Revue des Sciences Religieuses

Le livre XIII et la structure des Confessions de saint Augustin
Catherine Joubert

Résumé
Contrairement aux idées reçues, les livres XI, XII et XIII des Confessions ne sont pas des ajouts accidentels aux dix premiers
livres autobiographiques. Pour comprendre l'ensemble, il suffit d'inverser la perspective couramment admise et de voir dans le
livre XIII le cœur de l'ouvrage. Car ce livre est à la fois la dernière tentative d'Augustin pour ramener ses anciens amis
manichéens et néo-platoniciens à la foi catholique, et le terme de l'autobiographie d'un individu dont la destinée se fond dans la
communauté ecclésiale vivifiée par l'Esprit d'Amour. En fait, qu'il raconte l'histoire de sa vie ou qu'il commente le début de la
Genèse, Augustin n'a d'autre objectif que cette admirable louange de l'Eglise et de l'Esprit Saint qui constitue l'essentiel du livre
XIII. Parvenu à ce terme, Augustin a subtilement amené son lecteur vers les réalités spirituelles les plus hautes ; il peut alors le
laisser dans la contemplation commune du repos éternel en Dieu Amour et Vérité.

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Joubert Catherine. Le livre XIII et la structure des Confessions de saint Augustin. In: Revue des Sciences Religieuses, tome
66, fascicule 1-2, 1992. pp. 77-117.
doi : 10.3406/rscir.1992.3189
http://www.persee.fr/doc/rscir_0035-2217_1992_num_66_1_3189
Document généré le 24/01/2016

LE LIVRE
ET LA STRUCTURE DES CONFESSIONS
DE SAINT AUGUSTIN
Augustin de Thagaste est devenu un grand nom en Occident pour
son œuvre théologique. Ses écrits font aussi partie du patrimoine
littéraire de l'humanité, et notamment ses Confessions, rédigées selon toute
probabilité entre 397 et 401, et connues pour être une des
autobiographies les plus admirables qui aient été écrites, par la lucidité et la finesse
de ses études psychologiques, le raffinement de son style et la beauté
de certaines formules restées célèbres.
L'évêque d'Hippone y retrace, sous la forme d'une « confession
écrite à Dieu, sa vie depuis sa naissance en 354 jusqu'au moment même
où il écrit, en passant par toutes les étapes qui l'ont finalement amené
à se convertir à la foi catholique et à recevoir le baptême en 387.
Autoaccusation et louange de Dieu, les Confessions expriment non
seulement le retour sur soi d'un homme conscient de ses erreurs passées
et présentes, mais aussi sa confiance absolue dans le Dieu qui l'a sauvé
et qui, étant plus « intime que l'intime de Oui-même) » (1), est Celui
à qui saint Augustin remet sa vie pour qu'il la mène à la béatitude
éternelle.
On a beaucoup écrit sur les Confessions, tant du point de vue
théologique que du point de vue littéraire, mais on a peu étudié la
structure de cet ouvrage, malgré les problèmes qu'elle pose. On s'est souvent
contenté d'en signaler la complexité et d'accuser Augustin de
négligence à son propos, dans la mesure où l'autobiographie n'occupe que
dix livres sur les treize que comptent les Confessions, et que les trois
derniers consistent en un commentaire du premier chapitre de la Genèse,
les livres XI et XII s 'appliquant au verset 1,1, le livre XIQ aux
versets l,2-2,4a.

(1) Conf. m, VI, 11.

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C. JOUBERT

C'est donc la structure des Confessions et plus particulièrement
la présence du livre XIII dans cet ouvrage que nous nous proposons
d'étudier, afin d'essayer de résoudre l'énigme de ces deux traités
réunis sous un seul titre par Augustin lui-même. Nous essaierons de
comprendre pourquoi l'évêque d'Hippone a voulu faire suivre son
autobiographie de l'ensemble des trois derniers livres. Or, nous
verrons que non seulement le livre XHI a une raison d'être dans la
démarche d'Augustin, mais qu'il en constitue aussi la clé et qu'il est
véritablement la fin des Confessions.
I - LE PROBLÈME STRUCTUREL DE LA FIN
DES CONFESSIONS
A) Le Corpus augustinien
A la différence de tant d'autres ouvrages de l'Antiquité, aucun doute
n'est possible en ce qui concerne le contenu et la longueur des
Confessions : de l'aveu même de saint Augustin dans les Retractetiones,
l'ouvrage est composé de treize livres dont dix consacrés à sa vie et
trois aux Ecritures Saintes.
« Les treize livres de mes Confessions louent le Dieu juste et bon
pour ce que j'ai fait de mal et ce que j'ai fait de bien, pour élever
vers lui l'intelligence et le cœur de l'homme. (...) Du premier au
dixième ces livres traitent de moi, dans les trois autres des Ecritures
Saintes à partir de la phrase : 'Au principe Dieu fit le ciel et la terre. . . '
jusqu'au repos du sabbat. » (2)
Dans l'esprit d'Augustin, il y a donc bien deux parties distinctes
correspondant aux deux objets différents auxquels il s'applique
successivement. Cette distinction devenue traditionnelle est par ailleurs
repérable dans le texte même des Confessions, qui en donne une
articulation sûre. Au début du livre XI, saint Augustin écrit :
« II y a bien longtemps que je brûle de méditer sur ta loi, et de
t'en confesser ce que je sais et ce que j'ignore, ce que tu as commencé
d'illuminer et ce qui me reste de ténèbres, jusqu'à ce que la force
engloutisse la faiblesse. Je ne veux pas qu'à autre chose s'écoulent les
heures où je me trouve libéré des nécessités qu'entraînent la réfection
du corps et l'effort de l'esprit et le service que nous devons aux
hommes, ou celui que nous ne devons pas et que nous rendons
cependant. » (3)
(2) Retract. 2,32.
(3) Conf. XI, II, 2. La plupart des citations relatant une confession d'Augustin
à Dieu, on comprendra la deuxième personne du singulier comme désignant Dieu,
sauf notation contraire de notre part.

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et aussi :
« Ce n'est pas pour moi seul que (mon désir) bouillonne, mais il
veut servir à la charité fraternelle (...). Laisse-moi t 'offrir en
sacrifice le service de ma pensée et de ma langue (...)• Que je fesse mes
chastes délices de tes Ecritures. (...) Puissé-je te confesser tout ce que
j'aurai trouvé dans tes livres, et entendre la voix de la louange et te
boire et considérer la merveille de ta loi, depuis le principe où tu fis
le ciel et la terre, jusqu'au règne éternel avec toi dans ta sainte cité ! »
(4). .
Mais, en même temps, pour lui, les deux parties constituent les
deux volets d'une unique démarche, celle d'une confession à Dieu,
d'un entretien avec Lui, d'abord à propos de la vie d'Augustin, ensuite
à propos des Ecritures :
« Avance dans ta confession, 6 ma foi ; dis au Seigneur ton Dieu :
Saint, Saint, Saint, Seigneur mon Dieu, dans ton nom nous avons été
baptisés, ô Père et Fils et Esprit Saint, dans ton nom nous baptisons,
6 Père et Fils et Esprit Saint, parce que chez nous aussi dans son Christ
Dieu a fait le ciel et la terre, les spirituels et les charnels de son
Eglise. » (5)
On ne saurait d'ailleurs imaginer de couper l'ouvrage en deux, dans
la mesure où ni le livre IX ni le livre X ne comportent de conclusion
générale à l'ensemble de l'œuvre : le livre IX se clôt sur une
invitation à la prière pour l'âme de Monique, sa mère, le livre X sur la
nécessité pour Augustin de rester dans le monde. L'ensemble des treize livres
forme donc un tout à l'intérieur duquel aux livres I-X, à dominante
narrative, succèdent les livres XI-XI1I, section presque uniquement
exégétique.
B) Mises en doute de l'unité des Confessions par les spécialistes
Or, depuis un siècle, cette affirmation d'Augustin ne satisfait plus
les spécialistes. Dénonçant le caractère artificiel de la réunion de ces
deux ensembles disparates, les chercheurs ont posé le problème de
l'unité des Confessions : comment Augustin a-t-il pu réunir sous un
seul titre deux développements aussi différents l'un de l'autre ? Avait-il

(4) Conf. XI, n, 3.
(5) Conf. XIII, XH, 13.

Nous verrons plus loin à quel point les deux problèmes sont liés. si la plupart des spécialistes d'Augustin dénoncent cette structure. certains spécialistes ont fait remarquer que le livre XHI posait lui aussi des problèmes par rapport au reste de l'ouvrage. 237-246. p. — A. pp. Mohr. et entendre la voix de ta louange et te boire et considérer la merveille de ta loi. Certains ne comprennent pas non plus pourquoi Augustin arrête son exégèse après le verset 4a de Gn 2 alors qu'il s'écrie au livre XI : « Puissé-je te confesser tout ce que j'aurai trouvé dans tes livres. 14. (8) Confessions XI.Parh 1938. que de choses. il faut bien reconnaître qu'à ce jour. Introduction aux Confessions de saint Augustin. pp. le mystique. 247.B. Poussant plus loin la critique concernant la composition des Confessions. 1968. traduction française chez Fayard. pp. 18 sqq. Seigneur mon Dieu ! Que de choses sur peu de mots. Saint Augustin. — P. éditions de l'Orante. 43.C. Solignac. Us ont noté en effet que le développement exégétique des trois livres était très disproportionné : les livres XI et XII n'analysent qu'un seul verset de la Genèse alors que le livre XHI en commente trente-quatre. — P. — A. — H. 1967. 1976. 1926. quel temps à ce compte suffira pour tous tes livres ? » (9) II y a donc deux problèmes structurels dans les derniers livres des Confessions : celui de l'ensemble Xïï-Xm par rapport à I-X et celui du livre XHI par rapport à l'ensemble XI-XÊI. Paris. l'homme. Recherches sur les Confessions de saint Augustin^ de Boccard. 244. 63-64. 3. C) Réticences à douter d'Augustin Devant ces questions ouvertes par les plus grands spécialistes du (6) Voir Hans von Campenhausen. (7) Max Zepf. Courcelle. p. Les Pères latins. (9) Confessions XII . p. aucun à notre connaissance n'a réussi à fournir une explication vraiment convaincante à la composition voulue par l'évêque d'Hippone. le pasteur. 1988. 19-26. . Paris. cit. Augustins Confcssiones Tubingue. p. quel lien implicite mettrait-il entre le récit de sa vie et la méditation des premiers chapitres de la Genèse ? (6) Cependant.80 C. depuis le principe où tu fis le ciel et la terre jusqu'au règne éternel avec toi dans ta sainte cité ! » (8) puis au livre XII : « Voilà. Paris. II. op.I. Saint Augustin et la fin de la culture antique. J. Courcelle. 1962. JOUBERT vraiment un projet en composant cet ouvrage à deux pans ? Et si oui. nous avons écrites ! Quelles forces nous faudra-t-il. oh ! oui. Trape. Marrou. XXXH.

J. 1949. parmi lesquels par exemple Faustus qui. DDB 17. Se peut-il en effet qu'un esprit aussi puissant néglige assez la composition d'une partie essentielle de son œuvre — son autobiographie — pour ces motifs somme toute assez légers que sont le manque de temps ou l'entraînement d'une plume alerte ? Certes. Paris. Finaert.H. 63-64. D'autre part. » .I. plusieurs ouvrages d'Augustin révèlent. 383. dans Confessions V... ce livre tomba contre mon gré dans le public et on le compta parmi mes opuscules. Introd. 1 à propos du De immortalitate animae : « Dans ma pensée. semble-t-il. on ne peut rester indifférent ou se contenter de constater l'existence d'un problème. Mais. Marrou. ce devait être comme un memento en vue de l'achèvement des Soliloques qui étaient demeurés incomplets.I. op.. Marrou. ? U suffit de lire le livre d'H. Saint Augustin rhéteur. . de n'avoir pas pu mener à bien son projet (13). pour le justifier ou s'en excuser ? (10) G. au Contra epistolam fundamenti. 229. (12) H.CONFESSIONS DE SAINT AUGUSTIN 81 Docteur de la Grâce d'une part et face à la puissante personnalité et au génie universel de saint Augustin d'autre part. (13) Voir par exemple Retractationes I. p. que « dire (. cit. . (11) M. 71. comment peut-on expliquer qu'il ait pu. Introd. pp. si on admet qu'Augustin « compose mal ». VI. DDB 13. Histoire de l'éducation dans l'Antiquité. ce défaut de construction. Paris. je ne sais comment. Jourjon.I. 10-11.. aux Confessions. si importante dans l'Antiquité. sans se ridiculiser. 1939. 75 (avant sa rétractation). (12) Comment en effet ne pas se souvenir qu'Augustin fut d'abord professeur de rhétorique. qui a repris ses œuvres pour les réviser et qui s'est plaint. V.) que saint Augustin compose 'mal'. Augustin.I.. pp. pour saisir la richesse de l'éloquence classique. même à l'époque de ses critiques concernant la rhétorique d'Augustin. au point que l'on a pu dire de lui qu'« il composait mal » (10). Saint Augustin et la fin de la culture antique.. p. et un spécialiste de la culture antique aussi eminent qu'H. est dit parler bien mais manquer de culture ? Ou encore. p. qu'il devait donc posséder à fond la science de la parole. et que par conséquent il avait dû comprendre et reconnaître l'importance d'une bonne composition pour le succès et la portée d'une œuvre. 67-68. Mais on a pu trouver aussi chez lui des digressions « cachant un impeccable raisonnement a fortiori » (11). se permettre des critiques aussi vives contre l'art oratoire de certains de ses adversaires. Marrou a toujours senti. ce n'est rien autre que constater qu'il ne compose pas comme nous ». pour tel ou tel ouvrage. Buissou. Marrou. n'aurait-il pas évoqué ce défaut de composition des Confessions.

