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ERS/ReD – Groupe de travail « Les Communs » – Note 1 – Août 2015

Rédacteur : Stéphanie Leyronas

Groupe de travail « Les Communs »
Note 1
Revue théorique et bibliographique sommaire

Le concept de « bien commun » ou « commun » a pris une place importante dans le champ médiatique
depuis l’attribution en 2009 du prix Nobel à la politologue étasunienne Elinor Ostrom et à l’économiste
américain Oliver Williamson. Ostrom a démontré sur une base empirique que de nombreuses ressources
naturelles (Common Pool Resources, CPR), en général renouvelables, peuvent être bien gérées localement par
des communautés restreintes, diverses, qui se fabriquent des normes ad hoc pour éviter l’effondrement de
leurs ressources. Elle s’oppose de manière magistrale à « la tragédie des biens communs » théorisée par le sociobiologiste Garret Hardin en 1968 qui stipule que lorsqu’une ressource est en libre accès, chaque utilisateur
est conduit spontanément à puiser sans limite sur la ressource, conduisant à sa disparition.
Les communs ont une longue histoire, parfois cachée. Des centaines de chercheurs du monde entier,
toutes disciplines, ont produit un riche corpus d’études, principalement sur la gestion en commun des
ressources naturelles en Asie, en Afrique ou en Amérique latine. Des réseaux se sont construits. En dehors
du monde universitaire, militants, leaders sociaux et politiques, mouvements sociaux et collectifs se sont
emparés des communs, non comme « système de gestion » ou « de gouvernance », mais comme « identité
culturelle ». Le langage et les concepts se sont répandus dans des directions très variées.
Les communs réinterrogent les fondements traditionnels de l’économie, du droit, de la sociologie et des
sciences politiques. Loin d’être figés et faisant l’objet de nombreux débats qui traversent les disciplines, ils
soulèvent des difficultés, tant sur le plan conceptuel que sur celui de la mise en œuvre. La recherche d’un
contenu stabilisé à donner au terme de biens communs fait émerger rapidement les tensions potentielles
entre l’approche économique standard, la conception juridique et enfin une idéologie du bien-être. Une
approche pluridisciplinaire des biens communs est seule en mesure d’appréhender la diversité des visions
et de dépasser les nombreuses idées fausses qui les entourent.

Les communs ne forment pas une catégorie homogène
Les communs sont des systèmes intégrés et cohérents constitués de trois éléments : une ressource, une
communauté de personnes et des règles d’organisation autour d’un objectif commun.
Les communs peuvent être caractérisés de multiples façons
Un premier niveau d’analyse des communs est la nature de la ressource et la nature de l’objectif
commun. On distingue traditionnellement les ressources tangibles, ou communs dits fonciers (Coriat, 2011),
des ressources immatérielles, ou communs dits informationnels (Coriat, 2011). Les premières peuvent être
« de flux » (susceptibles de se renouveler, comme l’eau, la forêt, les pâturages, les pêcheries etc.) ou « de
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2013) Le caractère « naturel » ou non de la ressource peut être considéré comme un critère distinctif. GNU/Linux. en quantité et/ou en qualité. la dissémination et l’enrichissement du bien (production par les pairs. le développement de l’agriculture irriguée au début des années 1970 a entraîné une exploitation croissante de la ressource en eau. Cette seconde catégorie pose la question de la production et de la fourniture du commun en plus de celle de son utilisation. Il s’agit bien pour Ostrom d’une « compréhension partagée de l’allocation de droits d’usage d’une ressource rare ». Face au coût et à la complexité du programme existant (Unix). Ostrom présente aussi des cas plus originaux tels que celui des quartiers de Boston où les résidents ont inventé leurs propres règles pour gérer les problèmes de stationnement durant la période d’enneigement hivernal. 2015). électricité.) ou tels que les communs liés aux services essentiels (eau potable. conduisant à une baisse du niveau de l’aquifère et à une augmentation des coûts de pompage. construisit en 1991 une première version d’un système d’exploitation similaire au sein d’une communauté en ligne. 