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Revue Philosophique de Louvain

Bergson et Zenon d'Élée
Hervé Barreau

Citer ce document / Cite this document :
Barreau Hervé. Bergson et Zenon d'Élée. In: Revue Philosophique de Louvain. Troisième série, tome 67, n°94, 1969. pp. 267284;
doi : 10.3406/phlou.1969.5491
http://www.persee.fr/doc/phlou_0035-3841_1969_num_67_94_5491
Document généré le 24/05/2016

Bergson

et

Zenon

d'Élée

La métaphysique n'est pas à la mode aujourd'hui. Parmi ceux qui
ont contribué à son discrédit, bien qu'ils aient le plus souvent tenté
de la ressusciter d'une manière différente, figure sans aucun doute
Bergson : « La métaphysique, écrit Bergson dans l'Introduction de
La Pensée et le Mouvant^), date du jour où Zenon d'Élée signala
les contradictions inhérentes au mouvement et au changement, tels
que se les représente notre intelligence ». Selon Bergson, « le principal
effort des philosophes anciens et modernes» s'employa à surmonter,
ou à tourner « les difficultés soulevées par la représentation
intellectuelle du mouvement et du changement», alors qu'ils auraient dû
s'apercevoir qu'elles sont, comme telles, insolubles mais aussi illusoires.
Il est possible de donner à cette interprétation bergsonienne
de l'histoire de la métaphysique occidentale le sens d'une
condamnation de l'éléatisme. Dans cette perspective, Zenon ne serait pas
seulement responsable d'avoir aiguillé la réflexion des métaphysiciens
sur une fausse piste, il le serait aussi de les avoir détournés, — comme
c'était du reste son intention, — de la considération du devenir pour
leur faire adopter la thèse de son maître Parménide : « L'être est,
le non-être (et par conséquent le devenir) n'est pas». Comme le
bergsonisme affirme au contraire la réalité du devenir et le caractère
superficiel de la pensée logique, Bergson serait l'anti-Zénon, l'initiateur
d'une philosophie radicalement nouvelle.
Reconnaissons que certaines présentations données par Bergson
aux arguments de Zenon autorisent dans une certaine mesure une
telle exégèse de ses textes. Bergson avait intérêt, si l'on ose dire,
à la favoriser dans la mesure où il voulait faire ressortir l'originalité
de sa philosophie, qui est incontestable. Mais il est impossible de ne
pas remarquer aussi l'insistance avec laquelle Bergson revient sur
les arguments de Zenon, comme s'ils étaient, sous la forme où ils
sont présentés, vraiment irréfutables. Il est impossible de ne pas
s'interroger sur l'espèce de complicité qu'adopte Bergson à l'égard
de ces «sophismes» qui deviennent de plus en plus sous sa plume
(!) La Pensée et le Mouvant (édit. 1950), p. 8.

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des « difficultés » fort respectables. Le texte que nous avons cité plus
haut, et dont la rédaction est tardive, puisqu'elle date de 1922, est
lui-même significatif de cette espèce de référence obligée, et comme
de déférence, qu'adopte finalement Bergson à l'égard de Zenon.
Pas plus que l'histoire de la métaphysique occidentale, le bergsonisme
lui-même ne serait alors possible sans l'héritage de Zenon. D'où
l'hypothèse d'une profonde parenté d'inspiration, par delà l'adoption
ou le refus de la thèse parménidienne sous sa forme littérale, entre
le bergsonisme et l'éléatisme.
Telle est la problématique de ce travail. Comme nous venons
de le remarquer, elle s'autorise du privilège que Bergson, parmi tous
les présocratiques dont il aurait pu évoquer le patronage, a accordé
constamment à Zenon. Mais elle ne peut donner lieu à une conclusion
suffisamment fondée que si les arguments de Zenon d'une part, les
analyses bergsoniennes de ces arguments d'autre part, ne sont pas
confondus. Il faudra donc étudier séparément les uns et les autres.
Trop de commentaires les ont mêlés, ou ont, au contraire, ignoré,
souvent pour une simple raison de chronologie, l'éclairage qu'ils se
donnent réciproquement. Nous allons essayer de restituer, aux uns
et aux autres, leur sens authentique; et alors, croyons-nous, leur
convergence, face à d'autres styles de pensée, apparaîtra de façon
frappante.
* * *

LES ARGUMENTS DE ZENON
1) La restitution littérale.
Les arguments de Zenon sont bien connus. Malheureusement
nous ne les connaissons que par les auteurs qui les ont réfutés, et
qui les tiennent tous de leur premier réfutateur connu : Aristote.
Force nous est donc de recourir au texte aristotélicien, très bref.
Ce texte lui-même présente des variantes manuscrites qui, même
si elles ne mettent pas en cause le sens de chaque argument, ne laissent
pas d'être embarrassantes, surtout pour le quatrième argument. Ce
n'était pas notre propos de faire une étude exhaustive des textes
et traductions proposés. Puisque tout le travail qui a été fait sur cette

