier Tous ceux qui ont entendu cette chronique sur France-Culture le 18 novembre ont été bouleversés. sans distinction de race ou de religion. Mais tout de même. C’est à prendre ou à laisser. des centaines d’idolâtres dans une fête de la perversité ». je me serais bien identifié au nomade hyperconnecté de Jacques Attali. que s’est développé cet esprit critique qui vous fait si peur. C’est une bonne chose. voire New York. quel glorieux fait d’arme. dites-vous. attaqué «  la capitale des abominations et de la perversion. il n’y a rien à négocier. pour Montaigne et Proust. parce qu’elle est la capitale de la liberté de penser. Paris. Pourquoi alors. où étaient rassemblés. en un week-end. frôlé la mort dans les Ardennes à 19  ?Comme à bien des hommes et femmes de ma génération. parce que vous craignez qu’il dissipe bientôt les ténèbres de votre crasse ignorance. comme l’ont fait. « le Bataclan. la France. pour Lamartine en février  1848 et Charles de Gaulle en juin  1940. Ridicule hier. en vertu du ratio qualité des prestations sur niveau des prélèvements. hommes et femmes. Il n’y a pas longtemps. Son exceptionnalité m’énervait. chez nous. et désireux de la proposer à tous ceux qui viennent nous rejoindre. chers djihadistes. aucune puissance terrestre ne peut se targuer d’une origine divine. libre de choisir son pays d’attache comme on décide d’un hôtel . celle qui porte la bannière de la Croix en Europe. Assassiner des civils désarmés. cette marque de patriotisme apparaîtrait courageuse aujourd’hui. vous vous trompez. Dans votre communiqué de guerre. • Chers djihadistes. Watteau et Debussy. Nos regards se croisent avec cette liberté que les bigots de votre espèce condamnent comme une effronterie. Je jugeais Paris provincial. Nous détestons la violence et sommes lents à répondre aux provocations. Ayant vécu ici ou là. Nous sommes une nation d’individus. jusqu’à nouvel ordre. en vérité ! Vous croyez avoir semé la panique dans cette ville qui vous fait horreur. de se moquer. s’asseyent aux mêmes tables de cafés et de restaurants. Vous croyez pouvoir nous soumettre par la terreur. Vous vous vantez d’avoir massacré à la kalachnikov des amateurs de rock désarmés dans une salle de concert. la France ne m’était pas grand-chose. fiers de leur émancipation. comme le font dorénavant les présidents américains. Je dois vous l’avouer. Ce plaidoyer pour le réarmement moral et la fierté d’être français a d’ailleurs été amplement repris sur les réseaux sociaux. Paris ». de croire et de ne pas croire. je lui conseillerais d’orner son revers d’un badge aux couleurs de son pays. Nous sommes les enfants de Descartes et de Voltaire et c’est pourquoi nous soumettons toutes les croyances à l’épreuve de la raison. vous nous avez réarmés moralement. Du sang perdu. pour Pascal et Paul Valéry. du Liban à la Pologne. C’est que. Ma capitale à moi. chers djihadistes. parce que l’expérience d’autrui prend la forme du visage – comme nous l’a appris Lévinas. C’est dans nos universités. Ce n’est plus le cas. Cette liberté de critiquer. Bruxelles. Les visages ne sont pas masqués. ont porté l’uniforme pendant les guerres. des centaines de milliers de gens – phénomène sur lequel feraient bien de réfléchir nos sociologues ? Pourquoi cette Marseillaise. y compris par de nombreux internautes marqués à gauche. ces querelles d’Allemands m’apparaissaient comme quasi préhistoriques. Grâce à vous. à Versailles ? Si j’étais le conseiller en communication de François Hollande. j’en étais arrivé à me considérer comme un homme aux semelles de vent. je me sens soudain fier d’être français.

JEAN DE MAILLARD : « PAS DE LIBERTÉ POUR LES ENNEMIS DE LA VIE ! » Propos recueillis par Gil Mihaely © Crédit Même si la ligne Valls l’a finalement emporté sur la ligne Taubira. 64 . la justice française n’a toujours pas procédé à l’évolution culturelle indispensable à la mobilisation générale antiterroriste.

dont les maillons s’articulent les uns avec les autres. le bilan n’est pas particulièrement positif. l’un des problèmes identifiés après les attentats de janvier concernait l’articulation entre le crime et le radicalisme islamiste. Obliger un dealer à trouver un travail quand il y a cinq millions de chômeurs. il n’y a toujours que 18 magistrats pour s’occuper de la lutte antiterroriste : neuf membres du parquet et neuf juges d’instruction. c’est celle de son maillon le plus faible. de la doctrine. parce que nous ne sommes plus. Entretiens sur la civilisation néolibérale. elle l’a même. 65 . les préfets prennent de plus en plus de place et d’importance dans la lutte contre la délinquance en général. Globalement. massivement imposées par les tribunaux. Sauf qu’on n’a jamais défini ni ce qu’était un délinquant ni ce qu’étaient la réinsertion et la réadaptation ! Les outils judiciaires dont nous disposons pour travailler à la réinsertion des individus ne portent pas sur les comportements délinquants. Nous en avons approuvé le principe mais nous avons formulé. Jean de Maillard. depuis janvier. certaines réserves qui n’ont pas été entendues par le législateur. où il est aujourd’hui représentant du syndicat FO-Magistrats. Avons-nous avancé sur ce dossier ? Les magistrats et la justice en général ne portentils pas eux aussi une responsabilité dans leur mise à l’écart ? N’ont-ils pas donné du fil à retordre aux policiers ? © Hannah Assouline Malheureusement. aggravé ! Ce texte s’appuie pourtant sur une bonne approche. à un moment. ce logiciel-là n’a pas été modifié et nous en sommes donc toujours au point où nous étions en février dernier. Sauf que la justice. a dû quitter ses fonctions : il est aujourd’hui juge aux Affaires familiales à Lille ! C’est indéniable. un chiffre évidemment ridicule ! Il est vrai qu’entre le moment où on lance une politique et le moment où elle porte ses fruits. Pour toute la France. Les obligations de travailler ou de se faire soigner. notre dispositif législatif est bien musclé et bien armé. pour peu qu’on y parvienne. c’est une faute. tout aggiornamento dans la doctrine traditionnelle d’une certaine gauche. mis à part ce changement d’état d’esprit que nous ne boudons pas. à la suite des attentats de janvier. On a si peu confiance dans la justice qu’on a décidé de la mettre sous la tutelle discrète. qui refuse. il se passe des mois. dans la situation où la garde des Sceaux pouvait dire publiquement. » Les clivages qu’on avait observés entre ce que l’on peut appeler « la ligne Valls ». En revanche. Nous nous sommes vus il y a neuf mois. Oui et non. mais sur les comportements sociaux qui sont supposés produire la délinquance. il y a une telle méfiance de la part des élites politiques et de l’administration française envers la justice qu’on l’a volontairement laissée en dehors. tous à Paris ! La lutte contre le terrorisme en France repose sur les épaules de ces 18 personnes. il est effectivement indispensable de mettre le renseignement au cœur de l’action contre les menaces criminelles et terroristes. quel sens cela a-t-il ? Ce qu’on appelle « laxisme » est en fait une différence de perception de la réalité. qui est une ligne offensive. notamment dans les prisons. puisque Marc Trévidic. et le maillon faible. Pour nous. Jean de Maillard est vice-président au tribunal de grande instance de Paris. si l’affaire se retrouve devant un juge qui ignore tout du contexte dans lequel il doit juger ? Pour être concret. C’est plus qu’une erreur. la justice était restée sur la ligne Taubira que je viens d’exposer . C’est peut-être même encore pire. du ministère de l’Intérieur ! Il n’est pas sûr que cela chagrine beaucoup les Français… Si l’on n’a pas confiance dans le juge. La magistrature a besoin d’une évolution culturelle. Mais le juge ne peut pas vivre dans un monde à part en se désintéressant de la réalité qui l’entoure. Causeur. il faut y passer quand même  ! À quoi cela sert-il d’obtenir tous les renseignements. Pire encore. Même la tentative d’intégrer l’institution pénitentiaire dans la communauté du renseignement a été torpillée par la ministre de la Justice ! Or la résistance maximale d’une chaîne. en tant que syndicat FO des magistrats. Cependant. Son dernier livre. on se méfiera toujours de ses décisions. Mais le silence quelque peu embarrassé de Christiane Taubira montre que cette dernière tendance est obligée de se faire discrète. Or. autant dire que presque rien n’a changé. comme le montrent les annonces du président de la République devant le Congrès. spécialiste de la lutte antiterroriste. partent du postulat que la délinquance est une pathologie sociale ou psychique. c’est la justice. à certains égards. Depuis cinquante ans. et nous avions fait ensemble un certain nombre de constats concernant les failles et les dysfonctionnements de la justice. à tort ou à raison. Or. Oui. Les parquets sont de plus en plus dépendants des préfets qui ont même un droit de regard sur l’état des procédures. Le renseignement doit être intégré dans toute la chaîne des intervenants. La Fabrique du temps nouveau. n’ont évidemment pas disparu. c’est un stéréotype qui ne repose sur aucune analyse scientifique. la loi l’a encore plus séparée du renseignement et de la police. le système est focalisé sur un seul objectif : la réinsertion et la réadaptation des délinquants. voire des années. Quand on sait que → À une différence près : la France s’est dotée entretemps d’une nouvelle loi sur le renseignement. mais de plus en plus réelle. comme elle l’avait fait après les attentats de janvier : « Nous n’avons pas besoin d’une grande loi antiterroriste. Or. se pose celle du « logiciel ». La justice a-t-elle donc appris la leçon et tiré les conclusions des attentats de janvier ? Au lieu de contraindre la justice à changer de logiciel.mais le diable est dans les détails. La loi sur le renseignement qui a été adoptée cet été n’a pas modifié cet état de fait. au contraire. la ligne Valls l’a pour le moment emporté. et la « ligne Taubira ». Il est normal et nécessaire qu’un juge porte sur une personne un regard différent de celui du policier qui l’avait arrêté. a été publié en 2011 par les éditions Temps Présent. aujourd’hui. au-delà de la question des moyens.

il en ressortira toujours djihadiste. Je n’engage que moi. philosophiques et politiques sont inadaptés et on n’a pas de solution miracle ! Pour les individus qui ont basculé dans la terreur aveugle et mortifère. que sur la base d’une fiche S. chacun peut jeter la pierre dans le jardin de l’autre. mais : « Pas de liberté pour les ennemis de la vie. de surveillance et d’enquête adaptés. que des individus qui prônent le djihad se voient assignés à résidence avec un bracelet électronique. ils la désirent. je ne vois pas pourquoi on ne le ferait pas pour prévenir la dangerosité sociale de gens qui n’hésitent pas à tirer ou à faire tirer dans la foule. 66 © Hannah Assouline En supposant que justice et police réconciliées œuvrent efficacement à l’arrestation de ces djihadistes. celui qui a revendiqué les attentats du 13 novembre. de marchandises. on se pose des questions ! c’est-à-dire un abaissement du niveau des libertés pour tous les citoyens. • Tout de même. Il est impensable qu’une personne puisse voir ses droits restreints ou amputés sur le fondement d’un simple soupçon policier.l’un des djihadistes du 13 novembre était sous contrôle judiciaire. où il est nécessaire de donner aux services chargés de la sécurité collective des moyens de contrôle. mais on n’a même pas de doctrine. Et c’est un problème fondamental. qu’on les empêche d’entrer en contact avec certaines autres personnes. Les policiers et les juges la subissent de la même manière. qu’on limite leur liberté de circulation. avec la même dangerosité qu’au premier jour. y compris jusqu’au sacrifice de sa propre vie et au mépris de toute vie humaine. c’est la mise en place d’une sorte de Patriot Act à la française. Je pense qu’il vaudrait mieux chercher des solutions ensemble. Mais si on accroît les moyens de collecte des données – ce que permet partiellement la loi récente – il est naturel d’accroître en même temps le contrôle sur la manière dont la police et les services de renseignement procèdent à cette collecte et sur l’usage qu’ils en font. parce que si l’on met un djihadiste en prison pendant trois ou cinq ans. Mais je ne serais pas choqué. nous ne devons pas dire. C’est bien pour cela qu’il existe des programmes de « déradicalisation »… Mais ça veut dire quoi. c’est que tout le monde semble se méfier de tout le monde. Concrètement. etc. professeur d’histoire du droit à l’université Panthéon-Assas et spécialiste du droit d’exception. Fabien Clain. adaptées aux djihadistes. mais ne devraiton pas disposer d’une gamme de dispositifs allant jusqu’à une «  rétention de sûreté  ». Vous croyez qu’on extirpe l’idéologie de la tête des gens comme on arrache une dent  ? Nous sommes incapables d’évaluer la dangerosité sociale d’individus sortis des programmes de déradicalisation. » Toute la question – et il faudra en débattre – est de les identifier avec certitude et de trouver toutes les garanties nécessaires pour ne pas se tromper. Face à des djihadistes qui représentent potentiellement un danger « à durée indéterminée ». Bien sûr que non. par exemple. Au petit jeu des reproches. à durée indéterminée. la multiplication des contrôles et la prudence des magistrats les empêchaient de travailler ! Ils n’avaient pas les coudées franches… Ce sont moins les magistrats qui les empêchent de travailler que la complexification continue du droit et de la procédure. jusqu’au 13 novembre. nos concepts juridiques. opérationnels et efficaces. c’est sûr. L’alternative qu’il préconise consiste à mettre en place des «  mesures exceptionnelles  ». avait été condamné à cinq ans d’emprisonnement par le tribunal de Paris. déradicaliser ? Selon quelles méthodes. Marc Trévidic. avec qui et avec quels moyens ? On expérimente. Les djihadistes ne craignent la mort ni pour eux ni pour les autres : au contraire. personnellement. François Saint-Bonnet. Mais les policiers disent que. Il reste à les inventer. quelles peines faut-il leur infliger ? . un magistrat puisse prononcer une peine de « rétention de sûreté ». mène une réflexion intéressante sur cette question. renouvelable sans procédure contradictoire et sans donner au suspect accès à son dossier. Comment peut-on résoudre ce problème et intégrer pleinement la justice dans le dispositif de lutte antiterroriste que la France est en train de mettre sur pied ? Souhaitez-vous. mais « djihadisme ». comme Saint-Just : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ». Cela doit passer par une surveillance des flux de personnes. Mais les policiers n’ont pas toujours fait preuve non plus d’imagination pour adapter leurs méthodes d’investigation. qui est un jusqu’au-boutisme de l’action. pour ceux dont la dangerosité sociale est majeure et manifeste ? On a instauré une mesure de ce genre pour les individus qui présentent une dangerosité d’ordre psychologique ou psychiatrique. Nous sommes dans des sociétés totalement ouvertes. sur qui. afin de protéger les sources des services de renseignement ? Il faut commencer par se poser la question : comment passet-on de la criminalité au djihadisme ? Je ne dis pas « terrorisme ». vous avez bien quelques pistes… Il va falloir commencer à réfléchir sur la mise en place d’un droit exceptionnel pour des situations d’exception de cette nature. Ce qu’il souhaite éviter – et il a raison –. La prison n’a eu strictement aucun effet sur lui et on peut franchement douter de l’efficacité d’une déradicalisation sur ce genre de personnes. de capitaux. si on ne sait pas les déradicaliser. Le vrai problème. d’information.

en dénigrant sa propre culture ainsi que l’histoire de son pays.CASSANDRE A RAISON Par Brice Couturier Malika Sorel. Qui aurait envie de s’identifier au destin d’un peuple aussi méprisable ? e sentir personnellement coupable. des deux côtés de l’Atlantique. dans le sillage de l’antiracisme des années Mitterrand. Finira-t-on un jour par l’entendre ? S « Sorel-Sutter. C’est pourquoi l’islam a pu être qualifié. Comme le relève Malika Le pendant de cette haine de soi. de « religion de paix et de tolérance ». est proclamé avec d’autant plus d’emphase que de cet « autre ». si fréquemment et sans aucun examen. qui consiste à « se trouver beau dans le miroir de l’antiracisme ». ne contribue pas à favoriser l’intégration des personnes issues de l’immigration extra-européenne. dans son roman Chien blanc. le dernier livre de Malika Sorel conjugue analyse fouillée des causes de la « décomposition française » et cri d’alarme sur ses conséquences prévisibles et abominables. l’autocondamnation. En vérité. comme l’a dit un jour Alain Finkielkraut. Ce narcissisme contritionnel s’est répandu parmi les classes dirigeantes. en les réduisant à leurs aspects les plus repoussants. Mais il s’agit d’abord de se faire valoir soi-même. « l’ouverture à l’autre ». la négation de soi sont des poses élitistes. Le discours de la repentance. il indiffère.  » Il y a quarante-cinq ans. prouver que l’on fait partie de l’élite. Qu’en savent-ils ? Quand ont-ils lu le Coran ? Tout ce qui leur → 67 . c’est témoigner d’un haut standing moral et social. © LAURENT ETIENNE/SIPA Publié juste avant les carnages islamistes de Paris. la repentance. Romain Gary découvrait les vrais motifs de la haine de soi qui allait s’emparer des élites. montrer patte blanche. on est bien décidé à tout ignorer.