2015). Une première catégorie regroupe les ressources librement disponibles telles que la terre ou la forêt. d’une ressource qui subit une dégradation directe (surutilisation du commun en raison de comportements de « passagers clandestins ») ou indirecte (phénomènes d’externalités comme la dégradation qualitative par des activités connexes).stock ». Ce droit est signalé par un objet. L’objectif fixé par la communauté est à la source même du commun : pour le socio-économiste Laurent Cordonnier. (Bollier. Les volumes prélevés pour l’irrigation et les surfaces irriguées ont diminué. classiquement une chaise pliante. On retrouve dans la seconde les communs qui ne préexistent pas à une action humaine. etc. Cette expérience a inspiré de nombreux projets collaboratifs tels que Wikipédia ou les revues scientifiques en accès libre. La gestion de la nappe de Bsissi-Oued El Akarit est un exemple des nombreux communs constitués autour de ressources naturelles. sur une place de stationnement qu’il aura préalablement déblayée à la pelle. les volumes d’eau utilisés ont été multipliés par 10. jusqu’à la fonte des neiges. les communs informationnels. les communs sont « les choses qui valent la peine d’être faites 2 . En une décennie. l’objectif sous-jacent à leur gestion est au contraire le partage. ils ont établi un consensus informel selon lequel tout résident a le droit de se garer. la Surveillance et l’Exploitation de la Nappe de Bsissi-Oued El Akarit ».). le « Groupement pour le Développement. Les communs fonciers Dans la zone de Bsissi-Oued El Akarit. internet. etc. L’objectif des communs fonciers est la préservation. éducation. Il en résulta un système d’exploitation complet. santé. Les réflexions autour de la mise en œuvre d’une gestion concertée se sont concrétisées en 2000 par la création d’une association d’usagers spécifique. Les communs informationnels Le système d’exploitation GNU/Linux est le plus important commun dans le domaine du logiciel libre. Common-based peer production). dans la région de Gabes Nord en Tunisie. Linus Torvalds. Pour toute une nouvelle génération de communs. tels que les communs sociaux et civiques (disciplines universitaires. un étudiant finlandais. qui a pour fonction de surveiller les consommations d’eau des usagers en contrôlant les débits de pompage alloués et de suivre le niveau piézométrique de la nappe (BRLi. Pour pallier la difficulté de trouver une place pour garer leur voiture sur la chaussée. soit un objectif d’ « additionnalité » (Coriat. Les puits illégaux ont été rebouchés et la construction de nouveaux forages gelée. Le projet fut enrichi par les suggestions et contributions de centaines de hackers et fut combiné avec une suite de programmes (GNU) développés par Richard Stallman. fondateur de la Fondation du logiciel libre. la consommation collaborative. jardins communautaires.

Les biens communs ne sont pas tous en accès libre. tel que l’air. les droits d’aliénation et d’exclusion peuvent être exercés par des personnes privées. autonomie des personnes. 2009). Un deuxième niveau de lecture se rattache à la typologie des biens économiques selon laquelle les biens communs répondent aux caractéristiques suivantes : ils sont non exclusifs (i. nature et socio-culture. d’accès et de circulation lié à ce bien (Fondation Heinrich Böll.e. d’exclusion et de management sont exercés par des 3 . des idées directrices avant d’être des biens formulables en « produits » (Cordonnier. Ce sont en général ces dernières qui exerceront le droit de management du commun. sobriété en carbone. Les trois suivants se situent au niveau des choix collectifs d’administration du bien : il s’agit du droit de management (définition des conditions d’utilisation du commun). relèvent du niveau opérationnel. 2012). C’est le cas par exemple du four de village. transnationale. les droits d’aliénation.ensemble ».e. alimentation de qualité. deviennent communs dès lors que des actions collectives sont nécessaires pour en maintenir la qualité et que les parties prenantes sont amenées à jouer un rôle de « co-concepteurs. 2008 . les biens publics en libre accès. aux côtés des pouvoirs publics. etc. Ce sont des « biens politiques ». un bien public (tel que l’air pur) peut. maintien de la biodiversité. c’est plus le régime de partage. Sans être strictement publics ou strictement privés. caractère séparable ou non de la production et de la consommation du bien (Ballet. Les travaux d’Ostrom ont apporté l’intuition que ce qui relève du périmètre commun et/ou collectif et/ou public dépasse ces critères : ce qui détermine le caractère commun ou non d’un bien. 2007). ce qui les distingue des biens privés . basculer en bien commun (Ballet. emploi décent. fortement documentés par les travaux en sciences sociales. propriété et droit d’usage. Les participants au commun détiennent donc généralement des droits inégaux. coproducteurs et co-gestionnaires ». nationale. Le caractère rival n’est pas pertinent pour les communs informationnels dont la consommation ne connait a priori pas de limite. Dans le domaine des biens privatifs. On ne parle plus alors de ressource mais de finalité : sécurité économique des travailleurs. ycompris en ressources financières et non financières. L’échelle enfin de la ressource est déterminante : si les travaux d’Ostrom ont principalement porté sur des communs de taille restreinte. on ne peut exclure un usager de leur utilisation). etc. du droit d’exclusion (désignation des bénéficiaires du droit d’accès et des modes de transfert de ce droit) et du droit d’aliénation (droit de cession