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12/11/11 Berlusconi démissionne pour être remplacé par Mario Monti  : fin de la guignol-politique en Italie – 16/11/11 Un rapport établit que

la pauvreté en Chine a baissé
de 67,34 millions en dix ans – 8-9/12/11 Au cours du Sommet européen, David Cameron se retrouve seul à opposer un véto à une révision du Traité européen, mettant
son pays hors-jeu des décisions de l’UE - 12/12/11 L’indépendantiste écossais Alex Salmond accuse Cameron de ruiner les intérêts écossais en Europe et demande un
référendum sur l’indépendance… Ecosse, Malouines, Gibraltar, la dislocation du Royaume Uni est en route - 15/12/11 Le recensement US révèle que la moitié de la population américaine a désormais basculé dans la pauvreté – 25/12/11 La Chine et le Japon renforcent leurs liens monétaires et financiers  : une révolution pour la politique
étrangère japonaise des 70 dernières années - 02/01/12 Une nouvelle constitution aux accents nationalistes voit le jour en Hongrie : l’extrême-droite au pouvoir et en action
au cœur de l’Europe - 06/01/12 Obama déclare que les Etats-Unis ne peuvent plus se permettre de mener tous les combats du monde - 13/01/12 S&P dégrade 9 pays de la
zone euro… comme par hasard, le fond de stabilité européen se retrouve également dégradé - 20/01/12 Arrestation en Nouvelle Zélande du fondateur du site Megaupload
par le FBI  ; les questions sur le contrôle d’Internet deviennent pressantes - 21/01/12 Les islamistes obtiennent la majorité des sièges aux élections parlementaires égyptiennes - 24/01/12 La dette britannique dépasse le seuil symbolique des 1.000 milliards de livres - 28/01/12 Un général britannique prévient qu’en raison des coupes budgétaires, l’armée ne serait plus en mesure de récupérer les Malouines en cas d’invasion par l’Argentine - 30/01/12 Discipline budgétaire : 25 pays de l’UE adoptent un nouveau traité  : bienvenue dans l’Euroland  ! - 01/02/12 Suite à la désaffection des Américains, l’Europe de l’espace recherche des alliances avec la Chine - 04/02/12 La Chine
et la Russie opposent leur véto à une résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU sur la Syrie  ; les BRICS s’affirment sur la scène internationale - 15/02/12 En réaction à
l’embargo occidental, l’Iran suspend ses exportations de brut vers 6 pays européens : désormais, le reste du monde suffit… - 16/02/12 Monti s’attaque aux avantages fiscaux
de l’Eglise : à quand ceux de la Grèce ? - 20/02/12 Face aux menaces d’attaque militaire de l’Occident au Moyen-Orient, Poutine booste les budgets d’armement de la Russie

Indicateurs de rupture
Magazine d’Anticipation Politique

MAP
5

Décembre Janvier Février Mars 2011

Sommaire

Edito L’arme nucléaire iranienne serait-elle la clé vers la Paix au Moyen Orient  ? (p.2) – GEAB La dissémination
nucléaire contrôlée : une urgence pour éviter un prochain conflit direct Israël/Iran (p.4) – Anticipation Culte du Cargo  :
contagion des collectivités aux Etats (p.9) - FuturHebdo 07/03/62 : Peuplades virtuelles (p.14) - Anticipation
Martinique 2015 : séisme, cyclone ou éruption (p.15) - Humeur Pour en finir avec les prétentions des économistes
en matière d’anticipation de la crise (p.20) - Mode d’emploi Evaluation annuelle des anticipations de
LEAP (p.21) – Anticipation Perspectives sonores : dissémination et retour vers le passé (p.23) – Commentaire Anticiper
les conséquences politiques de l’Internet : tout est une question de pouvoir (p.26) – Fiction Ian McDonald,
l’écrivain de science-fiction qui explore l’avenir des BRICS (p.30)

EDITO

L’arme nucléaire iranienne serait-elle la clé
vers la Paix au Moyen Orient ?
par Marie-Hélène Caillol
Le jour où l’Iran a l’arme nucléaire, qui peut penser sérieusement que son premier souci sera de la jeter sur Israël
et de se faire nucléariser à son tour dans les minutes qui suivront ? C’est pourtant sur cette idée implicite (personne
n’ose la formuler de peur d’en révéler l’absurdité) mais omniprésente que les gigantesques intérêts nationaux et
économiques à la manoeuvre au Moyen-Orient asseyent leur politique déstabilisatrice auprès des opinions publiques
occidentales. Maintenant, posons-nous la question suivante : Pourquoi l’Iran veut-elle la bombe ? La réponse est
bien évidemment la même que pour la France, l’Angleterre, les Etats-Unis, etc… : Pour vivre en paix ! CQFD : le jour
où l’Iran a la bombe, les conditions sont réunies pour que la paix se fasse au Moyen-Orient.
Concrètement, que se passerait-il ?
Tout d’abord en Iran : la paranoïa, ô combien justifiée, des Iraniens disparaîtrait instantanément pour faire place à
la responsabilité, prémisse indispensable à la reprise du processus démocratique partiellement interrompu en 2001
(suite à l’énorme regain d’agressivité occidentale dans la région) qui a abouti à l’élection en 2005 de Mahmoud Ahmadinejad, succédant au
gouvernement islamiste modéré de Mohammad Khatami.
Dans les pays avoisinants, hormis Israël : l’Iran reprenant le chemin de la démocratie fournit un modèle réussi d’application de l’Islam modéré à
la vie politique qui est la seule alternative possible aux régimes autocratiques corrompus auxquels les peuples ont décidé de mettre fin tout en
manquant de solutions alternatives. Par ailleurs, l’animosité sunnito-shiite, sur laquelle les Occidentaux ont mis beaucoup d’huile ces derniers
temps, diminuera dès lors que l’Iran fournit un modèle attirant applicable à l’Islam sunnite (carotte) et dispose de l’arme nucléaire (bâton).
En Turquie : la pression sera évidemment énorme pour que l’autre puissance démocratique de la région, sunnite celle-ci, se dote également
de l’arme nucléaire, ce qu’elle ne tardera pas à faire, parachevant l’équilibre stratégique de la région, chaque groupe religieux (juifs, sunnites,
shiites) disposant de son moyen de protection.
En Israël, où l’opinion est très divisée sur la question iranienne (la moitié de la population ayant parfaitement conscience qu’attaquer l’Iran pour
l’empêcher de s’armer n’est certainement pas la voie vers un avenir radieux de leur pays dans cette région du monde), les gouvernements
extrémistes actuellement en place ayant échoué et devenant clairement des dangers publics sont remplacés par des gouvernements modérés
favorables à solutionner la question palestinienne, à coopérer avec le reste de la région, bref à reprendre le cours du processus interrompu par
l’assassinat de Rabin en 1995 et destiné à mettre Israël sur la voie de son intégration pérenne dans la région. Et si ses voisins ne se sentent
2 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

plus menacés par Israël, ils seront beaucoup plus faciles à convaincre de coopérer à leur tour et à mettre un mouchoir sur 70 ans de haine.
En Occident, les intérêts pétroliers, ne pouvant plus utiliser la question israélienne pour justifier la mobilisation de forces militaires occidentales,
cessent leur incessant travail de sape et de manipulation et se mettent à travailler d’égal à égal avec des Etats forts, comme ils le font avec
la Russie, le Venezuela, le Brésil, la Norvège, etc... Personne ne pleurera ce dommage collatéral, surtout si l’on considère que les politiques
menées par ces intérêts ne sont même plus capables de garantir un pétrole bon marché… bien au contraire (obliger l’Iran à bloquer le Détroit
d’Ormuz n’est certainement pas la voie vers une essence bon marché…). La Russie et la Chine n’ont plus besoin de montrer les dents et
d’envisager de se réarmer comme ce qu’a récemment déclaré Poutine. La tension baisse entre Occident et BRICS.
D’aucuns jugeront ce scenario simpliste et optimiste mais demandons-nous ce vers quoi tend leur scenario – celui qui est malheureusement sur
la table : attaquer l’Iran pour l’empêcher de se doter de l’arme nucléaire (sachant que ce pays met désormais toute son énergie pour l’obtenir
et que plus on l’attaque moins on lui donne le choix), faire exploser les tensions déjà très élevées dans la région, contribuer à extrémiser Israël
(avec notamment le départ de la frange la plus modérée des Israéliens) et le reste de la région (en désespérant les peuples des printemps
arabes), créer une polarisation géopolitique entre un Occident arcbouté sur ses anciens privilèges et chasses gardées d’une part et les
puissances émergentes au premier rang desquelles les BRICS, d’autre part, avec reprise d’une course à l’armement à la clé…
Bien sûr, quitte à ce que l’Iran se dote de l’arme nucléaire (et je le répète : quoi qu’on fasse, ils y arriveront), il y aurait eu moyen de limiter
vraiment les risques, mais pour cela il nous aurait fallu des leaders politiques visionnaires que nous n’avons pas eu : il aurait fallu qu’au niveau
de l’ONU soit créé un système officiel d’accession au statut de puissance nucléaire impliquant pour les pays candidats des processus de mise
à niveau en matière démocratique, technique, diplomatique, etc… C’est ce que l’article qui suit, intitulé “Vers une dissémination nucléaire
contrôlée”, propose et argumente. Pour l’Iran, il est probablement trop tard mais le cas se représentera inévitablement ailleurs. Après tout,
protéger sa population est un devoir régalien.