Preuve que le discours tenu par les élites est hypocrite : il est bourré de contradictions internes. Elle leur offre – ou plutôt elle leur offrait – les moyens de leur émancipation. mais on soigne l’Union des associations musulmanes de Seine-Saint-Denis.  » On fait la promotion de la « diversité ». « Une nation est une âme. Des opinions majoritaires sont traquées comme des déviances. on proclame : « Ils sont français. à nos ennemis djihadistes. mais on encourage un communautarisme fondé sur des détails anatomiques comme la couleur de peau. elle s’est identifiée à cet héritage. Elle s’inscrit dans la tradition républicaine. selon l’islam. Ouverte au point de saper les fondements mêmes de la république laïque. est censé œuvrer à « la défense des intérêts suprêmes de la nation marocaine ». tout comme nous ». » Elle relève que le roi du Maroc fait exactement la même chose avec les siens. les femmes en particulier. l’émancipation envers des communautés étouffantes. livre un réquisitoire impitoyable contre les dirigeants politiques du pays. Malika Sorel-Sutter elle-même née de parents algériens et ayant vécu de nombreuses années dans le pays de ses parents. Terrasses 100 % masculines La République. par sa naturalisation. […] Prendre un passeport français ne vous fait pas perdre votre identité turque. Au lieu de favoriser le développement de l’esprit critique. Le résultat des élections influe moins sur la ligne politique que les comités d’experts. non pas celle de Barrès. parce que le système Indignes de la République Malika Sorel-Sutter s’indigne que le président Erdogan puisse appeler les immigrés turcs en France à prendre la nationalité française. D’un côté. déçue de la droite comme de la gauche. » Mais comment certaines féministes en sont arrivées à se vouer activement à la liquidation accélérée des conquêtes de leurs aînées ? Réponse : l’hypocrisie des élites. et sa « laïcité ouverte ». réputée contrôler un pourcentage électoral conséquent. On combat le racisme comme une idéologie infâme et repoussante. la souveraineté populaire n’est plus qu’une coquille vide. L’idéal de l’assimilation a été abandonné au profit de l’intégration. Mais face à un islam militant. Natalia Baleato. un principe spirituel. mais celle de Renan. on ménage les préjugés les plus archaïques. Elle dénonce un processus de « décomposition nationale ». elles-mêmes et leurs enfants. Il convient de parler dorénavant d’inclusion. Si on acceptait de l’écouter. peut-être découvrirait-on qu’il cherche bien souvent à échapper aux conditionnements de sa culture d’origine et à se fondre dans le pays d’accueil – son pays. éprouvent un sentiment de trahison. Ce qui signifie que c’est au peuple autochtone qu’il est dorénavant demandé de s’adapter à la situation nouvelle qui lui a été faite. où elle a opté pour ce projet commun. Plus généralement. devant 6 000 personnes. Elle favorise – ou elle favorisait – la pensée personnelle. et au nom de la défense des traditions. Rien ne peut changer. explique en effet Malika Sorel-Sutter. cet « autre ». Mais aux yeux de la gauche actuellement au pouvoir. afin de la transmettre à leurs descendants. Hypocritement. Elle oppose – elle opposait – le « barrage de la laïcité » aux pressions exercées par les religions afin de prendre le contrôle de la vie publique. le désir de vivre ensemble. Comment avons-nous pu tolérer que. C'EST AU PEUPLE AUTOCHTONE QU'IL EST DORÉNAVANT DEMANDÉ DE S'ADAPTER À LA SITUATION NOUVELLE QUI LUI A ÉTÉ FAITE. le fait de demander l’assimilation est un crime contre l’humanité. Personne ne peut vous dire : renonce à tes valeurs. cette ancienne conseillère de Dominique de Villepin et ex-membre du Haut Conseil à l’intégration. en France. De l’autre : « Il faut respecter leur identité et les encourager à la préserver. la droite est accusée d’avoir amorcé une révision à la baisse des exigences envers les populations immigrées. Erdogan lance : « Pour moi. Du coup. la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. Les individus.  » Ceux qui croyaient trouver. le type de patriotisme qu’elle défend. Les médias bien-pensants servant de relais à une gauche. Bien contre son gré. le roi lui-même. incarne. Conclusion : « La reconstitution des peuples d’origine sur le territoire de la République empêche toute assimilation. comme une atteinte à ce que les sociétés occidentales qualifient de “vie privée”. car comme le dénonce Malika SorelSutter. c’est encore trop. tout en restant fidèles à leur pays d’origine et à servir ses intérêts. mais on trahit la République en toute connaissance de cause. afin de pouvoir faire voter des lois de discrimination positive. ne veut connaître que les individus. qui a tenté de faire inscrire la « diversité » dans le préambule de la Constitution. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenir . On laisse tomber Baby-Loup et sa courageuse directrice. Au Zénith de Strasbourg. Elle les a fréquentés de près.importe. Nous vivons un nouvel avatar du despotisme éclairé. d’après l’auteur. l’autre est le consentement actuel. qui nous soumet aujourd’hui. culturellement hégémonique et qui impose son agenda. Deux choses constituent cette âme. Nicolas Sarkozy. dont les membres sont nommés par 68 . sont abandonnés au contrôle social de la communauté. Le témoignage qu’elle livre est au vitriol. ce principe spirituel. » Elle se souvient avec émotion du jour où. Et c’est en tant que patriote qu’elle s’estime trahie. les terrasses soient devenues 100 % masculines ? Que la généralisation du port du foulard s’accompagne de fortes pressions sur celles qui n’étaient pas décidées à arborer ce symbole de leur sujétion ? « Lorsqu’il s’agit de la bonne cause. L’une est dans le passé. les élites du pouvoir et de l’argent se sont arrangées pour échapper. Nicolas Sarkozy. moralement et politiquement. Dans son nouveau livre. l’intervention dans la vie d’autrui n’est pas considérée. On prétend imposer le respect des « valeurs républicaines ». par son propre parcours. aux conséquences les plus fâcheuses de cette fameuse «  diversité  » qu’elles imposent au reste de la population. À droite. dans certaines banlieues. elle a cédé sur tout. pour mieux masquer des problèmes d’intégration qui vont jusqu’à la haine assumée du pays d’accueil. Mais on préfère célébrer hypocritement la « diversité ». encore. Le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger. l’autre dans le présent. c’est qu’il s’agit de la religion de «  l’autre  ».

détricoter la nation. Strasbourg. de désigner par son nom l’ennemi de l’intérieur. Mais il faut appeler par leur nom ceux qui s’ingénient à leur trouver des circonstances atténuantes. • 69 Partisanes du Premier ministre turc Erdogan. Il était malséant. voire interdit. des terroristes ont rallumé en beaucoup d’entre nous des sentiments patriotiques. ou à nous culpabiliser encore nous-mêmes : ce sont les nouveaux collabos. la violence. nous savons à quoi nous en tenir. Dans les « territoires perdus de la République  ». Selon les mots du ministre de l’Identité nationale de Nicolas Sarkozy. la cinquième colonne du djihad. . cooptée. Décomposition française. travaille sciemment à imposer au pays qui n’en veut pas son utopie multiculturaliste.  » Partout. Le temps des lâches complaisances est passé. Éric Besson : «  La France n’est ni un peuple. par leur aveuglement volontaire. Ne plus faire peuple. le sexisme. Malika Sorel-Sutter. Comme le réclame Malika Sorel-Sutter. En mitraillant au hasard. constate Malika Sorel-Sutter. © FREDERICK FLORIN La cinquième colonne du djihad Publiée à la veille des tragiques événements de novembre. 4 octobre 2015. la France est le dernier pays où une telle expérience aurait dû être tentée. on risquait de « stigmatiser » tous nos compatriotes musulmans. 2015. Étant donné ses propres traditions républicaines. Il faudra aussi demander des comptes à ceux de nos dirigeants qui. la contestation des principes républicains. Aujourd’hui. l’antisémitisme.politique est «  verrouillé  ». En dénonçant le djihadisme. Elle paie aujourd’hui cette folie. Une «  oligarchie des incapables  ». de la GrandeBretagne au Canada en passant par les Pays-Bas. le racisme antifrançais se sont considérablement aggravés  ». ils se sont lourdement trompés. afin de mieux pouvoir la diriger. dans des foules pacifiques et festives. « Le rejet de la France. Si les crétins fanatisés qui nous ont déclaré la guerre s’imaginaient ainsi provoquer la guerre civile de leurs rêves entre les musulmans et tous les autres. Comment en est-on arrivé là ? Fayard. pourtant. Nombre de Français de papiers se sont découverts français de cœur. Décomposition française prend figure d’avertissement. le projet multiculturaliste a échoué lorsqu’il a été mis en œuvre. ni une religion  . ni une langue. nous avons laissé éclore les œufs du serpent. nous ont précipités vers ce désastre. c’est un conglomérat de peuples qui veulent vivre ensemble.

Mais. pilote de chasse. Être colonel au sein des services de renseignement de l’armée de l’air en Irak sous Saddam Hussein requiert des connaissances et un savoir-faire dépassant largement 70 . prennent le contrôle de ce qui restait de l’EII. l’EII décapité est très affaibli. En 1979. la Syrie et l’Irak. maintenu sous une pression américaine constante. craignant d’être la prochaine victime de l’armée de l’air. l’ennemi. Nier qu’un État bien réel se cache derrière les terroristes est une erreur à ne plus commettre en temps de guerre. Abou Omar Al-Baghdadi. passés à l’insurrection après leur limogeage par les Américains en  2003. en plus de sa légitimité de théologien. et surtout la terreur et la police secrète – science dans laquelle Saddam Hussein excellait – trouvent l’idéologie de substitution dont ils avaient besoin. Désormais. Les Américains parviennent à tuer Zarkaoui en 2006 puis à mettre son organisation en très grande difficulté. mais aussi et surtout en désignant – et en frappant – les chiites en tant que « super-ennemis ». un homme à la solide formation islamique. ancien colonel du service de renseignement de l’armée de l’air irakienne. Entre 2003 et 2006. Autrement dit. Quand la jonction se fait. Par Gil Mihaely Commence alors la dernière phase de la transformation qui accouchera de l’EI que nous connaissons. mais son succès même repose sur la fusion réussie d’éléments idéologico-religieux et de modes opératoires de l’État baasiste irakien. c’est le mélange réussi entre fanatisme religieux sunnite et structuration politico-policière héritée du régime de Saddam Hussein. Al-Baghdadi possède déjà une expérience opérationnelle non négligeable. qui a commencé sa carrière djihadiste sur le tard en servant d’abord de caution théologique. les djihadistes étrangers. l’armée de l’air a toujours été une assise importante de son régime au point que son service de sécurité est devenu l’une des polices secrètes les plus redoutables du pays avec des missions qui n’ont rien à voir avec les tâches habituelles des services de renseignement d’une armée de l’air. et rompus à ses méthodes de contrôle de la population par l’idéologie. en s’appuyant sur un certain nombre de tribus. n’est qu’un petit délinquant jordanien. majoritaires à l’époque du Jordanien Al-Zarkaoui. Quand Saddam Hussein s’installe au pouvoir. quelques anciens officiers de l’armée irakienne de Saddam Hussein. on sait qu’à son retour en Jordanie. Si les détails de son séjour afghan sont mal connus. l’armée de l’air a joué un rôle de premier plan. aussi honnis et haïs que les « croisés ».DAECH ÉTAT ET ISLAMIQUE Ses projets terroristes échouent et il passe quelques années en prison avant que l’invasion américaine de l’Afghanistan puis de l’Irak lui ouvre de nouveaux horizons. Son CV n’est pas anodin. De même. à la tête de la franchise d’Al-Qaida en Irak. objet politique non identifié à cheval sur la Syrie et l’Irak. le label Daech permet d’évacuer la question sensible du lien que cette barbarie entretient avec la religion. il la place sous surveillance avant d’y opérer une purge à la fin des années 1970. celui que l’on considère comme le père fondateur de ce qui deviendra l’EI. comme s’il était évident que le «  vrai  » islam n’avait rien à voir avec tout cela. Il part trop tard pour participer à la guerre sainte contre les Russes. il projette de faire tomber la monarchie au profit d’un État islamique. Al-Qaida en Irak devient l’État islamique en Irak (EII) et son projet se nationalise. ce sont les hauts gradés de l’aviation qui ont largement contribué à la prise du pouvoir par le Baas. il se distingue non seulement par son combat contre les Américains. Dans la prison irakienne de Bucca. En Syrie. sont marginalisés et l’organisation prend ses distances avec Al-Qaida. Mais cette manœuvre sémantique a aussi l’avantage de ne pas accorder à « Daech » la prestigieuse AOC d’État. Le premier coup d’État contre les Britanniques en 1936 a été mené par des pilotes. non seulement l’État islamique ressemble de plus en plus à un véritable État. C’est ainsi que des individus fortement imbibés de la culture du Parti-État irakien. lorsque l’URSS envahit l’Afghanistan. Ce tour de passe-passe a tout d’abord le mérite d’éviter que l’on prononce cent fois par jour le mot « islamique ». Or. la démagogie. a pris le pouvoir. Ils nomment à la tête de l’organisation Abou Bakr Al-Baghdadi. aurait pour seul nom « Daech ». où Hafez Al-Assad. Peu à peu. Après sa mort. se déclare émir et vise à créer un califat dans les provinces sunnites de l’Irak. L' « État islamique n’est ni un État ni islamique » – la formule a été ressassée par nos dirigeants. et trente ans plus tard. L’EI apparaît donc comme le fils naturel de cet État irakien déchu et d’un islam sunnite radical qui a évolué sur ces [ou ses ?] terres comme le rival mimétique du radicalisme révolutionnaire chiite iranien. L’homme qui incarne plus que tout autre la nouvelle mouture de l’EII est Samir Abd Muhammad Al-Khlifawi. Abu Musab Al-Zarkaoui. La nouveauté radicale de l’EI. tant l’armée de l’air a joué un rôle central dans l’histoire des deux États baasistes. à Bucca dans les années 2008-2010. Le chef de l’époque. dans une acception pas franchement positive. en Irak.

