lf

a
e e
UlnZalne
littéraire du 1
er
au 15 juillet 1970
Entretien avec
Jean POlDlDier
Vincent
. Auriol
SOMMAIRE
l LE LIVRE
J osé Cabanis Le sacre de Napoléon
DE LA QUINZAINE
4 LITTERATURE
John Barth L'enfant-bouc
ETRANGERE
Peter Bichsel Les saisons
S POESIE
Miodrag Pavlovitch La voix sous la terre
Vasko Popa Le ciel secondaire
6
Poèmes élizabéthains (1525-1560)
il ROMANS FRANÇAIS
Marguerite Duras Abahn Sabana David
François Nérault Le pon.t de recouvrance
8 HISTOIRE
Jean Pommier Le itltériellr
LITTERAIRE
11
Lautréamont ŒlLvres COmfllp.tes
12
Isidore Ducasse Œuvres complp.tes
François Caradec Isidore Ducasse, comte
de LalLtréamont
Edouard Peyrouzet Vie de Lautréamon.t
14
Chen Fou Récit d'une vie fugiiivr
p'ou Song-Ling Contes extraordinaires
du Pavillon du Loisir
Ling Mong-tch'ou L'amour de la renarde
15 ECRITURES
Le dessin du récit
16 ARTS
Dans les galeries
17
Denis Rouart Edouard Manet
André Fermigier Pierre Bonnard
18 HISTOIRE
Mohamed Lebj aoui JI érités sur la révolution
algérienne
19
Vincent Auriol Mon Septennat
Journal du Septennat. T. 1
20 PEDAGOGIE
A. S. Neill Libres enfants de SummerhiLl
21
P. Bourdieu et J. C. Passeron La Reproductioll
2l SCIENCES SOCIALES
Paul Lazarsfeld Philosophie des sciences
sociales
24 LINGUISTIQ.UE
A.J. Greimas Du Sens
26 LETTRE DE BERLIN
Théâtre à Berlin
Kommune 2 Versuch des Revolutionierung
des Bürgerlichen
lndividltums
26 FEUILLETON
W
par Claude Mettra
par Marc Saporta
par Jacques-Pierre Amette
par Serge Fauchereau
par Jean-Marie Benoist
par Anne Fabre-Luce
par Lionel Mirisch
par Gilles Lapouge
par André Dalmas
par Marcel Jean
par Jean Chesneaux
par Bernard Girard
par Nicolas Bischower
par Jean Selz
par Marcel Péju
par Pierre Avril
par Jacques Bens
par Daniel Lindenherg
par Bernard Cazes
par Georges Kassai
par Julia Tardy-Marcus
par Nina Bakman
par Georges Perec
La Quinzaine
litteraire
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Giraudon
p.
4-
Gallimard
p. 5 Gallimard
p. 7 Vasco
p. 8 Mercure de France
p. 9 Denoël
p. 11 La table ronde
p. 12 D.R.
p. 13 D.R.
p. 15 D.R.
p. 16 Titi MiIano
p. 17 Bulloz
Giraudon
p. 18 Magnum
p. 19 Keystone
p.20 Magnum
p.24 Le Seuil
p.27 Magnum
1.11 I.IV&II DII
I.A QUINZAINII
La fin du
A
reve
1
José Cabanis
Le sacre de NapoléOJa
Gallimard éd., 296 p.
C'était une singulière gageure
que de confier iJ un peintre de la
vie silencieuse, à un décrypteur
des eaux souterraines, le soin
d'évoquer la scène majeure de la
hiographie la plus théâtrale de
notre histoire.
José Cahanis n'a pas été effrayé
par son modèle; il l'a dépouillé
de son masque épique, l'a ramené
au niveau des destins quotidiens
momentanément privilégiés. Et ce
.Sacre de Napoléon ne va pas sans
quelque sacrilège, comme si l'au-
teur avait voulu arracher Napo-
léon de la galerie romantique où
Hugo, Vigny, Stendhal parmi
tant d'atItres l'avaient paré de la
grandeur mythique. Car derrière
l'épopée, José Cahanis veut voir
d'ahord la trahison d'un peuple et
la décomposition de la foi révo-
lutionnaire. Et s'il a choisi d'en
parler sur le mode mineur, dans
un langage presque· intimiste,
c'est pour mieux faire revivre le
héros essentiel de cette grande
singerie que fut le sacre, le peu-
ple français, ce peuple muet, écra-
sé, fatigué par dix ans d'espoirs
et de désordres, ce peuple au nom
de qui allait être ravagée, pillée
et incendiée toute l'Europe chré-
tienne.
Reprenant une thèse ehère à
Henri Guillemin, José Cabanis
pense que le dessein premier de
Napoléon était, à l'exemple d'Ale-
xandre, de se tailler un empire en
Orient, dessein dont le détourna
l'insuccès relatif de l'expédition
d'Egypte. La France ruinée et
pervertie par la Révolution n'avait
pas l'aura magique de ces terres
lointaines sur lesquelles veillaient
de leur éternité les grands maî-
tres du monde antique; ce n'était
qu'une putain, mais qui avait au
moins une vertu, celle d'être géné-
reuse de ses biens, de son sang
et de sa fidélité. Et la longue
histoire de l'Empire, c'est la mise
en coupe réglée de toutes les ri-
chesses de cette prostituée aveu-
gle qui livre à son maître sa li-
berté fraîchement conquise, son
amhition égalitaire et la frater-
nité pacifique dont avaient rêvé
les premiers inspirateurs de la
Révolution.
Le sacre de 1804, c'est la consé-
cration symbolique de cette
exploitation: Napoléon, c'est le
chef d'une maffia peu nombreuse,
mais efficace: pour l'essentiel,
elle est faite de ceux qui ont
trahi la Révolution mais qui ont
appris, au travers des tumultes
révolutionnaires, que rien ne ré-
siste à l'audace, au manque de
scrupule et li la passion effrénée
du pouvoir et de l'argent. Tout
est affaire de calcul et, pour que
la maffia soit sûre de son avenir,
il lui suffit de s'assurer d'une sé-
rie de complicités qui, s'ajoutant
les unes les autres, donne au pou-
voir ses racines.
De ces complicités, celle de
l'Eglise est la plus importante.
D'abord parce que le sacre, ac-
cordé par le Pape lui-même, res-
titue le pouvoir à l'hérédité, ce
dont toute l'Europe est familière
depuis bien des siècles et qu'elle
aura du mal à oublier. Ainsi, dans
l'omhre de la maison régnante,
prospéreront les privilé-
giés. Ensuite, parce qu'il faut bieu
inventer une idéologie, si vague
fût-elle, pour donner au peuple le
sentiment du devoir et donner un
sens à ses servitudes. «La religion
est la vaccine de l'imagination,
elle la préserve de toutes les
croyances dangereuses et absur-
des. L'Eglise avait de bonnes
raisons pour acquiescer à ce jeu :
la plupart des prêtres avaient
abandonné leurs nom-
bre d'églises servaient à des usa-
ges divers et la déchristianisation
avait atteint une profondeur dont
nous pouvons encore dif6cilement
aujonrd'hui prendre l'exacte me-
sure. Elle sanctifia cette gigantes-
Goya : Fusillade
du J mai 1870
David, le sacre de Napoléon (détail)
que mascarade sans en tirer les
avantages qu'eUe en espérait, si-
non celui de se confondre une
fois encore avec l'ordre étahli,
avee l'argent et avec l'armée.
Tout ce grouillement de vau-
tours sans dieu et de prêtres cou-
chés, José Cabanis le raconte avec
un exceptionnel bonheur. Rien en
lui du procureur plaidant au tri-
bunal de l'histoire au nom de
l'innocence bafouée et de la géné-
rosité agonisantc. On retrouve ici,
dans unc multitudc de portraits
aisément tracés, dans une suite de
raccourcis qui sont autant d'éban-
ches des drames sncces.,>ifs de
l'Empire. la familiarité et la légè-
reté des anciennes <:hroniques.
