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P.

ORAZIO PREMOLI Barnabite

HISTOIRE DES BARNABITES

AU XVIIe SIÈCLE

Transcription de la
traduction manuscrite du Père Albert Dubois
de la même Congrégation.

ROME

INDUSTRIE TYPOGRAPHIQUE ROMAINE

Via Ennio Quirino Visconti, 22

1922

1
INDEX GÉNÉRAL DU VOLUME

Introduction……………………………………………………………….page…….3
Principales sources manuscrites……………………………………………………..4
Texte………………………………………………………………………………….6
Appendice………………………………………………………………………….399
Table des matières………………………………………………………………….430

\\

2
Introduction

Bien que le volume intitulé Histoire des Barnabites au seizième siècle, publié par moi en 1913,
puisse être suffisant comme exposition de la vie barnabitique dans un siècle d'une importance
décisive pour l'Église et pour l'Italie, il était facile de prévoir qu'il ne serait pas le seul s'il avait
obtenu les suffrages du public. Et, de fait, ces suffrages ne lui ont point manqué, comme le prouvent
les jugements exprimés par des journaux et par des périodiques historiques de tendances diverses,
mais tous très compétents. Encouragé par ces jugements et par d'autres non moins flatteurs qui me
sont venus de divers côtés, j'ai entrepris la composition de ce second volume, en suivant les mêmes
critères que pour le précédent, parce qu'ils m'ont semblé universellement approuvés.
Les conditions actuelles si critiques de l'art typographique ont retardé de quelques années la
publication de ce livre mais, en vérité, ce ne fut pas un mal parce que, entre-temps, le limæ labor1 a
pu être plus fructueusement employé. Pour la même raison, il n'a pas été possible de reproduire les
mêmes caractères que dans le précédent volume.
Quoi qu'il en soit, pour cela ou pour d'autres imperfections, je présente mes excuses au lecteur, en
même temps que j'éprouve le besoin de manifester ma reconnaissance à tous ceux qui m'ont aidé de
leurs conseils dans la composition de ce travail, et en particulier le Révérendissime P. Louis
Zambarelli des Clercs Réguliers de Somasque qui, sur mes instances, a revu le manuscrit avec une
extrême bonté et un grand soin.

PRINCIPALES SOURCES MANUSCRITES CONSULTÉES

Outre plusieurs sources déjà indiquées dans le volume précédent, nous citons les sources suivantes :

Dans les Archives de Saint-Charles ai Catinari (Rome)

1 C'est à dire le travail de la lime ou de révision.

3
Registre ou épistolaire généralice, depuis 1659. Les lettres sont en général résumées par le
Chancelier – AA.
Acta Praepositi generalis. (Actes du Supérieur général). – R.
Acta Procuratoris generalis.(Actes du Procurateur général). – T.
Acta Capitulorum generalium. (Actes des Chapitres généraux). – S.
Acta triennalia ad Capitulum generale. (Actes triennaux à fournir au Chapitre général). – CC.
Libri professionum Clericorum. (Livre des professions des Clercs) – E, a.b.c.d. et conversorum (et
des frères convers). – E. I. II.
Actes des visites.
Documenti di Collegi esistenti. (Documents des Maisons existantes). – BB.
Documenti di Collegi estintti. (Documents des Maisons fermées). – DD. 1-6.
Acta Collegiorum. (Actes des Communautés). – CC. 1.2.
Lettres au P. Général. – AA.
Missioni varie in Europa. (Misions variées en Europe). – V.C.
Trattati per fondazioni di nuovi Collegi. (Traités pour la fondation de nouvelles Maisons). – AA.
2. I et II.
Lettere di principi. (Lettres de Princes). – AA. Département II.
GALLICIO. Vita dei primi 23 Prepositi Generali. (Vie des 23 premiers Supérieurs Généraux). –
Y.a.2.
Memorie per servire alla Storia della Congregazione . (Mémoires pour servir à l'Histoire de la
Congrégation). – M.R. 1-2.
P. FONTANA. Zibaldone barnabitico. (Mélanges barnabitiques) – 3 volumes.
P. ALBINI. Zibaldone barnabitico. (Mélanges barnabitiques).
P. CORTENOVIS. Schede storiche e biografiche. (Fiches historiques et biographiques).
Documenti circa la traslazione della Sede Generalizia. (Documents concernant le transfert du Siège
Généralice). M.i. 1 et
.
Archives de Saint-Barnabé (Milan).
Registro o epistolario generalizio fino al 1659. Registre ou épistolaire généralice jusqu'en 1659.

Documenti dei Collegi esistenti o estinte. (Documents des Maisons existantes ou fermées). B. Dossiers I-XXIII.

SPINOLA . Degli uomini illustri della Congregazione di S. Paolo detti Barnabiti. (Des hommes illustres de la

4
Congrégation de Saint Paul, dits Barnabites – M. (dans les textes, il sera cité sous le titre plus bref de Mémoires).

5
CHAPITRE I

(1608 – 1611)

1. Le dix-septième siècle et les Ordres de Clercs Réguliers. – 2. Division de l'Ordre des Barnabites
en trois Provinces. – 3. Fondation de la Maison de Saint-Dalmas à Turin. – 4. Mission du P. Colom
et du P. Olgiati en Béarn. – 5. Ouvertures des classes Arcimboldi dans le Collège de Saint-
Alexandre à Milan. – 6. La Maison des saints Paul et Charles à Vigevano. – 7. La Maison de Sainte-
Marie in Cosmedin à Naples. – 8. La Maison des saints Paul et Barnabé à Aquila ; le Père Jean
Antoine Carli. – 9. Évêchés offerts au Père Dossena.

1. - Le dix-septième siècle représente en général pour notre histoire littéraire et artistique une
époque de décadence. La domination espagnole, répandue sur la plus grande partie de la péninsule,
a mis à la mode « l'espagnolisme » ; des cours et des maison seigneuriales, il en est venu peu à peu
à éloigner les habitudes de simplicité du seizième siècle pour y substituer une étiquette compliquée,
compassée et très rigide. Le nombre des courtisans et des serviteurs galonnés s'est augmenté, peut-
on dire, en raison inverse du travail. Pendant que languit l'industrie par suite du mépris qu'on lui
témoigne, les œuvres d'art dirigées pour la plus grande partie vers la glorification des grands et des
nobles, ne connaissent plus aucun frein de lignes, de mesures, de mouvements, et ainsi la
complication souvent bizarre, toujours artificielle, du dessin, devient ridicule précisément alors qu'il
veut exciter notre admiration. Les Lettres ont perdu l'élégance simple que la Renaissance avait
puisée dans les œuvres classiques de l'Antiquité et se complaisent en des sujets de peu d'importance,
camouflés par un extérieur pompeux et fantastique ; plus encore que le beau et le vrai, on cherche la
nouveauté et on la cherche à n'importe quel prix, souvent contre le sens commun lui-même. C'est
une décadence d'autant plus évidente et irritante que l'on voudrait nous faire croire à un progrès.
Il ne faut pas cependant exagérer les critiques et accuser de cette décadence les italiens du dix-
septième siècle ; on devrait plutôt en rejeter la responsabilité sur les conditions spéciales de ce
temps-là et ne pas oublier qu'elle fut occasionnée par « l'espagnolisme » ou par d'autres raisons, et
que, finalement, elle n'existait pas seulement chez les italiens, comme aussi elle ne fut pas de nature
à nous obliger de regarder le dix-septième siècle avec un mépris olympien2. En considérant ce qu'il

2 Croce, dans ses Essais sur la littérature italienne du dix-septième siècle (Bari, 1911), note avec raison que le dix-
septième siècle fut trop dénigré par le dix-huitième (Crescibeni, Gravina, Muratori, etc.) et en général par les Arcadiens

6
nous a donné de bon et de durable, on arrivera à donner raison à ceux qui, aujourd'hui, travaillent à
le réhabiliter, au moins en partie, et on fera justice des jugements trop sévères devenus habituels sur
son compte.
Quelques-uns ont accusé de cette décadence la Contre-réforme qui fut victorieuse au 17e siècle,
comme si, plus encore que la domination espagnole, l'Église avait asservi et affaibli les esprits
italiens. Ici ils cèdent, peut-être à leur insu, à un préjugé de leur éducation antichrétienne, sans faire
attention au fait que l'un des plus grands précurseurs de l'esprit du 17e siècle fut l'austère Buonarotti
et que l'impétueux Marini est une figure typique de ces temps-là. De même que personne ne met en
doute le mâle catholicisme du premier, nous devons nous souvenir aussi que l'Église a condamné
les ouvrages du second, bien qu'ils fussent considérés alors comme des modèles insurmontables de
poésie. Si des hommes d'Église ont parfois sembler participer à ce goût littéraire et artistique si
discutable, cela prouve uniquement qu'ils n'ont pas su s'opposer à la mode alors dominante et qu'ils
n'ont pas vu ce que leurs descendants ont si facilement remarqué. À côté de ces ecclésiastiques,
nous avons un Castelli, disciple privilégié de Galilée, un Sforza Pallavicino qui, avec le cardinal
Bentivoglio, maintient les traditions de l'historiographie italienne, un Bartoli, alors comme
aujourd'hui, historien sérieux très admiré, un Segneri, toujours maître d'une éloquence ordonnée,
limpide ; convaincante, malgré quelques défauts de son temps.
Chez ceux que nous venons de nommer comme les fils intègres d'une époque de décadence, le
lecteur aura remarqué non seulement le caractère sacerdotal, mais le caractère religieux. À cela rien,
d'étonnant. Plus encore que les prêtres séculiers, les Réguliers ont la facilité de s'adonner aux études
littéraires ou scientifiques, sans détriment pour le ministère sacré. La séparation du monde extérieur
leur donne plus de liberté pour suivre leur propre inclination et l'habitude de la méditation les rend
plus attentifs à éviter les défauts et les tendances mauvaises de leur temps. Au 17e siècle, on assiste
à une véritable joute entre les Ordres des Clercs Réguliers, désormais parvenus à leur plein
développement et que les études rendaient encore plus illustres ; et cette émulation fut certainement
avantageuse au savoir italien et à la religion, bien que parfois soit venue s'y mêler un peu de misère
humaine. En général, cette ardeur pour la culture de l'intelligence n'était pas un obstacle à
l'accomplissement des devoirs ecclésiastiques ; c'était, au contraire, un ornement, un nouveau

et, plus tard, par Tiraboschi. Il existe assurément des défenseurs, mais dans le sens qu'on voulait soutenir et faire avouer
que tout n'était pas mauvais dans le dix-septième siècle, système qui laisse le temps comme il le trouva, puisqu'on parle
toujours d'exceptions. Croce veut, au contraire, rappeler que la décadence totale et absolue est une absurdité logique car,
toujours, pendant que disparaît quelque chose, une autre vient à la vie. Le marinisme (manière de J. B. Marino qui
recherche les effets, parfois extravagante) est la continuation de Boccace à Arioste et au Tasse. Il ne faut pas confondre
le dix-septième siècle littéraire avec la mode du dix-septième siècle ; il faut faire attention à ce que ce siècle nous a
donné de nouveau et de vivant : la science et la prose scientifique de Galilée, l'histoire, l'art baroque aujourd'hui de
nouveau apprécié, le drame musical.

7
ministère qui venait s'ajouter à celui du prêtre et le rendait plus accrédité et agréable.

2. - Les Barnabites, eux aussi, prirent part à la lutte. Dans un précédent volume, nous avons déjà
raconté leur origine, leurs premières vicissitudes et leur développement, nous arrêtant à l'année
1608 où le nombre croissant des sujets et des maisons amena la division de l'Ordre en trois
Provinces : la lombarde, la piémontaise et la romaine3.
Née en 1533, la Congrégation des Clercs Réguliers de Saint Paul avait gardé pendant longtemps un
caractère strictement lombard. Même en 1579, lorsque furent rédigées de nouvelles Constitutions,
sous la direction de saint Charles Borromée, la fondation déjà réalisée des communautés de Casale,
de Verceil et de Rome, et la prévision de fondations en des endroits encore plus éloignés,
n'empêchèrent pas de fixer à Milan le siège du Supérieur général et, par conséquent, le centre de la
Congrégation. Bien plus, tout en prévoyant dans ces Constitutions et tout en établissant des règles
opportunes pour une division éventuelle de l'Ordre en plusieurs Provinces, on ne jugea pas
nécessaire, dans ce cas, de transférer ailleurs le siège du Supérieur général et ainsi le caractère
lombard de la Congrégation fut en quelque sorte garanti ; lorsqu'en 1608 on décréta la division en
trois Provinces, aucune modification ne fut proposée au sujet du changement de la résidence
généralice.
Ce fut pour cette raison que le P. Dossena, réélu Supérieur général par le Chapitre de1608, continua
à gouverner la Province lombarde. Religieux d'une grande austérité de vie, ayant appris depuis sa
prime jeunesse dans l'armée à gouverner les autres, il était depuis deux termes triennaux à la tête de
la Congrégation ; par la parole et par l'exemple, il avait procuré l'observance des règles, le maintien
de l'esprit religieux, le développement et la diffusion de l'Ordre avec une sagacité et une sollicitude
que ne laissait pas facilement prévoir sa nature extérieurement tout ascétisme, mortification et
obscurité. Le Père Louis Merlini, d'Acqui, fut mis à la tête de la Province piémontaise. Entré en
Congrégation à l'âge de trente-six ans, sa première charge, après avoir terminé ses études
théologiques à Sainte-Marie de Canepanova à Pavie, fut celle de Supérieur de Sainte-Marie de

3 En 1608, la Congrégation comptait cent cinquante-sept Pères et cent dix-neuf Clercs (étudiants, novices et
postulants). Les Maisons étaient au nombre de vingt-quatre, y compris celles de Casalmaggiore et de Naples, dont
la situation était encore très précaire. En partageant la Congrégation en trois Provinces, le Chapitre général avait
attribué à la Province lombarde les maisons de St-Barnabé et de Saint-Alexandre à Milan ; celle de Sainte-Marie de
Carrobiolo à Monza ; celle de Sainte-Marie de Canepanova à Pavie ; celle de Saint-Marc à Novare ; celle de Saint-
Jean des Vignes à Lodi ; celle des saint Jacques et Vincent à Crémone ; celle de Saint-Aurélien à Montù ; celle de
Saint-Michel Archange et de Saint-André à Bologne. À la Province romaine, les maisons de Saint Paul et de Saint
Blaise à l'anneau à Rome ; celle de l'Annonciation à Zagarolo ; celle de N. D. des Lumières à Sanseverino ; celle de
Sainte-Catherine (et ensuite de Sainte-Marie de Portanova) à Naples ; celle de N. D. de Lorette à Spolète ; celle de
Saint-Herculanus à Pérouse. À la Province piémontaise, la maison de Saint-Christophe à Verceil ; celle de Saint-
Paul à Casalmonferrato ; celle de Saint-Martin à Asti ; celle de Saint-Fridien à Pise ; celle de Saint-Paul à Gênes ;
celle de Saint-Paul à Acqui ; celle de Saint-Paul à Casalmaggiore.

8
Carrobiolo à Monza et du noviciat qui s'y trouve annexé ; il y demeura pendant quinze ans,
interrompus cependant par un séjour à Milan comme Supérieur de la communauté de Saint-
Alexandre et ensuite de celle de Saint-Barnabé, maison mère de la Congrégation. En 1596, il fut
nommé Procureur général, ensuite Assistant et enfin Visiteur. Après des emplois prolongés et si
variés, la charge de Provincial ne pouvait assurément présenter beaucoup de difficultés. Piémontais
de naissance, il avait, avec deux autres Pères, inauguré le saint ministère de la nouvelle
communauté ouverte en 1605 à Acqui même, sa ville natale. La nouvelle destination devait donc lui
être agréable4. La Province romaine fut confiée au P. Innocent Chiesa. D'une famille patricienne de
Milan, il n'avait que onze ans de profession mais, dès le commencement, il avait inspiré une
excellente impression, pleinement confirmée par les faits. Demeuré orphelin de père, saint Charles
Borromée, ami de sa famille, en avait pris un soin spécial et l'avait envoyé à Pavie où il obtint le
doctorat en droit canonique et civil. Il avait pris l'habit en 1591, sous le généralat du P. Bascapè,
pour lequel il conserva une vénération à toute épreuve, s'estimant très heureux lorsque, en 1598, il
fut choisi par l'obéissance pour établir à Novare la nouvelle maison de Saint-Marc, sous les auspices
et l'invitation de Mgr Bascapè, depuis cinq ans évêque de cette ville5. Élu Supérieur de cette
communauté en 1601, il n'y resta pas longtemps, ayant été nommé Supérieur d'autres communautés
à Rome et à Milan. Il avait trente-six ans lorsqu'il fut élu Provincial. La détermination prise par le
Chapitre général de 1608 de partager la Congrégation en Provinces n'offrait pas de sérieuses
difficultés . Les Constitutions de 1579 contenaient des dispositions très précises et très sages à cet
égard ; il n'y avait qu'à les appliquer. Ainsi, loin de voir se réaliser le malaise que produit
ordinairement l'introduction d'une nouveauté, le développement de la Congrégation se poursuivit
rapidement par diverses fondations promptement réalisées.

3. - La première et la plus importante fut celle de Saint-Dalmace à Turin, pour laquelle le duc
Charles Emmanuel I, très affectionné aux Barnabites d'Asti, avait depuis longtemps formellement
invité le P. Dossena et établi les rentes nécessaires. Le Chapitre général de 1605 avait fait bon

4 Il fut élu Supérieur de Sainte-Marie de Carrobiolo en 1591 et cette charge fut la dernière de sa vie. Il mourut à
Monza en 1625, en réputation de sainteté.
5 Mgr Bascapè voulut ajouter à sa Novaria Sacra, les Antiqua novariensium monumenta collecta ac divulgata nunc
primum a Paulo Gallarato i.c. Coll. Novariæ. Ce recueil d'inscriptions, au lieu de Gallarati, est dû à notre P.
Chiesa, auquel Bascapè lui-même écrivait le 29 mai 1612 : « En faisant imprimer notre livre de Ecclesia
Novariensi, j'ai pensé faire ajouter les inscriptions recueillies par Votre Révérence. J'en ai donné l'ordre à Vandone,
de bonne mémoire, mais je trouve que Mr Paul Gallarati, chez lequel était le livre, s'attribue le tout. J'ai dit que
c'était une erreur et que Votre Révérence avait eu toute la fatigue ; néanmoins, je vois que, dans la lettre dédicatoire,
il est dit « ipse collegit cum Patre Innocentio » (il les rassembla lui-même avec le P. Innocent). J'en ai été bien
ennuyé, bien que je sache combien Votre Révérence fait peu de cas de tous ces titres. » Épistolaire de Mgr Bascapè.
Archives généralices. Mommsen dans son Corpus inscriptionum latinarum (Vol. V, p. 2) cite le Père Chiea à
propos d'une pierre retrouvée par ce Père à Ispra et dédiée à Mercure. Voir à ce sujet GRAZIOLI : De præclaris
Mediolani ædificiis, p. 151.

9
accueil à cette invitation mais il paraît que l'opposition venait des Antonins6 qui officiaient en cette
église depuis 1271 et y exerçaient la charge paroissiale7. Mécontent de ces religieux à cause de leur
relâchement, le duc voulait les éloigner, mais il ne pouvait facilement les amener à faire sa volonté
et, d'autre part, il fallait tenir compte de certains droits. En tout cas, Charles Emmanuel n'était pas
homme à se laisser arrêter par les difficultés. Sur la fin de 1608, ces difficultés s'étaient déjà
aplanies, à la satisfaction des deux parties, en sorte que, d'accord avec le P. Isidore Pentorio qui,
depuis quelques mois, se trouvait à Turin comme hôte des Feuillants à la Consolata8 et chargé de
concerter cette fondation, le Duc envoya son camérier secret Octave Rosino avec les carrosses de la
Cour pour prendre les Barnabites au nombre de douze, des maisons de Verceil, d'Asti et de Casale,
voulant donner à leur établissement à Turin la plus grande solennité possible9.
Le 12 janvier 1609, qui était en même temps l'anniversaire de la naissance du Prince, les Barnabites,
ayant à leur tête le P. Provincial, P. Louis Merlini, furent reçus par le Duc qui avait été à leur
rencontre à Borgo di Po. Plus tard, ils se rendirent à la cathédrale où son Altesse, revêtue du grand
collier de l'Annonciade, se plaça à côté de l'Archevêque Charles Broglia, pour leur souhaiter
solennellement la bienvenue. Le Duc était accompagné des princes Philibert, Victor Amédée,
Thomas, et du cardinal Maurice, du duc de Mantoue, alors l'hôte de la Cour de Savoie, du duc de
Savoie, du duc de Nemours, du Nonce pontifical Mgr Costa, des ambassadeurs d'Espagne et de
Venise, des chevaliers de l'Ordre Suprême, du Sénat, de la Chambre des comptes et des magistrats,
tous en grand habit de gala. Monseigneur l'Archevêque était entouré du clergé séculier et régulier,
de toutes les confraternités de la ville avec leurs étendards. Étaient également présents trois évêques

6 C'étaient des Frères hospitaliers, ainsi appelés à cause de leur maison-mère de Saint-Antoine à Saint-Didier de la
Motte (dans le Dauphiné entre Vienne et Grenoble). Fondés en 1095 par un certain chevalier Gaston, ils se
consacraient à l'assistance des malades et spécialement de ceux qui étaient atteints du « feu de saint Antoine », mal
alors épidémique. Leur richesse et la décadence qui en fut la suite donnèrent lieu à une réforme dans la première
moitié du dix-septième siècle, mais elle demeura incomplète. En 1777, ils furent supprimés par Pie VII et
incorporés avec leurs biens dans l'Ordre des Chevaliers de Jérusalem. En cédant aux Barnabites l'église des saints
Antoine et Dalmace, qui ensuite ne conserva que le second de ces noms, les Antonins avaient la promesse que le
Duc leur ferait construire ailleurs une autre église. L'église de saint Dalmace, telle qu'on la voyait avant la
restauration actuelle, est due à la munificence de Mgr Antoine della Rovere, évêque d'Agen, qui la fit construire en
1530 et de Mgr Jérôme della Rovere, archevêque du Turin, qui la mena à bon terme.
7 En 1584, la paroisse comptait un millier d'âmes.
8 Par décret du 12 septembre 1607, contresigné par le chancelier Provano et par Mignatta, le Duc avait fixé pour
l'entretien des Pères de Saint-Dalmace 500 écus annuels, ce qui fait à peu près 5200 lires de notre monnaie. Le
décret commence par ces paroles qu'il convient de rappeler : « Encouragé par la piété chrétienne et par les louables
exemples des Seigneurs, nos prédécesseurs, et connaissant combien contribue à la conservation et au maintien des
États la sainte crainte de Dieu parmi les peuples, et enfin particulièrement affectionné aux Pères Barnabites, à cause
de leur vie exemplaire, de leur grande piété et des fruits que nous espérons au service de Dieu et à son culte, pour le
salut de notre âme et celle de nos sujets, grâce à leurs saintes prières, etc. » L'acte légal de la cession de l'église et de
la maison de Saint Dalmace (la maison consistait en un palais appartenant au Duc lui-même) fut dressé le 30 juillet
1609.
8
9 Et en effet « les projets de son Altesse, écrivait le P. Général, de vouloir honorer la prise de possession par la
présence de tant de personnages, sont un honneur pour nous, mais nous devons humblement le refuser ; » 23 juillet
1608. Registre généralice. Comme on le voit, il fallut laisser le Duc faire ce qu'il voulait.

10
du Piémont ainsi que les deux cardinaux Pierre et Sylvestre Aldobrandini. Devant cette assemblée si
nombreuse et si auguste, dont le duc voulut augmenter la splendeur en conférant de sa main le grand
collier de l'Annonciade à quelques personnages de sa Cour, le P. Pentorio prononça un discours sur
la naissance du Duc et celle, pour ainsi dire, des Barnabites dans la capitale du Piémont. Le discours
achevé, toute cette foule d'ecclésiastiques et de personnages sortit processionnellement pour se
rendre à l'église de Saint-Dalmace, précédé par les trompettes de la ville, revêtus des écussons de la
Cour ducale, au milieu des troupes faisant la haie avec leurs étendards déployés et au son du
tambour. Lorsque le cortège passa devant l'église des Saints Martyrs, les Pères Jésuites en sortirent
pour saluer l'arrivée des nouveaux religieux. Arrivés à Saint-Dalmace, le Duc appela les Pères par
leur nom et les présenta, un à un, au cardinal Pierre Aldobrandini, afin qu'il les mît lui-même en
possession de l'église et de la maison, ce que fit le cardinal, en prenant par la main le P. Pentorio,
supérieur de la nouvelle maison, et le P. Merlini, Provincial, les conduisant ainsi dans l'église
merveilleusement ornée. Le P. Merlini prononça un discours de remerciements au Duc et enfin le
chant solennel du Te Deum termina la cérémonie. L'historien Cibrario, racontant les particularités
de cette intronisation, affirme que « pas une seule Congrégation religieuse ne fit son entrée à Turin
avec autant de solennité et de fête que celle des Barnabites...et il ajoute : ces honneurs que l'humilité
de ces Pères jugea peut-être excessifs, sont une preuve de la piété du Duc et de la haute estime en
laquelle il tenait la vertu des Barnabites. »10 Parmi les Pères qui devaient composer la nouvelle
communauté de Saint-Dalmace, outre le P. Pentorio et le P. Merlini, déjà nommés, on remarquait
les Pères Juste Guérin et Fauste Bifffi, milanais. Le premier, d'origine lyonnaise, avait provoqué
une grande admiration pendant son noviciat à Monza, et ensuite dans le scolasticat de Pavie, par sa
profonde piété et par un esprit religieux qu'on rencontre à peine chez les profès déjà avancés. À
Pavie, les fréquentes indispositions de ses confrères l'obligèrent à les assister de telle sorte qu'il ne
lui restait que peu ou point de temps pour l'étude. Évidemment, ce contre-temps, dont personne
n'était évidemment coupable, dut lui causer du déplaisir, mais il n'en parut jamais rien, ni dans ses
actes, ni dans ses paroles. Un jour, quelqu'un, émerveillé d'une soumission si complète à la volonté
de Dieu, lui dit que, de cet office si humble auquel il était appliqué par obéissance et par charité
fraternelle, le Seigneur ne manquerait pas de l'élever également un jour « parmi les princes de son
peuple », paroles prophétiques dont on se souvint lorsque le P. Guérin devint évêque de Genève11.
Il exerçait depuis peu de temps le saint ministère à Saint-Dalmace12 lorsque déjà la renommée de

10 CIBRARIO, Storia di Torino. (Torino, 1846) Vol. II
11 Sur le P. Guérin, voir ARPAUD , La vie de Mgr Guérin, religieux barnabite. Annecy, 1678. Le P. Gobio en a
publié la traduction italienne, avec quelques coupures, en 1859.
12 Non pas comme curé, comme l'ont affirmé quelques-uns. Nous savons, au contraire, que jusqu'en 1628 cette charge
demeura entre les mains du Rd Matthieu Cattaneo, religieux Antonin, qui mourut le 8 décembre de cette même

11
ses exceptionnelles qualités comme directeur d'âmes le signalèrent à l'attention du duc Charles
Emmanuel qui voulut souvent s'entretenir avec lui et le mandait à la Cour où il l'accueillait avec le
plus grand respect, jusqu'à exiger qu'il demeurât la tête couverte et à ne vouloir l'entendre qu'à cette
condition. Les infantes Catherine et Marie, jeunes filles d'une grande piété, choisirent le P. Guérin
pour directeur et leur exemple fut imité par un grand nombre13. Nous avions nommé le P. Fauste
Biffi14. C'était un milanais, d'un grand talent dont il avait donné un échantillon à Saint-Barnabé, en
présence du cardinal Frédéric Borromée, avec d'autres étudiants, ses compagnons les plus
distingués dans les Lettres. Il s'adonna ensuite à la prédication et aux confessions et devint, entre les
mains de Dieu, un précieux instrument pour le salut des âmes, jusqu'au jour où il eut le bonheur de
donner sa vie en assistant les pestiférés dans la ville de Pescia, en 1630.
Ces ouvriers très zélés, entourés de l'estime des princes et du peuple, n'étaient cependant pas sur un
lit de roses. L'église se trouvait en de tristes conditions ; et surtout, les Antonins avaient permis à
une confrérie d'élever un échafaudage à la porte de l'église pour empêcher d'entrer la lumière
provenant de la grande fenêtre ronde de la façade ; il en résultait une grande obscurité15. Ensuite, la
maison donnée aux Barnabites par le Duc était en vérité vaste et commode, mais ils ne pouvaient
l'occuper parce que le Nonce apostolique y demeurait, et bien qu'il n'y eût aucun droit, pro bono
pacis et pour complaire au Duc, les Pères s'abstinrent de toute réclamation, préférant attendre que le
Nonce fût destiné ailleurs. Malheureusement, cette destination vint très tard et le nouveau Nonce,
Mgr Campeggi, fut si empressé de faire occuper la maison en son nom que les Barnabites en furent
réduits à attendre un nouveau changement. Il eut lieu en 1626, et le prince Amédée, désolé de savoir
les Pères dans cette triste situation, invita immédiatement le P. Urbain Peyra à occuper la maison ;
les protestations de l'Internonce Cardella n'eurent aucun effet, parce que le Pape, informé à temps
de la question par le Duc lui-même, et ne voulant pas mécontenter le Cardinal de Savoie qui lui
avait donné son appui lors du Conclave, décida de laisser les Barnabites en paix. Plus tard, ce palais
fut transformé en couvent, comme on peut le voir aujourd'hui dans la petite partie laissée aux
Barnabites. En même temps, l'église reçut une forme nouvelle : les lignes gothiques disparurent en

année. Nous devons ces renseignements à la complaisance du chanoine Laurent Sartorio qui a compulsé pour nous
les archives paroissiales de Saint-Dalmace.
13 ARPAND, La vie de Mgr Guérin D. Juste Guérin, etc. p.73.
14 « À Turin, le P. Biffi fut chargé des prédications dans l'église l'après-midi des fêtes et il accomplit cette charge avec
tant de succès que, la renommée en étant parvenue aux oreilles du Sérénissime Duc, celui-ci exprima le désir de
l'entendre mais, pour ne pas porter préjudice à notre église, il fut invité par Mgr l'Archevêque à prêcher à la
cathédrale les louanges de Marie tous les samedi d'avril jusqu'à la Pentecôte, afin que son Altesse eût la faculté de
l'entendre depuis une tribune. » SPINOLA, Vies de Barnabites, manuscrit M dans les archives de Saint-Barnabé, P.
284.
15 Ces confrères, appelés aussi Battuti, obtinrent aussi de construire à l'ouest de l'église une chapelle pour la sépulture
des condamnés à mort ; en compensation de cette faveur accordée, ils démolirent plus tard l'ancien campanile et en
construisirent un nouveau.

12
partie, dans une de ces restaurations non seulement permises, mais imposées par la décadence de
l'art. Les Barnabites ne se contentèrent pas des réparations mais, voulant introduire la dévotion à N.
D. de Lorette, comme ils en avaient l'habitude dans presque toutes leurs églises, ils commencèrent
en 1629 la construction d'une chapelle entièrement semblable à la Sainte Maison, ; en deux ans, elle
fut terminée, grâce à l'activité du P. Octave Asinari et à la piété de l'Infante de Savoie et de sœur
Marie-Christine Scaglia, des comtes de Verrua. Dès les premières années de leur entrée à Saint-
Dalmace, les Pères éprouvèrent aussi le désir de délivrer leur église de la servitude que leur
imposait la confrérie de la Miséricorde. Ce n'était pas tant l'encombrement causé par l'échafaudage
dont nous avons déjà parlé, en privant l'église d'une lumière suffisante, que le dérangement que leur
occasionnaient les offices de ces Confrères, surtout dans le temps destiné aux confessions. De plus,
leur présence à Saint-Dalmace les privait de toute liberté d'action, condition indispensable pour
exercer la charge paroissiale. Ils firent plusieurs tentatives pour se délivrer de cette ennuyeuse
servitude, mais ce fut seulement en 1698 qu'ils y réussirent, lorsque les Confrères achetèrent une
église à l'hôpital de la Charité, d'où ils se transportèrent ensuite en 1721 à l'église de Sainte-
Croix16.

4. - Pendant que Charles Emmanuel I introduisait avec tant d'empressement et de cordialité les
Barnabites dans sa capitale, son puissant voisin Henri IV fournissait à ces mêmes religieux
l'occasion de s'introduire en France. Un mois après le Chapitre général de 1608, le P. Dossena, prié
par le Pape qui y avait été lui-même sollicité par le Roi, envoya le P. Fortuné Colom et le P.
Maurice Olgiati comme missionnaires dans le Béarn.
Le P. Colom, jeune docteur béarnais, d'une noble famille très liée aux Barnabites17, était huguenot ;
peu à peu, après avoir étudié à Toulouse et ensuite à Rome, il s'était converti au catholicisme. Puis,
se sentant poussé à embrasser l'état religieux, il se confia au Cardinal d'Ossat, qui lui indiqua la
Congrégation des Barnabites. Ce cardinal étant mort en 1604, il reçut la même indication du
cardinal Baronio, ainsi qu'au nom du Pape. Envoyé au noviciat de Monza, rien ne parvint à ébranler
sa résolution : ni les dissuasions de sa famille, déjà irritée de sa conversion, et surtout son frère
Louis qui essaya tout, pour lui ouvrir au moins le chemin à une prélature, par l'entremise du cardinal
du Perron ; ni les lettres des évêques de Lescar et d'Oléron qui se plaignaient de voir un
ecclésiastique béarnais se cacher, pour ainsi dire, dans une Congrégation italienne et oublier les

16 Dans le quartier de l'ancien ghetto, presque en face du palais Balbo. Cfr CIBRARIO, o. c..
17 Sur la famille Colom, voir DUBARAT : Les Barnabites en Béarn au 17e siècle, dans Mélanges de Bibliographie et
d'histoire locale. Pau, 1904, page 231.

13
nécessités urgentes de son propre pays18. Ils s'adressèrent donc à Henri IV et celui-ci, par
l'entremise du comte de Béthune, son ambassadeur à Rome, pria Clément VIII d'ordonner au P.
Colom de quitter l'habit religieux. Paul V ayant succédé à Clément VIII, chargea le cardinal
Borromée, archevêque de Milan, d'examiner Fortuné Colom, pour savoir s'il pouvait en toute sûreté
de conscience changer sa résolution. Après quelques entretiens avec le novice, le cardinal vit qu'il
s'agissait d'une vraie vocation et alors, d'accord avec le Pape, il lui permit de faire la profession
religieuse, un mois après l'épreuve du noviciat19.
Alors, Mgr Jean-Pierre Abadie, évêque de Lescar, et Mgr Arnauld de Mautie, évêque d'Oléron,
s'adressèrent au roi, afin qu'il obtînt au moins de Paul V que le P. Colom, après sa profession, fût
envoyé avec d'autres Barnabites comme missionnaires en Béarn. À la demande d'Henri IV, qui
s'accordait bien avec une des conditions de son abjuration : à savoir procurer la conversion de son
pays natal, le Pape consentit d'autant plus volontiers que, précisément alors, deux Jésuites qui
étaient là en mission avaient dû se retirer. Ensuite, le Roi assigna aux missionnaires barnabites, sur
sa cassette privée, une pension convenable, jusqu'à l'érection d'une maison stable qu'il voulait pour
eux ; mais comme cet argent devait leur parvenir par la main des fonctionnaires huguenots, il
n'arriva jamais à destination, et ainsi, aux fatigues de l'apostolat, les Barnabites purent ajouter,
durant les premières années, l'exercice et l'exemple d'une pauvreté vraiment apostolique. Comme il
a été dit, le compagnon du P. Colom fut le P. Olgiati, de noble naissance, mais de plus nobles
sentiments encore. Bien que le P. Colom eut fait sa profession le 21 juin 1606, il fallut attendre qu'il
fût ordonné prêtre et ainsi le départ eut lieu seulement le 20 mai 1608.
Muni des instructions opportunes pour cette mission, les deux Pères, après un court arrêt à
Toulouse, où ils furent hébergés par Bernard d'Espruetz, chapelain des Bénédictines de Saintes, ils
arrivèrent à Pau le 1er juillet et y furent accueillis très aimablement par Louis Colom qui, bien que
calviniste, avait une grande affection pour son frère et fit en sorte, non seulement qu'ils ne
manquassent de rien, mais encore que leurs projets fussent couronnés de succès, usant pour cela de
l'influence que lui donnaient la charge de Syndic des États du Béarn et ses nombreuses relations.
Le P. Colom a été lui-même l'historien de cette mission, dans une longue lettre qu'il écrivit plus tard

18 L'évêque de Dax lui aussi, Mgr Jean Jacques du Sault, joignit ses instances ; mais le 3 novembre 1605, le P.
Dossena faisait savoir qu'il était « tout prêt à coopérer à son saint désir, si l'état de D. Fortuné Colom le réclamait, »
et « qu'il l'avait accepté l'année passée à Rome, sur la recommandation de quelques cardinaux et du Souverain
Pontife Clément VIII lui-même ; il se trouve maintenant au noviciat occupé de son âme et à donner un solide
fondement de vertus religieuses afin de pouvoir y construite l'édifice spirituel qui sera agréable à Dieu. » Registre
généralice.
19 « Le Cardinal Borromée, écrivait le P. Général Dossena, n'a pas encore envoyé sa relation sur D . Fortuné, parce
qu''il veut encore l'examiner une et peut-être deux fois ; il ne veut pas qu'il fasse sa profession, si ne n'est un mois
après l'année révolue de la probation. Il en a ainsi ordonné. » 12 avril 1606. Registre généralice.

14
au P. Général pour l'informer de tout ce qui s'était fait jusqu'alors au Béarn20. Il suffira d'observer
ici que les deux missionnaires trouvèrent le pays confié à leurs soins dans un état peut-être plus
déplorable qu'ils ne le supposaient. Depuis l'éloignement des deux Pères Jésuites qui, après avoir eu
du Conseil Souverain la permission de prêcher, n'avaient pas eu celle d'entendre les confessions, il
ne restait plus dans le Béarn d'autres religieux que deux Frères Mineurs, l'un à Jurançon, l'autre à
Oléron.
Après quelques jours de repos, ils se rendirent à Lucq, grosse bourgade de six cents familles. Il y
avait là une église abbatiale et un monastère laissé dans un complet abandon depuis plus de
quarante ans. L'église paroissiale était entre les mains des calvinistes qui s'en servaient pour leurs
réunions. Il ne resta plus aux pauvres missionnaires qu'à élever un autel au milieu d'une prairie et à
le couvrir de branches d'arbres, et ils prièrent l'évêque de vouloir bien le bénir. Ils invitèrent aussi
quelques catholiques épars dans les diverses parties du village, et ils commencèrent ainsi leur
apostolat par l'office célébré par l'Évêque et par un sermon prononcé après l'Évangile par le P.
Colom. Ce ne fut seulement trois mois après que les Barnabites purent obtenir de la municipalité la
permission de se servir du réfectoire de l'ancien couvent qui fut aussitôt converti en chapelle.
En attendant, le curé de Moncin, Arnauld d'Étcheversse, personne excellente et zélée, ne cessait
d'inviter les deux Barnabites à s'établir dans son village, appelé par Henri IV le Paris du Béarn. Le
P. Colom, laissant le P. Olgiati à Lucq, s'y rendit et y demeura environ six mois, préparant tout ce
qui était nécessaire pour une résidence définitive. Entre-temps, les progrès du catholicisme à Lucq,
grâce au zèle du P. Olgiati, poussèrent les catholiques de cet endroit à demander pour les Barnabites
le libre usage de l'église paroissiale, avec l'obligation pour les calvinistes de se réunir, s'ils le
voulaient, dans un autre temple que les catholiques eux-mêmes auraient procuré, comme ils le firent
en effet21. Une fois l'église paroissiale rendue au culte catholique, les deux Barnabites se réunirent
dans la ville voisine de Monein qui devait être le centre de la mission béarnaise. Les ressources
matérielles ne semblaient pas devoir manquer. Le Roi avait accordé aux missionnaires deux cents
écus d'or annuels et les revenus des impôts que la ville lui payait directement à lui-même ; de plus,
le bon curé d'Etcheversse leur avait promis une centaine d'écus ; mais les obligations avaient
augmenté en même temps que le bien opéré par les Pères et, d'autre part, la pension royale subissait
de continuels retards. L'Évêque d'Oloron plaidait leur cause à Paris auprès d'Henri IV dont ils

20 Lettre du P. D. Fortuné Colom, français de la Congrégation des Clercs réguliers de saint Paul, écrite du Béarn au
Très Révérend P. Général et traduit du latin en italien par le P. Albert Robio de la même Congrégation. Milan,
1626.
21 M. DUBARAT (ouvrage cité, p. 234) rapporte le texte du contrat passé alors entre les catholiques et les calvinistes.
Un fait semblable se lit de saint Augustin qui fit refondre et rendre aux païens une statue d'Hercule illégalement
brisée en morceaux par les chrétiens de la petite ville de Suffecta. (Voir Sermon LXI et l'épître LX aux Seniors de
la colonie de Suffecta).

15
jouissait de l'amitié, et non en vain. « J'ai reçu, écrivait l'évêque à Louis Colom, vos lettres et celles
du frère de Votre Seigneurie, et je les ai reçues tout à fait à point, parce qu'à la même heure, j'ai
trouvé moyen de parler à Sa Majesté et de représenter amplement le zèle de M. votre frère pour
l'augmentation et le progrès de la religion catholique, et les grands fruits et les fatigues en Béarn et
spécialement dans mon évêché. Sa Majesté a entendu ces nouvelles avec une grande joie, et non
satisfait de ce que je lui avais dit de vive voix, il m'a commandé de lui lire les lettres de Monsieur
votre frère, ce que j'ai fait ; et tout de suite, avec une grande affection, il m'accorda les lettres que le
frère de Votre Seigneurie désirait obtenir pour Rome ; je ne manquerai pas de les lui envoyer à la
première occasion et, de plus, je m'efforcerai de traiter et de hâter à la Cour toutes les affaires qu'il
m'a recommandées dans ses dernières lettres, pour lui montrer combien je désire le servir en toute
occasion, et soyez certain qu'en tout cas, avec l'aide de Dieu, tout lui réussira. Nous sommes tous
très tourmentés par tous ceux de votre parti (des calvinistes) pour la possession, cependant nous
avons su que Sa Majesté est encline à nous l'accorder...Maintenant Sa Majesté m'a fait dire par M.
Barine qu'il veut restituer les biens ecclésiastiques, s'en réservant une petite part.22 » L'intention du
P. Colom était d'informer le Souverain des nécessités dans lesquelles se trouvait la mission
béarnaise et de proposer comme remède d'attribuer à celle-ci les biens de l'ancienne abbaye de
Saint-Vincent de Lucq23 et du monastère de Sainte Christine en Aragon, pour constituer ainsi aux
Barnabites une dotation convenable. Le Roi, qui voulait restituer à l'Église catholique les biens
usurpés par le gouvernement huguenot, entrait pleinement dans les vues du P. Colom et il écrivit
aussitôt au comte de Béthune pour le charger de traiter l'affaire avec le Pape qui, par une Bulle du
24 avril 1610, supprima l'abbaye de Lucq et en attribua les rentes aux Barnabites, avec une partie de
celles de Sainte-Christine. Non moins que l'évêque d'Oloron, l'évêque de Lescar s'employait en
faveur du P. Colom auprès de Henri IV, si bien que, dans cette même année 1610, le Roi eut la
pensée de l'élever à l'épiscopat, ce qu'il aurait certainement fait si l'excellent religieux n'avait
aussitôt refusé humblement mais d'une manière absolue24.

22 Lettre du 16 janvier 1609. Archives provinciales de Saint-Barnabé à Milan.
23 Cette célèbre abbaye avait été fondée au 11e siècle par Guillaume Sanche, comte de Gascogne, pour les Bénédictins
qui l'occupèrent pendant environ cinq siècles. En consentant qu'elle soit donné aux Barnabites « cum charissimi in
Christo filii nostri Henrici, Francorum regis christianissime expressus ad hoc accedat assensus (avec le
consentement de notre très cher fils dans le Christ Henri, roi très chrétien de France, que cela se fasse) », le Pape
semblait supprimer absolument l'abbaye, ce qui ne contentait pas l'évêque d'Oloron qui prétendait y avoir certains
droits. Cependant, pour ne pas se priver des avantages de la mission béarnaise, il se résigna à ne pas protester et
passa, au contraire, avec le P. Colom un contrat, qui fut approuvé par Rome, par lequel il se réservait les revenus de
l'abbaye à titre de pension et s'engageait à maintenir quatre religieux barnabites, jusqu'à ce que tous les biens
ecclésiastiques fussent restitués. Un autre accord du 10 mail 1610 établissait que les Pères céderaient à l'évêque la
moitié des revenus de Sainte-Christine et tous ceux de Lucq, contre une pension de deux mille francs.
24 Cette nouvelle se trouve dans la Vie de l'illustrissime François de Sales (Lyon 1625, livre III, chap. XIX, p. 299) du
P. Louis de la Rivière. Le P. Colom y fait allusion dans un passage de sa lettre et il se plaint de ce que soit déjà déjà
connu ce que, par humilité, il avait voulu tenir caché.

16
Grâce aux bons offices de l'évêque d'Oloron, on avait prié le Pape de donner aux Barnabites le
couvent des Franciscains de cet endroit, abandonné depuis plus de cinquante ans, et le Pape, par une
Bulle du 13 janvier de l'année suivante, l'accorda très volontiers ainsi que l'église. Une année après,
ils obtinrent également, pour cette cession, les lettres patentes royales, que Marie de Médicis voulut
accompagner d'une lettre à l'évêque, afin de mieux prévenir toute contestation éventuelle. Les
Barnabites en prirent effectivement possession le 12 novembre 1612 et y demeurèrent sans être
troublés jusqu'au retour des Franciscains à Oloron, auxquels ils en firent cession régulière par un
acte du 6 décembre 1621.
Désireux de parcourir tout le Béarn, nos deux religieux se partagèrent le pays : le P. Olgiati eut la
partie du côté de Lescar et le P. Colom, les alentours d'Oloron. Il aurait grandement désiré de
s'approcher de Pau, sa ville natale, mais elle était plus que toutes les autres tenace dans son
calvinisme : tout exercice du culte catholique y était interdit et les fidèles réduits à un très petit
nombre . Peiné de devoir renoncer à faire connaître la vérité là où le besoin en était le plus grand, il
eut cependant la consolation de voir son cher frère Louis employer toute son influence pour le bon
établissement de la Congrégation dans le Béarn et s'approcher lui-même du catholicisme qu'il
embrassa ensuite, à ce qu'il paraît, en 161125.
Pendant ce temps, et précisément au printemps de 1610, le P. Colom, qui avait reçu les Bulles pour
les biens de Sainte-Christine, aurait dû les faire ratifier par le Roi, pour en obtenir ensuite
l'enregistrement par les autorités de Pau. Celles-ci, étant en grande partie calvinistes, il crut
opportun de se rendre à Paris, mais il y arriva quelques jours après qu'Henri IV était tombé sous le
poignard d'un forcené26. Ce déplorable événement retarda le cours de l'affaire du P. Colom ; il ne
put avoir la ratification désirée que le 12 avril de l'année suivante ; la promulgation en fut faite
ensuite par le Vicaire général du nouvel évêque de Lescar (l'ex-curé d'Etcheversse) le 16 novembre,
et la prise solennelle de possession eut lieu de 19 du mois suivant, devant l'église de Saint-Vincent.
Pendant son séjour à Paris, le P. Colom fut consolé par l'arrivée d'un nouveau compagnon de

25 Il y a, en date du 13 octobre 1611, une lettre de lui très édifiante, dans laquelle il attribue sa conversion, après Dieu,
à la charité de son frère Fortuné et du P. Olgiati. Son testament, en date du 6 février 1625, est une preuve de la
grande affection qu'il conservait pour son frère Barnabite. On y lit ces paroles : « J'éstablis le P. Colom, religieux de
l'Ordre saint Pol, mon frère unique, arbitre des différends qui pourraient survenir en ma maison et famille, pour les
composer à l'amiable au gré des partis, sy faire se peut, désider que tout s'accomode avec son advis, le priant acister
et avoir en reccommendation mad. Femme, enfants et affayres de ma maison, me repozant sur sa fervente affection
envers moy et désir qu'il a du maintien de ma maison. » (sic ; en vieux français). Voir DUBARAT, Mélanges cités,
p. 231.
26 Comme on le sait, François Ravaillac, frère convers chez les Feuillants de Paris, en avait été expulsé comme
visionnaire. Le P. Colom, ainsi que nous l'apprennent ses lettres, reçut l'hospitalité chez ces mêmes Feuillants. Le
couvent des Feuillants, qui devint pendant la Révolution française le siège du club des Feuillants, opposé à celui
des Jacobins, était situé dans la rue Honoré, près des Tuileries. Église et couvent furent détruits en 1804, pour faire
place à la magnifique rue de Rivoli.

17
mission, le frère convers Louis Bitoz, que le P. Général lui avait envoyé. Bitoz était né à Bayon sur
la Moselle et, depuis 1604, s'était établi à Milan pour des raisons de commerce ; conduit par la
grâce divine à l'état religieux, il était entré chez les Barnabites et, le 14 septembre 1608, à trente
ans, avait prononcé ses vœux. Quelques mois après, il avait accompagné les Pères destinés à la
maison de Saint-Dalmace. C'était là qu'il se tenait, donnant des exemples continuels d'une piété
profonde et d'un grand zèle, lorsqu'il reçut l'ordre de se rendre en France. À peine arrivé à Paris, il
rencontra providentiellement le P. Colom qui le conduisit au couvent des Feuillants et partagea avec
lui l'unique chambre qu'il avait. Ils demeurèrent ainsi dans la capitale de la France pendant quinze
mois.
La raison de ce long séjour du P. Colom à Paris n'était pas seulement de promouvoir et d'assurer la
possession des biens de Lucq et de Sainte-Christine nécessaires à la mission béarnaise, mais encore
d'obtenir, si possible, du roi Louis XIII, ou pour mieux dire, de la régente Marie de Médicis,
l'établissement d'une maison des Barnabites dans cette ville. Le P. Dossena le désirait ardemment et,
déjà, un gentilhomme français, Michel Rivière, semblait disposé à remettre aux Pères un prieuré de
Saint-Julien qu'il avait en cet endroit27. À la vérité, Henri IV, par ses lettres patentes, avait autorisé
les Barnabites à s'établir dans n'importe quelle ville de France mais, sa mort étant survenue, il fallait
demander d'autres lettres à son successeur. Le Grand-duc de Toscane avait chaudement
recommandé les Barnabites à la Régente, sa cousine ; la Maréchale d'Ancre, alors toute-puissante à
la Cour, se montrait très disposée à les aider ; Mgr de Marquemont, archevêque de Lyon et d'autres
grands personnages s'employaient avec zèle dans le même sens et les lettres désirées furent
finalement obtenues. Il fallait encore qu'elles fussent revêtues du sceau et vérifiées par le parlement.
Mais de graves obstacles28 survinrent alors. « L'établissement à Paris, écrivait le P. Colom au P.
Assistant général Séraphin Cotti, n'a pas pu réussir à cause de la mauvaise situation où nous
sommes dans cette ville : ceux qui soutiennent le pouvoir temporel du Souverain Pontife sont
appelés Jésuites et les autres, Royalistes...en sorte qu'il ne faut pas penser en ce moment que la Cour
du Parlement, à laquelle il appartient de vérifier les lettres d'établissement, veuille le faire. Il faut du

27 C'est un des plus anciens monuments de Paris ; dans sa forme actuelle, il date du 13e siècle. Au 17 siècle, on en fit
une annexe de l'Hôtel-Dieu et il fut rendu au culte en 1826. Il appartient maintenant aux Grecs.
28 Le premier fut la naissance, précisément alors, de la Congrégation de l'Oratoire en France, par les soins de l'abbé
parisien Pierre Bérulle. Le P. Dossena en informait ainsi le Procureur général : « J'ai reçu des lettres du P. Fortuné
(Colom), dans lesquelles il me dit qu'il éprouve de grandes difficultés pour faire apposer par le Grand Chancelier le
sceau sur la patente accordée par le Roi, parce que un monsieur de Bérule, prêtre très instruit et pieux, veut faire
maintenant une nouvelle Congrégation de prêtres réformés, et ses adhérents disent que nous serons superflus. » 28
juin 1611. Et plus tard : « il paraît que l'empêchement de notre affaire vient des partisans de Mr de Bérule. » C'est
pourquoi, il désirait une autre lettre de Mgr de Marcamont à Mgr de Pigieux pour recommander beaucoup ces
affaires ; une autre lettre chaleureuse et efficace du cardinal Giustiniani à Mr Concino, marquis d'Ancre, pour lui
recommander chaudement nos affaires et le P. D. Fortuné, parce que l'on dit que ce Concino est tout-puissant à la
Cour. » 29 août 1611.

18
temps. Mais j'ai obtenu le sceau pour Lyon et Toulouse29. »
Quelques jours plus tard, il exposait au P. Général lui-même l'état de la question : « Au sujet des
affaires de Paris, j'ai écrit dernièrement à Votre Paternité que je n'avais pu obtenir le sceau pour
Paris, mais pour Lyon et Toulouse. Il faut maintenant vérifier ces lettres dans les Parlements, à
savoir celle de l'établissement à Lyon dans cette Cour de Paris, et les autres à Toulouse. J'avais déjà
confié à un procureur l'établissement de Lyon et choisi pour rapporteur un excellent sénateur, mais
le démon a suscité une telle rumeur au sujet de notre Congrégation que tous les nôtres et Mgr de
Marquemont30 ont été d'avis de laisser passer la bourrasque. Le sujet est que la Cour des
Parlements veut maintenir les privilèges de l'Église Gallicane et certaines maximes qui combattent
l'autorité du Souverain Pontife et qui ont toujours été observées en ces pays, en sorte qu'ils
soupçonnent tous ceux qui viennent d'Italie d'être partisans de l'autorité pontificale. Il serait trop
long d'écrire d'un bout à l'autre sur ce sujet mais, récemment, un docteur a fait un petit livre en latin
dans lequel non seulement il affirme les maximes controversées contre l'autorité du Pape, mais où il
le méprise tant que chacun en est scandalisé31. La Cour veut que ce livre soit supprimé, mais non
censuré, parce qu'il contient, dit-on, quelques maximes approuvées par la Cour et c'est pour cela
qu'elle avait défendu à la Sorbonne de le censurer. Le Cardinal du Perron, ayant tenu une réunion de
douze évêques qui, par hasard, se trouvaient en cette ville pour d'autres affaires, avec trois autres
cardinaux qui sont ici, de Gonzague, de Bronsi et de Gondi, ils ont résolu de le censurer, nonobstant
les défenses de la Cour et on croit qu'ils le censureront aujourd'hui32. On chuchote beaucoup que la
Cour en aura du ressentiment. Déjà Mgr le Nonce ne parle de cette affaire avec aucun personnage
officiel, ni avec M. le Chancelier33, ni avec les sénateurs, parce que l'on dit que la Cour a fait casser
un docteur qui était allé parler de cette affaire au dit Mgr le Nonce et qu'elle a défendu d'y aller pour
traiter ce sujet. L'affaire cause un grand tumulte ; la reine fait ce qu'elle peut en faveur du Souverain
Pontife, mais la partie est forte et ce n'est pas le moment pour nous de risquer la vérification en des
circonstances si nébuleuses. Il faut prier Dieu de donner à toute l'Église une bonne et sainte paix. Le
livre du Révérendissime Cardinal Bellarmin De auctoritate pontificia a été la première pierre de

29 Lettre du 31 janvier 1612.
30 Mgr de Marquemont, plus tard cardinal, avait été à Rome un des intermédiaires de Henri IV auprès du Pape pour
obtenir l'envoi du P. Colom au Béarn. En effet, au mois de juin 1607, le P. Dossena écrivait au P. Procureur
général : « Avec Mgr Marquemont, ne faites aucune difficulté pour D. Fortuné Colom, mais attendez les ordres de
Sa Sainteté et vous aviserez... » Registre généralice.
31 Edmond Richer, syndic de la Sorbonne, publia à Paris en 1611 son livre De ecclesiastica et politica potestate en
faveur des idées gallicanes. Le gouvernement condamna ce livre en 1613, mais le Parlement de Paris le défendait.
Voir Puyol : Edmond Richer – Étude historique sur la rénovation du Gallicanisme au commencement du 17e siècle.
Paris, 1876. Nous croyons que le Docteur dont parle le P. Colom est E. Richer.
32 La condamnation du livre de Richer fut prononcée par le cardinal du Perron le 9 mars, quelques jours plus tard que
ne le croyait le P. Colom.
33 Nicolas Brulart de Sillery.

19
scandale de tout ce orage, non pas par mauvaise intention du dit Cardinal qui, je crois, n'a jamais en
vue que le bien, mais les grand du Royaume de France ont pensé que cela avait été fait dans le but
d'obtenir des avantages en faveur du Souverain Pontife sur l'État français, sous prétexte de la
minorité du Roi34, et le démon y joue bien sa partie35.
Un tel état de choses rendait inutile toute autre tentative et, au printemps 1612, le P. Colom retourna
en Béarn. De toute façon, un beau résultat positif avait été obtenu. Sans parler des nombreuses
conversions qui se multipliaient dans ce pays, la Congrégation avait eu le moyen, grâce au séjour
prolongé du P. Colom à Paris, de se faire connaître et de s'y préparer le terrain pour un temps
meilleur.

5. - Ces heureux succès remplissaient de joie le P. Général Dossena ; néanmoins, nous croyons qu'il
ne salua pas moins joyeusement en 1608 l'ouverture des classes dans le collège de Saint-Alexandre
à Milan. Ainsi était inaugurée dans l'Ordre des Barnabites une nouvelle forme d'apostolat. Dans le
précédent volume, nous avons dit que le P. Dossena n'était pas porté à l'accepter ; il la trouvait
dangereuse pour la vie claustrale et contraire à l'esprit, sinon à la lettre, des Constitutions.
Cependant il ne pouvait méconnaître les raisons que d'autres, en grand nombre, apportaient pour sa
défense. Si, en effet, le ministère sacré proprement dit pouvait subsister tout seul à une époque de
lutte ardent contre l'hérésie et les mauvaises mœurs, maintenant que l'Église avait repris toute sa
force morale, il fallait préparer le terrain afin de prévenir de nouvelles secousses et de nouvelles
ruines. Il était évident que si, précédemment, beaucoup de personnes cultivées s'étaient laissées
séduire par l'erreur, cela devait être en grande partie attribué à une instruction religieuse très
médiocre. N'était-il donc pas opportun de pourvoir à ce que les jeunes gens pussent recevoir une
instruction littéraire profondément chrétienne ? Un tel ministère n'était pas sans danger pour l'esprit
religieux, mais il faut croire que ces dangers n'étaient pas graves, puisque d'autres Ordres de
Réguliers l'avaient embrassé sans hésitation, et que d'autres, comme celui des Écoles Pies,
apparaissaient avec le seul but bien précis de l'exercer. En apparence seulement, il pouvait s'opposer
à la lettre des Constitutions barnabitiques, car on ne pouvait citer aucune expression l'excluant
clairement. Ensuite, il est certain qu'il n'était pas contraire à leur esprit qui est celui de faire du bien
au prochain de toutes les manières possibles, quitte à prendre les précautions nécessaires. Il est vrai
que ceux qui, jusqu'alors, avaient gouverné la Congrégation s'étaient montrés contraires à
l'acceptation des écoles publiques, mais, tout récemment, on avait fait une exception à cette règle,

34 En vérité, le livre de Bellarmin est la réfutation d'un opuscule de l'écossais Guillaume Barclay. Bien à tort, on
voulait y voir cette autre intention que le P. Colom exclut avec raison.
35 Lettre du 15 février 1612. Archives de Saint-Barnabé.

20
en permettant à quelques externes de fréquenter à Pavie les cours du Collège de Canepanova ; un
peu plus tard, à Milan, dans la maison même de Saint-Alexandre, on avait fait quelque chose de
semblable, et il n'en était résulté aucun inconvénient grave. Ce qui contribua beaucoup à faire
fléchir le P. Dossena et les autres opposants, fut d'abord l'invitation du Pape Clément VIII, si
bienveillant envers les Barnabites, de prendre la direction des écoles publiques de Raguse36, et tout
de suite après, la généreuse donation de Mgr Jean-Baptiste Arcimboldi, le 6 janvier 1603, inscrite
dans son testament du 5 mai, pour l'ouverture d'écoles publiques dans le Collège de Saint-
Alexandre. Cela parut providentiel et, dans le Chapitre général de 1605, après une sérieuse
discussion s'il fallait ou non accepter cette charge, la déclaration fut affirmative.
En 1608, la somme disponible pour l'érection désirée s'élevant à 123.398 lires italiennes, le P.
Dossena jugea qu'il pouvait, sans tarder davantage, exécuter la volonté du généreux Monseigneur.
Du même avis furent le Cardinal Borromée et le Vicaire de Provision, Jean Baptiste Palazzo, qui
étaient avec le P. Dossena les protecteurs des nouvelles écoles. À cette fin, les Barnabites avaient
déjà acheté quelques maisons voisines du Collège et, après les avoir adaptées au but projeté, ils
procédèrent à l'inauguration solennelle dans la matinée du 3 novembre 1608, par un office funèbre
en suffrage du pieux bienfaiteur et, vers le soir, par un discours en latin prononcé par le P. Modeste
Visconti, en présence du Cardinal, de plusieurs ministres royaux et d'une foule de nobles. Le
lendemain commencèrent les classes. Un acte notarié du 26 suivant donna toute la légalité à cette
érection et, en signe de reconnaissance, les nouvelles écoles reçurent le nom d'Arcimboldi.
Nous ne pouvons parler longuement ici des règles qui furent établies pour le bon gouvernement de
ces écoles ; nous dirons seulement que la haute direction en était donnée au Supérieur du Collège, et
la direction ordinaire et effective à un Père appelé Préfet des classes. Le premier que nous
rencontrons ainsi nommé est le P. Vincent Gallo, en 1623. Une autre charge était celle de Père
spirituel ; il dirigeait la Congrégation les jours de fête et était en même temps confesseur et
catéchiste des jeunes élèves. Dans ces premiers temps, on ouvrit seulement les classes de rhétorique
et d'humanités ; un Père était ordinairement chargé des premières ; un prêtre séculier s'occupait le

36 L'offre pontificale du Collège Mattei à Rome avait été tout d'abord refusée en 1605, dans les termes les plus résolus.
Le P. Général écrivait au Supérieur de Saint-Blaise à Rome : « Portez à temps la lettre à l'Éminentissime Cardinal
Visconti, pour qu'il puisse en parler commodément au Pape ; il pourra lui dire aussi que déjà nous avons été
demandés pour de semblables entreprises et que nous les avons toujours refusées comme défendues par nos
Constitutions, et toujours Sa Sainteté et l'Éminentissime Cardinal Giustiniani qui nous demandaient pour le Collège
des Grecs (à Rome), comme aussi le Grand-Duc pour la ville de Pise, après avoir entendu nos raisons, s'en sont
contentés. Nous prions donc Sa Sainteté de nous laisser à nos Règles. Je désirais que vous demandiez à quelque
personne amie des seigneur Mattei de faire ce que j'ai dit. Si vous le trouvez bon, faites-le. J'écris quelques mots à
Santarelli pour calmer sa colère ; portez-lui ma lettre, après l'avoir cachetée et donnez-la avec les paroles qui
conviendront, le priant de nous laisse à nos observances. » 12 janvier 1605. Registre généralice… Si ensuite le
collège Mattei fut accepté, tout se réduisit à une certaine surveillance que le Supérieur de Saint-Blaise pro tempore
(du moment) exerçait sur le Collège.

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plus souvent des secondes. Le premier professeur d'humanités est un écrivain de quelque
renommée, le génois François Piccinelli, auteur de l'Ateneo dei letterati milanesi et de plusieurs
autres ouvrages qui attestent, au petit nombre de ceux qui le lisent encore, une bonne érudition et de
remarquables connaissances en beaucoup de domaines. Il mourut en 1619.
La faveur que rencontrèrent bien vite les classes de Saint-Alexandre est clairement démontrée par le
fait qu'il fallut presque tout de suite penser à doubler le nombre de classes et appeler d'autres
professeurs. D'autre part, elles répondaient à un besoin réel : il y avait à Milan d'autres maisons
d'enseignement, celle de Sainte-Marie de Brera, la première entre toutes, tenue par les Jésuites ;
mais elle se trouvait un peu éloignée du centre de la ville, et les autres, se trouvant entre les mains
des séculiers, à une époque où les Ordres religieux jouissaient de la plus grande estime, les écoles
Arcimboldi, placées au centre de la ville, à quelques pas du Dôme, offraient à beaucoup une grande
commodité. C'est à partir de cette époque que s'établit entre les Jésuites et les Barnabites une noble
émulation pour donner à la jeunesse milanaise une éducation accomplie et chrétienne. Noble
émulation, non seulement pour le but à atteindre, mais aussi pour les procédés corrects à employer
de part et d'autre, ainsi que l'atteste le nombre considérable d'élèves qui, après avoir achevé leurs
études chez les uns, embrassaient la vie religieuse chez les autres37. Ce n'est pas ici le lieu de dire
qui des deux, dans cette émulation, a remporté la palme : si l'on songe à la renommée dont
jouissaient les Jésuites, depuis longtemps et avec raison, dans l'art d'élever la jeunesse, à la
puissance des moyens et au nombre des sujets dont ils pouvaient disposer, ce n'est pas un modique
honneur pour les Barnabites, nouveaux dans cet art et peu nombreux, d'avoir rivalisé avec eux.

6. - Si le prélat patricien milanais Jean-Baptiste Arcimboldi avait si bien mérité des Barnabites par
sa munificence, un autre prélat, également patricien milanais, Mgr Marsilio Landriani, évêque de
Vigevano, ne leur montrait pas moins d'estime et d'amour, insistant dans ses lettres au P. Dossena
pour le décider à ouvrir un collège dans sa ville épiscopale et s'offrant à en soutenir lui-même les
dépenses. Le P. Général ne sut pas refuser entièrement l'invitation et, vers la fin de l'année 1608, il
envoya à Vigevano le P. Chérubin Casati et le P. Déodat Pietrasanta pour aider l'excellent évêque
en tout ce qui se présenterait et, en même temps, afin d'explorer le terrain pour la fondation
projetée. Mgr Landriani, très heureux de pouvoir disposer de ces Pères pour le saint ministère,
voulut leur donner l'hospitalité dans son propre palais. Par un acte du mois de février 1609, il put se
rendre acquéreur d'une maison d'un certain Jean Ambroise Bossio. Le P. Général fut appelé à en
prendre possession formelle au nom de la Congrégation et à la déclarer maison d'observance

37 Les Barnabites Jean-M. Grassi, Fulgence Chioccari, Simplicien Fregoso, Pierre Antoine Confalonieri, Christophe
Croce, le Vénérable Barthélemy Canale, Augustin de Santagostino, et plusieurs autres, avaient tous étudié à Brera.

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régulière. N'ayant pas d'église disponible, les Pères eurent la permission d'exercer le saint ministère
dans l'église paroissiale voisine de Saint-Denis. Le pieux prélat pourvut à leur entretien et leur laissa
un legs considérable, lorsqu'il mourut le 8 août de la même année.
Jusqu'ici tout avait marché sans opposition, mais lorsque, peu de jours après la mort de l'Évêque, le
P. Dossena avertit qu'il fallait sans retard ouvrir une chapelle dans la maison alors habitée, en
attendant la construction d'une église et d'une maison, comme l'avait ordonné l'Évêque, les
Réguliers de la ville firent de nombreuses oppositions. Présentées au Vicaire général Jérôme
Rosamarina, elles se fondaient sur une Bulle récente de Clément VIII, du 23 juillet 1608, qui
subordonnait l'érection d'une maison religieuse dans une ville au consentement des autres religieux
qui s'y trouvaient déjà établis ; mais, ce fut alors que se révéla la perspicacité du P. Dossena qui, en
prévision de semblables oppositions, avait obtenu peu auparavant un Bref de Paul V qui autorisait
sa Congrégation à s'établir sans ce consentement38. Ce Bref (qui fut ensuite amplifié dans une
Bulle spéciale par le même Pontife), présenté au Vicaire général, fit naturellement cesser toute
opposition. Le 3 octobre de cette année 1609, la première messe fut célébrée dans cet oratoire qui,
de même que la maison attenante, fut dédié aux saints Paul et Charles.

7. - On comprend facilement l'opposition des Réguliers de Vigevano à l'introduction des
Barnabites : la ville était très petite et ils avaient de bonnes raisons de craindre d'être laissés de côté,
étant donné la faveur qui, à commencer par l'autorité ecclésiastique, semblait entourer les nouveaux
venus. En d'autres endroits, il n'en fut pas de même. À Naples, ville très peuplée, les Barnabites
n'avaient rencontré aucune difficulté de la part des Réguliers ; au contraire, les Théatins avaient fait
eux-même tout leur possible pour leur procurer une maison convenable. Le P. Tufo, dans les
Mémoires de son Ordre, parle avec complaisance de la part que lui-même et ses confrères Théatins
eurent dans l'établissement des Barnabites à Naples39 et nous voyons que, comme eux, les
Oratoriens s'intéressèrent à cette entreprise, et spécialement le P. Antoine Talpa40, disciple chéri de
Saint Philippe Neri, et le P. Jérôme Binago. L'église de Sainte-Catherine de Spina Corona41que les

38 Le Bref disait : « Comme nos chers fils, les Clercs Réguliers de la Congrégation de saint Paul décapité continuent
assidûment à assurer, en diverses partie du monde, un service à Dieu et à sa sainte Église, non seulement à Dieu
même, en s'adonnant avec ardeur à la prière et à la contemplation, mais en procurant avec zèle le salut des âmes par
leur exemple, leur enseignement et l'administration des sacrements ; comme, grâce à la bénédiction de Dieu, des
fruits plus féconds de jour en jour seront procurés par l'extension de la Congrégation des dits religieux, nous
accordons et concédons qu'ils puissent fonder et établir partout des maisons de leur institut religieux, avec la seule
permission de l'Ordinaire, sans que soit requis aucun le consentement d'aucune autre personne de quelque Ordre
que ce soit, même de réguliers. »
39 Supplément à l'histoire des Théatins, ch. 107.
40 MARCIANO, Mémoires historiques de l'Oratoire, etc. Naples, 1693.
41 Dite aussi des trinettari, des marchands de galons, qui étaient tout près. Fondée en 1534 par les nobles di Nilo ; au
temps de la demeure des Barnabites, c'était une rettoria. Voir GALANTE, Guida sacra di Napoli, p. 306-307.

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Barnabites avaient réussi à obtenir, ne leur donnait point satisfaction, et le P. Janvier Boccalupi qui,
avec quelques autres Pères, avait commencé à la desservir en 1607, songeait à en obtenir tout près
une meilleure. Les Pères eurent la possibilité d'avoir l'église Saint-Georges, ensuite celle de Saint-
Onufre de Capuana, que préférait le P. Général, lorsqu'on leur offrit Sainte-Marie in Cosmedin,
ancienne paroisse42, dépendant des Seigneurs du quartier de Portanova43. Ici, l'opposition fut
âprement dirigée dans le siège même par Jean Simon Moccia, un des membres les plus influents,
mais, peu de temps après, ce fut précisément lui, dont l'aversion pour les Barnabites, changée
comme par miracle, en un grand amour, qui s'employa beaucoup pour faciliter la cession projetée.
Les pourparlers commencèrent en décembre 1608, se prolongèrent jusqu'au mois d'avril de l'année
suivante, lorsque le P. Général obtint l'intervention de l'ambassadeur d'Espagne auprès du Régent
Fulvius de Costanza, marquis de Corleto. Celui-ci, qui était en même temps un des membres du
seggio44, poussé par un si haut personnage, envoya au P. Général les articles de la cession pour les
examiner et les accepter. Entre-temps, étaient partis pour Naples, afin de constituer la nouvelle
communauté, avec le P. Janvier Boccalupi, qui devait en être le Supérieur, les Pères Paul Antoine
Reina, Candide Poscolonna, Thomas Ricci et Abondanzio Cattaneo45. Les différents articles une
fois approuvés, ces Pères furent mis en possession de l'église le 7 septmbre 1609, avec le
consentement du Cardinal Archevêque Octave Acquiviva. En vérité, une autre opposition était
venue des chanoines du Latran, non parce qu'ils voyaient d'un mauvais œil les Pères Barnabites,
mais parce que, prétendant des droits sur cette église, depuis le douzième siècle où elle passée sous
la dépendance des chanoines de Saint-Pierre ad aram, ils avaient été froissés que les membres du
seggio avaient traité tout seuls avec les Barnabites. Leur opposition céda devant la puissante
intervention de D. Marzio Colonna, ami intime du P. Dossena. Toutefois, ne voulant pas reconnaître

42 Voir RODOGNA. Santa Maria in Cosmedin à Portanova (Recherches historico-archéologiques) Naples 1892. La
charge paroissiale était exercée par les chanoines de Latran, de Saint-Pierre ad aram.
43 L'ancienne disposition de Naples portait que la ville soit régie par les nobles et par le peuple, partagée en places ou
sièges. Au 17e siècle, les nobles avaient cinq sièges, dont trois (Porto, Montagna, Portanova) étaient formés de
simples gentilshommes.
44 Voici leurs noms, comme les rapportent les actes de la première visite faite par le Cardinal Filomarino : César
Miroballo, marquis de Bracigliano ; Fulvio di Costanzo, marquis de Corleto ; Jean-Louis Mormile, président de la
Sommaria ; Jean Simon Moccia, Horace de Liguori ; Barthélemy Coppola, Sébastien de Liguori, Vincent et
Mathieu Capuano. Le nom de Jean Simon Moccia est encore actuellement un peu visible sur le tableau de l'église
de Sainte-Marie de Portanova qui représente saint Janvier entre S. Jean et S. Pierre (Simon) et qui fut très
probablement commandé par Moccia, comme le font supposer ses armes (qui sont des gueules au lion rampant d'or,
traversée par trois bandes d'azur) placées au bas de la peinture. Dans le souterrain de l'église actuelle, construite
vers 1630, on voit des vestiges de l'ancienne, bien moins longue et partagée en trois nefs, et ceux de l'autel majeur,
du patronat de Moccia, comme le dit la pierre encastrée dans le pavement, sur laquelle on lit ( en latin) : Le
magnifique Fabien Moccia a fait faire cette sépulture pour lui et pour son épouse, pour ses fils et ses dépendants.
Voir RODOGNA, o. c.
45 À propos ds sujets à destiner à Naples, le P. Dossena écrivait le 24 juin au P. Germain Mancinelli, procureur
général : « Avertissez le P. Janvier (Boccalupi) du changements des sujets ; Sa Paternité n'aime pas que pour écrire
à ce sujet, on se serve du P. Binago (l'oratorien) et dites-lui habilement qu'il ne se charge pas de ces commissions,
parce que chez nous on préfère l'obéissance à toute la ville de Naples.

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purement et simplement l'acte des membres du seggio, ils eurent recours à une échappatoire et, par
un acte à part, déclarèrent ne pas approuver ce que ceux-ci avaient fait avec les Barnabites, mais ils
déclarèrent en même temps céder à ces derniers l'église avec toutes ses dépendances, à la réserve de
quelques droits et privilèges.
Cette autre difficulté surmontée, ils voulurent que tout ce qui avait été fait fût confirmé par l'autorité
suprême, et, par cet effet, ils obtinrent du Pape Paul V un Bref qui porte la date du 22 janvier 1610.
« Les Pères Barnabites, écrit Rodogna, venus desservir l'église de Sainte-Marie in Cosmedin,
donnèrent bien vote des preuves de leur zèle par la fondation de quatre associations destinées à
accroître la piété. La première, sous le vocable de l'Assomption, pour former les jeunes gens à la vie
chrétienne ; la seconde, sous la protection de saint Charles, pour faire le catéchisme aux artisans ; la
troisième, sous le patronage de l'Apôtre Paul, composée de marchands, auxquels on enseignait
particulièrement comment ils devaient se montrer chrétiens dans leur commerce ; la quatrième,
placée sous le vocable de saint Yvon, composée de docteurs et de nobles qui, sous le titre de la
charité, en exerçaient les œuvres diverses et, entre autres, celle de pourvoir, à leurs frais, à
l'entretien des veuves, des petits enfants, des orphelins et des pauvres. »
Pour attester leur dévotion envers saint Charles, dont la canonisation avait lieu en cette année 1610,
les Barnabites furent les premiers à Naples à ériger un autel au nouveau Saint dans leur église, et le
Cardinal Acquiviva voulut être le premier à y célébrer le saint sacrifice.
Cependant, l'église, très ancienne, n'était pas solide ; elle n'était pas non plus aussi grande que les
Barnabites l'auraient désiré ; mais, avant de penser à une restauration complète ou à une
reconstruction, il fallait songer à se procurer une habitation convenable, dont ils ne s'étaient pas
beaucoup préoccupés, désireux qu'ils étaient d'obtenir l'église. D'autre part, les charges multiples
dont ils s'étaient grevés envers les nobles du seggio et envers les Chanoines de Latran ne leur
laissaient guère la possibilité d'une dépense un peu importante. Tout cela ne fut pas un obstacle au
grand bien qui s'y faisait46 et le concours croissant de la population à cette église consolait les Pères
de leurs soucis matériels. La sympathie qu'on leur témoignait s'accrut encore par la découverte ou,
pour mieux dire, par la reconnaissance solennelle des reliques de saint Eustazio, septième évêque de
Naples, selon la tradition ; elles se trouvaient là, mais quasi oubliées depuis le neuvième siècle,

46 Parfois, la prudence du P. Dossena dut modérer le zèle de ces Pères. Il écrivit au P. Bossalupi : « Bien que ces
dévotes de l'église n'aient ni voile, ni clôture, ni vœux de religieuses, ils ne devaient pas introduire une chose
inconnue et nouvelles dans nos maisons, et ils ne devaient pas le faire sans l'ordre du P. Provincial ou de Sa
Paternité ; ni bénir des habites, ni donner des noms, et si Sa Paternié a dit au P. Jean Thomas (Ricci) de travailler à
faire de vraies âmes spirituelles, c'était de les faire bonnes, comme le sont celles de nos églises de Milan et de
Rome, qui sont bonnes sans bénédictions d'habits et sans imposition de noms. Qu'il supprime autant que possible
cette Congrégation, interdise le nom de barnabines, qu'il ne donne pas de bénédiction et ne prescrive aucun habit et
qu'il veille à ne rien faire de nouveau dans la Congrégation. » 15 septembre 1610. Registre généralice.

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alors que celles des autres anciens évêques de Naples furent transportées des catacombes dans la
cathédrale primitive – appelée Stefania –, les reliques de saint Eustazio (dont le nom révèle l'origine
grecque), furent obtenues par les fidèles de Sainte-Marie in Cosmedin, grecque elle aussi en grande
partie47. Cette reconnaissance eut lieu le 16 novembre 1616, avec l'entier consentement du Cardinal
Archevêque Decio Carafa, à la très grande joie des fidèles, et le culte du saint Évêque, ainsi
restauré, augmenta la bienveillance des napolitains envers les Pères. Ceux-ci trouvèrent bien vite un
champ nouveau à leur zèle dans la réforme d'une maison de pieuses filles appelée alle Mirabili,
comme aussi dans l'aumônerie du Conservatoire de la Charité, rue Toledo ; comme également en
dehors de la ville, dans les missions à l'île Procida, appelés par Thomas d'Avalos, marquis del
Vasto, patriarche d'Antioche, s'y rendirent les deux Pères Athanase Balino, de Brescia, et François
Cotta, milanais ; deux autres Pères, Étienne Pelluchino, d'Asti, et Cassien Puccitelli, de San
Severino, allèrent au diocèse d'Agrigente, et enfin, les Pères Janvier Boccalupi et Étienne Gallenno,
crémonais, au diocèse d'Aversa. Le Cardinal Archevêque, extrêmement satisfait d'un si grand zèle
apostolique, nomma le P. Étienne Besnati, milanais, son vicaire spirituel dans la pénitencerie, et
d'autres Barnabites comme confesseurs et directeurs d'Instituts cloîtrés de la ville de Naples.

8.- Le P. Jean Antoine Carli, d'Aquila, avait été le premier Barnabite envoyé à Naples, en 1600,
avec le jeune Père Constantin Pallamolla, pour y tenter la fondation d'une maison à laquelle ce
dernier, à son entrée en Congrégation, avait destiné son riche patrimoine. La tentative avait échoué
et il dut abandonner bientôt, comme incommode et inacceptable, l'église de S. Arcangelo qu'il avait
obtenue. Dieu réservait au bon P. Carli le mérite d'une autre fondation : celle d'Aquila, dans les
Abruzzes. De cette ville où il était né, il était venu très jeune à Rome pour ses études, et il fut
bientôt apprécié de la Cour pontificale à cause de son intelligence peu commune48 : orateur très
habile, il avait été universellement admiré, lorsque, invité par le Cardinal Ciclez, appelé
communément le Cardinal de Cracovie, il avait accepté de prêcher un Carême en latin aux Polonais
résidant à Rome, qui ne savaient pas l'italien ; il avait réussi à merveille, bien que n'ayant presque
pas eu le temps de se préparer. Nullement orgueilleux de si beaux dons naturels, il eut le désir de se
consacrer entièrement à Dieu et, comme il fréquentait la compagnie de saint Philippe Neri, qui
l'employait souvent pour les conférences spirituelles, il voulut s'inscrire à l'Oratoire, mais se sentant
attiré à une vraie vie religieuse, sur les conseils du même Saint, il entra chez les Barnabites et reçut
leur habit au mois de juillet 1588, âgé de trente-deux ans. En 1595, il fut nommé Supérieur de la

47 Voir d'ALOÉ, Storia della Chiesa di Napoli provata coi document. Vol. I, p. II, p. 7.
48 Un de ses amis était l'humaniste pérugin bien connu Bonciari, auquel il adressa une élégante lettre latine conservée
dans la bibliothèque communale de Pérouse. Avant d'être Barnabite, Carli avait composé quelques poésies
italiennes publiées dans Rime e versi di lode di D. Giovanna Castriota-Carafa. Vico Equense, 1595.

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maison de Pise et, en 1599, de celle de Saint-Alexandre à Milan, sans cependant jamais abandonner
la prédication qui l'avait fait connaître dans toute l'Italie. En 1608, il avait été accordé par le P.
Dossena à Mgr Gundinsalvo de Rueda, évêque d'Aquila, et il prêcha dans cette ville l'Avent et le
Carême suivant, suscitant partout la plus vive admiration. Ce fut donc vers la fin du carême de 1609
qu'un gentilhomme d'Aquila, Domizio Alfieri, désolé de ne pouvoir entendre le P. Carli, parce que
la goutte le confinait dans la maison, le pria de venir le voir afin de l'entretenir. Il avait été camérier
secret du Pape Clément VIII, ensuite de Léon XI et maintenant il l'était de Paul V, mais sa mauvaise
santé le condamnait à vivre dans une retraite absolue dans sa ville natale.
Le P. Carli alla donc le voir : après quelques paroles, en présence d'un notaire et de quelques
témoins, D. Alfieri manifesta son projet de donner à la Congrégation des Barnabites sa propre
maison, d'assigner une bonne rente aux religieux qui viendraient s'y établir, promettant en plus de
les pourvoir d'une église qui serait dédiée à saint Paul et à saint Barnabé (pourvu cependant que
l'établissement projeté eût lieu dans l'année 1610). Le P. Dossena, informé de tout, envoya à Aquila
au mois de mai 1610 quelques Pères qui ouvrirent un oratoire provisoire dans la maison qui leur
était donnée et commencèrent joyeusement à y exercer le saint ministère, sous la conduite du P.
Carli, nommé leur Supérieur. Des religieux de la trempe du P. Carli ne manquaient pas alors à la
Congrégation et cela, bien plus que tous les autres succès extérieurs, remplissait de joie le cœur du
P. Dossena et lui rendrait toujours plus chère la vie claustrale qu'il avait embrassée.

9. - Il ne craignait rien tant, pour lui et pour ses sujets, que d'être arrachés à la Congrégation et
revêtus de charges ecclésiastiques. Il avait déjà supplié Clément VIII de condescendre à ses désirs,
en lui exposant les dangers qu'il prévoyait sûrement. Si sa demande eut alors quelque résultat, elle
n'en eut aucun sous Paul V. Au commencement de 1609, le siège d'Avignon étant demeuré vacant,
le Pape fut sollicité par le cardinal de Monreal, ami et admirateur du P. Dossena, de donner cet
évêché à ce Père, et il sembla que Paul V accueillit alors dette proposition.
Le P. Dossena, informé de l'affaire, écrivit aussitôt au cardinal pour le prier de ne point le
tourmenter pas ses démarches ; autrement, disait-il, il serait malheureux et mécontent. Par retour du
courrier, le cardinal lui répondit que le plus grand coupable dans cette affaire, si toutefois il y en
avait un, avait été le cardinal Taverna, autre ami très cher du P. Dossena. Heureusement, ce dernier
avait en la personne du Mgr Antoine Seneca, milanais, non seulement un ami mais un frère spirituel
qui, à Rome, savait habilement et en temps opportun, défendre ses intérêts ; en cette circonstance,
Seneca fit valoir ce fait : le P. Cosme Dossena était un sujet espagnol et, par conséquent sa
nomination déplairait à la Cour de France. Le Pape se laissa persuader de ne rien faire. Peu après,

27
l'évêché d'Avignon fut donné au Père François Tarugi, de l'Oratoire.
En cette même année, le siège de Pavie devint vacant par suite de la mort de Mgr Bastoni, évêque
de cette ville, décédé à Naples où il se trouvait en qualité de Nonce apostolique. Paul V (on ne sait
s'il agit de sa propre initiative ou à la sollicitation de quelqu'un) songeait à élever le P. Dossena à cet
évêché, mais Mgr Seneca, interprétant la volonté de son ami absent, s'empressa de faire remarquer
au Pontife que le P. Dossena était de Pavie et qu'il fallait se souvenir que « nemo propheta acceptus
est in patria sua » (nul n'est accepté comme prophète dans sa patrie). Paul V prit bonne note de ce
texte et n'insista pas ; Mgr Seneca reçut aussitôt des lettres de vifs remerciements de son saint ami
pour ce qu'il avait fait en sa faveur49.

49 Les démarches relatives à l'évêché de Pavie doivent avoir eu lieu dans la première moitié de janvier 1609.

28
CHAPITRE II
1611 – 1613

1. – Le Père Dossena est réélu Supérieur général. – 2. État de la Congrégation décrit par lui. – 3. La
nouvelle église des saint Blaise et Charles : bénédiction solennelle de la première pierre. 4. – Le P.
Dossena est créé évêque de Tortone. – 5. Le P. Mazenta est élu Général. – 6. Fondation d'un collège
à Foligno. – 7. Le frère Charles Marie Sauri. – 8. Les Pères Barnabites s'établissent à Annecy,
invités par saint François de Sales : quelques difficultés.

1. - Tout de suite après Pâques, de l'année 1611, le Chapitre général fut convoqué à Saint-Barnabé.
Outre les Supérieurs majeurs, c'est-à-dire le P. Général, les Assistants, les Visiteurs, le Procureur
général et les Supérieurs locaux avec leur socius, y assistaient pour la première fois les
Provinciaux : le P. Merlini pour le Piémont et le P. Chiesa pour la Province romaine50. Les
Capitulaires étaient quarante, nombre déjà considérable si l'on songe que les vocaux étaient cent
quatre-vingts. Le Chapitre fut très calme, sous l'influence, du reste bien explicable, du P. Dossena
qui, depuis 1602, avait en main le gouvernail de la Congrégation. Très opposé à ce que l'ombre de
la plus légère ambition vint à s'infiltrer parmi ses sujets, nous croyons qu'il fut un des premiers à
repousser la demande de quelques frères convers qui auraient voulu porter la barrette carrée comme
les clercs et être appelés non seulement par le nom de baptême ou de profession, mais encore par la
qualificatif de frère. Cette seconde demande, toute seule, aurait pu sans doute être exaucée, car déjà
les convers étaient appelés par le nom générique de frères, mais, faite en même temps que celle de
la barrette carrée qui semblait vouloir égaler les convers aux Pères, elle en subit les conséquences.
Le Chapitre général repoussa donc les deux demandes et édicta même des pénalités contre ceux qui
n'obéiraient pas. Ces convers qui désiraient la barrette carrée avaient une excuse dans le caractère
égalitaire de cette époque qui semblait distinguer les personnes non pas tant par leurs qualités
morales que par leur extérieur. L'habit sacerdotal était alors beaucoup plus honoré qu'aujourd'hui ;
de plus, le public fréquentait alors plus volontiers et plus souvent les maisons religieuses et les
occasions de se faire voir étaient nombreuses, sans compter que tout le monde alors souffrait un peu
de cette étiquette qu'un subtil écrivain a appelée la grande maladie du dix-septième siècle.

50 Les Supérieurs locaux y intervinrent avec leur socius, parce que la Congrégation n'était pas encore partagée en
quatre Provinces, mais en trois. Voir Constitutiones Cler. Regg. S. Pauli (1902), p. 87.

29
Quant au titre de frère que les convers demandaient, mais n'obtinrent pas, outre l'observation déjà
faite au sujet d'une demande présentée en même temps qu'une postulation qui sentait un peu la
vanité et l'orgueil, comme celui de pouvoir porter la barrette carrée, nous dirons encore qu'à cette
époque les usages de la Congrégation sur la manière de se nommer étaient inspirés par une grande
parcimonie, étant donné la tendance à s'en exempter. Les religieux profès n'avaient droit qu'au titre
de Père ou de Don : seul le Supérieur local (ou Provincial) avait droit au titre de révérend. Le
Supérieur général seul était appelé très révérend. Plus tard, subissant un peu l'influence de l'époque
qui était portée à augmenter ces titres, tous les religieux auront le titre de révérend, les Supérieurs
celui de très révérend, le Supérieur général, seulement sur la fin du dix-huitième siècle, celui de
révérendissime, qui lui sera maintenu même après la déposition de sa charge ; bien plus tôt, en
1648, le droit au titre de frères sera accordé aux convers51.
En tout cas, l'austérité dont les Pères donnèrent la preuve dans ce Chapitre général nous explique
comment leurs votes se portèrent encore sur le P. Dossena pour lui confier à nouveau le
gouvernement de la Congrégation. Au reste, l'estime dont il jouissait au sein de sa famille religieuse
et, en dehors d'elle, auprès de nombreux prélats et cardinaux et du Souverain Pontife lui-même,
auprès des famille régnantes, comme les Ducs de Savoie et les Grands Ducs de Toscane, avait
toujours été en augmentant, par la fondations d'excellentes maisons, de sorte que, après Dieu, on en
attribuait tout le mérite à la prudence de ce parfait religieux.

2. - Nous ne savons si le clergé séculier, presque absorbé par le clergé régulier toujours plus
nombreux en ce temps-là, fit pression sur Paul V, ou bien si le Pontife, de sa propre initiative,
songea à équilibrer ces deux forces : il est certain que, par ordre pontifical qu'on croyait imminent,
il fallait déclarer le nombre de religieux de chaque maison, dans l'intention que ce nombre fût
ensuite réduit.
Cette mesure bouleversa pour un moment les Ordres et les Congrégations religieuses, car elle
semblait devoir arrêter ou empêcher plusieurs fondations déjà en vue et d'une grande utilité tant
pour les familles religieuses que pour l'accroissement du service de Dieu ; aussi y eut-il
empressement pour obtenir l'exemption de cette obligation. Le P. Dossena lui aussi, convaincu
comme les autres que l'inconvénient, assurément considérable, signalé par le Pontife, pouvait être
évité en usant à l'avenir d'une plus grande prudence dans l'acceptation des fondations, et que cette

51 On imprima, peut-être par la volonté de Bascapè une Manière d'user des titres ou autres cérémonies pour les
Clercs Réguliers de saint Paul en écrivant et en parlant, à Milan par Pacifique Pontio, imprimeur archiépiscopal.
Avec permission des Supérieurs. En 1648, on en fit une seconde édition avec corrections, et alors on donne le nom
de famille aux Pères et le titre de frères aux convers.

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mesure ne serait pas d'une longue durée, à cause de l'affluence toujours croissante de nouveaux
sujets, prit ses précautions afin d'en obtenir l'exemption pour sa Congrégation. Il en parlait ainsi
dans une lettre à son Procureur général, lettre que nous voulons citer ici pour la partie qui concerne
notre sujet : elle servira de résumé exact et autorisé de l'état des Barnabites à cette époque.
« J'ai traité plusieurs fois avec les Pères Assistants pour déterminer le nombre des sujets dans toutes
les maisons ; nous l'avons fait faire d'abord par le P. Léon (Avogrado) sur les listes portées au
Chapitre général, et ensuite par le P. Jérôme (Boerio), Visiteur. Toutefois nous croyons bien
meilleur d'obtenir de Sa Sainteté de n'être pas obligés à le faire, comme l'ont obtenu les Feuillants,
et nous croyons que la même chose a été faite par les Pères Jésuites, Théatins, Somasques et les
Clercs Mineurs, mais il faudra vérifier avec soin si cela est vrai. Les raisons sont nombreuses, les
principales sont celles-ci : d'abord, que la Congrégation prenant maintenant de l'accroissement et
qu'ayant souvent l'occasion d'accepter de nouvelles maisons, comme on en a accepté quatre ou cinq
ces trois dernières années, si dans les autres maisons il y a seulement un nombre nécessaire, on ne
pourra accepter d'autres maisons, et c'est un obstacle à l'accroissement de la Congrégation et, par
conséquent, au service de Dieu et à celui des âmes du prochain. Ensuite, la Congrégation ayant
plusieurs fondations qui ne sont pas encore achevées et auxquelles sont souvent laissés des biens
qui les aident à obtenir le nombre requis, comme cela est arrivé à Casale, à Verceil et à Novare, si
on ne trouve pas dans les autres maisons les sujets nécessaires, il sera impossible de perfectionner
les nouvelles fondations. En troisième lieu, dans les maisons de noviciat ou d'études, on ne peut
fixer un nombre déterminé, parce que tantôt il y a beaucoup d'étudiants et tantôt un petit nombre. Je
l'ai déjà dit à Mgr Seneca qui m'a répondu qu'on pouvait laisser en dehors les maisons de noviciat et
d'études. La quatrième raison est que, très souvent, on nous offre des maisons avec des revenus,
comme présentement on nous en offre une avec des revenus pour dix personnes, et en France nous
aurons des revenus pour établir deux maisons. Lorsque le Bon Dieu nous envoie de ces occasions, si
nous n'avons pas des sujets bien formés, on ne peut les accepter ; les sujets religieux ne peuvent se
former comme les soldats en un mois et au son du tambour, mais il faut les faire étudier huit ou neuf
ans et les exercer à la pratique des observances et des vertus religieuses avant de les exposer aux
fatigues du ministère envers le prochain. En cinquième lieu, chaque année meurent des Pères âgés,
confesseurs ou prédicateurs et il en faut d'autres pour continuer leurs travaux ; ajoutez à cela qu'en
plusieurs villes les aumônes sont d'autant plus nombreuses qu'il y a un plus grand nombre
d'ouvriers. Si donc il est agréable à Sa Sainteté, comme il l'a toujours montré, que la Congrégation
augmente, qu'on accepte de nouvelles maisons, qu'on aille dans les missions lorsque Sa Sainteté le
commandera ou que d'autres le demanderont, il est nécessaire de ne pas être liés à un nombre
déterminé, mais que la Congrégation puisse se gouverner conformément à ses Constitutions comme

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elle l'a fait jusqu'ici ; d'autant plus que les Pères susdits, ayant fait avec soin le compte des revenus
et des aumônes ordinaires, avec le nombre de personnes, il n'y a pas d'excédent, mais il en manque
au contraire quelques dixièmes, et la cause en est que dans beaucoup de fondations, on a dû
construire les églises ou les maisons d'habitation. Communiquez tout cela au P. Provincial (Chiesa)
et voyez ensemble s'il est bon, comme il me semble, d'en faire parler à Sa Sainteté par quelques
Cardinal, afin qu'Elle nous dispense de faire cette liste. Pour les Cardinaux, ayez soin de recourir à
quelqu'un qui nous soit favorable ; nous croyons que le Cardinal de saint Eusèbe serait bon52, ou
bien le Cardinal Vicaire53, si le P. Constantin (Pallamolla) pouvait le persuader ; le meilleur de tous
serait le Cardinal Borghese54 si Votre Révérence lui en demandait la faveur...à défaut d'autre chose,
qu'on obtienne au moins d'attendre jusqu'au prochain Chapitre général pour s'occuper de cette
affaire ; que Votre Révérence négocie avec prudence et toujours d'entente avec le P. Provincial,
comme je l'ai dit. Les Pères me disent maintenant que Votre Révérence devra insister beaucoup sur
les affaires de France et sur le lien qui s'y est fait, comme le déclarent les lettres du Roi et de Mgr
d'Oloron ; beaucoup demandent à entrer chez nous et à suivre nos observances pour sauver leur
âme ; pour le moment, on doit leur refuser, dans la crainte que le pain vienne à nous manquer, alors
que leurs qualités les rendent aptes au service de Dieu et des âmes.On peut dire encore que nous
venons d'introduire chez nous l'étude de l'hébreu55 et du grec, afin que Sa Sainteté puisse employer
la Congrégation dans les missions56 lorsqu'elle le voudra ; j'ai aussi chargé quelques Pères d'étudier
les Controverses57 et, en attendant, il faut les garder dans les maisons comme surnuméraires, afin
qu'ils puissent ensuite aller travailler à la conversion des hérétiques. Les Pères Assistants seraient
d'avis qu'il serait mieux que Votre Révérence et le P. Provincial alliez vous-mêmes trouver Sa
Sainteté plutôt que de lui faire parler par des Cardinaux ; toutefois, nous nous en remettons à ce que
vous jugerez le meilleur. Je pense que le mieux sera de savoir ce qu'ont fait les Congrégations
nommées plus haut et de se régler en conséquence... »
La crainte du P. Dossena, et plus encore de ceux auxquels il écrivait, n'avait aucune raison d'être. La
Pape Paul V n'avait fait qu'exposer pour ainsi dire académiquement une de ses idées qu'il
abandonna bien vite, si jamais il avait eu ce projet de telles enquêtes et de telles mesures. Le P.

52 Ferrante Taverna, milanais.
53 Jean Garzia Millini, romain.
54 Scipion, Cardinal prêtre, du titre de saint Chrysogone.
55 De Saint-Barnabé, le P. Dossena écrivait : « Ici, tous les jours, l'hébreu est enseigné par le P. Ennodio (Merli) et le
grec à Saint-Alexandre, par un prêtre très instruit dans cette langue ». 19 janvier, au P. Procureur général. Paul V,
par une Bulle de 1610, avait recommandé et même imposé l'étude des trois langues latine, grecque et hébraïque à
toutes les maisons d'études tenues par des religieux. L'étude de l'hébreu était déjà en vigueur dans la Congrégation
dans les dix dernières années du seizième siècle.
56 Chez les Protestants qui niaient l'autorité de la Vulgate.
57 La théologie polémique qu'on étudiait alors dans l'ouvrage de Bellarmin qui portait ce titre.

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Dossena, avec la prudence que tous lui reconnaissaient, avait ses raisons pour insister auprès du P.
Procureur général et auprès du P. Provincial, afin qu'avant toute démarche formelle pour une
exemption, ils s'informassent avec soin de la ligne de conduite que tiendraient les autres Ordres de
Clercs Réguliers en cette circonstance. Plus tard, il apprit que le projet du Pontife ne regardait ni les
Jésuites, ni les Théatins, ni les Barnabites, et il put ainsi garder son cœur en paix.

3. - Lorsque les deux Pères Tito des Alessi et Dominique Boerio s'efforçaient en 1575 de trouver à
Rome un endroit convenable pour y établir une maison de leur Congrégation, ils durent reconnaître
que l'entreprise, malgré les puissantes amitiés dont ils disposaient, n'était pas aussi facile qu'ils se
l'étaient d'abord imaginé58. Enfin, fatigués de chercher et désireux d'en sortir une bonne fois, ils
firent bon accueil à l'offre de l'église de Saint-Blaise à l'Anneau qui leur fut faite par le recteur lui-
même, Don Adrien Graziosi. Assurément, cette église était très petite, dans un état de délabrement
encore plus grand que n'osait l'avouer le bon Père des Alessi59. Cependant, elle avait un avantage
très appréciable, celui de se trouver dans une position centrale. Placée derrière l'église actuelle de S.
Andrea della Valle, elle offrait la probabilité, par l'achat de quelques maisons, de construire, avec le
temps, une nouvelle église sur la via papale qui correspond à l'actuel Corso Vittorio Emanuele. Il
est vrai que cette probabilité ne pouvait pas se présenter à ces deux Pères ni, en général, aux
Barnabites d'alors, parce qu'ils manquaient de ressources ; ensuite, lorsque l'église et surtout la
maison de Saint-Blaise parurent peu adaptées à une Communauté formelle, où on pourrait placer les
étudiants et qu'on pensa à un emplacement pour un nouveau Collège, en achetant quelques maisons
vers la petite église de Saint-Sébastien, placée là où est aujourd'hui l'église S. André della Valle, les
Pères eurent l'agréable surprise d'être favorisés par un copieux héritage par la comtesse Rangoni,
dans le but de construire à Rome une maison qui répondît aux exigences de leur Institut. Comme ils
se trouvaient en contestation avec les Pères Théatins qui aspiraient eux aussi à construire une église,
justement au même endroit, et qui eux aussi, comme les Barnabites, étaient en possession d'un Bref
pontifical pour obliger, en cas de besoin, les propriétaires des maisons à céder la place, ils songèrent
à construire une nouvelle maison et une nouvelle église à la place Colonna, cédant ainsi au conseil
de saint Philippe Neri et du P. Baronio, leurs amis et confidents.

58 Voir Storia dei Barnabiti nel Cinquecento. Chap. XV.
59 Pour avoir une idée de l'exiguïté de cette église, il suffit de considérer le tableau dédié à saint Blaise, placé
actuellement sur la porte de la sacristie de Saint-Charles ai Catinari, et autrefois au-dessus de l'autel majeur. L'église
de Saint-Blaise occupait l'angle de la via Monte della Farina et de la ruelle (vicolo) Chiodaroli (alors via dei
Chiavari) qui se trouve à gauche de qui se dirige, par cette ruelle, vers Saint-Charles ai Catinari. La façade était sur
la petite place dite alors de Saint-Blaise (restée aujourd'hui sans dénomination) à l'entrée de la via Sant'Anna. C'est
ce que peut relever le P. Louis Cacciari (Memorie intorna alla chiesa dei santi Biagio e Carlo, Roma, 1861, p. 7-8 -
Mémoires concernant l'église des saints Blaise et Charles) d'après une carte topographique annexée à un document
de l'époque, existant chez les Pères Théatins.

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Avec cette nouvelle fondation, les misérables conditions de Saint-Blaise à l'Anneau demeurèrent
plus tangibles par la comparaison spontanée entre cette maison vieille et branlante et celle de Saint-
Paul à la Colonne où tout était neuf. Il était donc très naturel, surtout chez des religieux dont
l'Institut recherchait avec tant de zèle la beauté de la maison de Dieu, de désirer une nouvelle
maison et une nouvelle église, maintenant que la Congrégation semblait progresser par le nombre
des maisons et des sujets.
Ici encore, cependant, ils devraient entrer en contestation avec les Pères Théatins, mais
l'intervention de personnes puissantes et amies mit fin à la controverse au commencement de 1610.
Pour se conformer au Bref du 26 février de l'année précédente, les deux parties en vinrent à un
accord le 18 janvier 1611 ; les Barnabites cédèrent aux Théatins Saint-Blaise et les maisons
adjacentes et reçurent quinze mille écus60 avec lesquels ils achetèrent la maison des Orsini de
Taffia construite sur les ruines d'une partie du théâtre de Pompée. La canonisation de saint Charles
Borromée, le 4 novembre 1610, suggéra aux Barnabites la pensée de lui dédier la nouvelle église,
lui qu'ils aimaient et vénéraient avec raison comme leur second père.
La construction fut commencée le 29 septembre 1611 et le P. Constantin Pallamolla, Supérieur de la
communauté de Saint-Blaise, bénit la première pierre. La vénération qu'ils avaient pour saint
Charles et le désir de l'attester publiquement et d'une manière solennelle poussèrent les Barnabites à
vouloir être les premiers à célébrer les fêtes de la canonisation, le 4 novembre 1611, dans l'église
qui devait lui être dédiée61. Pour y réussir, en un mois ils adaptèrent en forme d'église une partie du
palais Orsini destiné à être détruit. Ce fut l'architecte Gaspard Guerra qui eut l'idée de cette église
improvisée pour la circonstance et, grâce à lui, les Pères purent être les premiers à dédier une église
au nouveau saint et à y célébrer des fêtes solennelles en son honneur durant huit jours.

60 « Les Pères Théatins de Sant'Andrea della Valle ont acheté toutes les maisons des Pères Barnabites de Saint-Blaise
à l'Anneau, auxquels, outre le prix, ils donneront quinze mille écus, afin qu'ils puissent payer l'emplacement acheté
pour y construire leur maison professe et une église, étant entendu qu'ils ont acheté la maison de l'Orsini où habite
Mgr Ortensio, place Catinara, et obtenu des chefs des rues de pouvoir fermer une ruelle derrière cette maison,
lorsqu'ils achèteront aussi le palais des Seigneurs Sagardi, qui sera une bonne habitation et un emplacement très
beau pour l'église, près de celle de Saint-Blaise où ils sont présentement. » Cod. Urbinate 1078, Avvisi du 6 mars
1610.
61 Voir Mémoires, etc. citées par le P. Cacciari et rédigées en grande partie d'après d'autres notes manuscrites du P.
Valle, qui existent encore à Saint-Charles ai Catinari. « Le 1er novembre 1611, disent les Actes de la Communauté
cités par le P. Cacciari, on commença à célébrer les offices dans l'église Saint-Charles et on posa au-dessus de la
porte l'inscription (latine) suivante : À saint Charles, grâce à l'amour particulier, à la bienfaisance et à l'autorité de
qui s'est propagée et augmentée la Congrégation de saint Paul, les Clercs Réguliers de la même Congrégation ont
dédié les premiers travaux de cette église qui doit être construite avec plus de splendeur par l'œuvre de gens
pieux. » La première image de saint Charles qui devra être placée sur l'autel majeur a été bénite par François,
cardinal de Joviosa (Joyeuse) et il y célébra la première messe basse dans cette église. Le Cardinal Rosciefocault
(La Rochefoucauld) y célébra une deuxième messe et ensuite plusieurs Prélats. La dévotion du peuple envers saint
Charles augmenta tellement que les conseillers des Arts adressèrent une supplique au Souverain Pontife pour que le
jour de sa fête soit une fête de précepte, ce qu'ils n'obtinrent pas, mais ils observèrent réellement celle-ci par la
fermeture de tous les ateliers, sauf les écoles des Jésuites.

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Mais le P. Constantin Pallamolla, Supérieur de Saint-Blaise, méditait en lui-même de bien plus
vastes projets. Sur l'emplacement récemment acheté et débarrassé de ses constructions devait
s'élever une église qui aurait pu rivaliser avec les plus belles de Rome, sinon par la grandeur, du
moins par l'élégance de ses lignes62. L'entreprise n'était pas facile : le très zélé Père établit un
véritable concours entre les meilleurs architectes de ce temps. Le P. Laurent Binago lui aussi et le P.
Jean Ambroise Mazenta envoyèrent des dessins, mais l'architecte préféré fut Rosato Rosati, dont la
renommée était alors très grande63. Pour se conformer à un usage alors très commun, les
Barnabites voulurent donner à la cérémonie de la pose de la première pierre la solennité d'un grand
événement et ils trouvèrent les secours nécessaires parmi les nombreux amis qu'ils avaient à Rome.
Le P. Chancelier de Saint-Blaise, P. Fabien Clavelloni, décrit minutieusement cette fête mémorable,
dans une lettre que nous estimons devoir citer ici, malgré sa longueur. La lettre est adressée au P.
Binago, nommé plus haut : « Pax vobis. Par la présente, je viens raconter à Votre Révérence
comment a été posée la première pierre pour l'agrandissement et la nouvelle construction de notre
église Saint-Charles, dimanche dernier, par le Cardinal Cosenza64, avec toutes sortes de solennités,
applaudissements, trompettes, musique, explosions de pétards, et d'un concours énorme de monde
et de noblesse ; il y eut quatorze cardinaux avec Cosenza, à savoir de Joyeuse (archevêque de
Narbonne, puis de Toulouse et enfin de Rouen), Benoît Giustiniani, (génois), Octave Bandini,
(florentin), Dominique Ginnasi, (nonce en Espagne, il reçut la pourpre en 1604), Bellarmin (le
Vénérable Robert Bellarmin ; les premiers étudiants Barnabites suivirent ses cours au Collège
Romain. Il était un grand ami du Vénérable Bascapè et du Vénérable Dossena), Roscafò (sic),

62 Le Procureur général écrivait au P. Séraphin Corti, le 17 décembre 1611 : « J'ai remercié notre Saint Père de la
permission qu'il avait donnée de construire une église à saint Charles et aussi des secours qu'il nous accorda au
commencement ; il s'en montra très satisfait et dit qu'il était passé quatre ou cinq fois de ce côté et qu'il y avait vu
une très grande foule, mais que l'église lui semblait petite et qu'il voulait y entrer. Je confessai que l'église était
petite et je manifestai le désir que nous avions de l'agrandir ; je lui montrai aussi le plan qu'il voulut examiner en
détail, car il aime beaucoup les constructions et il lui plut beaucoup. Je lui dis ensuite que le Cardinal de Joyeuse
était d'avis de faire l'église avec la participation de tout le Sacré Collège des Cardinaux ; cela lui sembla difficile
parce que, dit-il, lorsqu'il s'agit de faire débourser de l'argent par les cardinaux, c'est bien difficile. Je répliquai que
les Cardinaux Ginnasio et Gallo avaient montré beaucoup d'empressement pour nous aider de leurs conseils ; il le
crut facilement et se mit à rire ; mais le Cardinal Bellarmin m'avait dit que cette entreprise devait être faite par les
neveux des Cardinaux et que lui, comme neveu du Pape Marcel, aurait fait sa part ; cela lui plut et il en rit
beaucoup, disant que cela devrait plutôt regarder son neveu (Scipion Borghese) ; et moi, pour montrer que je ne
l'avais pas dit à cette intention, je répliquai qu'il était déjà impliqué dans la construction de Saint-Sébastien. De cette
manière, tout se passera facilement en plaisanteries et servira quand même pour ne pas tenir compte des plaintes des
propriétaires lorsqu'on achètera les maisons voisines, grâce au plaisir qu'il a eu de voir le dessin, et il lui semble que
cette construction sera un bel ornement pour cette partie de la ville. » Archives de Saint-Charles.
63 Il fut affilié aux Barnabites. « Le 1er janvier 1616, le très Révérend Père Général admit à la participation aux biens
spirituels de la Congrégation le très illustre et très Révérend Rosatum de Rosatis chanoine de Saint-Laurent in
Damaso à Rome. » Actes du Supérieur général.
Cet architecte voulut clairement s'inspirer du plan et du motif principal de Saint-Pierre de Bramante. La coupole,
de l'avis de Corrado Ricci et d'autres personnes compétentes, est réputée la plus belle après celle de Saint-Pierre au
Vatican.
64 Il s'appelait Jean Évangéliste Pallotta ; ayant été évêque de Cosenza de 1587 à 1611, ce nom lui resta, même,
lorsque, nommé cardinal, il reçut l'évêché de Tusculum.

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(François de la Rochefoucault, apparenté avec la maison royale de France, fut évêque de Clermont
et, depuis 1607, cardinal), Rivaroli (Dominique Rivarola, génois), Jacque Serra, (lui aussi génois),
Pierre Paul Crescenzio ( grand familier de saint Philippe Neri qui lui avait prédit la pourpre),
Araceli (Augustin Calamino, ex-général des Dominicains, avait le titre de Sainte Marie d'Aracœli),
Horace Lancelotti (romain) et Félix Centini (mineur conventuel, dit cardinal d'Ascoli car originaire
de cette ville), le connétable Colonna avec son épouse et ses enfants sur une tribune à part (Philippe
Colonna, fils de Fabrice et d'Anne Borromée, sœur de saint Charles. Il sera un des plus insignes
bienfaiteurs de l'église Saint-Charles, ayant déboursé au moins dix mille ducats d'or pour la
construction de l'autel majeur, et donné en plus les quatre splendides colonnes de porphyre rouge
qui en sont l'ornement), des évêques et des prélats, etc.
On commença par la procession de Saint-Blaise à Saint-Charles, avec l'étendard et les reliques, de
la manière suivante : plus de soixante enfants de figure noble, vêtus de diverses manières, pour
représenter, avec de beaux instruments, la naissance, la vie, les actions et la mort du saint ; le
dernier était saint Charles dans une nuée, élevé dans la gloire avec les habits cardinalices ; tout cela
bien ordonné et de bon goût ; venaient ensuite douze petites filles de dix ans et plus, couronnées et
vêtues selon les règles des hiéroglyphes65 qui représentaient les vertus du saint. La dernière,
l'Humilité, portait la couronne de grande majesté ; venaient ensuite les élèves de notre oratoire de
l'Humilité66, avec des torches allumées, et ils étaient vingt couples. Venait ensuite la croix du
clergé avec son apparat ordinaire, puis dix-huit chapelains de saint Charles, huit autres prêtres, par
dévotion, tous avec des cierges allumés, puis les trompettes du peuple romain ; deux autres acolytes
et deux thuriféraires ; et voici l'étendard de saint Charles donné par les chanoines de Saint-Pierre67,
avec le consentement de Sa Sainteté : c'est un des trois placés à Saint-Pierre pour la canonisation du
Saint, il était porté par deux prêtres en surplis et étole brodée. Les nôtres venaient ensuite avec des
torches allumées, puis la musique, puis encore des nôtres avec des torches, deux thuriféraires, deux
revêtus de dalmatiques de toile d'or qui portaient le brancard richement orné, avec un beau
reliquaire, sur lequel sont sculptées les Armes du Saint et de fines moulures faites aux frais de
Madame la Princesse Peretti68 ; sa valeur est estimée à de nombreux écus, mais le meilleur était
qu'il y avait de la limaille du saint Clou de Milan mêlée à de l'or, de la chair de saint Charles mêlée
à de l'argent, avec ces paroles gravées à l'intérieur : Requiescat in spe (qu'il repose dans

65 C'est-à-dire selon les symboles qui les caractérisent.
66 Cette confrérie, destinée à promouvoir la vénération et l'imitation de saint Charles fut instituée en 1911 et eut pour
premier directeur le célèbre liturgiste P. Barthélemy Gavanti.
67 Il avait été obtenu peu auparavant et était exposé dans l'église de Saint-Blaise à l'Anneau qui, après entente avec les
Théatins, devait rester encore pendant cinq ans aux Barnabites.
68 C'est Marguetite Peretti, née comtesse de la Somaglia et mariée à Michel Peretti (Damasceni), prince de Venafro.
Elle était par là nièce de Sixte V.