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question se situe à l'intérieur de la présentation aristotélicienne de
ces arguments, le gain sémantique n'en peut être considérable. Pour
qui veut raisonner sur un texte le plus vraisemblable possible, le
problème se réduit à tenir compte à la fois des versions manuscrites
et de la cohérence sémantique. Voici la solution que nous avons adoptée :
pour les trois premiers arguments, nous avons traduit nous-même
d'après le texte établi par Carteron(2), en signalant l'addition que
nous avons faite à ce texte, à la suite de la plupart des commentateurs,
en vue d'obtenir, pour le troisième argument, une traduction
satisfaisante. Pour le quatrième argument, où les copistes ont visiblement
introduit des variantes qui correspondaient à la façon dont ils
imaginaient la situation décrite, et où le texte établi par Carteron ne
correspond pas, d'une façon inexplicable, à la traduction qu'il propose,
nous reproduisons purement et simplement la traduction de Lachelier (3)
qui a le mérite de suivre de très près un texte très peu corrigé par
rapport aux sources existantes, et qui donne une explication
satisfaisante de la forme compliquée de l'argumentation.
Premier argument : la dichotomie. « Dans le premier (argument)
l'impossibilité du mouvement est tirée de ce que le mobile doit parvenir
d'abord à la moitié avant d'arriver au terme» (239 b 10-12).
Deuxième argument : l'Achille. « Le deuxième est celui qu'on
appelle l'Achille. Le voici : le coureur le plus lent ne sera jamais
rattrapé par le plus rapide; car celui qui poursuit doit toujours
commencer par atteindre le point d'où est parti le fuyard; de sorte que
nécessairement le plus lent a toujours quelque avance » (239 b 14-17).
Troisième argument : la flèche. « Le troisième prétend que la
flèche mobile est en repos. Nous l'avons rapporté à l'instant : si
toujours toute chose est en repos ou en mouvement, et si elle est en
repos quand elle est dans un espace égal à son volume; comme le
mobile est toujours dans l'instant (dans un espace égal à son volume) (4),
la flèche en mouvement est toujours immobile » (239 b 30 et 239 b 5-8).
(2) Abistotb, Physique VI, 9, 239 b 5 à 240 a 18 (Collection des Universités de
France, t. II, pp. 60-62).
(3) Lachelier, Note sur les deux derniers arguments de Zenon d'Élée, dans Revue
de Métaphysique et de Morale, 1910, pp. 345-355.
(4) Nous ajoutons « dans un espace égal à lui-même » après « comme le mobile est
toujours dans l'instant », ainsi que le porte un manuscrit, et comme l'ont fait Thémistius,
S. Thomas, Zeller, Renouvier, Lachelier, etc. Brochard (cf. Études de Philosophie
Ancienne, p. 6) interprète différemment, mais il ajoute une hypothèse « comme le temps
n'est formé que d'instants», qui est conforme au sens, mais empruntée à la critique
de l'argument qu'en fait Aristote.

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Quatrième argument : le stade. « Le quatrième est tiré de corps
égaux qui se meuvent en sens inverse dans le stade, devant d'autres
corps égaux, ceux-ci immobiles, les premiers venant de l'extrémité
du stade, les autres du milieu, avec des vitesses égales : où l'on voit
selon Zenon, qu'une durée est à la fois le double et la moitié d'ellemême... Soient, en effet, les corps A, égaux et immobiles; les corps B,
venant du milieu du stade, égaux en nombre et en grandeur aux A;
les corps C, venant de l'extrémité, égaux en nombre et en grandeur
aux A, et marchant avec la même vitesse que les B. » Ici, sans doute,
dans le texte d'Aristote, une figure que nous n'avons plus, et qui
donnait comme suit la disposition initiale des trois séries de corps :
milieu
du
stade

B4

B3

A1
Ba

-*A2
B*

C1
A3
->

Ca
A4

C3

C4

extrémité
du
stade

« Cela posé, qu'arrive-t-il ? Les B et les C défilent les uns devant les
autres, de telle sorte que le premier B arrive à la hauteur du dernier C
en même temps que le premier C à la hauteur du dernier B. Il se
trouve, par suite, que le premier C a passé devant tous les B, tandis
que le premier B n'a passé que devant la moitié des A : de sorte que
la durée de son mouvement n'a été aussi que la moitié d'elle-même :
car le premier B met le même temps à passer devant chaque A que
le premier C à passer devant chaque B. Il se trouve aussi que le premier
B a passé devant tous les C (puisqu'il arrive au bout de la file des C
en même temps que le premier C au bout de la file des B), mettant
le même temps à passer devant chacun d'eux que le premier C à
passer devant chaque A, du moins à ce que prétend Zenon : car,
dit-il, un B et un C mettent le même temps l'un que l'autre à passer
devant un A»(5).

(5) II nous semble nécessaire de reproduire l'explication de Lachelier : « Zenon répète
deux fois le même argument, en l'appliquant d'abord aux C, et ensuite aux B. H prouve
d'abord (depuis «il se trouve, par suite, que...» jusqu'à «il se trouve aussi...») que
la durée du mouvement des G est à la fois le double et la moitié d'elle-même : il aurait
pu le prouver directement, en constatant que le premier G a passé devant tous les B,
tandis qu'il n'a passé que devant la moitié des A : il a mieux aimé (d'après le texte
généralement adopté) le prouver indirectement, en montrant que le premier G a passé
devant tous les B, pendant que le premier B, marchant avec la même vitesse, ne passait
que devant une moitié (celle de droite) des A. H prouve ensuite (depuis « il se trouve

