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Claire Duport

Héro(s)

Au cœur de l’héroïne

Postface de Jean-François Mattei
Épilogue de Michel Peraldi

Éditions Wildproject

Sommaire
A POUR ABSENTS

M POUR MUSIQUES

A POUR AMOUR

N POUR NO FUTURE

B POUR BAUMETTES

O POUR ORGASME

B POUR BRICOLAGES

P POUR PASSEPORT

C POUR CYCLES

Q POUR QUARTIERS

D POUR DÉPENDANCE

R POUR
RÉDUCTION DES RISQUES

D POUR
DIACÉTYLMORPHINE

R POUR RIRE

É POUR ÉGLISE

S POUR SALLE DE SHOOT

E POUR EXTRAITS

S POUR
SCÈNE OUVERTE

F POUR FLASH
G POUR GRIFFONNÉ
H POUR HEUREUSE
I POUR INTERDIT
J POUR JAVEL
K POUR KATMANDOU
L POUR LIBAN
M POUR MORTS

T POUR TOXICOMANIES
T POUR TRAFICS
U POUR UNIVERSITÉ
V POUR VIRÉE
W POUR THE WIRE
X POUR ANONYME
Y POUR YAZID
Z POUR ZA’MA

C’ÉTAIT L’ÉTÉ 1980. SUR LA PLAGE DE LA CONCHA, À
une encablure de l’appartement sous les toits où nous
rentrions au petit jour, le délire nocturne se poursuivait jusqu’à ce que les premiers baigneurs viennent
déloger les derniers échoués de la nuit : fêtards
comme nous, poussés de la parte vieja après la fermeture des tavernes, routards de passage qui avaient
élu domicile sur cette plage pour quelques jours ou
quelques semaines, zonards des quartiers pauvres
quittant leur bas d’immeuble le temps d’une virée,
ou jeunes de bonne famille venus s’encanailler avec
un dernier bain de minuit… Tous des échoués de la
nuit, avec les restes de l’épave : le calimotxo, ce mauvais vin mélangé au Coca qui monte à la tête plus fort
et plus vite que n’importe quel alcool, les pétards qui
tournent aussi simplement qu’une rumeur, et l’héroïne. Il se disait déjà qu’elle faisait des ravages ; on
prenait ça pour une idée reçue, une de plus.
Presque trente ans plus tard, c’est à Marseille que
je retrouve l’héroïne. Au détour d’une conversation,
les responsables de la mission Sida-Toxicomanies de
la Ville disent : « Marseille a payé un lourd tribut à
l’héroïne ; il faudrait un jour en raconter l’histoire,
laisser trace… » C’est comme une invitation, qui
va cheminer dans mon travail de sociologue, et le
nourrir, jusqu’à ce livre.
Dans ce livre, tout vient d’aujourd’hui, mais s’est
passé des années 1968 à 2000, à partir de Marseille.
Ces années-là, parce qu’elles flânent depuis la fin
d’une légende qu’on a appelée la French Connection, et qui marque le début de la diffusion massive
de l’héroïne en France, jusqu’à sa régression à la
fin des années 1990. Et souvent Marseille, parce

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HÉRO(S)

que l’héroïne est comme un personnage récurrent
de l’histoire de cette ville, plus que de toute autre :
dans les romans, les films, les représentations et les
réputations, mais aussi dans la vie.
Les héros de l’héro, ce sont les usagères, les usagers, celles et ceux qui ont cheminé et cheminent
à son côté. Et tout près d’eux, celles et ceux qui
pensent que leur histoire est aussi notre histoire.

A

pour Absents
MOMO, ET TANT D’AUTRES

Ils sont une dizaine autour
de la grande table de réunion : des anciens usagers
d’héroïne, des militants de
la réduction des risques ou de la prévention ; des
professionnels du soin, de l’éducation spécialisée,
des institutions de santé publique. Ils sont réunis
pour raconter l’histoire de l’héroïne à Marseille. Ils
se connaissent, certains de longue date, d’autres de
proche en proche. Ils se retrouvent, dans les complicités ou dans les désaccords, dans les histoires partagées, les mémoires communes, celles qui diffèrent
et ravivent les controverses. Ce sera le début de trois
années de recherche, de longs débats et de dialogues
sur l’héroïne à Marseille, que d’autres voix viendront
nourrir : des usagers, des dealers, des soignants, des
militants, leur famille, leurs amis, leurs voisins. Et
les voix des absents, à travers les archives, les récits,
les mémoires.
Ce jour là, c’est Béatrice qui ouvre le bal des souvenirs : « Quand on évoque la question du souvenir, je me dis : qui va raconter l’histoire de Mansour
Hammadi, de Nasser Tachougaft (qu’on appelait
Girafe), de Momo… pour parler de ceux qui me sont
chers ? Mon idée, c’était qu’avant que nous-mêmes
soyons totalement alzheimériens, on fasse une sorte