Les documents retrouvés dans la maison d’Al-Khlifawi après sa mort début 2014 (il a été tué par un groupe de rebelles syriens ignorant à qui ils avaient affaire) et publiés par l’hebdomadaire allemand Der Spiegel dévoilent un projet soigneusement élaboré par un excellent élève de Saddam Hussein et adapté aux circonstances actuelles. pétrole. les notables. la dimension strictement militaire du métier. Deuxièmement. Mais les vétérans du baasisme irakien ont apporté beaucoup plus que cette simple armature à l’EI. le nationalisme comme le pseudo-socialisme n’arrivent plus à jouer ce rôle. pour éviter des amalgames néfastes. à quelques rares exceptions près. pour gagner une guerre. Pour ces hommes. charité. rackets. À l’évidence. Comment ensuite passer Cacher les réalités de l’État islamique derrière l’acronyme « Daech » est un choix politique fondé sur deux idées fausses. les domaines de compétences et le partage des tâches sont clairement définis pour aboutir à l’instauration d’un système administratif et religieux – tribunaux. ils ont élaboré les stratégies nécessaires à la création d’un État contrôlant un territoire et une population par la peur. application de la charia – de surveillance et de contrôle politique. le grand laïc baasiste a fait inscrire le takbir « Allahou akbar » sur le drapeau irakien) qu’un ciment idéologique fort est indispensable pour gouverner. direction des affaires militaires et stratégiques. la richesse. de politique et de corruption (contrats militaires…). On imagine que ceux qui ont. on s’interdit d’interdire des généralisations légitimes. Or. les faiblesses. «  commerce extérieur  »). à la brutalité et la terreur dans la prise de contrôle d’une localité. S’inspirant de l’État baasiste des années 1960-2000. on nie la nouveauté radicale de l’EI en le faisant entrer de force dans la case connue – et rassurante – d’organisation terroriste. Tout y est succinctement exposé : comment préparer un dossier sur un village ou un quartier. © KARIM SAHIB Al-Khlifawi et ses camarades ont une approche très politique et étatique de la religion : au-delà de leurs convictions personnelles. 2000. sécuritaire mais aussi économique. survécu à cinq années de guérilla contre les Américains en Irak ne manquent pas de talents. les tableaux et les organigrammes d’Al-Khlifawi. ils étaient convaincus. contrôle des territoires et des populations. Les responsabilités. police. c’est parce que ses combattants étrangers anglophones et francophones constituent un écran de fumée. se dessine clairement un État baasiste zombie. ils sont totalement à l’écart de ses fonctions essentielles – financement (trafics. • 71 . comme leur maître Saddam Hussein (en janvier  1991. Premièrement. agriculture. Al-Baghdadi n’est rien d’autre que le Michel Aflak (l’idéologue du baasisme) du xxie siècle. Si nous ne comprenons pas ce qu’est l’État islamique. juste avant la guerre du Golfe. de surcroît. les secrets. le fantôme de l’Irak de Saddam Hussein. Ces djihadistes bien de chez nous sont deux ou trois mille sur les quelques dizaines de milliers que compte l’EI .Karbala. jusqu’à sa mise en coupe réglée. les familles. de la séduction discrète dans l’approche. c’est l’ennemi qu’il faut tromper et non soi-même. Derrière les formules administratives. les opinions politiques. fondées et nécessaires. en matière d’intrigues. les activités. la violence spectaculaire et les techniques de la police secrète. ils occupent le devant de la scène médiatique et focalisent l’attention mondiale mais. ficher les gens.

Personne ne s’était aventuré à suggérer que c’était la vieillesse qui avait été attaquée lorsque les anciens de Charlie Hebdo ont été assassinés le 7 janvier. fraternité. Inutile de souligner la vigueur de l’impératif qui pèse sur nos têtes : « rester jeune ». Personne n’a dit que la France vieillissante était menacée dans son identité lorsque les jeunes frères Kouachi (32 et 34 ans) ont abattu Cabu (76 ans) et Wolinski (80 ans). ces enfants soumis à leur époque autant qu’à l’islam. autrefois synonyme d’immaturité. c’est le bel âge du terrorisme. S’ils pensent trouver dans le djihad de quoi justifier leur soif de vengeance et de sang. qui font preuve d’une créativité sans limites dans l’exercice de la violence. le président. André Breton considéra. guillotiné à l’âge de 21 ans après avoir. notamment. D ès le lendemain des attentats. sa propagande reste fidèle à Hollywood et à Luc Besson. à descendre dans la rue et à tirer au hasard. il n’est qu’à songer à celle répandue par les gardes rouges. le 13 novembre 2015 à Paris. Il haïssait la famille et les formes traditionnelles d’expression qui limitent la créativité des nouvelles générations. C’est que la jeunesse. tenté de massacrer les clients du café Le Terminus près de la gare Saint-Lazare. nous pourrions ricaner nous aussi et éloigner de nous cette coupe grotesque. Mais tous leurs assassins. Un syncrétisme de religion archaïque et de jeux vidéo se met au service d’un sentimentalisme écœurant qui sépare les gentils des méchants avec la rigueur d’un gamin de 6 ans à qui on a piqué son pain au chocolat. est devenue une valeur en soi. c’est bien de voir comment sa cruauté. . Ces jeunes gens. terreur et jeunesse marchent depuis toujours ensemble. sa virtuosité technique inspirée par celle de Hollywood. ne veulent rien apprendre de la France ni des générations qui les précèdent. André Breton fit aussi de sa démarche artistique « un acte de foi sans limites dans le génie de la jeunesse ». eux aussi.TUER À 20 ANS Par Emmanuel Dubois de Prisque On a beaucoup parlé de « crime contre la jeunesse » parce que nombre des victimes des attentats de Paris avaient moins de 40 ans. Il nous fait boire jusqu’à la lie son cocktail indigeste d’esthétisme kitsch et de violence ricanante à la Tarantino  . délivrés par la révolution des liens et des freins familiaux ou institutionnels. de cet infantilisme moralisateur et criminel. a finalement été passé sous silence. Mais en cela. Comme si le jeune âge des victimes était une circonstance aggravant l’horreur du crime. son Premier ministre et les médias se sont hâtés de le souligner : ces crimes. dit-il. sa bassesse et son esprit borné parviennent à revêtir le masque du lyrisme. souvent des lycéens. ils sont aussi le produit d’une France déboussolée qui ne sait plus que transmettre à une jeunesse qu’elle idolâtre et abandonne d’un même mouvement. que «  l’acte surréaliste le plus simple consiste. étaient jeunes. En Chine. Kundera dénoncera le lyrisme juvénile de la terreur. et si nous n’étions pas devenus les victimes. ont été perpétrés contre la jeunesse. le djihadiste ne connaît que le noir et blanc moral.R. égalité. par la nature des cibles choisies. en l’incitant à abandonner sa pratique pacifique de l’islam pour le rejoindre dans le « vrai islam » du viol des femmes et de la décapitation des mécréants. Ils humilièrent leurs pères et leurs professeurs sous les encouragements d’un vieux tyran qui haïssait la culture traditionnelle de son pays. la jeunesse de leurs bourreaux. à partir d’une pratique intensive des nouvelles technologies. Pourtant. En Europe. C’est pour cette raison sans doute que ce qui a tant frappé certains témoins du Bataclan. » Les œuvres numériques de l’État islamique sont à cet égard édifiantes. peut-être en s’inspirant d’Émile Henry. Vingt ans. sans exception. réelles ou potentielles. « Si quelque chose m’a toujours profondément écœuré chez l’homme. revolvers aux poings. si tout cela restait aussi virtuel que Hollywood ou Luc Besson peuvent l’être. juvénilité. ont euxmêmes forgés leurs propres savoirs historiques et religieux. dans la foule ». tant qu’on peut. Nous étions bien en peine de penser quelque chose de ce qui sautait aux yeux de ceux qui étaient là : la radicale jeunesse des fous d’Allah qui ont voulu tuer puis mourir. Adeptes de la transversalité et de l’interdisciplinarité. Liberté. • 72 © D. Malgré On apprend qu’un des terroristes du Bataclan sermonnait son père venu le chercher en Syrie.

En face. assis dans leur fauteuil ». nous sommes d’après eux une société intrinsèquement lâche. Elle indique leur défaite à venir. En résumé : « Un Cette absence de doute est rassurante. Noir sur blanc. de son amour pour les choses du monde. sans endurance. dans cette « barbarie » dont parle le titre de l’ouvrage. entre autres. méthodes de recrutement. À condition que nous soyons capables de voir avec les yeux de l’ennemi et de penser avec son esprit. notre ennemi ne craint pas la mort car « nos guerriers tombés au combat sont au paradis. l’idée-force : semer la terreur. quel que soit le temps nécessaire : nous. Avec un mélange saisissant de pragmatisme. • 73 . Voilà pourquoi il faut lire ce livre. Nous avons peur de mourir. d’intelligence tactique et d’une idéologie la plus radicale et la plus absolue que l’on puisse imaginer… Et. comme nous ne croyons en rien.GESTIONNAIRES DE LA BARBARIE Par Pierre Brunet C sentiment de désespoir se répandra chez l’ennemi et il envisagera d’abandonner le terrain en raison de son désespoir. quel que soit le prix à payer. mettre les pays visés à feu et à sang pour les plonger dans le chaos et la panique. cette guerre ici. En faire l’exégèse complète demanderait un autre livre. ce manuel du djihad brasse large. chaos et panique que les vainqueurs n’auront plus qu’à « gérer » en imposant la dictature de leur vérité absolue. restent chez eux. c’est Gestion de la barbarie. adressé aux cadres et aux soldats djihadistes appelés à nous combattre. Ensuite. © Tim Graham D’abord. pour comprendre ce qui se passe maintenant. mais on peut en synthétiser le message. Cette présentation rapide n’épuise pas la « richesse » de l’ouvrage  : leçons de l’histoire. face aux générations de djihadistes mobilisés dans le combat. ceux de l’ennemi en enfer ». analyses du fonctionnement de nos sociétés. qui fut. » e qui s’est passé le 13  novembre 2015 était écrit. et sont eux-mêmes doux. et au préalable à tout le reste : pas de pitié ! « Il vaut mieux que ceux qui ont l’intention de se lancer dans l’action djihadiste par la douceur. la certitude de la victoire finale. Enfin. Ce texte a clairement été écrit après le 11 septembre 2001 et les attentats de Bali en 2002 auxquels il fait allusion. jamais. jamais. Ce livre. signé du pseudonyme d’Abu Bakr Naji. biographe de Machiavel. l’ombre d’un doute. traduit et publié en France par les Éditions de Paris et préfacé par l’historien Jacques Heers. Dans un livre qui doit être lu.

13 NOVEMBRE AU KURDISTAN © Crédit Par Stéphane Breton 74 .

jusqu’en Iran. de celles où les grenades ont un goût frais et sucré. libérait la ville yazidie de Shengal occupée et martyrisée depuis août 2014 par l’État islamique. Stéphane Breton. rien de ce qu’ils disent – avec l’absence d’exaltation qui est la leur – ne peut être retranscrit ici. Pour les yazidis. n’intéressent personne. pratiquent l’antique religion des Kurdes. c’est par un accès de haine purement religieuse. mais la montagne et les villages. violant des milliers de femmes de tous âges. ont trouvé leur ultime refuge. Ce soir-là. instrument d’une domination destinée à s’exercer sur tous et à nier les récalcitrants. Cependant. sous un ciel de cendre. Le viol est une arme de la foi. qui les a nourris de son lait. la ville irakienne de Shengal (que l’on s’obstine à appeler Sinjar en France. les Kurdes s’engouffraient  : milices yazidies de la région de Shengal accompagnées par leurs camarades de la guérilla kurde du PKK de Turquie. et qui n’a cessé depuis la conquête islamique d’être persécuté. par une belle journée d’automne. et ses militants gagneront l’Europe par la Turquie. L © Stephane Breton e vendredi 13 novembre 2015. dans la grande rue du marché où pourrissaient déjà les chiens écrasés par les bombardements et quelques cadavres de militants islamiques calcinés. Ils ont vu pire. j’ai vu un homme seul montrer aux soldats qui passaient – les civils n’étant pas encore revenus dans la ville – un livre qu’il venait de sortir des flammes et dont on dit qu’il prône la paix et l’amour. tour à tour. les islamistes ont débarqué dans la région de Shengal et se sont livrés à une orgie sanguinaire. réveil pour la communauté internationale. cet homme disait en tournant les pages noircies que c’était à cause de ce livre que ceux qui venaient d’être chassés s’étaient livrés à la joie des massacres. une scène restera à jamais gravée dans ma mémoire. ces gens qui ont laissé derrière eux tout espoir et qui me montrent des photos de leurs sœurs et de leurs filles disparues. il pouvait enfin le dire sans crainte. massacrant tous les hommes qu’ils trouvaient. Les yazidis. et ce moment a été celui du Et au milieu de tout ce que j’ai vu. un massacre ressemblant en tout point à celui qui a frappé la ville kurde syrienne de Kobanê l’été dernier. Beaucoup ont déjà émigré en Allemagne ou en Suède. le jour même de la libération de Shengal. 75 . Le samedi 14  novembre au soir. Si les islamistes avaient choisi de s’en prendre à eux. Religieux. Dans quelques semaines. l’islam n’est pas une religion mais ce que l’on appelle aujourd’hui un parti politique. Et à chacun. une femme violée dix fois est automatiquement convertie. avec une douce obligeance et en insistant poliment. Shengal. sous peine de froisser nos âmes douillettes. de loin. reliant Raqqa à Mossoul. c’est beaucoup dire. nous avons tous tremblé. tout sera fini. ainsi que peshmergas du Kurdistan irakien. pourchassés depuis des siècles par la religion régnante. Y répandre la mort n’est pas un acte militaire mais religieux. un culte mazdéen qui s’est étendu durant des millénaires dans toute la Mésopotamie. lendemain de la libération de Shengal. elle aussi composée d’hommes et de femmes. alors que ce n’est pas une ville arabe) était reconquise par les Kurdes. les attentats-suicides fleurissent. et depuis des siècles. Pour les islamistes. les emmenant à Mossoul pour les vendre aux enchères. que pensons-nous de notre liberté ? • Shengal. l’État islamique sera écrasé en Syrie. Alors je dirai seulement ce que j’ai vu. Que pensent nos amis les Kurdes de Syrie et de Shengal de ce qu’il vient de se passer à Paris ? Ils ne sont pas étonnés. Certains yazidis m’ont même parlé de leur espoir d’un deuxième Israël. sans parler des Arméniens. épuisés par les massacres qui se succèdent sans relâche. qui infligeaient une fois de plus une cuisante défaite à l’État islamique. Dans la région de Shengal – aux confins de l’Irak et de la Syrie – vivent les Kurdes de religion yazidie. Que pensent les Kurdes de Syrie et de Shengal de ce qu’il vient de se passer à Paris  ? Et nous. Depuis des années. où il avait perdu les siens. c’est la même chose. un massacre aveugle était perpétré à Paris par des gens qu’anime la même haine. au lendemain de sa libération. la résistance kurde. Kobanê et Paris sont des villes sœurs.Le jour même des massacres de Paris. en revanche. Shengal est une région âpre qui s’étend autour d’une montagne biblique où les yazidis. aidée par l’US Air Force. comme l’ont été les chrétiens du Moyen-Orient. La route qui longe le versant sud. victimes au mois d’août 2014 d’un effroyable pogrom. le 15 novembre 2015 à Shengal. Mais Paris est la moins meurtrie. Cette coïncidence doit nous inciter à tourner nos regards vers le Moyen-Orient. Reportage. Le vendredi 13 novembre 2015. Ceux d’entre nous qui ne comprennent pas de quoi il s’agit pourront peutêtre tirer les leçons d’un enseignement désormais dispensé gratuitement à la terrasse des cafés. 14 novembre 2015. et qui vient de tomber. amis des juifs et des chrétiens. Au milieu du mois d’août 2014. ces maisons saccagées. car elle maintient la communication des pôles syriens et irakiens de l’État islamique. Dans la brèche ouverte par les bombardements américains de la «  coalition  ». Vous vous rappelez certainement ces jours. J’ai vu cette ville profanée. mais d’autres se sont armés pour défendre leur sanctuaire avec l’aide des Kurdes de Turquie et de Syrie. est d’importance stratégique.