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2) L'interprétation des arguments.
La signification globale de ces quatre arguments n'est guère
contestable, nous semble-t-il. Zenon se fait le défenseur des thèses
de son maître Parménide sur l'unité de l'être. Aux avocats de la
pluralité, qui dénoncent l'absurdité des conséquences découlant de
la thèse parménidienne, il rétorque en montrant que la thèse de la
pluralité conduit à des conséquences plus absurdes encore. Telle
est l'interprétation que propose Platon dans le Parménide, et il nous
semble de bonne méthode de tenir compte de la manière dont on a
compris les arguments de Zenon dans son milieu culturel avant de
s'interroger sur la signification qu'ils peuvent recevoir dans le nôtre.
Eelisons donc le témoignage de Platon. Celui-ci fait dire à Socrate
s'adressant à Parménide, en présence de Zenon : « C'est la même
thèse dans son écrit, d'un certain biais, que dans le tien; mais il la
tourne autrement et tente de nous la faire passer pour une thèse
différente. Toi en effet, dans ton poème, tu affirmes l'unité de l'être
total et, de cette thèse, tu produis des preuves aussi belles que bonnes ;
lui, en retour, affirme que la pluralité n'est point; et des preuves,
il en fournit d'innombrables, et impressionnantes! Voilà donc l'un
de vous qui affirme l'unité, l'autre qui nie la pluralité, et ainsi chacun
de son côté parle, en ayant l'air de ne rien dire de pareil, tout en
disant, peu s'en faut, la même chose » (6). A quoi, Platon fait répondre
à Zenon, comme une confirmation et une précision apportées à ce
qui vient d'être dit : «... Pour rien au monde, il n'est tant de prétention
dans mon écrit, qu'il cherche, composé précisément dans l'esprit que
tu dis, à le dissimuler aux hommes et se donner pour un grand exploit !
L'effet que tu signales n'est qu'un accident; et c'est en vérité une
assistance qu'apportent mes écrits à la thèse de Parménide, contre
ceux qui s'essaient à la tourner en dérision pour ce que, si l'un est,
aussi » jusqu'à < du moins à ce que prétend Zenon ») que la durée du mouvement des
B est aussi le double et la moitié d'elle-même : il pouvait le prouver directement, en
constatant que le premier B a passé devant tous les C, tandis qu'il n'a passé que devant
la moitié des A : mais il me paraît probable qu'il a voulu rendre sa seconde preuve
exactement symétrique à la première, en montrant que le premier B a passé devant
tous les C, pendant que le premier C, marchant avec la même vitesse, ne passait que
devant une moitié (celle de gauche) des A. Cet emploi, dans les deux preuves, du même
procédé indirect, est d'ailleurs supposé, ce me semble, par le membre de phrase final
« car, dit-il, un B et un C mettent le même temps l'un que l'autre à passer devant un A ».
Là est, en effet, le fondement commun des deux preuves, telles que Zenon me paraît
les avoir conçues » {op. cit., p. 349).
(6) Parménide, 128 a-b, trad. Moeeatj, dans Platon, Œuvres Complètes (La Pléiade).

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multiples et bouffonnes seront les conséquences à subir pour cette
thèse, ainsi que les contradictions. C'est donc une réplique que mon
écrit, contre ceux qui affirment la pluralité; il leur rend coup pour
coup, et même au-delà, voulant montrer ceci : que plus bouffonnes
encore seront les conséquences à subir pour leur hypothèse : 'si la
pluralité est' que pour celle de : 'l'un est' si l'on est capable de les
développer. C'est dans un tel goût de revanche que, jeune encore,
je composai cet écrit, et quelqu'un m'en déroba la copie, de sorte
que je n'eus pas même à délibérer si je devais ou non le produire au
jour. Voilà donc ce qui t'échappe, Socrate : ce ne serait pas le goût
de revanche d'un jeune homme, à ton sens, qui m'aurait fait écrire,
mais l'ambition d'un homme mûr; autrement, je te l'ai dit, ta façon
de voir n'est pas mauvaise» (7).
Ce témoignage de Platon nous semble intéressant à double titre :
d'une part, il nous dissuade de trouver chez Zenon une doctrine tant
soit peu différente de celle de Parménide ; d'autre part, il nous propose
de voir dans l'œuvre dialectique de Zenon un écrit de jeunesse,
d'intention polémique. Ces deux points, s'il faut les appliquer en particulier
aux arguments sur le mouvement, appellent quelques explications.
Examinons tout d'abord comment les arguments sur le mouvement
peuvent s'opposer à la thèse de la pluralité de l'être, car ce n'est
pas immédiatement évident. La situation est tout autre pour les
quatre autres arguments retenus par la tradition : 1) l'être multiple
doit être à la fois infiniment petit et infiniment grand, 2) il doit être
numériquement fini et infini, 3) l'espace englobant doit être englobé
à son tour, 4) un grain de blé doit faire du bruit en tombant par terre
si c'est le cas d'un boisseau de blé. Ces quatre arguments se rapportent
directement aux difficultés qui naissent de la multiplication de l'être,
et il n'y a pas lieu d'y insister ici. Ils manifestent d'une façon
dialectique, c'est-à-dire par l'impossibilité de la thèse opposée, que l'être est
indivisible (cf. Parménide, Fragments, VIII, 22-25, éd. Diels-Kranz).
Mais l'indivisibilité n'est pas le seul caractère de l'être parménidien,
ou plus exactement il faut concevoir qu'il possède l'indivisibilité
sous tous les rapports : c'est ainsi qu'il est dit éternel, sans
commencement ni fin (ibid., 3-21), et immobile, toujours fixé au même endroit
(ibid., 26-30). Par ces deux derniers caractères est donc explicitement
rejetée la possibilité du mouvement, de l'espace et du temps. Il revenait
(7) Parménide, 128 c-e.

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donc à Zenon de montrer que, quelle que soit la division qui soit
introduite dans l'être, qu'il s'agisse de substances, de lieux de l'espace,
ou de moments du temps, la pensée « pluraliste » se heurte à des
contradictions. Comme le mouvement, qu'il s'agisse d'un seul mobile
et à plus forte raison s'il s'agit de plusieurs, combine ces modes de
division, une place d'honneur devait être faite dans l'œuvre dialectique
de Zenon aux arguments sur le mouvement. Selon la tradition qui
nous est parvenue, elle en occupe la moitié. Est-il nécessaire de voir
dans cette proportion une intention bien définie ? C'est assez
improbable, car pourquoi alors Zenon et ses commentateurs n'en auraient-ils
rien dit, alors que le caractère systématique de la réfutation de la
thèse pluraliste en aurait été accentué? D'ailleurs, le témoignage
de Platon nous induit plutôt à l'opinion contraire : Platon présente,
en effet, dans un passage qui précède celui que nous avons déjà cité,
un nouvel argument qu'il met dans la bouche de Socrate : « S'il y a
une pluralité d'êtres, il s'ensuit qu'ils doivent être à la fois semblables
et dissemblables, ce qui est évidemment impossible... N'est-ce pas
là ce que tu veux dire ? » demande Socrate à Zenon. « C'est bien cela »
répond celui-ci (8). Nous pouvons donc raisonnablement penser qu'il
y avait dans le livre de Zenon, dont lecture aurait été faite en présence
de Socrate, plus d'arguments que ceux qui ont été recueillis par la
tradition, et retenus sans doute parce qu'ils étaient particulièrement
frappants (9).
Cette dernière considération nous amène à considérer le caractère
polémique des arguments sur le mouvement. S'ils étaient une œuvre
de maturité, on pourrait penser que Zenon voulait confondre les
Pythagoriciens, qui avaient une conception définie de la pluralité,
puisqu'ils voyaient la réalité comme composée de nombres, figurés
eux-mêmes par des formes géométriques. Mais, dans ce cas, pourquoi
Zenon n'aurait-il pas expressément dénoncé cette conception de la
pluralité? Pourquoi Platon et Aristote, ordinairement si soucieux
de mettre en opposition leurs prédécesseurs, n'auraient-ils pas parlé
de cette intéressante opposition? En fait, ce sont les modernes qui
mettent en opposition Pythagore et Zenon, et cela pour des raisons
tirées de l'histoire des mathématiques. En mettant en œuvre, dans
ses arguments, la division à l'infini, Zenon apparaît comme l'inventeur
(8) Ibid., 127 e.
(9) Simplicius, dans son commentaire sur La physique d' Aristote, fait mention de
quarante arguments !