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HÉRO(S)

de monument, un truc avec les témoignages des survivants. Il faudrait avoir ça : des gens qui raconteraient Momo. »
Momo, c’est Mohamed Hamla1. Un enfant du
Panier, à Marseille. Ce quartier de pauvres, d’immigrés, à la réputation sulfureuse de fosse à bandits du milieu, à marins perdus et à petites gens, qui
deviendra la vitrine touristique de la ville au tournant
des années 2000. Au Panier, il apprend la rue, côtoie
des mauvais garçons, des anciens de la French, et
l’héroïne. Il cheminera avec elle, jusqu’à sa mort, le
23 mai 2000.
En 1993, Momo passe la porte de Transit, la première boutique en France d’accueil pour usagers de
drogue, qui se trouve quasiment en face de chez lui.
C’est un beau jour : parce que Momo va y rencontrer
Ève, la femme de sa vie – ces deux là s’adoraient,
se souvient-on –, et aussi celles et ceux qui l’accompagneront bientôt dans ses combats pour une réduction des risques liés aux usages de drogues. C’est un
beau jour pour eux aussi, parce que Momo va désormais faire partie de leur vie, durablement. Car avec
sa part d’ombre autant que de fantaisie, Momo est
aussi généreux, pas avare pour partager l’expérience
de l’usage et celle de la rue, les disputes, la fête, la
prudence, les veillées pour ceux qui meurent, ou les
repas gastronomiques mitonnés dans sa cuisine.
Quelques mois plus tard, Momo sera le premier
usager actif de drogue embauché par Médecins du
monde comme animateur de prévention. Le premier
1. Les noms cités dans ce chapitre sont authentiques. La plupart
des autres ont été modifiés (voir « X pour Anonyme »).

A POUR ABSENTS

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« professionnel d’expérience », par différence aux
professionnels diplômés. Et Momo bouscule les pratiques de terrain, les idées sur les drogues, mais aussi
les institutions. Il arpente les rues du centre-ville et
les bas d’immeubles des cités avec le bus d’échange
de seringues, il s’engage, décode la ville, s’expose,
sécurise, ferraille, s’autorise : il bouge les lignes.
Mais ça ne suffit pas. Alors, en octobre 1995, il
crée l’association Asud à Marseille2. Jean-Paul et
Paolo, usagers comme lui, sont là aussi. Et Benoît,
et Béatrice, qui font les petites mains pour rédiger
les statuts. Asud, c’est l’endroit où se réhabilite le
droit à la parole de l’usager, et où s’engagent des
combats politiques : des salles de consommation,
l’accès à la substitution, la légalisation de l’usage
de drogues. Mais aussi, et en fait d’abord : la citoyenneté, la dignité et la solidarité, défoncé ou pas ! C’est
avec Asud que Momo témoignera au plus vif de sa
capacité à rassembler des gens qui n’auraient pas pu
se rencontrer autrement : des usagères et usagers de
drogues – de l’institutrice à la prostituée, du DJ au
junkie à la rue – et des non-usagers, pour certains
même à des années-lumière des questions de drogue.
La marque de fabrique d’Asud-Mars-say-yeah, ce
sera : une éthique du quotidien, ici et tout de suite.
Leïla habite de l’autre côté de la ville, dans une
cité HLM des quartiers nord, loin du quartier du
Panier. Momo est là, aussi. Il est partout où les institutions d’aide aux toxicomanes ne sont pas encore,
et où les usagers n’osent pas se montrer. En centre2. Asud : Autosupport des usagers de drogues. Voir « S pour
Salle de shoot ».

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HÉRO(S)

ville, il y a la drogue dans une forme d’anonymat.
Mais se mettre au milieu d’une cité, c’est avoir tout
le monde à la fenêtre qui voit Momo avec son bus
d’échange de seringues. Et tout le monde sait.
« Je suis ressortie de prison, j’ai repris l’héroïne.
Médecins du monde commençait à venir dans la cité,
et il y en a eu un, Momo, qu’il repose en paix, qui
m’a dit : “Mais tu fais quoi ?”. Je piquais n’importe
comment, j’arrivais pas à la faire monter, et c’est le
pauvre Momo qui m’avait appris ça : premièrement
il faut toujours l’envoyer en travers, au lieu de s’injecter de ce côté-là, la seringue, il faut la rentrer de
ce côté. Deuxièmement pour bien la sentir pendant
un moment, il faut que ton cerveau n’accepte pas la
descente. “Parle à ton cerveau !”
Momo ! Et Nasser, aïe aïe aïe ! Momo me disait
toujours : “C’est pas ton monde Leïla, ne reste pas
là, touche pas à ça, arrête. T’es pas con.” “D’où je ne
suis pas con ? J’ai rien dans la tête…” “Mais d’où t’es
con, ça fait deux heures qu’on discute ensemble !”
À l’époque, ils n’avaient pas le droit d’accompagner
des jeunes au centre Casanova3. Il fallait que les
jeunes se déplacent seuls. Moi, je ne sais pas pourquoi, Momo et Nasser, ils m’ont emmenée, là-bas.
Ils sont venus me chercher en 205 grise, je me souviendrai toujours. Ils m’ont présentée au directeur en
disant : “Elle veut arrêter la drogue. On sait qu’on
3. Le Csapa Danielle-Casanova (Centre de soins d’accompagnement et de prévention en addictologie) est un établissement
de soins spécialisés en ambulatoire pour usagers de substances
psycho-actives, licites ou illicites. Créé par Médecins du Monde
en 1995, le Centre Danielle-Casanova est géré depuis 1998 par
l’association Prévention et soin des addictions.

