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E X P L O R E R L E PA S S É P O U R C O M P R E N D R E L E P R É S E N T

SEPTEMBRE�OCTOBRE 2015 N° 32 5,95 €

CATHÉDRALES

LA GLOIRE DE
LA FRANCE

SERIAL
KILLERS

AVANT MEETIC

LES BONS PLANS
DU “CHASSEUR
FRANÇAIS”

LES PLUS GRANDS

MEURTRIERS
DE L’HISTOIRE

ÉTAT ESPION
ON EST SURVEILLÉS
DEPUIS 2 000 ANS !

CHARLES CLÉMENT, GILLES DE RAIS, JOHN CHRISTIE,
LE TUEUR DU ZODIAQUE, ANDREÏ TCHIKATILO...
BEL : 5,95 € – CH : 9 CHF - CAN : 9,99 CAD – D : 7 € - ESP : 6.50 € - GR : 6.50 € - ITA : 6.50 € – LUX : 5,95 € – PORT.CONT. : 6.50 € –
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NOUVEAU

Comment bascule-t-on dans le fanatisme ?
Un livre éclairant à travers des portraits d’assassins qui ont marqué l’Histoire

Y a-t-il un terrain propice au
fanatisme, une prédisposition
psychologique ? Pourquoi vouloir
à tout prix sacrifi er sa vie à un
idéal, une divinité – ou juste à une
célébrité ?
Après le succès de L’Enfance des
Dictateurs, Véronique Chalmet
dévoile des aspects méconnus de
l’Histoire et propose une galerie de
portraits étonnants dans laquelle
vous découvrirez les obsessions et
les parcours hors du commun de
personnages devenus les icônes
d’une véritable légende noire.
Disponible en librairies et rayons livres
216 pages + 8 pages de photos
17,95 €

Succès !
Toujours en vente

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Du même auteur

L’ É D I T O
JEAN�PIERRE
JEAN�PIERRE
VRIGNAUD
VRIGNAUD
responsable
responsable
éditorial
éditorial

L’ APPLI QUI
MET EN LUMIÈRE

CES INVISIBLES, CE SONT… LES FEMMES ! Leur rôle est minoré
dans la plupart des récits et des annales de l’Histoire.
Rien de nouveau, mais un groupe de jeunes filles
américaines, la SparkTeam, a décidé de se rebeller
après avoir constaté que cette discrimination n’est
pas juste le fait de vieux chercheurs reclus dans leur
bibliothèque, mais se retrouve également du côté de
la Silicon Valley, chez Mister Google lui-même. Vous
voyez les doodles, ces petites animations diffusées
chaque jour sur le moteur de recherche pour célébrer un événement, un personnage, un anniversaire ? Eh bien, la SparkTeam a fait ses comptes : entre
2010 et 2013, 82,5% des personnalités historiques
ainsi honorées étaient des hommes. Les filles de la
SparkTeam ont fait savoir leur indignation et le géant
du Net leur a proposé un projet original : intégrer à
son appli Field Trip, qui recense les lieux d’intérêt se
trouvant à proximité, une section Women on the map.
Vous activez l’appli, et votre téléphone vibre lorsque
vous approchez d’un lieu où une femme a réalisé
quelque chose d’extraordinaire ou marqué l’Histoire
d’une manière ou d’une autre. Depuis la rédaction
de Ça m’intéresse Histoire, on a ainsi découvert le destin tragique de Marguerite Porete, première femme
brûlée – en 1310 en place de Grève, à Paris – pour
avoir écrit un livre, Le Miroir des âmes simples, jugé
hérétique par l’Inquisition… Avis aux amateurs : la
SparkTeam fait appel aux contributeurs du monde
entier pour constituer une base de données recensant
toutes les femmes méritantes de l’Histoire afin de les
placer « sur la carte ». Allez les filles – et les garçons
modernes –, l’Histoire est à vous ! Ça se passe sur
www.sparksummit.com (en anglais).

o

JEAN-PIERRE REY/RAPHO/GAMMA

LES INVISIBLES
DE L’HISTOIRE

Connaissez-vous cette illustre inconnue qui fut l’un
des symboles de Mai 68 ? Il s’agit de Caroline de Bendern.
Son nom ne figure dans aucun livre d’Histoire, alors que son
image a contribué à populariser dans le monde entier le
mouvement de révolte qui secoua la France cette année-là.
3

SOMMAIRE
o

62

BPK/BERLIN/RMN-GP DISTRIBUTION

SEPTEMBRE

OCTOBRE
2015

POUR LES SIÈCLES DES SIÈCLES

Statue celte,
P. 38

6 L’HISTOIRE ÉCLAIRE L’ACTU
Le panda fait la révolution,
Anonymous façon pharaons,
Cousteau pas si écolo…

12 ZOOM LES HOMMES ONT PEUR
DU SEXE DES FEMMES

L’ART DES CELTES/PHAIDON/DR

Au XVIIe siècle, on rapporte
des histoires de vagins armés
de trois dents et qui dévorent
les pénis…

21 L’OBJET DU MOIS
L’INDIENNE ET L’HIPPOCAMPE
22 L’EXPO PÊCHEURS DE MORUE
Pendant quatre siècles, ces
héros de la mer ont traqué
le poisson au péril de leur vie.

CATHÉDRALES GOTHIQUES,
GLOIRE ÉTERNELLE
DU ROYAUME DE FRANCE

26 EN COUVERTURE
LES PLUS GRANDS SERIAL
KILLERS DE L’HISTOIRE

50 C’EST VOTRE HISTOIRE
“J’AI SURVÉCU À HIROSHIMA”

38 NOS ANCÊTRES LES CELTES

54 LE RÉCIT
CARTOUCHE, LE VOLEUR
PRÉFÉRÉ DES PARISIENS

Ils ne sont pas tous aussi
célèbres que Jack l’Eventreur,
mais tout aussi redoutables…
On a tous en nous quelque
chose de celte. Oui, mais quoi ?

45 QUIZ 7 PETITS SECRETS
DE VERSAILLES
46 LE SUJET QUI FÂCHE
ÉTAT ESPION, 2 000 ANS
DE MANIGANCES

« Ils » ne reculent devant rien
pour se mêler de nos affaires.

Le 6 août 1945, quand
la bombe explose, le jeune
Shinji Mikamo se trouve à
1 200 mètres de l’impact.

Les derniers jours du brigand
au grand cœur devenu ennemi
public numéro 1.

58 LA BATAILLE DU MOIS
23 AOÛT 1346, CRÉCY,
LA DÉROUTE INFERNALE

Dans les plaines picardes,
on joue France-Angleterre.

PHOTOS DE COUVERTURE : V. SANI/ARCHANGEL, HEMIS.FR, KHARBINE-TAPABOR, COLLECTION CHRISTOPHE L.

SEPTEMBRE�OCTOBRE 2015

VAGINS MAUDITS

2 000 ANS QUE
LE SEXE DES FEMMES
NOUS FAIT PEUR !
Au XIIIe siècle, le génie français
se surpasse et élève des bijoux
d’architecture dans tout le pays.

76 AVANT MEETIC ET TINDER,
“ LE CHASSEUR FRANÇAIS ”

Les petites annonces
matrimoniales du journal
passent la France aux rayons X.

78 DÉCRYPTAGE
QUAND LA PRESSE FAIT
BASCULER L’HISTOIRE…
Avec son J’accuse, Emile
Zola prend la défense du
capitaine Dreyfus.

BIG BROTHER IS WATCHING YOU

DEPUIS QUAND
L’ÉTAT NOUS
ESPIONNE�T�IL ?

D’où vient l’expression
« ne pas être dans son
assiette » ? P. 18

86 LA PHOTO MONSIEUR
10 MILLIONS DE VOLTS

Les éclairs de génie de Tesla.

94 LA GRANDE SAGA QUI A EU
LA PEAU DE NEANDERTAL ?

Homo sapiens aurait-il
quelque chose à se reprocher ?

98 L’HISTOIRE INSENSÉE
LE PLUS GRAND TROU
DE L’HISTOIRE

RUBRIQUES
18
85
88
92

ÇA VIENT D’OÙ ?
QUESTIONS�RÉPONSES
LE GRAND ZAPPING
COURRIER DES LECTEURS 

PROCHAIN NUMÉRO 22 OCTOBRE 2015

F. BÉNAGLIA

62 LE DOSSIER CATHÉDRALES,
LA GLOIRE ÉTERNELLE
DE LA FRANCE

46

GETTYIMAGES

L. LAMMERHUBER/LA COLLECTION

12

Ce numéro comporte une carte jetée abonnement Kiosques Suisse, une carte jetée abonnement Kiosques Belgique, deux cartes jetées abonnement Kiosques France, un encart
Multi titres Welcome Pack sur les nouveaux abonnés, un encart Atlas sur une sélection d’abonnés.

o

5

LA PHOTO

DU MOIS
LE NOUVEAU
TITANIC

S
PAR MAYLIS JEAN-PRÉAU

6

1912
TITANIC

BRIDGEMANART.COM

Les ouvriers du chantier naval Harland and Wolff à Belfast
(Irlande du Nord) admirent les imposantes hélices du
Titanic. 14 000 personnes participent à sa construction.
L’« insubmersible » appareille de Southampton le 10 avril
1912 avec 2 208 personnes à bord. Cap sur New York !

A. DENANTES/GAMMA

SOUS LES MONSTRUEUX MOTEURS
QUI ASSURENT LA PROPULSION
DE CE PAQUEBOT, les ouvriers du
chantier naval STX Europe de SaintNazaire ont l’air de Lilliputiens. Et
pour cause, le Harmony of the seas
est le plus grand navire de croisière
jamais construit. 362 mètres de long
pour 103 000 tonnes ! Des mensurations qui rappellent la démesure du
Titanic. En 1912, l’« insubmersible »
– 269 mètres de long – se targuait
déjà d’être le plus grand du monde !
Hier à Belfast comme aujourd’hui
à Saint-Nazaire, les chantiers sont
colossaux. Le coût également. Un
milliard d’euros pour le Harmony of
the seas, 400 millions d’euros pour
le Titanic. A 103 ans de distance, les
deux géants partagent aussi le même
goût du luxe. Piscine et bains turcs
en 1912, toboggans aquatiques et
jardin botanique en 2015. Pourtant,
ils n’incarnent pas la même idée du
voyage. Contrairement à son avatar
moderne, le Titanic ne se réduisait
pas à un écrin pour riches croisiéristes. Parmi les passagers, 706 personnes en 3e classe, des Européens
misérables partis tenter l’aventure
américaine. Ni piscine ni billet retour.
Le bateau n’était pour eux qu’un
moyen de transport. Avec, au bout du
voyage, l’espoir d’une vie meilleure.
Hélas, ils ont été victimes de l’orgueil,
lui aussi démesuré, du capitaine, qui
voulait battre un record de vitesse.
Le 14 avril 1912, le Titanic heurte un
iceberg. Le Harmony of the seas, lui,
voguera à vitesse de croisière.

2015
HARMONY OF THE SEAS

Commandé par l’armateur américain Royal Caribbean
International, ce navire de croisière géant sera livré en mai
2016 et pourra embarquer 6 360 passagers et 2 394 membres
d’équipage. Au total, 400 000 pièces métalliques – dont
certaines de la taille d’un immeuble – ont été assemblées !

L’HISTOIRE
ÉCLAIRE
L’A C T U

2015

1830

PAR CYRIELLE LE MOIGNE-TOLBA

MIEUX VAUT TARD…

MITSUBISHI S’EXCUSE
AUPRÈS DE SES
EX-PRISONNIERS DE
GUERRE AMÉRICAINS

LE PANDA GUIDANT
LE PEUPLE !

S

oixante-dix ans après la fin de la
Seconde Guerre mondiale, le
constructeur automobile japonais a
présenté, le 19 juillet, ses « excuses
pleines de remords » aux 900 captifs
américains forcés à travailler dans les
mines de l’entreprise durant le conflit.
Près de 12 000 prisonniers américains
avaient été envoyés au Japon à
l’époque ; 10% sont morts sur place.

O

ù sont passés la Liberté, Gavroche et les insurgés de la Révolution ? Alors que la France
s’apprête à accueillir la COP 21, la 21e conférence des Nations unies sur le climat (30 novembre
au 11 décembre 2015), le WWF (World Wildlife Fund)
a détourné La Liberté guidant le peuple, la toile mythique
peinte en 1830 par Eugène Delacroix. Ici, le panda a
troqué le drapeau tricolore contre un étendard
frappé du logo du Fonds mondial pour la nature.
Message : le combat écolo transcende les frontières. A terre, au premier plan, les soldats agonisants sont remplacés par une pompe à essence
renversée et un baril, nouveaux ennemis des guer-

ANONYMOUS
EN MODE
PHARAONS

8

LES NORMANDS ONT-ILS
ENCORE DU SANG VIKING ?
C
VIKINGS/2014 WORLD ENTERTAINMENT

Vous le reconnaissez ? Sous un némès
(la coiffe des rois égyptiens) se cache le
masque de Guy Fawkes, un révolutionnaire
qui, le 5 novembre 1605, avait tenté de
faire exploser le siège du gouvernement anglais grâce à 36 tonneaux de
poudre placés dans les sous-sols.
Depuis 2008, Fawkes est devenu l’emblème des Anonymous, un groupe de
hackers, et de tous les idéalistes qui
souhaitent renverser l’ordre établi. En
Egypte, les manifestants de la place
Tahrir de 2011 avaient peint son visage
sur les murs de la ville, le mêlant aux
attributs des puissants pharaons. Vous
pouvez admirer ce graffiti, ainsi qu’une
centaine d’autres illustrant la révolution
égyptienne, dans l’ouvrage Walls of
Freedom, paru (en anglais) en 2014.

riers verts. A gauche, le bourgeois à chapeau haut
de forme du tableau d’origine, est un dandy noir à
trottinette. Disparus, les seins nus, les armes et le
sang de l’œuvre romantique ! L’objectif aujourd’hui
est de créer le buzz afin de mobiliser les citoyens
sur le réchauffement climatique. Au fait, à quelle
révolte Delacroix faisait-il référence au XIXe siècle ?
Surtout pas à la Green Revolution, ou à celle de
1789. Il rendait hommage aux Trois Glorieuses, les journées d’émeute des 27, 28 et 29 juillet 1830 qui destituèrent
un roi, Charles X... pour en installer un autre, LouisPhilippe Ier ! Un changement qui a fait chou blanc.
Un mauvais présage pour la COP 21 ?

Le personnage de
Floki, dans la série
télé Vikings.

’est ce que des chercheurs britanniques de l’université de Leicester tentent de déterminer. En juin dernier, ils ont prélevé la
salive d’habitants de la presqu’île du Cotentin nord afin de trouver
dans leur ADN la trace de la colonisation de la région par les Vikings.
Pour participer, il fallait avoir un nom de famille d’origine scandinave
(comme Anquetil, du scandinave Asketill qui signifie « chaudron des
dieux ») ou bien avoir un patronyme remontant au XIe siècle. La Normandie est née en 911 par le traité de Saint-Clair-sur-Epte : le roi de France
Charles le Simple ayant alors confié aux conquérants vikings, menés par Rollon,
un territoire situé autour de l’embouchure de la Seine. Les colons du Nord
sont-ils restés entre eux ou se sont-ils rapidement mêlés aux locaux ?
Réponse à la publication de l’étude, en 2016.
SEPTEMBRE-OCTOBRE 2015

LE CHIFFRE

2 000
KM

WWF

THE KOBAL COLLECTION/AVRIMAGES

COUSTEAU
PAS SI ÉCOLO ?

ÇA RAPPELLE
QUELQUE CHOSE

Palme d’or à Cannes en 1956, Le Monde du silence,
coréalisé par le commandant Cousteau (avec Louis
Malle), est souvent considéré comme un appel
à protéger la mer. Or, selon une polémique
lancée en juillet, le film serait « naïvement
dégueulasse ». On y voit Cousteau dynamiter
un récif coralien pour recenser les espèces y
vivant en comptant les cadavres, ou massacrer des requins parce que « tous les marins
du monde [les] détestent ». Sauf que, dans les
années 1950, ces images violentes ne choquaient pas. Autres temps, autres mœurs !

DES RESTES DE VICTIMES NAZIES
DANS UNE MORGUE DE STRASBOURG

MEPL/RUE DES ARCHIVES

D
LES POLICIERS
PEUVENT PORTER
LA BARBE
Depuis cet été, les agents de la
police nationale sont autorisés à
porter la barbe « dès lors qu’elle
est propre et bien taillée », chose
qui était interdite depuis 1974.
L’Etat a toujours été très tatillon
au sujet des poils des forces de
l’ordre. De 1830 à nos jours, une quinzaine de circulaires ministérielles ont
été édictées sur le sujet. Les gendarmes étaient même obligés de
porter la moustache de 1832 à
1836, de 1841 à 1866 et de
1914 à 1933. D’où le cliché du
brigadier à bacchantes.

eux éprouvettes renfermant le contenu de l’intestin d’un détenu
du camp alsacien de Natzwiller-Struthof, un bocal contenant
des fragments de peau d’une victime de chambre à gaz… Voilà ce
que l’historien Raphaël Toledano a découvert le 9 juillet dernier à
l’Institut de médecine légale de Strasbourg. Ce sont les témoins
macabres d’un projet de « collection de squelettes juifs » voulu par
l’anatomiste nazi August Hirt. Les préparations avaient été stockées
là après la Libération… puis étaient tombées dans l’oubli.

DÉCRYPTAGE

HARO SUR
LE DRAPEAU
CONFÉDÉRÉ !
E

n juillet, Apple a retiré de sa boutique
en ligne les produits frappés du drapeau confédéré (Dixie Flag). Une façon
de marquer les esprits après la tuerie
de Charleston (Caroline du Sud) de juin
2015, au cours de laquelle un Blanc
adepte des idées racistes des confédérés a abattu neuf Noirs. Au fait, que
raconte ce drapeau ? Pendant la guerre
de Sécession (1861-1865), il sert de signe de
ralliement pour le camp sudiste. Les treize
étoiles représentent les Etats confédérés du Sud, qui, refusant l’abolition de
l’esclavage, avaient quitté l’Union. La
croix de saint-André est une référence
chrétienne. Finalement, le Nord remporte la guerre et interdit l’étendard
jusqu’en 1876. Dans les années 1930,
le Ku Klux Klan ressuscite le Dixie Flag.
Faut-il pour autant l’interdire dans les
livres ou les jeux vidéo ? C’est comme
si, en France, on censurait un livre d’Histoire sur le nazisme, parce qu’il a une
croix gammée en couverture.

NU COMME
UN ATHLÈTE ANTIQUE
Comme chaque année depuis sept ans, ESPN, une
chaîne de télévision américaine, publie sa série de
photos d’athlètes nus : Bodies we want. On y voit
notamment le basketteur Kevin Love dans une pose
très sexy (ci-contre). Plaisir des yeux, rien de plus ?
Détrompez-vous. Depuis l’Antiquité, la nudité de l’athlète
exprime l’idéal du kalos kagathos, la beauté du corps qui
reflète la noblesse de l’âme. Pendant les Jeux olympiques, les lutteurs s’affrontaient nus, le corps couvert d’huile. Et quand Myron, artiste athénien du
Ve siècle av. J.-C., sculpte son Discobole (« lanceur
de disque », ci-contre), il relie symboliquement
la perfection physique à la perfection divine.

VE SIÈCLE AV. J.�C.

THE TRUSTEES OF THE BRITISH MUSEUM/RMN-GP
BODY ISSUE MAGAZINE/ESPN

MUSÉE DU LOUVRE/RMN-GP

Cela représente à peu près 23% de la
portion de 9 000 km bâtie sous les Ming
(XIVe-XVIIe siècles), la plus connue du
monument. La perte est donc énorme !
A l’origine de cette disparition : les Chinois,
qui utilisent les pierres pour leurs propres
maison, et les touristes peu scrupuleux,
DE LA GRANDE MURAILLE DE CHINE qui rapportent des « souvenirs »
ONT DISPARU, C’EST BEAUCOUP ? irremplaçables dans leurs bagages.

2015
9

L’HISTOIRE
ÉCLAIRE
L’A C T U

Arrivée de
L’Hermione à
New York le
4 juillet 2015.

ANTHONY BEHAR/SIPA USA

ÇA VIENT DE LOIN

N

on, l’adjectif « républicain » choisi
par Sarkozy pour rebaptiser l’UMP
n’est pas l’apanage de la droite. Cette
affiche de la présidentielle de 1965 le
prouve. François Mitterrand, 49 ans à
l’époque, préside l’Union démocratique et socialiste de la Résistance. Il
se place comme « candidats des Républicains » face à un de Gaulle « quasi
monarque ». Pari réussi ? Le futur président socialiste n’a rassemblé que
32% des suffrages au premier tour,
contre 45% pour de Gaulle.

LA COMPARAISON SURPRISE
L’UNIVERSITÉ DE LA SORBONNE
EST PLUS ANCIENNE QUE…
L’EMPIRE AZTÈQUE
En 1257, le chanoine Robert de Sorbon
crée un collège destiné aux étudiants
pauvres de Paris. L’établissement, qui
devient vite l’un des plus réputés de la
capitale, est donc plus ancien que la
civilisation aztèque. A 68 ans près ! La
fondation de Tenochtitlan, la capitale de
l’empire précolombien, remonte à 1325.
10

L

e symbole est fort. Sur cette photo, deux
emblèmes de l’amitié franco-américaine se
saluent : la frégate L’Hermione et la statue de
la Liberté. La première est la réplique exacte du
navire de guerre à bord duquel le marquis de La Fayette
était venu en 1780 apporter le soutien de la France aux
insurgés américains, face aux forces britanniques. La
seconde a été offerte en gage d’amitié par la France
aux Etats-Unis en 1884. Pour couronner le tout,
la scène s’est déroulée le 4 juillet dernier, jour anniversaire de la déclaration d’indépendance améri-

caine de 1776. Cet été, pendant trois jours, les
habitants de la « Grosse Pomme » ont pu monter à
bord du majestueux navire achevé au printemps
2014. Depuis 1997, des bénévoles ont patiemment
reconstitué, dans le port de Rochefort, le trois-mâts
avec lequel La Fayette a pu réaliser son rêve : aider
l’Amérique à faire triompher la liberté. « Du premier
moment où j’ai entendu prononcer le nom de l’Amérique, je l’ai aimée, disait La Fayette ; dès l’instant
où j’ai su qu’elle combattait pour la liberté, j’ai brûlé
du désir de verser mon sang pour elle. »

ANGELA MERKEL ET LE “DIKTAT”
La chancelière allemande affublée d’un casque à pointe, le même que
celui porté par l’empereur Guillaume II lorsqu’il menait l’armée allemande en 1914 : cette une de l’hebdomadaire Marianne de juillet dernier ne fait pas dans la dentelle. Une manière de
dénoncer le « diktat » de Berlin sur la politique européenne
en général, et la crise grecque en particulier. Paradoxe de
l’Histoire, à l’origine, le mot « diktat » (dictée, en allemand)
avait été employé pour désigner les mauvais traitements infligés… à l’Allemagne ! Les nazis dénonçaient ainsi le « diktat
de Versailles», pour parler du traité qui, en 1919, avait imposé
à leur pays des sanctions économiques très fortes. Les Allemands avaient aussi souffert du « diktat de Napoléon » qui, avec le traité de Tilsit (1807),
a dépecé la Prusse. Il faudra attendre les années 1970 pour que le PCF dénonce le « diktat de Bonn », l’influence excessive de l’Allemagne sur les choix européens. On parlera
ensuite du « diktat monétaire allemand ». De victime, l’Allemagne est devenue bourreau.

L. RICCIARINI/LEEMAGE

VOUS AVEZ DIT
“RÉPUBLICAINS” ?

235 ANS APRÈS,
LE RETOUR

MAO ZEDONG

IDI AMIN DADA

MANUEL NORIEGA

ON FAIT QUOI DES TYRANS ?
Le 20 juillet s’est ouvert à Dakar le procès
de Hissène Habré, ex-dictateur tchadien accusé
d’avoir fait torturer et exécuter entre 1982
et 1990 plus de 40 000 personnes. Dictateur, un job
à risque ? Ça dépend. Voici le destin de quelques
despotes des soixante dernières années.
PAR ÉLODIE BARAKAT

GAME OVER ! En décembre
1989, Nicolae Ceausescu, le « génie des Carpates » qui a instauré depuis plus de vingt ans
un véritable culte de la personnalité en Roumanie, ordonne à l’armée de tirer sur
des manifestants. La révolution s’embrase et les insurgés
envahissent son QG, le forçant
à fuir avec sa femme. Il est vite
rattrapé. Deux jours plus tard,
après un semblant de procès
pour « génocide », le couple est
fusillé. Une « vengeance populaire » qui fait écho, en octobre
2011, au lynchage du Libyen
Kadhafi. Quant à Saddam Hussein,
ex-homme fort d’Irak, il a fini
pendu en 2006, après un procès expéditif.
ALLEZ TOUT DROIT EN PRISON
Pour d’autres tyrans, la chute
est moins violente… mais tout
aussi amère. A partir de 1983,
Manuel Noriega, le « général de la
paix », transforme le Panama
en plaque tournante de la cocaïne. Cette mue déplaît aux
Américains qui envahissent le
pays fin 1989. S’ensuivent,

pour l’ex-pacha, plus de vingtcinq ans d’errance dans diverses prisons du monde  :
vingt ans aux Etats-Unis pour,
entre autres, trafic de drogue
et racket, un an en France en
2010 pour blanchiment
d’argent, avant une extradition en 2011, au Panama cette
fois. Dans une geôle perdue
au milieu de la jungle, il purge
une peine de vingt ans pour
meurtre et atteinte aux droits
de l’homme. Périra-t-il comme
Jorge Videla, le tyran argentin,
mort sur les toilettes de sa cellule à l’âge de 87 ans ? Au pouvoir de 1976 à 1981, il fut emprisonné à perpétuité en
1983, gracié en 1989, réemprisonné en 2008, avant d’être
condamné, en 2012, à cinquante ans d’emprisonnement pour le vol de près d’un
demi-millier de bébés d’opposantes politiques.

DOIGTS DE PIED EN ÉVENTAIL
Certains, plus malins, parviennent à fuir avant que leur
régime s’effondre, non sans
avoir d’abord récupéré leur

magot. Objectif : retraite dorée
en exil ! Le pionnier en la matière c’est Fulgencio Batista. A
partir de 1952, ce colonel de
l’armée cubaine, arrivé au
pouvoir après un coup d’Etat,
allie la corruption à la terreur.
Fidel Castro et Che Guevara le
chassent du pouvoir en 1959.
Batista s’enfuit et mène grand
train au Portugal, puis en Espagne. En 1973, une crise cardiaque l’emporte, entre deux
cocktails sirotés à Marbella.
L’Ougandais Idi Amin Dada fera
plus fort. Ce tyran instaure de
1971 à 1979 un régime ultraviolent : 300 000 Ougandais
périssent, assassinés par ses
sbires. Renversé en 1979, il se
réfugie en Libye, puis en Arabie Saoudite, qui l’accueille au
titre de la charité islamique.
Son quotidien ? Repas dans des
hôtels de luxe, pêche en mer
Rouge et virées en Cadillac. Il
meurt en 2003. A quelques années près, il aurait pu croiser
Ben Ali, ex-président à vie de Tunisie qui a, lui aussi, droit à
son exil doré à Djedda, où il a
atterri en 2011 après le soulèvement du Printemps arabe.

PARMI LES FUYARDS CHAN�
CEUX, l’Haïtien Jean-Claude Du-

valier fait figure de mauvais
élève. « Bébé Doc », fils de
« Papa Doc », à qui il a succédé
en 1971, s’appuie sur sa milice des « tontons Macoute »

DE G. À DR. : AL IRAQYIA.TV/AFP, ODB/SIPA,
KEYSTONE/GAMMA-RAPHO, BROWN CHRIS/SIPA

SADDAM HUSSEIN

pour torturer et assassiner ses
opposants politiques. Il est
destitué par les Américains en
1986, puis envoyé en France,
où il ne doit officiellement
pas rester « plus de sept jours ».
Il y résidera vingt-cinq ans, dilapidant son pactole évalué à
1,6 milliard de dollars. Sa maison ? Une villa sur les hauteurs de Cannes pour 800 000
francs de loyer annuel. Ruiné,
il rentre au pays en 2011, où
d’anciennes victimes le poursuivent bientôt pour crime
contre l’humanité. Las ! L’éternel fuyard est emporté par
une crise cardiaque en octobre 2014, avant que les
juges se prononcent.

JACKPOT ! Mention spéciale
pour Mao Zedong. Le fondateur
de la République populaire de
Chine meurt en 1976, à
82 ans. En 27 ans de « règne »,
le Grand Timonier aura marqué les esprits avec son Petit
livre rouge et sa politique du
Grand Bond en avant (plus de
36 millions de victimes de la
famine). Malgré tout, à sa
mort, il est quasiment déifié :
un mausolée est édifié place
Tiananmen à Pékin, par
quelque « 700 000 bénévoles »
selon la propagande. Mao y est
placé dans un sarcophage de
verre. Aujourd’hui encore, on
se presse chaque jour pour admirer sa dépouille.
11

LE ZOOM DU MOIS

LES HOMMES
ONT PEUR DU

SEXE DES
FEMMES...
ET CA FAIT 2 000 ANS
QUE CA DURE

Au XVIIe siècle,
les aventuriers
rapportent des
histoires de vagins
armés de trois
dents qui dévorent
les pénis. Brrr !
PAR CHRISTOPHE GAUTIER

Détail de la Vénus d’Urbin,
peinte par Titien en 1538.

RABATTI DOMINGIE FIRENZE/LA COLLECTION

E

En 1866, l’artiste français Gustave
Courbet ose peindre, avec une précision anatomique, le sexe ouvert
d’une femme. Cette toile, L’Origine
du monde, est remise à son commanditaire, un diplomate turc installé à Paris, qui la cache comme
un trésor dans son cabinet de toilette, et la recouvre d’un voile vert.
Seuls ses hôtes les plus intimes
– tous des hommes – ont le privilège d’admirer la toile. Aujourd’hui, presque 150 ans plus tard,
la vulve charnue de Courbet provoque l’ire de Facebook. Le réseau
social a récemment censuré la
page d’un Français qui avait publié
un lien renvoyant au fameux chefd’œuvre. Motif ? Contenu « pornographique » ! Preuve que, depuis
des siècles, le sexe des femmes divise, rebute, effraie même.
Ce sont les hommes qui ont le plus peur du
vagin et de l’utérus ! Ils se méfient de
ces organes sournoisement cachés
derrière la toison pubienne. Au
XIVe siècle, l’explorateur Jean de
Mandeville rapporte à ce propos
une anecdote édifiante. Après
trente-quatre années d’absence,
au cours desquelles, prétend-il, il
a sillonné le monde « de l’Egypte à
la Chine », ce contemporain de
Marco Polo rentre en 1356 à Liège
pour y rédiger le Livre des merveilles
du monde. Il raconte que dans un
mystérieux royaume chrétien « situé au-delà de la Perse et de l’Arménie », le dépucelage de la nuit de
noces est tellement dangereux 
13

LE ZOOM DU MOIS

EN 1562, LE CHIRURGIEN ROYAL
PRÔNE L’ABLATION DU CLITORIS 
que le marié confie la tâche à un

audacieux. « Il y a des hommes qui
ne servent qu’à cela », rapporte
Mandeville. La raison ? Le sexe féminin abrite un serpent venimeux
qui, s’il mordait le promis, le tuerait sans délais. Altruistes et valeureux, des braves acceptent
donc la périlleuse mission…
Enigme absolue pendant des
millénaires, le sexe féminin a
nourri tous les fantasmes masculins. Si, siècles après siècles, les
hommes se sont arrogés tous les
pouvoirs, celui d’enfanter leur est
resté irrémédiablement interdit.
Du coup, le vagin est rapidement
devenu un « lieu » stratégique à
contrôler, un authentique enjeu
de pouvoir pour la gent masculine. Le sexe féminin est PO-LI-TIQUE ! Appartient-il vraiment aux
seules femmes ? Peut-on leur en
laisser la jouissance exclusive ?
Procréation et plaisir sont-ils compatibles ? Ces « problèmes » ont taraudé les savants des siècles
durant. Dans La Chair interdite, un
essai clair et intelligent, l’historienne Diane Ducret recense les
peurs et parfois les haines que le
vagin a suscitées chez les hommes.

Pietro d’Abano
(1257-1316), praticien
de Padoue.

L’UTÉRUS EST
UN ANIMAL POSSÉDÉ

ROGER-VIOLLET

Les
menstrues
sont
un venin
à ranger
parmi
les plus
redoutables,
tels que
l’arsenic et
la cervelle
de chat ”

Platon (Ve s. av. J.-C.) ne dissocie
pas le vagin de l’utérus : la « matrice », dit-il dans le Timée et le Critias, est « comme un être vivant
possédé du désir de faire des enfants ». Cette créature étrange
« s’agite en tous sens dans le corps,
obstrue les passages d’air, empêche l’inspiration […] et lui occasionne d’autres maladies de toutes

Avec la ceinture de chasteté,
l’homme tente de « contrôler »
le sexe de la femme.
14

sortes ». Ainsi, selon les premiers
manuels de médecine, l’utérus est
un animal vivant qui, au gré de ses
humeurs, comprime la rate, écrase
les poumons, oppresse le cœur. Au
Ier siècle de notre ère, le médecin
Arétée de Cappadoce confirme le
diagnostic : « la matrice suspendue
dans le bas-ventre avec ses ailes ou
membranes tendues de chaque
côté de la région iliaque se montre
tel un animal, ses ailes ou membranes, comme les voiles d’un
vaisseau, se prêtent à tous ces
mouvements. » Comment amadouer, et finalement maîtriser cet
être turbulent ? Hippocrate suggère de procéder, entre les jambes,
à des « fumigations d’encens mêlées à des fluides masculins ».
Si elles paraissent déconcertantes aujourd’hui, les doctes sentences des érudits de l’Antiquité constituent en
réalité un corset idéologique et
moral bien commode : la femme
habitée par cette déroutante bestiole ne saurait être une créature
« achevée », en aucun cas l’égale de
l’homme, mais plus probablement son obligée, sa subordonnée.
Mêmes conclusions chez Galien,
médecin romain du IIe siècle, dont
les thèses ont perduré jusqu’à la
Renaissance. Selon lui, si les parties de l’homme sont externes et
celles de la femme internes, « c’est
que toutes les parties du premier
se retrouvent aussi chez la seconde, mais à l’envers ». D’un strict
point de vue anatomique, Galien
affirme que la femme ne peut être
qu’un homme inverti.