Muray. les antimodernes sont d'actualité 98 92 Fantastiques gravures Le journal de l'ouvreuse Pierre Lamalattie Propos recueillis par Daoud Boughezala 86 Flop art à Londres ©Rue des Archives/BCA Paulina Dalmayer 76 .CULTURE & HUMEURS 78 René Girard et la nouvelle comédie des méprises 88 Le retour des morts-vivants 96 Les carnets de Roland Jaccard Jérôme Leroy Par Philippe Muray 82 Péguy.

77 © Crédit .

. dont nous rendrons compte le mois prochain. Nous remercions les Belles Lettres de nous avoir autorisé à le reproduire. L’éditeur de Philippe Muray vient par ailleurs de publier le deuxième tome du Journal. paru la première fois dans L'Atelier du Roman en 1998. Causeur ne pouvait lui rendre plus bel hommage qu’avec ce texte de Philippe Muray. 78 © Hannah Assouline René Girard.RENÉ GIRARD ET LA NOUVELLE COMÉDIE DES MÉPRISES René Girard est mort le 4 novembre à Stanford. 1990.

et que cette comédie du désir du modèle désignant au sujet. même si nous ne cessions de prétendre le contraire. au lendemain.] Contre toutes les pensées dominantes des sciences humaines d’alors. [. de le remettre à plus tard. c’est parce que ce qu’il nomme la médiation interne (il y a médiation interne lorsque les sphères du sujet et du médiateur pénètrent 79 . sans qu’elle cesse toutefois de constituer le secret le mieux caché.. se retrouvait divinisée par l’esprit romantique... Girard allait dévoiler les rapports sacrificiels qui constituent le lien social depuis la nuit des temps  . Entre la croyance et le roman.. qu’il nous dise ce qu’il fallait désirer . tout le lyrisme. constamment divulgué par les grands romans. Est-il possible. sontelles encore identifiables aujourd’hui  ? Par temps posthistorique. etc. au sens où Girard ne cesse de les repérer dans les romans d’autrefois. Et puisque cette illusion. qui ne veut rien savoir de cette désignation. qui semble à la fois parodier les moments les plus «  évangéliques  » de la pensée girardienne et illustrer en même temps les plus sombres de ses visions.] Si notre temps est celui du progressif désinvestissement de la scène du désir. d’essence religieuse. puis aussitôt recouvert. Stendhal.] Un peu plus tard encore. Les thèses girardiennes sont-elles à même de nous faire comprendre ce monde nouveau qui veut passer pour naturel. pour tenter de soumettre à ses concepts le monde dit réel d’aujourd’hui ? Ou encore de retourner son commentaire des romans d’hier en commentaire romanesque de notre époque ? [. sans précautions. au cœur de sa recherche. que nous attendions toujours d’un autre. dans ses œuvres ultérieures. mais il ne quitterait pas vraiment pour autant la question du roman. devenait un fabuleux « roman » sur le secret de l’imitation généralisée. Parce qu’un grand romancier. et Mensonge romantique. dès la première page de Mensonge romantique et vérité romanesque. à son tour. de partir du Girard de 1961. C’est dans des conditions d’effacement généralisé de la plupart des conflits jusque-là à l’œuvre dans les rapports humains que l’on peut voir s’avancer cette nouvelle civilisation. René Girard. à la Saint-Glinglin. qui ne cessaient d’ajourner le réel. pour parler franchement.] Il affirmait. toute l’énergie du monde à nier l’existence . ne partage jamais intégralement les illusions de ses personnages. en somme. précipitait ses lecteurs sur la piste de l’hypothèse mimétique.] [.. que sous l’apparence du rival abhorré autant qu’adoré qui nous désigne l’objet à désirer. le plus efficacement protégé de l’histoire du genre humain.. c’est-à-dire dans l’enfer du désir. lui-même construit sur la base déniée de notre dépendance servile à l’égard d’autrui.S [. et pas un meurtre imaginaire ou fabuleux mais un meurtre réel. en revanche. Cervantès ou Dostoïevski.. à dévoiler. sans préliminaires oratoires. il ne restait plus rien. dans les pièges de l’amour et les constructions en miroir de la rivalité  . haï et aimé. aux calendes. et c’était d’avoir porté leur éclairage sur son existence obstinément déniée que les plus grandes œuvres romanesques puisaient la lumière qui nous est parvenue. de la Recherche du temps perdu comme des Démons. de même dans les rapports entre les êtres il y avait un rival précis. que reste-t-il au juste de ses conclusions ? Et. et entreprenait de démontrer que les plus grands chefs-d’œuvre romanesques n’avaient jamais fait. les schémas girardiens peuvent-ils être éclairants  ? Comment apprécier girardiennement une société telle que la nôtre ? Qu’a-t-elle à nous dire ? Que peut-on en apprendre et en révéler à partir de lui ? Le roman était la levée perpétuelle de ce secret de Polichinelle. ou de son explosion par saturation ou surexposition. disait encore Girard. ce n’est pas parce que les natures envieuses ou jalouses. Girard le disait déjà très bien. que nous désirions intensément mais que nous ne savions pas exactement quoi .. se sont fâcheusement multipliées . René Girard seul le plaçait au centre de sa réflexion.. textes à l’appui.. réenterré.] ans préambule. l’illusion que Girard analysait sans relâche était. Si les sentiments que Stendhal appelait « modernes » (l’envie. un obstacle adoré en même temps que détesté. L’expérience romanesque détruisait sans relâche le mythe de la souveraineté personnelle. concernant la nouvelle illusion collective de notre temps ? Un roman qui décrirait « à la Girard » la troublante et progressive décomposition de l’humanité en proie à la perte de toutes les différences. que révéler cette hypothèse. Les romanciers avaient toujours travaillé dans la même direction : il s’agissait de traverser une illusion. Rien que ce champ sans limites des mensonges humains qu’on appelle la vie. [. et donc feint d’ignorer qu’il ne va pas de soi ? Les forces au travail repérées dans des univers aussi hétérogènes que ceux de Proust. la jalousie et la haine impuissante) fleurissent plus que jamais. au cours des siècles. l’objet devenu désirable parce qu’il est désiré. c’est-à-dire de la réalité humaine et de la succession infinie de ses masques à arracher : car de même qu’au fondement de toute société il y avait un meurtre. mythifiée mais constitutive de toute civilisation. et avec une espèce de brutalité magnifique. en 1961. structuralisme.. un rival vivant et concret. mais que les romanciers géniaux mettront tout leur génie. derridisme. la plupart du temps. constituait la substance même du Rouge et le Noir comme de Don Quichotte. que serait un roman qui se composerait de moments de « lucidité  ». et le camouflage délirant de ce désastre par la présentation constamment positive qui en est faite ? [. recamouflé sous l’éternel besoin d’illusion des hommes.. lacanisme. pour finir. ce qui revient au même. et dont nous mettrons ensuite tout le romantisme.. que ce soit sous la forme de la victime oubliée.

mais sur de nouvelles bases. que les derniers vrais chasseurs sont traités comme des survivances inadmissibles des âges farouches). un incendie. c’est-à-dire dans ce qui a précédé cette disparition de la réalité (et de l’Histoire) à laquelle 80 . les enfants. pour leur part. afin d’occuper son temps libre à lutter contre les dernières discriminations qui pourraient encore les frapper. mais cette apothéose. ou dans son abolition interminable (il n’y a plus de lynchages. les jeunes. les animaux. et ce n’est qu’à partir des instruments culturels destinés à les supprimer que se créent de nouvelles formes de victimisation. loin d’être racontée comme une crise. la deuxième phase girardienne de la tentative d’échapper aux effets destructeurs de la violence et de la contagion mimétiques : après le sacrifice (le lynchage.. les immigrés. Suivant toujours René Girard. comme une sorte d’approche de la perfection. qu’au nom des victimes (au nom des minorités ensublimées de divergences identitaires et de sacro-saints particularismes)  . Notre temps vit une apothéose d’indifférenciation comme il ne s’en était encore jamais vu . etc. une gémellité. le meurtre) qui expulse momentanément la violence. et parce que plus rien ne peut arriver par hasard. Girard a consacré des centaines de pages à décrire les effets dévastateurs de la « crise indifférenciatrice » sur les sociétés dites primitives. mais cette fois dans l’Histoire. sans voir que cet affrontement obsessionnel implique un sol commun. représentent des aubaines qu’aucune autre société n’avait connues puisqu’elles permettent. les obèses. une inondation ou une avalanche. © D.) Les catastrophes. se retrouvent transformés en objets d’adoration perpétuelle. on peut observer que simultanément à la chasse aux néo-coupables et à la transformation des victimes en néo-dieux. la réouverture de la chasse : la chasse aux responsables  . On ne persécute plus. c’est-à-dire dans le passé. Nous vivons. selon toute apparence. nous voilà dans le rejet de la violence .. meurtrières. la plupart du temps. un avion qui tombe avec 350 personnes à bord.si profondément l’une dans l’autre qu’on peut les dissimuler ou les méconnaître sans risque d’être jamais obligé d’en avouer l’existence) triomphe dans un univers où ne cessent de s’écrouler les dernières démarcations entre les individus. que médiatiques). les homosexuels.R. au lieu de les entretenir puis de les sacrifier en période de calamités. par intervention divine ou par l’indifférence de Dieu. est au contraire considérée.] C’est aussi dans ces conditions que l’on croit devoir s’obséder sur des adversaires véritablement indéfendables (le néofascisme. En même temps que se développe un nouveau mimétisme concurrentiel qui se résume à découvrir sans cesse de nouvelles catégories de martyrs (les femmes. Les boucs émissaires. nous réinventons à tour de bras d’autres boucs émissaires. un objet de désir partagé. une identité. les handicapés physiques ou mentaux. désormais. c’est-à-dire la création de néo-boucs émissaires à partir de motifs objectivement incontestables (en même temps. bien entendu. [. par exemple). on le sait.

Dans tous les cas. et une bonne fois pour toutes. Mais la fête telle qu’aujourd’hui on la vante n’a plus beaucoup de rapport avec les festivités interruptrices du passé. comme affirmation de soi aboutissant à la négation de soi . et nous tirons de l’inoffensive confrontation avec leurs fantômes un sentiment éclatant de supériorité actuelle. Mais cette plénitude illusoire. La fête a changé en devenant le monde. Girard a souvent parlé au fil de son œuvre.Le Festin des dieux. se dilater. nous tournons notre violence non liquidable contre nos ancêtres  . cotonneux et décibélique. et les rapports entre les êtres plus nettement impossibles. dirait Girard. et l’occasion. à commencer par celui de cette « interactivité » totale qui fait aujourd’hui miroiter aux yeux des utilisateurs des possibilités infinies de « créativité » ou de « démocratie directe » enfin débarrassées des derniers médiateurs. ou comme resacralisation à marches forcées d’un univers en débâcle. de l’orgie. no 16.] Mais sans Girard. et l’infiniment grand du festif global devenu civilisation. dans les civilisations primitives ou antiques. Le groupe. c’est-à-dire dans le triomphe de notre vanité de masse. sans doute celle de sa mutation. dans l’effervescence festive continuelle. 81 . Philippe Muray. Nous baignons.. quoique la possession ou la transe en tant que mimesis hystérique y soient observables . ©Electa/Leemage À mesure que ce monde devenait plus franchement invivable. et toujours dans le leurre de notre autonomie  . et dans l’abolition de toutes les différences comme de toutes les oppositions. nous participons quotidiennement de si bon cœur. Et ce phénomène de la fête. comme métaphore géante mais déniée du désir de mort de l’Europe actuelle . dans l’illusion parfaite de notre indépendance métaphysique.. c’est toute la mimesis désirante que l’on voit s’accomplir. prendre la défense une seconde. 1998. y joue comme dans les « bacchanales meurtrières » de jadis le rôle essentiel de propagatrice de la contagion uniformisante ou unanimisante (celle-ci se présentant. Giovanni Bellini et Titien. bien entendu. Des activités festives classiques. À la peste sacrificielle. 1514. au sens propre. sur les ruines des anciennes hiérarchies. donc de retourner pour se conclure à ses origines de violence. camoufle une crise des doubles gravissime à laquelle nul n’a trouvé encore la moindre issue  . Commence alors sans doute un « mensonge romantique » d’un nouveau type qui ne ressemble plus que de fort loin à celui que Girard avait étudié. s’étendre et disparaître dans le même mouvement. la fête est apparue comme le seul remède universellement préconisable. puisqu’elle se veut sans fin comme sans origines. entre l’infiniment petit des sous-unités humaines qui s’éclatent. laquelle se manifeste sous bien des aspects. [. nous ne l’aurions pas fait. sous les couleurs flatteuses d’un système instable où les positions ne cessent de permuter). ou dans le mirage de notre autotranscendance. grandir. d’ailleurs fort heureusement éliminée. qui le saurait ? • L’Atelier du roman. en tant qu’agglomérat de Moi divinisés qui ont décidé de noyer romantiquement. succède la peste conviviale. auquel elle dicte maintenant ses lois et son rythme. de la bacchanale ou du carnaval en tant qu’effacements passagers des différences induisant aux transgressions. et que la musique. entre l’hypercollectif et l’infra-individuel. et toujours pour vérifier les thèses girardiennes. Elle n’a même plus besoin de « tourner mal » comme autrefois. dans laquelle chacun peut s’abîmer comme dans une sorte de vaste bouddhisme ultime. de nous mettre en valeur : ce que nos pères ont fait. sans se discréditer. comme toujours. Le ton d’assurance invraisemblable avec lequel nous traquons tant de «  sorcières  » rétroactives est l’indice de notre fascination non dépassée . ou encore comme volonté d’autodivinisation communautaire débouchant sur une volonté d’autodestruction personnelle par indifférenciation violente mais positivée. devenue depuis quelques années l’obsédant rond-point auquel ne cesse de retourner notre société comme pour y trouver la réponse à une question qu’elle se pose. toujours glorifiée comme « fédératrice » parce que sans « message explicite ». si ce n’est dans l’étonnante réinvention actuelle de la fête comme néosacré. quoi qu’il en soit. peut être interprété de différentes manières : en tant que « commémoration de la crise sacrificielle » que fut dans son ensemble l’Histoire désormais terminée (et vécue en bloc comme une épouvante) . ou même de sa disparition. le redoutable problème que pose à chacun l’existence d’autrui  . comme de juste. Au nom de l’éradication définitive de la violence. se recristallise vertueusement aux dépens de coupables passés dont nul ne saurait. enfler.