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de la quantité continue. C'est ainsi que Milhaud écrit par exemple :
« II est possible, probable même que, au temps de Zenon, on ne séparât
pas le domaine scientifique du domaine métaphysique. Mais du moins
la science allait pouvoir tirer profit de cette dialectique relative à
des idées aussi importantes que le continu de l'espace et du temps.
Faire triompher de semblables idées, c'était renverser les écueils
que leur propre créateur, Pythagore, dressait contre elles par sa
conception de la pluralité discontinue » (10). On ne contestera pas à
cet historien des mathématiques que les arguments de Zenon aient
joué un rôle de ferment, qu'ils aient fait réfléchir les savants à la
nature de l'espace et du temps. Mais il est difficile de voir en Zenon
un partisan du continu sous sa forme mathématique. Il est nécessaire
de dissiper ici un malentendu. Sans nul doute, Zenon tient, comme
Parménide, que l'être est continu (cf. Parménidb, Fragments VIII,
6, 25) ; mais cette continuité, loin de permettre une division à l'infini,
est elle-même indivisible ; elle est un caractère de l'unité de l'être :
«il n'est pas non plus divisible, puisqu'il est tout entier identique.
Et aucun plus ici ne peut advenir, ce qui empêcherait sa cohésion,
ni aucun moins, mais tout entier il est plein d'être. Aussi est-il tout
entier d'un seul tenant (continu); car l'être est contigu à l'être »(").
Sur ce point, Brochard nous semble avoir vu juste, quand il écrit :
« Ce n'est pas contre l'existence du continu, c'est contre la composition
du continu que sont dirigés les arguments de Zenon. L'Être est
continu, mais indivisé et indivisible. Il ne faut pas dire qu'il est un
tout, car il n'a pas de parties : il est essentiellement Un. Mais cette
unité absolue ne paraît pas avoir empêché les Éléates de considérer
l'Être comme continu, par suite, peut-être comme étendu» (12). Ainsi
si l'idée métaphysique de continuité a pu favoriser la naissance de
la notion physique ou mathématique du continu, c'est bien malgré
elle ; car de soi, elle répugnait à ce que nous entendons, physiquement
ou mathématiquement, par la continuité.
Une autre interprétation a voulu faire, au contraire, de Zenon
un partisan du discontinu. Telle serait, selon Brochard, l'opinion
d'Evellin : « M. Evellin semble croire qu'en prouvant l'impossibilité
(10) Mjlhatxd, Les philosophes géomètres de la Grèce, pp. 137-138; cf. p. 140 note 1
in fine : « M. Cantor, dans ses Vorlesungen, veut que les adversaires de Zenon soient
les Atomistes, tandis que nous jugeons plus naturel, avec M. Tannery, que ce soient
les Pythagoriciens; mais au fond notre interprétation est très voisine de la sienne...»
(11) Fragments, VIII, 22-25; trad. Beatxfret.
(12) Bbochabd, op. cit., pp. 13-14.

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du mouvement dans le continu divisible à l'infini, Zenon voulait
prouver la nécessité d'une autre conception, du discontinu, et croyait
à la réalité du mouvement. C'est une interprétation réaliste : le continu
serait une apparence; le réel serait discontinu. Mais cette opinion
ne saurait se soutenir... »(13). Sur ce point encore, Brochard voit
juste : il n'y a aucune vraisemblance à ce que Zenon ait voulu faire
croire à la réalité du mouvement, et ait fondé cette réalité sur une
conception discontinue de l'être, qui aurait été manifestement
pluraliste.
Si l'on se demande, cependant, comment une interprétation aussi
étrange que celle d'Evellin a pu voir le jour, on est renvoyé à
l'interprétation néo-criticiste qui a dominé jusqu'ici en France et ailleurs,
chez les historiens de la philosophie, la compréhension des arguments
de Zenon (14). Pour le néo-criticisme, en effet, Zenon aurait le premier
mis en lumière l'opposition du continu et du discontinu, qui est l'âme
de la deuxième antinomie kantienne. Chez Renouvier, par exemple,
VAchille et la flèche sont des arguments complémentaires. « L'Achille
nous interdit la continuité ou infinité du quantum, envisagée dans
un sujet en soi, et nous oblige à revenir aux atomes de temps et aux
lieux fixes, invariables, occupés en autant d'instants. Mais alors
revient la flèche qui vole, qui nous prend ainsi hors d'état de nous
représenter le passage d'une station du mobile à une autre station,
et achève notre défaite en nous condamnant à ne voir que des repos
dans les différentes déterminations ou limites de durée »(15). Cette
explication est ingénieuse, puisqu'elle nous interdit la représentation
du mouvement, que l'espace et le temps soient faits de portions
continues, ou bien d'indivisibles. Mais, comme le dit encore Brochard :
« Rien dans les textes ne prouve directement que telle fût la pensée
de Zenon » (16).
Ce qui est étonnant, c'est que Brochard, qui a si bien vu le défaut
des interprétations précédentes, qui ne peut admettre, en particulier
« l'interprétation idéaliste » de Renouvier, reprend lui-même la forme
(13) Op. cit., p. 13. Cf. Evelun, Infini et quantité, Paris, 1881.
(14) Cf. Lloyd, art. Zeno, dans Encyd. Britan., 1963, Vol. 23, pp. 945-946. Cf.
aussi Htvâjtd, Histoire de la Philosophie, t. 1, pp. 61-62; Pucbllb, Le Temps, pp. 41-44 :
présentation empruntée à Brochard ; et déjà A. Rey, La Jeunesse de la science
grecque, pp. 165-174; par contre Bbéhieb, Histoire de la philosophie, 1. 1, f. 1, pp. 58-59,
adopte l'interprétation Tannery-Milhaud.
(15) Rbnottvieb, Logique générale et Logique formelle, p. 46.
(") Op. cit., p. 13.