A POUR ABSENTS

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n’a pas le droit d’amener des jeunes, mais elle, c’est
pas son monde. Elle doit vraiment en sortir.” Je suis
entrée au centre, j’ai connu le traitement. On essayait
de trouver un logement, ils ont tout fait pour m’aider,
ils y sont arrivés. Je remercie beaucoup Momo, et
Nasser. Ce sont des personnes qui ne lâchent pas les
gens, ils sont toujours là, toujours là. »

A

pour Amour
UNE APRÈS-MIDI
DE PRINTEMPS

C’est un petit appartement à
l’orée du village. De la cuisine, face à la terrasse baignée
de soleil, on aperçoit le Luberon et, plus avant, des
vignes et des oliviers. Sur le buffet, quelques photographies : une fillette et un petit garçon, la petite
fille devenue jeune femme, en robe fleurie au bord
de la mer, le garçon en tenue de football, un mariage,
et Céline, rayonnante, ses enfants adultes se serrant
à ses côtés. Elle est belle : sur la photo, et aussi là,
dans sa cuisine pleine de soleil.
Elle propose qu’on s’installe là, sert le café et
parle comme si l’on se connaissait déjà. Premières
chaleurs de printemps, elle me suggère d’enlever
mon pull et dit dans un sanglot « moi, je n’y arrive
toujours pas », en relevant pudiquement quelques
centimètres de manche de son gilet, laissant découvrir des avant-bras gonflés, marqués de crevasses,
d’anciens abcès mal cicatrisés et de taches sanguines.
Puis son sourire s’éclaire à nouveau, et le regard
s’éloigne à travers la fenêtre quelque part vers les
champs de coquelicots, attendri.
« La première fois que pris de l’héroïne, j’avais
trente ans. Oui, je m’en souviens très bien. C’était
avec un homme que j’ai beaucoup aimé, avec qui j’ai
eu un enfant. J’étais très amoureuse et je savais qu’il
fumait de l’héro mais bon, fumer, pour moi, ce n’était

A POUR AMOUR

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pas catastrophique. Après, on a vécu ensemble et un
jour, dans la salle de bains, je l’ai retrouvé avec un
copain, et une seringue. Et là, ç’a été un choc, parce
que moi, je ne savais rien de tout ce monde… C’est
choquant quand on ne connaît pas quand même.
Eh bien, j’ai pris peur ! Hum ! C’est un autre
monde, il faut être habitué à ça, ça fait peur, hein ?
Mais un jour, j’ai voulu goûter. J’ai dit : “C’est
pas possible… il faut qu’il y ait quelque chose de
magique pour que tu sois accro à ça !” J’ai voulu
goûter, voilà. J’ai dit : “Écoute, fais-moi comme tu
fais, pour voir ce que ça fait.” Voilà. Et pendant trois
mois, j’ai été malade comme un chien. Mais j’ai persisté. Parce que les premiers temps, quand vous ne
connaissez pas, ça vous fait vomir. Malade. Mais
l’amour, qu’est-ce que ça ne fait pas faire, l’amour…
Jusqu’au jour où c’est bon. C’est très bon. »
Céline raconte, sa vie de femme amoureuse, de
mère attentive, de travailleuse agricole. Tout ça
depuis trente ans, dont seize avec l’usage d’héroïne,
intensément. Les moments formidables de vie de
famille, de fêtes, d’amitiés, de belles relations de travail. Et les moments sordides, de mauvais plans ou
de mauvaise drogue, de douleur du manque, de peur
d’être démasquée au travail, de deuil des amours ou
des amis. Elle raconte avec simplicité, les choses
telles qu’elles sont, sans nostalgie et sans regrets.

C

pour Cycles
DE LA FIN DE LA FRENCH
À LA FIN DE L’HÉRO

Avec le groupe de recherche8,
nous faisions l’hypothèse que
la période 1968-2004 embrassait le cycle historique de l’héroïne en France, composé de quatre moments : celui de « l’invention »,
caractérisé par des usages restreints jusque dans les
années 1960 et début 1970 ; celui de « la diffusion
massive », au tournant des années 1970 puis 1980,
caractérisé par un élargissement des modes de trafic et d’usage et par la diversification des acteurs ;
celui de « la banalisation, mais aussi de l’hostilité »
jusqu’au milieu des années 1990 ; et celui de « la
régression » des usages puis de la restriction de l’accès au produit à partir de la fin des années 1990. Ce
qui se dessinait alors comme une courbe en cloche
est confirmé par nos recherches9. Et si l’on prend
les cycles par leur chronologie, il apparaît pour tous

8. « L’héroïne en France, une histoire sociale et culturelle de
la diffusion des usages et des trafics, 1968-2004. » Recherche
soutenue par l’Agence nationale de la recherche de 2013 à 2015,
dirigée par Michel Kokoreff, avec Anne Coppel, Aude Lalande,
Liza Terrazzoni, Claire Duport, Michel Peraldi, Alexandre
Marchant, Fabrice Olivet, Mikaël Kazgandjian, et de nombreux
contributeurs.
9. Dont on pourra lire les résultats dans le rapport complet de
recherche qui sera remis à l’ANR au printemps 2016, et consultable.