cela ne dénoteraitil pas alors chez Augustin un réel souci de composition ? Quoi qu'il en soit. qui évite tout effet facile et vise à charmer en surprenant. Il faut donc retourner au texte lui-même et l'analyser encore et à nouveau pour essayer d'éclaircir le problème de la structure des Confessions.. comme certains le prétendent. le raffinement extrême d'un art parfaitement maître de ses procédés et en quête d'effets subtils. et la grande majorité ont pensé qu'Augustin avait eu un véritable projet en faisant suivre les livres I-X des livres XI-XIII.82 C. (. me mesurer avec un homme qui avait étudié. je prenais pour barbarie.. satisfait d'une initiation sommaire. déformation expressive procurée par un coup de pouce adroit .. aucun commentaire ne semble avoir découvert ce projet d'Augustin car aucun en définitive ne contente parfaitement l'esprit. TREIZIEME UVRE DES CONFESSIONS A) L 'annonce du livre XŒ dans les dix premiers livres des Confessions Si l'on en croit H. éclate au premier plan de l'orchestre. pp. nous le reconnaissons. mais quand ce thème réapparaît. mezza voce. souplesse calculée. L'auditeur n'y prend pas garde. Le problème est qu'à ce jour. nous nous apercevons que nous le connaissons déjà. Marrou dans sa Retractatio où il revient sur des commentaires qu'il avait formulés onze ans auparavant à propos de saint Augustin et de son œuvre.LE UVRE Xm. 1938 et Retractatio 1949..) Saint Augustin procède comme un habile musicien qui fait entendre délicatement.I. l'esquisse d'un thème qui va bientôt faire l'objet d'un développement principal. Marrou. (. et qui écrivait pour un public lettré aussi au fait que lui ? Je prenais pour impuissance ou indifférence ce qui était discrétion voulue. loin d'en être surpris. JOUBERT Et si.. 665-667. Saint Augustin et la fin de la culture antique. ou décadence. Le grand spécialiste de l'augustinisme va jusqu'à écrire. lre éd. » (14) (14) H. en possédait au contraire une connaissance des plus approfondies. puis enseigné cet art subtil et complexe pendant plus de seize ans. en possédait une maîtrise incomparable. confiée à une voix secondaire et exécutée par un instrument discret. le Docteur de la Grâce. la prière initiale des Confessions a été rédigée après la rédaction du livre XIII.) Peu à peu je suis devenu sensible à cet art si parfaitement sûr de ses moyens. cet ouvrage de la maturité pour Augustin homme et évêque. peu de spécialistes sont restés indifférents à cette question. .I.. avec l'humilité des vrais érudits : « Comment osai-je. Paris. loin d'ignorer l'art oratoire. II .

. Mais la conclusion en est la suivante : exactement de la manière rapportée par H. les thèmes principaux du livre XIII. 9. 18-19 . dans les limites de cette étude. à savoir la Création à propos de l'exégèse du premier chapitre de la Genèse. c'était l'habitude charnelle » (18). l'Eglise et sa subdivision en spirituels et charnels. 23. Conf. 23. (15) (16) (17) (18) Voir notamment Conf. et bien vite violemment déporté loin de toi par mon poids. XII. Augustin déclare que les manichéens ne comprennent pas la Troisième Personne de la Trinité..) Enlève-les ainsi avec toi (Augustin s'adresse à son âme) vers Dieu. VI. Conf. HI. WL.CONFESSIONS DE SAINT AUGUSTIN 83 Si donc on décide de mettre cette théorie à l'épreuve en cherchant dans les dix premiers livres des Confessions l'annonce des thèmes principaux du livre XIQ. 10 . le Paraclet (16). les formules employées se ressemblent trop pour ne pas s'appeler l'une l'autre : « Fils des hommes. IV. 20-XVH. ces thèmes sont préparés au cours des dix premiers livres des Confessions.. Conf.. IV.I. Or. jusques à quand aurez-vous un poids sur le cœur ? (.plus ou moins abondamment certes. IV. XH. c'est celui contre lequel l'Esprit Saint ne peut lutter que si l'âme le laisse libre d'agir en elle : c'est le poids de l'habitude charnelle. la bonté de Dieu. XIV. nous nous apercevons que. l'Esprit Saint. 19. Mais le poids dont il s'agit n'est pas encore celui de l'Esprit Saint-Amour qu'Augustin évoquera au livre Xm dans la formule « Mon poids. Voir aussi EX. dès le livre IQ. Si nous prenons le seul exemple du Saint-Esprit. thème central du livre Xin. XVH. de rapporter tous les détails d'une telle recherche. » (17) et aussi : «(. il cite dans le même passage l'Esprit Saint et un poids qui entraîne l'homme. mais ils sont déjà présents et ont même parfois été regroupés dans des passages étrangement annonciateurs du livre XIII (15). et je m'écroulais dans les choses d'ici-bas en gémissant . VII. la théorie de la forme et de l'informe et le repos du septième jour . le résultat en est assez concluant. Un peu plus loin. Marrou. H n'est malheureusement pas possible.) j'étais emporté vers toi (Dieu) par ta beauté. si tu le dis en brûlant du feu de la charité. VII. c'est mon amour » . puisque c'est par son Esprit que tu leur dis cela. VI.. et ce poids. 10.

était donc ex Deo et non ex nihilo. En effet. JOUBERT 84 Le développement exégétique des livres XI-XIH n'est donc pas plaqué articiellement après les passages autobiographiques. Les manichéens refusaient de voir dans le Dieu bon le créateur de la matière. dès le début. dont le but essentiel semble être de préciser les bases nécessaires à la droite compréhension du livre XEU. Augustin se devait de reprendre les erreurs de ceux qui ont une idée erronée de Dieu. 6-7. non seulement pour répondre à ceux qui pensent autrement — et c'est le cas par exemple des manichéens — . mais il est comme en germe dès les premières lignes de l'ouvrage. mais aussi sans doute pour préparer le thème de la bonté de Dieu et de son amour. Augustin affirme la transcendance absolue du Créateur par rapport à ses créatures. dont l'« âme bonne ». ayant dans l'esprit les thèmes dont nous avons parlé. Dans le livre XI. . le Royaume de la Lumière et celui des Ténèbres étaient l'un et l'autre éternels. dans la mesure où. Attaqué par les Ténèbres. Selon eux. Augustin a attendu ce livre pour les développer et leur donner toute leur ampleur. conçu le plan final. thème omniprésent dans toutes les Confessions mais fortement développé dans le livre XHI. (19) Conf. il apparaît qu'Augustin a éprouvé aussi le besoin d'en préparer les développements par les livres XI et XQ. mais certainement pas plus importante aux yeux d'Augustin que le message final contenu dans l'exégèse ? B) Préparation du livre XZZ7 par les livres XI et XE Si le livre XIII est annoncé comme un thème musical tout au long des dix premiers livres des Confessions. transcendance qu'il juge indispensable de souligner à l'occasion de son commentaire du texte biblique (19). l'importance du livre XIII a sans doute été méconnue par beaucoup : la partie exégétique des Confessions n'aurait-elle pas été dévaluée par rapport à la partie autobiographique. reste des émanations du Dieu de la Lumière. H s'avère cependant que. la première est l'idée de création ex nihilo.C. nul ne pourra jamais affirmer qu'Augustin avait. IV. égaux en puissance mais en totale opposition. le Dieu de la Lumière n'avait fait qu'engendrer des émanations de sa substance destinées à lutter contre les puissances des Ténèbres. XI. Bien sûr. Du mélange des deux était né l'homme. plus anecdotique et plus «médiatique». Il fallait donc démontrer aux manichéens que Dieu ne peut être appelé Créateur que s'il crée ex nihilo.

source ineffable de l'Etre. on s'aperçoit que ce développement. (21) Conf. XI. . avait créé le monde.CONFESSIONS DE SAINT AUGUSTIN 85 Les néo-platoniciens croyaient bien que Dieu. L'insistance du livre XI sur les caractéristiques du Créateur ne sont sans doute pas sans lien avec cette réalité ecclésiale : avant de parler de la créature. tous doivent savoir de quel Créateur Augustin parle. la question du temps. l'Un. le Dieu créateur et son Verbe. il ne restera plus pour Augustin dans le livre XIII qu'à définir le Saint-Esprit pour compléter l'évocation de la Trinité dans le mystère de la création du monde. Le troisième problème développé au livre XI. 12-XXXI. mais pour eux le monde lui-même était divin puisqu'il procédait de l'Un. Chacun des deux en effet pose à saint Augustin la question suivante : « Que faisait Dieu avant de faire le ciel et la terre ? » (22) Les manichéens croient en un monde sans commencement. à laquelle Augustin consacre une bonne partie du livre XI (21). VI. richesse infinie se répandant d'elle-même par surabondance et se diffusant elle-même par engendrement de la multiplicité d'où résulte l'univers. X. Les néo-platoniciens croient en un monde sans commencement. Augustin pouvait alors attendre l'occasion favorable — et elle arrive au livre XTJI — de conclure son raisonnement par l'affirmation de la bonté gratuite du Créateur : cette primauté d'existence et cette transcendance excluant pour lui la nécessité de créer. constitue lui aussi le fondement et la préparation lointaine d'un grand thème du livre XQI. Augustin devait répondre à ces partisans de la création de deo et non de nihilo par l'argument de la différence ontologique radicale entre le Créateur et le créé. la création devenait ipso facto une preuve de la bonté gratuite et aimante de Dieu. rendu nécessaire pour l'explication du texte biblique. Or. XI. (20) Conf. 8-IX. X. Car. 12. 41. après avoir défini le Père et le Fils. rendue possible par le commentaire du texte biblique. créé par Dieu à travers l'éternelle émanation des êtres à partir de l'Un. constitue aussi un point de désaccord avec les manichéens d'une part et les néo-platoniciens d'autre part. On se rappellera également que le livre XIII développe le thème de l'Eglise créée par Dieu. XI. non créé par Dieu. (22) Conf. Ensuite l'évêque d'Hippone s'attache à démontrer que le Verbe de Dieu ne peut qu'être coéternel à Dieu (20). 11. Après cette mise au point capitale.

XXX. à la suite de J. II s'agit du caeîum caeli. Car c'est bien à ce point qu'Augustin veut mener son lecteur. Solignac croit pouvoir définir. Quant à l'identité de ces esprits. a pour mission de révéler un peu plus la transcendance du Créateur par rapport à ses créatures. Dieu ne faisait rien puisque s'il avait fait quelque chose. Augustin devait évoquer ce problème important pour la compréhension du texte biblique et pour sa cohérence. Ici aussi. 40-XXXI... (. . libérées de l'écoulement temporel. elle demeure soigneusement dans l'imprécision. XH. le caeîum caeli. JOUBERT 86 Aux manichéens.) Oh ! que tu es élevé ! Et ce sont les humbles de cœur qui sont ta maison.. les replis de ton profond mystère !(. Augustin répond qu'avant de faire le ciel et la terre. Conf. ce sont égale- (23) (24) (25) (26) Conf. Pourquoi ce long passage sur le temps ? Bien sûr. 14. comme: « une cité d'intelligences supérieures rivées à Dieu par la contemplation. et qu'aucun des temps ne t'est coéternel. Aux néo-platoniciens. Or. Conf. 15. et ceux-là ne tombent pas dont tu es l'élévation. XI. comme nous le verrons plus loin. qu'ils sont grands. tu relèves les abattus. Mais le développement. Il s'agit du « ciel du ciel ». Xn.. Car toi. non plus qu'aucune créature. Pépin. mon Dieu. 41.) dans la perspective cosmologique. outre l'intérêt qu'il a de répondre aux objections de ses détracteurs. Le premier n'est pas le plus facile à comprendre de la pensée d'Augustin. il ne restera plus à Augustin qu'à en conclure la bonté du Créateur.C. il répond que le temps lui-même est une créature de Dieu et que le problème de l 'avant-création est un faux problème (24) : avant le temps il n'y avait pas de temps. comme on le voit par la conclusion du livre XI : « Qu'ils comprennent que tu es avant tous les temps l'éternel créateur de tous les temps. le ciel et la terre sont les premières créatures (23). même s'il en est quelqu'une au-dessus des temps (25). mais dans une préoccupation eschatologique. c'aurait été une créature. si distantes du monde sensible qu'elles sont comme un ciel dont il serait tout entier la terre. il s'agit sans doute des anges . XI. Seigneur. » (26) Le livre XII comporte lui aussi trois points importants préparant au livre XHI. XI. réalité assez énigmatique qu'A.