MURAY. LES ANTIMODERNES SONT D’ACTUALITÉ Déjà auteur d’un brillant essai sur Philippe Muray. 82 © Hannah Assouline Propos recueillis par Daoud Boughezala .PÉGUY. Alexandre de Vitry vient de publier Conspirations d’un solitaire consacré à Charles Péguy. il revient sur les illusions d’une modernité qui a fasciné ces deux esprits libres sans jamais les duper. Jonglant d’un mécontemporain à l’autre.

qui consiste à mettre la personne humaine au centre de l’entreprise philosophique et politique. l’anarchisme. Péguy a toujours été une figure tutélaire de la revue personnaliste Esprit. comme durant la Révolution française. Il rechigne à se dire «  converti  » et parle plutôt d’un « approfondissement ». en utilisant le vocabulaire péguyste. qui a une définition bien précise des « antimodernes ». et l’objet encore de bien des discussions. même comme socialiste. patriotisme. Comment expliquez-vous une postérité aussi hétéroclite ? Peut-on identifier un point de bascule où le Péguy intellectuel socialiste « de gauche » se mue en nationaliste « de droite » ? La question reste très délicate. et une polémique très vive est née dans le Landerneau péguyste sitôt que le Front national est allé déposer une gerbe sur sa tombe. pour en faire la critique et la mettre à nu. d’hommes presque à part du monde. qui lui impose comme une évidence l’imminence d’une guerre avec l’Allemagne. le « civisme ». Alexandre de Vitry est attaché temporaire de recherche au Collège de France. En 1910. il a servi aux pétainistes comme aux résistants. le dreyfusisme). y a-t-il tout de même quelques constantes ? En 1913. Alexandre de Vitry. c’est la cohabitation constante entre deux aspirations contraires. Malgré une apparence décalée. défendre la liberté et l’héritage républicain. de la gauche républicaine à la droite catholique. Vous avez réalisé votre thèse sur Péguy sous la direction d’Antoine Compagnon. Il se réveille au patriotisme et la guerre à venir devient sa préoccupation principale. D’autre part. François Bayrou ne manque jamais une occasion de rappeler qu’il lit Péguy presque tous les jours. ce qui modifie en profondeur sa vision de la cité et sa conception de l’engagement. «  communion  » chrétienne). à peu près à la même période. On peut difficilement faire un plus grand écart ! Ah bon. à vrai dire). Ce côté un peu aristocratique a tendance à virer au culte du « petit groupe parfait ». plus psychologique que politique. mais c’est en 1905 qu’il a vraiment basculé. Péguy avait très vite été marginalisé à l’intérieur de la gauche militante de son temps (dès la fondation des Cahiers de la quinzaine. mais surtout après sa mort. mais ces contradictions sont inhérentes à la figure de Péguy. D’une part. Par ailleurs. ce que j’appelle. il reçoit des éloges vibrants de Barrès pour Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc. et il occupait une position tout à fait singulière. 2015). qui souhaitent faire rejaillir sur la société tout ce qu’ils sont en train de → Agrégé de lettres modernes. une tendance «  individualiste  »  : à la fois un «  personnalisme  » au sens de Charles Renouvier. Péguy a appelé à tuer Jaurès ? Dites-nous en plus… Entre le premier Péguy socialiste et républicain proche de Jaurès et le nationaliste chrétien de Notre patrie mort la fleur au fusil en 1914. tout le monde s’en réclame peu ou prou. 83 . et c’est ce qui justifie la violence de ses propos : « La politique de la Convention nationale. alors que c’était son adversaire frontal dix ans auparavant. Cette diversité crée un effet de confusion. Dans les années 1940. et le rapproche en effet. l’antimoderne. 2011). De son vivant. c’est Ce que j’ai essayé de mettre en lumière. notamment à travers son engagement aux côtés des forces politiques les plus avant-gardistes de son époque (le socialisme. antimoderne ou réactionnaire. mais avec bien des nuances.Causeur. époque durant laquelle Péguy n’hésitait pas à l’insulter copieusement. qui préfigure souvent les réflexions de Vatican II et indique bien la singularité de Péguy par rapport aux milieux catholiques et conservateurs de son temps. Jaurès dans une charrette et un roulement de tambour pour couvrir cette grande voix. Pour celui-ci. mais on peut dégager quelques grandes lignes. Il vient de publier Conspirations d’un solitaire. Inversement. Jaurès apparaît comme le chef de file du pacifisme parlementaire et s’oppose notamment à l’allongement de la durée du service militaire. Péguy a quelque chose d’extrêmement moderne. Péguy fut l’un des plus fervents disciples de Jean Jaurès… avant d’appeler à son meurtre en 1913. et le même Barrès signe sa nécrologie quand il meurt au combat. On lui doit également L’Invention de Philippe Muray (Carnets Nord. Rangez-vous l’auteur de L’Argent dans cette catégorie de penseurs ? LE PATRIOTISME DE PÉGUY RESSEMBLE PLUS AU « NATIONALISME JUIF » ANARCHISANT DE SON AMI BERNARD LAZARE QU’AU « NATIONALISME INTÉGRAL » DE MAURRAS. L’individualisme civique de Charles Péguy (Les Belles lettres. Pour Compagnon. un an à peine avant son assassinat. après le discours de Guillaume II à Tanger. mais sa vie a bien été bouleversée  : toute sa vision du monde et son écriture s’appuieront désormais sur une méditation théologique assez sidérante. Lui-même ironisait sur « le » ou les « partis Péguy ». c’est un « moderne déniaisé du moderne » qui n’est pas dupe et retourne la modernité contre elle-même. et une forme d’individualisme nietzschéen anarchisant. il a été lu et approprié par différentes gauches (pas toujours «  républicaines » !) et différentes droites. c’est désormais accepter de se considérer en temps de guerre. il retrouve la foi chrétienne de son enfance. tandis que le trotskiste Daniel Bensaïd fut aussi l’un de ses lecteurs assidus. Cette catégorie s’applique particulièrement bien à Péguy parce qu’il part de la modernité pour la retourner comme un gant. ce qui ulcère Péguy. Plus récemment. sous ses diverses formes (socialisme. » Aujourd’hui. mais plus progressivement. mais aussi dans son rapport à la langue et au style. des idées nationalistes de son époque – mais le patriotisme de Péguy ressemble plus au « nationalisme juif » anarchisant de son ami Bernard Lazare qu’au « nationalisme intégral  » de Maurras. pendant l’affaire Dreyfus.

Pourquoi faudrait-il se priver de son fabuleux pouvoir de nuisance philosophique et sociologique ? Ce qui m’agaçait à l’époque où j’ai écrit ce livre. 84 . Les Cahiers de la quinzaine incarnent donc à la fois l’embryon de la « cité idéale » et la preuve de l’impossibilité de ces cités dans le monde concret. mais il y a aussi le revers de la médaille qui est une sorte de violence inhérente à ce pluralisme. en réaction à une motion du congrès socialiste de 1899 qui appelait à limiter la liberté d’expression dans la presse socialiste afin de ne pas nuire à l’unité du parti en gestation. Cette agitation. Il se brouille par exemple avec Daniel Halévy – dont il fut très proche – en raison de leurs évolutions divergentes. l’espèce d’agitation néoreligieuse consécutive au vacillement de l’Église. l’autre le «  Soc  ». 1908.fomenter dans leur coin. de vue littéraire. c’est qu’on avait tendance à réduire Muray à une série de petites formules signes d’une pensée dite « néoréac » dont on commençait à apercevoir les contours. Il s’agit de toutes les formes de panthéisme et de lectures religieuses du monde. toute droite a une composante progressiste  ! Même les contre-révolutionnaires comme Maurras ont l’idée d’une société meilleure qu’il faut faire advenir. l’inconscient religieux du projet politique moderne. laissant toute liberté et latitude à chacun. selon Muray. Élisabeth Lévy. une expression que vous employez – et qui pourrait également qualifier le chaudron de sorcière qu’est Causeur ? Il y a une diversité en même temps qu’une certaine homogénéité à l’intérieur des Cahiers de la quinzaine : on y trouve des républicains. antichrétiennes. l’un incarnant l’«  Oc  ». qu’il démonte méthodiquement ? POUR MURAY. Péguy voit dans les Cahiers une cité idéale : une « amitié » au sens de Michelet. néochrétiennes ou néopaïennes – conscientes ou non –. ou renverser le désastre. c’est précisément toute forme de projet politique ou social qu’on essaierait de substituer au monde tel qu’il est. La droite n’est en effet que le duplicata plus ou moins réussi de la gauche. etc. des socialistes. Il y a certes quelque chose qui l’apparente à une certaine droite. Hugo développe par exemple sa tendance humanitaire à partir du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte en même temps qu’il découvre les tables tournantes. d’autre part. que Muray décide d’appeler « occultisme ». chez un même individu. que vous qualifiez d’«  écrivain exclusif  ». ces tentatives avortent dès qu’un chef autoritaire émerge. C’est en partie vrai. dans la mesure où la gauche est le propre de la politique moderne. fût-ce par un retour en arrière. certains à tendance anarchiste. en 1900. Or. tantôt explicitement articulées à un projet politique. Muray développe l’idée que la droite est ontologiquement plus faible que la gauche. DANS LA MESURE OÙ LA GAUCHE EST LE PROPRE DE LA POLITIQUE MODERNE. je trouve bien plus intéressant d’essayer de comprendre le projet propre de Muray : un dessein bien plus intransigeant développé en vue d’une esthétique. C’est une revue fondée dans la continuité de l’affaire Dreyfus. mais c’est un despote par bien des aspects. C’est pourquoi il est difficile de simplement le juger comme un homme de droite. et même Romain Rolland… Une chose est sûre : l’œuvre de Muray échappe à toute annexion idéologique. d’un point Portrait de Charles Péguy par Pierre Laurens. tantôt de manière latente. qui est aussi votre premier objet d’étude  : Muray. ces deux éléments s’articulent. Cette solidaritélà forme. En général. Son extériorité radicale par rapport à la société fait qu’il ne veut pas changer le monde. Muray observe comment deux individus a priori complètement différents. mais il ne cherche pas le beau ! C’est cette différence de nature entre l’écrivain et certains de ses lecteurs que je voulais souligner. c’est-à-dire une pratique de sociabilité qui soit un premier pas vers un civisme plus large. et en même temps. va bien au-delà des petites pratiques telles que la nécromancie et les tables tournantes. Passons à la figure tutélaire de Causeur. mais plutôt le versifier. même si cela peut paraître un paradoxe. Muray. Au fond. La diversité des contributions au sein des Cahiers relève-t-elle du « fatras anarchique ». vous nous mettez en garde contre toute récupération extra-littéraire de Muray. Qu’est-ce donc que « l’occulto-socialisme ». Voilà une dérive assez typique des expériences anarchistes de l’époque. Car. lorsque des petits groupes de libertaires essaient de créer une communauté parfaite. à la mort de sa fille Léopoldine. Dans L’Invention de Philippe Muray. Jacques Maritain. C’est l’esprit qui préside à la naissance de ses Cahiers de la quinzaine. se retrouvent. Ce que Muray appelle l’« occulto-socialisme ». c’est une solidarité ontologique entre deux tendances qui traversent le xixe siècle : d’une part le mouvement démocratique. progressiste et humanitaire à travers des figures littéraires telles que Victor Hugo . ce qu’il critique dans la gauche est tout à fait critiquable dans toute forme de droite constituée. LA DROITE N’EST QUE LE DUPLICATA PLUS OU MOINS RÉUSSI DE LA GAUCHE. mais aussi avec Georges Sorel. Ce rejet radical de l’idéologie en fait-il un homme de droite ? Muray a choisi de se mettre dans une position où il ne sera pas applicable. Muray a consacré de nombreuses pages à la genèse de la gauche moderne. Ainsi Péguy se veut-il en retrait de sa revue. ou alors comment. c’était un peu le réservoir de formules du groupe qui fait souvent la couverture de L’Obs  : Éric Zemmour. Zemmour a bien le droit de citer Muray. en se succédant ou en se mélangeant. Je ne sais pas si l’on peut en dire autant de Causeur ! Dans son essai majeur Le xixe siècle à travers les âges (1984). Là est la radicalité de son postulat d’observation. La bête noire de Muray.

C’est ainsi que la religion s’oppose à la gnose. Ainsi. mais ne sait pas qu’il croit. Malgré l’importance de cet essai majeur. je ne sais pas si le christianisme constitue LE remède à cette tentation gnostique. Les Belles lettres. Besançon se sert de cet adage scolastique médiéval pour penser l’idéologie. loin de là. que la fin de l’Histoire l’emporterait toujours sur l’Histoire… Bizarrement. je trouve que Daech a aussi un petit côté Homo festivus. la cible directe de ces attaques. Muray avait cette phrase après le 11 septembre 2001 . dans ses vingt dernières années. beaucoup cèdent à la tentation du communautarisme chrétien. une certaine « vertu ». Je me sens d’autant plus concerné qu’en tant que chrétien attaché à la séparation des deux cités. Mais il est un peu difficile de se servir de Muray pour comprendre ce qui nous arrive depuis le 13 novembre. appliqué. dans ce que Péguy aurait pu nommer. À un moment où la France est ainsi visée et détestée. il choisit d’en rire ! C’est-à-dire ? Ayant du mal à distinguer leur regard sur la société de leur vie spirituelle. . avec ses vidéos hollywoodiennes et son idéologie rudimentaire. D’ailleurs. en écho à l’actualité la plus tragique. qu’a voulu dire Muray en écrivant dans Chers djihadistes : « Nous vaincrons […] parce que nous sommes les plus morts » ? Il voulait dire que rien n’arrêterait Homo festivus. D’ailleurs. L’adhésion au christianisme est-elle un remède imparable à la pensée binaire. sans y introduire trop de morale. et non pas le condamner (même politiquement). j’observe aujourd’hui une nouvelle © D. Plus tard. voire notre frère ? Si je ne suis pas un grand supporter de la Nuit blanche ou de la Fête de la musique. Lorsqu’il est touché par la barbarie. Un même objet ne peut pas être visé en même temps par ces deux opérations de l’esprit. car on n’a pas très envie de se livrer à la satire du monde hyperfestif quand ce monde a précisément été la cible d’une attaque aussi stupéfiante et meurtrière… Dans Les Origines intellectuelles du léninisme (1977). mais qui a aussi beaucoup insisté sur la façon dont tout idéal devait d’abord être vécu individuellement. parce qu’un rationalisme athée l’est tout autant. moins spectaculaire. parce qu’il rappelle que le Christ est venu sauver le monde. mais dans les actes. et je me sens. j’ignore comment il réagirait exactement aujourd’hui. en particulier le marxisme-léninisme.R. violent et institutionnel que le totalitarisme. comme une réactivation des structures de la gnose antique. Lénine croit qu’il sait. • Cela dit. incarné. L’individualisme civique de Charles Péguy. il a eu cette formule bouffonne  : «  La question n’est plus : “Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?”. qui non seulement a tant écrit sur le « temps de guerre ». quand il reparlait de ce livre quelques années après. Une note de bas de page de votre livre sur Muray m’a paru essentielle. Dans la religion chrétienne bien entendue. il faut donc plus que jamais être français et fier de l’être : pas dans les discours (et surtout pas dans les discours partisans). 2011. mais : “Qu’est-ce que c’est que ce merdier ?” » Cela dit bien la position qu’a choisie Muray  : puisque les bras lui en tombent. voire totalitaire ? Pour rester dans le domaine spirituel. comme tout le monde. 2015. Je pense plutôt à Péguy. vous expliquez qu’une chose ne peut être crue et sue en même temps et sous le même rapport. sur la nécessité de se rendre sensible à l’événement qui surgit. j’aime beaucoup le Bataclan et les terrasses de café. d’ailleurs. alors que le doute serait consubstantiel à la foi chrétienne. 85 L’invention de Philippe Muray. Homo festivus n’est-il pas notre ami. À mon avis. Ce qui est inhérent au christianisme bien compris. parfois opérée au nom de Péguy.confusion des ordres entre la croyance et le savoir tant chez des libres penseurs que du côté de certains chrétiens engagés dans la cité. dans une manière d’être . ce n’est pas seulement le domaine du doute. Conspirations d’un solitaire. Carnets Nord. Péguy est plutôt un remède à cette dérive. Muray disait qu’il n’était pas sans pertinence mais que ces analyses-là ne permettaient plus de comprendre ce qui se passait à l’heure d’Homo festivus. mais le domaine où cette distinction existe. pourquoi avez-vous tendance à relativiser la centralité du xixe siècle à travers les âges dans l’œuvre de Muray ? Plus que le sommet de son œuvre. Citant Alain Besançon. Le xixe siècle est une vaste introduction à ce qui sera la « maturité » de Muray. je ne comprends pas une telle idéologisation du christianisme. on ne peut croire et savoir une même chose.