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l'espérance), et la corde que portait le Saint au temps de la peste, soutenue par deux anges du même
reliquaire, était constellée de perles et de pierres précieuses données pour toujours à cet effet69 ;
enfin suivaient trois personnes revêtues de la chape. En entrant dans l'église Saint-Charles, on éleva
l'étendard au son des trompettes, ce qui fit verser des larmes de dévotion car on le voyait de partout
sans aucun empêchement. Le Cardinal de Cosenza, revêtu des ornements pontificaux, avec ses
ministres, vint à la porte, baisa les saintes reliques et s'agenouilla pour les vénérer puis les
accompagna à l'autel et, après les avoir encensées, il dit l'oraison de saint Charles ; on passa ensuite
à la construction où il y avait un autre autel et un trône, entouré par les allemands du palais70 ; sur
cet autel était la première pierre qui fut bénite par le dit cardinal, avec les cérémonies et les oraisons
prescrites, et ensuite placée dans les fondations71.
On distribua des médailles grandes comme une piastre florentine et demie, deux dorées au Pape et à
ses neveux, argentées aux Cardinaux et aux Princes, de métal résistant aux autres. D'un côté était
représentée la façade de l'église avec les trois portes ; sur celle du milieu figure saint Charles, à
droite, saint Paul et sur celle de gauche, saint Blaise ; en haut, la croix avec les monts, nos armes,
alpha et oméga sur le frontispice, l'aigle et le dragon papaux72 séparés sur les portes latérales ; au-
dessous figure l'Humilitas des Borromée avec la parole Fundamentum. Tout autour on lit ces mots :
Tales ambio fundatores, (C'est de tels fondateurs que je recherche) priss du sceau de saint Charles.
Tales ambio, dit-il, defensores (C'est de tels défenseurs que je recherche). À l'avers, sont gravées
ces paroles : D.O.M. ( Deo optimo maximo : à Dieu très bon et très grand). Avec la faveur de Paul
V, Souverain Pontife, pour agrandir l'église dédiée à saint Charles, la première de ce nom à Rome,
les Clercs Réguliers de saint Paul ont voulu que soit posée par les mains de l'Archiprêtre de Saint-
Pierre la pierre de fondation, l'an MDCXII. Elles ont les indulgences de saint Charles73.
D'autres belles médailles, avec la même Indulgence, furent distribuées aux Cardinaux et au peuple,
environ mille ; elles portent d'un côté l'image de saint Charles agenouillé avec la corde au cou
devant le saint Clou et ces paroles : Oratorium Humilitatis (Oratoire de l'Humilité), à l'avers, il y a
l'Humilitas portée par deux anges, avec ces paroles : s. Caroli Borromæi.

69 Cette corde est encore exposée à la vénération publique le jour de la saint Charles.
70 Il faut entendre la garde suisse du Vatican.
71 La pierre fut placée dans les fondations d'un des quatre pilastres qui soutiennent la coupole.
72 Comme on le sait, ce sont des armes des Borghese, donc de Paul V.
73 La médaille décrite ici est aujourd'hui très rare.Cependant la collection Gnecchi de Milan en possède un exemplaire
et récemment le Bulletin du 3e Centenaire de la canonisation de S. Charles en a publié le dessin dans une
phototypie très claire. Le même Bulletin en a reproduit une autre très ressemblante, qui appartient elle aussi à la
collection Gnecchi de Milan, et qui est peut-être encore plus rare. Notons qu'on a dit par erreur que sur la première
médaille était représenté saint Barnabé ; le P. Clalloni, entre autres, l'affirme péremptoirement. Mais, qu'aurait pu
signifier un saint Barnabé ? Tandis qu'au contraire saint Blaise indique le titre qui devait passer à la nouvelle église
et être uni à celui de saint Charles. Quant à la seconde médaille, qu'on dit mystérieuse même en corrigeant le
millésime erroné, voir au chapitre III de ce volume.

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Dans la pierre a été gravée une inscription tirée de celle dont se servait le Saint, les noms seuls sont
changés, à savoir : D.O.M. Avec l'accord de Paul V, Souverain Pontife, Evangelista cardinal de
Cosenza, évêque de Tusculum, Archiprêtre de Saint-Pierre, lors de l'agrandissement de cette église
de saint Charles a posé cette pierre bénite par lui selon le rite de l'Église le quatre des calendes de
Mars MDCXII et dans ce lieu je donnerai la paix (Aggée, 2) ; pour l'unir avec la pierre de l'autre
église Saint-Charles dans laquelle la nation lombarde fit graver : Major erit gloria domus novissimæ
quam primæ – la gloire de cette nouvelle maison sera plus grande que celle de la première (Aggée,
2), cette nation reconnaît ainsi que la nôtre est la première74. Quand même elle serait la dernière
pour la cérémonie racontée plus haut et faite après eux, leur prophétie est en notre faveur. La
journée fut très belle, comme au commencement de l'été, d'autant plus que les deux jours précédents
la pluie était tombée en averses. Grâce à Dieu, il n'y eut ni désordre, ni confusion, ni interruption.
Louanges à Dieu et à saint Charles. Je finis en me recommandant à vos prières et saints sacrifices.
De Rome, le 3 mars. D. Fabiano » (Archives provinciales de Saint-Barnabé).

4. - Parmi les évêques qui honorèrent de leur présence cette cérémonie solennelle, il y avait aussi le
P. Côme Dossena, nommé évêque de Tortone le 27 du mois précédent, pour succéder à Mgr Maffeo
Gambara, mort en 1611. À la nouvelle de cette mort, Paul V avait compris que le moment était venu
de pourvoir sérieusement aux très grands besoins de ce diocèse que la longue cécité de Mgr
Gambara avait laissé presque abandonné à lui-même. En parlant au cardinal Taverna qui, en qualité
d'abbé de S. Marziano de Torone, devait recommander au Pontife le sort de ce diocèse, Paul V lui
demanda où et comment se trouvait le P. Dossena. Le cardinal Taverna, fidèle cette fois à l'ami qui
l'avait supplié de ne point parler de lui pour des évêchés ou autres charges, répondit simplement
qu'il était à Milan et qu'il se portait bien. Le Pontife lui non plus ne dit rien d'autre mais, tout de
suite après cet entretien, il ordonna au cardinal Scipion Borghese d'informer le P. Dossena de sa
volonté de la nommer à l'évêché de Tortone et de lui dire de venir immédiatement à Rome pour y
subir l'examen. On ne saurait dire la douleur du P. Dossena en recevant cette communication du
cardinal Borghese par une lettre du 5 novembre. Supposant cependant que le Pape n'avait agi que
sur la recommandation de quelques-uns, il espéra pouvoir le convaincre de ne pas insister et lui
écrivit une longue lettre dans laquelle il lui démontrait, selon lui, en huit points, qu'il ne pouvait ni
ne devait accepter d'évêchés. Malheureusement pour lui, ces huit points exposés avec une si grande
humilité, n'auraient pu convaincre même ceux qui ne le connaissaient que de loin. Il écrivit au
cardinal Borghese, au cardinal Taverna, au Procureur général, leur demandant de l'aider à sortir de

74 L'autre église Saint-Charles est appelée présentement S. Charles au Corso, et appartient cependant à la confrérie des
Lombards.

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cette grande épreuve75, mais il reçut aussitôt une autre lettre du cardinal Borghese l'avertissant que
le Pape était résolu à recourir, s'il le fallait, au précepte d'obéissance pour l'obliger à accepter. Un
instant, il supposa que le Pape n'avait pas encore pris connaissance de sa lettre précédente et des
raisons qu'elle contenait, et qu'il pouvait encore espérer ; il se retira donc pour quelques jours à la
maison de Sainte-Marie de Carrobiolo, afin de vaquer à la prière dont il éprouvait un impérieux
besoin dans cette épreuve. Mais une troisième lettre du cardinal Borghese, du 12 décembre, vint lui
enlever tout espoir. Alors le P. Dossena baissa la tête devant le sacrifice qui lui était imposé et se
disposa au départ. Il nomma Vicaire général le Père Séraphin Corti, qui était le plus ancien des
Assistants et, le 29 décembre, il abandonna pour toujours la chère maison de Saint-Barnabé, au
milieu des larmes de ses confrères mêlées aux siennes. Arrivé à Rome le 17 janvier de l'année
suivante 1612, il se rendit le lendemain auprès du Pape et, prosterné à ses pieds, « il commença à
répéter les huit points de la lettre qu'il lui avait écrite, mais le Saint Père ne le laissa pas continuer et
lui imposa silence par ces paroles : Nous savons que vous êtes venu contre votre volonté et par pure
obéissance, mais ayez patience : vous êtes vocatus a Deo tamquam Aaron (appelé par Dieu comme
Aaron) ; plusieurs nous ont demandé de confier cette Église à des personnes de grande qualité, mais
le Seigneur nous a inspiré de la donner à vous ; acceptez-la donc comme donnée par lui et ayez
patience ; cor regis in manu Domini, cor regis in manu Domini (le cœur du roi est dans la main du
Seigneur) répéta le Pape. Le Père ne put dire autre chose sinon qu'il était obligé d'obéir à Sa Sainteté
et qu'il espérait que le Seigneur lui donnerait la force d'obéir jusqu'à la mort. Le Pape continua à le
consoler avec une grande amabilité, le voyant fatigué du voyage, et lui dit qu'on ferait un peu
d'examen comme c'est l'usage, car pour des gens comme lui il ne fallait aucun examen, son élection
étant au-dessus de tout examen. Alors le Père pria le Pape de le faire examiner tout de suite et de le
rejeter comme inhabile, n'étant ni théologien ni juriste. Le Pape sourit, admirant une si grande
humilité qui venait du fond du cœur et il l'envoya se reposer. En prenant congé du Pape, le Père le
pria de lui accorder une première faveur ; la communication à notre Ordre des privilèges dont
jouissent maintenant les Pères Théatins. Le Saint Père l'accorda, mais on ne sait pour quelle raison,
l'expédition du Bref n'eut lieu que sous son successeur Grégoire XV, auquel le cardinal son neveu
renouvela en notre faveur les premières demandes. Le soir même, le P. Dossena raconta tout ce qui
vient d'être dit, au P. Procureur général et à l'écrivain de cette histoire. » Le P. Gavanti, auquel nous

75 Il avait écrit le 25 mars au P. Germain Mancinelli, Procureur général : « Je n'ai pas l'esprit de saint Bernard, mais
j'espère dans le Seigneur que je l'imiterais en cela s'il en était besoin. Que Votre Révérence empêche la force (c'est à
dire un commandement exprès du Pape) et le reste est assuré. Je me plains du cardinal de saint Eusèbe (Taverna)
qui répond ainsi à l'affection que je lui porte et au désir que j'ai de son bonheur ; je lui écris et je le prie de ne point
dire de moi autant de mensonges comme il fait ; »

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empruntons ce trait76, raconte même que là ne s'arrêtèrent pas les démonstrations d'affection du
Pape envers le nouvel évêque et que, lorsque celui-ci parut pour la première fois devant lui avec
l'habit épiscopal, le Pape fit apporter un de ses rochets et l'en revêtit de sa propre main et lui souffla
ensuite à l'oreille : nous n'avons pas encore fait d'évêque avec autant de plaisir que quand nous vous
faisons vous-même. Désirant qu'il prît un peu de repos, le Pape insista pour que le P. Dossena
passât tout le Carême à Rome. Le 4 mars, le nouvel évêque fut consacré par le cardinal Jean Garzia
Millini, Vicaire de Sa Sainteté, assisté par Mgr Caccia, évêque de Castro et par Mgr Seneca, évêque
d'Agnani. La cérémonie eut lieu à Saint-Paul à la Colonne, bien que la demeure habituelle du P.
Dossena en ces jours fût la maison de Saint-Blaise, dont les Barnabites, dans leurs conventions avec
les Pères Théatins, s'étaient réservé l'occupation ainsi que celle de l'église pendant l'espace de cinq
ans. Ce temps étant expiré en 1617, la maison et l'église furent démolies et les Pères vinrent habiter
dans la nouvelle maison des saints Blaise et Charles, malgré tout ce qui manquait encore à son
achèvement.

5. - La nomination du P. Dossena comme évêque rendait vacante la charge de Supérieur Général ; le
Chapitre général se réunit donc le 8 mai pour l'élection de son successeur. C'était la raison
principale de la convocation, mais comme cela avait déjà eu lieu d'autres fois, on profita de cette
occasion pour traiter des questions que l'autorité seule du Chapitre général pouvait résoudre. Entre
autres choses, on proposa de constituer une quatrième Province. Nous ne savons pas quelles furent
les raisons de cette demande. Peut-être le désir de mieux régler les maisons qu'on espérait fonder en
France par l'initiative des Pères Colom et Olgiati ; peut-être la convenance de réduire le nombre des
Pères Capitulaires puisque, s'il y avait quatre Provinces, les Constitutions prescrivaient d'appeler
seulement les quatre Provinciaux avec deux socii chacun et non plus tous les Supérieurs avec leurs
socii. Nous avons déjà dit que, dans le Chapitre de l611, les Pères Capitulaires étaient quarante pour
une Congrégation de cent quatre-vingt vocaux seulement. Avec le nouveau système, le nombre
aurait été réduit de beaucoup et il y aurait économie de dérangement et de dépenses pour les
Communautés. L'innovation parut tellement grave qu'on en remit la décision à un autre jour ; elle
fut, en effet, de nouveau examinée le 12 mai, mais renvoyée à un prochain Chapitre, en raison de la
grande disparité des avis. Deux jours après, on procéda à la nomination du Général, et le P. Jean
Ambroise Mazenta fut élu. Né d'une famille de marquis milanais, il avait étudié d'abord à Pavie où
il avait eu pour compagnon et ami le comte Frédéric Borromée, plus tard cardinal, et l'abbé
Sfondrati, devenu lui aussi cardinal. Passé ensuite à Pise, il y fut reçu docteur en droit et s'agrégea à

76 Vita del Ven. Cosimo Dossena, vescovo di Tortona, revue et publiée à Milan, 1866. Le manuscrit original de
Gavanti est dans les archives de Saint-Charles.

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l'Ordre de Jérusalem. Très en vogue à Milan en raison de son grand talent, il avait un bel avenir
assuré lorsque, préférant à la gloire mondaine la retraite laborieuse du cloître, il demanda et obtint
en 1590 l'habit des Barnabites qu'il avait connus et fréquentés à Pavie.
Employé à des œuvres diverses, il réussissait à merveille en toutes, mais ce qui lui attira surtout
l'affection et l'estime générale, fut en lui un très heureux mélange de science et de candeur. Sa
science n'était pas limitée à la philosophie et à la théologie, car son profond génie s'était tellement
rendu maître de l'art architectural qu'il était considéré comme l'un des meilleurs architectes de son
temps77 et il avait acquis une si grande habileté dans l'hydraulique que Paul V, le Grand-duc
Ferdinand I et plusieurs autres le recherchaient à l'envi. Tout cela obligeait les Supérieurs à le voir
arraché à ses occupations ordinaires et ils en étaient ennuyés, craignant que sa vie intérieure n'en
souffrît quelque détriment ; mais le P. Mazenta, tout en étant convaincu de sa valeur, ne perdit
jamais de vue le but pour lequel il avait abandonné le monde et ne tomba jamais dans la vanité ou la
tiédeur. En 1599, il fut élu Supérieur de la maison de Pise ; trois ans après, de celle de S. Arcangelo
à Bologne, et en 1611, il y fut réélu, sur le désir formel du Pontife qui voulait par là faire plaisir au
habitants de Bologne qui avaient besoin du P. Mazenta pour l'aménagement des eaux du Rein. Il
emplissait donc cette charge lorsqu'en 1612, il fut élu Général de la Congrégation.

6. - Une de ses premières préoccupations fut une fondation déjà en cours et due à la prédication,
alors si admirée, du Barthélemy Gavanti. Sur les instances du Cardinal Sfondrati, le P. Dossena
avait accordé ce Père à la ville de Foligno pour le Carême de 161278. Comme cela lui était arrivé à
Gênes quelques années auparavant, il suscita à Foligno aussi un tel enthousiasme qu'on eut la
pensée d'y promouvoir une fondation. Du reste, le terrain y était bien préparé, car les habitants de
Foligno professaient un culte spécial pour S. Charles Borromée qui avait séjourné plus d'une fois
dans la maison des comtes Gentili, ses parents. Lorsqu'ils apprirent qu'il avait été placé au nombre
des saints et qu'ils en entendirent les louanges célébrées par le P. Gavanti, ils conçurent le désir

77 « De fait, les meilleures églises du style baroque offrent une merveilleuse succession d'effets d'espace différents, se
renforçant. Ainsi, par exemple l'intérieur de Saint-Pierre à Bologne, construit après 1600 par le P. Mazenta, et
l'église du Saint-Sauveur, dans cette même ville, œuvre du même Maître. L'alternance d'espaces clairs et obscurs
dans les bas-côtés, est ici d'un charme éminemment artistique. » EBE, Spät Renaissance (Berlin, 1856), p. 305.
Voir ce que nous avons écrit du Père Mazenta dans le précédent volume. Récemment, Mgr Grammatica, préfet de
la Bibliothèque ambrosienne, a publié le fac-simile d'un opuscule du P. Mazenta sur Léonard de Vinci.
78 Dans le volume précédent, nous avons déjà parlé du P. Gavanti. Ici, nous nous bornerons à citer LOCATELLI, I
secentisti nella canonizzazione di S. Carlo (« Scuola cattolica », octobre 1911) et LUGANO : S. Carlo Borromeo e
i Gentili di Foligno (dans S. Carlo Borromeo nel III centenario della canonizzazione, Milan, 1910, p. 493-499). À
propos des extravagances de l'éloquence du dix-septième siècle Manzoni a fait cette remarque : « Eh, certainement
la forme est extravagante, mais la matière est toujours sérieuse. Tant de fois, en lisant un prédicateur du 17e siècle,
je me suis dit à moi-même : oh, combien je serais sage si je faisais tout ce que dit ce fou ! » FABRIS, Una serata in
casa Manzoni.

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d'avoir ce Père comme prédicateur du Carême. Attirés par son éloquence tout à fait conforme au
goût de ce temps-là, ils lui firent plusieurs offres de fondations ; entre autres, une confrérie de saint
Jean-Baptiste ou de la Miséricorde, célébrant dans une petite église près de Saint-Pierre in
Pusteruola, la céda provisoirement aux Barnabites et leur donna en même temps un vaste terrain
pour y construire une église qui serait dédiée à saint Jean-Baptiste et à saint Charles Borromée.
Avec la permission du P. Général, celle du nouvel évêque de Foligno Porfirio Feliciano, qui venait
de succéder à Mgr Simonetta, mort nonce en Pologne, et celle du Pape, les Pères Gavanti et
Teodolo Brullino prirent possession de ce terrain le 28 juillet 1612, en présence du Vicaire général
Gabriel Confidati, et le lendemain eut lieu en cet endroit la bénédiction d'une chapelle provisoire à
laquelle accourut l'élite des habitants.
Tant qu'ils n'eurent pas de maison à eux, les deux Pères reçurent à Foligno une gracieuse hospitalité
chez Jean-Baptiste Vitelli, que tout le monde tenait pour un saint79. C'est à lui qu'il faut attribuer
que Gavanti accepta la proposition des frères de la Miséricorde, encouragés à leur tour par les
paroles persuasives du très pieux gentilhomme ; ce fut encore lui, alors que Gavanti était tenté
d'accepter l'hôpital de Saint-Jean ou d'autres endroits, qui l'en dissuada à plusieurs reprises, lui
assurant que l'endroit offert par la Confrérie était celui qui convenait le mieux. Plus tard, on vit qu'il
avait parfaitement raison.
Après avoir obtenu du Souverain Pontife la permission de démolir l'église branlante de Saint-Pierre
in Pusteruola, la population, avec un élan admirable, concourut à l'abattre, pour faire bientôt place à
la construction d'une nouvelle église80 ; entre-temps, on songea à obtenir quelques reliques de saint
Charles, par l'entremise du P. Gavanti qui devait se rendre à Milan pour quelque temps, chez le
Cardinal Frédéric Borromée que les habitants de Foligno se souvenaient d'avoir vu dans leur ville
deux ans auparavant. Ils écrivirent au cardinal : « C'est notre ville qui a eu la bonne fortune d'élever
à saint Charles la première église de toute l'Ombrie, dans le plus beau site, au centre de la ville et
dans le cœur des habitants, par la diligence et par les soins des Pères Barnabites nouvellement
introduits, et nous espérons la terminer bientôt. En plus de la dévotion incroyable de ce pays envers
le Saint, une raison plus spéciale nous a encouragés à cette construction, c'est que la grandeur
temporelle de ce saint dut son origine à Pie IV, de bienheureuse mémoire, qui fut notre évêque et
qui, devenu Pape, nous a comblés de faveurs. C'est pourquoi, parmi nous, on doit avoir un souvenir
insigne de la grandeur spirituelle et éternelle du même Saint. Comme le R. P. Barthélemy Gavanti
auteur d'une grande partie de cette œuvre, part d'ici pour vos régions et reviendra après Pâques pour
la terminer, nous avons résolu de l'accompagner avec cette lettre, priant avec lui Votre Seigneurie

79 CIROCCHI F. Vita del servo di Dio Gio. Battista Vitelli, Foligno, 1625.
80 FALOCI-PULIGNANI, S. Carlo e Federico Borromeo, dans un Numéro unique pour Mgr Gusmini, Bologne.

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Illustrissime, pour l'honneur du Saint, pour l'encouragement plus grand de nos concitoyens et pour
la beauté de la construction, d'avoir la bonté de nous donner une partie noble des saintes Reliques
de ce grand Saint ; nous espérons beaucoup dans votre libéralité qui saura distinguer entre autels et
églises et favorisera plus que les autres la ville de Pie IV. Nous les recevrons avec tout l'honneur qui
convient et nous en demeurerons très reconnaissants à Votre Seigneurie Illustrissime. »
Le P. Gavanti, de retour après Pâques, comme c'était convenu, apporta une lettre du Cardinal
Borromeo, datée du 24 avril 1619, par laquelle étaient pleinement exaucés les désirs des habitants
de Foligno. « La grande dévotion de cette ville envers saint Charles, dont parlent Vos Seigneuries
dans leur lettre du 15 octobre et que le P. Gavanti m'a plusieurs fois certifiée, mérite d'être louée et
encouragée, particulièrement par moi, pour les mêmes motifs qui poussent Vos Seigneuries à me
demander avec tant de confiance quelques reliques du Saint. S'il était en mon pouvoir de réaliser en
cela le désir et l'affection avec lesquels je corresponds à votre piété et votre grandeur d'âme, je vous
donnerais entière satisfaction. Mais comme on ne peut toucher à ce corps saint, ainsi que le sait le P.
Gavanti, j'ai tâché de vous satisfaire avec les objets les plus intimes, c'est-à-dire une partie de la
chasuble et de l'aube avec lesquelles le Saint fut enseveli et une partie de l'éponge que, tout de suite
après sa mort, on plaça dans son corps en l'ouvrant, selon l'usage, et qui y resta jusqu'à l'époque de
la canonisation, imbibée de son sang. Je les confie au P. D. Barthélemy, mon grand ami, qui va s'en
retourner et qui, en même temps, assurera Vos Seigneuries de mon affection et de ma volonté de les
servir en toute occasions, et je finis etc... »
À l'arrivée du P. Barthélemy Gavanti avec les reliques désirées, auxquelles il avait pu en faire
ajouter plusieurs autres, les habitants de Foligno, ravis du succès qui dépassait leurs espérances,
voulurent attester leur joie par une procession solennelle. On délibéra de transporter les reliques, de
la cathédrale où elles avaient été déposées, jusqu'à la chapelle de Saint-Charles, en les faisant passer
devant les sept autres églises. On éleva des arcs de triomphe, sous lesquels devait passer la
procession, et les souvenirs de saint Jean-Baptiste et de saint Charles Borromée, titulaires de l'église
qu'on allait construire, donnèrent l'occasion aux beaux génies de se faire remarquer par les allusions
les plus curieuses, par les rapprochements les plus étranges, par des inscriptions placées un peu
partout. Cette solennité eut lieu le 23 juin, et le 28 juillet de la même année 1613, le Vicaire général,
le gouverneur de la ville, le chef prieur du quartier et le P. Gavanti placèrent dans les fondations de
la nouvelle église des vases de grains, de vin et d'huile liés avec du chanvre « les quatre fruits de
Foligno, richesse propre du pays », ainsi que s'exprime Cirocchi, témoin de la cérémonie. La pierre
placée dans les fondations portait ces paroles : S. Caroli humilitas hic quoque lapidem primum sibi
posuit V. Kal. Aug. MDCXIII (L'humilité de saint Charles a posé ici aussi pour lui la première pierre

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le V des Calendes d'Août 1613). L'église, bien que dédiée officiellement à saint Jean-Baptiste et à
saint Charles Borromée, fut presque tout de suite appelée Saint-Charles81.

7. - Parmi les pénitents les plus édifiants du prêtre Vitelli, il y avait un certain Charles Marie Sauri,
de Spolète : il avait abandonné la culture des champs pour venir à Foligno où il servait en différents
endroits pieux uniquement pour gagner sa vie, ne s'inquiétant que d'aimer Dieu de son mieux. Avec
les aumônes qu'il obtenait des personnes pieuses,, il avait réussi à faire construire un petit oratoire
dédié à la Sainte Vierge : on l'appelait la Madone de S. Magno, parce que tout près de l'église de ce
nom ; devenu en peu de temps le but de pieux pèlerinages, l'oratoire fut élevé au décanat de la
cathédrale de Foligno. En même temps, Sauri s'était lié d'amitié avec Vitelli et, désireux de la vie
claustrale, il était entré chez les Capucins, mais sa mauvaise santé l'empêcha d'y rester. Entendant
alors parler des Barnabites, arrivés depuis peu à Foligno, il se sentit porté à entrer chez eux comme
convers et, après avoir pris l'avis de Vitelli, il vint s'offrir au P. Gavanti. Envoyé à Monza, il fut
revêtu de l'habit des Barnabites le 22 avril 1613 et changea son nom de Thomas en celui de Charles-
Marie. Sa tendre dévotion envers la Sainte Vierge lui faisait grandement désirer de pouvoir réciter
l'office, mais il ne savait pas lire ; les contemporains racontent qu'il pria tant à cette intention qu'il
obtint la grâce de pouvoir lire l'Office de la Sainte Vierge, mais rien d'autre. Sa vie presque tout
entière se passa à Foligno. Il assista son directeur spirituel G. B. Vitelli à ses derniers moments en
1623 et mourut lui-même comme un saint le 11 mars 1642, âgé de quarante-six ans82.

8. - De même que la canonisation de saint Charles ne fut pas étrangère à l'établissement des
Barnabites dans la ville de Foligno, ainsi, au moins pour les premiers commencements, elle
contribua à leur entrée en Savoie83.Saint François de Sales, évêque de Genève, mais demeurant
ordinairement à Annecy, avait depuis longtemps une très grande vénération pour le saint Cardinal.
Déjà en 1599, à son retour d'un voyage à Rome, en passant à Milan, il s'était procuré la Vie publiée
juste à ce moment-là sur le cardinal par le P. Bascapè et, trouvant en cette vie un parfait modèle de
conduite pastorale, il en avait fait, pour ainsi dire, le programme de la carrière épiscopale qu'il allait

81 Voir : Description de l'apparat et de la procession des saintes reliques de saint Charles faite par la communauté de
Foligno le 23 juin 1613. À l'Illustrissime et Révérendissime seigneur cardinal Borromeo, archevêque de Milan. À
Pérouse, dans l'imprimerie Augusta Camerale chez Marco Maccarini. 1613.
82 Voir GOBIO, Vita di Lodovico Bitoz, Gerolamo Vaiano e altri conversi (Milan, 1859), p. 47-56.
83 En vérité, dès 1611, s'était présenté un projet de fondation à Annecy. Le P. Dossena l'annonçait ainsi au P.
Pentorio : « Le P. Hippolyte (Rovescala), sollicité par le chevalier Dandelotto (d'Andelot), écrit pour un
établissement à Nixi de l'abbé Torr (Tour) dont Votre Révérence est informée ; » Registre généralice, 16 février
1611. L'affaire, renvoyée au Chapitre général, n'eut pas de suite.

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entreprendre84. Lorsque ensuite il apprit sa glorification officielle par l'Église, il en promut le culte
par la parole et par l'exemple et, en 1612, poussé par la guérison de sainte Françoise de Chantal qu'il
attribuait à l'intercession de saint Charles, il décida de se rendre en pèlerinage à Milan pour y
vénérer ses Reliques85. Il se mit en route au mois d'avril de l'année suivante, accompagné de
plusieurs ecclésiastiques et de pieux personnages ; arrivé à Turin, il se présenta à Charles
Emmanuel I, son bien-aimé souverain, pour l'entretenir de quelques affaires concernant son diocèse.
L'organisation du collège Chappuisien d'Annecy était au premier rang.
Eustache Chappuis, conseiller et ambassadeur de Charles-Quint, avait fondé en 1550 un collège à
Louvain, auquel il en adjoignit bientôt un autre dans la ville d'Annecy, avec une entière dépendance
du premier. L'institution était excellente et les moyens ne manquaient pas : la difficulté, surtout pour
Annecy, étaient de trouver des maîtres capables de gouverner ce collège et de le faire progresser
selon les désirs du pieux fondateur et selon les besoins de la population. Malgré son zèle, le saint
évêque n'y avait pas réussi et il éprouvait un vif désir de s'en entretenir avec son souverain afin de
l'intéresser à cette affaire et d'apprendre au moins ce qu'il jugeait opportun de faire. Il exposa donc
le triste état où en était réduit le collège d'Annecy, la négligence des recteurs, la liquidation des
rentes, l'instabilité des régents et des professeurs. Il lui duit que vraiment, depuis longtemps, la ville
avait eu la pensée de confier ce collège aux Jésuites mais que l'affaire avait traîné en longueur
pendant plusieurs années et que finalement les Pères n'avaient pas accepté. Il était donc nécessaire
de chercher d'autres moyens pour empêcher une ruine prochaine. Après l'avoir entendu, « le Duc lui
répondit : Savez-vous ce qu'il faut faire ? Si les Jésuites refusent, peut-être les Barnabites
accepteront-ils, ce sont des religieux qui tiennent des collèges lorsque l'occasion leur en est offerte ;
ce sont des hommes doctes et vraiment religieux et, de plus, (et c'est une de leurs particularités) ils
s'emploient avec une grande promptitude au service des évêques. Ils sont les fils de notre saint
Charles, au tombeau duquel vous allez maintenant. Nous en avons en cette ville, il y en a à Verceil,
mais leur maison principale est à Milan. Allez les voir et informez-vous de leur volonté au sujet du
collège d'Annecy ; quant à moi, je pense que vous ne les quitterez point sans en être très content et
satisfait. Le Bienheureux obéit à Son Altesse et alla voir les Barnabites de Turin qui le reçurent et
l'honorèrent grandement, et qu'il aima et honora de même, ayant reconnu dès cette première
rencontre qu'ils possédaient toutes les qualités et toutes les vertus qui recommandent les vrais

84 Le Saint écrivait à un ecclésiastique qui venait d'être nommé évêque : « Je désire que vous ayez la Vie du
bienheureux cardinal Borromée escrite par Charles a Basilica Petri (Bascapè) en latin, car vous y verrez le modèle
d'un vray pasteur » 3 juin 1609. Au sujet de cette vie, nous en avons discuté dans notre Histoire des Barnabites au
seizième siècle.
85 Sur ce pèlerinage, voir ce que nous avons écrit dans l'article:S. Franesc di Sales a Milano nel 1613. (Scuola
cattolica, novembre 1913).

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religieux. »86
Tel est le récit ingénu de Mgr Charles Auguste de Sales, neveu de François87. Le P. Maurice
Arpaud, historien presque contemporain, ajoute qu'après cet entretien « le duc fit avertir le P. D.
Juste Guérin, qui demeurait à Saint-Dalmace, d'aller présenter ses hommages à l'évêque de Genève
et, dans le cas où celui-ci lui parlerait du projet en question, de lui offrir ses services et ceux de la
Congrégation, s'il le jugeait convenable. Le P. Guérin ne manqua pas de faire tout ce que le Prince
lui avait conseillé : il rendit visite au digne Prélat qui remarqua tout de suite sur le visage du Père le
caractère de son cœur et lui témoigna une sainte sympathie. Il lui fit part de ses desseins et lui dit
que le projet venait de l'estime particulière que portait le duc aux religieux de son Ordre puis, dans
le cours de la conversation, il ajouta ces paroles devenues prophétiques : Venez avec courage, car
votre établissement sera très avantageux non seulement à la ville d'Annecy, mais à tout le diocèse
de Genève.88 Cette rencontre du Saint et du P. Guérin explique encore mieux l'accueil enthousiaste
fait par les Pères de Saint-Dalmace à l'illustre pèlerin.
Celui-ci, passant par Verceil, visita le Collège des Barnabites de cette ville et arriva le 25 avril, avec
sa suite, dans la capitale de la Lombardie. Averti probablement par le duc de Savoie, le cardinal
Frédéric Borromée se rendit au devant de l'évêque de Genève avec le gouverneur du Duché, Don
Jean de Mendoza ; il lui offrit un appartement au palais archiépiscopal mais le Saint n'accepta pas,
disant qu'il voulait être traité comme un pauvre pèlerin dont l'unique but était d'accomplir un vœu,
afin d'en recevoir une augmentation de zèle et de dévotion. Il alla donc loger à l'auberge du Faucon,
à proximité de l'église Saint-Alexandre. Ce fut là que le P. Général Mazenta, prévenu par quelque
Père piémontais, se rendit pour présenter ses hommages au saint Prélat et lui offrir de changer de
logement avec celui de Saint-Barnabé89, où il pourrait habiter les chambres habitées par saint

86 Toutefois, d'après ce que saint François de Sales écrivit au duc Charles Emmanuel , dans une lettre du 25 février
1614, la pensée de s'adresser aux Barnabites aurait été exposée la première fois par le Saint : « L'espérance,
écrivait-il, que ce peuple de Neci et de Genevoys a conceüe de voir ce collège qui est maintenant presque en friche
remis à la Congrégation des Pères Barnabites, n'a ni rayson ni fondament que sur la bonté paternelle de Votre
Altesse sérénissime qui en a eu agréable le projet. » (lettre en français ancien) Il est d'ailleurs probable que par le
séjour fait à Rome quelques années auparavant et par la lecture qu'il avait faite de la Vie de saint Charles écrite par
Bascapè, le Saint connaissait favorablement les Barnabites. Cependant, le récit du biographe cité ici concorde avec
l'opinion la plus commune que le duc fut le premier à parler des Barnabites, et alors le projet dont parle le Saint
dans sa lettre serait celui qui fut formulé, avec toutes les conditions voulues par la communauté d'Annecy, projet
qui avait été ensuite soumis, comme de juste, à l'approbation ducale.
87 Histoire du bienheureux François de Sales, etc. Lyon, 1634.
88 Vie de Mgr Juste Guérin, etc. Annecy, 1678.
89 Le P. Mazenta en fait ainsi le récit (en latin): « Comme François de Sales se trouvait à Milan fut transféré par moi
de l'auberge publique du Faucon à Saint-Barnabé et conduit chez le cardinal Borromée ; ayant examiné toutes nos
affaires et il nous quitta tellement attaché à notre Ordre que, retourné chez lui, il commença à demander une
mission de la part des nôtres, etc. » Mélanges pour l'histoire des Clercs réguliers de saint Paul, manuscrit, dans les
archives de Saint-Charles ai Catinari.
Jusqu'aujourd'hui, ce séjour à Saint-Barnabé était un point un peu controversé, les biographies ne se montrant pas
entièrement explicites. Les paroles du P. Mazenta excluent tout doute. L'auberge du Faucon, qui existe toujours et

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Charles Borromée lorsqu'il venait chez les Barnabites pour s'y recueillir90. L'évêque de Genève fut
si heureux de cette proposition qui renouvelait en lui le souvenir et la vénération du saint
Archevêque qu'il accepta avec toute la joie de son cœur. Il passa quelques temps parmi ces Pères
vénérables dans cette maison embaumée du parfum de saint Paul. Il proposa l'affaire du Collège
Chappuisien au P. Général et à ses Assistants et, après l'avoir conclue,91 il partit avec une
satisfaction toute particulière d'avoir obtenu des Religieux d'un Ordre si estimé et aimé de saint
Charles et qui convenaient si bien à son esprit et à son projet.
Telle fut l'origine de la très grande affection et la grande estime que saint François de Sales montra
dans la suite en toute occasion aux Barnabites. On peut bien dire qu'ayant été indiqués par le duc de
Savoie comme les fils de saint Charles, il voulut même, dans son amour pour ces religieux, imiter le
Saint qu'il avait choisi pour modèle. Dans la suite de cette histoire, nous aurons souvent occasion de
parler du très doux évêque de Genève et nous verrons avec combien de raisons l'Ordre des
Barnabites l'a déclaré son patron spécial à côté du saint archevêque de Milan.
De retour à Annecy, saint François de Sales, « recevant le 27 mai les compliments de la ville qui
était allée en masse lui souhaiter la bienvenue, parla d'une manière si efficace que, dans cette
première visite, il obtint le consentement verbal de tous pour l'établissement des Pères Barnabites
dans le Collège de cet endroit. En lisant les paroles d'un historien contemporain92, il semblerait que
tout dût s'accomplir avec la plus grande sollicitude pour introduite les Barnabites dans le Collège
désigné, mais il n'en fut pas ainsi. Le duc de Savoie, l'évêque de Genève, les magistrats d'Annecy, le
P. Général Mazenta y mettaient toute leur bonne volonté, mais elle devait rencontrer un obstacle
très grave dans les personnes qui administraient le Collège de Louvain dont devait dépendre, par la
volonté du fondateur, le Collège Chappuisien d'Annecy. Il semblait à ces administrateurs que
l'introduction des Barnabites dans le Collège d'Annecy allait le soustraire à cette dépendance. Les
mêmes oppositions, bien que beaucoup moins tenaces, se rencontrèrent aussi chez ceux qui
administraient le Collège d'Annecy. Il fallut toute la patience de saint François de Sales et la
prudente énergie du duc de Savoie pour faire enfin réussir le projet93.

donne son nom à la rue dans laquelle il se trouve, étaient une des auberges les plus convenables du Milan d'alors.
Montaigne lui aussi, venu à Mila, descendit à l'auberge le Falcone (du Faucon).
Cfr NOVATI, Milano prima e dopo la peste del 1630, dans Archivio dello Stato Lomardo a XXXIX, p. 27. À Saint-
Barnabé, François de Sales connut personnellement Mgr Bascapè, alors hospitalisé là ; le bon évêque barnabite
disposa que, lors de son retour, le Saint passant par Novare fût logé à l'évêché (Voir épistolaire de Mgr Bascapè).
Saint François de Sales n'oublia jamais ces attentions délicates.
90 Comme on le verra, ces chambres furent ensuite transformées en chapelle et sacristie en l'honneur de saint Charles
et enrichies d'insignes reliques du Saint et de ses contemporains.
91 « Pourveu que la ville d'Annecy en fust contente » (sic) ajoute Charles Auguste de Sales, op. cit.
92 Auguste de Sales, op. cit.
93 Le P. Bernardin de Charpenne, prieur du couvent de Saint-Dominique d'Annecy, était à la tête de cette maison
depuis 1613 ; il fut un des opposants le plus tenaces à l'introduction des Barnabites dans le Collège Chappuisien et,

47
Les premiers Pères envoyés Annecy furent le P. Guérin, le P. Simplicien Fregoso et le P. Maxime
Gabaleone qui, cependant, dut bientôt se rendre à Paris pour les affaires de la Congrégation. D'après
un contrat formel, déjà stipulé le 5 juillet 161494, mais dont l'exécution avait été suspendue par
suite de nouvelles difficultés, ces Pères purent occuper les locaux du Collège le 6 octobre, lorsque
ce contrat fut régulièrement ratifié. Ce fut saint François de Sales lui-même qui les y accompagna
et, « dans un discours adapté à la circonstance, dit le curé de Saint-Sulpice dans la ville du Saint, il
célébra l'excellence de l'Institut des Barnabites, honoré par cinq Souverains Pontifes, illustré par un
grand nombre d'hommes remarquables sortis de son sein. » Le P. Simplicien Fregoso fut supérieur
et le P. Juste Guérin fut chargé de pourvoir à la gestion économique de la nouvelle maison. Le 2
novembre, on commença les classes et le P. Fregoso tint sa première leçon sur la Logique
d'Aristote, et le 1er décembre il commença devant un noble auditoire le traité des Sacrements. Au
début de novembre était arrivé le P. Vitalino Beretta qui fut nommé préfet des classes et, quelques
jours après, le P. Chrysostome Marliano, auquel nous devons les premières nouvelles sur les
travaux des Barnabites en Savoie95. Le Collège, que plusieurs années d'abandon avaient réduit à un
état déplorable, avait un oratoire intérieur qui servit à la congrégation des élèves ; pour le ministère
public et en particulier pour les leçons de la doctrine chrétienne, le saint évêque confia aux
Barnabites l'église de sainte Maria Lata pour les réunions des femmes et celle de Saint-Jean au Puits
pour les hommes. L'oratoire intérieur reçut le titre des saints Paul et Charles. Dans l'église de Saint-
Jean au Puits, le 3 février 1616, le P. Simplicien Fregoso, sous l'impulsion de saint François de
Sales, ouvrit une nouvelle école populaire.
En général, tout le monde voyait avec une grande satisfaction le Collège Chappuisien restauré par
les soins de Pères et les progrès de l'enseignement de la doctrine chrétienne d'autant plus nécessaire
dans cette région voisine des hérétiques. Mais les proviseurs de Louvain n'étaient pas demeurés
complètement tranquilles et attendaient la réponse à certaines observations qu'ils avaient présentées
sur le contrat de 1614. C'est en vain qu'ils l'attendirent parce que, on ne sait comment, elle ne leur
parvint jamais et leur ratification fit défaut. Aussi, jusqu'en 1622, rien ne vint troubler les
Barnabites, jusqu'à ce que Louvain refusa de continuer à admettre les boursiers savoyards, sinon à
condition que le Collège d'Annecy revienne à son premier état. Le procès dura environ quarante ans
mais, à la fin, l'acte de juillet 1614 fut reconnu. Les Barnabites se virent seulement obligés à diriger
le Collège sous le nom et la surveillance des administrateurs Chappuisiens, ce qui toutefois ne fut

le 23 avril 1614, il envoya au P. Achat, très accrédité à la Cour de Turin parce que confesseur des princes, une
habile défense de ce qu'il avait composée.
94 Dans la grande salle du château d'Annecy, en présence de saint François de Sales, du duc de Nemours, de Mgr
Sigismond d'Est marquis de Lanzo et des conseillers de la ville.
95 C'est un précieux manuscrit des Archives de Saint-Charles. Les Acta Collegii Anneciensis se trouvent aux Archives
communales d'Annecy (Série G. G. Fonds du Collège Chappuisien).

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pas un obstacle à la très grande prospérité du Collège96. Dès la première année scolaire, le saint
évêque de Genève en était satisfait et il écrivit entre autres le premier juin à une dame de la
Fléchère : « Assurément, il ne faut pas craindre que les jeunes gens perdent leur temps dans ce
Collège, où le P. Préfet lui-même donne des répétitions particulières, spécialement à vos enfants
dont il a grand soin...Ensuite, il ne faut pas toujours accabler les enfants de nouveaux travaux. Ils
ont deux bonnes leçons par jour, ils ont des exercices à développer, ils ont de fréquentes
répétitions ; ils ont, à mon avis, tout ce qu'il faut et beaucoup plus que ce que nous avions de notre
temps.97» Ensuite, lorsque quelque personnage de grande importance venait à Annecy, le bon
évêque s'empressait de le conduire à son Collège où se tenaient aussi des Académies et des examens
pour la collation des grades et pour l'admission aux bénéfices.
Il était trop affectionné pour ne pas aider, même matériellement, le Collège naissant, qui se trouvait
dans une grande pauvreté. Profitant de la confiante amitié que lui portait le duc Charles Emmanuel
I, il lui demanda d'assigner aux Barnabites d'Annecy deux prieurés de campagne peu éloignés de la
ville98 et ses paroles, au moins pour l'un d'eux, appelé d'abord de Lacluse St Bernard et ensuite
Saint-Clair, ne tombèrent pas dans le vide. Ce prieuré appartenait aux religieux de Cigny en
Franche-Comté et le droit de nomination était réservé aux seigneurs de Menthon, parce que deux
de leur famille, y étant prieurs, l'avaient restauré à grand frais. Malgré de nombreuses oppositions,
saint François de Sales, fort de l'autorisation de Charles Emmanuel I, et avec le consentement du
Chapitre, décréta le 18 novembre 1621 l'union du prieuré au Collège des Barnabites d'Annecy,
union qui devait s'effectuer à la mort du prieur Sommera, survenu en octobre 1641. Saint François
de Sales avait été d'autant plus poussé à venir au secours de la pauvreté du Collège que ce dernier
devait soutenir la concurrence que lui faisait le fameux Collège de Genève, inauguré le 25 juin 1599
par Calvin qui y avait placé pour premier recteur Théodore de Bèze.

96 Voir MERCIER, Souvenirs historiques d'Annecy (Annecy, 1878). « Les Barnabites ont élevé pendant 189 ans le
Collège de cette ville à un degré de prospérité, de réputation et d'éclat qu'il n'avait jamais atteint et qu'il n'a jamais
retrouvé malgré les plus coûteux sacrifices. » (p. 305).
97 Œuvres de saint François de Sales, vol. XVII (Annecy, 1911). Une autre fois, il écrivait ainsi à l'évêque de
Montpellier : « Certes, nos bons Barnabites sont de très braves gens, doux plus qu'on ne sçaurait dire,
condescendants, humbles, gracieux outre la mesure ordinaire de leur pays. » Nous citons volontiers cette édition
parce qu'elle n'est pas difficile à consulter, très exacte et très riche de particularités sur les Barnabites. Vie de Mgr
Guérin déjà citée.
98 « Il y a deux ans, écrivait le saint évêque de Genève à Charles Emmanuel I, que par commandement de Votre
Altesse les Pères Barnabites ont été reçeus en cette ville (d'Annecy) pour la direction du Collège et ne se peut dire
combien de fruit spirituel ils y ont fait et en toute cette province ; qui a donné un grand sujet de bien de souhaiter
plus ardemment toute sorte de prospérité à Votre Altesse, de laquelle l'authorité nous avait pourveus de ce bonheur ;
Mais, Monseigneur, puisque la providence de vostre Altesse a planté ce bon arbre fruitier en cette province, c'est à
elle-même de l'arroser affin que, par la grâce de Dieu, il puisse croistre. Ce Collège est estrèmement pauvre pour la
grandeur des charges qui y sont. » (NB.: comme dans autres extraits de St François de Sales, orthographe en vieux
français). Et François de Sales proposait de destiner aux Barnabites les deux prieurés de Silinges et de Saint-Clair
« qui s'en vont en ruines quant aux choses temporelles devant les hommes, et quant aux services spirituels devant
Dieu qui, sans doute, en est grandement offensé... » 29 février 1616. Œuvres, cit. Vol. XVII, p. 153-156.

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Bien que les Barnabites eussent été appelés à Annecy principalement pour relever de ses ruines le
Collège Chappuisien, ils ne perdirent aucune occasion de se livrer aux œuvres du saint ministère,
soit dans la ville même où leurs catéchismes dans les églises étaient très fréquentés, soit dans les
pays voisins où les envoyait le saint évêque. Il s'en servait encore pour le remplacer, durant ses
absences auprès de religieuses de la Visitation ; et celles-ci, voyant la confiance que leur témoignait
leur saint Pasteur et Père, contractèrent avec les Barnabites une sainte amitié, pleine de cordialité et
de confiance, comme nous le verrons dans la suite.

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CHAPITRE III
1613 – 1617

1. Culture et activité littéraire : le P. Tornielli, le P. Gabuzio et le P. Moneta. – 2. Le P. Mazenta est
réélu Général. – 3. Tentatives infructueuses de fondations en France : zèle du P. Mazenta pour
propager la Congrégation : comment on procédait dans les fondations au XVIIe siècle. – 4. Saint
François de Sales invite les Barnabites à Thonon. – 5. Leurs missions en Savoie. – 6. Le P. Pontorio
est nommé Grand Prieur de l'Ordre des saints Maurice et Lazare. – 7. Projet d'union avec les
Doctrinaires d'Avignon. – 8. Nouvelle fondation à Naples. – 9. Sollicitude du P. Mazenta pour les
étudiants et pour la discipline régulière.

1. - Le fait que sur la fin du siècle précédent les Barnabites avaient été sollicités en différents
endroits et avec insistance d'assumer l'office si délicat d'instruire et d'élever la jeunesse, alors que
d'autres Ordres religieux et le premier de tous, les Jésuites, y étaient depuis longtemps employés et
avec un grand succès, suffit pour démontrer, croyons-nous, que déjà l'opinion commune bien
fondée leur attribuait les qualités nécessaires pour garantir une bonne réussite. Ce fait prouve qu'on
ne les considérait point uniquement comme des religieux exemplaires et pleins de zèle, mais encore
comme possédant une culture sérieuse et variée et, de plus, capables de la communiquer à d'autres.
D'autre part, il est vrai que si cette culture n'avait jamais fait défaut dans l'Ordre, même dans sa
première phase, il fallait l'attribuer surtout aux personnages qui lui avaient donné leur nom.
Docteurs en droit, magistrats, médecins, ils continuaient, même après avoir revêtu l'habit religieux,
à exercer leur esprit par l'étude, y trouvant un excellent moyen pour aider leur Congrégation et, en
général, le prochain ; mais, de parti pris, ils étaient opposés à ce que la culture de l'esprit, et surtout
celle qui frisait un peu le profane, ne devînt une marque de leur famille religieuse.
En lisant les écrits, hélas peu nombreux, qu'ils ont laissés, nous sommes ravis de leur simplicité, et
ce n'est pas la dernière raison qui nous les rend agréables. Ils aiment trop la perfection religieuse de
leur vie intérieure pour s'occuper de l'élégance du style littéraire ; ils sont trop occupés à combattre
les erreurs et les tendances perverses des adversaires, pour s'inquiéter de la forme à donner à leurs
idées et à leurs intentions. Si leurs prédications et leurs écrits eurent de l'efficacité, il faut l'attribuer
en très grande partie à l'ardeur de leur zèle, à l'austérité de leur vie et aussi à leur simplicité ingénue.
Plus tard, lorsque les temps devinrent plus tranquilles, lorsque l'Église, sortie victorieuse des

51
dangers que lui avait suscités la réforme luthérienne, la renaissance du paganisme et un relâchement
prolongé de quelques-uns de ses membres eux-mêmes, commença à regagner le terrain perdu et à
s'assurer celui qui lui était disputé, la vie des Ordres religieux devint elle aussi plus tranquille et on
pensa davantage à se prémunir, par une culture intellectuelle profonde et variée, contre des menaces
éventuelles, à réparer les négligences passées, à donner à la vérité elle-même qui avait eu de la
peine à triompher, la splendeur de la forme et tous les appuis d'une exposition élégante et savante.
Fata trahunt (les destins entraînent) : les conditions elles-mêmes des pays conduisaient dans cette
voie les Ordres religieux et, avec eux, celui des Barnabites, et ceux qui les gouvernaient étaient les
premiers à les encourager et parfois à en offrir eux-mêmes un exemple autorisé. Tels furent en
particulier deux Supérieurs généraux, le P. Bascapè et le P. Tornielli.
Tous deux étaient encore vivants au commencement du dix-septième siècle. Le premier, élevé à
l'évêché de Novare, ne cessait d'exercer son influence sur la Congrégation, non seulement dans cette
ville où il avait appelé les Barnabites, mais encore à Milan où il devait faire de fréquents séjours
pour les affaires de son diocèse ou pour celles de l'archidiocèse milanais. Il avait donné à
l'hagiographie une splendide contribution dans sa Vie de saint Charles Borromée ; il n'avait pas
encore rencontré et il n'a pas trouvé jusqu'ici qui pourrait le surpasser dans un travail de ce genre. Il
montra le même esprit critique et la même modération sévère de la forme dans d'autres ouvrages sur
l'Église milanaise des premiers temps et sur celle de son époque, assez scabreuse par plus d'un côté.
Ses essais d'histoire ecclésiastique, tout incomplets qu'ils soient, furent jugés dignes d'être publiés,
douze ans après sa mort, aux frais du Sénat de Milan99. Un autre ouvrage, lui aussi fragmentaire,
mais très précieux en raison de la rareté des travaux de la même époque et, plus encore, de l'autorité
de son auteur, portait le titre De Gaspare Vicecomite et Frederico Borromeo archiepiscopis
mediolanensibus ( Le vicomte Gaspard et Frédéric Borromée, archevêques de Milan), a trouvé de
nos jours un diligent éditeur100. Ce n'est pas ici le cas de passer en revue ses autres ouvrages
d'intérêt pastoral, juridique, historique ou liturgique, mais nous ne passerons pas sous silence sa
Novaria Sacra (Histoire sacrée de l'Église de Novare) qui, avec la Vie de saint Charles, est le plus
beau titre qui assure au P. Bascapè la renommée d'écrivain. Il y a très peu de diocèses en Italie qui
puissent se glorifier d'avoir une illustration aussi complète, ordonnée et sérieuse que la Novaria et

99 Ils ont pour titre : Successores S. Barnabæ ap. in Ecc. Mediol. Caroli Basilicae Petri ep. Novar. Brevis historia
Provinciæ mediolanensis ab initio ad Ch. natum et XI Priorum archiepiscoporum Mediol. Vita – Ejusdem
Fragmenta historiæ mediolanensis. Milan, 1628. (Successeurs de saint Barnabé, apôtre, dans l'Église de Milan. Par
Charles de la Basilique de Saint-Pierre [Bascapè] évêque de Novare. Brève histoire de la Province de Milan depuis
ses débuts jusqu'à la naissance du Christ et vie des XI premiers Archevêques de Milan – Du même auteur,
Fragments de l'histoire de Milan).
100 Charles Annoni, dans son recueil de Documents regardant l'histoire de l'Église de Milan, (1839) nous a donné les
deux biographies susdites, avec des notes. Bascapè se montre un peu sévère envers les deux archevêques.

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qui, de plus, ce qui ne gâte rien, est écrite avec une impeccable élégance de style101.
Le Père Augustin Tornielli reçut du P. Bascapè sinon un ordre explicite, au moins une exhortation,
à s'occuper de l'histoire de l'Ancien Testament. C'était alors le temps où le protestantisme avait
compris que s'il voulait être pris au sérieux en proclamant la corruption de l'Église Romaine, il
fallait en donner la démonstration historique ; de là les Centuries de Magdebourg auxquelles ls
catholiques songeaient à répondre, non pas tant par une démonstration minutieuse des nombreuses
erreurs historiques qu'elles se plaisaient à étaler avec un grand luxe d'érudition, ce qui leur aurait
donné trop d'importance, mais en publiant l'histoire de l'Église, avec un tel esprit critique et une
telle sincérité que les adversaires auraient été dans l'impossibilité d'insister. Le P. Bascapè, sur
l'invitation de saint Charles, avait entrepris ce travail avec ardeur ; mais, ayant appris que Baronius,
par ordre de saint Philippe Neri, avait fait de nombreuses recherches sur ce sujet et allait publier ses
Annales, il cessa de s'en occuper et lui envoya aussitôt tout ce qu'il avait écrit ou recueilli102. En
vérité, les auteurs des Centuries avaient porté leurs discussions sur l'histoire ecclésiastique
proprement dite, mais les catholiques, dont le but état non seulement de leur répondre, mais encore
d'offrir aux hommes d'étude une histoire systématique et suivie de tout ce qui regardait la vie du
christianisme, estimèrent opportun de s'occuper aussi des vicissitudes historiques de l'Ancien
Testament, puisque c'était la première phase du règne de Dieu sur la terre. Notre P. Tornielli fut le
premier qui s'occupa de ce sujet : « en recueillant et en mettant en ordre, avec une excellente
méthode et une sainte critique, les divers passages de la Sainte Écriture, et en les corroborant par
l'autorité des écrivains anciens les plus sérieux, il nous a donné une histoire suivie et exacte de
l'Ancien Testament, qui a toujours été et qui est encore aujourd'hui très estimée des savants103. »
Très attentif à recueillir tout ce qui concernait l'histoire de sa propre Congrégation, il composa en
italien et en latin un résumé de ses origines et de ses premières vicissitudes, en diverses époques, et
avec des corrections dont il est tenu compte encore présentement104. Il donna une preuve non
moindre d'un profond jugement, dans une œuvre inédite et non destinée à l'impression, dans
laquelle il répondait point par point à son confrère, le P. Mazenta, sur la question de la primauté de
saint Antoine M. Zaccaria dans la fondation de l'Ordre105, question dont nous allons nous occuper

101 Voir le jugement qu'en porte SAVIO : Gli antichi vescovi d'Italia, I, 104.
102 Voir ZACCARIA, Dissertationes varie italiane. Diss. VI, p. 139.
103 TIRABOSCHI, Storia della lett. Ital., vol. VIII, p. 110. Cfr HURTER : Nomenclator etc. Henri de Sponde a résumé
l'ouvrage de Tornielli, en y ajoutant une biographie de ce Père ; ce travail eut un grand succès et fut traduit dans
presque toutes les langues de l'Europe. H. de Sponde mourut en 1643. Il était grand ami des Barnabites qui l'eurent
comme hôte à Saint-Barnabé en 1613. Reg. Gén. passim.
104 Dei principii della Congr. dei Chier. Regg. di S. Paolo decollato ; Augustini Tornielli, de origine Congr. Clerr.
Regg. Sancti Pauli commentarius. Ces manuscrits sont dans les Archives de Saint-Charles ai Catinari.
105 Apologia primatus ad . rev . P. nostri Antonii Mariæ Zaccaria in Congr. Clerr. Regg. S. Pauli. Manuscrit dans les
Archives de Saint-Charles.

53
bientôt.
Pour le travail que nous venons de mentionner, le P. Tornielli avait eu un allié de valeur dans le P.
Jean Antoine Gabuzio, déjà très favorablement connu dans le monde littéraire par la Vie de saint Pie
V qu'il avait publiée en 1605106. Très versé dans l'histoire, non moins que dans la liturgie, il fut
chargé par le cardinal Paul Émile Sfondrati107 de corriger le Rituel Romain, selon les désirs de Paul
V qui avait déjà appelé le P. Gabuzio à faire partie de la commission chargée de cette réforme108.
Comme on le sait, cette édition, ainsi amendée, parut en 1613. Le P. Gabuzio était mis à
contribution toutes les fois qu'on voulait avoir des travaux dans lesquels il convenait d'unir la beauté
de la forme à la solidité du fond.. Dès 1600, le P. Général Tornielli l'avait chargé d'écrire l'histoire
de la Congrégation ; plus tard, ce fut la mission de composer la vie de saint Alexandre Sauli109.
Dans les Chapitres Généraux, lorsqu'il s'agissait d'élire celui qui devait prononcer le discours de
bona electione facienda (comment faire une bonne élection), le P. Gabuzio en fut chargé jusqu'à
sept fois.
En ce temps-là, une égale célébrité fut obtenue par le P. Jean-Pierre Moneta ; de noble famille
milanaise. Agrégé de bonne heure au Collège des nobles jurisconsultes, il avait embrassé le
sacerdoce et le cardinal Borromée qui l'aimait beaucoup l'avait nommé chanoine de la cathédrale.
Envoyé à Rome comme avocat du Chapitre, il avait bientôt été élevé à la dignité d'auditeur de la
Rote. Mais lorsque tout lui faisait présager une brillante carrière, il préféra l'humilité du cloître et,
rentré à Milan, il demanda d'entrer chez les Barnabites en 1607, étant âgé de trente-neuf ans. Les
charges de Supérieur, de pénitencier ou de Visiteur qui lui furent confiées ne purent le distraire de
l'étude du Droit canonique, pour lequel il avait déjà montré une compétence particulière, en publiant
des ouvrages très estimés sur les Distributions quotidiennes, sur les Décimes tant spirituelles que
pontificales et sur l'option canonique110. Comme Barnabite, il publia entre autres, en 1619, un
traité sur les Juges conservateurs, et un autre sur la Commutation des dernières volontés. Le P.
Moneta mourut à Saint-Barnabé âgé de quatre-vingt-quatre ans, en 1654.
Ces excellents écrivains que nous venons de nommer, et d'autres encore qui seront rappelés plus
loin, ne sont cependant pas redevables de leur culture à l'enseignement domestique de la

106 Elle a été insérée en entier, avec de grands éloges, par les Bollandistes dans les Acta SS.
107 On lit dans les Reg. Gen. au 26 septembre 1613 (au cardinal Sfondrati) : « Après la visite du Piémont, Sa Paternité a
reçu la lettre de V. S. Illustrissime et a compris ce que vous recherchez et désirez du P. Jean Antoine au sujet du
Rituel. S. P. assure que le dit Père est et sera toujours au service et au commandement de V. S. Illustrissime. »
108 Cela résulte de l'approbation du Rituel lui-même : « Nous soussignés, délégués par l'ordre de Sa Sainteté Paul V
pour établir le Rituel de la Sainte Église Romaine, en consultant les anciens et les meilleurs Rituels que nous avons
veillé à recueillir avec la conscience et la diligence que nous avons pu, et que nous approuvons. À Rome, le 23
novembre 1613. » Moi, Antoine, évêque de Sarna, Moi Pierre Alagona de la Société de Jésus, Moi D. Antoine
Gabuzio. »
109 La vie du B. Sauli fut publiée en 1748 par le P. Branda.
110 V. UNGARELLI, Bibliothèque des écrivains de la Congrégation des Clercs de saint Paul, p. 326.

54
Congrégation. Quelquefois, elle y contribua seulement en partie, comme pour Gabuzio qui, après
avoir achevé à Saint-Barnabé les études préparatoires au sacerdoce, fut envoyé à Rome pour y
étudier pendant quatre ans la théologie aux cours des Pères Jésuites du Collège Romain, parce qu'il
n'y avait pas alors de chaire de théologie au Collège de Saint-Blaise dont Gabuzio faisait partie.
Toutefois, la Congrégation contribua toujours à ce que ces nouvelles recrues, apportant avec elles
une grande provision de culture, pussent l'augmenter et la compléter par tous les moyens
compatibles avec la vie claustrale. C'est dans ce sens que travaillèrent et le P. Bascapè, le P.
Tornielli, le P. Dossena et maintenant le P. Mazenta, que le Chapitre Général de 1614 confirma
dans sa charge de Supérieur Général.

2. - Ce Chapitre ne fut pas très important pour les choses traitées au sujet de la Congrégation
entière, mais pour les écoles il confirma un principe sur lequel semblaient s'élever des difficultés
assez sérieuses. L'ouverture des classes Arcimboldi avait eut lieu à la condition que les classes de
grammaire et d'humanité ne seraient pas confiées aux religieux, mais à des prêtres séculiers ou à des
laïcs. Cet enseignement, qui semblait trop distant de celui auquel le religieux doit s'appliquer par
vocation, était considéré et appelé bas. S'en occuper aurait été pour beaucoup perdre son temps et
aussi s'éloigner de l'esprit de sa propre vocation, laquelle, au contraire, trouvait son terrain adapté
dans l'enseignement de la philosophie et des sciences sacrées. Tel était le principe ; mais deux
années de pratique avaient appris à plusieurs Pères qu'en appelant pour enseigner la grammaire des
personnes étrangères à la Congrégation, on rencontrait d'autres inconvénients, la difficulté d'un bon
choix, le danger de voir diminuer la propre indépendance et la liberté d'action, avec une dépense
parfois importante. Dans le Chapitre Général de 1611, quelques-uns avaient demandé qu'à Saint-
Alexandre on pût choisir parmi les Pères un professeur d'humanité, mais la question fut renvoyée à
un autre Chapitre : preuve qu'elle semblait assez grave pour n'en pas laisser la solution même au
futur Supérieur Général et à ses Assistants, comme c'était l'usage de faire pour beaucoup d'autres
questions. En 1612, cette demande ne fut pas renouvelée, mais seulement en 1614 ; après un
examen plus attentif, les Pères crurent bon de répondre par la négative. Rien d'étonnant à cela : dans
les négociations entreprises par les Pères pour l'acceptation définitive du Collège Chappuisien
d'Annecy, il avait été recommandé au P. D. Juste Guérin, envoyé là pour en assurer le succès, de
n'accepter à aucun prix des classes de grammaire et d'humanité ; on les jugeait contraires aux règles
de la Congrégation111. Une autre délibération de ce Chapitre Général, pour laquelle nous pouvons
croire à l'unanimité des votes des Pères Capitulaires, fut de nommer saint Charles Borromée patron

111 La même difficulté s'étant présentée pour d'autres collèges, on était toujours demeuré sur la négative.

55
secondaire de la Congrégation et d'en célébrer la fête selon le rite de double de seconde classe.
C' était une attestation de gratitude qu'on voulait donner officiellement et en forme solennelle à
celui que les Barnabites pouvaient appeler leur second Père.
3. - La confirmation du P. Jean Ambroise Mazenta comme Général de la Congrégation fut
suggérée, en dehors de ses qualités naturelles dont nous avons déjà parlé, par un ensemble d'affaires
qui exigeaient son intervention directe, d'autant plus que, commencées de son temps, elles étaient
demeurées entre ses mains, avec bon espoir de succès. Une des plus importantes était la fondation
d'une maison régulière en France, car on comprenait que, dans le Béarn, pays non entièrement
soumis à Louis XIII et encore en grande partie huguenot, on devait se contenter de maisons de
missions.
La première pensée avait été celle d'une maison dans la capitale même de la France. La Régente,
Marie de Médicis, connaissait très favorablement les Barnabites, soit pour les avoir rencontrés en
Toscane à la Cour de son père, le Grand Duc Ferdinand I, soit par ce qu'elle en avait entendu dire
par son époux Henri IV. Elle était plus que jamais portée à les aider. Par son entremise, une patente
royale avait été accordée aux Pères en 1611, leur permettant de s'établir en n'importe quel endroit du
royaume qu'ils voudraient ; mais, comme il a été dit, il fallut y renoncer et se contenter de pouvoir
se fixer à Toulouse et à Lyon, les Parlements de ces deux villes ayant donné leur approbation aux
lettres royales. Si la ville de Toulouse semblait très opportune à cause de son voisinage du Béarn,
Lyon offrait une plus grande probabilité de réussite à cause de la faveur dont jouissaient les
Barnabites auprès de son Archevêque nouvellement élu, Mgr de Marquemont112 ; de plus, un de
ses amis intimes, Mgr de Sponde113, s'était fait le défenseur des intérêts des Pères dans cette affaire
d'abord à Rome, ensuite à Lyon même. On avait donc aussi concerté quelle église il conviendrait de
donner à la Congrégation. Tout cela fut l'objet de nombreuses conversations pendant toute l'année
1613. En 1614, une conclusion semblait imminente, lorsque toutes les négociations furent
interrompues pour des raisons que nous ignorons. Cependant, rien ne fut changé à l'amitié de Mgr
de Marquemont pour les Pères ; au mois d'août 1614, il demanda les Constitutions des Angéliques
de saint Paul, ayant le désir de fonder un de leurs monastères dans sa ville épiscopale. En les lui
envoyant, le P. Mazenta consentait à lui donner deux Pères qui lui avaient été demandés pour
diriger cette entreprise, espérant peut-être, par leur moyen, obtenir la fondation désirée. Ce projet de
Mgr Marquemont s'en alla lui aussi en fumée ; toutefois, l'examen qu'il put faire des Constitutions
des Angéliques, de ces religieuses qu'il devait avoir vues à Milan, le porta peut-être à suggérer aux

112 Créé Archevêque de Lyon en 1612, il reçut souvent l'hospitalité chez les Barnabites et contracta avec eux une
étroite amitié. Registres généralices, passim.
113 Il fur créé évêque de Pamiers ; lui aussi, comme nous l'avons dit, reçut l'hospitalité à Saint-Barnabé. Reg.
généralices

56
Visitandines, qui vinrent s'établir à Lyon en 1615, cette forme claustrale que saint François de Sales
et sainte Jeanne de Chantal finirent par accepter pro bono pacis114.
Presque à la même époque, le duc Charles Emmanuel I, extrêmement satisfait ds Pères de Saint-
Dalmace, avait offert au P. Général Mazenta plusieurs fondations : une à Cuneo, un autre à
Giaveno, une troisième à Bagnolo, et certes il ne dépendit pas de lui si elles ne furent pas acceptées.
Les temps étaient difficiles en Piémont à cause de la guerre entreprise par le duc pour s'emparer de
Montferrat et les Barnabites auraient désiré des endroits plus tranquilles et, autant que possible, plus
importants. Giaveno et Bagnolo étaient des villages ; pour Cuneo, il y avait l'obligation de faire la
classe de grammaire et cela ne plaisait pas aux Pères. Le même duc avait offert un endroit en France
et, en 1612, le P. Général y avait envoyé deux Pères, Claude de Seroz et Sempliciano Fregoso, pour
examiner la situation. C'étaient deux endroits de la Bourgogne, alors soumise, croyons-nous, aux
ducs de Savoie. Ces Pères y demeurèrent quelque temps sans rien conclure, si bien que le P.
Mazenta les envoya ensuite à Lyon, comme destinés à inaugurer la maison, lorsqu'on l'aurait
obtenue. Deux maisons, fondées un peu plus tard en Italie, doivent cependant leur origine au
généralat du P. Mazenta. La première est celle d'Orta ; un certain Nicolas Maffioli, de cette
bourgade, par un testament du 20 juillet 1615, laissait aux Barnabites huit mille écus « afin d'établir
une maison pour le soin des âmes. » Le projet de cette fondation étant accepté, il fallut lutter un peu
pour une clause insérée par le testateur au sujet de l'hébergement de quelques jeunes filles, mais
finalement, le 20 janvier 1623, les Pères adressèrent une supplique à l'Ordinaire de Novare afin
d'être admis en cet endroit. Le P. Demetrio Panzini, envoyé là pour terminer les négociations,
commença aussitôt à célébrer les offices en l'église Saint-Bernardin, qui appartenait à la confrérie
de Sainte-Marthe. En cette année-là, il y eut quatre Pères, mais la maison resta toujours collège
mineur.
Un testament de la même année 1615, mais du 13 février, fut l'origine d'une nouvelle maison. Le
noble Pierre Antoine Longone, secrétaire du Conseil secret de l'État de Milan, très affectionné aux
Barnabites, avait déterminé dans son testament l'institution d'un Collège dont les élèves
fréquenteraient les classes Arcimboldi « avec un habit et une livrée particuliers. La direction de ce
même collège serait confiée au P. Supérieur pro tempore de Saint-Alexandre, dont devrait dépendre
le gouvernement de la jeunesse, la connaissance, pour l'accepter, de ce qui regarde les mœurs, de la
noblesse, saltem ex parte patris (au moins, pour ce qui est du père) et la licence suffisante pour
fréquenter ces classes. C'est ce qu'on lit dans un mémoire manuscrit de 1632 , « année où fut
achetée la maison, selon l'intention du testateur, à côté de Saint-Alexandre, pour former le collège

114 HAMON. Vie de saint François de Sales. On était encore trop voisins du Concile de Trente pour déroger à la loi de
la clôture que ce Concile avait introduit partout.

57
qui devra s'appeler Collège Longone et dont les élèves devront porter un habit noir avec des
manches longues, l'une desquelles aura la doublure rouge et les armes du testateur avec la devise, à
savoir un lion avec l'étendard de saint Alexandre et le mot Longanimitas. (longanimité ou grande
patience)115. La raison pour laquelle fut retardée l'érection du Collège se trouve dans une
disposition du testateur qui avait voulu qu'on attendît le jour où, après avoir satisfait à tous les legs
et aux dettes inscrites à charge de l'entièreté du patrimoine, on aurait formé une rente de mille écus.
Il fallut attendre un siècle, le Collège Longone n'ayant été érigé qu'en 1723116.
La non-réussite ou le retard de ces projets de fondation ne purent affaiblir le zèle au P. Mazenta
pour propager sa Congrégation. Ainsi, en 1615, ayant accordé à l'évêque suffragant de Trente, Mgr
Charles Emmanuel Madruzzi, le P. Vigile Battocletti pour l'aider dans son gouvernement, il
s'empressa d'avertir ce Prélat que les Constitutions ne permettaient de le lui laisser que pour deux ou
trois mois, après lesquels il n'aurait pu rester que dans le but de procurer à la Congrégation un
établissement dans ce diocèse et qu'alors il aurait favorisé les négociations. La même année, il
envoya un Père à Plaisance, pour régler une question au sujet du Recteur de S. Michel de Montù
Beccaria, qui devait être élu par la Congrégation avec le consentement de l'Ordinaire, mais il n'omit
pas de recommander ce Père au duc Farnèse et à d'autres personnages influents. Il intéressa le
Cardinal Valenti, son ami, à favoriser un projet de fondation à Brisighella et il le pria aussi de
trouver un emplacement pour les Pères à Faenza. Pour expliquer toutes ces démarches, outre au zèle
du P. Mazenta, il faut les attribuer à l'affluence des sujets auxquels, les études terminées, il fallait
trouver une occupation, et aussi à la nécessité que créaient aux Barnabites les fréquents voyages
d'une communauté à une autre : il fallait avoir en certains endroits une maison pour les héberger. Il
peut se faire que cette méthode servît parfois de manœuvre pour obtenir plus facilement en quelque
endroit la fondation désirée, manœuvre conseillée par la concurrence qui existait entre les divers
Ordres de Réguliers pour occuper les endroits utiles à leur avenir et à leur gloire. Souvent,
cependant, le pied-à-terre demeurait tel quel et l'observance religieuse, rendue difficile par le petit
nombre de sujets, suggérera à Innovent X une mesure radicale. Plus souvent, et avec moins de
danger, on commençait par une mission. Sur l'invitation du prince de l'endroit ou de citoyens
bénévoles, le P. Général y envoyait deux Pères missionnaires, chargés, dans les moments libres, de
préparer le terrain pour une fondation et, s'ils avaient des offres, d'en référer à lui qui, en cas
d'approbation, aurait envoyé une procuration pour conclure le contrat. Nous avons dit que ce mode
d'établissement était moins dangereux, parce qu'on ne faisait qu'une expérience ; et, en cas d'issue
infructueuse, les deux Pères rentraient sans avoir rien perdu.

115 Nouvelles les plus importantes du collège de Saint-Alexandre. Manuscrit du Collège de Saint-Alexandre.
116 CORBETTA, Monografia del Collegio Nazionale Longone in Milano, Milano, 1834.

58
4. - Pendant que le P. Mazenta était ainsi occupé à ces pieuses activités, une offre très avantageuse
et imprévue lui vint de la Savoie. Parmi les nombreuses institutions imaginées par le saint évêque
de Genève pour venir en aide à ses sujets, toujours exposés au danger de l'hérésie, il y avait la
Sainte Maison de Thonon, érigée par une Bulle Pontificale du 13 septembre 1599 ; elle comprenait
quatre œuvres : 1) sept prêtres séculiers avec un directeur qui devait les former selon la méthode des
Pères de l'Oratoire de Rome ; 2) des classes de grammaire, de philosophie, de théologie, d'Écriture
Sainte, de controverse, à confier aux Pères Jésuites, à l'exception des deux premières matières qui
pouvaient être enseignées par un prêtre séculier ; 3) des prédications et des missions à confier aux
Capucins, pour le Chablais et les environs ; 4) un séminaire et un refuge annexe pour les convertis.
L'église de N.D. de la Compassion était l'église desservie par les membres de la Sainte Maison. Par
une autre Bulle du 13 août 1606, le Pape l'avait mise sous la protection de l'Ordre des saints
Maurice et Lazare.
Les Jésuites, sous la conduite du P. Monet, en conformité avec la Bulle, prirent l'enseignement
public et eurent entre les mains la direction du Collège, maintenus par la libéralité du Souverain
Pontife Innocent VIII jusqu'à sa mort (1605). Ensuite, par insuffisance de moyens, ils durent se
borner à l'enseignement de la grammaire et de la rhétorique, puis, devant les exigences croissantes
des habitants de Thonon, ils crurent convenable de se retirer. On appela alors quelques laïcs, mais
avec peu de succès ; alors, saint François de Sales, qui avait sous les yeux à Annecy le Collège
Chappuisien, rappelé de la mort à la vie par les soins des Barnabites, eut la pensée, au printemps de
1615, de leur confier aussi le Collège de Thonon117. Il n'eut aucune difficulté pour obtenir le
consentement du Duc Charles Emmanuel I et celui-ci envoya le P. Guérin vers le Général à Milan,
avec une lettre de recommandation du Cardinal de Savoie. Le P. Général et ses Assistants
trouvèrent la demande très opportune, mais sachant que le motif principal du départ des Jésuites
avait été le manque du subside promis de 400 écus d'or et ne voulant pas se trouver dans les mêmes
conditions, ils résolurent d'agir avec prudence. Une Bulle de Clément VIII avait accordé à la Sainte
Maison de Thonon l'ancien prieuré bénédictin de Contamine sur Arve ; ils posèrent comme
condition, entre autres, que la somme de mille ducatons annuels sur ce prieuré serait attribuée au
Collège lors de son ouverture. Le contrat fut stipulé et signé en son nom par saint François de Sales
au commencement de septembre 1615, mais aussitôt s'éleva une double opposition : les prêtres
séculiers de la Sainte Maison, craignant que leur indépendance ne fût menacée par l'entrée des
Barnabites, déclarèrent ne pouvoir se soumettre à un pacte qui, à leur avis, était en contradiction

117 BOUCHAGE, Le prieuré de Contamine sur Arve, Chambéry, 1889.

59
avec les dispositions de Clément VIII, qui avait assigné les revenus du prieuré à la Sainte Maison
tout entière. Il était cependant évident que le Collège, faisant partie de la Sainte Maison, devait lui
aussi être maintenu avec ces revenus et, puisque, dans la pratique, on n'avait pu, dans le passé, avoir
ce qu'il fallait pour le Collège, il était prudent de déterminer la quote-part du subside, afin d'éviter
des contestations regrettables. On entama donc de nouvelles négociations. Le saint évêque de
Genève, dans son intérêt et dans celui des Barnabites, écrivit en mars de l'année suivante 1616 des
lettres pressantes au duc et aux princes de Savoie et, aussitôt, un ordre ducal obligea le conseil de la
Sainte Maison à accepter toutes les conditions contenues dans l'acte de septembre 1615 : et, en
effet, le 10 avril 1616, on passa un contrat qui donnait force de loi aux conditions préliminaires.
Saint François de Sales était un des témoins et les Barnabites étaient représentés par les Pères Juste
Guérin et D. Cecilio Ferreri. Ce n'était pas la seule opposition que devaient rencontrer les Pères : à
peine eut-on connaissance de l'entière cession du prieuré de Contamine aux Barnabites
qu'Alexandre Scaglia, comte de Verrua, commença à réclamer le prieuré qu'il disait lui appartenir
par la démission du commandataire précédent, Philippe Puccio. Ici encore, saint François de Sales
intervint en faveur des Barnabites118. Il y eut un procès et, bien que nous en ignorions les détails,
les Barnabites furent laissés tranquilles. Plus tard, cependant, ils eurent à lutter avec les Bénédictins
dont la discipline relâchée avait provoqué la destination du prieuré et de ses rentes à la Sainte
Maison. Il semble même qu'avec les appuis qu'ils avaient à la Cour, ils auraient eu gain de cause,
mais saint François de Sales était encore plus ferme dans ses résolutions que Charles Emmanuel I :
les Bénédictins durent se retirer et, huit ans après, le prieuré fut définitivement donné aux
Barnabites. Par une Bulle du 22 juillet 1624, Urbain VIII supprima le couvent des Bénédictins de
Contamine et en transféra les prébendes aux nouveaux possesseurs, à mesure que mouraient les
anciens religieux. En donnant publication solennelle de l'acte pontifical et lui attribuant tout son
effet, Jean François de Sales, frère et successeur du Saint dans l'Église de Genève, y ajoutait la
défense, tant aux Bénédictins qu'aux prêtres séculiers de la Sainte Maison, de molester directement
ou indirectement les Barnabites, sous peine d'excommunication ipso facto119.
Au milieu de ces difficultés, les Pères de Thonon, une fois installés dans la Sainte Maison, ne
tardèrent pas à déployer tout leur zèle pour lui donner une nouvelle vie, à la grande satisfaction de
saint François de Sales. Ils étaient à Thonon depuis un an et demi, et le Saint pensait déjà les
recommander à M. de Lacurne, afin qu'il attirât les Barnabites dans l'Autunois où il voulait fonder
un Collège. Il lui écrivait le 6 novembre 1617 : « Disons un mot au sujet de nos Barnabites, parce
que je suis pressé et ne puis m'étendre. Ils sont gens de piété très solide, incomparablement doux et

118 Par une lettre au duc du 26 avril 1616 (œuvres XVII, p. 199).
119 BOUCHAGE, ibidem.

60
gracieux, qui travaillent sans trêve pour le salut du prochain, dans lequel ils sont admirables et
infatigables. Il leur manque une chose qu'ici nous supportons facilement : c'est que, bien qu'ils aient
d'excellents prédicateurs, nous ne pouvons jouir de cette qualité, parce qu'ils n'ont pas encore
l'usage parfait de la langue française, en sorte qu'ils doivent se borner à se faire comprendre dans les
catéchismes, dans les petites exhortations et dans les conférences spirituelles, mais chaque jour ils y
font des progrès. Ces jours derniers, ils ont eu la disgrâce de perdre un Père parisien120. Pour moi,
je pense qu'ils seront à l'avenir d'un grand service à la France, parce qu'ils ne sont pas seulement
utiles pour instruire la jeunesse (ce qui ne serait pas si nécessaire, puisque les Jésuites y réussissent
si excellemment), mais ils chantent au chœur, ils confessent, ils font tout ce qu'on peut désirer, et
très cordialement, sans demander beaucoup pour leur entretien. Voilà ce que je peux vous dire : cela
me ferait désirer leur introduction là où les Jésuites ne sont pas encore. Votre prudence verra ce qui
pourra se faire pour les appeler dans votre Autunois121. »

5. - Ici, le Saint fait allusion aux missions que les Barnabites prêchaient même dans les villages et,
en général, au zèle qu'ils y déployaient. Et, en vérité, surtout à cette époque, on n'aurait jamais
accepté de se fixer en un endroit avec le simple office d'enseigner, on voulait y unir la vie du
ministère ; aussi, une ces conditions pour l'acceptation du gouvernement de la Sainte Maison était
qu'ils auraient eu pour eux l'église des saints Maurice et Lazare, autrefois de saint Sébastien122.
Construite par Amédée VIII de Savoie (Félix V) et confiée aux Ermites de saint Augustin en 1429,
elle avait ensuite été abandonné. Rendue momentanément au culte par Mgr Granier pour la
célébration des Quarante-Heures, elle fut finalement consignée aux Barnabites en 1615 sous le nom
des saints Maurice et Lazare, qui était aussi le nom du Collège, et le saint évêque avait appuyé la
cession par une lettre au Prince de Piémont Victor Amédée. De plus, ils avaient posé la condition de
pouvoir donner des missions dans le Chablais et dans les lieux voisins. Cela avait déjà été demandé
par les Jésuites, mais inutilement, et ils en avaient pris prétexte pour abandonner la direction de la
Sainte Maison. Les Barnabites profitèrent souvent de la permission accordée et acquirent ainsi la
prédication de prédicateurs missionnaires, réputation qui se continua, même lorsque les Messieurs
de la Mission, établis à Annecy par Mgr Guérin en 1642, semblaient rendre l'apostolat des
Barnabites moins nécessaire. La maison habitée au commencement pas les Pères fut le palais
Bellegarde qui servait aussi aux classes, mais on ne tarda pas à avoir une habitation plus
120 Le P. Guillaume Cramoisy, de la vocation duquel saint François de Sales raconte d'intéressantes particularités dans
sa déposition sous serment pour le B. Juvénal Ancina.
121 Œuvres, vol. XVIII, p. 112-115.
122 Œuvres, vol. XVII, p. 47. L'église en question est appelée par Barelli et dans les écrits barnabitiques, église de saint
Augustin, parce que, depuis son origine, elle avait appartenu aux Augustins. Il est possible que ceux-ci lui avaient
donné ce nom ajouté à celui de saint Sébastien.

61
convenable, grâce à la générosité du duc de Savoie et de plusieurs autres bienfaiteurs.

6. - Le P. Isidore Pentorio, supérieur de Saint-Dalmace à Turin, coopéra largement aux bons
commencements du Collège de Thonon. Ce Père avait contracté une si étroite familiarité avec le
duc de Savoie, dont il était aussi le confesseur, que non seulement il fut envoyé à Milan et, plus
tard, en 1619, à Madrid avec le prince Victor Amédée, pour de délicates affaires d'État123, mais
encore élevé à la charge de Grande Croix, puis en 1615, à celle de Grand Prieur de l'Ordre des
saints Maurice et Lazare. Pour cette dignité, il fallait un Bref pontifical de dispense et le duc sut
l'obtenir en de tels termes que le Père n'avait plus qu'à obéir. Le P. Général Mazenta, auquel le duc
avait caché ses démarches, certain qu'il était de son opposition, en fut si affligé qu'il écrivit au P.
Pentorio en des termes qui montrent toute la force de son esprit religieux : « Par le P. Jean-Marie
Bellarini et par les lettres dont il était porteur, nous avons la preuve abondante du bon esprit de
Votre Révérence envers la Congrégation, en me demandant mon avis dans les affaires en question.
À contre-cœur, nous la jugeons nuisible pour vous. Cependant, supposé le commandement de Sa
Béatitude et l'obligation où nous sommes de servir cette Altesse, nous jugeons qu'il faut obéir.
Néanmoins, nous sentons grandement la mal de cette séparation. La Congrégation perd le P. D.
Isidore et nous, qui l'aimons tant, nous le plaignons beaucoup, sachant que dans la Vie religieuse et
le cloître, la vertu trouve de plus grands accroissements et mérites, et que dans la courte et
dangereuse vie présente, une humble et généreuse pauvreté évangélique sera toujours plus sûre que
les grandeurs et les honneurs trop enviés et trompeurs. Si la charge qui vous est proposée était le
bonum opus (bon travail) recommandé par notre Apôtre, lequel, bien que visant la hiérarchie,
nourrit aussi les Réguliers, je n'en aurais aucun doute. Mais j'ai une assurance suffisante dans votre
vertu, Révérend Père, assurée particulièrement par moi en des occasions que vous ne connaissez pas
encore. Et pour remédier à nos maux, nous aurons l'espoir que vous serez toujours utile à la
Congrégation et son ornement auprès de ces Altesses et de ces peuples. Quant à rester dans le
Collège jusqu'à Pâques, bien que vous changiez d'abord l'habit, les Pères n'en ont pas tous le goût, et
quand vous aurez besoin d'autre chose de la Congrégation, nous serons tous empressés à vous faire
plaisir et nous ne cesserons de prier le Seigneur Dieu de vous augmenter ses grâces. .. »
Comme l'Ordre des saints Maurice et Lazare était, ainsi que nous l'avons dit, protecteur de la Sainte
Maison de Thonon, on comprend comment, du haut en bas, l'élection du P. Pentorio arrivait bien à
propos pour cette fondation. Si, comme le laisse entrevoir la lettre du P. Mazenta, le P. Pentorio

123 Voir sur le P. Pentorio et sur ses négociations diplomatiques COLOMBO ; I Padri Isidoro Pentorio e Tobia
Corona, Barnabiti e Carlo Emanuele I, duca di Savoia (Piacenza, 1877). Cfr CLARETTA, Il principe Em.
Filiberto, Torino, 1872.

62
n'avait pas opposé toute la résistance désirable, il est juste d'ajouter que, dans la suite, sa vie fut si
exemplaire qu'au bout de trois ans il fut élevé à l'évêché d'Asti ; il demeura toujours très affectionné
à la Congrégation et toujours empressé à lui rendre service.
7. - La protection que trouvait le P. Général Mazenta dans le duc de Savoie et dans saint François
de Sales explique très bien la fondation des deux Collèges d'Annecy et de Thonon dans un si court
intervalle. En France, les choses marchaient autrement ; bien que là aussi ne manquaient pas les
amis fidèles et puissants, diverses circonstances paralysaient leur action en faveur de la
Congrégation. La guerre qui menaçait toujours d'éclater à l'intérieur même du pays, la lutte
incessante dans l'entourage de la Cour, l'institution des Pères de l'Oratoire par le Cardinal de
Bérulle, les préjugés du Gallicanisme, enlevaient au P. Mazenta toute probabilité de fondation. Il y
eut cependant un temps où quelque espérance sembla renaître et ce fut lorsque la Congrégation de la
Doctrine chrétienne, fondée ne 1592 par le Vénérable César de Bus, fit la proposition de s'unir aux
Barnabites pour former une seule famille religieuse.
À la mort du vénérable fondateur , le 15 avril 1607, les Doctrinaires avaient déjà des maisons à
Avignon, à Toulouse, à Céroze et ailleurs. Différentes causes avaient contribué à leur
développement ; le prestige du Père de Bus, connu dans toute la France par sa sainteté, l'appui que
lui avait donné le cardinal de Bérulle, le réveil religieux qui s'était manifesté depuis la cessation des
guerres intestines ; mais le développement lui-même fut une cause de faiblesse : on avait en effet
plus cherché à s'étendre qu'à se consolider et, dans les années qui nous occupent, l'union des cœurs
n'était certes pas une des notes caractéristiques de cette Congrégation, d'ailleurs très recommandable
par son zèle. Le successeur du Père de Bus avait été le P. Antoine Vigier qui s'était fait Doctrinaire
en 1593, âgé seulement de dix-sept ans. Le devoir le plus difficile imposé par sa charge était
d'établir autant que possible parmi ses confrères l'unité de pensée et d'action. Il lui sembla donc,
ainsi qu'à plusieurs de ses sujets les plus fervents, que le moyen d'y arriver serait de donner à leur
Congrégation qui jusqu'alors n'avait que les deux vœux simples d'obéissance et de chasteté, une
forme semblable à celle des autres Congrégations approuvées ayant aussi le vœu de pauvreté. Il
était naturel que ce projet rencontrât de nombreuses oppositions, et elles ne manquèrent pas. De son
côté, Paul V leur permit de réaliser leur projet, à la condition toutefois qu'ils s'uniraient à une
Congrégation déjà formellement constituée. Voilà pourquoi le P. Général Vigier et ses compagnons
de gouvernement s'adressèrent à l'Ordre des Barnabites et lui proposèrent de former avec eux une
seule famille.
Il est permis de supposer que depuis longtemps les Barnabites étaient connus des Pères de la
Doctrine chrétienne. Peut-être le P. Colom les avait-il rencontrés lorsqu'il étudiait à Toulouse, et

63
aussi le Frère Bitoz qui y avait demeuré en 1596. À Toulouse aussi avaient eu lieu des négociations
pour une fondation de Barnabites et, de même, à Avignon, bien que vite interrompues, on ne sait
pourquoi. En juin 1608, les Pères Colom et Olgiati avaient passé par Toulouse pour se rendre en
Béarn ; et à Avignon, il y avait comme archevêque Mgr Jan François Bordini, Oratorien, qui avait
succédé à un autre Oratorien, le cardinal Tarugi, tous deux étroitement liés avec les Barnabites. Il
est certain que cette proposition, à peine connue, le P. Mazenta, profitant de l'occasion du départ des
deux Pères Jean Bellarini et Jean Gennari, envoyés en Béarn pour visiter cette maison, les chargea
de conférer avec les Doctrinaires sur la fusion désirée. Il semble que la première impression fut très
favorable. Les Pères Doctrinaires firent un excellent accueil aux deux Barnabites à Avignon où
résidait le P. Vigier, et le P. Mazenta lui écrivant le 18 août 1615, l'en remerciait en faisant des
vœux pour une cordiale union et en lui promettant son meilleur concours. Les deux Pères, après
avoir visité le P. Colom à Pau, se rencontrèrent à leur retour avec le P. Vigier et arrivèrent avec lui à
Saint-Barnabé sur la fin d'octobre, persuadés que tout pourrait s'y conclure en peu de temps. Au
contraire, quelques jours suffirent pour tout réduire en fumée. Le 11 novembre, le P. Mazenta
écrivait au Provincial résidant à Rome : « Hier, les Pères français sont partis sans rien conclure. Non
par notre faute, mais parce qu'ils n'ont pas obtenu tout ce qu'ils désiraient, en dehors de la promesse
par écrit que le Supérieur serait toujours français. Recevez très aimablement ces Pères...Des notes
ci-incluses Votre Révérence verra si ce que nous promettons peut être communiqué aux Pères
Consulteurs et au P. Procureur général, pour arriver à quelque bonne conclusion ; il sera utile de
leur offrir une aimable hospitalité et de prévenir en cela les Pères de Lucca pour lesquels ils ont
quelque dessein, afin qu'ils puissent obtenir de Notre Saint Père d'être admis parmi les Réguliers,
lorsqu'ils seront unis, ce qui ne sera pas difficile, grâce à l'appui des cardinaux français... 124» Et au
P. Antoine Ruffini, Doctrinaire, Recteur de Saint-Jean le Vieux à Avignon, il écrivait deux jours
après : « L'affaire de l'union reste pour le moment interrompue. De toute manière, nos Pères
resteront les obligés de toutes Vos Révérences ; et vous pourrez toujours vous servir de toutes nos
maisons, selon votre bon plaisir, etc.... » Les Pères Doctrinaires s'unirent l'année suivante aux
Somasques, dont cependant ils se séparèrent de nouveau en 1647125.
Il ne faut pas croire que le P. Général et ses Assistants eurent un grand déplaisir et furent très
étonnés de cette solution. Si les unions entre différents Ordres religieux présentent déjà par elles-
mêmes de graves difficultés à cause de l'esprit différent qui les caractérise et à cause des habitudes
contractées dont on se défait à grand peine, la difficulté devient bien plus grave lorsque tous les
membres d'un Ordre religieux qui aspire à la fusion avec un autre ne sont pas sincèrement unanimes

124 Registres généralices.
125 Voir WETZER UND WELTE, Kirkenlexicon.

64
à la désirer. Dans le cas des Pères d'Avignon, on sut plus tard que le P. Vigier désirait l'union plus
que les autres, afin d'obtenir par ce moyen l'exemption de l'autorité de l'Ordinaire du lieu126 et tous
ses confrères n'étaient pas décidés à le soutenir. Une lettre du P. Mazenta, du mois d'août 1616,
nous informe comment, instruit par l'expérience, lui et les siens n'étaient pas favorables aux unions,
surtout lorsqu'elles étaient plus ou moins partiales. Le P. Alessio avait manifesté au Général le désir
de quelques Pères de Lucques, fondés par le Bienheureux Jean Leonardi en 1543, de s'unir aux
Barnabites. « Il lui dit, c'est le Chancelier qui résume ainsi la lettre, qu'il a reçu de quelques Pères de
Lucques des lettres conformes aux deux écrites par Votre Révérence les 8 et 13 août. Sa Paternité
lui a répondu de consensu assistentium negative (négativement, avec le consentement des
Assistants), en raison de la répugnance de nos Constitutions qui n'admettent pas le passage
provenant d'autres Congrégations et encore pour d'autres bonnes raisons et conséquences. Il en
arriva ainsi, dans un cas semblable, à nos Supérieurs majeurs, lorsque les Pères séparés traitèrent
par le moyen du P. D. Leonetto127 d'entrer en grand nombre à Saint-Barnabé, et il ne réussit pas
parce qu'on aurait perdu l'amitié et on serait devenus ennemis avec l'autre partie. Vous pouvez donc
vous prévaloir de ces raisons et montrer notre bonne volonté aux deux parties. » L'allusion que fait
ici le P. Mazenta aux Constitutions ne pouvait valoir pour les Pères d'Avignon parce qu'ils n'étaient
pas encore de vrais religieux. Quant à l'union des cœurs, celle des Doctrinaires était seulement
apparente.

8. - Dans le même temps où la Congrégation perdait l'occasion d'acquérir d'un seul coup trois
maisons en France et un nombre considérable de sujets (ce qui, croyons-nous, n'aurait peut-être pas
été un grand avantage pour la force et pour la paix), à Naples, par l'entremise du P. Fausto Biffi,
Supérieur de la maison de Sainte Marie de Portanuova, s'ouvrait une nouvelle maison qu'on voulut
dédier à saint Charles. Le zèle de ce bon Père pour la prédication et la direction des âmes, et aussi
peut-être son empressement pour remettre en grande vénération les reliques de saint Eustazio
(année 180 ?), septième évêque de Naples et enseveli à Sainte Marie de Portanuova, avaient poussé
quelques riches messieurs à offrir aux Barnabites, à Naples, un autre endroit qui pourrait servir, en
plus du saint ministère, de maison de convalescence pour les Pères âgés, faibles ou malades. Ces

126 « Præcipua est dimissa (tractatio), dit un manuscrit de l'époque dans les Archives de Saint-Charles, ob eam rationm
quod pater ille (Vigier) unionem hanc procuraret ut ab episcopi auctoritate sese eximerent ordinesque sub
paupertatis titulo possent suscipere » (Ces pourparlers ont été interrompus surtout pour la raison que ce Père
(Vigier) cherchait cette union pour que ces Pères soient exempts de l'autorité de l'évêque et qu'ils puissent recevoir
les Ordres sous le titre de la pauvreté.
127 Allusion, semble-t-il, à ces religieux Barnabites qui, sortis en 1552, voulaient ensuite rentrer. Au sujet de cette
sortie, voir mon Histoire des Barnabites au 16e siècle. Il semble que le P. Leonetto ici nommé était le P. Leonetto,
jésuite, demeurant à Milan en 1570.

65
personnes, qui appartenaient aux familles Porzio, Cartone et Caneggio, choisirent une très agréable
position de Chiaia, près de Sainte Marie de la Parete ; ils obtinrent le consentement du cardinal
archevêque Caraffa et aussi celui du P. Général Mazenta qui envoya un de ses dessins pour l'église
à construire. Pour la pose de la première pierre, on choisit le mois de novembre de cette même
année 1616, et la cérémonie fut accomplie par D. Jules Porzio, l'un des plus larges bienfaiteurs,
avec un grand concours de peuple et d'amis. Les confrères de l'Oratoire de Saint-Charles, institué
depuis peu de temps à sainte Marie de Portanuova, voulurent attester leur intérêt pour la nouvelle
église, en y portant en procession, et en chantant, une grande quantité de chaux vive, chargée sur
des mulets parés en fête ; arrivés là, devant un autel improvisé, ils chantèrent les litanies et reçurent
la bénédiction128. De la fondation de cette église qui fut appelée Saint-Charles alle Mortelle, on
conserve aujourd'hui encore une médaille commémorative129.

9. - Afin que ses sujets, n'importe où ils se trouvaient, fussent en mesure de travailler utilement, non
seulement pour le saint ministère ordinaire, mais encore par une culture intellectuelle étendue et
bien ordonnée, le P. Mazenta veillait avec une grande attention à ce que les études fussent
accomplies avec toute la diligence possible. Il était heureux de pouvoir donner de bonnes nouvelles
sur ce sujet. Au P. Olgiati qui se trouvait en Béarn avec le P. Colom, le P. Général écrivait le 14
novembre 1615 : « Nos étudiants en théologie étudient volontiers les controverses et les ouvrages
de Bellarmin dans l'espoir de s'en servir pour pouvoir aider Votre Révérence dans ces pays...Nos
études ont été partagées en divers Collèges, par suite de l'impossibilité de les entretenir à Pavie, à
cause du nombre croissant des étudiants. Les élèves profitent de toutes les manières, ils sont plus
tranquilles et bien pourvus, les docteurs et les maîtres sont en plus grand nombre.Il y a des
scolastiques à Pavie, Milan, Crémone, Montù, Rome. Les casuistes130 sont à Verceil, Casale,
Zagarolo et Saint-Barnabé. » Il veillait à ce que les programmes fussent intégralement suivis. Au
Supérieur de Rome qui était tenté de suspendre les leçons d'hébreu et d'arabe, il répondit bien vite
qu'il fallait les maintenir131. Il ne regrettait jamais l'argent employé à acheter des livres. D'un
caractère très affectueux, il ne voulait pas qu'on tardât à accorder aux étudiants les récréations

128 La description de tout cela se trouve dans les Acta Collegii de sainte Marie de Portanuova. Archives de Saint-
Charles.
129 Dans le Bulletin : S. Carlo nel III centenario della canonizzazione, on parle d'une médaille très rare appartenant à la
collection Gnecchi (Milan) et on en reproduit le cliché. L'auteur de l'article, après avoir noté le millésime erroné,
trouve la médaille très mystérieuse. En traitant cette question en 1912, dans le Devoto del S. Cuore , j'observai que
l'on pouvait en toute sécurité enlever toute raison de ce mystère et dire qu'il s'agissait d'une médaille
commémorative de l'église de Saint-Charles alle Mortelle de Naples, en la confrontant avec l'inscription d'une
médaille commémorative du même événement publiée par Barelli.
130 C'est-à-dire ceux qui étudient la théologie morale.
131 « Il est bon de maintenir ces études d'arabe et d'hébreu, par obéissance au Saint-Père ; que Votre Révérence le dise
au Provincial. » Reg. Gén. au P. Pallamolla (Rome) le 8 janvier 1615.

66
réclamées par leur vie et par leur âge132 ; avec les Pères et avec les Convers, il était rempli de
sollicitude pour leur profit spirituel et pour leur santé et, s'il exagéra, ce fut dans les
condescendances, comme il lui arriva parfois de se le reprocher envers certains convers qui se
lamentaient hors de propos : « Ces compagnons tumultueux, écrivait-il au P. Corona, le 8 février
1617, feront finalement connaître, même au dehors, qu'il ne faut pas accorder beaucoup d'autorité
aux convers, alors que pour le repos corporel on leur a donné plus qu'aux prêtres eux-mêmes. »
Cette douceur de caractère fut probablement d'autant plus observée qu'elle avait été précédée par la
fermeté, parfois austère, du P. Général Dossena.

132 Déjà en 1609, le P. Dossena avait pensé d'utiliser une fondation projetée à Marino pour les vacances des étudiants
romains. (Reg. Gen. 9 juin 1609). En 1616, le P. Mazenta procura une maison de campagne aux étudiants de Milan.
« Le 13 avril de cette même année (1616), afin de préparer un endroit de repos au temps de l'automne pour les
Pères, après les fatigues de toute l'année, on se demanda quel serait l'endroit le plus opportun et on fixa le lieu de
Cassina Bianca ; il fut donc décidé d'établir là un oratoire ou une église qui serait la propriété du la Communauté et,
en ce même jour, le P. D. Innocent Chiesa posa la première de l'église qui fut consacrée à saint François d'Assise, le
13 juin (1617). L'église de Cassina Bianca étant terminée pour la commodité des Pères, elle fut bénie par Mgr
Mazenta archidiacre de la cathédrale, délégué par Mgr le Vicaire général ; » (Registre du Général).

67
CHAPITRE IV
1617 – 1620

1. Discussions importantes dans le Chapitre Général de 1617. – 2. Propositions d'union avec les
Prêtres de l'Annunciata de Pescia. – 3. Le nouveau Général : P. Jérôme Boerio. – 4. Activité
scientifique du P. Baranzano. – 5. Zèle du P. Boerio pour l'observance religieuse. – 6. Mort du
Frère Louis Bitoz.– 7. Fondation d'une maison à Tortone : mort de Mgr Côme Dossena. – 8. Le
culte de saint Antoine-Marie Zaccaria et de saint Alexandre Sauli. – 9. Une controverse historique
domestique. – 10. Fermeté du P. Boerio. – 11. Les commencements du noviciat de Thonon. – 12.
Fondation du Collège de Montargis.

1. - Le 12 avril 1617 s'ouvrait à Saint-Barnabé le Chapitre Général qui, à la différence du précédent,
fut remarquable par le nombre et l'importance des questions traitées. Pour la seconde fois fut
repoussée, pas définitivement mais ad tempus (provisoirement) la proposition d'ajouter une
quatrième Province aux trois déjà existantes. Une autre question surgit spontanément par suite de
l'érection des Collèges en Savoie et par la probabilité d'en fonder d'autres plus loin : convenait-il de
demander au Pape la faculté pour les Provinciaux de recevoir des novices, contrairement aux
Constitutions133. Assurément, il y avait une opportunité évidente à faire délibérer au sujet des
aptitudes plus ou moins probables d'un aspirant à la vie religieuse par ceux qui, étant sur les lieux,
pouvaient le faire à leur aise ; cependant, il y avait un inconvénient. Ces Provinciaux, lorsqu'ils se
seraient trouvés dans la nécessité d'avoir de nouveaux sujets, auraient-ils été des juges impartiaux ?
Cette nécessité ne pouvait-elle pas leur faire découvrir une vocation là où il n'y avait peut-être
qu'une velléité juvénile ? Ces Capitulaires jugèrent plus prudent de s'en tenir aux Constitutions,
résolution d'autant plus remarquable qu'on discuta également, avec un vote favorable, sur la
convenance d'établir un noviciat en Savoie. Les Collèges d'Annecy et de Thonon avec les classes et
les missions qui y étaient unies réclamaient un bon nombre de sujets, et il était très désirable que les
aspirants Barnabites pussent accomplir en Savoie même leur temps d'épreuve et se préparer au
sacerdoce par les études de philosophie et de théologie faites là aussi. Quant à la localité, bien qu'on
eût dès lors proposé le Collège de Thonon, la décision fut remise au jugement du futur Général.

133 Pour l'acceptation des novices, on avait jusqu'alors l'habitude de la faire décider par le P. Général et par ses
Assistants, selon les règles des Constitutions de 1579, mais comme un doute s'était élevé pour savoir si la
Constitution de Sixte V « Romanum spectat Pontificem » de 1588 pouvait obliger les Barnabites à changer. Le P.
Mazenta voulut avoir une déclaration authentique de Rome et il en chargea le P. Corona. On répondit qu'il ne fallait
rien changer et Paul V, par sa Bulle « Cum alias » du 15 février 1615, fit solennellement disparaître tous les doutes,
supprimant tous les défauts qui avaient pu se présenter dans les acceptations précédentes.

68
On parla aussi de la mission des P. Colom et Olgiati : ses résultats n'avaient pas répondu à l'attente ;
à dire la vérité, les conversions ne manquaient pas, la faveur des évêques béarnais n'avait pas
diminué, on avait obtenu quelques avantages matériels de façon à pouvoir assurer la permanence de
la mission, mais d'un autre côté, le projet tant caressé de fonder de vraies maisons, non seulement
en Béarn, mais encore à Paris ou au moins à Toulouse ou à Lyon, s'était évanoui en fumée. La mort
de Henri IV en 1610, l'agitation gallicane contre les religieux étrangers et les conditions politiques
du pays encore très troublées avaient arrêté, comme nous l'avons dit, tout ce qui avait été
heureusement commencé. Cependant il fut noté par les Pères Capitulaires que les deux visiteurs
envoyés en Béarn en 1615 par le P. Mazenta, avaient donné de bonnes nouvelles sur la vie
exemplaire qu'y menaient les Barnabites, tout en étant au milieu des hérétiques, et sur les fruits de
foi et de moralité qu'ils y recueillaient ; et il leur avait semblé qu'on ne devait pas perdre toute
espérance d'y fonder des maisons. Les Pères Capitulaires décidèrent donc que cette mission devait
être maintenue.

2. - Une question encore plus grave fut mise sur le tapis. Nous avons déjà parlé d'une fusion avec
les Pères Doctrinaires d'Avignon que les Barnabites avaient refusée. Dans le même temps, sinon
avant ce projet, un autre se traitait dans la ville de Pescia : et comme le Chapitre Général ne voulut
pas se prononcer, ce fut le nouveau P. Général, Jérôme Boerio, de Tortone, élu le 22 avril, qui eut le
mérite et la satisfaction de le conduire à bon terme.
Le réveil religieux du 16e siècle auquel le Concile de Trente avait fixé de donner son appui aussi
sérieux que désiré, avec l'aide de pasteurs zélés pour en faire exécuter les décrets, et en même temps
l'heureux succès des diverses familles de Clercs Réguliers dans toute l'Italie, avaient incité des
personnes pieuses à se réunir en de petites congrégations spéciales pour remplir plus fidèlement les
devoirs de la vocation sacerdotale, sans être obligées de quitter leur ville natale. La petite cité de
Pescia eut aussi la sienne. Depuis plusieurs années vivait là, entièrement donné aux bonnes œuvres,
le noble Antoine Pagni, chanoine de la cathédrale et curé de Pietra Buona134 . Nommé à ces
charges en 1569, il se montrait de plus en plus véritable apôtre de Jésus Christ, lorsqu'il se prit à
pense à une vie plus pleinement unie et consacrée à Dieu. Il avait rencontré un compagnon animé
des mêmes dispositions, le docteur Paul Ricordati, de Buggiono, ancien château de Val di Nievole,
aux environs de Pescia. Passé du commerce à l'étude des Lettres et ensuite du Droit, il avait été reçu
docteur et se faisait remarquer par sa dextérité, sans toutefois rien perdre de cette simplicité qui
avait été, dès ses premières années, son plus bel ornement. Absorbé par les affaires des tribunaux et

134 Voir la Vita del Servo di Dio P. Antonio Pagni da Pescia, chierico regolare di S. Paolo, écrite par Mgr Gialdini,
évêque de Montepulciano, ROME 1895.

69
craignant pour sa vie pieuse, il s'était entouré de personnes dévotes avec lesquelles, en des temps
déterminés, il avait coutume de s'exercer à l'oraison et à la pénitence. Cependant, la chose parut si
étrange que plusieurs voulurent y voir je ne sais quoi de dangereux et alors l'Ordinaire de Pescia,
ému par ces racontars ou simplement désireux de les faire cesser, ordonna au pieux avocat de mettre
fin à ces pratiques et celui-ci obéit immédiatement135. Plus tard, se sentant poussé à tout quitter
pour Dieu, il embrassa l'état ecclésiastique. Il y avait été encouragé par le B. Jean Leonardi,
fondateur des Clercs Réguliers de la Mère de Dieu, dont il était l'ami intime. Ordonné prêtre par
Mgr Alexandre Guidiccioni, évêque de Lucques, il célébra sa première messe le 1er novembre
1588 ; ce fut encore le B. Leonardi qui, le voyant aspirer à une vie plus retirée et connaissant les
aspirations du Chanoine Pagni, vint à Pescia et persuada Ricordati de recevoir le chanoine dans sa
maison et commencer avec lui la vie commune tant désirée. La proposition fut bien accueillie : les
deux prêtres ouvrirent aussitôt à côté de la maison un oratoire que leur zèle infatigable rendit en peu
de temps insuffisant et on songea à construire une véritable église. Encouragés par l'évêque Turini,
ils se mirent à l'œuvre avec courage et, le 25 mars 1600, l'église put être inaugurée sous le titre de la
SS. Annunziata (N.D. de l'Annonciation). Entre-temps, d'autres prêtres vinrent s'unir aux deux
vénérables serviteurs de Dieu : c'étaient Antoine Bonvicini, les deux frères Michel et Jean Torti et
Michel Verdi, parent de Ricordati. Quelques bons laïcs demandèrent aussi à être acceptés pour les
offices manuels et ils furent exaucés. Par le fait même que la famille augmentait, elle exigeait une
direction et le B. Leonardi, fidèle guide spirituel de ces pieuses personnes, prit motif de ce que
Pagni avait renoncé à son canonicat pour le proposer comme chef de la Congrégation naissante. Le
P. Pagni rédigea une règle et on commença à l'observer, en attribuant en même temps à chacun son
office propre.
En vérité, aussi bien Pagni que Ricordati auraient désiré ne devenir qu'une seule chose avec la
Congrégation du Bienheureux mais, entre autres, une raison politique s'y opposait. Pescia étant dans
le duché de Toscane, cette union n'aurait pas été agréée par la République de Lucques, à cause de
l'influence que les Florentins auraient pu avoir sur elle à la faveur de cette union.
Après la mort du Bienheureux Leonardi, le 8 octobre 1609, la compagnie du P. Pagni passa sous la
direction de son successeur, le P. Jean-Baptiste Cioni ; cependant, on n'omit pas de penser à
demander à Rome une approbation formelle ou bien la permission de s'unir à une Congrégation déjà
approuvée.
L'accord sur ce point n'était pas encore complet, lorsqu'en 1615 le P. Pomponio Tartaglia, Barnabite
de Saint-Frediano de Pise, se rendit pour quelques jours à Pescia. Ayant rencontré le P. Pagni, celui-

135 L'église de Pescia fut érigée par Léon X, par une Bulle du 15 avril 1519, en Collégiale insigne et en Prévôté, avec
diocèse séparé, détaché de l'évêché de Lucques et immédiatement soumise au Saint-Siège.