XVHI. 6. il faut que quelqu'un leur donne leur forme. (29) Gn 1. XH. Peu lui importe de déterminer l'intention de l'écrivain sacré . . Car puisque les créatures corporelles et spirituelles sont dans la démesure et la dissimilitude tant qu'elles sont informes. il pense que l'Ecriture est assez riche pour contenir plusieurs sens vrais bien que différents (31). Archivum Latinitatis Medii Aevi (bulletin du Cange). Outre l'intérêt exégétique qu'il comporte. 32-XXXH. (27) Certes. Or. le caelum caeli.1 et 1. (30) Conf. (31. si on le regarde du point de vue du livre XEQ. 27 . Le troisième centre d'intérêt du livTe XII concerne la diversité des interprétations légitimes de l'Ecriture. Augustin réclame qu'une exégèse soit jugée selon deux critères : la charité et la soumission au SaintEsprit. le caelum caeli semble ouvrir la voie à l'exégèse spirituelle du récit de la création. DDB 14 p. VI. 592. spirituelle. Augustin nepourrat-il pas continuer à interpréter chaque élément du récit de la création sur le mode allégorique ? H en va de même pour le développement consacré à la matière informe. ce ciel représenterait la conscience informe tant que la conversion ne l'oriente pas vers le Verbe divin ». Pépin (« Recherches sur le sens et les origines de l'expression caelum caeli dans les Confessions de saint Augustin ».CONFESSIONS DE SAINT AUGUSTIN 87 ment les âmes des justes . éclaire pour Augustin le texte biblique lui-même puisque dans la Genèse il est question de deux cieux : celui que Dieu fit au commencement et celui qu'il fit le deuxième jour (29). 43. 23-3-1953. De plus. enfin. SouGNACdans ses notes. expression tirée du psaume 113.6-8. dans le registre de la vie spirituelle.16 (28). comme le rappelle saint Augustin. XXIII. il faut y voir une explication pédagogique destinée à faire comprendre aux manichéens l'idée même de réalité non-spatiale. cette incapacité à comprendre le spirituel a été pour lui un obstacle à sa conversion lorsqu'il était manichéen (30). Conf. Car. Ainsi. mais aussi une réalité toute spirituelle Qe ciel du commencement). pp. et c'est le livre XUI qui développera cette idée. c'est sans appréhension aucune qu'il (27) Citation de J. (28) « le ciel du ciel qui appartient au Seigneur ». 272-273) reprise par A. XH. Si son lecteur accepte de croire que le ciel de la Genèse n'est pas une réalité uniquement spatiale (le ciel du deuxième jour). le recours à la théorie de la matière informe suppose et annonce le thème de la formatio si décisive dans le livre XIII .

Au livre II.4a. H.31-2. Mais. H se soumet implicitement à tout jugement puisqu'il désire effectivement écrire selon les deux critères qu'il a définis. (33) Conf. les fondations du livre XIII. (32) Conf. sous prétexte que Moïse ignorait que celle-ci existerait un jour ! (32). mon Dieu . Il faut donc bien qu'il y ait eu un véritable projet concernant le livre XIII et que celui-ci ait une importance certaine et originale par rapport au reste de l'ouvrage.31-2. » (33) II nous semble qu'il ne s'agit pas seulement d'un appel à la louange commune . à la race humaine. m. 41. . Et pourquoi le faire ? Evidemment pour que moi et mon lecteur éventuel. si petite que puisse être la portion de ceux qui tomberont sur cet écrit. nous considérions de quelle profondeur il faut crier vers toi. 35 . il répond d'avance à l'objection éventuelle de ceux qui l'accuseraient de trahir l'intention de Moïse quand il voit dans le récit de la création du monde la figure et le type de l'Eglise. il apparaît de façon tout à fait claire que le projet de saint Augustin est de convertir un ou plusieurs groupes de personnes. il semble bien qu'Augustin ait considéré les livres XI et XII comme les soubassements. 5. Qu'il nous suffise pour le prouver de rapporter quelques passages significatifs. il se pourrait bien qu'Augustin y annonce une sorte de captatio benevolentiae : le lecteur éventuel serait-il un des détracteurs d'Augustin. XXX. XXV. m . XII. Comme on le voit. implicitement. il justifie son choix du genre « confession » par ces mots : « Je raconte cela. mais à qui ? Ce n'est pas à toi.4a.AUGUSTIN ET LE LIVRE Xffl DES CONFESSIONS A) Le livre XIII et le projet de saint Augustin sur les Confessions 1) Saint Augustin cherche à convertir A qui lit les Confessions avec attention. mais devant toi je le raconte à ma race.88 C. celui-ci espère bien qu'il finira par se mettre lui aussi à louer avec lui le Seigneur. JOUBERT pourra proposer son interprétation allégorique de Gn l. Il y a expliqué tout ce qui servirait de base à ses développements à propos de Gn l.

ceux qui jusqu'à cette heure encore sont épris de la vanité et recherchent le mensonge ! peut-être que. comme il l'écrit au début du livre X. dehors. X.) Oh ! s'ils m'apportaient leur cœur qu'ils mettent dans leurs yeux. Conf. XII. 18. 22. loin de toi. Augustin exprime son désir de convertir.) Oh ! s'ils pouvaient se lasser de leur famine et dire : 'Qui nous montrera les biens ?' Disons-leur donc et qu'ils l'entendent : 'Sur nous est empreinte la lumière de ton visage. est de « faire la vérité. mais c'est déjà par la voix de tes cataractes. 1 .' (. devant toi. mais aussi dans mon livre. et s'ils disaient : 'Qui nous montrera les biens ?' » (36) Car le désir d'Augustin. Conf. lourds et vigoureux. comme par exemple celle-ci. EX. croira-t-on ? Sans doute pas. X.. 23. tirée du livre IV et où Augustin s'adresse à son âme : « Emporte vers lui avec toi (les âmes) que tu peux et dis-leur : Celui-là. . et il n'est pas loin » (34). il exhale son ardeur missionnaire : « Et je fis retentir bien des cris. » (37) Enfin. 19. celui qui relate ses dispositions actuelles. même lui (34) (35) (36) (37) (38) Conf.. de façon beaucoup plus voilée et discrète. l'abîme appelle l'abîme. tant je souffrais de mes souvenirs. Au livre VHI. mais tout aussi réelle. Jusqu'ici.. par la confession. L'appel se fait plus pressant au moment où. où la formule est répétée. devant de nombreux témoins. Conf. celui-là aussi qui dit : 'Je n'ai pu vous parler comme à des spirituels mais comme à des charnels'. si l'on considère d'autres occurrences. malgré les attaques. il exprime son souhait de voir ses adversaires se convertir et reconnaître la vérité (35). Voir aussi IV. XVI. bouleversés. I. XH. c'est lui qui fit ces choses. vni. 8-11. IV. il réitère son désir de restaurer la vérité dans le cœur de ses frères opposés à lui. Ah ! s'ils avaient pu les entendre. Conf. Il s'écrie au livre XII : « Je ferai tout pour les convaincre de s'apaiser et de préparer à ta parole le chemin de leur cœur. XH. IV. dans mon cœur. » (38) A l'intérieur du livre XHI lui-même. Seigneur. ils auraient vomi tout cela (.CONFESSIONS DE SAINT AUGUSTIN 89 Interprétation hardie. C'est ainsi qu'il écrit : « Jusqu'ici.. racontant sa joie de nouveau converti. aimons-le .

et. Il est le lieu du combat de deux âmes. parcelle de la divinité de la Lumière emprisonnée dans le corps maté(39) Conf. Le Prince des Ténèbres voulut conquérir le Royaume de la Lumière. aux thèmes qu'il développe et aux idées qu'il introduit dans son discours. il semble qu'on puisse affirmer qu'il veut réformer les manichéens d'une part et les néo-platoniciens d'autre part. comme les cerfs aux sources des eaux . Pour les manichéens. des Ténèbres et de la matière. et il appelle l'abîme qui est en bas en disant : 'Ne vous conformez pas au siècle présent. envoya dans la région des Ténèbres des émanations de sa substance. deux « régions » séparées par une frontière : au Nord. et encore : '0 stupides Galates. 29. 2) Ce sont les manichéens qu 'il veut convertir On se souvient que les manichéens croient qu'à l'origine existaient deux principes antithétiques.90 C. mais réformez -vous dans le renouvellement de votre âme' et : 'Ne devenez pas enfants en intelligence. subjugués par la vérité. Le Père de la Grandeur. la région du Bien ou de la Lumière. l'une bonne et divine. et il dit : 'Quand arriverai-je ?' dans son désir d'être revêtu de sa demeure qui est céleste . Qui donc Augustin cherche-t-il à convertir ? Si l'on est attentif au vocabulaire qu'il emploie.xni. XII. Le monde et l'homme furent constitués de ce mélange en lutte permanente. lege (40) : il semble espérer que ses détracteurs prendront son ouvrage et le liront. l'autre mauvaise et responsable de ce qu'il fait de mal. L'âme bonne. Tout se passe comme s'il utilisait à nouveau la méthode qui l'a converti. qui furent absorbées par les Puissances des Ténèbres. (40) Conf. et son âme dans sa soif aspire au Dieu vivant. mais soyez enfants en malice. JOUBERT ne croit pas encore avoir saisi le prix . pour être parfaits en intelligence'. VIII. il se tend vers ce qui est en avant et se met à gémir accablé . qui vous a fascinés ?'» (39) Or ne peut-on pas interpréter ce texte selon le schéma suivant : l'abîme (Augustin) appelle l'abîme (les hommes à convertir) ? Car la situation de saint Paul assoiffé du Dieu vivant mais qui cherche à réformer ses frères égarés est bien celle de l'évêque d'Hippone devant ses détracteurs. l'homme n'est donc pas libre. oubliant ce qui est en arrière. xm. et que. . 14. ils se convertiront. celle du Toile. Dieu du Royaume de la Lumière. au Sud la région du Mal. Les passages où Augustin révèle son désir de convertir ses frères égarés ne sont donc pas rares dans tout l'ouvrage.

10. XIII. dans lesquels se situe la Puissance du Christ. 32-XXX1. De même. Augustin ne se contente pas d'utiliser la composition de son livre pour détruire le dualisme manichéen. XIV. H. L'élu manichéen doit aussi récupérer dans l'univers les parcelles divines répandues surtout dans les aliments. Xni. H. 3 . Conf. XXII. 46. Il cherche à capter leur bienveillance et leur attention en utilisant certaines expressions qui leur sont sympathiques. 13-XXI. . ce sont les spirituels. 9 . Ainsi les parfaits ne sont plus ceux qu'on appelle ainsi chez les manichéens. Cependant. XHI. Conf. 10 . X. VIII. Xm. les parcelles divines se rendent au Royaume de Dieu par les « nefs » que sont le soleil et la lune. I. Certes. doit se libérer de cette gangue de Ténèbres qu'est le corps. et non pas « en moi » (45). le livre XIH n'est pas destiné explicitement aux manichéens et pourtant la façon dont Augustin s'adresse à ses lecteurs montre que ses anciens amis sont au premier rang de ses préoccupations.CONFESSIONS DE SAINT AUGUSTIN 91 riel. La remontée manichéenne de l'âme vers Dieu après sa chute dans la matière trouve aussi son écho dans le vocabulaire d'Augustin (45) et même l'expression « bon feu ». hommes régénérés mus par l'Esprit (43). I 1. Conf. XIV. Alors libérées de leur prison matérielle. Tout d'abord. la structure du livre est construite à leur intention : celui-ci commence et se termine sur l'évocation de la bonté du Créateur (41). 8 . Xm. 15. XII. 7 . dont les manichéens croyaient qu'était tiré le soleil. Conf. il faut affirmer en même temps que c'est pour (41) (42) (43) (44) (45) (46) (47) Conf. XIII. XHI. 15. Voir aussi XIII. Augustin développe l'idée de bonté en démontrant que l'Esprit Saint est amour et que c'est lui qui inspire l'Eglise dans son pèlerinage terrestre (42). II 2 . IX. 14 . 11 . 31. 2. Ainsi en est-il par exemple de la thématique de la lumière et des ténèbres : Dieu est appelé « Lumière véridique » car il illumine les esprits humains enfoncés dans les « ténèbres » (44). IX. s'il est vrai qu'il emploie des expressions communes avec le manichéisme. Conf. XOI. 15 etc. Entre l'introduction et la conclusion. VI. 3 . XIV. Augustin semble privilégier l'âme dans ses relations avec Dieu par rapport à l'être tout entier : « Je t'appelle en mon âme » dit la prière invitatoire du livre Xm. Conf. réutilisée par l'évêque d'Hippone à propos du Saint-Esprit (47). VII. MI.

