J’ai rendez-vous au Musée Rodin, rue de varenne

Les lieux de Sollers -

J’ai rendez-vous au Musée Rodin, rue de Varenne…

« A lire l’ évocation de Rodin, par Philippe Sollers, dans Rodin, Dessins érotiques, je me suis souvenu d’un passage dans un roman justement consacré aux dessins érotiques... plus précisément de la visite du narrateur au Musée Rodin. J’ai fini par le retrouver. Cela date de 1987, comme le texte en question ; il figure dans Le Coeur Absolu. " J’ai rendez-vous au Musée Rodin, rue de Varennes..." pp. 376 - 378 (col. blanche). »

1

J’ai rendez-vous au Musée Rodin, rue de varenne

L’extrait en question
J’ai rendez-vous au Musée Rodin, rue de Varennes... Il fait encore jour, « vous êtes attendu ? »,

2

J’ai rendez-vous au Musée Rodin, rue de varenne

j’entre... Je vais jeter un coup d’œil à La Porte de l’Enfer, encore une péripétie de Dante à travers les siècles... Vous qui entrez, laissez toute espérance... Les corps des damnés sont plantés dans le bronze vert sombre, là, dans le beau jardin... Négatif des volumes bien mis en relief... Un rosier violent éclate juste à côté, dans le rouge... Les Parisiens ne se doutent pas de ce qui s’est passé et se passe encore dans les jardins réservés... Laboratoire de Rodin, près des Invalides...

3

J’ai rendez-vous au Musée Rodin, rue de varenne

A droite, le Dôme des Invalides

Il y en a eu, ici, des rencontres, des va-et-vient discrets au début du 20e siècle, dans son envers senti par ces mains... La Porte de l’Enfer... Une des portes de Notre-Dame, à l’écart... Gargouilles spéciales... Ève songeuse et gracieuse, à droite... « Madame la Conservatrice vous attend »... Oui, en haut, pour l’ouverture des cartons interdits, dessins et papiers découpés, paradis
4

J’ai rendez-vous au Musée Rodin, rue de varenne

d’Auguste... Il fait presque noir, maintenant, l’orage menace. On est dans une petite pièce sous les toits. La Conservatrice derrière son bureau, sérieuse. Sa jeune assistante brune chargée de me montrer le théâtre privé d’un des plus grands sculpteurs de tous les temps... Vous qui allez voir ça, retrouvez l’espérance... « C’est curieux nous avons davantage d’étrangers que de Français... Américains, surtout... - Nul n’est prophète... -Sans doute. Mademoiselle, veuillez apporter les numéros 5700 et suivants. » Je m’assois. « Non, pas de stylo, s’il vous plaît. Du crayon. Nous faisons très attention. » Coup de tonnerre, vent dans les fenêtres. Bonjour Auguste ! Pluie battante contre les vitres... Grands cartons plats... On y va... Pas si vite !... Moment !... Les voilà... Seules ou à deux, mythologiques ou nature, l’une sur l’autre ou l’une contre l’autre, accroupies, allongées, renversées pliées... « Uniquement des femmes ? - Oui. » En voici trois d’un coup, robes relevées, se branlant délicatement, bien de face... La Conservatrice consulte ses papiers... L’assistante regarde la nuit, pense qu’elle est retardée par un spécialiste obsédé de passage... « On peut revenir arrière ? S’il vous plaît ? » Quelle fugue ! Quelle guide !... Moments perdus des après-midi d’été... Modèles en tous genres, mondaines et demi-mondaines, bourgeoises, ouvrières, petites employées...

5

J’ai rendez-vous au Musée Rodin, rue de varenne

L’Hôtel Lesbos... Tenu par le Faune en personne... Visage carré, petite barbe... « Ces nymphes, je les veux perpétuer »... A la flûte... Douce France, sauvage en dessous... Debussy soleil... Je le vois d’ici... Venez... Pour poser... Allons, simplement pour le mouvement, là, d’ensemble... Un peu plus précis... Singulier... N’ayez pas peur... Visage méconnaissable...Un œil emporté... La bouche effacée... Traits dans l’ombre... « Des études de nus »... Pour paradis perdu... Le jardin des supplices... Des études peu plus vraies, voilà tout. .. « Un autre carton ? - Un autre . » Tiens, Le Diable... Il a écrit ça dans un coin... Serpent enroulé sur une jambe, gueule
6
Rodin dans son atelier

J’ai rendez-vous au Musée Rodin, rue de varenne

ouverte, corps nu projeté en avant... « Il devait penser à une illustration, pour Milton »... Milton ? Oui, si on veut. La Luxure. Magnifique, la luxure... Néréides ... Constellation ... Coquille ... Un peu aquarellés, les dessins ou les papiers découpés, jaunes, orange, bleu clair... Et les coups de crayon... Comme au fouet... Pas la peine de vous faire un dessin... Possession sur place... Pluie sorcière... Sur les jambes bien écartées, les bras tordus, les seins torsadés... Et ces deux, là, assises l’une sur l’autre, s’embrassant furieusement au fond de la scène... Et celle-là, noyée ... - Vous êtes surpris ? - Plutôt. Ils sont inédits ? - Pour la plupart. Cartons de Paris... Greniers et caves... Archives... Documents explosifs... Il y a dépôts et dépôts, malles et malles... - Vous n’allez pas faire de Rodin un maniaque sexuel ? Il y a bien d’autres choses.... - Évidemment. L’assistante continue à tourner les feuilles... S’amuse un peu, maintenant, de mon air tendu... La Conservatrice classe toujours ses papiers derrière son bureau Directoire... Il fait très chaud. « On peut ouvrir la fenêtre ? Il me semble qu’il ne pleut plus. » Les dimanches de Monsieur Pan, auteur du grand Balzac du carrefour Vavin, comédie humaine... La porte Dante à gauche,
7