L’ORGASME FÉMININ
MENACE L’HUMANITÉ
La femme, de par l’anatomie
même de son sexe, est un être diminué, incomplet. C’est entendu.
Mais cela n’empêche pas certaines
d’entre elles de faire preuve d’un
SEPTEMBRE�OCTOBRE 2015

de trois dents, qui dévore les pénis.
Au XXe siècle, Claude Lévi-Strauss
découvre chez les Waiwai du nord
du Brésil, la légende du sexe féminin « affamé et cruel ». Pour satisfaire leurs désirs, les hommes
doivent affronter « des vagins dentés dont ils devront se débarrasser
pour que [les femmes] ne soient
plus impénétrables ». Rudimentaire, la technique semble efficace  : il suffit de présenter au
vagin une pierre pour qu’il s’y
casse les dents. Des croyances
naïves et exotiques  ? En 1943,
Sartre écrivait encore dans L’Etre et
le Néant : « le sexe est bouche, et
bouche vorace qui avale le pénis
– ce qui peut bien amener l’idée
de castration : l’acte amoureux est
castration de l’homme. »

INTERFOTO/LA COLLECTION

LE CLITORIS, CE SOURNOIS
RIVAL DU MÂLE
Le 2 juin 1574, lors d’une fouille
au Louvre, le capitaine de la garde
découvre dans le coffre d’une demoiselle de compagnie de la reine
Catherine de Médicis, « quatre gros
godemichés, gentiment façonnés », rapporte Brantôme, chroniqueur mondain du royaume. C’est
une révélation : les femmes se satisferaient elles-mêmes lorsque les
hommes n’y parviennent pas ! Dubitatif, Brantôme poursuit : « on
dit que plusieurs femmes en sont
mortes, pour engendrer en leurs
matrices des mouvements et frottements point naturels. » Surtout
le chroniqueur s’interroge : pour
quelle raison utiliser des artifices ?
La réponse vient d’Italie, de Padoue précisément, où en ce milieu
de XVIe siècle, Realdo Colombo,
chirurgien émérite, explore un
nouveau monde, l’organe de la
jouissance ! « Le clitoris est par excellence le siège du plaisir de la
femme. […] Si vous le touchez,
vous le verrez devenir un peu plus

Sexe féminin, estampe
japonaise sur bois de Utagawa
Toyokuni II (XVIIIe siècle).

o

Femme
avec deux
godemichés.
Détail
érotique
d’une coupe
grecque
du VIe siècle
av. J.-C. 

LE LIVRE

La Chair
interdite
de DIANE DUCRET
(éd. Albin Michel).
Dans cet essai,
accessible
et passionnant,
l’auteure recense
les fascinations
et les peurs que
le sexe féminin a
inspirées au cours
de l’Histoire.

dur et oblong, au point qu’on dirait alors un membre du genre viril. » Le savant exulte : « s’il m’est
permis de donner un nom aux
choses que j’ai découvertes, qu’on
l’appelle donc douceur de Vénus. »
Son successeur à Padoue, Gabriel
Fallope, publie en 1561 ses propres
observations anatomiques. A propos du clitoris, il écrit qu’il « est
tellement caché que j’ai été le premier à le découvrir. » En réalité,
trois cents ans avant notre ère,
Hippocrate avait déjà remarqué
cette discrète proéminence qu’il
nommait « le serviteur qui invite
les hôtes ». Fallope n’a donc pas
« découvert » le clitoris, mais ses
investigations permettent des
avancées majeures. Et attisent la
colère des moralistes.
A peine découvert, le clitoris est déjà accusé. « Je suis d’opinion et ai écrit
qu’on coupe cette caroncule, à fin
que l’on n’en abuse […] car pour
une femme qui se trouve en avoir,
il y a dix mille qui n’en ont point »,
avance en 1562 Ambroise Paré, le
premier chirurgien de Charles IX.
Pour le médecin royal, le clitoris
n’est pas un organe, mais une pathologie. L’affaire s’envenime cent
ans plus tard, à la cour de Louis XIV.
Pierre Dionis, chirurgien de Sa Majesté, préconise « l’amputation,
pour ôter à ces femmes le sujet
d’une lascivité continuelle […]
parce que ce n’est qu’une partie
superflue ». Au XIXe siècle, l’excision séduit les sociétés savantes
d’Europe. Dans la pudibonde 

FOTOTECA/LEEMAGE

appétit sexuel démesuré. Pour ne
pas dire satanique. En 1486, un
moine dominicain allemand,
Henri Institoris, publie le Marteau
des sorcières, un épais manifeste qui
détaille les remèdes à appliquer
« aux hérétiques, reconnaissables à
leur activité sexuelle débordante.
[…] Elles folâtrent avec les démons ». Approuvé par le pape Innocent VIII, le texte se diffuse dans
toute la chrétienté occidentale.
Henri Institoris y énumère les positions « contre nature » : une épouse
chevauchant son mari ne veut-elle
pas simplement « le rendre impuissant et lui nouer l’aiguillette (verge,
ndlr) » ? Pour châtier les femmes
maléfiques, le bûcher n’étant
qu’une aimable fantaisie, les tribunaux ecclésiastiques inventent « la
poire vaginale » : le mouvement
rotatif d’une vis élargit le vagin,
déchire l’utérus puis les viscères.
L’insupportable douleur révèle la
véritable nature de ces égarées :
hystériques et intenables.
Ailleurs dans le monde, la même peur d’un
vagin insatiable tenaille les hommes.
A partir du XVIIe siècle, d’Inde,
d’Afrique, d’Amazonie et d’Amérique du Nord, aventuriers et voyageurs rapportent des dizaines de
fables alimentant le mythe du vagin carnivore, généralement armé

15

LE ZOOM DU MOIS
“LA FEMME IDÉALE N’A PAS DE
SEXE”, AFFIRME SAINT AMBROISE

“ 

Angleterre victorienne, le

Dr Isaac Baker Brown entend remettre « les masturbatrices entêtées » sur le droit chemin, en
« coupant […] le clitoris avec des
ciseaux ou un couteau ». En France,
le Dr Démétrius Zambaco publie
en 1882 dans la revue L’Encéphale,
sa solution miracle pour éteindre
l’onanisme féminin : « brûler le clitoris au fer rouge ».

Le sang
fuite de
la femme
comme
la bière ou
le vin en
fermentation
s’échappe
par les
parties
défectueuses
du tonneau”

LE SEXE POUR PROCRÉER,
UN POINT C’EST TOUT !

Vénus debout dans un paysage
(détail), peinture de Lucas Cranach
l’Ancien (1529).

LOIS LAMMERHUBER/LA COLLECTION

écrit en 1672,
Reinier de Graaf,
médecin et anatomiste
néerlandais.

Le débat sur la jouissance féminine
étant désormais clos, celui sur le
fonctionnement du vagin, en passe
de l’être, les hommes peuvent revenir à la question essentielle : à
quoi sert le sexe si dangereux des
femmes ? Quel est son seul intérêt
sinon d’enfanter, de procréer ? Les
médecins des premiers temps sont
d’ailleurs tous d’accord : privé de
semence masculine, l’utérus se rebelle. Les praticiens antiques incitent donc les femmes à être le
plus souvent enceintes « pour garder [l’utérus] occupé et l’empêcher
de vagabonder ». Une théorie qui
permet aux hommes d’assigner un
rôle bien circonscrit au sexe de leur
femme. Procréer : un point, c’est
tout ! Une femme, fut-elle reine de
France, doit enfanter, si possible

LES MENSTRUES : LE SANG DU DIABLE

P

reuve supplémentaire de l’ignominie du vagin : les règles. Au Moyen Age, Pietro d’Abano
(1257-1316), illustre praticien de Padoue explique que « les menstrues sont un venin
à ranger parmi les plus redoutables, tels que l’arsenic et la cervelle de chat ». Ce sang est
« lépreux, il fait l’homme lunatique, comme ensorcelé » et en présence d’une indisposée « les
liqueurs s’aigrissent, les grains qu’elle touche perdent leur fécondité, les essaims d’abeilles
meurent, le cuivre et le fer rouillent […] ». Son compatriote, Giordano Bruno, pourtant philosophe
éclairé, vitupère au XVIe siècle, « cette petite moue, cette fenêtre veuve, ce soleil éclipsé, ce remueménage, ce dégoût, cette puanteur, ce sépulcre, cette latrine, ces menstrues, cette charogne,
cette fièvre quarte ». Dans les Etats-Unis de l’entre-deux-guerres, le médecin Béla Schick affirme
que « la peau d’une femme ayant ses règles émet des ménotoxines, substances nocives
responsables de fanaison précoce ». La communauté scientifique ne perpétue en fait que trois mille
ans d’Histoire : l’Eternel, s’adressant à Moïse, prévient : « La femme qui aura un flux de sang dans
sa chair restera sept jours dans son impureté ; quiconque la touchera restera impur jusqu’au soir. »

16

un mâle, qui perpétuera la lignée.
Les roturières sont priées de donner des bras musclés pour les travaux des champs ou la guerre.
Reste pourtant l’épineux problème du
péché. Comment procréer sans copuler ? Eve n’a-t-elle pas causé la
chute de l’homme par ses appétits
incontrôlables ? Saint Ambroise
l’affirme : « la femme idéale n’a
pas de sexe », c’est la Vierge Marie.
Car « nulle semence d’homme n’a
ouvert les secrets de la vulve virginale, mais l’Esprit Saint a introduit
une semence immaculée dans
l’utérus inviolable ». L’Eglise, donc
les hommes, s’arroge un nouveau
rôle : surveiller le sexe féminin et
l’usage que les femmes en font. Si
« la vulve de la femme est la porte
d’entrée de son ventre, tonne saint
Ambroise, cette porte doit rester
close ». Mais comme toutes les
mères ne reçoivent pas « de semence immaculée », elles devront
prendre époux. L’homme n’ayant
pas le pouvoir d’enfanter, il lui
reste le devoir, impérieux, de
contrôler ce damné vagin et de
l’ensemencer à volonté. Cette idée
si commode de la femme « fabrique à enfants » sera reprise sous
Vichy. Nommé par Pétain à la tête
de la Fondation française, Alexis
Carrel, prix Nobel de médecine en
1912, le martèle en 1944 : « la maternité est la seule identité féminine légitime. »
Maudits vagins, vulves et utérus ! Le sexe
des femmes « aura toujours
quelque chose à se reprocher, écrit
l’historienne Diane Ducret. Rapté
parfois lorsqu’il se refuse, siège de
l’honneur de toute une famille
– que dis-je d’une nation –, muselé chirurgicalement pour ne
point prendre trop de libertés,
loué par les poètes et croqués par
les peintres, le sexe des femmes a
dicté ses lois et ses désirs à l’histoire de l’humanité. » 

SEPTEMBRE�OCTOBRE 2015

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L’EXPÉRIENCE, ÇA SE PARTAGE

INVENTIONS, COUTUMES ET EXPRESSIONS

ÇA VIENT D’OÙ...
PAR NICOLAS FRANÇOIS - ILLUSTRATIONS FRÉDÉRIC BÉNAGLIA

… L’ASCENSEUR ?
EN 1743, À VERSAILLES, LOUIS XV fait installer une
cabine qui se hisse au moyen d’une corde et d’une
poulie. Basptisée « chaise volante », elle permet au
roi de retrouver ses favorites au troisième étage du
château. Un privilège royal exceptionnel. En
réalité, jusqu’au milieu du XIXe siècle, les montecharges transportent rarement des personnes. Trop
dangereux : si le câble lâche, c’est la chute assurée !
En 1853, lors de l’Exposition universelle de New
York, l’inventeur américain Elisha Otis va bluffer
tout le monde. Installé à plusieurs mètres
au-dessus du sol sur son « élévateur », il ordonne
à son assistant de couper le câble qui maintient
la plate-forme. Stupeur dans la salle ! La cabine
décroche de quelques centimètres… puis se
stabilise ! Son secret ? Un frein automatique de
sécurité. Otis a installé sur la cabine un système
de blocage composé de deux tiges métalliques
rétractables. Relié au câble de traction, le dispositif
ne se déclenche que lorsque celui-ci se rompt.
Les deux pênes sortent alors horizontalement de
chaque côté de la cabine et s’engagent dans
les rails crantés qui courent le long de la cage
d’ascenseur, stoppant immédiatement la chute.
Le 23 mars 1857, le premier ascenseur public
est installé dans un magasin new-yorkais.

… LE CHOCO BN ?
EN 1914, LA BISCUITERIE NANTAISE EST RÉQUISITIONNÉE : l’entreprise doit participer à l’effort
national en fabriquant du « pain de guerre » destiné à nourrir les poilus. Ce mélange de
farine, d’eau et de levure se conserve longtemps. En 1922, l’entreprise commercialise
ce biscuit, avec un nom un peu plus vendeur : le « Casse-Croûte BN ». Simple, nourrissant
et pas cher : le succès est au rendez-vous, chez les ouvriers comme chez les écoliers. En
1932, naît une nouvelle version composée d’une couche de chocolat entre deux biscuits
secs. C’est notre Choco BN ! Sauf qu’il s’appelle alors Choco Cas’Croûte. Il prendra le
nom qu’on lui connaît en 1952, accompagné d’un nouveau slogan : « Le goûter complet,
le goûter tout prêt. » Les ventes décollent. Et le BN passe des tranchées aux cours de récré.
18

SEPTEMBRE�OCTOBRE 2015

… L’EXPRESSION
“NE PAS ÊTRE DANS
SON ASSIETTE” ?
JUSQU’AU XVIE SIÈCLE, il n’y a ni couverts ni
assiettes dans la plupart des foyers. Chacun
s’installe autour de la table et se sert avec
les doigts dans un grand plat. Ce qu’on
appelle « assiette », c’est la place à laquelle le
convive est « assis ». Par extension, le terme
désigne la manière d’être assis, puis l’humeur.
Ainsi, lorsqu’on n’était pas bien assis, on n’était
pas « dans son assiette ». Une expression utilisée
aujourd’hui pour dire que l’on est un peu patraque.

… LE GOLF ?
SI LES ÉCOSSAIS ONT INVENTÉ LE GOLF,
C’EST GRÂCE… aux Néerlandais !
Au XVe siècle, les marchands des
Pays-Bas exportent vers l’Ecosse
des petites balles en cuir qu’ils
utilisent déjà chez eux pour un jeu
de raquette. Mais ce passe-temps
n’intéresse pas trop les autochtones.
Alors à quoi ces balles vont-elles

o

leur servir ? En Ecosse, certains
bergers s’amusent à viser des
cibles en frappant des cailloux
avec leur bâton. Pourquoi ne pas
essayer avec ces petites balles ? Un
nouveau sport se développe. Clin
d’œil à ses origines, il est appelé
« golf », inspiré du mot néerlandais
kolf, qui désigne une crosse.

LA 1RE FOIS...
QU’ON A
ASSASSINÉ
QUELQU’UN
CERTES, LE MOBILE RESTE INCONNU…
Mais on a retrouvé la plus
ancienne trace d’un homicide
volontaire ! La scène a eu lieu
au nord de l’Espagne, il y a
430 000 ans. Sur la commune
d’Atapuerca, dans la « grotte des
os », des archéologues ont trouvé
un crâne qui présentait des
traces de blessures d’environ
2 cm de large au-dessus
de l’œil gauche. Comme
elles n’ont pas eu le temps
de cicatriser, ces dernières
ont probablement provoqué
la mort du sujet. Comment
sait-on qu’il s’agit d’un
meurtre et non d’un
accident ? Parce qu’il y a
deux traces. Et que l’on
ne se cogne pas deux fois
à la suite involontairement
aussi violemment. Les coups,
probablement donnés avec
une pointe de lance, sont donc
intentionnels. CQFD.

19

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L’OBJET DU MOIS

L’INDIENNE ET
L’HIPPOCAMPE

U 

À VOIR

AU BRITISH MUSEUM, À LONDRES

A la fin du XIXe siècle, le baron Ferdinand de Rothschild, passionné
lui aussi par l’art de la Renaissance, acquiert ce bijou. Avant de le léguer,
avec le reste de sa collection, au musée londonien, en 1898.

BRITISH MUSEUM

ne tête de cheval, des
nageoires et une queue
de dragon… Mais
quelle est cette créature représentée en
pendentif ? Regardez
bien : le cavalier a des seins, les
cheveux longs, une coiffure de
plumes et un pagne en émail
écarlate. C’est… une Amérindienne ! Ce chef-d’œuvre, copie
d’un bijou espagnol, a été acquis
en 1847 par le collectionneur
parisien Louis-Fidel DebrugeDuménil. Avec ce pendentif, ce
grand amateur de bijoux Renaissance, a voulu rendre hommage
aux fabuleuses découvertes réalisées dans le Nouveau Monde
au XVIe siècle. Notre hippocampe
est en or ? Une référence au mythi que Eldorado de l’empire
inca ! Ses flancs sont incrustés de
treize émeraudes ? Comme celles
dont regorgeaient les mines
colombiennes. Etrange retournement de l’Histoire : une Indienne
d’Amérique, dont les semblables
ont été massacrés et mis en esclavage par les conquistadors, se
retrouve en vedette sur le bijou
délicat d’un riche amateur d’art
européen. 

21

L’EXPO 

L’EXPO

Dans les
mailles du filet
Musée national de
la Marine, à Paris,
du 7 octobre 2015
au 26 juin 2016.
A travers des images
et des récits,
l’exposition retrace
cinq siècles de
« grande pêche » et
aborde la question
de l’épuisement des
ressources.

PÊCHEUR
DE
MORUE
UN HOMME, UN VRAI !

o

Les vrais sombres héros de la mer,
ce sont eux ! Ceux qui, pendant quatre
siècles, sont allés traquer la morue
aux confins de l’Atlantique. Epopée.

navire à trois-mâts, dont la coque
a été doublée de plaques de cuivre
pour éviter qu’elle soit rongée
par le taret, un parasite fréquent
dans ces eaux et qui a provoqué
bien des naufrages. Sur ce navire
embarquent une petite vingtaine
d’hommes. Certains sont de vieux
loups de mers, d’autre font là leur
première campagne. Il n’est pas
rare que les seconds soient les fils
des premiers et on embarque souvent en compagnie de frères, parents, cousins. A bord, le confort
est spartiate. Chaque homme ne
dispose que de l’espace de son
hamac, sans intimité. Le pont
constitue le seul lieu de détente
L’ordinaire à bord n’est pas varié
non plus ! Le Traité général des 

PAR ANTOINE BOURGUILLEAU

SEPTEMBRE 1840. La nouvelle
s’est répandue dans tout Fécamp.
Après des mois de mer, les navires
terre-neuviers rentrent au port,
les cales pleines de morues séchées. Ce sont eux que l’on voit à
l’horizon, ces petits trois-mâts
gréés en goélette. Sur le port, la
foule se presse. Les mères, les
sœurs, les épouses et les enfants,
dont des nourrissons nés en l’absence de leur père, guettent une
ou plusieurs silhouettes familières sur le bastingage de ces
frêles navires de 50  mètres de
long, remplis de sel, de poissons,
mais aussi de la sueur, du sang et
du courage de leurs marins.
Ces hommes, ce sont les terre-neuvas, des marins qui partent pêcher
des mois durant la morue sur les
bancs de Terre-Neuve, au large des
côtes atlantiques du Canada. Le
milieu du XIXe siècle est leur âge
d’or. A cette époque, de Fécamp,
de Paimpol, de Saint-Malo ou
d’autres ports du nord de la
France, ce sont plus de 10 000 marins qui partent généralement au
début du printemps pour une
campagne de pêche de six mois.
Leur mission ? Approvisionner les
marchés européens en morue séchée, une source de protéines
utile et facile à conserver en un
siècle où la disette guette parfois.

Des régions côtières au fin fond de
l’Alsace ou de la Creuse, on compte
sur le labeur des terre-neuvas
pour se nourrir.
UNE VÉRITABLE MYTHOLOGIE s’est développée autour de ces travailleurs
infatigables partis « pour des
courses lointaines », tel que l’écrira
Victor Hugo. Ces hommes qui
voguent vers les eaux glacées de
Terre-Neuve, du Labrador, d’Islande ou du Groenland fascinent
les gens de lettres, comme Pierre
Loti, auteur du roman Pêcheur d’Islande (1886), mais aussi les peintres
– Caillebotte ou Paul Signac – et
les cinéastes. Ils passent de longs
mois sur des mers hostiles dans
des navires étroits et inconfortables. La mortalité est haute, les
accidents fréquents : chutes pardessus bord, blessures, chaloupes
renversées par des icebergs… Le
froid et l’humidité qui s’insinuent
dans les combinaisons causent de
terribles fièvres qui peuvent s’avérer fatales. Les pêcheurs de morue
sont les héros d’une tragique et
formidable épopée.
AU XIX E SIÈCLE, ceux de Fécamp,
comme beaucoup venus de Normandie, pratiquent la pêche « à la
morue verte » ou « pêche errante ».
Leur embarcation est un petit

Pêcheur
de morue
normand,
début
XXe siècle.

LEEMAGE

GETTY IMAGES

COLLECTION MUSÉE D’ART ET D’HISTOIRE DE GRANVILLE/DR

Un morutier
décharge
le produit de
sa pêche
à Granville.

23

L’EXPO

Dès que les morues sont hissées
à bord, “piqueurs”, “trancheurs”
et “saleurs” s’activent

MNM/MUSÉE NATIONAL DE LA MARINE/DR

UNE FOIS ARRIVÉS SUR LES BANCS DE
TERRE�NEUVE, la pêche peut commencer. Les navires mettent à l’eau
des chaloupes depuis lesquelles
sont tendues des lignes dérivantes.
Les hameçons sont amorcés avec
des bulots. Et l’attente commence,
dans ces eaux inhospitalières où il
faut parfois braver neige et brouillard. Le poisson capturé est ensuite

Publicité pour la consommation de
la morue, vers 1950-1960.
24

MUSÉE BARON MARTIN, GRAY/DR

fois en 1769, nous indique qu’à
l’époque un navire de 90  tonneaux pouvait embarquer plus
d’1,5 tonne de biscuits, mais aussi
une trentaine de barils de cidre,
300  kilos de lard et 120  litres
d’eau-de-vie. Mais c’est le sel, utilisé pour conserver la morue
jusqu’au retour de la saison de
pêche, qui est le principal poste
de dépense du navire : il représente à lui seul plus de la moitié
du tonnage embarqué.

A. FUX/MUSÉE NATIONAL DE LA MARINE/DR 

pesches, paru pour la première

L’affiche d’un film sorti en 1924, d’après
le célèbre roman de Pierre Loti.

remonté sur les chaloupes avant
d’être hissé à bord du navire
terre-neuvier.
C’est le début d’un impressionnant processus. Le pont du navire
se transforme en véritable usine :
chaque marin travaille à une
tâche précise, à la chaîne. Les
« piqueurs », principalement des
mousses, ouvrent les morues ; les
« décolleurs » leur coupent la tête
et les vident ; les « trancheurs »
coupent la morue en deux et enlèvent l’arête dorsale. Les morues
sont ensuite envoyées dans la cale,
où les « saleurs » les enduisent de
sel avant de les empiler. Quand la
réserve de sel est épuisée ou
qu’elle devient inutilisable en
raison de l’humidité, il est temps
de rentrer au port afin d’y vendre
le produit de la pêche. La traversée
du retour prendra entre trois et
quatre semaines.

Et là tout
près, la mer
toujours,
la grande
nourrice
et la grande
dévorante
de ces
générations
vigoureuses
[…] ”
Pêcheur d’Islande
(1886), de Pierre Loti.

DANS LES ANNÉES 1960, alors qu’il lui
demande pourquoi les hommes
partent pour Terre-Neuve, une
veuve de marin breton répond à
monseigneur Kerlévéo, grand
historien de la pêche à Paimpol :
« Ar bara e oa du-haut » (« le pain
était là-bas »). Mais à terre, et dès
la fin du XIXe siècle, la morue fait
aussi trimer les femmes. Les
épouses de marins constituent
l’écrasante majorité des travailleurs des conserveries de poissons.
« Femme de marin, femme de chagrin », dit le proverbe. Leur vie,
faite d’attente, de longs silences et
d’abnégation, est aussi héroïque
que celle de leurs hommes. Mères,
enfants, mais aussi prêtres, voisins, édiles… C’est toute la cité qui
adule et supporte les terre-neuvas.
Avant leur départ, se déroulent les
cérémonies des « pardons », qui
voient la plus haute autorité eccléSEPTEMBRE�OCTOBRE 2015

Haine, soif de justice, ambition, fanatisme…
Leurs motivations sont différentes
mais leur volonté est la même : tuer.

siastique bénir les navires, en
présence des marins et de leurs
familles. Ces fêtes, vivement colorées et teintées de piété populaire,
sont suivies par de nombreux
peintres et artistes français. Elles
contribuent à la légende des
pêcheurs de morue.
EN 1951, LE DERNIER VOILIER TERRE�
NEUVIER, Lieutenant René Guillon, fait
son ultime campagne de pêche.
L’épopée des marins héroïques
s’achève. La faute à la surpêche,
qui a fini par appauvrir à l’extrême des fonds marins longtemps
considérés comme inépuisables.
En 1977, l’instauration de quotas
de pêche autour de Terre-Neuve
sonne le glas de l’âge d’or des chalutiers morutiers dans la région.
Comme très souvent dans l’Histoire, les héros conquérants ont
saccagé leur propre conquête.

o

LA CHRONO

Retour d’Islande, peinture d’AlbertGuillaume Démarest en 1899.

XVIE SIÈCLE

Découverte des
bancs de TerreNeuve par des
marins européens.

1763

Le traité de Paris
accorde à la
France des droits
de pêche à TerreNeuve et SaintPierre-etMiquelon.

1951

Le dernier voilier
terre-neuvier
fait son ultime
campagne
de pêche

EN COUVERTURE

En haut, le tueur ukrainien Andreï Tchikatilo en 1992. A l’arrière-plan, l’Excelsior
du 1er déc.1921 annonce la condamnation à mort de Landru, reconnu coupable de
11 meurtres (à gauche) ; à Chicago, le 27 décembre 1978, la police évacue le corps
d’une des 29 victimes retrouvées au domicile du serial killer américain John Wayne
Gacy (à droite). Page de droite, les portraits de huit ados assassinés par Gacy.
26

SEPTEMBRE�OCTOBRE 2015

SERIAL KILLERS

LES PLUS GRANDS
Connaissez-vous
le Chinois Pengli,
ou la Gauloise
Locuste ? Ce sont les
premiers tueurs
en série recensés
dans les annales
historiques…
PAR VÉRONIQUE CHALMET

o

L

es tueurs en série ne sont pas le produit
de notre époque. Le premier serial killer
connu de l’Histoire est Liu Pengli, prince
de la dynastie Han en 144 av. J.-C. Il sème
la terreur dans la province de Jidong, son
fief du nord-est de la Chine. Chaque nuit,
avec une trentaines d’hommes, il écume
la région, s’amusant à piller mais surtout
à torturer et tuer ses propres sujets. Sa
cruauté est si notoire que chacun se cache
dès le crépuscule... Pendant vingt-neuf ans, ce psychopathe agit impunément. Enfin, le père d’une victime
parvient à faire entendre sa plainte auprès de l’empereur Han Jingdi et une enquête est ouverte : on découvre
que Liu Pengli a tué pour le plaisir au moins une centaine de personnes. Les conseillers de la cour réclament
sa tête, mais Liu Pengli étant le neveu de l’empereur, il
est seulement déchu de son rang et contraint à l’exil.
Sima Qian, premier chroniqueur de la Chine, consigne
ses exactions et le fait ainsi passer à la postérité...
Depuis, l’addiction criminelle du serial killer fascine, et
pose question. Qui sont ces accros aux meurtres ? Pour
les psychiatres français J.-L. Senninger, E. Hiegel et 
27

KHARBINE-TAPABOR, BETTMANN/CORBIS (X3). DÉCOR SANG DOSSIER : GETTY IMAGES

MEURTRIERS
DE L’HISTOIRE

LE 27 SEPTEMBRE 1888,
L’ÉVENTREUR ENVOIE UNE
LETTRE À LA PRESSE 
J.-P. Kahn, ce sont généralement des hommes, les

femmes ne représentant que « 5 à 10% de ces meurtriers ». Pourtant, c’est une empoisonneuse de l’Antiquité qui détient le record : la Gauloise Locuste, née au
Ier siècle. Issue d’une famille de paysans, elle apprend
les propriétés des plantes et leurs usages dès son plus
jeune âge. Ambitieuse, Locuste s’installe à Rome. Ses
élixirs sont vite réputés et elle jouit d’une riche clientèle. Sa spécialité : les poisons à action lente, qui donnent
l’apparence d’une mort naturelle. Elle est dénoncée et
arrêtée à plusieurs reprises, mais son carnet d’adresses
huppé lui permet d’être à chaque fois libérée. Vers l’an
54, elle empoisonne l’empereur Claude pour le compte
de l’impératrice Agrippine, comme le consigne l’historien Suétone au IIe siècle : « ...on ne sait pas bien si ce
fut dans un potage, sous prétexte de lui faire reprendre
des forces, ou dans un lavement qu’on lui administra » !
Puis elle élimine Britannicus à la demande de Néron.
Ce dernier lui offre des terres, de l’argent… et l’amnistie pour tous ses crimes. Entre les esclaves qu’elle prend
pour cobayes de ses potions et ses victimes, Locuste
aurait, dit la légende, commis près de 10 000 meurtres !
Un sinistre « score » jusqu’à nos jours inégalé…

À LONDRES, JACK TUE À CINQ REPRISES

ARCANGEL

Principale caractéristique des tueurs en série : ils
sévissent souvent sans être démasqués – surtout quand
ils ont droit de vie et de mort sur leurs sujets, ou simplement lorsqu’ils se trouvent du côté des puissants. Le
caractère imprévisible de leurs actes meurtriers les rend
quasiment indétectables. Sauf à revendiquer leur forfait… Le 27 septembre 1888, l’agence de presse London
Central News Agency reçoit une lettre signée Jack The
Ripper : Jack l’Eventreur devient alors le premier serial
killer médiatisé à l’échelle internationale. Entre le
31 août et le 9 novembre de la même année, il massacre
cinq prostituées dans Whitechapel, le quartier le plus
pauvre de la capitale britannique. Mais son identité reste
mystérieuse depuis 127 ans ! C’est qu’à l’époque victorienne, la police ne relève pas les empreintes
digitales, ignore les groupes sanguins ou
l’examen des scènes de crime. Les enquêteurs se fient d’abord à leur intuition…
RIEN NE BOUGE JUSQU’AUX ANNÉES 1980 ! Ce
qui explique que nombre de serial killers
aient pu, des années durant, berner la
police. En 1977, aux Etats-Unis, John
Wayne Gacy enlève dans son Oldsmobile
28

noire des ados, qui disparaissent sans laisser de traces.
Le 30 décembre, il piège Robert Donelly, 19 ans. Une
nuit en enfer. L’étudiant est violé, torturé, subit la roulette russe… A l’aube, John Gacy délie sa victime, endosse un costume, puis dépose Donelly hébété sur un
trottoir avant de reprendre tranquillement ses activités
de patron de PME. L’étudiant porte plainte et la police
interroge Gacy le 6 janvier 1978. Mais c’est la parole du
chef d’entreprise contre celle de la victime : l’affaire est
classée sans suite. Le meurtrier aura encore le temps de
tuer à cinq reprises avant d’être appréhendé.

LA CHASSE AUX TUEURS S’ORGANISE

Dans les années 1980, la traque de ces monstres dénués
d’empathie s’améliore. L’identification par empreinte
génétique est utilisée à partir de juillet 1986, et permettra l’arrestation de Colin Pitchfork, tueur et violeur en
série britannique confondu en 1987 grâce à l’analyse
de son ADN. En 1992, les agents du FBI, Douglas, Burgess et Ressler définissent le terme « serial killer » dans
le Manuel de classification du crime : il s’agit d’un criminel
– organisé ou non – qui commet trois meurtres ou
plus, en trois lieux différents, à des moments différents.
Ils agissent généralement seuls, sont souvent socialement intégrés et 60% ont moins de 30 ans au moment
de leur premier crime. Ce profil assez banal peut correspondre à celui d’un voisin, d’un ami, d’un collègue.
Les monstres sont parmi nous ! Et c’est bien là le problème… A travers les méandres les plus sombres de
l’Histoire, les pires tueurs en série sont ceux qui se
fondent dans la masse, qui sont d’insoupçonnables
notables ou qui passent pour de braves types. Opportunistes, manipulateurs, véritables caméléons humains, ils profitent du système pour commettre leurs
crimes. Ces prédateurs choisissent leurs victimes parmi
les plus faibles, les solitaires ou les parias de nos sociétés. Et leur stratégie fonctionne ! En France, Emile Louis
– condamné à la perpétuité en 2004 – ne s’attaquait
qu’à des jeunes filles handicapées ; en 1987, Thierry
Paulin avoue les meurtres de 18 vieilles dames. Aux
Etats-Unis, Gary Ridgway assassine près de 90 prostituées dans les années 1980 ; entre 1978 et 1983, Henry
Lee Lucas et Otis Toole traquent les auto-stoppeurs et
font plus de 200 victimes… Arrêtée en 2015, Elena
Lobacheva a tué une douzaine de SDF à Moscou afin
de « nettoyer la ville ». Tuer ceux « qui le méritent » : un
argument récurrent des serial killers, toutes époques et
tous pays confondus. Une éthique du mal qui fait froid
dans le dos… Les fictions ont repris ce modèle en l’enjolivant, comme la série Dexter. Mais la réalité s’avère
bien plus impitoyable. La preuve par l’exemple avec
ces sept tueurs en série d’anthologie. 

FOTOTECA/LEEMAGE

EN COUVERTURE

1387

LES TUEURS DE LA RUE DES MARMOUSETS
L’ALLIANCE DÉMONIAQUE DU BARBIER ET DU PÂTISSIER

P

PARIS, AU XIVE SIÈCLE, est une cité fangeuse
rongée par le crime et la misère. La peste
noire, les insurrections, les conflits, les
inondations et les famines ont vidé la
cité d’une moitié de ses habitants : alors
qu’on comptait près de 200 000 Parisiens
vers 1328, il n’en reste plus qu’environ
100 000 à la fin du siècle. Crimes et comportements déviants se multiplient dans
les ruelles transformées en coupe-gorges
nauséabonds. En 1387, deux commerçants mitoyens situés sur l’île de la Cité,
à l’angle de la rue des Marmousets
(actuelle rue Chanoinesse), ne
manquent pourtant pas de prospérer
sur ce terreau malsain. L’un est pâtissiercharcutier, l’autre barbier-étuviste.

Illustration du
roman d’horreur
anglais Sweeney
Todd, le diabolique
barbier de Fleet
Street (XIXe s.).

o

La clientèle se bouscule pour dévorer les
tourtes fort réputées du premier pendant que le second rase de près les
élèves de l’université créée depuis le
XIIe siècle autour de Notre-Dame. Les
braves chanoines de la grande cathédrale sont d’ailleurs très friands de
ces savoureux petits pâtés à la
viande… Mais la régalade tourne
court. Un soir, des hurlements retentissent dans la maison du barbier. S’y
mêlent les aboiements furieux d’un
chien : un jeune Allemand ensanglanté
surgit de l’échoppe, le cou lacéré. Il
s’écroule dans le ruisseau pendant que
son fidèle compagnon à quatre pattes,
qui l’attendait devant la boutique, le
défend tous crocs dehors contre l’artisan. Ce dernier, aux trousses de la victime, brandit son rasoir maculé de sang.
Pris en f lagrant délit d’égorgement, il
tente de fuir, mais il est rattrapé par

les riverains et une patrouille d’archers.
Le barbier avoue tout : des victimes par
dizaines ! Il dénonce son complice et
dévoile un modus operandi bien rôdé.
Le duo possédait une cave en commun. Le
barbier avait aménagé une trappe sous
le fauteuil de ses clients ; il tranchait la
gorge des étudiants loin de leur foyer,
puis faisait basculer leur corps dans le
sous-sol où son complice dépeçait les
cadavres et préparait leur viande en hachis… Le jour même, le barbier et le pâtissier sont conduits en place de Grève
pour y être brûlés dans des cages de fer.
Les Parisiens, cannibales malgré eux,
acclament cette mise sur le grill expéditive ! La maison des tueurs est rasée et le
terrain, réputé maudit, restera non bâti
pendant presque deux cents ans, jusqu’à
ce qu’il soit récupéré pour agrandir l’hôpital de l’Hôtel-Dieu. Les documents
relatifs à cette affaire ont été brûlés,
comme c’était l’usage pour les crimes
les plus infâmes. Pourtant, la tradition
orale colporte l’histoire pendant trois
siècles. En 1612, le bénédictin Jacques
du Breul, prieur de Saint-Germaindes-Prés, en fait le premier le récit
– évoquant ses coreligionnaires
jadis amateurs des sinistres
pâtés « … qui se trouvaient
meilleurs que les autres, la
chair d’homme étant
plus délicate, à cause
de la nourriture, que
celle des autres
animaux » ! 