mais toujours pour les remettre dans le bon chemin de la doctrine. il utilise parfois leur vocabulaire. Par exemple Conf. alors que Dieu ne cherche qu'à nous élever jusqu'à lui (54). H affirme encore la non-spatialité de cette chute et de cette élévation. XIII. Augustin n'hésite pas non plus à affirmer que l'âme n'est pas tirée de Dieu. 5. l'homme est au contraire une émanation de la Lumière divine. Vin. qu'elle n'est donc pas une parcelle divine (49). IV. qui n'est pas le soleil comme chez les manichéens. JOUBERT les récupérer en leur donnant un sens chrétien orthodoxe. mais l'Esprit-Saint. que le corps lui-même sera racheté (51) parce que lui aussi est bon (52). Il rappelle également que la matière corporelle a été créée par Dieu (50). (48) (49) (50) (51) (52) (53) (54) (55) (56) (57) (58) Conf. Ibid. XUl. Xm. XIII. on s'aperçoit en effet que jamais on ne peut leur donner un sens vraiment manichéen. Conf. Ibid. 1. . Conf. 8. Conf. parce que « mon poids. XUl. Conf. Il y aurait donc réutilisation par Augustin d'expressions susceptibles d'attirer l'attention des manichéens par leur proximité avec les termes dont ils se servent. Par exemple. afin que nul ne se méprenne sur la doctrine qu'il enseigne (55). 2. l'homme fait de ténèbres est revêtu par Dieu du vêtement de lumière. mais elle sera rendue « parfaite. 3. 9. Xm. Xm. alors que. I. c'est mon amour » (57) et qu'elle aura été attirée par le « bon feu ». XXXII. Il affirme que c'est l'homme qui défait l'œuvre de Dieu (53). Enfin. à propos des esprits « qui sombrent et révèlent leurs ténèbres dépouillées du vêtement de ta lumière » (48). XIII. don de Dieu qui nous enflamme » (58). béatifiée » (56). Conf. Conf. 14. Si l'on observe attentivement les formules employées. Contre ses anciens amis. illuminée. mais sans aucune trahison de sa part envers sa foi authentiquement catholique. I. Xm. 1-I1. 47. car c'est la convoitise et non pas Dieu qui a précipité l'homme dans l'abîme. IX. il récupère la théorie manichéenne des « nefs » que seraient la lune et le soleil véhiculant les parcelles divines libérées et la remplace par la théorie de la force attractive de l'amour : la créature rachetée ne deviendra pas divinité. pour les manichéens. Désirant en effet attirer les manichéens. H. Conf. perdue dans le Royaume des Ténèbres.92 C. VII. 10. XIII.

Assimilant les spirituels aux « parfaits » par le recours à I Co 2. Ou encore. 39-40. théorie mécaniste qu'il rejette discrètement mais fermement.CONFESSIONS DE SAINT AUGUSTIN 93 Augustin cependant va plus loin. bouclant ainsi son raisonnement : chez les vrais chrétiens. XIII. la réussite la plus flagrante d'Augustin est sans doute la récupération de cette habitude qu'avaient les manichéens d'assister leurs « élus ». apport uniquement utilitaire revêtu d'un but pseudo-religieux — . Conf. Il s'est assuré l'attention de ses frères égarés — et il espère leur sympathie —. On ne peut s'empêcher de penser aux attaques des manichéens contre l'Ancien Testament. il trace les limites de leur pouvoir de jugement : le spirituel ne peut s'arroger ni le droit de juger les connaissances spirituelles qui brillent au firmament. Dans un passage où il évoque l'aide fournie aux spirituels par les charnels. XIII. XVIII. Ainsi. 33. Conf. 23. Augustin propose une conception spirituelle de l'Esprit Saint susceptible de transfigurer leur désir de perfection en faisant de leur lutte du bien contre le mal une lutte de la charité contre la cupidité (59). VII. en écho à la distinction manichéenne de l'âme parcelle divine et du corps l'empêchant de s'élever. le Livre et la Loi. XIII. c'est-à-dire l'Ecriture Sainte.6 (61). ce n'est pas l'aide matérielle qui compte — ce n'est donc pas ce qui correspond à l'apport de nourriture aux élus manichéens. aucun ne possède ce droit de critiquer l'Ecriture mais que tous doivent l'accepter globalement comme inspirée ? Cependant. Conf. ni celui de juger des « foules mêlées au tourbillon du siècle » (62). Xni. XXIII. XXVI. c'est l'intention de charité qui y préside (63). il insiste sur la supériorité du christianisme authentique. Saint Augustin ne veut-il pas leur faire comprendre que. XIII. . ni celui de répartir les hommes entre spirituels et charnels. 8. il va alors utiliser des réalités familières aux manichéens et les transfigurer en y introduisant des concepts qui leur sont inconnus. il avance la distinction dans l'Eglise entre les spirituels qui doivent « resplendir dans le firmament » et les charnels qui doivent « se laver. être purs et emporter la malice loin de leurs âmes » (60). même parmi leurs « parfaits » ou « élus ». XIX. Conf. 24-25. contre la théorie manichéenne de l'Esprit répandu dans l'air ambiant. (59) (60) (61) (62) (63) Conf.

Augustin a recours à cette notion totalement inconnue des manichéens qu'est l'amour. K. l'Un. Mais les manichéens ne nous semblent pas être le seul groupe d'opposants visé par l'évêque d'Hippone. mais il est tel qu'on n'en peut rien affirmer. . Augustin cherche à convertir les manichéens en développant des raisonnements susceptibles de venir à bout de leurs erreurs. loin de céder à leurs théories. II. mais aussi Richesse infinie. source ineffable de tout l'être. 10. il profite au contraire de leur attention pour faire passer dans son discours les thèses qu'il veut leur faire accepter. L'Un est ce dont toute existence. (64) Conf. supérieur à tout et source absolue de tout.. Fort de sa démonstration des deux étapes de la création du monde. 2-3. On le voit donc. Car c'est bien finalement l'amour de Dieu qui est pour lui le maître-mot de toutes choses et c'est ce mot qui imprègne le livre tout entier. C'est encore le thème de l'amour qui inspire le développement concernant le Saint-Esprit présenté comme « le don de Dieu ». VII. le Logos ou Intelligence. tout se passe comme s'il voulait d'abord séduire les manichéens en parlant leur langage. 3) Ce sont aussi les néoplatoniciens à qui il s'adresse II apparaît que les Confessions cherchent à convertir les néoplatoniciens aussi : ils ont beaucoup aidé Augustin à progresser mais leur philosophie comporte des limites et des carences qui les empêchent d'arriver à la Vérité. même s'ils l'ont entrevue et désirent beaucoup l'atteindre. Plénitude et Beauté suprême. A la suite notamment de leur maître Plotin. toute valeur émanent. et plus spécialement de sa charité (65). découvertes dans la Genèse. Voir aussi XHI. Sans doute ici Augustin livret-il une partie essentielle de son message. H lui faut donc expliquer ce qui a poussé ce même Créateur à les appeler à l'être. Et une fois de plus. principe de toute justice.. Cependant. si l'on en croit l'intensité de l'émotion que le texte retranscrit. XIII. et de celle de la Transcendance absolue du Créateur. il montre que les créatures ne peuvent revendiquer aucun mérite justifiant leur création (64). toute vie. les néo-platoniciens croient en effet à une réalité suprême. 8. il est donc Générosité sublime : or la générosité par nature déborde et se répand hors d'elle-même. C'est pourquoi l'Un engendre un autre être.94 C. XDI. (65) Conf. JOUBERT Enfin.

XV. L'âme tombée dans le corps qui la pousse au mal essaie donc de se convertir. L'Ame est à michemin de l'Intelligence dont elle procède et du monde sensible dont elle constitue l'ordre. 9 . 12 . Ainsi. X. Au-dessous des trois hypostases. De l'Intelligence procède l'Ame. III. 11 . Celui-ci aspire à reconquérir l'unité. 4 . Conf. XX. 19 (68) (69) (70) Conf. lui qui jusque alors restait dans l'informité la plus vague (69). à s'éclairer et à se reposer en sa source. Conf. afin de capter leur attention et leur bienveillance.CONFESSIONS DE SAINT AUGUSTIN 95 de toute vertu et de toute beauté. c'est le Verbe — le Logos de Plotin — qui donne sa forme à l'être. ou comme le Beau. le monde matériel représente la stade ultime de cette diffusion divine. . II. c'est-à-dire de rentrer en elle-même pour s'élever vers le Principe originel afin d'arriver à la contemplation de l'Un dont elle est une partie. IX. 2. etc. Les âmes individuelles émanent de cette Ame universelle. Conf. XI. 28. 18 XTJI. 2. car elle est devenue capable de voir les réalités invisibles puisqu'elle les voit dans la lumière de la Vérité. utilise à l'intention des néo-platoniciens un vocabulaire dont les résonnances sont susceptibles de leur être familières et ce. 10 . L'âme humaine est donc une parcelle de Dieu lui-même présent en l'homme. Augustin. Conf. 5 . Xm. C'est ce que les néo-platoniciens appellent la procession. Xm. la comblant ainsi de cohérence et d'harmonie. VHI. IV. XIII. comme il l'a fait pour les manichéens. le point extrême où vient mourir la lumière. II. troisième hypostase. Augustin reprend d'ailleurs le thème néo-platonicien de l'indigence (70) dans laquelle végète l'âme tant qu'elle ne se tourne pas vers Dieu ainsi que celui de la conversion de l'âme vers le Prin- (66) (67) XVI. L'Intelligence est ce qui donne une forme à la réalité. Car l'Un a perdu de sa lumière en se dispersant dans le multiple. source de toute beauté (68). comme « l'Immuable » (67). VIII. 9. Chez Augustin comme chez les néo-platoniciens. Le vocabulaire déjà relevé dans le livre XIII à propos de la chute de l'âme menacée par les ténèbres de la dissemblance est utilisé aussi à l'intention des néo-platoniciens. Alors elle est illuminée par l'Intelligence et reçoit une vie supérieure à la vie sensitive. Xm. il lui arrive de désigner Dieu comme « l'Un » (66).

Voir aussi XIII. 2-3 . 3 . 48. l'Intelligence et l'Ame. XIII. car seul Dieu peut accorder cette grâce (77). c'est pour leur donner un sens tout à fait orthodoxe. I. Ainsi. . il insiste sur le fait que l'âme humaine n'est pas divine (74). Quand il parle du « Principe de notre sagesse ». contrairement au système de Plotin. il précise aussitôt que ce Principe est « ta Sagesse née de toi. 22 . c'est-à-dire (. Saint Augustin utilise donc souvent des formules néo-platoniciennes. saisit à quel point elle est différente de lui puisqu'elle n'est que créature. II.) ton Fils » (73). IV. JOUBERT cipe. V. 50. 10 . De la même façon. I.. elle est seulement comblée par la miséricorde divine (75). 18 . 4. alors que pour Plotin l'âme de l'homme intérieur le devient par la contemplation de l'Un en qui elle se réunit. ce n'est que pour leur donner un sens tout à (71) Conf. II. conversion qui. XIII. XVIII. il évoque rapidement ensuite le Fils Unique (72). tandis que chez Plotin elle disparaît quand l'homme intérieur s'est assez purifié pour reconnaître qu'il est divin. égale à toi et coéternelle. (73) Conf. celle-ci est précédée d'un appel de Dieu à la créature (76). Xm. L'âme plotinienne entre en dissemblance quand elle s'éloigne de Dieu et ne le voit plus. pour Augustin. XV. 1 .96 C. XIII. 3. On le voit donc : si Augustin reprend des termes ou des expressions néo-platoniciens. chaque fois qu'il en est ainsi. (72) Conf. IV. IX. ce qui ne peut faire confondre la Trinité avec les trois hypostases néo-platoniciennes que sont l'Un. XDI. Entre Dieu et l'âme se nouent des rapports personnels : et à la liberté du Créateur répond la liberté de la créature. 1 . la créature augustinienne est incapable de s'illuminer seule. Xm. II. Sa dissemblance ne cesse donc jamais. (75) Conf. la dissemblance intervient au contraire au moment où l'âme. comme chez les néo-platoniciens. 3. XXXV. Cependant. Une différence de la même importance se retrouve en ce qui concerne la conversion de l'âme vers Dieu. II. III. Xni.. se fait par l'intériorité et selon des degrés que l'âme doit franchir pour atteindre la contemplation parfaite et le repos (71). 5. Dans la pensée augustinienne. I. (76) Conf. alors que. (77) Conf. (74) Conf. 5 . 1 . 6. quand il évoque l'Un. ayant aperçu Dieu. appel que ne connaît pas le système plotinien. Mais. XXXIII.

