You are on page 1of 115

DU MEME AUTEUR

CHEZ LE MEME ÉDITEUR

París, mon pote, 2008.
Faune et Flore argotiques, 1993.
Les Lumieres du zinc, 1988.
Carrefour Buci, 1987.
CHEZ D' AUTRES ÉDITEURS

L'Argot d'Éros, Marval, 1992.
L'Argot du bistt'Ot, Marval, 1989.
Fleurir la ville, eaux-fortes de Lars Bo, 1988.
L'Argot tel qu'on le parle, Jacques Grancher, 198i.
L'Académie d'argot, dessíns de Moisan, Denoel, 1971.
Le Royaume secret du milieu, Planete, 1969.
Petite Flore argotique, dessins de Gilles Sacksick, Halévy, 1968.
La Coupure, Denoel, 1966.
Le Royaume d'argot, photographies de Robert Doisneau,
Denoel, 1965.
Réservé ala correspondance, Denoel, 1965.
Les Gris de París, eaux-fortes de Lars Bo, 1961.
La Petite Gamberge, Denoel, 1961.
Bistrots, photographies de Robert Doisneau, revue Le Point, 1960.
La Route mauve, Denoel, 1959.
Le Vin des rues, Denoel, 1955.
Les Parisiens tels qu'ils sont, avec Michel Ragon,
photographies de Robert Doisneau, Robert Delpire, 1954.
Les Tatouages du milieu, avec Jacques Delarue,
photographies de Robert Doisneau) La Roulotte, 1950.

Robert Giraud

Le Peuple des berges

préface
d ' Olivier Bailly
....., ,.- ..:.. --------

:

:,; ;·~ 1 -1:··:, ~'.:.;C~~ (:.:-:-:-1\:·e. ~

...... .-~·' ···' - •. ,.,.. -·.···

·,~

le dilettante
19, rue Racine
Paris 6c

-

.~ ~--·.:.

..- . ,,.,,.,

. . . . ... .

Préface
Envoyé spécial au royaume de la nuit

Pour Agathe, roujours, er pour Jean-Yves Griette

Du 8 octobre au 3 décembre 1956, semaine apres
semaine, l'hebdomadaire Qui? D étective publie
« La vie secrete des clochards de Paris », neuf
articles signés Robert Giraud. Cette exploration de
la Ville lumiere coté ombre est aussi une chronique
du petit peuple des rues, un hommage a ceux « qui
paient d'une incommensurable misere une liberté
toute relative ».
7

Avant qu'il ne devienne le fameux chroniqueur du banditisme lyonnais au sein de la rédaction du Progres de Lyon. Bob collabore a Qui ? Détective depuis le mois · iU juin 195+ Il cosigne son premier reportage . Qui? Détective 11'est plus l'hebdomadaire de grands reportages d'avant-guerre. certes. C'est alors une passionnante photographie de la France de la /Ve République. « le roi du cirque » . Pas toujours exenipte de sensationnalisme.l'enterrement en grande pompe d'Alexandre Boug/ione. Chaque époque a ses tares et l'on rira peut-étre d.emain de l'objectivzºté de principe (príncipes a géométrie variable) des médias qui fabriquent aujourd'hui l'opinion. mais il n'est pas encore devenu .Héritier du Détective dirigé des la fin des années mngt par Joseph et Georges Kessel. Ils relancent la cñanteuse Fréhel qui y f ait ses dernieres et pathétiques apparitions publiques et y organisent un bal 8 .avec son vzºeux copain Pierre Mérindol. ils montent ensemble k cabaret les Escarpes au numéro 7 4 de la rue du Cardinal-Lemoine (pour la petite histoire au rezde-chaussée de l'immeuble qui abrita Hemingway lorsqu 'il écrivit Paris est une fete).charrette abras sur le pavé. Mérindol a fait les 400 coups avec Bob. Le N ouveau Détective qui s 'affiche a la devanture IÚS kiosques en 2012. traínant laa. Brocanteurs.

une série de portraits de doux dingues que l'on peut alors croiser ici et la dans Pantruche. notamment Qui? Détective du 17 juillet 1950. des tatoués dont la presse se fait l'écho. mais leur collaboration professionnelle ne débute qu'en r950.. Il est probable que Doisneau ait introduit son compere a Qui? Détective. unan apres Robert Giraud. Cette paire de Robert se connaít depuis 1947. ils publient avec le commissaire Jacques Delarue Les Tatouages du milieu.. réseau d'obédience trotskiste. dans un article signé Jean Le Conte et illustré de photos de . Cette année-la.1 . des 1945. dans la Beauce.L'Intransigeant. On lui doú. Il participe a la création d'une imprimerie clandestine et devient journaliste professionnel a la Libération. Né en 1922. Dudognon est un ancien ouvrier des chantiers navals de La Roche/le qui s'engage tres tót dans la Résistance. Au début de la guerre il est incarcéré au « centre de séjour surveillé » (appellation d 'origine contrólée) de Ulves. Robert Doisneau. En avril ils livrent « Étoiles naires de París » a la rédaction de Paris Presse . mais Georges Dudognon. Pourtant ce n'est pas lui qui ülustre le reportage que nous pouvons lire dans ce recueil. les toutes premieres images 9 . d'ou il s'évade pour intégrer les rangs de l'Organisation communiste révolutionnaire.

illuminés et excentriques. "' A travers cette galerie de personnages nocturnes « hirsutes. ses uistentialistes . Robert Giraud revisite . Une dette aussi envers · de 'VÍeux compagnons dont il est redevable. image inversée de ce que la société veut "'1nne7.dont il contribuera a forger la ~. 1iputation. qu'il se &Ta avec Giraud. A' la maniere de leurs lointains ancétres de la Iégendaire cour des Miracles. clochards.lle Saint-Germain-des-Prés .a rien a voir avec la camaraderie « a la sie ala mort » de Bob avec Doisneau.ainsi est-elle présentée au lecteur -. paru il y a tout juste un an. ses caves. Quand Qui? Détective publie cette « pittoresque enquéte » . Celle de ro . Le Vin des mes. C 'est probablement rue de Seine. Ce sont ~ derniers représentants d'un París véritablement imolite. C'est une quéte. et séance tenante. mais ce tandem Gt toujours partant des qu'il s'agit de traíner ses lattes 4lans les coinstots étranges. lui con/ere une . d'expert es •gens bizarres » : tatoués. Cette relation d'intéréts bien a::2pris n.a voir d'elle-méme. pourtant non revendiquée. /eur monnaie en un breuvage dont la seule vertu est tle délier les langues. De bouche a oreille. leur miracle quotidien se résume surrout a changer. Ce qui ne manque pas.son passé.abac de l'Institut tenu par le pere Fraysse. au cafét. Si leur imagination est sans limite. putes. mais aucsi mythomanes. comme par magie.son jazz.

toujours attentif a l'étymologie. Le Vin des rues raconte les années de débine de Bob. Dans Le Vin des rues. au foyer familia!. peu apres son installation dans la capitale. Presque. Et meme sans une puisqu'il vient de divorcer. Il est sans un. » Le vrai sens du mot clochard. parce que j 'ai toujours eu un domicile. De 1947 a 1950. ils le nourriront. en argot. met la clé sous la porte. Ses camarades s'en vont. y revient dans cette série d'articles : «La "cloche". il partage l'existence des gueux. le journal qui l'emploie. II . Franc-Tireur et Libération-Sud. c'est le ciel. Mac Orlan. au lieu de retourner a Limoges. Unir. » * Les MUR sont issus du regroupement des mouvements de la zone sud. il précise : « Je n'ai jamais été clochard au vrai sens du mot. publication des Mouvements unís de la Résistance*. Écrit entre 1953 et 1955. mais Bob. En ces années Paris recele encare quelques mysteres. Combat. lui. Á la Libération. explore afonds perdus une ville qu'il a découverte a travers ses ainés : Careo. ainsi que ses deux fameux contemporains. Jean-Paul Clébert et Jacques ~nnet. Fargue. Rien de ce qui est étrange ne kur est étranger. Sont clochards tous ceux qui n'ont que le ciel pour toit. Incroyables pourvoyeurs d'histoires.!' Giraud n'étant jamais tres loin.

x du monde guenilleux ». ou chez la Mere Guignard. sur les berges de la Seine. a !'asile de nuit. • parles) sur une grille de chaleur au milieu du 'trottoir. " qu 'il f aut batailler pour arriver a dormir (dormir. n1e Lagrange) ou de «la Mouff' » (aux Quatre ·Sergents de La Rochelle.e. développent une pratique et un Ml'fJO'ir-faire qui forcent le respect. Il connaft «les hauts lieu. Ce n 'est pas a lui que 111 vas apprendre comment aux Halles se louent les pauvres diables pour une soupe ou un verre de vin. rue Xavier-Privas. certes). c'esi-iz-dire d'atténuer la dureté de l'existence. Il a désor&t ais ses entrées partout. dri"lles et autres pietres üsznrortalisés par Jacques Callot. Si la plupart d 'entre eux accomplissent des coreées leur permettant toutjuste d'assurer leur déjense. au Vieux Chéne). certaíns exercent un « vrai » métier (pas toujours lwnnéte. fl fréquente les estancos de «la Maub' » (la bien nommée Belle " litoiJ.Ces années seront formatrices et marqueront son ell'VTe. ·la o1' on en ramasse plus avec le nez qu)avec une pelk. au Village. sait ou nichent les tbvendants des narquois. Il a appris sur le tas le mode de vie et les habitudes de ceux qui refilent la comete ou qui sont de la zone. force a 12 . Ainsi le baron Will. Cette expérience est son sésame.iam. oU l 'on s 'enfile des cheminées de mazout et ou "le raulier f ait office de banquier. un as qui n 'a pas son pareil pour.

on. c'est un métier. Il profitait des coins sombres. spécialiste de la cuisson du niglo. qui avait perdu un reil. est impardonnable (le noir et dilettante matou affalé sur le rabat de ce livre ne me contredira pas). tout comme voleur de chiens et de chats.a que vivait un autre « Chat ». Le ravisseur de greffiers. soutirer la vaisselle de fouille y compris a ceux qui ont des oursins dans les poches. Mendiant. lui. pour leur voler portefeuille ou sac a main pendant qu 'ils s'occupaient a leurs jredaines. le Chat est mort depuis belle lurette puisqu 'il figure. . Il arborait sur l'avant-bras un beau tatouage : un serpent lové autour d'un poignard surmontant l'inscription « Haine et vengeance ». mais dedans. L e Chat dormait dans un entrelacs de poutrelles. au bord du fieuve. Dans ce monde-la on ne pose pas de questions. et vous lirez pourquoi. dans Le Vin des 13 CIBLIOTECA CFN Tl<Al .a vous tente? C'est pourtant de . tout comme Pépé le Gitan. la ou se retrouvaient les couples illégitimes. excusez. Au moment ou Bob écrit son reportage. plutót bipede celui-la. Pourtant. Non pas sous un pont. Alors le Chat. faut pas confondre : le kidnappeur de clebs agit contre ran. D étrousseur d'amoureux.de bagout. Dans un pont. c'est ainsi que Bob obtenaii des réponses et recelait bien des secrets qu 'il ne révele évidemment pasa nous autres caves. vaut mieux pas savoir comme.

Hen ri Crol/a composera la musique et Jacques P.. rue Mouffetard.:-.J1ais rendons justice a Bob. Il n e s 'intéresse pas au tout-venant. I l écrira le scénario de ce petit film ::. Jacques !0111eet le m entionne déja dans Rue des maléfices :_?UJ le sobriquet de l'Harmonica. avec une décen.. Bob accompagnera Jessua jusqu 'au &i3irot le Vieux Chéne.i:g¡:ement de leur industrie. signera gracieusem ent -'introduction.. vous comprendrez .Dn regard.cles comme la prépublication. Suivez . Taus les personnages dont il est question ici ne sont ..~ "'"'1.. ~ malhonnétes. le cinéaste Jacques Baratier.évert.:. on peut aussi considérer cette série _-..::"Tasseur de mégots de son état.. Bob travaille dans la ~-: "!esse.ff¿: "Iettres il a toujours pratiqué le recyclage de ses '"" .es~ .-:. tel le pere Eugene._-:·:ms écrits. En 1956 il devient le personnage principal -iu premier film d'Alain Jessua qui souhaite alors a~rner un court-métrage sur la journée d'un clo:hard parisien. _:__ fun la Lune. Son ami._urqv. ..¿ d'avance.oi... de son ouvrage de référence L e Pc)aum. la Léon ~r:1Tt ses assises. · i consei"lle d'aller voir l'expert en la matiere. 1965). Si en bon biffin .. est un héros. Certains arrivent méme a vivre . dont les savoureux .rrtJ.i!:inges de tabac lui attirent une cliente/e choisie.. Non pas ou 14 ... grand seigneur. Est-il u tile de le préciser.e d'argot (Denoe-Z.. qui ouvre le bal.

Pas vraiment journaliste. Surtout du coté de cette zone aujourd'hui recouverte par le périphérique. tel Rousseau herborisant. Et puis les chevres qui. sous la rue il devine des sentiers. des sentes herbues. cette quéte d'insolite.qu'il soit snob. a pas feutrés. sous l'asphalte il cherche la bonne odeur de !'humus. mais il aime le particulier. apprendon. En lui cohabite son amour de la grande vil/e et celui. Voila Riton. derriere les immeubles des foréts. surtout pas sociologue.. Il se souvient sans doute de son passage dans la . des collines et des panoramas somptueux de son Limousin natal. la nuit venue. Bob est un braconnier. de fantastique social. Des légendes qui fieurent la campagne. C'est son moteur. des émanations d'un temps révolu. un « Raboliot » qui. Les clochards sont peut-étre les résidus d'esprits anciens. l'histoire sínguliere dont ü pourra régaler les copains. secret. c'est un collecteur qui. Attiré par la vie sauvage. « ne manquent pasa Paris ». Voici le marchand de bois a allumer. des essences froissées par le vent. La technique est simple : vous attrapez !'animal et vous le revendez au boucher du coin qui le transforme en cótelettes d'agneau . releve ses pieges a racontars.. « le technicien de la brindille seche et du petit branchage artistement choisis ». bat le pavé a la recherche de légendes urbaines.

aux framboises sauvages..ges..... ::: l'enfance buissonniere. arriver a grappiller un peu de temps avant la fatale échéance. dans le plus grand maquis de France. On raconte des histoires a i:Jrmir debout. aux :hátaignes. de Boudu a _-irchim ede.. On sent chez -u!. com me ses détracteurs nommaient l'irréductible s~o.as. on divague. ce héros sylvestre. Remontons . dans sa barque. il ne masque pas leur condition 16 . emmerde son monde une fois pour toutes. il Joue franc jeu et. '1UX brigandages innocents. "!IT . on perd par p a1zs entiers sa dignité. :d ou régnait en maítre le « fou qui vit dans les ':ali .comme une tendresse pour ces maquisards u -b ains. aux champignons.ges Guingouin..!us lain.-~esistance. aux ruisseaux poissonneux. si pleins d 'imagination sont leurs stratagemes p . pour ces hommes des bois qui rapportent ie la f orét de Fontainebleau les herbes qui seront :eTidues sur le carreau des Halles ou pour ce pécheur 1wcturne qui. vers le « grand pays » cher aAndré Dhótel. Pour les avoir fréquentés de pres il ne les idéalise :. Giraud ne maquille pas les brémes. jette imperturbable ses filets dans le 11ouillage de Notre-Dame.. au mépris de la brizaile fiu viale. n 'en tretient pas le 1nythe sanctificateur de 1 "' en dehors cinématographique qui.. si pittoresques sont ses person•:. ' _4 crever la dalle a tous les vents on tourne en rond datis sa téte. on s'égare..

depuis cette année 44 . 2009). Olivier B ailly* * Olivier Bailly est l'auteur d'un récit biographique consacré a Robert Giraud. .fr. mais une société tout court ou le meilleur ne gagne pas toujours. lzttp://robertgiraud.il n 'avait que vingt-deux ans .de vie. Non. L oin s 'en f aut. Depuis 2006 il anime le blog Le Copain de Giraud. Monsieur Bob (Stock. a commencer par celle des vieux et surtout des femmes. m'avait dit un j our f'écrivain et cinéaste R obert Bober qui avait entrepris avec Robert Giraud de tourner un film sur ces femmes. Nénette. Il y a longtemps que Bob sait tout fa. la clocharde la '"noins loquace de Paris (sans doute y a-t-il de quoi). lemonde. blog. la rue n'est pas une partie de plaisir. Léontine qui finira ses jours dans la rue apres la mort de son mari. Et la cloche n 'est pas une société de bienfaisance.ou il faillit etre fusillé par la milice. Oiga qui tapine sur les quais ou encore Paulette qu 'on appelle Popaul. « L es clochardes sont les marginales des clochards qui eux-memes sont les marginaux de la société ».

aux nippes fripées. C' est selon le goüt des gens ! » Et comme Léon n'est pas contrariant. il est et il restera Léon la Lune ou la Chouette.. il répond indifféremment a l'un ou l' autre sobriquet. demain Léon la Lune sera célebre. J'ai les yeux ronds.. Pour tous. explique-t-il. Parait que je ressemble a une chouette. «A cause de ma tete. Pourtant. courts et raides 19 . Oui. Ou a la lune . personne ne connait ni ne connaitra son nom.I Le peuple de la nuit n'a pas de frontieres D emain. au visage rondouillard ou trois demi-douzaines de poils. il sera célebre. Des millions de gens connaitront ce petit bonhomme gris.

déformée par le vieux sac ficelé sur son dos.. 20 . la faim. va faire sourire les f oules. ont l'air de se battre autour des levres bonasses. Les faire rever aussi .. son atelier et le centre de ses loisirs. le sommeil. s'intitulant tout simplement Léon la Lune. chez lui. en somme. et. La caméra le suit.. dans cette vieille et populeuse rue Mouffetard. dit Jacques Prévert en présentant ce film. » Et. en hiver. Pourtant Léon n'est pas un acteur. Sa silhouette courte et lourde. c'est comme vous et moi. ces angoisses éternelles du clochard qui sont le froid.. qui va etre présenté au public • cene sa1son. Car Léon la Lune est devenu la vedette d'un film. dans cette bande. Léon joue son role de tous les jours : sa vie de clochard parisien. on partage meme son travail . la musique des coins de rues.comme des piquants de cactus. un peu sa propriété. qui est tout a la fois son domicile. on fait le tour de }'aventure quotidienne de Léon : cette multitude d'actes banals qui ponctuent les heures. • Léon la Lune. ou n'importe qui. Avec l'objectif. en toutes saisons.. le tabac.. un personnage de la vie . ces joies simples qui lui dispensent un reve au rabais et qui s'appellent le vin. un court-métrage.

