You are on page 1of 2

ei

Semaine , :l lJne pa~flion frw•çaise

r...•

La politique,
une passion contrariée
----~-· Malgré une

défiance de plus en plus
...
g rande, la politique occupe
une place centrale dans la vie
,. des Français, nourrie par une
mythologie républicaine issue
de la Révoluti<?n française.
al-aimée, décriée,
rejetée, la politique n'en demeure pas moins
au cœur de nos
vies. A la télévision, dans les journaux et même dans les conversations, elle continue d'occuper une
place essentielle sans qu'on s'en

M

blique et de désinvestissement.
«Nous sommes depuis le début des
années 1990, avec la chute du mur
de Berlin, le traité de Maastricht et
la d éception de la gauche au.. pouvoir, dans une très nette phase de
prise de distance, avec de temps à
autre des poussées protestataires
comme les émeutes de banlieue en
2005 ou, plus récemment, le phé·
nomène Nuit debout, explique
Bruno Cautrès. Les Français sont
toujours prêts à se mobiliser quand
une élection les m otive, comme
l'élection présidentielle où ils
continuent de participer à plus de
80 %, ou à soutenir une cause humanitaire ou en dehors du champ
électoral. »

Au fond, c'est comme si nos
compatriotes aimaient la politique mais étaient de plus en
plus déçus par les formes qu'elle
prend et par ceux qui l'incarnent.
« Il y a un désaveu des partis qui ne
jouent plus leur rôle de production
_, __ .<u.... ,.. ,,.~ in~tirutinns dont

-<-< ~ itique

et dans la grande tradition gaulliste, aspirent à s;en remettre à un
homme providentiel», ajoute Jean

présente
un double
visage, dont
l'un continue
à susciter plus
que de l'intérêt>
et l'autre
le reJet.
Les Français se
font tour
à, tour
.
pass1onnes
-. •

&vaa""1tDC:.

\.l.

Garrigues.
D'où la sacralisation de l'élection présidentielle, qui a écrasé
tous les autres scrutins, et n'a
quasiment pas d'équivalent dans
les autres pays démocratiques.
«Avec la \.lt République, de Gaulle
a en quelque sorte institutionnalisé l'homme providentiel, note
Sudhir Hazareesingh. En France,
la politique n'est pas seulement un
horizon idéologique mais un ensemble incarné dans la figure d'un
homme. Tout va toujours très mal,
et dès que l'élection présidentielle
arrive vous recommencez à parler
d'avenir.»

Ce grand rendez-vous démocratique qui continue de susciter l'intérêt à défaut d'espoirs est cependant devenu le «cache-misère» de
la désaffection des Français pour
la politique, selon l'expression de
Jean Garrigues pour qui «ce sys•

... -- --~ P ...... ;J nrt DJ1

trnin

de la Révolution française.
al-aimée, décriée,
rejetée, la politiqu e n'en demeure pas moins
au cœur de nos
vies. À la télévision, dans les journaux et même dans les conversations, elle continue d'occuper une
place essentielle sans qu'on s'en
rende forcément compte. «En
France, lorsqu'on dfne entre amis
on commence par parler de soi,
de ses vacances, des .films qu'on a
vus et ça .finit toujours par la politique... » Professeur à Oxford.
l'historien Sudhir Hazareesingh,
qui séjourne souvent en France et
vient de consacrer un essai à Ce
pays qui aime les idées (1), a toujours été frapp é par l'extraordinaire intérêt que les Français portent au débat public. «Quand on
voit qu'une émission comme« Des
paroles et des actes» réunit plusieurs millions de téléspectateurs,
le succès de la presse hebdomadaire avec ses unes politiques ou
des polémistes de type Zemmour ou
Finkielkraut, c'est très spécifique à
la France. Il y a peut-être du scepticisme, mais certainement pas un
désintérêt. »
Malgré un niveau de défiance à
l'égard de la classe politique, qui
est devenu selon le politologue et
chercheur au Cevipof Bruno Cautrès« gigantesque», l'intérêt pour
la politique, lui. ne faiblit pas.
Une majorité de Français (56%)
continue à s'y intéresser, selon le
baromètre de la confiance réalisée
en janvier par le centre d'études
de Sciences-Po.
Les Français croient toujours
à la politique mais avec une alternance entre des cycles de fort
investissement dans l'action pu-

M
repères
Un réel intérêt pour 2017
Pi de 7 Fr.me;~· ur 10 (74 %)
témoignent de l'intérêt pour
l'élection présidentielle de
2017, révèle l'enquête électorale
réalisée en mars par le Cevlpof
(1). 20 % se disent moyennement intéressés et seulement
6 % peu ou pas intéressés du
touL

'.

..
\

..