Chez les néo-platoniciens en effet. de s'évertuer en vain dans des régions impraticables. XI. (81) Conf. ils sont incapables de fournir les moyens et (78) Conf. Ainsi par exemple. l'introduction de la notion de rapports personnels entre Dieu et ses créatures. D'où l'importance du développement sur l'Eglise comme réponse aux néo-platoniciens. et par suite de libertés qui s'appellent et se répondent . chère à Plotin. lion et dragon . Le pécheur a perdu ce vêtement et c'est Dieu qui le lui rend par l'illumination dont II l'éclairé (81). xm. 22. il affirme que le salut de l'homme ne peut être purement individuel : pour devenir lumière. il met à profit cette habitude qu'ont les néo-platoniciens de se retirer en eux-mêmes pour leur proposer une première explication grossière du Mystère de la Trinité grâce à une analyse avec l'être. Ayant attiré l'attention de ses anciens amis sans trahir sa foi catholique. comme nous l'avons dit plus haut. de ne pas découvrir la route qui y mène. sous la protection vigilante du Prince céleste. à l'abri des brigandages de ceux qui ont déserté la milice céleste . 2. il en profite pour essayer de leur faire comprendre des notions absentes de leur propre système de pensée. illuminées et béatifiées ». IV. (79) Conf. il s'arrange pour s'inscrire en faux contre l'émanatisme de Plotin (79). 27 : « Autre chose est de voir d'un sommet boisé la patrie de la paix. le connaître et le vouloir en L'homme (78). XIII. » . conduit tout naturellement Augustin à affirmer que le Dieu des chrétiens est supérieur à l'Un plotinien parce qu'il est Amour (80) : c'est en vertu de sa perfection et parce qu'il aime ses créatures que Dieu veut qu'elles soient « parfaites. Voir aussi XIII. mais il en inverse le symbolisme. le vêtement est celui de la lumière. (83) Conf. vin. II. 9. 48. Pour saint Augustin. s'ils ont vu le but à atteindre. 12. comme il l'a déjà mentionné (83). De plus. VII. il faut devenir luminaire. au moment où il affirme que la création est bonne. XVin. il s'agit pour l'homme intérieur de se dépouiller du vêtement qui l'empêche de s'élever à la contemplation. autre chose de tenir la voie qui y conduit. De la même façon. XXI.CONFESSIONS DE SAINT AUGUSTIN 97 fait orthodoxe. XIII. au milieu des assauts et des embuscades que dressent les déserteurs fugitifs avec leur chef. Car. Xm. Contre les réserves plotiniennes concernant la valeur de l'action. Contre l'individualisme des néo-platoniciens. Augustin propose la grandeur de la charité chrétienne (82). 5. Il y a donc entre Lui et elles une réciprocité d'amour que le néo-platonisme ignore totalement. XHI. XXXIII. Ou encore Augustin utilise l'image du vêtement. car ils l'évitent comme le supplice. (82) Conf. (80) Conf.

Seule l'Eglise fournit ces conseils par l'intermédiaire de ses spirituels. XVIII. Enfin. mais à un degré de perfection plus grand parce qu'elle est guidée par Dieu. XIII. dociles à l'action de l'Esprit Saint. qu'il commente à l'adresse implicite des néo-platoniciens. Les néo-platoniciens peuvent donc constater que l'Eglise catholique possède elle aussi la vérité. (85) Conf. aux manichéens et aux néo-platoniciens qu'Augustin voudrait convertir en attirant leur bienveillance avant de récupérer leurs théories pour les amener à la Vérité conservée et gardée par la seule Eglise catholique. Et. 24. il veut démontrer que l'Eglise connaît et pratique la distinction entre le sensible et l'intelligible : il y a les âmes adonnées à l'intelligible et celles adonnées au sensible (85). ensuite parce que les deux conseils donnés par le Christ — la charité et l'entrée dans l'Eglise — sont justement ceux qui manquent à leur perfection . enfin par la précision ajoutée par Augustin et qui n'appartient pas au texte de Matthieu : « Que le bon Maître lui dise — lui qu(e le jeune homme riche) prenait pour un homme et rien de plus — . Alors il espère que. ». Or cette précision n'ajoute rien au sens du texte lui-même. . 22. D'abord parce que. comme ce jeune homme presque parfait . XIX. (84) Conf. ils y trouveront ce qu'ils cherchent eux-mêmes depuis toujours et qu'Augustin a mis tant de temps à découvrir : la Vérité dans et par l'Eglise catholique. mais sous un autre point de vue. ils ont presque tout trouvé. insistant sur la nécessité d'entrer dans l'Eglise pour faire son salut. La tactique de saint Augustin pourrait donc bien être celle du Toile. JOUBERT 98 la façon d'atteindre ce but. lege qui le convertit lui-même comme il le raconte au livre VEtl : faire en sorte que ses anciens amis prennent les Confessions et les lisent. Augustin tente de séduire les néo-platoniciens en leur proposant la distinction entre les spirituels et les charnels de l'Eglise. tout comme il l'avait fait envers les manichéens. mais elle correspond tout à fait à l'opinion que les néo-platoniciens se font de Jésus-Christ. du point de vue de la vérité. sur les pouvoirs desquels il s'étend longuement. A eux. il a recours à l'évangile du jeune homme riche (Mt 19.C. de façon implicite mais bien réelle. H apparaît donc que le livre XHI des Confessions s'adresse... 16-22) (84). Xffl.

CONFESSIONS DE SAINT AUGUSTIN 99 Certes Augustin s'adresse de façon plus privilégiée à ses anciens amis manichéens qu'aux néo-platoniciens. il nous faut élucider les raisons qui ont poussé saint Augustin à publier en un seul ouvrage et sous un seul titre son autobiographie d'une part et une exégèse du premier chapitre de la Genèse d'autre part. eux. 30. . Petilianus. (86) Conf. et Augustin ne peut accepter leur croyance. comme il le rappelle au livre VIH(86). Une fois assuré de son auditoire par le récit de sa vie. mais ils ignorent le chemin qui y mène parce qu'ils sont trop orgueilleux pour accepter le Médiateur. Les néo-platoniciens. La meilleure preuve en est que vers 402-403. rédigea un pamphlet où il accusa Augustin d'être resté manichéen. les autres — les plus mal intentionnés — pour trouver dans l'ouvrage matière à attaquer leur ancien collègue passé « à l'ennemi ». 29. de soutenir à tout propos le pour et le contre (87). et d'autres aussi. ce qui nous montre aussi que ce Petilianus avait dû lire les Confessions d'une manière trop superficielle pour se rendre compte qu'Augustin tentait de ramener ses adversaires à la foi catholique. évêque donatiste de Cirta. X. Augustin profite de son attention pour délivrer le message qui lui tient à cœur. Ceux-ci sont en effet plus proches de la vérité alors que ceux-là sont dans l'erreur. et ici Augustin pense surtout sans doute aux manichéens. liront l'histoire de sa vie. les uns parce qu'il est désormais évêque et l'une des personnalités les plus célèbres du moment. VIII. B) Pourquoi les livres XI-XIII? Parvenus à ce stade de notre recherche. ont trouvé la vérité. XII. (87) Rapporté par Augustin dans le Contra litteram Petiliani m. soit un ou deux ans après la publication des Confessions . 1) La pédagogie d'Augustin La première raison nous semble d'ordre avant tout pédagogique. Les affinités d'Augustin sont donc beaucoup plus grandes avec les néoplatoniciens. manichéens ou néo-platoniciens non chrétiens. dont la doctrine fut d'ailleurs décisive pour sa propre conversion. Augustin sait que ses anciens amis. Les manichéens en effet croient en deux Dieux. 1 1-XXV. même s'il faut préciser que ce fut plutôt le néo-platonisme de saint Ambroise qui séduisit Augustin et non le néo-platonisme païen auquel il s'attaque dans les Confessions.

. fund. JOUBERT Ne sait-il pas en effet. sans malveillance ou persécution. tant ils exploitent leur ignorance et leur lenteur d'esprit ou plutôt leur aveuglement. sa manière a évolué. Contra Adimantum III. 3 :«(. Qu'il nous suffise pour l'instant de révéler la pédagogie d'Augustin. par le moyen de ses serviteurs. et sans doute ne peut-on pas vraiment comprendre cet ouvrage sans redonner leur vraie place au livre XIII et à ses préparations que sont les livres XI et XII.. anéantit les royaumes de l'erreur . 4 : « Ils paraissent oublier qu'ils ont affaire à des hommes . ô disciples de Mani. (. » (89) (88) Par exemple De duabus animabus ID". C'était à nous de remplir ce rôle : il revient à Dieu de donner ce qui est bon à ceux qui le désirent et le demandent. il veut qu'on les amende plutôt que de les perdre. redressant avec douceur les opposants'. où le nouveau converti fustige ses adversaires avec une violence certaine (88). 3 : « Si les manichéens voulaient tenir compte de tout cela. mais par de douces paroles de consolation. par qui et en qui sont toutes choses.) » ou in. sans contention. Après ses premiers traités contre les manichéens.. il est vrai. Augustin a découvert une autre méthode pour les convertir. qu'il faut d'abord capter l'attention de l'auditeur avant de lui expliquer le message. par de bienveillantes exhortations. Car depuis qu'il écrit. il semblerait que ce soit des bêtes qui doivent les écouter ou lire leurs écrits. lui qui est un orateur et un pédagogue. savoir instruire et supporter. le Contra Fortunatum (392) ou le Contra Adimantum (394) par exemple. selon ce qui est écrit : 'II ne faut pas qu'un serviteur du Seigneur conteste ..100 C. le De duabus animabus (392).)».) ces hommes — si du moins c'étaient des hommes ! — (. par de paisibles discussions. qu'il expose dans le Contra epistolam manichaei quam vocant fundamenti (396-397) : « J'ai demandé et je continue à demander au seul vrai Dieu toutpuissant. que dans la réfutation de l'hérésie à laquelle peut-être vous aussi avez adhéré avec plus d'imprudence que de malice. Dieu. selon le procédé bien connu de la captatio benevolentiae ? Ne connaît-il pas aussi la valeur de l'exemple concret dans l'explication de réalités plus abstraites ? Car c'est bien finalement à ce renversement de perspective qu'il nous faudra arriver pour bien comprendre les Confessions.1. de qui.. quant aux hommes eux-mêmes... au lieu de jeter de la poudre aux yeux des ignorants. en découpant différents textes des Ecritures et en les faisant frauduleusement se contredire entre eux. (89) Contra epist.. » etc. il me donne un esprit de paix et de tranquillité et plus soucieux de votre correction que de votre ruine. il nous appartenait de choisir et de souhaiter ce qui peut le mieux nous permettre d'ouvrir la voie à votre correction. ils comprendraient (.. il doit au contraire avoir de la condescendance pour tous.) Quant à nous. 1.

qui sont mauvais.) Quant à moi qui. Même le De Genesi ad litteram n'est plus écrit uniquement contre eux. Augustin n'écrit plus contre les manichéens que des écrits de circonstance : le Contra Felicem (404). même si parfois il s'emporte encore contre les manichéens. En ce qui concerne les manichéens d'ailleurs. (. le Contra Faustum (404 ?) pour répondre à un livre manichéen.CONFESSIONS DE SAINT AUGUSTIN 101 Ainsi donc. 15. et eux aussi seront bons. C'est du moins l'opinion de P. fund. mais son péché.. Car l'ancien manichéen qu'il est sait bien que ce n'est pas le pécheur qu'il faut condamner. Ill. comme disparaissent vains diseurs et séducteurs d'âme. Il sait aussi qu'il n'est pas facile de renoncer à l'erreur et de mener à bien le combat pour trouver la vérité : « Que ceux qui ignorent avec quelle peine on trouve la vérité et avec quelle difficulté on évite l'erreur. 22. l'une bonne. remarquant deux volontés dans la délibération. je partageais vos erreurs?» (91). ô Dieu. 3. mais pour éclairer tous les païens sur le texte sacré (93). ai pu enfin saisir dans sa pureté cette vérité qui se perçoit sans le secours de vaines fables. p. en sorte que ton apôtre puisse leur dire : 'Vous étiez jadis ténèbres. mais vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur' » (90). que ceux-là se montrent durs pour vous. X. (. Agaesse. dans ma rage aveugle. et notamment dans le Contra Secundinum (398400) qu'il considéra ensuite comme l'essai le meilleur qu'il ait composé à leur égard (92). en vérité. assurent qu'il y a deux natures en deux âmes. il a le sentiment de leur avoir dit tout ce qu'il pouvait leur dire.. Augustin a déjà beaucoup écrit pour tenter de les réformer. Contra epist. Ce sont eux. c'est plus leurs erreurs qu'il maudit que ceux qui les soutiennent parce qu'il sait qu'ils peuvent changer : « Qu'ils disparaissent loin de ta face. X. vous que je dois maintenant supporter comme il a fallu qu'alors on me supportât. après avoir si longtemps et si gravement erré. vous envers qui je dois manifester autant de patience que mes proches en ont manifesté envers moi lorsque. (90) (91) (92) (93) Conf. La lutte qu'il mène contre eux va bientôt laisser place à celle qu'il va être obligé d'entreprendre contre l'hérésie donatiste.. ceux qui. Retract. Après cet ouvrage en effet. DDB 48. VIII. quand ils conçoivent ces pensées mauvaises .. procès-verbal d'une dispute publique.) comment pourrais-je vous traiter durement. s'ils conçoivent la vérité et reçoivent en eux la vérité. II. l'autre mauvaise. Au moment où il rédige les derniers livres des Confessions. . 37.