70
ci eut l'idée que la Congrégation du P. Tartagli était celle avec laquelle il serait mieux de s'unir. Le
P. Tartaglia lui-même raconte que « trois de ces bons prêtres...après avoir beaucoup prié le Père des
Lumières, afin qu'il leur inspirât la résolution qu'il fallait prendre...s'éloignèrent des autres et, avec
une grande simplicité de foi, chacun écrivit sur diverses feuilles de papier le nom de divers Ordres
religieux, ensuite chacun les mit dans son propre chapeau et invoque de nouveau l'Esprit Saint afin
qu'il manifestât à quel Institut ils devaient s'unir ; tous les trois ensemble sortirent le nom de l'Ordre
des Barnabites. Mais ce qui augmenta l'étonnement fut que, après avoir de nouveau plié les papiers
et les avoir retirés pour la seconde fois et pour la troisième fois, de nouveau, pour tous les trois,
sortit constamment le nom des Barnabites. Remplis d'admiration, ils ne doutèrent plus de la volonté
de Dieu et, en racontant l'événement à toute leur Congrégation, il leur fut facile d'inspirer à tous
leurs confrères la résolution de s'adresser à l'Ordre des Barnabites et de demander leur union avec
lui.136 »
La demande fut adressée l'année suivante au P. Tartaglia qui, entre-temps, avait été nommé
Supérieur de la communauté de Pise, mais les conditions émises par les prêtres de Pescia ne
pouvaient être acceptées. Ils ignoraient certainement, ainsi qu'il apparaît du Mémoire qu'ils
présentèrent alors et que l'on conserve, que le noviciat requis pour celui qui embrasse l'état religieux
doit ordinairement durer au moins une année ; ils ignoraient aussi, et en toute bonne foi, croyons-
nous, que chaque religieux peut être destiné par les Supérieurs là où ils le jugent mieux et que, par
conséquent, on ne pouvait déroger à cette règle en établissant que ces Prêtres de Pescia ne
pourraient être destinés en dehors de leur ville137. Toutefois, comme de leur côté il y avait un désir
sincère d'union, et comme, du côté des Barnabites il n'y avait aucune prévention contraire, on étudia
un moyen de rapprochement et, grâce au P. Général Boerio et au P. Tartaglia, on réussit à rédiger la
convention en termes acceptables, en exigeant seulement qu'elle soit ratifiée par le Chapitre Général
(qui eut lieu en 1623). La sanction obtenue, l'union désirée fut accomplie, comme nous le dirons
plus loin.
Ici, nous avons fait allusion à la volonté sincère des Prêtres de Pescia de s'unir aux Barnabites.
C'était assurément le résultat le plus difficile à obtenir dans la circonstance. Les Barnabites avaient
d'autres propositions d'union : deux en Italie même et une en France. Vers la fin du seizième siècle,
les Pères du Bon Jésus de Ravenne avaient insisté pour s'unir avec eux, et le P. Général Bascapè ne
semblait pas contraire en principe, mais ensuite on vint à savoir que cette compagnie, peu solide, ne
demandait à s'unir aux Barnabites que pour éviter la dissolution complète138. À de telles

136 Manuscrit des Archives de Saint-Charles.
137 Le Mémoire est rappelé par Gialdini, op. cit.
138 Cette Congrégation avait peut-être été fondée par le P. Séraphin de Fermo, chanoine du Latran, sur lequel voir le

71
conditions, on ne pouvait évidemment rien conclure.

3. - Le P. Jérôme Boerio, que nous venons de nommer, appartenait à la même famille de Tortone
qui avait déjà donné à la Congrégation le P. Dominique, dont nous nous sommes occupés dans le
précédent volume de cette Histoire. Notre P. Jérôme, né en 1568 à Terra di Sale, étudiait le Droit à
Pavie, lorsqu'il se décida à quitter le monde pour se donner entièrement à Dieu, demandant en 1588
l'habit des Barnabites. Avec le temps, il se distingua parmi ses confrères par ses vertus religieuses,
et tout particulièrement par un état de sainte indifférence qui lui faisait accepter des Supérieurs
n'importe quelle destination ou charge avec le calme de celui qui voit en eux les représentants de
Dieu. Cette disposition intérieure, en lui rendant facile l'obéissance, le désigna bien vite pour des
charges supérieures, parce qu'il est certain que, pour gouverner avec sagesse, personne n'est plus
apte que celui qui a obéi avec une grande fidélité. Pendant environ vingt-sept ans continus, et
jusqu'à sa mort, dans un endroit ou dans un autre, il eut à commander. D'abord en 1599, Supérieur
de Saint-Blaise à Rome ; l'année suivante, il succéda au P. Dominique Boerio comme Supérieur de
Saint-Paul. En 1602, il fut encore Supérieur de la Communauté de Monza et, au bout de trois ans,
de celle de Crémone où il fut une véritable providence parce que, non seulement il donna une vive
impulsion à toutes les œuvres du saint ministère, surtout en ravivant la pratique de la sanctification
du carnaval qui avait eu son origine dans cette communauté, mais encore il pourvut sans retard à la
reconstruction de la maison qui tombait en ruines et était malsaine. Il veilla à ce que le nouvel
édifice répondît en tout aux exigences de la communauté, tout en se maintenant dans les limites de
la simplicité et de la modestie religieuses. Il resta Supérieur de la communauté jusqu'en 1614 où il
fut nommé Assistant général.

4. - Élu Supérieur général, il prit soin de maintenir intacte l'observance régulière avec un zèle
d'autant plus grand que, voyant augmenter le nombre des Maisons, il pouvait craindre quelques
infractions. Fidèle au principiis obsta (oppose-toi aux débuts [du mal de peur qu'il n'augmente] ), il
ne manqua pas de reprendre sérieusement les délinquants et, en cela, il ne se laissa jamais arrêter
par des motifs humains. Parmi les Pères les plus en vue qui avaient été envoyés à Annecy pour bien
fournir ce Collège, se distinguait par la vivacité de son esprit et par sa grande activité le jeune P.
Redento Baranzano139. Chargé d'enseigner la philosophie, il sut tout de suite se rendre maître non
seulement des élèves mais encore, par ses manières aimables et par son savoir étendu, on ne saurait

volume précédent.
139 COLOMBO G. Intorno alla vita e alle opere del P. Redento Baranzano. Turin, 1878.

72
dire s'il était plus aimé ou plus estimé de toute la fleur de la cité.
Encouragé par ces heureux succès et désireux de se rendre toujours plus utile à ses élèves, il
approfondit ses études et, avec ce désir de nouveauté qui s'allume ordinairement dans les jeunes
esprits, il sympathisa avec les idées de Copernic et les défendit avec vigueur. Y avait-il en lui un
peu de vanité ? On pouvait le supposer et, certainement, cela devait déplaire au P. Général qui y
découvrit le principe de plus grands ennuis. Il fallait parler tout de suite et clairement, et il ne
manqua pas de le faire. Les leçons du P. Baranzano, suivies avec le plus grand intérêt par les élèves,
avaient été livrées au public par ceux-ci en 1617, à l'insu du maître, à Genève, avec ce titre
Uranoscopia seu de cœlo (Observation du ciel). Lorsque le P. Boerio en reçut une copie et qu'il l'eut
examinée, il en fut très affligé. « Hier, Sa Paternité a reçu votre lettre du 21 juin avec le livre...À
peine l'eut-il ouvert qu'il vit des choses peu agréables et, dans la préface, on remet à jour des
opinions reléguées dans les ténèbres à cause de leur peu de valeur ; ensuite, la seconde partie défend
l'opinion que la terre se meut et que les cieux sont fixes, opinion contraire à la Sainte Écriture et
condamnée par le Souverain Pontife. Si le livre est vu, Sa Paternité tient pour certain qu'il sera tout
de suite interdit, l'auteur mortifié et notre réputation compromise. Voilà le fruit de travaux
prématurés, et l'envie de faire parler de soi, et le trop d'attachement à soi-même140. »
Comme on le sait, la thèse de Copernic sur le mouvement de la terre avait été condamnée le 5 mars
1616 par la Congrégation de l'Index, à l'occasion du procès contre Galilée. Quelques-uns ont écrit
que Baranzano avait eu une correspondance épistolaire avec le grand philosophe florentin mais,
jusqu'à présent, il a été impossible d'en fournir la preuve141. Il est très probable que, demeurant à
Annecy depuis le mois d'octobre 1615, il ait ignoré le procès de Galilée, qui fit alors peu de bruit, et
on peut croire qu'il ne connut pas du tout la condamnation de la théorie de Copernic qui en fut la
suite. En tout cas, le P. Boerio voulut apporter un remède à ce qui était arrivé et il le fit d'une
manière qui pût servir d'avertissement sévère, soit pour le P. Baranzano, soit pour ses autres sujets.
À la lettre pour le jeune Père, il en ajouta une autre pour le Supérieur d'Annecy. Après avoir dit la
nécessité que le P. Baranzano rétractât publiquement son opinion, il avertissait que « dans le cas où
il ne le ferait pas, Sa Paternié sera la première à en donner connaissance aux Supérieurs, pour
montrer que la Congrégation n'est pas en faute, mais que lui sera puni. Il ne servira à rien de dire
que d'autres l'ont fait imprimer sans sa permission, parce qu'on ne le croira pas...Peut-être Sa
Paternité se résoudra-t-elle à vous envoyer d'autres Pères et à le destiner ailleurs ; et s'il fallait le
remplacer, il serait bon de l'envoyer avec le P. Provincial, si on arrive à temps, autrement, par une

140 Registres généralices, 7 août 1617.
141 Même récemment, Favaro, l'éditeur diligent de la correspondance de Galilée, nous a assuré qu'il ne savait
absolument rien de ses relations avec le P. Baranzano.

73
bonne occasion142. » Le changement eut lieu et, le 23 septembre, le P. Baranzano quitta Annecy,
après avoir fait avec empressement la rétractation demandée, qui parut dans la seconde édition de
son livre en 1618143.
Le saint évêque de Genève fut très affligé de ce départ et, le même jour, il écrivit au P.
Général : « Le P. D. Redento retourne là où l'appelle la sainte obéissance. C'est une personne de très
bonnes qualités et qui nous a donné à tous une grande édification. Je sais qu'il a commis une faute
en faisant imprimer ses livres sans la permission requise, mais je sais que la plus grande partie de
cette faute est venue d'une certaine simplicité et inadvertance, et grâce à la correction paternelle et
bénigne que lui fera Votre Paternité, il sera sans aucun doute solide. Si donc, pour quelque raison
que j'ignore, V. P. en juge autrement, je prends la liberté de vous dire qu'il sera bon de le faire
revenir, parce qu'ayant appris la langue et étant très agréé en ce pays, il me semble qu'il serait très
utile144. » Impossible de rien refuser à un tel intercesseur : le P. Général, convaincu du peu de
culpabilité de son sujet, le laissa retourner à Annecy145. La bourrasque était passée, mais elle dut
servir à raviver l'esprit de discipline et d'observance religieuse sur un point, comme l'était celui de
l'impression des livres,que les conditions des temps rendaient extrêmement délicat.
Les autres ouvrages du P. Baranzano ne rencontrèrent aucune difficulté et ils sont de telle nature
qu'ils assurent à l'auteur une place d'honneur parmi les philosophes et les savants de son temps, et
précisément parmi ceux qui osèrent secouer le joug d'Aristote. Il fut en grande familiarité avec
François La Motte Le Vayer qui le nomme très honorablement dans un de ses ouvrages146, et il eut
une correspondance épistolaire avec Bacon de Verulamio. Ce dernier, dans une lettre au P.
Baranzano147, affirme l'affection et l'estime qu'il lui portait, il loue sa méthode scientifique qui
donnait à l'induction la valeur et l'importance que le progrès des sciences expérimentales a ensuite
splendidement justifiées.

5. - Le P. Boerio ne montra pas moins d'empressement pour arrêter à temps ce qui semblait

142 Registres généralices, 7 août 1617.
143 (traduction du latin ). « Ces mêmes (théories de Copernic), – écrit le P. Baranzano dans une note de son livre, –
enseignées dans les ténèbres d'un collège, et divulguées par l'action des élèves, moi aussi, tout à fait de la même
manière et dans les mêmes termes qu'a employés le Souverain Pontife, je vais essayer de les rejeter par cet
opuscule. Ainsi, moi, qui n'ai pas d'abord pris le parti de la sagesse, je vais désormais suivre celui de la modestie, et
qui n'ai pas voulu dire toutes ces choses regrettables, je regretterai au moins d'avoir dit ce que je savais qu'il ne
fallait pas dire ; et que personne, si ce n'est un imprudent, n'ose me reprendre parce que je rejette mes erreurs. »
144 Œuvres de saint François de Sales, vol. XVIII, p. 94.
145 Saint François de Sales remercia aussitôt le P. Boerio (lettre vers la fin de novembre 1617) : « Je remercie
humblement Votre Paternité Révérendissime de la complaisance avec laquelle Elle a envoyé en ce pays le P. D.
Redento. J'espère qu'il portera des fruits dignes de sa vocation et agréables à V. P. (id. p. 116).
146 Petit discours chrétien de l'immortalité de l'âme, Paris, 1652.
147 Elle fut publiée pour la première fois par NICERON : Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres, Paris
1729, et ensuite par le P. Colombo, op. cit.

74
contraire aux usages de la Congrégation dans les cérémonies de l'église. En vérité, cela avait été dès
sa naissance un de ses plus nobles buts de travailler à ce que les cérémonies sacrées pussent se
dérouler avec la dignité requise par la maison de Dieu. Les fondateurs voulaient que la propreté et la
richesse de la maison de Dieu rappellent l'esprit des fidèles au concept de la divine majesté ; mais
conscient du danger qui pouvait s'introduire dans l'Église sous couleur de faste et d'ornementation,
ainsi que cela était arrivé parfois, par des spectacles presque de théâtre ou de marché, ils avaient
voulu exclure des cérémonies la musique, surtout la musique figurée148, et, en 1579, sous les
auspices de saint Charles, on avait décrété dans les Constitutions que la musique serait exclue et de
telle manière qu'il ne serait pas même possible de recourir à une dispense. Pour maintenir cette
règle, l'esprit du dix-septième siècle présentait de très graves difficultés. Nous ne nous arrêterons
pas ici à en rechercher la cause, qui du reste se devine facilement, mais c'est un fait que ce siècle se
montra enclin à tout ce qui était grandiose, théâtral et, il faut bien le dire, carnavalesque. De même
que les églises construites en ce siècle n'ont plus cette pureté de lignes, cette sobriété d'ornements si
goûtée dans le siècle précédent, ainsi voulut-on que l'extérieur du culte divin s'accommodât lui aussi
à ce goût qui était universel.
Là où on rencontrait un obstacle dans les Constitutions, on essayait, avec quelque epikeia
(interprétation bénigne de la loi), de les interpréter dans le sens qu'elles ne pouvaient envisager, tels
les cas exceptionnels de prise de possession d'une église, de la pose d'une première pierre et autres
semblables ; mais un récent Chapitre général avait blâmé cette tendance qui se manifestait chez
quelques Pères et averti qu'à l'avenir on devrait se comporter plus fidèlement à l'esprit des Règles.
Sous le gouvernement du P. Boerio, on vint à savoir qu'à Rome, dans l'église de Saint-Paul, le P.
Supérieur, d'accord avec le P. Provincial, Paul Antoine Reina, avait introduit la musique pour
certaines fêtes ordinaires. Cela déplut grandement au P. Boerio et, bien qu'il dût blâmer
ouvertement un Supérieur, il n'hésita pas à remplir son devoir. « Il lui écrit qu'il a vu la description
complète de la partie musicale et que cela a paru nouveau aux Pères, bien que le P. Supérieur de
Saint-Paul dise que c'est l'habitude d'en user ainsi dans les solennités. Ici, on est d'avis que cette
habitude et la pratique sont contraires aux Constitutions, comme cela ressort clairement d'un décret
du Chapitre Général, qui fut confirmé pendant plusieurs années et mis en pratique avec rigueur, à
savoir : « Propositum fuit an introducenda esset musica in ecclesiis ratione oratoriorum
tantummodo, non auten in divinis officiis, conclusio fuit negativa » (On proposa : la musique devait-
elle être introduite dans les églises seulement à l'occasion d'oratorios149, mais pas lors des offices

148 On appelait ainsi, du 17e au 19e siècle les pièces musicales écrites par les compositeurs par opposition au plain-
chant liturgique.
149 Composition musicale sur un thème biblique.

75
divins ? La conclusion fut négative). De cette proposition, il ressort clairement que les premiers
Pères qui firent les Constitutions (de 1579) voulaient que la musique serait expressément prohibée
dans nos églises pour n'importe quel motif. Et ce décret est de l'année 1587. Comment ensuite la
musique fut-elle introduite en raison des exercices spirituels, Sa Paternité ne saurait vous dire autre
chose...si ce n'est appuyé sur un autre décret fait dans le même Chapitre, par lequel on accorda la
musique à l'occasion d'oratorios qui se font à la maison in haec verba : propositum fuit an
occasione oratoriorum quæ fiunt in domibus, permittenda essent instrumenta musica, conclusio fuit
affermativa (par ces paroles : on fit cette proposition : est-ce qu'à l'occasion des oratorios qui se font
dans les maisons il faut permettre les instruments de musique, la conclusion fut affirmative).
Comme c'est une habitude de plusieurs années, cela peut être toléré comme déclaration. Mais on ne
doit pas l'étendre à d'autres cas, en dehors des exercices spirituels qu'on a l'habitude de faire au
temps du carnaval et du carême, de là provient sans doute l'erreur du susdit Père Supérieur. D'une
part, il est excusable, d'autre part, il devait d'abord en conférer avec les Pères âgés et avec ses
Supérieurs. Sa Paternité écrit au dit Père qu'il devra donner satisfaction à Votre Révérence et que
vous fassiez dire sa coulpe au P. D. Sigismond (Laurenti), parce que c'est lui qui a manqué de
s'informer ; Il l'oblige à écrire aux Communautés de sa Province pour les avertir de ne pas élargir
cette permission tacite de faire de la musique dans les églises150. »

6. - Tout en montrant une grande énergie pour maintenir intacte l'observance régulière, le P. Boerio
ne négligeait pas l'expansion de sa Congrégation et prenait part comme un tendre Père aux
espérances et aux angoisses de ses sujets. De la France lui arrivaient des nouvelles inquiétantes sur
la santé du P. Colom et du frère convers Bitoz. Après un nouveau séjour de deux ans à Paris pour
une nouvelle tentative d'y fonder une maison, ils étaient rentrés au Béarn sur la fin de 1614 et
s'étaient établis à Monein. Là, le frère Louis fut d'un grand secours au P. Colom : outre les services
des Convers, il s'était employé comme catéchiste et il y mettait tant d'entrain qu'il réussit à traduire
le catéchisme en langue béarnaise. Naturellement, les Huguenots le voyaient d'un mauvais œil et ils
lui cherchèrent querelle. Précisément en ce même temps, c'est-à-dire en 1615, ils s'insurgèrent
contre le parti royaliste et, conduits par Jacques Caumont de la Force, ils s'emparèrent de toutes les
villes. Caumont, destitué de sa charge de gouverneur, continua avec une une nouvelle vigueur à
fomenter la révolte. Nos religieux se trouvèrent parfois en danger de perdre la vie : le désir du
martyre, écrit le P. Colom, était très vif chez le Frère Bitoz, mais Dieu le laissa encore un peu en

150 Registres généralices au 11 juillet 1617.

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vie, afin qu'il pût secourir ses frères en de si grandes détresses151. »
Au printemps de 1619, le P. Colom et le bon convers tombèrent malades mais, tandis que le premier
se rétablit promptement, le second, empirant de jour en jour, s'approchait de sa fin. Le P. Colom,
désirant qu'il fût visité par le célèbre médecin de Gassion, proche parent du Père, le bon convers,
qui était atteint de phtisie et se sentant moins mal qu'il ne l'était en réalité, ainsi que cela arrive aux
malades de ce genre, se rendit en personne chez ce médecin qui demeurait à Pau. Au retour, la
fatigue l'obligea à se mettre au lit, d'où il ne devait plus se relever. Amoureusement assisté par les
Pères Colom et Olgiati, il rendit saintement son âme à Dieu le 7 septembre. Sa dépouille mortelle,
portée sans apparat à l'église de Monein, fut saluée par un discours mêlé de larmes du P. Olgiati et
ensuite ensevelie dans la chapelle des catéchismes dédiée à saint Jean-Baptiste152.
La renommée de sainteté qui accompagnait la mémoire du Frère Louis stimula quelques-uns à en
écrire la vie pour l'édification commune. Le premier biographe, et certainement le plus autorisé, fut
le P. Colom lui-même, qui avait vécu avec lui en Italie et en France, et qui publia cette vie douze
ans seulement après la précieuse mort du Serviteur de Dieu.
La guerre religieuse au Béarn avait cependant marqué une trêve en 1617 et les Pères Colom et
Olgiati désiraient seulement quelque compagnon pour en profiter plus largement, mais leurs désirs
ne furent pas exaucés. Louis XIII ayant alors ordonné la restitution à leurs propriétaires des biens
ecclésiastiques passés en d'autres mains, les Pères, grâce à l'intervention de personnages influents,
comme Mgr de Marquemont et le Cardinal Dataire, obtinrent du Saint-Siège, comme petite
compensation dans leur affliction, le privilège de n'être pas molestés dans la possession des abbayes
qui leur avaient été accordées les années précédentes.

7. - Lorsque le P. Dossena fut élevé à l'évêché de Tortone, il voulut au moins avoir avec lui
quelques confrères pour le service de son diocèse et, en même temps, pour sa consolation
spirituelle. On lui accorda le P. Abbondio Parravicini, le P. Érasme Ferreri et le Frère convers
Petronio Ghisleri. Les habitants de Tortone eurent ainsi la facilité de connaître de près les
Barnabites et les bienfaits qu'ils en reçurent les portèrent à les aimer beaucoup. Il y eut entre autres,
à leur témoigner une grande estime et affection, le prêtre fortuné Ottaviano dei Nobili, de Lonello
dans le Tortonais. Adonné depuis longtemps à une vie pieuse, il avait fondé une Confraternité de

151 V. COLOM. Vita servi Dei Ludovici Bitosti. Florence, 1655, p. 172. L'abbé Dubarat, fécond écrivain des
événements du Béarn, a traduit de l'italien la vie de ce frère Bitoz écrite par le P. Gobio, en y ajoutant quelques
documents.
152 L'abbé Dubarat fit exécuter diverses fouilles dans l'église de Monein pour retrouver les ossements du saint
religieux, mais en vain, comme on le voit dans son étude Le tombeau du Serviteur de Dieu Louis Bitoz à Monein.
Pau, 1919.

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l'Annonciation et construit une église avec une maison pour son habitation et celle de quelques
prêtres, ses compagnons dans la piété. Ayant ensuite eu connaissance du désir de Mgr Dossena
d'introduire les Barnabites à Tortone et des difficultés qu'il rencontrait pour trouver un endroit
favorable, la ville étant très petite et toute entourée de murs, il eut la pensée de lui offrir sa maison
et son église. La Confrérie ayant donné son consentement unanime, l'acte de donation fut stipulé le
23 septembre 1616 et les Barnabites, jusqu'alors logés chez l'évêque, commencèrent à y exercer le
saint ministère. Dei Nobili étant mort le 28 mars 1618, ils furent nommés héritiers universels, avec
l'obligation de fonder une maison à Tortone et d'y maintenir autant de religieux que le permettaient
les revenus de l'héritage. Cette disposition testamentaire acceptée, on en vint à la prise de
possession de la maison et de l'église, par un acte du 30 avril, les Pères Parravicini et Ferreri étant
délégués pour cet office. Des oppositions se manifestèrent de la part de ceux qui trouvaient la
nouvelle fondation, dans une ville déjà bien fournie de maisons religieuses, nuisible à la vie de
celles-ci, mais après un recours à Rome, ils eurent une réponse négative. Pour former la nouvelle
communauté, outre les deux Pères qui y résidaient déjà, on envoya le P. Paul M. Pietra comme
Supérieur, le P. Fabio Pelizzoni et le P. Philippe Archinto, tous les trois milanais.
L'affection du saint évêque pour ses confrères en religion l'aurait porté à les aider beaucoup en ces
commencements, mais ce fut précisément alors qu'il passa à une vie meilleure, le 12 mai 1620. Mgr
Dossena fut très regretté, non seulement par les Barnabites mais par tous ses diocésains. On
rappelait ses grandes vertus, sa modestie religieuse soigneusement gardée dans le palais épiscopal,
son courage pour défendre les droits de l'Église, son détachement des parents, son zèle infatigable
pour les âmes qui lui étaient confiées ; entre autres choses, quelques-uns de ses admirateurs
voulaient lui obtenir du Pape une mission honorifique, qui exigeait cependant une suspension de
résidence ; il conjura ce danger en écrivant au Cardinal Taverno : « Je me souviens et je me
souviendrai toujours de ce que me dit le Cardinal Bellarmin lorsque je fus examiné pour l'évêché :
un évêque ne peut avoir la conscience tranquille lorsqu'il cherche à être employé par Sa Sainteté en
dehors de sa résidence, à laquelle il est si strictement obligé ; et je prie le Seigneur, par le zèle que
j'ai continuellement du salut de Votre Seigneurie illustrissime, de vous dissuader de jamais coopérer
à de telles tractations. »153
L'historien Ughelli voulut écrire un splendide éloge de Mgr Dossena et il le termine par ces
paroles : « Son souvenir est toujours vivant chez les siens et dans la mémoire des bonnes gens ; les
habitants de Tortone l'acclament et le vénèrent comme un exemplaire vivant des premiers
évêques. »

153 Italia sacra, au nom Derthona.

78
Le bruit s'étant répandu que Dieu glorifiait son fidèle serviteur par des grâces accordées à ceux qui
venaient prier sur son tombeau, le procès de béatification fut commencé en 1623, par ordonnance de
son successeur, Mgr Paul Arese. Cet évêque lui aussi, de l'Ordre des Théatins, se montra très
bienveillant envers les Barnabites et les employa dans les affaires les plus importantes de son
diocèse, comme pour décider les cas de conscience, comme pénitenciers de la cathédrale et
consulteurs de l'Inquisition. Il acquiesça à leur demande de changer le titre de leur église en celui de
Saint-Paul, ce qui semblait raisonnable puisqu'il y avait déjà à Tortone une autre église de
l'Annonciation. Cependant, malgré la faveur des évêques et de la population, la communauté des
Barnabites de Tortone ne connut pas un grand développement, à cause du manque de revenus ;
toutefois, on y vit souvent destinés des sujets de grande valeur, comme le P. Alexis Lesmis154 et le
P. Philippe Tinti, tous deux très versés dans les études historiques et qui, sous l'impulsion de
l'évêque Charles Settala, s'appliquèrent à des études volumineuses demeurées inédites pour illustrer
les antiquités classiques et profanes de Tortone155.

8. - Le recueil des lettres du P. Général Boerio renferme ça et là plusieurs recommandations
relatives au culte que les Barnabites et le peuple commençaient à rendre au saint Fondateur. Comme
l'Église ne s'était pas encore prononcée sur sa sainteté et que, d'autre part, on savait qu'elle ne voyait
pas d'un bon œil attribuer publiquement à des personnes défuntes les mérites de la sainteté sans
attendre son jugement156, le P. Boerio ne pouvait rester indifférent. Le 14 juin 1617, il écrivit au P.
Provincial Reina : « On a imprimé quelques images de notre Fondateur P. D. Antoine M. Zaccaria
avec le titre de B (bienheureux) et avec des rayons. On ne sait pas avec quelle permission et cela a
déplu à tous les Pères.. Si on en parlait chez vous, sachez, Révérend Père, que ni Sa Paternité, ni
même son prédécesseur (P. Mazenta) n'y sont pour rien. On s'occupe à enlever les rayons et le B.
Faites vous aussi la même chose. » La même année, il faisait savoir au P. Jean-Baptiste Gennari,
Supérieur d'Annecy, que : « les images du P. Zaccaria peuvent se garder dans les chambres mais, en
public, avec sobriété. » Ces dispositions du P. Général n'ont rien de contradictoire avec les
démarches commencées quelques années auparavant afin d'obtenir du Saint-Siège la glorification de
S. Alexandre Sauli, ni avec celles que l'on commencera bientôt pour Mgr Bascapè et Mgr Dossena.

154 Nous lui devons une vie en latin de Mgr Dossena, écrite en 1659 à la demande de Mgr Settala.
155 UNGARELLI, Bibl. Script., etc. , p. 447-448.
156 Cela résulte d'une lettre du P. Séraphin Corti du 11 mai 1619 au P. Général : « Hier on a traité du cas de
béatification avec le Cardinal Bellarmin et avec d'autres. Ils disent qu'il n'y a aucune défense ni imprimée ni écrite
d'appeler quelqu'un bienheureux par autorité privée, mais bien une tradition (c'est ainsi que le demande le cardinal)
depuis le commencement du pontificat de Clément jusqu'aujourd'hui, plusieurs fois expérimentée par le même
cardinal, que ces deux pontifes n'ont pas voulu qu'aucun bienheureux soit publié s'il n'a pas été approuvé par le
Siège Apostolique, en permettant seulement ceux qui, avant le dit pontificat de Clément, étaient déjà objets de
vénération publique et d'invocation sous ce nom de bienheureux. » Archives de Saint-Barnabé.

79
Quelle que fut la vénération que l'on avait pour le Fondateur, on ne devait pas l'affirmer en public,
prévenant presque le jugement de l'Église ; il fallait pour lui aussi ce qu'on avait déjà fait pour
Alexandre Sauli, c'est-à-dire demander l'ouverture d'un procès régulier.

9. - Nous ne savons comment furent accueillies les paroles du P. Général. Dans les lettres
postérieures, rien ne laisse supposer quelque opposition ; cependant, ceux qui s'occupaient de
recherches historiques devaient naturellement y trouver occasion de se poser une question : pouvait-
on introduire la cause de Fondateur comme on le faisait présentement pour le B. Sauli ? Il semble
que les avis étaient partagés : le plus grand nombre penchait pour l'affirmative, d'autres n'osaient
pas donner leur avis mais demandaient : le P. Zaccaria a-t-il vraiment été notre Fondateur ? N'est-ce
pas plutôt le P. Morigia ? À la tête de ces derniers se plaça ouvertement le P. Jean-Ambroise
Mazenta, homme d'une grande érudition, lorsqu'il fut chargé d'examiner l'Histoire de la
Congrégation, du P. Gabuzio, qu'on allait publier.
Peut-être le P. Mazenta n'avait-il jamais été d'avis que le P. Gabuzio aurait pu tout seul composer
une bonne et sérieuse histoire de la Congrégation. Bien qu'il le tînt en grande estime pour ses autres
ouvrages, comme la Vie de saint Pie V et le Rituale romanum, il ne le croyait pas suffisamment
informé des affaires domestiques pour remplir le mandat que lui avait confié le Chapitre général de
1608 ; il aurait désiré que ce travail fût accompli avec le concours d'autres Pères et, lorsqu'il eut à
examiner le manuscrit, il y fit une multitude de remarques157, les unes, en vérité, avisées, les autres
suggérées par une idée préconçue que le premier fondateur, que même le vrai fondateur n'était pas
le P. Zaccaria, comme l'affirmait le P. Gabuzio avec beaucoup d'autres, mais le P. Jacques Antoine
Morigia. La renommée d'homme très érudit qui entourait le P. Mazenta, le respect qu'on avait pour
lui en tant qu'excellent religieux, la charge d'Assistant général qu'il occupait alors, firent que son
opinion, exprimée d'une manière très tranchée, causa le plus grand étonnement. Pour son compte, le
P. Général tenait pour l'opinion commune ; après avoir lu l'Histoire de Gabuzio, il lui écrivit
aussitôt le plaisir qu'il en avait éprouvé et, plus tard, tout en connaissant les vives opposition faites
par le P. Mazenta, il ne changea pas d'avis ; seulement, se reconnaissant incompétent pour donner
une décision sur la question, il se bornait à rapporter l'opinion commune. Le 26 juin 1618, il écrivait
au P. Gabuzio : « Je suis content que le P. Jean-Ambroise (Mazenta) vous ait envoyé ses raisons et
que vous ayez répondu. On verra, on en parlera et nous tâcherons de faire ce que réclame la vérité.
Pour Sa Paternité, et presque pour tous, c'est une nouveauté de donner le titre de Fondateur au P.
Morigia, comme c'en est une de l'enlever au P. Zaccaria. Il est vrai que d'après certains écrits, il

157 Les manuscrits sont conservés dans les Archives de Saint-Charles.

80
paraît qu'il y en avait trois, le P. Zaccaria étant toujours nommé le premier. Il pourrait être question
si ce fut lui qui convoqua les autres. Le Père susdit en a fait une grande étude après avoir commencé
à voir l'histoire et peut-être n'aura-t-il pas encore fini, ce qui est une occasion de retarder la
décision. »
Le P. Boerio, au contraire, eut une opinion personnelle et il ne tarda pas à la manifester, lorsqu'il
s'aperçut que la discussion devenait un peu âpre, et il insista avec beaucoup de fermeté pour
qu'aucun des Pères qui prenaient un vif intérêt à la controverse ne fît pression pour le moment afin
d'obtenir une décision plutôt qu'une autre158. Au mois de juillet de cette année 1618, les élèves de
Saint-Alexandre avaient organisé une académie dans laquelle on célébrait le P. Zaccaria comme
opérant des miracles. Le P. Mazenta en avait informé le P. Gabuzio, se disant choqué de la chose, et
celui-ci interpella le P. Général qui lui répondit le 8 août : « Des miracles du P. Zaccaria racontés
publiquement dans notre maison Saint-Alexandre, comme vous le dites, Sa Paternité ne connaît pas
autre chose sur ce sujet que ce qui a été imprimé sur ces feuilles et qui semble avoir été extrait de
l'Histoire de votre Révérence159. Le P. D. Jean Ambroise a noté un poème d'un jeune homme
actuellement au noviciat, lequel, selon l'usage poétique, fait parler la philosophie, la théologie, les
Docteurs préférés du P. Zaccaria ; il simule que les Pères sont allés aux pieds de Sa Sainteté, chose
qui a peut-être été faire pour d'autres...Sa Paternité n'a pas assisté à cette académie. Le temps fera
tout venir à maturité. »
Plus tard, malgré la peine qu'il éprouvait de contredire le P. Mazenta, il déclarait au P. Gabuzio que
l'opinion soutenue par le premier était « à peu près une chimère », et il ajoutait : « En tout cas, il est
nécessaire de le laisser écrire et faire ses remarques, afin qu'il demeure satisfait. » Il recommandait
aussi de ne rien lui répondre « parce que le P. Augustin (Tornielli) a écrit suffisamment et que le P.
D. Ambroise garde sa manière de voir160. » En effet, le P. Tornielli avait écrit tout un livre dans

158 L'ouvrage du P. Gabuzio, présenté par lui au Chapitre Général de 1620, ne fut pas publié alors. Plus tard, on
chargea le P. Anaclet Secco de développer sa Synopsis, qui n'est pas vraiment une Histoire résumée de la
Congrégation, mais un discours critique sur ses origines et sur ses trois fondateurs. L'ouvrage du P. Secco ne fut pas
publié lui non plus de son vivant, mais seulement en 1682 par les soins du P. Valérien Maggi. L'Histoire du P.
Gabuzio fut publiée à Rome en 1852.
159 C'est un feuillet publié en 1615. On voit au milieu le portrait du Fondateur et tout autour des petits cadres avec des
épisodes de sa vie. Le P. Clément Bassani en est l'auteur. Il porte en bas ces mots : B. Antonius Maria Zaccaria
cremonensis cler. Reg. S. Pauli angelicarum Virginum et piarum societatum fundator obiit die 7 infra octavam SS.
Apostolorum Petri et Pauli anno MDXXXIX ætatis suae XXXIX superiorum permissu C.Bassanus fecit Mediolani
1615 (B[ienheureux] Antoine Marie Zaccaria de Crémone, fondateur des Clercs réguliers de S. Paul, des religieuses
Angéliques et de pieuses sociétés ; il mourut le 7e jour de l'octave des SS. Pierre et Paul de l'année 1539, âgé de 39
ans. Avec la permission des Supérieurs, C. Bassani a fait (ce feuillet) à Milan en 1615).
Le P. Secco (Synopsis, etc. p. 136) décrit l'édition princeps (première) de ce feuillet faite en 1612. Assurément, il
faut appliquer au feuillet susdit les paroles que nous avons déjà rapportées du P. Général Boerio dans une lettre du
14 juin 1617 au P. Paul A. Reina (Reg. Généralices). La représentation des miracles dont il est question ici semble
avoir eu pour auteur le P. Rasario (1592-1668) ; elle fut renouvelée à Saint-Alexandre en 1620.
160 Registres généralices. Ce manuscrit st dans les Archives de Saint-Charles.

81
lequel, avec une patience de chartreux, une dialectique serrée et une grande sobriété de style, il
réfutait une à une les objections du P. Mazenta ; de toute manière, il était préférable que la lutte fût
circonscrite entre deux Assistants, car ainsi, ceux mêmes qui s'y trouvaient le plus étrangers
pourraient demeurer plus persuadés de son sérieux et mieux disposés à en accepter les conclusions ;
Nous ne voulons point parler ici des différents écrits du P. Mazenta en faveur de sa thèse : nous
dirons simplement qu'au Chapitre Général de 1620, on décida de mettre un terme à la discussion, en
déclarant qu'il fallait retenir qu'il y avait eu trois fondateurs de la Congrégation : le P. Antoine M.
Zaccaria, le P. Jacques Antoine Morigia et le P. Barthélemy Ferrari, en ajoutant que, dans les
commencements, tous les autres dépendaient de Zaccaria, jusqu'à l'élection du P. Morigia comme
Supérieur en 1535161.
En examinant les écrits du P. Mazenta sur cette matière, et ils sont nombreux, on peut se demander
comment il a pu se laisser aller à cette chimère. La réponse la plus plausible pourrait être celle-ci :
rebuté par les tristes vicissitudes qui assaillirent la Congrégation par suite du peu prudent
acquiescement à l'Angélique Antoinette Negri et au Dominicain Baptiste de Crema, il aurait voulu
démontrer une autre origine première de l'Ordre et un autre fondateur, en attirant l'attention de ses
contemporains sur le P. Morigia dont il ne cesse d'exalter la noblesse, les hautes relations, les
services nombreux et délicats, laissant dans l'ombre le P. Zaccaria, homme, selon lui, de peu de
mérite, de noblesse commune, de nul ascendant. Rempli de cette idée, il voulut la faire triompher et
il n'épargna ni fatigues ni longues recherches ; et dans son désir de trouver partout la précieuse
confirmation de son idée, il finit, comme cela arrive souvent, par tomber dans l'illusion de l'avoir
vraiment trouvée et, par conséquent, de croire sa thèse vraie et indiscutable, à la grande stupeur de
tous ceux qui connaissaient son esprit ordinairement bien équilibré. La difficulté qui, sans doute,
entraîna le P. Mazenta dans cette voie n'est plus un mystère pour ceux qui ont lu notre volume
précédent. Aux ambages, dont les historiens qui m'ont précédé enveloppaient leur récit, j'ai préféré
substituer le récit sincère et complet de ces événements scabreux et regrettables. Ainsi l'exigeait
l'objectivité que je m'était proposée et si, d'autre part, tout n'était pas digne d'admiration dans la
conduite de la Congrégation à cette époque, personne ne pouvait s'en étonner, sachant bien en fin de
compte qu'elle était, comme toutes les autres contemporaines ou postérieures, composée d'hommes,
et qu'à elles toutes peut s'appliquer le proverbe : Homo sum et nihil humani a me alienum puto (je
suis homme et rien de ce qui est humain ne m'est étranger).

10. - Beaucoup plus que par ces disputes de critique historique, l'esprit du P. Boerio était intéressé

161 Voir le décret sur ce sujet en UNGARELLI, Bibl. Script. etc. p. 20.

82
et préoccupé par l'observance religieuse que plusieurs choses, dues en grande partie au caractère de
l'époque, menaçaient d'affaiblir. L'une d'elles était l'insistance de plusieurs évêques et cardinaux
pour obtenir à leur service l'un ou l'autre religieux. Tant qu'il s'agissait de prélats ayant appartenu à
la Congrégation, on pouvait être assuré qu'aucun danger ne serait arrivé ; le P. Général pouvait
exercer sa surveillance sur ce religieux, certain de ne pas être accusé d'indiscrétion, mais, dans les
autres cas, le religieux était abandonné à lui-même, et son esprit et sa vocation en auraient souvent
eu à souffrir. Le P. Boerio était donc tout à fait éloigné de donner de semblables permissions et, au
P. Olgiati qui avait été prié par l'archevêque d'Auch de lui obtenir un Barnabite, il écrivait ne
pouvoir condescendre au désir, assurément très flatteur, du prélat, « parce qu'il y a plusieurs
empêchements : le premier est celui des Constitutions qui nous défendent de demeurer dans les
Cours des princes, à moins que le prélat ne soit des nôtres ; le second est la distance ; le troisième,
la difficulté de trouver des sujets capables comme en demande V.R. sans une gêne considérable
pour les Communautés162. » Il fit tout son possible pour rappeler le P. Virginio Lucchi qui se
trouvait dans le Trentin, en partie pour des raisons de famille et en partie au service de l'évêque et
prince de Trente. Celui-ci fit plusieurs offres de fondation, surtout dans le but, croyons-nous, de
retenir légitimement ce Père près de lui, et enfin il offrit la direction d'un séminaire, mais comme
cette charge était contraire à nos Constitutions, le P. Boerio répondit aussitôt qu'il ne pouvait
consentir et il insista pour le retour du P. Lucchi, d'autant que, précisément alors, la S. Congrégation
des Réguliers avait décidé que les religieux ne pourraient pas demeurer dans les palais.

11. - Entre autres choses,, il fallait pourvoir à l'érection du noviciat en Savoie. La maison de Thonon
aurait été tout indiquée mais il y avait l'obstacle des classes qui n'étaient pas assez séparées de la
maison religieuse pour qu'on pût y placer tout de suite le noviciat. Cependant, le saint Évêque de
Genève insistait pour l'ouverture d'une maison de noviciat dans le désir d'établir les Barnabites en
France ; aussi, après la visite des Pères Urbain Peyra et Juste Guérin, une année plus tard, le
Chapitre Général décréta que Thonon deviendrait prévôté et maison de noviciat163.
En attendant, les Pères s'étaient empressés d'arranger l'habitation de manière qu'on pût y recevoir
convenablement les novices. Le local des classes ne présentait aucun obstacle pour le moment :
c'était le palais de Bellegarde, qui se trouvait complètement séparé et même éloigné de la maison
des Augustins, cédée aux Barnabites, maison tout en ruines qui, grâce à leur activité et à la
munificence de personnes amies, avait été en partie restaurée à l'usage du couvent. Il fallait
cependant enlever l'incommodité d'une petite place, elle aussi de propriété des Pères, mais laissée

162 Registres généralices.
163 Actes du Collège de Thonon dans les Archives de St-Charles. Œuvres de saint François de Sales, cit.

83
libre depuis plusieurs années pour le passage des gens et malheureusement devenue un des plus
dangereux rendez-vous de la ville. Il était donc absolument nécessaire, en vue du noviciat, de faire
valoir le titre de propriété et de fermer cette petite place par des murs, en en faisant une cour
intérieure. De là, de très vives protestations de la part du bas peuple qui recourut même aux voies de
fait, en sorte que les Pères durent recourir à la force publique, tandis que le marquis de Lullin, ami
fidèle des Pères, présentait toute l'affaire au Duc afin qu'il ne fût pas impressionné par les faux
rapports des opposants. Dans la suite, le petit peuple se tranquillisa et les Pères purent tout préparer
pour le noviciat qui fut ouvert le 1er février 1619 avec trois novices : Jean Veuillot, jeune prêtre de
Pontarlier en Bourgogne, Jacques Marin, fils du procureur fiscal du Chablais et Jean Étienne
Chardon de la Roche qui avait étudié la philosophie à Annecy sous le P. Chioccari, maintenant son
Supérieur et Maître du noviciat. Tant le P. Chardon que le P. Marin, appelés en religion l'un
Anselme, l'autre Maurice, reviendront encore en scène, et honorablement, dans la présente Histoire.

12.- L'ouverture de ce noviciat arrivait à un moment d'autant plus opportun que l'établissement de la
Congrégation en France, avec des communautés régulières, était désormais imminente. Une grand
partie du mérite en revient au P. Baranzano. En peu de temps, ce Père ne s'était pas seulement fait
connaître comme excellent professeur, mais plein de zèle et d'ardeur pour les œuvres du saint
ministère, il ne refusait pas de discuter avec les hérétiques sur les points controversés, et les
mémoires du temps racontent que plus d'une fois, sous un déguisement, il eut le courage de se
rendre dans la ville même de Genève et d'y discourir tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre sur les
questions religieuses, cherchant à faire la lumière dans leur esprit, et ne cessant pas, même lorsque
reconnu comme prêtre catholique, il ne recevait que des injures et des mauvais traitements en
récompense de ses nobles efforts164. Il s'en fallut de peu qu'un jour il ne fût arrêté et jeté en prison.
À Annecy, il avait fondé une confrérie de personnes pieuses sous l'invocation de saint Charles et du
Bienheureux Amédée, dans l'église Saint-Jean (des Chevaliers de Malte) et, en 1619 déjà, elle
comptait environ quatre-cents inscrits165. Pour surveiller l'impression de ses ouvrages qui se
publiaient à Lyon, il avait pu se rendre dans cette ville et cela lui avait donné l'occasion de connaître
des personnes influentes dont il devint très vite l'ami très cher, grâce à l'amabilité exceptionnelle de

164 COLOMBO, op. cit.
165 Nous le savons par un opuscule imprimé très rare : Narration historique et thopographique des convents de l'Ordre
de St. François et monastères de S.te Claire érigés en la province anciennement appelêe de Bourgogne à prèsent
St. Bonaventure. (sic) – Imprimé à Lyon, l'an 1619. On y parle du Collège d'Anecy et on y lit encore : « Outre
l'instruction de la jeunesse aux bonnes lettres en leur dit Collège, ils (les Barnabites) enseignent la doctrine
chrétienne tantôt en leur église, tantôt en d'autres et qui est encore plus recommandable, ils font de fréquentes
missions aux villes et bourgades de tout le diocèse avec un tel profit à l'Église de Dieu, qu'ils réduisent le peuple à
l'ancienne piété. »

84
son caractère et à ses connaissances nombreuses et variées. Il en profita pour essayer d'introduire sa
Congrégation en France d'une manière stable et il commença à soumettre au P. Général tantôt l'un,
tantôt l'autre projet de fondation. Sa parole ne trouva pas toujours auprès du prudent P. Boerio la
réponse qu'il aurait désirée et quelquefois il fut averti de ne pas faire trop de projets. Il est vrai
cependant, comme nous le verrons, qu'on doit à son initiative la fondation de la première maison en
France, dans la ville de Montargis.
Parmi les fondations proposées, il y en avait une faite par la ville de Beaune (en Bourgogne) : elle
offrait une maison et une église, bien meublées, avec une rente de cinq-cents écus et tout ce qui était
nécessaire pour la première installation d'un Collège où les Pères Barnabites auraient assumé la
charge des classes, comme à Annecy et à Thonon. Le Père Baranzano, qui avait pu se rendre à
Beaune pour voir et examiner toutes choses, trouvait les conditions non seulement acceptables mais
excellentes. Le P. Général Boerio, encouragé par les Pères d'Annecy, envoya une procuration
générale au Supérieur de ce Collège et au P. Baranzano, afin qu'ils se rendissent à Paris pour y hâter
la conclusion du contrat. Arrivés à Paris, le P. Gennari et le P. Baranzano n'eurent pas grande
difficulté pour obtenir du roi Louis XIII des lettres patentes permettant d'accepter des fondations
dans n'importe quel endroit du Royaume mais, ainsi que cela était déjà arrivé une autre fois, la
difficulté fut d'obtenir la signature du Chancelier. Les difficultés des temps occasionnèrent un si
grand retard qu'on ne pensa plus à la fondation de Beaune et que, de leur côté, les magistrats de
cette ville pourvurent temporairement aux classes, avec l'espoir de pouvoir les confier plus tard aux
Barnabites166.
Ce fut alors que ces mêmes personnages influents qui aidaient les Pères dans les négociations eurent
une idée vraiment heureuse. Ils pensèrent qu'en demandant au Roi un diplôme, non pas général,
mais seulement pour une ville déterminée du royaume, ce diplôme aurait eu aussitôt force légale,
pourvu qu'il fût accompagné du consentement du magistrat local, de ceux de l'évêque, du
gouverneur et des habitants. L'âme de ce nouveau parti, qui semblait alors le seul possible pour les
Pères, était le Duc Henri de Nemours, qui se montrait même disposé à appeler les Barnabites dans
une de ses villes de France, Aumale, Chartres et Nemours. Il avait déjà fait plusieurs démarches
pour un établissement dans la première de ces villes, lorsque Antoine des Hayes, gouverneur de
Montargis, fit une proposition encore plus attrayante. Cet ami bien connu d'Henri IV et de saint
François de Sales, avait envoyé quelques années auparavant son fils Louis étudier la philosophie au
Collège Chappuisien d'Annecy et, de cette manière, il avait pu connaître et apprécier les Barnabites
qui demeuraient là. De plus, Louis s'était tellement affectionné à son maître, le P. Baranzano,

166 Correspondance relative au projet de Beaune. Archives de Saint-Charles.

85
qu'avec un de ses compagnons de classe, Jean-Baptiste Muratori, de Savigliano, il avait publié en
1617, à l'insu de l'auteur, l'Uranoscopia dont nous avons déjà parlé167. Cette affection de son fils
suggéra à Antoine des Hayes la pensée de pourvoir la ville de Montargis d'un Collège qu'il pourrait
confier aux Barnabites. Grandement encouragé par le saint Évêque de Genève à exécuter ce projet ,
il s'en ouvrit au P. Baranzano qu'il voyait alors souvent à Paris, et il commença avec une grande
ardeur à traiter toute l'affaire avec lui. Le présence et la prédication du P. Olgiati, que les affaires de
la mission du Béarn avaient obligé à passer par là pour se rendre à Paris, contribuèrent certainement
à inspirer le même désir aux habitants de Montargis. Il visita la maison et l'église qu'on voulait
donner aux Barnabites et fut accueilli avec une grande courtoisie : il accepta d'y prêcher quelques
fois et gagna tous les cœurs, tant par la grâce du langage que par la pureté de la langue française,
d'autant plus admirée en lui qu'on le savait italien. Heureusement pour le P. Baranzano, qui avait
déjà informé de tout son P. Général, il y avait à la Cour à Paris le lieutenant du juge de Montargis,
Edmond Guibert, avec d'autres personnages influents de la même ville, en sorte qu'il fut facile de
traiter avec eux de la fondation projetée ; et comme le Chapitre Général, tenu à Milan en ces jours-
là, avait donné son consentement, on en vint à un concordat entre la ville et les Barnabites, le 1er
mai 1620. Le 3 du même mois, le roi Louis XIII donna son consentement168, et le 7 vint s'y ajouter
celui de Mgr Jean du Perron, archevêque de Sens, dont dépendait ecclésiastiquement Montargis. La
ville s'était engagée à donner aux Pères un subside annuel de trois cents florins pour ouvrir des
classes, et un riche marchand, Pierre Ozon, leur donna sa maison avec le jardin contigu pour y
élever une église. Le Collège fut dédié à saint Louis et le premier Supérieur fut le P. Jean-Baptiste
Gennari, romain ; le P. Candide Poscolonna, le P. Baranzano, le P. Lucien Fouldrier, le P.
Christophe Giarda, le P. Félix Caffi et le P. Jean Augustin Galliccio furent destinés à former la
nouvelle communauté. Le P. Baranzano ne jouit pas longtemps de cet établissement dû en très
grande partie à son activité multiple et persévérante. Assailli par une fièvre maligne, il expira dans
le baiser du Seigneur le 23 décembre 1623, âgé seulement de trente-trois ans. Le jour même de sa
mort, Henri de Bourlon, évêque de Metz, arrivait à Montargis, conduit par le désir de connaître
personnellement ces religieux de si grande réputation, mais il ne put que pleurer avec les Pères du
Collège cette perte prématurée169.

167 Louis des Hayes fut gouverneur d'Annecy et de Genevois. Il exempta les Barnabites, à l'époque du passage de
Louis XIII, de loger des soldats et leur confia, au contraire, les six chapelains et les officiers supérieurs. Chargé de
plusieurs missions en Orient et en Allemagne, il fut accusé de haute trahison et décapité par ordre de Richelieu à
Béziers, le 12 octobre 1632.
168 L'original du brevet royal est conservé dans les archives de Saint-Barnabé ; le roi se réfère à ce qu'avait fait Henri
IV et à son propre brevet de mars 1611.
169 Voir Acta insigniora Coll. S. Caroli Montis Argii ab a(nno) 1620. Archives de Saint-Charles. Notez que le Collège
de Montargis s'appelait vraiment Collège de saint Louis, mais l'église était dédiée aux saints Paul et Charles, c'est
pourquoi il arriva que le Collège fut aussi appelé de saint Charles.

86
CHAPITRE V
1620 - 1623

1. Le Chapitre Général de 1620. – 2. Mission diplomatique du P. Tobia Corona. – 3. Semblable
mission de Mgr Pentorio à Rome. – 4. Mauvaise humeur intérieure. – 5. Fondation d'un Collège à
Macerata. – 6. Les Barnabites à Lescar. – 7. Démêlés avec l'évêque de Vigevano ; idem avec le
Grand Maître de l'Ordre de Malte ; faveur pontificale.

1. Le 4 mai 1620 s'ouvrait le Chapitre Général : les délibérations des Pères assemblés se réduisirent
en grande partie à la ratification des mesures précédemment adoptées, comme, par exemple,
l'exclusion du chant dans les cérémonies sacrées, déjà déclarée par le P. Boerio ; l'acceptation
formelle du Collège de Montargis ; l'étude des langues grecque et hébraïque qui, cette fois, fut
imposée aux novices eux-mêmes170 ; les contributions de chaque communauté pour la construction
de l'église Saint-Charles à Rome171 et la détermination du primat dans la fondation de l'Ordre172,
dont nous avons déjà parlé. Il fut encore décrété que l'image des trois Fondateurs serait placée dans
chaque communauté, dans un endroit apparent, pour la vénération commune ; et comme une
certaine aura de sainteté commençait à entourer quelques Pères défunts, il parut bon d'en examiner
les fondements et de déterminer quels étaient vraiment les religieux à qui l'on pouvait, dans l'usage
domestique, attribuer le titre de bienheureux. Pour le Vénérable Sauli, on voulut, à l'exemple de ce
qui se passait déjà dans la cathédrale de Pavie, où reposait son corps, établir dans les communautés
de Gênes et de Milan, une commémoraison de l'anniversaire de sa mort, avec une Messe d'action de
grâces, recommandant encore de publier aussitôt que possible sa vie en latin et en italien. On décida
également de recueillir les mémoires de Mgr Bascapè et de Mgr Dossena.

170 In novitiatu, quantum fieri potest, salvo studio regularis disciplinæ, discant omnes legere græce et latine (Pendant
le noviciat, autant que possible et étant sauve l'étude de la discipline régulière, que tous apprennent à lire le grec et
l'hébreu). Actes du Chapitre Général de 1620.
171 Le cardinal Leni, à sa mort, légua trente mille écus en faveur de Saint-Charles ai Catinari. C'était un beau secours
donné pour la construction, mais il ne faut pas croire que tout était dû à l'aimable Primat de l'Église, ainsi que l'ont
cru quelques-uns et comme on pourrait le croire encore aujourd'hui en voyant ses armes (les trois bois) reproduits à
satiété sur la façade et dans les cases de la voûte et de la coupole.
172 Cela n'empêcha pas la publication faite, deux ans après, d'un opuscule de propagande, aujourd'hui très rare, intitulé
Abrégé de la naissance des règles et statuts de la Congrégation des clercs réguliers de S. Paul, surnommez les
Barnabits : sous la faveur de Louis XII, roi de France, en le duché de Milan, son establissement par le feu Roy
Henri le Grand en ce royaume, et progrez sous la protection du Très Chrétien Louys le Juste. (sic). Le titre lui-
même indique que l'opuscule était destiné aux français et en donne ainsi volontiers à la Congrégation une origine
française. Cela plaisait beaucoup au P. Mazenta et nous serions tentés de croire que l'opuscule est son ouvrage ou
celui du P. Baranzano qui en avait embrassé les idées. Nous disons seulement ici que le P. Secco n'en parle pas du
tout. Une copie de cet opuscule se trouve dans les archives de Saint-Barnabé ; une autre est à la Bibliothèque
nationale de Paris.

87
Comme on le voit, ce fut un Chapitre très calme. On n'eut pas à déplorer de graves désordres pour y
porter remède ; il n'y eut pas non plus de discordance notable d'opinions sur la marche générale de
l'Ordre : les Pères capitulaires en paraissaient satisfaits et en prenaient argument pour augmenter
sans cesse leurs activités. Tout cela était-il un indice du bon gouvernement du P. Boerio ? Il est
certain que le 18 mai, lorsque les Pères en vinrent à l'élection du nouveau Général, les deux tiers des
votes se réunirent aussitôt sur son nom.

2. - Avec les bonnes conditions de l'Ordre allait de pair la bonne renommée dont il jouissait et il
n'était pas rare de voir certaines missions importantes et délicates confiées à quelques-uns de ses
membres, par les autorités ecclésiastiques et civiles. Le P. Tobia Corona en fut une preuve. Nommé
par le Chapitre général de 1620 Supérieur de la communauté de Casale, il fut obligé, par disposition
des Supérieurs, de reprendre son ancienne charge de Procureur général et de rester à Rome, tant
furent nombreuses les instances des cardinaux et des prélats pour le conserver encore auprès d'eux
et, pour ainsi dire, à leur service. Il n'était pas seulement très versé dans les études strictement
ecclésiastiques et canoniques, comme le prouve son ouvrage intitulé I sacri templi173, mais sa
prudence et la profondeur de son esprit semblaient le désigner pour les missions les plus diverses.
C'était la conviction de Grégoire XV lui-même, qui avait succédé à Paul V en février 1621 et qui
avait pu le connaître et l'employer pendant son gouvernement du diocèse de Bologne. Devenu
Souverain Pontife, il le choisit aussitôt pour une mission politique de grande importance.
Le Pape voyait avec peine la ville de Genève toujours entre les mains des calvinistes, au point
d'obliger son propre évêque à demeurer habituellement à Annecy ; connaissant les anciennes
aspirations ainsi que les multiples tentatives de Charles Emmanuel I pour s'emparer de cette
principauté, il résolut de l'appuyer et d'éliminer l'obstacle que la Cour de France y aurait
probablement opposé. Le Cardinal Ludovisi, délégué par le Pontife, son oncle, donna l'ordre au P.
Corona de se rendre d'abord à Turin pour s'entendre avec le Duc et ensuite en France, pour engager
cette puissance à ne pas s'y opposer, si toutefois, comme le Pape l'aurait vivement désiré, elle ne
voulait pas intervenir en s'unissant au Duc174. Sachant que l'entreprise de Charles Emmanuel I
pourrait exciter la jalousie du gouvernement français, à cause de l'agrandissement de son voisin, le
Cardinal, dans l'Instruction consignée au P. Corona, faisait remarquer que la première idée de cette
affaire était venue du Souverain Pontife et qu'à lui seul devait être attribuée l'idée de l'entreprise.

173 Rome, 1625. La première partie seulement a été publiée.
174 Le P. Colombo (op. cit.) rapporte quelques passages de l'Instruction pontificale, encore inédite, donnée au P.
Corona pour sa mission diplomatique. Une copie de cette Instruction est conservée à la Bibliothèque Vaticane, dans
les Archives d'État à Rome, à la Bibliothèque nationale de Paris et à la Bibliothèque de Francfort ; dans cette
dernière, Ranka en a transcrit une bonne partie dans sa Die römischen Papste, etc. vol. III, p. 125.

88
Muni d'un Bref pontifical, le P. Corona quitta Rome le 21 juillet et, après une entrevue avec le Duc
à Turin, continua son voyage vers Paris. Il demeura presque deux ans dans cette ville, constamment
occupé à obtenir le consentement de la Cour de France. Il ne manqua pas, ainsi que le Nonce
pontifical, de représenter les avantages que la France elle-même aurait retiré en voyant disparaître
ce proche foyer de troubles qu'était Genève ; dans ses fréquents entretiens, il avait gagné à sa cause
la faveur du roi, de la reine, du Cardinal de Metz, de Condé et du comte de Schomberg, mais il ne
put rien sur l'esprit du duc de Luynes, connétable du royaume, favori tout puissant et alors véritable
souverain de la France. Le gouvernement français sembla d'abord vouloir seulement retarder toute
décision, mais ensuite le retard finit par une négative et notre agent diplomatique dut retourner en
Italie175.
Toutefois, son séjour à la Cour ne fut pas inutile pour les intérêts de la Congrégation. Depuis
longtemps, elle désirait beaucoup avoir des lettres patentes royales d'un caractère général et surtout
elle tenait à pouvoir s'établir dans la capitale de la France. La présence du P. Corona à Paris, ensuite
à Blois où la Cour s'était transférée, les fréquents entretiens avec les jeunes souverains et avec les
personnages les plus influents, déjà stimulés et même alors encouragés par le P. Baranzano,
obtinrent l'effet désiré ; le 6 mars 1622 fut enfin accordée aux Barnabites la plus ample faculté de
s'établir dans n'importe quelle ville ou localité de la France. Aussitôt, le P. Corona en profita pour
obtenir l'établissement de la Congrégation à Paris même176. Tout d'abord, son projet rencontra de
fortes oppositions, mais il ne se tint pas pour battu ; fort de la faveur du roi et de la reine, il continua
ses démarches et obtint ainsi que la reine elle-même (Anne d'Autriche) se fit la promotrice de
l'affaire et ordonna à son trésorier particulier de louer à son compte, dans le quartier Saint-Jacques
(du Marais), un palais comme demeure provisoire des Barnabites177. Lorsque les adversaires virent

175 Voir les lettres du P. Corona en COLOMBO, op. cit.
176 Mgr Ingoli, secrétaire de la Propagande, écrivit une lettre chaleureuse de recommandation au Nonce de Parie, le 25
janvier 1623 et, le même jour, le Cardinal Bandini, Préfet de la même Congrégation écrivit à l'Archevêque de
Paris : « Cette S. Congrégation de la Propagande de la foi désirant que les Pères Barnabites aient une résidence à
Paris, afin qu'ils puissent, à l'occasion, traiter à la Cour les affaires des autres maisons qu'ils ont dans le royaume de
France, je prie Votre Seigneurie de vouloir bien aider les dits Pères en la meilleure manière possible ; vous ferez en
même temps plaisir à Sa Sainteté de Notre Seigneur ». Archives de Saint-Barnabé.
177 Pour une durée de 6 ans, jusqu'au 1er mai 1639. Pour marquer la portée de cette nomination, il sera bon de lire la
lettre suivante du P. Corona au P. Général : « Brièvement, dans une autre lettre, j'ai indiqué comment je m'étais
trouvé présent ici à Rome au premier conseil de l'Ordre des Chevaliers de la Milice chrétienne, institué par sa
majesté césarienne, encouragé ensuite par le roi de France par le moyen du duc de Nemours et maintenant établi et
réglé par Sa Sainteté le Pape Urbain VIII. Maintenant je vous informe que les dits Chevaliers, ayant choisi pour
conseillers quatre prélats de cette cour, un pour chaque district, et de plus quatre réguliers qui sont les trois
Généraux de S. François Récollets, Conventuels et Capucins, Sa Béatitude a daigné leur adjoindre ma personne
pour quatrième, pour le district d'Italie, assignant à cet effet le palais de Saint-Jean de Latran et un jour d'audience
chaque 15 jours. Cette affaire sera d'une grande réputation pour la Congrégation, car il y a déjà dans cet Ordre 32
princes et aussi des souverains. Pour l'avenir, j'espère que ce sera utile. La fin principale de cette Milice est de
maintenir continuellement une flotte contre les Turcs, entreprise unie aux affaires traitées par moi en France. » Il est
question dans ADRIANI d'autres missions confiées au P. Corona : Della vita e dei tempi di Mgr Giovanni Secondo
Ferrero Ponziglione. Turin, 1856.

89
ensuite que la reine, comme pour montrer publiquement qu'elle prenait cette fondation sous sa
protection, fit placer son blason sur cette maison, ils déposèrent les armes et le P. Corona, heureux
d'un si bon succès, retourna en Italie en mai 1623. L'insuccès diplomatique ne nuisit en rien à sa
bonne réputation : tout le monde savait combien difficilement, dans une Cour aussi désunie, comme
l'était alors la Cour française, le projet du Pape aurait été agréé. Alors même que les souverains, en
raison de leur piété y auraient adhéré, ils auraient trouvé des obstacles sans nombre chez les
ministres dont la politique était depuis longtemps dirigée par la seule vue de l'agrandissement
territorial de la France. Malheureusement, la politique française était catholique à l'intérieur et
protestante à l'extérieur. Le P. Corona le laisse entrevoir dans ses lettres à Charles Emmanuel I. Le
bon religieux ne cessa cependant pas d'être honoré par le Duc et par le Souverain Pontife et, lorsque
ce dernier vint à mourir le 8 juillet de cette même année, son successeur Urbain VIII, voulant
suppléer à ce que le Pontife défunt aurait voulu faire, nomma le 22 janvier 1624 le P. Corona
conseiller de l'Ordre militaire institué par lui sous le nom de Milice chrétienne.

3. - Pendant que le P. Corona était employé pour une mission diplomatique à la Cour de France par
Grégoire XV et par Charles Emmanuel I, ce dernier mettait à profit l'habileté de Mgr Pentorio,
évêque d'Asti depuis 1618, afin que, allant à Rome dans l'été de 1621, il employât ses bons offices
auprès de ce Pontife pour deux choses qui lui tenaient grandement à cœur178. La première était
d'obtenir sa médiation afin que les Espagnols, en exécution de la capitulation de Madrid,
quittassent la Valtelline ; la seconde était de lui obtenir du Saint-Siège, si l'entreprise de Genève
réussissait, le titre de roi « en considération du service signalé qu'en recevrait l'Église », à savoir le
retour de la ville de Genève au pouvoir d'un prince catholique comme l'était le duc de Savoie179.
De retour à Asti, Mgr Pentorio mourut le 13 octobre suivant. Semblable en cela aussi à ses autres
confrères élevés à l'épiscopat, il eut toujours pour la Congrégation l'affection sincère d'un fils. En
1620, Mgr Pentorio écrivait le 7 juin au P. Boerio, réélu Supérieur Général, pour se réjouir de
l'événement et il ajoutait : « J'ai voulu par cette lettre rappeler mon affection pour vous, afin que
vous sachiez aussi que je serai toujours prêt à vous servir en tout ce qu'il vous plaira de me
commander. » Et plus tard, le 23 octobre, il remerciait le même Père Général de lui avoir envoyé un
brave religieux pour la prédication et, du reste, il en aurait toujours été très content, « car j'entends,
écrivait-il, dépendre en tout de votre bon plaisir, lequel sera toujours le mien.180 »

178 Voir COLOMBO : I PP. Isidoro Pentorio e Tobia Corona, etc. (op. cit).
179 Le Duc disait dans l'Instruction que le titre de roi lui était nécessaire »pour sortir de l'ordinaire de tant de princes
d'Italie qui nous sont inférieurs et prétendent au titre d'Altesse, comme le font maintenant de nouveau le prince de la
Mirandole et le Grand Maître de Malte. » Voir COLOMBO, op. cit.
180 Les Archives de St-Barnabé contiennent quelques lettres du Mgr Pentorio au P. Général, dont nous avons extrait le

90
4. - Autant ces attestations d'estime et d'affection envers la Congrégation étaient agréables au P.
Jérôme Boerio, autant il était attristé par quelques traces de mécontentement qui se manifestaient en
quelques endroits. Nous avons déjà raconté que quelques Frères convers avaient demandé, mais en
vain, de se servir de la barrette carrée que portaient les Pères et les Clercs. Tout semblait calmé
lorsque, en mars 1620, un Mémoire fut envoyé à Rome pour obtenir du Saint-Siège ce qui avait été
refusé par les Supérieurs. Le P. Corona, Procureur général, signala à la Congrégation des Évêques
et des Réguliers que le motif allégué, à savoir l'étonnement du public, était sans valeur, puisqu'ils se
servaient de la barrette ronde seulement infra domesticos parietes (à l'intérieur du couvent) et que,
d'autre part, elle faisait partie intégrante de leur habit. La réponse du Saint-Siège fut qu'on voulait
avoir l'avis de tous les Convers et qu'il fallait en même temps présenter les Constitutions. L'élection
du nouveau Pape Grégoire XV étant survenue peu de temps après, les dits Convers espéraient en
obtenir une réponse plus favorable et présentèrent un nouveau mémoire. Le P. Alessi, qui
remplaçait le P. Corona, Procureur Général, absent, informé en tant que Procureur Général, fit
observer que, bien que les souscripteurs du Mémoire semblaient actuellement nombreux, cela venait
de ce qu'ils avaient interprété le précédent rescrit dans le sens qu'ils auraient obtenu ce qu'ils
demandaient, s'ils obtenaient le consentement de leurs compagnons et ceux-ci avaient été poussés à
signer. Le P. Alessi présenta une copie des Constitutions et on lui répondit qu'il fallait s'en tenir à
celles-ci : c'était tout ce qu'il désirait et les Supérieurs aussi. Cette question ne fut cependant
entièrement terminée que par le Bref Ex injuncto nobis du 22 novembre 1621181.
Le P. Boerio eut davantage à souffrir, dans ce second triennium de son gouvernement, de la part de
quelques Pères des Communautés de Bologne. C'étaient de jeunes religieux que la familiarité avec
laquelle ils avaient été traités par le Cardinal Louis Ludovisi, maintenant qu'il était élevé au
Souverain Pontificat, avait entraînés à l'orgueil ; mécontents depuis longtemps de ne pas avoir de
charges de Supérieur parce que, à leur avis, elles étaient pour ainsi dire inféodées à quelques Pères
anciens, ils jugèrent l'occasion propice pour faire connaître en haut lieu leurs justes plaintes. Dans
des Mémoires ad hoc, ils représentèrent l'état déplorable de la Congrégation, à la veille d'une
extinction complète à cause de l'usage d'appeler toujours les mêmes Pères aux charges majeures. Ils
accusaient le P. Boerio de vouloir terminer le généralat en sa personne, ainsi qu'il était advenu pour
d'autres de ses prédécesseurs, et cela au mépris de la Bulle de Paul III qui exigeait, comme l'exigent
les Constitutions elles-mêmes, que les Supérieurs ne restent pas plus de trois ans en charge. Tout
cela, exposé avec une grande habileté, fit une telle impression sur l'esprit du Pontife que le P.
Boerio fut aussitôt appelé à Rome pour se justifier.

passage ci-dessus.
181 Voir en BARELLI : Memorie...les documents relatifs à cette question.

91
Il ne devait pas être difficile au P. Général Boerio de détruire tous ces racontars qui n'avaient aucun
fondement, mais c'était toujours un acte d'humilité que Dieu lui demandait et il se rendit aussitôt à
Rome où il arriva sur la fin d'octobre 1621. Reçu par le Pape, il mit chaque chose au clair, en peu de
paroles mais très sensées, faisant voir la grande part qu'y avaient eux la fantaisie et l'illusion.
Le Pape, édifié par l'humilité du P. Boerio, non moins que par la douceur avec laquelle il repoussait
les accusations injustes de ceux qui auraient dû le plus le vénérer, changea aussitôt en grande estime
les soupçons que les Mémoires avaient fini par faire naître en lui. Il eut des paroles de sévères
reproches pour la grande témérité des accusations et il prit congé du P. Général avec de grandes
marques de sympathie. En retournant en Lombardie, le P. Boerio voulut passer par Bologne où
s'était tramé cette déclaration de rébellion, mais il ne laissa pas voir s'il conservait la moindre
rancune.

5. - Une si grande douceur d'âme fut récompensée par le ciel par la joyeuse nouvelle qui lui fut
donnée justement alors, de l'ouverture probable d'un collège à Macerata. Il y avait dans cette ville
un très riche seigneur nommé Vinceent Berardi, très pieux magistrat, qui avait été chargé en 1621
de proposer un prédicateur pour le Carême. Désirant le choisir dans une Congrégation encore
inconnue de ses concitoyens, afin d'ajouter à la prédication un attrait de plus, il écrivit au P.
Mancinelli, son cousin, pour le prier de lui indiquer parmi ses confrères Barnabites un bon orateur.
Le P. Mancinelli proposa le P. Daniel Drisoldi, si favorablement connu que l'évêque même de
Macerata, Félix Centini, l'accepta avec une grande satisfaction. Lorsque le P. Drisoldi arriva à
Macerata, Berardi voulut à tout prix lui donner l'hospitalité dans sa maison. La prédication de ce
Père fut si agréée des habitants qu'ils ne cessaient de le combler de louanges, Berardi le premier.
Cette homme avait une femme très pieuse, mais pas d'enfants. Voulant depuis longtemps destiner
ses biens à quelque bonne œuvre, il eut la pensée d'en laisser une partie aux Barnabites afin qu'ils
pussent fonder un collège dans sa ville natale. Par testament du 28 mars 1622, il les établit ses
héritiers universels, avec obligation de satisfaire à des legs divers et de fonder dans sa maison et
dans les locaux adjacents un collège avec une église à construire depuis les fondations, assignant
pour le moment mille deux cents écus d'entrée182. Il mourut octogénaire le 4 avril de cette même
année, dans la nuit même où le P. Boerio, de retour de Rome s'était arrêté à Macerata pour se diriger
vers Bologne et Milan.

182 Le testament de Berardi fut imprimé en cette année à Macerata. Parmi les legs pieux, il y en a un pour
l'établissement d'un orphelinat ou mieux d'un hospice-monastère d'orphelines qui fut aussitôt établi et inauguré en
décembre 1626. Il fut pendant quelque temps sous la direction des Barnabites et les règles en furent établies par le
P. Dorothée Panicari, canoniste, qui fut chargé par le Cardinal Centini de publier également l'aurea clavis
episcoporum maceratensium ( la clef dorée des évêques de Macerata).

92
Avertis par le cardinal Centini de la mort et du testament de Berardi, le P. Louis Mazzati, Supérieur
de Saint-Séverin, et le P. Generoso Santolini vinrent à Macerata le 30 avril afin de se déclarer
héritiers au nom de la Congrégation. Ensuite, le P. Boerio, alors à Bologne, informé de l'affaire,
envoya le 1er mai le P. Lin Vacchi, milanais, avec un Convers, pour prendre soin de l'héritage
pendant l'exécution des pieux legs qui y étaient joints. Le P. Vacchi loua une petite maison près de
l'église de S. Antoine des P. Camilliens et put, avec leur consentement, y exercer le saint ministère.
Le 29 du même mois arrivèrent à Macerata le P. André Balli, comme Supérieur de la nouvelle
maison, avec les Pères Hyacinthe Fregoneo et Prudent Neri, et le 1er juin fut présentée la supplique
pour l'admission dans la ville et le diocèse de Macerata. Avec le consentement de la ville et de
l'évêque, les Pères purent acheter le 9 juin une petite maison dans laquelle ils aménagèrent un
oratoire public que le cardinal bénit sous le vocable de saint Paul et le P. Vecchi y dit la première
messe. Il fallait encore accomplir en tout la volonté du donateur. Le P. Général envoya le P.
Mazenta pour tracer le plan du collège et de l'église, après quoi la première pierre fut posée et bénite
par le Vicaire général du cardinal Centini, avec une grande solennité, un grand concours du peuple
et un discours de circonstance par le P. Agricola Bertolotti183. Au bout de quatre ans, la crypte de
l'église terminée fut bénite par le cardinal lui-même le 16 décembre 1627 et le P. Léonard Boniperti
y célébra la première messe, comme Supérieur de la nouvelle communauté de Saint-Paul184.
Grâce à la munificence généreuse de Berardi, imitée et peut-être surpassée par son épouse,
Philippine Ricci, décédée le 19 mars 1633, ce Collège eut la bonne fortune de posséder un bel
édifice et une magnifique église pour y donner asile à un grand nombre de religieux qui, soit dans le
saint ministère, soit dans l'enseignement donné aux jeunes étudiants barnabites, et il devint bien vite
un des principaux de la Congrégation. L'église, terminée seulement en 1655, fut bénie le 18 juin de
cette même année par l'évêque de Macerata, Mgr Papirio de Silvestri.

6. - Pendant que le P. Boerio se réjouissait des bonnes nouvelles qui avaient accompagné son retour
de Lombardie, il en reçut d'autres, non moins agréables, au sujet de la mission du Béarn. Les Pères
Colom et Olgiati y travaillaient assidûment et avec succès : le curé Etcheversse était toujours leur
ami et leur protecteur, la conduite même des hérétiques semblait moins hostile et les conversions
recommençaient. De plus, ces Pères reçurent des évêques d'Oloron et de Lescar les pouvoirs

183 Le plan du P. Mazenta est jugé très beau. La médaille commémorative du commencement des travaux nous apprend
que ce fut en 1622.
184 Dans cette crypte, à voûte unie soutenue par douze colonnes doriques, fut établie, une fois la construction terminée,
une confrérie dite du Saint Sépulcre, à laquelle on doit, par l'initiative du P. François Gerunzio, la construction d'un
Sépulcre du Christ aussi grand que celui de Jérusalem, selon la description du Vénérable Bède dans ses
commentaires sur S. Matthieu, c. 29. Voir Memorie del Collegio di Macerata du P. Antonio Morsini, Archives de
Saint-Barnabé.

93
nécessaires pour recevoir les abjurations, bénir les mariages et les enfants. Ils désiraient seulement
des compagnons : ils avaient été visités et aidés par le P. Baranzano, mais peu pour la prédication,
ensuite ils avaient eu le P. Veuillot qui donnait de grandes espérances mais il fut bientôt ravi par la
mort en 1619 à Monein. Ni ces épreuves, ni les ennuis pour l'acquisition des biens de Lucq
contestés soit par l'administration de l'hôpital, soit par les Dominicains185. À cette époque, les
Pères demeuraient ordinairement à Nay, où ils avaient les biens ayant appartenu à l'abbaye de
Sainte-Christine. Ils y dirigeaient la paroisse de Saint-Vincent, qui leur avait été cédée par son
recteur Antoine de Payolot, moyennant une pension de cent cinquante livres (de Tours), depuis
1616 par une Bulle d'approbation du 18 juillet 1620. Le ministère des Pères fut si apprécié tant par
l'évêque de Lescar, dans le diocèse duquel se trouvait la ville de Nay, que par les habitants en
général, qu'ils furent invités avec une grande insistance et dans de bonnes conditions à ouvrir un
collège à Lescar même. Cela signifiait pour les Pères sortir finalement d'une condition qui leur
semblait précaire et pas entièrement conforme à la Règle ; ils en informèrent aussitôt le P. Général,
tandis qu'on travaillait de part et d'autre à jeter les bases du nouvel établissement.
La ville de Lescar avait déjà eu vers le milieu du siècle précédent un établissement d'instruction
sous le patronage des souverains du Béarn, mais lorsque Jeanne d'Albret voulut y introduire le
calvinisme et n'ayant pu vaincre les protestations que ce projet avait suscitées, elle transporta le
collège à Orthez. Une peste terrible, occasionnée par l'assaut et par la prise de la ville par
Montgomery le 15 août 1569, lui suggéra de transporter de nouveau le collège à Lescar où il fut
florissant pendant une dizaine d'années, jusqu'à ce qu'il fût encore transféré à Orthez par décret
royal du 6 mai 1579. En 1583, Henri de Navarre l'éleva au rang d'Université mais, en 1591, il fut de
nouveau transféré à Lescar et enfin, dix ans après (le nombre 10 était fatal à cet Institut), un
nouveau décret le fixa définitivement à Orthez. Il fut supprimé par le rétablissement du catholicisme
en Béarn et Louis XIII en fonda un autre à Pau et le confia aux Pères Jésuites. Ce fut alors que
surgit la pensée d'appeler les Barnabites à Lescar, les habitants ayant à cœur de maintenir un
établissement qui avait donné à bon droit à leur ville une renommée de science et de savoir faire.
Nous ne saurions préciser ici comment furent conduites les négociations pour confier aux
Barnabites le collège de Lescar, tenu alors par des laïcs et ayant besoin de réforme. Dans
l'épistolaire généralice, il y a à cette époque une lacune vraiment regrettable : il manque deux
volumes in folio qui devaient embrasser les années 1620-1623. Le lecteur comprendra
immédiatement que nous demeurons ainsi privés d'une source de premier ordre pour notre
narration. Toutefois, pour ce qui regarde Lescar, un contrat passé le 19 mai 1624 entre les autorités

185 Voir DUBARAT, Les Barnabites en Béarn, etc. p. 260 et sv.

94
de cette ville et les Barnabites nous apprend que les premières propositions furent faites en juin
1622186. Il est probable que le P. Colom en informa aussitôt le P. Général Boerio mais, soit parce
qu'on était à la veille du Chapitre Général, soit pour un autre motif, l'acceptation n'eut pas lieu.
D'après une lettre du P. Général Cavalconi, successeur du P. Boerio, datée du 10 novembre e1623 et
insérée en partie dans le concordat ci-dessus, il semble que la conclusion de l'affaire intervint
seulement alors et que, seulement alors, le P. Cavalcani put nommer le P. Colom Supérieur du
nouveau collège. Mgr de la Salette et la ville de Lescar donnaient aux Barnabites, outre les
bâtiments existants du collège, quelques maisons et terrains contigus pour y construire en toute
commodité leur habitation et une église qui furent dédiés à saint Paul et à sainte Christine, mais que
la ville voulut nommer Collegium pontificium lescariense Congregationis Clericorum Regularium
S. Pauli. Les Barnabites s'engagèrent à y maintenir quatre Pères comme professeurs, un de
théologie, deux de philosophie et un de rhétorique ; les classes inférieures étaient tenus pas des
séculiers payés par la ville. On envoya à Lescar, pour aider le P. Colom et le P. Olgiati, les Pères
Rémy Polidori et Pierre Boncompagni puis, un peu plus tard, d'autres religieux. Le collège, malgré
le voisinage de celui de Pau, eut une belle renommée. Déjà en 1626, le P. Polidori pouvait écrire au
P. Général : « Notre collège augmente chaque jour en nombre d'élèves et en bonne réputation, non
seulement parmi les catholiques, mais encore parmi les hérétiques et, après Pâques, nous attendons
d'autres élèves hérétiques que nous nous efforcerons de gagner à Dieu ; actuellement, nous en avons
huit ou dix, parmi lesquels deux fils du Président du Sénat de Pau, qui les a retirés du collège de
Pau pour les mettre sous notre direction : belles intelligences mais obstinés dans l'hérésie. Ici, nous
travaillons sans répit parce que, outre les occupations ordinaires de deux leçons par jour, à savoir de
rhétorique, de logique, de philosophie et de théologie, il faut que ces mêmes professeurs prêchent et
fassent le catéchisme. Le P. D. Jean-Baptiste (Gennari) prêche le Carême à Lescar. Le P. D.
Fulgence (Chioccari) et le P. D. Paul Vincent (Roveri) prêchent les dimanches et les fêtes à Monein.
Le P. Supérieur à Nay et le P. D. Maurice (Olgiati) au château de Lucq187. » Cet exercice alternatif
de la classe et du saint ministère, tout en maintenant ces Pères dans l'esprit de leur vocation, les
rendait utiles et agréables à toutes les classes de la population ; celle-ci, avec toute la délicatesse de
sentiment propre aux français, n'appellera plus désormais les Barnabites que les bons Pères188.

186 Il a été publié par DUBARAT, op. cit. p. 278.
187 Voir la lettre dans BARELLI, Memorie, etc. vol. II, p. 472.
188 BARTHETY, L'ancien collège des Barnabites de Lescar, dans Études historiques et religieuses du diocèse de
Bayonne, avril 1893. - BARDENAVE (Estat des églises cathédrales et collégiales, Paris 1645), à propos des
Barnabites des Lescar dit ceci : C'est un ordre de religieux...qui...a esté receu à Montargis du baillage d'Orléans, à
Paris, à d'Aaqs et se multiplie tous les jours à cause de leur probité, religion, doctrine et saincteté incomparable. »
(sic).

95
7. - Nous avons déjà parlé de la fondation de la Communauté de Vigevano et des difficultés qu'elle
rencontra. L'évêque qui succéda à Mgr Landraini en 1610 fut Georges Odescachi, avec lequel les
Barnabites furent toujours dans les meilleurs rapports. Grand ami de Mgr Bascapè, il fut chargé en
1615 par le cardinal Borromée d'en célébrer les funérailles solennelles et d'en prononcer l'éloge. À
Mgr Odescalchi, qui mourut en réputation de sainteté le 9 mai 1620, succéda le Carme François
Romerio, espagnol ; il lui succéda dans l'évêché mais non dans l'affection pour les Barnabites. Mgr
Odescalchi avait demandé aux Pères d'établir dans leur église un cours de catéchisme pour les
femmes ; ce cours à peine commencé en 1619, il s'y rendit lui-même de temps en temps pour y faire
de pieuses instructions. Mgr Romerio, on ne sait précisément pourquoi, mais peut-être sur les
insinuations des anciens opposants des Pères, s'attaqua à cette institution et il promulgua un édit où
il disait que quiconque aurait fréquenté ce cours serait excommunié ipso facto. Par déférence pour
l'autorité, les Barnabites, malgré leur innocence, cessèrent immédiatement ce ministère, mais le P.
Boerio, comme c'était son devoir, ordonna au P. Amanzio de Paoli, Supérieur de ce collège, de faire
connaître à la S. Congrégation des Évêques et Réguliers l'offense reçue. À Rome, on attendait les
explications de l'évêque, lorsque celui-ci, irrité, publia un second édit pour enlever les confessions
des femmes aux Pères âgés de moins de quarante ans, sans même excepter le P. Supérieur de Paoli.
À la suite d'un appel à la S. Congrégation, on obtint que le cardinal Borromée, comme
métropolitain, fit révoquer ce second édit. Quant au premier, le P. Alessi, Procureur général, fit
observer « que l'évêque ne peut forcer, surtout par ces sortes d'excommunications, quelqu'un à aller
même à sa propre paroisse pour apprendre la doctrine chrétienne, ainsi qu'il résulte des déclarations
de la S. Congrégation du Concile et comme l'affirme Emmanuel Sa au mot : Missæ auditio ; et
encore, parce que les dits Pères et leurs églises sont exempts et immédiatement soumis au Siège
apostolique et aussi, en vertu des privilèges comme des propres Constitutions approuvées par
Grégoire XIII et établies avec l'assistance de saint Charles, ils peuvent enseigner la doctrine
chrétienne non seulement dans leurs églises mais encore sur les places publiques, sans qu'on puisse
les en empêcher. » Il rappelait que l'année précédente « le P. Général Boerio, dans la visite de la
communauté de Vigevano, s'étant aperçu que ces cours avaient occasionné des ennuis, avait
proposé à l'évêque de les faire cesser s'ils ne lui plaisaient pas, mais que ce prélat non seulement
n'accepta pas, mais il dit ouvertement qu'il ne voulait pas défaire ce qu' avait fait Mgr Odescalchi,
qu'il tenait pour un saint, et que ceux qui incriminaient cette action étaient des extravagants189.La
série des édits n'était cependant pas terminée ; il en vint un troisième dans lequel quelques
Barnabites, avec un Franciscain et un Dominicain, étaient accusés de favoriser le chapelain du
général Pimantel, un certain Denis de Lerma, accusé faussement d'être apostat. Le Saint-Siège, à la

189 Actes du Procureur général.

96
suite des protestations réitérées des habitants de Vigevano contre un tel zèle inconsidéré, chargea le
cardinal Borromée de faire révoquer ces édits, mais voyant l'esprit opposé de l'évêque, il répondit
qu'il ne voulait pas s'en mêler et qu'il remettait tout à la S. Congrégation elle-même. Celle-ci, à la
suite d'une demande du P. Alessi, ordonna directement à l'évêque la révocation demandée.
L'évêque, ne voulant pas se plier à cet ordre, on lui fit déclarer par le cardinal Borromée que ces
édits seraient considérés comme non existants tant qu'il ne les aurait pas révoqués. Pour ne pas subir
un tel affront, il ne restait qu'à obéir et l'évêque obéit, rendant aussi la paix désirée à la petite
ville190.
Presque à la même époque, le P. Boerio eut à soutenir une autre épreuve avec l'Ordre des Chevaliers
de Malte. Un jeune homme, Louis M. Caccialupi était passé de cet Ordre dans la Congrégation des
Barnabites, professant les vœux solennels comme les autres et, pendant cinq ans, il n'eut aucun
doute sur ce qu'il avait fait, et il devait en être ainsi du moment que tout avait procédé
régulièrement. Il avait été ordonné prêtre et était destiné à la communauté Saint-Herculanus à
Pérouse, lorsqu'il s'enfuit insalutato hospite (sans avertir ceux qui l'hébergeaient), laissant un écrit
pour dire qu'il s'en allait à Malte et que désormais il s'appellerait le Chevalier Fr. Jean Caccialupi,
parce qu'il considérait comme invalide la profession faite dans la Congrégation. Désirant venir en
aide à son âme, le P. Boerio en informa le Procureur général qui, le 10 août 1620, présenta une
supplique au Pape afin de rappeler le fugitif. Le Pape fit passer la supplique du P. Alessi au Grand
Maître, par l'entremise de l'Ambassadeur de Malte résidant à Rome. Par ordre de Sa Sainteté et au
nom de la Congrégation des Réguliers, le cardinal Sauli écrivit le 6 octobre 1620 à l'inquisiteur de
Malte que, dans un délai de deux mois, Caccialupi devait être rentré chez les Barnabites. Le terme
passa et, seulement alors, l'Ordre de Malte et Caccialupi en appelèrent à la Signature. De la
Signature, la cause de nullité de la profession passa à la Sacrée Rote le 27 avril 1621191. Nous ne
ferons pas ici l'histoire de ce procès ; nous n'avons d'ailleurs pas en main les documents pour la faire
complètement. Ces controverses qui passent des personnes à des corps sociaux sont naturellement
compliquées : ce n'est plus seulement le droit qui est en question mais il s'y insinue la convenance,
le regard humain, la force matérielle. Le triomphe de la justice, de la légalité devient difficile et
n'est obtenu que très rarement. Dans notre cas, ce triomphe n'eut pas lieu et notre fugitif mourut à
Malte, nous ne savons exactement en quelle année.
Tout cela se passa en même temps qu'un fait encore plus regrettable. Nous voulons parler d'un autre
190 En 1625, le même évêque, comme on le sait, irrita de nouveau la ville pour avoir interdit le culte du bienheureux
frère Matthieu Carreio, dominicain, appliquant les dispositions récemment édictées par Urbain VIII sur le culte des
Saints, mais à tort parce que le culte du B. Carreio remontait à 1470 et, de plus, avait été explicitement reconnu par
Sixte IV. Les habitants protestèrent et le Saint-Siège, par un décret du 2 décembre 1525, imposa la révocation de
cette défense. Voir CAPPELLETTI, Le chiese d'Italia. Vigevano
191 Actes du Procureur général.

97
Barnabite, le P. Jean Jérôme Scottino, tête folle qui, à l'ombre du cardinal Orsini, dont il était le
benjamin protégé, se plaisait à discréditer la Congrégation auprès des prélats et du Pape lui-même.
Cela devait produire une douloureuse impression dans l'âme du P. Boerio. Ce lui fut un grand
soulagement, malgré tout ce que nous avons raconté, de savoir que le Souverain Pontife persistait
dans son estime pour la Congrégation et demeurait enclin à voir clair dans les choses, sans se laisser
influencer, mais désireux de voir par lui-même. Aussi fut-il heureux lorsque, après une enquête
dirigée par le secrétaire de la Congrégation des Réguliers, Mgr François Ingoli, celui-ci put lui
assurer que les affaires de la Congrégation de saint Paul marchaient bien et conformément aux
Constitutions. Il avait toujours eu cette conviction et, comme preuve de ses bonnes dispositions à
son égard, il lui accorda, par une Bulle du 27 juillet 1621, la communication des privilèges déjà
accordés aux Théatins, et il favorisa l'introduction du procès du Vénérable Alexandre Sauli, qui
tenait tant au cœur du P. Boerio et de tous les Barnabites192.

192 Ibidem.

98
CHAPITRE VI

1623 – 1626

1. Élection du P. Cavalcani comme Supérieur Général. – 2. Fusion des Barnabites avec les Pères de
l'Annonciation de Pescia. – 3. Fondation d'une communauté à Fossombrone. – 4. Difficultés pour
un établissement définitif des Barnabites à Paris. – 5. Mission des Pères Cremona et Venusti en
Allemagne : la communauté de Saint-Michel à Vienne. – 6. Lettre du P. Cavalcani sur l'étude des
langues ; son obéissance envers le Saint-Siège sur la vénération des défunts. – 7. Fondation d'une
communauté à Chieri. – 6. Graves questions résolues pour les collèges de Savoie.

1. - Après tout ce qu'avaient dit et fait certains esprits inquiets contre les désordres plus ou moins
imaginaires rencontrés dans la vie interne de la Congrégation, on pouvait prévoir que dans le
Chapitre Général de 1623 quelques-un au moins des Pères capitulaires se feraient l'écho de ces
lamentations, mais il n'en fut rien ; on eut au contraire le spectacle édifiant d'une lettre du P. Ange
Bonnasoni demandant humblement pardon et pénitence pour avoir offensé et affligé les Supérieurs
et toute la Congrégation par ses importunités. Le Chapitre, prenant acte de cette lettre et examinant
tout ce que le P. Charles Guala, sur l'ordre des Supérieurs majeurs du précédent triennium, avait
recueilli sur ce soulèvement, détermina des châtiments appropriés contre les plus coupables,
accomplissant ainsi l'acte de justice dont n'avait pas voulu se charger le P. Boerio en tant que
spécialement visé. Ensuite, comme il fallait enlever pour l'avenir le moindre prétexte à la répétition
de semblables troubles, le P. Boerio pria et supplia qu'on le laissât complètement de côté, au moins
pour cette fois, mais il ne put éviter que la charge de Général et il fut immédiatement élu Assistant.
Le gouvernement de l'Ordre tout entier fut confié au P. Jules Cavalcani de Fivizzano, bien connu
par sa rare prudence et son activité. Envoyé à Pavie pour y faire ses études, il avait fait la
connaissance du P. Maurice Belloni, Supérieur de Canepanuova et, en 1585, encore étudiant
d'humanités, il voulut entrer chez les Barnabites193. Envoyé au noviciat de Monza, il prononça ses
vœux en mars 1587. Ses études terminées, il fut chargé de la prédication à Rome et à Pise, mais sa
maturité précoce le fit choisir pour Supérieur de la communauté de Crémone, collège très important
parce que centre des études de rhétorique et de philosophie. Il le gouverna seulement deux ans et, en

193 À l'Université de Pavie, un de ses oncles enseignait alors le droit et on le trouve parmi les examinateurs du jeune
Frédéric Borromée. Il fit imprimer ses Decisioni legali. Voir Fivizzano e i Barnabiti (Milan 1900) et MAIOCCHI-
MOIRAGHI : Federico Borromeo studente a Pavia (Pavia, 1916).

99
1614, il fut nommé Provincial de la Province romaine, avec résidence à Saint-Charles, dont il fur
aussi Supérieur. C'est là qu'il manifesta tout son zèle pour l'apostolat, saisissant toutes les occasions
pour lancer ses sujets en mission dans les diocèses voisins d'Ostie, d'Alabano, de Palestrina et de
Sabine. Il vit très volontiers les cardinaux-évêques de ces diocèses suburbicaires prendre avec eux
quelques Pères dans les visites apostoliques, comme aussi il consentit que, dans le temps pascal,
deux Pères servissent à Saint-Pierre comme pénitenciers et que d'autres fussent employés à
l'assistance spirituelle des religieuses. Élu Assistant en 1617, il exerça cette charge jusqu'au
Chapitre Général de 1623 qui la lui changea pour celle de Supérieur Général.
Dans ce même Chapitre, on décida de donner à la Lombardie un Provincial particulier. On
pourvoyait ainsi à un besoin urgent : désormais, cette Province n'était plus restreinte comme en
1608 ; de nouvelles communautés y avaient été annexées, d'autres, comme celle de Pescia, étaient
en formation. D'autre part, (et ce fut sans doute la raison principale de cette décision), la majorité
des Pères commençait à désirer que le P. Général demeurât non plus à Milan, comme le
demandaient les Constitutions, mais à Rome. Bien que cela n'eût été approuvé qu'une première fois
dans ce Chapitre Général en 1623, on prévoyait que cette modification serait certainement votée
dans les deux Chapitres suivants de 1626 et 1629 ; il convenait donc de mettre la Province
Lombarde en état de pouvoir se régir avec un gouvernement particulier comme les deux autres
Provinces ; le P. Général se trouverait ainsi plus libre dans l'administration de tout l'Ordre. C'est
ainsi que fut élu premier Provincial de Lombardie le P. Théodose Cagnola, de Verceil, qui, depuis
trois ans dirigeait le collège de Lodi. La maison de Saint-Barnabé continua à être la résidence du
Général et le Provincial s'installa à Saint-Alexandre.

2. - Le P. Cagnola fut chargé d'inaugurer la communauté de Pescia, en donnant l'habit barnabitique
aux Pères de l'Annunciata. Ceux-ci, à la suite du P. Pagni, étaient sur le point d'accepter les
conditions des Barnabites, mais ils insistaient, par exemple, à vouloir la profession après quatre
mois seulement, le droit de voix active aussitôt après la profession, pour quelques-uns la demeure
perpétuelle à Pescia. Les Capitulaires, ne pouvant négliger de telles difficultés, remirent toute
l'affaire au P. Général qui allait être élu et qui, au besoin, serait chargé d'obtenir du Saint-Siège les
dispenses nécessaires. Le P. Cavalcani, qui désirait cette union, fit tant qu'il les persuada de ne pas
demander ce qui ne pouvait être accordé194. Il obtint la permission nécessaire de Ferdinand I de
Toscane et disposa toutes choses pour que l'union se fît sans aucun heurt d'aucun côté. Le contrat

194 Pour les trois frères Jean, Barthélemy et Michel Forti, et pour Michel Verdi il fut accordée ex speciali gratia (par
une faveur spéciale) par le P. Général et ses Assistants l'inamovibilité de la communauté de Pescia. Actes du
Supégieur Général, 4 août 1623.

100
ayant été signé entre les Pères de Pescia et les représentants du P. Cavalcani, les Pères Banfi et
Baldassini, le 6 octobre 1623, en présence de Mgr Cecchi, Ordinaire du lieu, le P. Cavalcani
pourvut à la formation des nouveaux Barnabites en envoyant à Pescia le P. Tartaglia et le P.
Bernardin Tarugi. Le P. Provincial Cagnola leur fit la vêture solennelle le 12 octobre et le 24 juin de
l'année suivante. Une Bulle d'Urbain VIII Ex injuncto nobis approuva la dite union. On ne saurait
dire la satisfaction qu'éprouvèrent les deux saints prêtres Antoine Pagni et Paul Ricordati pour le
bon succès de cette laborieuse entreprise. C'est à eux qu'il faut attribuer tout le mérite d'avoir
entraîné leurs compagnons et, comme maintenant tous en étaient satisfaits, ils semblaient ne
pouvoir désirer autre chose et chantaient souvent le Nunc dimittis (Laisse aller tes serviteurs), sans
présager chez ceux qui les entendaient une mort prochaine, comme cela arriva en effet. Ils
commencèrent sans retard le noviciat avec toutes les pratiques en usage chez les Barnabites. Le P.
Pagni les précédait tous par sa ponctualité, son zèle et son saint enthousiasme ; oubliant qu'il avait
été Supérieur de sa propre Congrégation pendant environ trente-cinq ans, il voulait maintenant obéir
entièrement à son Supérieur et ne rien faire, même des choses de peu d'importance, sans en obtenir
auparavant la permission. Ricordati l'imitait dans cette sainte conduite, et on peut croire que leur
exemple contribua puissamment à faire persévérer leurs compagnons dans la nouvelle voie qu'ils
avaient embrassée. Mais Dieu ne voulut pas tarder davantage à donner la juste récompense à ses
deux fidèles serviteurs. Peu de jours après la vêture, le P. Ricordati tomba si gravement malade
qu'on perdit tout espoir de le sauver. Résigné à la volonté de Dieu et peiné seulement de ne pouvoir
faire la consécration totale de lui-même par la profession solennelle des vœux, il s'endormit dans le
Seigneur le 28 octobre 1623. Peu de temps après, le P. Pagni le rejoignit dans la tombe. Tombé
malade le 14 janvier de l'année suivante, après avoir été assister une de ses pénitentes mourantes, il
n'inspira tout d'abord aucune crainte ; on crut tout d'abord à une simple incommodité d'un vieillard
de soixante-neuf ans, mais une fièvre maligne s'étant déclarée il mourut au bout de douze jours,
laissant dans toute la ville la renommée de sainteté. On nota que, pendant qu'un de ses confrères lui
lisait la passion de Jésus Christ, il mourut au moment où il lisait le récit de la mort du Sauveur,
circonstance qui fut remarquée, parce que c'était un vendredi et vers trois heures de l'après-midi195.
Encouragés par ces beaux exemples, les nouveaux Barnabites persévérèrent tous et, après l'année
prescrite, firent profession des vœux. Comme ils étaient déjà prêtres, ils se mirent à officier dans
leur église de l'Annonciation de la meilleure manière possible, prêtant encore leur appui à

195 La renommée de sainteté du P. Antoine Pagni, les grâces et les miracles qu'on attribuait à son intercession, firent
commencer le procès de canonisation. En 1665, lorsqu'on voulut restaurer l'église, le corps du saint barnabite fut
reconnu et transféré, en présence de l'autorité ecclésiastique, du côté de l'épître de l'autel majeur. Une autre
reconnaissance officielle eut lieu en 1719, lorsque la nouvelle église fut terminée. Tout cela est décrit avec soin par
Gialdini dans sa Vita del Servo di Dio P. Antonio Pagni., etc., déjà citée. On ignore pour quelle raison le procès a
été interrompu.

101
l'Ordinaire du lieu pour tous les ministères qu'il voulait leur confier. Ils fondèrent deux
congrégations pour les jours de fêtes, l'une pour les adultes, l'autre pour les jeunes gens et, de plus,
ils assurèrent les leçons de catéchisme pour les enfants des deux sexes. Ils encouragèrent si fort la
fréquentation des sacrements qu'il semblait à quelques-uns qu'il n'y avait pas d'autre église à Pescia,
en dehors de l'Annonciation, où l'on pût se confesser et communier. Ce qui contribua beaucoup à ce
résultat fut l'institution d'une autre congrégation dite de la Passion dont les membres devaient
s'approcher des sacrements à toutes les fêtes principales de l'année et, de plus, le quatrième
dimanche de chaque mois.

3. - Pour ne pas trop nous éloigner de Pescia, nous parlerons de la fondation d'une maison à
Fossombrone. En vérité, l'idée remonte à 1608, lorsque le noble Jean-Baptiste Brullino, de
Fossombrone, ami des Barnabites de Rome où, comme avocat de curie, il appartenait sans doute à
la Confrérie de Saint Yves à Saint-Paul à la Colonne. Il persuada ses concitoyens de se cotiser afin
d'avoir des Barnabites chez eux. Comme il y avait ue église dédiée à cinq martyrs de Fossombrone,
un vœu du conseil la destina à ce but, mais les Pères ne l'acceptèrent pas, sachant qu'elle était déjà
desservie par quatre prêtres de l'endroit, obligés à la vie commune, auxquels l'avaient cédée les
magistrats. Cependant le désir d'avoir les Barnabites demeurait chez un grand nombre et on
attendait seulement une meilleure occasion. Déjà, un bon prêtre d'environ quarante ans, le noble
Théodule Brullino, en entrant dans la Congrégation, avait destiné 500 écus d'or pour une
communauté à Fossombrone mais, plus tard, une riche dame, Lavinia Tacchini, mariée au docteur
Antoine Salbatelli, n'ayant pas d'enfant, poussée par Mgr Comitoli, évêque de Pérouse, qu'elle
regardait comme un saint, fit des Barnabites ses héritiers par un testament du mois d'avril 1613, à la
condition qu'ils établiraient une communauté à Fossombrone dans sa maison, en la dédiant à saint
Charles196. Elle mourut le 25 septembre 1620 et son mari la suivit peu après dans la tombe, après
avoir lui aussi beaucoup favorisé les Barnabites dans son testament ; le P. Bernardin Alessi,
Supérieur de Foligno, voulut prendre possession de l'héritage, mais il en fut empêché par les
ministres du duc d'Urbino, qui résidait à Pesaro, parce qu'on n'avait pas son consentement. Le P.
Alessi se rendit donc à Pesaro pour le lui demander et il l'aurait obtenu, sans l'opposition du fils du
duc, Frédéric Ubaldo, qui avait déjà commencé à régner à la place de son père septuagénaire.
Cependant, Frédéric étant mort à l'improviste peu de mois après, les Barnabites obtinrent le
consentement en 1621, et le P. Brullino, entré en possession d l'héritage le 9 décembre 1622,
commença à habiter avec un convers dans la maison de la donatrice et y établit tout de suite une

196 Testament fait à Lorette où elle s'était rendue en pèlerinage avec son mari Antoine Salbatelli.

102
congrégation d'étudiants dite de la Présentation de la Sainte Vierge. Ces œuvres et d'autres œuvres
dues au zèle du bon Père Barelli, qui était cependant extrêmement seul, firent naître un vif désir
d'avoir une église publique ; grâce à quelques aumônes, il fit aménager une partie de la maison en
oratoire provisoire que vint bénir solennellement le curé de la cathédrale, au mois d'avril 1626.
L'évêque, Mgr Laurent Landi ne le cédait à personne dans l'estime pour le P. Brullino, qui fut
nommé Supérieur de la nouvelle maison.
Toutefois, ce n'était pas une véritable maison avec au moins douze religieux, comme il aurait été
requis : elle manquait d'un édifice convenable et on attendait de pouvoir avoir une église. On
songeait à la bâtir depuis les fondations et ici on perdit beaucoup de temps pour le choix de
l'emplacement. Le nouvel évêque, Mgr Benoît Landi offrait un emplacement qui ne semblait pas
opportun au P. Brullino, mais lorsqu'on vit que les autorités et le peuple étaient d'accord avec
l'évêque, à ce point qu'en 1633 ils avaient déjà obtenu d'Urbain VIII la commutation requise de la
volonté de la testatrice, le Chapitre Général de 1625 ordonna de bâtir sans retard l'église à cet
endroit197. Lorsqu'elle fut terminée, le peuple commença à la fréquenter, à la grande satisfaction
des Pères. Ceux-ci étaient chers à Mgr Landi, pour avoir institué dans la cathédrale, le premier
dimanche d'octobre 1632, à l'initiative du P. Emmanuel Mignatta, Supérieur, la dévotion du
Rosaire. L'évêque voulut également attester au P. Provincial combien avait été agréable la
délicatesse des Barnabites qui avaient préféré la cathédrale à leur église.

4. - La fondation définitive des Barnabites à Paris paraissait chaque jour comme une entreprise
comportant de bien grandes difficultés.Comme nous l'avons raconté, en 1622 un diplôme royal leur
avait permis de s'établir partout, même dans la capitale, mais, malgré le patronage de la reine elle-
même pour la fondation d'une communauté à Paris, on rencontra de nombreux obstacles, de nature à
mettre en danger les collèges récents de Montargis et de Lescar. Le P. Cavalcani comprit qu'il fallait
interposer l'appui de Rome et, dans une lettre au Procureur général il exposa l'état de l'Ordre en
France, avec prière d'en informer le Saint-Siège. Cette lettre est très utile pour nous éclairer sur
l'attitude fausse et hostile de la Sorbonne, que le P. Cavalcani s'étonnait de découvrir dans un pays
aussi catholique que le France. « Ce qui doit nous intéresser davantage, comme plus directement
opposé au service de Dieu et aux bons progrès de notre Congrégation en France, c'est l'opposition
faite par l'Université de Paris ; ayant entendu parler de ce que font les Barnabites à Montargis et
soupçonnant que nous cherchons une place dans la ville de Paris, les gens de la Sorbonne ont agi
auprès de ce Parlement pour qu'on ne nous donne pas le Placet (la permission) d'entrer dans la ville

197 Actes du Chapitre Général de 1635.

103
si nous ne ne renonçons pas à enseigner publiquement à Paris. Comme nos Pères, qui ne prétendent
à rien d'autre qu'au service de Dieu et au salut des âmes, sachant que cette ville était remplie de
maîtres d'études, se montraient disposés à y renoncer, ceux qui traitaient au nom de l'Université,
enhardis par tant de modestie, firent de nouvelles instances auprès du Parlement pour nous faire
renoncer à l'avantage d'enseigner dans toute la juridiction du Parlement parisien que l'on dit être très
ample et s'étendre jusqu'à Lyon ; et enfin, ils se sont montrés ouvertement si contraires qu'ils
réclament que nous fassions un acte écrit par lequel nous renoncerions à enseigner dans toute la
France. Il nous semble que ce serait une demande injuste, attendu que ce serait nous chasser de ces
lieux où nous avons été légitimement introduits par l'autorité et la bienveillance royale et pontificale
et dans lesquels nous avons enseigné et enseignons présentement ; ce serait aussi préjudiciable à la
foi catholique parce que, dans ce grand royaume, comme il y a beaucoup de lieux d'enseignement
publics d'hérétiques, il est donc raisonnable qu'ils y en ait aussi beaucoup de catholiques. La vérité
est qu'il y a une très grande nécessité de ministres zélés et diligents, comme vous le savez mieux
que nous, et là où auparavant, avant l'hérésie, il était permis à n'importe quel religieux d'enseigner
publiquement, maintenant qu'il y a une grande pénurie d'ouvriers légitimes et catholiques, il semble
que l'on veut indirectement empêcher l'accroissement du vrai et saint culte de Dieu198. »
Toutefois, les difficultés les plus sérieuses étaient celles qui venaient de la Sorbonne et, par elle, du
Parlement. Il semble que bientôt et par des ordres précis de celui qui à Paris avait tout en main, nous
voulons dire le cardinal de Richelieu, auquel le P. Cavalcani avait fait écrire de Rome, ces
difficultés furent aplanies. Mais, entre-temps, il en était survenu une autre bien plus importante dans
l'opposition que faisait ouvertement l'archevêque Jean François de Gondy, homme de caractère
résolu et opposé par principe aux fondations de religieux. Le P. Cavalcani ne se donna pas pour
vaincu : il se procura des lettres de faveur du cardinal François Barberini adressées au Nonce à Paris
et à l'archevêque et, plus tard, profitant de l'occasion où ce cardinal se rendait en France comme
légat pontifical, il lui recommanda chaudement l'affaire199. Mais tout fut inutile et le P. Flavien
Moroni, qui était dans la capitale de la France pour représenter les Barnabites, retourna à Montargis.

198 Registre généralice, 21 août 1624.
199 « Pour l'affaire qui se traite à Paris, écrivait le P. Cavalcani au P. Moroni, outre les lettres obtenues à Rome , on a
encore fait recommandation à l'Illustrissime Cardinal Barberini, légat à Paris, et à Monsieur le Chevalier (Cassiano
del) Pozzo qui lui sert d'échanson, à qui on a donné à cet effet des mémoires afin qu'il le rappelle au Légat ; il sera
cependant nécessaire que Votre Révérence adresse une bonne supplique à l'Illustrissime Archevêque de Paris, dans
laquelle vous montrerez l'intention de la S. Congrégation de la Propagande que nous ayons une place à Paris pour la
nécessité de nos autres établissements épars en ce royaume, le placet déjà obtenu des deux rois (Henri IV et Louis
XIII), la bonne volonté de la Reine mère et du frère du roi, patron du bourg de Saint-Germain ; en un mot,
employez tous les moyens possibles, pendant que le Légat se trouve là. On vous conseille aussi, s'il est à propos, de
lui faire connaître les difficultés que nous fait la Compagnie... » Registre généralice, 25 avril 1625. Le Chevalier del
Pozzo était un ami fidèle des Barnabites et surtout du P. Mazenta. Homme très érudit et généreux mécène des
hommes de lettres et des artistes, il jouissait de la sympathie universelle.

104
L'entreprise était encore plus ardue, parce que, à cette époque devenaient plus fréquentes les
demandes de nouvelles Congrégations pour s'établir à Paris, qui devenait toujours dava,tage le cœur
de la France, et la Congrégation des Barnabites avait, pour l'autorité aussi bien civile
qu'ecclésiastique, le grand désavantage d'être encore trop italienne.

