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Radiographies de la violence ou la crise de la fiction

Martín SOLARES, Editions Almadía / CRICCAL, Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3
Si on les empilait les uns sur les autres, les livres écrits par des journalistes qui
abordent la violence mexicaine avec une certaine dignité littéraire nous arriveraient à la
hauteur du cou. Les romans qui traitent du même sujet nous arriveraient à la hauteur de
la taille, et les romans et les nouvelles très bien écrits, à la hauteur du talon ; au total,
plus de deux mètres et demi de livres. Mais ce n’est rien si on songe que chacune de ces
publications condense les cas des milliers de victimes de la guerre que le gouvernement
mexicain a menée contre les cartels de la drogue durant les deux derniers mandats
présidentiels. Au cours de ces onze dernières années, on a comptabilisé trente-quatre
mille morts : un chiffre plus élevé que celui des pertes humaines causées par la guerre
d’Irak. Le nombre de reporters assassinés au Mexique durant la seule année 2006
dépassait déjà, selon Reporters sans Frontières1, celui des journalistes morts en Irak.
La violence que vit le Mexique horrifie et déprime la population. Elle a révélé que le
calme apparent qui régnait dans le pays durant ces dernières années dissimulait une
série d’horreurs inimaginables. Nous avons été témoins de phénomènes surprenants,
terribles, si ce n’est ridicules :
1. Un corps de police qui n’est plus en conflit avec le crime parce qu’il se trouve,
depuis un certain temps, aux ordres de l’un des cartels de la drogue, qu’il
protège et avec lequel il collabore.
2. Des prisons dont les détenus sortent la nuit pour poursuivre leurs délits, ou des
évasions massives qui se reproduisent avec une fréquence inquiétante.
3. Des centres de soins spécialisés dans le traitement de la toxicomanie qui, en
réalité, fonctionnent comme des débits de stupéfiants.
4. Des zones entières du pays qui semblent ne plus se trouver sous la protection de
la loi. Des provinces entières, de la Basse Californie au Tamaulipas, où des
groupes armés pratiquent en toute impunité l’assassinat, l’extorsion et
l’enlèvement.
1

Cf. «México a la cabeza en periodistas asesinados por el narco», El Universal, México, 2 mai 2006.

La seule chose qui vaille est l’enrichissement à tout prix.2 RADIOGRAPHIES DE LA VIOLENCE OU LA CRISE DE LA FICTION 5.] 3 Les narcomantas sont des banderoles improvisées que les narcotrafiquants placardent dans des lieux publics. La politique de censure qui frappe les médias en province. 11. 9. [Note de la traductrice. D’où. chaque État est dirigé par un gouverneur élu démocratiquement. Des groupes armés qui ont décidé d’ajouter au négoce de l’extorsion et de l’enlèvement de nouvelles formes d’entreprises. Des gouverneurs2 et des maires qui regardent ailleurs tandis que les responsables de la vague de violence suppriment cruellement leurs rivaux et en viennent à utiliser des tactiques terroristes contre la population. Des vidéos diffusées par Youtube qui contredisent de façon éclatante la version officielle selon laquelle le calme règne au niveau national. Elles portent des messages destinés aux cartels rivaux. 6. 7. accompli pour servir la communauté. 8. La pauvreté extrême et l’étalage de richesses mal acquises ont suscité.] . dans certaines régions. le mépris du travail honnête – entendons par là un effort systématique. continu. la contrebande de produits textiles ou électroniques. la vente de « malbouffe » et bien d’autres options rentables et propices au blanchiment d’argent. 2 La République mexicaine est une fédération . 95% des homicides demeurent impunis et certains ne font pas même l’objet d’une enquête. dans de nombreuses zones rurales. à la population ou au gouvernement. Des notaires et jusqu’à des juges qui vivent en permanence sous la menace et qui se voient contraints de légaliser le fruit des extorsions et des enlèvements mentionnés plus haut. comme la contrefaçon de musique et de films. utile. [Note de la traductrice. mais aussi dans certaines zones urbaines paupérisées. Le gouvernement du Tamaulipas n’est pas le dernier à exercer une implacable censure sur tous les médias. la nécessité de chercher sur Twitter et sur d’autres réseaux sociaux un itinéraire sûr pour se déplacer de son domicile à son lieu de travail. L’utilisation de blogs pour publier les informations que personne ne peut ou ne doit publier. De longues campagnes de communication visant à créer la terreur : les narcomantas3 et l’assassinat comme moyen d’adresser un message aux bandes rivales. conseillée ou imposée par des politiciens locaux qui sont censés garantir le droit à l’information. 10.

