Midnight Meat Train – Ryuhei Kitamura On l’aura attendu, celui-là.

Terminé début 2008, faisant sensation dans tous les festoches depuis, repoussé maintes et maintes fois (on se demande bien pourquoi, peutêtre pour pouvoir soutenir HADOPI en se plaignant des téléchargements ?), le film de Ryuhei Kitamura (ouais !) produit par Clive Barker (ouais !) à partir de sa propre nouvelle (ouais ouais !) arrive enfin en France, juste à point pour égailler un été singulièrement morne au niveau des sorties ciné. L’expectative se voit récompensée puisque l’adaptation trahit suffisamment son matériau de base pour l’améliorer drastiquement en termes de narration et d’imagerie. Leon Kauffman photographie la ville de nuit, à la recherche de clichés "forts" que sa Brooke Shields de galeriste lui réclame. Il est végétarien, a une petite amie serveuse dans un diner assorti d’un patron/cuistot pittoresque, un ami avec qui il boit du vin et un simili-Leica M. Bref, c’est un citadin d’apparence upper middle class bien tendance et bien gentil qui s’encanaille à peu de frais dans le but de "percer". Un soir il croise la route de Mahogany, boucher taciturne à la mise impeccable, qui accessoirement massacre les derniers usagers vespéraux du métro avant de les dépecer avec méthode dans un but mystérieux. Leon est bientôt obsédé par l’homme au point d’enquêter sur ses exactions et de devenir lui-même un homme de plus en plus rugueux. Il va jusqu’à le suivre jusque dans le métro où il réalisera que l’histoire de Mahogany est moins locale qu’à première vue… Bon, on a tous découvert Hellraiser et les Livres de Sang dans notre adolescence, et l’on colore toujours un peu de nostalgie les expériences de ces âges-là. Dans le cas de Barker cette peinture flatteuse prend la forme d’une subordination du style (souvent gênant par un excessif didactisme, voire un certain maniérisme) à la mythologie effective (foisonnante, novatrice, dérangeante, adulte et intelligente), celui-ci profitant de celle-là. De fait, relire la nouvelle originale, Le train de l’abattoir (merci messieurs d’avoir gardé le titre anglais au fait), après avoir vu le film, montre les bénéfices d’une adaptation assez audacieuse pour ne pas hésiter à reconfigurer les éléments d’une histoire assez ténue et lui faire cracher tout son potentiel. On pouvait en effet craindre que la collusion du Barker des débuts, se perdant parfois dans les méandres de son propre ouvrage au point de nous en éjecter (en produisant ce que John D. McDonald nommait des perles, par exemple le monologue intérieur de Mahogany dans la nouvelle, qui ruine toute iconisation), et d’un Kitamura qui alterne souvent sa belle virtuosité ostentatoire et des tunnels de dialogue plus pénibles qu’une réunion de syndic d’immeuble (Versus, Azumi ou Gojira Final Wars font souvent montre d’une belle énergie, mais dureraient une bonne demi-heure de moins qu’on ne s’en plaindrait pas), ne donnât un machin mou couvert d’incongrues boursouflures. Miracle à l’époque du torture porn triomphant (le film s’est fait en 2007), MMT mise bien plus sur son script que sur le splater pur et simple. Avant d’être le film de son réalisateur ou de son producteur, c’est avant tout celui de son scénariste, Jeff Buhler. La voix du conteur se met ici au service d’une mythologie pour la déployer au maximum. Là où on n’avait qu’une grosse péripétie voyant l’affrontement deux personnages principaux aux contours peu définis (ce qui est l’apanage d’une nouvelle "de jeune homme"- il s’agit d’une des premières histoires de Barker), un récit en crescendo très articulé se développe désormais. C’est Mahogany qui en est le principal bénéficiaire : complètement mutique, affublé d’étranges lésions cutanées dont on aura l’intelligence de ne rien nous dire, des attributs de sa fonction (énorme attendrisseur à viande chromé et autres outils joviaux, tablier, sacoche de médecin et horaires des trains, et bien entendu sa bague aux armes d’une secte étrange) et d’une posture monolithique en diable