3 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

GEAB

La dissémination nucléaire contrôlée
Une urgence pour éviter un prochain conflit direct Israël/Iran
Analyse publiée dans le GEAB N°38 en Octobre 2009
Elaborée notamment sur la base d’un article de Franck Biancheri daté du 13.01.06 : Crise iranienne : le chant du cygne de la non-prolifération nucléaire

La stratégie consistant à transformer les impasses en opportunités, il existe un
moyen d’utiliser cette crise du nucléaire iranien pour à la fois stabiliser le MoyenOrient et offrir à la planète plusieurs décennies de stabilité stratégique mondiale.
Ce moyen, c’est la transformation du traité de Non Prolifération Nucléaire, devenu entièrement obsolète, en un traité de Dissémination Nucléaire Contrôlée.
Européens, Russes et Chinois doivent lancer une réforme profonde du Traité de Non Prolifération Nucléaire (TNP) et de l’ensemble des
méthodes et instruments qu’il intègre. Il doit être adapté à la réalité du XXI° siècle et se fonder sur le concept de “Dissémination Nucléaire
Contrôlée” ( “Controlled Nuclear Dissemination” - CND). Les avancées scientifiques et la baisse des coûts rendent aujourd’hui de plus en
plus facile d’accéder à la technologie nucléaire1. De cela découle qu’il est difficile d’opérer la distinction entre les instruments et filières du
nucléaire civil et du nucléaire militaire (comme les risques de “bombes sales” l’illustrent).
Ceci implique que l’on peut compter aujourd’hui près d’une quarantaine de puissances
nucléaires avérées ou cachées et quasi-nucléaires pouvant posséder l’arme nucléaire
très rapidement (contre 5 lors de la signature du TNP). De plus, dans un monde qui
sait que la dissuasion nucléaire pouvait dans certains cas garantir la paix (Guerre
Froide), l’inquiétude majeure est désormais la possession de l’arme nucléaire par des
organisations infra-étatiques (terrorisme nucléaire). En bref, le TNP ne marche plus et
les tentatives du club occidental nucléaire pour contrôler l'évolution des choses sont
vaines depuis au moins deux décennies.
1. Le président français Nicolas Sarkozy est à lui seul un facteur de dissémination nucléaire
puisqu’il passe son temps à essayer de vendre des centrales nucléaires à tous les pays qu’il
visite.

4 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

Carte du déploiement des armes nucléaires
(Rouge, 5 pays possédant l’arme nucléaire ayant signé le TNP / Orange, autres puissances nucléaires connues / Violet, états ayant possédé
l’arme nucléaire dans le passé / Jaune, états soupçonnés d’être en train de développer l’arme nucléaire et/ou des programmes nucléaires
/ Bleu, états qui ont eu à un moment donné des armes nucléaires et/ou des programmes nucléaires / Rose, états prétendant posséder des
armes nucléaires) - Source : FuturePresent/TNP, 10.2006
La crise Iran/USA/Israël doit ainsi être traitée comme un moment-clé de la crise générale du système international actuel et en particulier de
l’obsolescence de la politique de non-prolifération nucléaire pratiquée depuis 1945. Il marque la fin de l’ordre établi après 1945. Cette crise
est une confrontation directe entre deux logiques désormais archaïques : celle des dirigeants iraniens qui ignorent l’intérêt collectif mondial
pour se focaliser sur leurs intérêts nationaux à court terme et celle des dirigeants américains et israéliens qui identifient leurs intérêts propres
avec ceux du reste du monde. La politique de non-prolifération nucléaire héritée de l’après-Seconde Guerre Mondiale est en crise comme
l’illustre le nombre croissant de puissances nucléaires (cf. tableau ci-dessus) qui n’ont pas signé le Traité de Non-Prolifération, la crise actuelle
avec l’Iran - pays pourtant signataire du traité, la poursuite - notamment par les Etats-Unis - du développement de nouveaux types d’armes
nucléaires comme les “mini-bombes”, le rôle non sanctionné du Pakistan en matière de prolifération active, et l’accord récent USA/Inde qui
5 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

ignore complètement le Traité. Vu ce contexte, et du fait des conséquences très graves d’un éventuel conflit, la crise Iran/USA/Israël ne peut
pas être traitée comme un cas particulier. Elle doit être gérée en l’inscrivant dans une vision de long terme, fondée sur de nouvelles méthodes
adaptées aux réalités du XXI° siècle.

Téhéran et Tel Aviv sont les deux faces d’une même pièce en matière d’armement nucléaire
Mais avant d'aborder plus en détail le concept de dissémination contrôlée, revenons brièvement sur le contexte dans lequel se trouve l'Iran.
Car pour résoudre un problème, encore faut-il en poser les termes factuellement, hors toute idéologie ou a priori.
Imaginons ainsi les Etats-Unis, sans armes nucléaires, entourés du Mexique et du Canada qui les possèderaient. Ou bien la France encerclée par
des pays possédant la bombe atomique (et qui n'auraient signé aucun traité international en matière nucléaire) sans l’avoir elle-même. Combien
de temps faudrait-il pour que Washington ou Paris refusent un Traité de non-prolifération2 et se lancent au plus vite dans la construction d’un
arsenal nucléaire ? Très certainement moins de temps qu’il n’en faut pour évoquer un tel scénario ! Et Paris comme Washington invoqueraient
l’exigence de sécurité nationale pour se justifier et se dégager de tout traité.
2. Alors que l’Iran ne rejette pas du tout le
Voilà exactement le contexte de la crise iranienne. Téhéran est entourée de puissances
Traité qu’il a signé, à la différence d’Israël,
nucléaires (Russie, Israël, Pakistan et peut-être l’Arabie saoudite) et, cerise sur le gâteau,
du Pakistan et de l’Inde.
depuis 2001, certains de ses plus proches voisins, comme l’Irak, l’Afghanistan ou le Koweït,
ont été transformés en bases militaires US. Alors, même sans un extrémiste à sa tête comme
3. Les deux pays coopérèrent d’ailleurs pour
l’actuel président Mahmoud Ahmadinejad, il n’est pas surprenant de voir l’Iran essayer
le développement de la bombe israélienne.
par tous les moyens, et au plus vite, de se doter de l’arme nucléaire. Le contraire eut été
Source : Federation of American Scientists,
étonnant, surtout au vu de la formidable leçon de “real politik” donnée par l’administration
08.01.2007
Bush qui a prouvé au monde entier qu’un dictateur avec l’arme nucléaire (Corée du Nord)
était intouchable alors qu’un dictateur sans arme nucléaire (et avec du pétrole comme en Irak) était une cible de choix. La leçon, l’une des pires
qui aient pu alimenter la réflexion internationale ces dernières décennies car évacuant tout autre élément que le simple rapport de puissance
brute, a porté. Il est ainsi certain que l’Iran avancera à vitesse grand V dans la voie de la maîtrise de l’arme atomique afin de “sanctuariser” son
territoire, ainsi que l’a fait la France sous l’impulsion de De Gaulle dans les années 60 et Israël dans les années 1960 également3.

Soyons clair, c’est dorénavant une évolution inéluctable, sauf à détruire l’Iran. L’administration
Bush et tous les promoteurs de la guerre en Irak ont, par leur indigence intellectuelle et leur
avidité pétrolière, accéléré ce processus. Et ce n’est certainement pas aujourd’hui que les
Etats-Unis et l’Occident apparaissent de plus en plus affaiblis et divisés (crise financière,
économique, sociale, Afghanistan, …), que l’Iran changera d’avis. Tout comme Israël s’est
doté de l’arme nucléaire pour assurer sa survie et renforcer sa position régionale, l’Iran
agit de même : Tel Aviv et Téhéran sont les deux faces d’une même pièce en matière
d’armement nucléaire.
6 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

Ainsi, à part des gesticulations à l’ONU et un éventuel embargo à portée très
limitée, Washington, Paris, Londres et Berlin n’y pourront rien. Trop tard.
Russes et Chinois ont désormais d’autres intérêts et un poids infiniment
plus lourd. On ne refait pas l’Histoire4. En revanche, on peut choisir
collectivement de sortir d’une impasse en ouvrant un nouveau chemin :
dans notre cas, en tournant la page d’une politique de “non-prolifération
nucléaire” désormais dépassée et inefficace, pour s’engager sur le chemin
d’une politique de “dissémination nucléaire contrôlée” qui, notamment,
permettra de garantir leur sécurité à l’Iran comme à ses voisins par un
exercice contrôlé de dissuasion régionale.

4. Les belles phrases creuses de Barack Obama sur la suppression
des armes nucléaires illustrent à nouveau combien ce président
est totalement déconnecté des réalités géopolitiques (à moins que
cela n’ait été qu’un moyen d’obtenir à peu de frais un prix Nobel
de la Paix?) dont la principale est que c’est précisément grâce
aux armes nucléaires que la crise mondiale actuelle n’a pas déjà
tourné à une série de conflits ouverts (comme cela avait déjà été
le cas lors de la confrontation américano-soviétique). Hélas cet
état d’esprit éloigne les Etats-Unis d’une contribution réaliste à la
refonte du TNP.

Vers un Traité de Dissémination Nucléaire Contrôlée
Le nouveau TNP, le traité CND, doit aussi s’inspirer des évolutions réalisées dans l’ordre international depuis les années 60, avec trois pistes
de réflexion prometteuses :

traiter le développement des nucléaires civil et militaire comme un tout. L’accès au Club Nucléaire ne doit donc plus avoir comme
objectif d’empêcher le développement du nucléaire militaire en accordant l’autorisation de développer le nucléaire civil, mais bien
de convaincre de l’inutilité du développement du nucléaire militaire ou de l’encadrer pour l’intégrer à un équilibre de dissuasion
régionale ou globale dans le cas contraire.
l

définir des règles d’accès au “Club Nucléaire” fondé non pas sur une approche arbitraire des puissances déjà membres du Club mais
sur un processus transparent d’adhésion comprenant des règles claires et internationalement reconnues et un contrôle multilatéral
de leur respect une fois membre du club. Les exemples du processus d’adhésion à l’Union européenne ou à l’Organisation Mondiale
du Commerce peuvent utilement servir d’inspiration pour la définition d’un “acquis politico-nucléaire” qui définisse les conditions
d’accès au nucléaire dans son ensemble. Parmi d’autres, il faut inclure : la nécessité d’évolutions politiques internes démocratiques
– élections libres, contrôle politique des militaires, la signature d’accords régionaux de sécurité liés si possible à des accords de
coopération économique et commerciale régionaux.

l

repenser un certain nombre d’hypothèses fondamentales du TNP désormais rendues caduques par l’Histoire. Il faut intégrer la
dimension nouvelle de possession d’armes nucléaires par des entités non-étatiques afin de bannir cette possibilité et d’en définir
les sanctions les plus strictes possibles. Parallèlement, il faut abandonner l’hypothèse affirmant que l’arme nucléaire est en soi,
et en toutes situations, déstabilisatrice. En effet, l’histoire européenne de la 2° moitié du XX° siècle a apporté la preuve que cette
affirmation était fausse. La dissuasion équilibrée peut apporter également la paix quand il est impossible d’obtenir la création de
zones non-nucléarisées (ce qui restera néanmoins le premier objectif de toute politique visant à maîtriser le risque nucléaire).
l

7 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

Comme on le voit, derrière la crise iranienne se profile ainsi une étape majeure de la transformation du monde déclenchée après la chute du
mur de Berlin. Nous sommes toujours en train de sortir du monde créé après 1945 et la crise systémique globale accélère cette évolution. Pour
trouver le chemin du “monde d'après”, nous avons le choix entre l’arrogance aveugle d’Achille et l’intelligence affûtée d’Ulysse, entre une nonprolifération qui n'est que l'exercice de plus en plus virtuel d'un pouvoir illégitime fondé sur un préjugé, et une dissémination contrôlée qui vise
à intégrer lucidement la réalité pour faire appliquer des règles acceptables par tous les acteurs concernés.
Pour LEAP/E2020, essayer d'éviter les pires conséquences de la dislocation géopolitique mondiale en cours, c'est aussi faire preuve d'audace
dans le domaine du nucléaire. Le paradoxe, mais il n'est qu'apparent, c'est que c'est certainement le meilleur moyen de garantir la sécurité
d'Israël et de tout le Moyen-Orient : la dissuasion nucléaire est un facteur d'équilibre largement testé au XX° siècle qui a empêché des conflits
qui, sans la menace de ces armes, auraient sans aucun doute eut lieu.