Autant dire du jamais-vu. Pas de Warhol. Les conserves de Campbell’s soup et les personnages de BD peints à l’acrylique. tendu entre New York et Londres. Quant à savoir si l’événement mérite de l’intérêt. roumains ou polonais. Les œuvres des artistes brésiliens. pas de Lichtenstein. on les a tellement vus et revus qu’on serait enchantés de pouvoir un peu les oublier. à la violence et aux nouveaux déséquilibres sociaux. républiques populaires en tête. mêmes techniques. toujours détournés de leur usage habituel. Heureusement la Modern Tate fait le pari de montrer un pop art totalement inconnu du grand public. L’exposition « The World Goes Pop » déterre des œuvres conçues dans de lointaines périphéries de l’axe principal du pop art. La première section de l’exposition met ainsi en évidence la forte contribution au mouvement pop de pays alors dictatoriaux. comme celle de n’importe quel courant artistique d’ailleurs. il faut bien admettre que ce n’est ni à SoHo ni à Chelsea qu’ont émergé des analyses incisives de la société de consommation. c’est une autre affaire. 86 © Rex Features. le résultat beaucoup moins. aux droits civiques. Si la force du pop art. pas de Jasper Johns. tient aux réflexions qu’il développe sur son époque. FLOP ART À LONDRES ncore une exposition consacrée au pop art  ! Beaucoup trouveront d’abord que la prestigieuse Modern Tate de Londres pèche par manque d’originalité. même attention portée aux objets quotidiens. moins iconiques que leurs sœurs américaines dès lors qu’elles outrepassent la simple dénonciation du consumérisme pour s’intéresser à la censure. entrent néanmoins dans les critères du genre : même bruit visuel. L’idée est séduisante. . à l’émancipation des femmes. même influence de la publicité et des mass media.E Par Paulina Dalmayer L’exposition « The World Goes Pop » à la Modern Tate de Londres a choisi de mettre en lumière les courants sous-exposés du pop art.

Londres (de dimanche à jeudi 10 h-18 h. juxtaposées à celles de trois hommes recherchés par le régime (Misses and Gangsters. mais en réalité. le cabinet Ernst & Young. en voici de fraîchement canonisés. Birth et Flight (1965-2011) reproduits sur des capots de voitures – symbole par excellence du machisme omniprésent. Danone n’est pas Coca-Cola. » Il faut noter que la France est reléguée au deuxième rang dans l’histoire du pop art. ça existe. En revanche. Au moment où les Warhol ou autres Rauschenberg deviennent inaccessibles aux plus riches des collectionneurs. désigne directement le gotha du pop comme le coupable de la relégation de la femme au statut d’objet décoratif. galeristes et critiques compris. Le problème. à ce qu’il paraît). La présence d’artistes américains qui n’ont pas eu accès au cercle fermé de la Factory sert ici de pièce à conviction dans le procès fait insidieusement au pop art en tant que courant dominé par des mâles blancs. Parmi elles. avec ses motifs intitulés Bigamy. affirme-t-elle dans une interview. composés d’images schématiques d’un nez avant et après une opération de chirurgie esthétique ou de silhouettes féminines en rose bonbon. Hélas. l’unique conséquence de cet événement ne sera pas artistique mais économique  : l’élargissement du marché de l’art contemporain à quelques noms qui bénéficient désormais de « l’approbation  » de l’institution. Martha Rosler. 87 L’artiste japonais Ushio Shinohara. . Mais l’ambition des organisateurs de l’exposition londonienne ne se limite pas à une tentative de réévaluation des scènes artistiques mineures ou exotiques du pop art. Judy Chicago. Voici le montage de photos de presse de candidates à un titre de miss. En sortant de cette expo-blockbuster automnale de la Modern. 1973). que je ne pouvais pas être femme et artiste en même temps ». • Après tout. figure incontournable du mouvement pop. ce jour-là. Je me suis contenté de faire de la peinture. le géant mondial de l’audit financier. Le message est on ne peut plus univoque : face au patriarcat régnant jusque dans les cercles artistiques. elle montre la façon dont les Espagnols se sont accommodés du franquisme en s’abandonnant à la consommation. qui accèdent enfin à la visibilité. qui jouit d’une renommée de grande dame de l’art féministe (eh oui. «  J’ai déployé de grands efforts pour être prise au sérieux sur la scène artistique californienne. et à plusieurs reprises. pourrait être une chose amusante en soi. La pièce de Bernard Rancillac. L’exemple le plus frappant vient peut-être d’Espagne. avec plumes. En réalité. Red Coat. jusqu’au 24 janvier 2016. Quand on lui demande s’il se considérait comme un artiste pop. Et l’artiste parisien Erró confirme à sa façon que la grande histoire du xxe siècle s’est jouée ailleurs que sur le boulevard Saint-Germain. il est impossible de faire du pop catalan. évoque le débat qui a précédé la légalisation de la pilule contraceptive en France. Cela pour la simple raison que la Catalogne n’a pas la même histoire que l’Ouest. c’est-à-dire l’histoire des pionniers et des cowboys. méritent-ils réellement une salle entière dans un grand musée européen ? Ce n’était visiblement pas. En regardant froidement « The World Goes Pop ». les femmes artistes n’ont qu’à sourire gentiment et à se résigner. © Rex Features. L’ennui. la médiocrité – décomplexée. suggère qu’elle décrit les mœurs et des traditions d’un groupe d’individus. Pilules Capsules Conciliabules (1966). sinon revendiquée – saute littéralement aux yeux. c’est que l’artiste refuse d’être cataloguée « pop » : « Selon moi. 1973. il esquive habilement: « Je ne me suis jamais considéré moi-même.Les travaux de la Slovaque Jana Zelibska. on se demande. J’ai clairement entendu. l’avis des visiteurs qui préféraient admirer la Tamise en contrebas. les commissaires de l’exposition n’ont pas découvert de génies injustement ignorés. a splendidement réussi à ajouter quelques « valeurs sûres » à la liste de courses des investisseurs en art. avec le cycle American Interiors (1968) qui montre de paisibles intérieurs américains envahis par le Viêt-cong et les troupes maoïstes. vendredi et samedi 10 h-22 h). mais mon sexe a été un obstacle majeur. c’est que l’art de ces femmes. The Modern Tate Gallery. en train de passer l’aspirateur dans un couloir décoré de tableaux de Tom Wesselmann. Vingt-cinq femmes figurent au catalogue. que la Modern Tate tire la langue à tous les phallocrates du monde artistique. comme Brudascu et Gonzalez. Nichola L. si les médias des années glorieuses du pop n’étaient pas plus intéressants que l’art qui les exploitait. « The World Goes Pop ». Le titre d’une série de collages de l’artiste catalane Eulàlia Grau. » Grau n’est pas la seule à avoir des réticences à s’afficher sous l’étiquette du pop art. à l’instar de Tom Wolfe dans son brillant essai Chester Gould versus Roy Lichtenstein. sponsor de la manifestation. Son œuvre Woman with Vacuum (1967-1972) représente une femme soigneusement habillée et maquillée. de la même manière qu’il est impossible de faire un western catalan. parle quasi exclusivement de l’art d’être femme. miroirs et jeux de lumière. une autre artiste américaine. Ethnography (1972-1973).

ici et là. selon le mot d’Oscar Wilde. a commencé à manger un policier qui l’a abattu. ne vient pas pour retisser le lien entre les vivants et les morts. ce qui frappe à chaque fois. d’Hollywood jusqu’à Gallimard. est même devenu une métaphore pour les universitaires. Mais une mauvaise image de quoi  ? De la ville ou d’une jeunesse qui mime de manière hyperbolique ses conditions de vie réelles ? Le zombie. Sociologie des morts-vivants (XYZ). On retrouve. lui. se résume de manière assez simple : un monde comme celui-là vaut-il la peine que l’on se donne tant de mal pour survivre ? Cet effacement des « cadres » explique pourquoi. d’Emmanuel Todd qui. un homme a dévoré le visage d’un SDF en pleine rue. Faut-il s’étonner que le public soit fasciné par ces humains dénués d’humanité ? U n spectre hante notre imaginaire. Elle a depuis. dans le groupe. Dans les trois cas. un clochard. « Le zombie. est la créature d’une mythologie postmoderne  . conclut Coulombe. diraient les sondeurs. a catégorisé le « catholique zombie » dans la typologie des manifestants du 11 janvier. quelque part en Géorgie – dirigée par un ancien shérif –. Mais cette présence n’est pas seulement The Walking Dead (intégrale des quatre premières saisons disponible chez Wild Side) 88 ©Rue des Archives/BCA UNE SÉRIE . On pourrait aussi évoquer ce phénomène des «  marches zombies  » où des jeunes se réunissent costumés. Cette adaptation d’une BD frappe par son réalisme et surtout son pessimisme. si vous préférez. a tendance à s’estomper. Dans son indispensable Petite philosophie du zombie aux PUF. récemment. ce sont la démarche saccadée et l’absence totale de langage articulé. privée de cadre. le zombie est partout en nos années 2010. Comme si. l’humain et le transhumain. rebaptisée aussitôt « drogue du zombie ». la vie et la mort. a finalement pour pire ennemi d’autres bandes de survivants souvent plus féroces que les « Rôdeurs ». comme ce Major qui s’est emparé d’une petite ville qu’il a transformée en dictature. » The Walking Dead qui entame sa sixième saison est une série de Frank Darabont produite par la chaîne HBO. Vincent Paris remarque ainsi qu’entre les années  1960 et 2008. La question lancinante qui court et se précise d’épisode en épisode. Maxime Coulombe fait d’ailleurs la différence entre fantôme et zombie. c’est que le zombie n’est pas un spectre. il déplace la représentation d’une mort qui. On a même pu croire que le zombie était devenu réalité lors d’une série de faits divers particulièrement horrifiques qui se sont produits aux États-Unis en 2012 : à Miami. dans Qui est Charlie ?. pour reproduire des scènes de films. mais un mort-vivant. la frontière entre le virtuel et le réel. Plus brutalement. l’homme et la femme. pour des raisons de progrès technologiques illimités. La bonne ville de Lille a cru bon d’interdire cette manifestation en 2014 sous prétexte de la mauvaise image qu’elle aurait pu renvoyer. revient pour manger les vivants. autre signe incontestable de son succès. Autant dire un oxymore. comme si le fait divers rejoignait le film gore. Souvenons-nous. une nouvelle drogue a été mise en cause. continué à sévir sporadiquement et. les zombies ont essaimé dans toute la production culturelle. un microcosme complet de la société américaine. la nature imitait l’art ou. On peut discuter de la pertinence du concept mais pas de sa cohérence sémantique puisque le catholique zombie est défini dans le livre comme un catholique déchristianisé chez qui. outre la pulsion cannibale des agresseurs. il assure «  une relative étanchéité » entre la vie et la mort. Il est le symptôme de notre temps où. et sous des formes très différentes. le nombre de films mettant en scène des zombies est passé de quelques dizaines à près de 400. un peu partout dans le monde. Le fantôme appartient à l’époque moderne. dont le quart pour la seule période 2000-2008 et une vingtaine pour la seule année 2012. quelques jours plus tard à Baltimore un autre a mangé le cerveau et le cœur d’un ami puis. c’est le zombie. celle de la littérature fantastique et romantique. Dans Zombies. → Par Jérôme Leroy Autrefois cantonnés aux films gore et aux romans de gare.LE RETOUR DES MORTSVIVANTS cinématographique ou télévisuelle : la bande dessinée et les jeux vidéo ne sont pas épargnés et il existe maintenant plus de 400 applications iPhone et iPad sur le sujet. Tandis que le zombie. c’est-à-dire toujours un peu une perte de repères. il est aussi un revenant mais il ne reste pas à sa place et il envahit le monde des vivants. à nouveau à Miami. moins chanceux. de toute la middle class US. du biker à l’homme d’église en passant par un échantillon représentatif. Un groupe de survivants. Sauf que le problème.