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d'argumentation présentée par ce dernier : « Si le temps et l'espace
ont des parties, si le continu est composé, de deux choses l'une : ou
ces parties sont divisibles à l'infini, ou elles sont des éléments
indivisibles. Zenon réfute la première de ces suppositions par les arguments
connus sous les noms de la dichotomie et l'Achille) la seconde par la
flèche et le stade. Les quatre arguments forment ainsi un dilemme.
C'est ce que le premier, M. Renouvier, a montré dans le chapitre
des Essais de critique générale consacré à Zenon d'Élée. Toutefois,
il laisse de côté le quatrième argument, le stade. Nous ferons voir au
contraire que ce raisonnement, qui a tant embarrassé et scandalisé
les historiens, se rattache étroitement aux précédents et complète
la démonstration» (17).
Examinons donc comment Brochard présente ce quatrième
argument (notons que Brochard appelle les « corps » des « points »
sans qu'il soit lui-même satisfait de cette dernière expression) : « Si,
comme nous l'avons admis, Zenon raisonne dans l'hypothèse des
indivisibles, nous devons admettre que les points A, B et C sont des
éléments absolus de l'espace en soi, et se meuvent dans l'instant,
élément absolu du temps en soi. Après le premier instant, B1 qui
était, je suppose, au-dessous de A2, en ligne droite avec lui, se trouve
au-dessous de A3, supposé immédiatement contigu à A2; C1, qui
était d'abord au-dessus de A3, se trouve au-dessus de A2. Mais pour
que B1 et C1 occupent leur position actuelle, il faut de toute nécessité
qu'à un moment ils se soient trouvés en ligne droite l'un avec l'autre.
Cependant leur mouvement s'est accompli dans un instant indivisible.
Il faut donc, ou qu'ils ne se soient pas croisés (et alors il n'y a pas
de mouvement), ou que, dans l'instant indivisible, deux positions
aient été occupées par les deux mobiles : mais alors l'instant n'est
plus indivisible. En d'autres termes, il est impossible de concevoir
un instant indivisible tel qu'on ne puisse, non seulement concevoir,
mais réaliser par une expérience des plus simples, un mouvement
qui divise cet instant. (Et on pourrait en dire autant de l'unité d'espace
supposée indivisible : le même élément devrait s'élargir au point
de contenir au même instant deux éléments de même dimension).
Dire que l'instant est divisé en deux parties égales, c'est, dans
l'hypothèse, dire qu'il est le double de lui-même » (18).
(17) Op. cit., p. 4. — Les Essais de critique générale de Renouvier ont été réédités
sous le titre de Logique générale et Logique formelle.
(18) Ibid, pp. 8-9.
*

Bergson et Zenon d'Élée

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Cette présentation de l'argument est claire et ingénieuse, mais
elle suppose une hypothèse dans laquelle Zenon ne nous dit pas,
du moins d'après le témoignage d'Aristote, s'être lui-même placé.
En particulier, elle suppose que les points ou corps A, B, C sont
spatialement indivisibles, ce qui ne convient guère à des objets reconnaissablés dans un stade. On ne peut donc se défendre d'une impression
d'arbitraire, d'autant plus que si l'ensemble des quatre arguments
constituait un dilemme, il serait étonnant que l'inventeur de la
dialectique n'ait pas mis lui-même ce procédé en relief pour enfermer ses
adversaires dans la contradiction; il serait étonnant aussi que les
dialecticiens du passé ne soient pas venus au secours de leur ancêtre
défaillant. Mais justement, le vrai problème est là : le dilemme existet-il, oui ou non ? Les 3e et 4e arguments se placent-ils dans des conditions
radicalement différentes des 1er et 2e ? Il en serait ainsi si la division
de l'espace et du temps, donnée comme point de départ, dans les
3e et 4e, n'était pas donnée pareillement à l'avance dans les 1er et 2e.
Or il est clair que la division infinie de l'espace et du temps est aussi
donnée dans la dichotomie et V Achille : c'est elle qui empêche qu'un
mouvement puisse se produire sur une distance infiniment divisée
(lu dichotomie) ou dans un temps infiniment divisé (V Achille); la
seule différence, pour les 3e et 4e arguments, c'est que le mouvement
est alors, lui aussi, supposé donné : Zenon montre alors que ce
mouvement est contradictoire, donc qu'il ne peut pas être. La flèche supposée
mobile est en repos, car à tout instant elle est nécessairement en
repos; le corps B ou C ne se meut pas, car s'il se mouvait, ce serait
dans une durée, double et moitié d'elle-même, et si l'on multipliait
les mobiles doués de vitesses différentes, dans une durée voisine à
la fois du néant et de l'infini, ce qui n'a aucun sens. Ainsi, de toute
façon, c'est la division de l'être, une division telle qu'on ne peut
l'arrêter, qui empêche la production du mouvement. De quelque
façon que vous vous y preniez, semble dire Zenon, vous ne parviendrez
pas à penser simultanément et sans contradiction la division et le
mouvement. Telle est l'unité des quatre arguments, qui exclut tout
dilemme sur le divisible et l'indivisible.
Lachelier a bien vu cette unité des quatre arguments et, dans
son article de 1910, il répond implicitement à l'étude de Brochard
qui date de 1888 (reprise, à propos d'autres contributions en 1893) :
«L'hypothèse commune de ces deux (derniers) arguments est
l'existence, dans le temps et dans l'espace, de parties dernières, infinies
par conséquent en nombre et en petitesse, et cependant toutes distinctes