Crise mondiale
En route pour le monde d’après
La France, l’Europe et le monde dans la décennie 2010-2020
Par Franck Biancheri
Dans ce livre sans concession, Franck Biancheri (né en 1961, directeur des études du Laboratoire Européen d’Anticipation Politique) tente de combler le manque d’anticipation des dirigeants et des élites
europénnes vis-à-vis de la crise en proposant une vision concrète de l’avenir de la France, de l’Europe
et du monde à l’horizon 2020.
Editions Anticipolis
ISBN : 978-2-919574-00-1
prix : 20,00 €

“Car cette crise que nous vivons n’est pas seulement la fin du monde d’avant, c’est également, une formidable occasion de reconstruire un monde d’après, à condition, toutefois, de ne pas se tromper sur les
dangers, les défis et les opportunités qui nous attendent.”
Commande en ligne depuis le site des Editions Anticipolis

8 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

ANTICIPATION

Culte du Cargo : contagion des collectivités aux Etats
par Luc Brunet
Pur produit des sociétés dans lesquelles les élites ignorent que les processus culturels précèdent le succès,
le Culte du Cargo, qui consiste à investir dans une infrastructure dont est dotée une société prospère en
espérant que cette acquisition produise les mêmes effets pour soi, fut l’un des moteurs des emprunts
toxiques des collectivités locales. L’expression a été popularisée lors de la seconde guerre mondiale,
quand elle s’est exprimée par de fausses infrastructures créées par les insulaires et destinées à attirer les
cargos. En 2012, le Culte du Cargo tendra à se généraliser au niveau des Etats.
En septembre 2011, dans l’orbite des difficultés de DEXIA, les personnes qui ne lisent pas le GEAB découvraient
avec stupéfaction que des milliers de collectivités locales étaient exposées à des emprunts toxiques1. En décembre,
un rapport parlementaire français2 évalue le désastre à 19 Milliards d’euros, près du double de ce qu’estimait la
Cours des Comptes six mois plus tôt. Les collectivités représentent, en France par exemple, 70% de l’investissement
public3, soit 51,7 milliards d’euros en 2010 (-2,1% par rapport à 2009).
1. “5.500 collectivités locales concernées par les emprunts toxiques
en France”, 21.09.11, Le Monde/AFP
2. Rapport C Bartolone, JP Georges, 06.12.11, Assemblée Nationale
3. “Les collectivités locales ont réduit leurs investissement”, Cyrille
Lachèvre, 22.11.10, Le Figaro Economie
4. Dexia press release, 31.01.08, Dexia
5. “Les collectivités sont accros à la dépense”, Jean-Thomas
Lesueur, 15.10.11, Le Figaro Economie

Source : Dexia
Les collectivités ont développé une addiction à la dépense4 et, comme les ménages victimes plus ou moins conscientes des subprimes, elles
ont facilement trouvé un dealer pour leur répondre5. Les causes en sont assez évidentes : multiplication des élus locaux n’ayant pas toujours
de compétences techniques et encore moins financières, peu ou pas formés, tenus parfois par leur administration devenue maîtresse des
9 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

lieux, et engagés dans une concurrence à la visibilité entre la ville,
l’agglomération, le département à qui voudra montrer qu’il construit
ou qu’il anime plus et mieux que l’autre, dans une relation finalement
assez féodale. L’Italie a prévu une baisse de 3 milliards d’euros
des subventions aux collectivités, la Suède et le Royaume-Uni6
(dont les collectivités avaient par ailleurs été exposées aux faillites
des institutions financières islandaises7) s’engagent aussi dans un
douloureux sevrage, dans l’optique de gagner en stabilité financière
ce qui risque fort d’être perdu en autonomie.
Il serait sans doute erroné de porter l’opprobre sur les élus locaux
ou même sur les banques, car il s’agit là de la manifestation d’une
tendance de fond très profonde et très simple qui a à faire avec le
désir mimétique et le Culte du Cargo. Ce dernier fut particulièrement
évident en Océanie pendant la seconde guerre mondiale, où des
habitants des îles observant une corrélation entre l’appel du radio
et l’arrivée d’un cargo de vivre, ou bien entre l’existence d’une piste
et l’arrivée d’avions, se mirent à construire un culte fait de simulacre
de radio et de fausses pistes d’atterrissage, espérant ainsi que
l’existence de moyens ferait venir l’objet désiré.

Source : Dexia

Il s’agit d’un phénomène général, comme par exemple en informatique
lorsque l’on recopie une procédure que l’on ne comprend pas dans
son propre programme, en espérant qu’elle y produise le même effet
que dans son programme d’origine.

Un exemple emblématique est celui de Flint,
6. “Local Authority investments”, 11.06.09,
Michigan. La fermeture brutale des usines General
p.66.1, House of Commons
Motors a vu la patrie de Michael Moore perdre
25.000 habitants et se paupériser, la population
7. “Les collectivités locales et la crise
étant pratiquement divisée par deux entre 1960 et
financière”, T. Paulais, 12.09, Cities
2010. Il s’agit évidemment là d’une distillation  : la
Alliance
crise provoque l’évaporation de l’esprit (c’est-à-dire
des talents) qui s’envole vers d’autres lieux plus prospères tandis que se concentrent les problèmes
et la pauvreté dans la cité autrefois bénie par son parrain industriel. C’est alors que la bénédiction
devient un baiser de la mort puisque, dans leur prospérité, ses élus n’ont pas réfléchi ni vu les
10 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

tendances de fond pourtant évidentes de la
mondialisation. C’est alors qu’arrive l’idée
de Six Flags Autoworld. Ce parc d’attraction
automobile, supposé être “La renaissance de
la Grande Cité de Flint” selon le gouverneur
du Michigan J. Blanchard,  ouvre en 1984.
Un an et 80 millions de dollars plus loin, le
parc ferme et il sera finalement détruit en
19978.
Bien que paradoxale, l’addiction à la dette
est synchrone avec les difficultés financières
et correspond peut-être inconsciemment
à l’instinct du joueur à se “refaire”9. Ce qui
est toutefois plus grave est, d’une part,
l’hallucination collective qui permet le
phénomène de Culte du Cargo, mais aussi
l’absence totale de contre-pouvoir à cette
pensée devenue unique, voire magique. Le
Culte du Cargo aggrave toujours la situation.
La raison est aussi simple que diabolique : les prêtres du Culte du Cargo dépensent pour acheter des infrastructures similaires à ce qu’ils ont
vu ailleurs dans l’espoir d’attirer la fortune sur leur tribu. Malheureusement, dans le même temps, les “esprits” qui restaient dans la tribu se sont
enfuis ou se taisent devant la pression de la foule en attente de miracle. Alors, les élites, qui ignorent totalement que derrière l’apparent résultat
se cachent des processus culturels complexes qu’ils ne comprennent pas, se dotent d’un faux aéroport ou d’une fausse radio et dilapident
ainsi, en pure perte, leurs dernières ressources.
Il serait injuste de penser que ce phénomène ne concerne que des populations peu avancées. En 1974, Richard Feynman dénonça la “Cargo
Cult Science” lors d’un discours à Caltech10.
Les collectivités confrontées à une concurrence pour la population organisent agendas
et ateliers (en fait des brainstormings) pour évoquer les raisons de leurs handicaps
par rapport à d’autres. Il suit généralement une liste de solutions précédées de “Il
faut” : de la Recherche, des Jeunes, des Cadres, une communauté homosexuelle,
une patinoire, une piscine, le TGV, un festival, une équipe sportive onéreuse, son
gymnase...Tout cela est peut-être vrai, mais cela revient à confondre les effets avec
les processus requis pour les obtenir.
11 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

8.“Autoworld flop”, D.V. Graham, Flint Journal
9. idem 7
10. “Cargo cult science”, R.P. Feynman, 1974,
Engineering and Science

Comme nul ne comprend les processus culturels qui ont conduit à ce qu’une collectivité réussisse, il est plus facile de croire que boire le café
de Georges Clooney vous apportera le même succès. Rien de nouveau ici : la publicité et ses 700 milliards de dollars de budget mondial annuel
manipule cela depuis le début de la société de consommation.
Routes menant à des plateformes logistiques ou des zones industrielles jamais construites, bureaux vides, duplication des infrastructures
(piscines, technopoles, pépinières…) à quelques mètres les unes des autres, le Culte du Cargo nous coûte cher : il faut que cela se voit, même
si cela ne sert à rien. Malheureusement, les vraies actions de création des processus culturels et sociaux ne se voient généralement pas aussi
bien qu’un beau bâtiment tout neuf.
Le processus suit trois étapes et retour : crise, fuite ou éviction des rationnels, rituel de brainstorming puis Culte du Cargo et investissement,
qui conduisent enfin à une aggravation de la crise.
Ainsi, les pôles de compétitivité marchent d’autant mieux qu’ils viennent seulement labelliser un système culturel déjà préexistant. Lorsqu’ils
sont des créations dans l’urgence, en hydroponique, par la volonté rituelle de reproduire, leurs effets relèvent de l’espoir, non d’une stratégie.
Le culte du Cargo est une façon pour les collectivités prises au sens large de ne pas se poser la question  véritable : Est-ce que chacune d’entre
elles peut de manière identique accéder au même destin dans la société de la connaissance ?