34

HÉRO(S)

(les usagers, les dealers, les soignants, les accompagnants, les Marseillais en général) que nos quatre
moments se comprennent à travers la place et le
rôle, différenciés, des modes d’approvisionnement
et d’organisation des trafics, des types d’usage et
d’usagers, et des modalités d’intervention publique.
Il y aurait donc une période, que l’on dit de « la
fin de la French », au tournant des années 19601970. On trouvait alors à Marseille une héroïne
blanche, peu chère et de bonne qualité, essentiellement dans le quartier du Panier par dizaines de
grammes ou par once, et au détail dans quelques bars
de la Belle-de-Mai, quelques coins de la rue Thubaneau et des alentours de Saint-Charles. Il fallait
savoir à qui s’adresser pour acheter, montrer patte
blanche avant d’accéder à tel appartement où telle
arrière-salle de jeux clandestins, même si certains
venaient des facs lyonnaises, du quartier Latin parisien ou des clubs branchés de la Côte d’Azur pour
s’approvisionner de cette « blanche marseillaise »
prisée. On goûtait au produit, entre connaisseurs ; et
l’on achetait, pour une consommation personnelle
et pour revendre dans un cercle de connaissances,
voire de proches. C’était l’héroïne des aventuriers :
intellectuels et autres artistes en rébellion, mauvais
garçons et jeunes en rupture, en quête d’expériences
et d’harmonie ou, plus généralement, dans cette fin
des Trente Glorieuses10, désireux de tout embrasser
10. Un sexagénaire précise : « Quand on avait 20 ans avant les
années 1980, on pouvait ne se soucier ni du présent ni de l’avenir.
On cherchait un travail à 8 heures du matin, à 9 heures on l’avait.
C’est l’époque où il y avait des pompistes, des livreurs… Moi
j’étais magasinier dans une usine, après j’ai été veilleur de nuit

C POUR CYCLES

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de l’insouciance de leurs 20 ans. Et vivre tout comme
une aventure : les relations sexuelles, la musique, la
fac, les drogues et les voyages.
Des voyages qui suivent aussi d’autres voies d’approvisionnement en haschisch, morphine ou héroïne,
sur les routes ouvertes par les beatniks et les hippies vers le Liban, la Thaïlande, l’Afghanistan ou le
Népal. Et ouvrent aussi à des rencontres jusque-là
improbables, entre jeunes issus de milieux sociaux
et de quartiers très divers. C’est aussi le temps où
l’opinion publique navigue entre condamnation et
indifférence, même si dès le milieu des années 1960
on voit augmenter considérablement le nombre de
toxicomanes dans les hôpitaux. La France découvre
cette drogue qui « assassine la jeunesse » qualifiée de
« menace n°111 » qui fait la une des journaux nationaux, comme le décès d’une jeune fille de 17 ans par
overdose d’héroïne à Bandol en août 1969. Quelques
mois plus tard, le parlement français vote la loi qui
interdit la vente et l’usage de stupéfiants12.
Fin de l’aventure : à cette période de diffusion
restreinte succède une période de diffusion massive,
tant en quantité de produit, d’usagers et de vendeurs,
qu’en diversité de lieux et de milieux sociaux et culturels. Entre le milieu des années 1970 et le milieu des
années 1980, la vente et la consommation d’héroïne
dans un hôtel, des boulots, j’en ai fait des dizaines. On travaillait
juste pour ramasser un peu d’argent, pour pouvoir faire la fête
ou partir en voyage. On prenait pas un truc au mois, d’ailleurs
autant que je me souvienne, avant 1968, les gens étaient payés
à la semaine. »
11. Le Parisien libéré, 1 juillet 1968.
12. Voir « I pour Interdit ».

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HÉRO(S)

se font à Marseille plus visibles, « un peu partout ».
Les filières d’approvisionnement se diversifient : à la
quasi-exclusivité de l’approvisionnement en héroïne
par les filières de « queue de comète » de la French ou
de routards revenus des Indes s’ajoutent des modes
de distribution et de vente très divers, allant du « système tupperware » (un fournisseur – même en petites
quantités – invite des curieux à goûter le produit et
se faire revendeurs à leur tour) à l’usage-vente (un
usager coupe son produit déjà acheté au détail, et
en revend une partie pour financer sa consommation
propre) ; de la petite organisation locale (de proches
d’un même quartier, d’une même famille ou d’une
même origine, qui investissent ensemble pour monter un réseau local), à la filière internationale ; du
permanent à l’occasionnel… Cet éclatement des
filières d’approvisionnement s’accompagne aussi
d’une diversification des produits et d’une baisse globale de leur qualité. Dès le début des années 1980, on
trouve plus rarement de cette héroïne blanche qu’on
appelle encore « la marseillaise », mais beaucoup
d’héroïne coupée et de la « marron » ou « brown
sugar », moins chères, mais de moins bonne qualité.
Et ce faisant, l’héroïne se trouve, un peu partout,
auprès d’un peu n’importe qui.
Les usagers aussi sont de plus en plus divers :
encore souvent jeunes, mais davantage de femmes,
et surtout de milieux sociaux, culturels ou de quartiers toujours plus élargis. Parmi les usagers en
nombre, on trouve toujours des fêtards, des aventuriers, des rebelles, mais aussi des quelconques
dont on se dit que l’héroïne les a pris comme par
surprise. Le « profil » des usagers et les modes de

C POUR CYCLES

37

consommation changent. On ne cherche plus seulement le délire, l’expérience ou l’aventure, mais
aussi l’abandon, l’oubli. Les usages s’élargissent
à des polyconsommations assez destructrices, et
apparaît la figure du junkie, du drogué sans plaisir.
Et surtout l’héroïne gagne massivement des jeunes
gens, garçons et filles, de milieux et quartiers populaires, voire pauvres. À Marseille, l’héroïne se fait
visible dans certaines cités à partir de 1982 : des
usagers, en bas d’immeuble, qui traînent leur addiction et parfois déjà cette maladie que l’on ne nomme
pas encore ; et des dealers, qui jusque-là s’étaient
peu investis dans les cités ou plus clandestinement.
Mais pour l’heure, dans les cités comme dans la
plupart des environnements de travail, de relation
familiale ou amicale, c’est le silence. L’héroïne
sur le marché des pauvres est de mauvaise qualité,
ils se shootent à n’importe quoi pourvu que ça les
tienne un temps loin du manque, avec n’importe
quelle seringue. Et l’épidémie de sida progresse.
Il faudra attendre la fin des années 1980 pour que
des usagers et des familles se mobilisent face à
la mortalité effrayante des injecteurs porteurs du
sida. L’association des Amis de l’espoir, portée par
des mères et des proches de toxicomanes est créée
dans la cité des Flamants en 1988 ; des éducateurs,
des médecins ou pharmaciens, des intervenants en
toxicomanie et des usagers s’impliquent dans des
actions de réduction des risques, souvent en dehors
des clous, contraints par la loi de 1970 et l’absence
de politique publique.
Ces politiques de réduction des risques liés aux
usages de drogue viendront tardivement en France :