réduits au cynisme. [Note de la traductrice. où apparaît l’un des premiers narcotrafiquants contemporains. [Note de la traductrice. on peut tout aussi bien trouver des policiers corrompus dans les romans de Jorge Ibargüengoitia que dans ceux 4 « Levantón ». Cela ne s’est pas produit en un jour . Et pour peu que l’on regarde en arrière avec suffisamment d’attention. 13. et ayant connu son apogée lors de la Révolution.RADIOGRAPHIES DE LA VIOLENCE OU LA CRISE DE LA FICTION 3 12. le pozole) dissolvait des cadavres dans des cuves d’acide. les romans de Paco Ignacio Taibo II. pour dissimuler l’horreur de la violence récente. à la résignation. « Encobijado » fait référence aux cadavres enveloppés dans des couvertures. à l’impuissance. des citoyens qui. Existaient. il a examiné le phénomène du blanchiment d’argent. si ce n’est à la dépression.] . Plus tard. fait allusion au moment où les kidnappeurs hissent leur victime dans leur véhicule. Un langage qui. Perro loco Ontiveros. Des nouvelles et des romans se sont intéressés à la corruption des policiers et aux narcotrafiquants. créant des termes tels que « levantón » pour dire « enlèvement ». « Pozoleado » a été forgé lorsqu’on a découvert qu’un personnage surnommé « Le pozolero » (id est : cuisinier d’une soupe populaire. « entambado » ou « pozoleado »4 pour désigner les nouvelles formes d’assassinat. Résultat ? La coulée de pétrole qui s’est répandue dans le Golfe du Mexique après la fuite causée par British Petroleum n’est qu’une piètre métaphore de ce qui se passe au sud du Río Bravo. sujets auparavant dévolus aux corridos5 et aux films d’action à budget réduit. se voient obligés de vivre dans l’éventualité de recevoir une balle perdue ou d’être l’objet d’un chantage de la part des groupes criminels. Les grands kapos du narcotrafic font aujourd’hui l’objet de corridos qui chantent leurs sagas. dans Memorias segadas de un hombre en el fondo bueno. C’est à partir des années quatre-vingt-dix que la violence a gagné du terrain dans les lettres mexicaines. qui dès Informe negro (1988) créait une intrigue policière à partir d’une affaire de narcotrafic. bien entendu. Seuls les grands hommes méritaient qu’un corrido rapporte leurs exploits personnels. la situation est aussi ancienne que la corruption des hommes politiques mexicains et il est possible d’en suivre la trace dans la littérature. comme Cuatro manos (1989). dérivé du verbe « lever ». pleines de dangers et de triomphes. invente des euphémismes. L’un des pionniers parmi ceux qui se sont attaqués au sujet est Francisco Hinojosa.] 5 Apparu à l’époque de l’indépendance. à l’indignation. il semble y avoir autant de nuances pour les mots « drogue » et « coup de feu » qu’il y en a chez les Esquimaux pour nommer la neige. À Tijuana ou à Matamoros. Enfin. « entambado » aux cadavres trouvés dans des récipients ou des poubelles. destinée à l’origine à rapporter les souffrances et les joies du peuple ou à raconter les événements de l’actualité (une sorte de source journalistique pour une population majoritairement analphabète). le corrido est une forme littéraire chantée et accompagnée d’instruments. ou « encobijado ».