2012 : les Indiens fuient-ils les Amériques ?
Le monde occidental est, contrairement à l’idée reçue, une société dont le moteur est l’inégalité. La compétition pour l’attractivité de la
“meilleure” population fait rage et elle a été, tout le XXème siècle, à l’avantage des Etats-Unis. Une des raisons profondes à l’étrange résilience
du dollar et à la curieuse faiblesse de l’Euro est l’irrationnel pari de la plus grande attractivité des Etats-Unis pour les compétences.
Depuis la création du G20, il y a au moins quatre “New kids in Town”, les BRICs. Si l’un
des révélateurs d’un engrenage de type cargo est la fuite des cerveaux, alors, même si
elle ne bat pas encore son plein, l’Occident, et particulièrement les Etats-Unis, risque
fort de perdre une part de ses élites asiatiques. La multiplication des études, notamment
de la part des institutions académiques indiennes, est révélatrice quant à elle d’une
actualité.
Si beaucoup des informaticiens des Etats-Unis sont Indiens, parfois mal dans leur peau
aux USA11, et qu’une part croissante est maintenant attirée par un retour12 13 14 dans une
Inde démocratique et en train de gérer son problème de corruption, les deux premières
phases du processus sont déjà bien engagées.
Il reste l’étape du rituel de brainstorming visant à étudier les conditions du succès Suisse,
Chinois ou autre, pour que les idées de dépenses les plus incohérentes soient lancées.
12 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

11. “Vague de morts violentes chez les informaticiens
indiens aux Etats-Unis “, 23.02.09, 01net
12. “Le retour des “informaticiens indiens”. Perspectives
migratoires sur le secteur indien des TIC”, A. Varrel,
2009, RefDoc
13. “Survey of Indian Computer Professionals/Students
in USA about Taking up Employment in India” , P. Jalote,
Indraprastha Institute of Information Technology
14. “Indian Graduates in U.S. are Ready to Return to
India” , J.Chadwick, 07.03.07, Rutgers

2012 : Contagion du Culte du Cargo aux Etats
Les campagnes électorales de 2012 seront un révélateur. S’il reste encore quelques esprits pour dire que la mise
en place, coûteuse et dérangeante, des actions visant à rétablir les processus culturels conduisant à la création
de richesse concrète, c’est-à-dire vendables à d’autres, alors l’Occident aura vécu un de ses énièmes rebonds
civilisationnel. Si nous observons des investissements déraisonnables d’un point de vue thermodynamique, dans des
infrastructures énergétiques décoratives mais inefficaces, ou bien dans de faux projets d’apparat visant à renforcer
l’attractivité perdue, il faudra boire jusqu’à la lie le jus amer de la crise.
Ainsi, la tentation française de copier les mesures allemandes qui ont conduit au succès, sans que les dirigeants français aient vraiment
compris pourquoi, mais en espérant les mêmes bénéfices, peut être considérée comme une expression du Culte du Cargo. C’est en effet
faire fi des processus culturels engagés depuis des décennies en Allemagne et qui ont conduit à une culture de la négociation sociale et à des
syndicats représentatifs.
En période de crise, il faudrait toujours prouver l’utilité des actions, pas le caractère publicitaire qu’elles pourraient avoir. En 2012, il faudra
sans doute, dans les pays où des élections vont avoir lieu, poser la question du pourquoi des investissements. Les candidats proposant de
séduisants mais coûteux gadgets devront être questionnés par les journalistes sur leur analyse.
Dernières nouvelles de Flint, en novembre 2011, le gouverneur confirme l’état d’urgence
financière de la ville15. Contrairement à ce que veulent faire croire les prêtres du Culte du
Cargo, les danses de la pluie ne marchent pas, il faut réfléchir.

13 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

15. “Governor Confirms Flint Financial Emergency”,
29.11.11, Michigan.gov

FUTURHEBDO

le magazine de notre futur probable

05/03/2062 : Peuplades Virtuelles
par Olivier Parent
L’intelligence Artificielle et ses nombreux développements trouvent un nouveau débouché en venant au
secours des cultures disparues ou en voie d’extinction.
Sous l’égide de l’ONU, d’ors et déjà instigatrice de l’Arche du Spitzberg (institution internationale de sauvegarde
de la biodiversité qui a pour mission de collecter et digitaliser les patrimoines génétiques de toutes les formes de
vie de la planète), vient d’être créée une nouvelle arche, cette fois dans un but ethnologique. Pour les peuplades
dont il ne reste que quelques chants ou un lexique tout à fait parcellaire, ce Champ Ethnologique Virtuel (CEV)
représente un véritable espoir en assurant la sauvegarde et la perpétuation de ces matériels culturels les plus
divers. Les scientifiques sont chargés d’alimenter cette base de données “vivantes” en la complétant de leurs
dernières découvertes archéologiques et ethnographiques.
Le CEV est composé d’un vaste réseau d’ordinateurs qui se connectent à un très puissant simulateur, situé dans
l’Arche du Spitzberg. Dans ce simulateur ont été modélisés la planète Terre, l’ensemble de son écosystème, sa
biodiversité... Chaque ordinateur connecté à la modélisation planétaire supportent une base de données culturelles et ethnographiques appelée
AVES (Agent Virtuel Ethnique Spécialisé). Comme un ARI spécialisé à l’extrême, les AVES agissent et réagissent dans la planète virtuelle.
Avant de “se nourrir” des données qui concernent une peuplade précise, les AVES ont été programmés pour réagir selon les modélisations les
plus récentes des comportements des groupes humains en fonction de leur taille, leur milieux de vie, leur niveau technologique... devenant
ainsi un archétype de société humaine, vierge de toute influence. L’AVES, une fois qu’il a intégré les données ethnographiques d’un groupe
humain précis, se met à vivre et devient la virtualisation de ce groupe. Les ethnologues peuvent à partir de cet instant observer l’évolution de
cette population animée par son intelligence et son instinct de survie artificielle. Nourrissant son histoire, lui révèlant ses mythes et légendes
pedues, lui rendant sa technologie, ses traditions orales et son artisanat... le scientifique pourra
même se promener dans le temps virtuel de cette population modélisée, de plus en plus fidèle à
l’originale à la mesure des données réelles injectées, et observer ainsi le passé aussi bien que
l’avenir des peuples de la Terre.
Les historiens, comme d’autres scientifiques, demandent à avoir accès au CEV pour y faire
revivre des civilisations telles que l’Egypte des pharaons, la Grèce hellénistique, les Incas
précolombiens, civilisations dont les matériels archéologiques et ethnographiques ne manquent
pas. A quand la modélisation de notre civilisation moderne pour envisager sa destinée ?
14 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

ANTICIPATION

Martinique 2015 : séisme, cyclone ou éruption ?
par Dominique Bruch
Entre tourisme, agriculture spécialisée et importations à tout va, la Martinique sera bientôt au carrefour de
son destin, avec l’arrivée de la prochaine assemblée unique. C’est sûr ! Quelque chose va bouger en 2015.
Reste à savoir sous quelle forme : passage en revue ….
La Martinique est passée par l’exploitation de toutes les couleurs de l’or  : noir (esclavage)1, blanc (sucre), brun
(rhum)2, puis jaune3 (banane). Mais le scandale du Chloredécone, et le coût de production4, fait chuter rapidement
les surfaces de production (35% en 5 ans), avec des surfaces d’exploitation inférieures à 5Ha, à un coût d’outillage
agricole supérieur de 50% des prix européens. On constate une chute de 81% du nombre d’exploitations, les ouvriers
deviennent des chômeurs urbains5. Bientôt, la chute probable du dollar verra s’écrouler définitivement la capacité
concurrentielle de la banane antillaise. Les subventions européennes empêchent depuis des années le passage à
d’autres cultures non subventionnées. Cette situation risque d’empirer rapidement, après l’interdiction de l’épandage
aérien6 des fongicides contre la cercosporiose7, sans lequel les champs sont voués à une disparition rapide et définitive.

1. “Quand l’Africain était l’or noir de l’Europe”, Bwemba Bong, Editions Menaibuc, 2005, Pyepi Manla
2. Une source parmi bien d’autres : “Le Rhum”, L’Or des Îles
3. “Bananes : batailles autour de l’or jaune”, 29.01.09, TerraEco
4. La production martiniquaise est tellement insignifiante qu’elle n’apparaît même pas dans les statistiques. Source : UNCTAD (voir aussi
TER 2009/2010, édité par l’Insee)
5. Source : Insee, TER 2009-2010. op.cit. Page 138
6. On pourra prendre comme référence, parmi d’autres, cet article : “Epandage aérien en Martinique : entre le chantage des bekes et
l’incurie des élus de la majorité”, 04.12.11, Montray Kréyol, mais les expériences d’arrêt d’épandage ont signé l’arrêt définitif de la culture
bananière dans les îles voisines (Saint Vincent, Sainte Lucie, Dominique).
7. “La cercosporiose noire détectée sur un bananier”, 22.09.10, France-Antilles

15 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

Le manque de production agricole variée augmente l’importation de
produits alimentaires finis, beaucoup plus chers que partout ailleurs,
et les ajouts de valeur ne profitent pas au pays, ce qui finit d’assécher
la capacité d’enrichissement local, “CAF” de la Martinique8.
Le projet d’assemblée unique en Martinique, voté depuis le 26 janvier
2010, a été “imposé” par le gouvernement ; il n’est toujours pas au
point et, sera, peut-être, inauguré en 20149. Si la future assemblée
n’arrive pas à gérer la conjonction des risque déjà visibles, on
risque de voir en 2015, soit une explosion sociale majeure, soit un
affaissement profond du terrain économique avec un risque de forte
migration des classes moyennes (déjà commencée depuis 2009),
avec l’apparition d’une violence locale accrue, ou une convergence
des ces trois scénarii qui ferait fuir définitivement les investisseurs.
8. Source : INSEE, “Les inégalités aux Antilles : 10 ans d’évolution”
ISBN : 2-11-063309, Sciences et Vie n°115, août 2010.
9. “Martinique et Guyane : collectivité unique mais pas avant
2014”, 07.04.11, Zinfos974