38

HÉRO(S)

1995 pour les mesures expérimentales de réduction
des risques, et 2004 pour une véritable politique
nationale dans un cadre légal. Avec la possibilité
d’accéder aux produits de substitution (méthadone
en 1995, autorisée auparavant mais jusqu’en 1992,
on ne comptait que cinquante-deux patients pour
toute la France ; subutex en 1996), le déploiement
des boutiques d’accueil pour usagers actifs (dites
de bas seuil) et le développement des programmes
d’échange de seringues, les taux de contamination
chutent, et l’usage d’héroïne se fait moins massif.
Mais à Marseille, le cycle de diffusion s’est arrêté
un peu plus tôt qu’ailleurs : dès 1989, plus considérablement à partir de 1992, on voit chuter le
nombre d’usagers d’héroïne, notamment par injection. Signe d’une efficacité de la mobilisation des
groupes d’usagers et d’intervenants sociaux, et des
dispositifs locaux de prévention ; signe aussi de la
raréfaction de l’héroïne sur le marché marseillais et
d’une offre de produits de très mauvaise qualité ;
signe enfin d’une recrudescence des poly-consommations, particulièrement par les personnes en situation précaire. Lorsque l’héroïne manque localement,
et qu’on n’a pas les moyens d’en trouver ailleurs, on
shoote, on gobe ou on sniffe tout ce qui passe à portée : des médicaments détournés, des solvants, et le
fameux speedball, mélange d’héroïne et de cocaïne,
détonant.
Le cycle de régression se poursuit, lentement mais
régulièrement depuis 1996, encouragé auprès des
jeunes générations par le regard souvent très dévalorisant qu’ils portent, à l’instar de l’opinion publique,
sur les usagers d’héroïne. Outre que nombre d’entre

C POUR CYCLES

39

eux ont vu mourir les grands frères, la figure archétypale du toxicomane, c’est le junkie défoncé, vautré
dans un caniveau à moitié conscient, qui n’hésitait
pas à voler ou se prostituer pour une dose. À l’inverse, pour les gamins aux mêmes idéaux de rébellion ou d’aventure que leurs aînés, le cannabis est
aussi banal qu’un verre de vin, la cocaïne branchée,
et les ecstas trop cools.
Cette analyse du cycle de l’héroïne par sa chronologie montre déjà qu’il n’y a pas une loi, mais
un faisceau de processus qui expliquent la diffusion
puis la régression des usages et des trafics d’héroïne.
Tout au long de ces moments coexistent des modes
de vente et de consommation différents, des types
d’usages et d’usagers distincts, certains majoritaires,
d’autres anecdotiques. Et plus précisément : certains
connus, voire visibles, et d’autres confidentiels, voire
secrets. Ainsi, aucun des moments n’a véritablement
supplanté le précédent en faisant disparaître les types
d’usages et de vente qui le caractérisent : les années
flamboyantes comptent aussi leur lot de « junkies »
désabusés, pris dans des usages effrénés du produit,
mourants. On ne les voit pas, on en parle peu. Dans
les milieux aisés, ils s’isolent ; chez les pauvres, ils
se cachent. Les années catastrophiques de diffusion
massive avec leur lot de malades et de morts font
oublier que d’autres vivent encore la fête et l’aventure. Et aujourd’hui encore, même si l’héroïne n’est
plus un produit massivement vendu et consommé à
Marseille, les usages peuvent encore être caractérisés, comme tout au long des cinquante dernières
années, tantôt comme mondains, tantôt de circonstance, tantôt de rébellion, tantôt de désespoir.

40

HÉRO(S)

Il y a cependant des cycles dans les moments du
cycle, des modalités de vente et d’usage qui se font
plus ou moins présents selon le type d’héroïne disponible, les groupes générationnels ou sociaux, les
modalités d’usage, les réponses institutionnelles. Et
chaque génération semble vouée à accomplir son
propre cycle de découverte, d’engouement, de stabilisation, de désillusion, de désamour ou de rejet.

