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1ère Journée de la philosophie à l’UNESCO

Table ronde thématique: Philosophie et culture : « Diversité culturelle et droits culturels »

Traduction et dialogue entre les cultures
Marc Ballanfat

Le discours convenu sur la nécessité de promouvoir le dialogue entre les cultures risque fort de
demeurer un vœu pieux aussi longtemps qu’il ne se traduit pas concrètement dans la réalité des
échanges culturels que deux ou plusieurs pays peuvent établir entre eux. Or, la pratique de la
traduction constitue un moyen privilégié d’instaurer entre deux cultures un espace de dialogue.
Voilà pourquoi les institutions internationales, et l’UNESCO au premier chef, ont la mission de
promouvoir une véritable politique de la traduction, seule condition réelle d’un dialogue culturel
infini.
Le dialogue peut s’établir de plusieurs manières, fort différentes, entre les cultures ou entre des
cultures qui ne semblent pas, à première vue, disposer des moyens, culturels en particulier, pour
le faire. Une culture donnée, en effet, ne tend pas spontanément à s’ouvrir aux autres, même si
un certain projet universaliste dont elle est porteuse la prédispose à se tourner vers le monde
extérieur. Car il existe de multiples façons pour une culture de se tourner vers l’extérieur, depuis
la guerre impérialiste, où il s’agit d’imposer à l’autre par la violence des valeurs culturelles qui
lui sont étrangères, jusqu’à l’imprégnation, comme on voit une culture se laisser englober
passivement par une autre. Une culture peut donc entrer en contact avec d’autres cultures sans
parvenir à en dégager un rapport culturel. Les échanges entre les cultures ne sont pas ipso facto
des échanges culturels.
Le dialogue culturel, au contraire, s’il existe, entraîne l’existence d’un rapport interculturel qui
fait l’objet, à l’intérieur de chacune des cultures concernées, d’une réflexion proprement
culturelle. En ce sens, il y a dialogue entre les cultures lorsqu’il s’établit entre elles, sur la base
d’un rapport de fait (peu importe la façon dont il a été mis en place), un climat de confiance et
un intérêt propices à une ouverture réciproque de chacune vers les autres, avec tout ce qu’une
telle démarche entraîne, avant tout l’acceptation de la critique, l’effort pour désapprendre le trop
bien su, l’adoption d’un autre point de vue. Le dialogue présuppose l’égalité de droit des
partenaires culturels.
A cet égard, la traduction occupe une place privilégiée dans le dialogue entre les cultures. Au
sens propre, qui dit « dialogue » dit discours, échange au moyen du discours, vertu du discours
tenu entre deux ou plusieurs. La métaphore du “dialogue” entre les cultures prend tout son sens
si l’on garde à l’esprit qu’il existe une forme de dialogue interculturel sans lequel aucun
dialogue au sens large ne pourrait s’instaurer : il s’agit de la traduction. En effet, le fait même de
traduire une langue dans une autre crée pratiquement le premier espace à l’intérieur duquel un
dialogue pourra ultérieurement prendre place. Sans la pratique avérée et consciente des
traducteurs, aucune culture ne peut dialoguer avec une autre.
Car, la traduction est autant pratique que réflexion. Un traducteur qui s’affronte à une culture
étrangère doit résoudre un certain nombre de difficultés linguistiques et culturelles, mais il ne
peut le faire qu’en réfléchissant sur le sens de la culture qu’il traduit ainsi que sur celui de sa
propre culture. L’habitude de traduire lui donne des solutions avantageuses, lui permet de tester
des hypothèses de compréhension, mais cela ne le dispense pas de poursuivre une réflexion
générale sur le sens que chaque culture revêt pour l’autre. Ainsi, le dialogue est autant discours
que raison.
La traduction offre, en outre, la possibilité d’approfondir la connaissance des autres cultures en
la confrontant à la difficulté, presque insurmontable, de rendre compte de l’altérité en termes
d’identité. Traduire, en effet, c’est toujours d’une manière ou d’une autre ramener l’étrangeté de
l’autre langue aux propositions de la sienne, c’est apprivoiser une langue étrangère dans les mots
familiers d’une langue maîtrisée. Réciproquement, le traducteur apprend aussi à se défaire des
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© UNESCO 2004

2 © UNESCO 2004 . Les difficultés liées à l’établissement. ne sont pas négligeables. et. et des oeuvres à traduire.1ère Journée de la philosophie à l’UNESCO Table ronde thématique: Philosophie et culture : « Diversité culturelle et droits culturels » mécanismes et des habitudes de sa langue au contact d’une autre. pour permettre à un tel dialogue culturel de se réaliser pratiquement. l’une des rares institutions internationales à pratiquer in vitro la traduction. çà et là. peut jouer un rôle déterminant dans la définition d’une politique mondiale culturelle en favorisant les travaux de traduction. mais elles ne sont pas insurmontables. la traduction intégrale des oeuvres tarde à se faire. chacune se traduisant dans les autres et les traduisant à son tour. Les traductions complètes d’auteurs étrangers sont rares. à partir d’une liste des langues culturelles historiquement prédéterminées à la traduction. Du moins gagnerait-on. Encore faut-il qu’il existe une volonté politique de favoriser le travail culturel de traduction. à poser les bases d’un dialogue infini entre les cultures. Depuis Cicéron. Or. force est de constater que le plus grand hasard semble régner dans le choix et dans la fréquence des traductions. On pourrait imaginer ainsi la mise en place d’un Observatoire Mondial des Traductions. comme s’il réapprenait à penser dans sa langue. Pour tel ouvrage majeur traduit d’une culture dans une autre. tel autre est délaissé sans raisons apparentes. de dresser un tableau des oeuvres culturelles majeures qui attendent toujours d’être traduites. même à l’intérieur d’une aire culturelle donnée. la traduction conditionne la possibilité donnée à des cultures différentes de dialoguer. en promouvant le travail des traducteurs. et des langues retenues. Que faudrait-il alors pour le rendre plus constructif et plus systématique ? L’UNESCO. voire périlleuses. où il s’agit bien pour chaque partenaire culturel d’interroger l’autre culture et de se laisser interroger par elle en retour. même s’il se trouve des institutions. On a donc le sentiment que ce dialogue s’accomplit dans des conditions aléatoires. devenue moins familière pour le coup. où il s’agirait. Ainsi s’établit un dialogue. dans un premier temps. par exemple.