ainsi que la construction d’une dizaine de personnages mémorables à partir des stéréotypes du narcotrafiquant. 8 Respectivement : Porque parece mentira la verdad nunca se sabe. Dans le cas d’Élmer Mendoza. tout comme dans les essais de Federico Campbell7. ce sont là deux ouvrages exceptionnels : Huesos en el desierto (Des os dans le désert) et El hombre sin cabeza (L’Homme sans tête). les romans d’Élmer Mendoza – « le premier à traiter avec une justesse toute littéraire des conséquences de la culture du narcotrafic » selon Federico Campbell –. du migrant ou du détective de la police municipale. Si Sada racontait la répression suite à une fraude électorale. des judiciales6 dans les romans d’Hugo Hiriart. Respectivement : Dos crímenes et Las muertas . Se está haciendo tarde . La destrucción de todas las cosas.4 RADIOGRAPHIES DE LA VIOLENCE OU LA CRISE DE LA FICTION de Fernando Del Paso. Daniel Sada. les narrateurs de Luis Humberto Crosthwaite adoptaient le point de vue des vendeurs de drogue et des membres de bandes. 7 . El gran preténder. Luis Humberto Crosthwaite. De leur côté. offraient une image inhabituelle de la complicité entre politiciens et kapos du crime. du moins avec cette qualité littéraire8. quand elles ne les analysaient pas directement. on soulignera sa capacité éprouvée à créer des narrateurs qui reprennent et réélaborent littérairement le parler du Sinaloa. Eduardo Antonio Parra et Élmer Mendoza ont suscité un intérêt accru pour les histoires qui se déroulaient près de la frontière nord et qui faisaient allusion à ces sujets. de Rafael Ramírez Heredia ou de Guillermo Fadanelli. Un asesino solitario. Au-delà de leur grande exigence quant au choix de la perspective et de l’expressivité du langage. ces six romanciers racontaient des histoires qui auraient difficilement pu être abordées auparavant. Pasaban en silencio nuestros dioses. Huatulqueños et Samahua . Juan José Rodríguez créait un détective littéraire pour explorer les assassinats liés au narcotrafic à Mazatlán . des histoires de narcotrafic dans les récits de Leonardo Da Jandra. La otra cara de Rock Hudson et Máscara negra. Tierra de nadie. Au cours de la décennie des années quatre-vingt dix. à mi-chemin entre l’essai et la chronique. L’un et l’autre cherchent à dresser le portrait des conditions qui favorisent l’existence du crime sur la frontière nord. méritent une mention à part. Asesinato en una lavandería china. d’Héctor Manjárrez ou de José Agustín. il ne s’agit pas seulement de nouveauté . du policier corrompu. Palinuro de México. tandis que Parra et Toscana narraient les formes que pouvait adopter la violence quotidienne dans les villes du Nuevo León ou du Tamaulipas. Al calor de Campeche. 6 C’est ainsi qu’on nomme les agents de la police judiciaire et d’investigation. tout particulièrement à Ciudad Juárez . Estación Tula. du sicaire. Deux livres de Sergio González Rodríguez. tous deux publiés dans la première décennie du vingt-et-unième siècle. Juan José Rodríguez. David Toscana.