et parce que lui-même a mis longtemps avant de comprendre comment il fallait lire les Ecritures. Or tout le débat entre les manichéens. De plus. il aura du même coup réussi à réhabiliter l'Ancien Testament à leurs yeux. Mais d'instinct. assez riche pour être interprété de plusieurs façons aussi vraies . comme lui-même l'a fait avant eux grâce à l'enseignement d'Ambroise. Il sent que le but de la Bible n'est pas tant d'expliquer la création physique du monde matériel que de poser les bases des réalités les plus hautes qui soient : les réalités spirituelles communiquées par Dieu aux créatures spirituelles que sont les êtres humains. Il veut les séduire par la douceur et en utilisant leur propre langage pour se mettre à leur portée. pour Augustin. Quant aux néo-platoniciens. Tout se passe comme s'il voulait faire une dernière tentative pour les ramener à la foi. Si les manichéens comprennent cela. par le biais d'une méthode nouvelle fondée sur la séduction. Il pressent d'ailleurs que la seule façon de faire accepter la Bible à ses adversaires est d'en faire une exégèse spirituelle et allégorique. Il ne s'attarde sur le commentaire littéral que pour poser les bases philosophiques indispensables à ses développements ultérieurs : le temps. Car le récit de la création permet de revenir sur les origines de l'humanité et de l'univers et sur la nature de Dieu. tout spécialement dans le récit de la création — ne consiste pas tant dans leur intérêt scientifique que dans leur signification spirituelle. Augustin espère que. 2) Exégèse et spiritualité Pourquoi cependant Augustin choisit-il précisément de commenter le premier chapitre de la Genèse pour réformer ses anciens amis ? Certes. JOUBERT Dans les Confessions. il ne s'adresse plus directement à eux non plus. mais indirectement c'est d'eux et des néoplatoniciens qu'il veut se faire entendre en toute bienveillance et dans un but de charité fraternelle. un thème que beaucoup de Pères de l'Eglise ont déjà exploité. les néoplatoniciens et Augustin tourne autour de ces problèmes qui forment la base de toute réflexion philosophique. depuis longtemps.102 C. il voit que leur richesse — et ce. la méditation de ce texte est. Augustin voudrait leur démontrer que la réalité qu'ils cherchent et dont ils ont trouvé des bribes par eux-mêmes se trouve en totalité dans le texte sacré. ils rejetteront leurs théories matérialistes pour s'ouvrir à la spiritualité et à l'amour. l'intérêt est double : s'il réussit à convaincre ses adversaires de la vérité de ses théories. la création ex nihilo. le Verbe.

Mais. En effet. après avoir raconté son long combat pour trouver la vérité. certes. XXII. en même temps qu'elle lui permet de revenir sur les origines. la Genèse fournit à Augustin l'occasion d'introduire auprès de ses lecteurs des thèmes qui lui paraissent indispensables parce que ce sont eux qui font l'originalité et la richesse de la religion catholique : le Mystère de l'Eglise. si l'on relie les prières qui introduisent les livres I et XTII. et dont le bonheur personnel réside désormais dans la contemplation de Celui qui est devenu pour lui aussi la Voie. celui de la Trinité. Appelé à la vie par ses parents et créé par Dieu. il est désormais recréé par le baptême et dans l'Esprit Saint. fils de l'Eglise catholique. Mais il est frappant de constater aussi que ces trois livres d'exégèse témoignent en fait de la haute spiritualité de l'évêque d'Hippone. à la fois Un et Trin. on comprend qu'après avoir été appelé par Dieu et avoir fini (94) Conf. qui n'est plus seulement individuelle mais aussi communautaire. H veut insister auprès d'eux sur la notion de Révélation. H reste pécheur.CONFESSIONS DE SAINT AUGUSTIN 103 les unes que les autres. un homme recréé par la grâce et vraiment fait « à l'image de Dieu » (94). D'où l'importance accordée à la Trinité dans les trois derniers livres des Confessions. En même temps. il n'est plus le pécheur enfoncé dans son erreur qu'il nous décrit dans les dix premiers livres. la Vérité et la Vie. l'importance des sacrements et celle de la charité qui règne à tous les niveaux de cette religion. Xm. 3) Autobiographie et spiritualité Le recours à l'exégèse nous semble donc faire partie du projet d'Augustin en ce qu'il le sert dans sa tentative de convertir ses adversaires. c'est maintenant aussi un croyant qui a découvert le Vrai Dieu. . membre du peuple de Dieu dans lequel il se dissout pour n'en être plus qu'une goutte au service de son Créateur. Ou encore. comme il le redit avec insistance dans le livre X. Et c'est d'une manière très naturelle qu'il termine son autobiographie en s'effaçant derrière le portrait de celui qu'il s'efforce d'être : un spirituel. mais il est aussi maintenant un baptisé. il expose cette vérité dans sa réalité la plus belle. 32. eux qui refusent tout Médiateur dans leur recherche de la vérité. Car Augustin n'est plus seulement cet homme assoiffé de sagesse dont le lecteur découvre la progression au fil de l'ouvrage .

I. 38. Car le monde. (96) Conf. Celui qui veut connaître Dieu doit seulement laisser Dieu illuminer son âme et il s'apercevra que Dieu était déjà en lui parce que Dieu est Amour et qu'il se donne à nous le premier par son Esprit. même à l'insu de l'homme : interior intimo meo et superior summo meo (96) . pour tous les intellectuels d'alors. parce que les nombres sont le principe de toutes choses et la loi de l'univers. (97) De Doctrina Christiana II. JOUBERT 104 par lui répondre. 56. or Dieu est toujours en l'homme. c'est celui des nombres. Augustin sent qu'il lui faut appeler ses frères pour leur faire connaître Dieu. auxquels saint Augustin accordait une grande importance. Car ce n'est plus simplement comme un homme qu'Augustin parle dans les Confessions. . Il n'est pas le seul au IVe siècle à croire au symbolisme des nombres hérité de Pythagore. est avant tout régi par les nombres. » (95) Le livre XIII répond à cette question posée au début des Confessions : Augustin y montre que connaître Dieu et l'invoquer vont de pair : invoquer Dieu c'est l'appeler en soi . Dans les Confessions aussi il agit comme un pasteur qui mène ses brebis vers le repos éternel. Alors s'éclaire la prière du livre I : « Donne-moi. et c'est comme responsable de l'enseignement de ses ouailles qu'il écrit. qui en constituent l'ordre et l'harmonie. C'est ce qu'Augustin a mis si longtemps à comprendre et c'est ce qu'il veut enseigner à ses frères. de connaître et de comprendre si la première chose est de t'invoquer ou de te louer. nombre plus traditionnel dans la grande tradition classi- (95) Conf. Pour cette raison aussi il se sent investi de la mission d'expliquer l'Ecriture ou de développer le thème de l'Eglise. 11. I. Désormais il est évêque. Il peut sembler curieux à un esprit moderne que nous cherchions à comprendre pourquoi Augustin a écrit treize livres de Confessions et non douze. comme l'avait fait pour lui saint Ambroise ou encore sainte Monique. si l'on en croit l'exposé qu'il en a fait dans le DeDoctrina Christiana (97). Seigneur.C. 4) Augustin et l'arithmologie II est un domaine qui a pu également avoir une influence sur la composition des Confessions . ni. VI. 1 . et si te connaître est la première chose ou t'invoquer.

il semble bien que le nombre de livres constituant chacun d'entre eux ne soit pas non plus un pur hasard : le De Doctrina Christiana comporte quatre livres . (99) Jn2\. c'est trois fois quatre. En effet. VEnéide en a douze. et donc les treize livres désignent la Trinité annoncée aux quatre coins de l'univers par cet émule de saint Paul qu'est Augustin. soit deux fois douze. On parle des douze travaux d'Hercule etc. Mais Augustin est beaucoup trop humble. ce qui peut signifier la Trinité éclairant la Loi mosaïque. Ou encore le De Trinitate a quinze livres. or dix. c'est la Loi appliquée sous la motion de l'Esprit. et tout comme Paul il s'est converti après avoir lutté contre l'Eglise catholique. trois. . Car douze. c'est la Loi et les dix Commandements . sept. à la vérité. quatre) . Il y trouve le symbole de la totalité des élus. c'est l'Esprit avec ses sept dons : cent cinquantre-trois. c'est-à-dire le chiffre de la Trinité (trois) qui étend son action sur l'univers (quatre). Ainsi donc. Le De Genesi ad litteram contient douze livres.. si l'on consulte ses autres ouvrages. c'est deux fois deux. Selon un raisonnement tout augustinien. (100) 1 Co 15. on pourrait dire que les Confessions sont l'autobiographie d'un homme qui a mis son énergie et tous ses talents au service de l'Evangile. pourquoi treize livres pour les Confessions et non pas douze ou quatorze ? Le chiffre treize fait bien sûr penser à douze plus un. ce nombre s'obtient en additionnant successivement les nombres de un à dix-sept (de même que dix s'obtient en additionnant les chiffres de la tétrade un. Mais que l'on jette un coup d'œil sur l'étonnant commentaire qu'il fait du nombre cent cinquante-trois à propos des cent cinquante-trois poissons de l'Evangile (99). 11. soit trois fois quatre . c'est-à-dire pour les premiers chrétiens aux douze Apôtres et à Paul qui se dit luimême le treizième (100) . pour avoir composé son autobiographie selon ce schéma.CONFESSIONS DE SAINT AUGUSTIN 105 que (98). deux. remarque-t-il. Or Augustin est bien un apôtre par ses écrits et sa prédication de l'Evangile. soit trois fois cinq livres. 7-9. En effet. c'est donc la perfection ! On comprend alors que pour Augustin il n'est certainement pas indifférent d'avoir écrit treize et non pas douze livres de Confessions.. qui est l'essentiel de la doctrine chrétienne. or quatre. et deux est symbole de la charité. (98) V Odyssée et Y Iliade ont chacune vingt-quatre chants.

c'est encore dix plus trois. — livres V. VI. Saint Augustin exégètedu quatrième évangile.106 C. soit quatre livres plus trois plus deux plus un. Trois symbolise la perfection et la Trinité . c'est bien plutôt le chiffre des Apôtres plus un. III. les dix premiers livres des Confessions peuvent être subdivisés ainsi : — livres I. . communauté de ceux qui. 129-140. Paris 1930. coll. or Augustin. Or. Or. Beauchesne. Ou encore. II. dix est le nombre de la Loi dans toute sa perfection. — livre X : les dispositions actuelles d'Augustin. et trois celui de la Trinité. découvre ce qui lui permettra de comprendre la Trinité : la non-substantialité du mal et la non-spatialité de Dieu. épouse. Deux symbolise la charité . femme charitable. pour Augustin. Etudes de Théologie historique. son adhésion à Celui qui l'appelle depuis si longtemps. et les quatre premiers livres racontent ses premières luttes ici-bas. le livre XEQ étudie précisément l'Eglise construite par le Don de Dieu qu'est l'Esprit Saint. dix est un nombre parfait car il est le résultat de l'addition des quatre premiers chiffres de la tétrade. dans les trois livres suivants. JOUBERT Treize. Or. comme Augustin. les livres VIII et DC évoquent l'acceptation par Augustin du Dieu-Amour des chrétiens. IX : la conversion au catholicisme (crise finale. symbole chez Augustin de l'union des chrétiens entre eux (101). Quant au dixième livre. pp. Or quatre symbolise l'univers pour Augustin. il porte le symbolisme du un puisqu'il est est seul . les dix premiers livres des Confessions exposent la découverte par Augustin de la Loi. les trois derniers découvrent l'action de la Trinité dans la création et dans l'Eglise. Donc. essaient de vivre la Loi nouvelle en se laissant conduire par l'Esprit. et ils se terminent par l'évocation de Monique. IV : la jeunesse et les premières erreurs (l'enfance — la seizième année — Carthage et l'adhésion au manichéisme — le professorat à Thagaste et à Carthage). Treize. Comeau. mère aimante tout autant que chrétienne modèle. — livres Vm. Augustin y découvre qu'il n'est pas facile de (101) Voir l'étude très intéressante de M. VII : du manichéisme au néoplatonisme (abandon du manichéisme — hésitations intellectuelles et servitudes morales — rencontre du néoplatonisme). baptême — mort de Monique).