5. - Bien différente, au contraire, était la manière de voir des autorités germaniques sur cette
question. On était à la veille de la seconde période de la guerre de Trente ans, et Ferdinand II, bien
que vainqueur, voyait avec crainte l'audace des hérétiques augmenter chaque jour, enhardis qu'ils
étaient par le secours qu'aurait apporté à leur cause l'intervention armée du roi Christian IV du
Danemark. D'autre part, aucune Congrégation religieuse semblable à celles qui étaient nées et
naissaient en Italie et en France n'existait et ne pouvait être espérée en Allemagne, étant donné la
longue et désastreuse lutte religieuse du siècle précédent, et peut-être aussi le caractère en lui-même
peu généreux du peuple allemand. Si donc on voulait pourvoir à la conservation de la foi et des
bonnes mœurs dans le peuple, il fallait nécessairement recourir à des religieux étrangers, sûrement
pas à des français, à cause des relations politiques alors très tendues, mais aux Italiens qui, en raison
de la prédominance austro-espagnole dans une grande partie de la péninsule, n'étaient pas regardés
comme entièrement étrangers. Parmi les prélats allemands Ernest d'Harrach, archevêque de Prague,
brillait par son zèle et sa doctrine200. Pendant son séjour à Rome, en juin 1625, il avait demandé à
Mgr Ingoli, secrétaire d'État de la Propagande, quelques religieux pour l'aider dans l'administration
et dans le saint ministère, promettant de procurer leur établissement en Allemagne. Mgr Ingoli, qui
aimait et estimait les Barnabites, proposa cette mission au P. Cavalcani et celui-ci, ne désirant rien
tant que l'expansion de son Ordre et d'être agréable à son ami, ordonna tout de suite aux jeunes
Pères Florio Cremona et Vénuste Venusti de se préparer à partir pour l'Allemagne, l'un comme
confesseur, l'autre comme prédicateur.
Munis de lettres de recommandation et d'instructions, les deux Pères partirent de Rome le 8 août de
cette année. « Le 11 octobre, écrivait le P. Cremona, nous sommes arrivés à Vienne où se trouvait
l'archevêque de Prague, à cause des ravages que faisait la peste dans sa ville épiscopale ; je lui
présentai mes hommages, lui remis les lettres et il me dit qu'il était heureux de nous connaître, que
pour le moment il n'y avait pas de bonne place pour nous à Prague et qu'en attendant il fallait voir si
je ne pourrais rien avoir à Vienne, que ce serait bien, et même nécessaire ; qu'en attendant, il se
présenterait une occasion pour nous établir à Prague ; que si je ne pouvais rien faire à Vienne, que
j'aille le trouver et que, vers Noël, la peste ayant cessé, il serait retourné à Prague. Je présentai mes

200 Il fut créé cardinal le 26 janvier 1626 ; sa sœur Élisabeth avait épousé le général Wallenstein.

105
hommages à l'empereur, je lui donnai la lettre de la Grande Duchesse201, ; il nous reçut très
aimablement et dit qu'il donnerait la réponse au Nonce202. Je présentai aussi mes hommages à
l'impératrice203 et je lui donnai la lettre de Mantoue ; elle promit de faire tout ce qu'elle pourrait. »
Le Père continue en disant un mot des menées de certains religieux qui voulaient interrompre la
mission et il concluait : « ...avec la patience, nous verrons ce que nous pourrons faire...Les Minimes
de S. François de Paule ont à peine pu obtenir d'acheter à leurs frais un emplacement en dehors de
la ville et il est certain, comme me le dit le Nonce, qu'on ne trouve pas dans ce pays le bien et la
félicité que l'on croit...Dans les pays où nous sommes passés, la poste n'a pas fait défaut...ici
maintenant il n'y a plus rien. La vie a été si chère qu'on ne pourrait le dire et, maintenant encore, elle
est chère à Vienne. Pour présenter les lettres à l'Empereur et au Nonce, nous avons parcouru
soixante mille au-delà de Vienne jusqu'en Hongrie et la dépense a été forte ; la pénurie de chevaux
nous a obligés de voyager sur un véhicule de marchandises et nous avons dormi sur la terre nue
avec quatre pailles dessous...Nous prions Dieu de nous faire accomplir sa volonté204. » Une
semaine plus tard, les choses prirent bonne tournure. « Je suis encore en voyage en Hongrie où j'ai
parlé deux fois à l'Empereur qui, plein de zèle pour la foi, m'a fait contra expectationem plebis
(contre l'attente du peuple, c'est à dire contre toute attente) un décret pour pouvoir m'établir dans
tous ses États. Il est vrai qu'il m'a dit qu'il était nécessaire d'avoir des Pères allemands. »
Le 14 janvier 1625, le P. Cremona donnait des nouvelles encore meilleures : « Maintenant, je me
suis servi d'une église Saint-Michel, qui est la paroisse de l'empereur, attachée à la grande Cour, de
cinq nefs. C'est l'empereur qui fait la nomination. Comme je lui ai été recommandé par sa sœur de
Florence, il a fait un décret pour que le curé actuel soit pourvu d'une autre paroisse et que Saint-
Michel me soit donné à moi. Mais voilà l'ennui : je n'ai pas de Pères allemands. » Dans une lettre
postérieure adressée au P. Général, il décrit mieux la situation : « L'église Saint-Michel est du
Patronat de sa Majesté et c'est l'évêque seul qui approuve. Elle avait au moins mille thaler d'entrée
mais les deux prédécesseurs ont laissé périr les vignes...L'église est plus grande que le nouveau
Saint-Alexandre, elle a cinq nefs et est tout en pierres, les cloches surpassent celles de Saint-Jean in
Conca, le clocher est plus haut que tous ceux de Milan, les ornements sont en nombre infini, les
calices, environ douze, des tableaux innombrables, quelques tapisseries de Flandre, des tapis
veloutés, etc. Le modèle de l'église est comme le Dôme de Milan...Les maisons du presbytère sont
précisément pour des religieux : il y a déjà environ dix chambres, en sorte que pour longtemps il n'y

201 De Toscane, épouse de Côme II et sœur de Ferdinand II.
202 Charles Caraffa, ensuite cardinal.
203 Éléonore Gonzaga, sœur de Vincent II, duc de Mantoue.
204 Lettre du 20 octobre 1625. Les lettres du P. Florio Cremona et du P. Vénuste Venusti se trouvent dans les Archives
de Saint-Barnabé ;

106
aura rien à dépenser pour construire. Tous les Seigneurs de la Cour sont pour moi ; je suis combattu
par ces bons amis…
Il est nécessaire que j'aie la faculté de donner l'habit (barnabitique) sans faire les demandes
ordinaires, autrement on ne fera rien parce qu'ici on fait vite et quand ils ont pris l'habit, ils ont
honte de revenir en arrière. Il est bon de tenir prêts quatre Pères parmi lesquels il y ait un bon
professeur, parce que, si l'affaire réussit, il faudra les envoyer tout de suite...Je vous avertis que dans
ce pays, bien qu'il y ait la liberté, en ce sens que celui qui veut apostasier n'a qu'à aller à huit lieues
au-delà de Vienne où il y a des villes libres dans lesquelles personne ne commande en matière de
religion, c'est aussi un pays où l'on demande de donner un bon exemple, plus qu'en Italie, parce
nous sommes observés par les hérétiques qui se scandalisent du rire, de la mauvaise tenue, etc.
Jusqu'ici, nous vivons Dieu sait comment, je n'ai jamais rien voulu demander à personne, mais nous
faisons plus de quatre vigiles (sans doute quatre jours de jeûne par semaine)...J'ai écrit au Cardinal
(Klessel) de nous donner son consentement. Le P. Mansueto (Merati) est arrivé, mais il ne demeure
pas avec nous, il demeure à part et a fait deux sermons dont on a été très satisfait205. »
L'obstacle le plus grave regardait les religieux allemands pour lesquels l'empereur, bien que très
favorable aux Barnabites, mais ignorant probablement tout ce qu'il demandait, continuait d'insister.
Pour gagner du temps, le P. Cremona dut employer les services d'un ex-capucin très bien vu à la
cour ainsi que les services d'un autre prêtre. Dans son empressement de réussir à avoir des religieux
allemands, il insistait dans ses demandes au P. Général, mais la fermeté de ce dernier à ne pas
permettre au P. Cremona de recevoir lui même les aspirants et de donner l'habit à ceux qui se
présenteraient ne parut pas nuire beaucoup à l'entreprise. La précaution prise par le P. Cremona et la
présence à la Cour du P. Merati qui, appelé à y prêcher, obtint un brillant succès, empêchèrent un
retard sérieux et, au commencement de l'année 1626, les deux Barnabites eurent la bonne fortune de
recevoir l'hospitalité chez les Frères de saint Jean de Dieu206. Le 4 mai, ils obtinrent de l'Empereur
la paroisse de Saint-Michel. La prise de possession de l'église eut lieu avec une grande solennité
douze jours après. « Vraiment, Sa Majesté se montre désireuse que cette église soit tenue en grande
réputation, en me disant que c'est son église et je crois que bientôt il fera faire un corridor, de son
palais jusqu'à l'église, car elle n'est éloignée que de la largeur d'une rue ordinaire, c'est-à-dire 25
bras. Il y a 600 ans que cette église est paroisse et tous les curés, je veux dire les recteurs ou prévôts,
sont presque toujours devenus évêques. Aussi, il est nécessaire qu'en plus du P. Vénuste, il y ait
205 Le P. Mansueto Merati, milanais, orateur de grande valeur, s'était acquis d'une façon particulière l'estime de la Cour
de Mantoue et il contribua efficacement à l'établissement des Barnabites dans cette ville.
206 Le P. Venusti écrivait au P. Général : « ...nous étions remplis d'angoisse et d'amertume, nous avions pressenti de
mauvaises nouvelles contre nous, nous étions congédiés de l'hôtel et nous ne savions où en trouver un autre. Le
Père me disait qu'il n'avait pas d'argent : mais Dieu, qui n'abandonne pas ceux qui espèrent en lui, nous guida chez
les Fatebenefratelli qui nous ont témoigné toute sorte de charité. » Lettre du 31 janvier 1626.

107
trois autres chapelains allemands, afin de faire avec décorum les cérémonies paroissiales, surtout
pour porter le Saint Sacrement aux environs207. » C'était alors pour Vienne des jours de triomphe.
« Ici, ajoute le P. Cremona dans la même lettre, on a chanté le Te Deum laudamus, parce que, le
jour de saint Marc, Mansfeld, qui venait avec douze mille combattants pour dévaster la Silésie,
arriva à Prague et essuya une telle défaite qu'il y eut plus de huit mille morts, plus de mille
prisonniers et un butin considérable. Ce Mansfeld se retira pour venir nous défier une autre fois :
cette victoire est un vrai miracle208.» Un peu plus tard, on eut le consentement du cardinal Klessel,
évêque de Vienne. Pour remercier l'empereur, le P. Cavalcani l'affilia à la Congrégation209.

6. - Restait la difficulté d'avoir des sujets parlant l'allemand et le P. Général, tout en s'occupant à les
préparer, songea à inculquer à tous ses sujets l'étude des langues tant orientales que du nord210.
« L'étude des langues, écrivit-il dans une circulaire, très belle en elle-même, est aujourd'hui
particulièrement nécessaire dans l'Église de Dieu, soit pour la conversion des infidèles qui sont si
nombreux dans le monde, soit pour ramener les hérétiques à la vérité catholique ; elle fut toujours
grandement en honneur chez ceux qui furent zélés pour le saut des âmes, c'est pourquoi le S.
Concile de Vienne211 et le Saint Pontife Paul V, d'heureuse mémoire, par un Décret particulier et
une Constitution du 23 juillet 1613, la recommandèrent très gravement et sérieusement à tous les
religieux, et dernièrement la S. Congrégation de la Propagation de la Foi, en plus d'autres ordres
donnés, a publié des décrets le 11 avril de cette année, dans lesquels, par ordre de Sa Sainteté
Urbain VIII, avec une grande piété et une grande ardeur, elle exhorte vivement les Généraux
d'Ordres et tous les supérieurs à établir dans leurs couvents et collèges d'études des cours de langue
grecque, hébraïque, arabe et illyrien212, et à leur donner de l'importance en proposant des
récompenses aux maîtres et aux élèves qui travailleront davantage, et des peines et des châtiments
aux transgresseurs, affirmant en même temps qu'au jugement universel les Supérieurs et les sujets

207 Lettre du 6 mai 1626.
208 Précisément au pont de Dessau. Les pertes du comte de Mansfeld, battu alors par Wallenstein, ne furent pas aussi
graves qu'on le disait à Vienne.
209 Le P. Cremona écrivit aussitôt : « Je présentai à Sa Majesté l'affiliation à la Congrégation et il la reçut avec une très
grande satisfaction et de très affectueux remerciements. Il me demanda de quel pays était Votre Révérence et je lui
dis de la Toscane, ce qui lui fit plaisir ; il me questionna sur nos fondateurs et sur beaucoup de choses. Je lui parlai
aussi de la familiarité que saint Charles avait avec nous et il me demanda si nous n'avions aucune de ses reliques. Je
lui dis que oui ; il me dit presque aussitôt qu'il serait heureux d'en avoir quelqu'une. C'est pourquoi, si on pouvait
avoir un morceau de l'éponge qui nettoya le corps de saint Charles et la mettre sous un cristal lié avec un fil d'or et
l'envoyer par ces marchands milanais qui envoient ici des marchandises pour les fêtes, comme Mauro et d'autres, je
crois qu'on ferait grand plaisir à Sa Majesté. » (Lettre du 4 février 1626).
210 La lettre est adressée, comme il ressort du contexte, au P. Supérieur de Saint-Alexandre, bien que le Registre dise :
Aux Supérieurs des Collèges où il y a des études. Elle est du 19 septembre 1625.
211 C'est le XVe Concile œcuménique tenu à Vienne (Dauphiné, France) en 1311.
212 Sous ce nom, on pourrait entendre l'allemand, l'Illyrie comprenant une partie de l'Autriche, outre la Hongrie et la
Dalmatie.

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auront un compte très sévère à rendre à la divine Majesté s'ils transgressent les prescriptions de ces
Décrets et s'ils n'appliquent pas leur intelligence à une étude si salutaire, si glorieuse à Dieu et au
salut des âmes. C'est pourquoi...nous ordonnons que dans ce Collège Saint-Alexandre de Milan on
enseigne et on apprenne la langue grecque en choisissant pour maître le P. Octave Boldoni...Pour
Pavie, la langue hébraïque, choisissant pour maître D. Antonio Valentino...à Crémone, l'arabe,
procurant un maître capable...pour Rome, l'illyrien et, à Saint-Barnabé, l'arabe, en fournissant un
maître. »
Non moins grand fut le zèle du P. Cavalcani pour faire observer les décrets d'Urbain VIII
relativement à la vénération des défunts. Déjà depuis un certain temps, cette partie du droit
ecclésiastique approchait d'une réforme décisive. Comme on le sait, un décret d'Alexandre III213 de
1170 réservait au Souverain Pontife la déclaration de culte pour ceux qui étaient morts en réputation
de sainteté, mais, bien que contenue dans les Décrétales, ce décret n'avait pas été interprété de la
même manière par tous. Selon Benoît XIV, l'intention d'Alexandre III était d'enlever absolument
aux évêques le droit de béatifier, mais l'intention elle-même n'avait pas été nettement comprise par
eux214. Delà, une discipline incertaine, douteuse, qui pouvait ouvrir le chemin à des abus. Déjà
Clément VIII avait voulu qu'en 1600 la Congrégation des Rites examinât sérieusement la chose et,
même en novembre et décembre de cette année, il fit réunir en sa présence une commission spéciale
composée de plusieurs cardinaux, procureurs généraux d'Ordres religieux et d'autres théologiens,
parmi lesquels le P. Constantin Pallamolla, barnabite, mais sans qu'on en vînt à établir une
réglementation définitive215. Sous Paul V également, il n'y eut que des recommandations plus ou
moins imprécises ; Urbain VIII, par ses décrets du 13 mars et du 2 octobre 1625 régla cette matière
d'une manière claire et précise216 et le P. Cavalcani, dans ses lettres aux Supérieurs, y fait de
fréquentes allusions, recommandant de les observer à la lettre. Pour ce qui regarde le Saint
Fondateur, on croyait communément que son culte était excepté des Décrets d'Urbain VIII217. Pour

213 « Hominem illum colere non presumatis, cum etiamsi per eum miracula plurima fierent, non liceat illum pro sancto
absque auctoritate Écclesiœ venerari. » (Ne présumez pas de vénérer cet homme, même si par lui beaucoup de
miracles s'accomplissent, puisque, sans l'autorité de l'Église, il n'est pas permis de le vénérer). » Lettre d'Alexandre
III à certains moines qui voulaient vénérer comme saint un de leurs confrères défunts.
214 Voir VACANT et MANGENOT, Dictionnaire de théologie, au mot : canonisation.
215 De ces séances et de la part qu'y prit le P. Pallamolla, Benoît XIV parle souvent dans son ouvrage De beatificatione
sanctorum. Après avoir parlé du triple culte (privé, public, solennel) qu'on rend aux saints, il continue : « Ita docent
Constantinus Pallamolla et cardinalis Xavier, qui peculiares tractatus tempore Clementis VIII, ut infra exponemus,
ediderunt .» (Voilà ce qu'enseignent Constantin Pallamolla et le cardinal Xavier qui, au temps de Clément VIII,
comme nous l'exposerons ci-dessous, ont publié des ouvrages sur ce sujet. » (L. II, chap. VII, n° 9).
216 Ces décrets furent surtout provoqués par quelques actes de culte rendus à Sarpi dans la ville de Venise pour lequel
Urbain VIII écrivit à son Nonce Mgr Zacchia afin que le Sénat fît enlever du sépulcre du Servite tout honneur indu
et il l'obtint.
217 Cela est si vrai que le P. Pallamolla (qui peut passer pour un rigoriste, si on se rappelle son avis de 1602), lorsqu'il
fut Supérieur de Saint-Charles, Visiteur Général et Provincial de la Province romaine, permit qu'un tableau
représentant Antoine-Marie Zaccaria avec le titre de Beatus (Bienheureux) demeurât exposé au public. Voir

109
Bascapè, Dossena, Bitoz, Pagni, dont on rassemblait les mémoires par ordre du P. Cavalcani, celui-
ci avertissait de ne pas violer les dispositions pontificales. De même, encore pour Bascapè, il
avertissait, dans une lettre de 1er mai, le Supérieur de Novare : « Pour la fête que vous pensez faire à
Mgr Bascapè, parlez-en de nouveau avec Mgr l'évêque et avec l'inquisiteur, étant donné l'édit publié
récemment ; il vous faudra aussi demander la permission pour les cierges et les vases que l'on porte
à la tombe de notre évêque218. » Pour Mgr Sauli, il veilla avec soin à ce que les procès fussent
poussés en avant et, à cet effet, il donna en 1625 la charge de postulateur au P. Pallamolla et
chargea deux Pères de se rendre en Corse pour recueillir sur place les témoignages nécessaires. L'un
d'eux écrivait ainsi au P. Général le 29 mai de cette année : « ...laissant de côté l'allégresse que ces
peuples ont montrée pour notre visite, les amabilités et les offrandes qu'ils nous ont faites, je dis
que, malgré la mort de beaucoup des plus vieux et de ceux qui ont vécu dans l'intimité du
Bienheureux, nous en avons cependant rencontré beaucoup, en particulier son trésorier adjoint et
son pharmacien, très aimés du Bienheureux, qui nous ont non seulement confirmé tout ce que
contient le procès fait à Albenga, mais nous ont encore donné connaissance d'autres miracles
insignes, et nous espérons qu'ayant tant trouvé à Bastia, où il ne voulait être que de passage, nous
espérons trouver bien davantage encore dans les endroits où il demeurait habituellement, comme à
Aleria, à Campoloro et Corte...C'est une merveille de voir combien ces peuples étaient affectionnés
à ce Bienheureux, parce que, lorsqu'on parle de lui, il semble qu'on parle de leur père et ils se
souviennent de lui comme s'il venait de mourir, et ils disent tous que c'est un grand saint. Tel est le
témoignage des P. Jésuites qui vont en mission dans cette ville219. »

7. - L'estime et l'affection que s'étaient attirées les Barnabites de S. Dalmace à Turin, soit dans la
population ordinaire, soit dans l'aristocratie et à la Cour de Charles-Emmanuel I, firent qu'un des
meilleurs amis des Pères, François Jérôme Vagnone de Castelvecchio, gentilhomme de la Cour,
voulut les appeler pour une mission à Chieri, avec l'intention de provoquer ainsi leur rétablissement
dans cette ville. Par un acte de donation du 22 juin 1624220, il fixait dans ce but une rente de 334
écus annuels de huit florins l'un et, de plus, s'il mourait sans enfants, il leur donnerait ses
possessions dans le territoire de Zalle, Chieri et Cambiano. Il faisait cependant une obligation

GRANIELLO : Per la redintegrazione del culto del ven. Antoinio M. Zaccaria, Rome 1888. (Pour la réintégration
du culte du vénérable Antoine M. Zaccaria).
218 Épistolaire généralice. Le Supérieur de Novare était le P. Chiesa qui travaillait précisément alors à la Vie du
vénérable Bascapè qui fut imprimée à Milan en 1636.
219 Lettre du P. Ambroise Mortara.
220 Cet acte de donation, dont une copie imprimée est encore conservée (Archives de Saint-Charles ai Catinari)
favorisait également les Pères de Saint-Dalmace et ceux de Saint-Barnabé, mais dans une moindre mesure.
Castelvecchio mourut quelques mois après.

110
d'envoyer la mission dans l'année de sa mort et, en attendant, de pouvoir recourir à son plaisir de la
direction spirituelle du P. Guérin. La future maison devait être dédiée à saint Jean-Baptiste. En
1625, le duc de Savoie approuva tout et, au mois d'août de cette année, avec la permission de
l'archevêque de Turin, Mgr Philibert Miglietti, le P. Amatore Ruga et le P. Maurice Forni se
rendirent sur place pour commencer les missions. Courtoisement logés par le comte Amédée
Broglia, ils ouvrirent un petit oratoire qui fut béni le 25 novembre et où ils commencèrent le saint
ministère avec grand joie et consolation. Les Théatins, sur le point d'abandonner leur maison, par
manque de moyens, recommandèrent à monsieur Jean-François Basma, qui les y avait appelés et
leur avait construit l'église, de donner la préférence aux Barnabites. De fait, ceux-ci l'obtinrent en
versant deux mille écus pour la maison et pour l'église qu'ils s'obligèrent, moyennant le
consentement de l'évêque et par déférence pour la volonté de leur bienfaiteur, à dédier aussi à saint
Jean-Baptiste, le 22 décembre 1627221. En vérité, ce n'était pas une église très grande ni commode,
mais elle était toujours préférable à l'oratoire du début. L'afflux des fidèles ne se fit pas attendre,
surtout lorsqu'on y vit aller quelquefois le cardinal Maurice de Savoie et les trois Infantes, ses
sœurs. Cependant cette fondation n'eut pas grands succès, comme nous le verrons dans la suite. De
toute façon, cet établissement fut une preuve éloquente de l'empressement des ducs de Savoie à
favoriser les Barnabites.

8. - Passant maintenant à la Savoie, nous rappelons que les maisons récemment fondées dans ce
pays sous les aimables auspices de saint François de Sales et du duc Charles Emmanuel I étaient
loin d'être tranquilles. Malheureusement, quant au Collège chappuisien confié aux Barnabites, les
proviseurs de Louvain persistaient, nous ne saurions dire si c'est sincèrement ou par jalousie, à
prétendre que la volonté du testateur avait été détournée et que le Collège devait être remis dans les
conditions primitives. À l'époque où nous en sommes arrivés de notre récit, le grand et puissant
protecteur des raisons des Barnabites était mort à Lyon le 28 décembre 1622. Sa vénérable
dépouille, transportée à Annecy et déposée provisoirement dans l'église du S. Sépulcre, fut ensuite
transportée avec grande solennité, le 29 janvier 1623, à l'église saint François d'Assise, qui servait
de cathédrale, et, après les honneurs funèbres, de nouveau enlevée et portée à l'église de la
Visitation où elle devait être inhumée. Pour porter sur leurs épaules le précieux fardeau, il y eut
débat entre les ecclésiastiques d'Annecy mais l'évêque, frère du saint, donna la préférence aux
Barnabites qui, au nombre de huit, s'estimèrent heureux de remplir ce pieux office envers celui

221 Le P. Ruga, tout en étant à Turin, ne cessait de s'occuper activement de la nouvelle communauté. Le P. Général l'y
encourageait : « Continuez généreusement, ne faites pas de cas de ce que disent les autres. Souvenez-vous de
l'adage : « Bona facere et mala pati veri religiosi nota est » (Faire le bien et accepter les maux est la caractéristique
du vrai religieux). Registre généralice.

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qu'ils aimaient comme le meilleur des pères222. De cette affection que le Saint portait aux
Barnabites, jusqu'à se donner à lui-même le nom de Barnabite, nous n'avons pu parler longuement
ici, comme notre cœur nous le suggérait. Mais toutes les biographies du Saint parlent de lui et, plus
encore et d'une manière admirable, ses lettres plusieurs fois imprimées et aujourd'hui en nombre
bien plus grand, enrichies de précieuses illustrations, par les religieuses de la Visitation
d'Annecy223. Nous ajouterons ici que, peu de mois avant la mort du Saint, un de ses neveux, Étienne
de Sales, fils de Gélase, second frère de S. François, était entré chez les Barnabites et, après avoir
vécu comme un digne « neveu du Bienheureux François et héritier de sa piété », obtint de Dieu de
pouvoir célébrer la messe en l'honneur de son saint oncle ; après quoi, tombé malade, il ferma les
yeux à la lumière de ce monde224.
Mais il est temps que nous retournions au Collège chappuisien. L'absence de saint François de
Sales, ensuite sa mort encouragèrent les mécontents à essayer de ruiner cet établissement en
écrivant à Louvain que l'introduction des Barnabites était contraire à la volonté du fondateur et une
source de maux irréparables225. Les proviseurs de Louvain qui, forcés par l'évidence, avaient
déclaré que le Collège, grâce aux mérites des Pères, était en bon état, prêtèrent l'oreille aux
calomnies et décidèrent de ne plus accepter les élèves d'Annecy comme boursiers de Louvain. Les
Pères, peinés d'une mesure qui avilissait le Collège et en menaçait l'existence, eurent recours à
Rome et, en mars 1624, la Congrégation de la Propagande priait le nouvel évêque de Genève de
mettre la paix entre les parties ; mais ensuite, voyant que la mauvaise volonté des Proviseurs avait
réduit à néant la tentative, elle expédia au Nonce l'ordre péremptoire d'exiger des Proviseurs
l'acceptation des boursiers226.
Le Général des Dominicains fut aussi employé pour vaincre l'obstination du prieur d'Annecey dans
son opposition aux Pères, mais tout fut vain. Alors la Sainte Congrégation s'adressa au cardinal
Barberini et à monsieur Corneille Mortmans, représentant des Proviseurs à Rome, et les choisit pour
exécuter la sentence. Mortmans, persuadé des raisons du cardinal, agit auprès des siens et obtint

222 En 1891, lorsque les Visitandines d'Annecy durent se transférer dans leur nouveau monastère, sur la colline dite
« Cret du Manz », elles résolurent d'y transporter très solennellement la sainte dépouille de saint François de Sales
et de sainte Jeanne Fr. de Chantal. Parmi les nombreux invités des religieuses à assister à ce transport se trouva
aussi l'auteur de ce livre et Mgr l'évêque d'Annecy voulut, avec une exquise courtoisie, lui donner une place
d'honneur aux côtés du char triomphal sur lequel reposait le corps du saint.
223 Les lettres seules occupent environ dix gros volumes ...Voir encore : PICA, S. François de Sales et les Barnabites,
Rome, 1919.
224 Il fut reçu chez les Barnabites le 13 juin 1622 à Annecy et ensuite envoyé au noviciat de Thonon où, avec l'habit, il
changea son nom d'Étienne en celui de Joseph. Ordonné prêtre en 1628, il passa quarante ans dans les Collèges de
Savoie. Véritable « israélite sans fraude », sans recherche, sans raffinement, sans artifice, très observant de la pureté
des règles et de la piété religieuse (Actes du Collège d'Annecy). Il assista à Rome à la fête de la béatification de son
oncle le 8 janvier 1664. Cfr GALLIZIA, Vita di S. Francesco di Sales, lib. II, cap. XXXVIII.
225 MERCIER, Souvenirs historiques d'Annecy, p. 346.
226 Actes de la Procure généralice.

112
qu'ils se confirmassent tout simplement aux décisions de Rome. Ainsi, pendant quelque temps, la
question demeura en paix.
Parallèlement à cette question, une autre avait été agitée au sujet des biens du Prieuré de Contamine
qui constituaient la principale source de revenus du Collège de Thonon. Les Bénédictins ne se
résolurent qu'à contre-cœur à abandonner cet endroit et recoururent à tous les moyens pour le
conserver pour eux227 et, dans ce but, ils y avaient envoyé quelques novices. C'était trop tard :
lorsque saint François de Sales avait cru opportun de le supprimer, pour en transmettre les biens à
l'institut naissant de la Sainte Maison de Thonon, il avait déclaré avoir de bonnes raisons pour agir
ainsi, ces raisons avaient été approuvées non seulement par le duc de Savoie, mais encore par le
Souverain Pontife lui-même ; travailler à détruire ce qui avait été fait en bonne règle était trop
prétendre, mais cependant on voulut essayer. Le Pape, informé de l'affaire par le P. Alessi, en confia
la solution, en décembre 1623, sur les instances du cardinal de Savoie, à la Congrégation de la
Propagande et celle-ci, par l'entremise du Nonce près de la Cour de Turin, fit écarter dans l'affaire
l'intervention des juges séculiers du Sénat. Finalement, à la suite des demandes insistantes du duc de
Savoie, encouragé d'autre part par le comte Guido de S. Giorgio, son ambassadeur, Urbain VIII
signa un Bref, le 21 septembre 1624, par lequel était supprimée la mense (le revenu) du prieuré de
12 moines de Contamine et appliquée en parts égales aux deux Collèges de Thonon et d'Annecy, à
charge de maintenir, leur vie durant, les moines actuels, et d'accroître le nombre des Pères des
Collèges dans les deux maisons, à mesure qu'ils viendraient en possession des nouvelles prébendes.
De plus, ils devaient assumer toutes les œuvres du prieuré, la charge paroissiale et la distribution
des aumônes déjà en usage.
L'évêque de Genève fit exécuter à la lettre la volonté du Pape et les Bénédictins de Contamine
s'établirent à l'endroit le plus proche de Reignier. Les Barnabites n'eurent jamais à Contamine une
vraie communauté mais seulement un établissement agricole qui leur servait à maintenir les
maisons d'Annecy et de Thonon ; cependant cette maison avait pris en charge le saint ministère
dans l'église paroissiale que, depuis 1622, les Pères avaient notablement restaurée228.

227 BOUCHAGE, Le prieuré de Contamine sur Arve, p. 130-139.
228 Voir BOUCHAGE, op. cit. p. 149. Le P. Joseph de Sales et le P. Procureur Marion de Villaine, aidés par les
aumônes de Louise Duchâtel, dame de Chramoisy, pourvurent en 1634 à une ornementation très convenable.

113
CHAPITRE VII
(1626 – 1629)

1. Acceptation de nouvelles écoles. – 2. Les études littéraires et théologiques. – 3. Les premiers
oblats barnabites ; les tertiaires. – 4. Perplexité au sujet de la mission en Allemagne. – 5. Les
Barnabites à Prague. – 6. Fondation d'une communauté à Paris. – 7. Une maison à Étampes. – 8.
Les Barnabites à Mantoue, à Florence et à Plaisance. – 9. Une mission en Sicile. – 10. Les Pères
Porzio et Caccia en Valteline. – 11. Une fondation à Arpino. – 12. Les Barnabites pénitenciers à
Livourne : maison de S. Sébastien. – 13. Le Chapitre Général de 1629.

1. - Le Chapitre Général de 1626 se signala par plusieurs acceptations d'écoles. Plus on avançait,
plus les Barnabites constataient un courant très fort qui poussait les Ordres de Clercs réguliers à
ouvrir des maisons d'études. L'office d'enseigner, dont on ne voulait pas alors et qu'on n'imaginait
pas même séparé de celui, bien plus noble, de l'éducation, s'offrait volontiers à eux. Avant tout,
étant donné les conditions de ce temps concernant l'instruction et l'éducation de la jeunesse, ils se
présentaient par leur esprit religieux, par leur instruction et par l'affabilité de leurs manières dérivant
souvent des familles dans lesquelles ils se recrutaient, comme les plus aptes à donner un
enseignement sain, diligent qu'il aurait été difficile, sinon impossible, d'exiger d'instituteurs laïcs.
De plus, ces Pères professeurs étaient déjà habituellement expérimentés dans l'art de traiter les
jeunes gens, et leur programme didactique, connu et éprouvé auparavant, ne pouvait subir de
changements importants, étant celui de tout un Ordre et non de simples individus libres de leurs
mouvements. Pour ces raisons, les évêques recouraient souvent à ces maîtres pour leurs
séminaristes et ils en remerciaient Dieu parce que si, après le Concile de Trente, au moins en Italie,
des séminaires avaient été promptement établis, il n'était pas facile de trouver des professeurs
adaptés. Les Clercs réguliers répondaient parfaitement aux exigences des évêques, soit par la
douceur de leur Règle, soit par leur habit assez semblable à celui du clergé séculier.
Déjà avant la réunion du Chapitre Général, l'évêque d'Asti, Mgr Octave Broglia, et le syndic de la
ville, Mercurino Veglio, au nom du Conseil, avaient prié le P. Cavalcani d'établir dans le Collège de
Saint-Martin des classes de Belles-lettres, en confiant les classes de grammaire et d'humanités à des
professeurs laïcs et celles de rhétorique à un Barnabite. L'offrande d'une rente de cinq cents écus
dans ce but parut suffisante aux Capitulaires et ils acceptèrent à condition que l'on garantît à la

114
maison l'immunité des charges extraordinaires et qu'on la dispensât d'héberger des soldats. Ces
conditions ayant été acceptées par la ville, on commença sans tarder les classes désirées229. Un
excellent prêtre de Lodi, l'archidiacre Paul Duniero, déjà bienfaiteur des Barnabites, fit exposer au
Chapitre son projet d'établir dans le Collège de Saint-Jean des Vignes des classes publiques de
logique, de métaphysique et de théologie, avec l'offrande de cent écus annuels pour chaque
professeur. La grande majorité des Capitulaires accueillit cette pensée. Cependant, il s'agissait
toujours d'un projet à exécuter après la mort du bienfaiteur. Nous ignorons l'époque de la mort de ce
dernier ; ce fut sans doute en 1629 parce que c'est en vertu de son testament du 26 août de cette
année230 que les Pères inaugurèrent ces classes le 9 novembre 1631231. Mgr Clément Gera, évêque
de Lodi, y envoya aussitôt ses séminaristes232, et la ville, de sa propre initiative, par affection pour
les Barnabites, voulut députer deux de ses décurions comme conservateurs des nouvelles classes
pour les défendre contre toute manifestation éventuelle233. Une troisième proposition de classes fut
faite par la ville de Foligno : il s'agissait d'enseigner les Lettres et on consentait, comme l'exigeaient
les Barnabites, à ce que la grammaire fût confiée à un laïc. La proposition était appuyée d'une
promesse de deux cents écus d'or et les Pères acceptèrent. Ils refusèrent au contraire celle de deux
cents écus d'or qu'on offrait au Collège de San Frediano de Pise pour ouvrir une classe de Lettres
dans une maison fournie des meubles nécessaires. Le Chapitre crut y voir une sorte de trafic ; dans
cette maison, en effet, ils ne devaient rien faire d'autre que la classe et cela était contre l'esprit des
Constitutions234. Toutefois, pour ne pas paraître désobligeants, on leur offrit, lorsqu'ils auraient eux-
mêmes fondé ces classes, un Père pour la rhétorique. Le Collège de Saint-Alexandre proposa de
nouveau que l'enseignement des humanités fût confié à un Barnabite. Le Chapitre, comme il semble
avoir fait en pareilles circonstances, laissa au futur Père Général le soin d'accepter ou non et, au
contraire, il consentit aussitôt que ce même Collège ouvrît une classe de morale.

229 À cette fin, après le Chapitre, le P. Général y avait envoyé le P. Octave Asinari et le nouveau Supérieur de Saint-
Martin d'Asti, le P. Sylvestre Avogadro.
230 Il voulaient que les nouvelles classes à créer « Dunieriæ perpetuis temporibus nuncuparentur » (portent pour
toujours le nom de Dunieri) et c'est juste, dirons-nous avec Ronzon, « Qui aurait dit alors au bon archidiacre que les
habitants de Lodi, plus de deux siècles plus tard, seraient allés à Milan pour chercher un nom (Pierre Verri) à
donner à leur Gymnase-Lycée ? » Le scuole antiche e moderne di Lodi (Les écoles anciennes et modernes de Lodi),
Lodi, 1880, p. 33 et sv.
231 « Avec un discours très savant d'études, l'intervention de Mgr l'évêque Gera, du chapitre de la cathédrale, de tous
les chefs de la Congrégation et de messieurs les décurions de la ville .» P. Alexandre Ciseri, cité par Ronzo,, op. cit.
232 Ses successeurs firent de même jusqu'en 1726.
233 BIAGINI, Lodi e i Barnabiti. Lodi, 1897.
234 Le lecteur observera que toujours, même dans les demandes précédentes, la question financière est en première
ligne. Il est bon de rappeler que les fondateurs des classes entendaient que ces classes fûssent gratuites pour tous,
même pour les élèves de familles aisées. Les écoles publiques payantes n'existaient pas : il fallait donc un fonds
dont les rentes pûssent assurer les moyens de subsistance aux professeurs et, en même temps, la stabilité et le
développement des classes elles-mêmes.

115
2. - À cette époque, le Collège de Saint-Alexandre comptait des professeurs très remarquables,
parmi lesquels le P. Octave Boldoni, insigne helléniste et épigraphiste, ainsi que le P. Christophe
Giarda qui, après avoir enseigné les Lettres à Montargis, continuait à Milan le même enseignement.
Nous avons de lui deux opuscules de circonstance, imprimés, dans lesquels on admire une érudition
peu commune et une grande facilité de conception. L'un est intitulé Apis religiosa (L'abeille
religieuse) où, s'inspirant des abeilles de Bernini, il y décrit la vie des religieux en la confrontant
avec celle des abeilles. C'est un hommage à Urbain VIII et en même temps un traité de perfection
religieuse, sous un extérieur littéraire très élégant, publié en 1625. L'année suivante, en 1626, le P.
Giarda fut invité à un nouveau travail. Comme Mgr Bossi, ex-barnabite puis Chevalier de Malte,
mais toujours très ami de la Congrégation, venait de faire don au Collège Saint-Alexandre de sa
splendide bibliothèque, le P. Giarda voulut décrire avec une rare élégance les peintures qui en
décoraient les armoires et représentaient le genre d'études auquel chaque meuble était destiné235. Le
P. Giarda était aussi très versé en théologie, et nous le voyons nommé avec le titre de théologien,
titre qu'on donnait d'ordinaire à ceux qui, au terme de leurs études, avaient défendu leurs thèses en
public.
Sous le P. Cavalcani, les choses eurent une marche plus régulière et dès 1626 nous voyons des
scolasticats dans les Collèges de Saint-Barnabé et de Saint-Alexandre (Milan), de Sainte-Marie de
Canepanova (Pavie), des saints Blaise et Charles (Rome), des saints Jacques et Vincent (Crémone),
des saints Paul et Charles (Annecy). Dans cette énumération n'entrent pas les classes supérieures de
morale ou des cas de conscience dont on avait grand soin, soit pour l'exercice consciencieux du
saint ministère, soit à cause de la demande fréquente de prélats pour tel ou tel religieux comme
confesseur, ou conseiller, ou compagnon de visites, ou rédacteur d'actes synodaux, demandes qu'on
ne pouvait refuser. Quelquefois même, ainsi que cela était déjà arrivé à Bologne au commencement
du siècle, les Ordinaires demandaient de confier aux Barnabites la pénitencerie de la cathédrale et,
ordinairement, ces demandes étaient bien accueillies, parce qu'on y voyait aussi une bonne occasion
de propager la Congrégation. Précisément dans le Chapitre de 1626, une demande de ce genre fut
présentée au nom de l'évêque de Verceil, Mgr Jacques Goria : il désirait confier la pénitencerie à
une maison de quatre religieux que le P. Général aurait choisis. La proposition plut aux

235 Nous avons parlé de cet ex-barnabite dans le volume précédent. Nous dirons ici que, repenti dans son cœur d'avoir
un jour abandonné la Congrégation, il ne négligea aucun moyen de lui être utile, soit par des dons, soit pas les
précieuses relations qu'il avait à Rome et ailleurs. Il était l'ami du Chevalier Cassiano del Pozzo, de J.-B. Ciampoli,
ainsi que du poète Jean-Baptiste Lalli qui raconte ainsi l'origine de son Eneide travestita : « Après avoir
communiqué quatre octaves (stances de huit vers hendécasyllabes) au P. Jean Charles Alessi, j'allai voir D. Charles
Bossi, milanais, prélat de grande science et de jugement sûr, qui m'exhorta vivement à continuer un si beau
travail ». Voir PAITONI, Biblioteca auctorum, T. IV, p. 18.
Bibliothecæ Alexandrinæ Icones Symbolicæ elogiis illustratæ. Milan, 1626. Elles furent réimprimées avec un grand
luxe d'incisions dans le Thesaurus antiquitatum et historiarum de Grevio, T. IX, 6ème partie, à la fin.

116
Capitulaires, qui en remirent ensuite l'exécution aux futurs Supérieurs majeurs.

3. - Depuis quelques années déjà s'était introduit d'accepter en Congrégation des hommes d'une
piété et d'une vertu connues, sans qu'ils pussent, à cause de leur âge ou pour un autre motif,
professer les vœux de religion perpétuels.. On les appelait oblats et, dans le Chapitre Général du 17,
on avait établi pour eux quelques règles particulières. En 1626, les Pères Capitulaires y firent
quelques adjonctions pour ce qui regarde leur vie spirituelle à confier à un Père et pour l'habit au
sujet duquel il fut prescrit que, « puisqu'un habit jusqu'à mi-jambe paraît trop long et que, par
conséquent, il suffirait qu'il aille jusqu'à la ligature sous le genou, de façon à marquer quelque
différence entre eux et les convers, parce que malheureusement ils l'allongeront facilement.» Dans
le même paragraphe susdit « il semble qu'on ne doive pas leur accorder la barrette ronde, soit pour
faire comprendre aux Convers l'honneur que l'on porte à leur habit en ne l'accordant pas à ceux qui
ne sont pas acceptés pour être religieux, comme aussi pour supprimer les désordres qui peuvent se
produire à ce sujet...mais, au lieu de la barrette, on peut leur accorder la calotte d'intérieur, comme
en portent quelquefois les serviteurs, ou bien le chapeau, comme il plaira davantage à Vos
Révérences. À la messe, ils devaient servir avec le surplis, si les rites ecclésiastiques ne leur
permettaient pas d'employer le manteau. S'ils avaient apporté en Congrégation des biens immeubles
ou meubles, on devait les leur restituer dans le cas où ils seraient renvoyés et cela, soit en nature,
soit par l'équivalent, et même s'ils avaient accompli l'année de probation236. » D'après ces
dispositions, il résulte clairement que les oblats n'étaient pas destinés aux Ordres sacrés, qu'ils
étaient tenus, quelle qu'eût été leur condition, dans un état en-dessous des frères convers, et cela
parce qu'ils ne devaient pas être religieux ; et n'étant pas religieux, ils conservaient la propriété de
leurs biens, même si, durant leur séjour en Congrégation, ils ne pouvaient en disposer. Cet état, qui
les égalait en quelque sorte aux serviteurs de la communauté, n'empêchait que se présentent parfois
comme oblats des personnes riches de science et de biens de la terre. En 1626, le Chapitre lui-même
accepta comme oblat le notaire sexagénaire Vincent de Gennaro, napolitain, déjà bienfaiteur de la
communauté de Portanova où, selon son désir, il fut destiné à perpétuité. Cependant, il ne semble
pas que cette institution des oblats prit un grand développement ; mais il est vrai que si les écrits
n'en parlent pas souvent, cela pourrait être en partie attribué à la condition très humble des oblats
dans la Congrégation.
À cette institution ressemblait, comme on le comprend, celle des tertiaires de la Congrégation des
Barnabites. À quelle époque commencèrent-ils, quelles étaient les règles qui les gouvernaient, quel
fut leur développement ? Sur tout ceci nous ne pouvons rien dire ou presque rien. Il semble que les

236 Ces ordini per gli oblati (règlement pour les oblats) furent imprimés, mais on ne sait en quelle année.

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tertiaires ne furent ni institués ni gouvernés par l'autorité centrale de la Congrégation, mais qu'ils
furent institués et gouvernés à l'initiative de quelque Communauté particulière. Nous savons qu'au
moins à Pavie, ils suivaient les règles des Frères convers ; c'est ce que nous apprennent les procès
de 1674 pour Alexandre Sauli, où l'on parle d'une pieuse dame, une certaine Thérèse Valle « qui
menait une vie très mortifiée, étant tertiaire de la Congrégation de ces Pères de Canepanova »237, et
dans un autre endroit, c'est-à-dire dans le Sommaire de ces procès, « qu'elle vivait conformément
aux règles qu'observent nos Convers. 238» Nous ne nous éloignerons pas de la vérité en affirmant
qu'à Rome aussi Victoire Angelini, religieuse séculière d'un excellent esprit et dirigée dans le
chemin de la perfection chrétienne par les Barnabites de Saint-Charles ai Catinari, dans la première
partie du dix-septième siècle, fut de fait, sinon de nom, une tertiaire239.

4. - Lors du Chapitre Général de 1626 également, on parla de la translation du siège généralice de
Milan à Rome et le décret fut confirmé. Il y eut quelque opposition sur l'élection d'un nouveau
Provincial pour la Lombardie, mais on finit par en reconnaître la convenance et le choix tomba sur
le P. Innocent Chiesa240.
Le Chapitre de 1626 trouva un sujet de vives discussions dans l'heureuse mission du P. Cremona et
du P. Vénuste en Autriche. Les excellentes dispositions de l'empereur Ferdinand II et de
l'Impératrice à l'égard des Barnabites241 donnaient bon espoir pour une rapide expansion de la
Congrégation dans leurs États, une fois la difficulté de la langue heureusement vaincue. L'esprit
d'initiative du P. Cremona était assurément un bon coefficient pour la réussite de l'entreprise, mais

237 Alerien. seu Papien. Beatif. et Canoniz . ecc. Informatio super dubio an et quibus miraculos, p. 127.
238 Sommaire, p. 124 ; Le P. Onorio Bazeta, parlant de la même dame, dit : « qu'elle vit dans le célibat, avec les
Règles de notre Congrégation. » Voir aussi, comme une confirmation, dans MAGGI « Vita e segnalate azioni del
Ven. Servo di Dio Aless. Sauli (Vie et action remarquables du Vénér. Serviteur de Dieu Alexandre Sauli) ; Milan,
1741, p. 451.
239 PACICHELLI : Vita della ven. Suor M. Vittoria Angelini. Roma, 1670. Sur son tombeau à Saint-Charles ai
Catinari on lit : Mariæ Victoriæ Angelinæ – virgini septuagenariæ – Clerici regolari S. Pauli – alumnae
religiossessimæ – pos. MDCLIX
240 Homme très actif, il avait gouverné, comme Provincial, la Province romaine pendant quatre ans, de 1608 à 1612.
En 1618, il institua à Milan un Collège de Vierges qu'il nomma esclaves de Marie ; son bras droit dans cette
fondation fut madame Véronique Calcaterra (1566-1641). Leur monastère, érigé canoniquement en 1621 par
l'autorité de l'archevêque Frédéric Borromée et placé sous la protection de S. Philippe Neri, reçut du P. Chiesa les
règles de conduite spirituelle. Leur église, dédiée à saint Philippe Neri, via San Barnaba, est encore visible
aujourd'hui, bien que transformée en magasin militaire.
241 De son côté le P. Cremona ne perdait aucune occasion de les approcher. En cette année 1626, il écrivait ainsi au P.
Général : « Je décidai au milieu d'octobre de faire une fête solennelle de saint Charles...j'invitai Sa Majesté et Elle
me promit de venir. Donc, ce matin, Sa Majesté avec l'Impératrice et tous leurs enfants sont venus à Saint-Michel
en grand apparat. Avant la grand messe, j'ai fait le panégyrique de saint Charles, toutes leurs Majestés écoutèrent
avec une grande dévotion ; ensuite la Messe solennelle fut chantée par le grand Chancelier de Hongrie, qui est
évêque...à la fin, Sa Majesté, descendant du portique de l'église, retira son gant et présenta sa main à tous et me
remercia beaucoup ; l'Impératrice fit de même. Cela a été vraiment une chose de grande édification de voir toute la
maison de Sa Majesté assister avec une si grande dévotion...À l'instant viennent de finir les secondes vêpres suivies
par une très grande foule ; il est une demi heure de la nuit... » 4 novembre 1626.

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les Pères Capitulaires y découvraient aussi quelque danger. Il y aurait eu un grand préjudice pour la
Congrégation, nouvelle chez ces peuples, s'il avait été ensuite nécessaire, par insuffisance de forces,
d'abandonner des positions déjà occupées. Outre le gaspillage inutile de moyens pécuniaires et
d'énergies, l'honneur, la bonne réputation des Barnabites en auraient souffert, peut-être sans espoir
de revanche. De plus, le P. Cremona, cédant à son esprit ardent, ne semblait pas se préoccuper
beaucoup, dans l'acceptation des sujets, d'observer toutes les formes voulues par les Règles, formes
qui pourraient, à première vue, paraître un peu minutieuses et pédantes, mais que les faits
démontrent sages et très belles ; et sur ce point les Pères Capitulaires n'étaient pas disposés à
transiger. On décida donc, pour étendre la Congrégation au-delà des monts, d'user d'une certaine
modération et pour cela, comme de juste, on s'en remettait entièrement au jugement du futur
Général et de ses Assistants.

5. - Le P. Cavalcani fut élu de nouveau Général de la Congrégation car tout le monde louait sa
prudence habile et son zèle pour les observances religieuses.. D'autre part, à l'ouverture du Chapitre,
il avait laissé plusieurs choses en suspens, parmi lesquelles spécialement l'établissement des
Barnabites à Vienne et à Paris. Comme il s'agissait d'affaires très importantes, il n'aurait pas été
opportun de changer la personne qui les avait commencées pour une autre qui pouvait en avoir une
connaissance incomplète ou bien une idée différente. Il eut à modérer pendant quelque temps
l'impatience du P. Cremona, mais lorsque le cardinal d'Harrach lui fit la proposition sérieuse d'une
fondation à Prague, comme il avait pu entre-temps envoyer un religieux de langue allemande, le P.
Cavalcani décida qu'on pouvait accepter242. L'église qu'on offrait était Saint-Benoît, située dans la

242 À l'automne de 1626 furent envoyés les Pères Marc Malaguzzino de Morbegno (Côme) et Pascal Monteverde, de
Gênes. Voici comment le premier raconte les péripéties de son voyage : « Aujourd'hui 8, nous sommes arrivés en
bonne santé, par la grâce de Dieu, à Saint-Michel de Vienne...Maintenant, puisque je vous ai donné à Venise un
résumé de notre voyage, je vais continuer et vous dire qu'ayant entendu dans cette ville que les paysans s'étaient
soulevés contre l'Empire, même dans les pays par où nous sommes passés, il fut nécessaire de nous arrêter plus que
nous n'aurions voulu, pour en avoir des informations certaines, après quoi nous regagnâmes Trieste par mer. À
Trieste, première ville de l'Empire que nous rencontrâmes, sur le bord de la mer, nous avons logé chez les R. P.
Jésuites, accueillis avec une très grande charité et empressement ; nous y trouvâmes une pénurie et un manque de
chevaux, bien que nous ayons été aidés par un gentilhomme de cette ville qui nous les procura, mais nous les avons
payés cher. En dix jours, nous arrivâmes à Lubiana (Leybach), ville importante, où nous fûmes aussi accueillis
aimablement par les Pères Jésuites, chez lesquels nous fûmes obligés de nous arrêter presque trois jours, le Père D.
Pascal ayant souffert du voyage. Nous recommençâmes alors à entendre dire qu'entre Laybach et Gratz il y avait un
certain endroit infesté par la peste. Ce fut une raison pour allonger notre voyage, n'ayant pu trouver de meilleur
guide que quelqu'un qui ne savait pas d'autre langue que le slavon et nous ne nous comprenions pas du tout...et
malgré toute la diligence possible, nous ne nous trouvâmes éloignés de cet endroit que d'un mille italien alors qu'il
est éloigné de Gratz presque d'une journée et est appelé, si je me souviens bien, Ernaus ou Hernausen. Si nous
n'avions pas eu grand soin de faire viser les certificats de santé de Crémone jusqu'à Gratz, nous aurions couru le
danger d'être obligés de retourner en arrière, avec de plus la menace de la potence, parce que, en dehors de la porte
par laquelle nous sommes entrés à Gratz, nous avons vu un gibet érigé auquel on pend ceux qui fraudent les
certificats de santé...Ensuite, allant par la voie ordinaire de Gratz à Vienne, nous avons trouvé monsieur César Tosi,
marchand qui habite à Milan à la petite croix de la Porta Romana près de Saint-Alexandre...Il nous dit qu'il partait
pour Milan où il s'arrêterait pendant quinze jours et qu'ensuite il reviendrait à Vienne. En sorte que si vous le

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partie la plus élevée de la ville243, et non des moins remarquables, soit par son importance historique
que par sa construction. Le P. Florio Cremona se rendit à Prague avec le P. Julien Dommers,
nouveau prêtre, qui célébra sa première messe dans la chapelle impériale en présence de l'Empereur
et de l'Impératrice. Tout de suite après, le Vicaire général de l'archevêque, délégué à cet effet,
accompagna les deux Pères à l'église paroissiale Saint-Benoît où, après avoir reçu leur profession de
foi et accompli les autres rites en usage dans ce pays, il les mit en possession de l'église et de tout ce
qui lui appartenait. Ce fut en ces jours-là que le P. Cremona fut nommé, avec un chanoine de la
cathédrale, Ernest de Plattenstein, par le cardinal d'Arrach qui ne se lassait pas de favoriser les
Barnabites, Visiteur général de tout le diocèse. Le P. Cremona déploya dans cet office tout le zèle
dont débordait son âme ardente et, par de bonnes conversions de Hussites et d'autres travaux
apostoliques, il se rendit toujours plus agréable au cardinal qui l'appelait ordinairement son bras
droit. Sur ces entrefaites, le P. Cremona fut privé du P. Vénuste, son premier compagnon dans cette
mission. Il mourut à Vienne, après avoir dépensé généreusement ses forces dans la conversion de
nombreux hérétiques et donné à tous de grands exemples de sainteté de vie. À ses funérailles
célébrées à Saint-Michel mais avec la simplicité voulue par la Règle, assista un foule extraordinaire
de gens de tout rang244.
En vérité, cette église de Saint-Benoît, bien que la seule de Prague demeurée à l'abri du pillage des
hérétiques, n'était pas tout ce que le P. Cremona aurait désiré245. Presque en même temps, le comte
de Collalto avait fait une autre proposition au P. Cremona246. Une troisième lui vint du cardinal
d'Harrach lui-même et elle était importante : il s'agissait d'établir une maison d''études, une espèce
d'université, comme on avait fait à Annecy247. Mais à tous ces projets s'opposait la pénurie de sujets
et le P. Cavalcani se vit contraint de refuser. Toutefois, elles étaient toujours une preuve du grand
intérêt que le P. Cremona rencontra en Allemagne et il était bon d'en profiter pour préparer une plus
grande diffusion dans ce pays. Déjà en mai 1626, on avait envoyé quelques jeunes étudiants et, plus
tard, on permit à deux Clercs de faire leur noviciat à Saint-Michel et on permit aussi aux prêtres qui
se présenteraient à cette Communauté et que le P. Général aurait acceptés selon les normes des

voulez, Révérend Père, il accompagnera les trois prêtres que le Père D. Florio, notre Supérieur, m'a dit que vous
m'enverrez bientôt ; ils auront plus de chance que nous. Sur ce, je finis en hâte... »
243 « Tout près du palais de Sa Majesté et du Cardinal » dit un Recueil des choses d'Allemagne depuis la première
année de la Mission ». Archives de Saint-Barnabé.
244 « et cependant tout fut fait avec simplicité, comme on le fait dans la Congrégation, mais le crédit qu'avait ce Père
attira tout le peuple pour le voir mort. Recueil cité.
245 Entre autres, elle n'avait pas de rentes, mais le cardinal d'Harrach, dans sa lettre à l'Empereur signalant qu'il voulait
demander cette église pour les Barnabites notait : « Stabiles reditus nullos habet, tamen aliunde, si V. Majestas
jusserit, ex adjunctione alterius alicujus beneficii, illis sufficienter provideri poterit. » (Elle n'a aucun revenu stable,
mais d'autre part, si Votre Majesté le commande, si on ajoute ceux provenant de quelque autre bénéfice, cela pourra
être suffisant pour eux). Prague 21 août 1627.
246 Lettre du P. Cremona du 16 octobre 1627.
247 Ibidem.

120
Constitutions, d'y faire l'épreuve du noviciat.

6. - Entre-temps, les démarches pour l'établissement des Barnabites à Paris prenaient également une
bonne tournure. Ce fut saint François de Sales lui-même qui, du haut du ciel, sembla l'offrir à ses
chers Pères. Affligés de sa perte, ils conservaient pour sa mémoire une profonde vénération et ils ne
cessaient de répandre la renommée de ses vertus remarquables, poussant le peuple à penser au cher
défunt, non pas tant pour lui obtenir l'éternel repos que pour obtenir son intercession dans leurs
besoins. Les religieuses de la Visitation travaillaient dans le même but et lorsque, d'accord avec le
nouvel évêque d'Annecy et avec les princes de Savoie, elles résolurent d'introduire la cause pour la
canonisation de saint François, elles s'adressèrent spontanément aux Barnabites avec cette
familiarité qui naît de la certitude des affections et des désirs communs248.
Témoin de l'amitié toute fraternelle qui avait existé entre leur saint fondateur et le P. Guérin, la
sainte Mère Jeanne de Chantal fit demander par le prince Victor Amédée que ce Père assumât la
charge de postulateur de la cause et le P. Général, par reconnaissance aussi envers François de
Sales, y consentit, dispensant à cet effet le P. Guérin d'autres occupations et lui accordant d'autres
Pères pour l'aider249.
Avant tout, il était nécessaire de recueillir les témoignages sur la renommée de sainteté du défunt
partout où il avait été plus connu et le P. Guérin, après un court séjour à Rome250et après avoir
entendu les témoins de la Savoie, passa en France avec le P. Maurice Marin, pour y continuer les
mêmes recherches. Partis d'Annecy le 19 novembre 1627, ils s'arrêtèrent un peu à Grenoble,
ensuite, par Lyon et Dijon, ils arrivèrent à Paris où les attendait l'archevêque de Bourges, frère de
Madame de Chantal, nommé avec l'archevêque de Paris, commissaire apostolique. Ils furent logés

248 En même temps que les Sœurs de la Visitation, l'affaire était grandement désirée par l'évêque de Genève, par le
Chapitre de la cathédrale et par le prince Victor Amédée de Savoie, qui fit les premières propositions au P. Guérin.
249 Le consentement du P. Général est d'avril 1624 ; le P. Guérin avait déjà rendu de signalés services aux religieuses
de la Visitation : déjà pendant la vie de saint François de Sales, il avait travaillé à Rome, en 1618, pour leur obtenir
la dispense de l'office canonial et de dire seulement celui de la Sainte Vierge. Voir deux lettres du Saint au P.
Guérin sur ce sujet dans Œuvres complètes, t. XVIII , p. 186-188 et 195-197. Le privilège fut obtenu mais
seulement pour sept ans, le 23 avril 1608.
250 « Le Père Don Juste, écrivait la Mère Jeanne de Chantal à la Mère de Blonay, pâtit grandement à Rome ; priez pour
lui ; c'est une digne âme toute de Dieu, à notre bienheureux Père et à nous. Il veut que je fasse ses excuses de ce
qu'il ne vous a pas écrit en réponse de la vôtre. Il me dit qu'il ne le veut pas faire qu'il n'ait répons de mgr le
cardinal sur la dernière demande que nous lui avons faite de notre office ( on désirait le privilège perpétuel). Ce bon
Père m'écrit que m. Ramus a traduit l'Introduction en latin et désire la faire imprimer à Lyon. Je vous prie d'en
parler au libraire et de faire savoir au Père Don Juste la réponse. » Lettres, etc. p. 601. Et quelques jours après :
« Depuis cette lettre écrite, j'ai reçu des nouvelles du bon Père Don Juste. Il a obtenu (grâce à Dieu) la confirmation
de nos saintes constitutions et tout ce qu'il désirait pour l'achèvement de la béatification de notre bienheureux Père,
et de la sorte qu'il m'a parlé, je crois, mon très cher Seigneur, que la commission de la poursuite de cette œuvre vous
est remise. Ce bon Père a été élu provincial de son ordre en Piémont. Cela n'empêchera pas qu'il ne vous
accompagne quand il faudra. » Lettre à Mgr de Bourges, en 1626. La perpétuité du privilège fut obtenue le 9 juillet
1626, douze jours avant la bulle d'approbation des Constitutions de la Visitation.

121
dans la maison de Madame de Villeneuve251, veuve du Magistrat rapporteur au Conseil d'État.
Après Noël de cette année, les deux Pères se présentèrent plusieurs fois devant les commissaires
apostoliques. Le P. Cavalcani avait recommandé au P. Guérin, avant son départ pour la France, de
travailler pour obtenir une maison à Paris. La circonstance était très favorable : Mgr l'archevêque de
Bourges, sa sainte sœur, l'évêque de Genève, lorsqu'ils eurent connaissance de ce désir, le
favorisèrent avec ardeur252 ; le cardinal Bandini, préfet de la Propagande, écrivit de Rome à ce sujet
à l'archevêque de Paris. Celui-ci, en fréquentant le P. Guérin, se prit à l'aimer. Nous ne saurions dire
laquelle de ces personnes réussit à changer la manière de voir de l'archevêque. Il semble que celui
qui eut la plus grande influence fut Mgr de Bourges envers lequel, paraît-il, il avait de grandes
obligations. De toute manière, au printemps de 1629, toutes les difficultés étaient surmontées et
l'archevêque de Paris permit aux Barnabites d'ouvrir un oratoire public dans le bourg de Saint-
Jacques, dans une maison qu'ils avaient louée. L'oratoire fut inauguré le 1er mai.
Le P. Marin, resté à Paris pendant que le P. Guérin avait dû depuis un certain temps se rendre à
Orléans, informait ainsi le P. Général de cet événement : « Je vous confirme la nouvelle de notre
établissement dans cette ville, l'ouverture et la bénédiction de notre chapelle faite le 1er de ce mois
avec grand concours de nos amis et l'allégresse de tout le voisinage. Mr Guyard, Vicaire général fit
la cérémonie et la bénédiction et célébra la messe ; notre Don Anselme (Chardon) fit le discours à la
satisfaction de tous253. Plus tard, le P. Guérin écrivait dans une information sur la maison de
Paris : « À l'occasion du jubilé (publié par Urbain VIII pour obtenir la paix entre la France et
l'Espagne), il y eut une très grande foule parce que Mgr de Paris fixa notre oratoire comme un des
endroits à visiter afin de gagner le dit jubilé ; la reine y vint, l'archevêque la reçut et célébra la
messe. Pour satisfaire la foule qui se pressait pour les confessions, nos Pères de Montargis vinrent à
Paris et y restèrent pendant le jubilé pour confesser, à la grande satisfaction du peuple, ce qui les fit
connaître de toute la ville et des étrangers qui étaient venus à Paris ; on a beaucoup loué
l'ornementation et la propreté de l'église254. »
Dans la lettre déjà citée, le P. Guérin disait un mot des nouvelles préoccupations : « Nos amis sont

251 C'est la fondatrice des Filles de la Croix, Marie Lhuillier, veuve en 1618 de Claude Marcel de Villeneuve ; elle fut
la fille spirituelle de saint François de Sales et de saint Vincent de Paul et grande amie de la Mère Jeanne de
Chantal, pour laquelle elle fonda deux monastères de la Visitation à Paris. Elle mourut saintement le 15 janvier
1650.
252 Nous le savons par sainte Jeanne de Chantal, qui en écrivait ainsi le 30 juillet 1628 à l'évêque de Genève : « Mgr de
Paris donne toujours quelques espérances pour les affaires de nos bons Pères Barnabites. Mgr de Bourges laissa le
soin de cette poursuite à notre chère sœur de Villeneuve et à ma fille de Chantal, lesquelles ne s'y endormiront pas.
Certes, nous y emploierons tout ce qui se pourra imaginer pour la faire réussir. Je vous supplie, mon très cher
Seigneur, d'en assurer notre tant bon et cordial Père Prévôt (Guérin) et me permettez, s'il vous plaît, que je le salue
très humblement ; je l'honore et chéris de tout mon cœur pour la sainte affection qu'il a pour les affaires de notre
bienheureux Père, dont nous lui sommes très obligées. » Lettres, VI. 187.
253 Lettre du 17 mai 1629. Archives de Saint-Barnabé.
254 Information pour la maison de Paris. Archives de Saint-Barnabé.

122
d'avis d'obtenir chaleureusement le plus tôt possible le consentement du Parlement (de Paris) parce
que periculum est in mora (il est dangereux de traîner), car on parle de faire un décret sur la
multiplication des maisons religieuses dans cette ville où on ne parle que de nouveaux
établissements...Nous attendons de savoir ce qu'on aura décidé pour le noviciat, parce que beaucoup
de sujets se présentent et d'autres attendent ce que nous ferons. Avec la grâce de Dieu, les sujets ne
manqueront pas, pourvu qu'il y ait moyen de les loger. » Pour les délivrer de cette inquiétude, il se
présenta une offre de l'archevêque de Paris lui-même. Sa défiance d'autrefois à l'égard des
Barnabites avait fait place à une égale sympathie et, voulant les établir à Paris d'une manière plus
stable, avec une église à eux, il leur céda en 1631 son prieuré de Saint-Éloi, dont l'église était
desservie par trois ecclésiastiques, église, en vérité, ni très grande, ni bien conservée, mais placée en
plein centre de Paris. Les Pères la reçurent par un acte du 26 juin 1631, en s'engageant à la restaurer
et, en effet, ils se mirent immédiatement à l'œuvre. En 1640, ayant satisfait à leurs obligations, ils
purent licencier une confrérie de maréchaux-ferrants qui, honorant saint Éloi comme leur patron, s'y
était depuis longtemps établie sans aucun droit255. Le mérite de ces heureux succès est dû tout
spécialement au P. Chardon, orateur et poète256 et, en son temps, très habile dans les affaires.

7. - Entre-temps se préparait l'établissement des Barnabites dans la ville d'Étampes. Les classes
ouvertes à Montargis avaient fait naître dans les environs le désir de les inviter. Mgr de Bellegarde,
archevêque de Sens, leur grand ami, eut la pensée de leur confier un ancien collège de cette ville et
il lui fut facile de persuader les habitants , d'autant plus que les Barnabites y étaient déjà connus, les
deux frères Fouldrier, d'Étampes, étant entrés dans la Congrégation en 1600 : Nicolas, ancien
avocat, mort prématurément, et Lucien. L'offre fut faite en 1626 et, grâce aux bons offices de Jean
Fouldrier, lieutenant des maréchaux et frère des deux jeunes religieux nommés ci-dessus, on assigna
aux Pères le local où enseignaient, mais avec peu de fruit, quelques maîtres séculiers, maintenus en
partie avec les rentes d'une léproserie dite de Saint-Lazare, demeurée presque vide257. Pour l'église,
l'archevêque lui-même y pourvut, obtenant de la ville qu'on donnât aux Pères en 1629 celle qui
appartenait à l'hôpital Saint-Antoine, après accord avec les prêtres qui la desservaient.
Un ami des Barnabites, Jacques Petau, lieutenant général d'Étampes, voulut dans son testament les

255 Nous trouvons ces détails dans BRENI : Les Antiquités de Paris, 1639, supplément p. 12. Au sujet des restaurations
on ajoute : « l'église...ils (les Barnabites) l'ont très bien réparée estant auparavant pour la grande antiquité fort en
décadence, la nef refaite, avec gallerie en haut et une tribune en bas d'icelle ; vers la grande porte au chef d'icelle est
le chœur où les Pères disent leur office et audevant est le grand autel. » (vieux français).
256 GRILLET, (Dictionnaire de la Savoie. Chambery, 1807) dit de lui : « Professeur de rhétorique dans le collège de la
même ville (d'Annecy), composa des églogues latines pour la mort de saint François de Sales, que l'on récita dans
un exercice littéraire l'an 1628. »
257 Notice historique sur le culte et les reliques des saints Martyrs Cant, Cantien et Cantanille, patrons de la ville
d'Étampes. (Versailles 1866) par M. l'abbé Bonvoisin, curé de N. D. d'Étampes.

123
favoriser par un legs qui les mit tout d'abord dans quelque embarras258. Le but du legs était d'aider la
construction de leur maison et ensuite d'y maintenir deux boursiers à perpétuité. Ces boursiers
étaient deux élèves-serviteurs et Petau voulait par ce legs faire aussi bénéficier la ville, en
permettant que deux jeunes gens du peuple pussent étudier, dans les heures libres du service,
comme cela se pratiquait déjà à Paris et ailleurs. Il y avait l'obstacle de la règle, de ne pas admettre
dans la maison des personnes étrangères, et il est certain qu'au début de ce que nous appelons
collège, pensionnat ou séminaire les supérieurs majeurs s'y seraient opposés. Le P. Anselme
Chardon, en écrivant au P. Général, insinue qu'on n'a pas voulu aller contre les Constitutions, mais
il laisse voir qu'il aurait aimé pouvoir faire une expérience de ce qu'on appelait alors economia.
Nous sommes encore obligés, dit-il, avec le temps et la commodité d'établir une économie ou
maison de pensionnaires ; au sujet de cette obligation, je dirai seulement à Votre Paternité que les
Pères de Montargis, n'y étant pas obligés et même, au contraire, ayant dans le contrat de fondation
défense expresse de le faire, ont cependant acheté une maison de mille écus et en ont érigé une à
leurs frais pour maintenir florissant le Collège et gagner afin de pouvoir maintenir un plus grand
nombre de Pères. Les Pères Jésuites en tiennent beaucoup, sans obligation, dans leurs séminaires
parce qu'ils en ont besoin ; nous pourrions faire de même nous aussi. » La disposition testamentaire
de Peteau était en harmonie avec une des deux conditions qui figuraient dans l'acte de cession des
classes d'Étampes aux Barnabites. Puisque ceux-ci acceptèrent le testament de Peteau et la cession
et, en même temps, n'acceptèrent pas le pensionnat et demeurèrent en paix à Étampes, nous devons
croire qu'ils profitèrent largement de la clause « avec le temps et la commodité » dont parle le P.
Chardon. Il est encore probable que la ville demeura si contente de la cession faite qu'elle ne fit
aucun cas de l'inobservance de cette condition. Il semble qu'il s'agissait de classes de Lettres et que
les Barnabites pouvaient se faire remplacer par des maîtres séculiers, mais en gardant toujours la
direction et la surveillance. L'obligation n'était pas grave et c'est pour cela que, pendant plusieurs
années, cette maison ne fut considérée que comme une mission ou, comme on disait encore, un
hospice. Ce fut seulement en 1644 qu'elle fut érigée en Supériorat et eut pour premier Supérieur le
P. Candide Poscolonna259. L'aménité de l'endroit et la courtoisie des habitants rendaient ce séjour

258 On lit dans le testament : « Depuis, le collège ayant esté baillé aux Pères Barnabites, je veux leur estre baillé la
somme de huict mille francs, tant pour y faire bastir, que pour la fondation de deux boursiers à perpétuité. Ainsy
qu'avons ensemble le Père Anselme (Chardon) et moi, sans la charge, ny subiection à l'Église St. Basile, fait en l'an
1629. Ainsi signe Jacques Petau. » Également une lettre du P. Ribiollet (Provincial de France de 1665 à 1668) au .
Général nous informe que parmi les charges de la cession il y avait « tenir l'économie avec les pensionnaires
demeurant dans le Collège, et cette condition est ainsi mise dans le contrat que, sans elle, il est tenu pour nul . »
259 Actes du Supérieur général.
260 Nous lisons dans une lettre du P. Chardon : « Étampes est un endroit important, au moins comme Monza,
rempli de personnes fort honnêtes, pour ainsi dire aux portes de Paris, où nous avons beaucoup d'amis et de
bienfaiteurs...J'ajoute que tous les habitants méritent que nous leur montrions une gratitude particulière car ils nous
ont montré beaucoup d'affection et d'amabilité en nous donnant non seulement le consentement avec joie mais, de

124
agréable aux Barnabites260 et, d'autre part, le bien qu'ils y opérèrent dès le commencement parvint à
la connaissance du roi Louis XIII lui-même et, dans une lettre au P. Général, il s'en réjouissait
grandement et promettait sa protection261.
Les Pères de Montargis eurent une très grande part dans l'établissement de la Congrégation à
Étampes. L'année précédente, ils avaient commencé la construction de l'église de leur communauté.
Le plan en fut fait par le P. Laurent Binago et, le 22 août, on procéda à la pose de la première pierre.
Pour parrain de la nouvelle église, dédiée à saint Louis de France, on voulut le frère même de Louis
XIII, duc d'Orléans qui accepta et se fit représenter par le gouverneur de Montargis, Antoine des
Hayes262. Il est bon d'enregistrer ici un autre fait : « Leur piété, écrit une religieuse visitandine, leur
suggéra qu'après avoir reçu le bienfait de leur fondation dans cette ville par l'entremise de notre
bienheureux Père, ils devaient le reconnaître dans ses filles afin que, comme ils instruisaient,
attiraient et faisaient fleurir les vertus chez les jeunes gens, nos chères sœurs servissent elles aussi
de doux refuge aux jeunes filles ; c'est pourquoi ils décidèrent de promouvoir l'établissement d'une
de nos maisons à Montargis, ville de passage, où la vie est très facile, portée à la piété et située dans
le beau milieu de la France. Mgr de Sens, Octave de Bellegarde, dont dépend Montargis, approuva
et loua ce projet. En trois jours, les révérend Pères Gallicio et Longuin préparèrent la maison, la
chapelle, l'autel et la clôture et allèrent à Orléans263 avec un équipage pour accompagner les
fondatrices264. » La vénérable Mère Clément était la Supérieure265.

8. - En Italie aussi, le second généralat du P. Cavalcani compte diverses fondations. La première en
date est celle de Mantoue. La famille Gonzaga avait toujours beaucoup de bienveillance pour les
Barnabites et se félicitait de leur Collège de Casale ; c'est pourquoi, le P. Cavalcani crut bon de
tenter une fondation à Mantoue même. En 1623, le P. Merati avait prêché le Carême dans l'église

plus, en contribuant de leurs biens, chacun en particulier...La maison du collège est dans un très bel emplacement,
sur la route principale, près du palais de justice, en très bon air ; elle est très bien construite et consiste en deux
corps de logis. » Archives de Saint-Barnabé. Cart. XXIII.
260
261 Nous la reproduisons dans l'Appendice. En 1631, Basile Fleureau d'Étampes entra dans la Congrégation où, occupé
à divers emplois, il mérita la reconnaissance de sa ville natale en publiant à Paris Les antiquités de la ville
d'Étampes.
262 Acta Collegii Montis Argii où est reproduite l'inscription de la pierre. Le P. Chardon lut le discours de circonstance.
C'était un discours d'adieu...car, six jours après, il cessait de vivre.
263 Le P. Jean Augustin Gallicio, Supérieur de Montargis, fut chargé par l'Ordinaire de la direction provisoire du
nouveau monastère.
264 Œuvres de sainte Jeanne de Chantal, VI, p. 212-213 où on cite une histoire inédite de la fondation de Montargis.
L'inauguration eut lieu le 5 octobre 1628.
265 À la demande des Visitandines, le P. Gallicio écrivit en latin la vie de cette religieuse (Lyon 1669). On en publia
une traduction française en 1686. Récemment, (Paris, 1916) M. Saudreau a publié Les tendresses du Seigneur pour
une âme fidèle ou vie de la Mère a. M. Clément, etc. pour laquelle il s'est beaucoup servi de l'ouvrage du P.
Gallicio. Il y a inséré l'échange de lettres entre celui-ci et sainte J. de Chantal et, à la page 300, il donne l'explication
du titre donné par le pieux barnabite à son ouvrage : Idea divinae benignitatis in serva sua, etc. (Idée de la divine
douceur dans sa servante, etc.)

125
ducale de Sainte-Barbe, recueillant, outre le fruit spirituel, de nombreux applaudissements même de
la Cour et du duc Ferdinand qui, ayant laissé la pourpre, avait succédé en 1612 à François II.
Le P. Merati, comme théologien, était très estimé de Marguerite de Savoie, veuve de François II et
père de la petite princesse Marie. Confiant dans ces appuis, le P. Cavalcani, en janvier 1627, envoya
le P. Crisogono Cavagnolo demander au duc Vincent II, qui avait succédé en 1624 à son frère
Ferdinand, un emplacement favorable pour la Congrégation266. La supplique fut bien accueillie et,
en attendant le placet de l'évêque Mgr Gemelli267, le duc accorda aux Barnabites l'église du Saint
Sauveur avec les maisons adjacentes.
Le P. Cavalcani y était déjà entré en possession, lorsque les israélites rappelèrent un décret du duc
Guillaume en vertu duquel Saint-Sauveur près du Ghetto ne pouvait être donné à des moines ou à
des réguliers ; et cela afin d'éviter des litiges entre israélites et chrétiens268. Toute discussion était
inutile : le décret existait et les hébreux en demandaient l'observation. On en vint à un accord269.
Moyennant une compensation en argent payée par les juifs, les Barnabites renoncèrent à l'église et
achetèrent à un certain Tosi une maison près de l'oratoire de Saint-Marie Gentile270, et en
accommodèrent une partie pour servir d'église qu'ils voulurent dédier à saint Charles ainsi que la
maison. L'église fut ouverte au public le 18 juillet 1628. Comme cette maison était très étroite, il
semble providentiel que le propriétaire de deux maisons contiguës décidât d'entrer chez les
Barnabites et de les leur céder271. Il s'appelait Charles Margone et, tout en étant noble et riche, il
voulut être simple frère convers et, comme tel, fugitif en 1634. Six ans plus tard, les Pères purent
ouvrir un nouvel oratoire, en laissant l'ancien qui s'appelait S. Charles le Vieux. Les Barnabites ne
purent construire à Mantoue une véritable église qu'en 1673, lorsque le P. Henri Violardi fut nommé
évêque de cette ville ; elle fut terminée en 1677, sauf la façade qui fut exécutée en 1695 grâce à la
munificence du comte Palfy. Portioli, loin d'être partial en faveur des religieux en général, nous
informe de l'opinion dont jouissaient les Barnabites à Mantoue : « Comme Ordre monastique, les
Barnabites furent un des plus respectés et la Communauté de Mantoue se distingua par son zèle
religieux et par sa conduite régulière. Elle compta aussi des hommes cultivés. Leur fondation ne se

266 Archives Gonzaga à Mantoue. Plusieurs détails sur cette fondation se trouvent dans PORTIOLI : Collegio e Chiesa
di S. Carlo in Mantova. (Mantova, 1879).
267 L'évêque était à Prague mais, dans une lettre du 26 avril 1626 à son vicaire général, il se montrait très favorable. Le
consentement de l'Ordinaire fut donné le 15 juillet.
268 PORTIOLI, o. c.
269 Par ordre de l'autorité ecclésiastique, l'église fut désacralisée.
270 Le duc Vincent avait cédé cette église aux Barnabites, mais Urbain VIII, voulant la conserver à la Compagnie de la
bonne mort qui la desservait, n'approuva pas. Cependant les Pères ne pensèrent pas alors à changer de place parce
que la maison Tosi était dans une position très centrale et éloignée des autres réguliers.
271 Une de ces deux maisons avait été donnée aux Barnabites par la princesse Marie Gonzaga, dans la supposition
qu'elle lui appartenait. Lorsqu'on connut l'équivoque, Margone fit valoir ses droits et ce fut alors qu'il connut les
Barnabites.

126
fixait pas un but spécial. À Mantoue seulement, ils prirent soin de la Compagnie pour le rachat des
captifs, qu'ils voulurent établir dans leur église et dont le but était de recueillir de l'argent afin de
délivrer les chrétiens faits prisonniers par les corsaires barbares. D'après ce que j'ai relevé dans leurs
Actes qui se conservent encore, ils furent des religieux d'une grande régularité et très bien
organisés272. »
Pour un établissement de la Congrégation à Florence, il y avait déjà eu de bonnes occasions dès la
fin du XVIe siècle. Ferdinand I et Côme II, très amis du P. Mazenta et des Pères de la maison de
Pise, avaient fait de bonnes propositions mais, par suite de diverses circonstances, on n'avait rien pu
conclure. Il était réservé au P. Cavalcani, toscan, d'établir les Barnabites à Florence en ayant saisi au
vol une occasion tout à fait commune. Le P. Césaire Fino, se rendant à Pise pour y prêcher, passa
par Florence et rencontra à Saint-Laurent un vieux prêtre très pieux, un certain Thomas Perini,
bénéficier de cette basilique ce dernier lui apprit qu'ayant une maison avec un oratoire, il aurait
désiré, avant de mourir, mettre le tout entre les mains d'une Congrégation religieuse. On était en
octobre 1626. À peine le P. Cavalcani en fut-il informé qu'il pria le Supérieur de la maison de Pise,
le P. Ange Bossi, de se rendre à Florence pour exhorter ce bon prêtre à favoriser les Barnabites.
Cela lui fut facile, comme aussi il fut facile d'obtenir le consentement du Grand-Duc ; celui de
Rome fut obtenu par la Grande-Duchesse, qui était régente, le 19 février 1627. Restait un obstacle :
l'aversion de l'archevêque, et l'affaire parut désespérée. Plus tard, cependant, il sembla que
l'archevêque s'adoucissait, et le P. Boldoni fut envoyé à Florence pour montrer à l'abbé Perini qu'on
n'abandonnait pas le projet et pour acheter une maison contiguë à l'oratoire et qui pourrait servir de
maison pour la future communauté. Afin de mieux radoucir l'archevêque, on obtint de Rome la
permission de procéder à cette fondation à condition qu'il y aurait peu de Pères et qu'ils seraient
soumis à l'Ordinaire ; en même temps, l'archevêque ayant demandé deux canonistes, le P. Général
s'empressa de le satisfaire en envoyant le P. Philibert Marchini et en lui promettant un peu plus tard
le P. Célestin Pucciteli273.
Arrivé à Florence, le P. Marchini obtint promptement le consentement et se mit aussitôt à préparer
l'oratoire cédé. Mais les Carmes et les Augustins, qui avaient leurs églises dans les environs,
intentèrent un procès aux Barnabites en prétextant certains privilèges sur la distance à observer par
les nouvelles maisons religieuses. Les privilèges existaient réellement, mais les Barnabites
observaient que, si l'on voulait recourir aux privilèges, eux aussi, en vertu de la participation qu'ils
avaient aux privilèges des Théatins, que Grégoire XVI avait privilégiés dans la même mesure que
les Ordres mendiants (les Carmes et les Augustins étaient de ce nombre), ils auraient pu les

272 La Chiesa e il Collegio, etc. o. c.
273 La propriétaire était une certaine dame Ugolini, qui y tenait un pensionnat de petites filles.

127
invoquer et, en cas de conflit entre Ordres également privilégiés, il était juste de s'en tenir à la
raison commune. Le P. Marchioni soutint cette thèse avec beaucoup d'esprit et d'érudition et la
victoire fut obtenue trois mois après, par une sentence de l'archevêché du 7 octobre 1627 ; il en fut
de même de la part de la S. Congrégation du Concile à laquelle en avait appelé la partie adverse.
Toutefois, après cette contestation, il n'y eut pas de trace de rancœur mais, au contraire, une
émulation réciproque de services rendus. Les Barnabites avaient mérité cette heureuse issue entre
autre par la patience héroïque avec laquelle ils avaient souffert de très graves ennuis matériels et
moraux. Obligés par l'obéissance à rester à Florence, ils furent réduits à n'avoir plus ni oratoire, ni
un toit ou se reposer, obligés de dormir la nuit sur les bois et les décombres de l'oratoire démoli.
Lorsqu'il plut à Dieu, un brave homme du voisinage, touché de compassion, voulut les accueillir
dans sa maison, malgré son incommodité. Le procès terminé, la maison obtenue, on reprit les
travaux à l'église avec un plus grand courage : petite, comme l'imposait la modicité des moyens,
mais décente, elle put accueillir les offices en 1629.
Parmi les œuvres inspirées par le zèle des Pères de Florence, nous rappelons la Congrégation de
l'Ange gardien. Né en 1636, elle fut en très grande faveur et les Grands-Ducs eux-mêmes prirent
l'habitude de s'y inscrire. On songea alors à une nouvelle église ; un terrain fut acheté près de
l'église de saint Romolo et on commença les travaux. En 1641, la nouvelle église était terminée et
ouverte au public. Les archevêques et les Grands-Ducs choisissaient leur théologien parmi les
Barnabites.
À l'occasion du mariage de Marguerite de Medici avec Odoardo Farnese, le P. Cavalcani,
connaissant l'affection de celle-ci pour la Congrégation et désirant depuis longtemps s'établir à
Plaisance, la pria de lui obtenir cette faveur de son époux. Elle y consentit volontiers et lui obtint
même tout de suite le consentement de l'évêque Mgr Scappi qui, du reste, connaissait les
Barnabites pour le bien qu'ils faisaient à Montù Beccaria, bourgade de son diocèse. D'autre part, le
curé de Saint-Ulderico à Plaisance qui, depuis longtemps, avait offert sa cure en faveur des Pères,
connaissant maintenant les intentions du P. Cavalcani, lui proposa la paroisse de Sainte-Brigitte, se
chargeant d'amener le curé de celle-ci, François Devoti, à renoncer en leur faveur. On commença
les démarches en ce sens en 1628 et, le consentement ducal ayant été obtenu en mars de l'année
suivante, le P. Cavalcani envoya le P. François Grassi pour traiter de l'achat de Sainte-Brigitte, mais
tout fut arrêté par la peste, dont nous parlerons bientôt, et le P. Grassi se consacra avec une grande
charité à l'assistance des pestiférés. Oublieux de lui-même, il tomba saintement victime de sa
charité en septembre 1630, suivi bientôt dans la tombe par le frère convers François Lanzano.
Mourant, le P. Grassi chargea le curé de S. Ulderico de retirer les papiers pour la fondation projetée,

128
laquelle devint définitive en vertu de deux Bulles du 22 avril 1631274. Tous les droits de l'église
Sainte-Brigitte passaient aux Barnabites, représentés par le P. Franco Gemelli et par le P. Corneille
Porzio. On passa sur les conditions un peu mesquines de Devoti, en considérant l'antiquité et
l'importance de l'église275. Poggiali raconte beaucoup de détails sur la prise de possession de Sainte-
Brigitte par les Barnabites et il conclut : Le premier Supérieur ou Prévôt de la Communauté de
Sainte-Brigitte fut le P. D. Corneille Porzio, nommé ci-dessus, qui se mit tout de suite à restaurer
cette vielle bâtisse toute branlante et en ruines, mais le bon religieux, plus occupé de
l'embellissement de l'église que de la sécurité de la maison eut un accident qu'un autre, moins zélé
mais plus prudent, aurait sans doute évité. « Le 4 février 1635, raconte Boselli, dans le monastère de
Sainte-Brigitte au Borgo, le grand poids de la neige fit tomber un plancher qui tua le P. D.
Corneille, Supérieur des Clercs Barnabites, réguliers de saint Paul habitant en cet endroit. Il y fut le
premier enseveli après qu'ils prirent possession de cette église. » Malgré un si funeste exemple,
encore aujourd'hui, la maison Sainte-Brigitte est une construction irrégulière et incommode,
composée de diverses masures successivement unies ensemble et tenues sur pied à grand peine, et
cela non pas par la négligence ou le mauvais goût de ces religieux, mais à cause de la modicité de
leurs revenus qui ne leur permit pas de songer à la construction d'un édifice mieux envisagé et plus
solide et qui ne leur aurait pas permis non plus de mettre l'église en cet état de propreté et de
décence où nous la voyons aujourd'hui, sans le secours des paroissiens et d'autres pieux
bienfaiteurs. » Cela suffira, continue Poggiali, concernant l'introduction de ces savants et utiles
ouvriers à Plaisance ; dès la fondation de leur maison, ils érigèrent une Congrégation dite de la
Pénitence sous le patronage de la Vierge Marie et de saint Joseph, dont les associés, à certains jours
de l'année, s'exercent à divers actes de vertus chrétiennes sous la direction des dits religieux. Là
aussi s'ouvrirent des écoles publiques et gratuites de théologie morale que nous avons vu continuer
presque jusqu'à nos jours, au grand avantage de nos jeunes ecclésiastiques276. »

9. - Le P. Cavalcani ne refusait pas d'accepter des propositions de missions même dans des endroits
lointains et sans grand espoir d'y fonder des maisons : il lui suffisait de voir ses sujets travailler
joyeusement dans la vigne du Seigneur et se répandre le nom de la Congrégation. Dieu, s'il le
voulait, ferait le reste.

274 POGGIOLI, dans ses Memorie storiche di Piacenza (vol. XI, p. 137) fait erreur en donnant à cette Bulle la date de
1633.
275 Devoti se réservait, sa vie durant, tout l'usufruit des biens stables de Sainte-Brigitte, lesquels s'élevaient à soixante
et plus écus d'or. Sur l'antiquité de Sainte-Brigitte, voir POGGIALI , op. cit.
276 POGGIALI, op. cit. Il sera bon de rappeler ici que ce furent les Barnabites qui enseignèrent les Belles-lettres à cet
enfant, Jules Alberoni, qui devait ensuite bouleverser toute l'Europe. Voir la Storia del card. Alberoni, par T. R.,
traduite de l'espagnol. La Haye, MDCCXX.

129
Ainsi, en 1627, il accueillit l'invitation que lui fit Mgr François Traina, évêque de Girgenti, (Sicile)
par l'entremise du P. Provincial Pallamolla, d'envoyer quelques Pères pour l'aider dans l'exercice du
saint ministère. En septembre 1627, il envoya donc les Pères Cassien Puccitelli et Jean-Étienne
Pellicani. Après quelques jours de repos à Palerme, où les Pères de l'Oratoire les accueillirent
fraternellement, ils se rendirent à Girgenti277. De là, à Licata, espérant, comme on leur avait dit, y
trouver l'évêque mais, quand ils arrivèrent, il était déjà parti et ils ne purent rien mettre au point de
ce qu'il y avait à faire. Comme aucun ordre n'avait été laissé pour les recevoir, ils durent loger dans
un hôpital. Heureusement, peu après, le P. Puccitelli ayant assisté dans ses derniers moments avec
une grande charité un des principaux habitants de l'endroit et ayant ensuite prêché à l'occasion des
funérailles, quelques habitants se cotisèrent pour payer les frais de logement qui dura sept mois, et
même lorsque les Pères passèrent de l'hôpital pour aller loger dans le couvent des Franciscains
pendant trois autres mois, ils ne cessèrent pas de les secourir. Entre-temps, les deux Barnabites
réussirent à introduire l'instruction de la doctrine chrétienne, le P. Puccitelli à la cathédrale et le P.
Pellicani à l'église Saint-Paul ; ils prêchèrent également pendant l'Avent à la cathédrale et, pour le
Carême, les habitants de Licata obtinrent pour le P. Puccitelli la chaire de Saint-Ange des
Carmes278.
Les bonnes dispositions des habitants envers les Pères s'accrurent tellement qu'il se forma une
société pour recueillir les fonds nécessaires pour leur établissement. Ils avaient recueilli une assez
belle somme et on n'attendait plus que l'évêque y contribuât pour sa part. Le P. Puccitelli alla lui
rendre une visite après le Carême de 1628 ; outre les marques de gratitude pour ses travaux passés,
il obtint de lui la promesse qu'il donnerait mille écus au bout de quatre ans et, de plus, cent écus par
ans, sa vie durant. Quelques jeunes de Licata avaient aussi témoigné de leur désir d'entrer dans la
Congrégation. Le P. Puccitelli informa de tout le P. Général et, en attendant la réponse, son
compagnon et lui-même, profitant de quelques galères en direction de Malte, s'embarquèrent pour
cette île, où ils reçurent un accueil très aimable tant du Grand Maître des Chevaliers que de l'évêque
Balthasar Cagliares. Ils retournèrent en Sicile par Syracuse et Catane et arrivèrent à Licata où le P.

277 Voir les lettres du P. Pellicani et du P. Puccitelli. Archives de Saint-Charles. Missioni.
278 Dans un Rapport resté inédit dans les Archives de Saint-Charles ai Catinari, nous lisons que « parmi les autres
exercices spirituels auxquels s'adonnaient les Pères, il y en avait un qui consistait à aider les malades à bien mourir,
demeurant avec eux, lorsque c'était nécessaire, le jour et la nuit et, après la mort, consolant la famille ; pour les
personnes les plus importantes, ils faisaient des discours funèbres, cherchant de tout leur cœur à faire disparaître un
abus introduit à l'époque où les Sarrasins dominaient dans cette île : quand venait à mourir un proche parent, les
femmes, avec une cruauté bestiale se déchiraient la figure, s'arrachaient les cheveux, appelaient les pleureuses,
malgré l'excommunication, fermaient les fenêtres de la salle, tapissaient les murs de tentures noires et s'asseyaient
sur des matelas pendant deux ans de suite, presque immobiles au milieu des ténèbres, pleurant et se déchirant avec
une douleur désordonnée, ne s'inquiétant pas d'aller aux prédications, ni aux messes, ni à d'autres exercices
spirituels. Les Pères se donnèrent beaucoup de mal pour faire disparaître ces abus, poursuivant spécialement, par
ordre de l'évêque, les répétitrices et l'opinion courante était que les Pères, en demeurant dans la ville, auraient
complètement détruit cet abus. »

130
Cassien Pulcitelli prêcha l'octave de la Fête-Dieu. La réponse du P. Général arriva ces jours-là : il
disait qu'il fallait remettre les choses au Chapitre Général, d'autant plus que le terme fixé par
l'évêque semblait rendre difficile la fondation d'une maison. Le P. Général priait les Pères de
remercier l'évêque de sa bonne volonté et de lui assurer pour l'avenir, lorsque les choses se seraient
mieux arrangées, il pourrait parler avec un autre Barnabite (le P. Gavanti) qui devait se rendre de ce
côté pour prêcher. Ensuite, le P. Général lui-même, remercia par lettre les gens de Licata pour leur
grande amabilité envers les deux Pères missionnaires qui rentrèrent au mois de juillet de cette année
1628.

10. - Une mission plus fructueuse, bien qu'elle non plus ne se terminât par une fondation, fut celle
de Sondrio en Valteline. Cette ville avait pour archiprêtre, depuis 1620 déjà, année où elle fut
assaillie par les Grisons, le prêtre Jean-Antoine Parravicino. Il voulait donner un meilleur aspect à la
religion dans ce pays, surtout depuis qu'il avait été nommé doyen de toute la Valteline et après avoir
fait la visite de toutes les églises, par ordre de l'évêque de Côme, Mgr Desiderio Scaglia. Se
trouvant à Rome en 1625, il demanda à la Congrégation de la Propagande quelques coopérateurs et
Urbain VIII lui accorda sous forme de mission, à ses frais, deux Barnabites et six Pères des Écoles
Pies. L'intention du bon archiprêtre était de fonder que ce soit un collège ou un séminaire, dans
lequel les Barnabites auraient enseigné la rhétorique et la philosophie et les Scolopes, la grammaire.
Plus tard, on devrait y enseigner aussi la théologie et les autres sciences. Des difficultés surgirent
pour lesquelles les Scolopes se retirèrent et seuls les deux Barnabites que le P. Général avait choisis
pour cette mission, les Pères Corneille Porzio et Alphonse Caccia, de Novare, demeurèrent
disponibles. En passant par Côme279, ils arrivèrent à Sondrio le 7 septembre 1628, alors qu'on
travaillait à transformer une église protestante en église catholique qui devait être dédiée à saint
Charles et dans laquelle devaient spécialement être occupés les nouveaux venus. Cette église fut en
effet bénite le 29 du mois suivant.
De plus, l'évêque de Côme, par lettres patentes, avait chargé les deux Pères de faire une visite à
Poschiavo, mais il fallut la remettre, tous les passages étant fermés par crainte de la peste280. Leur
occupation ordinaire était de s'occuper des nouveaux convertis du luthéranisme par des sermons et
des catéchismes, soit en ville, soit dans les montagnes voisines. Ils réussirent aussi à obtenir un bon
nombre de conversions et, de Rome, le cardinal Bandini, préfet de la Propagande, les en félicita
aimablement281 et, plus tard, il prolongea leur mission pour une nouvelle année. Ces deux Pères très

279 Voir les lettres du P. Caccia et du P. Porzio. Archives de Saint-Charles ai Catinari. Missions.
280 Lettre du P. Caccia, 28 octobre 1628.
281 Lettre du 11 avril 1629 et autres documents. Archives de Saint-Charles.

131
zélés, affirme Quadrio, ne reculèrent devant aucune fatigue et employèrent tous les moyens
apostoliques pour le bien de ces âmes, lorsque éclata la terrible peste de 1629282.
Au mois de mai de l'année suivante, le P. Caccia écrivait au P. Général : « Nous sommes en pleine
peste et notre vie ne consiste qu'à courir du matin jusqu'au soir pour confesser, visiter, aider les
pestiférés qui sont dans des cabanes à la campagne...nous sommes continuellment avec la mort à
nos côtés283. » Finalement, ils tombèrent malades tous les deux et le P. Caccia succomba, comme
mourut aussi de la peste le frère convers Eustache qui les accompagnait. « Notre mission, écrivit le
P. Porzio dans une Relation, devait se terminer en septembre 1630, mais il fallut rester jusqu'en
février 1631 pour administrer les Saints Sacrements à ceux qui étaient atteints par la contagion et
dépourvus de prêtres par la mort de notre P. D. Alphonse, de cinq chanoines et de cinq capucins ;
j'ai été seul pendant quatre mois à supporter la poids de cette communauté. » L'archiprêtre supplia
ensuite le P. Général pour avoir d'autres Pères, mais ce fut en vain : la Congrégation avait subi
pendant la peste des pertes très lourdes et, en 1632 seulement, on permit au P. Porzio de se rendre à
Sondrio pour le Carême.

11. - Une fondation qui ne rencontra aucune difficulté de la part de personne fut celle qui
s'accomplit en 1629 dans la petite ville d'Arpino dans le diocèse de Sora. La bonne réputation du
zèle discret des Barnabites du noviciat de Zagarolo suggéra à un gentilhomme d'Arpino, nommé
Désiré Merolla, la pensée de confier à leur Congrégation une maison religieuse que, depuis
longtemps, il avait projeté d'établir dans sa ville natale. Seulement, les moyens dont il pouvait
disposer n'étaient pas suffisants pour maintenir les douze religieux exigés par la Bulle Cum alias de
Grégoire XV pour toute maison que l'on voulait fonder. Toutefois, persévérant dans son intention,
soit de favoriser les Barnabites, soit d'honorer saint Charles pour lequel il avait une très grande
dévotion, il avait commencé à construire une église dédiée au saint archevêque de Milan et, à
l'occasion du Chapitre Général de 1626, il renouvela instamment ses demandes par l'intermédiaire
du P. Constantin Pallamolla et il eut une réponse affirmative quand fut obtenue la dispense du
Saint-Siège284. On y envoya deux Pères, le P. Archange Santi et le P. Patrice Garetti, après avoir
obtenu le consentement de l'évêque de Sora, Jérôme Giovanelli. Les Pères arrivèrent au mois de
mars 1627 et furent accueillis avec joie. Pendant plusieurs années, la maison demeura à l'état de

282 Dissertazioni...sulla Valtellina, vol. III, p. 217 et sv.
283 Lettre du 13 mai 1630. « La peste avait été découverte en novembre 1629 et elle dura jusqu'au commencement de
1631 et emporta au moins les deux tiers de la population. » QUADRIO, Dissertazioni...sulla Valtellina.
284 Le Saint-Siège y consentit après la promesse faite par Merolla que, dans l'espace de dix ans, il fournirait les moyens
suffisants pour maintenir douze religieux. De fait, cette promesse, on ne sait comment, ne fut pas maintenue.

132
mission, toutefois on termina l'église285 et on pourvut aussi à une maison commode pour les Pères,
gardant saint Charles comme titulaire286. Nombreux furent les offices dont ils furent chargés par
l'évêque, toujours plus satisfait d'avoir acquis, sans qu'il se fût dérangé pour les chercher, de valides
auxiliaires, soumis, comme le voulait l'état de mission, à sa juridiction immédiate. Très favorisés
par les ducs de Sora, les Barnabites purent, au commencement du 18e siècle, reconstruire leur église
et ils voulurent alors la dédier également à saint Philippe Neri et, dès lors, cette maison s'appela des
saints Charles et Philippe.

12. - Avant de quitter son généralat, le P. Cavalcani put voir les Barnabites établis dans une autre
ville de sa Toscane. Ils étaient depuis longtemps connus à Livourne287. De la maison de Pise, ils y
venaient souvent pour des prédications et lorsque l'archevêque Julien de Medici leur proposa la
pénitencerie de Livourne, il était certain de faire plaisir aux habitants. Le P. Cavalcani voulut
accorder son consentement à cette offre et, après avoir conclu l'accord avec l'aide du P. Bossi,
Supérieur de Pise, il y envoya les Père Pellicani, de retour de la Sicile, et le P. Gaudenzio Solari, de
Novare, qui prirent possession de leur charge le 15 janvier 1629.
Le bon esprit des Pères fut bientôt mis à l'épreuve par la peste qui éclata à Livourne vers la fin de
1630. Les premiers cas apparurent le 7 décembre et les Livournais, se souvenant d'un vœu déjà fait
en 1479 de construire une église à saint Sébastien martyr, protecteur contre la peste, voulurent le
renouveler le 12 du même mois par un acte municipal288. En attendant, le P. Pellicani s'était
consacré tout entier aux soins des pestiférés et, dans ce but, il s'était tout à fait installé dans le
lazaret, où il fut nomme proviseur des vivres. Les Livournais, reconnaissants d'un si grand zèle,
adressèrent une supplique au Grand-Duc pour obtenir un terrain sur lequel construire l'église et ils
en ajoutèrent une autre pour demander que cette église fut ensuite confiée aux Barnabites.
Ferdinand II y consentit bien volontiers : il accorda un emplacement et, par un contrat du 7
décembre 1631, on commença les constructions et on décida, le temps venu, d'y appeler les
Barnabites. Les travaux furent confiés à l'architecte Contagallina et les dépenses, supportées par la
municipalité, par l'archevêque et par les particuliers. Le 16 août 1633, la nouvelle église fut bénite
solennellement par l'archevêque qui y célébra la première messe. Le 21 novembre, les Pères vinrent
habiter définitivement près de la nouvelle église. Celle-ci fut reconstruite en 1677 sur les plans de

285 La partie construite fut bénie le 3 novembre 1628.
286 La maison était détachée de l'église et, en 1629, il fallut construire une passerelle. Les Pères obtinrent la permission
du duc, en promettant que cette arcade serait « haute d'au moins dix-huit palmes (environ 4,50 m.) en sorte que, en
dessous, pourrait passer un homme à cheval avec une lance. »
287 Surtout le P. Mazenta. Voir GUARNERI, Origine e sviluppo del porto di Livorno, ecc. (Origine et développement
du port de Livourne, etc.) (Livorno 1911), p. 35.
288 PIOMBANTI, Guida storica ed artistica di Livorno. Livorno, 1894.

133
l'architecte Lorenzi et, six ans plus tard, décorée par les frères Grandi, peintres milanais. La charge
paroissiale actuelle ne date que de 1794.
Avant cela, les Pères logèrent à l'hôpital de la Miséricorde mais, après deux mois, ils se procurèrent
une maison très modeste, jusqu'à ce que l'archevêque leur obtint du Grand-Duc, en février 1630,une
maison de propriété domaniale à la place d'armes, où put habiter un troisième Père, le Père Gabriel
Spreafico. N'ayant pas d'église à eux, les Barnabites célébraient donc dans celle de la Miséricorde
dont ils étaient grands amis. En attendant, le bon archevêque avait grande hâte d'assurer même pour
l'avenir l'établissement de la pénitencerie pour les Barnabites et, le 6 janvier 1629, il écrivit à Rome
à ce sujet en ces termes : « Voyant à Livourne le grand besoin de quelque religieux réformé et
savant, j'ai introduit les Barnabites parce que, dans les missions et les autres occasions où je me suis
servi d'eux, j'en suis demeuré très satisfait et, de plus, la fréquentation des sacrements devenue en
cette ville, avec le culte divin, plus exacte doit vraiment être reconnue leur ouvrage. Et afin qu'ils
puissent demeurer à Livourne avec un peu de ressources, je me suis obligé à leur donner, ma vie
durant, deux cents écus ; mais comme je ne voudrais pas que ma mort, quand il plaira au Seigneur,
portât préjudice à cette œuvre, j'ai recours à la bénignité de Votre Seigneurie Illustrissime et je la
supplie de m'obtenir de Sa Sainteté qu'elle daigne obliger de continuer cette mense épiscopale de
200 écus jusqu'à ce que les dits Pères en aient acquis autant, ce qui pourrait facilement arriver
bientôt...Julien, archevêque de Pise289 ; » La supplique fut bien accueillie et la perpétuité de
l'établissement, que les Pères mettaient comme condition à leur présence à Livourne, fut assurée.

13. - En vérité, si quelques-unes de ces fondations et missions reçurent du P. Cavalcani la première
impulsion et l'acheminement, elles durent être menées à terme par le P. Torriani, élu chef de la
Congrégation lors du Chapitre Général de 1629. Au commencement de ce Chapitre, les Pères
d'Annecy insistèrent pour qu'on n'enlevât pas de Milan le siège généralice et qu'on ne parlât plus de
ce décret présenté, comme le lecteur s'en souviendra, par deux fois dans les Chapitres précédents et
qui, approuvé une troisième fois, aurait eu force de Constitution290. À cause du manque de
documents, nous ne pouvons spécifier ici pour quelles raisons les Pères d'Annecy firent cette
demande, mais il faut dire qu'elles n'étaient pas légères puisque la délibération sur ce sujet fut
remise à une autre séance et que des prières spéciales furent ordonnées afin d'obtenir les lumières
du ciel. Finalement, le décret fut repoussé. Cela, en retenant le P. Général à Milan, rendait presque
inutile la charge de Provincial de Lombardie ; au contraire, elle fut maintenue par une autre
proposition, faite dans ce même Chapitre, à savoir de créer deux nouvelles Provinces. Le

289 BARELLI, Memorie, etc. II, p. 87.
290 Actes du Chapitre général de 1629.

134
développement qu'avait pris la Congrégation, désormais établie en Allemagne et en France, faisait
naître la pensée d'avoir un Provincial pour chacun de ces deux pays, mais la proposition fut
repoussée et on décida seulement que, pour mieux pourvoir au gouvernement de ces maisons
éloignées, le P. Général pourrait destiner le P. Provincial de Lombardie à Vienne et celui du
Piémont en France pour le temps qu'il jugerait opportun. Il était évident que si le Provincial de
Lombardie était peu utile pour les maisons lombardes, il pouvait d'autant plus utilement demeurer à
Vienne et, de fait, le Provincial de Lombardie que nomma le Chapitre Général en la personne du P.
Lin Vacchi, y fut aussitôt envoyé. Pendant l'absence du Provincial, on nommait à Milan un Vicaire
Provincial et c'était ordinairement un Assistant général291.
Une autre question de quelque importance qui occupa alors les Pères Capitulaires fut d'examiner si
on pouvait permettre aux religieux d'enseigner les humanités. La demande vint du Collège d'Asti et
du Collège Saint-Alexandre de Milan. La question fut amplement discutée et on décida de ne pas
s'éloigner en général de la règle observée jusqu'alors de s'abstenir de cet enseignement, mais pour le
Collège Saint-Alexandre on accorda la dispense.
Dans le même Chapitre , la Congrégation fut partagée plus convenablement : à la Province
lombarde, on enleva les maisons de Pise et de Pescia qui furent unies à la Province romaine ; on
annexa ensuite à celle-ci les maisons récentes d'Arpino, de Florence et de Livourne. À la Province
piémontaise furent enlevés les maisons de Casalmonferrato et de Gênes qu'on assigna à la Province
lombarde qui reçut en même temps la maison de Vienne depuis peu faite prépositura (maison
dirigée par un prévôt), celle de Prague, de Mantoue, de Plaisance et de Reggio, notant que cette
dernière n'était guère alors qu'une simple espérance qui s'évanouit bien vite. À la Province
piémontaise, on adjoignit la maison de Paris.

291 Ibidem. Voir aussi LEVATI, Serie cronologica e cenni biografici dei P. Provinciali Barnabiti di Lombardia. (Lodi,
1893).

135
CHAPITRE XVIII

1629 - 1635

1. Le Père Torriani élu Général ; sa mort prématurée. – 2. Un Chapitre Général à Pavie. – 3. La
générosité des Barnabites pendant la peste de 1630. – 4. Hécatombe de la maison de Pescia ;
victimes en d'autres maisons. – 5. Les Pères de Saint-Alexandre à Milan injustement censurés. – 6.
Projets de noviciats à l'étranger. – 7. Un Collège à Dax. – 8. Le Chapitre Général de 1632 : le P.
Crivelli Supérieur Général. – 9. Reprise des études. Épreuves académiques. – 10. Le P. Crivelli en
Allemagne ; le P. Cremona au service de Wallenstein. – 11. Fondation de la maison de Mistelbach.
– 12. Les classes à Pise. – 13. Le Père Guérin et sainte Françoise de Chantal. – 14. Le P. Asinari
évêque d'Ivrea ; le P. Merati en Portugal. – 15. La Pénitencerie donnée à Naples aux Barnabites.

1. - Le Père Torriani, nouveau Général, avait été le bras droit du précédent. Né de l'illustre famille
des Torriani ou della Torre, exilée par les Visconti après que ceux-ci aient obtenu à Milan le dessus
avec la faveur impériale, il était entré très jeune chez les Barnabites, en 1584, se faisant bien vite
remarquer aussi bien dans l'exercice des vertus religieuses que dans les études, pour lesquelles il
avait une aptitude particulière. Avant d'avoir l'âge d'être ordonné prêtre, il fut capable d'enseigner la
philosophie aux Clercs, ses compagnons. Ensuite, il enseigna la théologie pendant dix ans, c'est-à-
dire jusqu’à ce que, pour sa prudence, il fut nommé Supérieur d'abord à Casale, puis à Zagarolo, à
Saint-Blaise de Rome et enfin à Crémone. En 1617, le Chapitre Général le nomma Visiteur ; il
exerça cette charge pendant six ans, et celle d'Assistant général pendant les six années suivantes.
Élu à la plus haute charge de la Congrégation, il ne démentit point, dès les premiers mois, la grande
opinion que tous avaient de lui, d'homme très expérimenté, connaisseur des caractères et tout
occupé à encourager au travail ses sujets par de fréquentes visites aux Communautés. Il n'avait pas,
semble-t-il une santé égale à son zèle, et son généralat ne dura que huit mois. Il venait à peine de
terminer la visite de la maison de Saint-Charles à Rome qu'il fut assailli par une fièvre violente et il
rendit son âme à Dieu le 22 janvier 1630292. Ce très court gouvernement ne lui permit certainement
pas de faire de grandes et nombreuses choses. Nous dirons cependant qu'on lui doit l'acceptation de
la pénitencerie de la cathédrale de Verceil déjà offerte au Chapitre Général par Mgr l'évêque
Jacques Goria et les premiers entretiens pour celle de Naples offerte par l'archevêque cardinal

292 Voir Actes du Supérieur général, 18 octobre et 21 novembre 1629.

136
Boncompagni293. Un projet d'établissement à Messine, proposé et appuyé par le P. Merati qui
prêchait dans cette ville, ne lui plut pas à cause de la modicité des moyens qu'on offrait. La
Congrégation se trouvait aux prises avec des difficultés financières qui lui imposaient une grande
prudence294. En général, il s'appliqua à donner de la solidité aux fondations récentes, exigeant que,
là aussi, on conservât intact l'esprit religieux295. Il favorisa les études et, ayant découvert dans le P.
Giarda un grand amour de l'histoire, il le chargea de rédiger les mémoires domestiques, lui
permettant toutefois de s'appliquer à la publication de la Roma sotteranea, travail gigantesque
entrepris et presque terminé par le célèbre chevalier Antoine Bosio qui, peu de temps avant sa mort,
l'avait confié à ce Père296.

2. - Par cette mort soudaine et prématurée, le bon Dieu avait voulu épargner au cœur du P. Torriani
la profonde douleur de voir sa famille religieuse décimée par la peste. En vérité, deux mois avant sa
mort, le terrible mal avait fait son apparition à Milan297 ; mais il est très probable que ni lui ni
d'autres n'en aient été très préoccupés. Les cas étaient rares et, comme il arrive d'ordinaire qu'on ne
veuille pas croire vrai ce que l'on ne voudrait pas voir exister, à Milan même, on n'en faisait pas
grand cas298. Le P. Cavalcani, comme plus ancien Assistant, devint Vicaire Général et, au moins
pour quelques mois, dut gouverner de nouveau la Congrégation jusqu'au Chapitre Général qui,
selon l'habitude, devait être convoqué après les fêtes de Pâques. Le P. Cavalcani, lui aussi,
participait à l'optimisme général : en consultant le Registre de ses lettres de février et de mars, nous
ne trouvons pas la plus petite allusion à la peste ; il y parle d'une mission en Moravie qui avait été
proposée à la Congrégation, de l'église de Saint-Alexandre qui pouvait être réutilisée en février299, il
se réjouit avec la communauté de Vienne de la pleine justice rendue au P. Cremona accusé à tort de
je ne sais quel méfait300 ; il fait allusion à mille choses, mais jamais à la peste qui pourtant faisait
chaque jour beaucoup de victimes.