E

pour Église
MORT À 20 ANS

C’est une lettre jaunie, tapée à
la machine à écrire sur du papier
presque transparent à laquelle est
agrafée une carte de visite. Avec
Françoise, on l’a trouvée de manière inespérée dans
le grenier du centre Puget-Corderie13, à même le sol
poussiéreux. La carte de visite, tachée d’humidité
précise : « 22 septembre 1972. Monseigneur Roger
Etchegaray. Archevêque de Marseille. Se permet de
vous adresser le billet qu’il vient de publier dans le
bulletin diocésain. Avec l’assurance de ses respectueux et religieux sentiments. » La signature est à la
main. Et sur la lettre jaunie, il est écrit :
“DROGUE : MORT À 20 ANS”
Un titre parmi d’autres dans un journal marseillais, ces
jours-ci. Qui s’y accroche ? Qui y accroche autre chose
que sa curiosité ou sa sensibilité ? “Mort d’une piqûre
dans l’appartement d’un ami”. La presse nous apprend
même que son frère aîné, âgé de 22 ans, intoxiqué et
revendeur de drogue, s’était pendu voici trois mois
dans sa cellule de la prison des Baumettes. Je l’avais
oublié. Tout va si vite dans un monde qui charrie tant
d’événements.
13. Le centre Puget-Corderie est un service spécialisé de soins
aux toxicomanes, rattaché à l’hôpital Édouard-Toulouse mais
situé en centre-ville. C’est le premier centre spécialisé ouvert à
Marseille, au début des années 1970.

É POUR ÉGLISE
51
Et j’apprends que le centre d’accueil, ouvert il y a
neuf mois en plein cœur de Marseille et réservé aux
toxicomanes, en a déjà reçu plus d’un millier venus
consulter une équipe médico-psychologique disponible
jour et nuit. Lorsqu’ils s’y présentent spontanément,
20 % ont quelque chance de guérir ; s’ils sont conduits
par la police, 6 % ; et par les familles, 0,2 %. Nous
n’imaginons pas l’étendue et la complexité d’un mal
aussi contagieux et corrosif, ni les difficultés d’une
lutte qui mobilise beaucoup d’énergie, de dévouement
et de patience. Pour combien les “paradis artificiels”
se transforment en une descente aux enfers où l’on
y reste plus qu’une saison, comme le montre depuis
longtemps le drame d’Arthur Rimbaud, mort dans un
hôpital marseillais.
Il serait trop long d’étaler les causes multiples, trop
facile de doser les responsabilités proches ou lointaines. Un point me frappe particulièrement : la drogue
est surtout un phénomène de jeunes, de jeunes de toutes
classes sociales. Il y a toujours eu des conflits de générations : mais de nos jours, trop de jeunes ne cherchent
même pas à s’affirmer en s’opposant et s’enfoncent
dans l’indifférence, voire le nihilisme. Les défendre
contre eux-mêmes en leur détaillant les risques de la
drogue ne peut guère être utile à des jeunes sans horizon qui n’ont plus le goût de vivre. Alors a-t-on pensé
sur quelles forces jouer pour qu’ils se défendent euxmêmes ? “La vraie vie est absente”, s’écriait Rimbaud
du fond de ses Illuminations.
Dans les pays sous-développés, c’est seulement pour
tromper la faim que les pauvres fument l’opium ou
mâchent du kat. Dans nos pays d’abondance, c’est
une autre faim que les jeunes cherchent à apaiser.
“Donnez-nous autre chose et nous ne voudrons plus
de drogue.” Un jeune, plus que tout autre, a besoin de

52

HÉRO(S)
communication, de communion, d’une relation absolue. Va-t-on le laisser s’enfermer dans l’univers de
fantômes qu’il s’est créé ? Nulle force extérieure ne
peut cependant l’en arracher. Lorsqu’il nous découvrira
porteurs de la vraie vie, alors de lui-même il refera
surface dans la société et dans l’Église d’aujourd’hui.
S’il y a des jeunes que la drogue tue à 20 ans, c’est peut
être parce qu’il y a des adultes que d’autres drogues
maintiennent comme morts.
Roger Etchegaray

V

pour Virée
L’ART DE LA FÊTE

Roger : « La virée, c’est se
retrouver dans un château
du côté des Goudes avec un
magnéto plein pot, continuer
dans un bar clando après que le patron a baissé le
rideau, puis dans une boîte de nuit à l’Opéra, et finir
à s’écrouler dans un appart à la Savine. Tu suis ce
qui se passe, tu n’es pas forcément l’organisateur. »
Il faut se mettre à l’échelle de la ville de Marseille :
entre les Goudes et la Savine, en passant par l’Opéra,
pas loin de 30 kilomètres. Pas de métro, pas de bus,
pas de voie rapide. Entre ces quartiers, rien d’autre
qu’une ville endormie. Et même là, il faut avoir un
bon plan pour y aller. La virée de Roger, à l’échelle
de Marseille, c’est une épopée51.
C’est sans doute un peu provincial : jusqu’aux
années 1990, Marseille n’offrait pas de quartiers de
sortie nocturne digne de ce nom. Les quartiers qui
tiennent aujourd’hui lieu de scènes nocturnes, musicales et festives (comme la Plaine, le cours Julien, le
Vieux-Port ou le Prado-Plage), ne vont émerger qu’à
partir de la fin des années 1980.
Alors il reste la virée : une manière de sortir, de
circuler dans la ville au gré des occasions qui se présentent. Ça passe par des bars, des boîtes, des restos
ou des apparts ; mais c’est surtout la mobilité qui est
51. Voir aussi « Q pour Quartiers ».