Cela ne l'ernbarrasse guere. au hasard des rencontres. Et puis l'harmonica. Comme Léon. ses deme passions. Non. «J'sais tout faire ». on travaille. D 'abord Cora. Léon. pour les avoir tous faits dans sa vie n'a plus de métier depuis des années. Quelquefois. elle devait devenir chien de clochard. affirme-t-il quand les nécessités l'obligent a louer ses services. qu'il porte sans encambre dans une poche de son gilet. elle n'a jamais connu que la rue. ce n 'est pas une de ces taches qui vous rivent huit heures d'affilée a l'outil. Elle lui suffit pour s'accorder quelques heures de reve. la caméra nous livre son jardín intime. Léon se hasarde a jouer un air ou deux daos un bistrot et il récolte quelques piécettes. En fouillant la vie de Léon la Lune. Chien-clocbard. une gentille bete sans race. Bien sür. Anonyme comme Léon. comme on reve. Celles-ci transforrnées en verres de gros rouge. saos pedigree.Car Léon travaille aussi. en clochard. C'est une chienne. Léon l'a recueillie et partage avec elle son pain et sa misere. C 'est une musiquette de quatre sous. 11 est volontaire pour toutes les corvées. c'est encore du 21 . quelquefois. Elle luí permet de régaler un quarteron de bons amis d 'un concert improvisé a l'occasion. des saisons et de la couleur du temps.

Dans une misere noire.. le minuscule instrument jaillit de sa poche. Elle chantait..dve et du bon temps que lui a procurés son harmonica .. D' ailleurs.. comme elle l'avait commencée soixante ' 22 .. je l'accompagnais . toujours » des poésies du trottoir et du bal musette. brille un instant au creux de sa main... •••• » Et s'il devine un soup9on de scepticisme chez son interlocuteur. » C'est vrai.. je joue tous les airs. Et comment ! J'étais "ensemble" 8"CC Fréhel. Il me ptffit de les avoir entendus une seule fois . de derriere les deux mains jc>intes en coquille sur la bouche. déclare fierement Léon. quand j'étais artiste. place de la Conttescarpe. Et. Comme par enchantement. » C'était peu avant la mort de la grande artiste. Vous pouvez demander aLéon n'impot te quelle rengaine. puis Léon se111ble l'avaler .. • fai jamais appris la musique. il s'enflamme : • Oui. la-haut. Fréhel terminait sa carriere.. le clochard hisse couler en notes aigrelettes les « amours . artiste . e Tiens. dans un bal musette de la Contrescarpe.. Pourtant. 11 aime le rappeler. c'était la belle ~ . cet harmonica de gosse a valu son heure de célébrité a Léon..

minet vert . C'était du sincere.. la salle chavirait. filies et maquereaux. meme quand elle avait fini son tour. Elle partait de bonne heure pour rentrer chez elle. soupire-t-il. <1 Oui. la-bas a Montmartre . Quand elle disait a Léon : <1 Vas-y. Moi.. magnifique. Léon la Lune en prenait sa part.. » 23 .es éculées.. Pas de claque. pas de frime.habillée en fille de la Halle : jupe noire plissée. cassé. perites ouvrieres trop jeunes pour avoir connu la Grande Fréhel. On ne les lui marchandait pas. en poussant la goualante dans un « musette ».. calicots en goguette.ans auparavant peut-etre. Tous. J'ai pas eu de chance. c'est la vie . Mais la voix était restée la meme. écoutaient la voix chaude. Elle m'avait fait donner une belle musique toute neuve.. Enfin. vibrante de poésie. écrasés. silencieux. usé par la misere et trop de tentations de suicide . Fréhel savourait encore les applaudissements. tous. On me l'a volée.. » et que s' élevait la chanson banale et éternelle des amours de la rue. socquettes rouges dans les pantoufl. flambeurs. Ce n'était plus la gamine qu'on hissait sur une table.. au corps douloureux. je restais . mais une pauvre vieille toute fripée. c'était le bon temps ! Que! succes on avait ! Il fallait que je rejoue.

ótent toute personnalité a qui les endosse. sans argent et sans domicile.. Les loques sont une sorte d 'uniforme qui. en faisant de Léon une vedette. la caméra va au-dela d'un individu et. en argot. un comptable. semblables a tous les autres 11niformes. vivant en marge d'une société dite organisée. c'est le ciel. 1'effectif exact de cette légion de pouilleux. un notaire . un professeur. N'importe qui peut devenir dochard du jour au lendemain. j'ai connu un pretre. La cloche.C'est la vie malchanceuse et fataliste de Léon Ja Lune que le cinéma va faire connaitre a des millions de Fran~ais. et ne s'éveillant qu'a la nuit : le monde des clochards de París. París compte quelque vingt-cinq mille individus dans ce cas. et pour cause. on meurt dans le plus strict anonymat daos le monde de la guenille. Elle laisse deviner tout un peuple en léthargie le jour. un avocat. On vient. ne faut pas croire une prédisposition quel• • conque pour se retrouver. n a 24 . mystérieuse. Dans mon voyage au bout de la misere. pour nous. elle entrebaille la porte d'une h1unanité insolite. on s'en va. Sont clochards tous cerne qui n'ont que le ciel pour toit. On ne saura jamais. un triste so1r. completement « de la mne * comme on dit.. Mais.

Louis Robespierre avait un foyer. A cause de sa femme et de la guerre . Avant. Ainsi. la paresse. sur les quais ou aux abords des asiles de nuit. Le jeu. l'hist oire est tristement banale. c' esta cause de sa femme que Robespierre est clochard.. 11 est décédé. les déboires conjugaux amenent bien souvent une nouvelle recrue a l'armée des « couchedehors ».Rien ne les distingue plus des haillonneux. Y compris son nom. un métier et vivait heureux de la vie de tout le monde. il n'existe plus. Comment sont-ils arrivés la? Les circonstances sont parfois si inattendues qu'il serait vain de les énumérer toutes. Il a tout perdu. ni papiers. Légalement. il ne retrouva plus ríen : ni femme. la boisson. Voici comment il devint un more qui se porte bien. ni logis. des mal rasés qu'ils retrouvent dans les terrains vagues. Son infidele épouse avait fui en Allemagne avec un coquin qui s'était approprié jusqu'a l'identité du mari trompé. Quand Louis Robespierre revine de captivité. une épouse. Jusqu e-la. Comme un malheur n'arrive jamais 25 ..

il dénicha ~ m. Et le travail commence : t •ses . Pour l' état civil. ou sont entassés ¡sa garde-robe. Mais rien ~ i faire : je suis mort. « brocante ».'' 1a:ul. depuis.la vieille voiture d' enfant que l tout clochard « arrivé )} possede. il est un homme mort. » ~ Et. 11 « biffine ». Un jour. récupere ~ cbiens et chats batards. ne put · mgager l'action en justice qui lui aurait permis . ~Magnifique avec sa redingote et son gibus. Louis · llobespierre était rayé du nombre des vivants. Robespierre est ~· dochard. meubles et immeubles. · Le vrai Louis Robespierre. l'amant fut tué au cours d'un bombarde~ ••• nt en Allemagne.éme cinq tortues de mer ! Mais surtout il est J prestidigitateur. ~ ses animaux et sa ferraille. depuis qu'il est décédé. ses biens. des que llobespierre s'arrete. ~ • Ca me fait quand meme rigoler. sans argent. les badauds font cercle pour j l'admirer de plus pres. Comme le spectacle a • quelque chose de légerement étonnant. ~ Et. [ Tous les voisins de mon ancien quartier me ~ connaissent bien et savent qui je suis. Robespierre sort alors accessoires : un sac noir de prestidigitateur et l une boite d'allumettes. de récupérer son état civil et une existence légale. il ~ ttaine sa berline . dit-il dans ¡ 1Dl sourire qui fend sa grande bouche édentée.

apparition, disparition ... hop ! Les gens s'amusent.
S'il est en forme, R obespierre marche sur les
mains, fait des équilibres .. . jusqu'a l' arrivée,
immuable, d'un agent :
« Circulez !... »
Tres digne, Robespierre enfonce son gibus,
empoigne sa berline et... circule, non saos
maugréer:
« Alors quoi ! Un mort n'a meme plus le droit
de gagner sa vie?. .. »
En définitive, c'est la malchance qui est la plus
grande pourvoyeuse de la cloche.
Le nouveau clochard prend vite les mesures
de sa liberté, toute relative. n lui faut trouver et
défendre son trou sur les berges de la Seine,
daos la zone ou sur les bouches de chaleur des
trottoirs. S'il ne veut pas coucher dehors, il devra
courir les asiles de nuit. Tous ne sont pas gratuits.
On paie. Quelquefois une priere suffi.t pour avoir
droit a un lit, chez les religieu:x. Bien souvent, on
ne peut s'y rendre que quelques jours a la suite.
Et puis, il y a le registre de police.
Pour manger, l'apprenti clochard retrouvera
les anciens dans les arriere-cours des restaurants,
a la porte des casernes et des hópitaux. Ou bien,
il ramassera des déchets aux Halles.

11 ne lui faut de !'argent que pour boire. I1
ama le choix parmi les mille métiers in.solites et
ex•• avagants de la cloche. Depuis le plus ancien,
le plus classique : la mendicité, jusqu'au plus
banal : la gamelle, c'est-a-dire faire les poubelles
avant le passage des biffins de métier et des Sita
du service du nettoiement.
Les hasards du vagabondage et les activités qui
leur donnent les quatre sous nécessaires a leur
iv1ognerie éparpillent les clochards aux quatre
coins de la capitale. 11 n'est pas un arrondissement, pas un quartier qui n'ait ses cloches.
Pourtant, s'il n'y a plus de cour des Miracles,
cene légendaire assemblée de tout ce que le París
moyenageux comptait de gueux, truands, tireJaine, malingreux et rifodés, il reste encore
quelques hauts lieux du monde des guenilleux :
les quais, les Halles, les portes et la Maub' - la
célebre place Maubert. Villes dans la grande ville,
ce sont la les cités d'un domaine interdit, le
royaume de la nuit.
Ce Paris by Night, personne ne le connait s'il
n'a endossé les loques des enfants de la mauvaise
chance. 11 est off limit pour le touriste qu'un
car trimbale d'un monument illuminé aun cabaret a femmes nues. Il est tout aussi ignoré des

noctambules du boulevard et des caves ex1stentialistes. Quant au paisible bourgeois qui
s'enferme a double tour apres une soirée au
théatre ou au cinéma, il ne soup1Yonne meme pas
son existence.
Et pourtant, il grouille, le peuple de la nuit !
Il s'éveille quand projecteurs et enseignes
fl.ambent, faisant de la capitale un énorme gateau
d'anniversaire aux innombrables bougies.
Il attend dans les paquets d'ombres oubliés
derriere les fa1Yades trop illuminées. Il attend
l'heure ou, projecteurs éteints, vitrines obscurcies, seuls les lampadaires montent la garde
devant la nuit qui prend silencieusement possession de la Ville lumiere. Alors, quand les dernieres
portes des maisons se referment sur les derniers
bourgeois attardés, Paris laisse déborder son
étrange cuvée. Pouilleux, miséreux, loqueteux,
tels des rats, courent par les rues désertes, a
d'incroyables rendez-vous.
Les quais de la Seine s'animent d'une vie
fantomatique. D'ínquiétantes silhouettes se
détachent du moindre renfoncement, des piles
de bois, des tas de sable ou de pierres. Hirsutes
et haillonneux, des personnages se regroupent
autour de feux de bois. Des ombres glissent,
se rapprochent, s'éloignent. Dans l' obscurité,

. Vers la porte de Montreuil. d'un autre jour. París. la nuit . Paris. des etres se coulent hors des cabanes.. d'une autre nuit. La biffe va prendre possession de la rue. on se hate. s'il r1e faut pas se battre pour conserver sa place. Il faut arriver tót pour occuper et garder to u te la rtuit l' emplacement ou. On tire. des terrains vagues de ce qui fut la zone et de ce qui en reste. des terriers . de bizarres accouplements se défc>nt .. 30 .... París. On dormira apres. Les portes. Inte:r minable attente du jour.de curieux marchés se traitent. ce~pendant. la nuit . Aux Halles. aux puces.. demain. quelques privilégiés somnolent sur les bancs de la salle d'attente.. le marché des occasions humaines bat son plein : hommes á louer a l'heure. au colis. Les places se disputent. des « chiiiortins » poussent leur berline chargée. accroupi derriere la berline. dans la gare. la-haut.. la nuit . ort étalera les objets récupérés dans toutes les I'oubelles d'un arrondissement... on pousse. Les vieilles marcheuses de la gare de Lyon poursuivent leur ronde: attentive dans les rues étroites des environs..

» París. Théatre d'ombres ou chacun est a la fois acteur et spectateur. la nuit . París des gueux . frappeurs. se réunissent les sujets de 1'« Amiral ».. Opéra de quat'sous qui se joue chaque soir a bureaux fermés . pour une soupe ou pour le prix de quelques litres de vin.roí des clochards. c'est a un véritable carrousel de la déchéance. a n'importe quoi. .au poids.. .. París secret. prince des pilons. de la misere la plus sordide que l'on assiste. et torpilleurs. manchards.. Les marchands de fieurs a la sauvette de la Montagne-Sainte-Genevieve préparent leurs bouquets avingt francs. m'sieurs dames . autour des tables des bistrots-banquiers. la nuit . Autrement dit : les mendiants.. Et le manege de la mouise marque un temps d'arret a la Maub' ou. a la fatigue...... Paris.. Les bistrots de la Maub' font leur plein de mendiants qui viennent boire leur journée : «A votre bon creur.

affable. il est polyglotte. Il s'appelle l'Amiral. Aucun ne semble luí erre étranger.C'est surtout un vieux malin >l. il parle huit langues. Pour l'beure. affirment les autres. Avec cela. 33 . prince des pilons La cloche a son roi. simple. Il fut. parait-il. . il est mendiant.II L' Amiral. officier mécanicien de la marine marchande. disent les uns. Le fait est qu'on peut aborder n'importe quel sujet de conversation avec 1'Amiral. Il a une bonne tete a la Víctor Rugo et une casquette de marinier qui lui a valu son surnom. De plus. il 11 a de l'instruction.

Marcel Jacquet était une sorte de génie. Il n ' est done pas étonnant que l 'Amiral ait été porté. Tant de qualités lui ont valu la plus haute considération dans les bistrots de la place Maubert ou se retrouve la fine fleur des clochards parisiens. Amené au bord de la cloche par son ivrognerie. proclama urbi et orbi. Grand. en toute simplicité. Jacquet n'était pas un authentique clodo.bon enfant. Le nouveau 34 . aussitót. nerveux. de la cloche. les gueux de Paris déciderent de donner un successeur a Marce! Jacquet. apres trois ans de vacance. billevesées. C'est aux alentours de 1936 que Jacquet détrona le vieux roi. balivernes et attrape-nigauds. en un mot. l'avenement de Marcel Jacquet donna lieu a une beuverie digne de la cour des Miracles. qui fit le plus de bruit depuis bien des siecles. agité. le roi des Clochards. un clochard philosophe qui se faisait appeler Jules César. quand. du rebut des rebuts. Curieux bonhomme que ce Jacquet. Si l' on en croit la rumeur publique. verbeux. grand inventeur de coquecigrues. il subodora immédiatement le parti qu'il pouvait en tirer et. JI réussit cette gageure : tirer gloire et argent de rien. un jour de 1953. son titre de roi de la cloche. sur le trone du royaume de la cloche.