293 Il avait connu les Barnabites à Bologne, où ceux-ci avaient également la Pénitencerie. À Naples, il avait admiré le
zèle du P. Puccitelli.
294 « Pour acheter deux maisons à Florence, il faut prendre de l'argent à intérêt et il n'y a pas moyen de payer les
intérêts puisqu'il n'y a pas un sou dans la caisse...il faut faire ce que nous pouvons. » Reg. Gén. Au Supérieur de
Pise, 18 septembre 1629.
295 Au Supérieur d'Arpino : « Je suis heureux que vous soyez arrivé, mais je ne voudrais pas que vous soyez allé en
litière, pour ne pas introduire un tel usage non encore pratiqué par les Généraux eux-mêmes. Il faut que nous ayons
particulièrement à l'œil le bon exemple. Rg. Gen. 19 septembre 1629.
296 Voir PREMOLI, Cassiano del Pozzo en Arcadia de 1918, vol. II.
297 MANZONI, I promessi sposi, C. XXXI.
298 « La rareté même des cas éloignait le soupçon de la vérité et confirmait toujours plus le public dans cette confiance
stupide et mortelle qu'il n'y avait pas de peste et qu'il n'y en avait jamais eu, pas même un instant. » MANZONI, l.
c.
299 Nous ne savons pas comment l'église Saint-Alexandre avait souffert de graves dommages dans la voûte et avait été
fermée pendant plusieurs mois fermée au public.
300 BARELLI, Memorie, etc. Vol. II

137
Enfin, voici une lettre du 3 avril adressée au P. Baptiste Crivelli : nous la reproduisons parce qu'elle
nous informe admirablement des conditions dans lesquelles se trouvait non seulement la
Congrégation, mais encore la ville même de Milan. Nous avons trouvé très expédient et aussi
nécessaire d'avertir Votre Révérence du grand danger qui nous menace par suite de la peste
contagieuse qui sévit dans cette ville et dans son district afin que, après avoir considéré avec
attention et avec soin le mal actuel et le soupçon très probable où il est d'empirer, vous le fassiez
savoir aux Supérieurs qui se trouveront dans cette ville de Bologne et que fassiez que chacun d'eux
nous réponde le plus tôt possible par son vote s'il faut remettre le Chapitre à un temps plus
opportun, selon ce que nous prescrivent nos Constitutions. En divers endroits de cette ville et en
particulier dans le quartier de la Porte Comasina et de la Porte Orientale beaucoup sont morts de
vraie peste, comme l'affirme le médecin Settala301, et comme il dit, de la plus aiguë qui puisse être;
et trois autres médecins, des plus importants de Milan avec le susdit Settala affirment d'un commun
accord que le mal augmentera d'ici peu de temps avec la chaleur. Déjà les Vénitiens et les Génois
ont interdit d'aller à Milan. Je reçois des lettres de nos Pères disant que la contagion va crescendo à
Casalmaggiore, à Crémone et à Lodi. Les susdits médecins disent que les Pères Capitulaires
pourront facilement venir et entrer à Milan pourvu qu'ils ne passent pas par des endroits suspects,
selon l'édit du 29 novembre, mais qu'ils craignent beaucoup qu'ils ne pourront pas sortir d'ici avant
deux ou trois semaines au plus, parce que dans le Conseil des Messieurs chargés de la santé
publique, il est question d'isoler la ville et presque de mettre les citoyens en quarantaine. Que Votre
Révérence considère le dommage temporel et spirituel que souffriraient les maisons et les Collèges
de la Congrégation s'ils étaient obligés de rester longtemps sans leur chef et sans l'aide des autres
Pères Capitulaires. Donc, puisque les Supérieurs qui viennent de la Province Romaine s'arrêteront
chez vous, vous pourrez dire en mon nom à chacun d'eux de nous envoyer le plus tôt possible leur
vote s'il faut faire présentement ou différer le Chapitre Général. Nous n'avons pas pris cette décision
plus tôt parce qu'il n'y avait pas grand soupçon (de la peste). Maintenant que le mal va en
augmentant et que les médecins et les praticiens nous conseillent de pourvoir aux cas dangereux qui
peuvent très vraisemblablement arriver, nous sommes vraiment obligés de demander le susdit avis à
Votre Révérence et aux Supérieurs, comme je le ferai de ces côtés par un message que nous
enverrons à cet effet par la poste. Ayez soin de ne pas faire connaître à d'autres, pas même aux
séculiers ni aux nôtres, l'état de cette ville, pour ne pas leur causer quelque préjudice. Que Notre
Seigneur vous conserve dans sa sainte grâce et en bonne santé, avec tous les nôtres, priez-le pour
moi et faites-le également prier dans les maisons de cette Province par tous les membres pour tous

301 Il s'agit du sénateur Settala, objet, pour une telle opinion, de la colère populaire. Voir MANZONI, l. c.

138
les maux qui nous menacent, rendus encore plus grands par les tumultes de la guerre302. De Milan,
le 3 avril 1630. De nouveau, il nous souvient de proposer à tous ceux qui doivent intervenir au
Chapitre Général, s'ils trouvent bien de le faire à Pavie : j'attends le plus tôt possible la réponse sur
ce point, et si là, à Bologne, la plus grande partie le juge expédient, ils pourront tous venir à cet
endroit, et là on légitimera cette réunion. »
Les nouvelles inquiétantes que donnait ici le P. Cavalcani correspondaient malheureusement à la
réalité. Toutefois, son conseil de convoquer le Chapitre à Pavie parut trop sage pour ne pas être
accepté de tous. Il se rendit dans cette maison le 5 avril et y attendit les Pères Capitulaires qui, à
cause des difficultés du moment, tardèrent beaucoup à venir et, même lorsque commença le
Chapitre, ils n'étaient que vingt-neuf303. Ce fut un Chapitre nécessairement court : ouvert le 4 mai, il
était clos le 8 dans la matinée. Son unique but était la nomination du Général et il importait
souverainement, en des circonstances aussi critiques, de donner à la Congrégation un pilote sûr et
expérimenté. Le P. Cavalcani avait montré récemment et pendant six ans qu'il était tel et il fut élu.
L'épidémie avait déjà fait une première victime parmi les Barnabites à Saint-Alexandre, le 17 avril,
dans la personne du P. Thomas Ricci. Ce Père, le P. Gabriel Gorno et le P. Charles Mignatta
avaient, au commencement du mois précédent, offert au cardinal Borromée leurs services en faveur
des pestiférés, mais, comme alors le clergé chargé de cet office ne faisait pas défaut, leur offre ne
fut pas acceptée304. Du reste, même au mois d'avril, les habitants et les autorités elles-mêmes ne
voulaient pas croire à la gravité du danger. Vers la fin d'avril, le P. Cavalcani écrivait encore : « À
Milan, la peste ne fait pas de progrès305. » Trois jours après, tout en admettant une aggravation, il
ajoutait, sans doute sur la foi de quelque médecin, attentif à tenir élevé le moral des habitants, que
« par la diligence des surintendants (de la santé), on espère d'ici peu la délivrance. »

3. - Le Chapitre terminé, le P. Cavalcani se rendit à Monza306 et il fut bien vite convaincu que son
optimisme n'avait aucune raison d'être. Dans la seule ville de Milan, au mois de mai, les victimes de

302 La guerre pour la possession de Casale qui tenait tant à cœur du gouverneur espagnol, au point de la faire passer
avant le très grand danger où se trouvait Milan.
303 Ils ne formaient pas les deux tiers requis par les Constitutions mais, ayant demandé l'avis d'un juriste, celui-ci
observa qu'il n'y avait pas d'obstacle « clara est enim juris dispositio quod quando lex vel statutum requirit duas
partes ex tribus Universitatis ad conficiendum aliquem actum ac ad eligendum, ille numerus debet intelligi de illis
qui debent et possunt ac volunt commode actui et electioni intervenire etc. » (La disposition du droit est claire :
quand la loi ou le statut requiert les deux tiers de tous pour établir un acte ou pour une élection, ce nombre doit être
compris de ceux qui doivent et peuvent et veulent facilement intervenir pour cet acte ou pour l'élection). Cet avis
est joint aux Actes du Chapitre Général de 1630.
304 Voir BARELLI, Memorie, etc. Vol. II.
305 Reg. Gen. 28 avril. Le P. Mazenta allait plus avant dans son optimisme. Il écrivait le 12 mai au chevalier Cassiano
de Pozzo : « À Pavie, où nous avons transféré notre Chapitre Général à cause des vaines rumeurs de peste trop
exagérées à Milan, j'ai reçu, etc...LUMBROSO, Notizie sulla vita di Cassiano del Pozzo. Torino, 1875.
306 Il ne put rentrer à Milan « pour avoir trouvé les passages fermés par la peste. » Reg. Généralice.

139
la contagion s'élevaient chaque jour à quatre ou cinq cents ; il envoya donc une lettre aux diverses
Communautés dans laquelle il prenait ces dispositions : 1° tous les samedis, à l'heure de tierce, on
fera une procession dans l'église en récitant les prières du rituel romain ; 2° tous les lundis,
mercredis et vendredis, on célébrera une messe pour les morts de la peste ; 3° on jeûnera tous les
mercredis ; 4° dans toutes les communautés, trois religieux à tour de rôle se flagelleront pour
implorer la clémence divine ; 5° on fera des aumônes extraordinaires aux pauvres pestiférés qui, par
ordre du Tribunal de la santé étaient confinés dans leurs maisons ; 6° on retirera tous les linges
sacrés et précieux et on les renfermera dans un seul endroit. Enfin, il rappelait que tous les religieux
devaient avoir le courage qui est le propre des disciples du Christ et que, fidèles à leur vocation, ils
devaient se préparer à donner leur vie pour leurs frères : debemus pro fratribus animas ponere307.
Comme on le sait, l'épidémie augmenta encore au mois de juin, tout de suite après une procession
en l'honneur de saint Charles voulue par le peuple et les décurions et que l'archevêque n'avait pas pu
refuser308. Ce fut alors que le peuple se mit plus que jamais à invectiver contre ceux qu'on appelait
les untori (donneurs d'onction). « Il ne plut pas à Dieu, écrit le P. Avogrado, d'exaucer les prières
communes ; au contraire, après le jour de la procession, la colère de Dieu se déchaîna avec plus de
violence sur la malheureuse ville, bien que le peuple attribuât la mortalité excessive à la malice de
quelques hommes endiablés qui, avec des onguents empoisonnés309, allaient frotter les personnes
assemblées à cette procession. » On notera en passant l'expression : bien que le peuple attribuât...par
laquelle le P. Avogrado rara avis (oiseau rare, c. à. d. une des rares personnes à le faire) parmi ses
contemporains montre de ne pas croire à l'existence des untori.
Les mois de juin et de juillet furent extraordinairement tristes pour la communauté de Saint-
Alexandre. La première victime fut le novice Michelangelo Pane : « gloire du noviciat de Saint-
Alexandre, âgé de dix-huit ans, jeune homme d'une si grande modestie, observance et ferveur
spirituelle, que dans l'espace d'une année et demie qu'il fut profès, il arriva à un degré de perfection
que d'autres atteignent à peine en plusieurs années310. » Un autre jeune homme de dix-huit ans ; D.
Gaspard Castiglioni, suivit Pane dans la tombe, sept jours plus tard. Ensuite, le P. Celidonio Marzi,

307 Circulaire imprimée. Nous reproduisons ici une demande d'un jeune frère pour être employé à l'assistance des
pestiférés : « Je prie Votre Révérence de me donner une place dans le nouveau lazaret où nous sommes invités, afin
que, par ce service, je puisse racheter en quelque sorte le mauvais service que j'ai fait jusqu'ici au Seigneur. Je suis
un sujet inutile et ma mort (dont je doute pas à cause de ma complexion et du soin que que je mettrai en œuvre)
n'apportera pas ou peu de dommage à la Congrégation. De nouveau, je vous prie, Révérend Père, de me faire cette
grâce, et avec toute l'affection...D. Jacques M. Chiesa. Il fut exaucé et demeura indemne. Du Reg. Gén., il résulte
que ces sortes de permissions dépendaient du P. Général qui imposait l'usage de certaines précautions.
308 Voir quelques détails sur cette procession dans une lettre du P. Mazenta, du 19 juin 1630, dans LUMBROSO,
notizie, o. c. p. 119 et sv.
309 AVOGRADO, Vita di D. Michelangelo Pane, manuscrit dans les Archives de Saint-Barnabé. Le P. Manzini l'a
publiée avec quelques retouches en 1907.
310 Chronique de la communauté de Saint-Alexandre, manuscrit dans les archives de Saint-Alexandre.

140
depuis quatorze ans curé de Saint-Alexandre, frappé sur la brèche, pendant qu'il assistait les
pestiférés. Le 27 juin, un autre jeune homme, D. Matthias Landi, de Plaisance, tomba foudroyé. Au
P. Marzi avait succédé provisoirement le P. Banfi et définitivement, le 12 juillet, le P. Gabriel
Gorno, de Brescia. Celui-ci, très désireux de secourir les pestiférés avait été appelé, à la suite de ses
vives instances, de Monza à Milan. À peine arrivé, il vit mourir d'autres de ses confrères et, après
huit jours seulement de ministère paroissial, lui-même, frappé à l'improviste de la peste, expira le 20
juillet, laissant de nouveau la paroisse entre les mains du P. Banfi, mais celui-ci aussi, une semaine
plus tard, « frappé par le mal, fut trouvé mort dans sa chambre, assis sur une chaise, appuyé sur son
bras, comme s'il venait de s'endormir doucement. » À Saint-Alexandre moururent seize religieux,
quinze à Saint-Barnabé, six à Pavie, vingt-quatre à Crémone311 ; dans d'autres communautés, un
nombre moindre, mais celle de Pescia perdit presque tous les religieux qui la composaient. Le P.
Cavalcani, accablé de douleur, veilla à mettre en sûreté les jeunes novices et étudiants. Ceux de
Milan furent envoyés à la campagne, dans la province de Pavie, en un lieu appelé Cassina Bianca ;
ceux de Monza, à Zuccone. Cependant le P. Général fut singulièrement consolé en pensant que la
plus grande partie de ces fils que l'épidémie lui avait enlevés, étaient victimes de leur charité ; et
dans ses lettres de ce temps, nous ne voyons pas qu'il fut porté à retenir ceux qui s'offraient
spontanément à secourir les pestiférés. Plus encore que le besoin de sa propre famille religieuse, il
sentit celui de la population. Dieu, servi aussi généreusement par les Barnabites, penserait
certainement à compenser leurs pertes.
La peste ne se développa pas seulement en Lombardie ; elle y atteignit le comble de la gravité, mais
elle se fit aussi durement sentir en Piémont, en Toscane et même en Émilie. Les historiens locaux,
d'accord avec les historiens des Mémoires barnabitiques, racontent que, partout, les Pères
Barnabites s'offraient généreusement à assister les pestiférés. Quelquefois, comme à Livourne, ils
furent chargés officiellement de diriger les lazarets ; à Bologne, tous les Pères pénitenciers
s'offrirent au cardinal légat Spada, qui n'en demandait que deux. Aussitôt, le P. Charles Gorani,
prévenant même son Supérieur, supplia et obtint d'être préféré. Il fut chargé par le légat d'assister
spirituellement les pestiférés dans le lazaret en dehors de la Porte S. Mammola et là, le gouverneur
ayant fait défaut, le P. Gorani fut désigné pour le remplacer et on dit qu'il réussit à administrer les

311 « n 1630, à Crémone le P. Pierre Marcellin Feroldi exposa sa vie pour servir les pestiférés. Cet exemple édifiant fut
particulièrement imité par tous ses confrères qui s'offrirent spontanément au cardinal Pierre Campori, évêque de
Crémone, extrêmement affligé par la grande pénurie, dans laquelle se trouvait cette ville, de ministres sacrés qui
pourraient se prêter à l'assistance de ces malheureux pestiférés. La pieuse et courageuse offrande du P. Feroldi et de
ses collègues consola tellement le pasteur désolé qu'avec l'aide d'ouvriers aussi actifs il parvint à pourvoir aux
besoins urgents de la ville désolée. De plus, huit paroisses ayant été confiées par lui aux susdits Barnabites, ceux-ci
acceptèrent aussitôt cette charge dangereuse et s'employèrent si énergiquement au secours des infortunés malades
que plusieurs d'entre eux, frappés du même mal, périrent glorieusement. Au nombre des morts on compta le P.
Feroldi, Supérieur. » ROMANI, Storia di Casalmaggiore, X, p. 352.

141
sacrements à environ treize mille malades qui s'y succédèrent et à le pourvoir aussi du matériel.
Dans l'ardeur de son zèle, il contracta le mal et, peiné de voir si brusquement brisé son service à tant
de pauvres gens, il demanda à Dieu la grâce de la guérison, promettant de rester ensuite dans le
lazaret à accomplir sa charge et de se rendre plus tard à un pieux pèlerinage. Le Seigneur exauça sa
prière et le P. Gorali, fidèle à sa promesse demeura pour assister les malades jusqu'à la fin. À la
nouvelle de la santé recouvrée par le bon Père, ces reclus, oubliant pour un instant leur mal,
voulurent célébrer comme ils purent cet événement par des cantiques, de la musique et des feux au
point d'émerveiller les autorités qui étaient accourues sur les remparts de la ville pour connaître la
raison d'une si grande joie. Le bon Père n'avait alors que vingt-neuf ans312.
À Florence, les Barnabites, arrivés depuis peu, se signalèrent par leur zèle admirable dans le
malheur commun ; le P. Casulio eut même la pensée de faire au printemps de 1631 ce que saint
Charles avait déjà fait pendant la peste de 1576, c'est-à-dire de pourvoir à ce que les citoyens,
obligés à s'enfermer dans leurs maisons pour la quarantaine pussent assister à la messe et entendre
la parole de Dieu. Avec la permission de l'autorité, le P. Casulio célébrait aujourd'hui dans un
carrefour, demain dans un autre, et là aussi, dans l'après-midi, il prêchait aux personnes qui se
pressaient aux fenêtres et aux balcons des maisons environnantes ; ensuite, il les invitait à faire un
peu d'examen de conscience et se rendait enfin de porte en porte pour bénir les habitants avec de
l'eau bénite. Chaque semaine, à la porte des maisons, il entendait les confessions et, le jour suivant,
il pourvoyait à ce que le curé s'y rendit pour administrer l'Eucharistie313.

4. - À Pescia, la peste éclata, terrible, en 1631. Il semble que, tout d'abord, quelques habitants
malades ne voulurent pas croire à la nature du mal et qu'il ne furent pas convenablement séquestrés
par les médecins et les autorités. Or, il arriva qu'un de ceux-là, ayant communié à l'Annunziata, le P.
Barthélemy Forti fut tout de suite après, le 11 juin, frappé par le mal et mourut en trois jours. Ce fut
le signal du terrible déclenchement de l'épidémie. On voulut fermer l'église mais, comme plusieurs
prêtres de l'endroit était immédiatement partis ou mort en assistant les malades, on eut recours aux
Barnabites enfermés chez eux et on les invita avec insistance au pieux office. Le P. Michel Verdi,
Supérieur de la maison, accueillit la proposition avec enthousiasme et convoqua tous les religieux
qui étaient au nombre de dix et les incita, sans cependant les y obliger ; sauf deux, tous s'offrirent
généreusement. Ils se partagèrent en deux groupes, l'un de trois Pères et trois Frères convers devait
rester à Pescia, l'autre, de deux Pères, devait se rendre à Florence, d'où on les aurait appelés selon le
besoin. Ceux qui étaient restés, avec le Supérieur en tête, se donnèrent à cœur perdu pour assister de

312 MARCHINI, De Bello divino ( de la guerre divine) etc. (Florence 1633) p. 300.
313 MARCHINI, id. UNGARELLI, Bibl. Script., p. 385.

142
toutes les manières les personnes contaminées. Bientôt, les deux Pères de Florence furent aussi
appelés ; reprenant courage, ils s'employèrent tous à adoucir, autant qu'ils le pouvaient, les misères
même matérielles de ces pauvres malheureux ; les uns préparaient des médicaments, les autres du
bouillon et d'autres soulagements ; celui-ci recueillait de l'argent pour les plus indigents, celui-là
s'occupait des enfants devenus orphelins ou bien ensevelissait les morts. Ici aussi, comme déjà à
Florence, on prêchait dans les carrefours et sur les places, invitant les âmes à la prière et à la
résignation. L'épidémie ne s'était point ralentie lorsque ces champions de la charité, à l'exception
d'un seul, quittèrent cette vie l'un après l'autre, au bout d'un mois et demi. Le premier fut un Frère
convers qui expira en quelques heures, le 7 juillet. Il fut suivi par un autre Frère, Jean-Marie Oliva,
le 12. Puis vint le tour des Pères. Dans le court espace de huit jours, quatre d'entre eux
succombèrent, y compris le Supérieur Verdi. Restait seulement le P. Philippe Biffi qui, voyant
creuser la fosse pour son compagnon, « plus profonde, dit-il, plus profonde, pour qu'il y ait de la
place pour moi aussi. » Il avait deviné : le 29 juillet il tomba malade avec les symptômes de la
contagion et il appela le Père Paul Contrucci, se fit donner la corde dont il se servait pour prêcher au
peuple la pénitence, la passa autour de son cou, priant qu'on l'aspergeât de cendres. Il se fit donner
le Crucifix et, le baisant souvent et le tenant bien serré dans ses mains, le soir même il rendit sa
sainte âme à Dieu314.
La ville de Pescia n'oublia pas les bienfaits reçus des Pères. Comme on travaillait à la reconstruction
de l'église de l'Annunziata, elle décréta le don de mille écus pour l'autel majeur, décidant en plus
que le 5 août les principaux habitants et le clergé se rendraient en procession à cette église et
offriraient chaque fois un cierge et cinq écus. Cette pratique fut commencée en 1632 lorsque, par
une disposition du Chapitre Général de cette année, la communauté fut de nouveau constituée et
confiée au P. Simplicio Corbetta qui nous a laissé la relation détaillée de tout ce que nous avons
raconté jusqu'ici sur la Maison de Pescia315
À Turin aussi, lors de la peste de 1630, les Pères donnèrent un bel exemple de charité . Réduits à un
petit nombre par l'absence du P. Octave Asinari, envoyé à Rome par le Cardinal de Savoie pour
présider le Chapitre des Célestins, et des Pères Guérin et Ruga, qui avaient accompagné à Asti les
infants Marguerite de Mantoue, Marie et Catherine316, ils firent tout ce qu'ils purent pour que leurs
paroissiens infectés ne fussent pas abandonnés. Au contraire, ils tinrent continuellement leur église
ouverte, administrant les sacrements, même à ceux qui étaient expulsés des autres églises. Ils

314 Manuscrit des Archives de Saint-Barnabé : Maison de Pescia.
315 Voir MARCHINI, op. cit. ; La Vita del P. A. Pagni de l'évêque Gialdini. Stiavelli (Storia di Pescia) atteste que
« lors de l'épidémie de 1630 (il aurait dû dire 1631) beaucoup se donnèrent à faire (c'est-à-dire les Barnabites) à
l'avantage des populations. »
316 Il semble qu'elles logèrent dans une maison contiguë à celle des Barnabites et à leur propriété. Voir PREMOLI,
Maria di Savoia (1594-1656), Rome, 1915.

143
procurèrent de l'argent pour soutenir les plus misérables et souvent, dans les rues de la ville, ils
allaient, au milieu de monceaux de cadavres, secourir spirituellement ou matériellement quelque
moribond. Frappés par le mal durant cette héroïque assistance, le P. curé, D. Procolo Rossi mourut
le 4 août, son successeur dans la charge paroissiale, le P. Hilaire Bassi, mourut le 5 septembre,
ainsi que deux Frères convers.
Dans la petite ville de Chieri, les Barnabites avaient à cette époque pour Supérieur le P. Urbain
Peyra, niçois. Lorsque la peste éclata, il eut un moment de faiblesse et le chancelier provincial, le P.
Aquilino Balbi317 fait remarquer que le P. Peyra, à la première nouvelle de la peste, se réfugia velut
lepus (comme un lièvre) au château de Montaldo. Mais ce ne fut qu'un instant car, rentrant en lui-
même, il voulut réparer le mauvais exemple qu'il avait donné ; il redoubla de zèle et, sans plus tenir
compte de sa personne, il se donna tout entier à l'assistance des pestiférés, et le Seigneur voulut lui
épargner cette mort qu'il avait tant redoutée, maintenant qu'il ne prenait plus aucune précaution pour
l'éviter.

5. - Mais il est temps que nous retournions à Milan où, en même temps que la peste et en lien avec
elle, une grande ignominie menaçait le Collège Saint-Alexandre. Nous avons déjà raconté que deux
curés étaient tombés victimes de la contagion à la suite de l'assistance qu'ils avaient donnée aux
pestiférés. Nous savons que d'autres Pères qui avaient assisté les malades moururent durant les
terribles mois de juin et de juillet. Cette communauté avait perdu pas moins de treize sujets.
D'autres Pères appartenant à cette Communauté étaient absents depuis longtemps. Il n'était pas si
facile de trouver à remplacer le P. Banfi lorsque celui-ci, qui assurait l'interim de la charge
paroissiale, vint à mourir le 28 juillet. Le 15 septembre, on nomma comme nouveau curé le P.
Vincent Percivalli mais le Cardinal Borromée ne voulut pas l'accepter, ayant au contraire, quelques
jours auparavant, sous l'impulsion de personnes malveillantes, enlevé la cure à Saint-Alexandre
pour l'ajouter à celle de Saint-Fermo318. Le motif d'une si grave mesure était, disait-on, le peu de
diligence du curé Gorno pour assister les pestiférés et le retard des Barnabites de Saint-Alexandre à
présenter leurs excuses au cardinal.
Comment donc le P. Gorno, mort de la peste huit jours seulement après avoir accepté la paroisse,
« servant ses paroissiens dans toutes les œuvres de charité », comme l'attestent les Actes, avait-il pu
mériter une telle accusation ? Cela parut étrange au P. Général qui estima son devoir de s'opposer
avec force, soit à l'accusation, soit à la mesure prise. Quant à la première, il ordonna au P. Cagnola

317 Actes du P. Provincial du Piémont. Archives de Saint-Dalmace.
318 L'église paroissiale de Saint-Fermo se trouvait via Olmetto, très proche de Saint-Alexandre et desservie par un seul
prêtre. Elle fut supprimée en 1789 pat Joseph II, ensuite l'édifice lui-même fut démoli.

144
de se rendre auprès du cardinal, de lui raconter tout en détail et de lui faire ses excuses si jamais on
avait erré en quelque chose ; quant à la seconde, il fit préparer par le P. Moneta quelques
considérations juridiques, avec l'intention cependant de n'en faire aucun usage si le cardinal revenait
à de meilleurs sentiments. Le P. Cagnola devait dire « qu'en un mois et demi quatre de ceux qui
avaient été chargés de la cure étant morts de la peste »319 et les autres Pères restés dans la
Communauté de Saint-Alexandre, étant tous tombés malades du même mal en administrant les
sacrements, et que les Pères de Saint-Barnabé ne sont pas allés voir Son Éminence parce qu'ils
étaient suspects d'être contagieux, onze de leur Communauté étant morts320. »
Le cardinal fut inébranlable. La clef de cette conduite nous est donnée dans la lettre suivante du P.
Cavalcani au Procureur Général : « Le cardinal continue sa rigueur contre les nôtres de Saint-
Alexandre. Il a fait défendre à Anziano d'avoir recours aux nôtres pour les fonctions paroissiales. Il
n'a voulu entendre aucun des nôtres et ils furent même chassés par le Vicaire. Il est nécessaire de
recourir à la Congrégation des Évêques pour information. Le cardinal a toujours été contraire à ce
que les Pères eussent cette cure et il s'est opposé à ce que nous fussions voisins des Oblats321. Il était
contraire à la construction. Pour pourvoir à la cure, les nôtres ont perdu quatre sujets . L'archevêque,
sans donner le moindre avis, a fait tout d'un coup la fusion (des paroisses). En ce temps d'extrême
misère à cause de la perte de tant de sujets, il agit avec une extrême rigueur contre nous qui avons
toujours été respectueux. Il a envoyé des inquisiteurs dans toute la paroisse, pour savoir si quelqu'un
était mort sans sacrements, car certains sont morts même à l'archevêché. L'église a été notablement
améliorée depuis que les Pères y sont. On a dépensé plus de 80.000 écus pour les constructions.
Nous avons assuré Messes, prédications, cours, douze confesseurs, offices, doctrine chrétienne,
exercices spirituels. Ce serait un scandale pour la ville de Milan et pour les environs ; on croirait
que nos Pères ont commis des fautes graves en cet endroit, si on leur enlevait violemment cette
église322. » En attendant, il recommandait aux Pères de Saint-Alexandre « de se conduire avec le
cardinal...avec toute sorte de modestie, comme le demande la justice et la conscience323. » et, dans
le même mois d'octobre, il présentait à la curie le P. Romuald Buzzi, siennois, mais inutilement324.
Alors, comme on disait que le cardinal allait recourir au Souverain Pontife, les Barnabites y
recoururent aussi. Une fois la question portée devant la Chambre Apostolique, l'auditeur Marc

319 Le P. Ricci, coadjuteur ; le P. Marzi, curé ; le P. Gorno, curé et le P. Banfi, vice-curé. En tout, dans la peste de
Milan il y eut parmi les victimes 62 curés et 38 coadjuteurs.
320 Reg. Généralice, lettre au P. Cagnola, 7 septembre 1630.
321 Ils ont l'église du Saint Sépulcre, très proche de Saint-Alexandre, très ancienne mais très petite.
322 Registre généralice, lettre au P. Roffeni, procureur général, 2 octobre 1630.
323 Idem. Lettre au P. Avogadro, 18 octobre.
324 Le P. Buzzi venait de Lodi où un lazaret ayant été ouvert lorsque la peste éclata, l'évêque l'avait nommé « préfet
général des pestiférés ». Il y travaillait avec deux confrères dont l'un, le P. Raymond Denti, mourut.

145
Antoine Franciotti325, protonotaire apostolique, prononça une sentence, qui fut même imprimée, le
25 octobre, entièrement favorable aux Pères. Cela ne servit à rien, tant étaient puissants les
protecteurs qui soutenaient le cardinal Borromée à Rome.
Pendant ce temps-là, la peste d'abord avec ses nombreuses victimes, puis ces démêlés avec un prélat
autre fois grand ami et même élève des Barnabites, finirent par briser la santé pourtant très robuste
du P. Cavalcani. Il mourut le 2 février 1631, laissant de vifs regrets : son esprit d'initiative, sa force
au milieu des plus dures épreuves lui méritèrent le titre de grand Général que lui donna la tradition
domestique.Le P. Mazenta, le plus ancien des Assistants, assuma le gouvernement de la
Congrégation et, d'un commun accord, on décida qu'il ne fallait pas convoquer le Chapitre Général,
à cause des empêchements de la peste et de la guerre, et à cause de l'intervalle d'une année à peine
qui séparait de la convocation ordinaire326.
Dans la controverse avec le cardinal Borromée, les choses ne tendaient pas à s'améliorer. Une
ordonnance de nullité obtenue de Rome en mars et publiée à Saint-Alexandre contre le curé de
Saint-Fermo, usurpateur, était devenue un telum imbelle sine ictu (lance inoffensive ne causant pas
de blessure). Il continuait à exercer les fonctions de curé, menaçant le P. Buzzi, mais déplaisant en
même temps aux paroissiens. Une députation de ces derniers, conduite par le comte de Somaglia,
alla chez l'archevêque « protester qu'ils voulaient les Pères pour curés » et en revint mécontente327.
Heureusement, les Barnabites n'étaient pas seuls à soutenir leur bon droit ; le cardinal Théodore
Trivulzio328, leur ami, s'était déclaré ouvertement leur défenseur, ainsi que Mgr Bossi, leur ancien
confrère, très versé dans le Droit canon, tous les deux très estimés du Souverain Pontife329.Grâce à
leur activité, réunie avec celle de quelques Barnabites demeurant à Rome, on réussit à obtenir de la
S. Congrégation un nouveau décret favorable. Avant de s'en servir, le P. Mazenta espéra terminer le
conflit à l'amiable. Il remplaça le P. Buzzi par le P. Pio Cassetta dans les fonctions de curé et,
d'accord avec le même cardinal Barberini, il pria Mgr Panciroli de se faire son intermédiaire auprès
du cardinal Borromée330. Il n'obtint rien ; bien plus, les Pères Corti et Cassetta, envoyés faire une
visite à l'archevêque « furent repoussés.331 ». Alors le Cardinal Barberini, Préfet de la S.

325 Il fut ensuite cardinal en 1637 et mourut en 1666 en odeur de sainteté. Dans sa sentence on lit : « Personne ne peut
ni ne doit désormais s'opposer à l'ensemble et chacune des choses regardant l'office de la dite cure ; il en est de
même pour un certain revendicateur, présentement Recteur de l'église de Saint-Fermo, qui s'est agité et s'agite
encore pour s'opposer et créer des troubles concernant leur (c.à. d. des Barnabites) pacifique et quasi possession,
en avançant le prétexte que cette église a été abandonnée par les Pères eux-mêmes, etc. »
326 Voir les Actes du P. Général, 5 février 1631.
327 Registre généralice. Lettre au P. Roffeni, 1er mars 1641.
328 Il avait été commissaire impérial en Italie pour l'empereur Ferdinand II dont il avait reçu le titre de prince de
Musocco. Passé à l'état ecclésiastique, il fut clerc de chambre et, en 1629, cardinal diacre. Il mourut gouverneur de
Milan en 1657.
329 Le P. Mazenta prévoyait aussi le cas d'une défaite. Voir lettre du 19mars du Registre généralice.
330 Registre généralice. Lettre à Mgr Panciroli, 24 avril.
331 Registre généralice. Lettre au Procureur Général, 4 juin.

146
Congrégation, prié par le P. Mazenta, écrivit au Cardinal Borromée une lettre qui était un
commandement courtois ; le P. Mazenta lui-même alla la lui présenter332, mais comme il se vit lui
aussi mal accueilli333, il demanda que la Congrégation des Évêques chargeât quelques personnes
d'autorité de l'exécution du décret, d'autant plus que le cardinal Borromée, étant dans une de ses
villas, semblait vouloir prendre encore du temps pour faire d'autres oppositions. Ce fut alors que de
Rome vinrent des ordres tels que finalement, vers la fin du mois de juillet, l'archevêque se rendit et
ordonna que le P. Cassetta soit examiné afin de pouvoir assumer la charge de sa paroisse334. Peu de
temps après, le cardinal Borromée mourut. Ce que nous avons dû raconter ici de lui suscitera sans
doute quelque étonnement ; souvenons-nous que errare humanum est (se tromper est humain) et,
d'autre part, comme on l'admet généralement, il n'a pas eu jusqu'ici un biographe sérieux et
impartial335.

6. - Une autre grave préoccupation tourmentait le P. Mazenta. Sur la fin de 1630, on avait eu
connaissance d'un décret pontifical qui interdisait d'accepter des novices en Italie sans le
consentement de Sa Sainteté336. À la suite de la peste, les rangs des ecclésiastiques séculiers
s'étaient beaucoup éclaircis et il fallait trouver le moyen de remplir les vides, en y poussant même
ceux qui auraient volontiers embrassé la vie religieuse. Le noviciat de Monza, autrefois si florissant,
eut beaucoup à en souffrir. Le P. Mazenta, comme du reste les autres Supérieurs d'Ordres religieux,
fit tous ses efforts pour pouvoir accepter des novices jusqu'à un certain nombre et le cardinal
Barberini lui donnait de très bonnes espérances. Mais, en attendant, pour obvier en quelque manière
aux conséquences du décret pontifical, il crut opportun de solliciter l'ouverture d'un noviciat en
Allemagne. « Il est nécessaire, écrivait-il au P. Visiteur Secco à Vienne, d'établir un noviciat en
Allemagne, puisque l'interdiction du Pape de donner l'habit n'arrive pas jusque là337. » Le P.
Mazenta tourna sa pensée vers la maison de Prague ou, si cela n'était pas possible, vers celle de

332 Il fit précéder sa visite d'une lettre dans laquelle il disait : « Ma Congrégation..se prévaut, pour en obtenir votre
grâce, de la faveur et des mérites des Éminentissimes Cardinaux qui Vous prient de l'accorder, car personnellement
je suis indigne, bien que je Vous sois très dévoué depuis déjà soixante ans. » Le Père Mazenta, encore enfant, s'était
lié d'amitié avec Frédéric dans sa propre maison. Ils s'étaient ensuite retrouvés à Pavie où ils étaient émules dans
l'étude et la piété et où Borromée eut l'idée de se faire Barnabite, comme nous l'avons dit dans le volume précédent.
Voir aussi MAIOCCHI-MOIRAGHI, Federico Borromeo studente, ecc. op. cit. pp. 89-100.
333 L'archevêque ne voulut pas la lire. Il dit cependant : j'estime les lettres du cardinal de S. Onofrio (Barberini) et il
traita Sa Paternité (le P. Mazenta) avec beaucoup de froideur. Reg. Génér. Lettre du 18 juin.
334 Reg. Généralice : « Finalement, le cardinal Borromée a ordonné d'examiner le R. P. Pio pour la cure de Saint-
Alexandre. » Lettre du 30 juillet. « De l'affaire de Saint-Alexandre, il n'y a plus lieu de parler, l'archevêque ayant
admis et approuvé le P. D. Pio, le vicaire coupable s'étant lui aussi calmé, Mgr le Nonce (Panciroli) lui ayant fait
une bonne correction. »
335 Le travail biographique le plus récent est celui de PIEDARGEL-QUESNEL : Le cardinal Frédéric Borromée, Lille,
1890. Il n'est pas concluant. Pour les premières dix-huit années de l'épiscopat du cardinal Frédéric, il y a Bascapè
dans ANNONI, Documents regardant, etc. op. cit. Voir quelques lettres du P. Mazenta dans LUMBROSO, op. cit.
336 Registre généralice. Lettre du 24 décembre 1630.
337 Registre généralice. Lettre du 12 mars 1631.

147
Vienne338.
L'ouverture d'un noviciat en Allemagne pressait d'autant plus que, de divers côtés, arrivaient au P.
Mazenta des demandes de Pères pour de nouvelles fondations.
De Prague, c'était le P. Florio Cremona qui, au nom du cardinal d'Harrach, offrait l'établissement
d'un collège pour études théologiques et littéraires339. Le projet était d'autant plus sérieux qu'il était
appuyé par la S. Congrégation de la Propagande. Si, d'un côté, le P. Mazenta y consentait volontiers
pour le bien qui pouvait être fait et pour correspondre à la bonté du cardinal, d'un autre côté il fallait
dès le commencement que les classes fussent faites par des maîtres séculiers, que la Congrégation
ne fût pas mêlée au gouvernement économique et qu'on ne fût pas astreint à la vie commune avec
les séminaristes. On ferait davantage, écrivait-il le 5 mars au P. Cremona, si nous n'avions pas perdu
ici une centaine de religieux par la peste et si les soldats ne consumaient pas les revenus. » L'affaire
ne réussit pas à cause des troubles de la guerre qui rendaient tout précaire dans cette ville340.
Au sujet d'autres fondations offertes en ce pays aux Barnabites, le P. Mazenra en montrait les
difficultés au P. Cremona qui, comme d'habitude, les recommandait chaudement. Il écrivait le 23
avril : « On rendrait volontiers service à Mr le Gouverneur (de Vienne) en cette occasion, pour la
fondation d'un collège à Stalz, mais les décès et la perte des religieux cette année nous en
empêchent. Il faut, par un bon choix des novices, réparer nos pertes passées. »
Le noviciat lui tenait d'autant plus à cœur que déjà se présentaient en certain nombre des postulants
allemands et il n'était pas certain de pouvoir les recevoir à Monza. Il écrivait au P. Vacchi,
provincial à Vienne : « Je suis heureux de l'entrée des novices mais il est dangereux d'attendre la
permission de Rome pour les envoyer à Monza...Trouvez le moyen de les garder chez vous bien
qu'il n'y ait pas toutes les commodités de Monza341. » Et pour le faire avec sécurité, étant donné les
difficultés que présentait la ville de Prague, probablement à cause de la guerre, le P. Mazenta prit le
parti d'ouvrir un noviciat à Vienne342. IL faisait savoir qu'il l'aurait voulu « aussi parfait que celui de
Monza, même dès le premier jour » et il ajoutait qu'il aurait désiré un noviciat « dans toutes les
grandes communautés afin qu'elles fussent dans la nécessité de se maintenir dans l'observance car
celle-ci se fait mieux là où il y a de la jeunesse. » Comme nous le verrons, le noviciat ne fut en
réalité placé ni à Vienne ni à Prague, mais là où personne n'y pensait alors.
Le P. Mazenta encouragea aussi l'établissement d'un noviciat en France. La peste avait
malheureusement interrompu les relations pendant environ six mois entre ces Pères et l'autorité

338 Registre généralice. Lettre du juin 1631.
339 C'est le projet auquel il est fait allusion au chapitre VII et qui maintenant était repris.
340 Registre généralice. Lettre du 24 mars au P. Florio Cremona.
341 id. 21 mai 1631
342 id. 8 janvier 1632.

148
centrale. Les lettres n'arrivaient pas ou bien elles arrivaient avec des retards considérables.Pour n'en
citer qu'un exemple, le 2 juillet 1631, le P. Mazenta accusait réception d'une lettre écrite par un Père
de Lescar le 19 août de l'année précédente. C'est ainsi qu'il apprit par une lettre qui lui vint de
Montargis la mort du P. Provincial Colom, mais il dut attendre un certain temps avant de recevoir
des nouvelles détaillées du collège de Lescar où ce Père était mort le 7 mars 1631343. Très affligé de
cette perte inattendue, le P. Mazenta nomma le P. Guérin vice-provincial et pressa son départ, en lui
demanda de réaliser, si possible, l'érection d'un noviciat dans la maison Saint-Éloi à Paris.
Le P. Mazenta désirait aussi qu'on plaçât à Saint-Éloi un scolasticat de théologie mais, pour le
moment, les conditions de cette maison ne permettaient ni noviciat ni scolasticat344 et quelques
Pères français proposaient dans ce but la maison d'Étampes, située ans un endroit certainement très
salubre, tandis que Saint-Éloi était une maison humide et entourée d'édifices qui la rendaient triste
et obscure. Un autre obstacle était le manque de religieux ; aussi, remettant la décision à plus tard,
une fondation fut proposée dans la ville de Dax et on l'accepta.

7. - Le P. Rovero, Supérieur de Lescar, se trouvant avec le P. Bernard Roy pour quelques jours dans
cette ville, au mois de juin 1631, trois gentilshommes leur firent la proposition de fonder une
maison d'instruction pour la jeunesse locale, fixant pour son entretien des revenus convenables345.
Étant donné les excellentes dispositions de l'évêque Philibert du Sault et du gouverneur Bernard de
Poyanne, le P. Rovero, estimant cette fondation très opportune, après avoir demandé l'avis du P.
Général, par trois lettres, mais en vain, sous condition de son approbation, signa un contrat avec les
autorités de l'endroit le 9 juillet 1631. Le 23 août, il informait de tout le P. Général et, cette fois, la
lettre envoyée par une messager exprès, comme on dit, arrivait à destination et c'est par elle que
nous avons les détails de la nouvelle fondation et les espérances qu'elle suscitait chez le P. Rovero.
« En plus de cela, écrit-il, nous construirons un collège très commode pour notre habitation, avec
une église qui sera, je l'espère, très belle. Ensuite, la ville est bonne, très peuplée ; il y a un prélat
qui est le meilleur qu'on puisse désirer ; elle a un clergé très nombreux et bien riche ; le diocèse est
très étendu et vaste ; il compte plus de 400 curés...Il y a un gouverneur qui a sa résidence ordinaire
dans la ville, homme d'une grande autorité près de Sa Majesté...Il y a trois monastères de religieux,
Carmes, Observantins et Capucins, et un de religieuses ; près des murs de la ville passe un fleuve

343 Un nécrologe cité par M. Dubarat (Mélanges, cit.) indique cette date, mais une lettre du P. Rovero, Supérieur de
Lescar, dit le 11 au lieu du 7.
344 De Saint-Éloi, le P. Guérin écrivait en 1631 : « Elle est voisine du Sénat ou Parlement, cependant ces Messieurs
n'habitent pas dans le voisinage. Je crois que la raison en est parce que l'endroit n'est pas sain, car entouré de
grandes maisons. Il y a beaucoup de monde dans l'église parce qu'elle est une des anciennes églises de Paris. »
Archives de Saint-Barnabé.
345 Voir DEGERT, L'ancien collège de Dax (Dax, 1904).

149
navigable qui amène dans la ville toutes sortes de victuailles. Le voisinage est très noble ; d'un côté
il confine avec Bayonne, ville maritime de l'Océan, qui commerce avec l'Espagne et avec la
Biscaye ; de l'autre côté, avec cinq ou six villes qui, toutes, enverront leurs enfants à notre collège.
Au moyen de ce collège, j'espère que bientôt nous pourrons entrer en trois excellentes villes : à
Bordeaux, ville principale et chef de toute l'Aquitaine, à Bayonne et à Saint-Sébastien. Je ne vous
dirai pas le désir de toute la ville et l'affection avec laquelle on nous attend et on désire
impatiemment nous avoir chez eux. Tous nos amis de ce pays louent beaucoup cette affaire et
approuvent notre décision. Mgr l'évêque de Lescar, s'étant trouvé plusieurs fois en ville pour les
bains, et où je lui ai tout de suite rendu visite, m'en a félicité et m'a conseillé d'aller de l'avant le plus
vite possible. Toute la noblesse est du même avis et nous désire singulièrement346.
La lettre, qui était accompagnée d'une copie du contrat, afin que l'approbation désirée fût plus
facilement obtenue, contenait aussi des indications pour éliminer toutes les difficultés qui pourraient
se présenter et, à la fin, elle donnait quelques espérances qui ne pouvaient manquer de plaire. « Si
Votre Paternité m'en laisse la liberté, j'espère avoir bientôt un endroit de dévotion bien approprié
pour un noviciat et nous avons déjà plusieurs jeunes gens de la classe de Philosophie qui demandent
à être acceptés, mais ils n'ont pas le courage de faire le voyage de quinze ou vingt jours pour venir
en Italie, et pour cela même nous aurions besoin d'avoir près de nous le P. Provincial avec pouvoir
de recevoir des novices. » (23 août 1631). L'approbation fut donnée bien que « avec quelque
répugnance, parce que les stipulations sub specie rati (avec l'espoir de ratification) sont
défendues 347», car elle avait cette fois une excuse dans les circonstances difficiles où beaucoup de
lettres se perdaient. Ne pouvant envoyer là des Pères d'Italie, tous les cols étant fermés, on eut
recours à ceux de Savoie et, le jour de Sainte Catherine 1631, furent inaugurées les classes confiées
aux Pères Bernard le Roy, Remy Polidori et Séverin Marchand. Le premier fut Supérieur en 1632 et
songea à pourvoir la maison d'une petite mais jolie chapelle. Le Collège reçut le nom de Saint Paul
et, correspondant très bien au but de l'éducation de la jeunesse, il fut aussi d'une grande utilité pour
tout le diocèse par la dévotion des Quarante-Heures introduite par les Pères, par l'enseignement du
catéchisme et surtout par l'impulsion que les Barnabites surent donner à la prédication sacrée. Des
mémoires presque contemporains nous assurent que, sur le nombre de cinq cents curés, c'était
beaucoup au commencement d'en trouver 60 qui fussent aptes au ministère de la Parole, tandis que
dix ans après la fondation de ce Collège, il aurait été difficile d'en trouver ne fût ce que dix inaptes à
ce ministère. Non seulement l'évêque de Dax recourait souvent à l'aide des Barnabites, mais encore
ceux d'Aire et de Bayonne ; à la suite de la conversion de nombreux calvinistes opérée par les Pères,

346 Lettre. Archives de Saint-Barnabé. B. Cart. XXIII.
347 Registre généralice, lettre du 30 septembre 1631.

150
la ville prit la décision d'interdire désormais à n'importe quel hérétique d'habiter dans ses murs348.

8. - Nous avons nommé le Chapitre de 1632 ; il se tint du 5 au 18 mai et il fut l'un des plus
nombreux, ayant réuni quarante-quatre Capitulaires. L'empereur Ferdinand II, voulant donner une
preuve de sa satisfaction pour le travail des Barnabites dans son empire, se manifesta en envoyant
aux Capitulaires une lettre dans laquelle, après beaucoup d'éloges aux Barnabites en général et en
particulier au P. Fulgence Chioccari, il recommanda à leurs prières sa personne et les affaires de son
État349. Renouvelant la question s'il convenait de mettre totalement de côté le Provincial de
Lombardie puisque la résidence du Général continuait d'être à Milan, on abandonna la mesure déjà
prise dans le Chapitre de 1629 de fixer le Provincial en Allemagne ad libitum (selon le choix) du P.
Général, et on préféra y nommer définitivement un Vicaire Provincial350 ; et en même temps, on
réduisit à deux seulement les Visiteurs Généraux. Il sembla bon aussi de remettre en vigueur la
disposition des Constitutions sur la visite que doit faire le P. Général à tout l'Ordre dans le cours de
son triennium, disposition tombée en désuétude à cause des difficultés présentes, car l'Ordre s'était
très étendu. Cependant, dans la suite, les difficultés pouvaient devenir insurmontables, aussi les
Capitulaires s'en remirent sur ce point au jugement du P. Général.
À la tête de la Congrégation fut placé le P. Jean-Baptiste Crivelli, de noble famille milanaise.
Accepté en 1602 par le P. Général Côme Dossena, il avait reçu de lui le nom de Baptiste351. On
pourrait dire qu'il réussit admirablement, humble comme il l'était, à passer inaperçu ; ce fut
seulement après un certain temps que son amour pour l'observance religieuse et sa singulière
affabilité de manières qui lui gagnait tous les cœurs le firent nommer maître des novices profès à
Saint-Alexandre et, plus tard, Supérieur de cette même Communauté où il fut confirmé plusieurs
fois, à la satisfaction de tous. En 1626, il fut nommé Visiteur Général et au Chapitre Général de
1629, par un vote unanime, il fut nommé Assistant Général.

9. - Lorsque en 1632 il prit les rênes du gouvernement suprême de l'Ordre, il le trouva très affaibli,
soit par le nombre de sujets enlevés par la peste, soit par la pénurie des moyens causée par la guerre
du Monferrat, avec les dévastations, les pillages et les lourds impôts qui en étaient la conséquence
naturelle. Dans le Chapitre Général de cette année, le P. Vicaire Général Mazenta n'avait cependant
pas manqué de relever les courages en montrant que, s'il y avait eu de nombreuses pertes à déplorer,

348 DUBARAT, Mélanges, op. cit. p. 305. - DEGERT, L'ancien collège, etc. op. cit.
349 Elle est datée du 19 avril 1632. Archives de Saint-Barnabé.
350 Ce fut le P. Mazenta, le plus ancien des Assistants, qui fut choisi.
351 Pour rappeler le P. Baptiste Soresina, mort le 25 septembre de l'année précédente, très âgé et compagnon du
Fondateur. Voir volume précédent.

151
il y avait aussi de joyeuses espérances pour l'avenir352. Et il n'avait pas tort : les noviciats avaient
encore un bon nombre de jeunes gens et, même récemment, la Congrégation n'avait pas manqué de
bienfaiteurs, la peste avait remué salutairement les âmes et l'abnégation héroïque d'un grand nombre
dans le fléau commun avait raffermi l'esprit religieux chez les plus tièdes et l'enthousiasme pour le
bien. Et le P. Mazenta n'était pas le seul à ne pas se décourager. Pour ne parler que de la
communauté de Saint-Alexandre, que nous avons vue si éprouvée, les religieux n'interrompirent
aucune de leurs obligations. Les classes Arcimboldi, où avaient la plus grande part le P. Vincent
Galli, le P. Louis Dobelli et le P. Jacques Chiesa, semblaient ne pas s'apercevoir des angoisses qui
les entouraient. On omit, il est vrai, l'inauguration solennelle des classes qui devait avoir lieu vers la
fin d'octobre 1630, mais cela ne diminua pas l'afflux des élèves. L'année suivante, le chroniqueur du
Collège notait que « nos classes sont aussi florissantes de noblesse et pleines d'élèves que là où
celles des Pères Jésuites (de Brera) sont notablement diminuées après la peste ; les nôtres, au
contraire, on augmenté de telle sorte que les classes inférieures ne peuvent plus recevoir aucun
élève, si l'on ne se procure pas des maisons plus grandes et plus vastes353. » Pour encourager cet
afflux d'élèves, les séances académiques avec leur apparat étant très utiles, choses alors (et pourquoi
pas encore aujourd'hui) si goûtées du grand public, on reprit bientôt soit celles du genre littéraire,
soit celles du genre théologique, et toujours dans l'église Saint-Alexandre. Les premières se
prêtaient davantage aux bizarreries des compositeurs et se tenaient chaque année, soit pour
l'inauguration des classes, soit pour l'élection du prince de l'Académie, et il ne semblait pas exagéré
d'inviter peut-être les quatre parties du monde pour féliciter l'heureux jeune homme ; d'autres étaient
organisées pour des circonstances extraordinaires. Une excellente occasion s'offrit aux étudiants
barnabites lorsque, ayant obtenu la victoire dans la fameuse affaire contre le cardinal Borromée, ils
voulurent remercier publiquement le cardinal Trivulzio qui avait mis en jeu toute sa science et toute
son influence354.
Notre Général, lui aussi, bien que d'un caractère austère, favorisait ces exercices littéraires et, deux
mois seulement après son élection, il assista à une séance académique scolastique qui remporta
l'admiration de tout Milan. « On a fait représenter une tragi-comédie spirituelle en langue latine en
présence de Mgr l'évêque de Pavie (Arese) et de beaucoup d'autres prélats, tant réguliers que
séculiers, avec l'intervention de beaucoup de magistrats et de chevaliers, connaisseurs de la langue

352 Actes du Chapitre Général de 1632.
353 Archives de Saint-Alexandre.
354 « L'Éminence Trivulzio, outre une messe choisie et fleurie, fut encore honorée d'un récital fait par nos novices
étudiants qui, sur les quatre vertus cardinales disputèrent dans un poème quelle était la plus insigne chez son
Éminence. La littérature entrait aussi dans les honneurs rendus et ce fut l'affaire du P. Jacques Chiesa qui, en
l'espace de deux mois, composa cinquante emblèmes, soixante-dix devises, vingt très grands éloges et plus de cent
vers lyriques. » Archives de Saint-Alexandre.

152
latine dans laquelle le Père donna unr très bonne preuve de sa grande habilité dans la versification,
de son excellence à instruire les élèves, de sa prudence à gouverner tant de jeunes gens qui vinrent
réciter et qui étaient plus de 40. Pour satisfaire le désir de l'Excellentissime Duc de Faria,
gouverneur de l'État, qui ne put y assister la première fois, empêché par un ambassadeur
extraordinaire, elle fut de nouveau représentée par les mêmes jeunes gens, en langue vulgaire et, de
plus, en vers et d'une manière si parfaite que, si la chaleur n'avait pas été aussi excessive, il aurait
été nécessaire de la présenter encore une troisième fois, en raison du désir de ceux qui y avaient
assisté la première fois de l'entendre de nouveau et de ceux qui ne l'avaient pas entendue, de la
connaître. En résumé, dans toute la ville, on ne parla pas d'autre chose pendant plusieurs jours ; et
dans le temps qui s'écoula entre la représentation en latin et celle en langue vulgaire, le portier et les
autres eurent fort à faire pour répondre à toutes les demandes et on ne l'aurait peut-être plus
organisée, pour éviter le danger qui arriva malgré tout, à cause de la grande foule qui y accourut le
jour où on la présenta pour la seconde fois : elle faillit occuper le local même, préparé pour le
gouverneur, malgré ses petites dimensions et celui-ci fut obligé de jouer lui-même des coudes (ses
coudes de duc !) pour écarter la foule qui s'y pressait355. » En ces années, le nombre des élèves
atteignit jusqu'à trois cents et le P. Ambroise Mazenta avait insisté auprès du Chapitre Général de
1632 pour que, vu une affluence si pleine de promesses, on décidât de compléter les classes en
faisant une véritable université comme on l'avait déjà fait à Thonon, à Annecy, à Montargis, à
Lescar, à Dax. Les classes de Brera ne lui semblaient pas un obstacle, parce que, au contraire, « la
comparaison et l'émulation avec les Pères de la Compagnie de Jésus – disait-il – seraient un honnête
et utile aiguillon pour les maîtres et pour les élèves356. » Le Chapitre Général prit la proposition en
considération et en remit la solution au futur P. Général, mais le P. Crivelli crut probablement ne
pas avoir assez de sujet ni, peut-être aussi, de moyens pécuniaires pour un tel agrandissement.

10. - Obtempérant au vote du Chapitre Général sur les visites généralices, le P. Crivelli se mit en
route pour Vienne le 15 septembre 1632, accompagné du P. Secco et de trois autres religieux. Il
s'arrêta à Venise dans la maison des Théatins pendant trois jours et put ainsi, grâce à l'amitié du P.
Secco avec le sénateur Sébastien Venier, visiter le trésor de la République. Le 25, il se rendit à
Trévise où l'attendait un guide avec les chevaux nécessaires et il partit le lendemain pour Vienne où
il arriva le 7 octobre, mais ils y eurent une désagréable surprise : la ville était infestée par la peste et
déjà, dans la communauté des Barnabites de Saint-Miche, deux religieux étaient morts, le P.

355 Actes de la Communauté de Saint-Alexandre.
356 Relation du P. Mazenta annexée aux Actes du Chap. Général de 1632. Le Chapitre Général prit la proposition en
considération et en remit la solution au futur P. Général

153
Stanislas Spreafico et un Frère convers.
Le P. Général et ses compagnons furent obligés de se rendre le lendemain à Trasmaur où ils
reçurent le plus courtois accueil de Fabio Massimo Ponzoni, avocat de la curie de Vienne et insigne
bienfaiteur de la Congrégation. Après avoir séjourné dix-sept jours dans cette maison accueillante,
à huit lieues de Vienne, ils rentrèrent en ville où le P. Général commença la visite canonique. Ayant
obtenu une audience particulière de l'empereur, celui-ci le traita avec affabilité, parlant du bien que
faisaient les Barnabites dans ses États et désir qu'il avait d'étendre leur Ordre, dès qu'il serait délivré
de ses ennemis. Il répéta encore les mêmes choses dans l'audience de congé que le P. Crivelli obtint
de nouveau quelques jours après. Ce dernier ne manqua de rendre visite à l'impératrice, au roi et à la
reine de Hongrie et à l'archiduc Guillaume Léopold. Il aurait visiter également Prague, mais comme
les chemins étaient encombrés de soldats et que, d'autre part, son retour à Milan était urgent, il fit
venir à Vienne le P. Gorino et le P. Florio Cremona pour savoir d'eux ce qui concernait cette petite
maison. Le 24 novembre, le P. Général se remit en route pour le retour et, cette fois, le voyage fut
encore plus long à cause des inconvénients de la saison d'hiver. Le 14 décembre il arriva à Mantoue
où il accomplit la visite et, peu de jours après, il était à Milan.
Dans son voyage en Allemagne, le P. Crivelli eut une occasion très opportune pour s'informer
exactement de la position du P. Cremona, sur le compte duquel, depuis quelque temps, on n'était
pas tranquille. Tout le monde était convaincu qu'il avait des dons d'esprit et de volonté tout à fait
rares. La fondation des deux maisons de Vienne et de Prague lui était principalement due. En le
laissant faire, il aurait sans aucun doute obtenu plusieurs maisons de grande importance pour la
Congrégation. Il transigeait facilement sur les difficultés qu'il rencontrait mais ne se savait pas se
rendre compte de ce que les Règles d'un Institut imposent et du devoir qui incombe à un religieux
de les respecter, même lorsqu'il n'en comprend pas entièrement la raison. D'un esprit hardi, devant
les sages dispositions des Supérieurs majeurs, il essayait de les vaincre en ayant recours aux grands
personnages pour en être aidé auprès de la Cour romaine ; il esquivait ainsi l'autorité de ses
Supérieurs immédiats qui se virent souvent, à cause de lui, dans la pénible alternative de déplaire
aux puissants ou d'embrasser des entreprises qu'ils voyaient dépasser leurs forces. Souvent encore,
fort de l'appui impérial, il ne put pas se retenir de s'opposer aux vues du cardinal Klessel lui-même,
Ordinaire de Vienne, et alors le P. Général devait user de toutes sa prudence pour éteindre à temps
certains justes ressentiments. Enfin, voyant que le cardinal d'Harrach continuait à protéger le P.
Cremona, tandis que le cardinal Klessel pouvait d'un moment à l'autre faire sentir à la Congrégation
son déplaisir, les Supérieurs, dans le Chapitre Général de 1625, l'avaient enlevé de la prévôté de
Vienne et nommé Supérieur de la Communauté Saint-Benoît à Prague, mais ce fut sans résultat,
étant donné la vive opposition de l'empereur qui le voulait avec lui à Vienne. L'année suivante, il est

154
vrai, il put être envoyé à Prague mais, entre-temps, craignant que la malignité des ennemis ou
l'esprit indépendant du P. Cremona lui-même ne finissent par occasionner de graves ennuis à
l'Ordre, on pensa, comme l'avait déjà essayé le P. Mazenta, de le rappeler en Italie357. En mai 1633,
le P. Général l'en avertit dans les termes les plus courtois et le priait de ne pas mettre d'obstacle à sa
nouvelle destination. Il était trop tard ! Le P. Cremona, durant son séjour à Prague, avait servi avec
une activité inlassable et avec un grand zèle la cause catholique, soit dans les disputes avec les
hérétiques qui accompagnaient le duc de Saxe, soit en obtenant de celui-ci que les églises
catholiques ne fussent plus occupées par les protestants, soit en encore en suppléant à
l'enseignement théologique dans le séminaire de Prague dont les Jésuites venaient alors d'être
chassés. Le cardinal d'Harrach tenait pour très précieux, maintenant plus que jamais, ce Père que
depuis longtemps il avait l'habitude d'appeler son bras droit. Il ne se résignait pas à en faire le
sacrifice, et déjà l'année précédente il avait obtenu de la Propagande que le P. Général ne pût, sans
sa permission, enlever aucun sujet de la Bohême, et surtout le P. Florio Cremona358. De plus, le
propre cousin du cardinal Albert Wallenstein, duc de Friedland, s'était pris d'une grande amitié pour
le P. Cremona et s'en servait à tout propos359. Désireux de l'avoir avec lui presque continuellement,
et comme l'habit de Barnabite ne lui plaisait pas parce que trop ressemblant à celui des Jésuites, qui
étaient chez lui l'objet d'une haine étrange, il avait obtenu du Pape que le P. Cremona pût revêtir
l'habit de prêtre séculier, et le Père eut la faiblesse de profiter de cette permission, tout en sachant
que cela aurait déplu à ses Supérieurs. Plus tard, il accepta encore de demeurer hors de sa
communauté dans une maison que le généralissime avait fait meubler pour lui avec tout le décorum
qui convenait à son confident. Le P. Cremona ne demeurait pas insensible à ces honneurs et à ces
commodités et, ne sachant comment se soustraire à l'ordre de se rendre en Italie, il écrivit que son
intention était de passer à la Congrégation alors très relâchée des Crocigeri360. Le P. Crivelli en fut
très affligé et comme, selon son habitude, le P. Cremona avait eu recours à l'appui des grands, le P.
Crivelli, outre la vive douleur que lui causait une telle résolution, eut l'ennui de devoir déclarer de la
manière la plus courtoise de ne pouvoir faire plus que ce que lui prescrivait sa conscience.
Il répondit au cardinal d'Harrach le 15 juin : « Par la lettre de Votre Éminence du 17 dernier (mai),
j'ai eu connaissance de son désir et de celui de Mr le Duc de Friedland que je permette au P. D.
Florio Cremona de passer à la Congrégation des Crocigeri afin qu'il puisse avec plus de liberté

357 Le 19 avril 1633, le P. Mazenta écrivit aussi à ce sujet au célèbre capucin, le P. Valérien Magni, nommé depuis
chef des missions du nord. Registre généralice.
358 Lettre de Mgr Ingoli au Supérieur de Saint-Charles.
359 « Le P. Florio a de très fréquentes conversations avec Wallenstein. Il ira avec lui pour réformer les États de
Michelburg. » Reg. Génér. Lettre du 2 mars 1633. « Le duc de Friedland a le projet de l'emmener (le P. Cremona)
avec lui en visite pour les réformes de l'Église en Poméranie et de vouloir en faire la préparation à Michelburg. » Ib.
Lettre du 16 mars.
360 Elle fut ensuite supprimée par Alexandre VII en 1656.

155
servir son Altesse, à laquelle moi-même et toute la Congrégation étant très obligés d'obéir,
,j'éprouve cependant beaucoup de regret qu'il ne dépende pas de moi de donner cette permission : en
effet, la dite Congrégation n'étant pas cloîtrée, il faut pour ce passage l'autorité du Souverain Pontife
qui est toujours intervenu dans des cas semblables. Il ne sera pas difficile ni à son Altesse ni à Votre
Éminence de l'obtenir de la manière qu'ils jugeront la plus opportune, et je regarderai encore comme
une grande faveur que cela ait lieu le plus tôt possible, soit afin que le Mr le Duc soit plus vite servi,
soit afin que le P. D. Florio Cremona lui-même ne reste pas longtemps ainsi balancé. Bien que la
perte d ece Père me déplaise grandement, comme je lui écris encore à lui-même ; je ne le contredirai
en aucune manière, parce que je dois en toute chose préférer à mon goût celui de son Altesse et de
Votre Éminence. » Une lettre du P. Crivelli lui-même au Supérieur de Prague nous apprend qu'il
était resté « édifié de la réponse donnée par Monsieur le Cardinal au P. Cremona » ; il semble donc
que le Prélat, de son côté, engagea le P. Cremona à obéir à ses Supérieurs et à renoncer au désir du
Duc.
Il est certain que, pour lors, le projet n'eut pas de suite et le P. Cremona, se prévalant de sa qualité
de missionnaire apostolique, put suivre Wallenstein sans sortir de la Congrégation. Mais il ne put
jouir que bien peu de temps de cette familiarité. Après avoir hiverné en Bohême avec ses soldats, le
Duc de Friedland convoqua à Pilsen où il avait son quartier général quatre colonels, les uns disent
pour donner en leur présence sa démission, se voyant mis de côté par l'Empereur, les autres disent
pour se les attacher irrévocablement dans la révolte qu'il méditait contre lui. De là, sur la fin de
février 1634, il se rendit avec le P. Cremona à Eger et le 23, comme on le sait, il tombait assassiné
par celui qui devait le faire prisonnier au nom de l'empereur361. Dans ce bouleversement par une
mort aussi imprévue, suivie bientôt de celle de ses plus fidèles amis, ce fut une grande chance que le
P. Cremona eût la vie sauve. Malheureusement, il n'en profita pas pour améliorer sa conduite
religieuse, mais continuant à vivre presque comme un homme du monde, et souvent loin de sa
communauté de Prague, même lorsque, nous ne saurions dire comment, le privilège de missionnaire
apostolique lui fut enlevé, et il se décida en 1638 à passer dans l'Ordre des Chanoines réguliers du
Saint Sépulcre et il en demanda la permission au Souverain Pontife. Pour le P. Général, cette
décision ne fut ni nouvelle ni désagréable : on sortait d'une position que la conscience ne pouvait
plus tolérer. L'affaire étant remisa au Pape, le P. Général n'avait qu'à donner son consentement
lorsqu'il serait requis. Le consentement obtenu, le P. Cremona, presque immédiatement après la
profession parmi ces Chanoines, fut nommé Supérieur d'un de leurs couvents à Zderas près de
Prague362.

361 HURTER : Wallenstein vier letzte Lebenjahre (Les quatre derniers années de la vie de Wallenstein). Vienne, 1862.
362 Registre généralice.

156
11. - Pour adoucir en partie la douleur causée par l'égarement de ce Père, le P. Crivelli recevait la
nouvelle de l'offre d'une communauté pour le noviciat en Allemagne. En hommage aux
Constitutions, le P. Général ne désirait pas placer d'une manière stable les novices à Vienne, où il y
avait aussi la charge d'une paroisse, et alors le P. Jean-Baptiste Grassi, nouveau Supérieur de Saint-
Michel, s'était employé pour trouver une autre localité. Profitant de l'affection que lui témoignait
l'empereur et la cour, et en particulier l'archiduc Léopold, évêque de Passau, il eut le courage de
demander à l'empereur de lui procurer un endroit apte pour un noviciat. Il avait jeté les yeux sur
l'église Saint-Martin de Mistelbach, à trente mille de Vienne, et il la lui indiqua comme étant alors
vacante. L'empereur accueillit de bonne grâce la supplique et il signa aussitôt un diplôme daté du 6
juillet 1633 dans lequel, après avoir donné à la Congrégation les louanges les plus étendues, il lui
accordait l'église et la maison adjacente de Saint-Martin de Mistelbach, dans le but d'y placer le
noviciat363. Dans une lettre du 26 novembre de la même année, l'empereur demanda au Pape Urbain
VIII d'approuver cette cession et l'approbation fut donnée par une Bulle du 5 janvier 1634.
Avec un tel diplôme et avec une telle Bulle, tout semblait terminé, mais on n'obtient pas toujours ce
que l'on veut, même lorsqu'on est empereur et un empereur comme Ferdinand II et en plein dix-
septième siècle. Cette église paroissiale ou, comme on l'appelait, décanale, était parmi les plus
enviées du diocèse et lorsqu'on apprit que les Barnabites y avaient été appelés, la curie épiscopale
de Passau s'en déclara en quelque sorte offensée et mit tout en œuvre pour faire annuler cette
destination. Ne pouvant jouer de force, on essaya la ruse, en cherchant à convaincre l'archiduc-
évêque Léopold qu'il ne pouvait pas faire une telle attribution sans porter offense aux droits de la
curie épiscopale et l'archiduc, probablement peu instruit sur ses propres pouvoirs, crut bon de faire
examiner le cas. Même alors, ces causes duraient longtemps et on n'avait encore rien résolu
lorsqu'en 1637 Ferdinand II vient à mourir. Nous dirons plus tard comment la cause fut finalement
tranchée en faveur des Barnabites mais au P. Crivelli, qui ne devait pas être témoin d'une si
heureuse issue, il restait, au moment où nous en sommes de notre récit, au moins l'espérance
d'établir un jour le noviciat à Mistelbach.
Une autre consolation, peut-être plus solide, était réservée au P. Crivelli, grâce aux travaux
apostoliques du P. Cyrille Monsechirch. Le cardinal d'Harrach, voulant venir en aide à la pauvreté
des Barnabites de Prague, avait proposé en 1633 au P. Gorino le décanat de Menschrich afin qu'il
envoyât un Père pour l'administration des sacrements et qui, en même temps, en toucherait les
revenus ; et comme cela ne lui paraissait pas encore suffisant, il y ajouta le décanat de Kaurzim,
ville fortifiée de 1500 habitants, après en avoir chassé, sous l'impulsion de l'archevêque, quelques

363 Voir CZACHA, Geschichte det Stadt Mistelbach, dans le vol. VI des Topographie von Niederösterreich.

157
religieux de mauvaise conduite. Il fut ainsi consigné aux Barnabites pour y établir une communauté,
libérée en tout ce qui était cure d'âmes de la juridiction de l'Ordinaire. Cependant, après peu de
temps, le P. Cyrille Monsechirch qui avait été envoyé là la rendit à l'archevêque en 1637, cet endroit
lui ayant semblé trop isolé.
Puisque nous avons parlé du P. Monsechirch, nous ajouterons que, rentré de Kaurzim à Prague en
1635364, il fut aussitôt demandé par le doyen de la paroisse de Ranow, Jean François Chiesa, pour
l'aider à ramener à la foi plusieurs hérétiques qui s'y trouvaient encore. Le bon Père s'y rendit et
obtint beaucoup de conversions, en confirmant beaucoup d'autres dans la foi et dans les bonnes
mœurs. Il s'appliquait avec un zèle apostolique à ce ministère, lorsque la Bohême, à commencer par
Prague jusqu'au dernier village, fut de nouveau entièrement bouleversée. Les habitants de Ranow
eux aussi prirent la fuite, se cachant comme ils le pouvaient dans les forêts. Le P. Monsechirch ne
les abandonna pas pour cela mais, comme un bon pasteur, il resta leur compagnon dans les
angoisses de ces jours, leur guide spirituel et leur consolateur. Cependant, en les accompagnant
tantôt ici, tantôt là, où le danger d'être molestés par les ennemis semblait moins grand, en juin 1639,
le P. Monechirch avec deux autres curés tomba entre les mains des luthériens. Il fut insulté,
emprisonné et même menacé de mort, si ce n'est que, par compassion ou par avidité, ces misérables
lui promirent la liberté s'il payait une somme déterminée. Lorsque cette nouvelle parvint à Prague,
les amis du P. Monsechirch réunirent aussitôt l'argent nécessaire, heureux de pouvoir le revoir. Le
calme étant revenu en Bohême, le P. Monsechirch retourna à son village de Ranow pour y continuer
son ministère, mais ce fut pour peu de temps : le 19 mai 1642, âgé seulement de quarante-deux ans,
il rendit sa belle âme à Dieu. Dans sa jeunesse, il avait été soldat et se trouvant à Kaurzim, il semble
que plusieurs fois, utilisant sa connaissance des armes, il sut défendre son peuple, en dirigeant
contre l'assaut des ennemis le peu de forces dont disposait la petite ville365.

12. - En Italie, l'activité du P. Crivelli fut absorbée par l'établissement des maisons de Livourne et
de Plaisance et par l'institution des classes de l'ancien collège de St-Frediano à Pise. Déjà dans le
Chapitre Général de 1632 on avait parlé de ces classes, sur les vives instances de Mgr Julien de
Medici lui-même, archevêque de celle ville366. Le P. Crivelli, certain au fond du cœur, de faire une
chose agréable à la Congrégation, n'omit rien de son côté pour que l'affaire réussît. Mais comme,
dans le contrat qui avait été proposé pour l'approbation, il semblait qu'on voulait confier aux

364 Une attestation donnée au P. Monsechirch par les autorités de Kaurzim dit que, durant les deux ans passés là, le bon
Père, par la parole et par les actes, « sous la poussée de l'Esprit Saint, avait ramené de l'hérésie luthérienne et
hussite à la sainte Église romaine, tant de cette ville que des villages voisins plus de 200 personnes... » 29 novembre
1635. Archives de Saint-Charles. Missions.
365 Registre généralice.
366 Lettre de l'Archevêque Medici, 12 janvier 1632. Archives de Saint-Barnabé.

158
Barnabites l'enseignement de la grammaire, chose qui ne se pouvait accepter, il s'efforça de faire
modifier le contrat dans ce que l'on avait laissé insérer sans doute par manque de réflexion
suffisante. Cette correction une fois faite, il ratifia le projet de bon cœur et en confia l'exécution au
P. Jean Ange Bossi, Supérieur de la communauté de Pise, écartant comme prématuré, au moins
pour le moment, un autre projet concernant les classes de Livourne, les Barnabites ayant été invités
depuis très peu dans cette ville par le même archevêque comme pénitenciers de la cathédrale et sur
le point d'avoir l'église Saint-Sébastien en construction. Le P. Bossi, comme nous l'apprend le P.
Ungarelli, était très estimé par Mgr de Medici, dont il était le théologien, l'examinateur synodal, le
conseiller et aussi le directeur spirituel, charges qu'il conserva sous son successeur Mgr Scipion
Pannochieschi, nommé archevêque de Pise en février 1636.
Non seulement à Pise et en Toscane, mais dans toute l'Italie le nom de P. Bossi devenait illustre et
cela par les ouvrages qu'il commençait à publier. Le premier, qu'il voulut dédier à l'archevêque de
Medici et qui parut en 1635, traite du jubilé au point de vue moral, et c'est peut-être sur ce sujet un
des livres les plus complets qui existent367, et pour le mettre à la portée d'un plus grand nombre de
personnes, il fut résumé par le P. Jean André Cermenati et publié en 1651.

13. - La même faveur que le P. Bossi obtenait et conservait dans la Curie de Pise par son activité
scientifique, le P. Guérin l'obtenait et la conservait à la Cour des ducs de Savoie. L'année terrible de
la peste avait vu mourir, non pas cependant de la peste, le grand ami des Barnabites Charles
Emmanuel I, et le P. Cavalcani en avait donné la nouvelle dans une circulaire, ordonnant de faire
des suffrages particuliers. Son successeur à la tête du duché fut Victor Amédée I qui, depuis son
enfance, avait connu et aimé les Barnabites de St-Dalmace et, en particulier, le P. Guérin368. Celui-
ci continuait alors la direction spirituelle des Infantes de Savoie et, pour autant que le lui permettait
la charge de Provincial du Piémont et les travaux pour la béatification de St François de Sales. Le
Chapitre de 1632 l'avait même exonéré de la charge de Provincial afin qu'il pût s'appliquer avec
plus de temps et de liberté à ce travail qui lui tenait tant à cœur ainsi qu'à toute la Congrégation369.
Il établit donc sa demeure à Turin, bien qu'il se rendît ensuite à Rome avec le P. Marin en 1634, tout
occupé à conduire l'entreprise à bonne fin, heureux d'être ainsi oublié, comme il le désirait. Mais en
cela il se trompait beaucoup. Comme déjà Charles Emmanuel I lui avait en vain offert l'évêché de
Mondovi, le duc Victor Amédée I avait déjà insisté en 1632 pour qu'il acceptât l'archevêché de

367 Il est intitulé : Tractatus de triplici Jubilari privilegio et operum ad Jubilæun consequendum implendorum
executione (Traité du triple privilège du Jubilé et des œuvres à exécuter pour obtenir le Jubilé) Pise, 1635..
368 Voir MASSET Don Juste Guérin, évêque de Genève (1645-1686). Chambéry, 1866. PREMOLI, Maria di Savoia,
op. cit. p. 22.
369 ARPAUD, op. cit. Œuvres de St François de Sales (Migne, 1861). Tome I ; Lettres de Sainte Françoise de
Chantal, Paris, 1877-1879.

159
Turin. Les princesses l'en priaient aussi, mais le bon religieux avait été inébranlable. Entre le P.
Guérin et le duc Victor Amédée I existèrent toujours les rapports les plus cordiaux et les plus
intimes, jusqu'à ce que, le duc étant tombé gravement malade à Verceil en octobre 1637, ce fut le P.
Guérin, envoyé là par les Infantes de Savoie pour prendre de ses nouvelles, qui put l'avertir, avec la
grâce qu'il savait mettre dans le saint ministère, du grave danger qu'il courait et de la convenance de
recevoir les sacrements. Le bon prince y consentit et, quelques heures après, il expirait
tranquillement entre les bras du Père Guérin370.
Comme le P. Guérin avait contribué en 1628 à établir les religieuses de la Visitation à Montargis,
ainsi en 1636, il fut chargé par sainte Jeanne de Chantal de négocier pour une fondation des mêmes
religieuses à Turin, en intéressant à l'affaire les princes et surtout les princesses de Savoie. Parmi
celles-ci, il y avait aussi la princesse Mathilde, sœur de Charles Emmanuel I, pénitente du P.
Guérin ; elle prit l'affaire tellement à cœur qu'elle voulut être elle-même la fondatrice, obtenant que
sainte Jeanne de Chantal se rendît à Turin pour y poser la première pierre. C'était le premier
monastère de la Visitation en Italie.
Et là ne se terminent point les mérites du P. Guérin pour la Visitation car il prit une part active à
l'établissement de tout ce qui était nécessaire pour le bon gouvernement de chaque monastère ; il
assista à cet effet aux réunions qui se tinrent à Annecy avec sainte Jeanne de Chantal et les autres
Supérieures, sous la présidence de Mgr Jean François de Sales, frère du Saint. « Si la présence des
autres, dit le P. Comotto, barnabite, était utile, celle du P. .Juste (Guérin) était nécessaire. La
familiarité, pour ne pas dire la fraternité de tant d'années avec le Vénérable Père (François de
Sales), les voyages faits à Rome pour obtenir l'approbation de l'Ordre, l'aide donnée aux premières
Mères pour la compilation des Règles et pour leur rédaction, en beaucoup de parties si semblables à
celles de ma Congrégation, qu'à part la différence de la langue, elles semblent les mêmes, tout cela
le rendait plus qu'aucun autre connaisseur de l'intention du Fondateur et du but de l'Institut371.

14. - En ce temps-là, le P. Octave Asinari, que nous avons déjà eu l'occasion de nommer, était
également très cher aux Princes de Savoie. Il était né d'une très noble famille d'Asti, de la branche
des marquis de Bernezzo et Mombercelli. Lorsqu'il dirigeait la communauté de Portanova à Naples,
il avait reçu des témoignages d'affection de Philibert de Savoie, vice-roi de Naples et fils de Charles
Emmanuel I.
En 1628, il fut chargé par ce dernier d'aller le représenter à Gênes où était arrivé le comte de Monte
Rey, ambassadeur du roi d'Espagne Philippe IV pour traiter avec le duc de Savoie au sujet des

370 PREMOLI : Maria di Savoia, op. cit. p. 22.
371 Vita della Ven. Gio. Francesca di Chantal (Torino, 1646), ch. VII, p. 573.

160
affaires de Montferrat et il fut si agréé au comte qu'il en reçut une grande quantité de vases sacrés
en argent doré. Le duc Victor Amédée I, lui aussi, eut recours aux services du P. Asinari pour
différents affaires d'État et une fois, entre autres, il l'envoya à la Cour de Bruxelles pour les
négociations qui devaient rester secrètes, même pour le P. Général Crivelli qui, malgré cela, y
consentit « supposant qu'elles devaient être un grand honneur pour lui et pour la Congrégation372. »
Victor Amédée I voulant enfin honorer ce religieux le proposa pour l'évêché d'Ivrea en 1633 et
Urbain VIII qui connaissait bien les belles qualités du P. Asinari373 y consentit de bon cœur. Le 22
décembre, il prit possession de son siège par un procureur et, le lendemain, il commença son
gouvernement. Empêché, par la guerre qui ravageait alors ces régions, de faire la visite pastorale,
comme il l'aurait désiré, il convoqua un synode pour 1639. En 1643, profitant d'un peu de calme
après un si grand bouleversement et après un siège de la ville d'Ivrée qui avait duré trente-et-un
jours, il commença à visiter son diocèse. La visite étant interrompue pour cause de maladie, l'ardent
évêque essaya d'y suppléer en convoquant un second synode au mois d'avril 1646. Il en tint un
troisième l'année suivante. Son désir était, s'il l'avait pu, d'en tenir un chaque année, mais le 21
novembre 1646, il rendit son âme à Dieu, au milieu des regrets de tous mais surtout des pauvres
envers lesquels il avait été très large374.
Le P. Crivelli, comme déjà le P. Dossena, lorsqu'il le pouvait et comme il le pouvait tâchait d'éviter
que les Barnabites ne fussent élevés à la dignité épiscopale ; nous en avons la preuve dans une de
ses lettres au Procureur Général à propos d'un évêché offert au P. Mignatta : « On écrit que le P. D.
Charles Emmanuel (Mignatta) doit être appelé par le duc de Savoie pour être évêque et qu'on en
parle en Cour de Rome, bien que du côté de Turin on n'en sache rien ; faites en sorte avec diligence
et habileté de savoir la vérité et, si une occasion propice se présente, de faire connaître à ces
Éminences avec lesquelles il vous faut parfois traiter, le serment de nos Pères de ne chercher ni
d'accepter de dignités, etc., sans parler de cela à aucun des nôtres, mais seulement
confidentiellement avec les Éminences qui pourraient en parler à Sa Sainteté, avec laquelle Votre
Éminence pourrait peut-être faire cet office, disant que c'est un trop grand dommage pour la
Congrégation, qui a besoin de sujets, d'ouvrir ce chemin, vers lequel présentement on en voit
d'autres se diriger. Si vous le jugez à propos, suppliez Sa Sainteté (comme on l'a déjà fait d'autres
fois) de laisse les sujets dans leur état (de religieux) ; on vous en laisse juge375. »
D'un certain côté, il était moins pénible pour le P. Crivelli de voir ses propres Pères employés pour

372 Registre généralice, lettre du 7 juin 1632.
373 En mars 1633, il avait été nommé délégué apostolique par le St-Siège pour présider le Chapitre Général des
Célestins à Sulmona.
374 Les historiens varient sur la date de la mort. Voir COLOMBO : Cenni biografici e lettere di Mons. Giusto Guérin,
Ottavio Asinari, ecc. 1877. - CAPPELLETTI : Chiese d'Italia (Torino) – GAMS, Series episcoporum, ecc.
375 Registre généralice, lettre du 24 janvier 1635.

161
le service particulier mais temporaire, et précisément parce que temporaire, de quelque
ecclésiastique ou laïc, bien qu'il cherchât à en fuit l'occasion376.Mais cela n'était pas toujours en son
pouvoir : ainsi, en 1634, la sincère gratitude qu'il ressentait envers la maison de Savoie pour les
bienfaits si grands et si continus qu'il en avait reçus et qu'il en recevait encore, l'obligea à permettre
au P. Merati d'entreprendre un voyage dont il n'était pas facile de préciser l'époque du retour. Nous
avons déjà parlé des Infantes de Savoie, filles de Charles Emmanuel I, qui s'étaient placées sous la
conduite spirituelle du P. Guérin, du P. Ruga et, en général, des Barnabites qui demeuraient à Saint-
Dalmace à Turin ; c'étaient Catherine et Marie qui avaient aussi voulu se faire tertiaires
franciscaines. Leur sœur aînée, Marguerite, elle aussi très pieuse, avait épousé en 1608, âgée de dix-
neuf ans, François II Gonzaga, duc de Mantoue, et était devenue veuve vers la fin de 1612, avec une
seule fille, Marie. La guerre pour la succession du Monferrat se termina en 1631 par l'installation,
dans le duché, du prince Charles de Nevers qui se maria avec la dite Marie. Marguerite, comme
princesse de Savoie, avait, avec Ferdinand II, Philippe IV et son propre père, combattu les desseins
du roi de France et, en même temps montré un grand courage et un esprit politique très aigu. Au
Portugal, qui chaque jour se montrait plus intolérant à la domination espagnole et irrité des impôts
qu'on voulait lui imposer pour la récupération du Brésil, le roi Philippe IV voulait donner un
gouvernement qui conserverait intacts les droits de l'Espagne, tout en maintenant des apparences de
douceur. Il songea à y nommer Marguerite Gonzaga comme vice-reine. Celle-ci, comme nous le
savons déjà, avait en grande estime le P. Merati, non seulement pour ses qualités oratoires, mais
peut-être plus encore pour son habileté dans les affaires. Dans cette circonstance très délicate, elle
voulait avoir son appui et le chargea de diriger les négociations avec le gouvernement espagnol
avant de se résoudre au voyage et à l'entreprise qui lui était proposée377. Les négociations eurent un
bon succès et, accompagnée du dit P. Merati et de personnes de sa Cour, elle s'embarqua à Gênes
pour Barcelone, où elle fut reçue avec de grands honneurs. L'accueil ne fut pas moins joyeux le 10
novembre à Madrid où elle se présenta aux souverains d'Espagne, accompagnée du duc Olivares.
Proclamée solennellement vice-reine du Portugal, au milieu de fêtes, de spectacles et de présents de
tout genre, le roi d'Espagne promit à cette occasion au P. Merati un évêché comme récompense
pour avoir négocié la venue de la princesse en Espagne378. En vérité, le P. Merati ne tint aucun
compte de cette promesse et ne se crut même pas obligé d'en parler à son Supérieur. Le P. Crivelli

376 Il permit au même P. Mignatta de servir le cardinal Maurice de Savoie en des affaires très délicates.
377 DE SONNAZ : Relazioni fra i reali di Savoia ed i reali di Portogallo in Miscellanea di Storia italiana. Ser. III,
tomo XIV (Relations entre les personnages royaux de Savoie et ceux du Portugal dans les Mélanges d'Histoire
italienne).
378 « Ils ajoutaient...que le P. Merati, barnabite, qui avait négocié la vue de Son Altesse en Espagne, avait la
nomination à un évêché, en sorte que, etc... » Avis de Rome dans la bibliothèque Corsiniana à la date du 27 janvier
1635.

162
qui, en lui exprimant son vif plaisir pour la bonne tournure que prenaient les affaires de la nouvelle
vice-reine, manifestait quelque espoir que l'on pourrait, avec de si puissants protecteurs, trouver le
moyen d' implanter la Congrégation aussi au Portugal379.

15. - Au commencement de l'année 1634, le P. Crivelli fut réjoui par un témoignage solennel
d'estime pour la Congrégation, de la part de l'archevêque de Naples, le cardinal François
Boncompagni. Il avait l'habitude depuis longtemps d'employer les Barnabites dans le gouvernement
de son diocèse et, déjà quatre ans auparavant, il avait obtenu que quatre d'entre eux fussent
employés comme pénitenciers de la cathédrale. Ce furent les Pères Gennaro Boccalupi, Mansueto
Merati, Leandro Boniperti et Secondo Scivola. Lorsque le 7 janvier, le P. Crivelli arriva pour la
visite des deux communautés napolitaines, le cardinal Boncompagni, très satisfait de l'expérience
faite, voulut établir à perpétuité et canoniquement la Pénitencerie pour les Barnabites et, par un acte
public, il assigna deux cents cinquante aurei (monnaie d'or impériale de 9 à 11 grammes) et, tant
qu'il resterait à la tête de l'Église napolitaine, trois cents cinquante. L'acte officiel de cette institution
fut rédigé en présence du Vicaire général, D. Félix Tamburlini et des Pères Pompeo Facciardi,
Ignace Boccalupi et de Juvénal Falconio, Assistant général et compagnon de visite du P. Général.
Le Pape Urbain VIII approuva ce qui avait été fait. Déjà le cardinal avait donné aux Pères
pénitenciers une maison dans le voisinage de la cathédrale.
Encouragés par un si bienveillant cardinal, les Barnabites de la communauté de Portanova avaient
décidé de reconstruire leur église en très mauvais état, et la pose de la première pierre du nouvel
édifice fut accomplie par le même Éminentissime cardinal, le 28 septembre 1632380.

379 Registre généralice où, dans une lettre du P. Général au P. Merati il est dit : « Votre lettre du 13 novembre, arrivée
ici il y a trois jours seulement, a été très agréée ; en apprenant votre arrivée à cette Cour avec Son Altesse, reçue et
traitée avec de si grands honneurs. Saluez-la et félicitez-la… Donnez-nous souvent de vos nouvelles, vous nous
ferez un très grand plaisir...Il nous sera aussi très agréable qu'avec votre savoir-faire vous nous ouvriez le chemin
pour établir au Portugal la colonie espérée où nous pourrons aller un jour. » 24 janvier 1635.
380 Avec cette inscription : Primum templum a Constantino magno imperatore Neapoli ædificatum et S..tæ Mariæ in
Cosmedin dicatum. Clerr. Regg. S. Pauli latius et magnificentius e fundamentis erigentes, primum lapidem a
Cardinali Francisco Boncompagno poni curavere. (La première église construite par Constantin le grand et dédiée
à Sainte Marie in Cosmedin. Les Clercs Réguliers de St Paul l'ont reconstruite plus grande et plus magnifique et ont
veillé à ce que la première pierre soit posée par le cardinal François Boncompagni).

163
CHAPITRE IX

1635 – 1638

1. Le Chapitre Général de 1635 et les petites communautés. – 2. Les dernières années du P.
Mazenta. – 3. Activité diplomatique du P. Crisogono Cavagnolo. – 4. Le P. Gavanti et ses travaux
liturgiques. Sa mort. – 5. Les études à Saint-Alexandre ; académies. – 6. La Dramatique au collège
d'Annecy. – 7. Cérémonies solennelles à Saint-Michel à Vienne. – 8. Achèvement de la
construction de Saint-Charles ai Catinari. – 9. Le P. Puccitelli, évêque de Rovella et Scala.

1. - Lorsque le 24 avril on convoqua le Chapitre Général, la Congrégation, qui comptait désormais
un siècle d'existence, était composée de 343 prêtres, de 115 clercs et de 175 convers ; nombre
encore considérable, étant donné le développement modeste qui lui fut et qui lui sera encore dans la
suite tout particulier. Assurément, la peste avait causé de nombreux vides mais il y avait aussi de
nouvelles recrues et, si elles n'arrivaient pas à remplir ces vides, elles semblaient promettre de le
faire très vite. La cause de la préoccupation et de la douleur était que la peste avait brisé l'existence
de Pères âgés et prudents et de Pères dans la fleur de l'âge et pleins de promesses, créant ainsi dans
la Congrégation un vide important, surtout là où le nombre de religieux était restreint. Il était donc
naturel que dans le Chapitre de 1635, quelques Pères présentassent avec force la proposition d'abolir
les petites communautés, où la continuelle exiguïté du nombre ne permettait pas une observance
régulière ni un avantage réel, soit pour la Congrégation, soit pour le service du prochain. Les
communautés de Chieri, d'Acqui et d'Étampes étaient parmi celles qu'il semblait convenable de
supprimer381. Nous les appelons collèges ( ou communautés) bien que plus exactement on devrait
dire maisons de Mission. La Mission était le premier pas pour l'établissement d'une communauté
(collège) ; ensuite on avait un Collège mineur ; finalement un Collège formé, dit aussi Prévôté si le
Supérieur était honoré du titre de Prévôt, ce qui arrivait lorsque le Collège formé présentait une
stabilité et une importance, soit par l'endroit où il se trouvait, soit par le nombre de religieux, soit
par le but auquel il était destiné, soit enfin par l'importance des revenus. On décida donc d'unir la
communauté de Chieri à celle de Turin et la communauté d'Acqui à celle de Casalmonferrato. Pour
celle d'Étampes, on préféra attendre encore une année ; et si, après cette année, ses revenus étaient
jugés par le P. Général et par les Assistants, ni sûrs, ni perpétuels, on devrait la supprimer. Pour
Livourne, autre petit endroit, et même maison de Mission, les choses marchèrent différemment : ici,

381 Actes du Chapitre Général de 1635.

164
la faveur de l'archevêque de Pise, Julien de Medici, était accompagnée de bons subsides ; la ville ne
se laissait pas vaincre par l'archevêque en ses faveurs envers les Barnabites. Une église était en
construction et plusieurs habitants réclamaient déjà qu'en plus de l'office de pénitenciers, les Pères
animassent encore celui des classes. Aussi, loin de penser à la supprimer, cette Mission fut élevée
au rang de collège mineur. Nous voyons encore dans les mêmes Actes du Chapitre de cette année
1635 que, outre la petite maison de Saint-Bernardin à Orta (fondée en 1615), il y avait une maison
de Mission à Reggio : il est probable que pour celle-ci on ne voulut rien décider pour le moment, la
première se trouvant dans des conditions assez sûres et la seconde à peine commencée, en sorte qu'il
était impossible de se former une idée de ce qu'il fallait faire.
Il y avait évidemment une tendance à diminuer le nombre de maisons et on devait la trouver utile
pour y maintenir plus parfaitement l'esprit religieux et l'observance. Restait cependant le grand
obstacle de leur dispersion, disons mieux : de la grande distance entre l'une et l'autre, obstacle qui
avait été ressenti davantage parce que dominait dans l'Ordre une tendance fortement centralisatrice
d'après ses Constitutions elles-mêmes (elles furent écrites lorsqu'il n'y avait pas encore de provinces
et, si elles y pensaient, c'était comme d'une chose encore lointaine et, par conséquent, pas assez en
détail). Dans le Chapitre de 1635, revint sur le tapis la question d'une quatrième province, mais nous
ne savons cependant où elle était spécialement désirée. Il est probable que les Français la voulaient
et ils avaient assurément une bonne raison pour la vouloir. Et c'était le nombre de maisons qui
avaient été fondées au-delà des Alpes. Sans compter les deux de Savoie, il y avait maintenant des
maisons à Paris, à Montargis, à Étampes, à Lescar, à Dax. Toutefois, la proposition ne passa point.
Notons qu'alors même qu'elle serait passée, la convocation des Chapitres Généraux aurait dû se
faire avec un autre système, c'est-à-dire que ne seraient plus convoqués tous les Prévôts et
Supérieurs de chaque maison avec leurs socii (pères élus pour les accompagner au Chapitre) mais
seulement les Provinciaux avec leurs socii. Ainsi serait aboli le système démocratique du Chapitre,
voulu par les Constitutions, pour y substituer le système aristocratique, ordonné par les
Constitutions lorsque le premier serait devenu trop incommode. De même, ne passa pas la
proposition de nommer le P. Général pour six ans : elle comportait, ne l'oublions pas, la
convocation du Chapitre Général tous les six ans et non plus tous les trois ans. En compensation, on
fut large pour celui qui serait déposé de la charge généralice, en décidant qu'il pourrait choisir la
communauté de sa résidence, qu'il ne serait pas interrogé dans les chapitres des coulpes, que dans
les réunions publiques, il siégerait le premier après le Vicaire. Le Chapitre se termina par la
réélection du P. Jean-Baptiste Crivelli comme Supérieur Général, et le cardinal Trivulzio, en qualité
de grand ami de la Congrégation, voulut assister aux cérémonies qui suivirent, s'unissant aux
Barnabites dans les congratulations et les souhaits. Les Pères n'éprouvèrent pas une moindre

165
satisfaction lorsque le P. Capitulaire D. Jean M. Grassi leur présenta un diplôme de l'empereur
Ferdinand II par lequel il accordait la naturalisation à chacun des Barnabites qui demeuraient dans
ses empire et la participation à tous les privilèges des nationaux382.

2. - Nous avons souvent parlé du P. Ambroise Mazenta. Au Chapitre de 1635, les Pères
Capitulaires, ayant peine à condescendre à son désir de déposer toute charge, lui donnèrent à
gouverner la Province romaine. Le bon Père était alors avancé en âge, mais empressé d'accomplir
tout son devoir, il voulut visiter tout de suite les maisons de sa province et se rendit à Naples. Ce
voyage lui fut fatal. Rentré à Rome passablement fatigué, il fut frappé à un court intervalle de deux
attaques d'apoplexie et le 23 décembre 1635, il rendit son âme à Dieu dans la communauté de Saint-
Charles ai Catinari383. Très observant de la règle et d'une remarquable innocence de mœurs, la mort
n'eut pour lui rien de terrible ; au P. Cattaneo qui l'avait aidé, car il était le seul présent dans la
maison, à se remettre un peu de la première attaque, il dit en souriant : « La syncope m'enlève de ce
milieu », et le confrère lui ayant demandé s'il avait besoin de se confesser, il répondit : « Non. Par la
grâce de Dieu, je me suis réconcilié ce matin avant de recevoir le Seigneur à l'église. » Peu de temps
après, ayant dit l'Ave Maria du soir, survint la seconde attaque qui mit fin à sa vie. L'affabilité de
ses manières et son expérience consommée en affaires de tout genre l'avaient rendu très cher et
précieux à beaucoup de princes : trois Papes, Clément VIII, Paul V et Urbain VIII l'avaient employé
à plusieurs reprises384 ; beaucoup de cardinaux se l'étaient disputé, Ferdinand I de Toscane, Côme II
l'honorèrent de toute leur confiance. Quant au cardinal Ferdinand d'Autriche, qui était gouverneur
de l'État de Milan pour son frère, après qu'il eut envoyé le P. Mazenta comme son porte-parole à
Marguerite de Savoie, duchesse de Mantoue, il l'aurait envoyé aussi en Espagne à la Cour de
Philippe IV, si l'âge avancé du bon Père n'y avait mis obstacle. Malgré toutes ces distinctions qui
l'enlevaient souvent à la paix du couvent, le P. Mazenta ne perdit jamais rien de l'esprit religieux ni
de ce saint enthousiasme pour le service de Dieu qui l'avaient animé lorsqu'il avait abandonné le
monde en 1590, lorsqu'il préféra l'humble habit des Barnabites aux insignes de Chevalier de
Jérusalem et de jurisconsulte385.

3. - À l'époque où nous en sommes arrivés de notre histoire, des aptitudes diplomatiques se

382 Nous le rapportons dans l'Appendice.
383 SPINOLA, manuscrit cité.
384 UNGARELLI, Bibl. Script., etc. p. 235.
385 Le P. Gallicio, dans ses Memorie ,manuscrites, sur les Généraux, raconte que le P. Mazenta, étant Assistant général
et se trouvant un jour hors de la maison, avec la permission requise pour certaines commissions, passa près de la
cathédrale dans le cloître de laquelle logeait le Prévôt (archiprêtre) de la cathédrale, son frère, et « ayant fait quatre
pas de ce côté, tout d'un coup il s'arrêta et, retourna vers la maison en disant à son compagnon : nous n'avons pas la
permission. »

166
manifestèrent chez le P. Crisogono Cavagnolo que nous avons vu employé par ses Supérieurs pour
la fondation de la maison de Saint-Charles à Mantoue où son père, le sénateur Roland, jouissait de
toute la confiance des Gonzaga. Le P. Cavagnolo se trouvait dans la communauté de Casale en
qualité de Supérieur depuis le 10 avril 1636 lorsque, le 15 mai, il lui fallut partir pour Rome où le
duc Charles I de Mantoue l'envoyait à Sa Sainteté Urbain VIII pour affaires politiques. Après un
séjour à Rome d'environ un mois et demi, il fut envoyé au duc par le Pape, muni de lettres de
créances, avec ordre de revenir aussitôt dans la ville éternelle pour lui rapporter de vive voix ce que
le duc lui aurait communiqué386. Nous ignorons quel était le sujet de ces négociations ; l'habileté
qu'y déploya le P. Cavagnolo fut reconnue tant par Urbain VIII que par le duc de Mantoue qui
voulut même l'élever à l'évêché d'Acqui mais, ne réussissant pas à vaincre la répugnance du Père, il
s'employa, pour lui faire une chose agréable, à appuyer de toute son influence les Pères du collège
de Casale dans certains procès qu'ils avaient dû intenter387. Et ici ne se terminèrent pas les missions
diplomatiques confiées au P. Cavagnolo. En décembre 1639, lorsqu'il était Supérieur de la maison
de Casale, il fut invité à l'improviste de la part du cardinal de Richelieu à se rendre en France, où
son nom d'habile négociateur avait été indiqué par le duc de Mantoue, sinon par le pape lui-même
Urbain VIII. Cette fois cependant, le P. Cavagnolo ne suivit pas la voie droite de l'obéissance et,
sans demander la permission au P. Général, bien plus contre sa défense388, il partit pour la France où
le roi le chargeait de se rendre à Parme pour informer le duc de choses qui lui tenaient à cœur389.
Nous ne savons si le P. Cavagnolo réussit à retourner en France, sa mission une fois accomplie390,

386 Le P. Cavagnolo écrivait au P. Général le 25 juillet 1636 : « Le 17 de ce mois, je suis arrivé de Rome à Mantoue,
envoyé en toute hâte par Sa Sainteté avec un Bref de créance à cette Altesse et j'espère avoir rapporté tout que ce
que Sa Sainteté désirait, conformément à ses instructions. Par ordre de Sa Sainteté, je dois lui rapporter la réponse
de vive voix ; c'est pourquoi, dans quatre ou cinq jours, je repartirai pour Rome. » Cette lettre et le Bref pontifical
sont dans les archives de Saint-Barnabé.
387 La princesse Marie écrivait ainsi au président du Sénat de Casale : « Les Barnabites ont bien mérité de ma personne
et surtout le P. Cavagnolo, en considération duquel je désire vivement que Votre Seigneurie leur soit favorable par
tout secours prompt et opportun...Mantoue, 17 janvier 1637. Maria, princesse de Mantoue. » Archives de Saint-
Barnabé.
388 Le P. Général lui avait écrit de ne bouger « sous aucun prétexte ». Registre généralice, 6 décembre 1639.
389 Le cardinal de Richelieu avertissait le duc Farnèse de Parme : « Le roi n'a pas voulu envoyer un de ses
gentilshommes, de peur que cela ne donnât lieu aux Espagnols de soupçonner qu''on engage quelques négociations
avec Votre Altesse... » Et l'annotateur ajoute : on avait envoyé un religieux, le P. Cavagnolo, porteur d'une lettre de
créance du Roy. Le prince le renvoie au cardinal (7 juin). Voir cette nouvelle, ainsi que celle de la note suivante,
dans AVANEL, Lettres, instructions diplomatiques, etc., du cardinal de Richelieu. (Paris 1877, tome VIII.
390 Le roi Louis XIII, dans une lettre du 23 septembre 1641 écrite à Saint-Germain-en-Laye, informe ainsi le comte
d'Harcourt : « Mon cousin, vous verrez par le mémoire joint, que mon intention est que dorénavant toutes choses
soient administrées dans Casal et le Monferrat par un conseil souverain qui aura tout le pouvoir de la tutelle de mon
cousin le duc de Mantoue à l'égard du dit pays de Montferrat...Envoyez à M. La Tour la patente pour la faire
publier. Le P. Cavagnol est particulièrement instruit de cette affaire. Louis Bouthillier. (Voir dans archives des
affaires étrangères de Turin, tome XXXI, p. 93). L'annotateur continue : « La mission de ce religieux fut annoncée
par Chavigny à Mazarin, le 8 octobre seulement (p. 182). C'était un des agents secrets du cardinal. À trois mois de
là, le 1er janvier, Mazarin mandait à Chavigny : « Le P. Cavagnol est mort...on croit qu'il a été empoisonné...Il sera
difficile de trouver un homme si chaud pour le service et qui, sans considérer les hasards, puisse si étroitement
exécuter les commissions qu'il avait en tant de différents endroits. » (Turin. T. XXXIII, p. 20). Il est probable que

167
mais il est certain qu'il mourut vers la fin de l'année 1640. « La mort subite, bien qu'après quelque
infirmité, du P. Cavagnolo, écrivait de Paris le P. Mariani, a beaucoup contrarié Son Éminence
(Richelieu) et il s'est réservé de la faire connaître au roi. Je ne voudrais pas que le soupçon de
poison qui, paraît-il, a couru dans la pensée de quelques-uns à la Cour, tombât sur la Congrégation,
comme espagnole, ce que le cardinal de la Vallette reprocha au dit Père391. » On vit tout de suite
que ce soupçon était tout à fait chimérique, mais cependant cette fin prématurée dut, avec raison,
être regardée comme un avertissement divin pour ceux qui, ayant embrassé l'état religieux,
s'embarrassent de plein gré dans les affaires du monde.

4. - Comme auparavant, le P. Gavanti se trouvait alors mieux occupé. Nous avons parlé de lui
comme prédicateur efficace et plein d'imagination quand nous avons discouru de la fondation de la
maison de Foligno ; toutefois, son nom se recommande à la postérité, non pas par sa prédication qui
pouvait plaire seulement aux contemporains et qui est aujourd'hui tout à fait oubliée, mais par une
science très étendue et sûre en fait de liturgie sacrée. Alors que dans la prédication il se laisse
emporter par la fantaisie beaucoup plus qu'il ne convenait, lorsqu'il traite des cérémonies, des rites,
des rubriques, des origines historiques, c'est un tout autre homme. À l'orateur poète succède en lui,
comme par enchantement, le critique subtil, précis dans ses affirmations, armé d'une culture très
vaste et bien assimilée. Une Congrégation comme celle des Barnabites qui, dès ses
commencements, s'était appliquée d'une manière particulière à accroître le décorum du culte divin,
ne laissa pas échapper l'occasion de profiter de l'habileté remarquable du P. Gavanti et voulut lui
confier la charge de rédiger son cérémonial et il le publia en 1607.
C'était une chose tout à fait particulière à l'Ordre mais, connaissant la valeur du P. Gavanti en
pareille matière, le chanoine Bandini, ensuite cardinal, voulut en avoir une copie ; l'auteur s'excusait
aimablement en ce termes de ne pouvoir le satisfaire : « Je vous enverrais bien notre cérémonial de
la Congrégation récemment composé par moi et imprimé par ordre du P. Général (Côme Dossena) ;
mais je ne puis même pas vous l'offrir, car c'est une chose domestique et traitant de nos seules
règles. Votre Seigneurie pourra adroitement le demander à notre Procureur général qui lui en
procurera un de la part du P. Général. Il est fait pour nous, sans discussion des nouvelles réformes
mais avec les bons et anciens usages de la Congrégation qui fait attention à chaque petit détail pour
l'uniformité. » L'ouvrage, revu et augmenté par l'auteur sur ordre du Chapitre Général de 1632392,

le P. Cavagnolo mourut dans les derniers jours de 1640.
391 Lettre du 22 janvier 1641. Archives de Saint-Charles.
392 Voir UNGARELLI, Bibl. Script., etc., p. 224. La lettre, comme aussi plusieurs autres qu'il cite, est extraite du
Codex vaticanus 6201. Cfr NERINI, Vitæ et rerum gestarum P. B. Gavanti epitome (Abrégé de la vie et des travaux
du P. B. Gavanti) dans le volume IV du Thesaurus édité en 1738 par Merati.

168
parut de nouveau en 1638 et, toujours à l'entière satisfaction de tous, non seulement par le grand
soin de noter les plus petits détails, mais encore par la sincère exposition de toute chose avec une si
exacte observance des règles ecclésiastiques qui en fait un vrai modèle du genre393. La
Congrégation lui doit la Regula recreationis et quelques autres règles, ainsi que le recueil de ses
Décrets capitulaires de 1579 à 1635.
La science liturgique du P. Gavanti fut mise à profit par les Souverains Pontifes eux-mêmes,
Clément VIII et Urbain VIII. Le premier, voulant corriger le Missel et le Psautier, nomma en 1602
le P. Gavanti membre de la Congrégation pontificale qui devait s'en occuper394. Plus tard, le Pape
Urbain VIII, voulant terminer cette correction du Missel et du Bréviaire, eut recours au P. Gavanti
d'une manière encore plus particulière, se servant aussi de lui pour l'arrangement des hymnes qui lui
semblaient trop incorrects quant à la forme, au point de l'empêcher, en 1630, de se rendre à Milan,
comme il aurait dû le faire, pour le Chapitre Général395. Au cardinal d'Harrach, qui suppliait pour
avoir pendant quelque temps le P. Gavanti auprès de lui, le Pape fit savoir qu'il ne pouvait le lui
laisser. « Écrivez – dit-il au P. Gavanti qui était allé trouver le Pape avec les lettres du cardinal –
écrivez que nous ne pouvons vous laisser partir parce que vous êtes employé par nous à la réforme
du Bréviaire et des hymnes, pour le bénéfice universel de la Sainte Église. » Le P. Boudier,
bénédictin, fut mieux avisé ; pour avoir des explications sur les cérémonies ecclésiastiques dont il
était un amateur passionné, il fit six fois le voyage de la Savoie jusqu'à Rome pour visiter le P.
Gavanti. Plus tard, il l'aurait fait venir en France pour réformer le Pontificale Gallicum (rituel du
Pape et des Évêques), si la mort de notre Père n'était survenue, comme nous le verrons, en 1638.
Des cardinaux et des évêques se servirent fréquemment de l'expérience du P. Gavanti, soit pour la
correction des rites sacrés, comme le cardinal Muti, de la Queva, d'Ascoli, soit pour régler leurs avis
et leurs visites : notons, entre autres, le cardinal Campori, évêque de Crémone, le cardinal
Boncompagni, archevêque de Naples, le cardinal Malagotti, évêque de Ferrare, Mgr Comitolo,
évêque de Pérouse, Mgr di Carpegna, évêque d'Eugubio, Mgr Bascapè, évêque de Novare, Mgr
Dossena, évêque de Tortone, le cardinal Bonvisi, évêque de Bari et aussi les évêques de Modène, de
Padoue, de Rimini et de Crema396. Pour leur service, il composa un livre très utile, qui eut plusieurs

393 En 1713, une nouvelle édition fut faite par les soins du P. Augustin Santagostino.
394 UNGARELLI, op. cit., p. 216. Une lettre de Gavanti (Milan, 7 février 1615) nous apprend que seuls Bandini et
Gavanti s'occupèrent de l'ouvrage ; les autres ne firent que l'approuver.
395 UNGARELLI, op. cit. Battifol, Histoire du bréviaire romain, p. 261) note que le travail de cette seconde
commission consista en très peu de changements et dans la correction des fautes typographiques et il en conclut que
la correction des hymnes est l'œuvre d'Urbain VIII et de quatre Jésuites. Il semble cependant que Gavanti aussi y
prit part. (Spinola, manuscrit M, cité). Du reste, cette correction, comme on le sait, ne plut pas beaucoup.
396 « L'usage étant établi à Rome de ne pas permettre aux prêtres étrangers de célébrer s'il n'est d'abord établi qu'ils
sont bien instruits des cérémonies sacrées, la charge en fut donnée au P. Gavanti et, après son départ, le Supérieur
de Saint-Charles fut chargé de députer un des nôtres pour instruire les susdits prêtres des cérémonies
ecclésiastiques. » NERINI, op. cit.