des droits précédents). ils sont rivaux (i. les communs de taille régionale. Deneulin et al.. intérêt général et intérêt particulier. voire globale sont à ce jour moins explorés. Le statut et le régime juridique associé au bien ou à un système de biens (Coriat. Pour l’économiste Cordonnier. par le jeu des externalités liées à des comportements et activités connexes. les biens communs peuvent ainsi avoir des configurations variables. dont bénéficient les usagers reconnus comme tels (authorized users). santé. Pour les ressources foncières. l’usage de certains biens communs pouvant être réservés à leur communauté (Fondation Heinrich Böll. 2011) constituent le troisième niveau de définition des communs. Cette conception économique traditionnelle des biens communs est toutefois trop étroite et ne recouvre pas la diversité des biens communs. 2009). ce qui les différencie des biens publics. formelle ou informelle. la consommation du bien par un usager diminue l’utilité pour les autres usagers). Dans le cas de communs fonciers gérés par des communautés restreintes tels qu’étudiés par Ostrom. Le commun consiste en une distribution de droits. Les deux premiers (droit d’accès et droit de prélèvement). La frontière floue entre bien commun et bien public ou collectif est débattue dans la littérature selon différents critères : propriété de l’Etat et propriété de communautés. 2008). Schlager et Ostrom (1992) distinguent cinq attributs différents du droit de propriété. alloués de manière différenciée aux participants. des entités publiques ou encore des entités collectives dotées de la personnalité morale.

par la nature des compromis et des règles. Pour Cordonnier. le collectif et le personnel. par principe. les communs consistent en un ensemble évolutif de modèles opérationnels d’auto-organisation. Coriat propose la définition suivante : « les communs peuvent être définis comme des ensembles de ressources collectivement gouvernés. en partant du principe qu’ils ne sont pas nécessairement identiques (Ostrom. Or les enseignements d’Ostrom sont issus d’études de cas où le groupe d’acteurs impliqué est limité et homogène. etc.. les droits relatifs à l’administration du bien relèvent en général de la puissance publique qui utilise la loi ou le règlement comme instrument de régulation des droits d’accès et de prélèvement. compétences et connaissances non nécessairement immédiatement compatibles : sa durabilité est liée à la capacité collective de faire respecter les règles formelles et informelles d’usage et de mettre en place des méthodes robustes de résolution des conflits. Ils sont davantage le résultat d’une organisation collective que d’une « production » classique (Gadrey. La constitution et le fonctionnement de chaque catégorie posent des questions spécifiques. dans le domaine public. du local au national. notamment ceux d’une portée universelle (les biens publics globaux). constituée d’acteurs aux intérêts. 1990). Les très grands communs.. » Les communs ne sont pas des données naturelles mais des construits sociaux singuliers Plusieurs conclusions peuvent être dressées à ce stade. par la nature de la gouvernance. Pour les qualifier comme bien commun. Il n'y a pas de ressource qui aurait intrinsèquement des caractères la prédisposant à être gérée en commun et toute ressource n’a pas vocation à être gérée comme un commun. A l’autre extrémité du spectre.détenteurs de droits exclusifs : ces détenteurs peuvent mettre en partage leurs biens privatifs entre eux dans une logique de pools ou de cartels (on se rapproche alors des biens clubs de la théorie standard des biens publics) . 4 . ils peuvent aussi distribuer des droits d’accès et de prélèvement à des usagers non détenteurs de droits exclusifs. ce qui permet d’atténuer les relations hiérarchiques au profit de relations interpersonnelles directes. devraient avoir la possibilité d’en bénéficier ou d’y d’accéder. Ces communs peuvent avoir des formes très complexes avec des défis liés aux problèmes d’encombrement et à la question de la gratuité. Cette dimension est d’autant plus importante que ceux-ci opèrent dans des univers « complexes et multicentriques » et implique des agents nombreux et hétérogènes (Ostrom. il faut un jugement commun d’utilité collective selon lequel tous. de satisfaction des besoins et de gestion responsable qui combinent l’économique et le social. encore peu étudiés. mais doivent être énoncés : c’est dans ce processus d’énonciation qu’ils apparaissent. Un commun est en ce sens une organisation au sens plein et entier de la théorie des organisations. encore peu étudiées. Un commun peut être caractérisé de multiples façons qui aboutissent à autant de typologies de communs : par la nature de l’objet. au moyen d’une structure de gouvernance assurant une distribution des droits entre les partenaires participant au commun et visant à l’exploitation ordonnée de la ressource.]. 