Est-elle vraie? Pour s'en assurer. --=evait son éminent cousin. assemblé sous le Pont-Neuf. L'histoire est pittoresque. Citoyens d'un monde a part. Édouard de Rothschild. i Quoi qu'il en soit. sa compagne. ceux-ci aClent si bien la légende et l'histoire qu'il est difficile de faire la part du vrai. une sauvage bacchanale. Ils nous menent 'WIDl<>ntiers « en bateau ». c'est une fa~on oomme une autre de mépriser cene société qui In a rejetés au rang d'épaves. pour eux. la baronne de La Rochetaillée. completement nue. La Baronne qui. entre-temps. rencontrait Maurice <kvalier.mis dans le monde la cloche. a peine ad. il ne faut pas compter sur les cloc:bards.monarque preta serment apres avoir présenté a son peuple. En 1937. depuis longtemps. et les deux grands hommes. Pour eux. lui ouvrait ks portes de son célebre Bar des vedettes. le roi de la cloche. René Lefevre. le roi de la banque. se sentit tellement honorée de régner sur les gueux que. sous l'arche du vieux pont. Marcel Jacquet en ressortait pour ~nir ce qu'on appelle une personnalité bien fmisienne. avait jeté son tortil pardessus les blasons pour s'adonner aux stupéfiants. avec juste • 35 . )llcquet. die dansa. a la radio.

me_. C'était la dix-septieme fois que cela arrivait. . jusqu'en aoiit 1950.. et qu'il prétendit régenter? On ne sait. Et Jacquet d'encaisser. une véritable destinée de roí .. En som. Sorti du néant. la maison des clochards que j'installe a l'ile de la Jatte . Et les clochards d' attendre leur maison. Marcel Jacquet se servait de son titre de roi pour exploiter les bons sentiments des commer~ants. Marcel Jacquet fut arreté. Est-il en prison? Dans un asile? Mort? Peut-etre s'est-il tout simplement fondu dans ce peuple de la nuit. Aínsi s'acheva le regne de Marcel Jacquet... A' cette date. » Et les dons d'affluer.. Mais ce n'était la que l'accessoire.. Marcel Jacquet est retourné au néant. 11 lui donna meme l'idée d' éditer ce fameux Journal des Clochards qui devait tirer a pres de quarante mille exemplaires. « Vous connaissez mon reuvre. dans ce monde de l 'anonymat qu' est la cloche. On n'entendit plus parler de lui.. ce fumet de gloire qui permet les fructueuses opérations financieres.. Maurice Schumann se fit présenter le clochard parvenu. J'ai besoin d'aide . disait-il. sur plainte de cent vingttrois commer~ants escroqués. échangerent de graves propos sur l'avenir du monde.le rninimum de publicité compatible avec leur discrétion.

Confortablement installé dans sa k:rline . le Baron sjoint ses pénates. William met en coupe liglée. que tire Milo...ntendez par la qu'il tend tres bien la manche . Et les peces tombent. tout le quartier Saint-Germain-des-Prés. 11 n 'en manque pas. Ainsi. Le roi · a'est pas son cousin.. Mais ses pairs le trouvent trop bavard. Comme il est mthentique clochard. Ce n'était pas faute de personnalités susceptibles de l'occuper. a n'importe quel moment.ron pouvait prétendre a la royauté. Le baron William est en tout cas un excellent manchard. sa voiture d'enfant . le Baron interpelle .. le &. dans la légion de la guenille..Le treme de la cloche resta done trois ans sans litulaire. et la main. le baron Williarn . un vieux sommier abandonné le long du mur de la Grande Masse. 11 se dit authentique baron. son fief. il ne vient a l'idée de per90Illle de lui donner un dérnenti.. William gagne ainsi largement de . 11 manque de 37 . le dochard toujours propre. rue )M:ques-Callot. Les passants rient.:'importe qui. Dn haut de son carrosse. scientifiquement. originale et connue.. Quand l'un et rautre ont fait leur plein de vin rouge.. F.-ioi boire avec son compere Milo. Personnalité de la rue. systématiquement.

une fois l'an. malgré son sang royal. exploite un coin des boulevards et la rue du Louvre. il vous contera par le détail comment lui. Les clochards auraient aussi pu choisir Maurice. Maurice. célebre danseuse du Moulin Rouge. les clochards le veulent digne. Il n'a plus la puissance légendaire du Grand Coesre. Le pere Maurice. des retraités de !'aventure. tous les truands de France venaient rendre compre de leur activité avant de retourner piller. Pourtant. le pere Maurice souffrait d'un lourd handicap dans la course au trone de la cloche : il travaille. est né des faiblesses qu' eut la Goulue. esbroufer .. Pour un verre de rouge.sérieux. en la foret vendéenne de Fontenay-le-Comte. représentant les épaves les plus sordides. Tant qu' a prendre chef.. pour un roi d~Angleterre. de toutes les aventures et a qui une seule porte reste ouverte : celle de la mendicité. il distribue des prospectus et vend des poignées de journaux périmés. a qui. aujourd'hui. domicilié sur une grille de la rue Réaumur. plumer. le moyenageux roi du peuple d' Argot. voler. le pere Maurice qui se dit fils de roi. Le roi de la cloche. est surtout le prince des mendiants. une référence .

. d'exemple.Mocobo. et on devient torpilleur a son tour. c'est une fai. i Nourrit . C'est la que le roi des dochards a sa cour. tapeurs. L'essentiel. torpilleurs a mangaveurs : les mendiants parisiens ! La mendicité nourrit bien son homme. il retrouve les loqueteux fortunés.' bourgeois et manants. En effet. la . '•la ~ 39 .ns. les enfants mauvaise chance . est d'avoir '. Tout dégénere.. la capitale des llilons. on· commence par bricole. et puis on fljsse lentement. · ·mcmbre de la grande confrérie des mendiants . . a la mendicité.tele. mscz d'argent p our boire tranquillement avec les '.. t Qucstion d'entrainement.r : tlocanter. manchards. Dans la cloche. le dochard n'est rei.. C'est la. Ce sont les mendiants. On est tenté.on de parler. faire des corvées. perpétuel du mancbard. La..ient par un mendiant.:u que dans cer:~ .tenir en vie sont toujours obtenus gratui-. eux. -m. mais surement. Maubert. ¡ llO'll' boire. comme ils l'appellent. et le roi tics Gueux 1956 voit son royaume rétréci aux 6nensions d'un quartier. biffiner. frappeurs. a:ux qui « se défendent ». licmneurs de París. . car le pain et i lt mínimum d'aliments indispensables pour le . la Maub'. le souci C1111Stant.ms établissements spécialisés dans ce genre de :dicn.

Ils sont nombreux.. presque toujours pressé de passer.x habitués incrustés sous un porche d'église ou a un carrefour. La mendicité est devenue un métier. Le mendiant fait de la psychologie sans le savoir quand.. toute ma fortune ... par une succession de chocs. le tapeur aborde un autre voyageur : • Achetez-moi ce ticket . de 1'argot « tu be » qui désigne le métro. vieu. Le ticket obtenu. Ceux qui y « travaillent » se nomment les • tubards )>. A voir le jeu de massacre qui se promene en pe1n1anence a travers rues et boulevards on peut penser qu 'une certaine tete est nécessaire pour taper.. la technique a évolué.. amettre la main au porte-monnaie. il est fini le temps ou le pilon n.. la-has. 40 . vingt francs pour acheter .. elle s' est adaptée au monde moderne. S'il reste encore quelques fonctionnaires de la mendicité.du pain .. Pas d'argent pour rentrer chez moi. Il y a ceux qui pratiquent le coup du ticket: « Donnez-moi un ticket ... elle exploite bien mieux que le fait la RATP les possibilités du métro . En particulier. Mais le physique ne suffit pas..avait qu' a exhiber une face de gargouille et attendre pour gagner sa journée. il oblige un client. Du reste. al'autre bout de Paris . . » On ne peut refuser... » .

. voyez ce que je risque . la rue demeure la véritable usine du « torpilleur ». j'ai pas de travail. plus rares.On donne les vingt. qui s'évanouissent d'inanition pendant qu'un compere fait la quete pour leur acheter un morceau de pain ou les conduire a l'hópital. .. champ d'exploitation de toujours. ma bonne dame.. en montrant l'affichette : (1 Oui. illisible. » Au Parisien... •Ce que vous voudrez monsieur . 11 y a encore ceux. C'est la que se propose toujours la meme carte postale. l'éternel crayon ou l'unique tube de pierres a briquet. alors .. on fait volontiers le coup de la sortie. «Tubard » d'un autre genre est l'infirme qui va exhiber sa jambe de bois juste sous la pancarte • Toute quete dans l'enceinte du Métropolitain est formellement interdite . » D pleurniche. sur .. Mais. Un carré de papier crasseux. allant d'un wagon a l'autre pour « anaquer la clientele » sous n'importe quel prétexte. » Et les pieces tombent dans le chapeau... Mais je n'ai pas mangé depuis deux jours. on laisse le ticket et le manege continue.. i1 y a celui qui navigue du matin au soir dans les rames.. Autre spécialiste du métro.

lequel on ne devine plus que les mots « Bulletin
de sortie », au bout des doigts, le tapeur murmure,
ht•mble:
•Je sors de l'hopital ... de prison ... »
Le touriste étranger, lui, est bon pour le systeme déclic. C' est si pittoresque, un paysage
parisien avec, au premier plan, un authentique
clochard, que le touriste ne peut s'empecher d'en
prendre une photo. Le pilan laisse faire. Mais a
peine a-t-il entendu le déclic de l'obturateur qu'il
se précipite, la casquette bien en main. Pas besoin
de discours. Travaillé par un obscur complexe de
culpabilité, le photographe amateur s'exécute
sans mot dire et le tour est joué.
Ce sont la les « classiques » de la mendicité.
Mais, comme dans tous les métiers, il existe des
génies du « torpillage »; des hommes qui ont
réussi a faire de 1' art de mendier une maniere de
chef-d' reuvre. Cloclo, par exemple.
Cloclo est boiteux de naissance. Mais il a tellement dit qu' il a été blessé au Chemin des Dames,
pendant l'avant-derniere guerre, qu'il a fini par
le croire lui-meme. I1 a pris le style ancien combattant : béret rond tiré sur l'oreille, air a la fois
martial et humble; toujours digne dans son cosn1me neutre, élimé a souhait, mais propre. Cette
42

allure de héros qui a usé sa vie daos un obscur
emploi réservé avant de tomber dans la misere est
indispensable a son pilonnage. Autre instrument
de travail: une boite d'allumettes dans laquelle il
a casé tout un lot de minces rubans multicolores,
bel échantillonnage des décorations les mieux
portées. Avec cela, Cloclo opere.
Il travaille dans certains restaurants, ou gar~ons et maitres f erment les yeux. A l'heure des
repas, Cloclo arrive, fait l'inspection des boutonnieres par la vitrine et repere son client. Selon
que celui-ci arbore Légion d'honneur, médaille
militaire, Palmes académiques ou autre décoration, Cloclo orne son veston d'un ruban identique. Puis i1 entre. Boitillant gravement, il va
droit a la table choisie, comme si ríen d' autre
n'existait. Béret a la main, il attaque :
« Prie de m'excuser ... Nécessité ... Honneteté .. .
Si je puis entrer, c'est que le patron m'apprécie .. .
Manque de chance ... je ne mendie pas ... jamais !
Sollicite une aide ... Pas n'importe qui ... Un
camarade ... »
Échange de coups d'ceil d'une boutonniere a
l'autre. Et, fier d'etre distingué par un homme
aussi poli, aussi digne, l'heureux décoré tire un
ou plusieurs billets qu'il glisse discretement a
Cloclo. Celui-ci, toujours plein de componction,
43

remercie, salue, part sans un regard aux autres
tables.
• L'ennui, soupire Cloclo, c'est que j,peux en
taper qu'un seul par boite ou je passe. Mais ~a
. b'1en ....
1
paie
- Ca paie bien », répete en écho, l'Amiral.
Car l' Amiral sait ce que rapporte la mendicité
organisée. Bon an, mal an, un rnillion tombe dans
sa casquette. Il mérite bien sa couronne de roi
des Clochards, l' Amiral !
Il lui a fallu des années pour mettre au point
son entreprise. Le résultat tient dans un agenda
de répertoire grand comme la main et bourré de
dates; fetes nationales, anniversaires, commémorations, événements intéressant les cinq parties
du monde. Sont également consignés et soigneusement tenus a jour les noms et adresses des
ambassades, églises, associations et personnalités
éttangeres de Paris.
Un coup d'reil au calepin, le matin, et l' Amiral
sait ce qu'il aura a faire : soit, a l l heures, « travailler »la réception que donne SEM l'ambassadeur
de la République gualtapasteque en l'honneur de
l'anniversaire du colonel Don José Cincoficella,
président-dictateur de ladite république; soit,
vers 18 heures, se présenter au cocktail intime
o:ffert a trois mille personnes par le richissime
44

riche. félicitant.en anglais ou en grec .. rAmiral.amateur britannique Diogene Rastakoueris. La finesse de l'attaque est foncñon des événements.. la malchance. dont il parlera comme s'il y avait passé toute sa vie. congratulant. langue du Gualtapasta... la misere .. fAmiral chantera le los du libérateur. Que voulez-vous. qu' est le président Cincoficella. Au patriote gualtapasteque. Et l'Amiral part pour les beaux quartiers. ~oré . A -fheure H il croise devant l'arnbassade ou l'hotel ' 4u milliardaire.la marine kitannique ou les progres de la colonisation de YAngleterre par les Rellenes. il n'omettra pas de signaler que lui.icissitudes de la vie. Quoi qu'il en soit. participant a toutes les allégresses familiales ou 45 ... 1'Amiral magnifiera . qui fete la naissance d'un héritier ou d'un péttolier ... » Devant un invité de l'armateur. Ah! le beau pays ! . j'y serais encore. il fera un vériable (< amphi )) sur les flottes pétrolieres atravers le monde ou s'attendrira sur l'héritier des Rastakoueris comme s'il avait tenu le marmot sur les fonts baptismaux .... du grand llomme. 11 le fera en espagnol. Ccpendant. e Mais j'aime tant le Gualtapasta . Sans les . Cela dépend de la t ete du dient. est fran~ais.

son violon sous le bras. entouré de sa cour d'hirsutes et de guenilleux qui « éclusent » le vin rouge dans des verres a demi. Le Gitan. n porte aussi du reve dans sa boite . En fait. il n'amene qu'un peu plus de mystere. des « cheminées ».. et le large anneau d'or qui orne son oreille. sans cesse renouvelée et toujours semblable. l'ours savant et la chevre d'Esmeralda.. conseille. crépue. Les buveurs ne quittent des yeux leur verre que lorsque le Gitan entre. disent-ils. avec son feutre a larges bords posé sur sa chevelure noire. Quand il pousse la porte. dans ce monde mystérieux qu'est la cloche. on cherche derriere lui la roulotte. arbitre des querelles. consulte.oarionales.. •Le Gitan. joue-nous quelque chose . il rejoint l'étonnant « vins et charbons » de la Maub' ou il tient ses assises. en moins d 'une heure l'Amiral a gagné sa joumée. toujours les memes et dont l'origine se noie dans le verre de vin absorbé a peine une minute auparavant. C'est la qu'il faut voir l'Amiral. » . a toujours l'air de se détacher d'une belle image représentant des baladros. A' pied ou en taxi. L' Amiral re~oit.. selon son b11meur. Le bistrot est toujours plein d'une foule de gueux.

