Des socialistes en nombre

Frédérick Casadesus1
jeu, 15/12/2016 - 00:00
À quelques jours du début de la primaire de La Belle Alliance populaire, l’impression de division
se trouve renforcée par la multiplication des candidatures, au moins sept à ce jour.

À lire
Une enfance en quatrième République
souvenirs d’un apprentissage politique
Paul Bacot
L’Harmattan
132 p., 15 €.
Il ne faut pas se moquer des télé-crochets : certaines carrières brillantes en sont issues et les
voici qui s’incrustent dans la vie politique. Après la compétition de la droite et du centre, la
primaire de La Belle Alliance populaire va commencer. Il s’agit en vérité de sélectionner le
candidat du Parti socialiste et des groupuscules qui l’appuient.
La liste des prétendants ne cessant de s’allonger, il est permis de s’interroger sur les raisons
d’un tel embouteillage. Est-il raisonnable de se déclarer candidat quand on sait que l’on n’a peu
de chance d’accéder à la magistrature suprême, sans parler des compétences qu’une telle
charge exige ? Au sujet de la droite aussi la question s’était posée. Mais le refus de Jean-Luc
Mélenchon et d’Emmanuel Macron de participer à cette compétition, la désignation de Yannick
Jadot comme candidat d’Europe Écologie-Les Verts (EELV) réduisent le champ de la primaire
socialiste et rendent ces multiples candidatures un peu dérisoires. Analyse d’un combat
délétère.
Lancer sa carrière
Les experts nous invitent à la prudence. « L’inflation du nombre de candidatures est un
phénomène général, observe Paul Bacot, professeur émérite de sciences politiques à
l’université de Lyon. Dès que l’on ouvre la porte aux ambitions, les gens se précipitent ; alors
que l’élection présidentielle constitue le pivot de notre vie publique, tout le monde veut y
participer. » De tout temps, la fonction présidentielle a fasciné les ambitieux. Le processus de la
primaire a simplement renforcé la tendance.
Grâce aux radios, à la télévision, quiconque a le droit de concourir devient vedette. « Le cas de
Jean-Frédéric Poisson l’a montré, remarque Paul Bacot. Les trois débats télévisés ont
transformé cet élu de droite assez discret en personnalité que l’on reconnaissait dans la rue, que
les journalistes interviewaient pour un oui ou pour un non. Étonnez-vous que les responsables
politiques de gauche aient l’envie de donner un coup de pouce médiatique à leur carrière… »
La liste définitive des candidats n’est pas arrêtée. Marie-Noëlle Lienemann a renoncé, mais alors
qu’il tente de faire revenir Emmanuel Macron dans le jeu, Jean-Christophe Cambadélis a refusé
que Pierre Larrouturou, Bastien Faudot et Sébastien Nadot, représentant respectivement
Nouvelle donne, le Mouvement républicain et citoyen et le Mouvement des progressistes,

puissent y participer. « Tout le monde veut en être, mais la primaire de la gauche, ça n’est pas
open bar », a déclaré le premier secrétaire du PS, dans une dénégation triviale.
D’une façon spectaculaire, ce désordre trahit l’abaissement de la fonction présidentielle.
Synthèse de la monarchie, de la république et du bonapartisme, la Ve République a donné
l’essentiel (pas la totalité) du pouvoir exécutif à un personnage dont le peuple souverain est
censé reconnaître les qualités incomparables.
« Sans verser dans la nostalgie, nous voyons bien que l’image de la présidence de la
République est détériorée, déplore Olivier Ihl, professeur à l’Institut d’études politiques (IEP) de
Grenoble. Pour la plupart des acteurs politiques, elle est tombée si bas qu’ils ne voient pas
pourquoi ils n’auraient pas le droit de l’exercer. Cette évolution touche d’autant plus le PS que
son candidat naturel a renoncé. » La légitimation populaire ne couronne plus les candidats
charismatiques, mais les plus habiles. François Hollande aurait dit jadis : « Maintenant que
Jacques Chirac a été élu président, chacun peut l’être. » Cette petite blague se retourne contre
lui.
Le PS disposait en 2012 de tous les leviers du pouvoir : majoritaire dans les départements, les
régions, à l’Assemblée nationale et au Sénat, son ancien premier secrétaire à l’Élysée, ce parti
de gouvernement a presque tout perdu.Le président sortant renonce et ne demeurent à l’avantscène que des querelles personnelles.
La rivalité qui sépare aujourd’hui le trio Vals-Montebourg-Hamon remonte à la fin du mois d’août
2014, quand le premier a décidé de se séparer des seconds qui l’avaient aidé à devenir Premier
ministre ; la candidature de Vincent Peillon se nourrit de sa mise à l’écart, lorsque Manuel Valls,
au printemps 2014, a remplacé Jean-Marc Ayrault. « Il est évident que l’absence de leadership
au sein du Parti socialiste pèse beaucoup dans la diversité de ces démarches, estime Olivier Ihl.
Le désordre programmatique dans lequel cette formation s’est enferrée depuis vingt ans se
révèle : aucun travail de fond n’a été mené pour savoir de quelle manière adapter le socialisme
aux nouvelles formes de travail, à la mondialisation. » Et l’historien de considérer le PS comme
un mouvement politique en voie de décongélation, qui prend conscience de l’urgence au pire
moment de son histoire. Au moins la primaire de La Belle Alliance populaire pourrait-elle
favoriser cette clarification idéologique...
Mais, pour beaucoup, la configuration des débats risque d’encourager la confusion. « La
primaire est une épreuve difficile, analyse le philosophe Bernard Reber. Faut-il s’adresser au
cœur de l’électorat de son parti, ou bien jouer la carte du rassemblement le plus large, au-delà
des militants, c’est-à-dire séduire les sympathisants, voire les citoyens qui ne sont pas de
gauche mais qui vont venir voter ? Cette incertitude, on l’a vu pour la droite et le centre, oblige à
des contorsions programmatiques. » Ils ne seront pas trop de sept pour surmonter l’obstacle.

Un débutant qui suscite l’engouement
Emmanuel Macron, les bras en croix, la voix dans les cintres, a terminé son meeting dans un état
second. Mais il a quand même attiré plus de quinze mille personnes le 10 décembre dernier. Le
succès de ce rassemblement contrastait d’autant plus avec la réunion de La Belle Alliance
populaire qu’il n’était composé, selon ses organisateurs, que de bénévoles venus par leurs
propres moyens. « Emmanuel Macron peut séduire des électeurs socialistes désorientés, des
centristes sensibles à son absence de marqueur idéologique, estime Olivier Ihl, professeur à

l’Institut d’études politiques de Grenoble. Comme autrefois Valéry Giscard d’Estaing, cet homme
jeune incarne une transgression sans risque, aimable et mesurée. »
Cela peut-il suffire à le faire gagner ? Le philosophe Bernard Reber note que ce candidat qui se
dit moderne refuse la seule innovation du moment : la primaire. Pour le reste... Bien malin qui
peut prédire l’avenir. « Sa démarche reste fragile, observe Paul Bacot, professeur émérite à
l’université de Lyon. Il manque d’expérience, y compris par la technique oratoire. Il ne pourra
percer que si le candidat socialiste élu fin janvier développe des thèses opposées aux siennes.
» Un ovni peut voyager loin.
F. C.
1 http://reforme.net/annuaires/personnalites/journaliste/frederick-casadesus