169
éditions, intitulé Enchiridion seu Manuale Episcoporum (Enchiridion ou manuel des Évêques) ;
mais l'ouvrage classique qui lui valut une renommée universelle est celui de ses commentaires sur le
rubriques du Missel et du Bréviaire, appelé aussi le Thesaurus Sacrorum Rituum397, dont il fait
ensuite un résumé par Claude Arnaud en France, avec les commentaires du P. Merati, théatin398.
Également sur le thème des recherches historiques, en raison de leur connexion avec la liturgie
sacrée, le P. Gavanti avait beaucoup étudié ; et comme alors Urbain VIII, ainsi qu'on le sait, traçait
les règles d'une nouvelle discipline au sujet de la canonisation des saints, ce fut le P. Gavanti qui
proposa au Pontife d'établir dans la Congrégation des Rites une section composée de religieux d'une
grande érudition et d'une grande probité, chargés d'examiner les raisons pour ou contre qu'on a
coutume d'apporter dans ces procédures. Non seulement le Pape trouva le conseil très sage et
l'exécuta aussitôt, mais il voulut que le P. Gavanti fut un des premiers consulteurs399. Le bon Père
était alors avancé en âge et, bien que la fibre morale fût forte et la lucidité de l'esprit intacte, le
corps était celui d'un vieillard. Homme de grande vertu et de grande prudence, il avait presque
toujours été à un poste de commandement et, en 1637, il fut appelé à la charge d'Assistant général, à
la place du P. Secco qui était mort le 15 septembre de l'année précédente. Au mois d'août 1638,
« après avoir assisté et conduit à bon terme les synodes de Ferrare et de Crema 400», il tomba
gravement malade à Milan « avec sa connaissance toute entière car, visité par le cardinal Trivulzio,
son grand ami, il répondit par de nobles et religieuses paroles. Ensuite, ayant indiqué ce qu'il fallait
répondre aux lettres concernant son office d'Assistant, il reçut le conseil de son médecin de se
promener un peu dans sa chambre. Pendant qu'il essayait de marcher, soutenu par deux Pères, D.
Honoré Angiona et D. Césaire Mainero, il dit avec humour : maintenant on ne pourra pas dire que je
ne meurs pas honorablement et comme César ; et, après quelques pas : mettez-moi au lit, dit-il, car
voici que vient l'agonie ; ce qui eut lieu environ une demi-heure avant son dernier soupir. Le P.
Général, étant alors arrivé pour visiter les étudiants, lui demanda de ses nouvelles, il répondit

397 Paru à Rome pour la première fois en 1628 avec ce titre : Commentaria in rubricis Missalis et Breviarii romani. On
en connaît au moins vingt-sept éditions. « Les nombreuses éditions de cet ouvrage de Gavanti, dit Tiraboschi, et les
commentaires par lesquels il a été illustré (parmi lesquels les plus estimés sont ceux du P. D. Gaétan Merati, clerc
régulier) et l'usage continuel qu'on en fait pour l'étude des Rites Sacrés sont le meilleur éloge qu'on puisse faire de
cet ouvrage et de son auteur. » (VIII, p. 100. Le travail lui avait été suggéré par le cardinal Silvio Antoniano et
Bellarmin lui fut souvent prodigue de conseils. Voir UNGARELLI, Bibl. Script., p. 219-223.
398 Roma, 1736-1738.
399 Benoît XIII, par son Bref Cum sicut du 1er octobre 1725 établit intuitu Gavanti laborum (en raison des travaux de
Gavanti) que dans la Congrégation des rites il y aurait toujours une place pour un Barnabite . Dom Guéranger
(Institutions liturgiques, I p. 526), après avoir dit que Gavanti « a laissé un nom à jamais célèbre dans les fastes de
la liturgie », affirme qu'en 1632 il fut désigné par l'archevêque de Milan (en vérité, le siège était alors vacant) pour
introduire par lui seul les changements, additions et corrections nécessaires dans le cérémonial de cette Église. Le
Kirchenlexicon (nouvelle édition) répète la même chose à l'article Gavanti, mais nous ne savons avec quelle
exactitude, car Mgr M. Magistretti, excellent connaisseur d'études liturgiques et milanais, interrogé à ce sujet, a
déclaré n'en rien savoir.
400 UNGARELLI, Bibl. Script., p. 210.

170
franchement : proche du départ, mais ayant vécu cinquante ans sous l'obéissance, je ne puis partir
sans la permission de Votre Paternité. » Oppressé par de cruelles douleurs causées par l'urine
répandue dans tout le corps, on ne l'entendit se plaindre qu'une seule fois : il pria inconsciemment
qu'on le mît de l'autre côté du lit et s'étant aperçu de l'erreur, « hélas, dit-il, je suis à la fin de ma vie
et je cherche des délices ! » Il arriva que celui qui lui porta en toute hâte l'Extrême-Onction dans
cette demi-heure d'agonie voulait, comme on le fait aux séculiers, lui oindre l'intérieur des mains,
mais il le tourna, disant que, pour les prêtres, il fallait oindre le dos des mains. Et, à ce moment, il
rendit paisiblement son âme à son Créateur, âgé de soixante-huit ans401. »
Le P. Gavanti mourait dans la maison de Saint-Barnabé qu'il avait vue en ce temps-là abondamment
comblée des bienfaits du chevalier Marcantonio Croce, illustre patricien milanais402. Une grande
partie des tableaux qui, encore aujourd'hui, ornent cette maison et cette église sont dus à sa
munificence et à son goût parfait de collectionneur. L'église fut enrichie à ses frais d'un bon orgue et
le chœur, très élégamment peint à fresque par Camille Boccacino403. Le chevalier Croce fut un de
ces bienfaiteurs qui ne se fatiguent jamais et qui désireraient seulement posséder davantage pour
augmenter leurs bienfaits, un de ceux, encore plus rares, qui, heureux d'avoir donné, croient, dans
leur délicatesse, ne pas devoir s'occuper de la manière dont sont employés leurs dons et
s'abstiennent même de les revoir. Dans son testament, il laissa les Barnabites héritiers de tout ce
qu'il possédait, sans aucun legs ou charge quelconque. Il mourut le 26 avril 1636 et les Actes de la
maison font remarquer qu'alors que pendant sa vie on ne le croyait jamais à Saint-Barnabé, il voulut
après sa mort y être enseveli dans le tombeau commun des Pères. Ainsi, aucun monument ne le
rappelait à la postérité, mais son nom est rappelé dans les termes de la plus affectueuse admiration
au Livre des bienfaiteurs de la maison de Saint-Barnabé404.

401 NERINI, op. cit.
402 Il était commandeur de Saint Étienne. De son épouse Lavinia Olgiati, il eut un fils, Ferdinand qui, en 1608, âgé de
dix-huit ans, se fit Théatin et mourut de la peste en 1630. Le chevalier Marcantonio était, en 1599, juge des vivres.
Voir ARGELATI, Bibl. Script. Med. Col. 519.
403 On conserve dans les Archives de Saint-Barnabé l'original de la convention passée entre le chevalier Croce et
Camille Proccacino pour ces décorations. La voici : « Le 3 juillet 1624 à Milan. Étant donné la très grande amitié et
bienveillance qui existent entre le très illustre Seigneur chevalier Marco Antonio Croce et le Seigneur Camillo
Procaccino et la dévotion et affection particulière que tous les deux ont pour la vénérable église de Saint-Barnabé et
pour les Révérends Pères d'icelle, et connaissant la grande obligation qu'ils ont (comme nous l'avons tous) de servir
la divine Majesté et d'être utiles au monde, s'accordent ensemble : le Seigneur Camillo Procaccino de peindre de sa
main le chœur de la dite église, conformément au projet à lui manifesté par le Seigneur Chevalier, pour le prix de
trois cents écus de dix lires, je dis 300, desquels il lui donnera cinquante au commencement du travail et le restant
lorsqu'il sera fini, en foi de quoi (suivent les signatures). Le travail fut vite terminé. Dans les Actes de la maison, à
l'année 1625, on trouve : Hodie die 24 februarii D. Camillus Proccacinus pictor egregius valedixit et ultimam
manum posuit operi ab eo pluribus abhinc mensibus incepto pingendo choro S. Barnabæ magno suo decore et
Patrum communi satisfactione. » (Aujourd'hui, 24 février, Monsieur Camille Proccacino, excellent peintre, a dit au
revoir et a mis la dernière main à son travail commencé il y a plusieurs mois d'ici pour peindre le chœur de Saint-
Barnabé, à son grand honneur et à la satisfaction commune des Pères. »
404 Actes de la maison de Saint-Barnabé et Livre des bienfaiteurs, par. 72-5.

171
5. - Mais le Collège qui attirait alors davantage les sympathies des milanais était celui de Saint-
Alexandre. Les classes avaient été complétées et même la peste, comme nous l'avons dit, n'avait pas
réussi à diminuer sensiblement le nombre des élèves. Les Pères Della Chiesa, Corio et Nicolas
Boldoni étaient l'âme de cet institut. Ce dernier, cédant à un usage devenu alors universel, fonda en
1638 une académie qui fut appelée « des Enflammés405 », qui fut une nouvelle occasion pour des
assemblées solennelles et souvent chorégraphiques qu'il faut ajouter à celles dont nous avons parlé
précédemment. Ils étaient poussés dans cette voie par le cardinal archevêque César Monti lui-
même, homme de connaissances très étendues et d'une munificence princière, qui se prit à aimer et
à favoriser de mille manières les Barnabites et, comme dans son zèle pastoral il s'adressait souvent
aux Pères de Saint-Barnabé pour prêcher des missions dans la campagne milanaise406, ainsi, par
amour des lettres, il ne manquait pas d'encourager par sa présence les Pères de Saint-Alexandre.
Pour attester leur gratitude envers un homme si remarquable, les Supérieurs permirent au P. Boldoni
de lui dédier un livre qui est tout entier un éloge du cardinal, sous le titre de Theatrum temporarium,
enrichi de splendides gravures407. En ce temps-là, ce livre plut énormément ; aujourd'hui, ce sont les
gravures qui le rendent très agréable et recherché. Son contenu se réduit à la description d'une
scéance académique faite pour le cardinal, en 1635, par laquelle on voulut surpasser, et on surpassa
en effet, tout ce qu'avaient fait les Jésuites, le Séminaire Saint-Jean et le Collège helvétique. La
vaste église de Saint-Alexandre « quanta patet a summo ad imum atque in orbem » (toutes les
parties exposées depuis le sommet jusqu'à la base et tout autour) était remplie d'inscriptions, de
symboles, d'emblèmes, de poèmes et de tout ce que l'esprit peut produire de bizarre et la muse,
d'amusant, la plume luttant avec le pinceau, au grand ébahissement des spectateurs. Ce n'est pas
seulement dans l'église que les muses firent entendre leur concert mais aussi dans le gymnase
adjacent, dont la cour du milieu offrait l'aspect d'un théâtre littéraire, ou mieux, d'un musée ou d'un
hôtel des Muses. Dans l'église partagée en quatre, furent louées les quatre dignités de
l'Éminentissime, en les comparant aux quatre saisons de l'année (!), la nonciature resplendissante au
printemps, le patriarcat, en été, la pourpre romaine, à l'automne, et l'archevêché, en hiver. Dans le
gymnase, une autre invention, non moins noble, les noces symboliques de l'esprit et de la piété
présidées par le prélat fêté. Celui-ci, à son arrivée dans l'église, fut accueilli par un discours du P.

405 « Les Enflammés de Milan ont pour leur entreprise générale le four à cuire des briques, et furent introduits à dire in
æs vertimur (nous sommes changés en airain). Née des Apôtres qui, étant de naissance vile et d'esprit faible,
reçurent par le feu de l'Esprit tant de vigueur qu'ils devinrent comme de bronze. » PICCINELLI, Mondo simbolico,
p. 418. Le même P. Octave Boldoni fonda ensuite à Pescia des Oculati (prudents). Une académie des Anelanti
(désireux) fut instituée par le P. Bassani à Saint-Charles ai Catinari. Il y en eut une autre à Saint-Paul. À Asti, il y
eut les Animosi (courageux), à Casale, les Deboli (faibles), etc. Là où il y avait des classes, il devait y avoir aussi
une académie : les temps le voulaient ainsi.
406 Dans les Actes de la communauté de Saint-Barnabé, il est écrit qu'en 1640-1641 les Pères firent des missions dans
au moins cent vingt-huit villages des environs.
407 Milan, 1636 ; 2e édition, 1639 ; 3e édition, 1671.

172
Ottavio Boldoni, organisateur de la décoration. Après avoir observé chaque chose, le cardinal passé
au gymnase où il fut accueilli par l'élève Cesati (plus tard sénateur royal et régent du roi catholique
à Naples), son parent, qui lui récita un beau panégyrique, suivi de chants et de musique. Le cardinal
fut ravi de cette fête et voulut qu'on en conservât la mémoire408, ce qui fut fait par le livre dont nous
avons parlé. Cet apparat et ces décorations extasiaient tellement les personnes instruites ou non
d'alors qu'on les employaient même dans les séances académiques de philosophie et de théologie.
Quoi encore ? Les Quarante-Heures elles-mêmes eurent aussi leurs spectacles fantastiques et
théâtraux409, et personne n'y trouvait à redire, tant l'usage en était commun. Ailleurs, les élèves
représentaient des pièces dramatiques sur la place publique.

6. - En Savoie aussi, on goûtait beaucoup la récitation de pastorales, de drames, de tragi-comédies
exécutées par de jeunes enfants ; et même, une des conditions posées par la ville d'Annecy,
lorsqu'en 1604 elle confia aux Barnabites le Collège Chappuisien, fut qu'à l'occasion des Pardons
solennels qu'on célébrait tous les sept ans le 8 septembre, les élèves donneraient une représentation.
La première fois que les Barnabites se prêtèrent à cette obligation fut en 1617, avec un drame en
latin : Sardanapalus damnatus et un autre en français : Sédécias prisonnier. Du reste, même sans ce
motif, on en jouait dans ce collège. Le 27 mai de l'année suivante, le P. Candide Poscolonna fit
exécuter une de ses tragi-comédies, intitulée Daphné célébrant l'Ascension du Christ, avec
accompagnement de musique choisie. Saint François de Sales et Antoine Favre, premier président
du Sénat de Savoie, y assistaient. Dans ces divertissements, on ne gardait pas toujours la juste
mesure, conditions nécessaires pour qu'ils demeurent agréables. Le 16 août 1631 eut lieu au Collège
une représentation, avec un grand concours de nobles auditeurs. On représentait, sur une estrade
érigée comme d'habitude pour la circonstance sur la place Saint-Maurice, le Triomphe de César
Ottaviano, tragi-comédie du P. Charles Jérôme Rosaro, crémonais. Environ soixante élèves y
prenaient part et il semble qu'ils sen tirèrent fort bien ; mais il y avait trop d'intermèdes, trop de
chants des musiciens. Une pluie torrentielle empêcha la représentation de se terminer ce jour-là et

408 Actes du Collège Saint-Alexandre.
409 Dans les Archives de Saint-Charles, on conserve la description d'une représentation imaginée par le P. Mazenta
pour l'église de Saint-Paul à l'occasion des Quarante-Heures. On employait aussi les représentations pour la
carnaval sanctifié : dans les Actes de la maison de Saint-Paul de Bologne, on lit : « Ont eu lieu les habituels
exercices spirituels avec un grand concours de gens du peuple et de nobles des deux sexes, et on eut des chants et
de la musique. On représenta l'histoire du Mont Thabor, la très sainte Eucharistie déposée sur la poitrine du Christ,
Notre Seigneur. Le mont lui-même était orné de part et d'autre de lumières et de diverses sortes de fleurs. » (19
janvier 1638). Parfois, il y avait aussi une récitation sacrée. À Saint-Paul à la colonne « fut récitée d'une manière
comique et avec un apparat une certaine parabole du Pèlerin revenant au tombeau du Seigneur...On y ajouta des
intermèdes musicaux. Le promoteur, qui se chargea aussi des dépenses, était François Cerro ; c'est surtout le P. D.
Flaviano Cattaneo qui s'occupait de la doctrine chrétienne et des enfants qui récitaient. Tout le monde applaudissait.
Tout s'est bien passé et sans désordre. Actes. 26 août 1641.

173
on la reprit le lendemain. « Ces représentations, observe le chancelier, devraient avoir lieu bien
plus rarement. » Cela se comprend : la préparation devait enlever trop de temps à l'étude. Nous
constatons que les Barnabites ne réussirent à se délivrer de cette obligation envers la ville qu'en
1724 seulement, soit en raison du deuil pour la mort de Madame royale, Marie-Jeanne, soit en
raison des dépenses qui incombaient à la ville elle-même pour ces représentations410.

7. - Le second triennium du gouvernement du P. Crivelli ne compte aucune nouvelle fondation. Il
ne put en réussir une à Modène, malgré l'habileté du P. Gavanti et la bonne volonté de Mgr
Rangone411. Une autre, offerte en octobre 1636 à Catanzaro n'eut pas un meilleur sort. Et cependant,
si durant ces années la Congrégation ne s'étendait pas, l'appui des grands ne lui manquait
certainement pas. L'empereur Ferdinand II était toujours très favorable aux Barnabites et, avec lui,
toute la Cour et la noblesse de Vienne. Alors, dans l'église Saint-Michel, se développa fort une
association des Espagnols412 en l'honneur du T. S. Sacrement.Les processions, organisées sous la
direction des Pères, avaient quelquefois l'importance de véritable événement par la pompe, par le
nombre et la noblesse des personnes qui les composaient, parmi lesquelles se trouvaient souvent
l'empereur et l'impératrice avec leur suite et leurs hôtes illustres. Le directeur spirituel de cette
association était le P. Damas Cardoso de Lisbonne, religieux d'excellent renom413. À la suite du
Chapitre Général de 1635, on avait envoyé à Vienne pour lui succéder comme Supérieur de Saint-
Michel le Père Vacchi, personne très bien connue pour avoir demeuré là quelques années
auparavant en qualité de Provincial et très apprécié de l'empereur et de la Cour ; il ne resta qu'une
année à Saint-Michel parce que le cardinal d'Harrach, qui l'estimait beaucoup, réussit enfin à l'avoir
près de lui à Prague en 1636 où, en vérité, à la suite des troubles et des guerres continuelles, le
besoin d'hommes prudents et énergiques était vivement ressenti. Le P. Vacchi fut nommé assesseur
consistorial de l'archevêque de Prague et le P. Melchior Gorini fut envoyé à Vienne comme
Supérieur de Saint-Michel.
En France aussi la Congrégation avait de puissants appuis. Mgr Mazzarino, nonce extraordinaire à

410 Ces nouvelles et d'autres sur ces représentations sont fournies par M. MUGNIER (Le théâtre en Savoie, Paris qui
les puisa dans les Actes du collège existant aux Archives d'Annecy. 1887)
411 Voir les lettres du P. Gavanti. Archives de Saint-Charles.
412 Elle avait été fondée par l'Infante Isabelle, première femme de Ferdinand III et par de nobles espagnols venus avec
elle à Vienne en 1631. Voir Die K. K.Stadpfarr und Collegiums Kirche zu St Michael in Wien. Wien 1861. (La cure
royale de la ville et l'église du Collège à Vienne).
413 Dans les Archives de Saint-Barnabé, on conserve une « Relation de la solennité du T. S. Sacrement célébrée à
Vienne par la nation espagnole dans l'église Saint-Michel des Clercs Réguliers de Saint Paul le 28 mai 1636.
Vienne, 1636. » Notons que, d'après un registre mortuaire de Saint-Michel, vingt-et-un confrères de cette
association sont ensevelis dans la nef centrale avec cette inscription : SS. X. Hispanorum regia sodalitas fratrum et
sororum. (Confrérie royale du Très Saint Sacrement du Christ des frères et des sœur espagnols). Le dernier d'entre
eux est Pierre Métastase ( mort le 12 avril 1782) ; maintenant il est enseveli sous l'autel du Crucifix et une pierre
tombale rappelle le poète impérial.

174
Paris, y était déjà très influent ; par conséquent, le cardinal Barberini, très ami des Barnabites,
invoqua pour eux sa protection : « Les Barnabites qui demeurent dans ce royaume, écrivait-il, ont
l'espoir d'obtenir un bon succès pour leurs projets, s'ils sont protégés et favorisés par Votre
Seigneurie, et pour vous en prier, ils ont pensé à moi qu'ils estiment leur ami à cause de ce qu'il m'a
été donné de faire pour les installer et moi, qui volontiers voudrais conserver cette bonne opinion de
moi chez ces bons religieux, je viens remplir cette mission auprès de vous, persuadé que vous
m'accorderez très facilement en cette circonstance les effets de vos bontés que vous ne refusez à
personne... 414» Dans une autre lettre du même jour, le cardinal, vraiment porté pour les Pères, les
recommandait à l'évêque d'Ascoli, Mgr Bolognetti, nonce apostolique en France415. On voulait que
le Parlement vérifiât et approuvât les patentes royales de 1622 par lesquelles les Barnabites
pouvaient ouvrir des maisons dans n'importe quel endroit du Royaume. En 1636, le Parlement
accueillit la demande mais pas avec autant de bienveillance qu'on ne l'espérait416, parce que, comme
l'écrivait plus tard le P. Mariani, avec des conditions qui se limitaient aux seules maisons de
Montargis et de Paris, en se référant aux édits du Roi publiés après la date des susdites patentes, que
pour chaque monastère ou communauté religieuse de nouvelles patentes étaient nécessaires et que
les Supérieurs des communautés de France devraient être français, conformément à toutes les autres
Congrégations. » Étant donné les difficultés des temps, il y avait de quoi se contenter, mais on
obtint bien vite la permission pour une troisième maison à utiliser comme noviciat417.
Ce qui pressait surtout, tant en France qu'en Allemagne, c'était la question du noviciat. À Vienne
comme à Paris, on avait commencé à trouver des novices, mais comme on n'y trouvait pas de
maisons adaptées, il fallait s'en contenter. En attendant, ce n'était pas une chose vaine que de veiller,
comme le faisait le P. Crivelli, à ce que la discipline régulière fut observée parfaitement. Ses lettres
révèlent sa constante préoccupation. Après avoir envoyé quelques novices à la maison Saint-Michel
à Vienne, il les suivait continuellement par la pensée, et dans sa lettre au P. Vacchi, Supérieur de
ces maisons, il donnait fréquemment des instructions et des conseils. Il lui écrivait le 17 octobre

414 Dans les Archives de Saint-Barnabé.
415 Ibidem.
416 Registre généralice. 29 novembre 1636.
417 Le P. Mariani ajoute ensuite : « Je représentai au premier président et aux messieurs du Parlement qu'en confirmant
les deux seules maisons de Paris et de Montargis, ils nous obligeaient à une condition impossible d'avoir des
supérieurs français sans noviciat et sans possibilité de recevoir et d'éduquer des sujets de la nation, tant pour le
gouvernement que pour les autres fonctions ; tous répondirent que pour un noviciat ils ne feraient aucune difficulté
et le premier président ajouta si nous trouvions le lieu, en cela il serait notre avocat. J'ai conféré de nos affaires,
comme j'en ai l'habitude, avec M. de Vertamont, maîtres des suppliques...très cher au grand Chancelier et notre
intime ami et pénitent, qui s'offrit d'en parler au grand Chancelier, et appris de lui que, non seulement il approuvait
mon projet, mais de plus il voulait que je fasse expédier le plus tôt possible les patentes, qu'il a vues et y a inséré la
clause que le noviciat serait établi dans la ville ou les faubourgs de Paris, dans les limites établies et la clôture de la
ville ; c'est ainsi qu'elles furent réformées et expédiées gratuitement avec la preuve qu'on veut nous favoriser. »
Lettre du 11 novembre, 1640, Actes du Chapitre Général 1641.

175
1635 : « Le porteur de cette lettre est le P. Gabriel (Giuliani) avec D. Ignace (Pelizzani), D. Remy
(ab Au), D. Costantino (ab Au) et D. Léopold (Giovanelli), destinés collégialement à Votre
Révérence. Le P. D. Gabriel est un prêtre vertueux et tranquille ; il pourra servir de maître des
novices et, en son temps, enseigner la logique et la philosophie aux quatre jeunes gens que je
recommande beaucoup à Votre Révérence, afin que vous les placiez séparément avec leur maître,
de la meilleure manière possible, que vous ayez soin qu'ils se maintiennent dévots et observants et
ne prennent pas de libertés. Ils sont tous très dociles. Ne les envoyez pas dans Vienne, deux à deux,
sans accompagnement, car ils sont trop jeunes, mais avec quelqu'un de mûr et vertueux ou avec leur
maître des novices qui devra les accompagner lorsqu'ils vont tous faire un exercice ; ne leur laissez
pas la liberté de discuter longuement avec les séculiers, mais tenez-les le plus possible séparés. »
Ces jeunes gens étaient allemands418 et il semblait au P. Vacchi qu'ils avaient été un peu négligés à
Monza où ils avaient fait leur premier noviciat. Le P. Crivelli lui certifiait avoir visité le noviciat de
Monza avec le P. Secchi « où on n'a pas trouvé ce manquement de discipline supposé par d'autres et
redouté par vous, Révérend Père. À quelques-uns de ces jeunes gens, lorsqu'ils étaient au noviciat
on a toléré quelque chose parce qu'ils étaient de pays éloignés. L'un d'eux a été trouvé, au temps des
visites, avec quelques défauts d'obéissance et je l'ai renvoyé chez lui. Faites en sorte de former ces
jeunes gens pour qu'ils se revêtent de nos observances et poussez-les à l'étude ; pour atteindre ce
but, il sera utile que vous, Révérend Père, veilliez à ce que le maître des Lettres ne s'occupe pas
d'eux en dehors de son enseignement419. » Au P. Supérieur de Crémone où il y avait aussi des
novices, le P. Général rappelait que « le Supérieur doit veiller à ce que l'observance règne dans la
communauté, mais qu'il doit laisser chaque officier faire librement ce qui lui est assigné...Révérend
Père, vous devrez aussi, avec les dits novices, employer les mortifications en usage dans notre
Congrégation. »
Convaincu que « si l'œil était tourné vers Dieu et non vers les hommes, on ne manquerait pas, par
respect de qui que ce soit, de faire tout son possible pour aider et secourir sa communauté. » Il
encourageait parfois quelque religieux, bien qu'un peu souffrant, à être présent au chœur « pour ne
pas paraître vouloir s'exempter tout à fait de cette fonction tellement nôtre. » Il voulait que, pour
empêcher les désordres, le Supérieur devait veiller attentivement et, à quelqu'un qui semblait
ignorer que, de fait, on avait constaté quelque désordre, lui rappeler le proverbe « que le maître est
le dernier à savoir ce qui se passe dans la maison ». Au reste, tant qu'il y aura des hommes, il y aura
des désordres, et le P. Crivelli le savait bien ; seulement, il désirait que les Supérieurs, à peine
avertis, en avisassent les coupables, essayant par tous les moyens de les corriger ; mais il ajoutait

418 Pellizzari et Giovanelli étaient tous deux autrichiens. Registre généralice, 2 janvier 1636.
419 Registre généralice, 27 février 1636.

176
que « changer les sujets aussitôt qu'ils se montrent peu vertueux n'est pas le moyen de les guérir. »
Il désirait surtout que l'on maintînt intact l'esprit religieux, sans manquer de faire avertir des
personnes âgées lorsqu'elles manqueraient, même légèrement. Le P. Jean Charles Alessi de Norcia,
ancien Procureur Général pendant plusieurs années et religieux généralement estimé à l'intérieur et
au dehors, aimait beaucoup la compagnie des lettrés et, entre autres, celles du poète Jean-Baptiste
Lelli, son compatriote. Dans une lettre au Supérieur de Saint-Charles, le P. Crivelli disait :
« Puisque aller porter ça et là les poésies de Lalli est une chose de peu de crédit pour lui et pour la
Congrégation, faites-le avertir par le P. Provincial. »

8. - Le P. Supérieur de Saint-Charles, à qui le P. Général écrivait en ces termes, était le P. Giarda,
très occupé en ce temps-là à la construction de la maison et de l'église Saint-Charles ai Catinari.
Ami et confident du cardinal François Barberini, il jouissait par répercussion de la protection
d'Urbain VIII, son oncle. D'autre part, ce Pape, très affectionné au P. Mazenta et au P. Gavanti, dont
il s'était servi souvent, estimait beaucoup les Barnabites et ne refusait pas de les favoriser quand il le
pouvait. Ainsi, sachant que le P. Giarda était en procès avec les Bénédictines de Sainte-Anne qui
s'opposaient à la construction de l'abside, dans la crainte que, du haut des toits, on enlevât la liberté
de leur cour, il se mit résolument du côté des Barnabites et voulut que l'on continuât la
construction420. Ainsi, l'église avait son complément dans la partie postérieure, pendant qu'on
commençait la belle façade en travertin, œuvre de Jean-Baptiste Soria. Dans la frise de cette façade
on lit : « IO. Baptista S. E. R. Cardinalis Lenius Archipr. Lateran. a. MDCXXXV », (Jean-Baptiste
Lenius, Cardinal de la Sainte Église Romaine, Archiprêtre du Latran. Année 1635) mais en réalité
les travaux ne commencèrent effectivement que l'année suivante421.
La belle église avait toutefois besoin d'un autel majeur correspondant, qui brillerait au fond de
l'abside enfin terminée. Comme il devait être dédié à saint Charles, le P. Guenzio et, après lui, le P.
Giarda n'eurent pas beaucoup de peine à engager un neveu du Saint du côté de sa sœur, Don
Philippe Colonna, fils d'Anne Borromée, à aider la réalisation de ce projet. En effet, par un
testament du 26 mars 1639, il laissait à son héritier, le cardinal Jérôme Colonna, l'obligation de
participer à la dépense nécessaire avec dix mille écus, outre les quatre colonnes de porphyre, parmi
les plus belles qui se voient à Rome et que lui-même avait déjà fait tailler. L'héritier, qui avait une

420 Dans le Livre des visites sous Alexandre VII, conservé dans les Archives secrètes du Vatican, on lit : En l'année
1293, frère Thomas Molara, maître des Chevaliers du Temple, donna à Sœur Santuccia Terrebotta d'Aquila l'église
de Sainte-Marie in Julia, dans le quartier de la Regola où, étant abbesse, elle fonda le monastère appelé aujourd'hui
de Sainte-Anne. Ce fut là qu'en 1545 se retira Vittoria Colonna et demeura comme hôte jusqu'à sa mort. Église et
monastère furent démolis en 1887 et on espéra en vain trouver la tombe de Vittoria qui avait voulu être inhumée
avec les religieuses.
421 Voir les Actes triennaux (1635-1638) de la maison de Saint-Charles.

177
grande vénération pour saint Charles et beaucoup d'affection pour les Barnabites, ne se laissa pas
vaincre en générosité par le testateur et il donna au moins le double de ce qu'il devait.
Malheureusement, il nous semble que l'architecte Martin Lunghi a employé tant d'argent à une
œuvre qui heurte le style sévère de l'intérieur de l'église et de la façade, œuvre plus compliquée que
grandiose422 Même les colonnes, pourtant si belles, ne font pas l'impression qu'elles devraient faire,
opprimées comme elles le sont, par un mélange de tympans et de figures qui ne dit rien ou bien peu
de choses. Le tableau placé entre ces colonnes représente saint Charles en habit de pénitence, tenant
en mains la relique du saint Clou et se rendant parmi les pestiférés. C'est une œuvre insigne de
Pierre de Cortone, qui travailla en concurrence avec le français Mignard mais qui lui fut ensuite
préféré ou, comme certains affirment, les artistes romains firent tout pour qu'il lui fût préféré423.

9. - En parlant de la faveur d'Urbain VIII pour les Barnabites, nous avons omis de parler de
l'élévation de quatre d'entre eux à la dignité épiscopale, parce qu'en réalité tous les quatre, à savoir
le P. Asinari, le P. Célestin Puccitelli, le P. Guérin et le P. Merati lui furent simplement proposés
par l'un ou l'autre souverain et Urbain VIII, les voyant d'autre part dignes de l'épiscopat, les nomma
sans aucune difficulté. Nous avons déjà raconté comment le premier fut choisi par Victor Amédée I
pour le diocèse d'Ivrea. Nous parlerons plus tard des deux derniers ; du second, qui était un orateur
distingué, nous dirons que, né à Sanseverino dans les Marches, il émit ses vœux à vingt ans dans la
Congrégation et acheva ses études théologique dans le Collège de Saint-Blaise à l'Anneau. Il acquit
une telle renommée comme orateur qu'étant Supérieur de Saint-Alexandre à Milan il fut invité par
le Sénat de Gênes à faire un discours dans la cathédrale de cette ville pour recommander aux
habitants la concorde et la paix. Il accueillit l'invitation et accomplit si heureusement sa mission que
le Sénat voulut faire imprimer à ses frais ce discours que le P. Puccitelli, pour se conformer au goût
bizarre de ce temps, intitula le Nœud gordien424. Le P. Puccitelli était depuis plusieurs années
Supérieur de la communauté de Portanuova à Naples, lorsqu'en 1637, un de ses frères, Vigile,
secrétaire à Rome de l'ambassadeur du roi de Pologne, réussit à faire demander par ce roi pour notre
Père l'évêché de Rovella et Scala425. Nous n'avons pas beaucoup de détails sur l'activité du P.
Puccitelli comme évêque ; nous savons seulement que, aimé et estimé par son troupeau, il mourut

422 Cfr I. CIAMPI, Innocenzo X Panfili e la sua corte (Roma, 1887) où on trouve sur ce sujet beaucoup d'inexactitudes.
423 En même temps que Mignard, d'autres peintres français concouraient, si on doit en croire Félibien, écrivain d'art
réputé : « Lorsqu'on voulut faire un tableau à Saint Charles des Catinares on demanda des desseins à nos meilleurs
peintres français, mais quand se vint à l'exécution, les italiens s'intéressèrent tous pour ne pas souffrir qu'on leur
préférait un étranger. » (orthographe d'origine) Entretiens sur la vie des peintres.
424 Le discours fut prononcé le 12 septembre 1629.
425 Telle est la version que nous trouvons dans un manuscrit de Saint-Charles ai Catinari ; Ughelli dit que notre Père fut
fait évêque in gratiam Poloniæ regis cujus in paucis charus erat (par la grâce du roi de Pologne à qui il était parmi
les rares à être cher) mais, en vérité, le P. Puccitelli n'est jamais allé en Pologne et le roi d'alors, Ladislas VII, ne
vint jamais en Italie.

178
au bout de six ans, le 14 septembre 1643, dans sa ville natale de Sanseverino où sa mauvaise santé
l'obligeait à passer l'été. Il fut inhumé à Sainte-Marie des Lumières, qui appartenait aux Barnabites,
et une inscription placée sur sa tombe par ses deux frères Vigile et Rutilio, le rappelle encore
aujourd'hui à la postérité.

179
CHAPITRE X

1638 – 1641

1. Esprit conservateur de la Congrégation : la durée du généralat. – 2. Élection du P. Falconio
comme Général. – 3. Le courant contraire à l'enseignement pour les laïcs est combattu par lui. – 4.
Crise dans les écoles de Pise. – 5. Fermeté du P. Falconio pour l'observance religieuse. – 6. Le P.
Guérin est nommé évêque de Genève (1639) : son excellent gouvernement. – 7. Le P. Merati est
nommé évêque d'Acerra. – 8. Le P. Hilaire Martin et ses travaux apostoliques ; le P. Bailly. – 9.
Difficultés crées par la guerre au bon gouvernement de la Congrégation. – 10. Projet d'un noviciat
en France. – 11. Les Pères français forcément absents du Chapitre Général.

1. - Au Chapitre Général de 1638 fut présentée une proposition certainement inattendue de
beaucoup, à savoir de rendre à vie la charge du Général. Comme il était facile de le prévoir, elle
n'eut pas de succès : toutefois, elle servit à montrer que quelques-uns persistaient à juger trop courte
la période de trois ans que les Constitutions assignaient à cette charge, malgré la possibilité de la
confirmer pour un autre triennium. Même la dispense que pouvaient accorder les Capitulaires pour
une seconde confirmation, qui aurait été interdite par un décret de 1626, ne semblait pas pouvoir
suffire à l'auteur de cette proposition, demeuré jusqu'ici inconnu. Le changement demandé dut
paraître évidemment trop radical et, en général, les changements radicaux ne s'accordent pas du tout
avec cet esprit conservateur qui fut et demeure constant dans la Congrégation des Barnabites. Donc,
la proposition ne passa pas : fut-ce un bien ? Fut-ce un mal ? Nous ne saurions le dire, mais la cause
indiquée de son insuccès est, nous semble-t-il, incontestable.

2. - Ce fut en raison de cet esprit conservateur qu'on ne crut pas même devoir user de la dispense du
décret de 1626 et on appela à la charge de Général le Père Juvénal Falconio qui, depuis six ans, était
Assistant Général et avait été nommé Président du Chapitre. Ce religieux était né d'une noble
famille romaine : son père, Henri Falconio, était un amateur connu de la belle littérature et était
surtout célèbre comme un des membres les plus insignes de l'académie des humoristes de Rome426,

426 Voir ce qu'écrit de lui son contemporain Jean Victor Rossi (Ianus Nicius Éritræus) dans sa pinacotheca etc.
(Coloniæ Aggripinæ, 1645), p. 53-54.

180
et un de ses oncles, Gabriel, avait obtenu la charge de Sénateur, grâce à la faveur de Paul V. Il aurait
été facile à notre jeune homme de s'ouvrir le chemin des honneurs mais, à quinze ans seulement, il
voulut embrasser la vie religieuse. Accueilli par les Barnabites de Saint-Paul à la Colonne, il fit sa
profession en 1610 au noviciat de Zagarolo récemment fondé. Il étudia la philosophie et la théologie
au Collège de Saint-Blaise et, tout de suite après, il fut destiné à l'enseignement des jeunes gens à
Crémone. Sa mauvaise santé le fit envoyer à Verceil où, obligé à un repos absolu de l'esprit, il
demanda à être employé dans les charges des convers et on confia celle de portier427. Le P. Falconio
sut se conduire avec tant de simplicité et de prudence dans cet humble office que bientôt on dit en
ville qu'au lieu de la porte, on aurait pu lui confier la garde de toute la maison. Les Supérieurs
majeurs furent du même avis et, en 1626, ils confièrent à ce jeune Père le gouvernement de cette
maison. Ensuite, voulant tirer de lui le meilleur parti, ils le transférèrent comme Supérieur de la
maison de Pavie où existaient des cours en pleine activité. Visiteur général pendant quelque temps,
en 1632 il passa de cette charge à celle d'Assistant, donnant partout des preuves d'un excellent esprit
religieux, de grande sagesse et d'érudition peu commune.

3. - Élu Général de la Congrégation, comme elle se ressentait encore des pertes éprouvées pendant
la peste de 1630 et que l'acceptation de nouvelles recrues était arrêtée par les dispositions
pontificales, le P. Falconio ne put s'appliquer à l'augmenter mais il s'efforça plutôt d'y maintenir
toujours vivante l'observance religieuse. Pour cela, il trouvait assurément de puissants coopérateurs
parmi ses confrères, mais tous n'étaient pas également prudents et il fut quelquefois obligé de les
contredire, comme cela arriva à propos des classes de Saint-Alexandre. Malgré les bons, et même
excellents, résultats que ces classes avaient donnés, malgré l'éclat qui en avait rejailli sur la
Congrégation, certains, dominés peut-être par l'idée que les dites classes avaient été introduites avec
peu de respect pour les Constitutions, travaillaient sourdement à s'y opposer, sinon à les faire fermer
pour toujours. Ils se plaignaient de ce que les jeunes gens, à peine sortis du noviciat, pouvaient être
exemptés du chœur pour leur faciliter l'assistance aux cours de philosophie qui avaient lieu deux

427 Cet office de portier avait déjà été exercé de temps en temps par le P. Dossena lorsqu'il était à Rome comme
Procureur Général et, vers la même époque, à Milan, un autre Père avait voulu l'exercer jusqu'à en faire son office
habituel. « Le P. Pierre M. Sessa, dit le P. Secchi, prêtre de grande science, étant grand amateur de l''humilité
chrétienne ; obtint de nos Supérieurs l'office de portier, qu'on ne donne ordinairement qu'aux convers, et il l'exerça
pendant plus de 25 ans dans la communauté de Saint-Alexandre à Milan, à la grande édification de tous ceux qui le
connaissaient. Il accueillait, avec un visage joyeux et agréable, tous les séculiers qui venaient à notre Collège et leur
disait de s'occuper, pendant qu'il allait à la recherche du Père qu'ils demandaient, soit à regarder les images pieuses
suspendues près de la porte, soit à lire quelque livre spirituel qu'il leur offrait. Lorsque l'heure était arrivée d'aller
réciter le saint Office, au premier son de la cloche, comme s'il avait entendu la voix d'un ange, il allait chercher
avec joie le compagnon que le Supérieur avait chargé de le remplacer, pour lui remettre les clefs de la porte. Il avait
souvent sur les lèvres ces paroles de l'Apôtre : « festinemus ad gloriam « (hâtons-nous vers la gloire) et à l'heure de
sa mort, qui arriva en 1623, on le vit, avec ces versets des psaumes sur les lèvres et une grande joie, rendre son âme
au Seigneur. » Innodia ecclesiastica, traduction du P. Donato Benzoni, Milan, 1643.

181
fois par jour ; que plusieurs Pères s'appliquaient à l'enseignement alors qu'ils auraient pu devenir
d'excellents prédicateurs et maîtres de vie spirituelle, occupations bien plus conformes au caractère
de la Congrégation ; ensuite, ils signalaient le danger que le nom même des Barnabites ne fût
compromis par le petit nombre des élèves et leur condition plutôt pauvre et basse. Le mémoire
préparé par ceux-ci pour le Chapitre Général, mais ensuite non présenté, après avoir énuméré ces
raisons, conclut « qu'il ne faut pas s'étonner si les écoles Arcimboldi vont au pis-aller, parce qu'il
s'agit d'une chose non conforme, et même positivement contraire à nos usages et à l'esprit de nos
anciens428. » Viennent ensuite les raisons d'ordre matériel : l'impossibilité de donner à l'édifice des
classes cette ampleur et ce décorum qu'il faudrait, et la perte causée à la communauté de Saint-
Alexandre par le maintien de plusieurs Pères supplémentaires uniquement destinés à
l'enseignement, sans qu'il y eût pour eux les fonds nécessaires dans l'héritage Arcimboldi, lequel ne
s'occupe que des seuls professeurs de rhétorique. Pour justifier l'abolition de ces classes, on faisait
observer l'opportunité de la reconstruction partielle projetée de ce Collège qui aurait certainement
imposé une suspension des dites classes. Ces opposants ne parlaient que des classes de Saint-
Alexandre, mais les raisons apportées ne s'appliquaient pas moins aux classes fondées dans d'autres
maisons. C'était donc un mouvement qui aurait troublé la vie d'une bonne partie de la Congrégation.
Dans le passé, on avait déjà discuté bien longuement de l'opportunité d'ouvrir des classes, et il n'en
était pas résulté des désordres pouvant conseiller de reprendre la question. Si dans les classes de
Saint-Alexandre il y avait des défauts, on pouvait y porter remède avant tout en y nommant de bons
professeurs. Le P. Falconio les trouva avec le P. Zanacchi, insigne casuiste, qui se vit bientôt
entouré d'une soixantaine d'élèves, avec le P. Invenzio Torti « quo professionis suae zelo
flagrantior alius ægre inventus429 » (on aurait difficilement trouvé quelqu'un plus brûlant de zèle
que lui pour sa profession[religieuse]) comme le dit avec humour la relation triennale de 1641,
alternant les leçons de philosophie avec la direction spirituelle des élèves, et finalement avec le P.
Romolo Marchelli « cui tot magistri quot discipuli430 » (qui avait autant de maîtres que d'élèves).
Cela eut pour effet qu'après trois ans l'état de l'Institut Saint-Alexandre s'était de beaucoup
amélioré.

4. - Ce que les opposants n'obtinrent pas pour le Collège de Saint-Alexandre, ils crurent l'obtenir
pour celui de S. Frediano de Pise, où les classes avaient commencé depuis cinq ans. Ici, il semble

428 Ce mémoire, sans signature et sans date, est conservé dans les Archives de Saint-Alexandre. On ne peut douter qu'il
appartienne à l'année 1638. Sur le développement des classes de Saint-Alexandre, un travail inédit de mon confrère,
le P. Angelo Riva, m'a été utile.
429 Relation triennale (1638-1641). Archives de Saint-Alexandre.
430 Ibidem.

182
que l'administration de la ville ne voulait pas observer certaines conditions, en particulier celle que
le maître de grammaire ne pouvait pas être un Père431. Le Chapitre déclara qu'il fallait se retirer.
Plus tard, le Grand-duc, pour se sauver, lui et l'administration communale, voulut que celle-ci
délibérât sur la question de vouloir ou non les Barnabites dans ces classes. Le P. Falconio en fut
mécontent. Il écrivit au Supérieur de Florence : « Les classes ayant été absolument refusées sans
autre restriction par le Chapitre Général, avec notre réputation et notre crédit, maintenant Votre
Révérence m'écrit que le Grand-duc a ordonné au conseil de Pise de décider s'ils nous veulent ou
non. Oh la belle affaire ! Le conseil dira : nous ne voulons pas les Pères, et ainsi ce seront eux qui
nous chassent, alors que nous sommes déjà partis auparavant, volontairement et absolument pour ne
plus servir cette ville dans cette fonction432. » Sur la fin de juin, le conseil municipal décida comme
l'avait prévu le P. Falconio, mais il semble que les habitants n'étaient pas de cet avis car, aussitôt,
plusieurs personnages influents s'employèrent de toutes les manières pour faire rester les Pères, et
ainsi, le P. Général, pour se conformer autant qu'il le pouvait à leur désir, décida que les classes
demeureraient ouvertes jusqu'à la fin de l'année scolaire.

5. - Le tempérament du P. Falconio le portait à user de beaucoup de souplesse avec ses religieux,
mais les temps et les circonstances le rendirent au contraire très sévère afin de sauver l'esprit
religieux dans sa Congrégation. Il arrivait souvent qu'un religieux de grande valeur fût demandé par
quelque personnage éminent de la Sainte Église désirant pouvoir s'en servir à son gré ; et afin que le
service ne fût pas de courte durée, on demandait sans trop d'égard au P. Général de nommer ce sujet
dans une ville où le personnage avait sa résidence433. Ces demandes mettaient souvent dans un
sérieux embarras, en enlevant au Supérieur la libre disposition de ses sujets ; d'autre part, on ne
savait pas si un refus, même exprimé de la manière la plus courtoise du monde, serait pris en bonne
part. La chose avait un caractère encore plus pénible lorsque la demande était évidemment faite à
l'insinuation du sujet lui-même qui profitait de l'influence d'un prélat pour obtenir un changement de
communauté. Le P. Falconio, en père affectueux, ne manquait pas d'avertir le sujet de la faute qu'il

431 « Toute la Congrégation est de cet avis (de ne pas enseigner la grammaire) et si, d'abord, il était difficile de trouver
des Pères pour cette fonction, maintenant ce serait impossible… Agissez fortement avec le seigneur D. Giovanni De
Medici, afin qu'il favorise la Congrégation en cette affaire. » Registre généralice. Lettre au P. Eugène Nascimbeni,
23 juin 1638. La raison de cette aversion est dite par le P. Général Mazenta dans une lettre au P. Guérin : « On ne
peut enseigner aux classes inférieures, en employant punitions, fouets, etc. que nos Pères ne veulent pas
employer. » Ibidem, 30 juillet 1614.
432 Registre généralice. Lettre au P. Supérieur, 30 juin 1638.
433 C'était un malheur du temps et toutes les Congrégations en souffraient. Le cardinal Sforza-Pallavicino écrivait, le 2
avril 1661, au prince del Parco (Messine) : « Je confesse à Votre Seigneurie Illustrissime que j'éprouve une grande
répugnance à intervenir auprès des Supérieurs réguliers pour disposer de leurs sujets, ayant été élevé dans une
Congrégation où cela est très abhorré, et sachant que c'est de telles interventions que dérivent en grande partie les
maux des Ordres réguliers. » Lettres inédites (Rome, 1848).

183
commettait en agissant de cette façon ; ainsi, au commencement de son gouvernement, le cardinal
Borghese demanda la destination du P. Nicolas Boldoni à Rome. Aussitôt la demande reçue, il
écrivit au Père qu'il ne croyait pas qu'il eût part à cette affaire et que, si c'était le contraire, cela lui
aurait beaucoup déplu. « Ces moyens, pris pour faire violence à l'obéissance et pour que chacun
demeure où cela lui plaît, ont été mal jugés par le Chapitre Général qui, outre les peines déjà
existantes, y ajouta l'excommunication434. »
Persuadé que « si les Supérieurs locaux faisaient leur devoir et veillaient sur les âmes des sujets, les
désordres qu'on découvre n'existeraient pas », il était le premier à donner l'exemple de cette
vigilance en avertissant les Supérieurs qu'il voyait trop timides ou négligents. Il écrivait un jour au
P. Giarda : « Un Supérieur ne se décharge pas la conscience en écrivant au P. Général les défauts
des sujets, mais il doit agir ex officio (en raison de sa charge) et se servir, lorsque c'est nécessaire,
du bras du Provincial. » Une fois, un religieux, sans aucune permission, avait accepté de faire le
chapelain dans la forteresse de Casale, sur l'invitation du cardinal Lavalette, et il ne faisait pas mine
de se retirer alors que son Supérieur, qui était le Père Cavagnolo, craignant de trop heurter le
cardinal, réchignait. Le P. Général, informé, rappela au P. Cavagnolo de faire tout son devoir. « Je
sais que de telles affaires ont coutume de déplaire mais qu'y faire ? La justice doit avoir son effet, et
celui qui se trouve avoir cette charge doit courber la tête aux divines permissions. Moi aussi j'ai de
la peine à devoir écrire la présente lettre, mais la charge qui est la mienne m'oblige à faire ce que je
voudrais le moins. » Pour faciliter la tâche au P. Cavagnolo, le bon P. Général joignait une lettre
pour le cardinal, dans laquelle, après les compliments, il dit : « Cependant, l'affaire de laisser le P.
Jean-Baptiste (Gennari), jeune prêtre profès de notre Congrégation, dans cette citadelle pour s'en
occuper, Votre Éminence restera priée que je lui dise très humblement que cela, étant expressément
contre nos Constitutions, il n'est pas en mon pouvoir de lui en accorder la permission, ainsi que
l'exposera plus longuement à Votre Éminence le P. Cavagnolo, Supérieur de notre communauté de
Saint-Paul, auquel je m'en rapporte encore pour toute information supplémentaire sur le susdit
Père. » Assurément, le P. Falconio, le tout premier, connaissait les difficultés que créaient à
l'observance régulière les passions politiques et les guerres de ces années-là ; mais il ne se
décourageait pas pour cela et essayait d'obtenir tout ce qui était possible. Dans le cas ci-dessus, son
zèle dut céder à la volonté absolue du cardinal qui, pour couper court à d'autres remontrances, obtint
pour le P. Gennaro une permission spéciale du Saint-Siège435.

434 Registre généralice, 16 juin 1638.
435 En vérité, le P. Gennaro montra un zèle inlassable pour la conversion des soldats calvinistes qui étaient nombreux
dans la garnison française commandée par le cardinal Lavalette. On dit qu'en une seule fois il en convertit une
trentaine. Pour ces heureux succès lui vint de Rome la nomination de Consulteur du Saint-Office. Il mourut à
Casale en 1642.

184
Au reste, dès que le P. Falconio voyait la possibilité de favoriser en quelque lieu une bonne
entreprise, il s'empressait de la permettre. Vers la fin de 1638, le commandeur Brulart de Sillery, de
l'Ordre de Malte, avait fait la demande auprès du P. Provincial de France d'envoyer dans cette île,
pour certaines affaires de son Ordre, le P. Gallicio, et le P. Provincial n'avait pas su refuser, bien
que cela lui déplût « pour la conjoncture des temps et pour l'éloignement436. » Cependant, le P.
Général approuva ce voyage, parce qu'il pouvait en provenir du bien pour les âmes. En vérité, nous
ne savons pas quelles affaires devait traiter le P. Gallicio, mais tout fait croire qu'on voulait
promouvoir une réforme de la vie des Chevaliers français, réforme à laquelle travaillait déjà Brulart
parmi les chevaliers de sa commende. On sait aussi que le même P. Gallicio avait été choisi pour
gouverner les chevaliers dans une société établie à Paris, sur quoi le P. Général veilla avec grand
soin pour qu'on ne contrevînt point aux Constitutions437 ; et comme il apprit qu'on voulait que les
Barnabites s'occupassent non seulement des choses spirituelles, mais encore des choses temporelles
de cette société, il crut bon d'expliquer clairement sa pensée : « Vous avez bien fait, écrivait-il au
Supérieur de Paris, lorsque vous avez été appelé par le Commandeur de Sillery pour aider à la
réforme du Temple, de ne pas vouloir vous mêler du temporel. Travailler à diriger les chevaliers
dans la vie spirituelle et la réforme de leur vie est conforme à notre Institut, mais non avoir soin du
temporel. On désire donc, Révérend Père, que vous employiez toute l'habileté possible pour amener
M. le Commandeur à se contenter que les Pères s'occupent de ce qui regarde le spirituel et la
réforme des mœurs, et que d'autres aient le soin et le ministère des choses temporelles qui, avec le
temps, amèneraient des désagréments et l'éloignement du dit Commandeur. Tâchez aussi de faire
votre possible, sans déplaisir et désaffection du même personnage afin que, même présentement,
notre Père qui en est chargé, en l'absence du P. Jean Augustin, ne se mêle pas du temporel, mais
seulement du spirituel, afin que, revenu de Malte, le dit Père trouve la chose arrangée438. » Le
marquis de Sillery était un homme trop intègre et pieux pour ne pas comprendre et apprécier comme
il convenait la prudente conduite du P. Falconio ; il s'arrangea pour ne demander aux Barnabites que
ce que leur permettait leur Règle et il leur conserva toute son amitié.

6. - Aux premiers jours de mai 1639, le P. Gallicio quittait l'île de Malte pour rentrer à Rome. Il y
avait fait étroitement connaissance avec l'évêque de Nardò, ce Fabio Chigi, qui était destiné à
ceindre plus tard la tiare. Tous deux avaient dépensé leur zèle, bien que de manière diverse, au
profit des Chevaliers de Malte, et ce fut le commencement d'une amitié que les événements les plus

436 De ce personnage très en vue dans le monde d'alors, voir ce qu'en racontent les biographes de saint Vincent de Paul.
437 « On n'acceptera pas le soin des moniales, des séminaires et des sociétés. »
438 Registre généralice, 16 février 1639.

185
imprévus n'arriveront pas à détruire. Arrivé à Rome, le P. Gallicio fut très bien accueilli par le
cardinal Barberino, à qui il présenta quelques lettres du Grand-Maître Lascaris et il apprit de lui la
nouvelle que le Pape avait confié l'évêché de Genève à un Père de son Ordre nommé D. Juste
(Guérin). Le P. Gallicio répondit que cet honneur serait trop pesant pour un confrère aussi humble,
qui s'ingéniait à fuir les dignités autant que d'autres à les rechercher. « Vous avez raison, répondit le
cardinal, je lui en avait écrit deux fois sans pouvoir en rien l'emporter sur sa volonté et je fus obligé
de lui écrire une troisième lettre, qui portait le commandement d'obéir, afin d'abattre par la force de
l'obéissance la fermeté de son humble refus », puis il ajouta : « c'est aux personnes de ce mérite qu'il
faut donner les charges, non à ceux qui briguent pour les obtenir439. »
Ce que disait alors le cardinal patron au P. Gallicio était la pure vérité. Depuis longtemps déjà, les
vertus du P. Guérin avaient paru dignes de briller sur le candélabre. Ce fut alors Madame Royale
qui voulut voir évêque de Genève celui qui avait assisté avec tant de bonté son époux mourant ;
connaissant son opiniâtreté, elle eut recours aux chanoines de ce diocèse, à sainte Jeanne de Chantal
et à d'autres, mais il répondait qu'il n'accepterait que s'il recevait un commandement formel du
Pape. Une lettre de la duchesse à son ambassadeur à Rome obtint l'effet désiré.
La sainte Mère de Chantal, demeurant alors à Turin pour y consolider le nouveau couvent de ses
filles, récemment favorisé avec zèle par le P. Guérin, écrivait à Baytaz : « Il faut donc boire le calice
et rester ici jusqu'à Pâques et joyeusement, puisque c'est la volonté de Dieu : le P. D. Juste Guérin, à
qui vous m'avez remise, le conseille. Il est préconisé évêque de Genève, bien qu'il ne veuille pas
encore publier la chose jusqu'à ce qu'il ait les Bulles pour se faire consacrer. C'est de l'humilité,
parce qu'il dit qu'il a peur de se voir dans cet habit d'évêque440. » Les Bulles obtenues, le serment de
fidélité prononcé entre les mains de la duchesse qui lui fit présent de tout le trousseau épiscopal, le
25 juin 1639 il fut consacré dans la cathédrale de Turin par l'archevêque Provana, assisté par Mgr
Sandri, évêque de Fossano, et par Mgr Bellini, évêque de Saluzzo. Madame royale, les princesses
leurs suites y assistaient441.
Le 12 juillet, le sénat de Savoie, auquel Madame Royale avait chaudement recommandé Mgr
Guérin, ordonna la publication des Bulles pontificales et, cinq jours après, le nouvel évêque faisait
son entrée dans la ville d'Annecy. Ce fut un vrai triomphe accordé aux insignes qualités du nouveau
Pasteur que tous les habitants de cette ville avaient appris depuis longtemps à connaître.
« L'illustrissime et révérendissime D. Juste Guérin, disent les Actes de la maison d'Annecy, nommé

439 ARPAUD, Vie de Mgr Guérin, cit.
440 Lettres, etc., déjà cité. « Quant à l'affaire du P. D. Juste, écrivait la sainte le 28 octobre 1638 à l'archevêque de la
Tarentaise, Mgr de Mondovi lui a porté parole de la part du Saint -Père, qu'en toute façon il veut qu'il se charge de
l'évêché de Genève, de sorte qu'à cela le bon Père s'est rendu entièrement. » Lettres VIII. Voir MUGNIER, Notes et
documents inédits sur les Évêques de Genève (Annecy, 1888), chap. IV.
441 Lettre du 28 mars 1639. Lettres, etc.

186
évêque et prince de Genève, arriva de Turin et s'arrêta quelques heures au château d'Allevy, où
plusieurs personnes importantes de la ville allèrent le saluer. À cinq heures de l'après-midi, il
s'avança vers la ville, dans une litière portée par les élèves les plus notables (du Collège) et suivi par
un grand nombre de personnes. Devant la chapelle de Notre-Dame de Compassion, qui se trouve à
l'extrémité de la rue du Bœuf, les élèves du Collège, alignés avec la croix et la bannière, plièrent le
genou et demandèrent la bénédiction. Deux ou trois de chaque classe déclamèrent des vers latins et
français à sa louange. Ensuite, la procession des laïcs s'écarta et la litière fut introduite dans une
maison du même faubourg où l'évêque revêtit les habits longs. Là, les divers magistrats de la ville
se présentèrent et lui adressèrent un discours après lequel ils reçurent la bénédiction. D. Juste se
rendit ensuite à la chapelle de saint Bernard où il fut revêtu des ornements pontificaux par un
chanoine du Chapitre de saint Pierre. La procession solennelle s'organisa ainsi : d'abord les
réguliers, capucins, franciscains, dominicains, chanoines réguliers de saint Augustin, puis venait le
clergé séculier, c'est-à-dire les chanoines de Notre-Dame de Liesse, les chanoines de saint Pierre en
habit solennel, puis l'évêque dont la tenue et l'aspect aimable tiraient de tous les yeux des larmes
d'émotion. On plaça le baldaquin au-dessus de sa tête comme au gouverneur de la ville. Le cortège
était suivi par une foule immense d'hommes et de femmes venus de tous côtés pour voir l'évêque.
On entra ensuite dans la ville au son des cloches, des instruments, des bombardes, se dirigeant vers
l'église Saint-Pierre et traversant les rues ornées de toutes parts de peintures et de diverses
compositions. Les cérémonies ordinaires étant accomplies, le prévôt du Chapitre prononça, tête
découverte, un discours en français sur l'heureuse arrivée du prélat et sur la sainte direction qu'on
espérait de lui, et «c'est ainsi que toute la solennité s'accomplit442. » Quelques jours après, les
Barnabites du Collège d'Annecy voulurent honorer par une fête toute spéciale leur confrère évêque
et firent représenter par les élèves un drame allégorique, Apollon qui descend du ciel pour paître le
troupeau d'Admète. Ce fut sans doute en cette occasion que le Père Bertonet lui lut un éloge plutôt
long en vers latins et reçut, du bon évêque, cette réponse : « Mon Père, vous m'avez fait suer
beaucoup443. »
Les espérances placées sur Mgr Guérin ne furent pas déçues : il parut à tous que l'esprit de saint
François de Sales revivait dans ce Barnabite qui l'avait tant aimé pendant sa vie et s'était tant fatigué
pour le glorifier après sa mort. Très désireux que le peuple de la campagne ne soit pas privé de
l'instruction du catéchisme et de la parole de Dieu, il accueillit avec enthousiasme l'introduction
dans son diocèse des Prêtres de la Mission, récemment fondés par saint Vincent de Paul, et il y
contribua grandement. Mgr Guérin ne pouvait assez exprimer sa reconnaissance au commandeur de

442 Actes de la maison d'Annecy. Archives communales de Chambéry.
443 ARPAUD, Vie, etc., p. 189.

187
Sillery, que nous avons nommé plus haut, auquel il devait la première idée et les fonds nécessaires
pour l'établissement et l'entretien de cette maison444, et plus encore à saint Vincent de Paul qui avait
donné son consentement. Quelques lettres, publiées de nouveau récemment, prouvent l'affection et
l'estime qu'il avait pour ce grand ami des enfants et des abandonnés445. Lorsque ces Prêtres de la
Mission furent bien établis, le bon évêque, voulant s'occuper de l'éducation du jeune clergé, ainsi
que le Saint-Siège le lui avait vivement recommandé, eut recours à eux pour la fondation et la
direction d'un séminaire et, ayant obtenu leur consentement, il dicta lui-même les quelques règles
directives qui furent longtemps en vigueur.

7. - Presque en même temps, mais par une autre voie, le P. Mansueto Merati était élevé à
l'épiscopat. Il continuait à assister la vice-reine Marguerite de Savoie, pendant tout le temps qu'elle
demeura au Portugal, et même après qu'elle fut renversée du trône par la révolution de 1640
occasionnée, comme on sait, par les vexations des ministres espagnols, comme Olivares, à Madrid,
et Miguel Vasconcellos, placé près d'elle comme secrétaire. Ce fut en vérité une révolution assez
tranquille : Vasconcellos seulement et deux autres personnes y perdirent la vie. Pour la vice-reine
qui, dans son cœur, avait compassion de ce peuple inconsidérément tyrannisé et qui, ayant vu
l'inutilité de tous ses efforts auprès de la Cour de Madrid pour obtenir un traitement plus équitable,
se plaignait de ce que, par jalousie, on ne voulait lui laisser que le titre de vice-reine, les Portugais
eurent, au commencement seulement, quelque défiance, et le nouveau roi de Portugal la tint sous
bonne garde, d'abord dans la ville royale de Xabrega, et ensuite dans un couvent. Remise en liberté
après environ une année, elle se rendit en Espagne, mais Olivarès, qui l'avait accusée de connivence
avec les révolutionnaires, la tint en garde à vue, l'empêchant par tous les moyens de rencontrer le
roi. Cependant, comme on chuchotait dans toute l'Espagne la vérité des faits et de la faute qu'y avait
commise Olivares, Philippe IV douta finalement de son premier ministre et voulut conférer
secrètement et longuement avec l'ex-vice-reine. Cet entretien fut décisif pour Olivarès ; peu après, il
perdit la grâce royale et fut éloigné pour toujours de la Cour, tandis que Marguerite, estimée et
aimée de tous, recouvrait sa liberté446. Nous ne pouvons dire quelle part eut le P. Merati dans ces
événements ; il est cependant certain qu'il ne demeura pas inactif, étant l'unique personne qui
jouissait de toute la confiance de la vice-reine447. Mais nous pouvons, à l'aide des lettres que lui

444 « Je ne puis exprimer, ainsi écrivait saint Jeanne de Chantal au commandant de Sillery, la consolation que nous
avons reçue de la fondation des Pères. Chacun en bénit Dieu et Mgr de Genève ne sait quelles actions de grâces en
rendre à Dieu avec nous et à votre bonté. »
445 Elles sont tirées de la Vie de Mgr Guérin, écrite par le P. Arpaud.
446 Elle vécut encore douze ans en Espagne. Morte à Miranda, elle fut ensevelie à Burgos, au monastère de Las
Vuelgas où sont les tombes des rois d'Espagne. V. DE SONNAZ, op. cit.
447 De la Cour du Piémont, le comte Bainetto avait été envoyé en Portugal, mais il ne jouissait certainement pas de la

188
adressa le P. Général dans ce laps de temps, affirmer qu'en 1635, alors qu'il s'attendait au retour du
P. Merati, sans doute parce que la permission pontificale était achevée, la vice-reine écrivit au P.
Général et à Rome pour le garder encore à son service et, même plus tard, elle lui obtint du roi une
pension448 : nous savons encore qu'au mois d'avril de cette année 1635 le P. Merati transféra son
domicile à la Cour de Madrid, probablement pour être le fidèle porte-voix des désirs de la vice-reine
et il y demeura au moins jusqu'à toute l'année 1639. IL semble qu'ensuite il prit part en personne
aux angoisses et aux emprisonnements qui suivirent449 ; finalement, en octobre 1643, lorsque la
princesse de Savoie eut obtenu pleine justification, le P. Merati put retourner en Italie450.Il y rentrait
comme évêque car, pour lui témoigner sa reconnaissance, la princesse lui avait obtenu de Philippe
IV le diocèse d'Acerra.

8. - Pour autant que le P. Falconio fut satisfait de l'honneur que tant le P. Guérin que le P. Merati
apportaient à la Congrégation par ces hautes charges, son cœur jouissait davantage lorsque des
sujets prometteurs venaient se mettre sous les ailes de la Congrégation et grossir ses rangs. Parmi
ces derniers, il faut compter Daniel Martin, de noble et riche famille calviniste du Béarn. Né en
1614, il avait été placé pour ses études philosophiques dans les classes que les Barnabites avaient
ouvertes à Lescar depuis 1624. La familiarité avec eux, leur exemple, leurs paroles, le déterminèrent
à entrer dans l'Église catholique. Parti en Italie à environ vingt ans, il entra chez les Barnabites, au
noviciat de Monza, où il prit le nom d'Hilaire, et prononça ses vœux le 8 septembre 1635.
Par cette série d'actes, Hilaire Martin, bien malgré lui, avait contristé le cœur de son père Daniel.
Celui-ci était un fameux prédicateur calviniste et, ministre de la paroisse de Castets, il avait su
gagner l'estime de tous ses coreligionnaires par une grande probité de vie qui semblait découler de
ses doctrines ouvertement et constamment professées. S'il avait permis à son fils de suivre son cours

confiance comme le P. Merati.
448 Registre généralice. Lettre du 12 juin 1635 ( au P. Merati) ainsi résumée : « Le P. Général accuse réception de la
lettre de mars dernier, envoyée de Lisbonne en réponse à une lettre du P. Général, et d'une autre envoyée de
Madrid, le 22 avril, dans laquelle il écrit les difficultés qu'il a pour rentrer dans sa Congrégation, ce qui déplut
beaucoup au P. Général. Cependant il faut avoir patience ; il rappelle seulement au P. Merati que, bien qu'il désire
souverainement donner toute satisfaction à Son Altesse, il espère que cela aura lieu en sorte qu'on ne pourra vous
accuser de transgresser, outre nos Constitutions, les ordres pontificaux, et qu'il désire que, de Rome, vous vienne la
permission de pouvoir demeurer aussi tant de temps hors de la Congrégation ce dont, avec votre savoir-faire, vous
pourrez dire un mot à Son Altesse. »
449 Le Registre généralice a, en date du 3 décembre 1641, cette lettre adressée au P. Merati, ainsi résumée : « Très
affectueusement, le P. Général se réjouit de votre délivrance ici presque nécessairement conjecturée et il désire
avoir plus d'informations de votre part, Révérend Père, sur votre santé, votre état, si vous êtes sur le point de venir
en Italie et, en somme, de tout ce vous jugez pouvoir être dit à un ami. Nos angoisses et nos prières ont été grandes
à l'occasion des tribulations passées. Dieu soit loué de ce que, s'il n'y a pas encore de tranquillité, vous êtes au
moins hors de la tempête. » Le diocèse d'Acerra avait été désigné par le Roi avant la révolution portugaise, nous en
trouvons l'indication dans une lettre du P. Général du 22 août 1639.
450 Nous lisons dans le Registre généralice une lettre du 13 janvier 1644 au P. Merati où il est dit : le P. Général accuse
réception de votre lettre du 25 précédent et se réjouit beaucoup de votre acheminement vers l'Italie. »

189
de philosophie chez les Barnabites, c'est parce qu'il le croyait tellement convaincu du calvinisme,
appris à son école pendant des années, qu'il croyait impossible une seule indécision. Les faits
avaient prouvé tout le contraire, avec la circonstance aggravante de l'état religieux embrassé chez
les Barnabites. Le bon fils essaya de convaincre son père, par de longues et fréquentes lettres, du
caractère raisonnable de sa conduite et de l'affection qu'il continuait à lui porter, mais toujours
inutilement. Il demanda alors à ses Supérieurs d'être destiné en Béarn, espérant pourvoir obtenir par
la parole ce qu'il n'avait pas réussi à obtenir par ses lettres451. Envoyé dans cette région en juillet
1638, il attendit une année entière avant de pouvoir voir son père irrité. Finalement admis en sa
présence, grâce à l'entremise de parents et d'amis, il fit tant et insista tellement qu'il amena son père
à embrasser la religion catholique et, avec lui, encore toute sa famille, à savoir son épouse et trois
enfants, dont un entra chez les Capucins et une fille se fit religieuse. On ne saurait dire combien
cette conversion remplit d'étonnement toute la population, mais surtout les ministres calvinistes qui
savaient Daniel Martin très ancré dans ses convictions. Ils essayèrent de lui nuire près de leurs
coreligionnaires, appelant sa conversion l'effet d'un cerveau affaibli par l'âge, mais ils ne purent y
réussir ; au contraire, ils provoquèrent Martin à se faire l'apôtre du catholicisme. Quelques autres
familles, jusqu'au nombre de quarante environ, suivirent son exemple ; « Beaucoup d'autres, écrivait
l'évêque de Lescar, Mgr Henri de Salette, restant à Castets et dans les environs, étaient disposées à
faire la même chose dans peu de jours. : Mr Daniel, en effet, visite assidûment les dites familles,
instruit les convertis, dénonce de vive voix ou par écrit aux hérétiques les erreurs de Calvin. Aussi
reçoit-il beaucoup d'injures et de menaces qu'il souffre avec beaucoup de patience, ne cessant pas
pour cela d'accomplir son office, comme le fait encore le P. Hilaire Martin, son fils, qui, désireux
surtout de la conversion des hérétiques, produit beaucoup de fruits en ces lieux par ses prédications,
ses conférences et discussions avec les Prédicants. Ceux-ci, au contraire, voyant les fruits que
produisait l'exemple de cette conversion, et que beaucoup de personnes importantes, et même de
nombreux Prédicants étaient entraînés par lui, et plus encore par les motifs et les raisons très
puissantes, imprimées trois fois et publiées partout (auxquelles il leur était impossible de répondre),
ceux-ci donc, quelque temps après, ont fait imprimer un livre de trois cents pages où, au lieu de
répondre directement à ces raisons, ils ne disent autre chose que des injures et des calomnies contre
la Religion Catholique, avec des mensonges et des sottises connus des hérétiques eux-mêmes, et en
y ajoutant douze nouvelles hérésies inventées par le Prédicant de cette ville de Lescar, pour
lesquelles on espère qu'il sera puni avec rigueur. En attendant, Mr Daniel compose pour la faire

451 Il était alors seulement sous-diacre, et le P. Général, dès qu'il eut appris son arrivée, lui écrivit de profiter « de
toutes ses occupations et pour le salut des âmes et de celles de ses parents, mais toujours sous la dépendance de son
Supérieur immédiat. » Registre généralice, 4 décembre 1638.

190
imprimer la Réplique et la réfutation de ce livre des Prédicants, avec la résolution d'employer ce
qu'il lui reste de vie à reconstruire ce qu'il avait détruit et à être un plus grand défenseur de la
religion catholique qu'il n'en a été adversaire et ennemi au temps de ses erreurs passées452. » Cet
opuscule de M. Martin fut présenté par le P. Prosper Facciardi à Mgr Ingoli, secrétaire de
Propaganda Fide, le 10 décembre 1642. Dans le même temps, Louis XIII, informé de ce qui était
arrivé, accorda au P. Martin une pension pour l'aider dans ses travaux apostoliques au milieu des
hérétiques et, sous son impulsion, il fit paraître un décret par lequel le culte public du calvinisme en
Béarn devait être interdit. L'année suivante, Urbain VIII, par l'entremise du cardinal Préfet de
Propaganda Fide, Antoine Barberini, intervint auprès de son successeur Louis XIV pour que la
pension fût continuée et rappela la défense déjà promulguée, afin qu'elle ne demeurât pas sans
effet453.
L'opuscule du ministre converti fait mention, là où il parle des motifs qui l'amenèrent à repousser
les erreurs calvinistes, de certaines conférences de théologie publiées peu auparavant par le P. D.
Albert Bally454. Ce Père était né à Greisy sur Aix, dans la principauté de Genève, et avait achevé ses
études en Savoie lorsque, à peine âgé de vingt ans, il fut appelé à Turin par Charles Emmanuel I et
attaché à sa chancellerie comme secrétaire du prince Victor Amédée et de Madame Royale. Il
remplit cette charge jusqu'en 1629 seulement parce que, en cette année-là, poussé intérieurement
par la voix de Dieu, il voulut quitter la Cour pour embrasser la vie religieuse chez les Barnabites. Il
semble que sa famille ou la Cour de Savoie élevèrent quelques obstacles à cette décision, parce que
ce fut seulement en juillet 1632 qu'il put entrer au noviciat de Thonon, où il fit profession le 2
octobre de l'année suivante. Il avait alors vingt-huit ans et, envoyé au collège de Lescar, il y fut
ordonné prêtre à la fin de 1635. Doué de très belles qualités d'intelligence et de cœur, il fut employé
de préférence à l'apostolat et donna bientôt une haute idée de ses talents dans un débat public avec

452 En voir le texte intégral dans Barelli, Memorie, etc. Vol. II, p. 480 et sv.
453 Le décret est daté du 7 décembre 1643 et dit (traduit du latin) : Nous vous référons, Éminentissime Seigneur
Cardinal Spada, la conversion de cinq hérétiques nobles, dont l'un est entré dans l'Ordre des Capucins et un autre
dans celui des Barnabites qui, comme en témoigne l'évêque de Lescar, ont obtenu cette conversion, et une femme
s'est faite moniale ; nous transmettons aussi la demande de ces mêmes Barnabites pour que vous écriviez au Roi
très chrétien de France pour la continuation de la pension accordée au Père Martin par le défunt Roi très chrétien ;
ce Père a obtenu également du même Roi l'interdiction aux hérétiques de pratiquer le culte public du Calvinisme au
Béarn. Sa Sainteté Urbain, qui avait lu le livre de Daniel Martin parlant des causes de sa conversion, après de
grandes louanges adressées à l'auteur, aux recommandations du susdit livre et de ses arguments ad hominem et
enfin au zèle des P. Barnabites et à leurs travaux dans la vigne du Seigneur, a ordonné d'écrire aux très Éminents
Cardinaux Mazzarino et Grimaldi, concernant leurs justes demandes. Signé par Antoine, cardinal de saint Onuphre,
Ingoli, secrétaire.
Les convertis s'appelaient : Pierre de Bardenave, Jean de Soulé, Armand Remy, bacheliers en philosophie, Cyprien
de Bardenave et Élisabeth de Belaguer. Le second se fit Capucin, le troisième, Barnabite, et la dernière devint
moniale.
454 ALBINI, Mémoire historique sur Philib. Albert Bally. (Turin, 1865).

191
Cabane, ministre de la ville de Nay, à propos de l'institution du carême455. Ce débat fut tellement
victorieux pour le P. Bally que deux personnes qui y assistaient se convertirent à l'instant, abjurant
l'hérésie entre ses mains et Mgr Charles de Montchal, archevêque de Toulouse, ayant peu après, en
1642, le zélé Barnabite comme prédicateur de carême, rendit publique cette conférence en la faisant
imprimer456. En 1643 parurent les Disputationes de traditionibus apostolicis contra hæreticos
(Controverses sur les traditions apostoliques contre les hérétiques), œuvre magistrale que les
Calvinistes, ne sachant comment la réfuter, jetèrent au feu tous les exemplaires qu'ils purent avoir.

9. - Si, en Italie, il n'y avait pas occasion de débattre contre les hérétiques, la prudence et la patience
du P. Général avaient de quoi s'occuper à l'occasion de la terrible guerre qui sévissait alors en
Piémont, entre les Français et les Espagnols, rendant la guerre civile plus âpre et plus longue.
Comme il est facile de le comprendre, la position du P. Falconio était extrêmement difficile : si,
d'une part, il aurait aimé voir les siens demeurer neutres entre les divers concurrents, et ne s'occuper
que du saint ministère et de l'enseignement, et cela par esprit religieux et pour ne pas rencontrer
d'hostilité, d'un autre côté, il comprenait que même cette conduite indifférente pouvait être mal
interprétée. Parfois aussi les Princes, en tant que bienfaiteurs de la Congrégation, avaient l'air de
prétendre à des services et à des appuis ; s'ils ne les obtenaient pas, il y avait l'autre danger qu'ils ne
vinssent à changer leur bienveillance en opposition ouverte, et qu'ensuite la Congrégation n'aurait
plus moyen de l'éviter. La prudence devait donc suggérer, pour chaque cas, la conduite à tenir.
Parfois encore, sans avoir donné le moindre prétexte, mais seulement par nécessité de guerre qu'on
faisait valoir sans aucun égard, on commettait des actes de violence et de dévastation. En Piémont,
où alors étaient plus fréquentes les rencontres entre Espagnols et Français, plusieurs Communautés,
à différentes reprises, coururent de graves dangers ; plus que toutes les autres, celle de Saint-
Christophe à Verceil, de la part des Espagnols, conduits par Leganez qui, comme on le sait, pour
délivrer les Piémontais de l'oppression des Français, avait envahi le Piémont avec son armée en mai
1638, promettant un bon traitement à tous ceux qui ne s'opposeraient pas « à une aussi sainte et
juste entreprise ».457 Pour commencer, il mit aussitôt le siège de la ville de Verceil qui, bien que
secourue par les troupes françaises, ne put résister longtemps. Ce siège fut désastreux pour la
maison et pour l'église de Saint-Christophe ; c'est pourquoi, le P. Général ordonna sans retard d'y
apporter remède en recourant à un emprunt. Il écrivit au Supérieur de Verceil : « Vous ferez le

455 La première publication du P. Bally se rapporte à un autre débat, échappé à l'attention du P. Boffito dans sa
Biblioteca degli Scritt. Barnabiti, et intitulé : Lettre du R. P. D. Albert Bally au monseigneur Jean Henry de la
Salette evesque de Lescar (au sujet de la controverse avec monsieur l'Abadie, ministre de Pau). 1er août 1640,
Lescar, imprimerie de P. Campagne 1640, in-4, p. 36. Il se trouve à la Bibliothèque Nationale de Paris D 5980.
456 C'est ce que dit Albini, op. cit. p. 16, sur le témoignage de P. Bally lui-même.
457 MURATORI, Annali d'Italia, ad annum.

192
Chapitre, détaillant clairement et en règle la lettre capitulaire, notant les ruines de l'église, de la
maison, du moulin, des maisons d'intendance et les possessions auxquelles, pour ne pas les laisser
tomber entièrement à terre et pouvoir y habiter et vivre, il faut présentement un remède ; comme on
n'a pas d'argent, que l'on demande un emprunt458. » Et les dommages de cette communauté ne
s'arrêtaient pas là. Tous les amateurs d'art savent que l'église Saint-Christophe est riche de très
belles fresques de Gaudenzio Ferrari459. Il paraît que ces belles peintures plaisaient aussi beaucoup
au marquis de Leganez qui s'éprit surtout du tableau de l'autel majeur, représentant la fameuse
« Madone à l'oranger » et il manifesta son intention de l'emporter460. Les désirs d'un capitaine
vainqueur se traduisent souvent en commandements et le P. Général comprit qu'il ne fallait pas
perdre de temps s'il voulait épargner à cette église une aussi grande perte. Il écrivit au cardinal
Trivulzio, gouverneur de Milan, le 28 juillet, et le même jour au P. Giarda, à Rome, afin que lui
aussi s'employât à cet effet461. « Aussitôt cette lettre reçue, allez, sans en dire un mot à personne à la
maison (sinon au P. Provincial), trouver l'Éminentissime cardinal François (Barberino) et suppliez-
le d'en parler à Sa Sainteté, parce qu'ici on craint beaucoup que le marquis ne fasse recours à Rome
pour obtenir la permission et ainsi ôter le motif de ne pas la donner. Tâchez de faire connaître à Son
Éminence le trésor dont jouit la Congrégation depuis tant d'années, le déplaisir qu'en auraient
Verceil et la maison de Savoie, en plus des dégâts que la maison et l'église ont soufferts des
batteries de canon. Ils assurent de réparer le mal à l'intérieur et au dehors, mais en aucune manière
nous ne devons nous priver d'une telle joie. Lisez ceci au Procureur Général, afin qu'il se tienne sur
ses gardes et, si l'occasion se présente, qu'il empêche adroitement une telle permission (d'enlever le
tableau), mais l'affaire doit être secrète...à cause du dommage qui pourrait en résulter pour
beaucoup de nos intérêts et affaires, si les Espagnols connaissaient ces démarches462. La permission
pontificale que le P. Falconio voulait empêcher était réclamée non seulement par les Saints Canons,
mais par un récent décret d'Urbain VIII De rebus Ecclesiæ non alienandis (Défense d'aliéner les
biens de l'Église), et c'était précisément sur ce décret que s'était appuyé le P. Falconio dans sa
réponse au marquis de Leganez. Cette fois encore, le cardinal Trivulzio se montra un vrai ami de la

458 Registre généralice, lettre du 14 juillet 1639.
459 Voir Colombo, Vita e opere di Gaudenzio Ferrari (Roma, 1881).
460 Lanzi dit que, dans cette peinture, Gaudenzio, « s'il n'égale pas Raphaël, il est certain qu'il a beaucoup de son
genre. » Leganez avait été très peiné des dégâts que son artillerie avait produits dans les peintures de Gaudenzio et
donna quatre cents écus pour les restaurer. Les Pères, craignant que cela, comme il arrive souvent, n'augmente les
dommages, préférèrent employer cet argent, avec le consentement de Leganez, à réparer l'édifice. Mémoire
manuscrit de l'église Saint-Christophe.
461 Dans sa lettre, le P. Général rappelle que « dernièrement, il y a un an ou deux, quand monsieur de Créqui, se
trouvant à Verceil, voulut verser à nos Pères de Saint-Christophe cinq mille doble (monnaie espagnole d'or) pour
avoir cette même peinture ; l'offrande fut refusée par les mêmes Pères. » Registre généralice.
462 Registre généralice. En attendant, il recommandait « de conserver en lieu sûr » également la peinture du réfectoire,
une autre œuvre de Gaudenzio, aujourd'hui dans la grande salle de l'école maternelle de Verceil. Lettre du 28 août
1639.

193
Congrégation et le Saint-Siège ne se montra pas moins contraire à accorder la permission. Voyant
cela, Leganez renonça, au moins pour le moment, à s'emparer de ce chef-d'œuvre463. Il fallut
attendre longtemps pour recevoir du Gouvernement espagnol le dédommagement pour les dégâts
causés aux édifices ; le lecteur ne s'en étonnera pas, en se rappelant le désordre de cette domination
et sa tendance marquée à vider les bourses de leurs sujets plutôt qu'à les remplir. Le P. Supérieur de
Verceil écrivait le 5 octobre de cette année : « Il me semble étrange d'entendre ici les ministres
discuter de payer le bois et les briques, comme s'il n'y avait aucune différence entre un édifice entier
ou simplement matériel. En tout cas, il faut du flegme et, pour le reste, s'aider de toute manière464. »
Et il dut avoir besoin de flegme encore un peu plus tard lorsqu'au printemps de 1639, à sa grande
surprise, il apprit que Leganez combinait même d'abattre l'église Saint-Christophe, par nécessité de
guerre, disait-il465. Heureusement, à ce moment intervint la prière du cardinal Maurice de Savoie et
on n'en fit rien466. La même crainte se représenta quelques années plus tard et bien plus
sérieusement, comme nous le verrons.
Non moins grandes étaient les angoisses que lui causait la guerre d'Allemagne pour la maison de
Prague, où était Supérieur le P. Vacchi, avec les Pères Julien Dommers et Virgile Batocletti, lequel
cependant était au service de l'archevêque d'Harrach. À Prague, non seulement la maison mais la
ville elle-même étaient menacées, et il était très probable que les ennemis viendraient aussi attaquer
Vienne467. Les angoisses du P. Général étaient encore augmentées par l'éloignement des pays, qui

463 Leganez avait écrit au Souverain Pontife pour obtenir la permission, mais le P. Giarda avait su l'empêcher par
l'entremise du marquis de Voghera, D. Amédée del Pozzo, ministre de Madame Royale auprès du Pape. Voici
comment en parle del Pozzo lui-même dans une lettre du 10 avril1638 : « Dernièrement, quelques-uns de ces Pères
Barnabites m'ont fait savoir que Leganez avait écrit à Rome pour obtenir la permission d'emporter de l'église Saint-
Christophe de Verceil le tableau qui reste dans le chœur, l'œuvre la plus estimée et unique du si fameux Gaudenzio.
J'en parlai immédiatement au Révérend Cardinal Barberino, le Pape n'ayant pas donné, vendredi dernier, l'audience
habituelle parce que c'était le jour où se tint la chapelle du Pape...pour commémorer le commencement de la
seizième année après son élection au Pontificat ; lui faisant remarquer que, malheureusement, les dégâts causés par
leur impiété à ces précieux souvenirs qui sont dans le même église étaient grands, comme du reste aux endroits
sacrés et remarquables de cette pauvre ville, et qu'il ne fallait pas la dépouiller de ce qui reste de sa beauté, et il
m'assura qu'il s'interposerait afin que cela n'ait pas lieu ... » Cité par le P. Colombo, Vita e opere, ecc.
464 Registre généralice.
465 Le conseil militaire, présidé par le marquis Vasquez, gouverneur de Verceil, ordonna le 8 avril d'abattre l'église et la
maison « de manière que l'on ne puisse en aucune manière nuire par là à la citadelle voisine. Ce décret fut ratifié
sans tarder par Leganez, malgré les supplications de ces Pères (Barnabites) qui firent tous les efforts possible afin
qu'on leur épargnât une si grande ruine. » Colombo, op. cit., p. 149-150. Le P. Général recourut aussi au Roi
d'Espagne par l'entremise du P. Merati, alors à Madrid : « Il faut se souvenir de la beauté de l'église, et par
l'architecture et par les peintures de Gaudenzio...Faites auprès de Sa Majesté ce que vous pourrez... » Registre
généralice.
466 Mémoires manuscrits citées par le P. Colombo, Vita e opere, p. 150. Les fresques de Gaudenzio subirent une
dernière fois de graves dégâts en 1704, lorsque les Français, conduits par le maréchal de Vendôme, mirent le siège
autour de Verceil, détruisant avec soixante-dix pièces de gros calibre les bastions de Sainte-Claire et de Saint-
Sébastien. En souvenir de ces dégâts, on plaça sur une des fresques cette inscription ( latine) : « Faites silence,
étrangers – dans cette ville assiégée – les troubles qui éclatèrent - à cette fresque et à celles qui sont proches – qui
ne devaient pas être réparées par hasard – causèrent des dommages ». Année 1704.
467 Il écrivait déjà le 17 août au P. Supérieur de Vienne : « Que saint Benoît protège sa maison de la ruine qui la
menace ». Registre généralice.

194
rendait difficiles les informations rapides et exactes, tandis que souvent, ainsi qu'il arrive en temps
de guerre, on recevait des nouvelles dénuées de tout fondement. Au mois d'août 1639, les Pères de
Prague furent obligés de s'éloigner et, en attendant, se retirèrent à Vienne ; cependant, le P. Général,
ne voulant pas abandonner complètement cette place, écrivit aussitôt au Supérieur de Vienne : « Si
le P. Supérieur (Lino Vacch i) ne pouvait pas rentrer à Prague, (pour garder ce lieu), il ferait bien
d'y destiner un de ses Pères d'une vertu éprouvée468.
Il était naturel que, dans ces circonstances difficiles, on laissât de côté la continuation du procès
pour obtenir enfin l'église et la maison de Mistelbach. L'actualité ne pouvait faire espérer une issue
favorable et le Supérieur de Vienne, aussi bien que le P. Général, se mirent d'accord pour laisser
dormir la question. Il y avait un désir commun de bien garder l'esprit religieux, chose à leurs yeux
beaucoup plus importante que l'accroissement et le bien-être de la Congrégation. « Vous faites bien,
Révérend Père, écrivait le P. Général au P. Supérieur, de tenir fermement à l'observance de la
discipline régulière, bien qu'il faille pour cela une grande patience, mais Dieu vous aidera...On
espère, ajoutait-il, cédant à la préoccupation commune d'alors, que cet Empereur si bon va écraser
ses ennemis469, Aussi, plutôt que de penser à ouvrir de nouvelles maisons en Allemagne, il
convenait de veiller avec un amour vigilant à maintenir le bon esprit religieux dans celles qui
existaient déjà. Telle était aussi la conduite du P. Falconio pour la France. Sur la proposition
d'ouvrir une maison en Normandie, le P. Général écrivait ce qui suit au P. Provincial Maurice
Marin, le 21 février 1639 : « Quant à l'endroit qui a été proposé en Normandie, cette Consulte doit
user de parcimonie, considérant que vous n'avez pas, Révérend Père, dans cette Province
(piémontaise), de religieux à envoyer pour fonder une nouvelle maison, et vous l'avouez vous-
même puisque vous n'avez pas un seul sujet pour remplacer à Dax le P. Remy (Polidori) décédé.
Dans cette Province (lombarde), il n'y a pas une telle possibilité, outre l'éloignement des lieux et la
grande dépense nécessaire ; ajoutez-y les difficultés de voyager en ces temps de guerre, où il y a à
peine assez d'argent pour vivre. Ces Pères et le P. Général désirent un noviciat à Paris, ville vers
laquelle vont accourir les provinces de toute la France et où il est certain que ne manqueront pas les
novices, et normands et d'autres régions. » Il avait écrit dans le même sens le 14 octobre de l'année
précédente au sujet du projet d'une maison à Joigny en Champagne : « Quoi qu'il en soit, nous
n'avons personne et il peut être nécessaire de bien consolider les maison fondées en ce pays et
d'établir un noviciat, ou bien de faire de la place pour les novices à Saint-Éloi en achetant les
maisons voisines afin d'avoir des hommes et ensuite d'accepter joyeusement des fondations. »

468 Registre généralice, lettre du 6 septembre 1639 au Supérieur de Prague.
469 Registre généralice, 10 janvier 1640.

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10. - Comme on le voit, la pensée dominante n'était pas de fonder de nouvelles maisons, mais plutôt
de bien établir celles qui existaient et de créer des noviciats parce que, en ces temps de guerre, il
n'était pas toujours facile aux Pères de se rendre d'un pays dans un autre, et aussi parce que,
ordinairement, dans les maisons à l'étranger il fallait des sujets étrangers, ce qui ne pouvait s'obtenir
qu'en ayant recours à des fondations de noviciats en dehors de l'Italie. Pour l'Allemagne, ne pouvant
avoir Mistelbach, endroit donné par Ferdinand II pour le noviciat, qu'après la décision d'un procès
compliqué, on y avait pourvu en envoyant provisoirement à la maison de Saint-Michel à Vienne les
jeunes aspirants. Pour la France, on songea à en placer un en Béarn ; l'endroit choisi était Nay, mais
les conditions onéreuses auxquelles il avait été accepté par les Pères de Lescar déplurent tellement
aux Supérieurs majeurs qu'on n'en fît rien. On pensa à un autre au cœur de la France ou à Paris ou à
Étampes. Le P. Provincial Marin penchait pour cette dernière ville, soit pour développer et fortifier
cette maison qui avait couru le sérieux danger d'être abandonnée, soit encore pour contenter les
Pères qui demeuraient là, en leur confiant les espérances de la Congrégation. De plus, la situation
d'Étampes était très saine, la dépense pour construire, peu considérable, aussi bien que celle pour
acquérir le terrain à cet effet. À Paris, tout cela aurait certainement coûté le double ou le triple.
Cependant, le P. Supérieur Mariani, et avec lui tous ses Pères, tenaient pour la capitale. Le P. Jean
Augustin Gallicio, envoyé à Étampes pour bien examiner toutes choses « trouva qu'en achetant
quelques maisons et quelques jardins près de l'église de Saint-Antoine (où étaient les Barnabites),
on pourrait faire quelques chambres et arrangements pour y mener la vie régulière et aussi pour un
noviciat. » Cet achat pour abattre et faire du nouveau ne semblait pas opportun au P. Mariani qui,
d'autre part, fit observer que « les patentes pour le noviciat sont expédiées pour Paris. » Mais le P.
Provincial ajoutait au P. Falconio : « Je loue le zèle généreux de ce P.ère (Supérieur), surtout s'il
dispose de cent mille écus tout prêts pour acheter le terrain pour construire et pour assurer le revenu
nécessaire pour le noviciat...Je supplie votre Paternité révérendissime de considérer qu'on ne peut
commodément établir un noviciat à Saint-Éloi parce que la place est très restreinte, au milieu de la
ville et peu saine à cause de la lourdeur de l'air, et que les maisons environnantes sont extrêmement
chères470. »
Ces relations, qui reflètent deux courants opposés, n'arrivèrent pas à temps à Milan pour que le
Chapitre Général, qui s'y tenait en cette année 1641, puisse les examiner. Les Actes de ce Chapitre,
qui se termina par la réélection du P. Falconio, nous apprennent que pour le siège du noviciat, on
préféra Paris pour lequel penchait le P. Général, et on y nomma comme directeur le P. Marin, tandis
que la nomination du Provincial du Piémont, dont il devait dépendre, tomba sur le P. Gallicio471. »

470 Actes du Chapitre Général 1641.
471 ibidem.

196
11. - Ce n'étaient pas seulement les lettres qui, en raison des troubles politiques, arrivaient à Milan
avec de grands retards, mais les Pères français eux-mêmes, qui auraient dû participer au Chapitre
cette année-là, furent empêchés d'y prendre part. Les lettres du P. Mariani et du P. Marin que nous
possédons sont en plein accord sur ce point. Le P. Marin racontait ainsi la chose au commencement
de sa lettre : « La réponse que Votre Paternité a daigné donner le 10 décembre au sujet des
difficultés et des dangers indiqués par plusieurs de nos amis, nous a été d'autant plus chère que, de
nouveau, le 19 de ce mois, Mgr l'Évêque de Meaux, premier aumônier de Sa Majesté très
chrétienne, frère du grand chancelier (Pierre Seguier) m'informa qu'il avait ordre de nous défendre
de sortir du royaume sous n'importe quel prétexte, surtout pour un Chapitre général, ces réunions
étant très suspectes en temps de guerre. Je répondis que la défense faite de vive voix me suffisait et
que je le priais seulement de ne pas permettre qu'on fît davantage, car jusqu'ici nous n'avons pas
reçu d'ordres de Sa Majesté en forme juridique et autoritaire et, par la grâce de Dieu, n'étant pas
nommés dans des affaires d'État et publiques, nous tiendrions pour faveur singulière, de ne pas
recevoir d'ordre par écrit ni de la main d'officiers royaux, d'autant plus qu'il ne nous était pas
difficile d'obéir puisque nous étions déjà dispensés par votre Paternité révérendissime. Le lundi
suivant, étant allé chez le grand Chancelier pour le procès de la résidence de Lucq, après m'avoir
promis que le Parlement du Béarn ne jugerait pas de ce procès et qu'on en traiterait en Conseil
privé, il me dit que son frère lui avait parlé de la défense qui m'avait été faite de vive voix : qu'il se
contentait qu'on ne fît pas autre chose et il eut la bonté de me dire que, même s'il n'y avait pas de
défense, nous devrions cependant de toute manière rester, afin de ne pas nous rendre suspects en des
temps si dangereux ; c'est pour cette raison qu'il a informé les Supérieurs de Lescar et de Dax et
envoyé la défense dans la forme que je l'enverrai à votre Paternité révérendissime472. »
C'était la première fois, depuis l'origine de la Congrégation, que la politique mettait un obstacle à la
libre participation des Pères au Chapitre Général et, il nous est désagréable de le dire, l'obstacle
venait de Sa Majesté très chrétienne.

472 Lettre annexée aux Actes du Chapitre Général, 1641.

197
CHAPITRE XI

1641 – 1644

1. Les classes de Saint-Alexandre complétées. – 2. L'enseignement de la grammaire toujours
interdit. – 3. Projets non réussis : un collège en danger. – 4. Voyage du P. Falconio en Allemagne. –
5. Controverses à Naples. – 6. Bons succès en France et en Savoie : fondation de Bonneville. – 7.
Monseigneur Guérin et les Barnabites. – 8. Le P. Merati et la question d'un serment.

1. - Le Chapitre Général de 1641 approuva avec plaisir l'introduction dans les classes Arcimboldi de
l'enseignement théologique, les complétant ainsi de manière à former une véritable université.
C'était désormais la fin de cette période de contrariété à leur sujet, tout le monde désirant
maintenant leur donner toute la splendeur possible. On supplia à cet effet l'Empereur d'accorder à
ces classes la faculté de conférer le doctorat à ses élèves, en les assimilant à celles de Brera473. Il
existe encore une correspondance entre Ferdinand III et Philippe IV d'Espagne474 : il semble que le
premier était favorable, tout en voulant s'en remettre à l'avis de l'autre, lequel ne se montra pas
enclin à accorder cette faveur, sans doute pour une certaine défiance politique, et l'affaire ne réussit
pas. Les Barnabites durent attendre encore un siècle avant de réaliser leurs désirs mais, en
compensation, le droit de conférer le doctorat leur fut donné à Saint-Alexandre par le très sage
Benoît XIV qui, comme compétence scientifique, valait bien Ferdinand III et Philippe IV pris
ensemble. Pour le moment, ayant parmi eux le P. Moneta et le P. Philippe Archinto, membres du
collège des jurisconsultes de Milan, ils pouvaient recourir à eux, car les membres de cet illustre
collège avait aussi le droit de conférer le doctorat. Saint-Alexandre eut donc alors et maintint
longtemps quatre classes de lettres, qui constituaient les classes inférieures, et deux chaires de
philosophie et autant de théologie.

2. - Dans le même Chapitre, on souleva la question de reprendre les classes publiques à Asti. En
1626, un contrat avait été conclu entre les Barnabites et cette ville pour la fondation de trois classes

473 Quelquefois, entre Brera et Saint-Alexandre s'engageaient des discussions de philosophie et de théologie qui ne
demeuraient pas toujours dans les termes convenables. Voir les Actes du Collège de Saint-Alexandre où, en date du
3 juillet 1641, on en a enregistré une entre le P. Romolo Marchelli et un disciple du P. Torresini, jésuite, sur la
Præexistentia formarumin subjecto comme la propose le P. Baranzano.
474 L'Impératrice écrivait de Ratisbonne le 1er novembre 1640, dans les termes les plus chaleureux au Roi catholique
pour solliciter un vote favorable ; ensuite, l'Empereur, comme dit une note, « écrivit de sa main impériale ce qui
suit : la pétition de ces religieux est tellement juste que je penche particulièrement pour elle et je viens supplier
votre Majesté de daigner leur donner une bonne réponse. » Archives de Saint-Alexandre.

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de rhétorique, de grammaire et d'humanités, dont la première seulement devait être confiée à un
Barnabite, les autres à deux maîtres séculiers. L'évêque, Mgr Octave Broglio y envoyait les clercs
de son séminaire. Avec le temps, ces classes furent interrompues : ce fut en 1631, parce que, par
suite de la guerre déchaînée en Piémont entre le roi de France et le duc de Savoie, et plus encore à
cause de la peste qui battait son plein, la ville n'était plus en état de payer ce qu'elle avait promis
pour les maintenir, jusqu'au jour où Théodore Binelli, premier président des Chambres de la
Duchesse régente, Marie Christine, voulut offrir de nouveau ces classes aux Pères, promettant de
leur donner tout ce qui serait nécessaire pour les maintenir. Les Pères auraient dû assumer
directement l'enseignement de la rhétorique et des humanités, laissant aux séculiers celui de la
grammaire qui, cependant, aurait dû avoir deux classes. Le Chapitre, remettant la conclusion du
contrat au futur Général, posait cependant deux conditions dont il ne devait pas se départir, à savoir
d'obtenir que les humanités fussent confiées à des séculiers et que les revenus fussent augmentés de
manière à assurer la stabilité des classes elles-mêmes. Attendu la bonne volonté de part et d'autre,
les difficultés furent éliminées en peu de mois et, en septembre 1641, le P. Jean-Baptiste Paggi fut
envoyé pour enseigner la rhétorique et chargé aussi de « prononcer le discours d'inauguration, avec
quelque autre chose pour le commencement des études475. » L'évêque, qui était toujours Mgr
Broglio, recommença à y envoyer ses séminaristes. Alors qu'on acceptait en principe l'introduction
ou, pour mieux dire, la réouverture des classes à Asti, on avait cependant décidé, comme on l'a vu,
d'exclure l'enseignement des humanités, outre celui de la grammaire, de la part des religieux.
Excepté le Collège Saint-Alexandre qui, depuis plusieurs années, jouissait du privilège que cet
enseignement fût donné par un Père, tous les autres devaient se soumettre à la règle générale et,
comme on avait constaté que, pour une raison ou pour une autre, cette règle était négligée, les Pères
Capitulaires votèrent un décret spécial menaçant de la suspension ipso facto de leur office ceux qui
y auraient contrevenu ou les Supérieurs qui l'auraient toléré476. Le Collège d'Asti ayant ensuite
demandé la dispense, il fut répondu qu'on devait s'en tenir au décret qui réglait que cette dispense
pouvait être uniquement accordée par le P. Général et par les Assistants à l'unanimité. Tant que le P.
Falconio demeura en charge, on ne pouvait facilement espérer une telle dispense. À l'automne de
cette année-là, il écrivait ainsi à ce sujet au P. Octave Boldoni, Supérieur du Collège de Pescia :
« De retour à Milan, j'ai vu votre lettre du 10 octobre qui traite de la permission de prendre les
humanités pour quelques jeunes gens de cette ville. Par une lettre qui vous a été écrite par le P.
Jean-Baptiste (Crivelli), vous aurez connu sa manière de voir qu'absolument on ne prît point la
classe publique proposée à Pescia. Maintenant encore plus, il vous dit la même chose pour celle qui

475 Registre généralice. Ce « quelque autre chose » veut probablement dire des discours de circonstance.
476 Actes du Chapitre Général, 1641.

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est proposée sur les instances de quelques particuliers, ce qui serait une action purement mercenaire
et si contraire à nos règles477. Excusez-vous avec prudence et, en aucune façon, ne vous
embarrassez de classes. Il regrette de ne pouvoir vous faire ce plaisir, mais nos observances doivent
passer avant tout autre intérêt478. » Ces dernières paroles résument tout le programme du P.
Falconio ; il savait que la Congrégation traversait une période difficile due à beaucoup de
circonstances intérieures et intérieures ; il fallait s'armer de tous les côtés. Il vit donc très volontiers
le Chapitre Général approuver pour les classes Arcimboldi un nouveau règlement qui devait servir
de modèle pour les classes des collèges au-delà des Alpes et ordonner la traduction des règles des
Frères convers, tant en français qu'en allemand, toutes choses auxquelles il n'est pas possible qu'il
n'ait pas coopéré avec le plus grand soin. Dans ce Chapitre Général de 1641, il fut également
proposé de donner le nom de frères aux convers. La chose semblait très naturelle puisqu'ils étaient
traités comme de véritables frères479 ; cependant, la proposition ne fut pas acceptée. On craignait
sans doute alors que ce titre ferait naître chez ces bons ouvriers de la vigne de Dieu un sentiment de
vaine complaisance et on attendit un temps plus opportun. On exigea de garder sur cette décision un
silence rigoureux afin d'éviter, comme il est facile de le supposer, de mauvaises interprétations.

3. - Bien que le P. Falconio ne fût pas opposé à procurer une plus grande diffusion de l'Ordre, il
voulait que les propositions de fondations fussent bien examinées. Ainsi, il ne crut pas bon
d'accepter la première proposition qui lui fut remise par le Chapitre Général au sujet de la petite
ville de Cagli, bien que cette proposition fût très chaleureusement appuyée par l'évêque Jean
Passionei et par les magistrats, mais il s'agissait d'un endroit trop petit et les Constitutions n'auraient
pas pu y être observées. Une demande présentée par les habitants d'Alexandrie, de plein accord avec
leur évêque François Visconti, fut également repoussée, ou mieux, renvoyée à des temps meilleurs.
Une réponse négative fut donnée à l'évêque de Toulouse et aux magistrats de Bayonne, au sujet
d'une fondation dans cette ville, pour des motifs que nous ignorons. D'autre part, la guerre qui avait
lieu dans l'Italie du Nord mettait quelquefois en sérieux dangers les maisons existantes. En 1640, le
Collège de Verceil fut de nouveau menacé de ruine, toujours pour le même motif de mieux assurer
et défendre cette ville fortifiée, et Leganez revenait au projet de démolir la maison et l'église. Cette
fois, l'infante Marie de Savoie vint à leur secours. Fidèle amie et fille spirituelle des Barnabites480 ;
elle eut recours aux ministres espagnols. Elle écrivait à une dame, sa confidente : « Les exemples ne

477 Il semble qu'il s'agissait des leçons particulières aux séculiers.
478 Registre généralice.
479 Actes du Chapitre Général 1641.
480 Après la mort du P. Ruga, elle avait choisi pour confesseur le P. Maurice Forni ; celui-ci étant mort en 1655, elle
obtint le P. Bernardin Alessi, qui fut ensuite son biographe. Voir PREMOLI, Maria di Savoia (Rome, 1915).

200
manquent pas, qui nous font connaître que la démolition des églises et des couvents ont occasionné
la perte des villes, comme cela est arrivé lorsqu'on a démoli la Madone des Grâces d'Avigliano, et
autres lieux de l'État, comme vous le savez ; et comme le duc Victor Amédée avait l'intention de
faire démolir à cet effet un de ces monastères, l'infante Catherine481 lui rappela ce qui était arrivé à
Avigliano et cela l'empêcha d'en venir à exécution. Il est vraiment nécessaire de défendre et de
fortifier la ville d'abord par la protection divine, car, sans elle, tous les expédients et tous les soins
humains deviennent vains. En effet, nisi Dominus ædificaverit civitatem482...(Si le Seigneur ne
défend pas la ville…). Pour autant qu'on voulût être déférent envers une princesse de sentiments
espagnols, il ne semble pas que le projet du gouverneur Leganez et de son successeur, le comte de
Sirvela483 fût mis de côté. La menace de cette démolition durait encore en 1643 et, alors encore, la
très pieuse princesse de Savoie, priée par le P. Falconio484, interposa ses bons offices auprès du
marquis de Velada, gouverneur de Verceil, et en obtint une réponse rassurante485, autant que cela
dépendait de lui. Quelques jours plus tard, tout danger était disparu et le P. Général, dans une lettre
du 1er octobre, exprimait toute sa reconnaissance à la Princesse et, écrivant au Supérieur de Verceil,
il lui recommandait de conserver le souvenir de cette intervention efficace dans les Actes de cette
maison.

4. - La guerre était toujours vive en Allemagne et, bien que les Barnabites eussent pu rentrer dans la
maison de Prague, les choses n'étaient pas encore organisées et une visite du P. Général y devenait
très utile. Accompagné par le P. Jean-Ange Bossi, Assistant, et du P. Chancelier François Antoine
Merati, le P. Falconio quitta Milan le 25 mai486, pour la visite des maisons d'Allemagne, en se
rendant à Vienne par la route du Trentin. Le 3 juin, les voyageurs étaient arrivés à Hall et ils
s'embarquèrent le lendemain sur l'Inn (qui se jette dans le Danube à Passau), poursuivant leur
voyage jusqu'à Gratz où ils arrivèrent le 9 et s'arrêtèrent, le P. Général voulant y faire une visite de
courtoisie au comte de Meggan, ancien majordome en chef de Ferdinand II, pour les bontés de tout
genre que la Congrégation, et en particulier la maison de Vienne, avaient reçues de lui. La visite
avait été demandée avec une vive insistance et l'hospitalité donnée par ce gentilhomme et par toute
sa famille fut extrêmement cordiale. Le 9 juin, nos religieux arrivèrent à Vienne. Le P. Falconio
pensait se rendre tout de suite à Prague, mais il fut obligé d'attendre à cause du peu de sécurité des
routes. Il profita du retard pour aller le 17 juin présenter ses hommages à l'impératrice mère, à

481 La sœur aînée, morte à Biella le 20 octobre 1641.
482 Lettre à Madeleine de Zarsenasco, du 3 novembre 1640. Archives de Saint-Barnabé.
483 Il succéda à Leganez rappelé en Espagne en 1641 sur les instances du prince Thomas de Savoie.
484 La lettre du P. Falconio a été publiée par moi dans l'opuscule cité : Maria di Savoia.
485 Lettre du 28 septembre 1643. Archives de Saint-Barnabé.
486 Les détails du voyage proviennent du Registre généralice et des Actes du Supérieur général.

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Laxemburg. « Celle-ci, – écrivit-il ensuite au P. Vicaire général –, s'en montra contente et l'assura
de sa grande affection pour toute la Congrégation487. » Sur la fin de juillet, le P. Général se rendit à
Prague d'où, après avoir accompli la visite canonique, il se rendit à Ratisbonne faire une visite
d'hommage à Ferdinand II et à l'impératrice Marie488, introduit par une lettre du cardinal d'Harrach
au comte d'Harrach, grand dignitaire de la Cour. L'accueil fut très aimable. Il alla aussi visiter le
marquis de la Fuente, ambassadeur du roi catholique auprès de l'Empereur. Le 18 août, il était de
nouveau à Vienne et y resta jusqu'au 29. Il se remit en voyage par la Styrie, la Carniole (deux
anciennes provinces d'Autriche) et la Vénétie489 et arriva le 17 septembre à Mantoue, où les Ducs
lui témoignèrent de grandes marques de sympathie490. La visite terminée le 21, il se rendit à
Bologne le dernier jour du mois pour y faire la visite des deux maisons. Il visita ensuite les maisons
de Reggio, Casalmaggiore, Crémone, Lodi et, le 3 novembre, le P. Falconio et ses compagnons
arrivèrent à Milan.

5. - Une question très délicate et difficile à résoudre l'y attendait : depuis quelques années déjà, à
Naples, les chanoines de la cathédrale supportaient avec peine que l'archevêque Boncompagni eût
confié à perpétuité la pénitencerie aux Barnabites et ils avaient tout tenté pour qu'elle leur fût
enlevée. Ce qui sans doute les excitait, c'est d'abord que Mgr Boncompagni n'avait pas voulu les
interroger et leur demander leur consentement, bien que, cependant, fussent accordé le placet et la
confirmation du Pape. Ayant fait appel à Rome, les chanoines avaient reçu une sentence de la Rote
qui donnait entièrement raison aux Barnabites et, pour le moment, ils se tinrent tranquilles. Mais le
feu couvait sous la cendre et il suffit que l'archevêque tombât gravement malade, en décembre
1641, pour que les chanoines répandissent aussitôt le bruit qu'après sa mort, ils chasseraient les
Pères de la pénitencerie491. Ceux-ci eurent recours à la Congrégation des Évêques et Réguliers et
obtinrent une lettre pour le Nonce résidant à Naples, dans laquelle on le priait « comme délégué de
la Sacrée Congrégation, de vouloir bien aider les mêmes Pères et tout ce qui pourrait leur arriver à
ce sujet et de ne pas permettre que l'on fît aucune nouveauté sur ce point et, si les chanoines

487 Registre généralice, 19 juin 1641.
488 « qui demeuraient là à cette époque en raison des Assemblées. » Actes du Supérieur général.
489 « Le 12 septembre, le T. R. P. Général arriva à Venise, et alla présenter ses hommages au sérénissime Duc
(François Erizzo) et celui-ci parut avoir très apprécié cet hommage. De même, à l'Éminentissime Cardinal (Frédéric
Cornaro), Patriarche et au Révérendissime Nonce du Saint-Siège. » Actes du Supérieur Général.
490 « Il présenta ses hommages à la sérénissime Duchesse et à son fils, et fut reçu chez eux avec beaucoup de
bienveillance, et pendant toute la durée de son séjour dans cette ville, il reçut chaque jour des mets et des vins
excellents qu'on lui envoyait à la Communauté. » Actes du Sup. Général.
491 Il n'est pas improbable que , pour rendre les chanoines plus résolus dans leur volonté de ne pas vouloir les
Barnabites à la pénitencerie, il y eut ce fait que le P. Mansueto Merati, ancien pénitencier à Naples et très estimé du
cardinal Boncompagni, avait été, lui milanais, élu évêque d'Acerra par Philippe IV, à deux pas de Naples. Comme
nous le verrons, l'épiscopat d'Acerra fut contesté au P. Merati, au moment même où il se disposait à le recevoir.