Ici règne l'humble et ironique
souveraineté des versions tardives
du Roman de Renart, traduisant
l'ancestral dialogue du bien ct du
mal, l'interminable luue de
l'homme ('ontre l'homme. L'épo-
pée impériale se ramène alors à
un vaste sursaut dans l'Enfer.
L'Epopée c'est David, l'Enfer
c'est Goya el, conclut José Caba-
nis, «face au Sacre, Ü est bon de
placer les Fu;>illades du 3 mai. Le
2 décembre 1804 mettait en mar-
che cette mécanique parfaitement
au point, ·figurée par Goya dans
ces soldats aux lignes cubistes qui
sont des automates dressés à tuer.
DCtJant qui tirent, le peuple
mîneuwnt sacrifié s'aplatit et
s'écroule tandis ql!.e la terre boit
son. san.g.:.
Claude Mettra
... Q!!inuiae UttéraUe. du 1- au 15 juillet 1970
3
LITT••ATURE
.TRANG.RE
Avant-garde U.S.A. Un son
1
John Barth
L'Enfant-bouc
Gallimard éd., 2 vol., 792 p.
Avant même de commehcer à
parler de r Enfant-bouc, il con-
vient de rendre hommage au tra-
ducteur, Maurice Rambaud, qui
a entrepris, sur huit cents pages,
une tâche démesurée: rendre en
français une allégorie américaine
où le langage joue un rôle peu
commun, celui de désigner les
hommes et les événements par un
autre nom que le leur. S'il est
relativement aisé de deviner que
«l'émeute tranquille» désigne
«la guerre froide» et si l'on ne
doute 'pas que le «Grand Maître
Enos Enoch» soit Jésus, il n'est
que de comparer le texte anglais
à celui de la version française
pour discerner l'extraordinaire
difficulté à laquelle s'est heurtée
Rambaud. Lorsque John Barth
dote son ordinateur tout-puissant
d'un mécanisme d'auto-détermina-
tion dont les initiales forment le
mot AIM but, ob-
jectif; connotation: volonté dé-
libérée de parvenir à l'objectif),
la version française adopte une
terminologie différente qui abou-
tit au sigle AME. Ce là qu'un
exemple entre des milliers.
Ces observations pel'mettent dé-
jà de. deviner partiellement en
quoi consiste le propos de John
Bartb. Dans une synthèse témé-
raire, il utilise des éléments de
science-fiction pour décrire une
société parallèle à la nôtre, mais
qui se prolonge dans l'avenir, et
un vocabulaire parallèle au nôtre
pour dessiner les contours de ce
monde «de l'autre côté du mi-
roir ». Dans la mesure où il se
situe dans le domaine de l'allé-
gorie (expression d'une idée par
une image), il incorpore son in-
terprétation de l'histoire univer-
selle à un tableau de runiversité
américaine (encore faut-il préci-
. ser qu'un certain nombre de fi-
nesse échapperont au lecteur non
américain qui n'est pas au fait
des institutions typiques de l'en-
seignement supérieur aux Etats-
Unis : rôle du Président, influen-
ce spirituelle du Fondateur de
l'établissement, etc.) ; enfin, il se
sert, pour parvenir à ses fins,
d'une multitude de symboles
(êtres ou choses qui représentent
une abstraction; signes conven-
4
tionnels agencés en système lisi-
ble).
Grâce à cette pluralité de
moyens, nous voici devant une
sorte de cosmogonie théologique :
le jeune héros a grandi jusqu'à
son adolescence parmi les chè-
vres et se prend pour un jeune
bouc, sous le nom de Billy. Après
avoir eu la révélation de son hu-
manité (par le viol et l'assassinat),
il prend le nom de George et
aborde le domaine de l'initiation.
Convaincu de sa Dll8S10n de
«Grand Maitre:. (Messie?) à
l'égal de Jésus ou de Bouddha, il
entreprendra de se mesurer à
l'ordinateur qui régit le campus,
dans un combat qui évoque, bien
entendu, la geste du chevalier er-
rant et changera de nom une
fois encore - ce sera Giles, dont
la vie nous est aussi contée dans
un nouveau 4: Nouveau Syllabus ».
On ignore à la fin de l'ouvrage
quelle sera la fortune du «gile-
sianisme» au cours des siècles à
venir.
Ce shéma ne suffit pas à rendre
compte de la complexité de l'œu-
vre. A vrai dire, ce qui pourrait
être un passionnant roman -
peut-être même une œuvre de très
grande importance - est quelque
peu gâché par son aspect de ro-
man à clef. Le lecteur est sans
cesse en quête de significations.
Certes, p. .n'est pas arrêté par la
recherche des équivalences quand
il s'agit du «campus oriental et
du «campus occidental », il n'em-
pêche que l'on hésite un certain
temps devant l'interprétation
d'une expression telle que «Les
Ultimes Epreuves.» qui désigne
l'examen final, sans doute, mais
dont le sens caché n'apparaît pas
tout de suite.
Tout cela n'est pas indispensa-
ble au lecteur qui cherche seule-
ment à prendre son plaisir en sa-
vourant les aventures infiniment
variées, cascadantes, pétulantes,
rocambolesques de George.Giles et
de ses amis, le docte professeur
Max Spielman créateur et victi-
me de l'ordinateur dévorant, la
pétillante Anastasia dont la nym-
phomanie se veut philanthropi-
que et un véritable zoo de per-
sonnages qui mêlent allègrement
la politique internationale, l'éro-
tisme, la mystique, la technologie
et les revendications sociales en
un ballet effréné d'idées tumul-
tueuses. Inutile de dire que fi-
dèle à sa vocation de Grand-Mai-
tre-Bouc, le héros insiste plus par-
ticulièrement sur sa double mis-
sion érotique et religieuse.
Roman d'anticipation et roman
d'aventures, livre à clef et conte
philosophique, truffé de thèses, de
prises de position d'où l'humour
n'est jamais absent, c'est ainsi que
se présente cette curieuse œuvre
d'avant-garde qui, au même titre
que les romans plus convention-
nels dans leur facture porte té-
moignage, avant tout, pour le nou-
vel «american way of life» l'ac-
cès à une consommation qui a li-
quidé la société de pénurie mais
pose des problèmes spirituels
neufs, la scolarisati9n à outrance
de la jeunesse au niveau univer-
sitaire et même une certaine
réaction contre la civilisation de
l'image.
S'éloignant des astres, désor-
mais éteints, de la grande «géné-
ration perdue », les jeunes roman-
ciers américains sont en route pour
exporer des espaces inédits de la
galaxie Gutenberg.
Marc Saporta
1
Peter Bichsel
Les Saisons
Trad. de l'allemand
par Mathilde Camhi
Gallimard éd., 164 p.
«On distingue les escaliers exté-
rieurs et les escaliers intérieurs
d'une maison, ceux-ci se répar-
tissent en six groupes, soit :
rescalier principal
les escaliers secondaires
r escalier de service
les escaliers dérobés (qui permet-
tent de se rendre d'un étage à
r autre sans être vu)
les escaliers de Cave
rescalier du grenier ou de la
grange ».
Cet extrait du second livre' de
Bichsel situe le propos de l'au-
. teur. TI est assez différent du pre-
mier ouvrage, le Laitier. Diffé-
rent, mais logique. Après une
exploration de la texture de l'écrit
(étude qui portait sur la transfor-
mation du regard en écriture,
métamorphose qui change la vi-
sion oculaire en signes noirs) Pe-
ter Bichsel met à l'épreuve les
types de fonctionnement du ré-
cit, le concept de personnage, la
virtualité opposée au constat, la
notion d'affirmation, entre autres.
TI y a. la répertoriation: folie
de l'affirmation,. vertige de la pré-
cision mathématique. Obsession de
la puissance scientifique. Le ni-
veau 1, c'est la nomination - sur
quoi se fondait le Laitier.. Le ni-
veau II, c'est l'accumulation des
éléments de base. Expériençe .à
la Francis Ponge qui se transfor-
me d'une manière qui rappelle à
la fois Borges et Robbe-Grillet.