278

Hervé Barreau

en elles-mêmes, sinon pour nous, et toutes données d'un seul coup,
et en quelque sorte sur un seul plan. Pourquoi une flèche lancée
est-elle, au dire de Zenon, immobile ? Parce que la place qu'elle occupe
à chaque instant dans l'espace est un ensemble déterminé d'atomes
d'espace : parce que, par suite, de cette place à celle qu'elle doit occuper
l'instant d'après, il n'y a jamais progrès continu, mais toujours saut
brusque, produit par l'addition, dans le sens de sa marche, et le
retranchement dans le sens opposé, d'un certain nombre de ces atomes.
Pourquoi, lorsqu'un corps passe à la fois devant deux autres d'étendue
inégale, faut-il que la durée de son passage se proportionne à l'étendue
de chacun d'eux, alors même que celui qui en a le plus est animé
d'un mouvement inverse du sien ? Parce que ce passage, au lieu d'être
continu, n'est, dans la pensée de Zenon, qu'une série de coïncidences
instantanées entre un minimum d'étendue, pris sur le premier de ces
corps, et chacun des minima qui concourent à former l'étendue des
deux autres : de sorte que, si ces minima sont, dans l'un de ceux-ci,
en nombre plus grand, plus nombreuses doivent être avec lui les
coïncidences, et plus nombreux, par rapport à lui, les instants qui
composent la durée du passage. On sait que c'est l'impossibilité
d'épuiser un infini numérique, à la fois de temps et d'espace, qui
empêche, dans les deux premiers arguments de Zenon, le mobile
de la dichotomie d'arriver au terme de sa course, et Achille d'atteindre
la tortue. Tous ces arguments sont donc fondés sur la même hypothèse
(c'est nous qui soulignons), et Aristote répond à tous, quand il répond
au troisième que 'le temps n'est pas composé d'instants, de même
qu'aucune autre grandeur ne l'est d'indivisibles' (Phys., VI, 9, 239 b sq.).
Est-ce à dire qu' Aristote n'ait pas admis, et qu'il ne faille pas admettre,
la division des grandeurs à l'infini ? Non certes : mais il y a deux
manières de l'entendre, celle de Zenon et la sienne. La première
consiste à se représenter cette division comme achevée : la seconde,
à se dire qu'elle ne peut pas l'être, et qu'elle marche toujours vers
un terme qu'elle n'atteint jamais. On adopte nécessairement l'une
ou l'autre, selon que l'on va, dans l'explication d'une grandeur donnée,
des parties au tout, ou du tout aux parties » (19).
Ces profondes remarques de Lachelier constituent davantage,
nous semble-t-il, une réflexion sur les possibilités a priori des arguments
de Zenon, plutôt qu'une explication sur l'ordre de ces derniers. Elles
proposent un commentaire plus métaphysique qu'historique. Elles
(«) Op. cit., pp. 353-354.

Bergson et Zenon d'Élée

279

sont précieuses, cependant, pour évacuer l'a priori métaphysique
qui était aussi au fond des interprétations de Ravaisson et de Brochard,
qui leur faisait croire que l'éléatisme transportait l'opposition du
divisible et de l'indivisible même dans le domaine de la pluralité et du
mouvement, et qui leur faisait méconnaître pour autant la profonde
unité des arguments de Zenon.
Cette unité, on pourrait la retrouver aussi dans les deux premiers
arguments sur la pluralité (et non sur le mouvement) que nous avons
seulement mentionnés. Dans ces arguments, Zenon suppose d'abord
des éléments infiniment petits d'un côté, numériquement finis de
l'autre. Puis il montre que pour séparer deux éléments quelconques,
dans l'un et l'autre cas, il faut un troisième élément, et pour que ce
dernier soit séparé des deux premiers, il faut un quatrième, et ainsi
à l'infini ; donc les infiniment petits sont infiniment grands d'un côté,
et les éléments finis sont multipliés à l'infini de l'autre. Dans les deux
cas on arrive à des contradictions. Ces contradictions se ramènent,
si l'on veut, à celle de l'indivise et du divisible, mais elles sont
intérieures à chaque argument. Elles manifestent chacune l'absurdité
de l'hypothèse envisagée. Elles valent chacune pour elle-même.
Elles transportent chacune dans un cas particulier l'impossibilité
de s'arrêter dans la chaîne de la multiplicité et de la division, une
fois qu'on en a admis le principe. Telle est la manière de Zenon. De
cela aussi Platon porte témoignage. Il fait dire à Socrate, s'adressant
à Zenon : «t Est-ce que c'est là que tendent tes arguments, tout
simplement à soutenir, contre toutes les façons de parler, qu'il n'est pas
de pluralité ? Est-ce à cette thèse que tu prétends apporter une preuve
par chacun de tes arguments, et vas-tu jusqu'à estimer qu'autant
d'arguments tu as écrits, autant de preuves tu as fournies à la thèse
que la pluralité n'est point? — Tu as parfaitement saisi dans son
ensemble le but de mon écrit, répondit Zenon » (20).
Maintenant il reste à manifester cette unique préoccupation
de Zenon dans les « différentes façons de parler du mouvement ».
La première façon est la plus simple : elle ne met en jeu que la
divisibilité à l'infini de l'espace, d'où dérive, pour le mobile chargé de franchir
une portion si petite soit-elle d'espace, la divisibilité à l'infini du temps.
On ne peut pas dire que ces deux divisibilités se correspondent de
la même façon dans le deuxième argument, quoi qu'en pensent
Ravaisson et Brochard. Rien ne serait changé à l'Achille, si la tortue
(2°) Parménide, 127 e - 128 a.