.

ce sont sans :r~
~ a!lS qui sont les plus
concernés (85 %), mals les
jeunes de 18 à 24 ans sont
quand même 67% à s'y Intéresser et les 25 à 34 ans, 68 %.

u rutbi ;un7 passionne
davantage les sympathisants
de droite (84 %) que ceux de
gauche (74 %), sans doute
en raison des enjeux autour
de la primaire. Au sein de la
droite, ce sont les proches d es
Républicains (79 %) quJ se déclarent les plus intéressés.
(1) Réalisée dun au 20 mars auprès d'rm
échantillon de 20319 personnes inscrites

sur les lisees électorales, dom 13 693
certaines d'aller voter en 2017.

une élection les motive, comme
l'élection présidentielle où ils
continuent de participer à plus de
80 %, ou à soutenir une cause humanitaire ou en dehors du champ
électoral. ,.
Au fond , c'est comme si nos
compatriotes aimaient la politique mais étaient de plus en
plus déçus par les formes qu'elle
prend et par ceux qui l'incarnent.
«Il y a un désaveu des partis qui ne
jouent plus leur r6le de production
des élites et des institutions dont
on constate l'impuissance, mais la
forme de l'élection pr~sidentielle,
personnalisée à l'excès, a continué
à cristalliser ce go at des Français
pour la politique», estime Jean
Garrigues, professeur d'histoire
contemporaine à l'université
d'Orléans (2).
«Entre les Français et la politique il y a, et ce n'est pas nouveau,
une sorte de passion contrariée,
analyse Olivier Ihl, professeur à
l'Institut d'études politiques de
Grenoble. Elle tient au décalage
qui existe entre la démocratie telle
qu'ils la rêvent depuis la Révolution française et la réalité, c'està-dire celle d'un gouvernement
représentatif Ils sont constamment dans l'attente d'une forme
politique plus proche de la démocratie d'assemblées, où les gens
se rencontrent et débattent. C'est
une tradition historique très puissante en France et qui explique
l'importance cllez nous des rassemblements, depuis les banquets
républicains jusqu'aux manifest-ations, et du rôle joué par la place
publique.»
Cette passion singulière est
nourrie de tout un imaginaire
républicain baigné de philosophie des Lumières, qui donne à
notre modèle une portée universelle. «Les Français ont toujours
eu le sentiment que leurs débats,

~u

t:

piu~

que de l'intérêt.
et l'autre
le rejet.
Les Français s
font tour
. à, tour
passionnes
ou dégoûtés. >>
Janine Mossuz-Lavau,
Les Français etlapoUtique

leurs valeurs, leurs choix revêtaient une forme d'exemplarité,
confirme Jean Garrigues. Et le
gaullisme, présenté comme une façon de maintenir la France comme
une grande puissance, a entretenu
cette illusion.»
Cette aspiration très française à
une forme de démocratie chimiquement pure ne peut cependant
que générer de la déception. «La
République est un horizon toujours
repoussé, constate Sudhir Hazarcesingh. Ses trois principes -liberté, égalité,fraternité -,qui sont
constitutifs de l'identitéfrançaise,
sont impossibles à concrétiser. Cela
pousse les Français à les remettre
constamment en question et à être
déçus par leurs représentants.»
La place cent rale occupée
par l'État, issu d'un triple héritage- monarchique, révolutionnaire et bonapartiste- explique
par ailleurs les rapports souvent
ambigus que les citoyens cultivent avec leurs gouvernements.
«Ils cherchent en permanence à
se débarrasser de sa tutelle tout
en réclamant un État protecteur,

la politique n'est pas seulement un
horizon idéologique mais un ensemble incarné dans la figure d'un
homme. Tout va toujours très mal,
et dès que l'llection présidentielle
arrive vous recommencez à parler
d'avenir.,.
Ce grand rendez-vous démocratique qui continue de susciter l'intérêt à défaut d'espoirs est cependant devenu le« cache-misère» de
la désaffection des Français pour
la politique. selon l'expression de
Jean Garrigues pour qui «ce système en trompe-l'œil est en train
d 'exploser». « On a le sentiment
d 'a rriver à la fin d'un cycle, approuve Bruno Cau très. La France
a besoin d'un grand audit démocratique. ,.
Ce malaise, incarné par l'immense souhait de renouvellement exprimé, cache un mal plus
profond. Celui d'un fonctionnement démocratique très vertical
et très binaire qui ne correspond
plus à une société de plus en plus
horizontale ni à une économie
mondialisée. «Il faut se poser
des questions sur l'ivresse des discours républicains qui nous font
constamment regarder dans le rétroviseur», regrette le politologue.
La France. orpheline des deux
grands modèles politiques qui ont
nourri son imaginaire au cours du
xxe siècle, le gaullisme et le communisme, doit désormais redéfinir sa sphère publique. Or, ni le
PS ni Les Républicains n'ont accompli ce travail de refondation
idéologique.« Le paradoxe qui est
effrayant. relève l'universitaire
britannique, c'est que le FN est le
seul parti qui semble porter rme vision de l'avenir cohérente»
Céline Rouden
(l) Flammarion, 2015

(2) Les hommes providentiels. Histoire
d'une fascination française, Seuil, 2012.

ï