Le parti des choses, le parti de la.
mise à nu (non pas de la mariée
mais de l'objet), s'inscrit dans le
jeu du développement scriptural.
Ici on rejoint aussi le jeu d'es
peintres comme Mondrian ou Va-
sarely. Juxtaposition d'éléments
primaires. Raréfaction du signe.
Goût pour l'expérimentation de
composantes premières.
Mais Peter Bichsel ne s'en tient
pas là. Suivant sa propre logique
il détermine des points de cris-
tallisation qui vont lui servir de
points exploratoires. TI s'attaque
au problème des virtualités. L'élé-
ment le plus caractéristique sera
le personnage Kieninger. Parce
qu'il rejoint les notions tradition-
nelles du roman post.balzacien.
C'est l'élément dont la position
étrange
Poètes yougoslaves
ambiguë (entre Vienne son port
d'attache et Tarragone son centre
affectif) est parfaitement montrée
à tous les niveaux. C'est le per-
sonnage sur qui pèse le soupçon.
Il est parfaitement douteux, am·
bigu, réactionnaire, à l'image de
la pesanteur du roman de la Tra·
dition. Il mélange tout, il est mé·
langé par tout.
Faut-il décrire un cendrier?
Faut-il raconter son histoire?
(Cf. l'histoire de l'arbre dans un
roman de J.M.G. Le Clézio.) Faut·
il raconter les amours du fabri·
cant de cendriers ou la tension
entre le regard du narrateur et
l'objet? C'est la question que po-
se Bichsel. Il n'est pas le premier
à la poser. Mais il la pose parfai-
tement. Et c'est fondamental. Pour
le romancier d'aujourd'hui la pre·
mière mesure à prendre c'est la
destruction radicale du passé, de
la tradition. Nathalie Sarraute,
dans un entetien publié dans ce
journal, avait raison de poser le
problème de la littérature contem·
poraine en ces termes.
Bichsel donne des éléments de
réponse. Des éléments très pero
sonnels. Cela donne un livre qui
rompt avec cette effroyable
diarrhée verbale qu'on appelle
production romanesque. C'est un
livre qui lutte contre la marée
noire des signes, cette littérature
qui clapote entre Balzac et Bon·
ne soirée. Le livre de Bichsel s'in·
terroge sur le mot, ses limites, son
fonctionnement dans le texte. Son
pouvoir d'obscurité et son pouvoir
de rupture. C'est pour' cela que
son texte donne un son si étrange,
une sorte de bruit proche du zéro
du silence. Un bruit de table rase.
Jacques-Pierre Âmette
Miodrag Pavlovitch
La voix sous la pierre
Préf. et trad. du serbo-croate
par Robert Marteau
Coll. «Du monde entier:&
Gallimard éd., 106 p.
Vasko Popa
Le ciel secondaire
Préf. et trad. du serbo-croate
par Alain Bosquet
Coll. «Du monde entier :.
Gallimard éd., 140 p.
La Yougoslavie. Elle se trou·
vait autrefois entre Byzance et les
Barbares. Mais aujourd'hui?
C'est peu de dire que le pays est
un carrefour géographique, ethni·
que, linguistique... Il y faudrait
trop de qualificatifs. Encore se·
rait-ce mince pour aborder la lec-
ture de deux de ses meilleurs
poètes; le patrimoine culturel
dont ils sont l'extrême pointe ne
se laisse pas définir simplement.
L'intérêt que l'on porte à Vasko
Popa et à Miodrag Pavlovitch
tient justement beaucoup à la
complexité et à l'ambiguïté du
champ culturel au sein duquel
ils cherchent à se définir.
Dans sa préface à la Voix sous
la pierre, envisageant le poète
serbe comme slave et méditerra-
néen, Robert Marteau insiste:
«A l échec historique de Byzance
a été lié le sort des Serbes, et la
chute de B"zance fut la fin d'un
monde, une apocalypse qui a
marqué dans sa chair et son âme
le peuple serbe.:. On pourrait
penser que l aspect catastrophique
de son histoire amène chez lei!
poètes une amertume fondamen-
tale. Or, bien souvent chez Vasko
Popa, le poème, allègrement ab-
surde, semble-t-il, procède avec
un humour bon enfant :
Il était une fois un bâillement
Ennuyeux comme tous les bâil-
lements
Il paraîtrait qu'il dure encore.
Il ne faut cependant pas se fier
totalement au ton anodin du
poète; ces poèmes sont loin
d'être des divertissements légers
et innocents. Plus d'un exemple
serait nécessaire, mais ces poèmes
ne se laissent ni résumer ni dé-
couper en citations. Il faudrait ci-
ter là le poème «Les voleurs de
roses:t qui baigne dans une très
belle atmosphère onirique; «Le
gâteau de cendre est au con-
traire un poème aux angles nets
et durs, parfaitement conscient
de son âpreté. Nous citerons l'un
des jeux proposés par le Ciel se·
condaire, jeux parfois dangereux
où l'on peut, littéralement, pero
dre la tête : Âu clou.
L'un fait le clou
le second les tenailles
Les autres sont les maîtres
Les tenailles attrapent le clou
par la tête
Les dents et les mains
s'en emparent
Et tirent et tirent
Pour l extraire du plancher
D'ordinaire elles ne lui
arrachent que la t.ête
Dure besogne que d'extraire
un clou
Les maîtres alors disent
Les tenailles ne valent rien
Ils leur défoncent la mâchoire
leur cassent les bras
Et les jettent par la fenêtre
Un nOlLveau fait alors le clou
Un nouveau les tenailles
Les alLtres sont. les maîtres
Ici l'objet du jeu ne peut
qu'être à fonctionnement symbo-
lique comme le voulaient les sur-
réalistes, processus parodié d'un
jeu beaucoup plus sérieux que le
poème feint de laisser indéter-
miné.
Vasko Popa ne ressemble guère
à Miodrag Pavlovitch, mais s'ils
ont un point commun, il est dans
cette possibilité laissé au lecteur
de choisir entre les différents ni-
veaux de sens du poème.
Ils ont pillé, sans nous donner
de viande ;
nous avons sollicité
de grandes libertés,
mais nous n'avons reçu que le
cadavre du roi, en dérision.
Faut-il le dévorer?
Pourquoi pas?
Déjà nous avions pris sa place
sur le trône!
Sa chair était coriace
comme une courroie
et son foie noueux...
h. Nous avions espéré une
meilleure vie .
sous les nouveaUx maîtres.
Qui parle ? Un chœur de chiens
à Cnossos, semble-t-il. Mais (on
songe aux dernières images du
Fellini-Satyricon) qui dit que
nous ne sommes pas aussi au
vingtième siècle? La voix sous
la pierre interroge passionnément
l'histoire et les mythes, or ces
poèmes n'ont rien de déclama·
toire: les passions y sont égali-
sées sous un ton uni, et l'angoisse
éventuelle cachée sous un humour
noir. L'incertitude trouve son lieu
absolu à Constantinople et le
poème débouche alors en plein
fantastique:
Mon nouveau me
chuchota alors
qu'il ne fallait pas que je me
soucie trop des affaires
de lEtat,
lavais, paraît-il, omis de
remarquer
que l étais mort à deux heures
de cheval de la ville,
et il ajouta que je restais tout
de même un hôte cher,
qu'aux étages supérieurs des
salles m'attendaient
prêtes pour la nuit et le séjour
dans lau-delà...
Cnossos, Delphes, Byzance ou
Constantinople... Le poète observe
la succession des cycles de la civi-
lisation et la question réitérée par
le poème est celle-ci :
Un nouveau siècle de beauté
naîtra-t·il du centre du néant,
ou les tapis sont-ils en
secret dépliés
pour accueillir d'étrangères
tribus?
Formant un rccueil aussi com-
posé que Le ciel secondaire, La
voix sous la pierre n'aboutit pas
au terme de son voyage à travers
l'histoire à une vue pessimiste
sur le futur. Le poème final, inti·
tulé «Pressentiment d'une nou-
velle naissance », affiche non la
certitude mais l'espoir de retrou-
ver à laube finnocence.