Marcela Turati. on constatera qu’il existe une profusion de romans qui analysent certaines affaires liées à la violence récente. Chacun de ces personnages apparaît lui-même en compagnie d’une cohorte d’autres personnages : le narcotrafiquant est entouré de sicaires. César Silva. sans pour autant avoir de répercussions notoires. à un type de personnage marginal afin d’expliquer l’orientation que prenait alors le pays. un autre personnage. À ce jour. Alejandro Páez. d’agents comptables. Le pelado – mais aussi le paysan indigène et le bourgeois des années trente – de Samuel Ramos. comme Alberto Chimal et Francisco Hagenbeck. qui écrivent des fictions d’anticipation ou des textes marqués par le fantastique. de secrétaires. l’enfant des rues d’Heriberto Yépez. le politicien corrompu est flanqué de gardes du corps. Fernanda Melchor . de policiers qui le protègent. Hilario Peña. de distributeurs de drogue.RADIOGRAPHIES DE LA VIOLENCE OU LA CRISE DE LA FICTION 5 Si l’on examine la production éditoriale mexicaine à partir de l’année 2000. que des romanciers. Si les objectifs de l’un et l’autre de ces groupes se résument à . qui lui est fortement lié : le politicien corrompu. Parmi ces derniers : les ouvrages de Ricardo Ravelo. de maîtresses et de compositeurs de corridos . enfin. Il faut souligner la nouveauté d’un phénomène : le crime et la violence ont été analysés par des auteurs qui évitaient auparavant ce type de sujets . Orfa Alarcón. Magali Velasco ou Luis Jorge Boone . avec plus ou moins de rigueur. les nouvelles de Carlos Vázquez. plus ou moins de respect envers les victimes : les romans de Julián Herbert. Bernardo Fernández (BEF). de fonctionnaires et de collègues lèche-bottes. Francisco Hagenbeck. les chroniques d’une légion de journalistes parmi lesquels se détachent Juan Villoro. La plupart des essais qui ont par le passé tenté de décrire un aspect de l’identité mexicaine ont eu recours. le pachuco d’Octavio Paz. Diego Osorno. Guillermo Rubio ou Vicente Alfaro . soulignons-le. de politiciens dont les volontés sont en vente. parmi eux on trouve tout aussi bien des poètes. Fabrizio Mejía. ainsi que les livres collectifs édités par la revue Proceso. l’ajolote pré-démocrate de Roger Bartra. une surproduction de reportages qui dénoncent les liens entre le gouvernement et le crime. Francisco Hinojosa. Alejandro Almazán ou Anabel Hernández. comme José Eugenio Sánchez ou Marco Antonio Huerta. À ses côtés. personne n’a toutefois publié d’essai qui s’intéresse aux types sociaux actuellement émergents et qui en fasse le symptôme de la réalité nationale contemporaine. La présence récurrente du narcotrafiquant dans les ouvrages précédemment cités en fait indéniablement l’une des images qui caractérise le Mexicain actuel. Antonio Ramos. le naco ou le yuppie de Carlos Monsiváis. par Diego Osorno ou par Alejandro Páez.

Fiesta en la madriguera (Barcelona. Mexico. De leur côté. il le sait. la bonne fortune du négoce passe avant tout.6 RADIOGRAPHIES DE LA VIOLENCE OU LA CRISE DE LA FICTION l’enrichissement instantané et vorace. des séries télévisées manichéennes. du moment qu’on fait régner le calme dans le coin …10 Dans ces romans et ces récits le narcotrafiquant représente une version radicale. Hilario Peña: Malasuerte en Tijuana. il n’aime pas les problèmes. Original. abondance et débauche gravitent tels des satellites autour du mot narcotrafic. alguien de todos modos lo tenía que hacer. así que qué mejor que nosotros. et ça. mais aussi pour tous ceux qui aspirent à une vie de luxe dans l’immédiat. ils ne sont en réalité fidèles à rien ni à personne. Derrière ce mot. ils enlevaient mon père. Ils nous foutaient pas la paix. « Je gagne et tous 9 Le roman de Juan Pablo Villalobos. nos robaban. 161 : «—Nos tuvimos que venir para acá. le narcotrafic représente la voie d’accès la plus directe à la société de consommation. nous menaçaient… Alors on a préféré profiter de la déchéance de don Agustín [le kapo local] et on lui a pris son négoce une bonne fois pour toutes : fallait bien que quelqu’un le fasse. nos amenazaban… Por eso mejor aprovechamos la decaída de don Agustín y le quitamos el negocio de una buena vez. secuestraban a mi papá. les habitudes des narcotrafiquants sont transparentes tandis que les politiciens les dissimulent derrière le masque de leurs rituels infinis et de leur hypocrisie calculée9. mientras podamos mantener todo tranquilo aquí nosotros. nous volaient. 