89 .© Crédit George Romero sur le tournage de son film Le jour des morts vivants. 1985.

allégorie transparente de la ségrégation raciale. Max Brooks se livre par exemple à une vraie lecture géopolitique d’une troisième guerre mondiale contre les morts-vivants. intellectuelle. forêts. en dit tout autant sur notre présent immédiat. la preuve rabelaisienne renouvelée que science sans conscience n’est que ruine de l’âme. s’il n’a pas disparu des écrans radars. que sa médiocrité a été la condition même de sa survie. à remplir tout de suite la baignoire. On observera qu’il est sorti dans la prestigieuse collection de littérature étrangère «  Du monde entier  » de Gallimard et non dans une maison de SF. Ce scénario de la pitié dangereuse est parfaitement décrit dans Zombies (1978) de George Romero. celui qui se promène dans une grande ville. auraient persisté des réflexes chrétiens comme. Comment choisir le refuge le plus adéquat  : jungles. car on ne sait jamais à quel moment l’eau sera coupée. au contraire ! La preuve. On appréciera également ce conseil sur le choix des armes qui promet des moments un peu sanglants : « Une machette n’a pas besoin de munitions. toujours lui. Cuba dont l’insularité marxiste permet une résistance magnifiquement organisée. il est le nouveau visage de la fin du monde. Votre serviteur manquerait-il d’humanité dans ce tableau ? Mais pas du tout. Mark Spitz – comme le nageur – affronte les zombies tout en se Guide de survie en territoire zombie de Max Brooks (Livre de Poche. l’aider et… on se fait bouffer. qui précipitent le chaos final. On veut aller vers lui. Leurs éprouvantes conditions d’existence entraînent leur dégénérescence physique. avec les années Sida et la crainte de l’adolescence découvrant la sexualité et ses métamorphoses dans un contexte mortifère. qui recrée le genre en 1968 avec La Nuit des morts-vivants. si l’on doit soutenir un siège dans une maison. persistent des réflexes humains. sauf quelques héros aux nerfs en béton armé. une figure éminemment politique et ce depuis Romero. de l’être aimé. qui verrouille ses frontières une fois reçu le renfort des réfugiés palestiniens (comme quoi. à chaque innovation technique profitable aux multiples entrepreneurs d’un décor dont ils essuient les plâtres. mentale. quand ça va vraiment mal. ait cédé la première place au zombie. Dans les films et les romans. à un retour du vampire avec le Dracula de Coppola (1992) comme sommet cinématographique mais aussi avec le succès planétaire et générationnel de séries comme Buffy contre les vampires (1997) ou encore les best-sellers d’Anne Rice regroupés dans ses Chroniques des vampires qui sont parues en France dans les années 1990. On refuse d’admettre. voire monuments historiques isolés. Le zombie devient donc. C’est un jeune homme qui se vit comme médiocre et qui explique. ce qui est la preuve d’une légitimité littéraire toute récente. il est vrai. 2010) 90 ©Rue des Archives/BCA La nostalgie de la nostalgie . celui-là peut avoir l’impression que nous n’en sommes plus très loin. en toute lucidité. le refus d’admettre qu’il ne s’agit plus d’êtres humains malgré les apparences. Le fait que le vampire. Cette vision de la fin du monde est également au cœur du roman de Colson Whitehead. On portera plutôt des vêtements près du corps et des cheveux courts. ce qui crée la victoire des zombies. On pensera ainsi à 28 jours plus tard (2002) de Danny Boyle. et on pensera. Zone 1. à chaque épidémie de grippe. que le zombie a perdu son humanité. le maître en la matière. ces SDF entassés à proximité des gares. Ou alors on refuse de tirer sur la femme de sa vie (toujours viser la tête. qui montre dans les premières minutes du film le respect dû aux morts. à chaque erreur de ceux qui falsifient leurs aliments. on oublie tout et on recommence). où l’épidémie de zombies est déclenchée par un commando écoterroriste qui libère des singes infectés d’un labo militaire travaillant sur des armes bactériologiques. que faire  ? Max Brooks. en cravate recevant directement de la musique dans leur cortex grâce à des écouteurs et oscillant mécaniquement la tête. c’est la pitié. il ferait un très éphémère survivant en cas d’apocalypse zombie. L’impression d’être en plein «  devenir-zombie  » nous envahit de plus en plus fréquemment à travers des aliénations successives que Debord décrivait dans In girum imus nocte et consumimur igni. UN MANUEL Si vraiment ils arrivent. mais en tout cas jamais les villes. chez le zombie. si l’on veut aller dans le gore.  » Et il est vrai qu’aujourd’hui. et l’Afrique du Sud dont le gouvernement réactive un vieux plan datant de l’apartheid. même atrocement déformée. quasi animal et doté d’une insatiable soif de violence ». Et l’on sourira en pensant que les trois seuls pays qui s’en tirent sont Israël. l’auteur de World War Z. Le narrateur fait partie d’une équipe de nettoyage de la seule zone libérée de New York. qui semblent être simplement réduits à quelques gestes machinaux entre deux éructations. On voit bien la résonance historique du vampire. Dans les années 1980 et 1990. Dans l’un des grands succès du roman zombie de ces dernières années. Loin du superhéros survivaliste. a complété son roman par un véritable manuel de survie. » Le tout est complété par un aperçu des différentes attaques de zombies qui ont déjà eu lieu dans le passé comme la fermeture d’un hôpital à Paris en 1807 à cause d’un patient « incohérent.malgré tout. aussi. À ce titre. Sans compter. c’est une règle de base pour se débarrasser d’un zombie) parce qu’elle est encore l’image. World War Z – qui a hélas donné une adaptation pitoyable au cinéma –. empruntant les transports en commun et qui croise des jeunes filles mangeant debout des kebabs avec de la sauce blanche leur coulant sur le visage ou des cadres Le zombie est par ailleurs souvent le fruit d’un virus émergent ou d’une bêtise technologique quelconque. à ce moment-là. on avait plutôt assisté. à chaque vague de chaleur. traçant sans le savoir un portrait des plus précis de l’homme en voie de zombification  : «  Ils meurent par série sur les routes. déserts.

ce n’était pas ça car je ne ressentais aucun manque et je ne sais pas de quoi j’aurais pu avoir le regret. 1956. comme pour Zone 1. comme plusieurs milliers d’autres. écoutent de la musique au casque. parler. Maxime Coulombe (PUF. Oystein Stene (Actes Sud. tentent de contrôler leur libido et ont des conversations minimalistes sur le sport. en l’occurrence. vivre avec sa peau grisâtre. un grand roman qui rappellera. voire le Kafka du Château. Ils fument beaucoup. 2014). En même temps. ils voient finalement assez peu de zombies mais quand ils les voient vraiment. notre frère et. Il aurait été plus juste de dire que j’avais la nostalgie d’une nostalgie. Zone 1. Leur errance. à quel point un motif propre à la littérature populaire peut devenir. Sociologie des morts-vivants. The Battery de Jeremy Gardner (disponible en DVD chez Zylo) plongeant dans de grands moments de mélancolie introspective. s’apparente davantage à une promenade ironique et mélancolique dans une campagne désertée. 2015). 2012). qui sait. nous te saluons… • L'Invasion des profanateurs de sépultures. dans Zombie nostalgie. » UN FILM Archétype du film indépendant qui compense le manque de moyens par l’inventivité. 2010). Le narrateur. comme tous les autres arrivants. la contemplation du zombie. le sexe. World War Z. Je comprenais ce que le mot voulait dire. Don Siegel. je pouvais mettre le concept en rapport avec d’autres concepts. créature du présent perpétuel. Attachants et déboussolés. Vincent Paris (XYZ. c’est le narrateur qui est un zombie ou plus exactement une créature qui. Zombie nostalgie. The Battery a été tourné en 2012 par Jeremy Gardner qui tient aussi l’un des deux rôles principaux. doit apprendre à marcher. pousse assez vite à la métaphysique et la dernière parution Zombie. © Crédit Petite philosophie du zombie. s’adapter à la vie très organisée de Labofnia. prouve si besoin était. notre avenir. 91 . notre semblable. Max Brooks (Livre de Poche.en date sur ce sujet. le monde d’avant. découvrir émotions et sentiments tout en acceptant d’ignorer ses origines  : «  J’aurais pu dire que j’éprouvais une forme de nostalgie. Mais cela me laissait indifférent. aux éditions Actes Sud. Zombie nostalgie d’Oystein Stene. Grande nouveauté. Le phénomène dure depuis des siècles et il est désormais sous contrôle des services secrets du monde entier. C’est que le zombie. Il met en scène deux jeunes joueurs de base-ball à peine sortis de l’adolescence. sauf à la fin. est apparue tout d’un coup sur l’île très septentrionale et très secrète de Labofnia. Colson Whitehead (Gallimard. il est trop tard. J’ignorais même ce qu’était la nostalgie. Comme si le terme ne renvoyait à rien. L’Invention de Morel par Bioy Casarès. ô zombie. 2013). On pourra également consulter : Zombies.

92 © BNF .

Il délaisse les grandes commandes et se lance dans des séries d’eaux-fortes où il exprime le fond de sa sensibilité. un moment. lisse et moral. il vit d’abord à Paris dans des galetas. tanneur lui-même quelque temps. On a l’impression qu’avec lui se confirme une voie figurative plus sincère que ne l’est bien souvent la grande peinture. Puis il part se construire une cabane dans la forêt. L’estampe est une échappatoire parce qu’elle relève de la sphère privée. Les nouvelles élites issues de la Révolution et de l’Empire font souvent preuve d’un goût à la Bokassa. Les estampes restent dans des livres et dans des portfolios. une voie qui fait toute sa part à l’imagination et qui agit en synergie avec du texte. dans les Pays de la Loire. angoisses et fantasmes divers. on a l’impression d’avoir affaire en grande partie à un désert néoclassique. Goya prend l’habitude de compléter ses images par de courts textes pour en renforcer le message. Un peu plus → tard. un bredin signifie un pauvre type et c’est déjà ce que son apparence misérable semble indiquer. O n emploie souvent le mot «  romantisme  » pour qualifier l’art du début du xixe siècle. Giambattista Tiepolo livre ses Caprices pleins de bizarrerie et d’invention. est loin d’être aussi romantique qu’on pourrait le croire. Le maître espagnol suit une évolution artistique très singulière. constitue un âge d’or de la figuration. 1799. réellement démentes (Carceri d’invenzione). le culte de la raison. On s’y éblouit et on mesure à quel point la gravure du xixe siècle. tels que Dürer. où sombrent tous ses espoirs en les Lumières. on redécouvre de grands ancêtres. le Suisse Füssli marque les esprits avec son Cauchemar. en France. ses estampes commencent à circuler dans des cercles restreints à partir de 1820. Eaux-fortes et idées noiresr Le ferment en matière d’estampe vient de l’étranger. horreurs de la guerre. obscurantisme de la société espagnole. On les regarde juste pour son plaisir. par sa liberté et sa sincérité. Mais la contribution décisive est celle de Goya (1746Le Sommeil de la raison engendre des monstres. Par la même occasion. en Corrèze. On peint plat. l’exaltation des vertus civiques et militaires l’emportent largement sur la fantaisie et l’imagination. on le retrouve mort dans une mansarde. L’exposition du Petit Palais propose un florilège de graveurs visionnaires du xixe siècle. diffusé en gravures. à cette période. Tout y passe : tauromachie. il est terrassé par une maladie qui le laisse muré dans la surdité. c’est mal parti. En outre. Au milieu d’une carrière brillante. En Grande-Bretagne. 1828). en effet. On les sort pour soi. comme le feraient un roman ou un recueil de poésie. Elles s’adressent à la vie intérieure et au besoin d’imaginaire. Il y a certes des exceptions. comme d’autres graveurs avant lui. Rembrandt et Jacques Callot. de Goya à Redon. Goya est à peu près ignoré en France. Réfugié à Bordeaux à la fin de sa vie. Fils de tanneur. notamment ses prisons. 93 . les planches de Piranèse. à Sèvres. Son influence ne cessera de s’accroître. En réalité. Son tempérament s’assombrit. D’Italie arrivent. Cependant. Il tient beaucoup à ce qu’on prononce le « s » de son nom. notre pays. il s’établira à Bordeaux. d’un réfractaire. d’un mystique. Goya.FANTASTIQUES GRAVURES Par Pierre Lamalattie Le Petit Palais présente à Paris jusqu’au 17 janvier une exposition sur l’estampe visionnaire. On n’a pas encore l’habitude d’encadrer les gravures. tourné vers le clinquant et le monumental. En effet. Bref. Ensuite. Au contraire. mais dans l’ensemble. La personnalité la plus marquante est sans doute celle de Rodolphe Bresdin (1822-1885). Il s’agit d’un ermite.

Aussi étonnant que cela puisse paraître. Chaque être y vit petitement. ON PEUT CONSIDÉRER GUSTAVE DORÉ COMME UN ENFANT DE LA BD. © BNF Gustave Doré (1832-1883) est presque l’antithèse de Bresdin. Bresdin est fasciné par ce tirage. parfois à peine plus grandes que nos cartes d’identité. comme le dit Odilon Redon. Cependant. Un point marquant est cependant que Bresdin accroche chez lui une eau-forte originale de Rembrandt. fuyant le monde. un roman intitulé Chien-Caillou calqué sur la vie de Bresdin. mais il assume le sobriquet de Chien-Caillou. inventeur de cet art. Le fameux critique d’art Champfleury écrit. à la façon des saints nichés dans les entrelacs des églises du gothique tardif. pourrissant. fuyant éperdument sous un ciel sans patrie. la seule gravure bien commercialisée de son vivant. Il en restera un peu de naïveté. On y trouve. Il éprouve une infinie sympathie pour les vaincus. Il s’agit d’une descente de croix. Mais c’est surtout Max Klinger (18571920) qui retient l’attention. Nombre de ses autres œuvres sont cédées pour trois fois rien à des brocanteurs qui les revendent au prix fort en les faisant passer pour des pièces authentiques du xviie siècle. Des observateurs tels que Baudelaire. AUSSI ÉTONNANT QUE CELA PUISSE PARAÎTRE. Il faut dire que Bresdin a vraiment l’air d’appartenir à une autre époque. Peintre. on peut le considérer comme un enfant de la BD. tant il a connu un succès planétaire. On dirait qu’il fait exprès de se priver des chances d’être remarqué. à cause de l’hostilité antiallemande. tout est enchevêtré. c’est qu’il est poussé par une sombre nostalgie. héros du Dernier des Mohicans. Puis des assistants creusent pour traduire au moyen de traits toutes les nuances de son dessin. il est admiré dans des cercles restreints. Il a juste été initié artisanalement par le graveur Eugène Bléry. font figure de micromammifères. C’est la seule chose de valeur qu’il possède. on découvre un style très singulier. pointant leurs museaux ici et là. des « fouillis de choses étranges où le regard aime à poursuivre mille et mille apparitions  ». dans certaines de ses compositions. il est longtemps ignoré en France. Sa technique consiste à dessiner directement sur des surfaces en bois dur. Il n’a pas suivi d’école d’art. quant à lui. Végétation envahissante. Il faut reconnaître que cet illustrateur a une imagination hors du commun. Le trait est serré et frémissant. Bresdin. C’est ce qui l’attire dans le personnage de Chingachgook. Il admire plus que tout le vieux maître hollandais qui est particulièrement sincère et audacieux dans ses gravures. Dans ses estampes. mais aussi dans celui de Vercingétorix ou encore d’Abd el-Kader.Cette figure farouche impressionne ses contemporains. délabré. Odilon Redon. On peut ainsi voir des œuvres de personnalités aussi passionnantes que les Belges James Ensor et Félicien Rops. il passe à l’illustration de textes littéraires. Huysmans et Mallarmé s’enthousiasment pour lui. L’exposition du Petit Palais intègre quelques graveurs étrangers. Il aspire à une sorte d’éternité pauvre dans laquelle les temps anciens perdureraient dans une douce décomposition. Ce dernier lui fournit d’ailleurs le modèle de son Bon Samaritain. souligne que Bresdin est « un homme épris de solitude. tout se mêle dans une continuité mystique. Les humains. Bresdin méprise Champfleury et son succès mondain. Ses gravures sont souvent de taille réduite. voire de maladresse. Ce procédé permet une diffusion à grande échelle. Bien que Bresdin n’accède pas à la notoriété de son vivant. Malheureusement. Gustave Doré commence dans la même veine que son maître en livrant à la presse des séquences satiriques. Il en résulte des sortes de tampons de la même épaisseur que les caractères typographiques et qui peuvent donc être composés avec eux. villes et vaisseaux foisonnants. Cependant. Sa vocation doit en effet 94 . il est surtout un prodigieux graveur. dans les angoisses d’un exil sans espoir  ». le musée de Strasbourg a acquis presque l’intégralité de son œuvre gravé au moment où cette ville était allemande. beaucoup aux planches de Rodolphe Töpffer (1799-1846). si on prend le temps de regarder attentivement son travail. de Fenimore Cooper. Il s’agit sans aucun doute de l’un des artistes les plus puissants et les plus singuliers du xixe  siècle. cieux épais. tanneur et graveur Si Bresdin ne s’intéresse pas à son époque. Ensuite. bien qu’ils soient moins représentés que les Français dans les collections de la BnF. qui le connaît bien. Le monde selon Bresdin est inextricable. sculpteur. Il a vraiment une patte que l’amateur reconnaît et apprécie au premier coup d’œil. Le titre de l’ouvrage résulte d’une transcription phonétique de Chingachgook.