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innovaient quelque chose, de faire tout remettre comme avant492. »
L'archevêque étant mort le lendemain, le 28 décembre les chanoines intimèrent aux Pères l'ordre de
quitter la pénitencerie, sous le prétexte que le défunt l'avait établie seulement pour le temps de son
gouvernement. Entre-temps, Urbain VIII confia le diocèse de Naples au cardinal Ascanio
Filomarino et, on ne sait au juste comment cela arriva, aussitôt le nouvel archevêque laissa
clairement voir qu'il était pour les chanoines. Toutefois, comme il y avait un Bref pontifical
approuvant à perpétuité la collation de la pénitencerie aux Pères, Mgr Filomarino, sous le prétexte
de peu d'utilité pour les âmes et des contestations fréquentes entre les Pères et les chanoines, supplia
le Pape de bien vouloir annuler le Bref précédent.
Tout d'abord, le Pape, après avoir entendu les raisons des Barnabites qui réduisaient à rien celles
des chanoines, voulut que son Bref eût son effet. Entre-temps, les cardinaux Cesarini et Verospi
parlèrent au cardinal Filomarino en faveur des Pères, mais toujours en vain. Le cardinal Carpegna
intervint lui aussi, mais sans succès. On comprenait que le cardinal Filomarino avait formellement
promis aux chanoines de favoriser leur opposition. Au consistoire du 24 mars 1642, le cardinal
Cesarini se présenta devant le Pape comme défenseur des Barnabites. Le cardinal Filomarino parla
aussi et à plusieurs reprises, mais le Pape demeurait ferme dans sa décision de ne pas faire de
changement. Le lendemain, comme pour tenter le dernier expédient, le cardinal Filomarino protesta
qu'il ne se rendrait pas à sa résidence tant que les Barnabites ne seraient pas éloignés de la
pénitencerie. Cette déclaration fit une si grande impression sur le cardinal Antoine Barberini que,
changeant d'avis, il se mit à défendre les raisons du cardinal Filomarino et, ensuite, ne s'en laissa
pas détourner, même par les instances de sa sœur Anna ni par celles du P. Cristoforo Giarda, son
ami intime, ni par celles du cardinal de la Cueva. Pour compliquer la question, le Vicaire général de
Naples, par ordre du cardinal Filomarino, interdit le ministère de la confession aux Pères
pénitenciers D. Secondo Scivola, D. Jean-Chrysostome Canevario, D. Crescenzio Sprotti et D.
Ignace Portalupi. Toutes les protestations contre cette mesure violente furent inutiles : le Souverain
Pontife, certainement à contre-cœur, céda ad vitanda majora mala (pour éviter de plus grands
maux), devant les insistances du cardinal Antoine, son neveu, et du cardinal Filomarino. Il publia,
en date du 5 avril, un Bref par lequel, en mettant hors de question la conduite exemplaire des
Barnabites dans leur office de pénitenciers, il se décidait pour des raisons d'opportunité, à les en
exonérer pour toujours493. Il ne restait plus au P. Falconio, comme aux Pères de Naples, qu'à

492 La lettre, signée par le cardinal de S. Onufre (Antoine Barberini) est datée du 16 décembre 1643 et conservée dans
les Actes du Procureur Général.
493 Dans les Actes du Procureur général, d'où nous avons extrait l'histoire de cette controverse, se trouve reproduit le
Bref d'Urbain VIII. Au sujet de la conduite irréprochable des Barnabites, voici les paroles du Pape ( traduites du
latin) : « ...bien que les Clercs réguliers cités plus haut n'eussent été accusés auprès de moi d'aucune faute dans

203
courber la tête. Plusieurs fois, le P. Général avait écrit qu'il convenait, dans cette controverse, de
faire tout ce qui était possible pour faire valoir le droit de la Congrégation et « pour le reste, de s'en
remettre à la volonté de Dieu494. Il écrivait souvent au Procureur général pour lui donner les
instructions nécessaires, mais il ajoutait ; « aidez-vous par tous les moyens, mais suavement. » Avec
ces dispositions d'esprit, on obtint que, une fois le cardinal Filomarino arrivé au gouvernement de
son diocèse et mis en contact avec les Barnabites, des relations amicales s'établirent entre eux, ce
qui fut un motif de grande satisfaction pour le P. Général.
Une autre contestation, de moindre importance mais plus générale, avait été en même temps
suscitée par les mêmes chanoines de Naples : ils niaient aux Barnabites le doit de porter le rochet.
Les Barnabites répondirent qu'ils l'avaient toujours porté, sans que jamais personne, même constitué
en dignité, eût protesté ; que, de plus, le rochet faisait partie de leur habit et que cet habit avait été
approuvé en même temps que l'Ordre. Une décision de la Sacrée Congrégation des Rites, provoquée
par les chanoines, avait déclaré le 12 juillet 1638, que personne ne pouvait porter le rochet
« exceptis illis quibus de jure competit » (sauf ceux à qui cela revient de droit) et les Barnabites
pour prouver leur bon droit se mirent à recueillir des attestations de prélats et d'évêques en leur
faveur495, attestations qui cependant ne furent même pas présentées, les Barnabites demeurant,
même à Naples, sans être troublés dans leur possession légitime et désormais séculaire.

6. - Si la guerre empêchait le P. Général de visiter les maisons de France, ainsi qu'il l'aurait désiré, il
se consolait dans la pensée que le P. Provincial du Piémont, le P. Gallicio, résidant d'ordinaire à
Paris, était un homme doué d'excellentes qualités et qu'il aurait spécialement travaillé à préparer
dans la capitale française le si nécessaire noviciat. En effet, le P. Gallicio réussit à acheter quelques
maisons contiguës à Saint-Éloi et à reconstruire en partie l'église. Un procès avec certains chanoines
du voisinage eut aussi une issue favorable pour les Pères qui, d'autre part, désirant vivement une
visite du P. Général, ne se donnèrent pas de repos jusqu'à ce qu'ils lui eussent obtenu le passeport
requis. Malheureusement, précisément à ce moment-là, le P. Falconio dut se résoudre à ne pas
l'utiliser, faisant savoir à ces bons Pères « qu'il acceptait volontiers le passeport pour cette visite très
désirée » – ce sont ses paroles du 15 février 1642 au P. Mariani –, mais les affaires d'Italie sont
réduites à un tel point qu'elles exigent sa présence à Milan et rendent douteux le voyage pour visiter
les maisons voisines. De toute façon, il lui a été très agréable et bon de l'avoir obtenu, parce que, si

l'administration de leur charge de la Pénitencerie, toutefois, soucieux de devoir éviter les dissensions qui pourraient
naître dans l'exercice du soin des âmes et entraîner un dommage pour le salut de ces âmes, etc.»
494 Registre généralice. Lettre du 5 mars 1642.
495 Les attestations furent réunies et sont conservées dans les Archives de Saint-Charles, où l'on peut également lire le
décret de la S. C. des Rites dans les Actes du procureur général.

204
jamais se présentait une bonne occasion, il s'efforcera de correspondre à leur désir496. »
Pour maintenir en bon ordre les maisons de France, le P. Gallicio avait d'excellents coopérateurs,
mais il rencontrait des obstacles qui naissaient à chaque pas à cause des méfiances de l'État, alors
innombrables. Quelquefois, la nationalité différente, à elle seule, servait de prétexte. À Dax, le P.
Recteur, Antoine Valentini, courut le danger de ne pouvoir exercer sa charge parce qu'il était italien.
Dès que cette exception fut connue, le P. Provincial et le P. Général se virent très embarrassés, ne
sachant comment le remplacer. Le P. Valentini reçut l'ordre, au cas où même la résidence lui serait
interdite, de se fixer dans la ville de Lescar toute proche, en y gardant son titre. Il semble cependant
que la population et surtout les familles qui avaient eu et avaient encore leurs enfants sous la
direction du bon Père en étaient si satisfaites que l'opposition de l'autorité politique se brisa devant
leurs protestations. Le 19 février 1642, dans une lettre au P. Gallicio, le P. Général pouvait se
réjouir de ce que « le P. D. Antoine (Valentini) poursuit pacifiquement sa fonction de directeur à
Dax et qu'il soit visité et agréé par l'évêque, le gouvernement et la noblesse497. »
À Lescar, les conversions, qui se multipliaient grâce à l'apostolat infatigable du P. Martin et du P.
Bally, avaient donné à la maison une nouvelle vie, et le premier à s'en réjouir fut l'évêque même du
lieu qui, prenant occasion des autres conversions récemment réalisées là, dans une lettre publique
du 23 mars 1643, louait et exaltait le travail vigilant et l'extrême diligence des Pères Barnabites dans
cet apostolat498. Toujours dans l'intention d'améliorer les conditions religieuses du Béarn, le P.
Martin, au commencement de 1643, entreprit un voyage à Paris pour exposer à la Cour la situation
et la nécessité de protéger avec énergie les intérêts des catholiques. Sa parole ne fut pas inutile :
encouragé par des lettres de recommandation de la Congrégation de la Propagande adressées au
cardinal de Richelieu et au Nonce apostolique, le P. Martin obtint qu'on accordât, aux frais du
Trésor public, aux ministres calvinistes qui embrasseraient le catholicisme 40 doublons (monnaie
d'or de 2 sequins) comme indemnité compensant la charge qu'ils devaient abandonner,
conformément à une disposition de la loi, tombée depuis quelque temps en oubli. Il obtint encore
l'interdiction aux ministres hérétiques de prêcher en public leurs erreurs499. Ces bons succès eurent
une bienfaisante répercussion dans l'ordre temporel du Collège de Lescar parce que, par un Bref du
6 mars 1644, Urbain VIII attribuait à ces Pères d'une manière définitive tous les biens de Sainte-
Christine et de Saint-Vincent que Paul V avait déjà déclaré appartenir au Collège mais qui ensuite
avaient été contestés parce que les Barnabites avaient omis de publier cette déclaration dans le délai

496 Registre généralice.
497 Registre généralice.
498 La lettre citée de Mgr Henri de Salette est enregistrée dans les Actes du Père Général.
499 Voir les Actes du Procureur général. Une nouvelle lettre de la Congrégation de la Propagande du 7 septembre
1643, insérée dans les Actes recommande au cardinal Mazzarino et au Cardinal Grimaldo la continuation de la
provision.

205
d'une année. Urbain VIII, par un Bref du 9 mars 1644, accorda la dispense pour cette omission,
faisant en même temps l'éloge des Pères.
En Savoie, les choses allaient également bien, sous la vigilance du P. Provincial Gallicio. Le P.
Général lui écrivait le 6 juillet 1643 : « Nous avons appris avec beaucoup de plaisir, Révérend Père,
que vous avez trouvé nos observances très bien en vigueur, les classes remarquables par la diligence
des maîtres et le nombre des élèves, l'église très fréquentée par les fidèles, le Collège sans dettes, le
P. Supérieur aimé de ses sujets. Pour ce que vous pouvez y avoir remarqué d'imparfait, nous
espérons dans le secours de la grâce divine et dans les avis paternels que vous leur avez laissés pour
que tout s'arrange facilement. »
Cependant, dans la Savoie même, se préparait une nouvelle fondation à laquelle depuis longtemps
le P. Guérin avait donné la première impulsion. En traversant souvent les Alpes, il avait rencontré
un jour le noble piémontais Jacques Philippe Cocastel, conseiller de Madame Royale et
commissaire de guerre en Savoie et en Piémont. ; celui-ci, par courtoisie, voulut accompagner le
Père de Chambéry jusqu'à Turin500. En observant l'attitude recueillie et angélique du bon religieux,
il pensa que des hommes de ce genre feraient beaucoup de bien à Bonneville (Francigny) où il avait
ses propriétés et il se proposa de faire, à sa mort, les Barnabites héritiers de tous ses biens, afin de
les établir en cet endroit. En ayant dit un mot au P. Guérin de son intention, il en reçut des paroles
de reconnaissance et d'encouragement et alors, par un testament du 19 avril 1642, il fit son héritière
et administratrice de ses biens la Congrégation, en la personne des Pères résidant à Thonon.
Lorsqu'il mourut et que son testament fut publié, il s'éleva une difficulté parce que Bonneville, étant
plutôt un bourg qu'une ville, ne semblait pas un endroit permis par les Constitutions et on songea à
obtenir du Saint-Siège la mutation de la volonté testamentaire en substituant Chambéry à
Bonneville, ainsi que le consentement de la régente, Madame Royale, pour cette même mutation et
celle-ci l'accorda le 6 février 1642501 ; mais il semble que le Saint-Siège ne l'accorda jamais parce
que, de fait, la maison fut ouverte à 1661 à Bonneville et, en 1700, on y transporta le noviciat qui,
jusque, là avait été à Thonon.

7. - Le conseiller ordinaire et le plus autorisé pour tout ce qui concernait les choses de la Savoie
était toujours Mgr Juste Guérin, que la force avait arraché à sa Congrégation, et qui regardait
comme une grande faveur de n'être pas privé de fréquenter ses anciens confrères. Ceux-ci, de leur
côté, ne pouvaient s'empêcher de l'aimer beaucoup : les lettres qui nous restent de lui, les détails que
nous ont racontés le P. Arnaud, Masset et ses familiers, les lettres de sainte Jeanne de Chantal à lui

500 ARPAUD, Vie de Mgr D. Juste Guérin.
501 Archives de Saint-Barnabé.

206
adressées et écrites à son sujet, nous montrent qu'il avait véritablement hérité de saint François de
Sales non seulement le diocèse de Genève, mais son esprit, tout de charité et d'affabilité. Sa
nouvelle condition n'avait pas diminué son affection pour la vie religieuse : « Voyez, disait-il
quelquefois, au frère barnabite qui le servait, voyez, mon cher fils, vous et moi sommes religieux et
donc obligés de vivre dans la pauvreté et d'avoir soin de ce que nous avons, parce que c'est le bien
des pauvres502. » Il disait encore à ceux de sa maison : »Mes chers amis, je suis un pauvre religieux
et ce que je possède ne m'appartient pas : cela appartient au Crucifié503. » Il établit dans le collège
chappuisien deux chaires de théologie, une pour la morale et l'autre pour la dogmatique, et les
Barnabites eurent ainsi également en Savoie une université qui, d'après l'attestation des
contemporains, donna bien vite d'excellents fruits, préparant de nombreux et vaillants ministres du
Sanctuaire dans un diocèse qui en avait davantage besoin à cause de son contact continuel avec les
hérétiques. De nouveaux cours furent ouverts à l'automne de 1645. Les bienfaits de Mgr Guérin
envers les Barnabites ne s'arrêtèrent pas là ; comme nous le verrons, il leur confia des fonds pour
accomplir dans les campagnes de la Savoie les missions si utiles pour maintenir dans le peuple la
foi et les habitudes chrétiennes.

8. - Mgr Merati conservait lui aussi une égale affection pour la Congrégation. Sa conscience
délicate lui faisant douter de n'avoir pas fait tout son possible pour se soustraire à l'épiscopat, il s'en
remettait avec un cœur filial au P. Falconio qui le rassurait ainsi : « La lettre de Votre Révérence, du
29 dernier, écrite plus avec un cœur sincère qu'avec une bonne plume, est parfaite et sa lecture m'a
infiniment consolé, ainsi que ces Pères, par l'expression de votre affection pour la Congrégation, par
le détachement de toute grandeur humaine et par votre résignation à la volonté des Supérieurs...J'ai
été et je suis d'avis que cette vocation vient de Dieu pour la gloire de sa Majesté et aussi pour le
bien de la Congrégation elle-même...Que Votre Révérence ne craigne donc pas d'aller de l'avant car,
à plusieurs signes de la volonté du Seigneur, s'ajoute le placet de vos Supérieurs, parmi lesquels,
tout indigne que j'en suis, il me revient de vous donner cette bénédiction que je vais bientôt
recevoir. Du reste, comme ici nous avons approuvé le conseil et l'avis du P. Procureur Général et du
P. Constantin (Pallamolla) d'aller de l'avant, ainsi nous nous en remettons à eux pour les
particularités du serment ; ils en connaissent les pratiques.
Le serment auquel il est fait ici allusion est celui que les Barnabites ont coutume de faire après la
profession, mais en dehors de la solennité de celle-ci, de ne briguer aucune dignité dans la

502 ARPAUD, op. cit.
503 ibidem

207
Congrégation et au dehors, et de ne pas en accepter au dehors sans un précepte du Pape504. Comme
le dit serment avait été demandé par la Congrégation pour son avantage, celle-ci pouvait intervenir
et dispenser, ainsi que l'avaient pensé les Supérieurs majeurs dans le cas du P. Merati, lorsqu'ils
l'encouragèrent à ne plus opposer de nouveaux obstacles et à accepter la mitre qui lui était offerte505.
Mais entre-temps on parla de ce serment à Urbain VIII ; celui-ci, mal informé de la chose et
craignant que le serment ne liât le P. Merati d'une manière absolue, bien qu'il eût déjà pris les
informations d'usage sur les qualités du Père et qu'il l'eût fait examiner en sa présence, suspendit la
nomination jusqu'à ce qu'une commission de théologiens eût éclairci ce point. Cette commission fut
composée du cardinal de Lugo, de Mgr Aurelio Maraldi, secrétaire des Brefs, de Mgr Paolucci,
secrétaire de la Congrégation du Concile, et des Pères Jésuites D. Jean-Paul Oliva et D. Torquato de
Cupi. Après s'être consultés entre eux et avoir interrogé le P. Général, celui-ci répondit que
l'opinion commune était que ce serment avait été uniquement établi en faveur de la Congrégation,
pour empêcher la sortie de religieux qui lui étaient très utiles et qu'il était prêt à en envoyer
l'attestation formelle lorsqu'elle lui serait demandée. Il n'y en eut pas besoin ; en consultant le texte
des Constitutions, la commission déclara, le 13 mai 1644, qu'il ne s'agissait pas d'un vœu, mais d'un
simple serment, fait seulement en faveur de la Congrégation et qu'il n'y avait donc besoin que de
son consentement pour la dispense. Elle décida ensuite qu'à l'avenir, pour donner plus de clarté à la
chose, on ajouterait au commencement du serment les paroles in favorem religionis tantum
(uniquement en faveur de la Congrégation) ou une autre phrase équivalente506.
La sentence ayant été communiquée au P. Général, celui-ci répondit aussitôt qu'on introduirait cette
modification dans la formule. À ce moment-là, on venait de sortir du Chapitre Général et la
modification fut seulement décidée dans le Chapitre suivant de 1647.
Mais, à la majorité des Pères Capitulaires, il ne parut pas que le Général pût dispenser du serment,
ainsi que le pensaient le P. Procureur Général Facciardi et le P. Pallamolla, auxquels s'en était remis
le P. Falconio, pensant que cette opinion était universelle dans la Congrégation, mais on décida que
la dispense pontificale devait intervenir.
Mgr Merati, consacré le 3 juillet 1644 à Naples où, dans l'attente, il était descendu dans la maison

504 Voici le texte de la formule (traduit du latin) : « Je prends Dieu à témoin que je ne vais pas chercher à ce que me
soit conférée la dignité de Supérieur ni quelque autre charge qui est présentée par les Constitutions comme
supérieure à cette dignité ; de même, je ne vais pas rechercher quelque dignité de ce genre en dehors de la
Congrégation, et que je ne l'accepterai pas sans précepte du Souverain Pontife. » Constitutions, I, ch. 5.
505 « Ici, on n'a rien trouvé à propos pour prouver que le serment est seulement en faveur de la Congrégation mais, s'il
faut une attestation de notre tribunal, elle sera donnée par tous puisque notre commune interprétation a été que ce
serment est en faveur de la Congrégation elle-même. Si on réclame la formule de cette attestation, elle sera signée
de nous tous et renvoyée à Votre Révérence. En effet, le P. Général a toujours entendu dire que ce serment a été
introduit afin que les sujets qualifiés ne quittent pas la Congrégation. » Registre généralice. 18 mai 1644.
506 Actes du Supérieur Général. Les paroles alors ajoutées « in favorem religionis dumtaxat » (seulement en faveur de
la Congrégation) ne furent enlevées que depuis le Chapitre Général de 1892.

208
de Saint-Charles alle Mortelle, se rendit peu après dans son diocèse. Privé de son pasteur depuis
quatre ans, ce diocèse avait cependant eu la bonne fortune d'être gouverné par le très digne Théatin
Vincent Pagano pendant trente-cinq ans (1606-1641) et le nouvel évêque ne craignit pas d'affirmer
que tout ce qu'il y trouvait de bon, il le devait à son prédécesseur. Mgr Merati, lui aussi, laissa à
Acerra son nom en bénédiction. Excellent orateur et plein de zèle pour le bien des âmes qui lui
étaient confiées, il s'employa surtout à fonder un séminaire, recueillant avec sollicitude paternelle
les moyens nécessaires à ce but. Il en trouva facilement grâce à une Bulle d'Innocent X, de 1652,
supprimant les petits couvents, dont nous parlerons plus loin. Cette Bulle supprimait le couvent de
Saint-Augustin d'Acerra, où demeuraient seulement deux Augustins, un prêtre et un frère convers. Il
saisit l'occasion au vol, demanda et obtint de la Sacrée Congrégation des Évêques et Réguliers que
tout ce qui appartenait au petit couvent supprimé fût accordé pour la construction de son séminaire.
Il y ajouta de sa poche quatre-cents ducatons et il alla pour ainsi dire quêter d'autres ressources et
put enfin réaliser ses projets. Il mourut avec la réputation de sainteté, le 28 août 1661. Pendant huit
jours, son corps fut exposé à la vénération publique et ensuite inhumé dans sa cathédrale507.

507 Voir CAPORALE. Ricerche arch. topogr. e biografiche su la diocesi di Acerra (Naples, 1893). Voir aussi Acta
Collegii S. Mariæ de Portanova, où, à propose de sa sépulture dans la cathédrale on lit : « Tour à tour, de
nombreuses personnes, avant qu'il ne soit inhumé, en raison de la grande opinion de dévotion qu'elles avaient
envers cet excellent prélat, arrachèrent par morceaux de nombreuses parties des ornements sacrés dont il était
revêtu. » (traduit du latin).

209
CHAPITRE XII

1644 – 1650

1. Discussions importantes du Chapitre Général de 1644. Élection du P. Crivelli comme Général. –
2. Sévérité du P. Crivelli. Le Collège d'Étampes. – 3. Obstacles de la part des princes. Zèle du P.
Crivelli pour raviver l'esprit religieux. – 4. Mort de Mgr Guérin. – 5. Mission des Pères Tremouille
et Batocletti en Suisse allemande ; autres missions. – 6. Le Chapitre Général de 1647. Réélection du
P. Crivelli. – 7. Le P. Giarda est élu évêque de Castro et meurt victime de l'obéissance. – 8. Œuvres
théologiques du P. Jean-Ange Bossi. – 9. Triste fin du P. Ottaviano Finazzi. – 10. Charges délicates
confiées au P. Gorini et à d'autres.

1. - Le P. Falconio eut la satisfaction de voir accourir au Chapitre Général, malgré les difficultés
politiques qui n'avaient point diminué, presque tous ceux qui y avaient le droit de voter, comme
aussi de voir chez tous les Capitulaires un très vif désir de coopérer au bien commun de la
Congrégation. En vue de ce but, les deux courants qui, depuis longtemps, s'étaient manifestés, l'un
visant à limiter le champ d'activité au seul ministère direct des âmes, l'autre, désireux d'embrasser
résolument celui aussi de l'éducation de la jeunesse sous toutes ses formes, furent très vifs dans ce
Chapitre, sans toutefois en troubler l'harmonie. Quelques-uns demandèrent que l'enseignement de la
grammaire fût adopté par les Pères, ce qui fut refusé, tandis qu'on permit celui des humanités aux
Pères du collège d'Asti, mais tous furent d'accord pour refuser, comme contraire aux Constitutions,
de tenir des pensionnats de séculiers. On avait commencé à le faire dans la maison d'Étampes, et
bien que le P. Falconio eût blâmé cette nouveauté508, ces Pères, vu leur indigence, avaient cru
pouvoir continuer, dans l'espérance que le Chapitre Général aurait passé par-dessus. Ils se
trompaient : après avoir obtenu des Capitulaires que leur maison, en raison de l'importance qu'elle
avait acquise, passât de l'état de Mission à celui de Supériorat, nemine penitus discrepante
(personne n'y étant tout à fait opposé), quant au pensionnat, le Chapitre Général exprima sa ferme
volonté qu'il fût supprimé. Tous furent également d'accord pour se réjouir vivement et accepter une
invitation de la Sacrée Congrégation de la Propagande adressée au Procureur Général Facciardi,
pour être communiquée aux Pères Capitulaires, au sujet de certaines missions dans la Suisse
allemande, à Bâle, à Constance et en Grèce. Cette invitation avait été précédée par d'autres offres de

508 « On croit totalement abolie l'ancienne administration des donzenanti (garçons à la fois étudiants et serveurs) à
Étampes. Dans le Chapitre Général, il faudra définitivement tirer des conclusions sur cet endroit. » Registre
général, 12 décembre 1643 au P. Gallicio.

210
la part de Mgr Ingoli, ancien et sincère ami des Barnabites, mais le P. Falconio n'avait pas trouvé
sur le moment les Pères aptes à ce ministère. Pour les Cantons suisses, on désigna le P. Tremouille
et le P. Batocletti, de Trente ; pour la Grèce, le P. Octave Boldoni et le P. Joseph Bonifaci ; ils
n'attendaient plus que les dernières instructions fussent envoyées de Rome. Les Pères Capitulaires,
applaudissant de tout cœur à cette invitation, prièrent le futur Général de remercier au nom de tous
la Sacrée Congrégation de la confiance témoignée et de s'efforcer avec zèle d'y correspondre dans
les limites des forces disponibles.
Les mêmes Pères ne montrèrent pas moins d'union pour pourvoir à la correction de certains
manquements dans la discipline religieuse que les Pères Visiteurs avaient cru de leur devoir de
signaler, en en rendant compte au Chapitre. Pour faire d'abord toute la lumière possible sur ce sujet,
on nomma une commission de trois Capitulaires qui devaient conférer entre eux et entendre les
autres ; les Pères Justin Battibocca, Mario Albertazzi et Falconio furent élus. On lut également en
Chapitre un écrit du P. Pio Cassetta dans lequel, examinant la question, il en indiquait les causes,
parmi lesquelles la première, selon lui, était « la fréquente convocation des Chapitres Généraux qui
éloignent pour un temps assez considérable le Supérieur de sa propre Communauté. » Pour obvier à
cet inconvénient, il conseillait d'établir une quatrième province, ce qui amènerait une réduction
sensible des Capitulaires, ou bien de prolonger de trois à six ans le généralat et par conséquent aussi
la convocation du Chapitre. Il ajoutait : « le premier moyen, (à savoir la création) de la quatrième
province serait le meilleur ; on éviterait le bouleversement des communautés, la faiblesse du
gouvernement des Supérieurs, la dépense excessive pour les voyages, et les Supérieurs pourraient
terminer beaucoup de bonnes entreprises. » En général, pour améliorer les choses, il conseillait de
« restreindre tout le corps de la Congrégation à un petit nombre de lieux où se trouveraient réunis
les religieux, mais c'est là un remède extrême509. » Comme on le verra, c'est ce remède que choisira
Innocent X pour restaurer la discipline religieuse de tous les Ordres. Le mal dont se plaignait la
commission capitulaire était assurément plus ou moins commun à toutes les familles religieuses et,
en grande partie, il était un fruit de l'époque. Pour les Barnabites, il convient de remarquer que, dans
l'opinion des Pères Capitulaires, si attentifs à restaurer la discipline, la responsabilité du mal ne
remontait ni au P. Falconio qu'ils voulurent nommer parmi les commissaires, ni même au P.
Crivelli, son prédécesseur, qu'ils appelèrent de nouveau au gouvernement suprême de l'Ordre.

2. - Que ce Père tînt beaucoup à la discipline, c'était chose connue. Il n'épargnait pas les châtiments
sévères, lorsqu'ils voyaient quelqu'un manquer ouvertement. Pour en raconter un exemple, nous
lisons que le P. Cuneo, pour avoir été dormir sans permission dans la maison de ses parents, fut

509 L'écrit du P. Cassetta est joint aux Actes du Chapitre général de 1644.

211
obligé de dire sa coulpe au réfectoire « et on lui imposa pour pénitence de devoir jeûner pendant
tout ce mois le mercredi en plus du vendredi et de ne pas sortir de la maison pendant tout ce même
temps. » Ainsi écrivait-il lui-même au Supérieur de Novare510. Il exerçait aussi une grande sévérité
pour éliminer n'importe quelle chose, même utile, qui, en ce temps-là sentît le luxe ou les usages du
monde. Il ne tolérait pas l'usage des montres. « Quelques permissions sont laissées à la prudence de
Votre Révérence, mais n'accordez pas celle de la montre511. » Comme c'était son devoir, à la suite
des délibérations capitulaires, il avertit le P. Poscolonna, nommé Supérieur du Collège d'Étampes,
de hâter la suppression du pensionnat512. Malheureusement, le P. Poscolonna, qui avait été jusque là
toujours très favorable au pensionnat, n'était pas le plus indiqué pour procéder à la fermeture
imposée ; pour des motifs que nous ignorons, il retarda l'exécution, et cela déplut au P. Crivelli qui
ordonna au P. Provincial Gallicio de faire exécuter tout de suite sa volonté et celle du Chapitre
Général513. Il faut dire que le P. Provincial, lui aussi, rencontra de sérieuses difficultés car, en
novembre 1647, on en vint à un accommodement. «Pour les raisons alléguées, écrit le P. Crivelli
réélu Général, on permet aux Pères d'Étampes de louer à quelque Maître l'habitation du Collège
qu'ils ont abandonnée (ils s'étaient transférés récemment pour habiter l'hospice de Saint-Antoine)
afin de pouvoir accepter une douzaine d'élèves pensionnaires, à condition cependant que nos Pères
n'aient pas à s'occuper d'eux en quoi que ce soit, et qu'on n'introduise pas de femmes pour s'occuper
d'eux514. » De cette manière, les élèves continuèrent à fréquenter, sinon la classe, mais du moins la
maison des Pères et ceux-ci, comme propriétaires du local, assumaient devant la ville une certaine
autorité et, de cette manière, on en venait à accomplir, bien qu'imparfaitement, l'engagement assumé
dans le contrat.
Le Père Général voulait que tout commencement d'insubordination fût réprimé et, l'occasion
d'ntervenir se présentant, il ne tenait aucun compte des désagréments ni des racontars qui pouvaient
en résulter. Un jour, au Collège Saint-Alexandre, tous les professeurs furent changés et cela parce
que « si on ne faisait pas ainsi, l'obéissance serait à terre515. ». Cette mesure rigoureuse n'étonna
personne : on savait que le P. Crivelli, inflexible avec lui-même, ne pouvait faire autrement. Il ne se
montra pas moins sévère avec les Pères de Saint-Paul à Rome ; ils avaient permis, selon un usage
qui se répandait, une représentation pas absolument sacrée dans leur église, unie à une académie
dite des Anelanti, introduite là sur les instances de quelques gentilshommes516. Le P. Général

510 Registre généralice. 3 juin 1646.
511 Ibidem, 29 avril 1644.
512 Ibidem, 18 avril 1644.
513 Ibidem, 16 septembre 1646.
514 Ibidem, 8 novembre 1649.
515 Ibidem, 17 mai 1645.
516 Ibidem, 7 juin 1645.

212
menaça de l'expulser517 et, plus tard, alors que l'académie n'existait plus518, il défendit pour toujours
toutes sortes de spectacles. Il avait des idées bien différentes sur le groupe des musiciens. Ceux-ci,
depuis quelque temps détachés de Saint-Paul, demandèrent d'être à nouveau accueillis et le P.
Crivelli en fut content. Il écrivit au Supérieur : « Il me plaît que l'on remette la congrégation des
musiciens dans notre maison de Saint-Paul. Il faut la maintenir et la perpétuer519. »

3. - Comme on le voit, s'il y avait des défauts de discipline, il y avait aussi chez les Supérieurs toute
l'attention pour les détruire et on en aurait obtenu davantage s'ils avaient eu les mains libres. S'il y
avait un défaut dans la conduite du P. Crivelli, comme dans celle de ses prédécesseurs, c'était le peu
de résistance aux demandes des cardinaux, des évêques, et parfois, bien que plus rarement, des
princes séculiers, pour avoir l'un ou l'autre Père qui leur rendît des services particuliers. On obtenait
toujours, il est vrai, la permission du Saint-Siège, mais cela n'empêchait pas que le religieux détaché
de sa communauté et vivant dans une société mondaine, avec une aisance, des commodités
inusitées, perdait peu à peu quelque chose de l'esprit religieux, en même temps que les services
rendus lui obtenaient un protecteur puissant et souvent inconsidéré contre les désirs des Supérieurs.
Souvent encore, ces postes privilégiés et très honorables étaient pour ceux qui restaient au couvent
une tentation pour obtenir l'affection de personnages puissants et de se faire demander comme
théologien, comme conseiller, comme confesseur et, tout au moins, faisaient naître dans leur esprit
fatigue ou mésestime envers la vie vraiment religieuse. Souvent les Supérieurs, non seulement chez
les Barnabites mais dans n'importe quel autre Ordre, étaient amenés à donner de telles permissions
par désir de ne pas heurter des personnes très estimées et auxquelles ils devaient de la
reconnaissance pour des bienfaits reçus ; parfois c'était par crainte d'empêcher par leur refus un bien
important pour l'Église universelle ; d'autres fois, enfin, c'était – pourquoi ne pas le dire ? –, une
certaine complaisance de voir, par ces invitations, honorer leur Ordre religieux. C'était toujours un
grave inconvénient, surtout lorsqu'on pense que la Congrégation se privait des sujets les plus
capables et, pour vouloir contenter un grand personnage, elle en mécontentait parfois un autre non
moins élevé, comme il arriva au P. Crivelli qui se vit demander le P. Casulio par le cardinal légat de
Bologne, en même temps que le Grand-duc de Toscane le voulait pour lui à Florence. Le P. Général
se trouvait alors entre l'enclume et le marteau et devait employer une très grande habileté pour s'en
sortir sans se créer un ennemi puissant, comme cela lui arriva alors. S'il put sembler que les Pères
Généraux ne réagirent pas vigoureusement contre de telles ingérences, la raison en est que, étant

517 Ibidem, 7 janvier 1646.
518 Actes de la maison de Saint-Paul, année 1647.
519 Registre généralice. 8 novembre 1645.

213
donné l'ambiance au milieu de laquelle on vivait alors, ces ingérences étaient regardées comme
inévitables et il ne restait plus autre chose à faire qu'à maintenir très vivre l'observance religieuse
chez les religieux qui restaient au couvent, en toute occasion et par tous les moyens.
Pour renforcer l'affection de ses sujets envers la Congrégation en en rappelant les gloires passées, il
encouragea le culte, traditionnel chez les Barnabites, envers saint Charles Borromée, décidant que
sa fête serait célébrée partout avec la plus grande solennité. Il voulut aussi qu'à Saint-Barnabé, la
chambre qui avait servi si souvent au Saint pour se recueillir en une retraite spirituelle « pût être
sanctifiée davantage en la convertissant en oratoire » et il en fut ainsi, en érigeant un autel sur
lequel, le 14 novembre 1644, le P. Supérieur Jean-Antoine Piatti célébra pour la première fois le
Saint Sacrifice520. Cet oratoire fut en même temps enrichi de nombreux objets, vêtements et autres,
ayant appartenu au Saint et amoureusement recueillis par Mgr Charles Bossi que nous avons
plusieurs fois nommé et qui, en juin de cette année, avait obtenu de se retirer dans la maison de
Saint-Barnabé pour y finir ses jours au milieu de ses anciens confrères521. Le P. Crivelli fit aussi
rédiger l'histoire de la Congrégation car le travail du P. Gabuzio ne semblait pas avoir rencontré
l'approbation commune ; si la forme était élégante, le contenu ne paraissait ni bien assimilé ni bien
distribué ; parfois l'orateur prenait le dessus sur l'historien. Pour cela ou pour d'autres raisons que
nous ne pouvons rechercher maintenant, aussitôt après la mort du P. Gabuzio (1649), on confia au
P. Anaclet Secco le soin d'écrire les origines de l'Ordre, en corrigeant les erreurs grossières qui
avaient cours sur ces origines. Le travail fut achevé en peu de temps mais, sans doute, le style
employé ne donnait pas entière satisfaction, si bien qu'après la mort du P. Secco, on songea à des
corrections et l'impression fut différée. Cependant, dans le même temps, on avait chargé le P.
Giarda de travailler à une histoire complète ; malheureusement, ce Père était surchargé
d'occupations diverses : consulteur dans plusieurs Sacrées Congrégations, d'ordinaire Supérieur ou
Provincial, directeur des travaux de Saint-Charles ai Catinari, il avait peu de temps disponible.
Toutefois, grâce aux incitations continuelles du P. Crivelli522 , en mai 1647, il pouvait se dire au
terme du travail, lorsqu'il fut chargé par l'évêque de Genève de promouvoir à Rome, en
collaboration avec l'abbé de Besançon, la canonisation de François de Sales523 et d'en écrire la
biographie524. Le P. Général se réjouit de ce qu'un de ses sujets fût ainsi occupé, mais l'histoire de la

520 Actes de Saint-Barnabé.
521 Il y mourut en effet le 1 novembre 1649.
522 Registre généralice. 31 mai 1645.
523 Sur tout ce qui suit au sujet du P. Giarda, voir PREMOLI, Cristoforo Giarda ultimo vescovo di Castro (Monza,
1914).
524 Elle fut imprimée en 1648 avec ce titre Compendio della vita del ven. Servo di Dio mons. Francesco di Sales,
vescovo di Ginevra e fondatore della Visitazione di S. Maria. Libri quattro descritti da mons. Christofiro Giarda
dei chierici regolari di S. Paolo, vescovo di Castro. (Résumé de la vie du vénérable Serviteur de Dieu monseigneur
François de Sales et fondateur de la Visitation de sainte Marie. Etc.)

214
Congrégation rencontra un autre empêchement qui, une année plus tard, devait devenir définitif, par
suite de l'élévation de l'auteur à l'épiscopat. La charge de s'occuper de ce travail fut alors confiée au
P. Laurent M. Torelli, mais lui non plus ne put l'achever.

4. - Si Mgr Auguste de Sales et, avec lui, la Mère de Blonay, s'étaient adressés au P. Giarda525, ce
fut sans doute sur le conseil de Mgr Guérin qui, peu auparavant, avait quitté cette vie et par lequel il
avait été choisi en 1645 comme évêque auxiliaire avec droit de succession. Mgr Guérin, qui l'aimait
beaucoup, n'attendit pas la mort pour lui céder la place. Avancé en âge et très affaibli par les
fatigues, le bon évêque, après avoir assuré de cette manière au diocèse de Genève un pasteur selon
son cœur, demanda et obtint d'être rendu à la vie privée (mai1645). Sa première pensée avait été
d'habiter avec les Barnabites à Annecy mais, après environ un mois, cet endroit ne lui parut pas la
solitude désirée : il était impossible de lui éviter le bruit des classes de cette maison et les fréquentes
visites de ses amis et admirateurs ; les médecins ajoutaient à cela le besoin d'un air meilleur.
L'endroit de Rumilly fut choisi, d'autant plus que les Sœurs de la Visitation : mettaient à son usage
l'appartement du confesseur du monastère qu'elles avaient là. Plus tard, le désir de prendre part à la
récitation de l'Office au chœur lui fit désirer la résidence de Thonon, mais la maladie de la goutte
devenant plus grave, il dut y renoncer et il se retira plutôt dans le couvent des Pères Capucins de
Rumilly. Il y passa quatre mois dans une complète solitude, tout occupée de la pensée de Dieu et
pleine de sollicitude pour les personnes qui lui étaient chères. Profitant de la faculté qu'il avait
obtenue d'Urbain VIII, le 15 octobre 1642, de pouvoir faire son testament ad pias causas (pour des
causes pieuses) jusqu'à la somme de 4000 ducatons, il voulut disposer, dans les limites qui lui
étaient permises, des économies faites pendant son gouvernement et il eut grand soin que son
testament ne donnât lieu à aucune contestation. Les Barnabites et les Pères de la Mission furent
l'objet de sa générosité. Aux premiers, il laissait le nécessaire pour la fondation de trois chaires de
théologie, confiant l'affaire à l'expérience de Mr Bouvard, premier juge du Conseil de Genève, afin
qu'elle ne fût pas contestée car, comme il l'écrivait : « nos bons Pères ne sont pas beaucoup versés
aux affaires du monde. » Il donna le peu d'argenterie qui lui restait aux Sœurs Visitandines, afin
d'en retirer de l'argent pour la cause de canonisation de saint François de Sales. Ces religieuses lui
ayant écrit une lettre dans laquelle elles demandaient que, de son lit de mort, il leur donnât ses

525 Dans les Archives de Saint-Charles on conserve deux lettres adressées à Mgr Giarda, une de Mgr de Sales, l'autre
de la Mère de Blonay, datées du 30 janvier 1647. On remercie le Père d'avoir accepté la charge et on le prie de
s'occuper aussi de l'établissement de la Visitation à Rome. « La voye de nous establir – écrit la Mère de Blonay –
par de petits commencements nous semble bien plus douce et aymable que celle des faveurs et des grandeurs du
monde. Mais il nous serait necessaire, mon très cher Père, de savoir à peu près ce qu'il faudrait pour establir et
nourir dans Rome 8 ou 10 religieuses qu'on y enverait ou au moins faites nous la grâce, mon tres bon pere, de tenir
la main a cette benite fondation. » (français de l'époque).

215
derniers conseils, il répondit au confesseur qui lui en donnait lecture : « Dites-leur qu'elles honorent
bien leurs Règles, qu'elles les observent ponctuellement et qu'elles prient Dieu pour moi526. » Il
mourut le 3 novembre 1645, au milieu des regrets universels, avec des signes de sainteté
extraordinaire, assisté par le curé Caterino Masset qui en a laissé une relation souvent citée par
nous. Son corps fut déposé dans la chapelle des Capucins ; après la destruction de cette chapelle à la
Révolution, les fouilles faites en cet endroit le firent retrouver le 7 avril 1862 et il fut placé en 1866
sous un modeste monument dans le sanctuaire de N. D. de l'Aumône, par les soins du curé de
Rumilly E. S. Simon527.

5. - Entre-temps, les missions projetées de quelques Barnabites dans la Suisse allemande et en
Grèce subissaient de grands retards. Le P. Ludovic Tremouille, venu du Béarn, attendait à Annecy
et le P. Vigile Batocletti, à Vienne, en novembre 1644, les ordres de partir dès qu'ils auraient reçu
les instructions nécessaires. En janvier, le P. Batocletti reçut de Rome une lettre de recommandation
du cardinal Barberini pour l'archevêque de Constance, qu'il convient de rapporter ici : « Votre
Seigneurie Illustrissime verra le P. Ludovic Tromiglio et le P. Vigile, son compagnon, tous deux de
la Congrégation des Barnabites, lesquels, désirant répandre la semence de la doctrine évangélique,
ont estimé comme champ opportun les parties de la Suisse infectées d'hérésie ; ayant obtenu les
Missions de cette S. Congrégation de Propaganda Fide, ils se rendent en ces lieux pour se mettre à
l'œuvre. Dans d'autres provinces, les sujets de cette Congrégation ont fait preuve d'un grand zèle
pour le salut des âmes et, grâce à eux, des diocèses incultes sont devenus un paradis de Dieu. Aussi,
les illustrissimes Cardinaux de la dite Sacrée Congrégation ont confiance qu'ils réussiront aussi chez
vous ; c'est pourquoi, ils vous les recommandent chaleureusement par la présente, une grande partie
du fruit qu'on doit espérer d'eux dépendant de votre protection et de votre faveur...Rome, le 29
octobre 1644. Le cardinal Antoine Barberini528. » Les missionnaires n'arrivèrent à Constance qu'à la
fin de mars de l'année suivante, mais ils ne reçurent pas l'accueil que faisait espérer cette
recommandation. Le P. Tremouille, quelques années plus tard, donnait au P. Gallicio la relation
suivante de cette mission de Constance et de Bâle : « Très Révérend Père. Par les feuilles suivantes,
vous verrez l'origine de notre mission dans les Cantons suisses hérétiques et, par la lettre du Vicaire

526 ARPAUD. Vie, citée.
527 MASSET, op. Cit.
528 Cette lettre est également reproduite par Ungarelli. Bibl. Scriptorum, etc. p. 389. Le décret auquel il est fait allusion
dans la lettre est le suivant : Décret de la Sacrée Congrégation de la Propagation de la foi tenue le 14 octobre 1644.
Sur le rapport de son Éminence le cardinal d'Harrach, elle a attribué la mission pour les cantons hérétiques de la
Suisse et spécialement pour les diocèses de Bâle et de Constance aux P. D. Ludovic Trimolio, français, et D.Vigile,
allemand. Comme Préfet de cette Mission elle a nommé et assigné D. Ludovic avec un viatique de 30 écus pour ses
dépenses quelconques ; et pour les facultés, elle a ordonné d'avoir recours au Saint Office. Cardinal Antoine
Barberini, préfet, François Ingoli, secrétaire. » Archives de Saint-Charles.

216
Général de Bâle, les raisons pour lesquelles cette mission n'a pas porté de fruits dans ce diocèse.
Quant au diocèse de Constance, le P. Vigile vous en aura rendu compte, parce qu'il y est demeuré
plus longtemps que moi, bien que de tous les deux et de tout ce qui a été fait, j'en aie donné une
relation complète au T. R. P. Général qui était alors le P. Baptiste Crivelli d'heureuse mémoire. Et,
en effet, je pouvais difficilement paraître parmi les catholiques des Cantons soumis à ces évêques,
parce que la mission eut lieu l'année où les armées de mon roi très chrétien s'avançaient beaucoup
vers Nortlingen529. Comme, dans les papiers, j'étais déclaré français, ce nom excitait beaucoup la
jalousie des prélats et des autres ecclésiastiques de ce pays, au point que le Vicaire général de
Constance me dit ces paroles : « Non satis est Regi Christianorum libertatem germanicam armis
opprimere aut saltem vexare, nisi etiam spiritualibus armis per emissos missionarios animas
populorum a debitis obsequiis deterrere tentaret, etc. » (Il ne suffit pas au Roi des Chrétiens
d'opprimer la liberté germanique ou, au moins, de lui nuire, mais il veut aussi tenter, par des armes
spirituelles, grâce aux missionnaires qu'il envoie, de détourner les âmes des gens du respect qui est
dû, etc.) et par beaucoup d'autres paroles semblables. Quant à Mgr l'évêque de Constance, le
précédent était mort530 et le nouveau, (pas encore consacré) était absent. Je ne sais pas si le P. Vigile
lui a parlé, je ne m'en souviens pas. Je me souviens cependant de plusieurs choses très remarquables
écrites par moi en ce temps-là au T. R. P. Général. Par exemple, parti de Thonon le lundi de Pâques,
avec un serviteur nommé Depiato, qui est actuellement prêtre à Nessì, et avec un interprète pour la
langue allemande, qui était Jean-Louis, frère du Frère Maurice d'Acqus, arrivé le soir à Cossonai,
terre hérétique entièrement dans le canton de Berne, ayant parlé en faveur de la sainte foi et des
bonnes mœurs, je courus le danger d'être tué par un certain monsieur de la Clopa, frère du Baron de
la Serra qui, sous prétexte de la confession secrète qu'il disait vouloir faire pour ses Pâques, fit tous
ses efforts pour m'attirer à part dans une chambre éloignée ; mais, averti de sa mauvaise pensée par
une servante catholique bourguignonne, je restai toute la soirée et aussi la nuit en bonne compagnie
et, par l'entremise de cette fille, je partis avant le jour, pendant que cet homme dormait encore. Jean
Louis et tout le village savaient que cet homme, à diverses époques, avait tué des prêtres en les
trompant ainsi. Jusqu'aux environs de Soloduro (Soletta), on parle français et, à l'occasion, j'en ai
parlé à plusieurs personnes partageant notre foi et, dans la campagne, je n'ai pas rencontré de
mauvaises dispositions. À Soloduro, je suis resté environ huit jours avec M. Jacques Lefevre, comte
de Comartin, ambassadeur du Roi très Chrétien près des Cantons, et avec ses lettres de
recommandation, ne craignant rien des Magistrats ni même des hérétiques, j'ai traversé tous les

529 Nous rappelons que le prince de Condé remporta sur les impériaux, précisément en 1645, une splendide victoire à
Allershein, près de Nortlingen.
530 C'était Jean VI Truchsess von Waldburg-Wolfegg, mort le 15 décembre 1645. Le 6 février 1646, il eut pour
successeur François Jean Voigt von Altensumeran.

217
Cantons et, là où on comprenait le français, je n'ai pas manqué d'enseigner la vérité catholique, plus
en particulier qu'en public, parce que Zurich, Schaffouse Berne, Bâle, comme Genève et Lausanne,
interdisent sévèrement de prêcher le dogme dans leurs villes et leurs terres et peu s'en est fallu que
je fusse pris à Anan,près de Fraulfenden, pour avoir parlé en latin de la foi à certains séculiers.
« Ainsi, après avoir été à Constance et après avoir cherché et finalement trouvé le P. Vigilio dans
une région catholique appelée Wanghen, non loin de Lucerne, et avoir reçu de lui les lettres de
recommandation de la Cour impériale adressées à Mgr l'évêque de Bâle, je me dirigeai de ce côté
où je priai par lettre de me donner une réponse, comme cela fut fait, de M. le Vicaire général dont la
lettre est ci-jointe. Après avoir vu cette lettre, je décidai de travailler dans le Canton de Berne où
l'on parle le roman et, à trois heures de Soloduro, je commençai, sous la protection de M.
l'Ambassadeur et de Madame son épouse, à vouloir faire quelque chose dans l'espoir de créer un
hospice531 dans une région catholique de Soloduro, très proche des hérétiques du Canton de Berne,
mais j'en fus empêché par les Pères Capucins, comme je crois et comme il m'a été dit dans la
maison du même Ambassadeur. Je restai donc un moment dans les environs du Canton de Fribourg,
tout entouré d'hérétiques bernois, et entre-temps je donnai au T. R. P. Général des nouvelles de ce
qui se passait et comment le Bailli de Gruyères voulait me donner vingt-quatre ducatons par an et sa
table pour prêcher là une mission, mais je reçus l'ordre du dit Révérendissime P. Général de me
retirer à Thonon et ensuite à Nessì. Voilà tout ce dont je me souviens. » (27 septembre 1657)532.
Une lettre du 17 mai du P. Crivelli au P. Tremouille nous apprend que l'insuccès de la mission est
dû aussi, dès le début, parce qu'ils ne savaient pas qu'il fallait aller d'abord à Bâle pour rencontrer ce
Vicaire Général qui était informé des intentions de la S. Congrégation. Le premier à quitter ma
mission fut le P. Tremouille ; à tous les deux Mgr Ingoli préparait le chemin pour une autre mission
dans le voisinage de la Savoie, mais il semble que ce projet ne réussit pas.
En Savoie, au contraire, les missions furent établies de façon permanente grâce à un legs du défunt
Mgr Guérin. Le P. Général, écrivant le 12 mai 1646 au P. Supérieur d'Annecy, Germain Garin,
l'autorisait à destiner deux Pères comme missionnaires. Le bon prélat pourvoyait ainsi à ce que son
diocèse, si difficile à visiter à cause de son étendue et de ses montagnes, fut au contraire parcouru
par de zélés missionnaires lazaristes et barnabites. Parmi ces derniers, le Supérieur d'Annecy choisit
les P. Charles François Chatenot et Joseph de Sales que le Général félicitait l'année suivante,
écrivant au P. Supérieur : «Sa Paternité a éprouvé une grande consolation des bonnes nouvelles du
collège, surtout en apprenant que nos missions récemment commencées donnent une si grande

531 Il veut dire un commencement de fondation barnabitique.
532 Archives de Saint-Charles.

218
satisfaction et tant de fruits. Que le Seigneur en soit remercié533. »
Au sujet de la mission en Grèse et en particulier en l'île de Candie, il y eut un grand retard qui mit le
P. Crivelli dans l'embarras. Il y avait destiné les Pères Octave Boldoni et Bonifaci qui avaient
accepté avec enthousiasme, mais pendant qu'ils attendaient de Rome les instructions et l'ordre de
partir, le Grand-Duc de Toscane demanda au P. Général de lui envoyer le P. Boldoni qui se trouvait
alors à Pescia. Il ne voulait pas déplaire au Grand-Duc mais, en même temps, il ne devait pas
oublier la mission. Comptant sur un retard prolongé, le P. Général consentit à la demande534 et le
retard fut en effet si long qu'il semblait que la Sacrée Congrégation eût changé d'idée et lorsque
parut le décret en date du 25 avril 1645, on vit que, sans doute par équivoque, il mettait un obstacle
insurmontable. Tout en attribuant les louanges les plus grandes, sur les attestations du cardinal
Cornaro, à la piété et à la science des deux Pères535, il déclarait qu'un fois débarqués sur l'île de
Candie, ils devraient s'occuper d'un séminaire que l'évêque de Cidonia avait fondé là depuis peu.
Cette fonction étant expressément contraire aux Constitutions, il fallut renoncer à cette entreprise.
Le P. Baldoni demeura à Florence, où il succéda au P. Casulio comme théologien de la Cour et
comme précepteur du prince premier-né qui devint ensuite Cosme III.
Le désir du P. Général de visiter les maisons de France, qui n'avaient été visitées par aucun de ses
prédécesseurs, ne put être réalisé parce que la guerre entre les Français et les Espagnols ne laissait
pas le passage libre ; pour le même motif, il dut aussi renoncer à la visite du Piémont et de la
Savoie ; il en chargea les Pères Amédée Comotto et Ottaviano Finazzi, dans l'été de 1646 et il
attendit le Chapitre Général pour parler de ces maisons avec les délégués.

6. - Ce Chapitre eut lieu en mai 1647 et ne présenta pas de délibérations très importantes. On décida
d'ouvrir un noviciat dans la maison de Saint-Charles alle Mortelle dès que le local le permettrait.
Une supplique présentée par le Frère convers Jean Contrucci pour que l'on donnât à ses
compagnons le titre de frères rencontra cette fois la faveur des Capitulaires. D'autres propositions,
comme d'établir une quatrième Province, de convoquer le Chapitre Général tous les six ans
(présentée par les Pères de Saint-Charles ai Catinari) et celle des Pères français de différer la
convocation du Chapitre n'eurent pas de succès ; pour cette dernière proposition, on objecta le
respect des Constitutions. Enfin, les Pères Capitulaires élurent comme Général le P. Crivelli, pour
lequel ils éprouvaient une vénération toujours croissante536.
Nous avons déjà dit comment en Béarn le vif désir de se consacrer à la conversion des hérétiques

533 Registre généralice, 3 août 1646.
534 Registre généralice, 9 mai 1645.
535 Actes du Supérieur général.
536 Actes du Chapitre Général, 17juillet 1647.

219
était augmentée chez plusieurs à cause des bons résultats obtenus. Un de ceux-là était le Père
Bernard Le Roy qui présenta à la Cour de France une demande pour avoir d'autres missions. Le P.
Général, informé de l'affaire par le P. Le Roy lui-même, lui répondit avec sa prudence habituelle
qu'il n'avait rien à dire, croyant qu'il avait d'abord communiqué la chose au Procureur général « qui
est chargé de traiter les affaires dans cette Cour537. » Le fait était que le Père Le Roy avait déjà
obtenu un décret favorable de la Sacrée Congrégation de la Propagande le nommant préfet de la
mission dans les Landes et dans les Pyrénées ; poussé par le désir de hâter l'affaire autant qu'il le
désirait, pendant le Chapitre auquel cependant il avait participé, il n'avait pas informé le P.
Procureur Général de son projet mais il en avait seulement parlé au P. Gallicio, son Provincial. Or,
le P. Crivelli ne voulut pas favoriser cette manière d'agir, craignant que n'en fût offensée la
dépendance requise des Supérieurs et qu'elle créât un précédent pour l'avenir. Il n'eut point de repos,
tout en maintenant avec le P. Le Roy, qu'il savait plein de zèle pour la conversion ds hérétiques, les
rapports les plus cordiaux, jusqu'à ce qu'il eût obtenu, par l'entremise du Procureur Général, le P.
Ottaviano Finazzi, que la S. Congrégation de la Propagande examinât de nouveau et modifiât en
mars 1648 son décret dans le sens voulu par l'observance régulière. Comme le compagnon que
s'était choisi le P. Le Roy était le P. Clément Ribiolet, que le P. Provincial croyait bon de maintenir
dans la maison de Dax, on lui en substitua un autre. Malheureusement, nous n'avons pas d'autres
nouvelles de cette mission, parce que nous avons à déplorer la perte d'un volume de lettres
généralices, de janvier 1648 à mars 1649. Lacune très importante, parce que, comme nous l'avons
déjà dit, ces lettres sont ordinairement les sources les plus naturelles et les plus sûres et,
quelquefois, la source unique à laquelle nous puissions puiser.

7. - Le recueil de ces lettres nous serait très précieux pour la lumière qu'en aurait reçue le fait
glorieusement douloureux que nous allons raconter. Le P. Giarda travaillait à Rome avec l'abbé
Besançon à promouvoir la canonisation de saint François de Sales, et les choses marchaient très
bien538. Les deux délégués avaient été présentés au Souverain Pontife par les ambassadeurs de
Savoie, de France et d'Angleterre avec de vives recommandations en faveur de cette cause. Ces
présentations étaient inutiles pour le P. Giarda. Déjà le 29 mai 1647, l'abbé de Besançon avait écrit
à la Mère de Blonay : »Quant au P. Giarda, on ne sait ce qui est le plus grand en lui, de la passion
qu'il met à exalter notre bienheureux (François de Sales) ou de sa science pour y réussir. Il jouit de
l'estime de toute la ville ; le Saint Père l'aime beaucoup. » Dans cette audience pontificale, les deux
délégués furent reçus « avec une bonté et une affabilité surprenantes. » Le Pape ayant dit qu'il fallait

537 Registre généralice, 17 juillet 1647.
538 Voir aussi pour tout ce qui suit : Œuvres complètes de S. François de Sales, Migne, 1869, I, col. 919 et suivantes.

220
imprimer une Vie du bienheureux en italien pour la distribuer à Rome et ailleurs, le P. Giarda lui
répondit qu'il était occupé à ce travail et, alors, le Pape s'en montra très satisfait, disant encore qu'il
voulait que l'ouvrage lui fût dédié. Quelques jours plus tard, le P. Giarda reçut à l'improviste la
nouvelle que le Pape voulait le nommer évêque. Il en fut consterné et il pria et supplia pour qu'on le
laissât là où il était. Toutes ses prières furent inutiles et il lui fallut courber la tête au
commandement absolu du Pape539. Comme, parmi les raisons d'excuse, il avait allégué que la cause
de saint François de Sales dans laquelle il avait mis toute son âme, tout son cœur, en aurait souffert
par son éloignement de Rome, le Pape qui, tout d'abord, lui avait laissé le choix entre trois évêchés
alors vacants (Matera, Civitapenna, Castro), voyant ensuite que le P. Giarda ne savait pas se
résoudre à en demander un, sur le conseil du cardinal Giustiniani, lui assigna celui de Castro, parce
qu'en étant plus près de Rome, il aurait pu continuer ses travaux. Il fut nommé le 25 avril 1648 et
consacré le 18 mai par le cardinal Sacchetti, à Saint-Charles ai Catinari540. On conserve dans les
archives de Saint-Charles quelques lettres de félicitations écrites à Mgr Giarda par des personnages
de haut rang et elles montrent toutes que cette élection sembla une digne récompense des vertus et
des mérites du bon religieux.
Le duché de Castro appartenait, comme on le sait, à la famille Farnese. Ni la ville, ni le territoire
environnant n'étaient de grande importance en eux-mêmes, mais par leur situation ils constituaient
en fief très important. Avec la principauté de Roncilione, il pénétrait dans l'État pontifical et était
ainsi une menace continuelle ou, tout au moins, une gêne continuelle lorsque les Farnese étaient en
désaccord avec le Pape. Les Barberini n'ayant pu s'en emparer pendant la guerre déclarée à leur
instigation, en 1643, contre le duc de Parme, on attendait toujours à Rome le paiement de certaines
sommes dont il était débiteur au Saint-Siège. Plusieurs années s'écoulèrent et lorsque le Pape
s'aperçut que Ranuccio II lui aussi, depuis peu monté sur le trône, ne changeait pas de conduite à cet
égard et qu'au contraire il faisait construire des fortifications autour de la ville de Castro sans en
avoir la permission, il lui envoya des messagers qui furent mal accueillis. Les choses en étaient à ce
point lorsque le duc, ayant appris la nomination du nouvel évêque de Castro, émit la prétention que
cette nomination lui appartenait. Il commença par envoyer son auditeur, Jean Pavoni, avertir Mgr
Giarda de ne pas avoir la témérité de mettre le pied dans son diocèse. Le nouvel évêque, s'étant
ensuite rendu au palais de l'ambassadeur du duc pour présenter les hommages d'usage et lui offrir
un exemplaire de la vie de saint François de Sales qui venait de paraître, ne fut pas même reçu.
L'attitude de la maison Farnese et les bruits de guerre entre elle et le Saint-Siège conseillèrent au P.

539 « Lundi matin (15 avril 1648), le Souverain Pontife fit l'examen des Évêques où passèrent avec de grandes louanges
l'abbé...et le P. Cristoforo Giarda, barnabite, pour le diocèse de Castro. » Avvisi di Roma, cod. 771 de la
bibliothèque Corsiniana.
540 Lettre du P. Giarda au Père Général, le 6 juin. Archives de Saint-Barnabé.

221
Giarda de prendre du temps541. L'hiver étant arrivé sans que les choses prissent une autre tournure,
le Prélat se rendit auprès du Pape pour lui demander s'il devait se rendre dans son diocèse ou bien
attendre encore. Il semblait à Mgr Giarda que se rendre à Castro, c'était aller au devant d'une mort
certaine, mais le Pape l'encouragea à tenter l'épreuve parce qu'il espérait que, sinon à Castro, il
aurait pu au moins entrer dans ce diocèse et demeurer ensuite à Acquapendente. Le P. Giarda obéit
et se prépara au départ, bien que dans son cœur, il s'attendît à une sinistre rencontre542. Il fit apprêter
une litière pour le 18 mars et il accepta la compagnie de son ami l'abbé de Besançon. Après avoir
célébré la messe dans l'église des saints Faustin et Jovite des Bresciani, via Giulia, il se mit en route.
La litière était à peine arrivée à l'endroit appelé Monterosi lorsque deux hommes masqués
apparurent et tirèrent plusieurs coups d'arquebuse sur le pauvre évêque qui se vit bientôt à la fin de
sa vie. Les hommes s'enfuirent et l'abbé, étourdi par cet affreux malheur, aidé par les porteurs de la
litière, conduisit le moribond dans une maison voisine où arrivèrent le 19 mars les gardes de la
police pour enquêter sur ce qui s'était passé. L'évêque, après s'être confessé et avoir communié,
déclara qu'il mourrait sans avoir conscience d'avoir fait du mal à personne et que, cependant, il
pardonnait de bon cœur à ses meurtriers, puis il rendit sa belle âme à Dieu. Encore aujourd'hui, nous
pouvons lire les détails de ce triste événement dans un mémoire que l'abbé de Besançon, le cœur
brisé, écrivit sur l'ordre du Pape543. Celui-ci voulut que le corps de cet évêque, martyr de
l'obéissance, fût ramené à Rome et reposât dans la tombe des Barnabites de Saint-Charles. Le
trentième jour après la mort, le Pape lui-même, pour témoigner l'estime et l'affection qu'il avait pour
Mgr Giarda, voulut se rendre dans cette église pour y célébrer solennellement les funérailles544. En
réparation de l'assassinat, il lança le 24 mars l'excommunication contre tous ceux qui y avaient pris
part, tandis qu'à Rome on publiait l'avis d'une grosse récompense pour ceux qui auraient pu
s'emparer des deux sicaires et les livrer à la justice. Comme on le sut bien vite, ces deux étaient
Dominique Cocchi et Ranuccio Zambini : le premier évita la peine méritée, étant mort auparavant,
le second, enfermé au château Saint-Ange, y fut décapité le 17 janvier 1650. Mais ces deux n'étaient
que des mandataires, le chef avait été Ranuccio II. On l'apprit très vite et le Pape qui, au dire de

541 Voir MRATORI, Annali d'Italia ; ANNIBALI, Notizie storiche della casa Farnese, della fù città di Castro, etc.
Montefiascone, 1817 ; CARABELLI : Dei Farnese e del Ducato di Castro e Roncilione. Florence, 1867.
542 Le Chancelier, P. Emmanuel Modroni, de Saint-Charles ai Catinari, dit expressément : « Ce n'est pas sans une très
grande crainte d'une issue malheureuse ,en raison des grandes difficultés qu'il prévoyait, qu'il avait dit au Pape et à
ses amis : « qu'il allait au martyre, et à moi qui écris ces lignes, il avait affirmé que, la veille de son départ, il avait
voulu recevoir les sacrements de l'Église ainsi que d'autres cérémonies, comme s'il allait à sa mort et même à son
martyre. » Actes paroissiaux des défunts.
543 Il a été publié par moi dans mon opuscule cité. L'original se trouve dans les archives de Saint-Charles.
544 On est étonné que Barelli dans ses Memorie dei Barnabiti, ne dise rien de l'épiscopat et de la mort glorieuse du P.
Giarda. Il est vrai que, absolument parlant, il traite des vicissitudes du premier siècle de la Congrégation mais, de
fait, il parle de plusieurs autres Pères élevés à l'épiscopat ou célèbres pour d'autres raisons, qui furent contemporains
de Giarda ou postérieurs. Sans doute agit-il ainsi par égard pour la maison Farnese. Ajoutez que Ranuccio II lui-
même fut un bienfaiteur des Barnabites en favorisant leur établissement à Parme.

222
tous, était ordinairement enclin à une grande douceur d'âme, voulut donner un exemple de sévère
justice, en envoyant ses soldats mettre le siège devant la forteresse de Castro. Tout d'abord, le duc
essaya de résister et envoya le marquis Giaufrido, son premier ministre, avec une armée, mais celui-
ci, dans sa rencontre avec les armées pontificales, eut le dessous et, peu après, Castro aussi dut
céder. Cette ville, une fois vidée de ses habitants, qui eurent tous la vie sauve et emportèrent avec
eux tout ce qu'ils purent, le Pape en ordonna la destruction complète et, sur l'emplacement qu'elle
occupait, il fit élever une colonne avec cette inscription : ici fut Castro.
Par une Bulle du 13 septembre 1649, le Souverain Pontife mettait fin à ce diocèse et en unissait le
territoire avec celui d'Acquapendente.
Le P. Crivelli et toute la Congrégation furent très affligés à la nouvelle de l'assassinat de Mgr
Giarda. Cependant, étant donné les circonstances critiques du moment et la présence d'un duc de
Parme avec ses partisans, on ne crut pas devoir faire toutes les démonstrations de douleur que le cas
en lui-même aurait suggérées. À Annecy, le P. Supérieur Grégoire Botty prononça une oraison
funèbre que l'évêque, Mgr Auguste de Sales désirait voir imprimée, mais le P. Général Falconio, à
son grand regret, dut s'y opposer pour de bonnes raisons, ainsi qu'il s'exprime545. Il y eut aussi
quelqu'un qui, par un mémoire, proposa la cause de béatification pour l'évêque assassiné mais, à
peine le P. Général en eut connaissance , il avertit le P. Provincial D. Ercolano Olivieri de ne faire
aucune démarche en ce sens546. Mesure de prudence : les temps n'étaient pas assez calmes pour
qu'une telle demande ne fût interprétée dans un sens hostile de vengeance ou de rancune et,
certainement, même la malheureuse victime, morte en pardonnant, l'aurait désapprouvée.

8. - Avant de terminer son généralat, le P. Crivelli eut la satisfaction de voir imprimer plusieurs
ouvrages de savants Barnabites, parmi lesquels le plus célèbre par la profondeur et l'abondance de
sa doctrine, le P. Jean Ange Bossi547. La morale chrétienne était l'objet favori de ses études et il en
donna un essai très important dans son livre publié en 1649 à Lyon et dédié à l'archevêque de
Corinthe Paul de Gondi, sous le titre de Moralia varia ad usum utriusque Fori (Diverses questions
morales concernant l'un et l'autre for ; le for externe : tribunal humain, et le for interne : la
conscience). Ce sont douze monographies dont la première, sur la conscience, est un vrai traité
complet sur ce sujet très délicat. Il est divisé en trois parties : conscience fausse, conscience
douteuse et conscience scrupuleuse. Cette dernière partie fut aussi publiée à part sous le titre De
scrupulis. Il ne faut pas confondre ce petit traité avec un autre du même titre et paru seulement en

545 Registre généralice, 19mai 1650.
546 Registre généralice, 10 novembre 1650.
547 Voir UNGARELLI. Bibl. Scrpt. etc. pages 340-347.

223
1647 sous le faux nom du P. Ange Bossi par les soins de quelqu'un qui voulait se valoir de l'autorité
de notre Barnabite, pour éviter sans doute une condamnation qui fut toutefois prononcée par la S.
Congrégation de l'Index en 1674548. Sa valeur en thèses de droit canon était telle que le cardinal
Théodore Trivulzio eut recours à lui pour se défendre lorsque, combattant avec les Espagnols contre
le duc de Parme, Urbain VIII le menaça d'excommunication s'il ne se retirait pas, et la défense fut si
habile que le cardinal ne fut pas inquiété. Même après sa mort, on peut dire que le cardinal
Trivulzio eut le P. Bossi pour défenseur parce que, aux funérailles solennelles du cardinal défunt (
1696), les Bénédictins, ayant employé le baldaquin et, pour cela, encouru l'excommunication par
sentence du cardinal archevêque de Milan, Alphonse Litta, en firent appel et choisirent le P. Bossi
pour défenseur ; la conclusion de ses travaux fut que la Curie romaine se prononça en faveur des
Bénédictins. La renommée du P. Bossi, accrue par d'autres ouvrages de droit canon et de théologie
morale, se répandit bien vite dans toute l'Italie et en dehors. Saint Alphonse de Liguori le cite très
souvent dans sa théologie morale et, encore aujourd'hui, son autorité est invoquée par le P. Ballerini
et par le P. Gury. Une controverse qui eut lieu avec le fougueux Jean Caramuel, cistercien, connu
pour ses opinions laxistes549 et condamné par l'Église pour son Apologia pro doctrina probabili
(Apologie de la doctrine probabiliste), servit à manifester dans le P. Bossi que sa vertu n'était pas
inférieure à son génie. Il avait réfuté avec courtoisie quelques idées de Caramuel qui lui semblaient
inopportunes. L'adversaire irrité répondit par des injures plus que par des raisons et le P. Bossi, sans
tenir aucun compte des injures, répliqua avec une grande douceur, manifestant le désir que l'estime
et l'affection réciproques d'autrefois ne vinssent pas à diminuer. Le Cistercien sembla se calmer
mais ensuite, dans sa Theologia fundamentalis, imprimée à Francfort en 1631, il injuria de nouveau
le P. Bossi qui, cette fois, sans toutefois rien changer à ses sentiments de modération, répondit sous
le nom de son confrère, le P. Amator Pilè, pour mieux montrer qu'il n'agissait pas par point
d'honneur ni par mauvais esprit550.

9. - Les derniers mois du gouvernement du P. Crivelli furent attristés par un très désagréable
incident. Depuis deux ans, la Procure générale était dirigée par le P. Ottaviano Finazzi, de Morano,
dans la région de Verceil. Il jouissait de la confiance et de l'affection de hauts personnages de la
Curie romaine et tout particulièrement du cardinal Barberino551. En février de l'année 1648, il

548 Ibidem. p. 344.
549 Saint Alphonse de Liguori l'appelle « princeps laxistarum ». (le « prince des laxistes).
550 UNGARELLI, Bibl. Script. p. 493-495.
551 Le P. Général lui écrivait le 6juillet 1649 ; »Je me réjouis de l'estime qu'a pour vous l'Éminentissime Barberino » et,
le 14, de jouir « de l'estime qu'a pour vous, Révérend Père, la Sacrée Congrégation (des Réguliers), mais vous avez
bien fait de refuser la charge. » Registre généralice. Nous ne savons quelle charge c'était ; en tout cas, on voit que la
bonté et la valeur du P. Finazzi étaient connues.

224
écrivait au P. Général : « Par la S. Congrégation des Réguliers, sur l'ordre de Sa Sainteté, j'ai été
nommé avec le Procureur Général des Carmes déchaux de Sainte-Thérèse, Visiteur apostolique
pour visiter par lettres, la communauté de la Madeleine des Pères Ministres des Infirmes et toute
leur Congrégation, dans le but de les réformer. J'ai essayé le plus que j'ai pu de me retirer de cette
charge, soit par égard pour le compagnon d'un autre Ordre que le mien, soit pour d'autres raisons,
mais j'ai été forcé, sinon par le précepte, du moins par la grande insistance du cardinal Préfet. Nous
avons commencé hier ce travail et il a très bien réussi ; avec la grâce de Dieu, nous continuerons en
temps et lieu qui n'empêcheront pas les travaux pour lesquels nous nous sommes mis d'accord552. »
D'un caractère énergique, il avait prêté son concours pour éliminer de l'Ordre quelques éléments
inquiets et le P. Général en était demeuré satisfait. Mais il n'en fut pas de même pour certain
religieux qui, soit par dépit de voir expulsés quelques-uns de leurs amis, soit craignant de subir eux
aussi le même sort, se mirent à dire du mal du P. Finazzi, allant jusqu'à présenter au Saint-Siège un
mémoire dans lequel il était dépeint comme un homme parlant mal de la Cour pontificale553.
Comme vraiment cette Cour, par les ingérences injustes de Donna Olimpia Maidalchini, présentait
alors le flanc à de sévères critiques, on crut sans plus à ces rapports et on intenta un procès au P.
Finazzi qui fut enfermé dans le couvent de Sainte-Marie du Peuple par ordre du Pape, l 9 juillet
1649.554 Le mémoire était signé par le P. Agapito Errera et par le frère convers Galatino, qui furent
interrogés avec trois autres religieux. Le P. Finazzi lui-même fut examiné et obtint de présenter
quelques articles de défense. La première rédaction de ces articles, tenant à prouver la malignité des
accusateurs, ne parut pas opportune, mais pendant qu'on travaillait à une correction, le P. Finazzi, si
éprouvé moralement, fut pris d'une fièvre maligne qui lui enleva la vie le 29 septembre. Le corps fut
porté à Saint-Paul à la colonne et inhumé dans la tombe commune555. Déjà avant la mort du P.
Finazzi, le Cour romaine avait pressenti le mauvais esprit des accusateurs et leur mauvaise conduite
au point que le gouverneur lui-même, Mgr Farnese, conseillait d'éloigner de Rome le frère Galatino.
Et dès le 25 août le P. Crivelli pouvait écrire au P. Laurent Torelli : « C'est une fable que le
Procureur général soit détenu à cause de la mort de l'évêque de Castro, parce qu'on sait que c'est
pour d'autres accusations de médisances...toutefois la cause est en bon chemin. » Si tout d'abord, le
P. Crivelli, certain de l'innocence du P. Finazzi, s'était mis avec ardeur à le défendre, surtout

552 Lettre du 7 février 1649.
553 CIAMPI, Innocent X Panfili, etc. et SFORZA PALLAVICINO : Vita di Alessandro VII.
554 Actes e la Procure généralice. Voir aussi DE GREGORY, Storia della vercellese letteratura ed arti.
555 Actes de la Procure générale. DE GREGORY, op. cit. dit qu'il mourut « consolé par son ami Alghesio, comme
celui-ci l'atteste dans son histoire. Il a laissé une Apologia di vita sua et divers manuscrits qui furent perdus dans les
événements passés. » Nous ne savons rien de cette apologie ; par contre, nous rappellerons que le P. Finazzi fit
imprimer un petit livre : Esercizi sacri per ricevere e rinnovare lo spirito della santa ordinazione. La première
édition est de 1642, la 2e de 1644 ; il y eut une autre en 1847 par les soins du Barnabite P. Aguilar, ensuite évêque
de Brindisi.

225
lorsqu'il vit le Pape pencher en faveur du détenu avec espoir d'une plus grande indulgence, il dut
ensuite agir avec prudence pour ne pas en heurter d'autres qui, irrités contre le P. Finazzi,
menaçaient à tout instant de le perdre. C'est pour cela qu'il n'avait pas éloigné le Frère Galatino, ce
qui aurait provoqué un guêpier de protestations ; il accepta, ou il suggéra, que les article de la
défense fussent mitigés. En attendant, le Frère Galatino fut emprisonné par ordre du vice-gérant et,
de la prison, il demanda de passer à une autre Congrégation. Il l'obtint, après avoir purgé sa peine
mais, bien loin de s'amender, il tomba de mal en pis, et mérita les plus sévères châtiments.

10. - Ce douloureux épisode ne diminua en rien l'estime universelle dont jouissait alors la Congrégation. La persuasion
que le P. Finazzi avait été victime de fausses accusations était si générale qu'on vit des prélats et des cardinaux prendre
sa défense et honorer la Congrégation de leur confiance habituelle. C'est précisément en ce temps-là que le P. Melchior
Gorini était comblé de distinctions par la Cour impériale de Vienne qui voulut, de plus, lui confier la conclusion du
mariage entre Charles II, duc de Mantoue, et l'archiduchesse Clara d'Innsbruck. À son frère Alexandre, Barnabite lui
aussi, le P. Général dut assigner comme résidence Milan, à la demande de l'impératrice Marie et de la Cour de Mantoue,
afin qu'il pût plus facilement les servir. Non moins grand était l'honneur donné à la Congrégation par le P. Bailly, depuis
1647 Supérieur de Saint-Éloi à Paris. Ses qualités d'orateur distingué et efficace y reçurent une nouvelle confirmation :
il eut l'honneur de prêcher devant Louis XIV et toute sa Cour556. Il comptait parmi ses amis les cardinaux de Retz et de
Marca557, le grand chancelier Seguier, le grammairien Vaugelas. En même temps, Madame Royale continuait à se servir
de lui comme son agent préféré et de toute confiance, et aussi son conseiller vénéré558. En Lombardie, le P. Aimone
Corio, très versé dans les sciences sacrées, comme en font foi les volumes qu'il publiait alors avec caractères
typographiques barnabitiques de Louis Monza559, était aussi très apprécié dans le maniement des affaires ; c'est
pourquoi, le Prince Trivulzio, avec la permission du P. Crivelli, le chargea d'une mission très délicate à la Cour de
Madrid. À Bologne, dans la Pénitencerie de Saint-André se faisait remarquer le P. Incenzio Torti et le cardinal-
archevêque Ludovisi en faisait un si grand cas que, malgré les instances du Cardinal d'Harrach pour l'emmener avec lui
à Prague, il ne consentit jamais à le lui céder. Pareille chose se présenta pour le P. Cassetta dont la compagnie était si
savante et en même temps si agréable que trois cardinaux se le disputaient ; on peut imaginer quel était son embarras,
lui qui était Supérieur de la maison de Prague et assesseur consistorial de cet archevêché. Nous arrêterons ici cette revue
des Barnabites qui faisaient grand honneur à leur habit, persuadés que nous en oublions beaucoup, mais ce que nous
venons de dire suffira pour montrer de quelle estime, en général, jouissait la Congrégation et comment elle était
diversement employée. Assurément, le P. Crivelli s'en réjouissait, bien que dans son cœur, il craignît toujours que de
telles charges, entraînant avec elles un certain détachement du couvent, ne finissent par introduire un peu de mondanité

556 ALBINI, Mémoire historique sur le P. Bally, op. cit., p. 20.
557 Il est rappelé deux fois par le P. Bally dans ses Suites de Sermons. (Aoste, 1685).
558 Registre généralice, passim. Cfr CLARETTA, Storia della reggenza, etc. (Torino, 1858-59), pp. 232-234 et 284-
285.
559 Nous voulons faire allusion à ses Concordantiæ morales en cinq volumes in folio, édités à Milan « dans la
typographie de Louis Monza, dans le Collège Saint-Alexandre des Pères Barnabites ». Cette typographie est due
aux deux frères barnabites Aimone et Vermondo Corio. Du P. Aimone nous avons d'autres ouvrages publiés
ensuite, parmi lesquels Pharao flagellatus eu de X plagis, etc. (Pharaon flagellé ou des dix plaies), en trois volumes,
un promptuarium episcoporum (manuel des évêques), dont il a été fait trois éditions, un Manuale Regularis
disciplinæ Clerr. Regg. S. Pauli (Manuel de la discipline régulière des Clercs Réguliers de Saint Paul. Voir
Ungarelli , Bibl, Script., p. 455-463.

226
ou bien une certaine liberté dans le maniement de l'argent. Relativement à ce second danger, il ne craignait pas
d'affirmer « qu'il était difficile à un Régulier de marcher droit s'il ne renonçait pas entièrement à manier de l'argent à
son propre goût » et il n'était jamais si content que de voir un de ses sujets préférer résolument la vie religieuse aux
dignités, comme il se réjouit beaucoup lorsqu'en janvier 1647 il apprit que le P. Ottaviano della Rovere avait, par
affection pour la Congrégation, refusé l'évêché de Fossano que lui offrait Madame Royale. Le monde, selon le P.
Crivelli, ne devait pas, même en passant, se montrer aux portes du couvent ; au milieu d'une société dont le sentiment de
son propre honneur, ou mieux, de sa supériorité personnelle était si vivace, il ne pouvait tolérer qu'on se fît des « points
d'honneur, tout en étant religieux », et à ceux qui y paraissaient enclins, il rappelait une maxime d'une saveur tout
évangélique que « chez les religieux, qui perd est vainqueur. » En même temps, le P. Crivelli était bien loin d'admettre
que ses religieux vinssent à manquer entre eux à de justes égards. La politesse ne doit pas être réservée aux personnes
du monde, mais elle doit être observée aussi par les religieux, ou mieux, les religieux doivent la remplacer par ces
rapports chrétiens pétris de charité, par lesquels, en toute occasion, se manifeste au propre confrère le plus grand
respect, évitant les paroles ou les actes qui le mettraient dans la tentation toujours possible de s'irriter.

227
CHAPITRE XIII

1650 – 1653

1. Le Chapitre Général de 1650. Nouveau généralat du P. Falconio. – 2. Premières difficultés pour
les petites communautés. – 3. Nouvelle discipline pour le passage à un autre Ordre religieux. – 4. La
Bulle : « Instaurandæ disciplinæ ». Petites communautés supprimées. – 5. Craintes d'une union
forcée avec les Théatins. – 6. Faveurs du Pape envers la Congrégation. Le P. Denti et le P. Rovero
évêques. – 7. Missions des Barnabites en Béarn. – 8. Voyage du P. Falconio en France. – 9. Le
noviciat de Vienne. – 10. Le noviciat de Saint-Charles alle Mortelle à Naples est différé. – 11. Mort
du P. Pallamolla.

1. - Le Chapitre Général de 1650, célébré sous la présidence du P. Falconio, fut de très courte durée.
À part des décisions de peu d'importance et intéressant exclusivement quelques communautés, on
proposa la demande des magistrats de Livourne, soutenus et même poussés par le Grand-Duc
Ferdinand II, de pouvoir confier les classes publiques aux Barnabites. Il s'agissait d'enseigner les
humanités supérieures et inférieures, non pas à perpétuité, mais pendant huit ans. Même avec cette
condition, prévoyant, comme il arriva en effet, que, de temporaires, ces classes seraient bien vite
devenues perpétuelles, les Capitulaires furent d'avis d'accepter560. Les Pères de Naples insistaient
depuis quelque temps pour ouvrir un noviciat à Saint-Charles delle Mortelle et cette fois leur
proposition fut acceptée, comme aussi celle d'élever cette communauté au grade de Prévôté. Un
autre noviciat était désiré par les Pères de Montargis pour la France. La maison de Saint-Éloi à
Paris, à laquelle on avait envoyé en 1641, comme pour un essai, quelques étudiants pour y faire le
second noviciat, ne semblait pas très à propos à ces Pères, à cause de l'emplacement et de l'exiguïté
du lieu. Restait donc la proposition de faire de la maison d'Étampes un noviciat ; elle était située
dans une position agréable et, depuis quelques années, délivrée de la présence des élèves et avec des
constructions améliorées. Les Capitulaires ne se montrèrent pas contraires au projet ; ils voulurent
seulement que les Pères français donnassent, avant toutes choses, un aspect régulier pour pouvoir y

560 « Le 3 novembre de la même année, dit Piombanti, on en fit l'ouverture solennelle, en présence des autorités et
d'une grande foule dans la joie. L'année suivante, on commença tout de suite à faire une académie littéraire, pour
montrer au public les progrès des élèves en fait d'études. Dès le 21 novembre 1633, les Barnabites étaient venus
habiter une maison près de leur église (Saint-Sébastien) ; ayant eu les classes, ils achetèrent une autre maison pour
bien les placer et les disposer et, avec l'aide de la communauté et du gouvernement, ils formèrent le Collège qu'ils
ont gardé jusqu'à nos jours de manière très honorable. » Guida storica ed artistica della città e dei dintorni di
Livorno. (Guide historique et artistique de la ville et des environs de Livourne). Livourne, 1894. Les Actes du
collège de Saint-Sébastien sont conservés à la Bibliothèque communale de Livourne.

228
accueillir les novices et que, le travail achevé, on avisât le P. Général.
Une autre proposition, d'un tout autre gendre, fut accueillie avec enthousiasme par le Chapitre
Général : les conversions opérées au Béarn, dont on entendait souvent parler et qu'on savait si
agréables à Rome, avaient, comme il est probable, fait naître chez plusieurs le désir d'aller
évangéliser les infidèles561. L'idée qu'ils en émirent en plein Chapitre ne pouvait être mise sur le
champ en exécution : il fallait s'y préparer convenablement et, ensuite, faire les démarches
opportunes avec le Saint-Siège.
La présidence du Chapitre confiée au P. Falconio rendait très probable son élection comme nouveau
Général de la Congrégation. Le bon Père s'en aperçut et présenta une supplique dans toutes les
formes, afin d'être laissé complètement de côté, eu égard à sa mauvaise santé ; non content de cela,
plus tard, de vive voix et surtout par ses larmes, il supplia qu'on lui fît cette grâce. Mais tout fut
inutile. Le 12 mai, les votes lui donnèrent le gouvernement suprême et il lui fallut faire de nécessité
vertu.

2. - Du reste, les temps étaient difficiles et il est probable que le Chapitre Général reconnaissait dans
le P. Falconio la personne la plus apte, par sa capacité et son expérience consommée, à gouverner la
Congrégation. Déjà, au mois de décembre précédent, avait paru un décret pontifical qui obligeait les
Congrégations religieuses à présenter au Saint-Siège la liste de tous les couvents et l'état financier
de chacun d'eux ; et pour qu'on ne mît point de retard à l'observer, on défendait entre-temps
d'accepter des novices et de recevoir des professions en Italie. Ce décret était le prélude d'une
nouvelle disposition, suggérée par le fameux canoniste Fagnani562, et destinée à supprimer les
petites maisons religieuses qui, par insuffisance de moyens ou de personnel, languissaient ou
donnaient lieu à des procès, à des mécontentements et parfois aussi à de mauvais exemples.
Certainement, la discipline régulière, malgré les efforts des Supérieurs majeurs y devenait
pratiquement très difficile, pour ne pas dire impossible ; et nous ne croyons pas que le désir
d'améliorer l'observance religieuse fut l'unique mobile de cette disposition. En lisant les lettres
écrites en ce temps là par le Général aux Prévôts ou Supérieurs locaux, le besoin de quelque remède
radical devient évident. Ensuite, il faut supposer que ce qui arrivait dans les Ordres des Clercs
Réguliers se produisait également dans les autres Congrégations des mendiants, en voyant que les
dispositions pontificales sur cette matière sont d'un caractère absolument général ; c'était du reste
une conséquence naturelle des circonstances. Les Réguliers, relativement nouveaux et bien

561 Actes du Chapitre Général et Actes du Procureur général.
562 Fagnani (1588-1628), déjà devenu aveugle en 1644, ne ralentit en rien sa prodifieuse activité. En 1661, il publia ses
Commentaria qui sont son chef-d'œuvre. Il était appelé : Cæcus oculatissimus. (Aveugle très clairvoyant).

229
accueillis partout, avaient été attentifs à ne pas refuser les fondations proposées ; les mendiants,
alarmés par la concurrence que leur faisaient ces derniers, s'ingéniaient à rester dans des endroits
où, avec le temps, les personnes et les moyens avaient diminué. Assurément, on aurait pu prévenir
les dispositions pontificales, en abolissant ces couvents trop réduits, mais, avouons-le franchement,
en pratique ces décisions deviennent quelque peu odieuses,d'autant plus qu'existe toujours l'espoir
qu'avec le temps les choses viendraient à changer. Ainsi pensait sans doute le P. Falconio qui, dans
une lettre, à propos toutefois de tout autre chose, rappelait « que le temps a toujours été père, maître
et médecin pour tous les événements des choses humaines563 .» Et il semble bien qu'on ne saurait
beaucoup blâmer, aussi bien lui que les autres Supérieurs majeurs si, en présence des dispositions
pontificales, ils essayèrent le plus souvent qu'ils purent d'en éviter les conséquences pour quelques
maisons menacées, lorsqu'il il y avait des raisons pour les sauver. Le Pape lui-même ne pouvait s'en
plaindre, ayant institué une Congrégation précisément pour la solution des cas douteux.

3. - Pour le moment, au sujet de l'acceptation des novices et de leur profession, le P. Général
pourvut à ce que de Rome on obtint des dispenses et, en même temps, il ordonnait que le noviciat
de Vienne fût organisé en de meilleures conditions de manière à pouvoir héberger des recrues
italiennes564. « Les postulants, écrivait-il, peuvent essayer ultra montes (au-delà des Alpes), mais au
mois d'août 1650 on appris que celui-là aussi était défendu565. À la même époque, la Congrégation
des Évêques et des Réguliers examinait la question : le Supérieur Général des Barnabites jouissait-il
du privilège d'autoriser le passage de ses sujets à une autre Congrégation lorsque celle-ci déclarait
accepter ? et comme de tels passages semblaient fréquents et non sans embarrasser l'autorité
suprême, le 20 août 1651, on jugea bon de le supprimer entièrement.
Les Pères Généraux avaient usé en toute bonne foi de cette prérogative566 qui leur semblait avoir été
reconnue par Urbain VIII et que, de plus, ils avaient veillé à ne pas autorisé le passage à des
religieux relâchés (comme cela était arrivé pour le P. Cremona). Mais les raisons particulières
durent céder devant celles d'ordre général que Rome mettait en avant et, comme celles-ci avaient
une force rétroactive, les autorisations précédentes étant regardées comme nulles, il fallut que le P.
Général rappelât les religieux qui avaient fait ce passage, en tout six ou sept. Puisque Rome

563 Registre généralice, 28 décembre 1650.
564 Registre généralice, 2 octobre 1650.
565 « La défense de Rome est commune à tous .» Registre généralice, lettre du 24 août 1650 au Supérieur de Vienne.
566 Fondée sur la Constitution de Grégoire XIII (Bullaire de ce Pape, vol. II, Bulle 38) et sur les privilèges des Théatins
communiqués par Grégoire XV aux Barnabites par Bref spécial et, de plus, comme dit le Procureur Général
Facciardi : « dans les doctrines très communes des docteurs classiques présentées autrefois à la S. Congrégation
(Actes du Procureur Général). Plus tard, en 1651, le Saint-Siège décida que le P. Général pouvait permettre le
passage uniquement ad strictiorem (à un Ordre plus sévère). Le Code actuel déclare que le droit de permettre
n'importe quel passage est réservé au Siège Apostolique.

230
commandait, il fallait obéir, bien qu'il fût facile de prévoir que ces religieux revenus n'auraient pas
beaucoup contribué au bon ordre et à la tranquillité de la Congrégation. Aussi fut-on satisfait
lorsque la plupart d'entre eux eurent obtenu de Rome, par voie exceptionnelle, de pouvoir rester là
où ils étaient.

4. - L'ordre donné de présenter les comptes de chaque maison préludait donc à la suppression des
petites communautés et le P. Falconio ne se faisait aucune illusion. Cependant, disposé à accueillir
avec respect toute volonté du Saint-Siège, il ne négligeait pas, dans l'intérêt de sa famille religieuse,
de mettre en meilleur ordre les maisons qu'il voyait en danger. Il tenait surtout à la conservation de
la maison de Saint-Paul à Rome, très pauvre en ressources mais importante parce qu'elle se trouvait
en plein centre de la ville et fréquentée par l'élite des citoyens ; il fallait faire tous les sacrifices pour
la conserver567 ; le changement de Supérieur, opéré quelques années auparavant n'avait pas amélioré
les finances568 et on craignait fortement que le Pape ne fût sollicité de donner cette église à la
Confrérie des Bergamasques qui perdait la sienne à cause de l'arrangement projeté de la place
Saint-Ignace569. Ce danger fut évité et les finances aussi furent améliorées grâce aux subsides de
Mgr Merati.
Plus tard, lorsque parut la Bulle Instaurandæ disciplinæ, le 15 octobre 1652, les petits couvents
supprimés furent Tortona, Pieve, Orta et Acqui, parce que, pour sauver Mantoue, la duchesse
Marie570 s'était efficacement interposée et, pour Chieri, on accepta comme valides les raisons
données pour son maintien. On avait aussi espéré pour Orta, parce que le cardinal archevêque de
Novare, Odescalchi, ensuite Pape Innocent XI, consentit à essayer le maintien571, et cela dépendait
en partie des rapports que les évêques étaient invités à présenter dans les cas d'application douteuse
de la Bulle, mais il semble que les raisons présentées par le cardinal ne furent pas bien accueillies à
Rome et, lorsque le cardinal sembla vouloir insister, le P. Général lui-même crut bon de l'en
dissuader572.
En même temps que les petits couvents, la Bulle frappait leurs métairies et, comme tel le lieu
dAcqui, déclaré peu d'années auparavant simple métairie, fut supprimé et, au contraire, grâce à

567 Voir les Actes de la Maison de St Paul, passim.
568 Il est bon de noter que l'église avait été détruite par un incendie, une trentaine d'années auparavant, et on avait
dépensé beaucoup d'argent pour la reconstruction, attaquant même le capital. Voir LEVATI, Vescovi barnabiti, etc.
, p. 44.
569 ARMELLINI, Le chiese di Roma.
570 Registre généralice, 25 avril 1653.
571 id., 22 janvier 1653.
572 « Nous restons reconnaissants, écrivait le P. Général, à la bienveillance de l'Éminentissime mais, pour nous montrer
prompts et obéissants aux ordres de Sa Sainteté, nous avons pris la résolution que le dit Père lui communiquera. »
Registre généralice, 27 avril 1653. Cfr Il sacro monte d'Orta insegnato da Didimo Patriofilo (Gerolamo Gemello).
Milan, 1777.

231
l'intervention du Sérénissime évêque Rinaldo d'Este, Reggio fut sauvé « ayant obtenu que ce lieu
soit métairie de la Congrégation573. » On perdit aussi Pozzaglio, où les Pères de Crémone avaient
les droits paroissiaux, qu'ils transférèrent ensuite à un prêtre séculier. Le P. Falconio se montra en
tout obéissant aux décisions de Rome, voulant qu'une fois connues, on ne fît rien pour les faire
révoquer. « Ici, écrivait-il au P. Emmanuel Modrone, on a obéi à la Bulle, même pour Acqui, que
tous soient retirés des métairies, et le curé, retiré de Pozzaglio, afin que nous puissions espérer plus
facilement la permission pour accepter des candidats574. » En résumé, toutes choses finies, la
Congrégation perdait bien peu d'endroits et elle n'eut pas besoin pour cela de recourir à l'appui,
alors très fréquent, à ce qu'on raconte, de la Maidalchini, belle-sœur d'Innocent X, et acheté à
deniers comptant575. Le P. Falconio était loin d'y être porté. « De grâce, écrivait-il aux siens,
marchons dans les sentiers battus car nous serons toujours plus en sûreté576. » Il disait au P.
Roncagli, curé de Pozzaglio : « Notre avis est d'obéir promptement et, par conséquent, absolument.
Révérend Père, ni même à notre nom, ne faites aucune demande, et ne permettez pas que nous
soyons nommés par d'autres dans cette affaire. Si cependant les paroissiens veulent d'eux-mêmes et
en leur nom faire un recours, nous ne pouvons les en empêcher ni en être réprimandés577. » Nous
croyons, d'autre part, qu'au fond de lui-même il croyait la Bulle du Pape Innocent très opportune.

5. - Il redoutait bien davantage les nouveautés du Pape concernant d'autres Congrégations : une
fusion des Barnabites avec d'autres religieux578. L'union est plus dangereuse, étant donné que dès le
commencement, il a été dit qu'on ne voulait plus tant de capuces et tant de barrettes579. » Il semble
cependant que cette tendance si défavorable à la multiplicité des religieux existait, plus encore que
chez le Pape, chez le secrétaire de la Congrégation des Évêques et des Réguliers, car Mgr Fagnani
était alors au comble de son influence. Quoi qu'il en soit, vers le milieu de l'année 1652, on avait
parlé à Rome et proposé de réduire le nombre des Ordres religieux et, entre autre, de fusionner les
Barnabites avec les Théatins et les Somasques, et il fallut tout le zèle et le savoir-faire du Procureur
Général Facciardi pour détourner ce projet, en démontrant la diversité de leurs Règles et les

573 Registre généralice, 30 avril 1653.
574 id. 23 avril 1653.
575 Cfr CIAMPI. Innocent X, etc. déjà cité.
576 Registre généralice, 20 décembre 1651.
577 Registre généralice, 9 avril 1653.
578 Comme on le sait, en mars 1645, Innocent X avait confirmé l'extinction des frères de Saint-Ambroise et Saint
Barnabé ad nemus (au bois) et aussitôt, en mars de l'année suivante, réduit tous les Scolopes à l'état séculier et
donné la permission à tous les Oratoriens de passer dans n'importe quelle autre Congrégation. En 1652, il avait
sécularisé les Pères de la Doctrine chrétienne que, déjà en 1547, il avait détaché des Somasques et, encore en 1651,
il avait supprimé les Basiliens d'Occident ; Tout cela suscitait des craintes.
579 Registre généralice, 9 octobre 1652.

232
dissensions qu'une telle fusion aurait sans aucun doute occasionnées580.

6. - Ensuite, pour démontrer qu'en tout ceci le Souverain Pontife n'était poussé par aucun sentiment
de mésestime envers les Barnabites, il suffira de noter que la S. Congrégation des Évêques et
Réguliers, ayant décrété, en juin 1650, de nommer une commission de religieux chargés de
déterminer le nombre de religieux pour chaque couvent, conformément à la Bulle de l'année
précédente, trois furent choisis parmi les Barnabites : le Procureur général Facciardi, le P. Alexis
Lesmi, Supérieur de Saint-Paul et le P. Élisée Fusconi, supérieur de Saint-Charles ; ces noms étaient
ceux-là mêmes proposés par le P. Facciardi qu'on avait prié de dresser cette liste ; il avait omis son
nom, il avait donné celui du Provincial D. Herculanus Olivieri. Ensuite, l'année même de la Bulle
Instaurandæ, Innocent X élevait deux Barnabites à la dignité épiscopale : le P. Martin Denti et le P.
Vincent Rovero. Le premier, de famille milanaise,était très estimé dans la Congrégation pour sa
capacité et son tact dans le maniement des affaires. Élu Supérieur de la maison de Canepanova à
Pavie, il avait dû, en 1650, se rendre à Rome, d'accord avec le P. Général, pour mener à terme une
très grave affaire de la marquise Sforza de Caravaggio, née Aldobrandini581, et là,ayant eu occasion
d'être connu du Pape et de la Cour, à laquelle la marquise ne manqua certainement pas de faire son
éloge, au moment où il se disposait à son retour, il reçut la nouvelle qu'il était nommé évêque de
Strengoli. Il fut examiné le 8 juillet et consacré en commencement d'août, probablement à Saint-
Charles et il se rendit aussitôt à sa résidence.
Le P. Général consentit à ce qu'il conduisît avec lui le P. Romuald Buzio. De Mgr Denti, évêque de
Strongoli, nous savons peu de choses, si ce n'est qu'il y vécut seulement trois ans ou un peu plus, car
il est décédé le 11 avril 1655. Il n'en est pas de même du P. Rovero qu'Innocent X éleva à
l'épiscopat presque à la même époque que le P. Denti. Il semble que, tout d'abord, il fut nommé
archevêque in partibus582, mais en 1655, Alexandre VII lui confia le diocèse d'Asti, poussé, paraît-
il, par la maison de Savoie dont le P. Rovero, originaire d'Asti, était sujet et appartenait à une des
familles des plus aristocratiques du Piémont. Théologien insigne, il fut très actif dans le
gouvernement de son diocèse, prompt à remédier aux abus avec un zèle prudent. Il pourvut à
l'observance des fêtes et du carême, incitant même les plus rétifs à s'approcher des sacrements au
temps pascal. En 1660, il voulut faire la visite pastorale et lorsqu'elle fut terminée, il célébra le

580 Actes du Procureur Général.
581 Il paraît qu'il s'agissait d'un mariage entre les deux familles des Sforza et des Fornari.
582 Un évêque en activité mais non chargé d'un diocèse (par exemple de Curie) est nommé titulaire d'un évêché des
premiers siècles, aujourd'hui disparu. C'est pourquoi on les appelait in partibus infidelium (dans les contrées des
infidèles) ou plus brièvement in partibus. Note du rédacteur.
Dans les autres mentions de l'épiscopat du P. Rovero dans le Registre généralice de juillet 1652, nous lisons ces
paroles à la Supérieure de la Visitation de Turin : »Mgr notre archevêque n'est pas décidé à venir sinon alla
rinfrescata (quand il fera plus frais, au début de l'automne) » (Registre généralice, 31 juillet 1652).

233
synode le 13 février dans lequel, avec des mesures opportunes, on rencontre de très belles
Constitutions qui témoignent d'un pasteur plein de zèle. Il gouverna son diocèse pendant dis ans et
mourut le 25 octobre 1665. Grande fut la douleur pour cette perte qu'éprouvèrent ses concitoyens et
ses diocésains. Après avoir été exposé un jour entier dans l'église paroissiale de Saint-Sixte, le corps
fut porté à la cathédrale, avec assistance de tout le chapitre, du clergé séculier et régulier, et déposé
le 28 dans le tombeau des évêques. Pendant son épiscopat furent introduits à Asti les Carmes
déchaux qui ouvrirent leur église en 1660583.

7. - Dans le même temps, la S. Congrégation de la Propagande offrait aux Barnabites une mission
en Macédoine. Il fallait trois Pères et le P. Général était très disposé à accorder le P. Octave Boldoni
et le P. Félicien Sormani ; pour un troisième prêtre, il s'excusait, n'ayant pas pour le moment de
sujet adapté. La chose, vivement patronnée par le P. Procureur Général Facciardi, rencontra
quelques difficultés à cause du caractère inconstant du P. Boldoni. Alors que celui-ci semblait se
retirer, d'autres venaient s'offrir mais n'avaient pas la connaissance de la langue grecque qui, chez
Boldoni, était parfaite. Il y eut un moment où ce Père sembla de nouveau reprendre courage pour
cette entreprise, mais ensuite tout s'en alla en fumée, lorsque le même religieux fut demandé par le
Grand-Duc de Toscane comme éducateur et précepteur de ses fils584.
Au contraire, les missions des Barnabites en Béarn continuaient avec beaucoup de succès ; il en
arrivait des relations consolantes que le P. Général communiquait à la Propagande et, au moment où
la mission macédonienne semblait disparaître, de plusieurs endroits s'offraient des Pères disposés à
aller parmi les infidèles au Canada, selon les désirs du Souverain Pontife585. Le P. Général notait
volontiers les noms de ces généreux confrères, attendant le moment propice pour exaucer leur désir,
car la pénurie de sujets dans laquelle on se trouvait par suite de la défense d'accepter des novices et
de faire faire la profession ne lui permettait pas d'assumer une responsabilité plus grande que celle
qu'il avait pour le moment.

8. - Précisément par un sentiment élevé de cette responsabilité, il désira, dès le commencement de

583 BOATTERI, Serie cronologica storica de' Vescovi della chiesa d'Asti. Asti, 1807.
584 Actes du Procureur Général, passim.
585 Il ( le P. Général) accuse réception des deux lettres du 15 et du 20 passés, et il loue le zèle de Votre Révérence et le
désir d'aller à la nouvelle France pour y établir une mission des nôtres, mais il rappelle le sens et le décret annexé
du Chapitre Général à ce sujet ; c'est-à-dire qu'on devra donner notre consentement seulement lorsqu'il y aura un
fonds suffisant pour les maintenir et quand cette Province aura un nombre suffisant de sujets pour s'occuper de cette
mission. C'est pourquoi, cette Consulte juge que pour le moment Votre Révérence devrait attendre pour s'occuper
de cette affaire sur laquelle on espère pourvoir mieux discourir lors de la prochaine visite qu'on désire et qui va
bientôt se faire. Votre Révérence doit agir de manière à ce que Madame la Duchesse n'écrive pas ici sur ce sujet :
parce que, quand il fera la visite à Paris, il ira chez Son Éminence lui présenter ses respects en entendre ses avis et
ses ordres. Registre généralice. Au P. Guillaume Guyon, 17 janvier 1651.

234
cette nouvelle période de son gouvernement, entreprendre la visite des Maisons de Savoie et de
France, jusqu'ici empêchée par des raisons politiques. Après une longue attente, durant laquelle il
put accomplir la visite des Maisons d'Allemagne, il obtint le passeport requis et put finalement se
mettre en route le 5 octobre 1651. Il était accompagné par le P. Assistant Crivelli et par le P. Lesmi,
le P. Justin Battibocca demeurant à Milan comme Vicaire Général.
Ayant pris le chemin du Simplon, alors estimé le plus court et le plus sûr, les voyageurs arrivèrent à
Thonon au bout de cinq jours et la visite de celle maison fut terminée le 21 octobre. Le P. Falconio
et ses compagnons allèrent ensuite visiter la maison d'Annecy et ils repartirent le 9 novembre pour
se rendre à Montargis où ils arrivèrent le 21, en passant par Lyon. Le 3 décembre, ils prirent tous le
chemin de Paris. À peine arrivés, le P. Crivelli, soit à la suite des fatigues du voyage, augmentées
par les rigueurs de la saison, soit à cause de son grand âge de presque soixante-dix ans, tomba
gravement malade et, au grand regret de tous, rendit son âme à Dieu le 20 décembre. En
conséquence, la visite de la maison de Paris fut un peu retardée et ne se termina que le 2 janvier
1652 avec l'aide du chancelier qui fut choisi par le P. Falconio comme socius de la visite à la place
du défunt Assistant. C'était l'intention et le désir du P. Général de visiter les autres maisons de
France situées au Béarn mais soit en raison de la mort du P. Crivelli, son frère spirituel plus encore
que son compagnon, soit à cause du temps que cette visite aurait exigé, alors que tant de choses
concernant la Congrégation exigeaient son retour à Milan, soit encore à cause des troubles au milieu
desquels se débattait alors la France586, vers la moitié de février, il se remit en voyage pour le
retour. Repassant par Lyon et traversant les Alpes, il visita la maison de Saint-Dalmace de Turin et,
le 25 mars, il arriva dans la capitale de la Lombardie. Le fruit principal de ce voyage en France fut
la mise en place définitive du noviciat de Saint-Éloi à Paris, confié aux soins du P. Gallicio en qui,
avec raison, il avait confiance587. Très attentif à ce que là aussi fussent en vigueur toutes les
observances du noviciat en usage dans les autres noviciats, il envoya au P. Provincial Marin « une
feuille de ce qui se pratique inviolablement dans la Province Romaine pour l'acceptation, la vêture
et la profession des novices, afin que chez vous on l'observe entièrement, afin de marcher avec une
parfaite uniformité, comme il vous a déjà été dit de vive voix ; et surtout pour l'acceptation, on juge
que vous, Révérend Père, fassiez chaque fois venir à Paris le Supérieur de Montargis, destiné déjà
consulteur extraordinaire, afin qu'il intervienne à la consulte avec les autres. Faites part de tout cela

586 Cette année-là battait son plein la seconde guerre de la Fronde. Déjà le 12 octobre, le P. Battibocca avait écrit que
le P. Général hésitait « à cause des troubles graves de France, s'il passerait là ou s'il irait en Piémont par la Savoie. »
Registre généralice.
587 Le P. Général écrivait au P. Provincial Marin : « Il est bien vrai que le maître des novices est nommé avec la
participation des Supérieurs majeurs, selon la prescription de nos Constitutions, et ici on ne croit personne meilleur
que le P. Jean Augustin (Gallicio). Faites donc, Révérend Père, en sorte que cette charge tombe sur lui. » Registre
généralice, 29 octobre 1650.

235
à vos consulteurs, comme aussi de la réception de cette lettre et faites transcrire la feuille pour la
conserver dans les Archives à l'usage des futurs Provinciaux588. » Il veillait avec un grand soin à ce
que les noviciats qui s'établissaient dans des endroits éloignés conservassent les mêmes règles
qu'en Italie, connaissant par expérience combien souvent l'éloignement croit pouvoir autoriser une
plus grande liberté, à laquelle il faut s'opposer dès le commencement si, plus tard, on ne veut pas
rencontrer la difficulté de s'opposer à des habitudes invétérées qui semblent à beaucoup des droits
alors qu'elles ne sont que des abus.

9. - Le P. Général Falconio déploya la même sollicitude pour le noviciat de Vienne, auquel il était
urgent de penser définitivement, vu que l'endroit de Mistelbach, accordé par Ferdinand I à cet effet,
ne pouvait être obtenu ni par recours aux tribunaux, ni par des Bulles pontificales. Il avait déjà pu
s'en persuader intimement en allant en Allemagne en 1651 pour la visite des maisons, accompagné
par le P. Melchior Gorino le P. Chancelier Lesmi. Plus tard, de retour à Milan, il écrivait en date du
23 août : « On confirme ici la bonne disposition de consoler ces Pères (de Saint-Michel) qui ont pu
connaître au moment où nous avons été là en visite avec la résolution efficace de ne plus tarder à
établir le noviciat en cet endroit ; dans ce but, nous avons déjà tout prêt le maître des novices et, par
ce courrier récent, on écrit en bonne forme au P. Supérieur Paul Benoît Gemelli ce que l'on juge
nécessaire. Accorder au dit P. Supérieur l'autorité d'accepter les novices indépendamment de ce
tribunal (la Consulte généralice) est contraire à nos Constitutions589. » Le retard avait d'abord été
conseillé par la permission d'accepter des novices qui n'avait pas encore été obtenue. « On a
cependant de bonnes espérances, écrivait-il le même jour au Supérieur de Vienne, et précisément on
attendait avec un grand désir que vous, Révérend Père, vous écriviez quelque chose sur
l'introduction du noviciat dans cette maison parce que, le bruit s'en étant répandu en ville et à la
Cour, et comme nous avons demandé dans ce but cette maison aux gens de Monsieur le Duc de
Lorraine, cela est nécessaire pour ne pas donner à Son Altesse une occasion de désagrément ; pour
ne pas nuire à la réputation commune, cette consulte a décidé que de toute manière on y établisse le
noviciat ; si on ne peut le faire avec de nombreux candidats, on le fera avec les quelques-uns qui
existent (ils étaient trois), espérant qu'une fois le noviciat commencé, le Seigneur en éclairera
d'autres... 590» Le maître désigné pour le noviciat était le P. Louis Caimo et il y fut envoyé le 28
septembre 1651, après qu'on eut reçu de Rome, en mai précédent, l'autorisation d'accepter ds
novices. Le P. Général lui confiait des avis opportuns en lui écrivant : « Au sujet des novices qui

588 Registre généralice, 18 mai 1652.
589 Registre généralice, 23 août 1651.
590 Ibidem, 23 août 1651. « Nous avons eu la permission de faire faire la profession et d'accepter des candidats. » ainsi
écrivait le 9 mai 1651 le P. Vicaire Général au Provincial. Ibidem

236
devront demeurer à Vienne (pour lesquels, Révérend Père, vous allez en ce pays), dans l'acte de la
vêture et de la profession, ils devront avoir l'habit de dessus (la simarre ou grand manteau) comme
habit propre de la Congrégation et ensuite, pour le reste du temps, ils se conformeront à l'usage et à
la mode du pays. Et pour la barrette ronde, les deux premiers mois de noviciat, étant donné la
difficulté de pouvoir pratiquer cet usage chez vous, faites en sorte qu'avant d'entrer chez nous celui
qui est accepté reçoive la première tonsure et ainsi on évitera l'écueil591 » et plus tard il déclarait au
P. Supérieur que « pour les novices et les postulants, il est bon de ne pas courir. »

10. - Il aurait également favorisé la fondation d'un noviciat à Saint-Charles alle Mortelle à Naples,
mais le moment lui semblait peu opportun pour une telle entreprise parce que « dans cette Province
(romaine), écrivait-il, toutes les maisons demandent à être déchargées de sujets592. » Un noviciat
créerait une nouvelle et forte passivité financière. D'autre part, comme il l'écrivait plus tard, « pour
ce noviciat, avant de l'établir (cette affaire étant très importante), on désire être informé de la qualité
des sujets que vous avez entre les mains, parce que devant être en petit nombre, il les faudra riches
de qualités et très vertueux ». Or, à Saint-Charles, maison située dans le très agréable quartier de la
Chiaia, on envoyait parfois des religieux très âgés pour y prendre un légitime repos ; et, en raison de
l'âge ou des infirmités, ceux-ci ne pouvaient être très observants. Certes, le P. Supérieur aurait voulu
avoir la maison en bon ordre, mais le P. Général lui conseillait d'user de quelqu douceur, de tenir en
mains les choses essentielles et ce qui pouvait porter préjudice à l'observance, mais « en le
cachant » et « en fermant les yeux seulement pour certaines choses qu'il faut tolérer pour l'amour de
saint Vincent, parce qu'il est impossible de plier le vieux bois593. » Et comme le P. Supérieur lui
rappelait que le changement de la maison en noviciat avait été décrété par le Chapitre Général, le P.
Général répliquait « que le Chapitre Général a été d'accord à l'érection de cette maison en noviciat
uniquement pour les sujets napolitains ; s'il n'y en a pas, on ne peut changer l'intention du
Chapitre594. » Ce projet étant évanoui, il ne restait plus que quatre noviciats : Monza, Zagarolo,
Thonon et Vienne.