Evolution des échanges extérieurs en valeur en Martinique
(en %) – Source : INSEE – CEROM – Comptes rapides
16 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

Le non marchand soutient l’activité - Contribution des branches
à l’évolution de la valeur ajoutée en Martinique (en %)
Source : INSEE – CEROM – Comptes rapides

La croissance plonge -Taux de croissance du PIB en volume (en %)
Source : INSEE – CEROM – Comptes rapides

Tourisme en Martinique
Les îles de la Dominique, Sainte Lucie, Barbade sont devenues, en moins de 15 ans, plus attractives que la Martinique. Les chiffres du
tourisme, moroses depuis les années 90, continuent de chuter10, ainsi que la valeur ajoutée11, alors que les prix ont augmenté depuis 10 ans,
malgré les efforts financés par les collectivités locales. Dans ce secteur, la difficulté majeure trouve sa source dans la confusion permanente
entre les mots “service” et “servitude”, entretenue par les syndicats dans les structures hôtelières existantes12. En 2011, face aux crises en
Afrique du Nord, les Antilles avaient redécouvert une bonne affluence dans le premier trimestre13.
A cette situation chaotique s’ajoute l’arrêt des investissements dans les structures d’accueil : le Méridien en ruine depuis 2009, l’hôtel Batelière14
en redressement judiciaire, abaissement de qualité des autres structures. Il est déjà tard pour lancer des chantiers de construction dans ce
domaine, par manque d’investisseurs. Le maigre espoir de saisons touristiques améliorées à grand renfort de publicité métropolitaine15 depuis
2010 risque d’être anéanti par la crise mondiale qui touche les classes moyennes16, sans parler des grèves locales.

10. Conjoncture tourisme en Martinique. Source: INSEE
11. Répartition de la dépense touristique par poste. Source  :
INSEE

Taux d’occupation hôtelière
sur 2009, 2010, 2011, en % … une moyenne peu rentable
Source : INSEE
Le manque de réserve foncière disponible empêche l’implantation des jeunes
agriculteurs. L’orientation vers un plan quinquennal (2010-2015) existe sur le
papier, mais son action n’est pas visible sur le terrain. Il pourrait modifier
les cultures en fonction d’une vision d’avenir et aider à mettre en place une
réforme agraire importante, bloquée par le système, avec des élus frileux
d’en subir des conséquences politiques17. En 2015, la “banane dollar” sera
bien moins coûteuse que le produit martiniquais, ce qui signera la fin de cette
culture importée.
17 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

12. “Grève dans les trois hôtels de Karibéa Resort”, 15.04.11,
DOMactu, puis “Le personnel de Karibéa Resort en grève”,
14.04.11, France-Antilles
13. “Martinique: janvier 2011, fréquentation en hausse dans les
hôtels”, 03.11, Veille info tourisme
14. “Mobilisation des salariés de l’hôtel Batelière”, 01.03.11,
DOMactu
15. Voir la pub télévisée nationale sur 12 chaines : YouTube
16. Une source parmi d’autres : Carte Martinique
17. “Crise de la banane ou crise de l’agriculture coloniale”,
05/06.2004, PatriYot

Malgré la maladie endémique liée à son violent passé18, les politiques et les responsables
patronaux, coincés par de multiples conflits sociaux19, déclarent que “les choses vont
mieux”… Mais personne n’ose publier de bilan réel ni de prospectives chiffrées20,
sauf concernant les besoins, comme ceux du Conseil Régional21, sans publier un
prévisionnel d’opérations, faute de visibilité budgétaire, l’assemblée unique de 2014
risquant de provoquer un vrai séisme de gestion des fonds publics22.
Le vieillissement de la population européenne, sa richesse et l’attirance vers les
tropiques de la communauté Européenne constituent une vraie opportunité de création
d’emplois et de gestion immobilière, au sein des DOM23. Encore faut-il reprendre la
main sur la gestion du foncier et sur la formation, ce qui prend du temps et des moyens
qui risquent de manquer d’ici 2015, sauf si le secteur privé consent à investir en masse,
comme pour le projet “pointe Simon”24, financé par des capitaux venus de Trinidad,
Le projet “Pointe Simon”
mais réservé à une tranche particulièrement riche de
population. La reconversion d’hôtels en résidences de
18. L’esclavage, pourtant aboli depuis 1848, n’est toujours pas “digéré”, tellement
long séjour pour retraités présente une vraie opportunité
les conditions de l’abolition ont été prises sans préparation économique et sociale,
immobilière, le foncier étant très limité et les places en
au point que le “non-dit” reste la source principale du “mal être” d’un grand nombre
forte demande.
deMartiniquais. Source : “I l ne faut pas pardonner, il ne faut pas oublier”, 11.05.05,
Des opportunités sont à saisir dans le domaine des épices,
des plantes médicinales, de l’extraction de molécules à
forte valeur ajoutée pour la fabrication de médicaments ou
de produits cosmétiques, des essences aromatiques via la
vente par internet.
La récente augmentation des ZEE maritimes nationales25
présente des opportunités de pêche et de transformation
embarquée pour le marché local, déficitaire de 10.000
tonnes/an.26
La découverte récente de gisements pétroliers au large de
la Guyane pourrait relancer l’activité de raffinage local et le
redéploiement agricole susciterait la reprise des industries
de transformation pour la consommation locale de plus
en plus “moderne” dans son style de consommation (Prêt
A Consommer) et pour l’intérêt des anglo-saxons pour la
18 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

France-Antilles

19. “Conflits sociaux: les chefs d’entreprise témoignent”, 03.05.11, France-Antilles
20. Voir le bilan IEDOM 09, page 186 : perspectives.
21. Source : Conseil Régional de Martinique
22. “Projet de loi pour la collectivité: Claude Lise s’abstient”, 13.05.11, Politiques
Publiques
23. L’express, dossier spécial DOM, n°3120, 20-26.04.11
24. Source : La Pointe Simon
25. Source : Senat.fr
26. Source : INSEE, TER 2009-2010, page 146, op.cit.

“french touch” venue des Antilles27, avec les segments logistiques appropriés : conservation durable,
transport maritime (trace carbone) et distribution en Europe et en Amérique du Nord.
La conjonction de la crise mondiale, la chute de plus en plus probable du dollar et la situation structurelle
locale nous préparent à une crise majeure, prévisible d’ici 2015 : elle risque de toucher la population
locale au quotidien (appauvrissement structurel, chômage, risque migratoire, instabilité sociale).
Elle présente cependant de bonnes opportunités d’investissements diversifiés, sur un marché de
consommation captif et limité, avec des capacités d’innovation réelles qui devraient intéresser des
investisseurs européens compétents et prudents sur les choix, immobiliers, industriels, logistiques.

Nouvelle parution aux Editions Anticipolis

La grande chute de l’immobilier occidental
par Sylvain Perifel et Philippe Schneider

27. La définition du mot “Antilles”,
largement controversée et attribuée à
tort aux îles françaises ces 50 dernières
années, est en fait l’appellation la plus
ancienne : voir Wikipedia

A pa

raî

tre

le

20 m

ars

!

La crise a montré la fragilité des marchés immobiliers occidentaux, suscitant de nombreuses interrogations parmi le
public très large qui s’intéresse au marché de l’immobilier résidentiel : qu’il soit acheteur, vendeur, propriétaire, locataire,
professionnel ou simple particulier. Elle a permis aussi à chacun de prendre conscience des liens complexes entre les
différents marchés immobiliers nationaux et les évolutions internationales de l’économie, de la finance, des devises et
des taux d’intérêt. Enfin, elle fait pressentir à beaucoup que le marché de l’immobilier est arrivé à un tournant historique.
Mais cette prise de conscience est généralement victime de la pauvreté voire de l’absence d’analyses permettant d’englober une vaste
ère géographique et temporelle, condition pourtant nécessaire à toute tentative crédible de prévision des évolutions à venir du marché de
l’immobilier de son propre pays. Et de ces prévisions dépendent les questions fondamentales: quand vendre ? quand acheter ? faut-il louer ?
Avec ce livre, les deux auteurs, Sylvain Perifel et Philippe Schneider, comblent ce manque pour ce qui est du marché immobilier résidentiel
dans le monde occidental, pour lequel ils ont indiscutablement dégagé des tendances communes. Ils mêlent heureusement, avec une plume
toujours facile à suivre, des analyses précises, des données nécessaires, des raisonnements serrés, des prévisions chiffrées et datées et
des conseils utiles aussi bien pour le particulier que pour le professionnel ou l’institutionnel, faisant de ce livre un véritable outil d’aide à la
décision.
Commande en ligne depuis le site des Editions Anticipolis

19 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

HUMEUR

Pour en finir avec les prétentions des économistes
en matière d’anticipation de la crise
“La question de l’Euro” n’est pas une question économique, pas plus d’ailleurs que la crise systémique
globale actuelle. Ce sont des phénomènes complexes impliquant géopolitique, politique, phénomènes
sociaux, financiers ... et également économiques (mais certainement pas pour plus de 20% de ces causes
fondamentales). L’approche “économiste” est donc aveugle à 80% au moins aux causes de la crise.
Par sa nature pluridisciplinaire et son ancrage dans la prise de décision politique, la méthode d’anticipation
politique a jusqu’à présent démontré une très bonne capacité prédictive, au contraire des économistes qui n’ont
pas vu venir la crise, ni anticipé son évolution.
Sans compter que l’économie n’est pas une science, mais une technique. Les théories économiques sont toutes fondées sur des hypothèses
idéologiques généralement non explicitées qui maquillent en fait des “visions du monde” sous couvert d’approche “scientifique”.
Pour en revenir à l’Euro, c’était jusqu’à présent une monnaie sans patrie... ce qui la rendait vulnérable puisqu’une monnaie est d’abord le
produit d’une volonté politique. Avec l’émergence de l’Euroland, la devise européenne se trouve enfin dotée d’une base politique (et donc
progressivement fiscale, financière, régulatrice,...) qui était son handicap majeur.
Par ailleurs, contrairement aux attentes anglo-saxonnes, loin de se disloquer, la zone Euro fait preuve d’une volonté farouche de s’adapter.
Le reste sera écrit par les années à venir ; mais comme nous le disons dans le GEAB N°60, quand on a la puissance économique, financière,
commerciale, démographique de l’Europe, c’est ensuite la volonté qui fait la différence.
Dans cette crise d’ampleur historique, les analyses des économistes n’ont donc pratiquement aucun intérêt. D’ailleurs, reprenez leurs
déclarations depuis 2006 ... et vous verrez : c’est édifiant !