J’ai rendez-vous au Musée Rodin, rue de varenne

en entrant... Et puis cette branleuse sur papier, debout, sa main de spectre à plaisir... Quel âge avait-il quand il a noté ces bacchantes ? Soixante ans ? Tout était permis ? Pour lui seul ?.. Faire et dire, pas la même chose... Agir et décrire en même temps : pas courant... - Je suis très ému. - Il y a de quoi. On range... « Attention à votre tête dans l’escalier, le plafond est bas »... Platanes mouillés... Parfum des rosiers... Presque un siècle... - On ne peut pas dire que ce ne soit pas clair. - Vous trouvez ? Le Cœur absolu, pp. 395-398 édition Folio [1] [...] Deux pages plus loin :

8

J’ai rendez-vous au Musée Rodin, rue de varenne

... J’ai rendez-vous avec Rosalind, la critique bien connue de tout l’art moderne... Elle passe par Paris... Elle va à Venise, Palazzo Grassi, musée futuriste... - J’ai vu hier des dessins extraordinaires de Rodin. - Rodin ? Cette vieille barbe ? Vous avez du temps à perdre ... - Des dessins érotiques splendides. - Érotiques ? Elle rougit, Rosalind... J’avais déjà remarqué que lorsque j’arrivais dans son dos pour lui dire bonjour dans la rue, à New York, elle se retournait en rougissant.. Un mâle l’accostant comme ca, par-derrière, dans un le public... - Plus érotiques que Brancusi ? - Des femmes ...
9

J’ai rendez-vous au Musée Rodin, rue de varenne

Ah, des femmes ... La moue ... Des Madames Roland toutes nues ... Aucun intérêt ... L’Histoire est abstraite. X, Y, ou Z, dans l’Histoire, avec leur histoire à eux ? Leurs têtes ? Leurs goûts ? Leurs organes ? Anecdotes ... On s’en passer. Les corps concrets sont des mannequins pour cela, il y a les magazines de mode. Invisible guillotineur d’un côté ; écume des choses de l’autre... - Vous devriez faire attention, dit Rosalind. On finir par croire que vous avez des idées fixes. Elle boit son thé... Elle me parle de sa nouvelle exposition en préparation : cubes, sphères, colonnes courbes d’acier... La forme sortant de la forme et retournant à la forme... Du spirituel dans l’art... Investissements... Publicité... Catalogue... Qu’est-ce qu’elle avait à me dire, déjà ? Ah oui : je connais Simmler ? Il pourrait publier un reportage sur elle ? Le Cœur absolu, p. 400 édition Folio

10

J’ai rendez-vous au Musée Rodin, rue de varenne

Sollers, encore, dans Rodin, Dessins érotiques :
Avec l’hôtel Salé-Picasso, l’hôtel Biron-Rodin fait définitivement de Paris la ville-mystère. Sade, Baudelaire et Proust approuvent cette construction. Vous qui entrez dans Paris, perdez toute espérance d’en apprendre davantage ailleurs. C’est ici, et ici seulement, qu’on étudie de près la Luxure. Laissez-vous enfermer dans le Musée la nuit. La tour Eiffel et les Invalides vont vous chuchoter dans l’ombre des tas de bruits vénéneux et crus. Le Serpent est là. Le Paradis perdu, on va vous expliquer pourquoi il peut être retrouvé à l’envers. Dante ? Milton ? Il suffit pour les radiographier de prendre la matière en mains, sans dérobade. Rodin se dévoue. Il a vu. Ne pas oublier CONTRE quoi tout cela se fait : l’ambiance, le journalisme, la folie puritaine, le refoulement toujours stable sous ses déguisements temporels, reine Victoria, modern style, 1900 décoratif, politique ou publicité d’aujourd’hui. Et POUR quoi : garder l’objectif en vue, dans un océan de mensonge. Ces incisions positives sont là pour dégager la très précieuse substance interdite, l’hormone autoérotique qui donne droit à la consommation immédiate de l’ensemble des femmes possibles
11

J’ai rendez-vous au Musée Rodin, rue de varenne

valant pour tous les autres corps dressés, modelés, fondus. Le vieux Rodin ? Le vieux Picasso ? Le vieux Matisse ? Les voici en train de casser la loi des lois, le préjugé biologique. Ils n’ont jamais été plus jeunes, ou plutôt : la jeunesse satyrique ne s’obtient que par cette délégation d’une énergie enfouie, sans âge, au crayon, au pinceau. On ne devient pas un dieu comme ça. La « jeunesse », le plus souvent fade, inhibée, n’est que l’ombre de la divinité jouable.

12

J’ai rendez-vous au Musée Rodin, rue de varenne

Le dessin (vers 1890) et la sculpture (1895) se répondent avec éloquence.

13

J’ai rendez-vous au Musée Rodin, rue de varenne

Quand Rodin délivre Iris, messagère des dieux, il ne va pas la chercher ailleurs que sur son divan opératoire. « Un dieu, dit Epicure, est un animal indestructible et heureux. » Rodin, comme après lui Picasso et Matisse, sait pourquoi et comment il est devenu très tard un animal indestructible et heureux. Philippe Sollers RODIN, Dessins érotiques Gallimard, 1987 pp. 6-7 Rodin, Dessins érotiques La Porte de l’Enfer Le Baiser
Plus sur : http://www.pileface.com/sollers

14