Vasko Popa et Miodrag Pavlo-
vitch ont l'un et l'autre travaillé
en collaboration étroite avec leur
traducteur, et la qualité du texte
français que nous présentent
Alain Bosquet d'une part et Ro-
bert Marteau d'autre part, n'est
pas pour peu dans notre intérêt
pour les deux œuvres.
Serge Fauchereau
La Q!!iiuaine Littéraire, du 1
er
IIU 15 juillet 1970
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Renvoyez cette carte à
Jean-Marie Benoist
de T.S. Eliot que les romantiques.
C'est le mérite du texte français
de viser cette adéquation essen-
tielle qui vise, en deça, de sa
littéralité immédiate, Une ressour-
ce du signe dont les correspon-
dances avee sa propre langue et
littérature se trouve enrichie du
détour par le texte français et les
correspondances qu'il excelle fai-
re surgir dans la langue et la lit-
térature française.
Non seulement les éditions bi·
lingues doivent se multiplier à
l'exemple de celle-ci (et pas seu-
lement pour la poésie, mais la lit-
térature, la critique, les essais doi·
vent maintenant recevoir cette fa-
cilité des éditeurs qui ont intérêt
à faire des accords par.dessus les
frontières) mais la pluralité des
traductions doit venir «complé-
ter» le poème de sa polyphonie,
doit venir, de tous les axes de
son rayonnement centripète, ve-
nir presser d'une question pluriel-
le le signifiant du poème: ce li-
vre fera date par le choix délibéré
d'une écriture où l'on ne sc paic'
pas de l'illusion d'une significa.
tion unique, qu'il faudrait «ren·
dre» dans l'autre code, mais où
l'on vise plutôt à poser, d'un an·
gle choisi, la possibilité d'un rap'
port heureux du signifiant avec
lui·même, éveillant dans le code
des équivalences ou des corres·
pondances, une écriture symboli.
que dont la fidélité au texte ré·
side dans sa fécondité rigoureuse,
et dans le jeu de ses hardiesses.
alsee confrontation avec le texte
anglais, immédiate. Dès lors se
tisse tout un jeu de correspon-
dances, où le métier de traduc-
teur prend tout son sens de mé-
tier textile, de tissage : parvenant
souvent à une qualité du français
qui fait songer au baroque de
Saint-Amant où aux méditations
de Maurice Scève, où aux entre-
lacs subtils et sensuels· de la poé-
sie de Louise Labbé, le traduc-
teur a fait travailler une réserve
de tropes, de tournures de théto-
rique, de figures sur le texte an-
glais, a pratiqué par eux une sor-
te d'alchimie qui révèle combien
la traduction. peut être transmu-
tation.
La réussite générale de cette
entreprise pose le problème de la
stratégie, ou des stratégies de
l'acte de traduire, surtout en poé·
sie: ou bien l'on vise l'exactitude
littérale, et l'on suit pas à pas la
syntaxe du texte, mais c'est une
utopie dans le cas de ces textes
dont l'équivocité travaille sou-
vent à quatre niveaux de lecturc
pour un vers, ou bien l'on choisit
de construire son texte français
dans l'horizon d'une correspon-
dance homogène à établir: asso·
nance réussie ici, où la connota
tion est souvent de tel ou tel ba-
roque français, mais aussi pour·
quoi pas, la surprise provient de
la résonance, au détour d'un vers,
d'Apollinairc ou de Mallarmé:
un retour sur Ip. texte anglais éclai·
re alors combien «modernes»
ces poètes peuvent être parfois,
plus prochc de G.M. Hopkins ou
M.

Vill.
Date
Ta beauté passée hors d:atteinte
Sous le marbre tombal ma
plainte
A peine écho. Les vers ont eu
Vierge sauve, ta vertu.
Le mérite de cette édition est
que les libertés prises par la tra-
duction sont réglées par la très
Hors monde et temps et leur
régime
Femme, être prude n'est point
crime.'
un langage qui se complaît aux
concetti, sait en même temps se
moquer de lui·même. Il y a des
textes où ce jeu de l'ironie cul-
mine: To his coy mistress, à sa
prude maîtresse par exemple, très
célèbre, mais jamais épuisé, dans
lequel Marvell sc décale par rap-
port à la convention de l'amour
platonique.
Had we but worM enough,
and tise
This coyness, lady, were no
crime.
et atteint, dans lit deuxième stro-
phe de ce poème ternaire dont la
structure mime un syllogisme, les
accents d'une énonciation charnel·
le plus hardie que la Charogne de
Baudelaire
Thy beauty shall no more be
lound;
Nor in thy marble vault shall
sound
My echoing song; then worms
shall try
That long preserved virginity.
Elizabeth, à Londres, en
1970, c'est surtout la salle
centrale de cette magnifique
exposition, the Elizabethan
image à la Tate Gallery, qui
groupe uniquement des por-
traits de gentilshommes et de
dames peints de 1540 à 1620
autour de la Reine Elizabeth.
La France a su aussi vivre ce
renouveau élizabéthain grâce à
l'édition bilingue des poètes mé-
taphysiques et élizabéthains en
général, un ensemble de textes
choisis et traduits par un homme
de goût qui n'a pas entendu faire
œuvre universitaire, mais nous li-
vrer sa propre moisson, son jeu
de préférences au sein de foison-
nement rigoureux et riche de si-
gnes et de gemmes que sont ces
poèmes. On ne dira jamais assez
le prix de ce travail pour faire
connaître au grand public des
.lecteurs ces auteurs trop souvent
ignorés, tant pour le Français mê·
me cultivé l'époque élizahéthaine
s'identifie à Shakespeare. Or l'eu-
phuisme des sonnets shakespea-
riens n'est qu'un moment, une va·
riante de toutes les combinaisons
possibles de signes dans un uni·
vers qui sait garder ce désir des
mots, cette érotique de l'écriture
et déploie les fastes compliqués,
hermétiques ou plurivoques d'une
poésie baroque, aux arabesques
bien tracées.
Présentant chaque auteur par
une notice brève où se résumcnt
les événements les plus sympto-
matiques de sa carrière et de son
œuvre, Philippe de Rotschild n'a
pas le lecteur d'infor-
mations érudites qui eussent étouf-
fé le charme de ces textes, l'em..
sent accablé. Chacune de leurs
lectures est au contraire une sur·
prise, un salut nouveau, sembla-
ble à ce good-morrow, à ce bon-
jour de Donne, qui nous hèle au
détour de la page. Et jamais la
préciosité, le wit, l'euphuisme
n'ont été aussi bien mis en valeur
que dans cette confrontation, dans
ce rendez-vous de textes hien éclai-
rés. Jamais n'a été aussi percep-
tible l'ironie légère par laquclle
1
Poèmes élizabéthains
(1525-1650)
trad. et présentés
par Philippe de Rothschild
Ed. bilingue Seghers.
6
·OM... NS
P .... NÇ... IS
Un lieu

magIque
1
Marguerite Duras
Abahn Sabana David
Gallimard éd., ISO p.
C'est à nouveau dans un lieu
magique, une sorte de Huis Clos
où peut se déployer librement
l'aspect de convertibilité de des-
tins singuliers en une aventure
universelle, que se joue la vie,
ou plus exactement la survie des
âmes mortes que sont Abahn, Sa·
bana, David et l'autre Juif.
A travers l'opacité des corps,
c'est la transparence des êtres,
leur possibilité de métamorpho-
se, qui est constamment l'enjeu
d'un dialogue dans lequel on re-
trouvera les éléments du passage
significatif du JE au ON, du sub-
jectif à l'intersubjectif tel que les
manifestaient déjà les personna-
ges interchangeables de Détruire,
dit·elle.
Pourtant, ce dernier livre se
distingue de tous les autres ré-
cits de Marguerite Duras par l'im-
portance que l'auteur accorde à
rengagement politique.