GETTY IMAGES

7

PORTRAITS QUI VONT
VOUS GLACER LE SANG

EN COUVERTURE

1432
BIANCHETTI/LEEMAGE

Gilles de Rais,
gravure du
XIXe siècle.

GILLES DE RAIS

COMPAGNON DE JEANNE D’ARC ET ÉGORGEUR D’ENFANTS

O

OCTOBRE 1404. Entre les murailles de la
tour Noire du château de Champtocé
(Maine-et-Loire), Marie de Craon, épouse
de Guy de Laval, seigneur de Rais, donne
naissance à un solide garçon : Gilles de
Rais, arrière-petit-neveu du chevalier Du
Guesclin, héritier d’une des plus puissantes familles du royaume. L’enfant
grandit en pleine guerre de Cent Ans,
entre massacres et complots.
A 10 ans, Gilles perd sa mère, emportée
par la maladie ; puis son père, éventré
par un sanglier pendant une chasse. Il
est confié à son grand-père maternel,
Jean de Craon, débauché notoire et spécialiste du détournement de biens qui
enseignera au jeune garçon tout ce qu’il
sait – exactions et spoliations. En ces
temps troublés, le seigneur de Craon agit
à sa guise. Gilles s’avère un élève zélé et
accomplit les volontés de son pervers
aïeul sans rechigner. Lorsqu’il a 16 ans,
Jean le pousse à enlever et épouser sa
cousine, la riche héritière Catherine de
Thouars – qui lui donnera une fille.
Mais en 1420, le baron Gilles de Rais échappe à
l’influence de son funeste pygmalion :
il part s’illustrer dans les guerres de succession du duché de Bretagne, puis
contre les Anglais, à partir de 1427. Massacres et chevauchées apaisent son âme
tourmentée. Parmi ses compagnons
d’armes se trouve une stupéfiante prédicatrice devenue chef de guerre : Jeanne
d’Arc, amazone de 16 ans. Ils combattent
ensemble et entretiennent une relation
passionnelle autant que platonique. Pas
de sexe, bien mieux : la guerre pour la
gloire de Dieu et de la France ! Gilles
appelle la Pucelle d’Orléans son « ange
de colère» et veut la suivre jusqu’à la
mort  ! Leur compagnonnage prend
cruellement fin le 24 mai 1430 : Jeanne
est capturée, vendue aux Anglais et brûlée le 30 mai 1431. Pour Gilles de Rais,
la lumière de cette terre a disparu.

30

Il accomplit sa dernière campagne militaire en août 1432. En novembre, son
grand-père meurt et il lui succède sur son
domaine vendéen, depuis le château de
Tiffauges. Le maréchal de Rais est seul.
Ses noires pulsions n’ont plus d’exutoire.
Tout lui est permis : il possède le nom, la
richesse et n’attend plus rien de l’existence. Il dépense sans compter, mécène
prodigue amoureux des lettres et de la
musique. Il s’entoure aussi d’une cour
d’assassins, et partage sa couche avec son
cousin Gilles de Sillé, pédophile et meurtrier. Avec sa clique infernale, le seigneur
de Rais s’adonne à des orgies de plus en
plus violentes. En 1432, ont lieu les premières disparitions d’enfants de serfs,
surtout de jeunes garçons.
Pendant plus de sept ans, Gilles de Rais et ses
sbires vont faire entre 200 et 400 petites
victimes. Il est arrêté en septembre 1440
pour avoir menacé un seigneur voisin
protégé par le duc de Bretagne. A cette
occasion, on inspecte son château… et
on découvre des charniers. La justice
civile l’accuse de félonie et d’assassinat,
tandis que le tribunal ecclésiastique l’accuse de sodomie et de sorcellerie. Torturé,
Gilles de Rais avoue : « J’ai voulu faire tout
le mal que je pouvais » – viols et décapitations de préférence. Il demande finalement pardon à Dieu. Le 26 octobre 1440,
il est pendu puis brûlé. Eu égard à son
rang, ses restes sont retirés du bûcher
avant d’être totalement dévorés par les
flammes, puis déposés à l’église NotreDame-du-Carmel, à Nantes. 

Avec sa clique
infernale, le saigneur
de Tiffauges se livrait
à de violentes orgies
SEPTEMBRE�OCTOBRE 2015

À 50 ANS PASSÉ, la comtesse Erzebeth
Bathory est exceptionnellement belle :
petite avec une taille marquée, poitrine
haute, membres fins et visage de poupée… Toutes ses dents et aucune maladie
chronique. Elle est née le 7 août 1560
dans une famille de nobles hongrois qui
règne depuis plusieurs générations sur
le comté de Csejte, région isolée des Carpates. Son père est un seigneur toujours
en guerre et sa mère est à demi-folle.
Dès ses 11 ans, Erzebeth est promise à un
comte voisin, Ferencz Nadasdy, et confiée
à sa future belle-mère. Le mariage est
célébré quatre ans plus tard. Son mari,
soldat aussi fougueux que sadique, lui
apprend à tyranniser les plus faibles : le
couple s’amuse à marquer ses sujets au
fer rouge, les servantes sont fouettées,
mutilées, dépecées vivantes pour les
moins chanceuses… Lorsque son époux
est au combat, la jeune comtesse se
distrait en collectionnant amants et
victimes : le sexe et la mort sont ses deux
passe-temps. Elle aime massacrer des
jeunes filles et les saigne en les enfermant dans un sarcophage à pointes appelé la « vierge sanglante ». Pour Erzebeth,
la souffrance est une drogue. Anna, sa
gouvernante, et le serviteur Ficzko, un
nabot qui lui sert de confident, lui procurent d’innocentes victimes.
Erzebeth prend des bains dans leur sang, persuadée que ce traitement l’aidera à rester
belle et jeune : elle suivra cette cure pendant trente ans ! En 1610, dix ans après
la mort de son mari, la comtesse commet
l’erreur de s’attaquer à des demoiselles
de la petite noblesse environnante
– quand jusque-là elle n’avait assassiné
que des pauvresses… Le 30 décembre
1610, son cousin, le comte Thurso, alerté
par ses pairs, vient enquêter dans le
château de sa parente. Il découvre une
dizaine de prisonnières et des corps en

o

Erzebeth imposait à ses victimes de se
baigner avant de les tuer (dessin du XIXe s.).

Elle enfermait ses
pauvres proies dans
un sarcophage
aux pointes acérées
décomposition dans les fossés… Erzebeth refuse d’avouer. Pour préserver sa
famille du déshonneur, elle n’est pas
exécutée, mais emmurée vivante dans
sa chambre. Un orifice lui permet de
recevoir à boire et à manger.
On ne lui laisse qu’un seul
objet : son miroir, pour
qu’elle se regarde
vieillir. Elle meurt
le 21 août 1614.
La comtesse transylvanienne aurait fait plus de
600 victimes. 

Erzebeth Bathory a aussi été
surnommée la « Dame sanglante
de Csejte » ou la « comtesse
Dracula ». Image du film Bathory,
Countess of Blood (2008).

EVERETT COLLECTION/RUE DES ARCHIVES

A

LA COMTESSE QUI SAIGNAIT LES VIERGES

MARY EVANS/RUE DES ARCHIVES

1611

ERZEBETH BATHORY

BETTMANN/CORBIS

EN COUVERTURE

Avril 1953. Accusé des meurtres de cinq
femmes, Christie, dissimulant son visage
à la presse, se rend à son procès.

32

ARCANGEL

1953

JOHN CHRISTIE

LE GENTLEMAN ÉTRANGLEUR DE CES DAMES

L

LONDRES, 31 MARS 1953. Au petit matin, la
police interpelle un vagabond d’une cinquantaine d’années à l’étonnante prestance malgré son costume défraîchi,
roux aux yeux bleus, grand et mince, qui
leur donne une fausse identité. L’un des
agents le démasque : John Christie est
l’homme le plus recherché du RoyaumeUni ! Ce tueur de femmes sévit depuis
dix ans, principalement dans le quartier
de Notting Hill. Toujours bien habillé,
ce beau parleur – dont on évaluera par
la suite le QI à 128 – a charmé des célibataires, des femmes mariées, des prostituées et même une collègue de travail.
A toutes, il a su inspirer confiance pour
mieux les attirer dans son piège. Serviable et posé, sa sauvagerie ne s’exprime que lorsqu’il est seul avec elles…

Christie ne peut parvenir à la satisfaction sexuelle qu’en étranglant ses
conquêtes. Abusé par son père et étouffé
par sa mère quand il était enfant, il est
devenu un adulte instable qui accumule
les emplois sans jamais parvenir à se
fixer : employé des postes ou de bureau,
projectionniste de cinéma…
A 22 ans, en 1920, il se marie, mais sa jeune
épouse n’y comprend rien car leur vie
amoureuse est… inexistante ! C’est le
comble pour ce séducteur impénitent :
John Christie est impuissant. La relation
du couple reste superficielle et inassouvie. Cette frustration le plonge dans une
spirale meurtrière. Jusque-là, il avait soulagé ses pulsions en agressant des prostituées ou en commettant divers larcins.
SEPTEMBRE�OCTOBRE 2015

DR

Il enterre les cadavres dans son jardin et reconstitue consciencieusement des massifs de
fleurs pour dissimuler son forfait. Dans
le quartier, on trouve qu’il a la main
verte ! Pour l’entretien de sa maison,
c’est une autre histoire : les litres de
détergent qu’il utilise ne parviennent
pas à couvrir l’odeur répugnante qui se

o

répand bientôt. Il déménage lorsque cela
devient trop suspect. Une perquisition
s’ensuit. La police découvre trois corps
féminins dans un placard condamné
jouxtant la cuisine et au moins quatre
dépouilles sous les rhododendrons.
Le 23 mars 1953, la chasse à l’homme est lancée. John Christie n’est pas allé très loin.
Il sait qu’il est recherché, mais demeure
convaincu de pouvoir duper la justice.
Lorsqu’il est arrêté au bout d’une semaine, il reste sûr de lui, hautain. A son
procès, il avoue ses crimes, mais plaide
la folie. Assez mal : son absence totale
de remords et son esprit calculateur ne
laissent place ni au doute ni aux circonstances atténuantes. Il est pendu le
15 juillet 1953. Depuis lors, l’exécution
du « Barbe-Bleue de Londres » est immortalisée dans la Chambre des horreurs du
musée de cire de Madame Tussaud… 

Un journal
annonce la
mort de
Christie par
pendaison
le 15 juillet
1953.

DR

Sa première victime, il la tue en août
1943, par strangulation au cours d’un
rapport sexuel, puis il continue à un
rythme de plus en plus effréné. En 1948,
John Christie est soupçonné du meurtre
d’une femme et de son bébé, mais il parvient à déplacer les soupçons sur le mari,
avec qui il s’était lié d’amitié : c’est finalement ce dernier qui sera arrêté et exécuté en mars 1950. En décembre 1952, il
élimine son épouse. Pendant les trois
mois suivants, Christie attire plusieurs
autres victimes à son domicile.

HULTON DEUTSCH/CORBIS

Les policiers évacuent les restes
humains retrouvés au domicile de John
Christie en 1953.

John
Christie et
sa femme
Ethel. Il
l’a épousée
en 1920
et la tuera
en 1952.

Pour dissimuler
les corps de
ses victimes,
il les enterre sous
les massifs de
fleurs de son jardin
33

EN COUVERTURE

AGIP/RUE DES ARCHIVES

1954

CHARLES CLÉMENT

LES AMOURS NÉCROPHILES DU “TUEUR AUX BAIGNOIRES”

E

EN 1954, CHARLES CLÉMENT A 62 ANS, et il n’a
rien oublié de l’Indochine : la violence
du conf lit, les délires opiacés qui distraient de la guerre, les 500 000 morts, les
abominables exactions. Son retour à
Paris et à la vie civile ne lui font pas oublier la jungle et le sang. Un an plus tôt,
le vétéran a épousé une belle expatriée
rencontrée en Asie. Ils s’installent dans
le XIVe arrondissement, rue Vercingétorix. Le couple s’ajuste mal : elle s’ennuie,
il refuse qu’elle sorte de l’appartement et
s’avère d’une jalousie maladive. Elle joue
du piano toute la journée et se console
en se disant que Charles l’aime.
D’une drôle de façon  : il ne lui fait
l’amour que si elle se couche mains croisées sur la poitrine, paupières closes, en
restant totalement immobile. Un jour,
n’y tenant plus, elle essaie de l’enlacer,
de l’embrasser… Il la repousse et la
frappe sauvagement. La rupture
est consommée. Début 1956, on
n’entend plus résonner le
piano de madame Clément
dans l’immeuble. Peu de
temps après, Charles Clément
déménage. Seul.
Le nouveau résident du 105, avenue
de la République est apprécié de
ses voisins : cultivé, calme,
poli, toujours tiré à quatre
épingles. Il s’appelle désormais Charles
Crippa. Toute la
journée, il se terre
chez lui. Au crépuscule, il va
prendre l’apéritif
au café du coin, et
raconte son Indochine aux habitués. Une grenade
lui a arraché deux
doigts. Tout le

CHRISTOPHEL

ARCANGEL

Ci-contre,
portrait
de Charles
Clément.
Ci-dessous,
image du film
Psychose
(1960).

monde l’admire. Chaque soir vers
21 heures, il prend congé pour sa promenade quotidienne. Personne ne sait qu’il
écume chaque nuit le cimetière du PèreLachaise. Charles Clément est nécrophile, il n’aime que les mortes. Il repense
aux siennes : en 1956, il s’est remarié
avec Félicie Crippa ; au bout de quelques
mois, sa jeune épouse a refusé, comme
la précédente, d’obtempérer à ses morbides manies sexuelles. Elle aussi a
disparu. Beaucoup d’autres ont suivi, au
rythme d’une ou deux par mois.
1958. Depuis un an, la police est sur les dents car
une douzaine de femmes seules et de
prostituées ont été portées disparues ou
retrouvées étranglées. Toutes dans l’est
parisien, essentiellement à proximité du
Père-Lachaise… Et aucune piste ! Mais le
dimanche 12 janvier, une senteur immonde émane de l’appartement de
Charles Crippa : on le retrouve le crâne
explosé, la moitié du visage emportée
par la balle d’un revolver qu’il serre encore. Dans une lettre, il avoue ses crimes.
Dans la salle de bains, la baignoire est
pleine d’une bouillie brun-rouge qui
exhale une insupportable odeur. Dans
ce liquide visqueux est immergé un
paquet ficelé fait de couvertures et de
chiffons, qui contient des membres
dépecés non identifiables. Un fauteuil
est disposé à côté, avec des restes de
nourriture et une bouteille de soda.
Charles Clément a veillé sa victime et
amoureusement observé la décomposition jour après jour. On découvrira qu’il
avait fait de même avec toutes les autres,
en profitant pour se satisfaire sexuellement post mortem… Celui que la presse
rebaptisera le « tueur aux baignoires »
expose le tabou de la nécrophilie, renvoie à de troubles paysages intérieurs.
Dans sa propre mort, enfin, il a retrouvé
ses bien-aimées. 

SEPTEMBRE�OCTOBRE 2015

BETTMANN/CORBIS

Copie d’un lettre cryptée envoyée
par le tueur au San Francisco
Chronicle en 1969.

Portrait robot réalisé par
la police de San Francisco
en octobre 1969.

L

UN MYSTÈRE VIEUX D’UN DEMI-SIÈCLE

LE ZODIAQUE. On ne sait même pas pourquoi il s’est lui-même rebaptisé ainsi…
L’identité de ce tueur en série reste un
mystère absolu. Son histoire a inspiré
des dizaines de livres, de films et de jeux
vidéo. Il aurait tué entre 37 et 200 personnes, selon les estimations des divers
enquêteurs, entre 1966 et 1978. Difficile
de débusquer un homme qui tue au
hasard et pour le plaisir !
Le 20 décembre 1968, un couple d’ados est
garé dans un petit chemin bien connu
des amoureux à Vallejo, en Californie :
David, 17 ans, est abattu d’une balle
dans la tête ; sa petite amie Betty, 16 ans,
tente de fuir, mais est massacrée de plusieurs tirs dans le dos.
Six mois après, le tueur frappe à nouveau : un autre jeune couple est abattu
sur un parking. Le garçon survit à ses
blessures et décrit son agresseur : un
homme blanc, assez jeune, de taille

o

moyenne – environ 1 m 75 –, costaud,
dans les 90 kilos, avec un large visage et
des cheveux bruns. Quelques heures
plus tard, le tueur appelle la police pour
revendiquer ses crimes. Le 31 juillet,
trois journaux locaux reçoivent une
lettre manuscrite, qui donne des détails
que seul le Zodiaque et la police peuvent
connaître. Il demande à ce qu’un texte
codé soit imprimé en première page. Un
linguiste parvient à le déchiffrer. Les élucubrations du criminel révèlent qu’il
considère le meurtre comme un sport :
« J’aime tuer les gens parce que c’est plus
amusant que de chasser dans la forêt […]
L’homme est l’animal le plus dangereux
de tous… » Il enverra quatre cryptogrammes, malheureusement dépourvus
d’empreinte digitale identifiable. Il
signe tous ses courriers avec un symbole
ressemblant à une croix celtique – ou à
la mire de visée d’un fusil de précision.
Un autre couple est massacré en 

“J’aime tuer les
gens car c’est plus
amusant que de
chasser en forêt ”,
écrit le Zodiaque
dans une lettre
envoyée à la presse

THE SAN FRANCISCO CHRONICLE/CORBIS

1966

LE TUEUR DU ZODIAQUE

35 

septembre 1969 dans la Napa Valley.

Deux semaines plus tard, à San Francisco, le
Zodiaque abat un chauffeur de taxi. Des
témoins aperçoivent le tueur penché à
l’avant du taxi, alors qu’il vole les clés et
le portefeuille de sa victime : cheveux
bruns en brosse, portant des lunettes
épaisses et des vêtements sombres. Mais
il s’échappe calmement, sans que quiconque l’arrête ! Les enquêteurs sont
déconcertés par son mode opératoire
aberrant. Fait exceptionnel pour un
tueur en série, le profil des victimes
change d’un crime à l’autre, et les armes
utilisées aussi. On ne l’attrape pas, parce
qu’on ne sait jamais où l’attendre. Seul
son acharnement à tuer est constant.
Mais aussi les pistes sur lesquelles il
aime lancer les forces de l’ordre, comme
un chat joue avec une souris.
Le 22 mars 1970, le psychopathe enlève
une mère tombée en panne sur la route
avec son bébé. La jeune femme parvient
in extremis à s’enfuir avec l’enfant. Elle
fera un signalement correspondant à
tous les précédents. On ne le trouve pas
36

pour autant… Les dernières lettres du
Zodiaque sont envoyées entre 1974 et
1978, après un inexplicable silence de
trois ans. Il ne tue plus, mais écrit : « Je
suis là, je l’ai toujours été. Je suis le plus
intelligent […] J’attends qu’on fasse un
bon film sur moi » ! Ensuite, ce tueur
quasi mythique disparaît totalement de
la circulation. Est-il mort ? A-t-il « guéri »
de sa soif de tuer ? On dénombre 2 500
suspects, sans aucun résultat probant. A
partir de 2007, la nouvelle technique des
tests ADN appliquée à l’affaire a permis
de réduire cette liste… mais pas suffisamment pour résoudre ce qui est
devenu le plus énigmatique cold case (cas
ancien irrésolu) du XXe siècle. 

Le Zodiaque s’approche de ses victimes
le visage caché par une cagoule noire
et les poignarde avec une lame aussi
longue qu’une baïonnette. Puis il dessine un de ses messages codés sur la voiture des victimes. Il s’empresse d’appeler
la police d’une cabine téléphonique
pour revendiquer ses meurtres. La police
scientifique trouve une empreinte assez
nette sur le combiné, mais le technicien
qui la relève est tellement nerveux qu’il
la rend inutilisable… Le tueur bénéficie
d’une chance insolente.

Betty Lou Jensen, David
Faraday et Darlene Ferrin,
trois des victimes attribuées
au tueur du Zodiaque.

Un policier montre
la portière de la voiture
du couple tué par le
Zodiaque en septembre
1969 et sur laquelle le
tueur a laissé un message
codé (ici dissimulé derrière
un papier protecteur).

BETTMANN/CORBIS

BETTMANN/CORBIS

EN COUVERTURE

SEPTEMBRE�OCTOBRE 2015

UN MONSTRE CANNIBALE DANS LA RUSSIE COMMUNISTE

D

Andreï
Tchikatilo en
prison, le
lendemain de
l’ouverture
de son procès.

DÉCEMBRE 1978. Deux jours avant Noël, un
monstre rôde à Rostov, en Russie : 42 ans,
la mine bourrue, chevelure épaisse
poivre et sel. Yelena Zakotnova, une écolière de 9 ans, croise sa route. On découvrira deux jours plus tard son corps
martyrisé ; elle a été violée, étranglée et
éventrée. Vingt garçons de 8 à 16 ans,
14 fillettes et 17 femmes subiront le
même sort. Pendant douze ans, Andreï
Tchikatilo échappe à toute investigation : l’Etat soviétique refuse catégoriquement la notion de « tueur en série »,
arguant que son système parfait ne peut
pas produire de telles aberrations…
D’autant que Tchikatilo est un communiste convaincu, donc insoupçonnable.

ensuite instituteur, brillant en littérature et doué pour les langues, génie de
la mécanique à ses heures perdues. Mais
sa vie privée est un fiasco. Bien que
marié et père de deux enfants, il souffre
de troubles sexuels.

Andreï naît le 16 octobre 1936 en Ukraine de
parents paysans très pauvres dans une
ferme collective. Ils sont continuellement sous-alimentés et Tchikatilo ne
mange du pain pour la première fois
qu’à l’âge de 12 ans. Son frère aîné, Stepan, aurait été dévoré avant ses 4 ans par
des voisins affamés. A 14 ans, Andreï est
responsable du groupe local des Jeunesses communistes. Entre 1957 et 1960,
il effectue son service militaire au service communication du KGB. Il devient

RIA NOVOSTI/A. LISKIN

Entre 1978
et 1990, l’ogre
de Rostov
a tué 52 femmes
et enfants

G. DE KEEME/SYGMA/CORBIS

1978

ANDREÏ TCHIKATILO

Ses crimes deviennent de plus en plus atroces.
Aux viols et mutilations, il ajoute le cannibalisme. Mais ce n’est qu’à la fin des
années 1980, avec l’ouverture et le changement politique de l’URSS, que l’enquête admet enfin la possibilité d’un
tueur unique responsable de ces multiples meurtres. Le policier Viktor Burakov, qui tente depuis des années de
mener son investigation malgré l’opposition de sa hiérarchie, a enfin carte
blanche pour agir. Il s’adjoint les conseils
d’un psychiatre avec qui il mène un travail minutieux de profileur. Tous deux
esquissent un portrait-robot du criminel
et se mettent à surveiller son terrain de
chasse de prédilection : les gares routières
et ferroviaires. Leur ténacité est payante
et les recoupements aboutissent à l’arrestation de Tchikatilo le 20 novembre 1990.
Une collection de couteaux de cuisine,
avec lesquels il démembre ses victimes,
est découverte à son domicile. Il avoue
rapidement ses crimes, se complaisant à
livrer les plus odieux détails. Son procès
s’ouvre le 14 avril 1992. Celui qu’on
appelle le « Hannibal Lecter russe » ricane
ou affiche son ennui pendant les audiences. On estime qu’il a fait au moins
55 victimes. Il est condamné à mort puis
exécuté d’une balle dans la nuque le
14  février 1994. En 2008, l’écrivain
britannique Tom Rob Smith s’inspire de
lui pour son premier roman, L’Enfant 44,
adapté au cinéma en 2015 par le réalisateur suédois Daniel Espinosa. 

La photo du tueur ukrainien
entourée de celles de ses
52 victimes « officielles ».
37

LA CHRONO

L’HISTOIRE EN IMAGES

Vers – 1200
Les peuples
dits « celtes »
s’installent
dans la région
du Danube.

Vers – 900

CELTE

ATTITUDE

Repoussés par
les tribus
germaniques,
les Celtes
s’étendent dans
toute la Gaule.

On a tous en nous quelque chose
de celte. De quoi parlons-nous ?
Voici une poignée d’indices.

De – 58
à – 51

PAR CLÉO LEMOISSON

PHOTOS EXTRAITES DU LIVRE « L’ART DES CELTES » : W. FORMAN ARCHIVE, BRITISH MUSEUM, ERICH LESSING ARCHIVES, DR (X3)

La Gaule
celtique est
conquise par
Jules César
et tombe sous
domination
romaine.

DES GUERRIERS
SOUS PROTECTION

Cette pointe de lance de 30 cm en fer
forgé est ornée de monstres guerriers
en bronze gravé – peut-être des
griffons. Un talisman magique pour
protéger le soldat au combat.
38

MAÎTRESSES DU TEMPS

Les prêtresses chargées du suivi du
calendrier avaient leur signe de
reconnaissance. Cette fibule, agrafe
utilisée pour attacher un vêtement,
comportait à l’origine douze disques,
correspondant aux cycles lunaires.
SEPTEMBRE�OCTOBRE 2015

CHAUDRON MYSTÉRIEUX

Cette plaque en argent fait partie
de l’énigmatique chaudron de
Gundestrup, retrouvé au Danemark
en 1891. Il pourrait s’agir de la grande
déesse Rigani, descendant sur terre
accompagnée de ses deux servantes.

o

39

L’HISTOIRE EN IMAGES

VOISINS ROMAINS

Les Celtes ont parfois imité le style de leurs voisins de
la Méditerranée. Cette sculpture bicéphale du Ve siècle
av. J.-C., retrouvée à Roquepertuse (Bouches-du-Rhône),
s’inspire du dieu romain Janus du Commencement et
de la Fin, capable de voir à la fois le passé et l’avenir.

LA PRIÈRE,
PAS LA
GUERRE

Ce bouclier
en bronze et pâte
de verre rouge,
savamment
ajouré, mesure
84,5 cm de diamètre. L’objet
n’était pas utilisé
au combat.
Il s’agit en fait
d’une arme
offerte aux dieux
guerriers.
40

ATTELAGE
DE LUXE

Accroché au
joug d’attelage
d’un char
princier, cet
ornement servait
à faire passer
les rênes.
Composé de
fonte et de corail,
il s’agissait
d’un accessoire
précieux de
grande valeur.
SEPTEMBRE�OCTOBRE 2015

LEUR CIVILISATION S’ÉTENDRA
DE L’IRLANDE À L’ITALIE
DU NORD ET DE L’ARMORIQUE
À LA BOHÊME

ARBRE
DE VIE

Pour les Celtes,
les hommes,
la nature
et l’au-delà
était connectés
par un arbre
sacré, parfois
représenté sous
forme masculine.
Cette fibule
au visage
anthropomorphe
en est une
représentation.

BIJOU DE PIED

Cet ornement en bronze se distingue par sa surface lisse.
Une texture difficile à obtenir au IIIe siècle av. J.-C. et donc
symbole de raffinement. Il se portait à la cheville
et s’attachait probablement grâce à des
fixations insérées dans les moulures.

LE COMPAS
DANS L’ŒIL

Aux motifs
végétaux et
floraux inspirés
d’Orient, les
Celtes ajoutent
leur goût pour
la géométrie.
La symétrie
de cette plaque
de harnais
émaillée a été
obtenue grâce
à un compas.

o

41

L’HISTOIRE EN IMAGES

ILS NOUS ONT
LÉGUÉ DES MOTS,
DES FÊTES,
DE LA MUSIQUE…
DENIS GLICKSMAN/INRAP

O

ctobre 2014. A
quelques kilomètres de Troyes
(Aube), les archéologues de l’Inrap
découvrent un
corps habillé de
cuir et paré d’un
collier d’or massif. Les ornements
trouvés dans la tombe ne laissent
pas de doute : ce sont les restes
d’un chef celte du Ve siècle av.
J.-C. ! Que fait-il si loin de la Bretagne ? Contrairement à l’idée
reçue, la civilisation celte n’était
pas circonscrite à l’ouest de l’Europe. Elle s’étendait de manière
discontinue de l’océan Atlantique
à la région du Danube. Les Celtes
ont accouché d’une culture si florissante qu’on peut encore, 2 500
ans plus tard, en trouver des
traces dans notre vie quotidienne.
A votre avis, pourquoi dit-on
« quatre-vingts » plutôt que le très
latin « octante » ? Certains chercheurs pensent que ce serait à
cause de la manie de nos ancêtres
celtes de compter de vingt en
vingt. Les noms de nos villes aussi
sont liés aux peuples celtes. La
tribu des Parisii a donné son nom
à Paris, les Rèmes à Reims, etc. Le
massif des Ardennes, lui, tire son
nom de la déesse Arduinna, pro-

TOMBE
PRINCIÈRE

tectrice de la Nature, qui veillait
sur les forêts de la région. Les
Celtes étaient aussi des grands
agriculteurs : « Ils ont inventé une
espèce de moissonneuse à lames
de fer dont Pline l’Ancien fera la
description au Ier siècle av. J.-C. »,
explique Jean-Baptiste Duroselle
dans L’Europe, l’histoire de ses
peuples. Leur expertise était telle
que, plus de deux mille ans plus

LE POUVOIR DU GUI

Cette statue de pierre à taille humaine
a été retrouvée près d’un monument
funéraire à Glauberg, en Allemagne.
Ses « oreilles » sont en fait une
représentation de la double feuille de
gui, symbole divin de l’immortalité.
42

tard, certains termes liés à nos
cultures nous viennent encore
des langues celtes : « blé » de bladum , « charrue » de carros, la
« bruyère » de brug, etc.
Comme chaque année, nous allons célébrer la Samain, Imbolc
ou encore la fête des Lumières. Ça
ne vous dit rien ? Ces jours sont
mieux connus respectivement
sous le nom de Toussaint, Chandeleur et Noël. Notre calendrier
chrétien est le produit d’une hybridation avec celui des rites celtiques. Lorsque les catholiques
entreprirent d’évangéliser la
Gaule au IIIe siècle, ils se heurtèrent en effet à une forte résistance. Pour contourner la
difficulté, ils n’eurent pas d’autre
choix que d’adapter leurs fêtes
aux célébrations païennes. Aujourd’hui, on continue ainsi à honorer nos glorieux ancêtres. Le
climax de cette « celte attitude »
se produit tous les étés : plusieurs
centaines de milliers de spectateurs se pressent à Lorient (Morbihan) pour écouter les musiciens
du festival interceltique. Biniou
et flûte celtique are not dead !

L’anse de ce
chaudron
(ci-dessus),
retrouvé en
2014 dans une
tombe celte
à Lavau (Aube),
représente le
dieu grec du
fleuve Achéloos.
Bracelets d’or,
perles d’ambre
et autres bijoux
précieux
complètent la
sépulture. 

LE LIVRE

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QUIZ

7VERSAILLES

J. B. LEROUX/RMN-GP

PETITS SECRETS DE

Que savez-vous du château des châteaux et de la vie à la cour ?

1

« La majestueuse », « l’effrontée »,
« la passionnée », « la baiseuse »
et « la receleuse » étaient très
connues à Versailles. Mais que
désignaient ces termes ?

A) Les favorites de Louis XV
B) Des artifices de maquillage
C) Des eaux-de-vie servies
pendant les repas

2

Qui appelait-on
les « cherche-midi » ?
A) Des courtisans pique-assiette
B) Les ingénieurs des travaux
du canal du Midi
C) Des valets chargés de
remonter les pendules

3

Qui étaient les garçons bleus ?

4

Le 11 septembre 1770, quel nouveau
pensionnaire arrive à la cour ?

5

A) Des valets d’appartements
B) Des espions du roi
C) Les tailleurs chargés d’habiller
la famille royale

A) Un rhinocéros
B) Un panda
C) Un gorille

Au XVIIIe s., quelle invention a été
testée au château de Versailles ?
A) La montgolfière
B) Le système d’éclairage au gaz
C) L’automobile à vapeur

6
7

En 1789, lors de la Révolution, quel
élément du château a été détruit ?
A) La fontaine du Point du Jour
B) La statue de Louis XIV à cheval
C) La grille d’entrée

Que deviennent les jardins
du château pendant la Première
Guerre mondiale ?
A) Un parcours du combattant
pour les réservistes
B) Un lieu de rendez-vous
informels pour les diplomates
C) Un champ pour parquer
du bétail

VÉRIFIEZ VOS RÉPONSES
1. B : il s’agissait des
mouches, les petits ronds
de taffetas noir qui faisaient
ressortir la blancheur du
visage. Leur nom change
selon leur emplacement.
Au milieu du front, c’est
« la majestueuse » ; au bout
du nez, « l’effrontée » ;
à la commissure des lèvres,
« la baiseuse » ; au coin de

o

l’œil, « la passionnée » ;
quand elle dissimule un bouton, c’est « la receleuse ».
2. A : chaque jour, entre 3 000
et 10 000 courtisans sont
présents à Versailles. Mais
tous n’ont pas le privilège
d’être nourris par le roi. On
appelait « cherche-midi »
ceux qui essayaient par tous
les moyens de se faire accep-

ter à une table lors des repas.
3. A et B : ces valets qui s’occupaient des appartements du
roi étaient surnommés ainsi
en raison de leur uniforme
bleu. Au courant de toutes les
intrigues de la cour, ils étaient
aussi des informateurs du roi.
4. A : En 1769, le gouverneur
français de Chandernagor
(Inde) offre un rhinocéros en

cadeau au roi Louis XV.
L’animal rejoint la ménagerie
de Versailles, où il meurt en
1793. Il est actuellement
visible au Museum d’histoire
naturelle de Paris.
5. A : le 19 septembre 1783,
Jacques-Etienne Montgolfier
présente le premier vol
aérostatique de l’Histoire.
Dans la cour du château, un

ballon gonflé à l’hydrogène
s’élève à 500 m et parcourt
3,5 km. A son bord : un coq,
un mouton et un canard.
6. C : la clôture de 80 mètres
de long a été détruite sous la
Révolution. Elle a été reconstituée et réinstallée en 2008.
7. C : le bétail parqué dans
les jardins servait à approvisionner la ville de Versailles.

45

LE SUJET

ÉTAT ESPION

RUE DES ARCHIVES/BCA

QUI FÂCHE

2000 ANS DE MANIGANCES
AVEC LA NOUVELLE LOI SUR LE RENSEIGNEMENT, votée en juin dernier
à l’Assemblée, le pouvoir a encore trouvé de très bonnes raisons de se
mêler de nos affaires. Il n’en est pas à son coup d’essai…

PAR KARINE PARQUET

CONTRE

N’écrivez
pas à vos
amis de
France ; il
est permis
d’ouvrir
vos lettres ;
la Cour
de cassation
y consent ”
Victor Hugo
dans Actes et paroles
- Depuis l’exil, 1876.