2011). La littérature mexicaine récente est riche en témoignages qui résument en un seul paragraphe la raison d’être des criminels les plus sanguinaires : On a dû venir ici. et qui mieux que nous. fêtes et excès. p. où le monde est divisé en héros qui ont le droit de massacrer et en méchants qu’il faut massacrer. c’est le peu de valeur qu’il accorde à la vie humaine. les politiciens qui apparaissent dans ces romans feignent de respecter la vie humaine mais ne se privent pas non plus d’en faire fi. a él tampoco le gustan los problemas. et ça lui va. Le profil de ces êtres est également en passe d’être écrit par quelques journalistes. y eso lo sabe el jefe.» . le boss. Voitures et bijoux. Narcotrafiquants et sicaires grandissent entre la pauvreté extrême et la partie la plus violente et la plus jetable de la culture américaine : des films où l’action se résout par des fusillades. que mi familia no es tan mala como las otras. pero no nos dejaron. à l’instinct de survie aigu. de manière toujours autoritaire . On a essayé de travailler honnêtement à San Miguel en semant légalement pendant des années mais on nous a pas laissés. et plus ambitieuse. Intentamos trabajar por lo derecho en San Miguel sembrando legal por muchos años. rend bien compte de cette situation. 10 C’est nous qui traduisons. Pour les plus pauvres parmi les pauvres. RHM. intuitifs et pleins de contradictions : même s’ils parlent de loyautés. La première chose qui saute aux yeux. le mot mort ne tarde pas à faire son apparition. para él mejor. comme Anabel Hernández : Il s’agit de gens très changeants. Pour le narcotrafiquant. Nos traían fritos. charrié par les précédents. Anagrama. lui non plus. y le gusta. de l’entrepreneur capitaliste moderne. parce que ma famille n’est pas aussi mauvaise que les autres. 2009.

des députés ou un président de la république qui soient prêts à s’engager pour le défendre face aux criminels. ou le stress provoqué par le mortel négoce. incapable de continuer à profiter des espaces publics. chiens. aussi est-il finalement caractérisé par la névrose et la dépression. irritable. apparue dans les nouvelles et les romans publiés au cours de ces dernières années. qui s’y connaît en sang. ni bras ni voix. on se répète souvent cette réflexion : « Les gringos te font et te défont. les auteurs mexicains ont élaboré des personnages de victimes de la violence : une image consistante et très répandue. un gouverneur d’État. faucons. Quand il est en vie. des livres de César Silva et de Magali Velasco à ceux de Vicente Alfonso ou d’Heriberto Yépez. Il se peut que l’image qui le représente le plus nettement soit l’homme sans tête qu’a proposé Sergio González Rodríguez. pense-t-il. ce qui les conduit à agir en conséquence… Entre narcotrafiquants. la plupart des romanciers et nouvellistes les comparent à des prédateurs : loups. sous la menace constante de l’extorsion ou de l’enlèvement. Le Mexicain mutilé a appris que le crime et le travail illégal sont plus rentables que le travail honnête. en un instant celui avec lequel ils boivent ou ils se droguent cesse d’être leur compagnon de bringue et devient la pire menace. Vexé. Convaincu de ne pouvoir compter sur un corps policier. et qui réapparaît aussi bien dans les romans d’Élmer Mendoza que dans ceux de Francisco Hagenbeck . Un paragraphe d’Orfa Alarcón suffit à prouver son existence : 11 Anabel Hernández. sans jambes. le narcotrafiquant vit la vie comme un jeu vidéo et voit ses rivaux ou ses victimes comme des points qu’il pourra valider devant ses collègues et ses chefs. de Ciudad Juárez à Veracruz. pour caractériser leurs personnages. À côté de l’image du narcotrafiquant. plus il aura de possibilités de grimper dans la hiérarchie de l’organisation criminelle dont il fait partie. dominé par la peur. 565-568. 2011. le Mexicain mutilé croît et se multiplie à toute allure dans la fiction. voilà la maxime qui gouverne leurs vies.RADIOGRAPHIES DE LA VIOLENCE OU LA CRISE DE LA FICTION 7 les autres perdent ». le Mexicain contemporain que l’on trouve dans les récits actuels est un être qui souffre de délires de persécution qui s’avèrent fréquemment fondés. mutilé. Conscient de courir à chaque instant le risque d’être attaqué par des criminels. Grijalbo. »11 Déterminé par l’éducation qu’il a reçue. un être criblé de balles. C’est nous qui traduisons. Mexico. les rend paranoïaques et ils paniquent avec une facilité extrême . comme l’écrit Yuri Herrera dans Los trabajos del reino. Leur brutale consommation de drogue et d’alcool. Los señores del narco. Plus et mieux il tuera. tigres. p. chacals. . appauvri à force de braquages. c’est un être nerveux. survit et jouit d’une bonne santé. Ce n’est pas un hasard si. qui passe tristement d’un récit à un autre. C’est eux qui disent si t’es bon ou si t’es pas bon.