Ce commercant qui liquide son hectolitre de gros rouge par jour. 47 . L'exotisme fait oublier un instant l'atmosphere poissée de vinasse du ttoquet. I1 sort de son étui un violon rutilant de nacre et la mélodie s'envole sous l'archet. Les clodos parisiens se laissent bercer par un reve qui les emporte bien loin de leurs guenilles. propriétaire du café. Ils sont quelques dizaines.Le Gitan ne se fait jamais prier. Les conversations cessent. cet homme n'a pas le temps de rever. Certains « vins et charbons » de la Maub' ne changeraient par leur zinc crasseux contre le Café de la Paix. Les uns ouvrent quand les autres ferment boutique et tout le jour. Ils travaillent dur. par-dessus le marché. qui ouvre avant l'aube pour ne fermer que passé minuit. a l'occasion. le vin coule. qui sert la soupe. ceux qui somnolent se réveillent. les bistrots a clochards : a la Maub'. Un seul homme ne se laisse pas distraire par la musique : 1' Auvergnat. est le banquier d'une centaine de mendiants. toute la nuit. C'est dans ces bistrots que les manchards viennent prendre une assurance contre la prison. qui. rue Mouffetard. aux Halles et a certaines portes de Paris. et les cigarettes a la piece sur demande.

tn>d les billets et range les rouleaux de pieces : • Douze cents. t'en payes un?» Gégene se laisse faire. un grand sac a pommes de terre. Et le bougnat fait l'échange.. le bougnat remplit un sac. ils alignent leurs piles de mitraille. comme a la banque. Les verres défi.lent. un sac.n effet.. comme tout le monde.F.. .. que dalle. pris avec sept ou huit cents francs en perite monnaie est sur de son fait : vagabondage. • Toi. • Combien qu'j'ai encore? » Le bistrot jette un coup d' reil sur la plaque de marbre blanc qui recouvre sa caisse. "Le Boiteux". i peine le pilonnage terminé. » Le Boiteux soupire : • C'est moche . les torpilleurs se ienouvent dans leurs bistrots. Aussi. lls les laissent en compre.. Le Boiteux se saoulera. les mendiants ne prennent meme pas les billets.. les enveloppent de papier.. En sirotant les premieres cheminées de la soirée.. Cela paiera lcurs futures beuveries. C'est son grand livre. deux cent vingt-cinq . un individu sans domicile fixe.. . Gégene. Et la nuit continue . Dis.. » Souvent. des pieces . toute sa comptabilité. mcndicité égalant correctionnelle et prison. deux raidillons tout juste. au poil. sans proJiession. Chaque lundi matin.

Les pieces vont de nouveau s'éparpiller dans la ville. passer de main en main . garnir caisses... Un biffin l'aide a charger cette petite fortune sur sa berline et on se rend a la banque. goussets et porte-monnaie. avant de retomber dans celle de ces écumeurs obscurs et terriblement efficaces que sont les mendiants de Paris. circuler. .récupérées dans la semaine.

de la Mame et des canaux. I1 at vrai que Paris et sa banlieue constituent un cbamp d'exploitation de cent cinquante kilometres pour les pecheurs qui savent leur métier. mais vrai. ses pirates : les braconniers du fieuve ! On ignore la puissance de leur corporation.uce que tout le reste du bassin de la Seine.. ces sortes d'étangs artificiels qui 51 . celles de la Seine. Paris compte. La Seine a ses for- mns. Il connait toutes les berges et leurs caractérisliques. Et le •braco» est de ceux-Ia. a lui seul.III Braconniers de la Seine C'est incroyable. plus de Raboliots d'eau . Les « fouilles ».

11 n'a jamais eu besoin de livre pour apprendre l'époque propice a la peche et celle qui ne l'est pas. Le harpon . Nanterre. e' est pour les autres. Et tous les moyens sont bons. pourvu qu'ils rapportent beaucoup et vite. sans flotteur et sans appat. 52 .. Les bricoleurs. Il est vrai que le braconnier ne s'embarrasse pas de scrupules.se trouvent en banlieue. un coup sec.. n' ont aucun secret pour lui. Villeneuve. 11 sait « lire 1> le moindre remous. a Choisy.. munie d'une douzaine de gros hame~ons triples. ceux qui se contentent de vendre a la sauvette un panier de friture a la guinguette ou au bistrot du coin. usages et coutumes des poissons .. le moindre changement de coloration de l'eau. La réglementation sur la taille mínimum des prises. Et e' est pour cela que le braco parisien tire une tonne de friture a l' ombre des tours de Notre-Dame quand tous les champions de peche ne prennent pas dix ablettes. On la coule . et on remonte. Un professeur de pisciculture pourrait prendre des le~ons aupres de lui en ce qui concerne les mreurs. ceux-la pechent au harpon. Foin de permis ou d'autorisation de peche.on l'appelle aussi la mitraillette est simplement une ligne.

Comme tout honnete commer1. L'essentiel est que demain la guinguette ou le bistrot puisse afficher : « Aujourd'hui. permettent de placer. Le gang peut en effet justifier ses ventes en produisant les actions qu'il possede.ant.Le poisson est pris par le ventre.. un vaste filet. Pas question de liquider une tonne ou deux de friture a la sauvette. C'est une véritable expédition.. Des complices attendent sur la berge.. avec facture en bonne et due forme. » A l'autre bout de la profession. la senne.. dans de lointains étangs . il y a les industriels du braconnage. les plates ou les sauvettes. On prend tout bonnement le chemin des Halles et on vend sa peche au carreau. qui souvent dépasse soixante metres. quelque part. par le dos ou par la queue. lis débarquent le poisson. ceux qui travaillent seuls ou par tres petites équipes : 53 . l'opération peut se répéter plusieurs fois dans la nuit. il y a les artisans. le mettent en casiers. Ceux-la travaillent en équipe. chargent leur camionnette . Entre les deux extremes. aucune importance. comme en mer. Si les bracos se sentent en sécurité. friture. Deux barques. Un seul coup de filet peut ramener cinq a six cents kilos de poisson.

Ceux-la enivrent le poisson ou l'étourdissent. La bouteille explose dans le fleuve. Il ne reste plus qu'a écumer la surface de l'eau ou viennent flotter les poissons. Les massacreurs n' ont meme pas l' excuse d'un bon rendement. de l' eau. en partie déchiquetés... Moins révoltants sont les « endormeurs ».. Ceux-ci ont !'embarras du choix des moyens. quand on trouvait plus d'armes que de pain. Les 1ms utilisent un stupéfiant appelé « coq du Levant ». En effet.. mais disons-leur carrément que si les bouteilles éclataient plus souvent entre leurs mains de sauvages. cela les découragerait peut-etre de saccager inutilement les 1ivieres. Soit. la peche a la grenade avait ses fervents. Une bouteille de hiere aux trois quarts emplie de carbure. Quelques graines suffisent pour approvisionner 54 . trente autres coulent. le ventre en l'air . perdus pour tour le monde.deux ou trois. 11 para1t que cela donne d'excellents résultats. Peu apres la Libération. ceux qui n'ont pas su s'adapter a des techniques moins ravageuses pechent au carbure. fermez. pour dix kilos de poissons qui remontent. a la surface. Maintenant que ce genre de « matériel »manque. jetez avant que cela ne bouillonne .

viennent chercher un peu de lumiere au ras de l'eau.la.. de l'íle des Ravageurs. bougonne le pere Ralph. le pere Ralph. tetu contre le mauvais sort qui le fait prendre parfois a quelques heures 55 . A soixante-treize ans. il ne reste qu'a travailler de l'épuisette.en friture dix restaurateurs. <~ Oui. le plus grand possible. étourdis. bien isolé. On peut dire qu'il avait la vocation . Quelques metres de fil électrique '-. Les autres étalent un grillage de clóture. dans sa barbe de Neptune. Et puis il allait vendre sa peche au restaurateur du quartier. en période de grande chaleur. Accroché aux pierres des quais. a l'épuisette. Parce que lui. les écrevisses quand celles-ci.. la ou le poisson aime venir se reposer. une décharge de deux cent vingt volts et tous les poissons circulant au-dessus du piege. c'est un pecheur. Il a commencé a braconner alors qu'il était encore en culones courtes. Depuis i1 a ajouté l'expérience et l'amour du métier. remontent en surface comme s'ils avaient été drogués par les graines de coq du Levant. sur un fond de sable. lent et précis. Silencieux par habitude de la nuit. i1 ramassait. ce ne sont pas de vrais pecheurs l>. Dans un cas comme dans l'autre. mais tous ces gars. il monte sa sauvette par n'importe quel terops..

juste derriere N otreDame. Je l'ai bien vu . c' est le meilleur coin. Et ~a dure.. le béret basque rejeté en arriere. » La lune a disparu derriere un nuage qui tient : out le ciel. » _i\dossé a la camionnette. Il .. " ~· eau.. On ne parle pas pour ne pas se faire repérer. La lune joue a cache-cache avec des nuages trop petits . Ralph tire sur son mégot qu'il camoufie dans sa main en conque. Du fond de la voiture l'un des gars a tiré la sauvette : une minuscule barque ?late. C' est lui qui a décidé : A' la pointe de l'ile . Et puis. Le temps passe. le pere Ralph sait accepter ses 3sques. ses espadrilles. il regarde le ciel.. On a sauté a terre. On attend.. Le pere Ralph enleve sa veste. le nez en l'air. serrée contre lui.. Il l'emporte. ~ous sommes quatre : trois dans la camion::ette garée sur le bas port. Vautre a extrait l'épervier de dessous un siege. tout d'un coup. Je savais bien que 9a finirait ¡)ar etre bon. Ralph grogne : On embarque.. plus Ralph qui est descendu. descend quelques marches et la pose san s un clapotis sur ~ .dl'intervalle.

On ne voit rien... Le filin passe de main en main. il tend une carde a l'autre qui s'est allongé sur le quai.. murmure comme pour lui-meme un des gars. On devine Ralph. Sans un mot on revient a la camionnette. On attend . D'une main súre un des hommes l'a poussé a contre-courant . le plus loin possible au-dessus de l'eau. Un bruit léger : Ralph navigue.. Sans bouger le corps. comme a genoux sur l'eau noire.. 11 n'y a pas eu un seul heurt. les poissons . L'un des gars se leve. Le clapotis s'éloigne. Hommes et choses 57 . Ralph doit peiner a remonter le lourd éventail lesté de plomb ou frétillent. Ralph appara1t. descend a son tour. pas un bruit. Moi:se cul-de-jatte avan~ant sur l'eau. I1 n'a pas besoin de parler. C'est avec ses mains qu'il rame.. Il n'a pas d'avirons.prend le filet a mailles serrées. Enfin. s'accroupit dans la plate. affolés. L 'homme tire maintenant la sauvette jusqu'a l'escalier ou Ralph aborde. Maintenant.. Des minutes de silence. et un autre . 11 a lancé. se dirige sans bruit vers le bord. « Maintenant il tire ». Et puis encore un fioc. Ralph revient. le clapotis régulier des battoirs. Un autre floc. un floc. Un silence. il se laisse dériver. On fixe le fleuve a en avoir mal aux yeux..

. "Filez. '.'Trissons !" » a ordonné l'un des gars. qui annonyait le retour de Ralph. Et Ra.lph est reparti. ils ont vidé la plate de son chargement argenté. approché . .wait dire .T ' as pas entendu son coup de sifflet? Ca .. Il a sauté sur le siege et mis en marche.. Pas le ronronnement d'une voit1lre sur le quai.. ~a venait de reau . Quatre fois l'opération s'est renouvelée. Le troisieme gars a tiré un casier de la camionnette et s'est . lme fois revenu dans le monde tranqmlle des civillisés et des lampadaires. . Non. son moteur. tetes.se •oblent s. un bruit de rr.des deux autres. On a attcndu un moment. On est ~ptttis comn1e des fous.. Celui-ci semblait tourner dans nos . La vedette . • : . Ecopes en main. ! la :fluviale ! » a hurlé un des bracos.toteur a éclaté.fon~t et $()Il projecteur balayait le quai juste a rl'endroit ou nous étions...e mouvoir dans du coton. . alors que l' on attendait le « floc ))." T ' en •: 1 . En haut. . écoutant le clapotis ¡. ·· t Allez .. Mais la vedette ~: de la brigade fluviale emplissait l'air du bruit de . Il était temps.. A' la cinquieme. j'ai demandé: t • Et le pere Ralph? 1t. moi je me débrouille. • M ...

avec ces bougres de la ftuviale qui te tombent sur le rable en moins de deux on n'peut presque plus se servir de la senne .. Y en a toujours un qui se fait poisser.. Pas de noyé. Un coup de revolver tiré en l'air a averti les gars de la fiuviale. quand on peut couler le filet avant qu'"ils" te reperent . C'est ~a l'avantage de travailler seul a l'épervier. "ils" l'ont eu. Maintenant. ils sont tous de la race des marins. encore. l'un des hommes tombe a l'eau. Pris comme un insecte dans le faisceau du projecteur tournant. <:a fait trop de monde sur l'eau. ou l' anendaient les gardiens.' 1 fais pas. » Un coup de feu arreta ses lamentations. « Ca y est. il va planquer entre dewc péniches ou dans une sorte d'égout et "ils" passeront sans le repérer. 1> Le pere Ralph n'a pas eu de veine. La vedene a viré et abordé la plate. . fataliste. Bah! \:ª ne fera que sa trois cent et unieme amende! . Dans le noir. si ce n'est le chargement de poissons encore vivants que la police remet immédiatement a l'eau. Maintenant on emmene le pere Ralph. Le frele esquif se balance dangereusement. Aucune importance. un policier agrippe Ralph.. pírate ou policier. Chance. il a foncé vers la berge .

vers la liberté. le quai offre toutes les s:ssources que l'une et l'autre procurent a qui 61 . C' est en regardant rau et en buvant le vin que le clochard est heureux. Son havre de paix. Malgré le corset de pierre de ses quais. Quant au fleuve. fuit.IV Le peuple grouillant des berges Le clochard parisien a deux amours : le vin ~et la Seine. il a valeur de lflllhole. Pour le vin rouge. Á la fois rue et chantier. il coule. sa terre pro mise. se faufile. ~ le réfractaire qu'est le clodo. e'est le quai. tenace a silencieux. il consent a ·flirc le mínimum d'efforts compatibles avec sa tlílgnité de chomeur perpétuel. -1gré les barrages.

Et puis le quai est partout: on le trouve a Choisy. croisent. les rodeurs du fleuve : «les fleurs de Seine ~.~ut et sait «se défendre ». les voleurs et les braconniers. épiceriesbuvettes. . tous les relais de la soif du clochard jalonnent solidement la route du fleuve. au milieu de ses richesses : un amoncellement de boites. bistrots. la nuit et le mystere . Le mystere qui commence déja sur les ponts avec N énette. la Maub' et les Halles sont des voisins. iodifférents. Quand les brumes crépusculaires chassent les ttavailleurs. celle que donne la crasse. Nénette g1te daos une des alvéoles du PontNeuf. solitaires. mais de couleur uniforme. a Ivry et aNanterre ou il a rendez-vous avec les terrains vagues chers aux guenilleux. de sacs et de colis de toutes sortes. les fraiches et les fanées .. Ils errent. les déchus et leur poids de misere. tous ceux qui vivent dans l'ombre. Nulle part ailleurs le vagabond ne trouve autant de zones d'ombre. le quai est le royaume de la nuit. de toutes formes et de toutes tailles. en quete de l'impossible aventure.. la Seine appartient au peuple des berges. monde du silence ou se retrouvent toutes les épaves : les dé~us et leurs reves avortés. « vins et charbons ». Enfin.

Nénette porte toute sa garderobe sur elle. qui pendent lamentablement le long d'un vetement grisatre. ses fanfreluches cassées. la forme du . L'un d'eux fut de fourrure aux ternps lointains de sa splendeur si l'on en juge par les maigres touffes de poils. sans couleur. une face de gargouille peinturlurée ou l'on ne remarque rien de ce que l'on regarde ordinairement : la couleur des yeux. tristes et ternes.De la clocharde on ne connait ni le nom. Le résultat est déconcertant de monstruosité. déteintes. quand on l'a vue une fois. ni l'age. il y a une dizaine d'années. De ce paquet de loques émerge le visage de Nénette. reche et ridé comme un vieux parchemin. du plus profond d'une poubelle. on ne l'oublie plus. elle se couvre encere de trois ou quatre manteaux. Mais cette silhouette. ni le passé. le bibi a cessé depuis belle lurette d'etre simplement ridicule pour etre franchement hideux. Par-dessus l'amoncellernent des souquenilles qui lui tiennent lieu de robes. fatiguées. Informe. invraisemblable ! Été comme hiver. rien que la silhouette d'épouvantail qu'elle promene sur le vieux pont. Sa toilette se complete obligatoirement d'un chapeau extrait. car Nénette est la coquetterie faite cloche. avec ses rubans graisseux.