46

aris, milieu du XVIIe siècle. Tous
les jours, dans les ruelles, on vole
et on assassine. Le pouvoir doit
réagir ! En 1667, pour la première fois dans l’histoire de
France, le roi Louis XIV crée la
charge de lieutenant-général de
la police de Paris. Son rôle : assurer la sécurité dans les rues de la
capitale surpeuplée. Mais au passage, la nouvelle administration
reçoit une seconde mission,
moins officielle : en plus de protéger les honnêtes
gens, elle va aussi… les surveiller. Le premier lieutenant-général, Gabriel Nicolas de La Reynie, s’entoure
rapidement d’indicateurs issus de tous les milieux :
courtisans, prêtres, magistrats, domestiques, etc. Ils
écoutent et observent tout ce qui se passe dans la
ville, puis dans le reste du pays. Les délibérations tenues à huis clos sont épiées, les lettres soigneusement
décachetées. On garde même un œil sur la limonadière installée devant la Comédie française. Le système se développe à une folle allure. Bientôt la France
est quadrillée. En 1753, on compte 10 000 agents dans
tout le royaume, dont 3 000 à Paris. La moitié du
budget de la police sert à les payer. « Quand trois personnes causent dans la rue, l’une d’elles à coup sûr

est à moi », s’enorgueillit Antoine de Sartine, le lieutenant-général entre 1759 et 1774… Ces méthodes
de la monarchie absolue préfigurent clairement
celles de notre Ve République, avec ses écoutes téléphoniques institutionnalisées. Hier il s’agissait de
protéger son pouvoir, aujourd’hui, on entend contrôler la moindre pensée exprimée par les citoyens. La
loi sur le renseignement, votée à l’Assemblée nationale le 24 juin dernier, permet aux autorités de scruter les faits et gestes des internautes afin de repérer
les « comportements suspects ». Principale menace
évoquée, le terrorisme. En réalité, on trouve toujours
une bonne raison d’espionner son peuple.
� DÈS L’EMPIRE ROMAIN, DES AGENTS SE MÊLAIENT AU PEUPLE
DANS DES LIEUX PUBLICS pour glaner ce qui se disait,
note Eric Denécé, directeur du Centre français de
recherche sur le renseignement (CF2R). Ils avaient
deux rôles : découvrir ce qui est dissimulé et essayer
de déceler l’avenir. » Pour le puissant, il s’agissait
aussi de sauver sa peau.
Rome, 6 novembre 63 avant J.-C. Deux sénateurs
frappent à la porte du consul Cicéron. Il ne s’agit pas
d’une visite de courtoisie. Les deux hommes sont
venus assassiner le haut magistrat pour le compte
de Catilina, son rival politique. Mais Cicéron refuse
de leur ouvrir la porte : on lui a tout révélé du 


POUR

Rien n’est
plus utile à
l’Etat qu’une
liberté
connue
et une
surveillance
cachée ”

COLUMBIA/THE KOBAL COLLECTION/AURIMAGES

Pierre-Samuel
Dupont de Nemours,
Observations
présentées au roi
par les bureaux
de l’Assemblée des
notables, 1787.

Image du film 1984, réalisé
d’après le roman d’anticipation
de George Orwell en 1956.
Vignette page de gauche :
film Carry on Spying (1964).
47

LE SUJET

QUI FÂCHE

En 1855, Napoléon III
crée une police spéciale
des chemins de fer 
complot. Son espionne, Fulvia, s’est infiltrée dans

CONTRE

Apportez-moi
deux lignes
du plus honnête
homme et
j’y découvrirai
de quoi le
faire pendre ”
Le dramaturge
Louis-Benoît Picard
(1769-1828).

“ La police
doit être une
mère, et non
une commère ”

AKG-IMAGES

Prince de Ligne, cité
dans l’article Police,
Larousse Grand
dictionnaire universel
du XIXe siècle, tome XII.

Gravure
sur bois vers
1880-1890.

l’entourage de Catilina et a découvert le funeste projet. Grâce à elle, le consul de Rome a sauvé sa tête.

MAIS POUR ÉPIER LES POPULATIONS EFFICACEMENT, ÉCOUTER
AUX PORTES NE SUFFIT PAS. La botte secrète, c’est le fichage. En France, bien avant l’Etat, c’est l’Eglise qui
s’est lancée dans cette voie. A partir du concile de
Latran IV (1215), les autorités religieuses instaurent
l’enregistrement des mariages. Désormais, chaque
union est notée et décrite dans un registre. L’objectif
est de combattre les unions clandestines ou illicites.
Pendant l’Inquisition, la cible change. Il faut désormais traquer les hérétiques. Un réseau international
de renseignement se développe. En Europe, les inquisiteurs rédigent et s’échangent des listes de personnes
recherchées. C’est l’époque des premiers « mouchards ». Le terme désigne les espions employés par
un inquisiteur zélé des années 1550, Antoine de
Mouchy.
Ces pratiques de fichage vont servir de modèle pour
les administrations naissantes. Des inscriptions a
priori anodines à des registres divers se révèlent bien
utiles pour la police. Sauf-conduits et passeports permettent de surveiller les allées et venues de citoyens
de plus en plus mobiles. A la fin du XVIIIe siècle, la
pratique s’étend aux catégories « indésirables » :
pauvres, prostituées, étrangers, travailleurs nomades… Le rapport d’un commissariat parisien de
1789 évoque une certaine Louise-Hélène Cessieu qui
« mendie pour faire subsister un mari malade et leurs
trois enfants dont un à la mamelle ». Le pouvoir surveille aussi les intellectuels : en 1746, Denis Diderot

fait ainsi l’objet d’une fiche qui le décrit comme « un
garçon plein d’esprit, mais extrêmement dangereux,
parlant des saints mystères avec mépris ».
À PARTIR DU XIXE SIÈCLE, L’ÉTAT VA PLUS LOIN. En avril 1814,
des délégués de police sont envoyés dans les départements pour sonder l’opinion. Ils se renseignent sur
le passé politique ou les conditions sociales des Français. Le but : saisir « l’état des esprits » du pays. En
clair : le peuple nous soutient-il ? Existe-t-il une menace insurrectionnelle ? Entre 1814 et 1848, une vingtaine d’enquêtes sont ainsi menées. Mais ces rapports
échouent à prévoir les révolutions de 1830 et 1848.
Louis Napoléon Bonaparte, président de la République, le futur empereur Napoléon III, va moderniser
le système. En 1855, il crée la « police spéciale des chemins de fer », ainsi nommée car elle opère sur les lieux
reliés par le réseau ferroviaire. Une centaine de commissaires et d’inspecteurs spéciaux sont répartis dans
toute la France. Ils récoltent des infos sur les politiciens locaux, cherchent à savoir si une grève se prépare, identifient d’éventuels agitateurs, etc. A la chute
du second Empire, l’avènement de la démocratie ne
change en rien ces pratiques. A la fin du XIXe siècle,
l’effectif de la police spéciale des chemins de fer – qui
deviendra les Renseignements généraux en 1907 –
est multiplié par cinq. « En dépit des critiques, cette
police politique a subsisté, notent les historiens
J.-M. Berlière et M. Vogel dans l’article Aux origines de
la police politique républicaine. D’abord au prétexte de la
défense d’un régime mal assuré, puis du réalisme
politique qui interdit à un gouvernement de se priver
d’un moyen employé par tous ses prédécesseurs. »
LA SURVEILLANCE, AU CONTRAIRE, SE FAIT DE PLUS EN PLUS
PRÉCISE GRÂCE AUX INNOVATIONS : le télégraphe électrique
en 1837, les câbles sous-marins dans les années 1860,
le téléphone en 1879, la TSF en 1895… « Dans le cas
de la France, le ministère de l’Intérieur a rapidement

PAS DE SECRET POUR LE CABINET NOIR DE RICHELIEU

ès 1633, Richelieu,
ministre de Louis XIII
admet l’existence d’un
« cabinet du secret » au sein des
Postes royales. Des agents y sont
chargés d’ouvrir les courriers
pour réunir des informations,
notamment sur l’Eglise
protestante et la noblesse
séditieuse. Dans ses Mémoires,
Madame du Hausset, suivante
de la Pompadour, écrit ainsi :

« La méthode […] était fort
simple. Six ou sept commis de
l’Hôtel des Postes triaient les
lettres qu’il leur était prescrit de
décacheter et prenaient
l’empreinte du cachet avec une
boule de mercure ; ensuite,
on mettait la lettre, du côté du
cachet, sur un gobelet d’eau
chaude qui faisait fondre la cire
sans rien gâter ; on l’ouvrait,
on en faisait l’extrait, et ensuite

on la recachetait, au moyen de
l’empreinte. » La pratique était
alors si connue que la majorité
des lettres qui circulaient étaient
codées. Qu’importe, Richelieu
utilisait les services d’un
cryptographe, Antoine Rossignol,
pour déchiffrer les lettres… et
coder celles du roi ! Surnommée
le « cabinet noir », l’officine
connaîtra un essor important
sous Louis XIV et Louis XV.
SEPTEMBRE�OCTOBRE 2015

POUR

Il est utile de
temps à autre
d’intercepter
les lettres
destinées à tes
subordonnés.
Après que tu les
auras lues
avec attention,
prends soin
de les leur
envoyer pour
qu’ils ne se
doutent de rien.”
Le cardinal Mazarin
dans son Bréviaire
des politiciens,
XVIIe siècle.

Sartre sont mis sur écoute. Sans loi pour les encadrer
avant 1991, les écoutes administratives évoluent en
fonction des techniques, de la politique et du bonvouloir de chaque gouvernement. Quitte à déraper
sur la sphère privée, à l’instar de François Mitterrand
qui attribua à la cellule élyséenne antiterroriste des
missions bien plus larges, comme la mise sur écoute
de l’écrivain Jean-Edern Hallier qui menaçait de révéler l’existence de sa fille cachée Mazarine.
AU SEUIL DU TROISIÈME MILLÉNAIRE, L’ENNEMI INTÉRIEUR, C’EST
LE TERRORISME. Les attentats du 11 septembre 2001 encouragent la multiplication des législations d’exception pour assurer la sécurité nationale, à l’image du
Patriot Act, voté dans la foulée aux Etats-Unis, qui autorise les services de sécurité à accéder aux données
informatiques des particuliers et des entreprises sans
en informer les utilisateurs. En France, la toute nouvelle loi sur le renseignement permet désormais de
collecter les données en ligne pour repérer les
« comportements suspects ». Les yeux et les
oreilles traînent partout. Personne n’est à l’abri.
Même les chefs d’Etat. Selon WikiLeaks, nos
trois derniers présidents de la République
(Chirac, Sarkozy et Hollande) ont tous été placés sur écoute par l’Agence nationale de sécurité américaine. On trouve toujours plus
espion que soi… 

GETTY IMAGES

opéré un monopole au niveau des télécommunications en développant des réseaux de télégraphes électriques avant de nationaliser le téléphone dans les
années 1880 », indique l’historien Sébastien Laurent
dans l’ouvrage collectif Identification et surveillance des
individus. L’Etat a donc toutes les clés en main pour
établir un vaste dispositif de surveillance. Mais la désorganisation règne encore dans le monde des grandes
oreilles du pouvoir. Il n’existe pas de service dédié ;
chaque ministère peut procéder à des écoutes.
Les réseaux se structurent davantage après 1945, avec
les débuts de la guerre froide. Les Etats-Unis, puis leurs
alliés, mettent en place un gigantesque complexe militaro-industriel (satellites espions, vidéosurveillance…) dédié à la traque de l’ennemi intérieur. A
noter que la cible est changeante… En France, il peut
s’agir des communistes, des indépendantistes basques
ou corses, des intellectuels, etc. En 1960, en pleine
guerre d’Algérie, le général de Gaulle réorganise les
écoutes téléphoniques, télégraphiques et microphoniques en les rassemblant dans un organisme central :
le Groupement interministériel de contrôle. En avril
1961, le GIC aurait ainsi permis à de Gaulle d’être
informé avec un jour d’avance du putsch d’Alger et
de neutraliser les correspondants parisiens des comploteurs. En Mai 68, la cible change encore. Le GIC
traque les gauchistes. Michel Rocard, Alain Krivine,
Daniel Cohn-Bendit ou encore l’écrivain Jean-Paul

BRIDGEMAN

Illustration tirée d’une édition
de 1901 du roman Les Aventures
d’Oliver Twist, de Charles Dickens.

“ Dans un
petit Etat, tout
le monde
est surveillé ;
personne
ne peut se
soustraire à l’œil
vigilant de ses
concitoyens.
Dans un empire
immense,
il est nécessaire
qu’une
institution sage
et active
remplace cette
surveillance
respective.”
Code pénal
napoléonien de 1810.

49

C’EST VOTRE HISTOIRE

HIROSHIMA, 6 AOÛT 1945, 8 H 15

“J’AI SURVÉCU
À LA BOMBE ATOMIQUE”

IL Y A EXACTEMENT 70 ANS, Shinji Mikamo, 19 ans, se trouvait à 1 200 mètres
de l’impact de la bombe. Il se souvient.

ANDREW FLORES


SHINJI MIKAMO
est un hibakusha
(« survivant de la
bombe », en japonais).
Il a aujourd’hui
89 ans et vit toujours
au Japon.

C’ÉTAIT UN JOUR COMME UN AUTRE dans notre
maison, dans le quartier de Kamiyanagi-cho. Notre
famille était dispersée. Ma mère était à la campagne
avec ma tante, et mon frère aîné, Takaji, se battait
quelque part dans les Philippines. Mon père m’a réveillé à 7 heures du matin. On a pris le petit déjeuner rationné. Le soleil n’était pas encore haut dans
le ciel, mais il faisait déjà très chaud. En été,
Hiroshima est un four. Ce jour-là, nous devions, avec
mon père, préparer la destruction de notre maison,
car le gouvernement japonais avait ordonné la démolition de toutes les maisons de bois et de papier,
estimant que la propagation du feu serait mieux
contrôlée en cas de bombardement.
Après le petit déjeuner, je suis monté sur le toit pour
récupérer les tuiles d’argile, car elles pourraient nous
servir plus tard. Il était 7 h 45 du matin, et la journée
allait être vraiment chaude. Pas un nuage dans le
ciel. Hiroshima avait été épargné jusqu’à présent par
les bombardements. Peut-être notre karma y était-il
pour quelque chose ? « Nous aurons fini à 8 h 30,
nous n’avons pas besoin de beaucoup de tuiles », me
dit mon père.
IL ÉTAIT ALORS 8 HEURES 15. Je levai le bras pour m’essuyer le front, je tournai la tête vers la droite quand…
FLASH… Soudain, une monstrueuse boule de feu
éclata devant moi, dix fois plus brillante que le soleil.
Une f lamme gigantesque d’une étrange couleur
jaune pâle, presque blanche, se rua vers moi. Puis…
BOOM… Le bruit arriva juste après, un coup de ton-

50

AKG-IMAGES

PAR CHRISTOPHE VEYRIN-FORRER

nerre effroyable, un univers qui explose. Une douleur terrible m’envahit, comme si on me versait sur
le corps un seau d’eau bouillante qui se mettrait à
me ronger la peau.
Je fus projeté dans un trou noir. Que s’était-il passé ?
Je ne voyais plus rien. Je ne ressentais plus rien.
J’étais en plein choc. J’avais perdu tout sens du temps
et de l’espace. Etait-ce la vérité ou un cauchemar ?
Etais-je toujours vivant ?
Je compris que j’étais enterré sous des pièces de bois
et des poutres. Je ne pouvais pas bouger. Puis la poussière commença à se dissiper. Il faisait toujours
sombre et je ne pouvais ouvrir qu’un œil, le gauche.
Je me demandais si j’étais toujours dans ma maison
ou si j’avais été précipité ailleurs. Tout était effondré. Avec mon seul œil valide, je ne voyais rien à plus
d’un mètre. Il y avait des morceaux de verre, de porcelaine, de bois, de meubles, des vêtements brûlés.
J’étais prisonnier sous ces débris. Je ne pouvais pas
bouger. Je ne voyais et n’entendais personne.
SEPTEMBRE�OCTOBRE 2015

J’ai enfin entendu mon père crier « Shinji ! Shinji !
Où es-tu ? » Il a pu s’approcher de moi et a déployé
des efforts surhumains pour me libérer. Il m’a dit :
« Il faut partir de là. »
UNE TERRIBLE BRÛLURE ENVAHISSAIT MON CORPS. Cela sentait
la chair brûlée. Je sentis une douleur fulgurante à la
jambe. C’était le bas de mon pantalon qui prenait feu.
Mon père l’éteint aussitôt. Ma poitrine, mes cuisses
me brûlaient. De la peau pendait de mon corps
comme des vieux vêtements. J’avais la chair des bras
à vif ; cela ressemblait étrangement au gâteau jaune
que ma mère nous faisait. C’était presque beau.
« Père ! Je ne vois rien de l’œil droit », dis-je en paniquant. « C’est juste le sang qui coule de ta tête et recouvre ton œil ! » me répondit-il. Des cris de douleur
commençaient à monter de partout, mélange de souffrance, de peur et de désespoir. Il fallait que nous bougions. On fit les premiers pas hors des décombres. Je
pouvais à peine marcher. Tout était sombre, l’air était

o

plein de cendres et de fumée. Avec mon œil valide, je
vis que notre maison était entièrement détruite. Les
immeubles alentour étaient démolis, les pylônes électriques à terre, les arbres fendus et en feu. Les seuls
éléments encore debout étaient les infrastructures
métalliques de quelques immeubles.

Août 1945.
Vue sur la ville
d’Hiroshima
après que les
Américains ont
largué une bombe
à l’uranium
de 4,5 tonnes
dont l’explosion
a tué sur le
coup plus de
70 000 Japonais.

QU’ÉTAIT�IL ARRIVÉ ? LE SOLEIL AVAIT�IL EXPLOSÉ ? Je me mis
à vomir. Mon père restait calme. « Des bombes. Finalement, ils en ont lancé sur nous. Ils ont démoli les
maisons à notre place », dit-il en riant bruyamment.
Moi, je ne pouvais pas rire. Je voulais fuir cet enfer,
je voulais me réfugier dans un lieu épargné où il y
aurait de l’eau et de la nourriture. Mais tout n’était
que destruction, fumée et incendie.
Puis nous avons entendu un grondement qui se rapprochait. Le feu roulait dans notre direction. Il fallait
fuir vers le pont Sakae. Il était à moins de cent mètres
de chez nous, mais ce fut un calvaire pour y arriver.
J’entendais partout des plaintes et des appels à 
51

C’EST VOTRE HISTOIRE

“LE SOLEIL
BRÛLAIT MON CORPS
À MOITIÉ À VIF ” 
l’aide. Il y avait déjà une centaine de survivants sur

PUIS VINT LA TEMPÊTE. Des nuages sombres descendaient
lentement du ciel. A l’approche du sol, ils se mettaient
à tournoyer en levant une nuée de poussière dans un
bruit assourdissant. Les gens hurlaient et réclamaient
du secours. La tornade ne s’est calmée que vers le soir.
A la nuit, on est revenus au jardin Sentei. L’endroit,
qui la veille encore resplendissait de toutes les couleurs de l’été, n’était plus qu’une zone noire et dévastée. On a pu trouver une petite place libre, au milieu
de tous les survivants agglutinés. Je me suis allongé.
Chaque nerf de mon corps brûlait d’une douleur de
feu. Ce fut la pire nuit de toute ma vie.
Le lendemain, on a retraversé le pont pour essayer
de trouver une caserne de l’armée qui, paraît-il, procurait des soins. Il y avait des corps partout, la plupart
morts allongés sur le ventre, comme si on les avait
jetés d’en haut. Les survivants râlaient dès qu’on les
frôlait. Nous sommes arrivés à la caserne. Il y avait
des centaines de gens dans le même état que nous.
Mais il n’y avait ni médecins, ni lits, ni médicaments.

DR

le pont, tous couverts d’horribles brûlures. Ils gémissaient. Ils saignaient. Ils voulaient tous aller de l’autre
côté de la rivière. On s’est arrêtés un peu dans le jardin Sentei, mais le répit a été de courte durée.
Quelqu’un a crié « Le feu ! Le feu approche ! Allez vous
réfugier dans la rivière ! » En me tenant le bras gauche,
qui n’avait pas brûlé, mon père m’a aidé à rentrer dans
l’eau. Je n’avais plus de peau. Je ne sentais même plus
la douleur. Des centaines de gens, des milliers peutêtre, se jetaient dans la rivière pour se protéger du feu.
Il y avait déjà des corps qui flottaient à la surface.

Le soleil de plus en plus fort brûlait mon corps à moitié à vif. A ce moment, je n’avais plus peur de mourir. La douleur était au-delà de toute imagination. Je
voulais juste que cela s’arrête. J’ai voulu appeler mon
père, mais il ne m’a pas répondu. Il n’était plus là.
Malgré mes 19 ans, je criai « Père ! Où êtes-vous ? »
J’avais oublié ma douleur. J’étais redevenu un petit
garçon qui a perdu son père dans la rue. ”
Gravement brûlé au visage, au bras droit et au corps,
Shinji Mikamo a également beaucoup souffert des
yeux après avoir vu le terrible flash nucléaire. A force
de courage, il a pu reprendre son activité d’ingénieur
électricien en 1946, puis s’est marié et a eu trois enfants. Toute sa vie, il a milité en faveur de la paix et
de la compréhension entre les peuples. 

Shinji Mikamo
avant la
catastrophe
nucléaire dans
son uniforme
d’employé
civil de l’armée
japonaise.

M
 

AI 1945. L’ALLEMAGNE NAZIE
CAPITULE. Son allié, le Japon,
lutte toujours contre l’invasion
de son archipel par les troupes alliées.
Le président américain Truman veut
accélérer la fin de la guerre et réduire
les pertes humaines. La solution selon
lui ? La toute nouvelle arme atomique
mise au point dans les laboratoires

52

secrets de Los Alamos. Le 6 août 1945,
à 2 h 15 du matin, le bombardier B-29
surnommé Enola Gay décolle de l’île
de Tinian, dans le Pacifique. A 8 h 15,
à 9 000 mètres d’altitude, la bombe
est larguée sur Hiroshima. Le bilan est
effroyable : 75 000 tués sur le coup,
50 000 morts dans les semaines
qui suivent. On estime le nombre total

de victimes à 250 000 en raison de la
gravité des blessures et des effets à long
terme des radiations. Le 9 août, une
seconde bombe est lancée sur Nagasaki,
avec un résultat tout aussi dévastateur.
Dès le 14 août, le Japon accepte la
capitulation, qui sera officiellement
signée le 2 septembre 1945. La Seconde
Guerre mondiale vient de se terminer.
SEPTEMBRE�OCTOBRE 2015

GRANGER NYC/RUE DES ARCHIVES

UN CATACLYSME NUCLÉAIRE POUR ACHEVER LA GUERRE

Le cahier de jeux
pour apprendre
l’Histoire
en s’amusant !

D’après la série télévisée d’Albert Barillé
et les dessins de Jean Barbaud
TM & © 2013 Procidis

En vente chez votre marchand de journaux

RÉCIT

C
CARTOUCHE

LE VOLEUR PRÉFÉRÉ
OCTOBRE 1721, LE BRIGAND
AU GRAND CŒUR devenu ennemi
public numéro 1 se fait enfin
coffrer. Du fond de son cachot,
il attend que ses complices
viennent le délivrer…

PAR ÉLISE RENGOT. ILLUSTRATIONS : OLIVIER BALEZ

54

E

EN CETTE FROIDE MATINÉE D’OCTOBRE 1721, quarante policiers armés de fusils à baïonnette marchent
en rang dans les rues de La Courtille, un quartier populaire de Paris. Direction l’auberge Au Pistolet. Ils savent
que Cartouche, le célèbre bandit qu’ils recherchent
depuis des mois, y loge en ce moment. D’un geste, le
sergent Courtade ordonne à ses hommes de cerner
l’établissement. Surtout, ne pas faire de bruit ! A l’intérieur, le brigand ne se doute de rien. Il raccommode sa
culotte dans une chambre à l’étage, pendant que deux
de ses complices sirotent du vin et qu’un troisième
dort encore. Concentré, il n’entend pas les pas dans
l’escalier. Les policiers surgissent et se précipitent sur
lui ! A 40 contre 1, il n’a aucune chance. Il résiste de
toutes ses forces, mais rien n’y fait. Il se fait solidement
ligoter, comme ses trois acolytes. Courtade découvre
SEPTEMBRE�OCTOBRE 2015

DES PARISIENS
alors le visage de celui qui lui a donné tant de fil à
retordre. A 28 ans, Cartouche ne mesure pas plus
d’1,40 mètre, a des traits fins, de grands yeux noirs et
de longs cheveux bruns. Son surnom, « L’Enfant », lui
va comme un gant. Voilà tout le paradoxe Cartouche,
sa gueule d’ange cache un professionnel du vice. Toute
sa vie, le brigand aura joué sur les deux tableaux, à la
fois Robin des Bois adulé par le peuple, et chef de bande
implacable, autoritaire et colérique.
DEPUIS SON ARRESTATION, CARTOUCHE CROUPIT DANS UN CACHOT
de la prison du Châtelet. Gardé nuit et jour par deux
geôliers, il est maintenu couché sur un matelas de
paille, pieds et mains entravés par une chaîne fixée au
sol. Dans Paris, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre : le légendaire Cartouche est pris ! Le

o

dramaturge Marc-Antoine Legrand en profite pour
sortir une pièce de théâtre comique intitulée Cartouche
ou les voleurs. On se précipite aux représentations. Du
fond de son cloaque, le plus célèbre des brigands de la
capitale peut sourire : il est devenu une légende vivante. Même humilié par la police, les Parisiens l’admirent encore. A travers les murs épais de sa geôle, il
ressent l’amour des gueux, des bohémiens, des marginaux, des pauvres, des va-nu-pieds qui encombrent les
rues sales du Paris de Louis XV. Ils sont sa seconde famille. Bientôt, il le sait, il passera devant les juges. La
belle affaire ! Pour l’heure, il repense à ses jeunes années de vagabondage, celles qui l’ont formé.
Le gamin turbulent voit le jour en 1693, rue du Pontaux-Choux à Paris, dans une famille de tonneliers. Il
est baptisé Louis Dominique Garthausen, mais son 
55

CARTOUCHE EST À LA TÊTE
D’UN RÉSEAU DE 2 000 VOYOUS
ORGANISÉ EN BRIGADES 
père, d’origine alle-

mande, francise son
nom en Cartouche. Petit, il s’ennuie ferme
avec ses quatre frères et
sœurs, plus jeunes que
lui. Il préfère traîner avec
son grand cousin Tanton,
habitué des prisons parisiennes, avec qui il oublie les
sombres colères de son paternel.
Obéir et apprendre sagement le métier de
tonnelier ? Très peu pour lui ! A 11 ans, il décide
de fuguer pour échapper à la vie tranquille qui lui est
promise. Errant seul dans la campagne à l’est de Paris,
il sympathise avec des bohémiens installés dans le bois
de Romainville. Pendant plusieurs années, ces nomades
lui apprennent tout : l’audace, la ruse, la résistance aux
privations et à la fatigue, la science de l’escamotage et
de l’acrobatie. A cette école, Cartouche excelle. Il découvre aussi avec ces hôtes la morsure de la trahison.
Au bout de quelques années, ceux-ci finissent par
l’abandonner à Rouen, en guenilles et sans le sou.
Retour en 1721. Novembre est arrivé et Cartouche est
toujours en prison. Il vient d’être transféré à la Conciergerie, où il est encore plus étroitement surveillé. Les
visites lui sont désormais interdites. Le 17, son procès
commence sous de fâcheux auspices. Les juges sont
bien renseignés et posent des questions précises. Mais
le brigand nie en bloc : il n’est pas Cartouche, il n’a volé
personne, n’a tué personne, il ne connaît pas les quarante et un filous jugés en même temps que lui, ni les
témoins présentés. Il s’appelle Jean Bourguignon, vient
de Bar-le-Duc et prétend qu’il n’était à Paris que depuis
quelques jours quand il a été arrêté par la police. Le
curé qui vient lui parler dans sa cellule ne parvient pas
davantage à le faire avouer. Quand sa propre mère est
appelée comme témoin, il fait semblant de ne pas la
connaître. Cartouche croit encore en sa bonne étoile.
Il garde le fol espoir de convaincre la cour qu’il est innocent. Et puis, quoi ? Il a pillé quelques rentiers. Qu’y
a-t-il de si grave ?
LE VOL POUR CARTOUCHE, C’EST AVANT TOUT UNE HISTOIRE DE
COPAINS. En 1713, à 20 ans, il fonde sa bande de resquilleurs, un peu par hasard. A l’époque, il est soldat dans
l’armée française en pleine guerre de succession d’Es56

pagne. Mais la paix est signée avant même qu’il ne
parvienne au champ de bataille. En regagnant Paris, il
croise d’anciens soldats désœuvrés. Avec eux, il forme
une troupe de pickpockets qui se soutiennent et
mettent en commun leur butin. A Paris, la bande acquiert en quelques années une efficacité redoutable.
Voleurs en tous genres, prostituées, cabaretiers, marchands, valets, orfèvres, serruriers, chirurgiens et même
policiers viennent grossir les rangs de cette grande
« famille » dont Cartouche est le chef. En tout, il dirige
jusqu’à 2 000 voyous, créant un incroyable réseau organisé et hiérarchisé comme une armée. On ne parle pas
d’équipe, mais de « brigade », on ne dit pas voleur, mais
« cartouchien ». L’auberge du Veau-qui-tête, dans le BasMontmartre, devient vite leur quartier général. C’est
dans la cave que les cartouchiens s’entraînent. Ils utilisent un mannequin de paille suspendu au plafond
par une corde et habillé de vêtements sur lesquels sont
cousus des grelots. L’épreuve consiste à dérober le
contenu de ses poches sans faire le moindre bruit. A ce
petit jeu-là, nul n’arrive à la cheville du chef.
À L’ÉPOQUE, CARTOUCHE A DÉJÀ UNE BELLE RÉPUTATION. Un
cambrioleur doublé d’un joyeux drille, qui ne fait pas
couler le sang. Bandit la nuit, il se fait passer pour un
honnête fabricant de chocolat chaud le jour. Le peuple
admire sa capacité à faire tourner en bourrique les
hommes du Régent, Philippe d’Orléans ! Les cartouchiens ne manquent jamais d’argent, ils sont aimables
et mènent grand train. Montres, mouchoirs, tabatières,
pièces d’or : ils se servent dans les poches des passants !
En septembre 1720, ils réussissent à pénétrer dans
l’hôtel particulier de l’ambassadeur d’Espagne. Leur
stratégie est bien rodée. A la nuit tombée, un brigand
s’arc-boute sous les fenêtres, un autre grimpe sur ses
épaules et une pyramide humaine se dresse ainsi
jusqu’au premier étage. Une fois la vitre coupée sans
bruit, un cambrioleur escamote colliers de perles fines,
diamants et riche garde-robe. Du grand art ! C’est après
ce vol spectaculaire que Cartouche est devenu la canaille préférée des Parisiens. La police ignore encore à
quoi il ressemble. « L’Enfant » en joue. Pendant le Carnaval par exemple, il déambule sous un masque en
criant « Je suis Cartouche ! » à qui veut l’entendre. Au
nez et à la barbe des forces de l’ordre.
Fin novembre 1721. Devant les juges, l’as des menteurs
a perdu sa superbe. Après plusieurs jours de procès,
SEPTEMBRE�OCTOBRE 2015

Cartouche est condamné à « avoir les jambes, cuisses,
bras et reins rompus vifs sur un échafaud qui sera
dressé en la place de Grève ». La peine de mort. Cartouche ne bronche pas. Il regagne, silencieux, sa cellule
gorgée d’eau. Pourquoi s’inquièterait-il ? Il se souvient
comment, quelques années plus tôt, il a sauvé du suicide un marchand de draps en faillite. Alors que le
pauvre type enjambait la rambarde d’un pont, le prince
des voleurs l’interpella et lui proposa de payer ses
dettes. L’homme, soulagé, ne sauta pas. Vive Cartouche ! La capitale vit alors en lui un héros au grand
cœur… Mais tous ignoraient alors qu’à peine les créanciers payés, des complices de Cartouche leur étaient
tombés dessus pour récupérer l’argent de force. Aujourd’hui, il s’endort avec la conviction que, comme le
marchand en faillite, il échappera à la mort grâce à
l’intervention de ses complices.

D

DIX JOURS PLUS TARD, À 6 HEURES DU MATIN, ses
gardiens ouvrent la porte du cachot. Pas pour l’exécuter, c’est trop tôt. La justice veut d’abord lui faire
avouer le nom de ses complices. Il doit subir la torture
des brodequins. On le sort de sa cellule, on le force à
s’asseoir sur un solide fauteuil. Deux planches placées
autour de chaque jambe sont serrées au moyen d’une
corde, puis les tortionnaires frappent des coins de bois
dans les planches. Celles-ci se resserrent et broient les
jambes, faisant craquer les os et éclater les chairs. La
douleur est insupportable, mais Cartouche répète qu’il
est innocent. Il croit encore au code d’honneur de sa
bande et ne donnera aucun nom. Il est sûr que ses
brigades ne l’abandonneront pas, lui, le patron. Il se
sent aussi protégé, par quelqu’un, là-haut, le génie des
voleurs. Un an plus tôt, en décembre 1720, lorsqu’il
s’était fait arrêter une première fois, il avait déjà réussi
à s’évader. Après avoir limé la serrure de sa cellule, il
était passé par le local à ordures et s’était évaporé !
L’anecdote avait fait sourire les Parisiens, mais pas les
cartouchiens. Maintenant que la police connaissait le
visage de leur chef, ils étaient devenus vulnérables.
Peut-être étaient-ils suivis sans le savoir. Ils se mirent
à quitter la bande, de plus en plus nombreux. En réaction, le patron devint paranoïaque, ivre de violence.
En mai 1721, il assassina d’un coup d’épée un inconnu
qui se vantait devant lui de savoir où
le grand Cartouche se cachait.
Son premier mort officiel.
A partir de cette date, le
sergent Nicolas Pépin redoubla d’efforts pour l’attraper, et le prit en filature.
Mais le bandit s’en aperçut.
En pleine rue, il sortit son
pistolet et liquida le sergent
Pépin ainsi que deux autres
policiers. C’était fini  : la

o

fripouille avait fait couler le sang et ôté quatre vies. De
voleur héroïque, il était devenu une crapule à abattre,
l’ennemi public numéro 1.
REDOUTANT PAR�DESSUS TOUT D’ÊTRE DÉNONCÉ PAR SES PROPRES
HOMMES, il se mit alors à éliminer ceux qu’il soupçonnait de trahison : d’abord son cousin Tanton, avec qui
il jouait enfant, puis un autre complice dont le corps
fut retrouvé, début octobre 1721, horriblement mutilé. Son bras droit Gruthus, informé que la police
préparait un grand coup de filet, décida alors de faire
cesser le bain de sang et de livrer son chef en échange
d’une grâce. A l’automne 1721, c’est lui qui donna au
sergent Courtade des informations sur le lieu où il
pourrait trouver Cartouche.
Le 27 novembre 1721, un peu plus d’un mois après
cette traîtrise, Cartouche se retrouve sur la place de
Grève. C’est le jour de son exécution. Une foule joyeuse
de badauds s’est réunie. L’ancienne coqueluche de
Paris cherche sur leurs visages les indices d’un soutien.
Rien, absolument rien ! Ils s’amusent, rient, chantent
et mangent en attendant l’heure de sa mort. Cartouche
cherche aussi ses complices, ceux qui viendront le délivrer. Aucun visage connu. Quelle déception ! Sa gorge
se serre quand il voit le bourreau qui l’attend sur
l’échafaud. Soudain, il oublie tout : le code de l’honneur des truands, les serments de fidélité, le panache
et la bravoure. Sa voix retentit : « Il est vrai que je
m’appelle Cartouche, déclare-t-il soudain. Je suis un
malheureux, mon père et ma mère sont d’honnêtes
gens. » Le truand a fini de mentir, il annonce qu’il est
prêt à livrer ses complices. Il est aussitôt mené à l’Hôtel
de Ville, où ses aveux – sept assassinats et des vols par
centaines – durent jusqu’au lendemain. Il dénonce
l’ensemble de sa bande dans les moindres détails. Il
n’oublie absolument personne, y compris ses deux
frères. Quand il grimpe enfin sur l’échafaud, le lendemain, il sait que sa bande ne lui survivra pas. Cartouche
est vengé. 

Prison de la
Conciergerie,
à Paris.

57

SÉRIE

LES BATAILLES QUI ONT FAIT LA FRANCE

4

1346 CRÉCY

AKG-IMAGES

LA DÉROUTE INFERNALE

Philippe VI, roi de
France (1328-1350)
et… neveu de
Philippe le Bel.