280

Hervé Barreau

avançait à chaque fois d'un indivisible, et si Achille avançait aussi
d'un autre indivisible : la tortue serait toujours en avance sur Achille
d'un indivisible ou même de plusieurs indivisibles, comparés à ceux
qui devraient suivre, car Achille est assujetti à une loi qui doit le
faire marquer le pas plutôt que de dépasser ou même d'atteindre
la tortue. En effet, l'argument ne porte pas sur le fait que la distance
d'Achille à la tortue est indéfiniment divisible, mais sur le fait qu'Achille
doit chaque fois atteindre le lieu d'où était partie, précédemment
à son pas, la tortue avant de l'atteindre là où elle est maintenant
arrivée quand il achève ce dernier pas. Ainsi que Bergson l'a bien
compris, comme nous le verrons, Zenon décompose à chaque fois
en deux temps le mouvement d'Achille : il doit parvenir au lieu d'où
est partie la tortue, puis la rejoindre au lieu où elle est parvenue
pendant ce premier temps; mais comme pendant ce premier temps,
la tortue a avancé, elle se trouve toujours en avance d'un temps
sur le mouvement d'Achille qui ne la rattrapera jamais. Ce qui est
nouveau dans cet argument par rapport au premier, c'est que la
décomposition du temps ne correspond plus à la décomposition de
l'espace, ce qui permet de faire fi des rapports de vitesse : le mobile
le plus rapide ne dépassera pas, n'atteindra même pas le plus lent.
Le premier argument montrait la contradiction incluse dans la
prétention de franchir une distance, si minime soit-elle ; le deuxième argument
montre qu'il y a une contradiction à concevoir un mobile plus rapide
qu'un autre, quelle que soit la différence de vitesse. Ainsi ce que Zenon
détruit tour à tour, s'appuyant tantôt sur une divisibilité, tantôt
sur une autre, ce sont les notions sur lesquelles repose notre
représentation du mouvement. Après celles de distance et de vitesse, vient
celle d'instant. Le troisième argument montre, en effet, que la flèche
qui, à chaque instant, devrait être en mouvement, est, en fait, immobile,
d'où la contradiction à parler d'un instant de mouvement. L'instant
n'est pas «toujours autre», comme le dit Aristote, mais «toujours
le même» comme le dit aussi ce dernier, pour le caractériser par son
contenu (21). Or, comme ce contenu ne change pas, il n'y a pas
d'instant : l'instant est une illusion, comme la vitesse et la distance ; c'est un
repos perpétuel. Reste la notion de durée, qui est un intervalle entre
deux instants. Cet intervalle se mesure par ce qui s'y passe et, pour
atteindre à une mesure précise, par la répétition de mêmes phénomènes :
(21) Cf. notre article, L'instant et U temps selon Aristote, dans Bévue philosophique
de Louvain, t. 66, n° 90 (mai 1968), pp. 213-238.

Bergson et Zenon d'Élée

281

or ces phénomènes, nous montre Zenon, sont à volonté doubles ou
moitiés les uns des autres; nous avons affaire à des intervalles
élastiques qui détruisent la notion commune de durée, quantité
de temps homogène et transportable d'un instant à l'autre. La notion
de durée n'est pas plus consistante que celles d'instant, de vitesse
et de distance. Telle nous semble l'explication du quatrième argument,
qui en manifeste le mieux l'originalité et en respecte la lettre. Lachelier,
qui a si heureusement contribué à restituer cette lettre, est, dans son
commentaire, trop dépendant encore de l'interprétation de Brochard
qu'il critique : il croit qu'il faut descendre jusqu'aux parties dernières
des corps et des durées pour se heurter à la contradiction qu'a dénoncée
Zenon ; il attribue donc à celui-ci l'idée que « les instants composent
la durée du passage ». Mais Aristote n'a accusé, et avec raison, Zenon
de commettre cette erreur que pour le 3e argument, dont elle est
le présupposé. Le quatrième argument décompose le temps, non en
instants, mais en intervalles, comme il est correct d'un point de vue
aristotélicien. Seulement il montre, par un subterfuge qu'a très bien
analysé Lachelier, que ces intervalles ont des valeurs incompatibles
les unes avec les autres : si Zenon, en effet, emploie le procédé
indirect (22), c'est parce que le procédé direct serait trop choquant;
le sens commun effectue spontanément la composition des vitesses
de mobiles se déplaçant dans des sens opposés; pour empêcher cette
opération, Zenon transporte l'attention du premier B au premier C
(et inversement) relativement aux A; mais il raisonne alors
explicitement sur des durées, non sur des instants.
Si notre interprétation est exacte, la suite des quatre arguments
ne doit pas être comprise comme V examen successif de deux hypothèses,
ou même comme Vexamen des conséquences de Vhypothèse de la
division à Vinfini considérée comme donnée, mais comme le dévoilement
progressif des contradictions incluses dans la pensée du mouvement.
Le mouvement est impossible, car tous les moyens par lesquels on
s'efforce d'en rendre compte s'avèrent inefficaces; les instruments
notionnels liés à la représentation du mouvement s'effritent dans
la contradiction. Une telle interprétation nous semble confirmée
par celle que propose M. E. Fink dans son livre intéressant « Zur
ontologischen Fruhgeschichte von Raum-Zeit-Bewegung » (23). Nous en
extrayons le passage suivant : « Les quatre paradoxes se présentent
(22) Cf. supra, note (5).
(23) La Haye, 1957.