1990) et l’autorité partagée entre les différents niveaux. Les communs ne sont pas donnés. posent des questions spécifiques.] ou des « qualités sociétales » [. Cette distribution de droits suppose des structures de gouvernance. 2012). Les communs de grande taille présentent des défis spécifiques : ils doivent être « organisés en couches multiples de dispositifs de gouvernance emboîtés les uns dans les autres » ou « gouvernance polycentrique » (Ostrom. naturel et logique des communs et il ne peut y avoir d’inventaire exhaustif des communs. « les biens communs désignent des qualités de ressources ou patrimoines collectifs pour la vie et les activités humaines [. du régional à l’international. Ils peuvent avoir des échelles très variables. 2010).. Bollier précise qu’ « en tant que paradigme.. permettant sa reproduction à long terme ». quatrième facteur qui caractérise les communs : les communs résultent d’une action collective organisant les intérêts des acteurs qui participent au commun. Il n’existe pas un système de classification unique. ».

« Biens communs » ou « Communs » ? On notera l’importance accordée par un nombre croissant d’auteurs de se séparer du mot « bien » qui. » (Dardot et al. 2012). qui s’érigent contre la tendance à essentialiser le commun (Boidin.] » (Dardot et al. Les communs nous invitent à se plonger dans le cas par cas. Le processus d’enclosure trouve son origine dans l’Angleterre médiévale alors que le roi. où la capacitation et l’implication des usagers. 2015). au sein du triptyque ressource. « L’impulsion humaine à coopérer s’exprime rarement sous des formes purement altruistes . communauté et règles. Ce phénomène d’enclosure des communs (littéralement « pratiquer un clos muré ») consiste à « convertir des ressources partagées et utilisées de manière large en ressources propriétaires. Les communs sont menacés par les enclosures Les partisans et praticiens des communs dénoncent la privatisation et la marchandisation de la richesse partagée. Ils peuvent sembler informels et désordonnés. Un commun est une solution qui nécessite des processus « séquentiels et incrémentiels » (Ostrom. « La politique du commun a pour caractère historique particulier de combattre le capitalisme en tournant le dos au communisme d’Etat. La situation géographique et l’échelle d’une ressource ont des conséquences sur le mode de gestion. déterminent leur réussite. culturels. Les mécanismes de gestion prennent des formes institutionnelles et juridiques diverses et ne relèvent pas de modèles standardisés. 1990) qui aboutissent à la définition d’un corpus de règles opérationnelles. donne trop d’importance à la ressource tangible. Les travaux d’Ostrom s’écartent aussi bien de la philosophie des droits de propriété individuels que du tout-Etat.. et la complexité des institutions et des comportements humains. les conflits. faite de singularités. sous contrôle privé. » (Bollier. le gibier. Une multiplicité de facteurs. traitées comme des marchandises négociables. le local. 2013). « Les communs mettent en question certains mythes fondateurs du libéralisme. Ils permettent de reconnaître « ce qui est partagé » et de le sécuriser. 2015) et appellent explicitement à ne plus employer le terme de "biens communs" : « c’est seulement l’activité pratique des hommes qui peut rendre les choses communes. l’aristocratie et la petite noblesse s’approprient les pâturages. ils ne peuvent pas être écartés d’un revers de manche. 2013).. 5 . « Ils ne dissipent pas les conflits. les forêts. bien loin qu’un tel sujet puisse préexister à cette activité [. Les communs sont une philosophie politique Le paradigme des communs réinterroge les fondements du capitalisme et de la pensée économique dominante telle qu’elle est transformée depuis près d’un demi-siècle. de l’économie de marché et de la modernité. L'ouvrage qui va le plus loin en ce sens est celui de Pierre Dardot et Christian Laval. 2013) Les communs ont une longue histoire. techniques. Aussi Ostrom a-t-elle basé l’essentiel de sa contribution sur les conditions de succès des systèmes qu’elle a étudiés. la convergence des intérêts individuels et collectifs. et la modération des coûts de gestion et de résolution des conflits tiennent une place centrale. » (Bollier. » (Bollier. Ils sont un espace où s’exercent les rapports de pouvoir. Ils reconnaissent aussi les avantages individuels. ils leur fournissent une ligne de tension dynamique » (Cordonnier.Les communs ne sont pas forcément consensuels mais une fois énoncés et institués. historiques. elle tend à s’exercer en tension créative avec l’individualisme et le pouvoir. de même que c’est seulement cette activité pratique qui peut produire un nouveau sujet collectif. Passer de « biens communs » à « communs » ou « Communs » permet de prendre du recul sur la pensée d’Elinor Ostrom et au commun foncier. 2015).. collectives et constitutionnelles appelées à évoluer au fil du temps et des circonstances. sociétaux.