Les organisateurs ont en effet remarqué qu’ils manifestaient souvent beaucoup de compréhension et d’enthousiasme. il envoie aux États-Unis. 95 . Il admire Gustave Moreau et les symbolistes. Il est habité par cette sorte de quête de la vérité qui exige le droit à l’invraisemblance. 1854. C’est pourquoi il s’oppose vivement aux On aurait pourtant tort de croire que l’estampe fantastique n’a pas de postérité au xxe siècle et de nos jours. insidieux et reptilien irrigue son œuvre. Cependant. l’audace des compositions. La gradation des gris. C’est à cette même exposition que Marcel Duchamp présente son Nu descendant l’escalier qui fit scandale. à la fameuse exposition de l’Armory show. le piqué des aquatintes. Comédie de la mort. • Page de gauche. tant la noirceur est alors la substance de son monde. contribuant grandement à sa notoriété. le fait voyager aux Amériques. En 1913.1861. Une époque se termine. Odilon Redon est un autodidacte. Un érotisme trouble. fantastique. ils sont comme préparés à apprécier l’univers fantastique de la gravure du xixe siècle. Sans doute a-t-elle peu d’incidence sur la modernité et l’art muséal. malgré un passage éclair dans l’atelier de Gérôme avec qui il se fâche. Il faut faire une place à part à Odilon Redon (1840-1916). On sait par exemple que Walt Disney et Arthur Rackham se sont beaucoup intéressés à Gustave Doré. impressionnistes dont les scènes de canotage et de piquenique lui semblent avoir « des voûtes un peu basses ». il y a une chose sur laquelle il ne transige pas. Il excelle en effet dans les discordances et les incongruités. En noir tout court faudrait-il dire. Sa mère. © BNF À voir absolument : « Fantastique ! L’estampe visionnaire de Goya à Redon ». Redon est né dans une famille bourgeoise. à Bordeaux. une autre commence. Il en garde un besoin d’évasion et de rêve. Il en résulte un dessin qui peut paraître parfois un peu simple dans certaines de ses œuvres. une quarantaine d’œuvres sur papier. trois ans avant sa mort. Il n’hésite pas à représenter de façon très crue les hommes et les femmes de son époque. Sa formation tiendra à des rencontres déterminantes. Gustave Doré. il ne suit pas de formation académique. Petit Palais. Mais c’est surtout par ses thèmes que cet admirateur de Goya est inégalé. C’est Bresdin qui l’initie à l’eau-forte dans son atelier. Toutefois. Il remporte un premier prix de dessin alors qu’il ne sait pas encore lire. Redon aspire à un art mystique. Après Bresdin. quand on voit les croquis d’Alan Lee ou de John Howe pour la trilogie du Seigneur des anneaux. ce sont les jeunes qui visitent l’exposition. Il y en a qui ne s’y sont pas trompés. Rodolphe Bresdin. contrairement à ce dernier. De même. un art en rapport avec la vie intérieure. le film d’animation et même le cinéma. tout donne à ses planches une étrange beauté. Nourris par leurs films et leurs BD préférés. Mais. la sûreté des tracés. Il se passionne pour les bizarreries de la nature comme pour celles de la société. déjà évoqué. D’omniprésentes tensions sexuelles se mêlent à ses angoisses morbides. Il prend très jeune l’habitude de promenades solitaires dans la campagne et en profite pour faire des croquis. on devine toute la filiation avec l’estampe du xixe. créole. la BD. La première partie de son œuvre est entièrement en noir et blanc. Il s’imbibe d’Edgar Poe dont il illustre certains ouvrages.On est d’abord frappé par l’élégance de son travail. il y a Fantin-Latour qui le sensibilisera à la lithographie. L’Enfer. ce sont les ambitions qu’il assigne à l’art. mais elle a une immense influence sur le développement de figurations populaires telles que l’illustration. jusqu’au 17 janvier 2016.

il répondait d’un air las «  Mais que m’importe ! » – ou plus précisément en allemand : « Aber was liegt daran… ! » Avec Schopenhauer. » 96 . quand on lui demandait s’il était un philosophe. question qu’il posa à sa mère et qui. Il se félicitait d’avoir une vue fragile : elle l’obligeait à penser par lui-même. c’est-à-dire à ressusciter celui qu’il aurait pu être s’il n’avait été Samuel ©Claude Schwartz/Rue des Archives Encore plus radical. Il m’a répondu : « D’une part.LES CARNETS DE ROLAND JACCARD DIVAGATIONS PHILOSOPHIQUES 1. écrit Samuel Brussell dans Dis-moi qui je suis. 2. il chercha à comprendre ce que cela signifiait  : être un homme. En se gardant d’oublier que d’autres moi sont tapis dans le recoin de notre être. Ludwig Wittgenstein était hanté par l’idée qu’il ne servait à rien. comme Pascal d’un point de vue pratique ou existentiel. il considérait que lire beaucoup représentait un poids pour l’esprit. Respect de la folie de l’autre. parce que je pouvais de moins en moins assumer son dogmatisme (l’idée de démonstration philosophique est pour moi une contradiction dans les termes : cela relativise la portée de l’Éthique). André Comte-Sponville rejoint sur ce point Cioran qui affirmait que la chose la plus difficile est de faire une expérience philosophique profonde et de la formuler sans avoir recours au jargon d’école. Quant à Nietzsche. Il répétait volontiers cette phrase : « N’aie surtout pas honte de dire des absurdités ! Tu dois seulement être attentif à ta propre absurdité. Il l’a résumé en un mot  : respect face à la folie. bien sûr. Samuel Brussell s’est livré à ce jeu passionnant qui consiste à partir à leur recherche. est insoluble : trop de personnages se bousculent en nous avant que nous nous résignions à adopter celui qui occupa le premier rôle dans la comédie sociale. DIS-MOI QUI JE SUIS… « Il y a deux hommes en chacun de nous. Respect de sa propre folie. d’autre part parce qu’il me semblait sous-estimer la dimension de tragique – de finitude. et le vrai. mais alors strictement à rien. et Dieu sait si elle fut tumultueuse. lui enlevant toute souplesse. de souffrance – de la condition humaine. un escamotage et presque une imposture. lequel représente une solution de facilité. d’échec. d’être le plus subtil des penseurs si l’on n’était même pas un homme. Toute son existence. c’est l’autre ». N’AIE SURTOUT PAS HONTE DE DIRE DES ABSURDITÉS ! J’ai demandé à mon ami André Comte-Sponville pourquoi il s’était progressivement éloigné de Spinoza. » Disons que Montaigne l’a emporté sur Spinoza d’un point de vue théorique.

Je tentai. je me présentai : — El Jaccardo veut avoir de vos nouvelles. 3. découvrant avec stupeur et émerveillement le Paris des années 1960. nous ne croisons que les fantômes de ceux que nous aurions voulu être. as usual. mort il y a des décennies. Je ne supporte pas de savoir mes proches diminués. j’entendis : — Tu es mon père ? Croyant qu’il plaisantait. Rien n’est plus absurde ni lassant. éditeur de Samuel Johnson entre autres. Je l’avais trouvé très affaibli lors de nos dernières rencontres au Flore. Et n’oubliez pas ce que Montaigne a dit à Serge Koster : « Avec les morts nous gagnons à rester tout ouïe : ils ont beaucoup à nous dire. Et sur un ton que je ne lui connaissais pas. Non sans emphase et avec une voix d’outre-tombe. Pour en savoir plus. caustique. cher ami. et écrivain. Quelle calamité d’être pris au piège d’une identité ou d’un système de pensée ! Dans la nuit noire du hasard. Cet esprit libre qui. Mais c’est son père qu’il réclamait.Brussell. je répondis : — Bien sûr ! Il dit alors ceci qui me plongea dans un abîme de perplexité : — Tu viens pour m’assassiner ? Tu veux me tuer… Je compris alors que quelque chose ne tournait pas rond. Le colonialisme est alors encore un sujet de débat : il le défend en arguant qu’il a quelque chose de louable par la culture qu’il porte en lui. Et c’est son père qui devait lui porter le coup fatal. Ou. tant il est difficile de se débarrasser du cadavre de nos géniteurs qui gigotent encore dans notre inconscient. La mort me semble encore préférable… 97 . de ne plus jamais le retrouver tel que je l’avais connu et aimé  : goguenard. nous entretenons de drôles de rapports avec nos géniteurs. c’est précisément parce qu’elle l’ignorait elle-même. ne pouvait manquer de se lier à Jean Eustache et à Raymond Queneau qu’il portraiture délicatement. en philosophie comme en littérature. en composant son numéro. Et me souvins que j’étais entré une nuit dans la chambre à coucher de ma mère malade en hurlant : « Je suis la Mort ! » Décidément. de lui faire entendre que son ami Orlando était au bout du fil. Ce retour aux sources d’un moi qui s’effiloche a été écrit dans le plus parfait désordre – et c’est ainsi qu’il faut le lire. comme un enfant dans l’obscurité qui chantonne pour conjurer son angoisse. Un long silence s’ensuivit. QUAND SERGE KOSTER DÉLIRE… Bref. le vendredi après-midi. sarcastique. né à Haïfa en 1956. est sensible dans son écriture à la beauté du doute. Il délirait. Et fidèle aux arcanes de la langue française qu’il maîtrisait mieux que quiconque. nous supplions notre mère de répondre à la question « Dis-moi qui je suis » sans soupçonner que. de surcroît. culture qui est un ferment corrupteur des sociétés tribales. si elle nous a mis au monde. à Vienne. pire encore. Il me prenait pour son père. j’étais inquiet. » Mais sommes-nous certains de vouloir les entendre ? • ©Claude Schwartz/Rue des Archives Il était déjà tard. chez mon illustre prédécesseur  : Sigmund Freud. que la cohérence. en pure perte. Et. Il décrocha rapidement. prenez rendez-vous au 19 Berggasse. mais toujours présent en lui. Je craignais pour sa vie. Je raccrochai finalement. Il avait subi une opération délicate sur une partie de son corps que l’on préfère savoir épargnée. Je m’en voulais de ne pas avoir pris de nouvelles de mon ami Serge.

ou faut que je répète ? • 98 © Soleil L’imam : « Le Prophète. le diable. il y aura des gens qui vont boire du vin. il a dit  : “Il y aura des hommes et des femmes qui vont chanter. «  l’imam des jeunes  ». Depuis vendredi  13. le musicien et le danseur. » (Les élèves : «  Beurk  !  ») «  C’est qui qui l’a dit  ? C’est le Prophète Mohammed. la musique. » On reprend. ça t’excite. Alors quoi ? Où j’ai péché ? M’était avis qu’il fallait consulter un spécialiste. quand il a désobéi à Allah. ils vont chanter” – particulièrement des chanteuses. je l’ai trouvé. Qu’a fait Allah ? Allah a accordé à Sheitan ce délai. la harpe du roi David. Le prof est un surnommé Rachid Abou Houdeyfa. les anachids. «  Qui peut me donner des exemples d’instruments de musique ? ». Sauf les monodies rituelles sans instruments. La musique.” Et le Prophète. c’est un risque. Me demande avec quoi on va payer le sapin. » Moi.” Plus un chat au théâtre. L’imam sérieux : « Sheitan. » Allah déteste la musique parce qu’il déteste tout ce qu’adore Sheitan et réciproquement. en Bretagne. dans un hadith authentique.LE JOURNAL DE L’OUVREUSE SOUS LES OREILLES DE SATAN Plus que le critique. À ses pieds. Pourquoi  ? Parce que ça les excite. avec ta voix. s’esclaffe l’imam hilare. C’est pas parce que quelqu’un va vivre un tremblement de terre qu’il a écouté de la musique. » Point barre. La musique. ou parce que les gens écoutaient trop de musique. Voilà. Mais dans certains cas. quand ils écoutent de la musique. La leçon avait été filmée au printemps 2014 dans la mosquée Sunna de Brest. » . Questions du jour  : «  Est-ce que c’est grave d’écouter de la musique  ? Est-ce qu’Allah aime la musique ? » Hâte de savoir. les anachids. Eurêka. mais ils vont lui donner un autre nom. Il a dit : “Il y aura des générations. Ils bougent. Et après. «  La quoi  ?. selon Mediapart. Qu’est-ce qu’a dit le Prophète à propos de ces gens-là ? Eh bien ! Ils seront engloutis par la terre. de les attirer vers le mal. comme ça je vais essayer d’égarer les gens. les journaux ne parlent que de lui et la police le surveille. le divin Mozart. Qu’est-ce qui leur plaît pas ? Début août. «  Sans la musique. Laissons donc sa petite lampe éclairer notre lanterne ! la science dans ça en tout cas. La lyre ? Ça existe. écoutez bien. Maintenant le calife nous écrit que ses sbires ont visé « le Bataclan où étaient rassemblés des centaines d’idolâtres dans une fête de perversité ». ils ont dit que ce verset coranique. «  D’abord. la vie serait une erreur  »  : dans les programmes de salle que je distribue depuis trente ans. Et ils seront transformés en singes et en porcs. Et il y aura des instruments de musique. on a chopé un gars qui rentrait de Syrie pour « frapper une ou plusieurs salles de concert sur le territoire français ». demande le maître. c’est l’ouvreuse qui passe sa vie dans les salles de spectacle. Vous avez compris. une quarantaine de petits garçons (devant) et de petites filles (derrière). c’était pas la superstar d’aujourd’hui. il peut être englouti par la terre. Brest. dixit France Info. Les enfants : « La flûte ! Le piano ! La guitare ! La batterie ! La trompette ! » Voix fluette au fond. qu’estce qu’il a dit ? Il a dit. donc ça. parce qu’il écoutait et qu’il persistait trop. le comédien. ce Nietzsche-là j’ai bien dû le lire cent fois. ceux que tu pourras. Sheitan a dit  : “Laisse-moi un délai.” Et les savants. Quand j’ai vu sa vidéo en octobre. j’ai grandi avec des trucs comme  : «  La musique adoucit les mœurs  ». Il y aura des gens. ça veut dire : les chants. mais on a le temps de s’instruire à domicile. Exemple. le Coran. la lyre ? Quelqu’un connaît ? Vous avez de C’était la leçon de l’imam breton. Mais il a dit à Sheitan : “Excite-les. quand Allah l’a chassé du Paradis. «  Les gens. ils ont envie de faire quoi ? Ils dansent.

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