Comme le titre l'indique en
effet, Abahn, Sabana et David re-
présentent la condition juive dans
le monde, aussi bien que la fas-
cination de cette condition. Les
sont la marginalité
douloureuse, l'exil perpétuel, l'in-
terminable Odyssée «à travers
les multiples J udées» des des-
cendants de Moïse. L'action se
situe aux environs d'une ville
a p pel é e très symboliquement
Staadt, qui est toutes les villes du
monde où sévissent la malédiction
et l'ostracisme.
L'auteur a réussi à généraliser
de manière remarquable la con-
dition à la fois coupable, désespé.
rée et pourtant secrètement sou-
veraine de ces âmes errantes:
elle leur oppose une autre géné-
ralité qui est le pouvoir oppres-
seur de Gringo (1) et des mar·
chands, et assimile également la
condition des Juifs à celle des
Portugais exploités dans les chan-
tiers de construction. Le récit peut
se lire à deux niveaux différents :
celui d'une aventure particulière,
une longue nuit d'attente pour
un Juif condamné à mort par
Gringo et dont il a confié l'exé-
cution à un de ses employés nom·
mé David, accompagné de sa
femme Sabana.
L'arrivée d'un deuxième Juif
justifie le deuxième plan de lec-
ture car ce dernier permet par son
discours «l'accouchement» des
consciences en présence, et par
voie de conséquence, la «conver·
sion» de David et de Sabana au
sort de leur victime.
Dans ces quatre personnages on
pourra aussi reconnaître deux
bourreaux et deux victimes dont
les rôles sont interchangeables.
Tous attendent, dans une maison
isolée, entourée d'une immense
forêt où des chiens hurlent à la
mort comme le font les condam·
nés eux-mêmes mais avec des cris
sans voix. La forêt, ce sont aussi
les autres hommes, en marche
comme l'armée vengeresse de la
forêt de Dunsinane, dans Mac-
beth, des milliers d'ombres se di-
rigeant vers le lieu du
,·ers «l'extermination» toujours
recommencée des Juifs. «Depuis
mine ans» les plaines du monde
se couvrent de cadavres, les holo-
caustes «se succèdent enchaînés
les uns aux autres par leurs fron-
tières ».
Au cours de cette longue nuit
d'attente, c'est par l'infinie souf·
france que Sabana «accomplit»
au-delà d'elle-même dans et par
la conscience des condamnés aux-
quels elle s'identifie, qu'elle dé·
passera sa eondition individuelle
pour assumer le mortel fardeau
des. Juifs. Le jeune David, d'abord
réfugié dans le sommeil (qui est
aussi le sommeil de l'esprit et la
peur de la mort) finira, lui aussi
par céder, fasciné, à la «folie de
douleur» que dissimulent les vi·
sages clos des condamnés, afin
d'unir son destin au leur.
Il semble qu'une vie invisible,
située au-delà de l'attente et de
la patience devenue inutiles, aI-
mante irrésistiblement David et
Sabana vers leurs victimes. Com·
me elles, ils désirent tout oublier,
le travail, le savoir, l'argent, la
douceur illusoire des liens amou-
reux. Sabana peut maintenant
abandonner David, renoncer à cet
amour et dire: «Je serai tuée
avec ce Juif », avec celui qui par-
lait de liberté et de destruction.
Elle pourra sombrer pour revi-
vre, renoncer au monde et choi-
sir la mort. Ce renoncement im-
plique son passage dans nn or-
dre différent qui est celui de la
révolte; assumer la condition des
Juifs c'est se choisir «autre », et
assumer la tragique souveraineté
des «invisibles montagnes de
douleur» qui hantent les cons-,
ciences aliénées.
Comme dans Détruire, dit-elle,
on retrouve ici le pouvoir d'enli-
sement réciproque des regards et
la toute-puissance du désir. Ce
dernier n'est plus seulement d'or·
dre érotique et la fascination ::;e
dispense ici du viol des corps pour
atteindre les consciences.· La sé·
duction porte sur l'être de l'au-
tre dans sa totalité, et dan:> le
cas de Sabana· il s'agit pluti,t dll
désir de la «souffrance entière»
que manifeste le Juif en tant qllC
eorps et que. conscience tragiqùe
de sa condition.
Le «ravissement» du je par
le on, c'est la conquête ultime
que peut réaliser un être sur le
sommeil, l'oubli, l'ignorance. Le
sommeil du jeune David exprime
précisément pendant to.ute une
partie du récit l'impossibilité
dans laquelle il se trouve de re-
noncer au monde et à ce qu'il
aime (les chiens du Juif en l'oc-
currence) et d'accepter le non
éblouissant, signe de la «conver··
sion radicale» de sa propre réa-
lité. Cest l'exemple de Sabana
qui l'y mènera finalement.
On pourrait dire que pour as-
sumer la condition humaine, il
faut devenir une âme morte. Dam
une telle perspective tous les per-
sonnages paraissent en proie à un
double vertige d' ide n t i té:
d'abord celui qui naît de l'affron·
tement de leur réalité individuel·
le en face de la mort, et ensuite,
celui de l'équivalence radicale de
toute existence humaine devant
les servitudes imposées par l'or·
dre établi. Abahn, Sahana, Da·
vid et le Juif ne savent plus qui iJs
sont, parce que chacun d'eux re·
prend à son compte une forlIIe de
martyre universel: cellli de l'op.
pression vécue dans la chair et
subie par l'esprit. S'il demeure
une possibilité rle lihération, elle
réside dans la seule atteIlte de la
DlOrt et non dans l'espoir d'un
sens à découvrir dans l'ex istence.
Il est possible que le lecteur
se sente quelque peu rlérouté par
le début du livre rle Marguerite
Duras: cela provient du fait que
l'auteur inscrit très tôt la dimen·
sion de convertibilité fies person-
nages dans son histoire. Les qua-
tre êtres en présence OIlt des illen-
lités délibéren·lent brou illées et
l'on peut les voir conlll1e les qua'"
tre visages d'une seule ·et même
conscience, d'un seul être humain,
à la fois bourreau et victime, pris
entre le feu de l'amour et la gla-
ce de. la mort, oscillant sans ces·
se entre la séduction du sommeil
et celle de la lucidité tragique.
Tout l'art de l'auteur consiste
à nous entraîner dans ce vertige
qui est en apparence particulier,
mais en réalité universel. Ce ver-
tige c'est celui d'une remise en
question de l'engagement de
l'homme.
Derrière le contrepoint subtil
de ces êtres qui sont des présen-
ce-absence, l'auteur nous convie à
un au·delà de nous-mêmes dans
lequel nous ne pouvons manquer
de nousreconnaîtrc.
Anne Fabre-Luce
1. Gringo: Appellation péjorative
que les Mexicains donnent aux Amé-
ricains du Nord.
La Q!!inzaine Littéraire, du 1
er
au 15 juillet 1970 7
Partni les hotntnes
BISTOIRE
Entretien
I.ITTfI RAIRE
1
François Nérault
Le pont de Recouvrance
Mercure de France éd., 20} p.
Les Vigiles des eaux, voici deux
ans, avaient surpris. De longues
descriptions de régions maritimes,
ou de mer, ou de terres maréca-
geuses, l'absence de personnages,
si ce n'est anonymes, enclos dans
un nous qui permettait de racon-
ter une «action» en délaissant
l'individualité psychologique (mo-
biles, attitudes et, comportement
de chacun, fondus dans une gri-
saille créatrice de tristesse et de
dérision), cela donnait à ce pre-
mier livre une grandeur un peu
froide, à laquelle le ton très me-
suré ajoutait ses propres distan-
ces. Ainsi naissait, d'un regard net
où la tendresse pourtant se lais-
sait deviner, une poésie assez
lointaine, une poésie de climat,
d'espaces à la fois secrets et vas-
tes, d'images enfin, dont la nudité
découvrait les richesses.