apportent une série d’instruments. Les dispositifs juridiques divers mis en place autour des licences et des plateformes de communs informationnels illustrent ce besoin d’innovation : la montée du mouvement de l’open source dans le monde des logiciels a 6 . L’historien de l’économie Karl Polanyi observe que pendant des millénaires les hommes étaient liés entre eux par la communauté et autres liens sociaux et moraux et que les systèmes économiques étaient fondés sur des systèmes de réciprocité et de redistribution. Le droit des communs est resté largement ignoré alors qu’il remonte à l’Egypte ancienne et à l’Empire romain. centrée sur les droits individuels. 1990) et à l’innovation (Arrow. Il décrit cette rupture singulière qu’ont constituée l’avènement des marchés et les enclosures. en 535. brevets. Selon la théorie des droits de propriété. érige des barrières légales qui entravent la recherche scientifique.). C’est donc un droit issu de l’expérience d’une communauté. Ce dernier résultat est largement remis en cause. 2014). oraux et socialisés. un droit de propriété est un droit socialement légitime à choisir les usages d’un bien économique : il consiste en la capacité ou au pouvoir de consommer un actif.) rappelle que les communs ne sont pas basés sur une absence de droits. mentionne dans les Institutes l’existence spécifique des res communes. 2014). » (Rose. construits par une communauté donnée en fonction de ses besoins (Bollier. Bollier en dénonce la propagation. contextualisé et évolutif. mais sur une distribution des différents types de droits (Parance et al. formelle et étatique. C’est ce que James Boyle désigne comme un « second mouvement des enclosures » (Boyle. et même en un sens à « parler » avec force de loi. et restreint la liberté d’expression » (Bollier. catégorie distincte des res publicae qui concernent les biens publics appartenant à l’Etat. Les communs ouvrent une variété de solutions. Ces droits représentent un obstacle à la circulation des connaissances (Heller et Eisenberg. 2003). ou « droit vernaculaire » (Bollier. 1962) : « la propriété intellectuelle homogénéise notre culture. par un corpus de droits. marques déposées.. Ce « droit des communs ». des droits exclusifs (copyright.l’eau. l’extension et la généralisation des échanges marchands se sont traduites depuis la fin des années 1970 par l’installation d’une série de droits dits de « propriété intellectuelle » (Coriat. Coriat rappelle que dans le domaine des communs informationnels. La coutume y est centrale : elle est un « medium par lequel un public apparemment « désorganisé » parvient à s’organiser et à agir. Dardot et Laval appellent à la suppression de toute forme de propriété directe sur les choses au profit du seul droit à appliquer son activité à un objet quelconque (Boidin. 2011) ayant pour but d’associer à des biens par essence non rivaux. a parfois été reconnu par le droit étatique : l’empereur Justinien. donnent l’initiative aux acteurs et à leur capacité à imaginer des communs. 1989). par l’élaboration de droits partagés et de droits d’usage. informels. Il se distingue de la tradition juridique occidentale. etc. Ils ne sont pas pour autant une « non propriété » et ne sont pas une variante de la propriété privée. Leur légitimité est tirée des dynamiques internes et des pratiques sociales de la communauté. 2013). des ressources naturelles d’abord mais également des infrastructures publiques (Bollier. 1986). Leur nature est très différente et leur redécouverte nécessite des innovations juridiques : ils ne se réfléchissent pas en termes de possession mais en termes de gestion responsable (Parance et al. 2013). Coriat dénonce « l’utopie propriétaire ». c’est-à-dire exclusifs. Un des postulats essentiels de la théorie des droits de propriété est que les droits de propriété privés sont supérieurs et assurent une allocation optimale des ressources en favorisant l’internalisation des externalités et en réduisant les comportements de passager clandestin. tout un champ d’organisations sociales. d’en obtenir un revenu ou de l’aliéner (Barzel.. 2013). qu’il désigne comme « une affirmation idéologique du libéralisme contemporain […] [dont] la construction repose centralement sur l’idée que les marchés sont autorégulateurs ». traditionnellement exploités sous forme de communs par les villageois. Parance (et al. Les communs sont une alternative aux droits de propriété entiers Les communs sont une alternative aux droits de propriété entiers. 2015). 2013).