. On ne voit que le maquillage. Du temps lointain ou jeune. elle les passe a faire et refaire son maquillage. Ce que le destin de la clocharde a eu de tragique. fraiche. elle oblige le curieux a battre en retraite sous une bordée d'injures dont la mále énergie ferait palir d'envie tout un corps de garde. Pour ses autres fards. bardée de crasse. qu' elle conserve soigneusement. Retranchée derriere ses silences et ses grossieretés. Dieu seul sait dans quelles décharges publiques Nénette va en recueillir les ingrédients ! Les heures qu' elle ne consacre pas a la recherche et au tri de nouveaux haillons. Nénette garde le secret du drame qui a dérangé sa cervelle. par chance. un affreux platrage dont le fond de teint est constitué par du Mercurochrome.nez. elle était « Mademoiselle » et s'empressait aupres des clientes du grand magasin ou elle était vendeuse. de loques et de fards. Inutile de demander a N énette la raison de son carnaval perpétuel. opération superflue s'il en est.. Elle est la clocharde la moins loquace de Paris. les dessins des levres . souriante. il ne reste ríen a Nénette. Cela lui prend tellement de temps qu'elle en oublie de se laver. elle-meme l'a oublié a la suite du choc . Poussée a bout. sinon cette monstrueuse hypertrophie du désir de plaire.

i1 était borgne. le sort ne faisait mcun doute. affirmait-il. La nuit. n suffisait de voir l'avant-bras droit du Chat pour le savoir. Le Chat avait perdu son reil au cours d'un sanglant reglement de compres au couteau. le Chat suivait un itinéraire d'ombre : • Tu peux aller d'un bout de París a l'autre par les quais. On l'appelait ainsi parce qu'il sortait rarement le jour mais prenait possession du quai. i1 glissait. la tete sur la pointe de }' arme: le classique wouage « Haine et Vengeance ».. I1 ne marchait pas. son reve et son mystere . sans passer sous la lumiere d'un lampadaire. promene sur le plus célebre pont de París. sa misere. se détachait le serpent lové autour d'un poignard. cu. son domaine. sur la peau mate. proie a sa pitoyable et innocente folie. Pourtant. Bleu. Alors. horrible caricature du chic parisien. Plus inquiétant était le mystere qui entourait le Chat. silencie~ souple. Mais de celui-ci. des que la nuit tombait.qui a fait basculer sa raison et l'a jetée a la roe. Et Néneue. D'un arbre a un coin .. félin. ni de ce qui était advenu de son adversaire. 11 n'en parlait jamais. il se coulait. il voyait comme en plein jour. Son reil unique démesurément agrandi sur la nuit.

L' argent enfoui dans sa poche. Le tablier lui servait de toit. les amoureux le savent bien . il était détrousseur d'amoureux. » Et lui.. le Chat. d 'un tas de ferraille aune pile de bois. n riait : • C' est un boulot peinard . Avant d'y arriver. le Chat regagnait son coin. Des fois le garcon tombe la veste. " » Le Chat rampait. Bien a l'abri des regareis indiscrets..d>escalier. assis sur le sac bourré de fibre de bois qui faisait office de lit.. il jetait le reste a la Seine. pres d' elle. était payé pour connaitre les u s et coutumes de la faune amoureuse des berges.. De son métier... Apres tu connais la chanson : "Les amoureux sont seuls au monde . La filie laisse son sac sur le pavé. C'était la que j'allais le rejoindre certains soirs ou la pleine lune le réduisait a l'inaction. il s'était construit une plate-forme aérienne dans l'entrelacs des poutrelles d'acier du pont. Le fleuve coulait sous lui. le portefeuille et disparaissait. tu trouves toujours une bonne route bien noire. on était al'aise. il fallait faire pas mal d'acrobaties au-dessus de l'eau. au pont Alexandre. Sa Iécolte terminée. 66 . Avec des voliges chapardées dans un chantier. Mais la-haut. faisait main basse sur le sac.

. . Ou bien ils doivent se cacher pour se rencontrer. » Les derniers temps. Sa fin fut aussi étrange que sa vie. Mais prudent. une semaine apres.. avant de commencer a boire.. 11 aimait son e métier .. on vidait un litre. Un soir il oublia de s'arrimer. Cela faisait beaucoup de litres. il s'amarrait solidement aux poutrelles du pont. Tout !'argent qu'il volait. seul la-haut. ils portent rarement plainte. 11 en avait pris quelques-unes daos sa vie ! -Mais il n'eut plus l'occasion de se reposer. Si ~a continue. c'est pas des réguliers. Y a un tas de jeunots qui gachent le métier et les fiics ont le mors aux dents. ou bien la móme ne fait pas le poids . faisant allusion a ses victimes. au-dessus de l'eau . Il aimait trop boire et il en est mort. quelque part. On repécha son corps. Les amoureux des quais.le dos calé a la caisse contenant les hardes du Chat. il le convertissait en vin.&. Il en parlait des heures durant : « •• • Tu comprends. » Ce qu' il appelait des vacances. j'vais pas tarder a prendre des vacances .. expliquait-il. Il s'enivrait régulierement. du coté de Suresnes.. c'était un petit séjour a la Santé. il ne décolérait pas : « Plus moyen de travailler . sur son perchoir. . consciencieusement.. en copains.

utiles aux soldats en opérations. philosophiquement. Elle n'est pas seule. a du reprendre son ancien métier: la prostitution.est Titine. Chaque soir. pas vrai? » conclut-elle. 11 va si bien qu'un ancien c:hefbiffin avait meme trouvé le moyen d'installer sur la berge une maison clandestine. Et le commerce va son petit bonhomme de chemin. une camionnette bachée.abreuvait. en moyenne. la compagne du Chat. veuve clandestine. La nuit et l'imagination du client apportent a cdui-ci ce que la marchande d'illusions ne peut plus lui donner. Il y en a peut-etre de cet age-la. Mais elle ne fait pas le trottoir. larIJI •••ent dépassé les cinquante automnes. C'est parce que leurs charmes en débacle n' auraient plus cours au coin des rues trop éclairées qu'elles wont les vendre dans l' ombre du bord de Seine. il amenait une 'Vieille guimbarde. S'inspirant des BMC. privée de l'homme qui l. FJie arpente le quai. la 68 . La poésie du pavé en a fait des fleurs de Seine et leur donne chichement seize ans. l'ingénieux taulier avait imaginé son équivalent citadin. EtTitine. qui m'expliqua l'accident : • fpouvais rien faire.C. Mais il ne faut pas trop se fier au poete. Les fleurs de Seine ont.

des habitués. » Olga jurait etre une authentique princesse russe. une femelle qui aurait dégofüé de l'amour Don Juan en personne. l'arche du pont Saint-Micbel était son hotel. Pendant ce temps. « Mais j'ai aussi mes clients bien. me confiaitelle. Pourquoi viennent-ils la. surveillait l'arrivée éventuelle de la police. Les hommes. Au petit matin. n'a aucun goút pour le travail a la chaine. Au bistrot du coin. Par un tour de passe-passe renouvelé du manege de Manon Lescaut et de sa servante.. elle avait fait la connaissance . Elle en est encore au stade artisanal. les trois graces sur le retour rendaient les comptes et le patron allait mettre en lieu sfu son hotel ambulant. Oiga. en sirotant un café bien gagné. dans l'ombre noire du camion elle laissait sa proie ala plus vieille.. la plus croulante. faut pas chercher a les cornprendre . sous les ponts? Je n'en sais rien. Elle fait tout elle-meme. le tenancier revenait. De bons bourgeois. Quand je l'ai connue. elle. Sérieuse économie pour le haillonneux en quete d'illusions.garait dans un coin sombre et désert et la laissait a la garde de trois vieilles marcheuses. la troisieme faisait le guet. La moins décatie chassait aux alentours et rabattait le gibier. Un moment.

.. il dessinait scrupuleusement troikas. j'y vais. .tia: « Demain. son poele et son lit decampa Olga pour son travail. la Madeleine ou l'Arc de triomphe... Puis devant ces monuments parisiens. Vladimir me con. Vladimir durant ses longues heures de veille faisait de l'aquarelle. Oiga détaillait ces chefs-d'reuvre avec ravissement: • Mais e' est le carrosse du gouverneur !. carrosses et caleches de l'époque impériale russe. ex-professeur.d'un compatriote. Ce cheval . Le temps de la visite.. Au retour. Oh!. Ils devinrent si bons amis que Vladimir consentit a preter sa cabane de gardien. Ils avaient vite sympathisé. il peignait NotreDame. Vladimir allait faire une ronde dans son chantier. Copiant une carte postale. C'est celui du Revizor Vassili Alexandrovitch .. A' la fin d'une semaine ou les rondes avaient été particulierement nombreuses. pour l'heure gardien d'un chantier de travaux publics : Vladimir.. il trouvait au coin de son lit la rétribution de sa complaisance. » Ils étaient heureux comme des gosses. -Ou? .

Aux Champs-Élysées.. » . De temps a autre. !'argent de l'amour doit retourner a l'amour.. j'aime m'offrir ce luxe : une tres belle femme dans un grand hotel. un tres grand ... hotel. . Voyez-vous.

des Gégene : a Montreuil et a Nanterre. au pont National et a la Maub' comme a Saint-Ouen . La cloche.. du clochard parisien. « Faut pas te faire d'illusions. c'est aussi sérieux qu'un sacerdoce. c'est Gégene. La cloche a ses Durand.. p'tite tete . amer comme un jour sans pain. hauts en couleur. Sous les mots. l'ironie est lourde d'un désespoir glacé comme une nuit d'hiver..V Au hasard des poubelles . Celui que j'ai connu aux Halles a cet avantage: il ne fait pas mystere de ses débuts dans le monde des parias. ll y en a partout.. Avant 73 . Le Durand clochard..

il y en a qui frissonnent. la vie. » L'antichambre de la cloche est la. De l'autre coté des vitres. se vident. marchandise humaine a louer. Et ils attendent. Ils attendent. Etudiants pauvres. ils so11ffrent un peu plus.. en face d'un bistrot. • A 11 heures du soir. e' est tout. les cafés bouillants di fiJent sur le comptoir ou !'argent roule. La faim donne froid. lis ne veulent pas grand-chose : quelques heures d' embauche au déchargement des camions.d>y entrer. on doit passer par le séminaire. les verres de Yin s'emplissent. au coltinage des colis. L'hiver. indifférents. ~a sent bon la chaleur. juste de quoi payer leur lit.. leur couvert du lendemain. tous les sansle-sou. chomeurs. . le bistrot s'active. sortent. toutes les épaves de la ville s'y donnent aendez-vous. ne bougent pas. Ils attendent. en haut de la rue des Lavandieres-Sainte-Opportune. 74 . Leur espoir. l'homme a la médaille d'argent. Eux. C'est ma Halles que ~a se fait . piétinent en somnolant du cóté de la nuit et de la misere. libérés de prison ou d'hopital. conserver leur dignité un jour de plus . Mais ils ne s'éloignent pas. ils sont la. Meme dans la tiede nuit d'été. Les dicnts entrent. vieux sans traYail. e' est le syndic. le chef des forts des Halles. sur le trottoir. la lumiere.

Mais i.:a m'avait couté trois mois ferme. un petit "emprunt". cette nuit. l'homme a la médaille note cinq noms. d'espérer vingt-quatre heures de plus.. peut-etre . 75 . Il m'en faut cinq .:a parce que j'étais un voleur honnete. l'homme a la médaille d'argent. Parfaitement !. Le voila. Je sortais de taule. .. Pour lui.. . c'est le marché de l'occasion humaine. ce coin de trottoir. . ama sortie de prison j'avais compris . Les autres attendent.. Tout i. N'ayant pas l'ame d'un trUand. Ceux-la auront leur bol de soupe... Au hasard. On se presse. Les autres .. Je suis passé par la. Son arrivée provoque des remous.. i1 vient ici. le syndic représente la portion de frites brUlantes.Quand i1 a besoin d'une équipe de manreuvres pour aider au déchargement d'un quinze tonnes bourré de victuailles. <( Ouais ! ricane Gégene. On l'entoure : q.. 11 part. Pour les pauvres bougres. Et ils attendent. l'inépuisable réservoir de main-d' reuvre au rabais. Oh! une bricole. » Ils sont quatre-vingts. Je ne demandais qu'a me tenir tranquille et a reprendre mon boulot. le ballon de rouge et la chambre d'hótel qui permettront de tenir.. Cinq ombres le suivent.

La tripe légere. j'étais ponctuel. en prenait trois. <. c'est pas "joli-joli" comme certificat. Tu !'auras bien mérité . Mais je n'avais 76 . Mais. guidé par la faim. Le syndic venait... avant d'aller au turbin. a la longue. quand on était poli . Je n'étais jamais dans le paquet. J'avais gardé trente francs. . quatre ou dix . ce petit jeu d'intellectuel donne plutot soif... Tu aurais dit un fonctionnaire. voila : on embauche sur références...a faisait passer le temps et ~a me rafraichissait par procuration.. Mes derniers sous. L' estomac aussi aérien.. Moi. Pourtant. D'instinct. Trois jours que 9a a duré. qu'on me disait. je ramassais mon saca l'aube. Remarque qu'il y a des patrons qui donnent leur chance aux libérés. je comptais les godets que les clients vidaient. tu t'offres un rouge. Enfin. » Et Gégene. "On vous écrira". "Si t'as le pot au prochain coup. Une levée d' écrou.. « J'ai pas eu besoin de boussole. j'ai pas eu la veine d'en rencontrer . j'arrivais a onze heures pile.. Seulement.Magasinier que j'étais. je suis venu a la bourse du travail des traine-patins. s' était retrouvé un soir rodant dans la capitale de la mangeaille : les Halles. Les premieres heures. un grand. Et encore. a travers le carreau du bistrot. il parait. que je me disais.

le dos au mur. qu"i repérer le syndic dans la nuit. Il y avait des moments oiJ je voyais sa médaille partout a la fois . Moi. suivaieot le mouvement et partaient pour de bon. Je faisais mine de décarrer. Vers trois heures du matin. 77 . aux Halles. les remplayaient.. Un coup d'espoir pour rien. J'étais encore bon pour une journée sans indigestion. a Paris. Tu ne peux pas t'imaginer cambien il y a de types qui promenent un ventre vide.. Je ne pensais a rien. a la place des jambes. D'autres arrivaient.. ne sont ni pour les chiens.. ni pour les rats.. C'est dommage qu'il n'y ait pas de statistiques. rideau. (:a faisait toujours quelques concurrents de moins. i1 revenait en chercher d'autres. Mais j'étais trop neuf dans le métier. ni pour les chats. n y en a98Íl toujours deme ou trois qui. Et a cinq heures.. découragés. les betes savent se Diller leur part dans la bonne victuaille saine. Il ne me restait qu'a me rabattre sur les wagonnets-poubelles .. mais assis sur le trottoir. Pas pour longtemps. Des fois. Je ramais encare une paire d'heures du coté de la pointe Saint-Eustache. quand. Je ralais. a la recherche d'une combine. eux. Le wentre rond et le poil luisant. je restais.. Le syndic ~ repartait. j'attendais toujours.pas l'occasion de pavoiser. » Les déchets. j'avais l'impression de trainer des tuyaux de plomb.

pas assez pour . yeux baissés. mais elle perd a coup sür. petits vendeurs a la sauvette de marchandises avariées. se faisant tout petits. Trop agés pour vendre leur travail. le légume ou le fruit tombé d'un cageot.loyale et marchande.. Et les petits vieux. La dignité résiste plus ou moins longtemps. presque honteusement. A' ces rendez-vous d'affamés que sont les wagonnets-poubelles. ramassent furtivement leur trouvaille. jeunes affamés. l'enfouissent rapidement dans leur cabas et s'éloignent hativement. d'audace. les petits vieux agonisent a longueur d'année sans bruit. ils sont perdants neuf fois sur dix. Mais a ce jeu. Tous commencent par se glisser entre les étals. clochards écumeurs. ou mettre cette derniere au rancart et faire leur soupe coüte que coute. leur filet désespérément vide. Les betes laissent la poubelle aux honunes.. Alors. ils cherchent le rogaton jeté par un repu. Ils se baissent discretement. Ils manquent de réflexes-' de vitesse. un matin de misere se mettent a écumer les wagonnets du service de nettoiement . Et d'abord aux petits vieux. en face de leurs concurrents.faire des morts. les petits vieux rencontrent . les petits vieux n'ont plus qu'une alternative : rester dignes et se laisser mourir de faim et de pudeur.

Mais la. C'est bien le diable si. j'ai fait les poubelles. pas de difficultés majeures non plus. a l'ombre de Saint-Eustache. des boyaux souterrains. un repas. pour le clochard. supreme ressource. un dédale de caves communicantes. Tout ce vieux quartier sonne le creux.. 11 ne m'a pas fallu longtemps pour organiser ma défense. c'est le moyen de se procurer le gite. les rognures qui leur donneront encore une soupe. d'escaliers menant nulle part et de culs-de-sac prolongent les cours et les arriere-boutiques.. la bataille est moins apre. le légume pas trop échauffé. Elle ne manque pas aux Halles. dans la masse boueuse. les wagonnetspoubelles.. Pour le couvert. Pour le gite. « Eh oui. rappelle Gégene. Mais pasa boire. le couvert et le vin quotidiens.leurs concurrents du carreau et du parquet des Halles : les clochards. pas de probleme : quand la malchance veut que la faim lui torde les entrailles. Sous les immeubles vétustes. de passages. le clodo a. chacun n'arrive pas a rrouver le fruit a peine talé. les Gégene de tous acabits . 11 y a assez d'immondices pour tous. un jour de sursis . » La « défense ».. Il 79 . On y trouve a manger.