LES TÊTES COURONNÉES DU CHAMP DE BATAILLE

Edouard III, roi
d’Angleterre (13271377) et… petit-fils
de Philippe le Bel.

DR

FRANCE : PHILIPPE VI DE VALOIS, LE “ROI TROUVÉ”

58

Il est devenu roi de France en 1328. Mais, issu de
la branche cadette des Valois, Philippe VI souffre
d’un manque de légitimité : les mauvaises langues
le surnomment le « roi trouvé ». Il a en effet été
couronné au détriment de sa cousine Isabelle de

France, la fille de Philippe le Bel, selon une prétendue
« loi salique » qui exclut les femmes du trône.
En prime, Philippe VI n’est que le neveu de Philippe
le Bel, alors que son ennemi juré, Edouard III
d’Angleterre, est le petit-fils du défunt roi de France.
SEPTEMBRE�OCTOBRE 2015

THE GRANGER COLLECTION NYC/RUE DES ARCHIVES

LA FINE FLEUR DE LA CHEVALERIE
FRANÇAISE contre une bande
de pillards anglais qui s’enfuient.
Devinez qui va gagner ?
PAR JEAN-PAUL ROIG

C
UNITED ARCHIVES/LEEMAGE

Les cavaliers français tentent
de charger les archers anglais
(illustration du XIXe s.).

e 26 août 1346, le soleil
brille sur les plaines picardes. Parties d’Abbeville au petit matin, les
troupes du roi de France
Philippe VI s’étirent sur
plusieurs kilomètres, déployant
une forêt d’oriflammes. Cette cohorte gigantesque s’est lancée à la
poursuite des Anglais. Ceux-ci,
menés par Edouard III, veulent
quitter le continent en rembarquant dans un port de la Manche,
après avoir parcouru et pillé la
Normandie, la France (c’est-à-dire
l’Ile-de-France) et, maintenant,
la  Picardie. Les Français sont
confiants, leurs troupes sont deux,
voire trois fois plus nombreuses
que celles de l’ennemi (au moins
30 000 combattants contre à peine
15 000 pour le roi d’Angleterre). En
outre, des milliers de fantassins
(des « gens du commun ») recrutés
par les communes picardes accourent pour gonf ler les rangs.
C’est sûr, la victoire est acquise. Les
barons français en sont déjà à se
partager un butin… qu’ils n’ont
pas encore ravi ! La veille, ils se
sont chamaillés pour se réserver
les meilleures parts. Excédé, Phi-

lippe VI a mis le holà. C’est
qu’avant de triompher, il va falloir
affronter les Anglais.
À L’APPROCHE DU CAMP OÙ SE SONT
RETRANCHÉS LES ANGLAIS et leurs alliés, sur une hauteur dominant la
forêt de Crécy-en-Ponthieu, Philippe VI lance un ordre : « Arrêtez,
bannières ! » Après une demi-journée de marche sous une chaleur
écrasante, les fantassins sont épuisés et assoiffés. L’après-midi est
déjà bien entamée. Mieux vaut se
reposer et donner l’estocade le lendemain dès l’aube. Les chefs de
guerre suivent les ordres du roi,
mais à condition de s’arrêter en
première ligne. A portée de butin.
En se voyant rejoints, les chevaliers situés aux avant-postes
pressent le pas à leur tour. Chacun
veut se trouver aux premières
loges pour se tailler la part du lion
anglais. La confusion devient générale. Tout à coup, un orage décharge une grosse pluie qui détrempe le terrain. Commence
alors la grande pagaille : quelques
nobles chargent vers les Anglais
afin d’être les premiers à se couvrir de gloire. Le roi Philippe VI, 

DR

ANGLETERRE : ÉDOUARD III, REVANCHARD ET AVIDE DE POUVOIR
Edouard III se rêve en roi d’Angleterre ET de France.
Son rêve aurait pu se réaliser en février 1328, après
la mort du dernier Capétien direct, Charles IV. Edouard
étant le petit-fils de Philippe le Bel (père de Charles IV),
il pouvait prétendre au trône. Mais les barons français

écartent finalement sa candidature, lui préférant celle
d’un « véritable » Français, Philippe de Valois. A Crécy,
Edouard III a 34 ans, des longs cheveux qui lui tombent sur
la nuque, un visage grave, calme… et décidé : il veut
mater les Français et étendre son règne sur leurs terres.
59

LES BATAILLES QUI ONT FAIT LA FRANCE
Crécy

26 AOÛT 1346 

pris de court, n’a plus d’autre

choix que d’ordonner immédiatement l’assaut.

MAIS À L’AVANT, RIEN NE VA PLUS. Les
arbalétriers génois au service des
Français éprouvent les pires difficultés pour tourner leur manivelle. La corde est distendue par la
pluie. Au mieux, deux ou trois carreaux d’arbalète partent chaque
minute. Et bientôt les munitions
viennent à manquer. On a oublié
les chariots à l’arrière ! En face, les
terribles archers gallois sont bien
mieux organisés. Servis par des armuriers, ils décochent dix à quinze
f lèches à la minute ! Prévoyants,
ils ont rangé leurs long bows dans
des sacs pendant l’averse. Ces arcs
longs de deux mètres en bois
d’orme ou d’if peuvent percer une
cotte de maille à plusieurs centaines de mètres. Des armes de destruction massive, que les Gallois
manient avec art. « Ils firent voler
ces f lèches de grande façon, qui
entrèrent et descendirent si uniment sur ces Génois que cela semblait neige », raconte le chroniqueur médiéval Jean Froissart.
EN PLEINE DÉBANDADE, LES ARBALÉ�
TRIERS GÉNOIS REBROUSSENT CHEMIN. Le
roi de France crie à la trahison.
« Tuez toute cette ribaudaille,
hurle-t-il. Ils nous encombrent et
tiennent la voie sans raison ! » On
assiste à un tableau incroyable : la

chevalerie française se lance sur
ses propres fantassins pour les tailler à grands coups d’épée ! Mais les
ruées face au soleil aveuglent les
destriers. Une brève canonnade
sème l’effroi. Les archers gallois
visent désormais les jarrets. L’enchevêtrement des Génois massacrés et des chevaux blessés, empalés ou embourbés rend l’ascension
vers le réduit anglais impraticable.
Un enfer. Une quinzaine d’assauts
fougueux et désordonnés se télescopent. « Toute la fleur de France
mise ensemble n’y put rien faire,
écrit Froissart. La déconfiture et la
perte pour les Français fut moult
grande et moult horrible, et demeurèrent sur le champ trop de
nobles et vaillants hommes, ducs,
comtes, barons et chevaliers », se
lamente le chroniqueur. Plusieurs
milliers de Français tombent à
Crécy, dont le propre frère du roi
de France, Charles d’Alençon. Les
Anglais, mieux organisés, ne
gagnent pas : ils triomphent ! A
peine quelques dizaines ou centaines des leurs succombent. Ils ont
été protégés par leurs palissades et
leur défense en herse : les piquiers
restaient agenouillés pour embrocher les chevaux ennemis pendant
que les archers tiraient au-dessus
de leur tête. Pour les Français, la
bataille est perdue, mais pas la
guerre. Tous l’ignorent à l’époque,
mais celle qui s’annonce, dite de
Cent Ans, durera jusqu’en 1453.

BNF

“Le roi de France avait grande angoisse
au cœur, quand il vit ses gens ainsi déconfire
et fondre l’un sur l’autre”
Chroniques de Jean Froissart

Edouard III
débarquant
à Saint-Vaastla-Hougue. 

À LIRE

Le Temps de la
guerre de Cent Ans
par BORIS BOVE
(éd. Belin).
Cette synthèse
récente du conflit
médiéval francoanglais s’inscrit
dans la nouvelle
Histoire de France
publiée en
13 volumes et un
atlas, sous la
direction de Joël
Cornette.

6 DÉTAILS
INSOLITES

1. Chute royale
de bon augure

UN MOIS AVANT CRÉCY, le 12 juillet
1346, Edouard III s’apprête à poser le
pied sur le sol français à Saint-Vaastla-Hougue (Manche). En descendant
du bateau, il trébuche et tombe
lourdement. Il saigne du nez. Effrayés,
ses barons lui conseillent de
rembarquer et de ne plus fouler la terre
de France, « car voici un bien petit
signe pour vous ». Le roi rétorque alors :
« Pourquoi ? C’est un très bon signe
pour moi, car la terre me désire ! »

LES TÊTES COURONNÉES DU CHAMP DE BATAILLE
BNF

Le roi de
Bohême.

60

JEAN IER DE LUXEMBOURG, L’ALLIÉ AVEUGLE DE PHILIPPE VI
L’allié des Français, roi de Bohème (République tchèque
actuelle), est un héros romanesque, pétri de vertus
chevaleresques. Bien qu’aveugle, il se jette dans
la bataille en liant son cheval à ceux de deux de ses
barons. Son cri de guerre : « Prague ! » Malgré sa cécité,

il se montre plus clairvoyant que son allié. A Crécy,
lorsque les chevaliers français s’en prennent à leurs
propres arbalétriers, il se désole : « Ah ! C’est un
pauvre commencement pour nous. » A l’issue du combat,
on retrouve son corps près de son cheval.
SEPTEMBRE�OCTOBRE 2015

Le royaume de France fut moult depuis affaibli d’honneur, de puissance et de conseil ”

Citation tirée des Chroniques de Jean Froissart (XIVe siècle).

LA VEILLE DE LA BATAILLE, LE ROI
D’ANGLETERRE se retrouve dans un culde-sac marécageux entre la Manche
et la Somme, qu’il doit traverser pour
fuir Philippe VI. Il fait venir à lui des
prisonniers français afin qu’ils lui
indiquent un passage sûr. Un valet de
ferme du nom de Gobin lui indique
alors le passage de la Blanche Taque :
«… je vous mènerai bien à tel pas où
vous passerez la rivière de Somme et
votre ost (armée) sans péril », dit-il selon
Jean Froissart. L’armée d’Edouard III
se met en marche à minuit, guidée par
Gobin, et arrive au gué à cinq heures
du matin. Pour prix de sa trahison,
le paysan reçoit cent pièces d’or et un
cheval. Grâce à lui, l’Anglais a pu
choisir un bon site défensif (le coteau
de Crécy) et offrir une nuit de sommeil
à ses troupes avant l’affrontement.

3. Ça bombarde à Crécy

4. Le “haka” des Génois

PENDANT LA NUIT QUI SUIT LA BATAILLE,
les blessés sont achevés à la dague par
les « coutiliers » anglais – des soldats
armés d’une épée courte. Edouard III
n’a pas les moyens matériels
d’acheminer les prisonniers de haut
rang jusqu’en Angleterre pour ensuite
réclamer une rançon. Les Français
sont choqués par cette
violation des lois
chevaleresques.
Cette décision
explique le grand
nombre de nobles
français morts à Crécy.

6. La phrase
de la honte

MARY EVANS/RUE DES ARCHIVES

E

5. Pas de quartier !

DEUX OU TROIS CANONS AURAIENT
FAIT FEU pour la
toute première fois
sur un champ de
bataille. La poudre est
alors une nouveauté
venue de Chine, où elle
est utilisée pour faire
des feux d’artifice. A Crécy, elle Réplique
alimente des canons transportés de bombarde
du XIVe s.
« OUVREZ ! OUVREZ, CHÂTELAIN !
sur des chariots puis calés sur
C’EST L’INFORTUNÉ ROI DE FRANCE ! »
un support. Ces tubes évasés et non
Voilà ce que répond Philippe VI
orientables expédient des boulets
au châtelain Jean Lessopier, lorsqu’il
de pierre ou des carreaux d’arbalète
frappe en pleine nuit à sa porte.
avec une piètre précision. Mais le but
Le roi de France, accompagné par
est d’abord de semer l’effroi chez
cinq barons, a fui l’enfer de Crécy
l’ennemi. « Les coups de bombardes
faisaient tant de bruit et de fracas qu’il et chevauché jusqu’au château de
semblait que Dieu lui-même tonnât », Labroye, situé à quelques kilomètres.
C’est en monarque battu et humilié
rapporte le chroniqueur florentin
qu’il se présente à l’un de ses vassaux.
Giovanni Villani.

Edouard
Plantagenêt,
dit le
Prince
Noir.

ON VA EN PRENDRE
POUR CENT ANS

EN MARCHANT AU COMBAT, LES
ARBALÉTRIERS GÉNOIS effectuent un
rite guerrier destiné à impressionner
l’ennemi. Ces Italiens mercenaires
au service du roi de France poussent
un grand cri d’une seule voix. Après
avoir avancé de quelques pas, ils
vocifèrent encore deux fois à l’unisson.
Enfin arrivés à bonne distance,
les Génois tendent leurs arbalètes
en moulinant des deux bras. Alors,
ça marche ? Les Anglais, semble-t-il,
n’ont guère été impressionnés.

RMN-GRAND-PALAIS/TONY QUERREC-MUSÉE DE L’ARMÉE

2. Un tuyau en or

n août 1346,
la victoire à Crécy
du « roi de France
et d’Angleterre » est
un coup de tonnerre :
pour la première fois,
l’Angleterre – cinq fois moins
grande et moins peuplée que
la France – apparaît comme
une grande puissance.
La débâcle d’une chevalerie
française débridée face
à une infanterie anglaise bien
organisée inaugure un siècle
de domination plus ou moins
directe sur le territoire français.
C’est ce que les historiens
nommeront a posteriori la guerre
de Cent Ans (1337-1453).
D’autres catastrophes
ponctueront ce long conflit :
Poitiers en 1356 et Azincourt en
1415. A l’origine de cette guerre,
une histoire de vassalité mal
digérée. Depuis le XIIe siècle,
le roi d’Angleterre est aussi duc
d’Aquitaine (ou de Guyenne)
et, au siècle suivant, comte de
Ponthieu (la région de Crécy).
Ses possessions au sein du
royaume de France font de lui un
vassal du roi de France. Le duc
d’Aquitaine (qui est donc aussi
roi d’Angleterre) doit du coup
régulièrement rendre hommage
à son suzerain, au cours d’une
cérémonie codifiée. La situation
est très mal vécue de l’autre
côté de la Manche.
Au XIVe siècle, Edouard III
est décidé à faire cesser
cette humiliation. Après avoir
rendu hommage à Philippe VI en
1329, en la cathédrale d’Amiens,
il se montre de plus en plus

entreprenant sur le continent.
Il n’hésite pas à soutenir
la rébellion des villes drapières
flamandes, puis celle
d’un prétendant au duché de
Bretagne. Par mesure de
rétorsion, Philippe VI confisque
le duché d’Aquitaine en 1337.
La réponse ne tarde pas.
L’évêque de la ville de Lincoln
se présente au Louvre porteur
d’un message royal adressé
à « Philippe de Valois, qui se dit
roi de France ». C’est la guerre !
De la vieille histoire, tout
cela ? Pas si sûr. Prenez un
passeport britannique actuel.
Regardez sa couverture. Sur
le blason du Royaume-Uni,
on peut lire cette phrase, en
ancien français et dans cette
orthographe : « Honi (honni,
en français moderne) soit qui
mal y pense. » C’est la devise
de l’ordre de la Jarretière.
Edouard III a créé cette nouvelle
Table ronde afin de récompenser
ses meilleurs chevaliers. On
peut encore lire sur le passeport,
toujours en français : « Dieu
et mon droit. » Cherchez bien.
Pas un mot d’anglais dans
les armoiries britanniques !
Pour la dynastie angevine et
normande des Plantagenêt, qui
règne sur l’Angleterre du XIIe au
XVe siècle, l’usage du français
s’impose comme une évidence.
La guerre de Cent Ans a pris
fin en 1453. Mais les Anglais
sont gens de tradition. Le roi
d’Angleterre puis de GrandeBretagne a continué à se
dire également « de France »
jusqu’à George III… en 1801.

LE PRINCE NOIR, L’IMPITOYABLE FILS D’ÉDOUARD III
Le prince de Galles, Edouard de Woodstock, doit son
surnom à la couleur de son armure. Et à sa légende, noire
elle aussi. Fait chevalier à 16 ans, le 11 juillet 1346, il fait
preuve un mois plus tard, à Crécy, de bravoure… et de
cruauté en achevant les blessés. Il est aussi chanceux :

alors qu’il est jeté à terre, son porte-étendard le cache
sous le drapeau, le temps de retrouver un cheval. Très
redouté, le Prince Noir deviendra une figure des débuts
de la guerre de Cent Ans. Dix ans plus tard, il remporte
la victoire de Poitiers et capture le roi Jean II le Bon.
61

BSTGS/RMN-GP

LE DOSSIER DE LA RÉDACTION

Cathédrale au-dessus d’une ville, une vision
idéalisée de l’édifice religieux gothique peinte
en 1813 par l’Allemand Karl Friedrich Shinkel.
62

CATHÉDRALES
LA GLOIRE ÉTERNELLE
DE LA FRANCE

AU XIIIE SIÈCLE, UNE INCROYABLE FOLIE DES GRANDEURS
s’empare de notre pays, qui encore aujourd’hui fait rayonner
le génie français dans le monde entier.

A

PAR MANUELA FRANCE

Au Moyen Age, entre le XIIe et le
XIVe siècle, quatre-vingts cathédrales gothiques sortent de terre
dans le seul royaume de France.
Pour bâtir ces édifices géants, il a
fallu de l’argent, de la pierre, du
bois, du fer, du verre, mais aussi
et surtout des hommes de métier
capables d’élever de telles montagnes à la gloire de Dieu. Cette
folie des grandeurs, cette quête
de l’extrême et du « toujours
plus » transformera la France à
jamais et la fera rayonner dans le

monde entier. « Nos architectes
ont rêvé leurs cathédrales comme
des pierres d’éternité », écrivait
André Malraux, dans Antimémoires. Ces bâtisses inondées de
lumière continuent de nous raconter l’une des plus belles pages
de l’histoire de France : l’invention d’un art flamboyant, un miracle de sciences et techniques,
une révolution industrielle et sociétale, une moisson de records et
d’inventions… ! Un âge d’or
florissant. 

63

LE DOSSIER DE LA RÉDACTION

E

n 1136, l’abbé Suger entreprend de reconstruire l’abbatiale de la ville de Saint-Denis,
au nord de Paris, un vieil édifice
carolingien devenu trop petit et
trop sombre pour servir l’ambition d’une Eglise chrétienne d’Occident en pleine conquête. L’abbé
suggère alors de percer de grandes
fenêtres et d’abattre des cloisons
pour laisser entrer la lumière divine. Après quatre ans de travaux,
de 1140 à 1144, quelle métamorphose ! Les surfaces vitrées ont
doublé. A l’ouest, la nouvelle façade est percée de larges baies, à
l’est, le chevet distribue ses chapelles rayonnantes. Pour la première fois en Occident, au-dessus
des portails rayonne une rose qui
éclaire les chapelles hautes et,
entre la nef et le chœur, une voûte
sur croisée d’ogives remplace le
mur de séparation. Disposées dans
un autel d’or et d’argent, les reliques des saints sont désormais

IAN BERRY/MAGNUM PHOTOS 

UN BOULEVERSEMENT
ARCHITECTURAL !

64

1144, L’ABBATIALE DE SAINT�DENIS
SIGNE LE POINT DE DÉPART DE
LA GRANDE AVENTURE GOTHIQUE
nimbées de lumière et visibles de
partout. Un hymne à la clarté ! Un
bouleversement architectural ! Un
manifeste ! Consacrée en grande
pompe le 11 juin 1144, en présence du roi Louis VII, de la reine
Aliénor d’Aquitaine et des évêques
du royaume, la nouvelle abbatiale
de Saint-Denis signe le point de
départ de la grande aventure du
gothique.

Fini les formes massives, austères et
basses de plafond de l’art roman. Place
à une architecture lumineuse et
élancée vers le ciel. L’abbé Suger
annonce la couleur pour les temps
à venir : « Que son éclat illumine
les esprits afin que, guidés par de
vraies clartés, ils parviennent à la

vraie lumière, là où le Christ est la
vraie porte », écrit-il dans ses Mémoires. Message reçu ! Une vraie
folie bâtisseuse s’empare des évêchés. Chacun veut sa cathédrale,
encore plus haute, plus lumineuse, plus belle que celle de son
voisin. En 1163, les travaux de
Notre-Dame de Paris débutent à
l’initiative de son évêque, Maurice
de Sully, et près d’un siècle plus
tard, la revoici qui affiche fièrement ses nouvelles mensurations :
130 m de long et 35 m de hauteur
sous la voûte ! Mais déjà, des rivales s’annoncent. Notre-Dame
d’Amiens (1220-1270) dégaine
bientôt ses 42 m de haut. La course
à l’élévation céleste s’emballe (lire
page 68). Et ce ne sont pas les at-

Chœur de
Saint-Pierre
de Beauvais.
Sa voûte,
qui culmine
à 48,50 m,
est la plus haute
du monde.

C

e grand élan bâtisseur bouleverse les métiers, l’organisation du travail, les sciences et
techniques… La France innove
tous azimuts pour relever le défi
du siècle : toujours plus haut, toujours plus léger ! Résultat : on rationalise, on standardise, on
modélise à tout va. Selon l’architecte Roland Bechmann, les notes
de Villard, bâtisseur du XIIIe siècle,
révèlent des préoccupations identiques à celles de l’ingénieur d’aujourd’hui, telles que l’économie
de la force humaine, la standardisation des éléments, les méthodes
de construction, le souci de l’entretien et de la sécurité des bâtiments.
Plus question de confier le chantier à un abbé. On assiste à une
professionnalisation de tous les
corps de métiers. Désormais, le
commanditaire, ou maître d’ouvrage, doit s’entourer d’un maître
d’œuvre, notre architecte. Ce 

o

LA PLUS POLITIQUE

N
 

«

OTRE-DAME EST À ELLE
SEULE UN LIVRE D’HISTOIRE »,
écrivait l’historien Jules Michelet
au XIXe siècle. Et pour cause !
Entre la cathédrale et nos têtes
dirigeantes, c’est une histoire
d’amour qui dure depuis plus de
huit cents ans. De Saint Louis à
de Gaulle, elle est devenue à jamais
l’incarnation du pouvoir politique.
En 1789, les révolutionnaires
l’assaillent pour fracasser les
28 têtes de la galerie des rois
qui ornent sa façade. En les
précipitant ainsi sur le parvis, ils
pensent alors s’attaquer au
symbole suprême de la légitimité
monarchique. Seulement voilà !
Ils ont confondu les rois de l’Ancien
testament avec les rois Capétiens !
Mais l’incident n’arrête pas la
carrière politique de Notre-Dame.

BRIDGEMANART.COM

Ci-dessus, la
rose du transept
nord de NotreDame de Paris
édifiée en 1250.
Avec 13,10 m
de diamètre,
c’est l’une des
plus grandes
de l’époque.
Aussi appelé
rosace, c’est
LE motif
décoratif typique
du gothique.
S’affichant au
fronton des
églises, ce
majestueux
vitrail circulaire
reproduit
la forme d’une
fleur épanouie.

NOTRE-DAME-DE-PARIS,

Le 2 décembre 1804, Napoléon Ier,
y est sacré empereur des Français.
Le 2 décembre 1852, son neveu
Napoléon III, s’y rend à son tour
après être proclamé lui aussi
empereur des Français. Près d’un
siècle plus tard, c’est au tour de
Charles de Gaulle de s’approprier
la cathédrale comme symbole : au
lendemain de la Libération de
Paris, le 26 août 1944, il se rend
à Notre-Dame pour y entonner un
magnificat. Il y retourne le 26 août
1964, pour le 20e anniversaire
de la Libération et le 11 novembre
1968, pour le cinquantenaire de
l’armistice de la Première Guerre
mondiale. A la mort de François
Mitterrand, président agnostique,
c’est encore à Notre-Dame
que se déroule l’office funèbre
en hommage au défunt.
Notre-Dame de
Paris, carte postale
de 1913.

65

DÉCOR FOND DOSSIER : BNF/RMN (X5)

PAS QUESTION DE CONFIER LE
CHANTIER À UN SIMPLE ABBÉ

ROSE

RUE DES ARCHIVES

taques de saint Bernard de Clairvaux qui l’arrêteront : « Ô vanité
des vanités, mais plus encore folie ! L’église scintille de tout côté,
mais le pauvre a faim ! Les murs
de l’église sont couverts d’or, mais
ses enfants restent nus. » Réponse
des évêques : des Notre-Dame à foison ! Chartres, Rouen, Beauvais,
Reims… En moins d’un siècle, les
plus belles cathédrales gothiques
sortent de terre. La France change
d’échelle. Elle a désormais la tête
dans les nuages ! Et elle voit la vie
en grand. En ce XIIIe siècle, l’architecture gothique, ou « art français », atteint son apogée. Les lignes
s’affinent, les édifices sont toujours plus hauts, les lacis de pierre
toujours plus complexes. L’arc
brisé plus résistant a remplacé
l’arc en plein cintre. Les tribunes
ont fait place aux arcs-boutants.
L’élévation à trois niveaux est devenue la règle : arcades, triforium
et fenêtres hautes. Une révolution
monumentale !

LE DOSSIER DE LA RÉDACTION

POUR CONSERVER LES MEILLEURS
ARCHITECTES, ON LEUR FAIT SIGNER
DES CONTRATS D’EXCLUSIVITÉ 
« docteur en pierre » est un

ARCS�
BOUTANTS

« Une église
gothique sans
arcs-boutants,
c’est comme un
navire sans
quille », disait
l’architecte
Viollet-Le-Duc !
Inventée au
XIIe siècle, c’est
une pièce de
charpente dont
le rôle est de
transférer la
poussée d’une
voûte intérieure
vers une pile
de pierre située
à l’extérieur
appelée culée.
Les arcs-boutants
donnent ainsi
à l’édifice
une meilleure
stabilité.

homme de métier et d’expérience,
laïc, capable de concevoir et de
coordonner de A à Z des chantiers
de plus en plus complexes. Les
plus réputés se nomment Jehan
de Chelles, Pierre de Montreuil
– l’un des bâtisseurs de NotreDame de Paris –, Robert de Coucy,
Peter Palet, Hugues Libergier,
Alexandre et Colin de Berneval. De
véritables stars qui jouissent d’une
renommée incomparable. Au
point de signer leur ouvrage à l’intérieur même de la cathédrale,
dans le labyrinthe. Certes, leur audace provoque quelques accidents  : en 1267, la tour de la
cathédrale de Sens s’écroule, en
1272, c’est la flèche de Dijon, en
1284, la voûte du chœur de Beauvais… Mais ils sont irremplaçables. Eux seuls détiennent le
secret de l’art. Alors, on se les arrache et on se les garde. La simple
poignée de main qui suffisait à
sceller une collaboration est remplacée par un contrat écrit de maî-

trise avec clauses d’exclusivité et
de non-concurrence. « […] Il n’aura
pas le droit de se rendre sur le
chantier d’Evreux ou sur un autre
chantier en dehors de Meaux et il
sera tenu d’habiter dans la ville de
Meaux », stipule le contrat de Gautier de Varinfroy, pour la cathédrale de Meaux en 1253.

Côté main-d’œuvre, la spécialisation est
de rigueur. La France recrute à tour
de bras des tailleurs de pierre, plâtriers, dessinateurs, charpentiers,
menuisiers, couvreurs, maçons,
forgerons, verriers, carriers…
Autant
d’artisans alors
rassemblés
dans des corporations
de métiers hiérarchisées
en trois états :

apprenti, compagnon et maître.
Sur le chantier, un bandeau de
couleur permet de différencier
chacune des corporations à
l’œuvre. Le Livre des métiers, rédigé
en 1268 à la demande de Louis IX,
interdit à tout ouvrier de quitter
son maître sans son accord. A côté
de cette main-d’œuvre qualifiée,
aff lue sur chaque chantier une
foule de manœuvres, parfois
jusqu’à 10 000, pour assurer les
basses œuvres.

À NOTRE�DAME DE REIMS,
2303 STATUES ET STATUETTES

V

itrine de l’essor de la foi chrétienne dans l’Occident médiéval, la cathédrale gothique
doit désormais se montrer radieuse et accueillante. Que la Lumière soit  ! En découlent de
nouvelles pratiques artistiques.
Art de la transparence par excellence, le vitrail remplace la fresque
peinte. Et Notre-Dame de Chartres
affiche fièrement ses 160 baies
vitrées, 2 600 m2 de verrières et
quelque 5 000 personnages. Un
vrai feu d’artifice de bleu, rouge,
vert et or. Seul le verrier sait manier à la fois la transparence du
verre et la théologie. Alors il occupe le sommet de la hiérarchie
des corps de métier. Et voici comment il procède : découpés au fer
Chevet de Saint-Gatien
de Tours épaulé par
des arcs-boutants à
double volée.

LA PLUS PATRIOTE


GARGOUILLE

Une des
gargouilles de
la cathédrale
de Strasbourg.
Son rôle, en
plus de l’aspect
« décoratif »,
est d’évacuer les
eaux de pluie
par sa bouche
à distance des
murs de l’édifice
pour mieux
le préserver.
Lorsqu’elles ne
sont pas dotées
de gouttière,
ces inquiétantes
statues sont
appelées
« chimères ».

N 1772, GOETHE, LE JEUNE
POÈTE ROMANTIQUE
ALLEMAND, EST À STRASBOURG,
où il étudie le droit. Alors
qu’il se trouve au pied de la
cathédrale, il s’extasie
devant tant de beauté. C’est
une véritable illumination.
Découvrant le nom de
l’architecte allemand, Erwin von
Steinbach, le poète associe alors
l’art gothique au génie allemand.
Dans son texte Architecture
allemande, il fait ainsi l’apologie
de la cathédrale, expression « de
l’âme allemande, puissante et
rugueuse ». Il remercie le maître
allemand d’un tel témoignage
d’une pensée « grande, totale et
d’une beauté nécessaire jusque
dans sa partie la plus infime ».
Débute alors une interminable
querelle franco-allemande sur la
paternité du gothique. Emmené
par les peintres Karl Friedrich
Schinkel, Caspar David Friedrich
et Carl Gustav Carus, le
romantisme allemand s’empare
dès lors de la cathédrale
de Strasbourg comme thème de
prédilection et la plonge dans
des paysages germaniques

fantasmés. Au XIXe siècle, le
gothique s’invite même dans la
compétition franco-allemande
pour dominer l’Europe. En
1876, à Rouen, on hisse sur la
cathédrale une nouvelle flèche
en fonte de 151 m de haut.
Un record français… jusqu’en
1880, date à laquelle la
cathédrale de Cologne, emblème
de la nation allemande, dégaine
la sienne à 157 m ! Mais un
jour de 1894, Wilhelm Vöge, un
historien germanique renvoie
définitivement le génie allemand
dans les cordes : « La naissance
du style médiéval devra toujours
être étudiée d’abord en territoire
français, car seulement en
France le mystère du génie
médiéval se dévoile », écrit-il
dans Les Origines du style
monumental au Moyen Age. Et
oui, c’est dit ! L’Allemagne finira
par le reconnaître : le gothique
est une invention française et
l’architecte teuton de Strasbourg,
mort en 1318, ne fut que l’un
des nombreux maîtres d’œuvre
à s’être succédé de 1176
à 1439 sur ce chantier qui aura
duré deux siècles et demi !
Notre-Dame
de Strasbourg,
carte postale.

B.N.U. STRASBOURG

J. LANGLEY/AGE FOTOSTOCK

ARC BRISÉ

Cet élément
ornemental est
formé de deux
arcs de cercle,
qui s’appuient
l’un sur l’autre et
forment un angle
aigu au sommet.
Dans le gothique,
il sert à coiffer
une ouverture.
Comme ci-contre,
à gauche,
au-dessus de la
grande fenêtre
centrale.

NOTRE-DAME DE STRASBOURG

S.SONNET/HEMIS.FR

rouge, les
morceaux de
verre coloré sont
sertis dans un maillage de
plomb, formant une mosaïque lumineuse. A côté
du vitrail, se développe la
sculpture gothique. A elle
seule, Notre-Dame de Reims
comptabilise bientôt 2 303 statues et statuettes ! Au diable les
monstres terrifiants et les figures
fantastiques de l’art roman, la
sculpture gothique se veut proche
des hommes. Elle n’est plus là
pour leur faire peur mais, au
contraire, pour les séduire et les
éduquer. Les figures s’humanisent. Les chapiteaux intérieurs
s’ornent de bouquets de feuillage
sculptés. Les attitudes deviennent
naturelles. Partout, des anges
gracieux offrent leur sourire aux
passants. Quant au sauveur JésusChrist, il affiche son visage bienveillant au portail des cathédrales
comme à Chartres ou à Bourges.
Tous les vitraux et décors sculptés
sont alors conçus comme des
livres d’images visant à instruire
le peuple illettré. Ils relatent les
épisodes de la Bible, mais aussi des
scènes de vie quotidienne, le cycle
des saisons, les travaux des
champs, les métiers. La figure de
Marie entre en force dans cette
Eglise renouvelée. Place au culte
marial, à la paix et à l’amour. Une
vision nouvelle de l’humanité se
fait jour.
(suite page 70) 

67

LE DOSSIER DE LA RÉDACTION

38m

37,5m

CHARTRES

REIMS

Toujours plus élancée, toujours plus haut !
Avec son modèle de technicité, Notre-Dame
de Chartres initie le gothique flamboyant.
Innovation majeure : des arcs-boutants
à double étage qui permettent dès lors une
élévation à trois niveaux.

Sur sa façade, au centre de la galerie des
rois – 56 statues de 4,5 m de haut –, Clovis
trône entouré de sa femme Clotilde et de
l’évêque Remi. Pas de doute, Reims est bâtie
à la gloire des rois de France ! Entre 1027 et
1825, 29 monarques y sont couronnés.

1194

1211

DES CATHÉDRALES GOTHIQUES AUX GRATTE�CIEL

TOUJOURS PLUS HAUT!
Qu’il s’agisse de gagner 2 mètres au XIIIe siècle, ou 200 mètres
aujourd’hui, l’objectif reste le même : afficher sa domination.
LES PREMIÈRES SONT NÉES EN FRANCE,
EN PLEIN ÂGE OR MÉDIÉVAL pour flatter
les ambitions d’une Eglise chrétienne
d’Occident conquérante. Les seconds
ont vu le jour aux Etats-Unis, en plein
essor industriel, pour imposer au
monde entier le rêve américain. Entre
la cathédrale gothique du XIIIe siècle
et le gratte-ciel du XXe siècle, il y a
comme un air de famille ! Même
course à l’altitude, même débauche de

sciences et techniques, même volonté
de symboliser sa puissance et sa
domination. D’un côté, 80 montagnes
de pierre et de verre bâties en un
siècle ; de l’autre, des dizaines de tours
de fer, de verre et de béton. Hier, les
cathédrales incarnaient le pouvoir
triomphant des prélats. Aujourd’hui, le
pouvoir, aux mains de superpuissances
émergentes ou de milliardaires, s’est
déplacé en Orient. Rien d’étonnant

alors, à ce que la Chine soit devenue la
championne de l’altitude ! Elle
possède déjà 7 buildings de plus de
400 m. D’ici à quatre ans, elle en
comptera 17 de plus ! Mais c’est
l’Arabie saoudite qui, dès 2019,
détiendra le record absolu avec la
Kingdom Tower. Sa hauteur ? 1001
mètres. Soit quasiment 200 mètres
de plus que la tour Burj Khalifa à
Dubaï et ses « modestes » 828 mètres !

LÉGENDE : Dans l’infographie ci-contre, les cathédrales sont classées par ordre croissant en fonction de leur hauteur
sous la voûte. Les flèches, qui dans certains cas ont été ajoutées bien plus tard, ne sont pas prises en compte. En revanche, pour
les gratte-ciel, c’est bien la hauteur totale du bâtiment – antenne incluse – qui est comparée.
ILLUSTRATION : ANTOINE LEVESQUE
68

SEPTEMBRE�OCTOBRE 2015

110 M

90 M

70 M

48,5m

42,5m

41,5m

50 M

30 M

10 M

METZ

AMIENS

1220

1220

Six mille cinq cents mètres carrés de verrières
et des vitraux à foison ! Le record d’Europe.
Surnommée la lanterne du Bon Dieu, SaintEtienne est une cathédrale « rayonnante »
toute de verre et de lumière. Un feu d’artifice
de bleu, rouge, vert et or.