2012) Le paradigme des communs constitue donc fondamentalement une philosophie politique. comme « coordinateurs » des parties prenantes. de son identité politique autonome.] joueront un rôle clé. on affirme la primauté d’une économie de montée en qualités collectives sur une économie de croissance des quantités ou du pouvoir d’achat. 2013)... Ils proposent de poser le commun comme principe de fonctionnement des sociétés à travers la réappropriation du politique par les acteurs. 2013). préface Bollier. Bauwens propose une reconceptualisation radicale de l’Etat et du marché néolibéral à travers une triarchie Etat/marché/communs où les communs constitueraient un secteur indépendant. » (Le Crosnier. non gouvernemental. « En mettant les biens communs au cœur des projets politiques de «transition». 2013). Une ligne directrice se dessine : le commun ne s’inscrit pas forcément dans une logique de substitution mais dans une logique de « mise devant la solution accomplie » (Coriat. et de la démocratie sur l’autocratie dans ses diverses variantes. mais s’évalue en fonction de la capacité des humains à vivre ensemble. 2015). des éléments de solution » (Coriat. Les communs sont avant tout des outils. PIB ou obligations boursières. [de] bousculer le jeu de la pratique étatique par le fait que les acteurs ont. des 7 . Le rôle de l’Etat dans l’émergence et la régulation des communs ne fait pas consensus Ostrom interroge le rôle de l’Etat dans les communs. du local au global.. apporté des alternatives.poussé la réflexion pratique sur les différents types de droits et d’obligations des usagers des logiciels concernés. appréhendés de leur échelle historique locale à l’échelle globale plus récente. L’Etat y jouerait alors un rôle de médiateur. La réponse à cette question ne fait pas consensus.. Il permet d’ « interférer. Bollier propose que l’Etat agisse en tant que facilitateur des communs et endosse un rôle fiduciaire de curateur agissant au nom des communautés : c’est ce que Bollier désigne sous l’expression « communs sous garantie publique » (Bollier. sont la source d’une « nouvelle conception de la richesse qui ne se mesure plus en prix. 2006). Les communs. Sur les communs de grande taille. Dardot et Laval sont les plus critiques et mettent en garde contre la « capture bureaucratique du commun » par les Etats et leur échec à promouvoir les communs : la pratique des communs « ne consisterait plus à en appeler à l’Etat pour qu’il défende les populations mais plutôt à promouvoir des formes de contrôle démocratique sur des ressources communes » par les individus (Dardot et al. en n’utilisant pas la terminologie des communs mais en se concentrant sur la nature des différents outils juridiques (les « licences ») qui régissent la manière dont les ressources mises en commun sont utilisées. 2013). dans une logique de commun. les pouvoirs publics interviennent davantage comme chef d’orchestre que comme instrumentiste (Cordonnier. Le paradigme des communs réinterroge la notion de valeur Les communs sont porteurs de valeurs non mesurables. » (Gadrey. emboîtés selon le principe de polycentricité examiné par Ostrom. en vue de les aider à recomposer le puzzle d’une action collective davantage orientée à la fourniture de biens communs. individu fictif qui maximise sa fonction d’utilité personnelle à travers des calculs rationnels et qui ne communique pas avec les autres individus (Samuelson et al. Il n’est pas un message politique. 2012). Dans ce jeu aux multiples acteurs. 2004 .. Le risque est grand de le prendre en otage et de l’instrumentaliser dans de vieilles formules..] [où] les communs [. qualitatives et particulières. doté de sa propre autorité morale. une primauté de la coopération sur la concurrence. des instruments. une idéologie ou une doctrine. La question reste ouverte : de nouvelles formes de gouvernance et des institutions durables et appropriées doivent être inventées : « C’est là un terrain neuf [. Ils s’éloignent fondamentalement de l’Homo economicus. qui échappent à la performance des économistes et politiciens (Bollier. » (Bollier. 2010). 2010). Bollier et Weston proposent une gouvernance des ressources aux échelles les plus basses possibles avec des centres d’autorité multiples. Stilgitz et al..