Hervé Barreau

282

dans un enchaînement interne, ils forment une thématique dialectique
d'une conséquence systématique étonnante. Ce ne sont pas des
fantaisies d'une tête spirituelle, ni des éclairs de génie mis en aphorismes ;
on y trouve une discipline sévère et une fermeté de pensée, qui sont
seulement le fait de l'approfondissement d'une question. Pour suggérer
au moins cette systématique, nous pouvons dire : le premier paradoxe
pense la division infinie de l'espace, pense ainsi un moment du
mouvement, à savoir le parcours fini d'un nombre infini d'étendues
intermédiaires; le deuxième paradoxe traite expressément de ce qui était
déjà contenu dans le premier: le moment de temps; le temps fini
d'un mouvement a sa mesure de temps sur un espace fini; le plus
ou le moins de temps qu'il met pour son chemin détermine la lenteur
ou la rapidité d'un mouvement ; or c'est une pensée extraordinairement
audacieuse de Zenon de développer dans son paradoxe la longueur
de temps du mouvement dans un rapport contraire au fait qu'il
soit lent ou rapide, — et précisément de mettre en question d'une
façon dialectique cette différence (de vitesse). Ce qui dans l'usage
de l'espace (1er paradoxe) et dans l'usage du temps (2e paradoxe)
avait été impliqué sans être thématisé, à savoir le passage d'un lieu
de l'espace à un autre, d'un moment du temps à un autre, — ce passage
est dans son fond paradoxal développé dans le troisième paradoxe
de la flèche qui en volant est en repos. La dialectique du mouvement
conduit à son adéquation au repos, c'est-à-dire à son abolition par
le contraire qui est constitutif pour le savoir phénoménal du
mouvement, — car le mouvement y est entendu comme le contraire du repos
et le repos comme le contraire du mouvement. Et finalement dans
le 4e paradoxe est développée toute la structure du mouvement
dans la combinaison de ses rapports possibles aux autres mouvements
et au repos. Là l'autre mouvement n'est pas le mouvement orienté dans
le même sens, — car celui-ci avait été déjà thématisé dans le rapport
du rapide Achille à la lente tortue, — mais c'est le mouvement de
sens opposé, le mouvement orienté en sens contraire » (a4).
Comme tout essai d'interprétation, il est possible que cette
analyse de M. Fink, qui ne veut être d'ailleurs que suggestive, accentue
le caractère systématique de l'ensemble des quatre arguments; du
moins marque-t-elle fortement l'originalité de chacun, d'une façon
fidèle au témoignage laissé par Aristote. Cette interprétation est
très voisine de la nôtre, du moins pour les trois premiers arguments;
(M) op. cit., pp. 121-122.

Bergson et Zenon d'Élée

283

pour le quatrième, il nous semble que c'est bien la « durée » qui est
thématisée par Zenon, à l'aide de cet appareil de mobiles et de corps
en repos dont parle M. Fink. Qu'on préfère l'interprétation de ce
dernier, ou la nôtre, l'important, nous semble-t-il, est d'apercevoir
qu'en chaque argument c'est la totalité espace-temps-mouvement,
telle qu'elle s'offre à la pensée «pluraliste», qui est considérée et
que la contradiction n'est chaque fois relevée que sur un aspect de
cette totalité, mais un aspect essentiel tel que, s'il s'avère inconsistant,
tout s'effondre. Zenon veut nous montrer la contradiction incluse
dans la notion de parcours spatial, puis de vitesse comparée, ensuite
de passage spatio-temporel, enfin de durée mesurée par des additions
de phénomènes semblables, référés à des corps mobiles ou en repos.
Peut-être Zenon avait-il découvert d'autres paradoxes, relatifs à la
relation d'avant-après, à celle de simultanéité, à celle de commencement
et de fin. La pensée scientifique moderne, classique et relativiste,
nous a effectivement mis en face de nouveaux paradoxes, à côté
desquels les paradoxes de Zenon paraissent enfantins. Il nous semble,
en effet, que les paradoxes de Zenon, si ingénieux soient-ils, ne doivent
pas être pris trop au sérieux. En effet, tout en se basant sur la totalité
espace-temps-mouvement qui est l'horizon de notre vie quotidienne,
Zenon ne prend pas la peine de définir les notions qui s'y rapportent
de façon coordonnée. Dès lors, il a tout le loisir de se livrer à un jeu
de massacre qui, comme l'avait bien vu Platon, est œuvre non de
maturité, mais de jeunesse. L'audace de ses paradoxes trouble et
peut faire réfléchir. A cela ils ont parfaitement réussi, non à empêcher
le développement de la cinématique et de la mécanique.
L'argumentation de Zenon n'est pas « scientifique », mais elle est « dialectique » ;
elle a la vertu de révéler les pièges où tombe facilement la pensée
mise en présence du continu, de «l'infini de division». Par là elle
devait éveiller l'attention des philosophes, non seulement de Platon
et d'Aristote qui s'intéressèrent soit aux arguments sur la pluralité
statique soit aux arguments sur le mouvement, mais aussi des
philosophes modernes, Leibniz, Kant et Bergson. C'est à ce dernier que
nous nous attacherons dans la deuxième partie de cette étude, où
nous verrons la conception bergsonienne du mouvement se protéger,
pour y tomber, des pièges de l'éléatisme.
Eésumons pour finir l'argumentation de Zenon dans ses paradoxes
sur le mouvement. L'éléate veut prouver que le mouvement est
impossible et il emploie, pour ce faire, une argumentation par l'absurde.
Si vous imaginez un mouvement, vous ferez appel à des conditions

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Hervé Barreau

qui le rendront irréalisable ou unrepresentable. Le mouvement est
impossible, parce qu'il donne lieu à des contradictions :
1) sur l'espace qu'il doit parcourir
a) s'il s'agit d'un mobile quelconque, à cause de la distance infinie
qu'il devrait parcourir.
6) s'il s'agit de deux mobiles dont l'un est plus rapide que l'autre
et qui vont dans le même sens, à cause de l'inutilité d'une
différence de vitesse pour annuler l'avance du second par rapport
au premier.
2) sur le temps qu'il faut pour parcourir un intervalle d'espace
a) s'il s'agit d'un seul mobile, à cause de la nature de l'instant
qui exige le repos du mobile.
6) s'il s'agit de plusieurs mobiles qui vont à la même vitesse,
mais en sens opposés, à cause de l'évaluation de la durée qui
ne peut être égale à elle-même.
Paris.
(à suivre).

Hervé Barreau,
Attaché de recherche au Centre National
de la Recherche Scientifique.