on en a tous peur . bien qu’il y ait pas la mer à Monterrey. De qui il faut se protéger ? Et pourquoi faire s’il y a pas moyen ?12 De plus. en fait. mal construites. maintenant elle tue. Comme si les mirages pouvaient être habités par décret. entre autres.8 RADIOGRAPHIES DE LA VIOLENCE OU LA CRISE DE LA FICTION Si avant. 2010. au cours des deux derniers mandats présidentiels. c’est de permettre aux autres d’habiter son mirage. Il est toujours réprouvable que des amateurs. ¿De quién hay que cuidarse?. il n’est pas digne de pratiquer la fiction et il mérite le châtiment. afin qu’ils oublient leurs problèmes pendant quelques heures et qu’ils reviennent à leurs vies forts d’une expérience différente. à l’apparition de deux types de fabulateurs dont le travail est diffusé tout au long du territoire national. Dieu appellera les artistes. si antes la policía mordía a la luz del día. Dans Otras inquisiciones Jorge Luis Borges nous avertit que le jour du jugement dernier. moins doués et animés d’intentions douteuses. des principaux représentants de la loi et du crime mexicains. Son obligation. de le peupler d’êtres qui aient l’air vivants et qui sont. Orfa Alarcón: Perra brava. et dont le destin devient plus important que le nôtre. Tout écrivain de fiction digne de ce nom est obligé de montrer un monde qui n’existe que dans son imagination. Mexico. si avant. Ceux qui ne réussiront pas à mettre leurs créations sur pied et à les faire parler avec les vivants seront condamnés au feu éternel. les mettra face à leurs créations et leur ordonnera de les mettre en mouvement. il faut signaler que la violence mexicaine actuelle a révélé une utilisation de la fiction à des fins non littéraires qui mérite un commentaire. qu’on y prenne plaisir et qu’on y habite. 69 : «si antes los ricos tenían miedo a los secuestros. maintenant. ahora los balazos van de la policía al ejército y viceversa. on combattait les délinquants. Si l’écrivain n’est pas capable de créer ce monde et de le rendre habitable. la police acceptait des bakchichs en pleine lumière. selon le prophète Mahomet. ahora mata. p. Planeta. de le développer et de l’animer à l’aide des meilleurs procédés dont il dispose. Original. Si avant. y no sólo la policía. prétendent mettre en place une série de fictions invraisemblables. ¿para qué si no hay manera?» . 12 C’est nous qui traduisons. il y a aussi l’armée et même la Marine. ahora lo tenemos todos. on a assisté. les coups de feu sont échangés entre la police et l’armée et vice-versa. fabriqués à partir de personnes qu’il connaît. celui des lecteurs de livres littéraires. también el ejército y hasta la Marina aunque en Monterrey no haya mar. Je veux parler ici. Alors que les créations des écrivains et des journalistes littéraires ne circulent que dans un milieu très restreint. s’il n’est pas capable de créer un univers d’êtres animés de grandes passions qui circulent dans un territoire et dans un temps imaginaire plus attirants que les nôtres. maintenant. et il y a pas que la police. et que de surcroît ils exigent qu’elles soient respectées. c’était les riches qui avaient peur des enlèvements. Si antes la lucha era contra los delincuentes.