Ils « suggèrent de nouveaux paradigmes de moralité. » (Bollier. Ils ne sont pas seulement affaire de politiques publiques ou d’économie. Si les acteurs arrêtent de « pratiquer leur bien commun ». Les communs sont une source nouvelle d’énergie intellectuelle et militante Les communs sont des pratiques qui naissent de la confrontation d’une communauté avec des problèmes particuliers. de comportement et d’aspirations humaines » (Bollier. des finalités ou valeurs de société. Ils ne sont pas une idéologie rigide. social. émotionnel. à une société juste. La concurrence existe toujours. De nombreuses questions restent ouvertes et ouvrent la voie à la réflexion sur les différents types de droits et d’obligations que doivent partager les membres de la communauté d’usagers selon les différents communs. certes. 2008) et d’institutions justes. qui favorisent le développement économique. sur les grands communs à caractère universel. Ils renvoient de manière plus ou moins explicite à la question de l’équité. 1999). etc. Ils renvoient à la notion de Bien (avec un « B » majuscule) dans le sens de ce qui est bon (Ballet. Les communs sont donc une affaire d’effort démocratique et de citoyens émancipés et actifs. Les différents acteurs concernés doivent se forger eux-mêmes des normes (récompenses. les communs nous apportent un nouveau cadre d’analyse. Ils offrent un cadre et un discours intellectuel sérieux. la régulation des communs. En faisant l’objet d’une délibération collective entre acteurs visant à dégager les finalités du développement économique. Ils ont une longue histoire juridique qu’il faut redécouvrir et dont il faut réinventer les modèles. mais entremêlée à des formes profondes de coopérations. 2013). environnementale des communs existants ou en gestation. 2015). ils introduisent une rupture fondamentale de la conception standard de l’agent économique et des performances attendues des dispositifs qui entourent ces agents : ils mettent la question du sens et de la pertinence avant celle de l’efficacité (Cordonnier. mais « une matrice de changement souple et accessible à différentes cultures et sociétés » (Bollier. voire spirituel. 2012). La démarche en elle-même constitue un renouveau social que les anglophones désignent sous le terme « commoning » (« faire commun »). Ils sont animés par une éthique personnelle et un engagement social. Le bien commun est « davantage une catégorie à remplir qu’une substance préexistante » (Worms. sur le rôle de l’Etat et des bailleurs de fonds dans la genèse. En conclusion. La gestion des biens communs ne se décrète pas. etc. sanctions. sociale. 2012). popularisé par l’historien Peter Linebaugh. quotas. voire des droits universels (Cordonnier. Il remarque qu’ « il n’y a pas de commun sans faire commun ».) dans un processus créatif et sans cesse renouvelé. 2013). Ils proposent un nouveau prisme métaphysique où la vie est conçue comme « un système d’agents coopératifs qui s’efforcent en permanence de nouer des relations significatives et d’échanger des « dons ». Ils proposent enfin une riche panoplie de modèles pratiques. la justice sociale et la soutenabilité environnementale. sur la soutenabilité à long terme économique. de l’utilité sociale ou sociétale. sur les communs informationnels. sur les biens communs dans le domaine public autour des questions de gratuité et d’accès. le financement. Le travail d’Ostrom se raccroche à la fois à la sociologie et à la psychologie cognitive en faisant référence à un art social appelé le « crafting » qui renvoie à l’apprentissage et au travail de l’artiste et de l’artisan (Boidin. Ce n’est pas un statut mais un processus dynamique. des « richesses collectives fondamentales ». Les communs nous interpellent sur les plans intellectuel.cadres d’analyse. Les communs deviendraient un terme englobant là où il y a de l’intérêt général. alors il s’éteint. 2013). elle se pratique. 8 .

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