20 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

MODE D’EMPLOI

Evaluation annuelle des anticipations de LEAP – 82% de succès en 2011
 
Evaluation complète publiée dans GEAB N°60

En Janvier 2011, dans le GEAB N°51, l’équipe de LEAP/E2020 avait présenté ses anticipations concernant
“Trente-deux tendances-clés pour 2011”. Elles étaient réparties comme suit : “Dix-sept thèmes qui vont
monter en puissance d’ici fin 2011” et “Quinze thèmes qui s’évanouiront au cours de l’année 2011”.
Avant de présenter ses anticipations pour l’année 2012 (parues dans le GEAB N°61 du mois de Janvier
2012), et dans le cadre du processus de suivi de ses anticipations, LEAP/E2020 a souhaité, comme
chaque année, faire un bilan de ses anticipations 2011 pour évaluer la fiabilité de ses analyses.
Cet exercice, trop rarement pratiqué par les think-tanks, agences de notation et autres organismes de prospective, n’est pas seulement utile
pour évaluer la fiabilité des anticipations de LEAP/E2020, il est également un exercice intellectuel nécessaire pour mettre en perspective les
certitudes ou les évidences qui se sont évanouies en une année. Et donc pour chacun de nous, lecteurs et chercheurs de LEAP/E2020, c’est
un exercice salutaire pour se préparer à anticiper l’année à venir. Nos travaux nous ont en effet conduit à constater quotidiennement combien
chacun a tendance à remplacer les certitudes d’hier par celles d’aujourd’hui en oubliant complètement que celles d’hier pouvaient être à
l’opposé de celles d’aujourd’hui. C’est sans aucun doute un élément essentiel du fonctionnement de l’être humain qui lui permet de s’adapter
constamment aux nouvelles situations mais, quand il est mis en lumière, il éclaire singulièrement la “valeur” des “évidences” ou des “certitudes“
d’une époque ou d’une collectivité, qui s’avèrent souvent très éphémères. C’est notamment l’un des rôles de LEAP/E2020 que de dévoiler ces
tendances, d’anticiper les incertitudes de demain derrière les certitudes d’aujourd’hui.
Parallèlement, le plongeon du monde dans la phase d’impact de la crise systémique globale depuis l’été 2008 et son aggravation au cours
du second semestre 2011, provoquent des perturbations extraordinaires dans le fonctionnement des systèmes politiques, économiques,
financiers, monétaires, sociaux et stratégiques et rendent d’autant plus complexe l’ensemble du processus d’anticipation en cette période de
transition entre un système dominant en plein effondrement et un futur système global encore dans les limbes.
Enfin, cet exercice nous paraît essentiel également à des fins pédagogiques, car l’un des objectifs du GEAB est in fine d’aider ses lecteurs
à être en mesure par eux-mêmes de s’exercer à l’anticipation politique. A ce propos, notre équipe souhaite rappeler qu’il y a deux raisons
fondamentales qui la conduisent à donner des dates ou des périodes indicatives pour les évènements et tendances majeurs qu’elle anticipe :
d’une part, l’anticipation politique telle que conçue par LEAP/E2020 est un outil d’aide à la décision1.
Or toute décision est liée à un impératif de temps ; et la stratégie (d’entreprise, de gouvernement ou
d’individus) n’est rien d’autre in fine qu’une tentative de maîtriser le facteur “temps” : la réponse à la
question “quand doit-on agir ?” est tout aussi importante que la réponse à “que doit-on faire ?”. Il nous
apparaît donc comme essentiel à la pertinence et à l’utilité de notre travail d’indiquer des dates chaque
fois que nous estimons être en mesure de le faire. Bien entendu, cela constitue à chaque fois un risque

l

21 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

1. Voir à ce sujet le Manuel
d’Anticipation Politique écrit
par Marie-Hélène Caillol,
Présidente de LEAP, et édité
aux éditions Anticipolis.

supplémentaire, mais chaque GEAB est un exercice périlleux. C’est ce qui fait, à notre avis, tout son intérêt.
d’autre part, c’est le seul moyen pour pouvoir ensuite pratiquer une évaluation honnête des anticipations en question. Sans dates
ou périodes indicatives, tout le monde peut avoir raison sur tout. Car il suffit d’attendre assez longtemps pour que tout et son contraire
puisse survenir. Or, nous souhaitons que nos abonnés, nos lecteurs et notre propre équipe puissent régulièrement porter un jugement
critique sur nos anticipations afin d’évaluer la qualité de notre travail, sa pertinence, ses limites et donc son utilité2. Comme chacun sait,
connaître les limitations d’un instrument est essentiel à sa bonne utilisation. Cela permet de savoir comment s’en servir au mieux et
comment ainsi éviter d’en faire un usage non recommandé. Par exemple, ceux qui tentent d’utiliser nos anticipations pour spéculer, alors
que nous répétons qu’elles ont seulement vocation à éviter de perdre, se reconnaîtront certainement ici.
l

Le GEAB est un instrument rationnel d’analyse et de compréhension des tendances qui façonnent notre avenir proche. A la différence des
démarches idéologiques ou mystiques, son évaluation est donc une partie intégrante de son utilité.
Voici donc une évaluation très concrète des 33 principales anticipations de LEAP/E2020 sur 2011. Nous avons ajouté à la liste des 32 publiées
en Janvier 2011, une anticipation particulièrement importante publiée dès Décembre 2010 (GEAB N°50) et reprise dans plusieurs GEAB du
début 2011: l’aggravation de la crise à partir du second semestre 20113. Chaque évaluation est accompagnée d’un extrait-clé de sa présentation
dans le GEAB N°51 ou les autres GEAB concernés, et d’une note4 permettant d’aboutir à un score final estimant la fiabilité de l’ensemble des
33 anticipations pour 2011. Chacun peut ainsi juger par soi-même la notation appliquée par notre équipe.
Pour l’année 2011, nous arrivons au score de 27/33, soit 82%
2. C’est d’ailleurs l’un des enseignements essentiels que notre équipe développe lors des séminaires de l’Académie LEAP.
Pour information, l’Académie LEAP est en pleine transformation en cette année 2001/2012 car devant la demande croissante
de formation à l’anticipation politique provenant de personnes vivant sur les différents continents, nous avons décidé de la
faire évoluer vers un format “en ligne” et non plus physique. Cette nouvelle formule sera opérationnelle à l’automne 2012.
3. Cette anticipation essentielle ne pouvait en effet pas être intégrée à l’évaluation réalisée pour 2010 puisqu’elle concernait
2011.
4. 1 si l’anticipation s’est révélée juste, 0 si elle était fausse. 0,5 si la tendance s’est avérée juste au moins une grande partie
de l’année.

22 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

ANTICIPATION

Perspectives sonores : dissémination et retour vers le passé
par Philippe Schneider
A l’heure des lois PIPA/SOPA aux Etats Unis et surtout du déchainement médiatique dans l’affaire Mégaupload,
il nous apparaît éclairant dans le cadre de l’évolution du copyright de revenir sur la singularité du modèle
économique en cours dans la production musicale et d’en mesurer les perspectives à l’horizon 2020.
La création a durant cette décennie profité des dernières innovations tant dans l’enregistrement que dans le
packaging. La miniaturisation du matériel, la qualité optimisée pour un coût maîtrisé et le graphisme aux ressources
démultipliées par l’offre de softwares ont permis la dissémination des maisons de disques (labels) et le développement
accru de l’autoproduction. Même si le budget moyen pour un disque reste de 24.000€1, la conception s’est totalement
affranchie des contraintes de l’emplacement (locaux de studio remplacés par leurs synthèses telles que ProTools,
des correcteurs de tonalité tels que Auto-Tune voire des logiciels de composition de type Max/MSP) et de la
superficie (un laptop peut désormais se substituer à un ou plusieurs instruments électroniques ou conventionnels)
pour offrir un nouvel espace de production dont Soundcloud ou Sound-fishing (partage de sons en ligne) peuvent
préfigurer un futur réjouissant ou terrifiant.
Si 106.000 nouveaux albums ont été produits aux USA en 2008 contre 36.000 en 20002 et 10M de pages d’artistes ouvertes sur MySpace
en 2010 contre 600.000 en 20053, l’alternative entre une contrainte de rentabilité (marges, goûts) et l’intégrité (critères artistiques) tend
aussi à perdre de sa force. Autrefois assise sur la démarcation intangible entre profit (“full time job”, mainstream) et contreculture (“dayjob”,
underground), la production disséminée se développe désormais à l’écart des stratégies des grandes maisons de disques (EMI, Sony, Warner,
Universal, etc) pour intégrer des méthodes renouvelées de marketing et de distribution, cette dernière se révélant le facteur déterminant de la
reconfiguration de nos manières de consommer la musique pour les prochaines décennies.
Celle-ci par sa production en masse est passée du statut d’œuvre d’art à celui d’objet
de consommation et de distraction pour paraphraser la prophétie de Walter Benjamin :
Varèse, Lil B, Battles ou les chants des Pygmés Aka se situent sur une même ligne
d’horizon dont les points sont tant les protocoles de partage tels que BitTorrent que
le téléchargement (downloading) ou l’écoute en ligne (“streaming”). Une arborescence
s’est agrégée durant les années 2000 autour de ces deux derniers permise par une
technologie sans cesse affinée dans la compression (fichiers MP3, FLAC) et un confort
d’écoute nomade et sédentaire.

23 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

1. “Investing in Music”, 03.10, IFPI
2. “Collateral Damage”, Bob Ostertag, n°330, The Wire
3. “Investing in Music”, 03.10, IFPI

Si, pour un musicien, il faut en moyenne 1.000 downloads payants pour qu’un enregistrement soit rentable
(coût moyen de 10.800€), le coût pour le consommateur varie, lui, en fonction de son choix, lui-même
déterminé par le degré d’immersion dans une zone grise en continuelle expansion dont les axes sont tant la
gratuité du téléchargement (proposé à l’unité ou in extenso par tous les labels) ou le streaming (UbuWeb,
Winamp, Pandora, Spotify ou des chaînes telles que YouTube) que l’achat (iTunes, Juno Download, eMusic)
à travers les réseaux sociaux (Google +, Facebook, Ping, MySpace) et la prescription (blogs avec ou sans
e-commerce tels que Mutant Sounds, Pitchfork ou Boomkat).
Ce maillage aura trois conséquences majeures pour les années 2010-2020 : le développement exponentiel du marché noir, la multiplication
des supports d’écoute et la baisse de l’investissement en R&D des “majors compagnies”.