C’est pourquoi personne ne croit au Robin des Bois des narcotrafiquants. des leaders d’opinion. les narcos ont voulu répandre leurs idées et devenir. Cette illusion est étayée par des journalistes et des présentateurs à gages. il y a de bons voleurs – ceux qui se donnent pour nom La Familia (« La famille »). un personnage de fiction parmi tant d’autres. et que la liberté finissait là ou commençait l’impunité des puissants. qu’il faut dire du bien du Mexique. La preuve suivante de la déchéance de l’exercice de la fiction au Mexique. le Michoacán par exemple. pour la première fois dans l’histoire. On découvre que la prospérité économique cachait une dévaluation imminente. Les fictions sexennales sont incapables de perdurer.RADIOGRAPHIES DE LA VIOLENCE OU LA CRISE DE LA FICTION 9 Ceci admis. que la violence et l’assassinat ne se produisent qu’entre les groupes criminels et. De leur côté. ce sont les narcomantas. Les deux fictions les plus diffusées consistent à affirmer que le Mexique est en train de l’emporter sur les narcos. que la paix sociale avait été édifiée dans l’ignorance de la répression et de l’injustice. les narcotrafiquants nous invitent à choisir entre les soi disants bontés de l’un ou de l’autre cartel. créateurs de fiction. ou de tout autre rival – afin de protéger la société. ce grand État de droit. quelques uns de nos politiciens nous proposent une fiction et une attitude face à la vie. Dès que ce président s’en va. mais ce n’est pas une fiction destinée à survivre. bien entendu. sont les mêmes que ceux qui pratiquent l’extorsion ou l’assassinat de ceux qui refusent de croire à la pureté de leurs intentions. le suivant se voue à révéler et à réfuter tous les mythes dans lesquels le pays a vécu six années durant. du Chapo. Ce que les narcomantas ne disent pas. c’est que leurs auteurs. à exercer ou à suggérer la complicité entre le gouvernement et les groupes rivaux. Ils ont prétendu convaincre le public que dans certains états. Par le biais de ces étranges récits éphémères. si elles servent aussi . Parmi les belles traditions mexicaines se détache celle qui permet au président en fonction de construire. des groupes qui avaient travaillé de manière clandestine durant des décennies décident d’influencer l’opinion publique. qui n’a pas davantage réussi à prendre racine dans la population mexicaine. Avec leurs messages écrits sur du bristol ou sur des morceaux de tissu déposés sur le corps de leurs victimes – ce sont là de véritables et d’inquiétantes installations –. le temps de son mandat. Si les narcomantas servent à susciter l’inquiétude dans la société. suivie par leurs proches et par les citoyens les moins critiques. le Cartel du Golfe ou celui du Sinaloa – qui volent les méchants voleurs – qu’il s’agisse des Zetas. le pays imaginaire où il veut vivre.

