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Personnages

Séraphin Lefloué, homme d'affaires.

Bastide Lescroc, criminel à cravate.

Un esprit, confident de Séraphin Lefloué.

Fabien Laloi, avocat de Séraphin Lefloué.

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La vengeance, mon mode d'effondrement

Scène première

Séraphin Lefloué est seul dans sa chambre à coucher. Assis à son bureau, il scrute le ciel étoilé d'un
regard brûlant de colère. Il vient de perdre les trois quarts de ses investissements financiers aux mains
de Bastide Lescroc, un criminel à cravate. Abattu d'une honte sans précédent, Séraphin Lefloué
déprime seul sous le poids de son sort.

Séraphin Lefloué. Oh ciel... Oh naïveté... Oh stupidité pétaradante que je suis... Se peut-il que l'homme
de soixante ans portant sur son dos trente années bien comptées d'expérience en finances que je suis,
puisse soudainement par un jour maudit perdre les trois quarts de ses avoirs aux mains d'un escroc?
Séraphin, la honte s'abat sur toi. Tu es pire qu'un assisté social. Tu souffres d'embonpoint existentiel.
Naïf, insoucieux, tu t'es laissé guider par tes sentiments que l'existence t'as donnés. Tu t'es laissé
séduire par des rendements irréalistes de 10%.Tu as sacrifié ton esprit critique. Tu t'es laissé bercer par
les discours démagogiques d'un criminel à cravate. Et puis tu lui confies un million de dollars, juste
comme ça, dans le but de recevoir des rendements de 10%. Quoi? 10%? Enfin, pourquoi n'avais-tu pas
réfléchi avant? À présent, tu ne peux que t'écraser. Oui c'est ça, t'écraser. Car l'existence, il faut savoir
se l'approprier, et non se laisser gonfler par elle. Sinon, on finit par exploser. Et ce soir, tu es acculé à
cette situation. Mais non! Si j'existe encore, c'est que la vie ne m'a pas encore entièrement rongé. Il faut
que je dépasse mon sort, que je combatte ce fléau maléfique de la vie qui m'étrangle. Oui! Ça y est.
Demain, à l'aube, j'irai consulter mon avocat.

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Scène 2
Séraphin Lefloué, Fabien Laloi
Cabinet de l'avocat Laloi

Séraphin Lefloué. Ah monsieur! Quel soulagement de pouvoir vous rencontrer. Grâce à vous, j'ai raison
d'espérer que justice sera faite.

Fabien Laloi. Justice a déjà été faite.

Séraphin Lefloué. Pardon? Êtes-vous certain que vous parlez du cas de Bastide Lescroc?

Fabien Laloi. Tout à fait. Vous savez mon chez monsieur, ces cas de détournements de fonds par des
criminels à cravate ne sont pas exceptionnels. L'année dernière, nous en avons emprisonné une dizaine.
En ce qui concerne Bastide Lescroc, son procès s'est tenu la semaine passée. Le juge a proclamé une
sentence de quinze ans de prison.

Séraphin Lefloué. Quoi??? Quinze ans?! Savez-vous ce que ça représente, quinze ans?

Fabien Laloi. 5478 jours bien comptés, monsieur. Pour être plus précis, ce sont 131 472 heures
d'incarcération pour Bastide Lescroc.

Séraphin Lefloué. Certes! Mais ce sont là quinze ans que ce scélérat de criminel à cravate va passer
derrière les barreaux d'une cellule de prison plutôt confortable pour des gens tels que lui. Avec
télévision, nourriture, et hygiène à volonté, ce Bastide Lescroc ne sera privé que de sa liberté de
circulation!

Fabien Laloi. La privation de liberté est une peine bien douloureuse, monsieur.

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Séraphin Lefloué. Et moi alors? Moi qui ai travaillé si dur pendant des années pour accumuler tout ce
capital qui vient de me glisser entre les doigts à cause de cet imposteur! C'est également l'héritage que
mes grands-parents m'ont légué qui disparaît. Je vais à présent devoir passer le restant de mes jours à
travailler d'arrache-pied comme une fourmi alors que Bastide Lescroc n'aura qu'à patienter cinq petites
années, au bout desquelles il pourra acheter sa libération. Non mais! Vous appelez ça de la justice?

Fabien Laloi. Telle est la justice, monsieur.

Séraphin Lefloué. Eh bien maudite soit-elle, la justice des injustes! Quant à vous, je crois que vous
perdez votre temps auprès de moi. Au revoir!

Séraphin Lefloué quitte le cabinet de l'avocat en claquant la porte derrière lui.

Scène 3
Séraphin Lefloué, un esprit
Chambre à coucher de Séraphin

Un esprit. Totalement d'accord avec toi. La justice est injuste car elle est faite par des injustes.

Séraphin Lefloué, sursautant. Ah! Qui est là?!