Le septième raconte sa découverte du Médiateur entre Dieu et les hommes. c'est-à-dire à la fois le but qu'Augustin se proposait d'atteindre et le livre qui clôt l'ensemble de l'ouvrage. Or lés Confessions peuvent se subdiviser aussi en (trois plus trois) plus (un) plus (trois plus trois). son ouvrage est conçu selon une structure symbolique dont l'assise est le nombre. Alors. Enfin. afin de réhabiliter l'Ecriture à leurs yeux en leur en démontrant la véracité. c'est-à-dire de Celui qui irradie toute l'Eglise et la fait progresser dans l'amour du Père. principe pythagoricien d'ordre et d'harmonie du tout. C) Le livre XIII ou la fin des Confessions : II ressort en définitive de tout ce qui a été dit précédemment que le livre XIII est bien la fin des Confessions. à cette vision de la vie difficile à vivre parfaitement viennent s'accoler les trois derniers livres des Confessions qui donnent la solution du problème soulevé au livre X : la perfection ne s'acquiert qu'à la suite de la Trinité. . mais qui est à mener de jour en jour (X).CONFESSIONS DE SAINT AUGUSTIN 107 vivre la Loi de perfection et d'union au Christ qu'il désire tant. Il choisit dans le texte sacré un des passages les plus propres à susciter un exposé des points de doctrine à expliquer aux manichéens et aux néoplatoniciens. et dans l'Eglise à l'écoute de l'Esprit Saint. comme nous allons le voir maintenant. Augustin y résout le problème du mal et celui de la non-spatialité de Dieu. Finalement il apparaît que l'ensemble forme un tout cohérent. Car les trois premiers livres évoquent les débuts d'Augustin jusqu'à son entrée dans la secte manichéenne. Enfin les trois derniers livres traitent de la Genèse. c'est-à-dire deux fois le premier nombre parfait plus un. Treize. avec tous les thèmes que nous avons cités au début de notre étude. Les trois livres suivants évoquent sa conversion (VIÊ-IX) qui en fait ne sera jamais terminée. dans lequel le livre XIH n'est certainement pas le moindre. le Christ Jésus envoyé par le Père . les trois suivants sa « période manichéenne ». où l'on voit Augustin se fondre dans l'Eglise d'où rayonne la Trinité qui l'a fondée. Augustin a donc sans doute décidé de la composition des Confessions en fonction de plusieurs critères : il raconte sa vie pour captiver son lecteur. selon la pédagogie de la douceur et de l'amour. qui la préserve et qui la guide jusqu'au repos éternel. c'est également six plus un plus six. profitant alors de son attention pour essayer de le réformer. La structure des Confessions reflète aussi l'évolution de la spiritualité d'Augustin qui est désormais croyant. baptisé et même évêque.

En tout cas. et entendre la voix de la louange et te boire et considérer la merveille de ta loi. On se souvient de la prière introductoire au livre I des Confessions : « C'est toi qui pousses (l'homme) à prendre plaisir à te louer parce que tu nous as faits orientés vers toi et que notre cœur est sans repos tant qu'il ne repose pas en toi » (105). quaetempora . 1. un passage du livre XQ (104) évoque les craintes d'Augustin devant l'ampleur démesurée de son projet. 50-XXXVI.108 C. Car. Or. depuis le principe où tu fis le ciel et la terre. 43 : « Voilà. . (103) Conf.2-3). cette crainte est vite consolée et Augustin n'y revient plus jusqu'à la fin de son ouvrage. Le sens serait alors : « Quelles forces nous faudrait-il. oh ! oui. jusqu'au règne éternel avec toi dans ta sainte cité ! » (102). quel temps à ce compte suffira pour tous tes livres ? ». mais plusieurs manuscrits portent la leçon « sufficiant ». 3. nous avons écrites ! Quelles forces nous faudrat-il. soit un subjonctif présent auquel il est possible de donner une valeur d'irréel. (102) Conf. en plus de la recherche patiente et aimante de ses anciens condisciples restés dans l'erreur. Xm.. I. non seulement on peut affirmer que la fin des Confessions n'a pas trahi le projet initial d'Augustin. I. Le latin écrit : « quae nostrae vires. l'ouvrage se termine sur l'évocation du repos du premier sabbat (Gn 2. II. (105) Conf. Seigneur mon Dieu ! Que de choses sur peu de mots. sans pour autant en être amoindri ? Car on s'aperçoit en définitive qu'à la fin des Confessions le but d'Augustin est atteint : après avoir commenté la création du monde. XI. C'est ainsi qu'au livre XHI on assiste au développement du thème capital de l'Eglise. Mais Augustin a-t-il vraiment jamais eu l'idée de méditer toute la Bible ? N'aurait-ce pas été un désir irréaliste de sa part de croire qu'il pouvait faire l'exégèse d'une œuvre aussi longue ? Et le projet décrit au livre XI n'est-il pas à comprendre dans des limites plus modestes. XI. sufficient ». XXXII. si. (104) Conf. 51. quel temps à ce compte suffirait pour tous tes livres ? * (dans l'hypothèse où je voudrais les commenter tous ainsi). Augustin vise des sujets qu'il considère comme essentiels à l'histoire de sa propre vie et à l'histoire des chrétiens en général. comme on l'a prétendu. mais on peut ajouter aussi qu'elle constitue le sommet de l'ouvrage. JOUBERT 1) Le livre XIU est le but et le sommet des Confessions : On a souvent cru que saint Augustin avait trahi son premier projet. celui qu'il expose au livre XI des Confessions : « Puissé-je te confesser tout ce que j'aurai trouvé dans tes livres. XXXV. et par analogie du repos éternel auprès de Dieu à la fin des temps (103). que de choses..

mais un membre de cette vaste société rachetée par le Christ qu'est l'Eglise catholique. la Vérité et la Vie. le spirituel « à l'image de Dieu ». c'est parce que c'est celui qu'il connaît le mieux. œuvre de l'Esprit Saint pour mener les hommes au Père. dans laquelle il n'est plus seulement le fils de Patricius et de Monique. Augustin s'avère être un penseur essentiellement tourné vers l'histoire et tout ce qui en général permet à l'homme de s'insérer dans le monde qui l'entoure. l'Eglise.CONFESSIONS DE SAINT AUGUSTIN 109 Jamais en fait Augustin n'a parlé seulement de lui. 11 . 15. Il soigne tout particulièrement l'exposition de son rôle prépondérant dans l'Eglise fondée par le Christ. X. de Carthage. de Milan et d'Hippone. c'est bien le personnage de l'Esprit Saint dans la Trinité et dans l'Eglise. C'est par l'Esprit Saint que l'homme ancien. Jamais Augustin n'a autant insisté sur la Troisième Personne divine dans les Confessions que dans le livre XIII. Car c'est vers l'Eglise. Car l'autre sommet du livre XIII. société régie par l'Esprit Saint. doit se répéter à chaque moment de l'existence (106). Annoncée depuis les origines puisqu'elle existe en figure dans la Genèse. Ainsi sa doctrine de la formatio et de la conversio qui. 13-XIV. mais son propos n'est pas égocentrique : s'il a eu recours à son propre exemple. comme nous l'avons vu. et notamment l'Augustin des neuf premiers livres. Xm. devient par régénération l'homme nouveau. est la communauté dans laquelle tout homme peut trouver la Voie. construite et régénérée par l'Esprit Saint qu'Augustin veut faire porter le regard de son lecteur. Dans les Confessions. Alors on comprend rétrospectivement que la force qui a rappelé le pécheur qu'il était des profondeurs obscures vers la lumière de la (106) Conf. H a certes décrit son itinéraire personnel de pécheur converti.Amour. le temple de la Divinité en qui il trouvera le repos éternel. l' Augustin de Thagaste. . La description de l'âme du pécheur converti est en fait la voie qui le conduit tout naturellement à décrire la société dans laquelle ce pécheur s'insère par sa conversion même. XII. implique pour l'homme un rapport à l'histoire parce qu'il est par nature un être-dans-le-temps-etun-être-dans-le-monde. Et l'autobiographie d'Augustin ne pouvait pas ne pas s'achever sur une vision ecclésiale de sa vie. C'est pourquoi les Confessions ne pouvaient pas faire l'économie d'une description de la communauté dans laquelle se réalise cet être-dans-le-temps-et-dans-le-monde qu'est l'homme.

celui-ci rend grâce au livre I (107) . Vm. On comprend que. notamment en vertu de ce qui a semblé être son projet initial. l'ouvrage a parfois donné une impression d'inachevé. Transcendant l'autobiographie pure et simple. et parcelle active d'un groupe entraîné au fil de l'histoire par l'Esprit Saint vers le repos de Dieu tellement désiré. (109) Conf. Mais on s'aperçoit en fait que le décou(107) Conf. JOUBERT foi. c'est l'Esprit Saint. 31. ni. Ainsi donc. l'évêque d'Hippone. XX. m. il le fait en permanence dans l'Eglise. devenu homme.Amour se penchant sur les hommes. à savoir le commentaire exhaustif de la Bible. les spirituels pour les faire fructifier davantage et les amener à la sainteté parfaite. C'est aussi l'Esprit Saint qui a donné au jeune enfant les dons naturels dont. qui vient de relire sa vie à la lumière de la foi. c'est-à-dire à la fois comme membre alimentant l'ensemble après l'avoir rejoint. assurer ses lecteurs que l'Esprit Saint se conduit ainsi avec tous les hommes pourvu qu'ils se laissent conduire par Lui. (108) Conf. Car l'Esprit Saint est Celui qui élève non seulement l'âme d'Augustin mais encore toute âme éprise de vérité vers les hauteurs de la Divinité. 29. c'est encore l'Esprit Saint qui le pousse à lire le livre. les charnels pour les faire progresser vers la Vérité. I. Augustin avait-il autre chose à dire pour clore ses Confessions ? Du point de vue exégétique.110 C. Augustin lui imprime un accent ecclésial qui donne à l'individu sa pleine mesure : celle d'un être personnel authentiquement responsable et vraiment unique. sans l'Esprit Saint. Augustin ne se serait jamais converti. et. qu'il n'aurait donc jamais écrit les Confessions. . XII. 5. mais s'intégrant librement dans l'humanité nouvelle à laquelle il appartient pour retrouver avec elle le Créateur commun. par la même occasion. cette miséricorde qui plane au-dessus d'Augustin au livre DI (108) . 2) Le livre XIII termine les Confessions : Parvenu à ces hauteurs spirituelles. veut célébrer avec reconnaissance son Bienfaiteur de chaque instant. Dans le livre XIII. Ce qu'il a fait pour un homme. c'est le Saint-Esprit. quand il sanctifie par sa Présence chacun de ses membres. les Confessions apparaissent comme l'autobiographie d'un homme engagé dans l'histoire de l'humanité comme une goutte d'eau dans un fleuve. le Don du Père. dans le jardin où il fit le dernier pas vers la conversion (109).

d'une (110) DDB 13. Pourquoi.CONFESSIONS DE SAINT AUGUSTIN 111 page du texte sacré opéré par Augustin correspond bien à son projet.. Ainsi. Il se trouve en effet que ce livre anticipe une bonne partie de ses œuvres futures après 400. Solignac : à la fin du livre XIII. «le cycle du temps est (. qui part de l'abîme du péché d'Augustin pour s'élever graduellement vers Dieu en une verticalité qui se fond dans l'éternité du repos en Dieu. au sein des Confessions.. . Mais sans doute saint Augustin a-t-il franchi encore un degré supplémentaire dans l'art d'écrire avec le livre XIII des Confessions.) dialectiquement achevé: le temps s'ouvre pour nous à partir de l'éternité du flat créateur et il se ferme dans l'éternité du repos céleste. à peu près au moment où il termine les Confessions. sans cesser d'être dominé par la transcendance de l'éternité divine » (110). 3) Le livre XIII anticipe l'avenir d'Augustin : On a déjà fait remarquer l'habile science dont Augustin fait preuve pour préparer l'éclosion de tel ou tel thème dans son discours. d'en déduire les manifestations dans l'économie du salut et en l'homme qui. puisque le commentaire de son premier chapitre lui a permis de développer toutes les idées qu'il voulait aborder auprès de ses lecteurs ? Quelle meilleure fin pouvait-il écrire que celle qui lui a permis. aurait-il commenté la suite de la Genèse. Cet ouvrage tente d'expliquer le Mystère du Dieu Un et Trin. qui l'occupera jusqu'en 416. puisque la suite du texte sacré raconte le premier péché et la chute d'Adam et Eve : on eût assisté alors à un mouvement de descente totalement opposé au mouvement général des Confessions. dans les Confessions. il commence la rédaction du De Trinitate. à propos du repos du premier sabbat. comme le note A. ou encore le métier dont il sait utiliser les ficelles pour se faire entendre de ses adversaires en captant leur attention sans en avoir l'air. il n'était pas pensable qu'Augustin continue. 24. de clore l'ouvrage entier sur le repos éternel promis au chrétien régénéré par l'Esprit Saint et sur l'espérance qui tend l'homme versTavenir en lui donnant la paix pour le présent ? Augustin pouvait-il imaginer une fin plus belle pour son autobiographie que celle de sa destinée future par l'Eglise dans l'au-delà du repos en Dieu ? Alors. l'exégèse de la Genèse. introduction générale p. Pour cette raison aussi.