WOOLWORTH
BUILDING

NEW YORK
1913

On le surnomme
« la cathédrale du
commerce », et pour
cause ! En 1910,
Frank Woolworth
veut un gratte-ciel
de style néogothique
en plein cœur
de Broadway, pour
abriter le siège
social de sa chaîne
de magasins et
glorifier sa réussite.
Coût : 13,5 millions
de dollars
payés cash !

EMPIRE STATE
BUILDING

NEW YORK
1931

C’est l’emblème
de l’Amérique !
Avec 6 400 fenêtres,
102 étages et
60 000 tonnes
d’armatures de fer,
l’immeuble est
un condensé de
technicité ! Comme
Chartres, il fut
construit en un
temps record – un 443m
an et 45 jours –
grâce aux skyboys,
« les ouvriers
du ciel ».

BEAUVAIS

Avec sa hauteur de nef et ses 200 000 m2,
Notre-Dame d’Amiens se devait d’en mettre
plein la vue à la bourgeoisie textile qui a
financé sa construction. C’est un hymne à la
fortune de la cité, qui fait alors un tabac dans
les foires commerciales de Champagne.

SEARS TOWER
CHICAGO
1973

Rebaptisée Willis
Tower en 2009, elle
est la 2e tour la plus
haute des EtatsUnis et fut la plus
haute du monde
durant vingt-cinq
ans. Comme les
cathédrales en leur 527m
temps, c’est elle qui
définit l’identité
visuelle de Chicago.
Avec sa façade
entièrement vitrée
qui file dans le ciel,
elle est le point
de repère immuable.

1225

Saint-Pierre de Beauvais est la cathédrale
de tous les records. 48,50 m sous la voûte et
une flèche à 153 m d’altitude, soit la moitié
de la tour Eiffel ! Du jamais-vu. Les prélats et
leurs chanoines ont gagné leur pari : en faire
la championne du monde toutes catégories.

PING AN IFC

BURJ KHALIFA

A Shenzhen, près de
Hong-Kong, une tour
géante de 660 m de
hauteur, 115 étages,
468 600 m2 et
76 ascenseurs sera
achevée courant
2016. Le Ping An IFC
est un véritable
« temple »
entièrement dédié à
la Finance. Mais ici,
le Dieu de lumière
célébré par les
cathédrales s’est
mué en dieu du
capitalisme chinois.

Pour atteindre une
telle hauteur, il en a
fallu de la R & D !
La filiale BTP de
Samsung a mis au
point un béton
haute résistance
capable de
supporter une
pression de
800 kilos au cm2. Au
total : 330 000 m3
de béton ont été
nécessaires pour
flatter l’ego
insatiable des
souverains émiratis.

DUBAÏ
2010

SHENZHEN
2016

660m

828m

800 M

700 M

600 M

500 M

400 M

300 M

241m
200 M

100 M

LE DOSSIER DE LA RÉDACTION

ON ALLÈGE LES CHARPENTES,
ON ÉVIDE LES MURS, IL S’AGIT
DÉSORMAIS DE CRÉER DU VIDE 
(suite de la page 67)

La révolution des sciences et techniques
est en marche et les innovations se multiplient. Parmi elles, le treuil à tam-

bour, ou « cage à écureuil » : une
roue en bois de 4 à 5 mètres de diamètre équipée d’une poulie dans
laquelle on marche pour hisser

une lourde charge en altitude. Une
seule personne de 80 kilos peut
ainsi soulever jusqu’à 500 kilos. En
plus, la roue est démontable et
peut être assemblée dans la charpente ! Au glorieux XIIIe siècle, rien
d’impossible. On invente la taille
à la carrière à partir de modèles et

gabarits, des reproductions grandeur nature en bois des faces et des
décors à tailler dans les blocs. Puis,
pour gagner en vitesse et précision, on développe « l’art du trait »,
l’ancêtre de la stéréotomie, science
de la coupe qui permet de tailler
d’avance les pierres d’un arc,
d’une voûte ou d’un mur. La diminution des coûts d’approvisionnement en matériaux devient le nerf
de la guerre. On évide les murs, on
allège la charpente. Pour les architectes, il s’agit désormais de créer
du vide plutôt que de retirer le
trop-plein. Résultat : les cathédrales gothiques gagnent encore
en hauteur et en lumière.

TOUTE LA CITÉ SE
RASSEMBLE SUR LE PARVIS
DE LA CATHÉDRALE

L

Le roi Dagobert Ier sur le chantier
de l’abbaye de Saint-Denis, dont
il fut le commanditaire au VIIe siècle
(enluminure du XVe siècle).
70

GRANGER NYC/AURIMAGES

’âge d’or des cathédrales est
indissociable de l’essor des
villes dans le monde chrétien.
Erigés au centre de la cité, les édifices religieux de style gothique
s’imposent à tous les citadins
comme le point de repère à la fois
géographique, populaire et spirituel. Accolée aux lieux de pouvoir
politique (château, hôtel de ville)
et économique (halle, marché), la
cathédrale fait partie d’un nouvel
ensemble architectural qui associe
les trois acteurs de la ville : le religieux, le politique et le social. Elle
symbolise l’alliance de l’Eglise et
du roi, des pouvoirs spirituel et
temporel. Ville royale depuis
1100, Bourges se développe ainsi
autour de sa nouvelle cathédrale
gothique, vitrine de l’autorité des
archevêques locaux, primats
d’Aquitaine. Idem pour Reims qui
s’agrandit en cercles concentriques autour de sa basilique et de
sa cathédrale Notre-Dame.

Symboles de dynamisme, les nouvelles
cathédrales suscitent un accroissement
fort et rapide des populations urbaines.
Au XIIIe  siècle, la majorité des
villes comptent de 5 000 à 10 000
habitants. Avec ses 200 000 âmes,
SEPTEMBRE�OCTOBRE 2015

Le triforium
de la basilique
de Saint-Denis
totalement
ajouré, permet
d’inonder la nef
de lumière.

CATHÉDRALE DE BEAUVAIS

LA PLUS FRAGILE

Paris est alors la plus grande cité
médiévale d’Europe. Ce sont les
cathédrales qui construisent
l’identité et la cohésion d’une
ville, le sentiment d’appartenance
à une communauté. Comme à
Pontoise, par exemple, si l’on en
croit l’abbé Suger : « A la carrière,
chaque fois qu’une colonne avait
été extraite, nos gens aussi bien
que les voisins, tous avec le plus
grand dévouement, les nobles
comme les non-nobles se passaient
les cordes autour des bras, de la
poitrine et des épaules à la façon
des animaux de trait et tiraient
tous ensemble le bloc de pierre »,
raconte-t-il dans ses Mémoires. La
société française est désormais
soudée autour de ses communautés d’évêchés. Sur le parvis des
cathédrales, l’Eglise offre régulièrement des spectacles destinés à
distraire ses ouailles tout en complétant son enseignement. On y
joue des farces comiques ou comédies de mœurs, des soties ou farces
satiriques, des moralités. Le parvis
devient un vaste terrain de jeu où
toute la cité se rassemble : c’est
l’endroit où l’on se rencontre, où
l’on se marie, où l’on vient écouter
un sermon. 

o

TRIFORIUM

Du latin
transforare
(percer). Le
terme désigne
une étroite
galerie située
au-dessus
des grandes
arcades et sous
les grandes
fenêtres. Le
triforium est
généralement
ouvert par une
suite de baies,
dans le cas
contraire on dit
qu’il est aveugle.

ELLE SEULE, LA CATHÉDRALE
SAINT-PIERRE DE BEAUVAIS
EST DEVENU LE SYMBOLE DE
L’ORGUEIL DÉMESURÉ. Une sale
réputation qui lui colle à la peau
depuis maintenant 800 ans !
Dernière venue des grandes
cathédrales du royaume, Beauvais
naît en pleine période de
« recordmania ». Les prélats et
leurs chanoines rêvent d’exploits.
Or, la voûte d’Amiens pointe déjà à
42 mètres et Chartres cumule les
innovations techniques. Alors il
faut faire mieux, coûte que coûte.
En 1225, quand débute la
construction, le maître d’œuvre
décide d’y mettre toutes les
trouvailles techniques et
architecturales du siècle. Objectif :
être championne du monde !
Vingt-cinq ans plus tard, la voûte
affiche fièrement 48 mètres de
hauteur. Record mondial ! Oui mais
voilà, Beauvais a eu les yeux trop
gros ! Et au soir du 29 novembre

1284, c’est la catastrophe : une
partie de la voûte s’effondre
entraînant avec elle, les parties
supérieures et certains arcsboutants ainsi que les magnifiques
verrières hautes de 20 mètres. Ne
reste plus du joyau qu’un champ
de ruines et de verre brisé. La
guerre de Cent Ans (1337-1453)
pointe déjà son nez laissant la
cathédrale inachevée, bien que la
voûte consolidée ait regagnée sa
hauteur d’origine. Mais Beauvais
n’a pas dit son dernier mot. En
1569, l’évêque Louis Villiers de
l’Isle-Adam lui offre une nouvelle
flèche qui culmine à 153 mètres
soit la moitié de la tour Eiffel !
Second record mondial. Mais
patatras ! Quatre ans plus tard, en
1573, la flèche s’écroule avec la
tour lanterne et une partie du toit.
Prévue pour être la plus grande
cathédrale du monde, Saint-Pierre
de Beauvais est aujourd’hui l’une
des plus inachevées.
Saint-Pierre de Beauvais,
carte postale vers 1905.

KHARBINE/TAPABOR

S. SONNET/HEMIS. FR

À

71

LE DOSSIER DE LA RÉDACTION

C’EST LA VRAIE PREMIÈRE
“RÉVOLUTION INDUSTRIELLE”

FLAMENT/ANDIA 

DES CHANTIERS COLOSSAUX
QUI BOOSTENT TOUTE
L’ÉCONOMIE DU ROYAUME

P

roduction de matières premières (pierre, bois, fer),
conception et fabrication
d’outillage et de machines de levage, transports, finances, commerce, services… Les chantiers des
cathédrales boostent toute l’économie du royaume de France !
Comme l’a montré l’historien
Jacques Le Goff dans son livre La
Civilisation de l’occident médiéval, ils
représentent la première industrie
du Moyen Age et font travailler
une constellation de sous-traitants
tels que les fabriques, les entrepreneurs indépendants, les autorités
communales et seigneuriales, les
métiers de la banque… Certains
historiens parlent même d’une
véritable « révolution industrielle »
avant l’heure. Et pour cause ! Le
gothique dépasse bientôt le seul
cadre de l’Eglise. Le royaume des
Capétiens construit à tout va. Edifices civils ou militaires, palais
(palais de Saint Louis à Paris,
palais de justice de Rouen),

châteaux forts (Falaise, Angers,
Pierrefonds, château des ducs de
Bourgogne à Dijon), hôpitaux,
halles, hôtels de ville, beffrois…
A siècle conquérant, somptueux
ouvrages ! Pour répondre à cette
explosion de la demande, des verreries voient le jour un peu partout. Le développement de cette
industrie nouvelle, lié aux progrès
de la métallurgie, passe par l’amélioration des techniques de soufflerie et l’utilisation de meilleurs
combustibles. Au même moment
apparaît un système d’éclairage
plus performant : la lampe à huile
remplace la chandelle. Puis arrive
la lunette, encore un nouveau
marché. Toute cette dynamique
économique est portée par une stabilité politique inédite. Sous les
Capétiens, on assiste à une formidable expansion du domaine royal
et à la centralisation des institutions. En 1223, à la mort de Philippe Auguste, le royaume de
France est uni et sa superficie a
quadruplé depuis 1180 ! L’argent
coule à flots. Une prospérité qui
est à l’apogée sous les règnes de
Saint Louis (1226-1270), le bon roi
chrétien, et de son fils Philippe III
le Hardi (1270-1285). En cette fin
de XIIIe siècle, le royaume est plus
puissant et plus riche que jamais.

Le Tentateur et
les vierges
folles, statues
du portail sud
de la cathédrale
de Strasbourg.

D. BRINGARD/HEMIS.FR

Nef de NotreDame de Reims.

L’ART FRANÇAIS RAYONNE
DANS TOUTE L’EUROPE
LABYRINTHE

Le labyrinthe
de Notre-Dame
de Chartres
(ci-contre) fait
12,80 m de
diamètre ; son
parcours
« développé »
mesure au total
261,50 m. Qu’il
soit de forme
circulaire ou
octogonale, le
labyrinthe est
constitué de
pavements en
mosaïque qui
forment un
parcours avec
une entrée et une
sortie unique.
Tracé sur le sol,
il symbolise
le cheminement
spirituel vers le
royaume de Dieu
(centre du motif).

S. SONNET/HEMIS.FR

A

partir du XIIIe siècle, la mobilité des artisans favorise la
diffusion de l’art gothique
hors des frontières. « Nous faisons
savoir que pardevant nous est
venu Estienne de Bonneuil, tailleur de pierre, chargé de faire
l’église d’Uppsala en Suède, qui se
propose d’aller en ladite terre », dit
un contrat d’août 1287. Grâce à ces
commis voyageurs du gothique,
les canons de l’art français se retrouvent bientôt partout. En 1185,
l’Angleterre achève à Canterbury
sa première cathédrale gothique.
Outre-Rhin, la cathédrale de Cologne (1248-1322) présente un
chœur quasi identique à ceux
d’Amiens et de Beauvais. En 1226,
l’Espagne fait appel à un maître
d’œuvre français pour le chantier
de la cathédrale de Tolède, qui reprend de nombreux éléments de
celle de Bourges. Idem pour la cathédrale de Burgos, livrée en 1230.
Achevé vers 1275, le porche occidental de la cathédrale de León,
reproduit trait pour trait les
porches latéraux de Chartres. La
France rayonne dans l’Europe médiévale. On relève ainsi les noms
de Mathieu Paris (cathédrale de
Trondheim en Norvège), Jean le
Maçon (à Alba Iulia, en Roumanie), Mathieu d’Arras (à Prague)…
C’est la libre circulation des travailleurs sept siècles avant l’espace
Shengen ! Pour preuve. En Italie,
pour diriger le chantier de la cathédrale de Milan, sont appelés des
architectes français et allemands,
comme Jean Mignot, Jacques
Coene ou Enrico di Gmünd.

NOTRE-DAME DE REIMS

LA PLUS MARTYRE

«

EIMS EST LA CATHÉDRALE
NATIONALE. LES AUTRES SONT
CATHOLIQUES, c’est-à-dire
universelles, elle seule est
française. Le baptême de Clovis
emplit le haut du pignon. Les rois
de France sont peints sur les
vitraux de la nef. Des tentures de
pierre sont sculptées au portail, de
sorte qu’elle est toujours prête à
recevoir les rois », tels sont les
mots de l’historien d’art Emile Mâle
en 1898, dans L’Art religieux du
XIIIe siècle en France. Si Charles X
fut le dernier roi à être sacré à
Reims, en 1825, la cathédrale
cristallisa longtemps l’identité
française ! Le 19 septembre 1914,
elle est bombardée. Plusieurs
historiens français accusent alors
l’Allemagne d’avoir sciemment
choisi de frapper la France dans
son cœur. Et c’est ainsi que les
cathédrales gothiques deviennent

au XXe siècle des icônes
identitaires. Après la guerre,
l’historien Henri Focillon affirme :
« Cette forme surprenante de l’art
de bâtir, on l’appelle art gothique.
C’est art français qu’il faut dire.
Rien de plus français par les
origines comme par le
développement. » Un autre
spécialiste d’architecture
médiévale, Marcel Aubert, écrit :
« Ce beau pays est aussi le
berceau de notre art national du
Moyen Age, de notre architecture
gothique, que l’on pourrait plus
justement appeler française. » Le
12 mai 1917, le médiéviste
Camille Enlart, dans son Manuel
d’archéologie française, prévient
un collègue : « Dans ma nouvelle
édition je remplace le terme
“gothique” par le mot “français”. »
La récupération nationaliste de
l’art gothique est en marche.
Notre-Dame
de Reims,
carte postale
vers 1900.

lien va progressivement occuper
le devant de la scène. L’âge d’or
n’est plus. Mais ses plus beaux
joyaux, les cathédrales gothiques,
demeurent comme autant de témoignages impérissables de l’éclat
du savoir-faire français. 

o

SELVA/LEEMAGE

A partir de la fin du XIVe siècle, la Renaissance est en marche et le génie ita-

73

ABONNEZ

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LAISSEZ�VOUS SURPRENDRE PAR L’HISTOIRE
LE PORTRAIT
DANS LA TÊTE

DU ROI

48

LOUISE DE SAVOIE
LA PACIFISTE

Elle convainc son fils
er
François I de signer
la paix avec son
ennemi juré en 1529.
Gravure colorisée.

ROSA LUXEMBURG IRE
LA RÉVOLUTIONNA

La cofondatrice de la
ligue spartakiste galvanise
allemande
l’extrême gauche
e
du début du XX siècle.
Portrait de 1915.

d’histoire,
A feuilleter les livres
qui
on constate que les femmes
à travers les
ont accédé au pouvoir
comme des
siècles se comportent
pire ! Perhommes… oui, mais en
qui séduiverses comme Cléopâtre
sait tous les mâles dominants
ver son
préser
pour
romains
Isaroyaume, fanatiques comme
belle de Castille qui sponsorisait
de
l’Inquisition et convertissait
cruelle
force juifs et musulmans,
comme Agrippine, l’impératrice
ses maromaine qui éliminait tous
cinglé, Néris pour que son fiston
accède au
ron de son petit nom,

le jupouvoir. Pour les historiens,
sans appel :
gement des siècles est
est infâme.
au pouvoir, la femme
fémiParangon de la duplicité
de morale
nine, sans une once
la
mais surdouée en intrigues,
est
Chinoise Wu Zetian (624-705)
concours.
définitivemen t hors
l’empede
Cette petite concubine
parvient
reur de Chine Taizong
son hérià devenir la favorite de
Gaozong.
tier, le faible et fragile
sont
Avec elle, tous les coups
permis. Elle élimine l’impératrice
étouffer
en titre – allant jusqu’à
jours �
sa propre fille quelques

W_FRANCOIS 1a.indd

29.05.15 12:04

29.05.15 12:04

Durant ses
32 années
de règne,
François Ier
ne se fie
qu’à un seul
conseiller :
sa mère.

70

W_FRANCOIS 1a.indd

49

o

JUILLET�AOÛT 2015

UNE MÈRE
DÉVOUÉE
ET UN
ALTER EGO
POLITIQUE

71

1520

Du 7 au 24 juin,
la rencontre
diplomatique
entre Henri VIII
d’Angleterre et
François I er vire
à l’étalage de
richesses.
Cet événement
sera surnommé
le « Camp du
Drap d’Or ».

1525

Le 24 février,
François Ier est
fait prisonnier à
Pavie. Il est
embarqué pour
l’Espagne, où il
restera le détenu
de Charles Quint
pendant un an.

1547

Le 31 mars,
François Ier
meurt à l’âge
de 52 ans d’une
septicémie et
d’une insuffisance rénale.

71

LES INTÉGRISTES
DE DAECH NE SONT
PAS LES PREMIERS
VANDALES
des

En mars, une vidéo montrait
militants de l’Etat islamique
massue sur
s’acharnant à coups de
en Irak.
des statues millénaires,
selon les
Motif ? Elles encouragent,
anciens
terroristes, les cultes aux
œuvres
dieux païens. Détruire les
pour mieux
d’art des peuples passés
asseoir son pouvoir, la technique
est hélas bien rodée…
incendie le
21 juillet – 356 Erostrate
(en
temple d’Artémis à Ephèse
des
Turquie actuelle), la première
antique. Le
Sept Merveilles du monde
pyromane voulait tout simplement

le Livre de vêtements de
dans les moindres détails. C’est e
XVI  s. exposé à l’université
M. Schwarz, un manuscrit du
L’ouvrage a été commandé
de Cambridge, en Angleterre.
en Allemagne, qui a
par un riche comptable d’Augsburg, portées en 60 ans.
qu’il a
fait dessiner toutes les tenues

HANNOVRE

ON A RETROUVÉ LE
DE MODE
BLOGdécrits
PREMIER
et commentés
Plus d’un millier (1037) de looks,

ANS APRÈS WATERLOO,
À VENDRE  CITÉ ANTIQUE 200
DÉFAITE NE PASSE PAS de la
AVEC VUE SUR MER près du vil- LAe 18 juin 2015, les Belges fêtent le bicentenaireprévu

L

PAR CYRIELLE LE MOIGNE-TOLBA

� DANS LE RÉTRO

TAXIS
À PARIS
EN 2015,
C’EST
BEAUCOUP ?

on dénombrait 12 000 taxis parisiens
C’est plus qu’il y a un siècle –
la
tient compte de l’explosion de
en 1914 – mais c’est peu si l’on
elle a grimpé de 140 % en 100 ans,
population d’Île-de-France :
que de 47 %.
quand le nombre de taxis n’augmentait

LANDESBIBLIOTHEK,

ROGER-VIOLLET

LE CHIFFRE

entrer dans l’Histoire…
al-Dahr, un
1378 Mohammed Sa’im
une
Egyptien adepte du soufisme,
au sphinx
branche de l’islam, s’attaque
peut plus
de Gizeh, au Caire. Il n’en
offrandes
de voir les paysans faire des
Pendant
à ce lion à tête d’homme.
sur la
des heures, il lance des masses
le nez.
statue et finit par lui briser
décapitent
1793 Des révolutionnaires
des Rois,
les 28 statues de la galerie
de Paris.
sur la façade de Notre-Dame
ces
Dans leur fureur, ils ont pris
Judée
représentations des rois de
rois français.
pour une généalogie des
la Seconde
18 octobre 1860 Pendant
et
guerre de l’opium, Britanniques
le palais
Français pillent et incendient
» construit
d’Eté, « Versailles chinois
Pékin. Cet
en bois de cèdre, près de
Chine à
acte vise à contraindre la
s’ouvrir au commerce occidental.

2015

(X2)
IBT/DRENTS MUSEUM

er

FLASHBACK

17702

e

FIN XIX

JÉREMIE ELOY/WANAÏFILMS.COM

1515

Le 1 janvier, le
roi Louis XII est
mort. Vive le roi
François Ier !
Le 14 septembre,
victoire
triomphale de
François Ier à la
bataille de
Marignan.

LA CHRONO

S
François Ier,
roi de France
(1515-1547) et
Louise de Savoie,
sa mère.

eptembre 1531, dans
« mère amoureuse » :
celles qui se
l’église de Saint-Maurnourrissent des exploits
des-Fossés, le roi vient
de leur
enfant et donnent
naissance aux
de s’évanouir. Sa mère
« grands hommes ».
est morte. La « rememFrançois a grandi dans
brance » de la défunte
un cocon,
au château d’Amboise,
(poupée de bois dont
avec pour
les compagne de
jeux, sa sœur Marmains et le visage
ont guerite, de deux
ans son
été moulés dans de
la petit prince apprend aînée. Le
cire) est posée sur le cerl’italien et
l’amour de la poésie
cueil. L’effigie est si
sur les genoux
ressemblante de sa
mère, qui veille de très
que François Ier lâche
près à
un cri d’effroi son
instruction. A la moindre
avant de s’effondrer
chute
de douleur.
de cheval ou poussée
Drapée du manteau
de fièvre, elle
royal, couron- est
toujours là, à
née et tenant le sceptre
dans une d’inquiétude son chevet, morte
main, Louise de Savoie
à l’idée qu’il puisse
a droit à des arriver
malheur à sa précieuse
obsèques dignes d’une
proreine. En cet géniture.
Il est son « César ».
instant, François Ier
, 37 ans, n’est
plus le roi fier et sûr
de lui, le
rieux vainqueur de Marignan, glo- LOUISE MISE TOUT SUR LUI : son fils,
c’est
mais son assurance-vie.
un enfant perdu et
Veuve à 19 ans,
un monarque elle
conclut un pacte avec
désemparé, qui vient
le coude perdre sa sin de
son défunt mari, le duc
maman adorée et son
d’Ordouble poli- léans,
futur roi Louis XII,
tique. François est resté
pour
le fils à sa survivre
à la cour : il devient
maman, l’« enfant roi
».
le
tuteur légal de ses enfants,
Le monarque se souvient
tandis
comme que Louise
sa mère, petit, le chouchoutait
garde toute liberté pour
. organiser leur éducation
Comme elle l’a laissé
au quotis’épanouir, dien.
Après son accession
prendre confiance en
au trône
lui afin qu’il en 1498,
Louis XII joue le rôle
ait un jour l’étoffe
d’un roi. Au- père
du
pour le garçon, l’investit
jourd’hui, on dirait
du
de Louise de duché
de Valois, choisit ses
Savoie qu’elle a le
précepprofil de la teurs
et lui fait connaître
ses �

L’HISTOIRE
ÉCLAIRE
L’A C T U

Après 136 ans,
le Mont-Saint-Michel redevient
– enfin – une île !

MONT-SAINT-MICHEL,

L’ÎLE IMPRENABLE

ordre,
l’occasion, ils avaient
« Site archéologique de premier
bataille de Waterloo. Pour
vue sur le lac et la mer.
pièces de 2 euros rappelant
lage de Bogazici, avec belle
de commercialiser 270 000
aux Hollandais, Bri» L’annonce, postée sur
des soldats belges – alliés
Prix : 8,5 millions d’euros.
turque, a fait bon- la victoire
Prussiens – face à la Grande
le site d’une agence immobilière
tanniques, Allemands et
Car le sol de Bargylia,
n’a pas plu aux Français,
dir les archéologues du pays.
Armée de Napoléon. L’initiative
de
située près de la station
ce courrier : « La circulation
une antique ville en ruines
qui ont envoyé à Bruxelles
pour
pourrait bien receler un
une symbolique négative
portant
touristique de Bodrum,
courantes
pièces
et une nécropole remoneuropéenne nous paraît
amphithéâtre, un temple
une fraction de la population
sa monnaie.
Les experts demandent
e
» La Belgique a remballé
tant au V  siècle avant J.-C.
préjudiciable.
le terrain. A suivre.
que l’Etat turc préempte

LE BOUDDHA
ABRITAIT
UN SQUELETTE

engloude la Mer ». Les sables mouvants
le célèbre rocher au Péril
pris dans le
epuis le début du printemps,
les imprudents. Les autres,
et de sa digue- tissent
monter et se
est débarrassé de ses parkings
ne voient pas la marée
la circulation brouillard,
arriveront au but !
route qui, depuis 1879, bloquait
noient. Au final, les plus vaillants
aggravant l’accumulation
sont si nombreux,
de l’eau autour du Mont,
Qu’à cela ne tienne, les pèlerins
apportés par les marées.
l’abbaye devient une
naturelle des sédiments
et surtout si généreux, que
Ans, les
été relié au continent
En pleine guerre de Cent
Si rien n’avait été fait, il aurait
citadelle.
vraie
bien dommage, puisque
tours et des remparts
d’ici à 2042. C’eût été
abbés font construire deux
insulaire du lieu qui a
distance, ainsi qu’une
c’est justement le caractère
pour tenir les Anglais à
de 1 200 ans. Imaginez :
en eau douce en cas de
fait son succès depuis plus
citerne pour alimenter l’île
archange sur un rocher
la France du Nord
un sanctuaire dédié à un
Résultat ? Alors que toute
e
les fidèles affluent, siège.
el est la seule
perdu en mer ! Dès le IX  siècle,
est occupée, le Mont-Saint-Mich
que par la dangerosité
prise par les Anglais.
autant attirés par le culte
place forte à n’être jamais
surnommé « Saint-Michel
mont
ce
de
pèlerinage
du

LIRE LES JOURNAUX SUR
LE NET ? BARJAVEL L’AVAIT
PRÉDIT EN 194

VOILÀ POURQUOI KANYE WEST
1560

fait
n février, un Néerlandais a
passer un scanner à sa statue
e
elle
chinoise du XII  s. Surprise :
renferme un squelette humain,
des
avec des rouleaux portant
des
caractères chinois à la place
organes ! Les experts ont identifié
Liuun maître bouddhiste appelé
a mille
quan, qui aurait opté, il y
 : un
ans, pour l’automomification
lequel
processus volontaire, dans
vivant
un religieux est emmuré
jusqu’à ce que mort s’ensuive.

A

TOUJOURS L’AIR SÉRIEUX
2015

E

[de la taille d’un]
« On fera des postes de télévision
un journal, on se branbijou. Plus besoin d’acheter
ou sur l’éditorial
chera sur l’émission d’information
le dernier smartphone à
politique. » Une pub pour
voix off du documentaire
la mode ? Du tout. C’est la
diffusé en 1947 (à voir
La Télévision, œil de demain,
inspiré par l’essai Cinéma
sur ina.fr). Ce texte a été
français de
auteur
Barjavel,
Total écrit par René
tôt. Avec un sens blufscience-fiction, trois ans plus
imagine que, dans
l’écrivain
l’anticipation,
de
fant
tellement absorbés par
la rue, les passants seront
qu’ils se cogneront.
la lecture des faits divers

DR

A

PAR ÉRIC LE BRAZ

AVANT DE REMPORTER LA BATAILLE
(1515 ! ) et de sponsoriser Léonard DE MARIGNAN
“roi-chevalier” fut un petit garçon de Vinci, le
très chouchouté.
PAR JULIA ZIMMERLICH

DR

MÉDAILLON : COLL. CHRISTOPHEL
FOND : GETTY IMAGES.
ADOC-PHOTOS, LEEMAGE.

La petite favorite
manipulatrice devient
impératrice de
e
Chine au VII siècle.
Gouache sur papier.

PORTRAITS : WWW.BRIDGEMANART.COM,

WU ZETIAN
L’AMBITIEUSE

FÉMININ ?
EXISTE�T�IL UN “SOFT POWER”, les femmes sontQuand elles sont aux manettes
que les
elles plus pacifiques et plus éclairées l’Histoire.
hommes ? Notre journaliste a interrogé

L’ H I S T O I R E
AU CŒUR DE
LES FEMMES

QUAND
LES FEMMES
DOMINENT
LE MONDE

LE FILS À SA MAMAN

ŒIL DE DEMAIN» / INA.FR
CAPTURE «TÉLÉVISION,

No 1

LE DOSSIER DE LA RÉDACTION

de la com(site respecte le silence
Le propriétaire du tumblr
(le détail est
Même col de fourrure, même
s’amuse munion chrétienne
et de microblog) B4-XVI
intitulé Le
regard sévère, même bouc
de stars du issu d’un triptyque
sa à croiser des photos
entouré d’un
mêmes lèvres serrées. Pour
de la Christ bénissant
hip-hop avec des œuvres
Kanye
moue de bad boy, le rappeur
Le donateur et sa famille),
sûre- Renaissance. Conclusion ?
juste mine d’ignoaméricain Kanye West a
pas d’hier. West, lui, fait
bour- bling-bling ne date
une foule de paparazzi.
rer
ment pris exemple sur ce
Germain
pieux
Tandis que notre
geois de Hambourg de 1560 !

9

MAI-JUIN 2015
27.03.15 08:47

8
27.03.15 08:47
8
ELE MELE 30 indd

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AVANT MEETIC ET TINDER
LES PETITES ANNONCES MATRIMONIALES DU “CHASSEUR FRANÇAIS”

“FILLE�MÈRE CHERCHE HOMME
Le magazine Le Chasseur français, c’est du sérieux !
Au XXe siècle, quand on passe une annonce, ce n’est
pas pour la drague, mais pour convoler. Sélection.
PAR LOÏC KERJEAN

Ingénieur possédant propriétés
désire épouse 26 à 32 ans, bien
fortunée, tolérerait petite tache.
Juillet 1900
DÉCRYPTAGE : La « petite tache »
désigne alors tout ce qui peut porter
atteinte à l’honneur d’une famille.
Tache fréquente : la perte de virginité
chez la jeune fille.

Jeune homme, 26 ans, brun, pouvant passer pour bien, dit-on, cœur
d’or et aimant, mais possédant aussi tous les défauts d’un enfant du
siècle, amoureux de tous les sports violents… Ledit jeune homme souhaite
épouser une jeune fille mais voudrait avoir une photo avant !
Mars 1904
DÉCRYPTAGE : Bien sûr, on veut voir le portrait de l’autre, mais attention, en
1926, la direction du Chasseur interdira ce genre de demandes : ici, on parle
mariage, pas rencontre, et l’amour noble n’a rien à faire de la beauté !

1900
Indiquez grande, jolie, belle
brune, 20 ans environ, goûts
simples, rustiques, aimant
chasse, y allant, femme d’intérieur,
orpheline comme moi, dot 5 000
à 20 000 francs de rente. Pour
récompense : fusil 500 francs au
choix. Ecrire au journal.
Septembre 1901
DÉCRYPTAGE : Un fusil pour le
« rabatteur » ! On n’oublie pas qu’on
est ici dans les pages du Chasseur
français, magazine de chasse, pêche
et bricolage, créé avec beaucoup
de succès en 1885.

1920
On demande, pour fille-mère
de 45 ans, près de Paris, très
affectueuse, monsieur âgé, très
riche, simple, généreux, même
laid, infirme ou impuissant.
Juin 1904

On cherche sourd-muet de très
bonne famille pour mariage avec
sourde parlante, 37 ans, noble,
fortunée, distinguée, catholique.
Décembre 1921

Demoiselle 45 ans, descendante de Napoléon Ier, distinguée, honorable, bien sous tous
rapports, cœur noble et généreux, ayant eu de grands revers et possédant encore une toute
petite fortune, voudrait trouver monsieur très âgé, très riche, je dis très âgé parce que ne voudrais
dans mariage qu’un ami, un bon compagnon de ma vie, même informe, peu importe, n’aimant
pas le monde, je me consacrerai entièrement à lui.
Avril 1905
DÉCRYPTAGE : Une descendante de Napoléon ! On trouve de tout dans Le Chasseur. Les annonces
matrimoniales du magazine connaissent leur apogée avant la Première Guerre, jusqu’à 340 par mois !

76

SEPTEMBRE�OCTOBRE 2015

Mutilé de guerre, 27 ans,
2 760 francs de pension, épouserait
fille-mère ayant fortune. Discrétion.
Novembre 1922

Quel lecteur isolé, grand
brun, instruit, quarantaine, gazé,
excellent état général, voudrait
correspondre avec demoiselle
33 ans, brune, même santé ?

COLL. IM/KHARBINE-TAPABOR X 2

Novembre 1926
DÉCRYPTAGE : 14-18 est passée
par là. Pendant le conflit, on a aussi
vu apparaître l’expression « divorcé(e)
de guerre », quand des épouses n’ont
pas voulu attendre la fin du conflit.

Pour vos étreintes, Mademoiselle, une gracieuse
conduite intérieure avec son occupant : brun, 27 ans,
sportif sympathique, actif, instruit. Désireux créer,
dans situation agréable, foyer heureux. Recherche
personne affectueuse, sérieuse, gentiment moderne,
grosse dot inutile.
Janvier 1930
DÉCRYPTAGE : Ah, l’auto, l’arme fatale du dragueur des
années 1930 et… des quatre-vingts années suivantes !