Le Black Market
Envers du “copyright”, élément essentiel de la maîtrise du profit tel que l’avait analysée Jacques Attali dans “Bruits”4, le piratage revêtira des
formes multiples mais aussi un raffinement toujours plus élevé dans sa capacité d’authentification des sources. A l’instar du “TradeMark Of
Quality” des années 60/70s, les outils digitaux permettront non seulement d’avaliser la source mais aussi de créer des packagings uniformisés
à des vitesses et échelles hors de portée en l’état. Autrement dit, l’écoute du consommateur sera non seulement abusée par l’origine du
contenu (non autorisée par l’artiste) mais aussi par la variation de la reproduction (versions légèrement modifiées dans la voix, l’instrumentation
ou la longueur du titre ou de l’album).
L’effet principal du Black Market sera la diminution des marges commerciales sur les productions, in fine le renouvellement des modes de
consommation et la baisse en qualité du mainstream. Les plateformes e-commerce supplanteront définitivement les mégastores “brick and
mortar” par leur capacité de stocks désormais immenses en neufs et occasions via la fragmentation du fournisseur (cf. discogs, gemm,
amazon), leur sécurisation sur les livraisons (ratings des vendeurs et des acheteurs, recommandations) et par la démultiplication des supports
en développement constant tant sur le confort (écoute, ergonomie) et la convivialité que le nomadisme. La dissémination de l’offre va aussi
catalyser un phénomène de rétro-futurisme désormais perceptible : la nécessité de maintenir captif un auditeur qui ne l’est plus et la nécessité
d’un retour sur investissement rapide ont favorisé le développement de supports déchus tel que le vinyl ou la K7. De nombreux labels ont saisi
cette opportunité de produire à plus petite échelle dans des formats variés (331/3, 7’, 10’)
permettant aux artistes contre toute attente une plus grande liberté de choix par delà les
stratégies marketing. Medusa, Child Of Microtones, Winebox Press, American Tapes,
4. Jacques Attali, Bruits : Essai sur l’économie
politique de la musique, seconde édition Fayard
No Fans, Faraway press, Time-Lag, Cassauna, Not Not Fun, 100%Silk pour ne citer que
5
2001
les plus talentueux traduisent l’échec des “majors” dans leur incapacité à détecter de
nouveaux talents : si, dans les années 90, le mainstream était New Order, Nirvana ou
5. David Keenan, n°329, The Wire; Simon Reynolds,
Morrissey (et je ne parle pas des années 80 !) produisant tant des singles que des albums
Retromania
de qualité, les “majors” mettent aujourd’hui l’accent sur les premiers réduisant de facto
la qualité globale de la production. Rotations élevées sur les web-tv thématiques (Vevo
24 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

notamment), clips aguicheurs et tournées commercialement formatées feront de cette tendance un élément encore déterminant du paysage
musical.

Un rapport à la musique renouvelé
La dissémination de la production et la nomadisation de l’écoute seront aussi les supports d’une approche renouvelée du spectacle. Voyant
baisser leur profitabilité, les “majors” s’investiront dans des concerts aux effets spéciaux surdimensionnés : la démultiplication virtuelle via des
transmissions par streaming ou hologrammes redéfiniront de facto le rapport de l’auditeur/spectateur à l’artiste. Dans cet espace, les “majors”
se retrouveront de nouveaux concurrencées par les labels indépendants et les producteurs eux-mêmes, les nouvelles technologies leur offrant
de nouveaux moyens d’auto-promotion.
Saturation de l’auditeur immergé dans un univers sonore en pleine expansion dont les structures de
production (underground/mainstream) tendent à s’estomper, la redéfinition du rapport à la musique à
travers sa transmission renouvelée reste le facteur décisif d’un changement de paradigme. Autrefois,
l’apanage de l’éducation dans la famille et l’école (dont les médiathèques sont une extension), la
transmission se développe dans un rapport horizontal sans médiation et potentiellement marchand.
L’écoute se prolongeant dans un temps quasi-continu par la nomadisation et l’ouverture renouvelée
à des champs d’expériences musicales variées se cristalliseront dans un nouveau profil d’auditeur
versatile et infidèle. Passant d’un environnement matériellement limité (objets sonores peu duplicables,
pouvoir d’acquisition limité) à une écologie sonore diversifiée et intense, l’auditeur désormais moins
captif du marketing se fera au bout du compte plus difficile dans ses choix.
Parce qu’il sera imprévisible, enclin à toujours plus d’expériences, l’auditeur abandonnera pour notre
plus grand bien son statut de simple consommateur à celui plus fécond de passeur entre des créateurs
aux moyens technologiques infinis et un monde extérieur aux résonnances toujours plus complexes.6

25 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

6. Dans le prolongement de l’article:
Visions in Excess

COMMENTAIRE

Anticiper les conséquences politiques de l’Internet :
tout est une question de pouvoir
par Mihai Nadin de l’Institut de Recherche sur les Systèmes Anticipatifs - anté
(traduction : Bruno Paul)
Des foules descendent dans les rues. Certains poids lourds de l’économie numérique ont
chauffé leurs muscles. La presse a couvert l’événement. Même l’Organisation des Nations
Unies a pointé son attention sur la question. Frank LaRue, Rapporteur Spécial, a présenté
un rapport sur ​​la “promotion et la protection du droit à la liberté d’opinion et d’expression.”
Récemment, l’ACTA (Accord commercial anti-contrefaçon) a été stoppé dans son élan parce
que l’Allemagne, alertée par des manifestations publiques, a changé d’avis, alors qu’elle
avait déjà approuvé le document contesté (ainsi que 22 autres pays membres de l’UE).
En filigrane, il s’agit de la façon dont les intérêts économiques dans l’exploitation des
technologies innovantes entrent en collision avec des visées politiques. Il n’est pas surprenant
de voir les Etats-Unis à la tête du mouvement pour protéger les intérêts privés. Des politiciens
incompétents, achetés avec l’argent des riches lobbies, diffusent des slogans du passé : les droits de la propriété intellectuelle doivent être
protégés ! En réalité, c’est la dernière priorité dans l’esprit du gouvernement américain. La motivation du seul profit soutient l’effort pour
contrôler l’Internet. Et les tribunaux américains prononcent des amendes, et même des peines de prison, envers des personnes qui, dans
l’esprit d’un monde universellement en réseau, soutiennent les échanges pair à pair (peer-to-peer).
Les politiciens et les avocats ne comprennent pas que vendre un disque ou un CD est fondamentalement différent des interactions numériques
qui produisent de la valeur d’une manière nouvelle. Ils ne comprennent pas non plus que les interactions numériques affectent les nombreuses
opportunités associées au monde en réseau. La diffusion virale d’une chanson offerte en téléchargement gratuit en fait le meilleur argument
pour assister au concert de l’artiste. Les artistes comprennent ce nouveau développement, et en connaissent ses avantages réels.
En Europe, parfois sous la pression des Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni ont instauré des règles de renforcement du droit d’auteur.
Aucun effort n’a été fait pour comprendre que copier à l’ère numérique est tout à fait différent de la copie de l’âge du capitalisme industriel.
Regardons les choses en face : la contrefaçon de baskets ou de sacs à main de luxe est différente de “recopier” ce qui est sur ​​le Web. En
outre, aucun effort n’a été fait pour comprendre que les droits - et les droits politiques en premier lieu - ne peuvent pas être à jamais supprimés
afin de faire plaisir à ceux qui veulent contrôler l’économie basée sur Internet pour leur propre bénéfice. Copier et diffuser des images critiques
pour la sécurité nationale est un geste politique. Mais ceux qui sont opposés à cette forme de communication poursuivent leurs auteurs pour
26 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

des crimes économiques. Aussi imparfait que soit Wikileaks, c’est une affaire d’action politique, pas une autre vente aux enchères façon eBay.
La situation à laquelle je me réfère rend la nécessité de l’anticipation politique de la liberté associée à
l’Internet plus urgente que jamais. Par exemple : la législation HADOPI (Haute Autorité pour la Diffusion des
Oeuvres et de la Protection des droits sur Internet) de la France applique un modèle “trois manquements,
vous êtes déconnectés”. Une personne peut avoir des droits politiques -comme l’accès à l’Internet- retirés
pour des faits mal interprétés, ou mal compris comme étant des violations à des lois du commerce. Les
réglementations européennes limitent la diffusion de messages sur l’Internet. En Suisse, la solution File
Sharing Monitor de LogiStep permettait le traçage de l’adresse IP, jusqu’à récemment. Ce sont des pratiques de surveillance des internautes
que l’Occident associe habituellement avec la Chine, et non pas avec les pays démocratiques. Les fournisseurs de services Internet se
débarrassent des sites Web des défenseurs des droits de l’homme, des dissidents, et des dénonciateurs parce que les attaques par déni de
service distribué sur les serveurs rendent l’opération de fourniture de services trop coûteuse.
Tout cela est un jeu du chat et de la souris entre les peuples et ceux qui veulent leur nier des libertés caractéristiques d’un monde où
“l’information veut être libre” (comme le dit le slogan, qui remonte au début de l’utilisation d’Internet). Ainsi, la fermeture de Wikipedia pour une
journée en signe de protestation face à une tentative de législation pour contrôler l’Internet a été spectaculaire, mais malhonnête. La hiérarchie
du système Wikipedia permet tacitement à ceux qui ont de l’argent d’embaucher des écrivains pour produire des entrées à leur sujet sous
un jour favorable. Et Wikipedia permet à ses volontaires (sont-ils vraiment volontaires?) de censurer, d’une manière fasciste, la “sagesse des
foules”. Google, qui ces jours-ci adopte de nouvelles politiques, reliera les différents comptes, peu importe si l’utilisateur le souhaite ou non. Les
moteurs de recherche, les réseaux sociaux, les médias en ligne et les entreprises analysent les informations sur les utilisateurs d’Internet pour
leur propre profit économique. Pourtant, personne n’a diffusé de déclaration politique à propos de ces analyses qui dépouillent effectivement
les individus de leur propriété (et de leur vie privée) pour le bénéfice de la démocratie commerciale de la consommation.