140

HÉRO(S)

la composante d’une virée. Ça se passe souvent avec
sa bande, en commençant par un rendez-vous entre
amis ; mais c’est surtout la rencontre qui est l’enjeu
d’une virée. La nuit en est toujours un des moments ;
mais c’est le temps long de la virée qui en est une
condition. C’est faire la fête, mais aussi un horizon
d’attente, une promesse de délire.
Et dans ces années 1970 et 1980 à Marseille, l’héroïne existe, circule, dans l’horizon d’attente de la
virée.
Saïd : « Dans ma cité, on se faisait chier comme
des rats morts. On n’avait pas de thunes, mais on bossait un peu, moi je faisais de l’animation, mon copain
faisait des chantiers. Et le peu qu’on gagnait, on le
dépensait en virées. On prenait le bus en fin d’après
midi, et on rentrait avec le premier 53 à 6 heures du
matin ; et dans la nuit, on avait fait trois fois le tour de
la ville ! Dans le quartier du Vieux-Port et de l’Opéra,
tout le monde allait manger chez O’Stop parce qu’ils
servent toute la nuit, et autour il y a des bars, des
boîtes. Nous on n’allait pas au Bunniz ni à la boîte à
côté : ça c’était les endroits des Corses, des Marseillais comme on disait. On se faisait refouler à l’entrée.
On allait parfois en face, au Métro Palladium.
J’allais beaucoup au Campus, au bout d’Estienned’Orves. Là, c’était une boîte pour les étudiants. Et
comme j’étais au lycée, j’avais la carte de lycéen,
et j’en avais fait faire une pour mon pote (lui, il n’a
jamais été à l’école) par les profs parce que comme
ils fumaient un peu, de temps en temps je leur donnais un petit bout, et en échange ils m’ont fait la
carte pour mon pote. Et comme ça on pouvait entrer
dans cette boîte. J’avais sympathisé avec le videur et

V POUR VIRÉE

141

quand il y avait des soirées à thème, il me demandait
de mettre les affiches dans mon bahut, et en échange
avec mon pote on entrait gratuit. Là il y avait des
jeunes lycéens et étudiants de tout Marseille au début
des années 1980, c’est comme ça qu’on connaissait
des gens de partout.
Il y avait aussi l’Orfeo Negro à Cap-Janet, sur le
chemin du littoral. De l’Estaque aux quartiers sud,
c’était le repère de tous ceux qui se faisaient refouler
des clubs à la mode d’Aix, comme le Damier ou le
Criptone. Parfois aussi on s’organisait des soirées :
on trouvait une salle, il y avait une salle aux Flamants,
une plus haut qui s’appelait le Murmure des eaux,
une aux Rosiers, une boulevard Chave qui s’appelait l’Alhambra… J’avais une sono, on amenait des
disques, et il y avait des mecs de tous les quartiers
qui venaient. Surtout parce qu’on amenait des filles.
Moi j’avais des copines à l’extérieur du quartier, par
le lycée notamment, et elles aimaient bien venir à
nos fêtes. Et les concerts, on a fait tous les concerts
dans ces années 1975-1985 : Supertramp, les Stones,
Bob Marley à Toulon, David Bowie, Police, Stevie
Wonder, Fela Kuti, Bruce Springsteen…. Il y en avait
qui avaient des bagnoles, on montait à cinq, six, sept.
Des fois on prenait le train sans payer. Et on allait de
partout, on faisait tous les concerts, tous les copains,
ceux qui se piquaient, ceux qui se piquaient pas.
Et là, on se connaissait tous : des mecs de la cité
Corot – là aussi, ils ont été décimés ; c’est le quartier
qui m’a le plus marqué, tous mes potes sont morts –,
de Bellevue, des quartiers nord, des quartiers sud.
Des mecs, des filles, des riches, des pauvres, des
étudiants, des travailleurs, certains qui étaient super

142

HÉRO(S)

bien sapés, d’autres qui n’avaient rien à se mettre
sur le dos. C’était très mélangé à Marseille dans ces
années-là, parce que le truc qu’on avait tous en commun, c’est les virées, d’un endroit à l’autre, d’une
fête à l’autre. »
Gabriel : « Jusqu’à la fin des années 1990, les bars,
les clubs, les apparts, il faut les regarder de manière
oblique : en fait c’étaient des lieux où on trouvait des
plans. Donc, la vraie entrée, c’est pas les bars, pas les
scènes musicales – personne ne s’injectait dans ces
lieux, ou alors de manière périphérique, dans l’espace public, la porte cochère d’à côté, la bagnole
garée pas loin. C’est même pas les mondes de la
nuit : la vraie entrée, c’est la virée ! La virée, c’est
de la mobilité : c’est ce qui fait la différence avec
les autres mondes de la nuit en apparts, en clubs,
en squats. Tout se recomposait sans cesse au cours
de chaque virée, au fur et à mesure que tu tombais
sur Untel, ou sur tel produit. Et c’est de la présence
sociale qui dure. Même si beaucoup d’entre nous
allaient aussi à la fac, on était des prolos. Mais dans
la virée, on était les rois de Marseille ! On avait un
désir de vivre très puissant ; et la virée, c’était mettre
la ville à notre service. Là où Marseille était pour
nous tous une source d’emmerdes, de galère ou d’ennui, la virée transformait la ville au gré de nos désirs.
Et ce qui présidait à ces cooptations, c’est pas le
produit. Le produit ne suffisait pas : il fallait une certaine noblesse du délire. S’amuser, amuser les autres,
tenir toute la nuit : le produit est un moyen, mais
le délire n’est pas donné de fait par le produit. En
1980-1990, tout le monde fumait de la brown sugar,
et quelques-uns se shootaient. L’usage de drogue