à rassurer la population. notamment le Cartel du Golfe. ces médecins. quelle est la marge de liberté qu’ont les reporters mexicains à l’heure actuelle ? Quel degré de plausibilité peut avoir ce qu’ils donnent pour vrai ? L’exercice d’une fiction en déliquescence a prouvé que la pauvre qualité de l’information est inversement proportionnelle à la quantité de paranoïa chez les citoyens. Ces femmes qui.10 RADIOGRAPHIES DE LA VIOLENCE OU LA CRISE DE LA FICTION à déresponsabiliser leurs auteurs d’une attaque qu’ils ont lâchement perpétrée. ces commerçants qui essaient tout simplement de faire leur travail. Le besoin de contribuer à la fiction nationale dont font preuve les narcotrafiquants se manifeste encore selon d’autres modalités. offrent de la nourriture aux migrants illégaux. Face aux rumeurs sur un sérieux affrontement armé entre divers groupes de narcotrafiquants. Prise entre les paroles insinuées par les hommes politiques et le silence exigé par les narcotrafiquants. ces reporters qui. Dans ce panorama prometteur il n’y a que deux raisons d’être optimiste. les premiers à réagir afin d’éviter des réactions de terreur dans des villes comme Nuevo Laredo. . ou de donner le bilan de la énième bataille entre bandes rivales. ces professeurs. alors que les criminels leur indiquent ce qu’il faut taire. Matamoros ou Reynosa. de manière plus étrange. les narcotrafiquants commencent peu à peu à endosser les prérogatives du gouvernement. par le biais de stratégies allant du pot-de-vin à l’attaque directe des salles de rédaction d’un journal en passant par l’intimidation. ces femmes âgées qui vont s’installer dans des villes en conflit afin d’être près de leurs enfants. le premier d’entre eux. vont faire des reportages sur les zones dangereuses . ce ne sont pas les hommes politiques mais les cartels euxmêmes. C’est encore plus inquiétant si on considère que les politiciens suggèrent aux journalistes ce qu’il faut dire. Ce n’est un secret pour personne qu’au cours des derniers mois certains kapos. chaque jour. ont exigé des journalistes de la zone frontalière qu’ils cessent de publier des informations sur la énième exécution massive. qui n’a pas encore été suffisamment recensé par la presse ou par la littérature. Alors que le gouvernement se cache et que les journalistes se voient obligés de garder le silence. ces familles qui décident de repartir à zéro à l’autre bout du pays afin d’échapper à la violence. elles servent encore. jour après jour. c’est le courage et l’intégrité des citoyens pacifiques. voulant faire croire à un illusoire climat de paix dans les villes où ils mènent leurs opérations commerciales afin de ne pas attirer l’attention de l’armée ou de la DEA.

ou des narcotrafiquants eux-mêmes. on ne peut que songer aux grottes de Lascaux. À la lecture de ces auteurs. aptes à donner de la profondeur à tout drame humain . de moindre importance en comparaison. Il faut encore ajouter à cette liste l’extraordinaire roman d’Augusto Cruz García-Mora. en trois dimensions. Imaginer la frayeur de l’homme qui s’est trouvé face au premier bison. ainsi que la joie qu’il a ressentie lorsque. Ces auteurs parviennent à créer à partir de stéréotypes très courants des personnages mémorables. Si ce n’est pour nous. Si. À la différence des fictions en déliquescence. de Miguel Tapia. d’Orfa Alarcón. à travers ses dessins. on compte parmi ces livres Perra brava. dans le pays où nous vivons. de Mario González Suárez. la littérature de ces écrivains littéraires ne cherche pas à faire autre chose que les peintures d’Altamira : tenter de montrer à d’autres hommes. a réussi à créer une poignée de livres qui vont au-delà de la fascination ou de la dénonciation de l’horreur. (Traduction de Yael Weiss) . s’ils ont recours à diverses doses d’humour. de Yuri Herrera . qu’il s’agisse des petites amies des narcotrafiquants. c’est la littérature qui. des compositeurs de corridos. Entre 1999 et aujourd’hui. ce n’est pas comme seul procédé mais comme ultime procédé . d’Élmer Mendoza . écrivaine de Monterrey . Montrer que quelqu’un a déjà vécu une époque de bisons et qu’il a eu une expérience à raconter. au milieu d’un tel chaos. et à le fondre dans la voix d’un narrateur à la fois hautement littéraire et totalement vraisemblable. Los caimanes. ils réussissent souvent à s’approprier l’argot de tel ou tel groupe marginal.. des policiers de la P.RADIOGRAPHIES DE LA VIOLENCE OU LA CRISE DE LA FICTION 11 L’autre. cette tentative est insuffisante. Un asesino solitario. mais si important pour ceux qui croient en elle et qui en attendent une réponse. Los trabajos del reino. du présent ou du futur. pour les aider à croire au futur. et A Wevo padrino. Londres después de medianoche. pour les lecteurs du futur.J. elle ne semble pas mineure. Leur seul engagement est envers la littérature et l’univers de la fiction. comment on vivait et comment on aimerait vivre. il a raconté que sa frayeur était passée.

12 RADIOGRAPHIES DE LA VIOLENCE OU LA CRISE DE LA FICTION .