La Quadrature du Net a correctement souligné que la classe politique et la nouvelle politique du Net représentent des points de vue irréconciliables
des droits des individus. Au lieu de mesurer combien de minutes se sont écoulées avant que la presse ait annoncé la mort de Whitney Houston,
(certains Tweets l’ont fait en premier), nous ferions mieux de nous concentrer sur l’anticipation de la nouvelle forme de politique mise en avant
par les internautes. Les natifs d’Internet (c’est-à-dire la première génération à grandir en ayant toujours utilisé le Net) s’en fichent que les
messages Twitter soient plus rapides que la presse. Ils s’empareront du pouvoir politique en raison de leur compétence, une compétence qui
fait si douloureusement défaut aujourd’hui des tentatives pour réglementer de manière pragmatique une condition humaine qui diffère de celle
du passé.

D’après les données du trafic mondial - actuellement près de 600 exaoctets - et sur ​​les modes d’utilisation de ces données (combien pour l’ecommerce, combien pour l’e-learning, combien pour l’e-divertissement, combien pour la communication privé, combien pour la pornographie,
etc), nous pouvons prédire un certain nombre de caractéristiques :
l

l’augmentation du nombre de réseaux à dominante propriétaire (tel que iTunes) qui conservent fermement un enregistrement du profil des

27 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

utilisateurs (monopole de l’entreprise)
l

l’augmentation des réseaux dédiés (par exemple, à des fins de cybersécurité, pour le diagnostic médical distribué)

l’augmentation du nombre de réseaux sociaux dédiés qui rentreront utilement en concurrence avec les modèles “tout-en-un” (tels que
Facebook et Twitter)

l

l

un environnement plus concurrentiel dans les réseaux basés sur les moteurs de recherche (Google cessera d’être la superpuissance).

Alors que les gouvernements continueront à essayer de réglementer l’Internet, ils resteront toujours à la traîne. Avec la génération des natifs
d’Internet, la politique va certainement s’étendre à l’Internet, non plus comme un moyen de propagande et un instrument de financement,
mais plutôt en intéressant dans la prise de décision politique un électorat compétent. Cette prise de décision se fera avec moins de recul et de
manière plus opportuniste, cela va sans dire.

28 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

L’International Journal of General Systems consacre un numéro à l’Anticipation
Il n'est pas exagéré de dire que l'avenir de l'humanité sera façonné par sa capacité à anticiper. C’est une remarque
que l’on entend désormais souvent, en cette époque de crise en Europe et en Asie, et même aux Etats-Unis. Elle
est énoncée en référence non seulement à des situations difficiles - crises économiques, relations internationales,
catastrophes naturelles, terrorisme - mais aussi comme une invitation à mieux comprendre l'avenir. Le récent numéro
de la revue International Journal of General Systems (volume 41, numéro 1) propose aux lecteurs des articles en lien
direct avec l’anticipation en matière de politique, de santé, de comportement et d’économie.
Les deux fondateurs de la théorie des systèmes anticipatifs - Robert Rosen et Mihai Nadin - ont suggéré que l’anticipation joue un rôle
central en matière politique, économique, sociale. C’est pourquoi le travail du LEAP (Laboratoire Européen d’Anticipation Politique)
a attiré l’attention de Mihai Nadin au moment de la conception du numéro de l’IJGS dont il est ici question. Il a invité Marie-Hélène
Caillol à présenter ses réflexions dans un article qui développe les objectifs et les méthodes du LEAP qu’elle préside. Les applications
pratiques, partagées avec un grand nombre de lecteurs, confirment l’importance de l’anticipation. Toutes les informations sur LEAP,
son travail, et ses publications peuvent être consultées sur le site LEAP 2020.
Les autres articles de ce numéro sont :
L’Anticipation dans les Systèmes (M, R) par le Dr H. Aloisius Louie (Toronto, Canada). Les systèmes vivants disposent d’un
métabolisme et de facultés d’auto-réparation, qui manifestent des facultés d’anticipation (il était l’élève préféré de Rosen et est
aujourd’hui un expert de premier plan en matière de systèmes anticipatifs).

l

Anticipation et Ontologie par Franz Mechsner (Maître de Conférences, Département de psychologie, Université de Northumbria,
Grande-Bretagne), qui présente les résultats de ses recherches sur l’anticipation et le mouvement.

l

En tant que rédacteur en chef du numéro, Mihai Nadin présente en introduction les raisons pour lesquelles l’anticipation est la
nouvelle frontière en science. Sa principale contribution, “Le profil d’anticipation. Une tentative de Description de l’Anticipation en
tant que Processus”, étudie une nouvelle forme de représentation, appropriée pour la reconnaissance des formes en intelligence
artificielle (IA) et pour l’étude des systèmes vivants. Il est directeur de l’Institut de recherche en systèmes anticipatifs, le seul institut
dédié à l’étude des systèmes anticipatifs. Il soutient la recherche en anticipation en tant que caractéristique des systèmes vivants qui
complète le modèle de cause à effet de la physique.

29 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

FICTION

Ian McDonald, l’écrivain de science-fiction qui explore l’avenir des BRICS
... ou, pour le moins, l’avenir de l’Inde et du Brésil
Avec deux romans très originaux, le Fleuve des Dieux et Brasyl, cet écrivain d’origine irlando-écossaise, nous
sort de cet avenir convenu que la science-fiction promeut depuis les années 1950, perçu essentiellement à
travers un prisme américain. Il se projette en effet à quelques décennies de distance en nous montrant l’avenir
à travers les prismes indien et brésilien, deux pays qui seront incontestablement des puissances-clés du XXI°
siècle.
Le Fleuve des Dieux est le plus intéressant des deux ouvrages même s’il souffre du fait d’avoir été écrit en 2004 et donc
de ne pas refléter certains des immenses bouleversements géopolitiques de ces dernières années (l’hyper-puissance
US s’y inscrit ainsi toujours en toile de fond). Brasyl nous plonge dans trois époques du Brésil, passé/présent/futur et s’attache à une histoire
plus classique de science-fiction autour du concept d’univers-parallèles.
Vous trouverez ci-après deux extraits des commentaires sur ces ouvrages provenant du “Cafard Cosmique”, excellent site consacré à la
littérature de science-fiction.

“Bien

que pesant près de six cents pages, Le Fleuve des dieux se dévore d’une traite. L’effort
tout à fait relatif pour se familiariser avec le contexte non occidental et les neuf personnages, n’est
que peu de chose face à l’ampleur et à la cohérence de l’anticipation imaginée par Ian McDonald.
Littérature d’idées et d’images, la science-fiction se doit d’ouvrir les possibles sans pour autant négliger l’élément
humain. Ian McDonald répond avec élégance et panache à ces deux exigences.
En ce Kali Yuga, plus que jamais le futur ne doit pas être un objet de crainte. Pas de dieux ni de démons ou de
singularité présidant à notre destin. L’avenir est juste ce que l’on souhaite en faire. Un fait qui rassure ou pas.
Très convaincant lorsqu’il s’agit de mettre en place le contexte, Ian McDonald nous convie sans préambule à une
immersion totale – son, odeur, image – au cœur d’une Inde futuriste vraiment crédible. Un pays où les pratiques
traditionnelles, le poids du temps long de l’Histoire dira-t-on, une vision du monde et de la durée historique radicalement
autre, côtoient avec plus ou moins de bonheur la modernité, l’accélération impulsée par les technosciences, la
révolution de l’information et la mondialisation.

30 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

“Dans Brasyl, Ian McDonald s’intéresse à trois histoires se déroulant au Brésil à des époques différentes. La

première, de nos jours, suit une productrice de télé-réalité dont le nouveau projet est un procès télévisé de Moacir
Barbosa, le gardien de la Seleção, jugé responsable de la défaite dans le match décisif contre l’Uruguay lors de
la Coupe du Monde 1950. Celle-ci ne se doute pas que Barbosa est à présent une sommité dans le multivers et
que son projet va avoir des conséquences inattendues sur sa propre vie…
La deuxième, une vingtaine d’années dans le futur, prend corps dans une société où le réseau informatique est
devenu prédominant et où chaque opération semble soumise à un contrôle “orwellien”. On y découvre un jeune
dénicheur de talents, notamment de footballeuses, s’amourachant d’une énigmatique “hackeuse” quantique. Tout
se passe bien entre eux jusqu’au jour où elle se fait assassiner et que sa jumelle d’un autre univers débarque…
La dernière suit, en 1732, le périple en Amazonie d’un Jésuite irlando-portugais chargé de rapatrier, et au besoin
de tuer, un autre père jésuite qui a eu la folie des grandeurs et a créé son royaume au cœur de la jungle – à
l’instar du Kurtz d’Apocalypse Now. Ce que son ordre ignore, c’est que ce royaume est une branche d’une
organisation “multiverselle” et liberticide bien décidée à maintenir le peuple ignorant de son existence.

Comme on le pressentait, Brasyl est un roman foisonnant d’idées. S’appuyant sur le contexte insensé de la société brésilienne, Ian McDonald
s’amuse avec sa triple narration à tiroirs et déploie une multitude de digressions drôles, morales et ludiques. Chacune des intrigues présente un
intérêt certain : la peinture cynique de la télé-réalité, la tentative d’anticipation d’une société informatisée à l’extrême, l’expédition amazonienne
et la confrontation théologique entre les deux pères. Le style de McDonald est comme d’habitude vertigineux – il s’affirme une fois encore
comme l’un des meilleurs stylistes du genre, même si son brio manque, comme souvent, de fluidité.

31 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP

MAP est une publication du Laboratoire Européen d’Anticipation
Politique (LEAP) en collaboration avec NewropMag

Magazine d’Anticipation Politique

MAP

Directrice de publication : Marie-Hélène Caillol
Conseiller spécial de rédaction : Franck Biancheri
Editeur : Michaël Timmermans
Contributeurs : Dominique Bruch, Luc Brunet, Mihai Nadin, Olivier Parent,
Philippe Schneider
Infographies Portraits MAP : Bruno Timmermans
Contact : map@leap2020.eu

Mars 2012

Ne manquez pas le Numéro Spécial Euro-Brics du Magazine d’Anticipation Politique (avril 2012)

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32 MAP Mars 2012 - Une publication quadrimestrielle de LEAP