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Monde arabe

Les frontières brouillées

Dessin de Schot, Pays-Bas.

La guerre en Syrie a accentué le regroupement communautaire au
Moyen-Orient au détriment des frontières tracées en 1916.

–The Washington Post (extraits) Washington
Le système d’États mis en place après la Première Guerre mondiale
est en train de s’effondrer.
Une moitié située en Syrie et l’autre au Liban : la ferme de Mohammed AlJamal à Al-Qasr est source de nombreux mystères et inconvénients. Le
terrain était dans sa famille bien avant que les Européens ne tracent les
frontières du Moyen-Orient d’aujourd’hui. Jamal n’a jamais vraiment tenu
compte de cette ligne invisible qui serpente à quelques mètres de sa maison.
La guerre civile non plus. Certains de ses proches ont été enlevés, des voisins
sont partis au combat [en Syrie] et des obus ont atterri sur sa propriété.
Autant de preuves de l’insignifiance de cette frontière.
« Pour moi, tout ça c’est à cause de l’accord Sykes-Picot », explique-t-il, en
référence au pacte secret conclu en 1916 entre Français et Britanniques pour
le partage de l’Empire ottoman : des États-nations ont été créés qui
méconnaissaient tous les liens familiaux et communautaires antérieurs. Une
grande part de l’actuelle instabilité de la région trouve ses racines dans cette
époque.
Presque un siècle après leur établissement, la viabilité de ces frontières – et
des États qu’elles forment – est mise à l’épreuve comme jamais. La guerre en
Syrie déborde en Irak, au Liban, en Turquie, en Jordanie et en Israël, autant
de pays et de populations qui ont vécu ensemble pendant des siècles et dont
l’histoire, les croyances et le mode de vie transcendent les frontières qui les
ont vus naître.
Les sunnites de toute la région convergent vers la Syrie pour se battre avec les
rebelles – nombre d’entre eux animés par des idéaux extrémistes de
restauration du pouvoir sunnite. Leurs compatriotes chiites font de même,
mais pour défendre le régime de Bachar El-Assad, renforçant ainsi la
dimension sectaire d’un conflit qui dépasse désormais la Syrie.
« Aujourd’hui, il n’y a plus de frontière de l’Iran au Liban, affirme Walid
Joumblatt, chef de la minorité druze du Liban. « Officiellement elles sont
toujours là, mais existeront-elles encore dans quelques années ? Si le
morcellement se poursuit, c’est tout le Moyen-Orient qui va se désagréger. »
Personne ne croit sérieusement que la guerre conduira à une modification

formelle du tracé des frontières. Mais l’heure est aussi grave qu’au lendemain
de la Première Guerre mondiale, explique Fawaz Gerges, de la London School
of Economics. Le désordre en Syrie a déjà commencé à brouiller les cartes,
faisant émerger de nouvelles frontières plus fidèles à la réalité du terrain.
Quatre drapeaux flottent désormais sur le territoire syrien, chacun
représentant un courant, une identité ou une allégeance révélés par la guerre.
Et une vision possible de l’avenir du pays. « Il est très difficile de prédire ce
qui va se passer. Le système d’États mis en place au Moyen-Orient après la
Première Guerre mondiale est en train de s’effondrer », poursuit Gerges.
Alors que le conflit en Syrie entre dans sa troisième année, de nouvelles
frontières non officielles émergent dans toute la région. Dans les zones
désertiques situées entre l’Euphrate et le Tigre – autrement dit la
Mésopotamie de l’Antiquité –, l’État islamique [sunnite] étend son influence
de plus en plus loin en Irak et en Syrie, et le drapeau d’Al-Qaida flotte des
deux côtés de la frontière. La volonté de restaurer le califat sunnite attire des
volontaires de toute la région.
Dans le nord-est de la Syrie, certaines communautés kurdes ont déclaré leur
autonomie et brandissent le drapeau kurde, nourrissant les espoirs
d’indépendance de tout un peuple qui avait été frustré par la nouvelle donne
de l’après-guerre. Soutenus par l’arrivée de volontaires chiites d’Irak et du
Liban, les fidèles de Bachar El-Assad renforcent leur contrôle sur une portion
du territoire allant de Damas jusqu’à la côte, où vit l’essentiel de la minorité
alaouite, fidèle au pouvoir chiite. Là flotte encore le drapeau à deux étoiles du
régime baasiste, vieux de quarante ans.
Partout les massacres et les persécutions de populations ayant le malheur de
ne pas être du bon côté de la frontière nient la diversité qui a toujours
caractérisé la Syrie. Les chrétiens et les alaouites fuient les zones contrôlées
par les rebelles, tandis que les sunnites, plus proches des insurgés, tentent de
sortir des territoires aux mains des troupes gouvernementales. Ils se
réfugient au Liban, en Turquie, en Jordanie et en Irak, sans trop savoir s’ils
pourront bientôt rentrer chez eux.
Et, derrière chaque territoire, on devine l’influence de puissances étrangères
qui fournissent armes et argent à leurs protégés pour mieux servir leurs
intérêts. L’Arabie saoudite, le Qatar et d’autres États du Golfe soutiennent les
rebelles islamistes, alors que l’Iran et la Russie appuient les forces du régime.
Cette situation n’est pas sans rappeler la rivalité entre grandes puissances qui