Si, avec le Pont de Recouvran-
ce, François Nérault déçoit un
peu, c'est sans doute qu'il a voulu,
courageusement, ne pas rester tout
à fait, dans sa «ligne ». et .-edes-
cendre en quelque sorte parmi les
hommes. Un couple se i1éfait, un
enfant se lie aver le viellx gardien
d'armes de guen'e ahallllonnées,
l'ancien élève d'lIl1 lY('ée y vient
faire un « pèlerinage» qui tourne
court, la fantaisie (011 le sailisme)
d'un condu<:teHl' eH i Ildi"ertement
la cause d'un a(',('ident. Ces ré-
cits, où se retrouve ,railleurs le
ton neutre, pareollru seulement
de l'intérieur par l'émotion ou par
l'ironie, des Vigilps eaux, s'or-
ganisent autour d'un événement
simple, mais où le souvenir,
l'amour, la cruauté, viennent met-
tre un peu de désordre (l'ordre
du récit), une coloration plus vio-
lente, avant que la vie quotidien-
ne, en silence, raccorde les fils
épars de la réalité.
D'autres récits du même recueil,
cependant, sont' étranges ct moins
définissables. Visions d'existence
antérieure, de pays perdu, comme
celle de cette gare où les trains
passent trop vite ou trop lente-
ment mais ne s'arrêtent générale-
ment pas, et oit un jour se pré-
8
sente une locomotive vide, avec
son tender, ne remorquant aucun
train, bizarrement gracieuse et ,
silencieuse, et qui, conduite par
personne, passe et s'éloigne ma-
jestueusement vers la campagne.
Etrange aussi la visite de ce
phare désaffecté, transformé en
maison d'habitation, et celle
d'une institution où les élèves,
garçons et filles de seize à dix·
huit ans, n'apprennent qu'à rêver,
leurs cinq sens constamment « sol-
licités» par une en scène
ingénieuse ou la perception minu-
tieuse de la nature.
Là encore, si l'idée séduit, si le
détachement du ton intrigue, si
l'écriture promène sur le récit son
classicisme subtil, on n'éprouve
pas exactement cette impression
de déploiement de forces que don-
naient, compactes, massives, pres-
que souveraines, les nouvelles des
Vigiles des eaux. Avec le Pont de
Recouvrance, François Nérault a
peut·être voulu manipuler, dans
d'autres registres, d'autres cordes
aux résonances plus «personnel.
les », mais moins originalea. De
toute façon, on est en présence
d'un talent exceptionnel, où le
rêve poursuivi, avec une amertu-
me moins glaciale qu'il n'y pa·
raît, offre au lecteur qui y con·
sent de singuliers et rares bon-
heurs.
Lionel Mirisch
1
Jean Pommier
Le spectacle intérieur
Dossier des
Lettres Nouvelles
Denoël éd., 418 p.
Il commence par m'entrepren-
dre sur Marcel Proust: est-ce
que je l'ai lu et est·ce que je
l'aime? «Ah, dit·il avec soula·
gement, vous êtes d'un bon cru.
Il paraît que les jeunes gens ne
le lisent plus D. Pauvres jeunes
gens, et qui écrivent si mal, de
surcroît, dans une langue tara·
biscotée. Jean Pommier, lui, a
horreur de l'obscurité. Il ne.
tolère, dans cet ordre, que
Mallarmé mais les autres, il
les rejette passionnément. cc Et
pourtant, je vois des gens si
intelligents qui se vouent à
l'hermétisme. Comment l'expli-
quer? Il s'agit, pour moi, d'un
autre univers mental. D
Voilà les couleurs annoncées
et elles sont franches. Jean
Pommier. critique illustre, suc·
cesseur de Valéry au Collège
de France, âgé aujourd'hui de
soixante·dix·sept ans, est un
homme d'un autre âge, du
moins il se donne pour tel. Les
phares qui l'illuminent sont ins-
tallés sur les rivages du siècle
passé: Sainte·Beuve et Lanson,
ses deux modèles, Chateau-
briand, Balzac, Flaubert, Renan
surtout. Plus près de nous, il
accepte les hommes qui chemi·
nent sur la voie royale du clas-
sicisme: Proust, Valéry, Gide,
mais rien au-delà. Rimbaud le
harasse à force de complica·
tions. Les surréalistes, ils n'en
veut rien connaître. Il a fait
une expédition chez Robbe-Gril·
let et il s'est' replié à toute
allure, en bon ordre. Michel
Butor? cc Oui, celui·là est un
peu plus cultivé D. Pommier a
entendu une de ses conféren·
ces: cc Ce n'était pas très dis-
tingué, mais c'est un homme
qui a lu.»
La conséquence est que l'on
pénètre ,dans son 1ivre avec
des prudences de chat. De ce
«spectacle intérieur» qu'il li-
vre aujourd'hui, et qui est celui
de ses pensées, de ses lectu·
res, de ses rêves, que peut·on
attendre? Il avoue lui-même
qu'il a cessé d'engranger à
l'âge de cinquante ans et toute
sa culture date du début du
siècle. Qu'espérer d'un critique
dont le pre mie r soin est
d'expulser Rimbaud, les surréa-
listes, le nouveau roman et la
nouvelle critique? Alors, on
ausculte le gros ,livre, on le
flaire, on tourne les premières
pages, on feuillette et c'est le
ravissement.
On comprend en même temps
l'invocation à Proust. C'est qu'à
se promener dans ses souve-
nirs, Jean Pommier adopte na·
turellement l'allure de Proust.
même si la phrase est plus
brève, moins chargée. même si
le monde des ténèbres et de
l'indicible n'y est désigné que
d'assez loin. Mais c'est la mê·
me exaltation, cette même lu-
mière de soleil dans la brume
qui est celle de la mémoire et
dans les transparences de la-
quelle tremble, au lieu de Com·
bray, cette ville de Niort, en-
dormie dans sa fin de dix·neu·
vième siècle, quand Jean Pom-
mier, fils du receveur principal
des postes, partageait son en-
fance entre le songe et l'étude.
L'étrange est que ce livre
désuet est d'un ton fort mo·
derne, et tant pis si Jean Pom-
mier ne nous pardonne pas de
le dire. Dédaigneux de toute
chronologie, il se promène,
avec de fausses paresses, à
l'intérieur de son âme,. Cet
écrivain classique est un ro-
mantique. Ce positiviste aime
la tendresse du souvenir et il
cède à toutes ses rêveries.
« Qui nous donnera, disait Char-
les du Bos, un journal des exal·
tations de l'âme?» Jean Pom·
mier place cette phrase en épi-
graphe. Elle dit superbement
son dessein.
Le modernisme est surtout
ailleurs. Rien n'est émouvant
comme le mariage entre Jean
Pommier et les livres. On songe
à Mallarmé, à Valéry ou même
à un homme comme Jorge Luis
Borges, qu'il a probablement en
détestation. La frontière s'ef-
face entre la vie réelle de l'au-
teur et celle des livres qu'il
aime.
JI a été conçu en mars 1893.
tandis que Zola faisait repré-
senter une Page d'Amour à
l'Odéon. Son grand·père est né
en 1827, l'année du Cromwell
de Victor Hugo et ce grand·père
ressemblait au vieil adjudant de
Vigny dans la Veillée de Vin-
avec Jean Pommier
cennes. Où est la réa 1i t é
et l'imaginaire? Bien souvent,
c'est la littérature qui l'emporte
sur le réel. D'année en année,
de passion en passion, un tissu
de littérature se trame, dans
lequel s'encoconne la vie appa-
rente de Jean Pommier. La lit-
térature l'a presque expulsé de
sa propre vie, sa vie est deve-
nue un interminable livre, une
bibl iothèque de Babel.
S'il parle de ses années de
préparation à Louis-le-Grand, en
1910-1912, il n'en retient que
ceci: " Période de grand travail
pour Marcel Proust ". Immenses
entrelacs de la vie et des livres,
du présent, du passé, de l'ave-
nir. Jean Pommier est le con-
temporain de tous les écrivains
qu'il aime. Enfant, il s'asseyait
sur les genoux de Victor Hugo,
il se rappelle très bien la barbe
dure sur sa joue. Au lycée de
Niort, Platon lui enseigne l'his-
toire naturelle. Rue de la Sor-
bonne, il a rencontré Dante
occupé à " draguer" (il va sans
dire que le langage de Pommier
est plus raffiné: (( Dante, dit-il,
occupé à humer le sillage d'une
belle adolescente ») et à Digne,
en' 1952, il a croisé Arthur
Rimbaud.