Quelques-unes ont Ieur locataire attitré. les quais tout proches. un clodo qu' on est sur d'y retrouver presque chaque nuit. « hótels pour voyageurs » dans la vie vagabonde du clochard parisien. Elles constituent les . en hiver. il y en a aux Halles comme dans toute la capitale. Au coin d'une voute a demi obstruée par un éboulement. en sous-vetement. la cloche en consomme des tonnes. puant et humide. S'il répugne a s'enterrer vif. surtout. en matelas. Dans n'importe quel quartier. le col remonté jusqu'aux oreilles. le Gégene dispose son sac de fibres de bois. on dort sur les grilles. le clochard a. i1 sait ou trouver une de ces bouches de chaleur. les grilles. celles des égouts. Nul ne sait mieux qu'un traine-patins utiliser le pouvoir calorifique du papier journal. ou pres d'un tas de ferraille oublié depuis le siecle passé. en été. du métro ou du chauffage urbain. noir. en feu de camp. ses bardes. tassés.suffit au clochard astucieux d' entrer dans les bonnes graces d'un concierge ou d'un locataire d'entrepot pour installer ses pénates dans ce village silencieux. en couverture. imbriqués ·les uns dans les autres. L'hiver. le chapeau tiré jusqu'au nez et par-dessus le tout une loque ou un journal. Les grilles. son litre et il est chez lui. sa bougie. 80 .

pour une place sur une grille. on se bat pour défendre ou conquérir la sieooe.ifihcnb.. dormir sur un regard du cba1Ji'. On sue. La. il reste au clochard a se préoccuper de sa • défense » en matiere de vin. des gars capables de s'entr'égorger. Pourtant. SollftDl. La rixe s'engage et se poursuit a quelques pas des camarades. 81 .Les places sont cheres sur les grilles. l'hiver. n faut bien s'isoler de la vapeur qui monte daos l'air bleu de froid si l'on ne veut pas se retrouver le lendemain largement badigeonné de rouge. Oui. rappelle Gégene. c'est au Mercurochrome que dans les hópitaux. le corps se glace tandis que.. ni metn.. qui dorment ou regardent. C'est une da lois de la cloche : ne jamais se méler des affaircs du voisin. Quoi qu'il en soit. En effet.. i1 lui faut de l'argent. on soigne le clochard qui s'est réveillé brfilé sur une grille . on se bat. done faire un mínimum d'effort: « J'avais bien essayé du métier de porteur mais ce n'est pas recommandé aux tricards. cóté grille.. Il n'y a pas de milieu : cóté ciel. fage urbain est aussi inconfortable que dangereox. il cuit littéralement. débraillé. en pleine nuit gelée. le probleme du gite se résolvant presque aussi facilement que celui du couvert. ind.e aux simples libérés de prison ».

confiscation ·du diable ou du crochet. bien souvent.loueurs des rues Saint-Merri. la police tolere la présence de porteurs occasionnels. «Alors. attribuée par l'autorité préfectorale. tirant un diable ou portant un crochet. tu comprends. transporter des marchandises dans le périmetre des Halles s'il n'est titulaire de la médaille des forts. en effet. Montorgueil ou Quincampoix. Nul ne peut. 11 est facile de s'incorporer a leur légion semiclandestine. un agent peut interpeller le porteur occasionnel : amende. controle d'identité au commissariat et aussi la prison peuvent venir rappeler au malchanceux que le travail est parfois un délit. Mais il y a des risques. une fois le travail terminé. que le métier de porteur est réglementé.On sait. Le travail. Cependant. explique Gégene. D'autant plus facile que point n'est besoin d'argent au départ. tu risques . Il est extremement rare qu'on n'en trouve pas. le trafic est tel que les forts n'y suffisent pas et. quand tu as déja un séjour en taule a ton acrif. a n'importe quel moment. on va le chercher en rodant dans le pullulement des Halles. On remet une piece d'identité pour disposer de l'engin et on paie la location en le rendant. 11 suffit de louer un diable ou un crochet a l'un des bistrots . Malgré la tolérance des autorités.

Personne n'y peut rien : trop de foule. trop de marchandises. » Il rit : « Parfaitement. arret. Vaut done mieu& éviter de frayer avec les pelerines . une nuée d'épaves a jailli de la . une main se crispe sur un colin..les efforts des services de police.:ants pas trop curieux dans le coio. le vol si tu p~ t'assure plus de tranquillité que ce dur et homm travail de mulet qui est celui du porteur. heureusement. chargé de casiers de poisson. a deux pas de la. trop de manipulaúons sur trop peu de place rendent vains . Le diable repart . Le plus simple. un colín est déji au fond d'un sac . encombrement. » Le chapardage est élevé a la hauteur d 'une imtitution publique. Un cageot choit sur le pavé ou il se fracassc. Sortie on n e sait d'ou. Tu trouves toujours.. Un diable se faufile. Naturellement. quand tu coltines ta peúte tonne de choux-fieun ou de raisin.. Aussi. la fourgue. . a~ défense ne vaut la "fourgue" .. aux Halles. n J a des commen. . Des artichauts roulent dans le ruisseau. un bougnat pour te l'acheter en douce. Tout le monde sait que l'on vole. faut savoir y faire. c'est d'oublier de mettre en resscne le dernier cageot.d'étre sacqué plus durement.

A la rigueur. sur le trottoir. il ne reste que quelques planchettes. . on détaille. les marchands a la sauvette «se défendent ». c'est une défense légale.. Tout au long du jour. jurons. des commer~ants dont tout le stock tient dans un panier ou un cageot tentent les ménageres économes par leurs prix sans concurrence. par1s1enne. Le colin se ramollit p eut-etre... e' est pas du boulot. ces clochards de grande banlieue.. etre quelque chose comme un clochard-artisan ou commercant. rue Montorgueil. moi j'ai le virus de l'honneteté.. Sur le pavé.. quelquefois. A légiés que sont les verduriers. sur les diables. Les maraudeurs se sont évanouis. Cris. .nuit. hommes des bois de la cloche . Dans le fond. Ce que je voudrais avoir. mais l'artichaut est ' encore frais : « A profiter. légitime. On vole partout : sur les camions. Les marchandises ne vont pas loin. » Prets a détaler des que l'ombre d'un policier se profile au loin. . coups. . aux étals . Meme la fourgue. dans les resserres. d'ailleurs. « Mais la sauvette. un clodo qui aurait une situation pour ainsi dire . » ' commencer par les grands priviIl y en a. conclut Gégene. On les « fourgue » a un proche marchand de ' soupe pas trop scrupuleux.

les hommes sauvages. brindilles. récoltent sans jamais rien semer.la verdure : branches. Chacun de ceux-ci leur apporte sa . Tapis. Braconniers du regne végétal. fenillagrs et fleurs des bois et des champs. ou les hommes des bois comme on ks appelle encore.VI Ces hommes qu'on appelle sauvages Curieux bonshommes que les hommes sauvages et curieux métier que le leur. ils arrivent de leurs lointaines banlieoes pour vendre au marché aux fleurs leur t ~­ douze ». au fond de leurs taillis et de leurs marécages. So~ silencieux. ils n'ont qu'a se laisser glisser sur la moussc des jours.

de dire sa passion. ou poussent champignons a pres 86 .. dans sa foret. différente selon le mois. semblable a elle-meme dans le cycle de l'année et toujours d. Les hommes des bois n'ont pas besoin d'agenda. de la marguerite.un revenu assuré.moisson. lierre. mi-clochard. car la nature ne manque jamais les rendez-vous qu'elle leur :fixe. sa joie et sa froidure. l'homme des bois. Leur calendrier. les plus jolies violettes . un forestier ses arbres. Sans livre et sans professeur. du nénuphar . c'est Noel. Il sait ou et quand. de la jonquílle. fleuriront les plus beaux muguets. mi-trimardeur. voila les Rameaux carillonnants. muguet : le joli mois de mai arrive. le verdurier n'est capable d'expliquer. de roux et de violets.. buis.nd da capo. a l'infini. le trappeur ou le forestier. gui. a appris la nature en faisant corps avee elle. Mais pas plus que le paysan. c' est le ciel et la terre qui leur donnent : sapin. houx. ou il ramassera la mousse la plus épaisse. un trappeur les betes. Il l' aime comme un paysan aime sa terre. Suivent les branches feuillues oiI l'automne monte ses gammes de jaunes. Et la symphonie bucolique repre. 11 cbasse la fleurette et le bourgeon avec un flair jamais mis en défaut. et la ronde des saisons chante les gais coloris de la violette des bois.

Il gitait.la pluie. dans cene foret sillonnée. quelquefois dans un vénérable tacot qui roule quasi miraculeusement dans sa brinquebalante vétusté. comment. et en quel étang il coupera les roseaux les plus décoratifs. Moustache s'est volatilisé un beau matin et personne n'a pu prendre sa place. a cinquante kilometres de Paris.. . Quand on s'en étonnait.tirant une remorque ou s'entassent ses richesses aux couleurs de joie. ou chevauchant une pétrolette . Un jour. quand on le pressait de questions. il se bornait a répondre : . on ne sait quand.voire un simple vélo . Et avec lui il a emporté ses secrets. Il vient on ne sait d'ou. Il repart on ne sait ou. paraitil. dans une caverne de la foret de Fontainebleau. 11 arrive aux Halles. La solitude le rend peu bavard. le pere Moustache. explorée a longueur d'année par les campeurs et les saucissonneurs. il disparait. en quel lieu. la nécessité de conserver l'exclusivité des merveilleux découverts dont il vit accentue encore sa discrétion et en fait !'erre le plus mystérieux du monde de la cloche. Et c'est la. Il est mort. Ainsi. e' est la que le pere Moustache ramassait tranquillement des truffes ! 11 en trouvait suffisamment pour vivre de leur vente..

On l'appelait aussi le Gorille a cause de son balancement. derriere la mairie.« C'est la lune . quand les chiens de riches sont en vacan ces. Pépé était un homme-orchestre en ce sens qu'il était tout ala fois voleur de chiens. de profession. 11 est parti ainsi. luisants comme ceux d'un carnassier. et on ne l' a plus revu. e' était la mortesaison pour le voleur qu' était Pépé le Gitan. a la fois logement et chenil. Les cheveux gras. un sauvage égaré dans la ville.. » Et il s' esquivait au plus vite. avec leurs maitres. va récolter des truffes en foret de Fontainebleau? Disparu aussi. lui mangeaient le :front et. Mais e' était un brave gars. 88 . Pépé. 11 avait sa cabane de tole. a Montreuil. biffin a l' occasion et verdurier par vocation. L' été.. on ne voyait que ses yeux de braise. serrant contre lui sa précieuse musette pleine d'odorants champignons. Il n'était guere rassurant. Pépé le Gitan. Qui done. sous leur frange noire. qu'il coupait lui-meme au rasoir. de ses immenses bras au bout desquels pendaient deux énormes mains d' étrangleur. de carton et de papier goudronné. un beau matin. sur les coteaux. Une histoire de changement de lune. aujourd'hui.

je regarde. Le niglo. au retour de ses fugues. des Romanis comme lui. 11 filait sur la route. e' est le hérisson. » Alors il chargeait sa voiture d'un morceau de verdure. C'est en revenant seulement que je récolte. Il avait malbeureusement un penchant tres prononcé pour le niglo. écumeur de paquerettes. Pépé plongeait sa large patte dans le . disait-il. 11 avait ses clients attitrés. dépouilleur d'aubépines et détrousseur de roseaux. Pépé chassait le niglo. toute une moisson qui ne lui coiltait que Ja peine de se baisser et qu'il revendait cher aux bons fteuristes de quartier. je repere. A l'aller. Comment se nourrissaitil? C'est un mystere. friands de róti de hérisson. Pépé. pilleur de nénupbars. Rafleur de mousse. je ne cueille rien. s'installait a l'entrée de la rue Saint-Merri ou sa pratique savait le retrouver. Pépé ne vendait pas que de la poésie en fleurs. trois jours dans les profondeurs de la forét. «Je pars. 11 abandonnait celle-ci dans un chemin creux et disparaissait. Comment retrouvait-il sa route au retour? C'en est un autre. en gitan. a pied. au volant de sa vieille guimbarde. Pour cent cinquante ou deux cents francs. deux. l'homme sauvage s'éveillait en lui.Alors.

d' odorantes berbes de la foret. Pépé remettait en boule le hérisson. 1m11baient par plaques. » ' A son « pavillon » . Il gardait toujours un hérisson pour se régaler. dans un carré de choux abandonné . Il tirait la boule du feu. Il laissait cuire des heures dorant.. . se craquelait. et la cassait au marteau. Il ne restait plus qu' a 90 . brulait un feu de charbon de bois. Les piquants. le . La béte éventrée.la cabane qui faisait bien six metres sur deux. Pépé poussait la boule de terre dans le foyer et Ja recouvrait de braises. Pendant ce temps. • Bien sur. pétrie dans du vin blanc. Maís viens dans mon pavíllon. Quand la terre. tu m1as . cimentés a la terre.Pépé préparait son festin.. de mie de pain. expliquait-il. dans un trou.. était bourrée d'une farce. vidée de ses entrailles. puis le roulait dqns de la terre glaise jusqu'a ne plus avoir qu'un gros ballon de mortier. Il tirait une de ces pelotes d'aiguilles et cmpochait la monnaie. le ficelait dans tous les sens.sac ou se lovaient d'étonnants buissons d'épines Yivantes. a Paris c'est un peu coton pour faire un roti de niglo : e' est pas en appartement que tu peux creuser un trou dans la terre .Ori était pret. rougie. En un tournemain.

. aux Halles. sur les routes. Riton ne vend rien sur la place publique. Spécialiste parmi les spécialistes de la verdouze. Luí. Bien souvent. i1 a sa clientele particuliere qu'il livre a domicile. la société. Pépé.. Il avait raison. Et puis quelle importance? Un clochard de plus ou de moins. assurant la continuité dans la tradition de la corporation. Mais les hérissons peuvent se faire écraser en paix par les automobilistes. aux Halles. ~a ne la dérange guere. n'est-ce pas? Et. Il a disparu. Poils en broussaille. 11 fournit régulierement certains confectionneurs de fieurs 91 . Pépé ne les chasse plus. quand il disait que le niglo était un plat de roi . fondante. Riton. i1 est technicien de la brindille seche et du petit branchage artistement choisis. il travaille sur commande. est toujours la. Ou. l'inamovible Riton.déguster la chair tendre. il trame tard dans les coins avant de s'enfoncer dans la nuit. comment? Mystere. d'autres hommes des bois ont fait leur apparition : braconniers et trimardeurs viennent combler les trous que la mort creuse dans les rangs de la confrérie des verduriers. comme un barbet. Tout le monde conna1t Riton. son bissac bien arrimé sur le dos.

c'est du vin pour tout a l'heure. dans le remugle que sécrete la ville. Un instant oubliée. Riton leur procure les branches mortes sur lesquelles les empailleurs de bestioles perchent leur voliere figée et muette a jamais. le papier et le renfermé. Le client choisit. va d'un client a l'autre. odoriférant souvenir de foret. 11 va boire un litre. Cet argent. Dans les ateliers puant de colle. commande. Riton s'en moque. Mais les hommes n' en font aucun cas. Le verdurier rentre ses « invendus ». referme son sac sur I'enivrante fragrance de la nature. Riton encaisse. son bissac bien 92 . de papier et de colle reprend possession de l'atmosphere. ouvre son sac et étale sa moisson : paquets de fines aiguilles vertes ou branchages au dessin élégant s'étalent sur la table. Riton tralne ses grolles de cul-terreux sur le pavé. de son lourd pas de trimardeur.artificielles qui utilisent ses trouvailles pour donner un peu de naturel a leurs corolles de papier colorié. l' odeur de renfermé. comme un parfum de liberté. Le deuxieme type de clientele qui assure le pain et le vin au vieux verdurier est constitué par des naturalistes d'oiseaux. paie. le sac ouvert a laché une grande bouffée d'air pur. discute. Et puis. palpe.

Il va retrouver ses fieurs. les grossistes en fruits. Il faut avoir du sang de braconnier dans les veines et sentir vivre la nature pour se défendre dans cette spécialité.. Il semble plus facile et tout aussi rémunérateur de se lancer dans la récupération de la fibre de bois. va livrer. 11 rapporte et le glaneur est un • monsieur » dans la cloche.arrimé sur son dos. Chaque nuit. le plus sympatb. car les places sont prises et il faut pouvoir s'imposer parmi ces <l entrepreneurs » que sont les glaneurs de fibre aux Halles. qui abandonnent sur place cette paille légere et bruissante qui entoure fruits et primeurs de chobc:. Le métier est de tout repos. en charge jusqu'a deux metres de haut sa berline et. Pas étonnant que la corporation soit tres fermée et que les <l arrivés » 93 . le glaneur fait le tour de ses fournisseurs. assurés : emballeurs et marchands de verrerie et de porcelaine. 11 a ses clients attitrés. grands consommateurs de copeaux. Le glaneur bourre d'énormes sacs de fibre récupérée. 11 semble . Ca ne s'apprend pas. le plus libre. ses arbres et les betes de la foret. l'homme sauvage abandonne le pavé.. Mais n'est pas verdurier qui veut.ique des clochards parisiens. stables. au jour.