11. - Ce triennium du généralat du P. Falconio fut endeuillé par la mort du P. Constantin Pallamolla,
que nous connaissons déjà, survenue le 21 janvier 1651595 Né à Scala, en Calabre d'une noble
famille il avait terminé ses études philosophiques à Rome et celles de droit à Naples, lorsque, à 23

591 Ibidem, 28 septembre 1651.
592 Registre généralice, 13 décembre 1651.
593 Ibidem, 13 décembre 1652.
594 Ibidem, 13 août 1652.
595 UNGARELLI, Bibl. Script., etc., p. 267-269 ; R. Gaetani, La fede degli avi nostri o racconti storici della chiesa di
Torraca. Rome, 1906. (La foi de nos ancêtres ou les récits historiques de l’Église de Torraca).

237
ans, poussé par sa vive piété, il demanda à se faire Barnabite. Son père y était opposé car, ainsi qu'il
l'écrivait à Mgr Audoeno, évêque de Cassano, son ami, bien qu'il eût trois autres fils « toutes les
espérances de la famille étaient placées sur Lucio – il s'appelait alors ainsi – parce que très versé
dans les sciences596. » Désirant le voir marié597, son père lui avait offert, mais inutilement, la forte
somme de 50.000 écus. Le bon évêque lui répondit pour le consoler : « M. Lucio, grâce aussi à
Votre Seigneurie, sera le moyen d'établir cette bonne Congrégation à Naples où il pourra dépenser
ce que vous vouliez lui donner pour l'en retirer. » Le présage se vérifia. Le P. Pallamolla, ordonné
prêtre, fut envoyé à Naples et y commença une fondation. Il ne devait pas y rester longtemps. En
1602, il fut envoyé à Rome pour y enseigner la philosophie et là sa science fut bien vite connue
même en haiu lieu. En cette année-même, Clément VIII le voulut parmi les Consulteurs sur le culte
des défunts en odeur de sainteté. Paul V le nomma examinateur apostolique du clergé, Urbain VIII,
Visiteur, avec d'autres prélats, des basiliques, des églises et des couvents de Rome. Plusieurs fois
invité à accepter des évêchés, il se retira toujours humblement. Il était non moins estimé par la
Congrégation qui le nomma d'abord Supérieur de Saint-Charles ai Catinari, ensuite, à deux reprises,
Provincial et enfin Visiteur Général598. Parmi les étrangers, il avait pour ami et admirateur saint
Joseph Calasanz lui-même qui voulut, comme on le raconte, avoir de lui l'explication d'une vision
dont le Seigneur l'avait favorisé599. Benoît XIV rapporte avec éloge les décisions de notre
Pallamolla, indiquant de lui un traité de théologie qui, croyons-nous, a été perdu600.

596 Lettre du 23 avril 1593. Archives de Saint-Barnabé.
597 Lettre du 30 avril 1593. Archives de Saint-Barnabé.
598 UNGARELLI, Bibl. Script. p. 383-384.
599 Après avoir raconté la vision de saint J. Calasanz, le 18 août 1648, dans laquelle il avait vu la très Sainte Vierge
entourée de tous ses religieux défunts, excepté un seul, les uns assis avec Marie les autres debout, Tosetti
ajoute : « Comme le P. Constantin Pallamolla, céélèbre Barnabite, bon serviteur de Dieu et son ami et confident,
était venu le visiter, il raconta sa vision à lui seul, pour s'assurer de la véritable signification des diverses positions
de ses religieux. Pallamolla lui demanda si le vénérable Glicerio Landriani était parmi ceux qui étaient debout et,
entendant qu'il était assis, il jugea que les premiers étaient déjà dans le bienheureux repos du ciel et les autres en
Purgatoire, acheminés vers la gloire, comme avait pensé aussi Joseph Calasanz. » Résumé historique de la vie de
saint Joseph Calasanzio (Savone, 1896, p. 207-208).
600 Citons d'abord le Père (Pallamolla) du monastère de Saint-Blaise. Bien qu'il semble suivre en tout ce qu'a écrit le
très illustre Bellarmin dans son livre sur le culte des saints, au chapitre 10 ; toutefois, pour ce qui regarde le culte
public ou privé, il pensa que le culte public ne devait pas être complètement accordé aux Serviteurs de Dieu pas
encore canonisés, mais seulement le culte privé. Et quand il s'attarda aux opinions savantes sur ces articles, il suivit
l'opinion de Vignerius, traité de la vertu de la Foi, chapitre 11, concernant l'exposition de tableaux, mais en refusant
cependant absolument le culte public et en prouvant par des motifs qu'il ne fallait absolument pas l'accorder. » De
la béatification des Serviteurs de Dieu, etc. (Rome, 1747), livre II, p. 74. « C'est ce que répondirent les Théologiens
qui ont édité leurs traités au temps de Clément VIII, à savoir Constantin Pallamolla, chapitre 2, paragraphe 6, Jean-
Baptiste Rada, etc. » Ibidem, p. 100.

238
CHAPITRE XIV

1653 – 1656

1. Importantes délibérations du Chapitre Général de 1653. – 2. Affaiblissement de l'esprit
conventuel. – 3. Le Père Jean-Ange Bossi, nouveau Général. – 4. Sa fermeté pour l'observance
religieuse. – 5. Mission de Barnabites à Turkenmantel. – 6. Un cas de « crimen ambitus » (Poursuite
des honneurs). - 7. Sages précautions du P. Bossi. – 8. Les petits lieux. La maison de Tortone
abandonnée. – 9. Un don remarquable. – 10. Le P. Paggi nommé évêque de Brugnato. – 11.
Inauguration de la maison de Saint-Barthélemy des Arméniens à Gênes.

1. - Le Chapitre Général convoqué le 7 mai 1653, sous la présidence du P. Jean-Ange Bossi,
pourvut à la construction du noviciat dans la maison de Lescar, accueillant favorablement la
demande qui en avait été faite par les Pères Fortuné Lambert et Blaise Colé. D'autre part, cela était
nécessaire car ces maisons du Béarn étaient loin de Paris et parce que les conditions politiques
d'alors en France qui rendaient souvent impossibles les communications d'un endroit à un autre. On
nomma Supérieur de ce noviciat le P. Colé lui-même, religieux de vie exemplaire. Quant au
gouvernement de la Congrégation en général, attendu les obstacles fréquents que les Princes en
guerre entre eux mettaient à la visite des Maisons, on décida de nommer quatre Visiteurs au lieu de
deux voulus par les Constitutions ; on avait ainsi l'avantage de choisir entre eux la personne adaptée
pour telle Province déterminée, évitant en même temps de devoir choisir des suppléants qui
n'avaient pas toujours les qualités requises601. On fit aussi une déclaration sur le sens à donner au
passage des Constitutions qui dit : Munere publice in scholis interpretandi nullus ex nostris
fungatur (Que personne d'entre nous n'exerce la fonction d'enseigner publiquement dans les écoles),
déclarant une fois pour toutes que par ces paroles on entendait défendre seulement l'enseignement
dans les universités publiques et que, par conséquent, on pouvait très bien accepter les offres
d'enseignement dans les écoles Canobbiennes de Milan et dans les écoles Grimaldiennes de Gênes.
Malheureusement, depuis quelque temps s'était vérifié le cas de religieux qui ambitionnaient d'être
nommés à ds charges, en sorte qu'en 1644 on avait déjà fait un décret qui rappelait la peine
d'excommunication encourue pour un tel manquement ; mais, pour une plus garantie qu'il soit
observé, les P. Capitulaires voulurent qu'à l'avenir il fût publié tout de suite après chaque Chapitre

601 Sur la proposition du P. Jean-François Baffico jointe aux Actes du Chapitre Général 1653.

239
Général, en sorte qu'il fût obligatoire pendant le triennium tout entier, c'est-à-dire jusqu'à la
convocation du nouveau Chapitre. Par suite de cette délibération, le 19 mai de cette année, le
Chapitre terminé, on envoya à chaque communauté une copie imprimée du Décret, avec de
nouvelles et pressantes exhortations pour son observances602.

2. - C'était évidemment une preuve que l'esprit de la vie religieuse s'affaiblissait même dans les
Ordres des Clercs Réguliers qui étaient nés le siècle précédents pour le raviver. Soyons francs : non
moins que toutes autres institutions humaines, dans le cours des années, ces Ordres perdaient ou
menaçaient de perdre cette ferveur et cette fermeté de bons propos dont ils étaient animés à leur
naissance. Et cela s'explique encore par cette autre raison : tant qu'ils durent lutter contre les
désordres du clergé et des laïcs , ils trouvèrent dans les difficultés mêmes du moment un stimulant
pour se maintenir à la hauteur de leur idéal ; plus tard, après les réformes préconisées par le Concile
de Trente, et appliquées en bonne partie en Italie et ailleurs, la lutte perdit toute acuité. À la vie de
tranchée, dirions-nous, avait succédé celle de l'arrière. Le travail, d'abord absorbant, vint à diminuer
parce que, non seulement le clergé séculier, maintenant secoué de sa torpeur et devenu plus
conscient de ses devoirs, mettait en avant son activité, mais les Clercs réguliers eux-mêmes,
rapidement multipliés au XVIe siècle par la faveur qu'ils avaient partout suscitée, étaient maintenant
plus nombreux que de besoin. De plus : les Ordres mendiants eux-mêmes, après avoir été jugés
proches de l'extinction, avaient senti, par suite du rapide développement des Clercs réguliers, une
forte impulsion pour se réformer et ensuite pour se répandre et rivaliser avec ceux-ci par l'étude et le
zèle des âmes. Ainsi, le travail qui s'offrait d'abord de lui-même en abondance, il fallait maintenant
combattre pour s'en emparer. De là cette fièvre de fondations qui donna lieu à ces petits couvents
contre lesquels Innocent X, en 1652, avait pris de sévères mesures ; de là, en partie cette recherche
de chaires qui favorisa une prédication toujours plus éloignée de la simplicité évangélique ; de là les
occupations auprès des princes et des prélats, qui obligeaient le religieux à habiter trop souvent
parmi les séculiers avec le danger d'en prendre peu à peu les habitudes et l'esprit. Sur ce point est
instructive une plainte présentée au Chapitre Général de 1653 au sujet de la manière de s'habiller et
de s'arranger de certains religieux ; on parlait « des cheveux longs, des barbes démesurées, des
chaussures arrangées comme les séculiers, des pendants d'oreilles, de bijoux et rubans. » et le
Chapitre Général ne put en faire moins, en présence de ces manquements, que de renouveler ses
prescriptions. Pour être justes, il faut voir une circonstance atténuante pour ces misères dans le
caractère du temps où l'on vivait : tout ce qui frappait les sens avait pris une grande importance sous
l'influence de la domination espagnole, tandis que les vertus fortes et humbles du christianisme

602 Actes du Chapitre Général.

240
n'étaient pas dignement appréciées ni pratiquées par un grand nombre. Tout le monde sait combien
le milieu dans lequel on vit se reproduit dans nos habitudes et dans nos sentiments, presque sans en
avoir conscience.

3. - Les travaux du Chapitre terminés, tous les votes se réunirent sur le P. Falconio pour l'élire à
nouveau Supérieur Général de la Congrégation. Le discours admirable prononcé par lui pour
l'élection d'un excellent chef, n'avait que mieux persuadé tous les Capitulaires que ce chef devait
être lui-même. Mais le P. Falconio n'était pas de cet avis, disant que son âge avancé, ses infirmités,
son long stage dans cette charge le dissuadaient de l'accepter maintenant pour la quatrième fois. Ses
paroles ne servirent à rien, il fut élu à l'unanimité et conduit malgré lui à toutes les cérémonies qui
suivent l'élection ; il rédigea aussitôt une supplique qui ne fut pas accueillie ; il pria alors de
nouveau, et avec tant d'insistance et de cœur que les Pères Capitulaires, émus de compassion,
décidèrent de le contenter603. Procédant à une nouvelle élection, ce fut le P. Jean Ange Bossi qui fut
choisi et qui, bien à contre-cœur, accepta604. Le P. Falconio lui fut donné comme Assistant général,
charge que le P. Bossi avait déjà remplie pendant douze années consécutives.

4. - Il n'était donc pas nouveau dans le gouvernement et il montra qu'il en connaissait et qu'il
pouvait en affronter d'autant mieux les obligations même les plus gênantes. Ne pouvant empêcher
que quelques-uns de ses sujets ne fussent employés auprès des Cours, comme c'était alors l'usage
général, il exigea que cela eut lieu avec le moins de détriment possible pour la discipline régulière.
Le P. Boldoni ayant été nommé par la Grande-Duchesse605 de Toscane précepteur du petit prince, le
futur Côme III, il ne lui permit pas de prendre ses repas dans le palais royal mais de recourir pour
les obtenir au chevalier Dom Pandolfini, personnage très influent auprès du Grand-Duc. Il ne
manqua pas de manifester ouvertement au P. Boldoni qu'il se croyait obligé par sa charge d'agir
ainsi et comme celui-ci, par ailleurs homme de grand mérite, semblait s'en offenser, le P. Bossi lui
déclara que cette parole ne semblait « ni juste ni fondée », premièrement, lui écrivait-il, parce que
dans notre lettre, on vous prie, Révérend Père, d'empêcher, si possible, que la Sérénissime vous
oblige de manger au palais. Si ensuite, pour appuyer votre demande, Révérend Père, on a eu recours
aux bons offices d'une personne capable d'obtenir ce but, vous ne pouvez pas vous en plaindre si
vous n'avez pas une volonté contraire, mais en être content pour atteindre plus facilement le but.

603 Actes du Chapitre Général : c'est le premier cas de renonciation immédiate après l'élection.
604 « Je suppose, écrivait-il le 2 juillet 1653, au P. Boldoni que vous connaissez la manière de mon élection : selon les
raisons humaines et temporelles, je ne devais pas l'accepter ; je l'ai acceptée et, pour ne pas ruiner le bon renom de
la Congrégation, je me suis jeté sans hésiter dans la mer orageuse avec l'intention bien arrêtée de supporter, avec
l'aide de Dieu, beaucoup de peines. » Registre généralice.
605 Vittoria della Rovere, épouse de Ferdinand II, qui lui fit écrire en mai 1653 par Volunnio Bendinelli, futur cardinal.

241
Ensuite, dans la demi-feuille que vous m'écrivez confidentiellement, vous dites que vous devez
absolument toujours passer la nuit au palais, sauf les jours de fête, vos paroles sont les suivantes : Je
ne dois rester dans la communauté que la nuit et les jours de fête, et cela pour six mois ou un peu
plus, etc. tandis que cette Consulte ne jugeait pas cela très convenable, bien qu'on ne dût pas refuser
cela à Son Altesse Sérénissime, quel mal a-t-on commis en obtenant par une des personnes de la
Cour (auxquelles Son Altesse pouvait l'accorder ou refuser, etc.) d'empêcher de rester à prendre mes
repas au Palais ? Surtout que la même prière s'adresse encore à Votre Révérence et qu'elle ne sa fait
pas en cachette, mais franchement, avec la sincérité qui convient que j'ai toujours professée et que
je crois bien connue de Votre Révérence606. » Le P. Boldoni ne répliqua plus et s'occupa seulement
de ses délicates fonctions, en tâchant de réaliser, comme il y réussit en effet, les espérances conçues
sur sa personne.
Le P. Bossi eut à donner une preuve non moins grande de fermeté en voulant éloigner de Rome
deux Pères peu observants qui portaient préjudice au bon renom de la maison de Saint-Paul où ils se
trouvaient. Le Chapitre Général lui-même avait imposé cette mesure, mais elle était très difficile à
exécuter parce que ces Pères étaient protégés par au moins quatre cardinaux, parmi lesquels le
cardinal Chigi, le futur Pape Alexandre VII et le cardinal Raggi, dont on avait précisément grand
besoin en ce moment, comme nous le verrons. Le P. Procureur Facciardi et le P. Provincial romain
Paggi priaient le P. Bossi d'y renoncer, mais demeurant ferme dans sa résolution, il répondit au
premier : « Il nous semble...qu'on devrait déclarer clairement aux Éminentissimes et à la S.
Congrégation et au Pape lui-même les motifs qui furent relevés par vous, Révérend Père Provincial
et les autres de cette Province:ces motifs bien présentés pousseront aussi les Éminentissimes et le
Pape lui-même à coopérer aux désir du Chapitre. Ici, les Éminentissimes et, beaucoup plus, ne
désirent autre chose que de voir observer la discipline régulière parmi les religieux607. » Les lettres
de recommandation ne purent l'empêcher de prendre cette mesure. Au cardinal Raggi, le P. Général
répondit courtoisement qu'il était enchaîné par la volonté du Chapitre Général.

5. - Au milieu de ces angoisses, le P. Bossi éprouva une grande satisfaction en voyant que ses Pères
étaient invités à entreprendre une mission en pays hérétique. En février 1654, sur les vives instances
présentées au cardinal Barberini, préfet de la Propagande, par le prince Charles de Pologne,
administrateur de l'évêché de Breslau, la S. Congrégation nomma à cette mission le P. Jérôme
Oprandi et le P. Pie Cassetta, en leur conférant les privilèges habituels et en déclarant le premier,

606 Registre généralice. Lettre du 2 juillet 1653.
607 Un an plus tôt, le 29 mai, le P. Général Falconio écrivait au P. Procureur Général « qu'on laisse à Saint-Paul le P.
D. Generoso (Santolini, un des deux) par égard pour son Éminence le cardinal Chigi. » Registre généralice.

242
qui était vicaire de la maison de Saint-Paul à la colonne, Préfet de le mission608. L'expédition se mit
en route au mois de mai suivant. Elle était encore à Vienne au mois d'août, lorsque Rome réclama
l'adjonction d'un autre Barnabite, mais allemand. On choisit alors le P. Ferdinand Houch, de
Mayence, qui cependant, à ce qu'il paraît, prit la place du P. Cassetta retenu à la maison de Vienne.
Les succès de cette mission, qui ne commença que vers la moitié de 1655, ne nous sont pas connus
dans le détail. Une lettre seulement du P. Général Gallicio d'avril 1656 au P. Oprandi, résidant alors
à Turkenmantel, nous apprend que le Chapitre de 1656 avait appris avec plaisir « les bonnes
nouvelles », et une autre lettre du même au P. Procureur Général nous dit que, cependant, on avait
examiné les raisons qui en conseillaient la fin, même avant le terme de trois ans fixé par la
Propagande.
Ces raisons sont clairement exposées dans un écrit sans date, mais probablement de 1657, du
Supérieur de Vienne609. Avant tout Frankenmantel où avaient été envoyés les missionnaires « n'était
pas hérétique, mais catholique, en sorte qu'ils faisaient l'office de curés avec une grande précarité,
parce que Rome leur expédiait une patente chaque semestre. De plus, comme le prince Charles était
seulement administrateur de ce diocèse, on pouvait d'un moment à l'autre recevoir une invitation à
se retirer et il valait donc mieux « ne pas s'engager plus longuement. En outre, leur situation ne
semblait pas conforme au décor de l'Ordre religieux ni aux Règles qui interdisaient les paroisses,
surtout de campagne, et en opposition avec les décrets d'Innocent X, même si elles étaient unies à
des communautés. » À tout cela s'ajouta bientôt la mort du prince Charles. La mission se termina
donc à la demande du P. Général auprès de la Propagande, les premiers jours du mois d'août 1657.
Les conditions de cette mission avaient du reste, dès le commencement, préoccupé le P. Bossi qui,
tout en remerciant Mgr Massari, très affectionné aux Barnabites, de lui avoir proposé une mission
d'au moins douze Pères, dut refuser d'accepter, donnant pour raison, ce qui était vrai, le manque de
sujets610.

6. - D'autre part, ce qui importait le plus au P. Général était que l'on gardât l'observance et l'esprit
religieux et il en donna la preuve dans la rigueur de sa conduite avec le P. Cassetta qui, après sa
destination à la maison de Vienne, comme nous l'avons dit, se laissa séduite par le désir d'arriver à
l'épiscopat et, ayant de bonnes espérances de réussir, abandonna cette communauté et revint en
Italie. Mgr François Barangone, assistant du Saint-Office, intercéda en sa faveur auprès du P.

608 Registre généralice. Le décret, daté du 23 février, nomme aussi le P. Vigile Batocletti et le P. Gabriel Galatino. Le
premier ne prit pas part à la mission, nous ne savons pourquoi, le deuxième, oui.
609 Copie des motifs donnés à Mgr le Nonce de Vienne qui démontrent qu'il est bien de terminer la mission apostolique
de Silésie. Archives de Saint-Barnabé.
610 Registre généralice. 30 juin 1655. Mgr Massari était secrétaire de la Propagande.

243
Général pour lui obtenir non seulement le pardon, mais encore la résidence à Rome. Celui-ci
répondit que le P. Cassetta ne cessait pas d'être aimé en Congrégation, mais « seulement réprimandé
pour son ambition découverte et avouée de l'épiscopat » ; et par égard pour votre Seigneurie
Illustrissime, disait la lettre du P. Bossi, et des mérites et des travaux du Père dans la Congrégation,
on lui supprime la pénitence prescrite par nos Constitutions tandis que l'inscrire dans notre maison
de Rome n'est conseillé ni par les Pères Assistants, ni par ma propre conscience, parce que ce serait
coopérer au mauvais désir du Père, aussi, Votre Seigneurie Illustrissime m'excusera de la laisser à
Spolète, pas loin de Rome : s'il est appelé tamquam Aaron [comme Aaron] (puisque l'on dit qu'il
figure sur le catalogue de promovendis [de ceux qui doivent être promus], en un instant Sa Sainteté
pourra l'avoir611. »

7. - Il ne permettait pas d'introduire dans les maisons éloignées et surtout dans les noviciats,
n'importe quel usage contraire à nos Constitutions ; tempérant cependant les prescriptions par la
juste règle des convenances. Écrivant au P. Colé, Supérieur de Lescar, après s'être réjoui des bonnes
nouvelles des novices, il observe que « quant au détail que l'Office ne soit pas chanté mais récité au
chœur, attendu la maladie que vous signalez, pendant ce temps, on peut le tolérer et c'est en ce sens
qu'il faut entendre la permission du P. Provincial. Au reste, les Constitutions ordonnent que l'Office
divin soit chanté au chœur, et cette Consulte est d'avis qu'on fasse ainsi même chez vous, et au
Chapitre Général, quand il fut question d'installer à Lescar le noviciat, ce fut aussi afin qu'on pût
mieux pratiquer nos observances, surtout celles du chœur612. » Il écrivait au Supérieur de
Vienne : « Au sujet de l'acceptation des sujets âgés, mais sans être obligés à leur porter la
nourriture, cela ne nous ennuie pas, mais qu'ils soient aptes. On vous permet d'en accepter deux,
mais avec de bons renseignements613. » « Ce n'est pas le moment d'avoir des novices sans talent,
écrivait-il au Supérieur de Thonon ; si celui de Turin n'accepte pas de s'en aller, que Votre
Révérence, avec votre Chapitre, le renvoie614. » En 1655, il déplaça le noviciat de Zagarolo à la
maison de Saint-Charles à Rome, mais en insistant pour qu'on fît de bons choix : « afin que les
novices soient de bonne naissance, de bonnes mœurs et de bonnes lettres, ayant au moins fait leurs
humanités615. »

8. - Comme les difficultés les plus graves pour la discipline régulière se rencontraient toujours dans

611 Registre généralice, 13 octobre 1655.
612 Ibidem. 14 avril 1655.
613 Ibidem. 30 juin 1655.
614 Ibidem. 30 mai 1655.
615 Ibidem. 26 mai 1655.

244
les petites localités, dès le commencement de son gouvernement, le P. Bossi publia une circulaire
dans laquelle il recommandait l'observance des ordres prescrits depuis longtemps pour ces endroits
et en ordonnait la lecture à faire en Chapitre deux fois par an dans chaque communauté mineure,
exigeant du Supérieur de donner par écrit le témoignage formel de cette lecture semestrielle616. Aux
petites communautés supprimées par la Bulle d'Innocent X vint s'en ajouter, en 1654, une autre,
celle de Tortone, pour la conservation de laquelle travaillait si fort Charles Settala qui avait succédé
en 1653 à Mgr Fossati. Aux efforts du bon évêque s'unissaient ceux de la population on désirait
seulement que l'Ordre assurât pour l'entretien de cette maison617 une rente plus forte, mais le P.
Bossi ne crut pas devoir y consentir. Tout bien pesé, cette maison serait toujours restée à l'état de
petit couvent et on préféra la céder définitivement à l'évêque. Comme ensuite les Somasques
désiraient l'acheter, le Pape y consentit en 1654 et les Barnabites quittèrent la ville618.

9. - Le P. Bossi, en s'occupant de diriger les énergies de la Congrégation, ne négligeait pas d'exercer
son don particulier de composer des ouvrages de théologie morale qui l'avaient fait tant apprécier.
Parmi ses admirateurs, il convient de signaler l'évêque de Vigevano, Gabriel Adarzo de Santander, à
qui le P. Bossi dédia en 1654 un volumineux traité De effectibus contractus matriminii (Des effets
du contrat de mariage)619. Il en fut si satisfait qu'il se rendit à Milan pour l'en remercier et demeura
pendant quelques jours l'hôte très agréé de la communauté de Saint-Barnabé. L'année suivante, afin
de toujours mieux attester son estime et sa gratitude, il lui annonça par une lettre très aimable qu'à
sa mort il lui léguerait toute sa bibliothèque620 et ensuite il le confirma par un acte notarié du 3 juin
1655. La bibliothèque fut acceptée avec une vive reconnaissance621.En 1656, le P. Bossi fit
imprimer un petit manuel de piété, vrai livre d'or, sous le titre Methodus serviendi Deo (Méthode de
servir Dieu), puisé en grande partie chez Alphonse de Madrid et de Michel Constance et composé
par lui d'abord pour son usage personnel.

616 Elle est datée du 18 juin 1653. Les ordres concernant ces petites localités ne furent jamais imprimés.
617 L'évêque désirait que les Barnabites assignent à la maison de Tortone 400 perches (perche : mesure agraire très
variable selon les lieux) de terre libre de tout impôt, et cela semblait impossible. Registre généralice.
618 Le 24 octobre 1654, le P. Général signalait : « L'agent a eu une réponse de Mgr Fagnano que le Pape a assigné notre
maison aux Somasques, parce qu'ils ont promis de faire des écoles. »
619 Édité à Lyon. En se rendant à Milan, l'évêque avait voulu connaître personnellement le P. Bossi et l'avait visité à
Saint-Barnabé ; il lui donna aussitôt de vifs témoignages d'estime et d'affection, confirmés ensuite en favorisant de
toutes manières les Pères de la maison de Vigevano.
620 Elle est datée du 5 juin 1655. Il dit entre autres choses : « Je rends par les livres ce que j'ai reçu par la direction d'un
livre ; il m'importe que la solution ne provienne pas de nos propres livres (chaque livre a son auteur). Il me suffit
que la plupart aient d'abord été apportés par moi d'Espagne (Je pense qu'ils n'ont pas encore salué l'Italie) pour qu'ils
vous compensent et paient ma dette. » Archives romaines de Saint-Charles.
621 Et par un écrit du 26 avril 1656, imprimé, par lequel il destinait aussi sa bibliothèque à la maison de Saint-Barnabé,
il voulait qu'elle fût placée « dans la chambre en face de la chancellerie du P. Général, disposant que l'on fît un
index séparé...en tête duquel on signalerait le nom du donateur ». Archives romains de Saint-Charles.

245
10. - Malheureusement, l'activité et le zèle du P. Bossi ne recueillaient pas dans la Congrégation
l'applaudissement mérité de tous, et nous regrettons de rencontrer un détracteur en la personne à
laquelle cela aurait le moins convenu. C'était le P. Provincial romain, Jean-Baptiste Paggi. Né de
noble famille génoise622, il avait laissé un bon témoignage de lui-même autant pas sa piété que par
sa science. À Asti, où se rouvrirent les classes en 1642, le P. Paggi enseigna la rhétorique et se fit
aussi remarquer comme orateur sacré. En 1649, en prêchant à Turin à Saint-Dalmace, il fut invité à
célébrer les louanges du Saint-Suaire en présence de la Cour ducale et elles furent si appréciées
qu'on les fit imprimer623. L'année suivante, prêchant le Carême à Milan, il dut céder à l'insistance du
gouverneur qui voulait l'entendre dans sa chapelle. En 1646, nommé Supérieur à Asti, puis en 1649
à Gênes, Visiteur en Savoie, il eut finalement le supériorat de Saint-Paul à Rome, avec la charge
d'en relever l'état financier, ce qui n'était pas chose facile. C'est peut-être pour cela que le P. Paggi,
nommé ensuite Provincial romain, ne sembla pas entrer entièrement dans les idées du P. Général
mais, en prenant ombrage, il se réduisit à une vie inquiète, voyant tout en noir autour de lui et
désirant même l'épiscopat. Dans une lettre au P. Bossi, après avoir manifesté quelque suspicion
qu'on ait manipulé quelques-uns de ses écrits, il se plaignait qu'on eût nommé Procureur Général le
P. Olivieri qui était Supérieur de Saint-Charles, contre les Constitutions, livre IV, ch. 15624. À ce
reproche, le P. Bossi répondit noblement : « Vous êtes jeune et moi je suis vieux, et je dois agir
comme un vieillard, et comme Général, observer ce que ses Règles lui prescrivent lorsqu'il est
offensé par ses sujets...Révérend Père, vous avez fait un très grand excès sans doute par manque de
réflexion ou poussé par une forte passion. Je ne dois pas vous imiter mais vous faire connaître avec
modestie que, surtout pour ce qui est de la dernière nomination, vous ne pouvez pas prendre
exemple sur moi pour agir à l'avenir contre les Règles. Que disent nos Constitutions dans ce
chapitre XV ? Que le Procureur doit habiter Rome mais qu'il ne peut être Supérieur de la maison de
Rome. Après la mort du Procureur Général, celui (le P. Olivieri) qu'on met à sa place n'est as
envoyé avec grande solennité, il n'a ni titre, ni dignité, ni prérogative de lieu, il n'est pas non plus
pour toujours dans le temps prescrit par les Constitutions, mais il peut être changé selon le bon
plaisir de Général et de ses Assistants, et même sans leur concours. Ne savez-vous pas, Révérend
Père, que l'argument a diversis n'est pas valable et qu'on ne fait pas d'extension de casu ad casum,
bien qu'il y eût quelque ressemblance de raisons, surtout lorsque la loi restreint ? Or, considérez

622 Il était fils du noble Jan-Baptiste Paggi (1554-1627) « peintre remarquable, poète et habile dans tous les arts
libéraux. » GUISCARDI : Origine e fasti delle nobili famiglie genovesi (Origine et fastes des nobles familles
génoises), manuscrit cité par le P. Levati dans son œuvres : Évêques barnabites etc.
623 L'Écu, panégyrique sacré sur le Sait Suaire etc. dédié à Son Altesse Royale Charles Emmanuel II, à l'occasion du
début de son gouvernement dans ses États. Turin, 1648. V. MANNO, Bibl. Casa di Savoia. Vol. I, p. 24n n. 297.
624 Procuratot generalis Romæ semper habitet, non tamen in Collegio romano præpositus sit. (Le Procureur général
devra toujours habiter à Rome mais il ne pourra pas être le Supérieur de la maison de Rome).

246
quelle grave injure vous avez faite au Général et aux Assistants en leur déclarant avec tant d'audace
et si ouvertement qu'ils manquent à l'observance et qu'ils agissent expressément contre les Règles…
Je devrais déléguer un Père qui vous fasse déclarer publiquement votre faute et vous impose une
pénitence convenable mais, comme je suis le principal attaqué, pour cette fois je renonce à ces
rigueurs... Ma profession n'a jamais été de disputer ni d'avoir l'âme chargée et troublée mais d'aller
me coucher avec la conscience tranquille : je dois surtout le faire maintenant625. » Cette lettre se
croisa avec une autre du P. Paggi qui annonçait sa nomination comme évêque de Brugnati et priait
la P. Général de la dispenser du serment. Ici encore le mécontentement de l'envoyeur transpirait de
manière à conseiller au P. Général de refuser. Il lui écrivit : « Avant de faire complètement le
passage, il me paraît convenable, Révérend Père, que vous donniez quelque satisfaction pour ce que
vous avez écrit dans votre précédente lettre contre la Congrégation, contre le Général et les
Assistants. De cette manière, il pourra toujours exister de bons rapports entre vous, la Congrégation
et ses Supérieurs626. Le P. Paggi comprit bientôt ses torts et présenta ses excuses tant au P. Général
qu'aux Assistants, et ainsi toute dissension fut écartée pour toujours627. À sa consécration qui eut
lieu à Saint-Charles ai Catinari par Mgr Fortuné Vinoli, le 24 juin 1655, tous ses confrères lui
faisaient couronne628.

11. - Pendant que le P. Bossi était contristé par ce différend domestique, son cœur se réjouissait
pour une nouvelle fondation à Gênes. En 1650, Innocent X, par la Bulle Commissa nobis supprimait
l'Ordre des Basiliens d'Occident, désormais réduits à une quarantaine, et leur église Saint-
Barthélemy était attribuée par le Pontife au cardinal Raggi comme abbaye dont il devait être
commendataire. La République intenta un procès au cardinal Raggi contre cette décision, soit à
cause de la position délicate de l'église, soit à cause du contrat de fondation dans lequel le banquier
Oberto Purpureo avait déclaré que, si les religieux disparaissait, la ville devait leur succéder dans
leurs biens et leurs droits. Après avoir beaucoup discuté, les génois se décidèrent à s'en tenir à
l'arbitrage d'Alexandre VII qui, tout en approuvant ce qu'avait fait son prédécesseur, « proposa que
la République donnât l'église et le monastère aux religieux qui lui plairaient davantage lesquels,
paraît-il, devaient débourser vingt mille écus sur les Monts de Rome, pour servir de fonds à l'abbaye

625 Registre généralice. 2 juin 1655.
626 Ibidem. 9 juin 1655.
627 Cependant, comme la dispense du serment ne fut donnée ni avant ni après, il semble que le Pape lui-même dut y
suppléer ; c'est ce que prévoyait déjà le P. Bossi en écrivant au Supérieur de Saint-Charles le 23juin : « Il n'a pas
obtenu d'ici (= de la Congrégation) la dispense du serment, ni l'attestation habituelle pour l'aider ; et il ne faut pas
la lui faire tant qu'il n'aura pas donné satisfaction et on devra veiller à ce qu'il ne soit pas consacré et s'y opposer
tant qu'on ne sera pas certain que Sa Sainteté ne l'ait dispensé in utroque (pour l'une et l'autre chose), et dans ce cas
nous n'aurons pas à nous y opposer. » Registre généralice. Lorsque le Supérieur de Saint-Charles reçut cette lettre,
la consécration épiscopale était déjà un fait accompli.
628 LEVATI, op. cit. p. 67.

247
érigée629. ». Nombreux furent les concurrents pour obtenir cette église ; entre autres, elle était
désirée par les Dominicains et par les Jésuites. Mais dès le commencement, le P. Pasqua, avec
beaucoup d'habileté, prit en mains la cause des siens et réussit pleinement. Cependant, comme on
n'avait pas sous la main l'argent nécessaire, on le demanda par l'intermédiaire du cardinal Laurent
Raggi, ami personnel des Barnabites, et on obtint du Saint-Siège la permission d'une partie d'un
certain héritage Delfina, donné peu auparavant à la Congrégation et attaché à un but de très difficile
réalisation. Au commencement de janvier 1655, « les Barnabites prirent possession du couvent et de
l'église Saint-Barthélemy des Arméniens ou Abbaye, par l'intermédiaire du R. P. D. Paul Jérôme
Pasqua, comme procureur de Son Excellence le Sénateur Jean-Baptiste Raggi, son frère » (c'est-à-
dire frère du cardinal Laurent630. Ce n'était qu'une prise de possession par procureur. L'entrée des
Barnabites dans leur nouvelle église eut lieu le 3 mai de la même année.
La cérémonie se déroula avec une pompe grandiose. Au milieu d'une foule immense, en présence
du doge Alexandre Spinola et de tout le Sénat de Gênes en habit de gala, Mgr Paggi célébra le
pontifical, à la fin duquel, prenant en mains la sainte image du Saint Suaire vénérée dans cette
église631, il bénit avec elle la République de Gênes, au milieu de l'allégresse et des acclamations de
tous les assistants. Un fait particulier vint rendre digne de mémoire cette sainte cérémonie. Pendant
qu'on chantait la mess, un navire barbare arriva à l'improviste dans le port de Gênes, menaçant de
massacre et de pillage. Confiant dans le secours de Dieu, une galère se détacha aussitôt du port pour
l'empêcher d'avancer et elle fut assez heureuse pour le vaincre en peu de temps et le capturer avec la
bannière et tout l'équipage. L'heureuse nouvelle fut aussitôt annoncée au peuple assemblé dans
l'église de Saint-Barthélemy ey tous furent persuadés que cette faveur était due au Saint Suaire632.
Deux jours après, le Sénat de la Sérénissime République décréta que la bannière capturée serait
placée dans cette église à l'autel de la vénérée relique.
L'épiscopat de Mgr Paggi dura seulement sept ans, mais il ne fut pas inactif, bien qu'on ne lui
connaisse pas de Synode. Brugnato doit à Mgr Paggi la restauration de l'évêché en 1659 et celle du
pont sur la Vara en 1660, au grand avantage de la population. Peut-être son nom serait-il plus connu
s'il avait conduit à terme un travail qui lui fut confié par le gouvernement de Gênes : Gli Annali
della storia di Genova (Les annales de l'histoire de Gênes) ; il ne nous a laissé que deux fragments
qui sont encore manuscrits. Il ne négligea pas de visiter son petit diocèse, par lui-même ou par

629 LEVATI, Sesto centenario dell'erezione di S. Bartolomeo degli Armeni, in Strenna del Circolo Al. Sauli, Genova
1909. (Sixième centenaire de l'église Saint-Barthélemy des Arméniens, pour les étrennes du cercle St Alexandre
Sauli. Cfr SFORZA-PALLAVICINO, Vita di Alessandro VII (Prato 1839) p. 408.
630 LEVATI, op. cit.
631 PICCONI, Notizia istorico-critica della prodigiosa effigie di N.S.G.C.volgarmente denominata il Santo Sudario.
Genova, 1828. (Notice historico-critique de l'image miraculeuse de N.S.J.C. appelée vulgairement le Saint Suaire).
Cfr VIGOUROUX, Dictionnaire de la Bible. v. Abgar.
632 BAFFICO, Historia del S. Sudario, etc. Genova, 1694.

248
d'autres, et il favorisa en 1658 l'établissement des Annonciades bleues (Turchine), religieuses
fondées à Gênes par la Bienheureuse Vittoria Strata de Fornari et par le très pieux Étienne
Centurione633.
On a de lui deux notifications, l'une au clergé sur la manière décente de se vêtir et une autre au
peuple sur la sanctification des fêtes. Il fit en sorte que les âmes fussent mieux assistées en divisant
quelques paroisses qui étaient unies et en pourvoyant d'autres de chapelains perpétuels pour aider
les curés. De caractère ardent, il sut de modérer jusqu'à passer en proverbe pour sa bonté et sa
douceur. Affectionné à la Congrégation, il obtint à la fin la compagnie du P. Gabriel de Passano que
lui accorda le P. Général Cuttica, et mourut regretté de tout le peuple, le 8 février 1663, âgé de 48
ans634.

633 Né de très noble famille en 1547, il fut podestat (premier magistrat) de Savone, puis Sindacatore (Inspecteur
central) en Corse. Il était commissaire de la forteresse de Savone lorsqu'en 1604, il embrassa la carrière
ecclésiastique. En 1612 ; il entra chez les Barnabites et, après avoir achevé son noviciat à Monza, il fut destiné à
Gênes où il mourut saintement le 3 juin 1625. Voir LEVATI, Vita del Servo di Dio Stefano Centurione, etc.
Genova, 1918.
634 LEVATI, Vescovi Barnabiti, etc.

249
CHAPITRE XV

1656 – 1662

1. Le P. Gallicio est nommé Général – 2. Les Barnabites à Mont-de Marsan. – 3. Difficultés pour le
recrutement. – 4. Mort d'amis puissants. – 5. État de la Congrégation en 1658. – 6. Le P. Bally, évêque
d'Aoste et le P. Sébastien Dossena, évêque d'Alife. – 7. Destruction de la maison de Saint-Paul à la Colonne.
– 8. Une audience pontificale importante. – 9. Le Chapitre Général de 1659 décrète une quatrième
Province. – 10. Résidence généralice à Rome : opposants. – 11. Une maison à Alexandrie. – 12. Une autre à
Bourg-Saint-Andéol. – 13. Une troisième à Bonneville. – 14. Origine de la maison de Mariahilf à Vienne. –
15. Les noviciats. – 16. Le Bref de 1662. - 17. Satisfaction du P. Gallicio. – 18. Le P. Octave Boldoni,
évêque de Teano.

1. - Le P. Bossi avait écrit le 3 mai 1656 au cardinal Facchinetti : « Je déposerai la charge de Général et je ne
serai plus élu, étant inhabile à cette charge et par mon âge de soixante-six ans et par beaucoup d'infirmités
incurables qui me sont survenues pendant le temps de mon gouvernement et par beaucoup d'autres
ordinaires. » C'était la pure vérité ; il y eut même un temps, en 1654, où, tombé gravement malade, il avait dû
nommer un Vicaire général en la personne du P. Justin Battibocca. Au Chapitre Général de 1656, il eut pour
successeur le P. Augustin Gallicio, piémontais. Il avait à son actif deux trienniums de Provincialat et un de
Supériorat à Paris, mais depuis 1650 il n'avait plus eu de charge de gouvernement. Il demeurait toujours à
Paris lorsqu'il fut élu socius de son Supérieur au Chapitre Général. Il jouissait assurément de l'estime de tous
les Capitulaires, mais peut-être ne l'aurai-on pas préféré à d'autres d'égal mérite, si on n'avait pas réfléchi à
son ancienne et personnelle amitié avec le Souverain Pontife récemment élu, Alexandre VII. Circonstance
précieuse, surtout parce qu'on savait combien sérieusement le nouveau Pape songeait à améliorer la
discipline religieuse : on pouvait espérer qu'il n'y avait à craindre aucune nouveauté désagréable pour les
Barnabites lorsque le Pape aurait été exactement et minutieusement informé des choses par le P. Gallicio.

2. - Le début de son généralat coïncide avec un mouvement sensible d'expansion de la Congrégation. La
maison de Saint-Barthélemy des Arméniens, bien vite élevée au degré de prévôté, en raisons des bonnes
conditions où elle se trouvait, eut les premiers soins du P. Gallicio. Il y envoya comme pro-supérieur le P.
Romolo Marchelli et, comme vicaire, le P. Épiphane Vezzari, tous deux religieux d'excellente renommée.
Une autre maison parut devoir surgir en ce même temps. Le P. Repossi présenta au Chapitre Général la
demande de la ville d'Alexandrie (Piémont) qui depuis longtemps connaissait et aimait les Barnabites et
comptait parmi eux quelques-uns de ses concitoyens. Afin que l'on fît cette fondation, déjà demandée en
1641 et puis ajournée. Maintenant, le Chapitre décida que le P. Repossi et le P. Aimone Corio s'y rendraient

250
pour commencer les négociations ; elles subirent cependant un nouveau retard, sans doute à cause des
guerres qui troublaient alors le Piémont et la Lombardie mais, comme nous le verrons le retard ne sera pas
grand.
Bien plus rapide fut l'établissement des Barnabites à Mont-de-Marsan, dans le département des Landes. Le P.
Thomas Duchesne y avait prêché le Carême en 1656, précisément à l'époque où les autorités de cet endroit
songeaient à fonder un institut d'enseignement. Attirés par l'éloquence du prédicateur, ayant su que ses
confrères dirigeaient les classes de Dax, ils décidèrent de confier leur institut aux Barnabites et ils en
écrivirent au P. Bossi peu de jours avant le Chapitre Général. L'âme de ce projet était Mr de Sarres,
conseiller et avocat du Roi, résidant à Mont-de-Marsan et député de cette ville à la Cour. Par délégation de
ses concitoyens, il avait obtenu le consentement du comte d'Harcourt, grand écuyer de France et vicomte de
Bauslemont. De leur côté, les Capitulaires firent bon accueil à cette offre et députèrent pour les accords
opportuns les Pères Duchesne, Urbain De Prugnes, natif de Mont-de-Marsan, et Blaise Colé, Supérieur du
noviciat de Lescar. S'étant rendus à Mont-de-Marsan, ces Pères signèrent le 20 septembre de cette année un
compromis, s'engageant à donner dans un délai de trois mois la ratification ou le refus du Général. À Milan,
on aurait désiré auparavant le consentement royal mais, sur ce point, on se contenta de la garantie qu'on
l'obtiendrait aussitôt que possible. Ainsi, le P. Le Roy signa en 1657, comme Visiteur Général, par ordre du
P. Gallicio, l'acte de prise de possession et, au mois de mai 1658, Louis XIV, au château d'Amboise, signa
l'acte d'approbation. Comme Supérieur de la nouvelle maison, dédiée à saint Paul et à saint Joseph, fut
nommé le P. De Prugnes. La maison que les Pères occupaient n'était pas dans de bonnes conditions ; ils
durent donc tout de suite la faire arranger pour qu'elle servît aux classes et, en même temps, transformer en
église quelques locaux au rez-de-chaussée. Dans ces murs avait logé autrefois Henri IV, mais comme disent
les premiers Actes de cette maison « alia sanguinis ac ædificii nobilitatis conditio. » (la condition de la
noblesse du sang et de l'édifice était autre). On érigea aussi un oratoire pour la congrégation des jeunes gens,
qui furent dits Partenii, dédiée à la Sainte Vierge. Comme ils y étaient obligés par le contrat, ils ouvrirent
encore une classe de doctrine chrétienne ; de plus, ils fondèrent une confrérie destinée à mieux soutenir cette
classe et ils obtinrent qu'elle fût agrégée à celle de Rome. Mgr l'évêque en fut si satisfait qu'il voulut y être le
premier inscrit. Il voulut ensuite les munir de grandes facultés pour recevoir les abjurations et il les envoyait
très souvent prêcher dans les localités environnantes. Nous lisons dans les Actes de la maison que, dès le
commencement, les classes de Mont-de-Marsan donnèrent une bonne opinion d'elles-mêmes. Tantôt c'était
une tragédie jouée par les élèves, tantôt une séance académique, comme celle qui eut lieu en l'honneur de la
consécration de l'évêque d'Aire. En 1659, on choisit volontiers l'occasion du passage du cardinal Mazarin,
qui allait signer la fameuse paix des Pyrénées, pour composer des épigraphes et des éloges que l'on suspendit
aux portes du collège et dans la maison ; l'année suivante ce fut pour le passage du jeune roi Louis XIV, en
route pour épouser Marie-Thérèse d'Autriche, fille du roi catholique, et à son retour au bout d'un mois, les
Barnabites furent chargés par les magistrats de composer d'autres inscriptions pour les placer aux portes de la

251
ville, comme aussi d'héberger quelques notables de la suite du roi635. Dès les premières années, ils eurent des
succès moins éclatants, mais certainement plus importants, pour la célébration des Quarante-Heures pendant
les jours de carnaval, obtenant que l'on cessât l'usage des masques, et pour la conversion de nombreux
protestants : le gouvernement du territoire du diocèse était depuis l'origine presque entièrement entre leurs
mains et, vers 1562, on comptait en tout cinq failles encore victimes de l'hérésie.

3. - L'ouverture de nouvelles maisons et leur développement mettaient le P. Gallicio dans un sérieux
embarras parce que le Saint-Siège n'avait pas encore donné la liberté complète d'accepter des novices, et
Rome n'avait l'habitude de l'accorder, sur requête du Procureur Général, que pour un certain nombre de
novices soit clercs, soit convers, dans telle ou telle maison de noviciat. « Révérend Père, il est nécessaire,
écrivait-il en 1656 au Procureur Général que vous tentiez d'obtenir une seconde permission. Les raisons
peuvent se titrer de ce qui suit : 1) des pestes d'Allemagne qui nous ont enlevé beaucoup de sujets de la
maison de Vienne gouvernée et desservie par des Italiens ; 2) de la peste actuelle à Naples qui non seulement
ferme les portes à l'entrée des postulants mais, de plus, ouvrant celles de la mortalité, diminue de beaucoup le
petit nombre de religieux auquel, les années passées, on nous avait réduits soit par les morts fréquentes et
l'exclusion des prétendants à l'état religieux ; 3) que nos maisons destinées à l'utilité publique sont
grandement accablées de divers services auxquels on peut à peine satisfaire ; 4) que la S. Congrégation ne
craigne pas que, pour bien charger le navire, on prenne toute sorte de poissons : nous faisons un choix
rigoureux et, en effet, des huit clercs destinés pour huit endroits, cinq d'entre eux ont terminé les cours de
philosophie et tous ont un très bon esprit, un très bon caractère, donnent de très belles espérances et sont de
familles nobles...Vous pouvez assurer, Révérend Père, à ces Prélats que je veille grandement, même par moi-
même, à l'éducation de notre jeunesse636. » À dire vrai, ces demandes étaient ordinairement accueillis, mais
ce n'était pas la permission générale d'accepter des candidats qu'on avait avant les décrets d'Urbain VIII,
publiés pour la Lombardie et ceux d'Innocent X pour toute l'Italie.
Ce n'était pas le seul obstacle au recrutement : les discordes politiques ou se trouvaient divers gouvernements
empêchaient que tel candidat fût reçu dans tel noviciat. De même, la sécurité des novices n'était pas toujours
garantie : en juillet 1658, Monza était en proie à un grand affolement. Les Français, conduits par le duc de
Modène, après avoir passé l'Adda, s'étaient introduits le 18 dans cette petite ville livrée au pillage. Le parti de
faire éloigner les novices avait été pris le jour précédent, mais il n'avait pas été exécuté tout de suite et, ainsi
même, la communauté du Carrobiolo aurait couru le plus sérieux danger s'il ne s'était pas produit un fait qui
tient du prodige. Laissons un témoin oculaire, le P. Cernuschi, nous le raconter : « Toute la ville de Monza
ayant été assaillie et saccagée par les Français, notre maison ne fut pas épargnée, mais cependant avec
beaucoup moins de dégâts que les autres maisons de religieux et de religieuses. Parce que, à peine entrés

635 Actes du Collège Saint-Paul et Saint-Joseph. Archives de Saint-Charles.
636 On fait allusion aux dispositions pontificales émanées en 1630 après la peste de Milan. Alexandre VII abrogea ces
dispositions en 1657 et, dit le chancelier de la maison de Monza, ayant accordé la permission d'accepter des
novices, notre maison a repris en partie l'ancienne splendeur des observances du noviciat...On a donc admis pendant
ce triennium (1557-1560) à la sainte profession 26 clercs et 7 frères convers. » Actes de la maison de Sainte-Marie
du Carrobiolo.

252
dans la maison avec grande furie, ils se répandirent partout, mais aussitôt, par ordre du Supérieur, tous les
novices se rassemblèrent dans l'oratoire devant une très pieuse image de Notre-Dame pour y faire oraison.
Beaucoup d'ennemis français montèrent jusque là et ce fut une chose remarquable qu'ayant essayé plusieurs
fois dans le dit oratoire, ils se sentirent comme repoussés et ne purent faire plus d'un pas dans l'oratoire alors
qu'ils avaient pénétré partout ailleurs avec leur violence coutumière. Cela doit être attribué à la protection
particulière dont la très sainte Vierge Marie a toujours entouré cette maison : il faut noter qu'aucun de nos
religieux n'avait éprouvé un dommage dans sa personne et la maison très peu637. » À la suite de cette
invasion, les novices se réfugièrent quinze jours dans la maison de Saint-Barnabé, laissant à Monza
seulement deux religieux pour la garde de la maison. La précaution ne fut pas inutile car plusieurs habitants
scélérats, ayant pénétré tout de suite après dans la maison, surpassèrent en violence les soldats eux-mêmes638.
C'est avec raison que le P. Gallicio parlait des pertes occasionnées par la peste. À Saint Charles alle
Mortelle,tous les novices, sauf un seul, tombèrent en 1656 victimes du terrible fléau et, avec eux, plusieurs
Pères de cette maison comme aussi de la maison de S. Maria de Portanova. L'année suivante, la maison de S.
Barthélemy des Arméniens et celle de Saint-Paul in Campetto virent mourir au moins onze Pères actifs dont
quelques-uns, comme le P. Épiphane Ferrari, de Port Maurice, le P. Eustache Bremi, de Casale, le P.
Fiorenzo Cislago, milanais, et cinq autres passèrent à meilleure vie en servant assidûment les
pestiférés639.Parmi les survivants, loués eux aussi dans les chroniques génoises pour le même service
héroïques notons le P. Romolo Marchelli, le P. Secondo Brunelli, milanais, et le P. Placide Ferrari de Port
Maurice.

4. - Vers cette époque, la mort enleva à la Congrégation des amis puissants et fidèles. Nous avons déjà
nommé Marie de Savoie ; depuis plusieurs années, elle était dirigée spirituellement par les Barnabites, parmi
lesquels elle choisissait aussi son prédicateur ordinaire. En dernier lieu, elle était venue se fixer à Rome,
accompagnée par le P. Maurice Forni, son confesseur, et par le P. Maurice Arpaud, son prédicateur. Le
premier étant mort le 10 février 1656, elle avait obtenu à sa place le P. Bernardin Alessi, mais ce fut pour peu
de temps parce que, tombée gravement malade, elle expira, assistée par ce dernier le 13 juillet de la même
année, en odeur de sainteté. Le P. Alessi, qui en publia la biographie très édifiante de vrai tertiaire
franciscaine640, fut présent lors de sa sépulture provisoire dans la basilique des Saints Apôtres d'où, en 1663,

637 Voir le manuscrit Origine de la fondation des Révérends Pères Barnabites dans l'église et la maison de Sainte-
Marie du Carrobiolo à Monza avec la série d'autres nouvelles historiques relatives aux mêmes de 1570 à 1697.
Archives de Saint-Barnabé. Le P. Griffini dans sa Vie du P. Percoto (chap. IV, p. 30) dit qu'avec les novices dans
l'oratoire dont on vient de parler, il y avait aussi le Vénérable P. Canale. Pour rappeler ce fait, on fit faire un
tableau, encore exposé dans cette maison, représentant les soldats français qui essaient de pénétrer dans l'oratoire
mais en sont repoussés.
638 Actes de la maison de Sainte-Marie au Carrobiolo..
639 Voir LEVATI, Sesto centanario dell'erezione di S . Bartolomeo degli Armeni in Genova, in Strenna per l'anno
1909 del Circolo educativo S. Alessandro Sauli. Gênes, 1908.
640 Vita della Serenissima Infante Maria di Savoia : divisa in tre giornate di pelegrinaggio, etc. Milano, 1663. (Vie de
la Sérénissime Infante Maria de Savoie : divisée en trois journées de pèlerinage). Pour cette princesse de Savoie,
d'après ce que m'écrit le chanoine Torelli de Mondovi, vers 1840 fut commencé un procès de béatification par
l'évêque Ghilardi. J'ignorais cela quand j'ai écrit une étude sur Maria de Savoie (Rome 1915) où on raconte tout au

253
sa dépouille mortelle fut transportée à Assise dans l'église de Saint François641, comme l'exigeait son
testament. Dans lequel, entre autres choses, elle disposa que, près de l'église Saint-Dalmace à Turin, on créât
une bibliothèque, dont les Barnabites auraient la direction, pour l'utilité des clercs et des étudiants pauvres.
Malheureusement, cette pieuse volonté qui, dans son esprit démocrate-chrétien rappelle la munificence du
cardinal Frédéric Borromée, ne fut pas accomplie, sans doute parce que s'y trouvaient destinées certaines
créances que le princesse avait avec la cour de Modène et que, de fait, on ne pût jamais récupérer.
Plus qu'un ami, le cardinal Trivulzio avait toujours été pour les Barnabites un véritable frère. Il mourut à
Milan en 1657, après une vie extrêmement active. Le lecteur se souviendra comment, avec Mgr Bossi, il se
chargea de leurs intérêts pour qu'on leur rendît la charge paroissiale de Saint-Alexandre. Plus tard, ils eurent
recours à lui en toute confiance et familiarité dans toutes leurs difficultés, profitant de son influence sur le
gouvernement espagnol. Les lettres généralices font souvent mention de semblables recours. Lui aussi avait
l'habitude d'aller souvent les trouver, soit dans leurs deux maisons de Milan, soit dans celle de Saint-Paul à
Rome où il avait coutume de célébrer quotidiennement la messe, comme s'il eût été un simple chapelain.
En 1657 mourait aussi l'empereur Ferdinand III qui, tout d'abord, n'avait pas montré pour les Barnabites la
même affection que leur témoignait son père, bien qu'il ne manquât jamais d'être courtois avec eux. En 1645,
il avait contracté une grande amitié avec le P. Cassetta642, alors Supérieur de la maison de Vienne dont il
fréquentait assidûment l'église. Il s'était intéressé, bien que sans résultat, pour que le Cour de Madrid élevât
les classes de Saint-Alexandre au grade d'université ; il avait reçu avec une grande amabilité le P. Général
Falconio et le Crivelli lorsqu'ils s'étaient rendus à Vienne pour la visite canonique et lui-même avait appelé
de Prague à Vienne le P. Ferdinand Hauch en 1653, parce qu son fils Léopold qui estimait beaucoup ce Père
jusqu'à lui servir la messe, le désirait près de lui. Malgré tout cela, les Barnabites, sous son gouvernement,
n'avaient pu entrer en possession de la paroisse de Mistelbach qui leur avait été donnée en 1633 pour le
noviciat.
En 1639 était venu à mourir le curé Paul Pörsi et, par conséquent, cessait la réserve faite en sa faveur dans
l'acte de donation. Par une Bulle du 4 janvier 1634, l'évêque de Vienne, Antoine Wolfrad, avait été chargé de
donner cours à la donation, mais aussitôt s'éleva une protestation du Consistoire de Passau à la juridiction
duquel était soumis Mistelbach, et à lui s'unissaient le magistrat et le conseil de l'endroit, ainsi que la maison

long ses relations avec les Barnabites.
641 D'autres dispositions du testament se trouvent dans une supplique du P. Procureur Général Fanti à Mgr Farnese,
préfet de la maison pontificale, en ces termes : « La Sérénissime Marie de Savoie d'heureuse mémoire dans la
dernière disposition de sa volonté dont le Pape a daigné être l'exécuteur, a laissé un legs aux braves Pères qui sont
en Savoie pour fonder une mission perpétuelle au-delà des portes de Gênes où ils ont été plusieurs fois et ne
manquent pas de retourner souvent pour convertir les hérétiques et les ramener dans le sein de notre Sainte Mère
l'Église. De plus, elle a disposé qu'un corps saint qu'elle conservait parmi les choses les plus précieuses soit donné
aux Pères Barnabites de Turin pour le placer dans l'église Saint-Dalmace à l'autel majeur à cette fin richement orné.
De plus, elle a laissé mille ducatons pour construire un oratoire aux Confrères de la miséricorde en dehors de cette
église où ils causent un grand trouble lors des cérémonies paroissiales, de l'administration des Sacrements, des
prédications et similia (et cérémonies semblables). On supplie donc... » Il est bon de savoir que l'exécuteur
testamentaire de la princesse était Alexandre VII.
642 « ...Surtout parce qu'il savait que plusieurs de ses sujets avaient été selon les rites absous par lui de leur hérésie
détestable, vers lesquels le Saint-Siège lui avait conféré cette charge avec un pouvoir vicaire. UNGARELLI, Bibl.
Scriptorum, etc., p. 435.

254
de Lichtenstein. L'évêque, tout en étant l'ami des Barnabites, en fut intimidé et ainsi la Bulle demeura sans
effet. Par la mort de Pörsi, les choses changèrent pour les Barnabites car l'empereur Ferdinand II étant mort
alors lui aussi, leurs adversaires obtinrent facilement la destination à cette paroisse de Jean Ulrico Groppler
de Tappenburg, évêque de Lampsaco. Aux protestations des Pères, on leur répondait qu'ils n'avaient qu'à
faire valoir leurs raisons en jugement. S'étant adressés au Pape, ils obtinrent une Bulle datée du 10 juillet
1641, mais l'évêque de Vienne, à qui elle était adressée, n'osa pas la publier et la remit au Nonce. Celui-ci
reçut une nouvelle Bulle datée du 15 juillet 1642, mais celle-la non plus n'eut aucun effet. Il en fut de même
d'une troisième du 28 juillet 1645. Il semble que le Nonce lui-même n'osait pas agir et l'on arriva ainsi
jusqu'en 1647. En cette année-là, Ferdinand III étant venu à mourir, ainsi que Mgr Groppler, le nouvel
empereur, très favorable à la Congrégation , présenta à la cure de Mistelbach son ancien percepteur Laurent
Aidinger,, évêque de Wiener Neustad, mais seulement provisoirement et à condition que l'investiture n'aurait
pas lieu tant que les Barnabites ne seraient pas apaisés. Ceux-ci avaient alors un nouveau protecteur en la
personne de Mgr Charles Caraffa, évêque d'Aversa, nouveau nonce en Allemagne ; de plus, poussé par
l'impératrice veuve Eleonora Gonzaga, l'archiduc évêque de Passau ordonna au Consistoire de donner son
propre avis selon la justice, sinon il aurait lui-même prononcé la sentence. Le Consistoire comprit la chanson
et jugea qu'on pouvait donner la paroisse aux Barnabites per modum gratiae (par faveur) et il fut décidé ainsi
le 12 mars 1660. Par un acte du 1er août 1661, on fixa à Mgr Aidinger une rente de trente mille florins et
d'autres compensations en nature et, finalement, les autorités de la Basse Autriche et le Consistoire de Passau
placèrent les Pères in temporalibus et spiritualibus (pour les choses temporelles et spirituelles) dans la
paroisse si disputée643.

5. - Ici, comme en beaucoup d'autres choses, des difficultés s'étaient rencontrées, mais le P. Général ne
perdait pas courage et il ne voulait pas que les autres le perdissent. En 1658, dans un moment de mauvaise
humeur, le P. Cassetta, homme de grandes vertus mais de caractère impulsif, composa et fit circuler un
mémoire qui était toute une lamentation sur l'état de la Congrégation. Le P. Gallicio l'en reprit, comme il le
devait, mais en même temps lui écrivit : « Afin que vous reconnaissiez, Révérend Père, la fausseté de votre
écrit...sachez que dans ces deux années on a augmenté d'une maison en France, dite de Mont-de-Marsan, de
800 écus de rente, ; sans mettre en compte l'établissement de Saint-Barthélemy de Gênes. La maison de Paris
a construit une grande partie de son église, employant en une seule année huit mille écus, dont six mille sont
des aumônes ; celle de Lescar est sur le point de commencer la sienne ; celle de Dax, la sienne, ayant à cette
fin des champs, des maisons et des jardins en grand nombre. La maison de Turin a élevé un chœur vaste et
très beau ; celle de Saint-Alexandre a presque achevé le sien ; celle de Plaisance a reçu deux gros héritages ;
celle de Mantoue, un de grande valeur ; celle de Monza, moyennant un héritage, a fait l'acquisition d'une
possession de plus de 100 écus de rente. Est-ce que d'autres héritages et d'autres legs n'ont pas été laissés aux
maison de Pérouse, de Naples, de Saint-Charles de Rome et de Gênes ? À Vienne, l'affaire Mistelbach n'est-
elle pas en quelque sorte considérable ? Alors que la justice divine, pour le châtiment des péchés des

643 CZACHA, Geschichte der Stadt Mistelbach etc., déjà cité.

255
hommes, emploie la guerre et la peste et enveloppe dans la même masse les bons et les mauvais, les plus
religieux comme les pires séculiers, estimez-vous raisonnable, Révérend Père, d'en faire un reproche
particulier à notre Congrégation ? Et les Souverains Pontifes, en fermant la porte des noviciats de toutes les
Congrégations, ont indirectement diminué à toutes le nombre des sujets ; pour quelle raison un article de
reproche particulier pour nous ? Si la peste a causé la mort de beaucoup, faut-il en rejeter le blâme sur les
vivants ? Savez-vous maintenant, Révérend Père, que le nombre de profès dans la Congrégation depuis le
Chapitre Général jusqu'à ce jour dépasse celui des morts ? Connaissez-vous l'état de nos études, le nombre
des étudiants, leurs qualités ? Je ne parle pas de ceux de Macerata ; il y a à Saint-Barnabé neuf
métaphysiciens, dont sept soutiendront publiquement toute la philosophie. À Saint-Alexandre, onze étudiants
de diverses matières, à Montù neuf nobles talents en logique, à Pavie quatre théologiens et, à Turin, quatre
autres ; à Lescar, à Montargis deux philosophes et ailleurs deux étudiants d'humanités et d'autres postulants.
Je ne veux pas négliger de vous faire savoir, Révérend Père, qu'en faisant la visite dans toutes ces villes et
ces endroits où se trouve quelqu'une de nos maisons, nos églises non seulement se voient très fréquentées et
les Pères, très appréciés, mais les Prélats et les séculiers les appellent l'honneur de leurs cités, comme il serait
facile de les nommer s'il n'était pas temps de terminer ce sujet en demandant au ciel pour vous une pleine
tranquillité d'âme et la paix avec tous. Hier est parti d'ici le P. Bally, venu de Paris pour aller à Rome et y
passer l'examen pour l'évêché d'Aoste en Savoie dont il été pourvu par Son Altesse Royale le Duc de Savoie.
Preuve que nous ne sommes pas si vils644. »

6. - À la fin de cette relation que nous avons voulu rapporter parce qu'elle nous donne une description
naturelle de l'état de la Congrégation sous le gouvernement du P. Gallicio, on nomme le P. Bally comme
futur évêque d'Aoste. Charles Emmanuel II ou, pour dire, sa mère Madame Royale, car dans les années où
nous sommes, tout se concentrait encore dans cette femme singulière, voulait ainsi reconnaître le fidèle
service que notre Barnabite, sans jamais manquer en rien aux devoirs de son état religieux, n'avait cessé de
rendre à la Cour de Savoie. La plus récente affaire qui lui avait été confiée et qu'il avait heureusement menée
à bon terme,avait été précisément en cette année-là le mariage de Marguerite de Savoie, sœur du Duc, avec
Ranuccio II de Parme. Christine aurait beaucoup désiré voir sa fille épouser Louis XIV et, dans ce but, avait
concerté une entrevue avec la Cour française à Lyon, d'accord avec le cardinal Mazarin. Mais les conditions
politiques firent décider le roi de France à préférer Marie Thérèse, la fille du roi catholique, mariage qui
aurait scellé la paix qu'il était sur le point de signer avec lui. Le P. Bally, qui avait déjà assisté à cette
entrevue, fut envoyé à Parme pour encourager la Duchesse Marguerite de Médicis à accepter le mariage de
Marguerite de Savoie avec Ranuccio et il arriva à son but, bien que le cardinal eût déjà envoyé quelqu'un à
cette même Cour de Parme pour appuyer le mariage de Ranuccio avec sa nièce Hortense Mancini645. L P.
Bally fut proclamé évêque dans le Consistoire du 13 janvier 1659. Il prit possession de son diocèse par

644 Registre généralice. Lettre du 21 mai 1658.
645 Le P. Bailly raconte la même chose dans l'Épître dédicatoire de sa Suite de Sermons. (Aoste, 1685). Cf. ALBINI,
Mémoire historique de Mgr Bally.

256
l'intermédiaire du chanoine G. L. Des Bernards, protonotaire apostolique, son procureur, le 15 février, et lui-
même, conduisant avec lui le P. Fortuné Lambert que le P. Général lui avait accordé646 entra solennellement
à Aoste le 19 mars.

7. - Ce n'est pas le cas de raconter ici les particularités de son gouvernement épiscopal ; nous dirons
seulement que pendant trente-deux ans il gouverna le diocèse d'Aoste, laissant de grands exemples de zèle
pour le rétablissement de la discipline, avec de fréquentes visites pastorales, des conférences ecclésiastiques
et des instructions diocésaines. Grand défenseur de l'immunité de son clergé, il eut également soin de son
éducation ecclésiastique, donnant une vive impulsion au Collège Saint-Bénigne et dépassant tous les autres
dans la prédication et dans la défense de la foi catholique contre le jansénisme et le gallicanisme, avec une
ardeur qui semblait croître au cours des années. Ses lettres pastorales, publiées par la presse, étaient goûtées,
non moins par l'élégance du style qu'il avait appris à la perfection dans sa familiarité avec les personnes les
plus compétentes de son temps, que par la profondeur et la précision de la doctrine. Celle au sujet de
l'infaillibilité pontificale est très remarquable ; avec quatre autres, elle mérita du Pape Innocent XI les plus
chaleureux éloges. Il mourut le 2 avril1691647.
Pour donner une plus grande force aux paroles « nous ne sommes donc pas si vils » par lesquelles le P.
Général termine sa lettre au P. Cassetta, il aurait pu ajouter bientôt les noms du P. Dossena et du P. Mei,
nommés évêques par Alexandre VII. Le premier appartenait à la même famille que Mgr Côme Dossena. Le
P. Sébastien, ainsi s'appelait l'actuel, après avoir été chargé pendant longtemps de la direction de diverses
maisons comme Tortone, Bologne, Pavie, Milan, (Saint-Alexandre), Rome (Saint-Charles), avait été nommé
Supérieur à Prague et là, étant très instruit dans les sciences théologiques, il fut nommé membre de
Consistoire, à la si grande satisfaction de l'archevêque cardinal d'Harrach qu'il voulut le proposer à
Alexandre VII pour un évêché648. Le Pape accueillit la proposition et le nomma évêque d'Alife en mars
1659649. Sa consécration eut lieu à Saint-Charles ai Catinari. Ce fut un épiscopat de courte durée, Dossena
étant mort en 1664 ou, selon d'autres, en 1662. Le P. Paul Mei était de noble famille de Lucques. Entré très
jeune chez les Clercs de la Mère de Dieu, il était déjà prêtre lorsque, par la volonté d'Urbain VIII, il fut
accepté chez les Barnabites en 1634. Supérieur de Spolète, puis de Pescia et enfin de Livourne, il se signala
aussi comme excellent orateur. Très cher à Alexandre VII, il fut nommé par lui évêque de Bisignano, le 8
juillet 1658. L'épiscopat de Mgr Mei fut également très court car il mourut en 1664650. L'élévation de trois
Barnabites à l'épiscopat en l'espace de deux ans seulement disait assez l'estime que le Pape portait à la Congrégation ; et

646 Le P. Lambert eut la charge de Vicaire général et fut chargé d'accompagner en Espagne, en 1662, le marquis de
Cazières, ministre du duc de Savoie près du roi catholique. Passant par Lescar, il tomba malade et y mourut le 22
mai. Voir DUBARRAT, Les Barnabites en Béarn, etc.
647 ALBINI, op. cit.
648 « Pour les nombreux services, écrivait le cardinal au P. Général le 31 juillet 1658, rendus par le P. Dossena à mon
diocèse de Prague, qu'il a servie pendant huit ans en qualité de théologien et d'assesseur archiépiscopal, avec un
grand talent à mon extraordinaire satisfaction. » Il fut remplacé dans ces charges par le P. Claude Cazzaniga.
Registre généralice, 2 septembre 1658.
649 Registre généralice, 22 mars 1659.
650 Le cardinal F. Fontana, dans un de ses manuscrits (Archives de Saint-Charles) dit en 1663.

257
si le P. Général s'en réjouissait intérieurement, il pensait aussi à en profiter pour son gouvernement. À peine les routes
furent-elles libres qu'il reprit son voyage pour visiter les maisons de la Province romaine, interrompue au printemps de
1667. Il partit le 15 octobre de l'année suivante, le cœur content de retrouver dans le Souverain Pontife l'ami d'autrefois.
Ayant pris pour compagnon le P. Cuttica, il laissa à Milan le P. Bossi comme son Vicaire. En route, il visita les maisons
de Fossombrone, de Macerata, de Sanseverino, de Foligno, de Pérouse et de Spolète. Il arriva à Rome le 12 décembre et
logea à Saint-Charles. C'est là qu'il apprit que la maison de Saint-Paul à la Colonne, malgré les sacrifices pour la
remettre en bon état financier, ne s'était pas amélioré651, et ce qui déplaisait encore davantage, c'était la dissension entre
les quelques Pères qui y demeuraient, bien que, pris individuellement, hommes de grand mérite. Tout cela ne pouvait
être ignoré du Pape, ne fût-ce que par la fréquentation dans cette église des plus hauts prélats652 et de personnages de la
famille même des Chigi. Le P. Gallicio ne dut pas être trop étonné lorsque, s'étant présenté à Alexandre VII et très
affablement reçu par lui, il s'entendit annoncer le projet de supprimer cette maison avec la promesse d'aider à construire
la maison de Saint-Charles et d'y unir la paroisse de Saint-Benoît in clausura (dans la clôture). La décision du Pape était
d'autant plus ferme que sa famille désirait avoir près de la colonne Antonine un vaste emplacement pour son propre
palais, grâce auquel la place aurait aussi une meilleure forme. Toute tentative d'éviter la démolition devenait donc
complètement inutile. Au mois d'avril de cette même année, la maison de Saint-Paul la colonne avait cessé d'exister653.

8. - Presque en même temps que ces nouveautés s'en présenta une autre qui dut inquiéter beaucoup le P. Gallicio. Il vint
à savoir par un de ses Assistants « que les ministres royaux (lisez : espagnols) avaient fait entendre que pour le prochain
Chapitre Général, on n'admettrait pas les Pères qui seraient sujets du Roi de France et du duc de Savoie654. » Affligé par
cette nouvelle, le P. Gallicio s'entendit sans retard avec le P. Assistant Cuttica et avec le Procureur Général Torelli sur
ce qu'il y avait à faire et ils furent tous d'accord que, pour ne pas se priver de la présence d'un nombre considérable de
Pères, il fallait tenir le Chapitre Général à Bologne ou à Gênes et, s'étant présentés au Souverain Pontife, ils en obtinrent
la permission. Dans une autre audience, Alexandre VII ayant demandé au P. Général combien de Pères devaient se
réunir dans ce Chapitre Général, le P. Gallicio répondit qu'ils pourraient bien être plus de soixante. Ce nombre parut
trop grand au Pape et il montra vouloir le réduire de beaucoup, comme il l'avait fait avec les Théatins, ne jugeant pas
convenable de priver les églises de tant d'ouvriers et de dépenser tant d'argent pour les voyages. « Le P. Général

651 LEVATI, I vescovi barnabiti che in Liguria ebbera i natali o la sede. Gênes, 1910, p. 64. (Les évêques barnabites
nés en Ligurie ou qui y ont eu leur siège).
652 Bien que petite, cette église était très fréquentée, même par des personnages illustres. « Le 1er ( mars 1657) lisons-
nous dans les Actes, commencèrent les exercices spirituels de la Passion, et durant les autres semaines du carême,
notre église n'était pas tant pleine de peuple que, pour ainsi dire, par tout le Sénat ; étaient présents aussi les
Éminentissimes cardinaux Azzolino, Gondi, archevêque de Paris,vulgairement de Retz,Santacrucio, Odescalchi,
Aldobrandini, Bragadini, Vidman et en plus les Princes Ludovisi et Pamphilij avec de très nombreux Réguliers, de
Prélats et d'autres personnages en vue de la ville ; qui plus est, même la Sérénissime Christine reine de Suède avec
l'orateur de sa Majesté Catholique serait sans doute venue si elle n'avait été appelée par le Souverain Pontife et
renoncé à son projet. C'est le P. Gabriel Fanto qui a prêché tous les jours de mars. » Actes de la maison de Saint-
Paul. Il faut dire aussi que, dans cette église et surtout lors des solennités, on faisait de l'excellente musique, car elle
était le siège de la Congrégation des musiciens, dite de sainte Cécile, depuis 1622. Vois sur ce sujet ce qu'écrit le P.
De Santi dans la Civiltà cattolica du 1er octobre 1921.
653 Selon le P. Spinola (manuscrit M cité), le P. Gallicio n'en fut pas mécontent mais, étant donné les jugements divers
qui circulaient sur la conduite de ce Père, ce témoignage n'a pas grande valeur. L'ordre de démolition fut donné le
17 mars 1659.
654 Sommario dove fonda le sue ragioni la risposta data alla scrittura presentata per parte del Pubblico di Milano. Alli
Em.mi cardinali ed ill.mi prelati della particolare congregazione ordinata da N. S. Pape Clemente X. (Exposé où
sont fondées les raisons de la réponse donnée à l'écrit présenté de la part de l'autorité publique de Milan. Aux
Éminentissimes cardinaux et aux illustrissimes prélats de la réunion particulière organisée par Sa Sainteté le Pape
Clément X). Écrit imprimé, sans date ; il se trouve dans la Bibliothèque barnabitique. (Rome, via Chiavari, 6).

258
craignant qu'à cet effet on eût recours aux Brefs, desquels la Congrégation était encore vierge – c'est le P. Gallicio lui-
même qui parle ainsi dans une relation jurée au Pape – il pria le Pape de ne pas ouvrir cette voie des Brefs dont certains
se servent pour le bien, et d'autres pour le mal. La réponse ne déplut pas au Pape. Toutefois, voulant entrer autant que
possible dans les bonnes grâces du Souverain Pontife et amener plus suavement l'affaire à son but, il ajouta que les
Constitutions y avaient pourvu, ordonnant que si la Congrégation était partagée en quatre Provinces, seuls
interviendraient les Provinciaux avec leurs socii, en plus cependant des officiers majeurs. Ce qu'ayant entendu, le Pape
ordonna au P. Général d'intimer au prochain Chapitre que son désir était qu'on établît les quatre Provinces et qu'on s'en
tînt au nombre de Capitulaires déterminé par les Constitutions, nombre qu'il sut ne pas dépasser pour le moment : vingt-
deux personnes. » Dans une audience suivante, le Souverain Pontife, revenant sur ce sujet, exprima au P. Gallicio
(entre-temps il avait appris que le Chapitre devait avoir lieu à Milan et aussi qu'en cette année 1659 on aurait pu l'y
convoquer, les ministres royaux ayant retiré les ordres qui excluaient les sujets français et savoyards) « sa volonté que
les Chapitres Généraux et les Pères Généraux eux-même se tinssent à Rome, patrie commune et non à Milan ou
ailleurs », pour Rome, il ne pouvait être interdit à aucun Capitulaire d'assister aux assemblées générales. Si, comme
l'avait observé le P. Général, la rareté des locaux pour le logement des Capitulaires était une difficulté, l'obstacle devait
être enlevé par le partage de l'Ordre en quatre Provinces655. Ces entretiens avec le P. Gallicio avaient inspiré au Pape
une si grande estime ou, plus tard, selon l'opinion de quelque autre, il avait trouvé ses sentiments si conformes aux siens
propres, qu'au commencement de mars 1659, il lui manifesta sa résolution de le confirmer Général par un Bref spécial
pour encore 20 ans. À cette nouvelle, il demeura très affligé et pria le Pape d'abandonner cette idée, mais voyant qu'il
n'obtenait rien, il fit intervenir un ami commun, le cardinal di Bagno. Le P. Gallicio racontait ensuite au P. Supérieur de
Spolète « la résistance opposée par Sa Sainteté qui voulait l'obliger par des censures et un précepte : le Pape s'adoucit
après avoir entendu le dit cardinal656. » En effet, le Bref redouté ne parut pas. Avant de partir pour Milan, le P. Gallicio
avec les Pères André Cuttica, Gabriel Fanti et Laurent M. Torelli allèrent trouver le Pape pour lui demander sa
bénédiction. Le Pape, appelant à part les trois compagnons du P. Gallicio, leur dit beaucoup de paroles très aimables,
parmi lesquelles celles-ci : « Croyez-moi et l'ayez aucun doute à mon sujet, je compenserai votre dommage pour la
démolition de l'église de Saint-Paul, je traiterai vos affaires comme si elles étaient les miennes propres, je veux être
moi-même votre procureur. Faites que le P. Gallicio revienne à Rome, je traiterai toutes choses avec lui. »
Le 28 mars, toujours accompagné du P. Assistant Cuttica, il rentra à Milan, après avoir fait une courte visite aux
maisons de Toscane et à celles de Gênes.

9. - Dans le Chapitre Général qui s'ouvrit le 29 avril, la question de créer une quatrième Province, par la volonté
expresse du Pape et par les conséquences qu'elle entraînait avec elle, fut l'objet de la plus vive sollicitude des Pères
capitulaires… C'était par ailleurs une question qui s'imposait par elle-même. Si, dans le passé, la création d'une
quatrième Province, avec la réduction conséquente du nombre des membres du Chapitre Général, pouvait sembler, étant
donné le petit nombre de maisons, un grave préjudice à la direction démocratique de la Congrégation, désormais, le
nombre plus grand de ces maisons et l'éloignement de Milan de plusieurs d'entre elles, exigeant l'absence de deux Pères
pendant deux mois, cette disposition semblait raisonnable. Aussi fut-elle approuvée par tous les Capitulaires, moins un.

655 Voir sa Relation dans le Sommario cité et aussi Verace relazione dello stato presente della Religione de Padri
Barnabiti doppo la Residenza de' Generali in Roma e de vari motivi ch'ebbe Papa Alessandro VII per decretarla.
(Relation véridique de l'état présent de la Congrégation des Pères Barnabites après la résidence des Généraux à
Rome et des différents motifs du Pape Alexandre VII pour la décréter). Ce second imprimé est du P. Fanti. Il se
trouve dans la bibliothèque barnabitique.
656 Registre généralice, 15 mars 1659.

259
À la difficulté que faisait ce Père dissident au sujet des charges qui, avec le nouveau système, se seraient davantage
prolongées dans les mêmes individus, on répondit aussitôt en décidant que tous les officiers, même majeurs, ne
pourraient être réélus après avoir été en charge pendant neuf ans. Les maisons de la Toscane furent appelées à faire
partie de la nouvelle Province dite de Toscane, avec les deux de Bologne, les deux de Gênes et celles de Plaisance et de
Mantoue.
Les anciennes Provinces demeurèrent ainsi composées : la Province lombarde, des maisons de Saint-Barnabé et de
Saint-Alexandre de Milan, de Monza, de Pavie, de Novare, de Lodi, de Crémone, de Montù, de Casalmaggiore, de
Casalmonferrato, de Vienne et de Prague. La Province romaine des maisons de Rome, de Zagarolo, de Naples
(Portanuova et alle Mortelle), de Spolète, de Pérouse, de S. Severino, d'Aquila, de Foligno, de Macerata, de
Fossombrone et d'Arpino. La Province piémontaise-française des maisons de Verceil, d'Asti, de Chieri, de Turin,
d'Annecy, de Thonon, de Montargis, de Mont-de-Marsan, de Paris, d'Étampes, de Lescar et de Dax.
La distribution de la Congrégation en quatre Provinces entraînant avec elle la participation aux futurs Chapitres
Généraux des seuls Provinciaux avec deux socii chacun, il fallait établir quand il faudrait convoquer le Chapitre
provincial pour la nomination des socii. On fixa l'octave des saints Pierre et Paul précédant le Chapitre Général, avec la
faculté de choisir le jour de cette octave où tous seraient présents, avec l'obligation, si quelqu'un manquait pour maladie
ou pour un autre motif, d'attendre jusqu'au dernier jour de cette octave, sans besoin d'avis préalable.
La distribution de l'Ordre en quatre Provinces donnait aux Provinciaux une plus grande importance : ils étaient, après
les officiers majeurs, les seuls Capitulaires de droit ; de plus, à la fin de chaque triennium, ils devaient convoquer un
Chapitre propre à la Province. Il était juste de donner à cette occasion à la Province lombarde qui, depuis 1629, n'avait
que des Vicaires provinciaux, un vrai et propre Provincial, et on élut le P. Alexandre Maderno, de Lugano. Pour mieux
protéger la dignité du Général qui résidait à Saint-Barnabé, il fut décidé que cette maison dépendrait uniquement de lui
et conserverait le droit d'envoyer au Chapitre Général son Supérieur avec deux socii. Une fois établie la nouvelle
Province de Toscane, il parut utile de désigner une de ses maisons pour être le siège du noviciat et, sur la proposition du
P. Marchelli, on choisit la maison de Saint-Barthélemy des Arméniens. Le P. Gallicio garda le silence, peut-être
d'entente avec le Pape, sur l'intention de celui-ci d'ordonner la convocation du Chapitre Général à Rome ; pour obvier à
l'impossibilité de le réunir à Milan, les Pères capitulaires, se souvenant des récentes menaces, choisirent comme sièges
extraordinaires Gênes et Bologne657.
Quelle que fût l'opinion que l'un ou l'autre se fut formée du P. Gallicio concernant la démolition de la maison de Saint-
Paul à la Colonne, qu'il avait annoncée en plein Chapitre, en même temps que les promesses d'indemnisation que lui
avait faites le Pape, en général on avait toujours pour lui une très grande estime comme d'un religieux très exemplaire et
d'une rare prudence. Plus tard, on l'accusera d'avoir favorisé ou conseillé cette démolition ; pour le moment, c'était
toujours le Supérieur Général désiré par le Pape, estimé et aimé de tous, et, à l'unanimité des suffrages, le 8 mai,il fut
appelé à reprendre cette charge658. Il donna aussitôt la nouvelle de sa réélection et de la tranquillité avec laquelle s'était
déroulé le Chapitre Général à Mgr Fagnani, secrétaire de la Congrégation sur l'état des Réguliers, et à Mgr Bandinelli,
secrétaire de celle des Évêques et Réguliers. IL pensait donner de vive voix la même information au Souverain Pontife
lui-même, en partant pour Rome au mois de juin, accompagné du P. Marchelli, Assistant, et du P. Cuttica, nouveau
Procureur Général. Le plus grand nombre savait que ce prompt retour à Rome était conforme au désir exprès du Pape et

657 Actes du Chapitre Général de 1659.
658 Actes du Chapitre Général 1659. Le P. Général Gallicio, de retour à Rome, informa le P. Bossi de l'audience
obtenue du Pape « qui loua le calme avec lequel s'était célébré le Chapitre, renouvela ses bonnes intentions envers
la Congrégation et promit de s'occuper de nos affaires. » Registre généralice, 19 juillet 1659.

260
on espérait qu'avec la présence du P. Gallicio, aussi bien la vente de la maison que les Barnabites de Saint-Paul à la
Colonne avaient dû abandonner que l'annexion de la paroisse de Saint-Benoît à celle de Saint-Charles ai Catinari, et la
continuation de la construction se feraient avec de grands avantages, comme cela eut lieu en effet. Mais, au contraire, ce
qui fut pour beaucoup une surprise et menaça presque l'unité même de la Congrégation, fut la volonté du Pape, que l'on
connut au mois d'octobre, c'est-à-dire quelques mois après le séjour à Rome du P. Gallicio, arrivé là le 20 juin, d'établir
par un Bref la résidence généralice dans cette ville.

10. - Déjà en 1623, puis en 1626, le Chapitre Général s'était montré favorable au transfert du siège généralice de Milan
à Rome. Tous les Ordres religieux étant directement soumis au Siège Apostolique, les Barnabites eux-mêmes trouvaient
convenable d'avoir leur centre dans la ville éternelle, comme l'avaient déjà d'autres Ordres et, si dans les Constitutions
de 1579, la résidence avait été fixée à Milan, ce fut seulement, croyons-nous, en considération de ce que la
Congrégation pouvait se dire, même après la fondation récente d'une maison à Rome, un Institut lombard, et il ne
semblait pas que ce caractère fût près de disparaître, étant donné le nombre toujours limité de sujets et de maisons. Pour
la même raison, on n'avait pas cru nécessaire alors de former plusieurs Provinces mais seulement d'établir les règles qui
pourraient servir lorsque le partage en Provinces deviendrait nécessaire. La diffusion de l'Ordre en des pays éloignés
était toujours une espérance bien chère, mais certainement de réalisation non immédiate. Les dix dernières années du
17e siècle et les premières du siècle suivant avait procuré à la Congrégation une augmentation très notable et, comme il
arrive qu'un succès inattendu fait aussitôt naître l'espérance d'un autre plus important, dans les deux dernières réunions
du Chapitre Général, la proposition de transférer le siège généralice de Milan à Rome ne rencontra, paraît-il, aucune
opposition. Cependant, pour que ce vote se réalisât, comme il s'agissait de modifier les Constitutions, il fallait une
troisième délibération dans un Chapitre suivant et elle eut lieu de fait dans celui de 1629. Toutefois, dans l'intervalle, ce
qui avait tout d'abord paru à tous une chose toute naturelle et d'exécution facile commença à présenter à quelques-uns
certaines difficultés. Comme cette troisième délibération devait être décisive, une plus grande réflexion s'imposait. La
Congrégation ne perdrait-elle pas, à son détriment, ce caractère brillant qu'elle avait d'institution lombarde? Mêlée à
beaucoup d'autres Congrégations plus importantes par le nombre de leurs membres et par leur influence sociale, ne
courait-elle pas le danger de passer presque inconnue ? Le gouvernement espagnol, si jaloux de ses prérogatives et les
citoyens milanais un peu exclusifs dans leurs affections, comment auraient-ils accueilli la nouvelle de ce transfert ? Ces
raisons et d'autres encore habilement exploitées par ceux qui, en raison de leur nationalité avaient un motif de plus de
s'y opposer, firent que la troisième délibération fut contraire et que, pendant plusieurs années, on ne revint plus sur la
question.
En 1659, celui qui proposait ce transfert était le Pape et avec lui le P. Gallicio. Une chronique de la maison de Saint-
Barnabé en attribue même la première idée au P. Gallicio : « Il voulut, y lit-on, essayer ce qui autrefois avait été
proposé, à savoir de transférer le siège du Général à Rome, mais comme la chose n'était pas universellement approuvée,
il se rendit à Rome...et s'étant présenté au Souverain Pontife Alexandre VII alors régnant, il fut accueilli avec
bienveillance ; le Saint-Siège lui offrit cette faveur pour lui et pour l'excellente connaissance qu'il en avait, et pour la
Congrégation, avec le désir de lui faire du bien. Le Général trouva donc la voie ouverte pour obtenir ce qu'il désirait :
après mûre réflexion, par une supplique rédigée à cette fin, il obtint de Sa Sainteté etc... 659» Or, il y a ici des
inexactitudes : il n'est pas vrai que sur cette question de la résidence il s'en ouvrit à d'autres avant son second voyage à
Rome ; pas avant le Chapitre où nous en trouverons quelques traces, non pas dans les mois suivants, pendant lesquels

659 Origine et progression des maisons des Saints Apôtres Paul et Barnabé, Archives provinciales de Saint-Barnabé.

261
les lettres du Vicaire Général Bossi, grand opposant, n'y font aucune allusion. Les Actes attestent seulement le bruit que
le P. Gallicio était le promoteur de cette nouveauté, bruit accueilli aussi par d'autres, mais sans fondement. De la
correspondance du P. Bossi, il faut conclure que le Général tout au plus trouva bonne l'idée du Pape et s'employa pour
la faire mettre à exécution. Ce n'est qu'à la fin de mars que le P. Bossi rompt la glace et, comme le dit le Registre,
répond à l'affirmation du P. Général de n'avoir aucune part et de n'avoir rien fait pour que vînt ce Bref : « Je dois vous
croire, d'autant plus qu'autrement cela aurait été une trop monstrueuse ingratitude envers nos lombards qui, dans le
dernier Chapitre Général vous ont si unanimement honoré, Révérend Père. J'estime très vrai que celui qui aurait réalisé
ce transfert aurait causé un grand dommage à la Congrégation : cette Province (lombarde) est l'estomac et le poumon de
la Congrégation660. »
Ensuite, on constatait que l'aversion de quelques-uns pour une telle nouveauté était très grande et, en effet, le P. Cuttica,
se faisant l'interprète des mécontents, fit tous ses efforts pour la détourner. Il commença par envoyer au Pa pe
un mémoire dans lequel il faisait observer les inconvénients que l'on redoutait, à savoir « le grand dommage
qu'occasionnerait un tel changement, parce que la Congrégation ayant jeté ses premières racines dans la dite ville (de
Milan) et s'étant beaucoup répandue dans les environs par un plus grand nombre de maisons et de sujets, une plus
grande abondance de fondations ecclésiastiques avec aussi la charge des classes publiques des séculiers et des classes
privées de nos étudiants, ces Collèges servant de séminaires dans lesquels s'exercent dans l'observance régulière et dans
les sciences tous les jeunes gens qu'on envoie ensuite dans les autres Provinces et maisons, chaque fois que vous
retireriez de Milan pour Rome le Tribunal suprême de la Congrégation, ce serait arracher le cœur de l'homme et le
placer dans une extrémité en détruisant le corps. D'autant plus que le gouvernement le plus fort s'éloignerait davantage
des maisons du Piémont, de Savoie et de France et aussi de ceux de l'Allemagne, avec peu d'utilité pour les maisons de
la Province romaine qui, n'étant pas nombreuses et comptant un petit nombre de sujets, peuvent suffisamment être
assistées par le Procureur général et par le Supérieur provincial. C'est précisément pour ces raisons qu'il est prescrit dans
les Constitutions, expressément approuvées par le Siège Apostolique, que le Général doit demeurer à Milan, comme
cela a eu lieu jusqu'ici661. »
Le P. Cuttica avait été poussé à agir par le P. Assistant Bossi qui, dès le 15 octobre, lui avait écrit, même au nom des
deux autres, les P. Falconio et Corio « qu'on fasse tous les efforts possibles, qu'on y mette tous ses soins, qu'on sollicite
les faveurs des princes ambassadeurs amis qui habitent à Rome afin d'empêcher l'ordre et le décret pontifical, car on ne
manquera pas non plus ici à Milan de travailler pour obtenir la faveur et l'appui des gouverneurs de toute la ville à cet
effet, ou bien, si ce décret était déjà fait, d'obtenir qu'il soit suspendu et révoqué...on estime qu'il est nécessaire et même
très nécessaire d'employer tous les moyens, tant auprès du Roi d'Espagne que de l'Empereur et des Princes d'Italie, pour
empêcher le résultat662. » De son côté, le Souverain Pontife avait remis le jugement sur ce changement à une
commission de trois prélats, Mgr Bandinelli, Mgr Fagiani et Mgr Altieri (le futur Clément X) déjà nommé pour la
définition d'autres intérêts des Barnabites ; par le premier des trois, le P. Cuttica fut informé que le Pontife, à la lecture
du Mémoire, était demeuré l'esprit en suspens. Ayant demandé une audience pour mieux expliquer chaque chose, il
l'obtint mais sans grand résultat, le Pape lui ayant répondu : « Tels sont vos sentiments, mais d'autres jugent
différemment ; il faut donc entendre les raisons des uns et des autres. » et sur l'observation que, ce doute admis, on
pouvait remettre la chose au Chapitre Général, le Pape répondit un simple : nous verrons. C'était trop peu pour que le
bouillant P. Cuttica demeurât à attendre et, en effet, peu de jours après, il envoya un second mémoire pour avertir que

660 Registre généralice.
661 Actes du Procureur général.
662 Registre généralice.

262
les quatre Assistants l'avaient poussé à cette démarche et que, en leur nom aussi, il insistait sur sa demande. Le résultat
fut que le Bref, déjà rédigé sans limite de temps, fut, par la volonté expresse du Pontife réduit le 1er mars 1660 à un seul
quinquennat, comme pour un essai663. Les Pères Assistants et le P. Cuttica l'acceptèrent.
On ne saurait nier que, dans ces négociations, les opposants n'aient agi avec sincérité mais, dans le désir d'arriver où ils
voulaient, ils ne s'abstinrent pas de mendier l'appui des autorités civiles et, en cela, ils eurent gravement tort.
Maintenant, voulant néanmoins obéir au Bref, ils demandèrent et obtinrent, pour se rendre à Rome, une prorogation et
ainsi le P. Bossi partit le 1er octobre ; dix jours après, le P. Falconio ; le P. Aimone Corio eut une autre prorogation de
quatre mois pour certaines affaires qu'il avait en mains. En compensation du siège perdu, on donna à la maison de Saint-
Barnabé celui du Provincial qui s'y transféra au mois de novembre.

11. - Une des affaires confiées au P. Aimone Corio était l'installation des Barnabites à Alexandrie, que nous avons vue
suspendue vers 1656. En 1659, l'affaire sembla prendre une bonne tournure. Parmi les Barnabites d'Alexandrie, il y
avait Augustin et Fortuné, fils du docteur Pierre Georges Dardani qui, demeuré veuf après avoir donné son fils Fortuné
à la Congrégation, se proposa d'appeler celle-ci à Alexandrie en lui donnant, par acte du 4 octobre 1659, sa propre
maison avec une rente annuelle pour y installer des classes d'humanités et de philosophie et y ouvrir une église. Attendu
la bienveillance de la ville et de l'évêque Mgr Ciceri, les Barnabites acceptèrent et les Pères Corio et Repossi, s'étant
rendus là et aidés par le P. Étienne del Pozzo, alexandrin très influent, ils surmontèrent les difficultés mises en avant par
quelques Ordres religieux. Le consentement du saint-Siège, on présenta une supplique à Alexandre VII qui fit remettre
l'affaire à Mgr Ciceri, alors à Rome, et il fut bien heureux d'être agréable aux Pères664. Le 6 octobre 1660, la maison
dédiée à saint Alexandre et à saint Charles fut inaugurée et, le 21 novembre, la petite chapelle provisoirement préparée
dans la maison Dardani fut bénie par l'évêque.
Pour diriger la nouvelle maison, on envoya le Père Jacques Contini. Afin de ne pas contrarier le pieux donateur, les
Barnabites s'étaient installés pour le mieux dans sa maison mais ensuite, comme au moins huit religieux devaient y
habiter afin de se conformer aux ordre pontificaux, ils la trouvèrent trop petite et obtinrent, par un acte du 16 mai 1558,
de l'échanger avec une autre propriété de Cassiano Cerutti, accommodant aussi au rez-de-chaussée une salle à usage de
chapelle, jusqu'à ce que fût terminée l'église en cours de construction et qui devint, comme on le voit encore
aujourd'hui, une des plus belles de la ville665.

12. - Une autre fondation eut, à la même époque, un succès plus rapide et remarquable. En revenant du Chapitre
Général de 1659, le P. Bernard Le Roy se rendait à Mont-de-Marsan où il avait été nommé Supérieur lorsque, au sortir
de Lyon, il rencontra un Père de l'Oratoire qui lui apprit qu'à Bourg-Saint-Andéol, dans le diocèse de Viviers, ses
confrères venaient de remettre entre les mains de l'évêque Mgr Louis de la Banne de Suze666, d'une église dite de N. D.
de Lorette et de la maison qu'ils y occupaient depuis plus de trente ans. Grande fut ensuite sa surprise d'apprendre que
cette église avait été construite par un de leurs Pères, Jean Rouvier, qui, en mourant l'avait laissée à l'Oratoire de France
à la condition qu'en cas d'acceptation ou de renonciation, l'évêque devrait la confier aux Théatins ou aux Barnabites ; de
ces derniers, il avait fait connaissance à Rome. Cette rencontre parut providentielle au P. Le Roy et il se rendit aussitôt à

663 Actes du procureur général.
664 Actes de la maison d'Alexandrie.
665 Voir CHENNA. Del vescovado, dei vescovi e delle chiese e diocesi d'Alessandria (Alessandria, 1785-1786) ;
(Évêché, évêques, églises et diocèse d'Alessandria). GHILINI, Annali di Alessandria (Milano, 1666).
666 Au sujet de cet insigne évêque, voir Notice historique sur l'église paroissiale de Bourg-Saint-Andéol. Noyons,
1852.

263
Bourg-Saint-Andéol pour de plus amples informations et, en même temps, il en informa le P. Général qui, la même
année, y envoya les deux Pères Visiteurs Maurice Giribaldi et Eusège Buronzio667. Ceux-ci, après avoir visité les
maisons de Savoie, se dirigèrent vers Bourg-Saint-Andéol et, le 27 octobre, quelques jours après leur arrivée, le P.
Giribaldi écrivait ainsi au ¨P. Général : »Le bourg de Saint-Andéol est l'endroit le meilleur et le plus beau du Vivarais,
province de langue d'Oc, siège ordinaire de l'évêque, bien que sa cathédrale soit à Viviers ; c'est un endroit entouré de
murs de tous côtés, situé sur le Rhône sur une petite éminence ; il fait plus de mille feux...et on m'assure qu'il compte au
moins 9.000 personnes. Il est distant d'Avignon d'une journée ; de Lyon par le Rhône, de deux jours. Le territoire
abonde en grains, vin, huile et aussi de bétail et on fabrique aussi des draps. » L'héritage est de 800 écus environ, les
charges étaient de desservir une petite chapelle appelée Notre-Dame de Lorette et de faire deux classes pour le service
de la ville. Les Prêtres de l'Oratoire ont accepté et depûis la mort du dit Mr Rouvier jusqu'au mois de mai dernier, deux
ou trois des leurs ont habité là. Voyant que leurs rentes ne suffisaient pas pour faire un corps entier de leur
Congrégation, ils renoncèrent à cet héritage entre les mains de l'évêque par un acte authentique afin qu'il en dispose à
son goût et par testament. Cela fait, ils se retirèrent...les habitants de l'endroit manifestèrent le désir de nous voir
accepter cet héritage avec les charges, sans songer à faire aucune augmentation, mais leur ayant fait connaître que les
raisons pour lesquelles les Prêtres de l'Oratoire n'avaient pas pu l'accepter militaient encore davantage pour nous, ils
commencèrent à penser à donner aux-mêmes quelque chose ; enfin, avec le concours de Monseigneur qui est aussi
Seigneur in temporalibus (dans le domaine temporel), on a conclu, si Votre Paternité accepte, que nous ferons en cet
endroit, selon notre habitude, les six classes, à savoir philosophie, rhétorique, troisième, quatrième et cinquième, et que
nous serons en cet endroit sept ou huit religieux, et les habitants, outre les 800 lires de la chapelle de Lorette, nous
donneront tous les ans 1000 autres lires en deux termes anticipés. Et ils nous donnent une église neuve entièrement
terminée, excepté le chœur dont cependant les fondations sont déjà faites, et une habitation suffisante en achetant deux
petites maisons qui sont mêlées à celles qu'ils nous donnent et qui ne coûteront pas plus de 300 ou 400 lires. Pour
construire les classes et rendre régulière notre habitation, ils nous donnent en deux ans 4000 lires et 1000 autres pour
acheter des livres et des meubles, car il y en a déjà beaucoup. La sacristie possède des lampes en argent, encensoir,
pyxides et ostensoir, des chasubles, palliums de soie et autres ornements de plus de 2000 écus...Ce qui est le plus
important, c'est que l'évêque, qui nous a donné des marques très grandes de bienveillance et dont nous devons, avec le
temps, espérer de grands avantages et des honneurs, car il n'y a point en cet endroit d'autres religieux que les Chanoines
Réguliers de saint Rufo, qui ne tourmentent pas beaucoup les livres, et les Franciscains réformés dont les évêques ne se
servent pas très volontiers. Le collège ne pourra être que bon et bien fréquenté parce qu'il y a aux environs de très
grands territoires qui n'ont pas de collège, comme Monte Cima, Pont-Saint-Esprit, Orange et tout le pays du milieu ;
tous enverront leurs enfants étudier, comme l'endroit le plus proche et le moins dispendieux...Ces Messieurs désirent
que l'on commence le collège l'année qui vient et que dès que sera passé le contrat, il y vienne quelque Père pour mettre
de l'ordre aux constructions668. »
Les conditions proposées et les lettres courtoises de l'évêque et des consuls de Bourg-Saint-Andéol, Mr Bourges et Mr
Barrancan, poussèrent le P. Gallicio à accepter en gros et il envoya aussitôt une procuration régulière aux Pères
Giribaldi et Buronzio pour continuer les négociations au nom de la Congrégation et établir un compromis. Revenus
donc à Bourg-Saint-Andéol en mars 1660, ils trouvèrent les habitants et l'Évêque toujours aussi bien disposés pour les
Barnabites ; mais la ville voulait que toutes les classes, même les inférieures, fussent tenues par un Barnabite et il fallut

667 Acta collegii Brugi Sancti Andeoli et autres documents. Archives de Saint-Charles.
668 Archives de Saint-Charles.

264
toute l'habileté et la courtoisie de ces Pères qui jouissaient déjà de la faveur universelle pour qu'on acceptât pour ces
classes, à la place d'un Barnabite, un maître prêtre séculier de leur choix. Cela fut vraiment beaucoup, parce qu'en
France les villes ne pouvaient permettre que leur collège fût « moitié de séculiers et moitié de religieux .» Après avoir
réglé d'autres détails d'ordre matériel, on passa un contrat avec la ville, le 5 avril, et un autre avec l'évêque, le 8 avril, et
le P. Buronzio partit avec le double contrat pour Milan où il fut ratifié le 28 mai. Comme la chapelle de Lorette était du
patronat de la duchesse de Ventadour, il fallut aussi obtenir son consentement qui fut tout de suite accordé le 1er juillet
de la même année 1660. Cette dame devint ensuite une des principales bienfaitrices du collège, soit par les
connaissances de sa famille, soit par des secours pécuniaires. Le P. Giribaldi ayant été rappelé de Bourg-Saint-Andéol,
on y envoya comme Supérieur le P. Sébastien Remy, à qui succéda en 1662 le P. Gaspard Le Roy. Ce dernier obtint du
Sénat de Toulouse la sentence d'approbation du collège, le 28 juillet 1663, et l'évêque, toujours bienveillant pour les
Barnabites, leur proposé de compléter l'enseignement par l'adjonction d'une chaire de philosophie et d'une de théologie,
cédant en compensation au collège les rentes du prieuré séculier de Saint Alfano de Sampzon.qui appartenait à la mense
épiscopale. Plus tard, on ouvrit la classe de dogmatique et, vers la fin du siècle, on accepta aussi des internes.

13. - Lorsque les Pères Visiteurs Giribaldi et Buronzio se rendirent pour la première fois à Bourg-Saint-Andéol, en
octobre 1659, ils avaient, pendant leur visite aux maisons de Savoie, discuté avec les Supérieurs des deux maisons
d'Annecy et de Thonon, les Pères Jean-Antoine Seget et Jean-Dominique Cohendet, ainsi qu'avec le P. Cecilio Bouvier,
curateur de l'héritage Cocastel, sur l'opportunité ou non de fonder avec cet héritage la maison voulue par le testateur
dans la petite ville de Bonneville. Le testament remontait au mois d'avril 1642 et, comme curateur des biens, le P.
Bouvier s'était appliqué à satisfaire aux nombreux legs dont il était grevé, sans que les Barnabites eussent déclaré
formellement accepter l'héritage, ne voulant pas prendre l'engagement de construire un collège sans avoir les moyens
suffisants et, d'autre part, n'étant pas tenus à autre chose qu'à l'extinction complète des legs. Entre-temps, comme on l'a
raconté, on avait obtenu la mutation de la volonté du testateur afin de pouvoir substituer Chambéry à Bonneville ; on
l'avait obtenu de Madame Royale, mais non pas du Saint-Siège. En 1657, le P. Gallicio avertit le P. Provincial Giribaldi
qu'il serait bon que, avant que le P. Bouvier acceptât l'héritage pour les Barnabites, toujours cum beneficio legis et
inventarii (sous bénéfice de la loi et d'inventaire), d'établir pour le moment une commencement de maison avec le
caractère de mission. On envoya à Bonneville le P. Jean-Baptiste Mermillod qui devait, pour le moment, prendre une
maison en location et, en même temps, chercher un endroit plus commode (3 octobre 1657).
De fait, l'année suivante, le P. Mermillod s'occupa avec une grande ardeur à commencer cette fondation, gagnant par
son activité les sympathies du clergé environnant. Entre-temps, les legs étant éteints par la mort de la dernière légataire,
Me Cocastel, les Barnabites devaient décider rapidement au sujet de l'acceptation. Les Pères de Thonon étaient disposés
à accepter et le P. Général, ayant eu à ce sujet l'assurance des Pères Visiteurs, accepta l'héritage le 11 novembre 1659 et,
et pour commencer la maison, il envoya le P. Matthias Blondeau comme aide du P. Mermillod. Malheureusement, on
s'aperçut bien vite que les fonds nécessaires pour la maison et les classes n'étaient pas suffisants car les fonds hérités
n'étaient pas facilement réalisables. De plus, l'habitation paraissait très misérable, plus semblable à un fenil qu'à une
maison. Mais désormais Bonneville était accepté et on ne pouvait pas revenir en arrière. Surmontant de graves
difficultés, on réussit à avoir une église669 dite, comme le collège, des Saints Charles et Christine. On y plaça les classes
voulues par le testateur et, plus tard, on y transporta le noviciat de Thonon. En 1674, on dut construire une nouvelle

669 « Cette église, style Renaissance, est aujourd'hui convertie en écurie moitié en grange. On ne voit à côté de l'hôtel
de la Couronne, ancien collège des Barnabites de Bonneville. » BOUCHAGE, Le prieuré de Contamine sur Arve,
p. 157.

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maison en acquérant le terrain d'une dame Cholai. Elle put être inaugurée deux années plus tard et bénite par le P.
Bouvard, Supérieur d'Annecy. Là, les Barnabites purent donner un meilleur développement aux cérémonies saintes et à
la prédication qui leur gagnèrent l'amour de ces paysans.

14. - Passant maintenant en Allemagne, alors qu'on reconnaissait finalement les droits de la Congrégation sur la
paroisse de Mistelbach, on jetait presque inconsciemment à Vienne la première semence d'une nouvelle maison. Les
Pères de Saint-Michel, à la suite d'un décret impérial qui voulait les cimetières en dehors des habitations, avaient en
1656 remplacé celui qu'ils avaient placé près de l'église par un ancien vignoble le long de la Wien en direction de
Penzing. Le nouveau cimetière fut bénit par l'évêque de Vienne Brainer. Le P. Célestin Giovanelli crut bon d'y ériger
une petite chapelle pour favoriser la dévotion des fidèles et se mit à recueillir les offrandes et il en reçut de l'empereur,
de l'impératrice et de l'archiduc Léopold Guillaume. Le 14 août 1660, le Supérieur de Saint-Michel, D. Louis Caimi la
bénit solennellement. Elle était dédiée à Marie Auxiliatrice, parce que le P. Giovanelli y avait placé une image de la
Madone de ce titre qu'il tenait par dévotion dans sa cellule ; elle venait de Passau et était une copie de la peinture
miraculeuse qui s'y vénère sur le mont Mariahilf, copie à son tour d'une autre image qui est, à Innsbruck, le but de pieux
pèlerinages. Comme à Passau et à Innsbruck, de même près du cimetière des Pères de Saint-Michel cette peinture fut
bien vite en grande vénération et le titre de Marie Auxiliatrice (Mariahilf) inspira à tous une vive confiance, avivée par
les nombreuses grâces qu'on y recevait670.

15. - Mais il est temps de revenir en Italie où le P. Gallicio, pour obéir à une délibération du Chapitre Général de 1659,
et muni de la permission requise du Saint-Siège, ordonnait l'ouverture du noviciat dans la maison de Saint-Barthélemy
des Arméniens qui devait servir à la Province de Toscane récemment formée. À la tête de ce noviciat il plaça le P.
Blaise Colé, français qui gouvernait depuis huit ans le noviciat de Lescar, homme très estimé pour son excellent esprit
religieux et son jugement671. La position de cette maison était des plus opportunes pour l'éducation religieuse des jeunes
gens. Située dans la partie la plus haute de cette populeuse cité, elle en était comme séparée par des vignes et des jardins
et on y jouissait d'un air salubre et d'une grande tranquillité comme en pleine campagne. Chaque province avait donc
son propre noviciat, et même, sans supprimer le noviciat de Saint-Charles alle Mortelle, on avait ouvert de nouveau, lui
aussi pour la Province romaine, celui de Zagarolo ; pour la Province piémontaise, on avait le noviciat de Thonon et, en
même temps le récent noviciat de Lescar. À Vienne, le noviciat continua encore pendant plusieurs années car ce ne fut
seulement qu'en 1668 qu'il passa à Saint-Benoît de Prague et, en 1692, dans la maison de Saint-Martin de Mistelbach
qui, complètement refaite en 1687, fut suffisamment adaptée pour recevoir les novices.

16. - Avec tout cela, il demeurait cependant vrai que la Lombardie, au temps du généralat du P. Gallicio, était le centre
le plus consistant de la Congrégation. Il suffit d'observer qu'en six ans seulement, de 1653 à 1659, on avait accepté
soixante clercs et quarante-sept autres avaient fait leur profession. La Province lombarde avait des maisons d'études très
bien aménagées, tandis que, par exemple, le Province romaine n'en avait encore aucune. Ce fait, qui sautait à tous les
yeux, encouragea le P. Cuttica et le P. Bossi et, avec eux, un bon nombre de leurs adhérents, vers la fin de 1661, à

670 Das szweihundertfunzigjährige Jubiläum det Pfarr-und Wallfahrtskirche Mariahilf in Wien (1660-1610. Actes de la
maison de Saint-Michel. ( 250e anniversaire de la paroisse et de l'église du pèlerinage de Mariahilf).
671 Comme il était français, il fallut demander le consentement de la République et on l'obtint en ces termes : « Des
informations prises sur le Père français, élu Supérieur du monastère de Saint-Barthélemy des Arméniens, nous
avons appris qu'il était un religieux discret, de bonnes qualités, vie et mœurs, élu aussi comme maître des novices.
Nous n'avons rien de contraire à ce qu'il soit admis à cette charge. » Arch. Sén. Gén. Juris. 131 1103

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supplier le Souverain Pontife de révoquer le Bref relatif à la résidence généralice. Le P. Fanti, dans un écrit sur ce sujet
affirme que « peut-être la résidence serait revenue d'el