J. P. - Oui, les livres, les
mots, leur arrangement, tout
cela est très important pour
moi. Je suis un anxieux essen-
tiel, comme l'était ma mère.
Le déterminisme m'apparaît tou·
jours comme un miracle. Il suf-
firait d'un rien pour que l'ordre
des choses se défasse. Alors,
il est possible que les mots,
leur rigueur, l'ordre qui les sou-
tient constituent une sorte de
défense contre le chaos.
G. L. - Vous faites souvent
allusion à votre âge. Vous ac-
ceptez qu'une coupure s'est
produite pour vous, vers cino
quante ans, après quoi vous
n'avez plus accompagné le mou-
vement intellectuel. Ce décro-
chage, ,vous l'attribuez à une
dimension de votre esprit ou
bien à une sorte d'accélération
de l'histoire?
J. P. - Bien sûr, c'est ce
que je me dis. Je pense que la
guerre a tracé un sillon pro-
fond, impossible à combler.
Mais, vous savez, à la bataille
d'Hernani, c'est aussi ce que
pensaient les «perruques D. Au
fond, j'ai cessé de lire vers
cinquante ans, pour me conten-
ter de relire et aujourd'hui, eh
bien, je relis de ,moins en
moins, et ce qui est affreux,
voyez-vous, c'est que ça ne me
manque même pas.
G. L. - Ces confidences sont
dites avec une espèce de séré-
nité. Un peu d'ironie éclaire le
regard, cette même ironie élé-
gante et désabusée qui circule
dans les pages du livre, mais
comment ne pas sentir, dans
le même temps, le pathétique
d'un pareil aveu, chez cet hom-
me qui se sent en exil dans son
propre siècle et qui, sans se
détacher de sa passion essen-
tielle, la lecture, découvre au-
jourd'hui qu'il peut se passer
de toute lecture?
J. P. - Je suis toujours resté
un provincial. Quand je suis
arrivé à Paris, pour poursuivre '
mes études, j'ai été ébloui par
les Parisiens. Ils avaient tout
lu, ils avaient une sorte de
grâce. Je me suis mis à lire,
mais je crois que je n'ai jamais
vraiment rattrapé le retard. Les
questions qui m'obsèdent ne se
posent plus guère aux hommes
de 1970! Chaque année, j'ai la
conviction que le cercle de mes
compagnons va se restreignant,
comme si la loi des généra-
tions était sans appel.
G. L. - Tout votre livre ne
parle qùe de littérature, votre
vie aussi, et pourtant vous dites
dans votre préface: « Ma, vraie
notice serait-elle?: Penseur
politique et religieux. Violon
d'Ingres: la littérature."
J. P. - Oui, je le dis avec
un peu d'humour, mais il est
vrai que la politique est ma
vraie passion.
G. L. - Vous la dissimulez
soigneusement.
J. P. - Comment voulez-vous
que j'exprime les idées que
j'ai sur ce point?
G. L. - Il y a donc des inter-
dits?
Pas dé réponse. Les lèvres
se gonflent, fabriquent une es-
pèce de moue. Il serait mal-
séant d'insister. Mieux vaut se
reporter au livre lui-même:
«L'auteur, y est-il dit, sait à
quoi. l'on s'expose, sous le ré-
gime de la librairie et de la
presse et dans les mœurs qui
sont les nôtres, quand on ose
sur certaines questions une
opinion indépendante.»
Je m'emploie à remettre l'en-
tretien sur ses rails. Freud for-
mera un appât excellent.
Moi·même en paysan breton
(Photo extraite de l/ouvrage)
J. P. - Ah, Freud, ce qu'il
a pu dire comme bêtises, quand
il a parlé des rêves! Entendez·
moi bien, Freud est un génie
- moindre que Jung, du reste
- mais, il l'avoue lui-même, il
ne rêvait pas. Il déchiffrait les
rêves de ses patients. Moi, j'ai
procédé au contraire. Dans ce
livre, vous trouverez cinquante
rêves. Ce sont les miens et je
m'astreins à les noter dès mon
réveil car rien ne se dissout
aussi vite que leur souvenir. Et
ce que j'y lis n'a aucun rapport
avec ce que ----dit Freud. Je ne
crois pas qu'il y ait une cou-
pure radicale entre le rêve et
la veille. Il y a unité essentielle
dé la vie mentale. Quant au
système freudien, que voulez-
vous, des quatre éléments qui
le fondent - l'érotisme, le dé-
guisement, la censure et le
rôle fondateur de 1'âge infan-
tile -, il n'en est pas un seul
qui apparaisse dans les rêves
que je relate. Alors...
Ici, Jean Pommier s'inter-
rompt. Il entame un autre dIs-
cours, qui porte sur la religion,
il adjure les laïques d'admettre
que l'enseignement religieux ne
devrait pas être abandonné aux
religieux. Les laïques ont été
bien naïfs de se laisser exclure
du domaine de l'histoire reli-
gieuse, ca: seules, les métho-
des rigoureuses de la science
historique devraient être appli-
quées à l'étude des religions,
des grands textes sacrés. Le
ton monte, les lèvres gonflent,
et puis, voici la bonace, nous
revenons au calme. Un instant,
seulement, .car un nouveau tra·
vers de l'esprit moderne, par je
ne sais quel détour, se présente
dans le collimateur de Jean
Pommier:
J. P. - Et cette manie de
découvrir, dans les écrivains
du passé ou dans les événe-
ments du passé, des aspects
modernes! On admire telle œu-
vre parce qu'elle préfigure le
xx· siècle. Quelle sottise! On
actualise l'histoire. Mais, c'est
absurde! Le propre de l'his-
toire, c'est précisément qu'elle
est close dans le passé, que,
ses événements ne peuvent
pas être transportés à travers
les siècles...
Tel se dessine, à gros points,
le portrait d'un homme qui se
peint lui-même comme retarda-
taire. «Un fossile", a-t-il dit,
mais ce fossile est singulière-
ment vivant, emporté, vif, cha-
leureux, plein de malice. Ces
notes ne sauraient pourtant
rendre compte du charme pro-
fond de ce «spectacle inté-
rieur ». Quelque part, Jean Pom-
mier cite l'épitaphe de Henri
Heine: « Il aima les roses de la
Brenta ",
C'est ainsi qu'il faudrait par-
Ier de ce livre. Sous le discours
passionné. brillant, qui couvre
trois quarts de siècle, ce que
l'on ai)ne à retenir, ce sont
quelques images brèves et déjà
disparues: la silhouette de Va-
léry devant le Coll è g e de
France, le repas pris avec Ho-
noré de Balzac, dans une au-
berge de Saint-Pierre-d'Oléron,
une conversation avec Méri-
mée, dans la salle d'attente
d'un dentiste, et tout le reste
est littérature.
Gilles Lapouge
la Q.!!bazaine Littéraire, du 1
er
au 15 juillet 1970 9
Le destin posthume
SI, en 1946, le centenaire de la naissance d'Isidore Ducasse
a suscité peu de commentaires, en revanche le centenaire de
sa mort, qui tombe en 1970, donne lieu à de nouvelles études
biographiques (à propos d'une vie dont on ne savait pas
grand-chose) et au réexamen d'une œuvre sur laquelle on a
formulé les jugements les plus contradictoires.
Comme on le sait, l'auteur des Chants de Maldoror n'était un
inconnu ni pour Remy de Gourmont ni pour Léon Bloy ni, en
général, pour les Symbolistes. Pourtant, ce sont les Belges
qui, en 1885, avaient les premiers découvert Lautréamont, et
l'avaient fait connaître à leurs amis français. Cette découverte
n'avait pas passé le cercle des poètes et de quelques fervents
admirateurs. En 1914, Valery Larbaud tente à nouveau de res-
susciter l'auteur des Chants, sans grand succès. Il faut atten-
dre le lendemain de la guerre et la publication, en 1919, des
Poésies (que connaissait Remy de Gourmont) par André Breton
dans .. Littérature .. pour que commence le plus extraordinaire
destin posthume d'un poète. Lautréamont devient le .. dieu •
des surréalistes, le «seul" qui n'ait pas laissé .. une trace
équivoque de son passage ". Il incarne pour. Breton et ses
amis la révolte absolue et, non content d'avoir été l'initiateur
de toute la poésie moderne, il annonce une libération de
l'homme entier.