.se défendent énergiquement contre l' envahissement de la profession. mais l' essentiel. Le rapport est plus aléatoire que celui du glaneur de fibre ou du verdurier. en charge son diable et s 'en va. le débris de caissette. Le marchand de bois a allumer chasse la planchette. n'est-ce pas. Celui-la est un d étaillant qui fait quelquefois des kilometres pour vendre par petits paquets le produit de sa moisson. proposer. 11 en emplit des ageots vides. récupérés eux aussi. . est de tirer suffisamment d'argent pour s'offrir les quatre ou cinq litres de vin mínimum nécessaires a la soif quotidienne. On y arrive vaille que vaille . sur un lointain marché. les Halles connaissent le marchand de « bois a allumer ». Les Halles sont une belle invention. son « bois a allumer )} aux ménageres peu fortunées.. dans la hiérarchie des petits métiers de la cloche. A un échelon au-dessous des glaneurs de fibre. cageot par cageot.

C'est un délicieux moment de détente. lls se saluent. s'arretent. La chasse 95 . tirant la bonne au bout de leur laisse.se croisent dans les larges avenues tranquilles et presque désertes. L'heure des mondanités ancillaires et canines était pour lui celle du travail. vont faire leur perite promenade hygiénique. Les couples . Ces dames papotent. Sauf pour Pépé.un chien. une vraie récréation. ces betes folatrent. 11 y ftanait aux heures matinales : celles ou les chiens de luxe. une domestique .IV II Pépé le voleur de chiens Pépé airoait les beaux quartiers.

. . Car Pépé était un trappeur de Paris. 11 ne s'embarrassait pas de toutous-a- . le chat et . Aussi le clochard-trappeur s'en passe et. Le plus apprécié des gibiers est le chien. Pour etre de la cloche. aucune autonsatton ne sont prevus a cet effet.commen~ait. Raboliot en complet-veston. on n' en a pas moins un creur. C'est ce qu'avait compris Pépé. La grande ville a ses braconniers du fleuve. non celui d'un vrai chasseur. Comme il ne viendrait jamais a l'idée d'une haute autorité législative ou administrative que le pavé puisse constituer un terrain de chasse. aucun perrms. Non! mais s'approprier une volaille ou un lapin de choux est le fait d'un banal maraudeur. Ce n'est pas qu'un clochard ne se laissera pas tenter par une basse-cour de banlieue facilement accessible. Ensuite. le chevreau ! Poules et lapins ne sont pas compris dans la nomenclature. D'abord parce qu'on évite l'effusion de sang. Et il volait les chiens. ses hommes des bois: rien d'étonnant a ce qu'elle ait également ses trappeurs. il court l'un des trois gibiers de son choix : le chien. sans piege ni fusil. parce que cela est d'un rapport certain. . . . et surtout..

toutes ces betes splendides dont les qualités s'étiolent dans un appartement pour l'unique satisfaction de la vanité humaine. Pépé s'approchait. inanentives aux jeux des betes heureuses de quelques minutes de liberté. 11 pistait le chien de race. de disputes pour la meute qui se précipitait dans cette nouvelle course au trésor. Un sucre a peine visible au bout des doigts. 11 présentait son appat. C ' était la ruée. Pas longtemps. un sujet inattendu d'amusement. ses médailles aux expositions canines et son prix. Pépé se rapprochait 97 . le trappeur sifflotait entre ses dents pour attirer l'attention de l'un des chiens batifolant d'un arbre a l'autre. tapotait gentiment sa cuisse .. faisait son choix.une 5 CV datant de 1921. il allait ftaner. celui qu'on présente orgueilleusement en énumérant ses a'ieux.. Pépé arrivait de bonne heure dans les beaux quartiers. de poursuites. I1 garait son vieux tacot .leur-mémere des quartiers pauvres. une technique sans défaut. rafistolée en camionnette avec une porte abattante a l'arriere .puis. Imperceptiblement. sympathiques corniauds que l'on airne pour eux-memes et non pour leur pedigree. le bougre. le chien de snob. Oui. Ainsi done. Pépé connaissait son métier et il avait. Quand il voyait les bonnes faisant la causene.

il surveillait discretement les ébats de sa cbienne et du train de soupirants qu'elle remorquait. . Le soir meme. puis fon~ait. Au moment propice. Quand Sophie était en chaleur. comme par hasard. Il n-'était pas rare qu'il en trouvat une promettant bonne récompense a qui retrouverait un chien perdu le matin meme. Pépé siffiait d'une cet•aine fa'Yon. Sophie rempla~ait le sucre. Il abaissait le panneau arriere et hop !. Restait a monnayer l' opération. Sophie. d'un bond. a la bete que Pépé hébergeait depuis quelques heures dans son chenil particulier. Il embarquait l'animal choisi. un berger allemand admirablement dressé. La bete bouclée. A' toute vítesse. L'autre suivait.. La premiere phase du travail était terminée. Dans son rétroviseur. a la manreuvre. Pépé démarrait aussitot. Sophie était la chienne de Pépé.de sa guimbarde. Le panneau se rabattait et Pépé embrayait. Quelquefois. Sophie dressait l'oreille. . le plus empressé de ses amoureux a ses trousses. sautait dans la camionnette. Pépé achetait la derniere édition des quotidiens et se plongeait dans l'étude des perites annonces. les deme betes arrivaient. Pépé la lachait dans une promenade a chiens. et dont la description correspondait.

en citoyen honnete et consciencieux. Pépé était bien obligé de se débarrasser de quelquesuns de ses pensionnaires. Dans ce cas. Pépé ne se pressait pas. Ce qui permettait au traqueur d'exiger. Et passez muscade ! Parfois. C'est que le chien portait un collier avec plaque indiquant l'adresse du maitre. si l'on veut. la rangeait soigneusement dans son carnet et. et ce dernier s'en remettait a l'honnéteté de celui qui récupérerait l' animal. des frais de nourriture et d'entretien. et jamais il en aurait maltraité un. avant de la ramener a son légitime propriétaire. selon ses occupations. 11 aimait réellement les animaux. six jours. il ramenait a son maitre le chien miraculeusement retrouvé. Il ne proposait 99 . Quand son chenil était complet. Mais il était un singulier marchand. le lendemain matin. il arrivait que des chiens sans collier ne fussent pas réclamés. C'était la malchance. le risque du métier. il gardait la bete cinq. 11 se muait alors en vendeur de chiens. Pourtant. Mais un clochard ne peut se permettre d'entretenir une meute. Pépé adoptait alors simplement la béte. le propriétaire omettait de publier une annonce. outre une récompense.Pépé découpait l'annonce.

n chargeait son infatigable tacot de deux ou trois de ses pensionnaires et se rendait en un lieu tres fréquenté. Pépé débarquait sa marchand. n était rare que. tu comprends. « Comme ~a. « Et puis. on me demande de vendr.. ne racolait pas de client.ise aquatre pattes et. c'est d'un rendement plus sur. Pépé méprisait les chasseurs de chats. forcément. . Les greffiers de race. expliquait-il. Je n'offre rien.. e' est pas pareil. se révoltait Pépé en proie a un obscur complexe égalitaire. ne faisait point l'article. tu ne les vois jamais dans la rue. Minet prís.jamais une bete.. il n'ait pas vendu une piece de sa collection. » Parce qu'il aimait les betes. .. Ils sont dorlotés. C'est qu'on traque le matou pour sa peau. chouchoutés dans la "soye" d'un fauteuil ou tu t'enfonces jusqu'au cou. nuance ! . presque un frere du clodo . La. des heures durant s'il le fallait. Alors.. . minet condamné . faut se rabattre sur quoi? Sur le chat de gouttiere. Y a pas de justice ! » roo . il arpentait le trottoir d'un bout de la rue a l'autre. Et puis.e. je suis sür que le gars qui achete connalt les chiens et saura ne pas leur faire de mal . tu chasses dans la bete de luxe. Pour les clebs. tranquillement. dans sa journée. ses chiens en laisse..

« Oui. il se présente chez le meme commer~ant. le jour le retrouve dormant en boule au soleil ou au coin d'un poele. un gite.. glissant sur ses pattes de silence a la recherche de l'amour. « Le greffier est un truand. Il s'offre meme le luxe de choisir ses morceaux . 11 fait partie du peuple de la nuit. C ' est dans l'ombre qu'il vit.. d'un pigeon. si ce n'est pas sur les genoux de sa maitresse... Ca doit etre un chat perdu .. le chat de la rue. 11 a son circuit. ce qui ne l'empeche pas d'etre un parfait pied-de-biche qui en remontrerait. d'un moineau ou du morceau de viande mis au frais sur le rebord d'une fenetre.. On commente : « . le dos rond. la meme perite vieílle. ses clients. « Minou.... Pépé. il vient chercher quelque chose . Et il a de la défense . une gamelle. A heure fixe. Le manchard a pattes de velours se laisse nourrir. minou . a plus d'un « pilon » de la Maub'.. assurait Pépé. qu'il est gentil! » 11 ronronne. Car íl garde un point d'attache.11 avait raison. » Sa ronde finie. Tous les jours.. dans un art de mendier. c'est un frere. » Et on le lui donne.. quand il assimilait le chat de la rue parisienne au clochard. » 101 .

Il y avait un Arménien. car de tous les coins de Paris. qui aurait acheté tous les matous de la capitale. dans le métier de traqueur de matou. 11 en passait déja pas mal par sa puante officine. au fond d'une impasse de la Maub'. Elle savait les saisons de grande chasse et celles ou il fallait se contenter de peu. peut-etre faux : en tout cas cela fait le malheur de minet. chaud. C'est peut-etre vrai. 11 parait que son poil. Ce le fut surtout au lendemain de l'Occupation. est souverain contre les rhumatismes. chargé d' électricité. Elle connaissait les rues a chats. Le principal. La rareté du cbarbon et de la fourrure donna a la chasse au chat des proportions gigantesques. le Luxembourg est le rendez-vous des 102 . a la saison des amours. la cloche pouvait établir la carte géographique du Paris félin. Au printemps et en automne. ' A cette époque.Pas assez pourtant pour se méfier des faux freres de la cloche qui le chassent. les clodos amenaient des sacs gigotants au fond de leur berline. les places et jardins les plus giboyeux. car il y a une industrie de la peau de chat. est de bien connaitre la ville et de ne pas rechigner devant les kilometres de trottoir a arpenter. On le traque encore.

tout autour de cette royale réserve de diasse. a guetté la nuit entiere au-dela des grilles. lui. Il est des vieilles dames tres respectables qui. des heures de recherches. ele poursuites.meilleurs chasseurs. les enferment dans un cabas. satisfaits. calmés. baignées de lune. Au matin. leur minette. une pleine nuit d'amour. quelque chose comme la maison dose de la gent féline. Plus insolite que celle du chat semble etre la chasse au chevreau. le grand pare de la Rive gauche devient a ces époques un immense mrem a chattes. ont les nerfs uop sensibles. Et ce sont des heures de bataille entre males. Elles leur offrent une nuit de liberté. viennent les déposer devant la grille du Luxembourg. dans un concert de sanglots et de Froissements quasi humains. car on peut se demander ou 103 . car le traqueur. un soir et. leur minette. Grilles fermées sur ses allées désertes. lorsque leur minet.mes tres respectables qui viennent récupérer leur minet. En trois bonds la bete disparait dans l' ombre cfun massif de fleurs. prenant le métro. ronronnants. le premier métro ramene les vieilles da. Elles ne les retrouvent pas tous.

sans exagération. A' l'enclos . Et tout ce petit troupeau appartenant au meme propriétaire ! Quand on pense que le sol parisien est plus apte a la multiplication des chevaux-vapeur qu'a celle du cheptel sur pied. La race caprine n'est pas encore domestiquée au point de se contenter du trottoir pour gambader. Broutant l'herbe rare et décortiquant les maigres arbustes. C'est sur les terrains vagues de la toujours future ceinture verte de Paris et au flanc des buttes ou s'accrochent les forts désaffectés de la banlieue que les monsieur Seguin de la capitale mettent biquette a l' enclos.. sur ces sortes de prés communaux constitués par les anciennes fortifications. d'ailleurs. a l'atavisme paysan de nombre de 104 . parler de troupeau a propos de quatre chevres et on a le droit de crier au miracle. on peut y voir des trois et quatre chevres a la fois. comme son propriétaire. Et pourtant le gibier ne manque pas. aucune barriere ne délimite. Miracle dü. car aucune haie. fa\=OD de parler.gite ce spécimen peu banal de la faune parisienne. les carrés de terre que chaque zonier monopolise du droit du premier occupant. et du bitume pour brouter. on peut. Le chevreau est un zonier..

elle représenre ce que le troupeau de vaches est au fermier lorrain ou normand: le signe de sa richesse. n'ayant en tout et pour tout qu~un jardinet grand comme un mouchoir de pocbc. naissent des chevreaux. mettant un peo d'étonnante fralcheur dans un paysage de bidonvilles délimité par des usines et des immeublescasernes.Parisiens. de sa puissance de tra~ de sa prudence. les chevres ne manquent pas a París. comme par hasard. Or. de l'élevage. se coulant a longs pas le long des talus. Et le troupeau se disperse. qui. A la saison ou les cabris commencent a gambader dans l'herbe encore verte. Ou des chevreaux cabriolent. les terrains vagues se révelent trop exigus pour contenir les joyeuses cabrioles des chevrettes. Quand il s'en va. Et. un homme est tapi derriere un buisson.. les chevreaux s'éloignent iroprudemment .. Depuis des heures il attend. Aussi. Pour le paysan de Paris. le sac qu'il porte sur le dos est animé d'étranges soubresauts. immobile. 105 . des voleurs de chevreaux se manifestent. La chevre est justemeol l'orgueil de ces éleveurs miniatures. ou existent des chevres. réussissent a faire de la polyculture et. patient. París a done ses chasseurs de chevreaux. par--Oessas le marché.

un boucher marron proposera a sa clientele des cótelettes d' agneau. Un braconnier de Paris est passé par la. il y aura presque autant a manger qu'a boire. A' moins qu'un quarteron de clodos et de biffins ne se réunisse pour un festin ou. pour une fois.Ce soir. De toute fa~on. on ne retrouvera jamais la chevrette manquante. .

A cinq francs la soupe. dix francs le plat de légumes. attendant patiemment leur tour de se r échauffer l'estomac. l'illusion de manger au restaurant ne coüte pas cher aux guenilleux. Dans ce chapelet humain que la miser e égrene 107 . de longues files de pauvres bougres s'étirent. le matin. A cause de la baraque-réfectoire qu'une congrégation religieuse y a ouverte. vers i7 heures le soir. Aux alentours de rn heures.VIII Le marché aux mégots Tout clochard parisien connaít l'impasse Reille. dans le xrve arrondissement. Et l'impasse est populeuse.

les clochards qui. tous les laissés-pour-compte de la société. rebuts. Le spectacle est une terrible le~on d'humilité pour les laudateurs de ce siecle de progres .. crispés. et boire avec eux le litre de l' amitié. ont renoncé au combat et ont accepté philosophiquement leur mise au han de la société. infirmes.L'est au quarante-cinq . clochards de leur ancien quartier. lis échangent des nouvelles : « Quart-de-Brie? Il est a la campagne. lis sont curieux les petits vieux de la Maison départementale de Nanterre.deux fois par jour. jeunes et vieux. se sentent glisser et refusent désespérément la déchéance. haves. malades.. franchissant des kilometres de rues ou tous les dix metres s'ouvre un bistrot tentateur. venant de leur asile banlieusard. . il y a les habitués. Presque saos le sou.. » C'est un petit vieux de Nanterre qui a donné le renseignement. Tout cela pour retrouver quelques copains. se retrouvent tous les visages de la détresse : hommes et femmes. Pres des nouveaux. Ils sont curieux et précieux. ceux qui. Ceux-la sont heureux de se retrouver. depuis longtemps. ils réussissent a traverser tout Paris... les petits vieux a la 108 . chomeurs. Et Gégene? On l'voit plus..

et ils attendeot 109 . on plaisante. une fois sa peine de prison purgée. impasse Reille. quand. Ce sont eux qui apportent les informations concernant les clodos en « quarantecinq 1>. La <( quarante-cinq 1>. et Gégene ne serait pas clodo s'il ne savait la vanité de la révolte. le clochard. du haut d'un tribunal. c' est la période de quarante-cinq jours que doit obligatoirement effectuer a la Maison de Nanterre. Ils ont étalé leur marchandise sur un chiffon douteux ou plus simplement une feuille de journal. songe mélancoliquement qu'un escroc qui a pipé des centaines de mille francs a des pauvres bougres trop na'ifs s'en tire au meme prix que lui.veste bleue. La loi est la loi. mais c'est toujours la prison.. Aussi. tout individu condamné pour vagabondage et m endicité sur le territoire du département de la Seine.. 1> Car le décor change. Mais il ne dit rien. Les nouvelles échangées. ». et on renouvelle sa provision de tabac. Les buralistes sont a meme le trottoir. Et le mendiant. le clocbard malchanceux traduit : « Quinze plus quarantecinq égalent deux mois de taule. arrété pour avoir extorqué vingt francs i une bonne ame. tombe Je verdict : <( Quinze jours de prison .