V POUR VIRÉE

143

était un composant de la fête, comme le flipper, le
billard, le juke-box. Quand on était en virée, on arrivait défoncés dans les bars, les apparts, les boîtes,
mais on se reconnaissait. Dans ces lieux, tout le
monde consommait : le patron, le videur, le barman,
les habitués, ceux de passage…, et la manière de se
reconnaître, c’était savoir faire la fête. Ça procédait
d’une certaine distinction. Le mauvais tox n’intéressait personne, et d’ailleurs il ne s’intéressait à
personne non plus.
Parfois, je croise quelqu’un dans la ville ; de loin,
on se reconnaît vaguement, vingt ans plus tard, juste
de savoir qu’on a été ensemble de longue date, d’une
virée. On se fait un signe de tête, et chacun suit son
chemin. C’est ça que j’appelle de la présence sociale
qui dure. »

Z

pour Za’ma
L’HISTOIRE DU SACHET

« Za’ma ! Momo a chopé le sida
avec la pompe à Robert ! » : c’est
le slogan qui avait été imprimé
sur le premier « sachet », ancêtre
du kit d’injection, inventé dans le quartier Frais-Vallon à Marseille. Parmi les inventeurs du sachet, il
y avait Corinne, pharmacienne du quartier, et Éric,
éducateur.
Aujourd’hui ils racontent :

Éric : D’abord, on s’engueule avec cet homme [le
pharmacien d’un quartier proche de Frais-Vallon],
un grand monsieur ! Il me dit : « Au lieu de faire vos
enquêtes à la con, je vais vous expliquer ce qu’il faut
faire. » Et il sort de derrière son comptoir un tube où
l’on met les brosses à dents. Dedans, il avait mis une
seringue, une cuiller, une ampoule d’eau injectable,
de l’acide citrique. Et il dit : « Voilà ce qu’il faut
faire ! Moi je le fais et je n’ai pas le droit ! » Je tombe
des nues car honnêtement je ne sais même pas à quoi
sert l’acide citrique… Je débarque. Et il m’explique,
il est en opposition avec l’ordre [des pharmaciens].
Je n’ai jamais su pourquoi il a initié des trucs comme
ça. En tout cas, il a été un précurseur, une pensée un
peu supérieure à ce que l’on pratiquait. Et il l’a fait
tout seul !
Corinne : Oui, cela faisait des années qu’il faisait
ça. Il le faisait bien avant le décret Barzach. Il aurait

Z POUR ZA’MA

155

pu être interdit d’exercer. Moi, à l’époque, j’étais
jeune pharmacienne plutôt respectueuse, je disais :
« Il me faut une ordonnance. » Mais sans animosité,
juste pour être dans les cordes. Puis je commence à
être sensible. Dans les familles de Frais-Vallon, il
y en a qui ont perdu deux ou trois gosses du sida.
Quand on s’est rencontrés, on était tous hypersensibilisés ne serait-ce qu’en tant que jeunes dans la
société.
Éric : On se dit, il faut faire une action et peu
importe laquelle, une action prétexte. Puisque certains pharmaciens seraient d’accord pour mettre des
seringues, mais qu’en le faisant ils ont l’impression
qu’ils participent à la toxicomanie, on va mettre
des seringues dans des sachets avec des slogans de
prévention, c’est le sachet qui va les porter comme
soignants. Je me suis fait pourrir par mon directeur
qui m’a dit : « Je te paie pas pour faire des conneries
pareilles ! » Ç’a été houleux l’histoire du sachet.
Corinne : Et on y est allés fort sur les messages !
Éric : Dans les pharmacies, tu vas demander de
l’aspirine ou un morphinique, on te le met dans un
petit sac, et personne ne sait que tu prends un morphinique. Mais si tu vas demander une seringue on te
donne la seringue comme ça, tout le monde voit que
tu prends une seringue. C’était stigmatisant.
Corinne : La délivrance de seringues comme ça,
c’était très violent, des deux côtés. C’est pour ça que
j’ai tout de suite adhéré au projet. Violent moralement, pour la personne à qui on l’a donné ; et violent
pour nous. On avait besoin d’un accompagnement,
d’un support, c’était compliqué dans notre tête. On
n’est vraiment pas du tout formés à ça. Dans les

156

HÉRO(S)

études médicales, la prévention n’est pas un sujet
important et encore moins sur ce thème-là. On s’est
réunis entre pharmaciens et on a impliqué tout de
suite notre personnel. On ne peut pas construire un
projet comme celui-là si on n’a pas l’adhésion de
nos collaborateurs qui sont plus souvent au comptoir,
alors que nous, on est dans la paperasse. […] Ça a
duré, on est passés de la boîte au sachet, à ceci et à
cela, puis on s’est mis d’accord sur le sachet. Mais
qu’est-ce qu’on met dans le sachet ? La seringue,
un filtre, une ampoule d’eau, un préservatif, et des
messages. Je crois que cela a été fait à l’AMPT, je ne
me souviens plus. On était sept ou huit pharmaciens
dans l’histoire.

Z POUR ZA’MA

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Il y avait un petit message de prévention à l’extérieur, on ne voulait pas que le sachet soit blanc avec
la croix de pharmacie dessus. On voulait un message.
Mais on avait fumé la moquette quand même… D’un
côté du sachet, il y avait écrit : « Za’ma ! Momo
a chopé le sida avec la pompe à Robert. » Et de
l’autre côté, il y avait une jeune fille qui dit : « Si
t’as pas de capote, je garde ma culotte ! » Tu ferais
ça aujourd’hui… C’est politiquement incorrect.
Éric : Et stigmatisant quand même…
Corinne : Ben oui. On avait besoin de ce côté un
peu choquant pour que cela entre dans les mœurs.
Et on n’a pas su l’exprimer autrement que par ces
messages un peu provocants.