Un esprit. Je suis invisible à tes yeux. Je suis ici en toi. Tu ne peux que m'écouter.

Séraphin Lefloué. Que voulez-vous? Parlez! Identifiez-vous!

Un esprit. Je n'ai pas d'identité. J'habite en toi. Tu ne m'as jamais connu auparavant, car je ne me
réveille qu'aujourd'hui. Je comprends très bien ta situation. Je m'étonne d'ailleurs que ce n'est qu'à
soixante ans que tu as à vivre cela. Aujourd'hui, les gens se retrouvent dans une situation semblable à la
tienne vers l'âge de vingt ans! Mais je dois avouer que tu as été sage toute ta vie. Voire trop sage. Tu as

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toléré des injustices, des mécontentements, des vols. Jusqu'à aujourd'hui, tu as subi. Maintenant, je te
demande d'agir.

Séraphin Lefloué, assommé d'une douleur torride. Arrêtez! Vous me faites mal! Sortez de ma
conscience! Déguerpissez! Fuyez! Je vous tuerai moi-même sinon.
Un esprit, poussant un ricanement. Oh! Monsieur voudrait me tuer. Pauvre petit. Ne te rends-tu compte
pas que vouloir ma mort, c'est vouloir le dépérissement d'une partie de toi? Je suis une partie de ta
psyché, mon choux. Alors efforce-toi de m'apprivoiser. J'étais donc en train de dire que je suis d'accord
avec toi sur le fait que la justice est injuste car elle est faite par des injustes. Oui. Cela est vrai, si l'on
s'en tient au sens commun de la justice. Mais toi, pourquoi mériterais-tu de te laisser écraser sous le
joug étouffant de la loi morale des autres? Toi, n'es-tu point digne de justice juste? Toi, n'es-tu point
assez courageux pour rendre justice au lieu de laisser les autres le faire à ta place? Par pitié, cesse de
croire que tu iras en enfer pour avoir transgressé les lois. En leur désobéissant, tu auras la chance de
desserrer le carcan existentiel qui t'étripe. En te vengeant, tu pourras tout entier participer à l'esprit de ta
vertu, plutôt que de laisser aux esprits des autres l'occasion de modeler ta vertu. C'en est fait. Demain,
tu entreras par infraction chez Bastide Lescroc, fouilleras dans ses documents personnels, et videras son
compte en banque. Il est temps que ce criminel à cravate comprenne la gravité de ses actes. Telle est la
vraie justice. Allons, agis!

À la manière d'un rocher se détachant d'une falaise, Séraphin Lefloué s'effondra dans un sommeil
profond. Le lendemain, il n'était plus lui-même. Il obéit aux commandements de l'esprit. Arrêté par la
police, il se retrouve dans une cellule de prison avec Bastide Lescroc.

Scène 4
Séraphin Lefloué, Bastide Lescroc
Cellule de prison

Bastide Lescroc. Alors comme ça on essaie de rendre justice en faisant subir à l'autre ce que ce dernier

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nous a fait subir? Pauvre ignorant. Ne comprends-tu donc pas que ce qui est illégal s'applique à tous?
Et que la victime d'un crime n'a pas pour autant le droit de rebondir de son désarroi en se vengeant sur
l'autre? La justice punit le criminel, mais n'autorise pas l'innocent à légiférer par lui-même sur le sort à
réserver au criminel. Telle est la justice.

Séraphin Lefloué. Eh bien maudite soit-elle, la justice des injustes!

Bastide Lescroc. Soit. Mais en ce monde, que la justice soit blanche ou noire, on te jugera en tant
qu'unité.

Séraphin Lefloué. Maudite soit la justice des injustes!

Bastide Lescroc. Si tu veux. Mais pour le moment, j'apprécierais que tu te taises. Ta voix m'empêche de
somnoler.

Scène 5
Séraphin Lefloué
Cellule de prison

Séraphin Lefloué. Oh ciel... Oh naïveté... Oh stupidité pétaradante que je suis... Se peut-il que l'homme
de soixante ans portant sur son dos trente années bien comptées de sagesse que je suis, puisse
soudainement par un jour maudit déroger de son bon sens et être porté à croire que la vengeance règlera
tous les ennuis? Que m'a donc apporté la vengeance? La satisfaction de voir l'autre subir mes peines?
Et moi dans tout ça? Que suis-je devenu? Un nouveau criminel à cravate qui a pensé bien faire. Que
serais-je devenu sans mon délit? Un homme ordinaire dans la soixantaine devant travailler jusqu'à la fin
de ses jours pour récupérer tout son capital perdu. À présent, je suis un pauvre type emprisonné pour
s'être vengé. Dans les deux cas, la vie me conduit au déclin. Ma liberté : choisir le mode d'effondrement
qui me convient. J'ai choisi la vengeance.

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