le marché aux mégots est ouvert. contemplait l'étonnant spectacle. était revendue a raison de deux sous les dix ou vingt grammes. .la pratique. Il se tenait chaque jour de 8 heures a 17 heures. bouts de cigare mis de coté. manreuvres ne payant que dix centimes ce que la Régie leur vendait cin• quante cent1mes. au pied de la statue d'Etienne Dolet qui. La clientele ne boudait pas. Apres la « cueillette » s'y retrouvaient tous les « piqueurs de clopes » de la capitale. Sur un coin de table. selon la qualité. et cela dura de 1850 a 1889. balayeurs. L'herbe a Nicot récupérée. sur un banc ou sur une borne. De nombreux écrits font état de la pittoresque Bourse au tabac qui. align~es comme coupés de ma1tre un soir de réception mondaine. mise en cornets de papier journal. il dépotait patiemment les mégots pour les transformer en tabac a fumer. Le marché aux mégots est presque aussi légendaire que la cour des Miracles. mesurée. A' l'abri de la longue rangée des étonnantes et brinquebalantes voitures d'enfants ou les clochards entassent leurs biens. se tenait place Maubert. les berlines.. égoutiers. le ramasseur triait sa marchandise . petits ouvriers. d'un regard de bronze.

dix francs la grosse). Dans cette clandestinité a laquelle on oblige le marché au tabac. Le client a le choix : pyramides de mégots en rous genres vendus a la poignée (cinq francs la perite. Le vendeur satisfait toujours son client. ordinaire de l'autre.Interdit en 1889. Aujourd'hui.. Les acheteurs vont d'un étal al'autre. La Bourse au tabac avait pris le maquis. pour disparaitre a nouveau. 110 ' i III . boítes de mélanges « maison ». font ajouter un mégot. celui de fimpasse Reille prend figure de halles centrales. une pincée de tabac et sortent enfin leur m onnaie. Elle l'a gardé. pour toutes les bourses. comparent. puis. Mais il faur avoir les yeux du clodo pour le dénicher. Étonnant déballage que celui qui s'aligne sur le trottoir. c'est-a-dire se cacber aux yeux dé tous ceux qui n'appartiennent pas a la grande confrérie des bannis. le choix effectué. le marché de la Maub' se reconstitua quai de Montebello. évaluent. On y retrouve une bonne partie de ce qui se fume dans les rues et les bistrots de tout Paris. petits monticules de tabac. cigarettes et cigares a demi fumés . blond d'un coté. I1 y en a pour tous les goftts. . le mégoúer se retrouve un peu partout a Paris. jaugent. marchandent. I1 connait son métier et e' en est un que le ramassage de mégots.

gagnait un coin tranquille et faisait son tri. il la faisait en moins de deux heures. son décorticage de mégots avant de combiner de savants mélanges pour la pipe ou « le papier ». Il y a ceux qui marchent alongueur de journée le long des rues. Le pere Eugene ne se baissait jamais. de la salle et de la terrasse. tout un circuit de bars et de brasseries ou les gar~ons. son sac garni. ses amis. Ils se penchent pour ramasser les mégots un a un. il n'aurait pas esquissé la moindre révérence pour le ramasser. Tel était le pere Eugene. Apres quoi. Mieux organisés. certains utilisent le baton au bout duquel est fichée une épingle.Chacun a son systeme. trottoir de gauche ensuite. Sa cueillette. Ces deux techniques gardent la faveur des éternels fatigués. Eugene. ll2 . Ou bien ils :fixent une pointe tout a l' avant de l'une de leurs chaussures. trottoir de droite d'abord. Sa tournée l'amenait régulierement aux memes endroits. Il aurait pu voir a ses pieds le plus beau havane du monde. lui réservaient le contenu des cendriers du comptoir. le vieux mégotier livrait sa marchandise. Rien de tel pour assouplir les reins que cette perpétuelle gymnastique. Et puis il y a ceux qui ont la bonne « combine ».

fumeur qui serait mort a coté d'un stock de « cousues » plutót que de toucher a ces cigarettes roulées mécaniquement. un fort du pavillon de la viande. Un <e vins et charbons » du quartier Saint-Denis. c'est un bougnat du coin qui réceptionnait et payait pour lui la marchandise./t. dans les bouillons de la rue Tiquetonne ou Eugene prenait ses repas.~ f~-. Quand il était en course. II3 ~~~ ~ . aux Halles. Certes. étaient les diversités et l'étendue de ses relations. il n 'était pas le seul a s'assurer l'exclusivité de la production « mégotiere )> d'un certain nombre de bistrots./-1 ~ ""llElL!GTEC A -:~NHlAL . Eugene ne vendait rien sur le trottoir. certes il n'était pas l'unique ramasseur a doser des mélanges de haute qualité. jurait qu'aucun mélange fran~ais ou anglais n'égalait celui du pere Eugene pour la pipe.La force du pere Eugene. Le cas du pere Eugene était assez spécial. Paul. Pratiquement toute sa production était retenue a !'avance. Le reste du stock quotidien était liquidé aupres d'habitués. chauffeur de taxi qui se rangeait a la Bourse. l'éclatante manifestation de son génie.. était preneur des cigares a demi consumés. se réservait certain mélange de tabac « a rouler » qu'Eugene préparait a son intention. Un authentique prince russe. done de sa clientele. ~ 11 ra~l.

Daos un trou. Non en argent. sur les quais. Les 114 . dont on se garde bien d' étaler le contenu aux yeux des curieux. mais en mégots qu'il tire. Et l'on voit souvent devant les asiles. lequel se liquéfie immédiatement en verres ou litres de rouge. Si le « clope » était coté aJa Bourse des valeurs. la passe anglaise. de sa musette.Ce qu'il avait d'exceptionnel. il convertit le produit de sa razzia en argent. dans la corporation. son cours s'établirait aux environs de celui du franc beige. Ou a la « pastagnere ». poignée par poignée. le litre a portée de la main. Huit a dix valent un litre de rouquin. Le vendeur laisse son sac. c'est qu'il arrivait a vivre presque bourgeoisement de sa « cueillette » : í/ prenait régulZ:erement ses deux repas par jour ! En général. Ils jouent aux cartes. daos les terrains vagues. quatre clochards sont accroupis. Le quignon de pain s' échange contre une poignée de mégots. de mystérieux et passionnés conciliabules de clochards se terminer par un marché. quand un « piqueur de clopes » ne travaille pas uniquement pour sa consommation personnelle. L'acheteur paie comptant. Ou bien. il se sert des mégots comme d'une monnaie.

Elle se fume a plusieurs : « D onne-moi une touche . Et eux qui paient d'uoc incommensurable misere une liberté toute relative arrivent presque.. la cigarette devient le véritable calumet de la paix. le camp de prisonniers ou ruoivers concentrationnaire savent la douceur de la premiere bouffée de cigarette... du savon .. grace au mégot. a se hl>ércr du pire instrument de servitude : !'argent. Elle cst étalon-monnaie dans un monde ou !'argent n'a plus cours. Ríen done de surprenant ala valeur que prcnd la cigarette dans de telles circonstances. Tous ceux qui OOl connu la prison. On la retient. UDC gamelle. On la troque contre du pain. Je symbole de l'amitié. on la savoure et on la laisse fuir en mince fil et.enjeux: changent de main . » La touche étant simplement une longue gouléc de fumée. Ce n ' est pas de r~ mais des dopes. En príson. Les clochards ont « exporté• cet usage de la prison.. .. Il ne faut pas s'en étonner. comme a regret.

vénérable. Popaul. Popaul. c'était quelqu'un . corpulent.. Popaul était toujours disposé a payer a boire.. entouré d'amis. Et puis. il en imposait : grand.. D'abord physiquement. il savait vivre. Installé devant un litre.IX La société prend sa revanche Pour tous les miséreux de Montreuil. surtout. Avec cela sachant <~ causer » et tout aussi bien écouter.. Oui. Entrant ou sortant de la petite cabane qu'il avait plantée en solitaire sur la zone. u7 . c'était quelqu'un. Popaul respirait la joie de vivre et son contentement faisait chaud au creur. la barbe noire.

en se laissant tomber sur une chaise. d'accord. ses amis. La vie va trop vite pour qu'on s'arrete longtemps a penser aux autres. Comme c.• C'était bien Popaul.Un jour. Cela fit du bruit dans le Landerneau zonier de Montreuil. sans raison apparente. on s'aper~ut. on ne parla que de Popaul. 11 dormait dans son cagibi. le nez .il gagnait chaque matin? Cela on l'ignorait. c'était vrai. autour des feux de planches et des litrons de rouquin. le bras levé. Une semaine entiere. les yeux. «Et voila! » soupira-t-il. Le patron était resté. Mais un Popaul sans barbe. Mais que faisait-il de toute la journée dans ce Paris immense et anonyme qu.a. une bouteille a la main. qu' en fin de compte la vie de Popaul n' était que mystere. le regardaient bouche bée. fataliste. il partit. Popaul poussa la porte de son troquet habituel. brusquement.. 11 buvait avec les copains. Il y avait de quo1. Les clodos. avec une poitrine de matrone tendant la robe dont il était affublé. aucun doute : la voix. Et puis vint l'oubli. 118 . le geste. En tentant d'expliquer cette étrange disparition. comme pétrifié. Six mois plus tard..

les copains se reprirent a respirer.. sa ~ barbe noire et est redevenue Popaul. Popaul était si bien entré dans soo . il dut reprendre son véritable sexe.. n'est pas le plus mi* ele l'histoire. conclut Popaul-Paulette. .. le plus silaplement du monde..-= qu'il en oubliait lui-meme son véritable seme. Popaul s'appelliit Paulette en réalité. Et Popaul était né.. Jusqu'au moment ol arreté.Popaul haussa les épaules.. Un costume d'hommc... u9 . uae amputation du prénom et. pomgagner plus. L'histoire était toute simple. Alors. Popaul . Il vécut longtemps .-•w•_ . fouillé. Mais die • changé de secteur. conduit au poste.. Paulette mendiait pour 9Í9ft:. femme elle resta jusqu'au joar ou elle s'aper~ut que ses collegues masculim faisaient meilleure recette qu'elle.Paulette . une fausse barbe : Paulette avait cemé d 'exister. le patron posa la bouteille. la 'ftl: continuait . « Et voila ». Paulette a repris ses habits d'homme. • · agissait et réagissait exactement comme un hc. Femme elle était. Que Popaul ait pu tromper tout son m~ y compris ses familiers. elle changea de sexe.. pour compléter te travesti.

Mais le miséreux a toujours été le meilleur gobeur de merveilleux. t : Germaine gitait. Bien sur. sans le savoir. • Quand je pense que je l'ai vue faire comme -. il••minés. • ~ . ! r.. toujours les r e. 90uffrances . qu'ils finissent par croire et souvent a r tiaire croire. Reveurs. avec une centaine de clochards.(111es.. Ils se k sacontent d'interminables histoires. autour d'elle. debout contre un mur! » murmurait an copain abasourdi par la révélation . • A la réfiexion. ses · compagnons se groupaient pour l'habituelle "ftillée au gros rouge. s'ils ne le sont pas. ¡ Ele régnait un peu sur cette légion de pouilleux · dont elle était devenue une sorte d'égérie . C'est pour cela que Germaine.elle régulierement quand. il n 'y a pas que dans le t monde de la cloche qu'il en est ainsi. Celui-ci fait oublier tant de . dans le tunnel désaffecté de Saint-Ouen . Ils aiment trop se retrouver entre eux · et passer de longues heures a palabrer... les clochards le • viennent.. commen~ait­ .- i 120 . le comportement de Popaul n'a 1it11 d 'étonnant pour qui a plongé dans la misere ~ guenilleux de París. · était une véritable bienfaitrice de l'humanité t r r ~ dodo.. •Vous m'auriez connue avant ».ous tous. mythomanes.

c'était la description minutieuse de ce palais enchanteur. Qu'importe ! Des heures et des heures.. J'étais jeune. Germaine mourut. j'avais auto. domestiques . . l'inventaire d'un mobilier ou les bois des iles le disputaient aux brocarts et aux laques précieuses. « Oui. que Germaine avait été chiffonniere toute sa vie. humide et puant en était tour illuminé. je voyageais en wagon-salon . du bonheur.«J'étais quelqu'un ! Quelque chose comme une reine de Paris. du reve. . Et les compagnons de la misere apprirent. un jour apres l'autre. Le vieux runnel noir.. Police.. Tous les hommes étaient a mes pieds et se pressaient dans les salons de mon appartement. Recherche d'identité. 121 . fétais belle . bateau. Constatations. » Et tous les pauvres bougres se laissaient aller a une chaude reverie de luxe et de confortable bonheur qui s'achevait dans le lourd sommeil de l'ivresse. enfumé. Germaine a donné ases camarades.. Une nuit. » Et pendant des heures.. de l'oubli.. Cela seul compre. . La légende de !'ex-reine de París s'est éteinte aussi vite que le feu de bois du campement. sans trop de surprise..

découpées dans les journaux. C'est trop facile pour le talent d'une Mme Osear. aussi éclectiques qu'incongrues dans cet étrange appareil. de quelques célébrités politiques. ne s'intéresse plus aux miséreux. n ' aurait aucun mérite a prédire la fin de Gégene le clodo ou de Popaul le manchard. attirent l' attention du chaland. Son enseigne. 122 . glacés a jamais dans leur trou. Mme Osear. Curieuse figure que Mme Osear. elle la porte sur la poitrine. Tout au plus accepte-t-elle la clientele de ces dames qui cherchent !'aventure au coin de ces bistrots des Halles ou la pythonisse dit la bonne aventure sur commande. Noctambule au visage de cire.Germaine était morte comme tant de clochards qu' on retrouve un matin. depuis qu'elle a fait le grand jeu a un ex-président du Conseil. elle n'a pas d'age sous le maquillage cent fois refait dans une nuit et qui luí fait un masque de poupée impavide. Mme Osear. A' moins qu'ils ne perdent la vie dans un de ces meurtres sordides qui suivent les beuveries. la cartomancienne des Halles. Quatte ou cinq médaillons de perles ou s'étalent les photos. ses freres .

ou comme Emma Hamel. C'est le sort de la cloche••. Mm.e Osear tue les longues heures de la nuit ea d'interminables et secretes réussites. Léontine étail déja trop vieille pour refaire sa vie. sinistre. 123 . Léontine mourra comme Germaine. C'est presque toute l'histoire de la cloche. Repoussée tout doucement hors de la société.Mme Osear attend celui-ci. Mais point n'est besoin de la science de Mme Osear pour connaitre le sort qui atteod Léontine qui boit son ballon de blanc de ~ a quelques pas de la devineresse. a Nanterre. Elle s'est mise a boire pour DC plus penser a son vieux compagnon disp~ pour oublier sa misere. devant le café ~ nécessaire a activer le travail divinatoire de . C'est toute l'histoire de Léontine. sur un tas de fibre de bois. Le mari est mort. sagement attaNi'• au fond d' un bistrot ami. . il y a quatre ~ laissant sa veuve sans ressources. subconscient. Mais e'est la que la société prend sa revanche avec un humour féroce. pour trouvade l'embauche. ~ vée assommée a coups de poing dans un tenain vague. Et si le client se fait anenmr. Léontine était la femme d'un brave bo~ d'ouvrier.

Et neuf oaiards sur dix finissent sur une table de dis.. le guenilleux reniait. .in. bistouri en main. afin de toujours mieux protéger du mal cette na. sans idéal et sans espoir. des joies d'un foyer.fiques de l'Institut médico-Iégal... -ble pour végéter. de la douceur du confort . en un · e rendez-vous macabre. le prend au gueux trépassé.. b•••e social. les carabins rennent sur les pauvres restes des vaincus de vie a percer les mysteres du corps humain. La. policée. dans les armoires ri. Ces individualistes impénitents qui vont cultidans la crasse et la pouillerie un anarchisme nai·a.. Ces hommes qui refusent de s'intégrer au sys.lh. qui paient leur relative liberté .. En un mot nme en cent.. le clochard : Eh bien ! La société trouve encore le moyen s'en servir! Ce qu'elle ne peut demander au clodo vivant. Neuf clochards sur dix se retrouvent. de son vivant. 124 . afin toujours mieux combattre plus tard la mala.té que.on.. Eux qui ont abdiqué toute dignité pour ne pas Am le carean des responsabilités et le minimum devoirs demandés a un citoyen.re.indispen....Ces etres que les circonstances ont mis au han de l'b11manité organisée. qui n'en acceptent que l. .

Bien sfu.« Bien sfu. Quand tu t'es enfoncé bien 9a dans le ciboulot. je sais bien qu'elle ne vaut pas tripette. mon copain. tu l'as trouvée tout de suite. le clodo philosophe. . ma liberté. Elle est la-d'dans ! » Et le clochard leva son verre de vin. le confort et les honneurs envient ma liberté. a conclu Gégene. Mais moi. N'importe qui peut se l'offrir. Elle ne coüte que le prix de la misere. cette sacrée liberté. p'tite tete. que ceux qui s'usent le creur a courir apres !'argent.