Vieille, pauvre,
laide, qui m’épousera
ne sera tout de même
pas déçu.
Novembre 1935

1930

Polytechnicien célibataire,
49 ans, 1,78 m, épouserait femme
37-48 ans, formation mathématique
élevée, docteur, agrégée ou licenciée
mathématiques ou physique, ou
ingénieur supérieure télécommunications, supérieure électricité,
supérieure optique, polytechnique
féminine ou
analogue, ou
ingénieur, ou
agent technique
électronicienne,
ou profession
médicale.
Nucléaire
s’abstenir.
Octobre 1967

1960

Gentille Parisienne épouserait monsieur
honorable, distingué, 42-50 ans. Entrevue
rapide. Vulgaire, tarés, illettrés, maniaques,
indécis s’abstenir.
Octobre 1932
DÉCRYPTAGE : A partir de 1930, les femmes
se rebiffent, elles osent de plus en plus affirmer
leurs exigences.

Industriel parisien, 30 ans, brun, yeux bleus, actif, santé robuste, tous sports,
cheval, auto, avion. Avoir immobilier 2 millions, situation 100 000 et invention gros
avenir. Peintre, musicien, désire femme instruite, intelligente, adroite, simple,
goûts artistiques, aimant nature, excursions, longues marches, chasse, esprit droit
et bon. Poupées ultramodernes, santé fragile s’abstenir.
Septembre 1926
DÉCRYPTAGE : Vive les Années folles ! On se libère, on veut profiter de la vie : les annonces
mentionnent désormais les loisirs. La « musicienne » est extrêmement recherchée.

o 

LE LIVRE

Le Chasseur français,
les petites annonces –
L’Amour en France
de 1885 à nos jours

de Marc Schlicklin (éd. Solar.)
Des dizaines de petites annonces,
une mine d’instantanés de la France
du XXe siècle. Réjouissant !
77

PHOTO-RE-PUBLIC/LEEMAGE

ÂGÉ, TRÈS RICHE”

DÉCRYPTAGE

NUMÉRO
NUMÉRO

1 ZOLA

PREND LA DÉFENSE
DU CAPITAINE DREYFUS

2 ALBERT
LONDRES
DÉNONCE L’HORREUR
DU BAGNE DE CAYENNE

(à lire dans ÇAM Histoire n°33)

N UMÉRO

MONTAGE PHILIPPE DELAVAUD - PHOTOS CONDÉ NAST/CORBIS (2) - A. HARLINGUE/ROGER VIOLLET - ADOC PHOTOS - M. MARTINIE/ROGER VIOLLET

E
3 &WOODWARD
BERNSTEIN
FONT ÉCLATER LE SCANDALE
DU WATERGATE

(à lire dans ÇAM Histoire n°34)
SEPTEMBRE�OCTOBRE 2015

L’AFFAIRE DREYFUS, L’ENFER DE CAYENNE, LE SCANDALE DU WATERGATE…
Comment une presse intraitable peut bousculer la justice et la politique dans
une démocratie. Réhabilitation du 4e pouvoir en trois affaires retentissantes.

E

PAR KARINE PARQUET

PRENDRE POSITION
En France, l’affaire Dreyfus, qui éclate en
1894, est le premier événement surmédiatisé (lire pages suivantes). Des titres se
créent spécialement pour l’occasion, à
l’instar de l’hebdomadaire antidreyfusard Psst…!, composé uniquement de caricatures antisémites. A l’époque, la
presse est davantage porteuse d’opinions
et de viles railleries que d’informations.
Zola, avec son vibrant J’accuse, qui prend
la défense de l’officier d’artillerie juif,
élève le niveau du débat. Il devient le
porte-étendard des journalistes engagés :
« Je n’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tant
souffert et qui a droit au bonheur », écritil dans le journal L’Aurore. Comme lui, les

o

grands journalistes d’alors sont des essayistes brillants… mais qui ne bougent
guère de leurs fauteuils.

DÉNONCER L’INJUSTICE
La Première Guerre mondiale va changer
la donne. Le nombre de quotidiens a
chuté : ils ne sont plus que 31 à Paris,
contre 57 avant-guerre. Las des polémiques politiciennes, le public se passionne pour les grands reportages. Tous
les grands noms de la littérature s’essaient à ce nouveau genre : Kessel couvre
la guerre civile en Irlande dans les années
1920 ; Colette assiste, en 1935, à la première traversée transatlantique du Normandie ; en 1936, Cocteau accomplit un
tour du monde pour Paris-Soir... Un certain Albert Londres se distingue par une
plume indomptable : « Notre métier n’est
pas de faire plaisir, non plus de faire du
tort, il est de porter la plume dans la
plaie », écrit-il. Quand il dénonce l’ignominie du bagne de Cayenne, il use d’une
méthode simple et diablement efficace :
se déplacer, enquêter, raconter ce qu’il a
vu afin d’éveiller les consciences (à lire
dans notre prochain numéro). Avec
Londres, le journaliste devient un émissaire du lecteur, ses yeux et ses oreilles à
l’autre bout du monde.

écoutes du parti républicain, qui pousse
Nixon à quitter le pouvoir. Les deux enquêteurs utilisent des sources anonymes,
interrogent des témoins inhabituels
(concierges, employés), réalisent de longs
entretiens. Du jamais-vu. Leurs méthodes
révolutionnent le journalisme d’investigation. Les medias français s’inspirent de
leur travail. Les affaires se succèdent :
faux terroristes irlandais de Vincennes,
saboteurs du Rainbow Warrior, scandale
du sang contaminé. Naît alors un mythe,
celui des journalistes justiciers, porteurs
du quatrième pouvoir, qui ébranlent les
trois pouvoirs traditionnels (judiciaire,
législatif et exécutif). Le pire cauchemar
des politiques. Aujourd’hui, les héritiers
de Londres, Woodward et Bernstein, s’appellent Denis Robert (freelance), Fabrice
Arfi ou Karl Laske (Mediapart). Leur travail
a permis de révéler au grand public l’affaire Clearstream, le scandale de l’attentat de Karachi ou les abus de l’ex-ministre
Jérôme Cahuzac. Ces défenseurs de la
justice font vivre la démocratie. 

ÉBRANLER LE POUVOIR
Les articles de Zola et de Londres ont fait
basculer l’Histoire. Dreyfus a été gracié,
le bagne de Cayenne, fermé. Et si les reporters pouvaient pousser des présidents
à la démission ? En 1972, les Américains
Bob Woodward et Carl Bernstein publient dans les colonnes du Washington
Post une enquête qui fait l’effet d’une
bombe. C’est le Watergate, ou affaire des

B.N.F.

spionnage des présidents
français par la NSA, affaire
Bettencourt, scandale
SwissLeaks… Sans la presse,
ces histoires n’auraient jamais éclaté au grand jour.
Merci aux journalistes qui
ont joué à fond leur rôle
d’enquêteurs. Leur mission : faire le lien entre les
citoyens (media en latin signifie « entre, milieu ») en diffusant une
information juste et vérifiée, afin de garantir le bon exercice de la démocratie.
Pour faire court, les journalistes sont les
poils à gratter des politiques ! Ça M’intéresse Histoire vous invite à revivre l’épopée du journalisme d’investigation à
travers trois affaires retentissantes, publiées en trois épisodes : Zola et l’affaire
Dreyfus ; Albert Londres et le bagne de
Cayenne ; le Washington Post et le scandale du Watergate.

La Liberté de la presse,
illustration de Le Petit (XIXe s). 

79

Le 27 septembre 1894, un
bordereau est apporté à la
Section des statistiques.
Partiellement déchiré, non daté et
non signé, ce document a été
récupéré dans la corbeille à papier
de l’attaché militaire allemand à
Paris. Il annonce un envoi de
documents concernant l’artillerie
française. C’est une bombe :
quelqu’un, au sein de l’armée
française, livre des renseignements
à l’Allemagne. Alfred Dreyfus,
35 ans, brillant capitaine issu d’une
famille juive d’Alsace, est accusé.
Il est arrêté le 15 octobre 1894 :
c’est le début de l’affaire.

N UMÉRO

1

ZOLA
A. HARLINGUE/ROGER VIOLLET - ADOCPHOTOS

QUAND LES
JOURNALISTES
FONT BASCULER
L’HISTOIRE

PREND LA DÉFENSE
DU CAPITAINE DREYFUS

LE 13 JANVIER 1898, l’écrivain publie une lettre ouverte
au président de la République en première page du quotidien
L’Aurore. Décryptage de ce document historique.
PAR KARINE PARQUET

« Monsieur le Président,

Félix Faure, élu président de
la République en janvier 1895,
est un antidreyfusard convaincu.
En 1898, au moment où Zola rédige
sa lettre, il est radicalement opposé
à la révision du procès.

[…] Quelle tache de boue sur votre nom – j’allais dire sur votre
règne – que cette abominable affaire Dreyfus ! […] Et c’est fini,
la France a sur la joue cette souillure, l’histoire écrira que c’est
sous votre présidence qu’un tel crime social a pu être commis.
Puisqu’ils ont osé, j’oserai aussi, moi. La vérité, je la dirai, car
j’ai promis de la dire, si la justice, régulièrement saisie, ne la
faisait pas, pleine et entière. Mon devoir est de parler, je ne veux
condamnation de Dreyfus. Un homme néfaste a tout mené, a

80

ADOCPHOTOS

pas être complice. […] La vérité d’abord sur le procès et sur la

SEPTEMBRE�OCTOBRE 2015

J’amuse,
caricature de Bobb,
en couverture
de La Silhouette,
24 juillet 1898.

simple commandant. Il est l’affaire Dreyfus tout entière ; on ne
la connaîtra que lorsqu’une enquête loyale aura établi nettede dicter le bordereau à Dreyfus. […] L’auteur du bordereau était
recherché, lorsqu’un a priori se fit peu à peu que cet auteur ne
pouvait être qu’un officier de l’état-major, et un officier d’artillerie : double erreur manifeste, qui montre avec quel esprit superficiel on avait étudié ce bordereau. […]
Ah ! le néant de cet acte d’accusation ! Qu’un homme ait pu
être condamné sur cet acte, c’est un prodige d’iniquité. Je défie
les honnêtes gens de le lire, sans que leur cœur bondisse d’indignation et crie leur révolte, en pensant à l’expiation démecrime ; on n’a trouvé chez lui aucun papier compromettant,
crime ; il va parfois dans son pays d’origine, crime ; il est laborieux, il a le souci de tout savoir, crime ; il ne se trouble pas,
crime ; il se trouble, crime. Et les naïvetés de rédaction, les forchefs d’accusation : nous n’en trouvons qu’une seule en fin de
compte, celle du bordereau ; et nous apprenons même que les
experts n’étaient pas d’accord, qu’un d’eux, M. Gobert, a été
bousculé militairement, parce qu’il se permettait de ne pas
conclure dans le sens désiré. On parlait aussi de vingt-trois offi-

o

Pour pallier le manque flagrant
de preuves, et pour enfoncer
l’accusé, le général Auguste
Mercier, ministre de la Guerre, monte
un « dossier secret » sur le capitaine
Dreyfus. On y trouve des notes
d’officiers, des correspondances
volées, des rapports de personnalité,
des rumeurs sur des liaisons
homosexuelles entre acteurs de
l’affaire… 400 documents,
dont une majorité de faux, forgés
de toutes pièces ! En décembre
1894, ce dossier est présenté
en toute illégalité au procès et
n’est même pas communiqué aux
défenseurs de Dreyfus !

surée, là-bas, à l’île du Diable. Dreyfus sait plusieurs langues,

melles assertions dans le vide ! On nous avait parlé de quatorze

Fiche signalétique
de police d’Alfred Dreyfus,
le 5 janv. 1895.

Chargé de l’enquête
préliminaire après la
découverte du bordereau,
l’officier Armand Mercier du Paty
de Clam fait partie de ceux qui
ont été immédiatement persuadés
que Dreyfus était coupable. Son
enquête, menée à charge, ne laisse
aucune chance à l’accusé.

tout fait, c’est le lieutenant-colonel du Paty de Clam, alors

ment ses actes et ses responsabilités. […] C’est lui qui imagina

Le 3 décembre 1894,
après un mois d’instruction,
le commandant Besson
d’Ormescheville remet son acte
d’accusation au gouverneur militaire
de Paris. Il omet tous les éléments
pouvant innocenter Dreyfus, mais
insiste sur les éléments « moraux »
(des ragots, vite infirmés,
concernant l’addiction de Dreyfus
aux jeux de hasard, sa connaissance
de l’allemand, preuve d’une
inévitable collusion...). Selon
d’Ormescheville, Dreyfus est « doué
d’un caractère très souple, voire
obséquieux, qui convient beaucoup
dans les relations d’espionnage ».

J. VIGNE/KHARBINE-TAPABOR

Moins de trois semaines après
la découverte du bordereau, le
lundi 15 octobre 1894, le capitaine
Dreyfus est convoqué à 9 heures au
ministère de la Guerre sous un faux
prétexte. L’officier du Paty de Clam
l’y attend, ainsi que trois hommes en
civil, qui l’observent avec insistance
depuis le fond de la pièce. C’est un
piège. Afin de comparer l’écriture
de Dreyfus avec celle du bordereau,
du Paty de Clam lui dicte un texte.
« J’ai une lettre à écrire […],
prétexte-t-il. J’ai mal au doigt.
Pouvez-vous écrire à ma place ? »
Dreyfus accepte la dictée. Ce
document permet à l’officier, qui
n’est pourtant pas expert en
graphologie, de conclure dans
son rapport d’enquête que Dreyfus
est l’auteur du bordereau.

ciers qui étaient venus accabler Dreyfus de leurs témoignages.
Nous ignorons encore leurs interrogatoires, mais il est certain

Le 22 décembre 1894, Dreyfus
est condamné à la déportation
à vie, à l’issue d’un procès à huis
clos de trois jours. Le 5 janvier 1895,
dans la grande cour de l’Ecole
militaire (à Paris), il est dégradé au
cours d’une cérémonie publique.
Alors qu’il clame son innocence, un
adjudant de la Garde républicaine
arrache ses insignes, les lanières
d’or de ses galons, les parements
de sa veste et brise son sabre.
Le 21 février 1895, l’ex-capitaine
embarque sur le Ville-de-SaintNazaire, direction la Guyane. Il arrive
en mars sur l’île du Diable. Avec ses
gardiens, ils sont les seuls habitants
de l’île. Il « loge » dans une case
en pierre de 4 mètres sur 4.
81

N UMERO

QUAND LES
JOURNALISTES
FONT BASCULER
L’HISTOIRE

1

ZOLA DÉFEND LE CAPITAINE DREYFUS
L’Armée française est en
majorité antidreyfusarde. Le
conseil de guerre, chargé du procès
du capitaine pour haute trahison,
comptait sept officiers. Tous
voulaient la condamnation. Après le
procès, le ministre de la Guerre
affirme que Dreyfus a été « justement
et légalement condamné ».

que tous ne l’avaient pas chargé ; et il est à remarquer, en outre,
que tous appartenaient aux bureaux de la guerre. C’est un proLe 16 novembre 1897, trois
ans après la condamnation du
capitaine, Le Figaro publie une
lettre de Mathieu Dreyfus,
le frère d’Alfred, qui pendant tout ce
temps a mené une enquête parallèle.
Il accuse un certain Ferdinand Walsin
Esterhazy, un officier français, d’être
le véritable espion. Dans la foulée,
Le Figaro publie des lettres du
commandant Esterhazy qui
trahissent son mépris pour l’armée
française. L’homme passe devant le
conseil de guerre, mais est acquitté,
à l’unanimité, le 11 janvier 1898.

cès de famille, on est là entre soi, et il faut s’en souvenir : l’étatmajor a voulu le procès, l’a jugé, et il vient de le juger une
seconde fois. […]
Le colonel Sandherr était mort, et le lieutenant-colonel Picquart

En mars 1896, une lettre
déchirée, interceptée à
l’ambassade d’Allemagne,
était parvenue à la Section
de statistiques. Elle était
adressée au commandant Esterhazy.
Le télégramme permettait de
comprendre que ce dernier livrait
des informations à Berlin.

lui avait succédé comme chef du bureau des renseignements.
Et c’est à ce titre, dans l’exercice de ses fonctions, que ce dernier
eut un jour entre les mains une lettre-télégramme, adressée au
commandant Esterhazy, par un agent d’une puissance étrangère. Son devoir strict était d’ouvrir une enquête. La certitude
est qu’il n’a jamais agi en dehors de la volonté de ses supérieurs.
Il soumit donc ses soupçons à ses supérieurs hiérarchiques, le
général Gonse, puis le général de Boisdeffre, puis le général Bil-

Intrigué par cette lettretélégramme, le lieutenantcolonel Picquart, qui dirige le
Service des renseignements, se
procure deux lettres écrites de la
main d’Esterhazy qu’il compare au
bordereau qui a condamné Dreyfus.
« Je fus épouvanté, dira-t-il. Les
écritures […] étaient identiques. »
Persuadé qu’Esterhazy est le vrai
coupable, il en parle à sa hiérarchie,
dont le chef de l’état-major. Pour le
faire taire, on le met sous surveillance,
puis on l’envoie en Tunisie.

lot, qui avait succédé au général Mercier comme ministre de la
Guerre […] Mais l’émoi était grand, car la condamnation d’Esterhazy entraînait inévitablement la révision du procès Dreyfus ;
et c’était ce que l’état-major ne voulait à aucun prix. […] Voici
ROGER-VIOLLET

un an que le général Billot, que les généraux de Boisdeffre et
Gonse savent que Dreyfus est innocent, et ils ont gardé pour
eux cette effroyable chose ! Et ces gens-là dorment, et ils ont des

Par cette expression ,
Zola désigne à la fois les
officiers qui ont accablé
Dreyfus, mais aussi tout le camp
des antidreyfusards, majoritaires en
France. Pour eux, le capitaine juif est
un traître, le rouage d’un complot
judéo-maçonnique. Ils entendent
défendre l’honneur de l’armée
française via leur organe de presse
privilégié, le journal La Croix, et leur
organisation, la Ligue des patriotes.
Les dreyfusards réclament la
révision du procès de Dreyfus.
Ils invoquent les droits de l’homme
et la recherche de la justice et de la
vérité. On compte parmi eux des
grands noms de la gauche française
comme Clemenceau ou Jaurès, et
des intellectuels humanistes comme
Anatole France ou Charles Péguy.

82

femmes et des enfants qu’ils aiment ! Le lieutenant-colonel Picquart avait rempli son devoir d’honnête homme. Il insistait
auprès de ses supérieurs, au nom de la justice. Il les suppliait
même, il leur disait combien leurs délais étaient impolitiques,
devant le terrible orage qui s’amoncelait, qui devait éclater,
lorsque la vérité serait connue. […]
Je le répète avec une certitude plus véhémente : la vérité est en
marche et rien ne l’arrêtera. C’est d’aujourd’hui seulement que
l’affaire commence, puisque aujourd’hui seulement les positions sont nettes : d’une part, les coupables qui ne veulent pas
que la lumière se fasse; de l’autre, les justiciers qui donneront
leur vie pour qu’elle soit faite. Je l’ai dit ailleurs, et je le répète
ici: quand on enferme la vérité sous terre, elle s’y amasse, elle
y prend une force telle d’explosion, que, le jour où elle éclate,
elle fait tout sauter avec elle. On verra bien si l’on ne vient pas
de préparer, pour plus tard, le plus retentissant des désastres.
Mais cette lettre est longue, monsieur le Président, et il est temps
de conclure.

KHARBINE-TAPABOR

Dégradation du
capitaine Dreyfus.

Dreyfus comparé à Judas.
Caricature à la une de
La Libre Parole (nov. 1894),
principal support
des antidreyfusards.
SEPTEMBRE�OCTOBRE 2015

C’est l’homme politique
Georges Clemenceau,
directeur du journal L’Aurore,
qui trouve le titre de l’article de
Zola : J’accuse ! Le tirage de ce
quotidien de gauche, créé trois ans
plus tôt, passe le 13 janvier 1898,
jour de la publication de la lettre, de
20 000 à… 300 000 exemplaires !

J’accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d’avoir été l’ouvrier diabolique de l’erreur judiciaire, en inconscient, je veux
le croire, et d’avoir ensuite défendu son œuvre néfaste, depuis
trois ans, par les machinations les plus saugrenues et les plus
coupables.
J’accuse le général Mercier de s’être rendu complice, tout au
moins par faiblesse d’esprit, d’une des plus grandes iniquités
du siècle.
J’accuse le général Billot d’avoir eu entre les mains les preuves
certaines de l’innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées, de
s’être rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèsejustice, dans un but politique et pour sauver l’état-major
compromis.
J’accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de s’être
rendus complices du même crime, l’un sans doute par passion
cléricale, l’autre peut-être par cet esprit de corps qui fait des
bureaux de la guerre l’arche sainte, inattaquable[…] J’accuse
enfin le premier conseil de guerre d’avoir violé le droit, en
condamnant un accusé sur une pièce restée secrète, et j’accuse
le second conseil de guerre d’avoir couvert cette illégalité, par
ordre, en commettant à son tour le crime juridique d’acquitter
sciemment un coupable.
En portant ces accusations, je n’ignore pas que je me mets sous
le coup des articles 30 et 31 de la loi sur la presse du 29 juillet
1881, qui punit les délits de diffamation. Et c’est volontairement
que je m’expose. […] Je n’ai qu’une passion, celle de la lumière,
au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonQu’on ose donc me traduire en cour d’assises et que l’enquête
ait lieu au grand jour ! J’attends. »

KHARBINE-TAPABOR

heur. Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme.

Le 21 juillet
1906,
le général
Gillain
décore le
capitaine
Dreyfus de
la Légion
d’honneur.

L’ÉPILOGUE

L

’ARMÉE PORTE PLAINTE CONTRE ÉMILE ZOLA EN
FÉVRIER 1898. L’écrivain, condamné à un
an de prison, fuit pendant plus d’un
an en Angleterre. Le gérant de L’Aurore
écope de quatre mois de prison. L’affaire
Dreyfus tourne à la quasi-guerre civile.
On s’écharpe dans les dîners de famille,
des journalistes se battent en duel. L’écra-

o

sante majorité des journaux reste antidreyfusarde jusqu’à la fin de l’affaire. Et
la révision du procès Dreyfus confirme le
verdict. Pour ne pas désavouer l’armée,
le conseil de guerre le déclare de nouveau
coupable d’espionnage, en septembre
1899. « Je suis dans l’épouvante », écrit
Zola dans L’Aurore. Devant le scandale, le

Président, Emile Loubet, décide de gracier
Dreyfus. Il est libre, mais pas réhabilité.
Il faudra attendre le 12 juillet 1906 pour
que la Cour de cassation annule définitivement le jugement. Dreyfus est décoré
de la Légion d’honneur dans la cour de
l’Ecole militaire, là même où on l’avait
dégradé onze ans plus tôt. 

83

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4 QUESTIONS RÉPONSES
VOUS ENVOYEZ LES QUESTIONS, NOUS CHERCHONS LES RÉPONSES

1. Depuis quand le Vatican est-il un Etat indépendant ?
CHRISTOPHE PRIOU, MONTPELLIER (34)

LES ÉTATS PONTIFICAUX ONT ÉTÉ RECONNUS PLEINEMENT INDÉPENDANTS
EN 754 par le roi des Francs Pépin le Bref, alors l’homme fort de
l’Europe. La péninsule italienne restera longtemps une mosaïque
de duchés et de cités-Etats indépendants, souvent en guerre les
uns contre les autres. Mais les choses se compliquent pour le
Vatican au XIXe siècle, avec l’unification de l’Italie réalisée par
Victor-Emmanuel. En 1861, le pape refuse de céder Rome (sa
dernière possession) au roi conquérant. Neuf ans plus tard, la

nouvelle armée italienne investit la ville. Le pape Pie IX se réfugie alors dans son palais du Vatican et se considère comme prisonnier. Ses successeurs refusent tout contact avec l’Etat italien.
Jusqu’en 1929, quand les accords du Latran (un autre palais
pontifical) entre Pie XI et Mussolini mettent un terme à la
brouille. Le pape est bien reconnu comme un chef d’Etat… mais
il ne règne plus que sur un territoire de 44 hectares qui abrite
moins de 1 000 habitants : la Cité du Vatican, ou Saint-Siège.

2. D’où vient l’expression “république bananière” ?
CHLOÉ DAO, NANTES (44)

ELLE FAIT RÉFÉRENCE À L’ENTREPRISE AMÉRICAINE United Fruit Company qui, en 1899, détenait le quasi-monopole de l’exploitation
des bananes en Amérique latine et aux Caraïbes. La société
contrôlait les transports, le logement des travailleurs, parfois
la distribution d’eau et d’électricité ; elle manigançait des coups
d’Etat, réprimait les manifestations et bloquait toute réforme
en faveur des paysans. En 1904, l’écrivain américain O. Henry

publiait Choux et Rois, situé dans la république imaginaire d’Anchuria, en Amérique centrale. Dans ce roman, le dictateur Miraflores dirigeait, sous la coupe d’une multinationale du fruit, sa
« petite république bananière maritime ». Cette expression
désigne aujourd’hui un régime apparemment démocratique,
mais régi en réalité par des grandes entreprises qui placent aux
postes clés de l’administration des hommes dévoués à leur cause.

3. Pourquoi la cuisine anglaise a-t-elle mauvaise réputation ?
M. LAKANAL, PAR MAIL

C’EST À CAUSE DE LA REINE VICTORIA ! Au cours de son très long règne
– de 1837 à 1901 –, le Royaume-Uni est devenu la première
puissance mondiale grâce à une révolution industrielle menée
au pas de charge. Employés dans les usines, les travailleurs
qui peuplent les villes en pleine explosion démographique
n’ont plus le temps de cuisiner. Adieu rosbif au jus, aux légumes
et aux condiments, ce mets fameux qui avait fait la réputation

de l’Angleterre jusqu’au XVIIIe siècle. Place aux fish and chips,
l’ancêtre du fast-food ! De son côté, la bourgeoisie puritaine
affiche elle aussi son goût pour la nourriture frugale. C’est
encore la faute de la reine, qui fuit tout plaisir et ne supporte pas que l’on passe un bon moment à table. Résultat :
on mange vite, car les convives ne doivent pas se laisser distraire par les petits plats.

4. Quelle règle interdit aux présidents américains de faire plus de deux mandats ?
OLIVIER DONVEZ, LA ROQUE-SUR-PERNES (84)

À L’ORIGINE, AUCUNE ! Après avoir exercé deux mandats de quatre
ans, de 1789 à 1797, le premier président des Etats-Unis, George
Washington, décidait de passer la main. Tous ses successeurs
ont respecté cette règle non écrite. Elle visait à empêcher qu’un
président, même réélu démocratiquement, ne devienne une
sorte de roi républicain. Mais après son élection en 1932, suivie
d’une réélection en 1936, Franklin D. Roosevelt se présente à
nouveau en 1940. Le prétexte ? La guerre qui ravage l’Europe et

l’Asie menace le pays. Il faut un homme expérimenté aux commandes. Après ce coup gagnant, Roosevelt est même réélu pour
un quatrième mandat en 1944, un an avant son décès. Après
guerre, de nombreuses voix demandent que la règle des deux
mandats soit inscrite dans la Constitution. Proposé par le Congrès
en 1947, le 22e  amendement a été ratifié par les Etats membres
de l’Union en février 1951. C’est pourquoi Barack Obama ne
sera pas candidat à un troisième mandat le 8 novembre 2016.

ÉCRIVEZ�NOUS À ÇA M’INTÉRESSE HISTOIRE�QUESTIONS/RÉPONSES
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85

L’HISTOIRE
DERRIÈRE
LA PHOTO
MONSIEUR
10 MILLIONS
DE VOLTS

T

TOTALEMENT IMPERTURBABLE
FACE AUX CRÉPITEMENTS
assourdissants et aux arcs
électriques de 7 m de long,
l’homme au centre de la photo
ci-contre assiste, en 1899, au
test du générateur électrique
du célèbre physicien Nikola
Tesla, dans son laboratoire de
Colorado Springs (Etats-Unis).
Il reste impassible : hors du
chemin des éclairs, il ne risque
rien. Pourquoi cette mise en
scène ? Pour faire le buzz. Le
personnage assis est un acteur.
Il pose pour une photo qui sera
envoyée aux journaux afin de
promouvoir les travaux de Tesla.
Son grand projet : l’électricité
sans fil. Grâce à son dispositif
composé de trois bobinages
– connu sous le nom de « bobine
Tesla » – , son générateur
d’ondes est capable d’alimenter
des appareils sans qu’ils soient
branchés à des câbles. C’est le
« sans-fil » avant l’heure ! Mais
le coup de pub ne suffit pas.
Les difficultés de mise au point
de la machine découragent
les financiers. Le laboratoire
est détruit en 1917 pour
vendre le terrain. Et l’invention
de Tesla n’a jamais trouvé
d’application pratique.
PHILIPPE MARCHETTI

86

SEPTEMBRE�OCTOBRE 2015

au point par l’Américain Nikola Tesla peuvent
fournir une tension électrique de 10 millions
de volts. Au cours de sa vie, ce génie scientifique
survolté a déposé pas moins de 300 brevets.

o

ULLSTEIN BILD VIA GETTY IMAGES

ÉCLAIRS DE GÉNIE Les bobines géantes mises

87

PRENEZ UN MOULAGE EN PLÂTRE DE BOVIDÉ
ET RAJOUTEZ LES DÉTAILS QUI TUENT :
la mèche sur le côté et la petite
moustache noire. Vous obtenez
une caricature d’Adolf Hitler. Cette
statuette a été acquise en 1939
par le musée des Beaux-Arts de
La Rochelle. Signée par un certain
Ric, il pourrait s’agir de l’œuvre d’un
dessinateur des années 1930. 

VU à l’expo “La Rochelle 39-45”, musée des

Beaux-Arts de La Rochelle, jusqu’au 9 novembre.

LES POILUS
D’ALASKA

En 1915, sur le front des Vosges,
les combats s’enlisent et l’hiver
est glacial. Au mois d’août suivant,
le capitaine Moufflet est chargé
d’une mission : récupérer des
chiens de traîneau en Alaska pour
les prochains grands froids.
Plus de quatre cents bêtes seront
ramenées. Séparés en une
soixantaine d’attelages, ces chiens
seront utilisés pour transporter des
blessés ou des vivres. Trois d’entre
eux recevront la croix de guerre. 

LU dans “La Lorraine, Géographie curieuse et
insolite”, de Pierre Deslais, éd. Ouest-France. 

PAR NICOLAS FRANÇOIS

ARLES,
AUSSI FORT
QUE POMPÉI

C

e fragment de peinture
murale qui représente une
femme jouant d’un instrument à
cordes est un vrai trésor. On compte moins
d’une dizaine d’œuvres de ce type en Italie.
Et en France, c’est une exception. Cette pièce
du Ier siècle av. J.-C. vient d’être mise au jour
à Arles, en avril dernier, dans une ancienne
habitation romaine. Ses propriétaires étaient
formidablement riches. Plusieurs indices le
prouvent. D’abord la couleur du fond de la
fresque. Le rouge vermillon, le pigment artificiel
tiré du minerai de mercure, était très cher.
Ensuite, vu la précision et le détail du dessin –
notamment pour les personnages représentés
au grand format –, les archéologues pensent que
le travail est signé d’un artiste de très haut
niveau, probablement italien. Cette œuvre, c’est
du pur style de Pompéi. Qui pouvait s’offrir un tel
luxe à l’époque ? Peut-être s’agit-il d’un dirigeant
romain installé dans la colonie du sud de la
Gaule. Ou d’un notable local qui souhaitait
adopter le nec plus ultra de la mode romaine.

REMI BENALI/INRAP/MUSEE DEPARTEMENTAL ARLES ANTIQUE

HITLER, OH LA VACHE !

A. FALCO/MUSEE D’ARTE ET D’HISTOIRE LA ROCHELLE/DR

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PODCASTS, SÉRIES TV, EXPOS 

VU sur inrap.fr

UN CAFÉ NOIR ?

Un esclave noir versant sa récolte de café orne
cette pendule du début du XIXe siècle. L’objet
rappelle que le développement de la culture du
café s’est essentiellement appuyé sur la traite
humaine. En 1789, la production française était
assurée par 80 000 esclaves à Saint-Domingue,
en Martinique et en Guadeloupe. 

À VOIR à l’expo “Café, coton, chocolat”, au musée d’Art et d’histoire
du Havre, Abbaye de Graville, jusqu’au 8 novembre 2015.

F. DUGUÉ/F/CARNUCCINI/IMAGE/DR

LE GRAND
ZAPPING DE
L’HISTOIRE

LES MOINES N’AIMENT PAS L’EAU

C’EST QUOI ÇA ?

À LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION, CERTAINS AUTEURS ONT LA DENT DURE CONTRE LE CLERGÉ. En 1784, une parodie
d’essai d’histoire naturelle, signée du pseudonyme de Jean Antimoine, propose une classification
des ordres monastiques qui s’appuie sur leurs habitudes alimentaires. Ainsi, le bénédictin « jeûne
rarement et boit à quatre heures de l’après-midi », les capucins « ont le privilège de porter en route
de petites phioles remplies d’eau-de-vie, qu’ils nichent au fond de leur capuchon pour se désaltérer »,
quant à l’augustin, « on le prendroit pour un animal hydrophobe car il ne touche jamais à l’eau ».

« Noble cri de la vieille France
[…] trop longtemps étouffé par
le crime et nos larmes […] à
jamais vive le roi ! » Ce poème
de 1814 intitulé Vive le Roi ! a
été écrit par... Rouget de Lisle !
Oui, c’est bien le même qui,
en  1792, avait signé La
Marseillaise, l’hymne national
de la République depuis 1795.
Du beau retournement de
veste ! Dès les débuts de la
Re stauration, l’auteur a
présenté son Vive le Roi ! au
nouveau souverain Louis XVIII,
qui l’a refusé. Mais la chanson
a été adoptée dans certains
milieux royalistes. 

LU dans “Les Chansons de l’histoire de

France”, de Christian-Louis Eclimont, éd. First. 

LU sur nature.com

LE MASSACRE OUBLIÉ
Dakar, la colère gronde chez les soldats. Le
30  novembre 1944, un millier d’entre eux
manifestent pour obtenir le paiement de leur dû.
L’artillerie tire sur les contestataires. Entre 35 et
70 soldats français des colonies sont massacrés. 

LU dans “Les Résistants oubliés”, d’Olivier Jouvray et Kamel
Mouellef, éd. Glénat.

©LES RÉSISTANTS OUBLIÉS/ED. GLÉNAT

ENTRE 1943 ET 1945, PRÈS DE 200 000 SOLDATS ISSUS DES
COLONIES AFRICAINES DE LA FRANCE COMBATTENT AU CÔTÉ
DU GÉNÉRAL DE GAULLE au sein de l’Armée française
de Libération. Une fois rapatriés, une mauvaise
surprise les attend : ils ne reçoivent qu’un quart
de la pension qui leur a été promise. Dans le
camp militaire de Thiaroye, en périphérie de

o

IL S’AGIT D’UN DISPOSITIF DE
CONTRACEPTION DATANT DE 1880. Cet
objet s’insère dans l’utérus tandis
que les tiges en or de l’arc se
pressent contre les parois du vagin.
Ce système empêche l’embryon
fécondé de grandir. L’instrument
sera rapidement surpassé par
le stérilet. Ce dernier fonctionne
selon un principe similaire, sauf
qu’il est entièrement inséré dans
l’utérus, réduisant ainsi le risque de
contamination par des bactéries. 

VU sur mashable.com

ON A RETROUVÉ
“L’OREILLE CASSÉE” !
Souvenez vous, dans
l’album L’Oreille cassée,
Tintin part à la recherche
d’un fétiche amérindien.
Qui ressemble beaucoup
à cette statuette inca
en résine et argent,
datée du XVe siècle.
Là aussi, les
oreilles ont une
importance
particulière. Elles
évoquent un signe
distinctif des élites
incas, qui portaient
de grands ornements
circulaires, dont le poids
finissait par déformer
leur lobe. A tel point
que les conquistadors
espagnols les avaient
surnommés orejones,
c’est-à-dire « les hommes
aux grandes oreilles ».