a façonné la région il y a près d’un siècle.
À l’exception des Kurdes, qui réclament depuis longtemps leur propre État,
rares sont toutefois ceux qui se disent favorables à une nouvelle partition,
laquelle paraît pourtant inévitable dans ce contexteCI de fragmentation.
Certes, leurs dirigeants n’ont pas réussi à transformer ces États-nations en
entités viables, mais la plupart des gens adhèrent à l’identité des pays dans
lesquels ils vivent, souligne Malek Abdeh, un écrivain proche de l’opposition
syrienne installé à Londres. « C’est l’incapacité des élites politiques à
proposer une vision transcendant les différences qui nourrit le sectarisme,
conclut-il. Le concept d’État-nation reste puissamment ancré dans les esprits,
même si la réalité ne correspond pas aux idéaux dominants. »
–Liz Sly
Publié le 27 décembre 2013

Arabie Saoudite

Les islamistes dans le collimateur
Critiqué en Occident pour son soutien aux groupes jihadistes,
le roi fait volte-face et veut punir les extrémistes saoudiens qui
combattent à l’étranger. Mais une loi suffira-t-elle ?
–Al Monitor (extraits) Washington
Le 3 février, au lendemain de l’entrée en vigueur d’une nouvelle loi
antiterroriste, le roi Abdallah ben Abdelaziz Al-Saoud a publié un décret
prévoyant une peine de prison de 3 à 20 ans pour les Saoudiens ayant
participé à des combats à l’étranger ainsi que des sanctions pour les membres
ou sympathisants de mouvements religieux et politiques radicaux. Les médias
saoudiens ont aussitôt cherché à savoir qui visait ce décret. En dehors des
groupes affiliés à Al-Qaïda, elles comprennent les membres et les
sympathisants de la branche saoudienne des Frères musulmans et des

Surûris, le plus important courant islamiste d’Arabie saoudite, qui allie
l’idéologie des Frères musulmans et la tradition salafiste. En bref, le décret
royal vise les islamistes qui ne sont pas constitués en partis politiques –
toujours illégaux en Arabie saoudite – et qui forment de simples courants
menés par des leaders célèbres. Cette loi et ce décret ressemblent à des
tentatives désespérées pour faire face à de sérieuses difficultés internes et
régionales. Il n’est toutefois pas certain qu’ils suffisent à garantir la paix.
Sur la scène intérieure, le gouvernement saoudien semble déterminé à
sanctionner non seulement les radicaux, mais aussi les islamistes modérés
qui ne se sont pas laissé entraîner dans une confrontation directe avec lui.
Ces modérés ont été les premiers à rejeter les appels à manifester lancés sur
Internet en mars 2011. Ils se sont rangés du côté du gouvernement et ont pris
leurs distances avec les manifestations et la désobéissance civile. Cependant,
quand Riyad a apporté son soutien au coup d’État [militaire] égyptien de
2013, beaucoup de sympathisants saoudiens des Frères musulmans l’ont
reproché à leur gouvernement.
Le nouveau décret est voué à mettre un terme à cet épisode de solidarité
islamiste transnationale. Mais le gouvernement saoudien risque de ne plus
pouvoir compter sur le soutien des islamistes modérés, car ils pourraient
progressivement revenir sur leur politique de coexistence avec le régime.
Certains – reste à savoir combien… –, se sentant frustrés, piégés et surveillés
en permanence, pourraient violer la trêve actuelle. Au niveau régional, le
décret royal tombe à un moment où l’Arabie saoudite est critiquée pour son
soutien aux groupes d’insurgés syriens et pour la participation de Saoudiens
aux combats menés par des insurgés islamistes. Le gouvernement a tenté de
créer un front islamique sous l’égide duquel les islamistes dits « modérés »
pourraient renverser le régime du président Assad tandis que les brigades
plus radicales combattraient sous la bannière du mouvement extrémiste EIIL
[État islamique en Irak et au Levant].
La détérioration de la situation en Syrie et en Irak a suscité beaucoup de
questions sur l’implication de l’Arabie saoudite, accusée de financer des
groupes radicaux et de saper les efforts diplomatiques. Pour tenter de
modifier cette image, le juge saoudien Issa Al-Ghaith a déclaré que le décret
royal était un message clair destiné à faire comprendre à l’Occident que Riyad
était déterminé à combattre le terrorisme. L’ancienne politique de l’Arabie
saoudite, qui consistait à utiliser les jihadistes pour mettre en œuvre sa