Certes. les Confessions ne sont pas le premier ouvrage d'Augustin concernant le premier livre de la Bible. par son recours à la Genèse. Xm. le livre XHI des Confessions comporte un des premiers essais d'explication de ce Mystère auquel Augustin sent presque aussitôt le besoin de consacrer un ouvrage important. XXXIV. 49. mais plus encore l'opposition qu'Augustin dévoile dans le livre XIII après l'avoir inscrite en germe dans les premiers livres : celle des deux « poids ». elles sont rares et brèves dans le livre Xtïï. ou encore aux pélagiens. La distinction dans l'Eglise elle-même des charnels et des spirituels participe de cette idée. 2-3. Or. le livre XIII contient en germe le projet que l'évêque d'Hippone a déjà pressenti mais n'a pas encore eu l'occasion de mener à bien : l'exégèse de la Genèse pour elle-même et non dans le but de défendre le texte sacré devant des opposants. l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi fit la cité céleste. est lui aussi trinité. puisqu'elles ont été précédées de deux autres. l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu fit la cité terrestre . nous dirions des deux forces d'attraction qui s'exercent sur l'homme : le poids de la convoitise charnelle et celui de l'amour.112 C. L'une se glorifie en elle-même. . Mais. II. mais déjà présentes. Enfin. JOUBERT certaine façon. Quant aux allusions à la prédestination. Certes. l'idée des deux cités dans la pensée d'Augustin est antérieure aux Confessions. l'autre dans le Sei(111) Par exemple Conf. pour qui la validité des sacrements dépendait de la sainteté de leurs ministres. le De Genesi contra Manichaeos (388) et le De Genesi liber imperfectus (393). puisqu'elle date au moins de 390. rédigé de 414 à 426. Mais le livre XIII la contient aussi. Il en va de même pour le De Genesi ad litteram. qui pensaient que la faute d'Adam était gommée par le baptême : le livre XIH insiste déjà sur l'incapacité de l'homme à se tourner vers Dieu si Celui-ci ne l'appelle pas en lui donnant sa grâce (111). réellement bien que de façon discrete. (1 12) Conf. le livre XEH annonce déjà le magistral ouvrage qu'est le De Civitate Dei. Or. dont nous avons souligné plus haut le parallélisme voulu. On trouve aussi déjà en germe ce qui constituera la réponse d'Augustin aux donatistes. XIII. anticipant la lutte qu'Augustin aura à mener contre les pélagiens à partir de 412 (112). le De Civitate Dei résume cette opposition en ces termes : « Deux amours ont bâti deux cités .

témoin de la conscience. ma force' (Ps. redresse la tête. ont recherché les biens du corps ou de l'esprit ou les deux à la fois . les sages mènent une vie tout humaine. Xm. lequel est béni dans tous les siècles. Mais dans l'autre cité. C'est à l'adoration de ces images qu'ils sont arrivés. » (113). L'une. est vraiment la fin de l'ouvrage. et ils ont échangé la majesté du Dieu incorruptible pour les images représentant l'homme sujet à la corruption. meneurs ou menés. to. Aussi. mais sont devenus vains dans leurs pensées. la passion du pouvoir l'emporte . 28. . (114) Conf. Il y aurait donc. Chez les princes et les nations que l'une s'est soumis.. se vantant d'être sages (c'est-à-dire dominés par leur propre orgueil et se targuant de leur sagesse) ils sont devenus fous . Dieu. l'annonce des thèmes qui occuperont une grande partie de la production littéraire de saint Augustin dans la suite de sa vie. 21. les chefs veillant au bien de leurs subordonnés. ceux-ci leur obéissant. 17. (115) Conf.9-10 : il voit dans le rassemblement des eaux que Dieu appelle mer l'image des hommes qui font d'un bonheur temporel et terrestre le but de leurs actions (114). et leur cœur sans intelligence s'est enveloppé de ténèbres . toute la sagesse de l'homme est dans la piété qui seule rend au vrai Dieu un culte légitime et qui attend pour récompense la société des saints. loin d'être surajouté artificiellement aux premiers. tous se font le serviteur du prochain dans la charité. appuyée sur sa propre gloire. L'autre dit à Dieu : 'Je t'aimerai. se donnant un but transcendant et supérieur. des reptiles. XVII. celle des hommes et aussi celle des anges. 20. On retrouve cette opposition quand Augustin commente Gn 1 . ceux d'entre eux qui ont pu connaître Dieu ne l'ont pas glorifié comme Dieu et ne lui ont pas rendu grâce. XVII. et la conclusion qui achève l'ensemble au point qu'on n'y voudrait rien ajouter. La première cité. et ils ont adoré et servi la créature de préférence au Créateur. dans la personne de son propre chef. des quadrupèdes. Seigneur. Le dernier livre des Confessions constitue par conséquent aussi une préfiguration de l'avenir de la réflexion augustinienne et joue étonnamment bien son rôle de dernier chapitre de l'autobiographie d'Augustin. Et dans la terre ferme il voit l'image des hommes qui. l'autre dit à Dieu : 'Tu es ma gloire et redresses ma tête' (Ps. c'est-à-dire le but à quoi Augustin visait dès le livre I. fructifient en œuvres de charité (115). Il s'avère donc que le dernier livre des Confessions. en germes dans le livre XUJ. est la plus grande gloire de l'autre. afin que Dieu soit tout en tous. 3. dans l'autre.2). L'une mendie sa gloire auprès des hommes . Xm. admire sa propre force. dans la première.4).CONFESSIONS DE SAINT AUGUSTIN 113 gneur. (1 13) De Civitate Dei XIV.

Théologien de l'Eglise. et donc celle qu'Augustin tient à leur faire découvrir. Au contraire. et de façon plus intime qu'on ne le croit.114 C. car c'est précisément parce qu'il accepte de s'effacer en se fondant dans l'Eglise qu'Augustin peut la faire apparaître comme le lieu de la Vérité pour ses anciens amis. Car l'Eglise. Cette fusion dans la communauté sainte qu'est l'Eglise n'est-elle pas d'ailleurs en fin de compte ce qui a assuré la pérennité du succès des Confessions tout entières ? N'est-ce pas cette ouverture sur l'universel de l'individu Augustin qui a fait de cette autobiographie un ouvrage lisible par tous les âges. à laquelle est désormais dédiée la vie d'Augustin. et qui a gardé sa jeunesse et sa valeur en dépit des générations qui se sont succédé ? Car si l'homme Augustin est passionnant à découvrir dans les faits de sa vie. comme nous l'avons vu. une dernière question se pose : si. comment aurait-il pu en même temps en faire le sommet de son autobiographie ? Est-il vraiment possible de faire converger ainsi deux directions aussi différentes l'une de l'autre qu'un développement apologétique à l'adresse de détracteurs et l'histoire d'une vie destinée à tous les lecteurs ? Il apparaît alors clairement à quel point c'est le thème de l'Eglise qui permet à l'éveque d'Hippone de lier le plus naturellement du monde ces deux préoccupations. dans la lumière de l'Esprit source de Vérité. jamais il n'aurait trouvé le ton ni les arguments susceptibles de séduire ses adversaires. Augustin a écrit le livre XIH dans le but de convertir ses anciens amis manichéens. Augustin se révèle l'être aussi dans les Confessions. est bien la richesse ignorée ou méconnue des manichéens et des néoplatoniciens. S'il était resté centré sur sa propre vie et sur ses propres débats intérieurs. la vraie grandeur d'Augustin est de désirer laisser de lui l'image de ce que tout chrétien en définitive devrait désirer laisser de lui : un instrument transcendé . Et le génie de l'éveque d'Hippone est sans doute d'avoir senti dans la réalité ecclésiale à la fois le lieu d'un épanouissement personnel et celui des retrouvailles avec ses anciens amis. JOUBERT Certes. n'est-il pas encore plus intéressant de lire les Confessions en en tirant un enseignement spirituel qui nous aide à découvrir mieux la spécificité du chrétien à travers le baptisé que fut Augustin et que nous sommes après lui ? Toutes les Confessions sont marquées rétroactivement par cet éclairage d'universalité du livre XIII qui fait d'elles un ouvrage formateur pour nous aussi parce qu'il ne se limite pas à ce que d'aucuns appellent aujourd'hui le « vécu » de l'auteur.

loin d'être un rajout placé hâtivement par Augustin à la fin de son autobiographie. ils s'ouvriront peut-être plus facilement à ses paroles et se montreront peut-être plus réceptifs à la vérité. avec ses préparations que sont les livres XI et XQ. sans les hérisser par une quelconque polémique.CONFESSIONS DE SAINT AUGUSTIN 115 par l'Amour et la Vérité. Dans un premier mouvement. de la matière informe et de la formation. constitue au contraire une partie essentielle des Confessions. nous assistons à ses efforts de purification. l-2. H a donc fait suivre le récit de sa vie — dont il est sûr qu'ils le liront — d'un développement doctrinal à propos d'une exégèse de Gn 1 . Ne se sentant pas mis en cause directement. en le leur adaptant. L'ouvrage entier est en effet bâti sur une pente ascendante. mais nous savons que certains de ses ennemis l'accusèrent de crypto-manichéisme. Si Augustin veut tenter une dernière fois de les tirer de leur erreur en profitant de leur attention. et tellement éclairé par eux qu'il s'efface devant eux pour les laisser briller encore plus. de l'Eglise ou de l'Esprit Saint. voulant faire passer un message à quelqu'un qu'il saurait caché derrière une tenture. le type de discours que prononçait Pévêque de Milan. Nous ne savons pas si ce projet d'Augustin convertit beaucoup de manichéens ou de néo-platoniciens. mais sans en avoir l'air et surtout sans les prendre à parti : un peu comme un homme qui. qu'il s'agisse de la bonté de Dieu. consiste à faire des trois derniers livres la véritable fin de l'ouvrage. ferait semblant de l'ignorer et s'arrangerait pour que le message en question soit dit au cours de la conversation qu'il est en train de tenir avec un troisième. Le texte sacré lui fournit en effet l'occasion d'évoquer tous les thèmes susceptibles d'apporter des réponses à ses adversaires. puis au mouvement qui fait de lui. de la création. il apparaît que le livre XHJ. C'est pourquoi il reprend. L'autre démarche d'Augustin.4a. parce qu'ils en constituent dans son esprit le sommet et la meilleure conclusion possible. non plus un simple individu. pour élever le lecteur le plus possible vers Dieu. il désire aussi agir en toute douceur. Augustin a bâti les Confessions dans le but de convertir ses anciens amis. Au terme de notre recherche. qui s'inscrit elle aussi parfaitement dans le mouvement des Confessions. manichéens ou néo-platoniciens non chrétiens. mais le membre d'une com- . ce qui confirmerait notre hypothèse. et il voudrait que ses détracteurs en entendent les semblables. Après les fautes de jeunesse d'Augustin. Augustin se souvient bien de la révélation que furent pour lui les sermoms d' Ambroise.

Alors Augustin peut consacrer sa plume à tout ce qui est désormais l'objet de son amour en cette vie : l'Eglise et la progression spirituelle de ses frères. mais il comprend que c'est pour mener ses ouailles vers cette Vérité qu'il a mis tellement de temps à découvrir. A la fin du livre XIÏÏ. ainsi la porte s'ouvrira. celle qui n'aura pas de fin. ou plutôt jusqu'à son passage vers la jouissance éternelle de Celui qu'il a tant désiré : entièrement donnée au service de l'Eglise. xxxvin. de Celui qui a promis de se laisser trouver par l'homme assoiffé de Vérité parce qu'il est Amour et que l'Amour ne refuse pas cette demande : « Qu'on te demande à toi. Ainsi. 53. . Il accepte d'avoir été mis à part. JOUBERT munauté orientée par l'Esprit vers la vie béatifique en Dieu. Les statues de saint Augustin rencontrées dans (116) Conf. l'Esprit Saint et la Sainte Trinité. » (116) Alors se rejoignent les deux pôles autour desquels a toujours gravité la vie d'Augustin : l'Amour et la Vérité. ce désir est tellement exaucé et Augustin est déjà tellement spirituel que — privilège des âmes dociles à l'Esprit Saint — . que l'on frappe chez toi. il n'existe plus que comme défenseur de la foi chrétienne contre ceux qui veulent la déformer. il donne en quelque sorte rendez-vous à son lecteur dans l'éternité du repos auprès de Dieu. justement parce qu'il était seul pour la chercher. vérité de l'Amour qui se laisse aimer en se faisant connaître. Or. et le laisse dans la contemplation. ainsi l'on trouvera. Augustin n'a donc plus rien à ajouter au récit de sa vie . ainsi l'on recevra.116 C. amour de la Vérité qui se laisse connaître par amour. que l'on recherche en toi. xm. qui est la sienne aussi. la vie personnelle de l'homme Augustin ne compte plus désormais . Ainsi donc son autobiographie est vraiment complète puisqu'elle raconte sa vie jusqu'à la mort de son auteur. il anticipe sur son propre avenir et annonce par avance dans les Confessions les grands thèmes qu'il va être amené à travailler pour défendre la sainte doctrine. Il veut disparaître en tant qu'homme pour ne laisser de lui que le souvenir d'un de ces chrétiens qui composent la communauté rachetée en route vers son Seigneur et qui essaient de devenir des spirituels dans le Christ sous la houlette de l'Esprit.

Et c'est bien en pensant à ces symboles qu'il faut comprendre la rédaction du livre Xm des Confessions. rue Lecourbe 75015 Paris . le cœur enflammé pour l'amour.CONFESSIONS DE SAINT AUGUSTIN 117 les églises témoignent bien du patron qu'elles honorent : le plus souvent. elles lui attribuent un livre surmonté d'un cœur enflammé : le livre pour la science. Catherine Joubert 361. exégèse savante mise au service de l'Esprit d'amour par un savant touché par l'Amour.