(Vinnie Jones décroche un demi-sourire durant tout le film), il acquiert un aura de boogeyman qui irradie bien au-delà des séquences de chasse. Le voir à son travail, dans les rues ou chez lui fait autant froid dans le dos que le guetter dans le métro. Néanmoins, une vraie vie a été insufflée au personnage et on s’y attarde via la description de ses routines ou de faiblesses sporadiques venant peut-être d’une maladie chronique. L’élément fantastique n’a quant à lui pas besoin de s’étendre en interminables money shots pour exister : moins de cinq plans, ainsi qu’une courte explication, suffisent tant l’univers se tient et mène vers la révélation. Et c’est cette existence en dehors du cadre du film, accordée aux personnages comme aux situations (le métro et sa ligne "spéciale" en tête) qui nous offre un point d’entrée, d’identification, et nous permet de ne pas nous foutre de ce qui se passe pour les uns et pour les autres. Leon est certes falot, mais c’est en tant que personne et non comme entité strictement fonctionnelle (et bien sûr pour servir son évolution morale au fil du récit – le dernier plan du film est une tuerie). Même un perso aussi peu représenté que la galeriste possède cet aspect vivant, servi juste par deux répliques bien choisies. Le bémol à cela se nomme Maya, la petite amie, qui pour le coup échappe trop peu au mécanicisme, fait gênant encore accentué par la séquence de type "jeu en point n’ click" où elle visite la suite de Mahogany. Et par le manque de présence assez impressionnant de Leslie Bibb, jolie mais transparente au possible. Un gant de toilette serait plus fascinant que Leslie Bibb ; Emmanuel Mouret serait plus fascinant que Leslie Bibb. Cette faute de goût mise à part, on saura se réjouir de voir une relation de couple un peu réaliste : l’inévitable scène de turgescence en binôme ne ressemble pour une fois pas à un rêve humide de Lorie et insuffle un peu de brutalité dans l’exercice (enfin, rien que de très classique, c’est pas non plus un gonzo, et du cul un peu violent, dans une adaptation de Barker, avouez que ça manquerait un peu). Quelles que soient les qualités et défauts d’un script (on déplorera des ellipses parfois un peu abruptes, notamment concernant la relation Leon/Maya), un film ne peut pas s’y résumer. Surprise ! Kitamura devient sobre ! Laissant de côté beaucoup d’afféteries envahissantes, bien qu’elles ne nuisissent jamais à la lisibilité de ses films (travail amorcé depuis Gojira Final Wars), il développe ici une mise en scène ample et travaille à fond le motif de la réflexion et du miroir d’une manière qui rappelle Spielberg. Tout y passe, miroirs donc, surfaces brillantes, vitres, outils et lames, et même flaque de son propre sang où une victime se verra brièvement. Ce qui pourrait paraître gratuit sert bien entendu par la forme le propos narratif et sémantique, à savoir la relation opposition/analogie entre Leon et Mahogany. S’il est encore à la mode en critique ciné de parler de twist à tort et à travers, le retournement de situation de MMT n’en est pas un, c’est le point de sortie naturel d’un récit qui ne s’achemine que vers lui. Il est ainsi logique que cette conclusion soit "éventée" dès la fin du premier acte. En filigrane, c’est la subjectivité dans le récit de terreur qui est affirmée et prônée par un tel dispositif de mise en scène, comme antidote immersif à la fausse astuce du penchant voyeuriste et de sa pseudo-interpelation du spectateur (dans le torture porn encore, mais aussi dans la palanquée de survivals qu’on se tape depuis cinq ans). Regards caméra, vues subjectives et manipulations de la profondeur de champ sont ainsi légion. Ajoutons à cela un rythme et un découpage qui jouent au chat et à la souris avec la perception du personnage/spectateur de manière totalement opératique (la partie de cache-cache dans les carcasses, l’appartement) pour bien enfoncer le clou d’un réalisateur tout entier voué à son récit. Kitamura n’oublie tout de même pas ce qui fait le sel de sa mise en scène et se paie des effets de formaliste, dont certains vraiment bluffants qui apportent leur pierre à l’imagerie Barkerienne : un affrontement dans une rame de métro en marche où sont pendus par les

pieds une vingtaine de corps, dans les mains de pas mal de monde, ça donne un champ – contrechamp dans un couloir. Kitamura, lui, traverse les parois dans des travellings circulaires qu’il faut voir pour les croire (pleure, Michael Bay, pleure !) ou se permet des plans de coupe très brutaux qui utilisent tous les axes, y compris dans des mouvements verticaux par exemple, le tout magnifié par la photo incroyable de Jonathan Sela. Et si tout ça ne convainc pas (en ce cas, grand pardon de la part du rhéteur trop médiocre), il reste un morceau de bravoure qui justifie à lui seul le déplacement, en la personne de Vinnie Jones, qui campe un incroyable Mahogany et porte une bonne partie du métrage sur ses épaules de footballeur (et nous fait oublier son inénarrable « I’m the Juggernaut, bitch !!! »). Un boogeyman nouveau est né, en tous cas : si Mahogany est aussi glaçant, c’est beaucoup grâce à Jones qui ne cède jamais au tongue n cheek et souffle un froid aussi irréfutable que, disons, un coup d’attendrisseur à viande à l’arrière du crâne. Et un bon coup de froid, ça se refuse pas en pleine canicule. FL

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