P. GRIES - V. TORRE/MUSÉE DU QUAI BRANLY

IL MESURAIT 2 MÈTRES DE LONG, PESAIT 40 KILOS et possédait une paire
d’ailes… mais ne pouvait pas voler. Malgré son plumage proche
de celui d’un aigle, le Zhenyuanlong suni était trop lourd et ses
membres étaient trop courts pour lui permettre de décoller. Ce
cousin ailé du vélociraptor vivait en Chine il y a 125 millions
d’années. Il vient d’être découvert par des chercheurs de l’université
d’Edimbourg (Ecosse).

LA FACE CACHÉE
DE ROUGET DE LISLE

SCIENCE MUSEUM LONDON/CREATIVE COMMONS/WELLCOME IMAGES

CE DINO À PLUMES CHINOIS
A 125 MILLIONS D’ANNÉES

ZHAO/MINISTRY OF LAND AND RESSOURCES/AFP 

LU dans “A la Table des moines”, de Fabienne Henryot, éd. Vuibert. 

VU à l’expo “L’Inca et le conquistador”,
au musée du quai Branly à Paris, jusqu’au
20 septembre.

89

AKG-IMAGES

LE GRAND
ZAPPING DE
L’HISTOIRE

BIKINI À L’ANTIQUE

ATTRAPE�CŒUR
BRETON

R. COLLETER/INRAP 

VU sur villaromanadelcasale.it

CE PETIT RELIQUAIRE EN
PLOMB EN FORME DE CŒUR
CONTIENT… un vrai cœur
humain, celui d’un chevalier
breton, Toussaint de Perrien, mort en
1649. On l’a retrouvé dans la tombe
de son épouse, Louise de Quengo,
noble bretonne décédée en 1656. Un
signe de leur union par-delà la mort.
Il a été exhumé entre 2011 et 2013
lors de fouilles effectuées sous le
couvent des Jacobins, à Rennes. 

LU sur inrap.fr
90

TOUR DE BABEL
VERSION 2015

D

ans cet épisode biblique, peu après le Déluge,
les hommes s’installent sur une plaine du
pays de Shinéar, en Mésopotamie. Ils
commencent à construire ce gigantesque
monument hélicoïdal, la tour de Babel. Mais Dieu se
fâche : l’édifice est trop beau, trop haut, trop… divin !
Pour punir les hommes de leur vanité, il décide de
brouiller leur langue. Plus personne ne se comprend,
les travaux sont arrêtés et l’humanité se disperse.
Ce mythe a inspiré l’artiste contemporain Frédéric

Voisin dans cette gravure réalisée sur linoleum.
Cette fois, l’édifice n’est pas loin d’être fini, mais les
forces du mal l’attaquent ! Symboles des dangers
et maux contemporains (terrorisme, pollution, etc.),
dragons, kraken, limules volantes et autres créatures
mythologiques ou fantasmées s’emparent de la tour,
obligeant les hommes à se jeter à la mer. Et au loin,
le navire qui passe ne semble pas près de leur venir
en aide. L’Apocalypse semble programmée. 

À VOIR à la galerie Arts Factory, du 3 au 26 sept. 2015, à Paris.
SEPTEMBRE�OCTOBRE 2015

GALERIE ARTS FACTORY

ON A RETROUVÉ L’ANCÊTRE DU MAILLOT
DE BAIN DEUX�PIÈCES. Cette mosaïque,
qui date du début du IVe siècle,
décorait le sol d’une pièce
de la villa romaine du Casale,
une ancienne demeure luxueuse
située sur la commune de Piazza
Armerina, au sud de la Sicile.
Ces femmes ne s’apprêtent pas
à faire trempette, elles sont en
pleine séance de sport : haltère,
lancer du disque ou saut. Déjà
l’obsession de la forme !

… LE SERPENT AVAIT UN ANCÊTRE À QUATRE PATTES. Il vivait au Brésil, pendant le Crétacé,
il y a 100 à 146 millions d’années. Mesurant 20 cm, il avait tous les attributs du serpent
moderne, sauf qu’il possédait quatre pattes de 1 cm. Il a été baptisé Tetrapodophis amplectus par
David Martill, paléontologue de l’université de Portsmouth (Angleterre), qui a repéré ce fossile au
musée allemand de Solnhofen. Jusque-là, on connaissait quelques rares spécimens anciens dotés
d’une ou deux excroissances. Le Tetrapodophis est le premier à en posséder quatre. Cependant,
ses pattes ne lui servaient probablement pas à se déplacer, plutôt à saisir ses proies. Un argument
de plus pour les chercheurs qui pensent que le serpent est d’origine terrestre, et non marine. 

LU sur le site sciencemag.org 

VU sur le site laboiteverte.fr

FRANCK GODDIO/HILTI FONDATION PHOTO-/CHRISTOPHE GERIGK/IMA/DR

“Osiris”, à l’Institut du
monde arabe, à Paris,
du 8 septembre 2015
au 31 janvier 2016.

était loin d’être un esclave.
Sur le terrain, la journée durait
huit heures, entrecoupée d’une
longue pause. Et les employés
bénéficiaient de dix semaines
de congés payés par an.

c’était la calvitie sincipitale,
concentrée sur le devant
du crâne. Chez les Egyptiens,
c’était le signe d’un fort
appétit sexuel.
COLLECTION PATRICK GABELLARI/DR

DES EAUX 

À VOIR à l’expo

LE SAVIEZ�VOUS ?

… L’OUVRIER DES CHANTIERS ROYAUX

… L’ATOUT CHARME DES HOMMES,

HIPPO SAUVÉ
REGARDEZ LE VENTRE ARRONDI
ET LES MAMELLES PENDANTES DE
CET HIPPOPOTAME : c’est une
représentation de Thouéris,
déesse égyptienne
de la maternité et de
la fécondité. Cette
statue en grauwacke,
une sorte de grès, date
de la XXVIe dynastie
(664-525 av. J-C).
Elle fait partie d’une
série d’objets retrouvés
lors de fouilles sousmarines réalisées
près d’Alexandrie.
Certains étaient
engloutis dans
les restes de cités
submergées depuis
le VIIIe siècle.

ÉTONNANTS
ÉGYPTIENS !

LE POILU DRESSE LE BOCHE

LORS DE LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE, POUR PASSER LE TEMPS,
CERTAINS SOLDATS SE MUENT EN ARTISTE. Comme l’auteur inconnu
de cette figurine représentant la capture d’un soldat allemand.
En bois coupé et peint, elle mesure 40 cm sur 60. Les créations
des poilus étaient si nombreuses qu’une exposition fut organisée
dès 1915 par la revue Pays de France. Au palais des Tuileries à
Paris, 2 000 objets ont été alors présentés au public : briquets
en douille de laiton, coupe-papier sculptés dans le cuivre des
ceintures d’obus, bijoux… Sur ce Retour de chasse, le poilu
arbore un large sourire, ce qui, en pleine guerre, rend la pièce
presque ironique. Et aussi très rare. Car l’art des tranchées était
rarement subversif : la censure y veillait. 

À VOIR à l’expo “Hey ! Act III”, à la Halle Saint-Pierre, à Paris, du 17 sept. 2015 au 6 mars 2016.

… DES MÉDECINS ÉGYPTIENS ont

inventé la première prothèse il
y a 2 600 ans. On a en effet
retrouvé deux ersatz de gros
orteil, en bois et papier mâché
(photo ci-dessous). Récemment
testées en laboratoire pour
savoir si elles remplissaient leur
rôle, ces prothèses ont montré
leur utilité : elles permettent de
porter 40% du poids du corps
lors de la marche.

THE UNIVERSITY OF MANCHESTER

PEUGEOT/DR

VÉLO VOLE !

10 000 FRANCS OR ! EN AVRIL 1912, C’EST LA RÉCOMPENSE
QUE PROMET ROBERT PEUGEOT À QUICONQUE RÉUSSIRAIT
À DÉCOLLER DU SOL SUR UNE LONGUEUR DE 10 MÈTRES
À BICYCLETTE. Des inventeurs téméraires élaborent
alors des vélos-avions. Le jour J, vingt-trois
candidats se présentent au vélodrome du Parc
des Princes, à Paris (photo). A fond sur leur
bolide, ils pédalent, activent leurs ailes et… ne
décollent pas d’un centimètre. Quelques mois
plus tard, un nouveau concours est lancé avec
un objectif plus modeste : 1,10 m. Il sera atteint
par Gabriel Poulain, champion de course cycliste.

NÉCROPOLE DE GOURNAH : S. VANNINI/DE A/LEEMAGE 

ON VIENT JUSTE D’APPRENDRE QUE… 

LU dans notre premier (et excellent !) hors-série

“ Ça m’intéresse-Histoire , L’Egypte et ses mystères ”.

91

Responsable éditorial :
Jean-Pierre Vrignaud, 6315.
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Chefs de service : Cyrielle Le Moigne-Tolba,
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Seiglière.
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Ont participé à ce numéro : Olivier Balez,
Elodie Barakat, Frédéric Benaglia, Antoine
Bourguilleau, Véronique Chalmet, Pierre
Delannoy, Manuela France, Nicolas François,
Christophe Gauthier, Maylis Jean-Préau,
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Veyrin-Forrer.
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sont Média Communication
SAS, Gruner und Jahr
Communication GmbH et France ConstanzeVerlag GmbH & Co KG.

92

LA FEMME, INFÉRIEURE
À L’HOMME ?

Bonjour,
dans votre numéro 31, vous publiez
un article intitulé « Depuis quand la
femme veut-elle être l’égale de
l’homme ? » Vous dites qu’Aristote
prône l’infériorité de la femme lorsqu’il
y a 2 400 ans il déclame : « La relation
entre l’homme et la femme est par
nature telle que l’homme est supérieur,
la femme inférieure.» Or, ne peut-on
pas aussi analyser sa phrase comme
une manière de dire que la relation
telle qu’elle est établie entre l’homme
et la femme FAIT de la femme
naturellement un être inférieur, et
non pas qu’elle le soit par nature. Ce
serait donc la relation qui établirait
cette infériorité. Qu’en pensez vous ?
Bien cordialement,

MATHIEU VERNET

de reproduction, c’est le mâle qui donne la semence
qui contient la vie à la femelle. Cette dernière n’a rien
à faire, si ce n’est se contenter de la recevoir. Dès
lors, pour Aristote, l’homme détient le rôle actif alors
que la femme est passive. Cette règle de la nature
se transpose dans la société de l’Antiquité. Résultat :
à l’homme le rôle actif de perpétuer la lignée et de
pratiquer toutes les activités de la cité. A la femme en
revanche, le rôle passif qui la cantonne à la maison.
C’est ainsi. C’est indépendant de la relation. Les rôles
sont définis par nature. Impossible de les permuter
au risque, selon les Anciens, de voir s’effondrer
l’équilibre naturel qui régit le monde. D’ailleurs, dans
l’Antiquité, la question de la relation ne se pose
même pas. Il n’y a qu’un schéma possible, c’est le
contrat passé entre le mâle et le père de sa future
épouse, contre échange de biens. La femme mineure
passant alors de la dépendance de son père
à celle de son mari. » Nous espérons que cette
réponse vous aura éclairé !

LE SUJET

QUI FÂCHE
Paris, 1925.
Propagande de la
Ligue d’action
féministe en faveur
de l’obtention
du droit de vote
pour les femmes.

DEPUIS QUAND

Bonjour Mathieu. Merci pour votre mail
et pour votre intérêt. Voici la réponse de Manuela
France, l’auteur de l’article sur l’histoire de
l’(in)égalité homme/femme. « Pour Aristote, ce qui
fonde l’infériorité de la femme, c’est sa position dans
l’échelle de la nature. Il considère que dans tout acte

o

LA RÉVOLUTION
FRANÇAISE PIRE QUE LA
GUERRE CIVILE CHINOISE ?

Cher Ça m’intéresse Histoire, depuis
que j’ai découvert votre publication
je ne manque pas un rendez-vous ! Dans
le numéro 31, l’article « Révolutions :
le prix du sang » montre un graphique
très impressionnant qui met bien en
évidence l’horreur de la purge ayant eu
lieu durant la guerre civile chinoise
(1927-1950). Ce graphique a éveillé ma
curiosité et, en reprenant les chiffres
que vous avez publiés, puis en les
rapportant à la population de l’époque
(source Wikipédia), une autre vérité
a fait surface. Elle peut surprendre : la
Révolution française a été bien pire
que la révolution chinoise !

LA FEMME
VEUT�ELLE ÊTRE
L’ÉGALE
DE L’HOMME ?

DEPUIS QU’UN CERTAIN ARISTOTE, l’a
qualifiée d’“inférieure”, il y a 2 400 ans…

L

PAR MANUELA FRANCE

e 23 juillet 2014, Le Parlement adoptait définitivement le projet de loi
sur « L’égalité réelle entre les
femmes et les hommes ». C’est « le
dernier saut qui manquait pour permettre aux hommes et aux femmes
de vivre l’égalité réelle », déclarait
alors Najat Vallaud-Belkacem,
ministre des Droits des femmes.
Depuis que le philosophe grec Aristote figea au IVe siècle avant J.-C., le
principe de l’infériorité des femmes
par nature, il aura donc fallu plus de 2 400 ans à ces
dernières pour accéder à une égalité pleine et entière.
Entre temps, les femmes auront dû démonter un à
un tous les préjugés d’incapacité physique et intellectuelle attachés à leur nature supposée. Elles auront
dû s’échapper du foyer pour investir l’espace public
et devenir des citoyennes à part entière. Elles auront

60

La relation
entre
l’homme et
la femme
est par
nature
telle que
l’homme est
supérieur,
la femme
inférieure ”
Aristote, philosophe
grec du IVe s. av. J.-C. 

L E S F E M M E S A U C Œ U R D E L’ H I S T O I R E

PUBLICITÉ ET DIFFUSION
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VOT R E C O U R R I E R

ALBERT HARLINGUE / ROGER-VIOLLET

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E-mail : memo@prismamedia.com

61

Voici mon raisonnement :
– Chine : population (1939, date
« moyenne ») 517 568 000 habitants ; durée
de la révolution : 24 ans  ; 3 200 000 morts
soit 6,2% de la population éradiquée.
– France : population (1795, date
« moyenne ») 28 103 000 habitants ; durée
de la Révolution : 11 ans ; 210 000 morts
soit 7,5% de la population éradiquée.
En conclusion, la tragédie chinoise
en rapport de la population, est bien
inférieure aux horreurs commises
pendant la Révolution française. Si l’on
introduit la durée comme facteur,
c’est encore bien pire ! Encore bravo
pour votre revue.
PIERRE WANNAZ

SEPTEMBRE-OCTOBRE 2015

UNE IDÉE, UNE PRÉCISION,
UN COMMENTAIRE : ÉCRIVEZ-NOUS
memo@prismamedia.com

LE POST

QUE VOUS AVEZ PRÉFÉRÉ

L’HOMME
LE PLUS GRAND DU MONDE
Publié le 28 juillet 2015

Robert Wadlow, né en 1918 dans l’Illinois,
détient le record de l’homme le plus
grand de l’Histoire, avec une taille de…
2,72 m ! Sa statue – grandeur nature –
trône dans sa ville natale d’Alton. Le site
Retronaut publie à son sujet une série
de photos impressionnantes.

L’AVEZ�
VOUS LU ?
Sept infos extra à ne
surtout pas manquer
dans ce numéro. 

Cartouche, le plus grand des
pas plus d’1,40 m

Retrouvez nous sur www.facebook.com/CaMinteresseHistoire

LE SECRET
DES MURS VITRIFIÉS

que la roche vitrifiée est en fait du
granite. Cela veut dire que les auteurs
de la vitrification sont allés chercher
du granite, à quatre kilomètres du
lieu, car cette roche est (relativement)
plus facile à fondre : une température
de 1 100 °C suffit.
J.�D. VERNIOLES, PARIS.

Dans votre dossier « 50 énigmes de
l’histoire de France » (n° 31), vous parlez
des murs vitrifiés de Sainte-Suzanne,
ces curieuses portions de murs qui
ressemblent à de la lave refroidie et dont
on ignore la signification. Je souhaiterais
faire quelques remarques. Ce site est
particulier dans la mesure où il est
construit sur un sous-sol en quartzite,
une roche très difficile à fondre (plus
de 1 300 °C). Or, l’analyse montre

o Merci pour ces précisions, qui renforcent
par ailleurs la théorie selon laquelle cette vitrification
a été voulue par les hommes et n’est pas due au hasard.

DE QUEL “DIGOIN”
PARLE�T�ON ?

o

JUILLET�AOÛT 2015 N°31  CAHIER SPÉCIAL : QUAND LES FEMMES DOMINENT LE MONDE  C’ÉTAIT COMMENT L’ÉTÉ 75 ?  LOUIS XVI, LE ROI QUI VOULAIT QU’ON L’AIME  50 ÉNIGMES DE NOTRE HISTOIRE

Coucou ! Dans votre dossier
« 50 énigmes de notre histoire » (n° 31),
vous placez les pointes de Volgu dans
la ville de Digoin-sur-Loire. Je suis
née dans cette ville, et je peux vous
dire que c’est Digoin tout court, pas
Digoin-sur-Loire ! On peut d’ailleurs
y admirer son magnifique acqueduc
et la Loire qui coule en dessous. J’ai
encore dévoré votre magazine en
deux jours… Vous êtes formidables !
Merci pour tout !
CLARISSE, VIA FACEBOOK

o Clarisse, votre message nous va droit au
cœur ! Et vive Digoin !

E X P L O R E R L E PA S S É P O U R C O M P R E N D R E L E P R É S E N T

DOSSIER SPÉCIAL

30 PAGES
QUAND
LES FEMMES
DOMINENT
LE MONDE

50
ÉNIGMES
DE NOTRE HISTOIRE

m’épousera ne sera tout de même
pas déçu », annonce publiée dans

“Le Chasseur français”

en 1935 (page 76). 

A partir du IV  siècle, la fête
e

celte des Lumières a été

reconvertie par l’Eglise pour devenir
notre fête de… Noël (page 38). 

Sous l’Inquisition, la “poire
vaginale” est un instrument

de torture constitué d’une vis qui
déchire progressivement l’utérus
et les viscères (page 12). 

Baptisé « chaise volante »,

le premier ascenseur était

utilisé par Louis XV pour rejoindre
ses favorites au troisième étage
du château de Versailles (page 18). 

Reliquat de la guerre froide,

le forage le plus profond creusé

par l’homme, en Sibérie, a atteint une
profondeur de 12 262 mètres (page 98). 

L’ÉTÉ 75 ?

LOUIS XVI 

« Vieille, pauvre, laide, qui

JUILLET�AOÛT 2015 N°31 5,95 €

IL Y A 40 ANS
C’ÉTAIT
COMMENT

LE ROI QUI VOULAIT
QU’ON L’AIME

mesurait

voleurs du XVIIIe siècle, ne
(page 54).

LOUIS XIV A�T�IL EU UNE FILLE NOIRE ? QU’ Y A�T�IL
SOUS LA CATHÉDRALE DE STRASBOURG ?
ROMMEL A�T�IL CACHÉ UN TRÉSOR EN CORSE ?
LE PHARE DE TÉVENNEC EST�IL HANTÉ ?...
BEL : 5,95 € – CH : 9 CHF - CAN : 9,99 CAD – D : 7 € - ESP : 6.50 € - GR : 6.50 € - ITA : 6.50 € – LUX : 5,95 € – PORT.CONT. : 6.50 € –
DOM : Avion : 8 € ; Surface : 5,95 € - MAY : 8€ – Maroc : 60 DH – Tunisie : 7.1 TND – Zone CFA Avion : 4 200 CFA ; Bateau : 3 900 CFA –
sZone CFP Avion : 1 400 CFP ; Bateau : 800 CFP.

M 03414 - 31 - F: 5,95 E - RD

3’:HIKNOB=YUZ^ZV:?a@k@d@b@k";

« J’avais la chair des bras à vif ;
cela ressemblait étrangement au gâteau
jaune que ma mère nous faisait »,
raconte Shinji Mikamo, qui se trouvait à
le 6 août 1945 (page 50).

Hiroshima

93

LA GRANDE
AVENTURE DE

L’HOMME

4e partie

QUI A EU LA PEAU DE
Quand, vers – 40 000, Sapiens débarque en Europe,
les Néandertaliens sont déjà dans la place depuis
un sacré bail. Mais leurs jours sont comptés…
PAR PIERRE DELANNOY - ILLUSTRATIONS : ÉRIC MEURICE

94

SEPTEMBRE�OCTOBRE 2015

NEANDERTAL ?

C

’est la grande énigme de la préhistoire.
Pendant 10 000 ans, de – 40 000 à
– 30 000, notre ancêtre, Homo sapiens,
aurait cohabité en Europe avec un
autre spécimen du genre Homo, de
100 000 ans son aîné, Homo neanderthalensis, puis ce dernier a disparu. Pourquoi ? Depuis notre séparation d’avec
nos cousins les grands singes, de nombreuses espèces
d’« homininés » (australopithèques et Homo) ont sombré dans la nuit des temps. Mais c’est la première fois

o

que l’Evolution n’aligne plus, avec Homo sapiens,
qu’un seul candidat face aux pressions du climat.
Quand il arrive au Proche-Orient vers les – 100 000,
Homo sapiens a sans doute croisé sur sa route plusieurs
descendants des premiers humains. Comme lui, ils
sont sortis d’Afrique. Il y a de vieux Homo erectus qui
n’en finissent pas de traîner leur existence longue de
plus d’un million d’années. Il y a aussi l’homme de
Java, une variété extrême-orientale d’Erectus qu’on a
longtemps appelée « pithécanthrope ». Sans oublier
le curieux homme nain de Florès, en Indonésie. 

RÉSUMÉ
DES ÉPISODES
PRÉCÉDENTS :

Vers – 100 000, les
températures
chutent. Il ne reste
plus sur Terre que
800 Homo sapiens !
Pour survivre,
ils misent sur de
nouvelles stratégies,
comme favoriser
la solidarité ou…
la monogamie. En
couple, c’est plus
facile d’élever un
bébé humain à la
croissance ultralente. Et un jour, ils
croisent un autre
Homo : Neandertal...
95

LA GRANDE
AVENTURE DE

L’HOMME

4e partie

NON, NEANDERTAL NE MÉRITE PAS LE NOM
D’“HOMO STUPIDUS”: C’EST POURTANT AINSI
QU’ON L’APPELAIT AU XIXE SIÈCLE 
Parmi ces derniers témoins des balbutiements de

l’aventure humaine, l’homme de Neandertal, qu’on
dit descendre d’un cousin émigré d’Erectus, Homo heidelbergensis, est de loin le plus proche d’Homo sapiens,
de par son ancienneté, son physique, ses capacités
cérébrales, ses aptitudes à la chasse, son organisation
sociale. Il est un peu plus petit et trapu et a de grosses
arcades sourcilières. Issus d’un ancêtre commun,
Sapiens et Neandertal se seraient séparés il y a 500 000
ans. Se sont-ils croisés une première fois en Orient ?
Plusieurs paléoanthropologues pensent que c’est
là-bas qu’il y a pu avoir métissage. Une question
s’impose alors : s’agit-il de deux espèces différentes ?
Ou plutôt de deux sous-espèces interfécondes ? 

À LIRE

QUI A TUÉ
NEANDERTAL ?
d’ÉRIC PINCAS
(éd. Michalon, 2014)
Dans ce récit fictif
sous-titré Enquête
sur la disparition
la plus fascinante
de l’histoire de
l’humanité , l’auteur,
un journaliste
historien de
formation, met en
scène un chaman de
l’Altaï. Toutes les
informations et les
questions de base
sur les relations
entre les hommes de
Neandertal et les
Homo sapiens sont là.
96

L’ÉNIGME A DIVISÉ LES CHERCHEURS PENDANT DES DÉCENNIES.
En 2010, coup de tonnerre ! Les chercheurs de l’institut Max Planck de Leipzig annoncent que l’homme
de Neandertal aurait contribué à hauteur de 1 à 4%
au génome des populations actuelles non africaines
(le métissage s’étant fait après la sortie d’Afrique de
nos aïeux). Voilà qu’on s’aperçoit qu’on a tous en nous
quelque chose de Neandertal. Et pas n’importe quels
gènes : ceux qui ont contribué au renforcement de
notre système immunitaire, ainsi qu’aux changements de pigmentation de notre épiderme comme de
la couleur de nos cheveux. Neandertal ayant vécu plus
de 250 000 ans sous des cieux gris et froids, sa peau et
son système pileux se sont peu à peu adaptés. C’est le
premier Blanc de l’Histoire. Et il a pour compagnes
des rousses flamboyantes. Soudain, grâce à cette découverte scientifique, Neandertal apparaît plus proche
de nous. Il devient même tendance. Le quotidien Libération titre sur « Neandertal et Cro Mignonne », Historia
sur « Neandertal, l’homme idéal ». En janvier 2015, le
mensuel littéraire branché Books consacre sa couv à la
star de la préhistoire : « Neandertal, c’est nous. »
Juste revanche pour ce vieil oncle auquel on a longtemps collé une sinistre réputation de brute à front
bas. Lorsque les ouvriers d’une carrière de pierres près
de Düsseldorf, dans la « vallée de l’homme nouveau »
(vallée de Neander), le découvrent en 1856, ils pensent
que c’est la carcasse d’un ours. Ou le squelette d’un
cosaque de l’époque napoléonienne. C’est en fait le
premier fossile humain reconnu. Un anatomiste réputé estime que « ces restes humains datent d’une
époque où les derniers animaux du Déluge existaient
encore ». Darwin n’a pas encore publié son Origine des

espèces par la sélection naturelle. En 1866, l’« homme
nouveau » reçoit son nom latin, Homo neanderthalensis.
Il a eu de la chance. Ernst Haeckel, le biologiste
d’avant-garde qui a inventé le concept d’« écologie »,
voulait l’appeler « Homo stupidus » !

R

evenons à notre énigme : pourquoi Neandertal a-t-il disparu ? On a à peu près tout
imaginé. Première hypothèse : il aurait
fauté avec une Cro-Mignonne. On parle
d’extinction par hybridation. Les « hommes
modernes » ayant une fécondité plus importante, leur génome aurait submergé celui de leurs
cousins. Petit problème : si les hommes de Neandertal
et les Sapiens archaïques ont pu s’accoupler il y a
70 000 ans au Moyen-Orient, bien qu’ils aient déjà été
à la limite de la compatibilité biologique, en revanche,
30 000 ans plus tard, quand les Sapiens s’installent en
Europe, c’est impossible. Les flux géniques se sont
taris. Plus on va vers l’ouest, plus les caractères néandertaliens se sont accentués. La reproduction avec
Homo sapiens a complètement cessé. L’extinction des
Néandertaliens de l’ouest ne peut donc pas s’expliquer par la dilution génétique.

LES PLUS RADICAUX DES CHERCHEURS OPTENT POUR LE GÉNOCIDE.
Tout à sa rage de conquistador du paléolithique,
Sapiens, l’« homme moderne », aurait éliminé ses
concurrents. Mais on n’a pas trouvé de témoignages
de massacres, sinon quelques stries de découpe sur
une mandibule d’enfant. En 1995, le préhistorien
Jacques Pellegrin évoque, lui, une épidémie mortelle : les Néandertaliens n’auraient pas résisté à un
virus tropical importé par les Sapiens. Thèse invalidée
également, car on n’a pas de traces de pandémie. En
outre, nous ne disposons d’aucune preuve matérielle
d’une possible cohabitation entre hommes modernes
et Néandertaliens. On a aussi convoqué la nature
pour élucider le mystère de la disparition de Neandertal. L’entrée en éruption des champs Phlégréens
(Italie actuelle) vers – 40 000 aurait entraîné une brutale chute des températures qui lui aurait été fatale.
Mais pourquoi Sapiens aurait-il été épargné ? Une fois
encore, la piste est écartée.
Et si c’était à lui-même que Neandertal devait son extinction? « Homo stupidus » aurait été un adepte du
cannibalisme rituel. A force de se goinfrer de cervelle,
il aurait succombé à une variante mortelle de la maSEPTEMBRE�OCTOBRE 2015

LA CHRONO
Vers – 7 Ma

Toumaï, un
Sahelanthropus
tchadensis,
présente des
signes de bipédie
partielle. Encore
simiesque, sa
denture et sa face
le rapprochent du
rameau humain.

– 3,1 Ma

L’Australopithecus
afarensis Lucy
se promène à
plein temps sur
ses deux jambes
dans les plaines
d’Ethiopie.

Vers – 2 Ma

ladie de Creutzfeldt-Jakob, l’encéphalite spongiforme (dite « maladie de la vache folle »). Ultime
hypothèse : Marylène Patou-Mathis, du Museum national d’Histoire naturelle, penche pour une drastique
chute démographique, qui aurait été initiée par une
mutation génétique intervenue il y a plus de 100 000
ans, bien avant l’arrivée des hommes modernes.

A

vouons-le : on ne sait pas ce qui l’a tué,
mais une chose est certaine, Neandertal
n’était pas au point. Ses gosses grandissaient trop vite, un peu comme ceux des
chimpanzés, ils n’avaient pas le temps
d’apprendre. Neandertal négligeait la
petite enfance, un moment crucial pour l’acquisition
des facultés cognitives. D’accord, il disposait du fameux FOXP2, connu sous le nom de « gène de la parole », mais parmi les 87 autres que nous (les Sapiens)
avons et pas lui, la plupart sont impliqués dans la
croissance et le fonctionnement du cerveau. En plus,
question gènes, il nous en a refilés des pas particulièrement sympas, qui nous rendent vulnérables à
plusieurs pathologies comme le diabète, le lupus, la
maladie de Crohn et… l’addiction au tabac !
NEANDERTAL ÉTAIT “À BOUT DE SOUFFLE”. 300 000 ans dans
les pattes et un nouveau colocataire qui veut le déloger, ça mine. Il a connu son âge d’or entre – 60 000 et
– 45 000, quand il était encore seul sur ses terres et au
mieux de sa forme. Ce n’était plus un homme-singe,
loin de là. Sa taille de la pierre par percussion, afin

o

d’obtenir des éclats de forme prédéterminée, est rentrée dans l’Histoire sous le nom de « technique Levallois ». Il enterrait ses morts, il s’occupait des handicapés
et des vieux, il avait une pensée symbolique. Comme
nous. Les deux refroidissements de – 36 000 et
– 30 000 lui ont porté un sacré coup. Les territoires de
chasse se sont réduits, la compétition avec les Sapiens
s’est intensifiée. Avec ses gros épieux aux pointes durcies au feu, il ne pouvait rien contre ces nouveaux venus qui disposaient de sagaies aux pointes d’os pouvant
tuer le gibier à distance sans prendre de risques. Certains étaient même accompagnés de chiens, le premier
animal domestiqué. Un sérieux avantage pour pister
le gibier. Neandertal a fini par céder du terrain. Il s’est
retranché dans ses derniers refuges, le sud-ouest français, l’Espagne, la Croatie, l’Altaï. Du coup, il a perdu
le contact avec ses congénères. Tandis que l’homme
moderne s’est installé dans des colonies de peuplement durables et a entretenu ses relations à grand renfort de voyages, lui s’est isolé, s’est replié sur de tout
petits groupes. La destruction de ses réseaux d’échange
annonce sa mort. Neandertal n’y croyait plus. Voilà
tout. Il s’éteint à Gibraltar en – 28 000. L’homme de
Florès disparaît 10 000 ans plus tard. Nous sommes
désormais seuls. En cas de pépin, il n’y aura pas de
solution de rechange. L’unique mammifère bipède de
la création disparaîtra, point final.  

À LIRE DANS LE PROCHAIN NUMÉRO :
ET L’HOMME S’INSTALLA EN VILLE

Homo habilis
fabrique les
premiers outils
en pierre, des
galets à bord
tranchant qui lui
servent à dépecer
les charognes.

– 1,5 Ma

Homo erectus
est le premier
homininé à
maîtriser le feu.

– 300 000

L’homme de
Neandertal
apparaît en
Europe. Il est
petit et trapu
pour mieux
résister au climat
rude de l’époque
glaciaire.

– 200 000

Homo sapiens,
l’homme
moderne,
apparaît en
Afrique. C’est
aujourd’hui la
seule branche
survivante
de l’arbre
généalogique
des homininés.

97

L’ H I S T O I R E

Illustration du livre
de Jules Verne,
Voyage au centre de
la Terre (1864).

GUSMAN/LEEMAGE

INSENSÉE

ON A RETROUVÉ

LE PLUS GRAND
TROU DE L’HISTOIRE

J

ules Verne l’avait imaginé, les Soviétiques
l’ont presque réalisé ! Le 24 mai 1970, dans
le cercle polaire Arctique, sur la presqu’île
de Kola, l’URSS lance un forage pas comme
les autres. Son objectif ? Atteindre le Moho,
la limite inférieure de la croûte terrestre
située à 35 km de profondeur. En pleine guerre froide,
alors que la course à l’espace fait rage, les Etats-Unis
et l’URSS se livrent une autre bataille, bien plus secrète, celle vers les profondeurs de la Terre. Les Américains commencent par forer sous l’océan Pacifique
en 1961. Très vite, les Soviétiques contre-attaquent. Le
premier secrétaire du Parti communiste, Nikita
Khrouchtchev, lance un grand projet d’étude des
abîmes. En 1965, une équipe part en expédition à la
recherche d’un lieu adéquat, non pas sous l’eau mais
sur le continent. Leur intérêt se porte sur un territoire
de l’Arctique. Le drapeau est planté à quelque 100 km
de Mourmansk, près de Zapoliarny. Dans le plus grand
secret, près de 200 scientifiques, politiques et industriels prennent en main le destin du « forage de Kola »
(ou « forage sg3 »). A travers toute l’URSS, on recrute
des scientifiques, ingénieurs et ouvriers. « Il était plus
difficile d’entrer au forage de Kola que dans le corps
des cosmonautes. Pour cent candidats, on en retenait
seulement deux. Avec la promesse d’un bon emploi,
d’un appartement indépendant et d’un salaire équivalent au double de ce que reçoit un professeur de
Moscou », raconte David Huberman, le commandant
de l’expédition. Les premiers travailleurs débarquent
98

PAR MAYLIS JEAN-PRÉAU

au milieu de nulle part dans une région où le gel
recouvre la terre 270 jours par an. Perdue dans la
toundra, une tour de 68 mètres de hauteur cache l’un
des projets scientifiques les plus fous de l’histoire :
16 laboratoires de recherche s’établissent sur le site.
Au plus fort de l’activité, jusqu’à 500 personnes travaillent, dorment et vivent autour du forage.
BONNE PIOCHE POUR LES SOVIÉTIQUES ! Alors que les Américains ont abandonné leur forage, celui de Kola est un
succès. La presse en parle pour la première fois en
1976. « Le forage du puits le plus profond du pays […]
a pénétré à 7 263 m sous la terre », peut-on lire dans le
journal Polyarnaya Pravda. Néanmoins, forer devient
de plus en plus difficile. Dans les profondeurs, la température dépasse 180 °C, de nombreux accidents matériels ont lieu. Malgré tout, les records se succèdent. Les
foreurs deviennent de véritables héros quand, en
1984, le trou dépasse les 12 000 mètres. Ça tombe
bien ! Cette année-là, c’est à Moscou que se tient le
Congrès géologique international. L’URSS présente au
monde son exploit. Gloire aux scientifiques communistes ! Mais s’il atteint 12 262 m en 1989, un record
mondial, la chute de l’URSS, en 1991, aura raison du
forage. Le projet est gelé en 1995 et le Moho reste à ce
jour un mystère. Le trou le plus profond du monde a
aussi été à l’origine des rumeurs les plus folles. Les
Russes auraient entendu des cris de damnés au fond
du puits. Kola serait la porte de l’enfer ! Cette légende
hante, aujourd’hui encore, les entrailles du Web. 
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