Le .. terrorisme.. surréaliste a pesé durant vingt-cinq ans
sur tous les critiques qui se sont occupés de Lautréamont et
qui, négligeant l'étude de l'œuvre, ont vigoureusement réagi
pour ou contre. Pour d'aucuns, Isidore Ducasse était simple-
ment ft fou ". Pour d'autres, il était un .. génié •. Pour d'autres,
enfin, un ft fou génial... Et peu importait, bien entendu, sa·
biographie: suivant les auteurs, les dates de sa naissance
et de sa mort variaient entre 1846-50 et 1870-74. Tout ce qu'on
savait était qu'il était mort très jeuné.
Une étape importante dans la connaissance de Lautréamont
a été franchie après cette guerre, avec I.es études de Gaston
Bachelard (Lautréamont, Corti, 1939 et 1956), Marcel Jean et
, Arpad Mezei (Maldoror, le Pavois, 1947, et Nizet, 1959), Mau-
rice Blanchot (Lautréamont et Sade, Ed. de Minuit, 1949),
Maurice Sail let (Les Inventeurs de Lautréamont, .. Les Lettres
Nouvelles., 1954, Notes pour une Vie d'Isidore Ducasse et
de ses écrits, dans Isidore Ducasse: Œuvres complètes, le
Livre de poche, 1963), Georges Goldfayn et Gérard Legrand
(Poésies d'Isidore Ducasse, édition commentée, le Terrain
Vague, 1960), Marcelin Pleynet (Lautréamont par lui-même,
Ed. du Seuil, 1967). Il est nécessaire de se reporter à toutes
ces études qui, entreprises de points de vue divers, présen-
tent autant de courants d'une critique qui prend ses légi-
times distances envers un auteur et qui permet de mieux
cerner une figure malgré tout énigmatique.
L'ouvrage de François Caradec: Isidore Ducasse, comte de
Lautréamont, qui vient de paraître à la Table Ronde. et dont
rend compte ici même Marcel Jean, apporte de nouveaux et
précieux renseignements sur la vie d'Isid,ore Ducasse. La pré-
face qu'a consacrée Pierre-Olivier Walzer. à la réédition des
Œuvres complètès dans la Bibliothèque de la Pléïade constitue
un bref mais remarquable .. état de la question -. Il faut signaler
enfin, brièvement parce qu'il vient seulement de nous parvenir,
le mémoire d'un universitaire belge: Frans de Haes, Images
de Lautréamont (Duculot, à Gembloux, Belgique), qui reprend
la question Lautréamont depuis ses origines (tant au point de
vue de la biographie qu'à celui des commentaires sur l'œuvre)
et qui joint à une information visiblement complète une judi-
cieuse liberté d'esprit à l'égard des admirateurs fanatiques
d'Isidore Ducasse comme à l'égard de ses détracteurs. C'est
à une étude sans préjugés de l'œuvre qu'il nous convie, et
c'est bien ce sens que semble aller une critique qui
désormais et de plus en plus entend s'en tenir aux textes.
Lautréamont a été jusqu'à présent un extraordinaire révélateur
de tous ceux - écoles, courants, groupes, individualités -
qui ont voulu percer les intentions secrètes d'un poète qui,
dans notre littérature, fait figure d'aérolithe. Il serait peut-être
temps de substituer à ce qu'il a .. voulu dire ., ce qu'il .. a dit"
en effet.
Principales dates de la vie d'Isidore Ducasse
1846. - Naissance, à Montevideo (Uruguay), le 4 avril,
d'Isidore-Lucien Ducasse, fils de François Ducasse,
commis-chancelier au consulat général de France, et
de Jacquette Davezac (probablement servante des
Ducasse, à Tarbes, avant qu'ils s'expatrient).
1847, 16 novembre. - Isidore est baptisé (dix-neuf mois
après sa naissance) en l'église métropolitaine de
Montevideo.
Décembre, mort de la mère. Certains pensent qu'elle
se serait suicidée.
1859 -1865. - Isidore, envoyé en France pour ses études,
est interne au lycée de Tarbes, puis élève au lycée
de Pau. Ses résultats scolaires sont médiocres. Cer-
tains de ses condisciples seront les dédicataires des
Poésies.
1865 -1867. - On perd la trace d'Isidore. Ducasse. Le 25
mai 1867, il retourne à Montevideo (François Caradec).
AüClébut de l'automne, il est à Paris, 23,,, rue Notre-
. Dame-des-Victoire.s. Il y écrit le premier des Chants
de Maldoror, entretenu par son père qu'il a probable-
ment convaincu de l'aider à faire une carrière litté-
raire.
1868. - Impression et mise en vente du Chant l, qui ne
porte pas de nom d'auteur. Il l'adresse aux Conèours
poétiques de Bordeaux.
1869. - Isidore Ducasse remet à l'éditeur Albert Lacroix
le manuscrit complet des six Chants. Lacroix l'imprime
à (Bruxelles), mais en suspend la distribution.
1870 - Isidore Ducasse, qui habite 15, rue Vivienne, écrit
à son banquier pour lui ànnoncer qu'il. a .. comp1ète-
ment changé de méthode Jt et qu'il est décidé désor-
mais à .. ne chanter exclusivement que l'espoir,
rance, le calme, le bonheur, le devoir •. En avril paraît
un premier fascicule de Poésies, le second en Juin.
JI meurt le 24 novembre dans son nouveau domicile,
7, faubourg Montmartre.
1874. - Mise en vente des Chants de Maldoror, Imprimés
en 1869, par un libraire bruxellois. Succès nul.
d'Isidore Ducasse
Gravure exécutée de mémoire par un
Uruguayen d'après la photographie
perdue d'Isidore Ducasse
Lautréamont
Œuvres complètes
Introd. et notes
par P.O. Walzer
de la Pléiade
Gallimard, éd.
Si même elle ne semble
- heureusement, pourrait-on
dire - rien apporter qui soit
absolument neuf, l'introduc-
tion de P.O. Wa 1z e r à
l'édition des Œuvres de Lau-
tréamont dans la Pléïade
constitue un document remar-
quable, tant par son ampleur
(l'auteur a effectivement pris
connaissance de tout ce qui
a été écrit à propos de Lau-
tréamont) que par le très
sérieux examen des diverses
hypothèses déjà émises et
des commentaires qui les ont
accompagnées.
Point d'interprétations - jus-
tifiées ou pas - point de varian-
tes qui ne soient ici confrontées
au texte de Lautréamont lui-mê-
me. Une analyse aussi serrée et
pertinente rend à l'œuvre son
« incomparable» éclat, cette sou-
daine incandescence qui la vit, en
même temps, paraître et disparaî-
tre, laissant dans cette
dans le silence ce que Léon Bloy
appela «la trace calcinée d'un
grand
Personne aujourd'hui ne songe
plus à mettre en doute l'impor-
tance capitale de l'œuvre de Lau-
tréamont, l'énergie singulière
qu'elle porte avec elle, l'évidence
de son caractère agressif. La dis-
cussion porte encore sur l'inven-
taire des sources tant littéraires
que biographiques. Tout ou pres-
que a été dit, le vraisemblable et
le moins vrai, le proche et le
lointain, le certain et l'imaginai-
re. Si bien que le foisonnement
quelquefois artificiel du commen-
taire a fini par dissimuler le flam·
boicment de l'édifice dans son fan-
tastique éclairage.
Ce sera justement le mérite de
l'étude de P.O. Walzer que de re-
mettre à son rang, qui peut.être
est secondaire, ce problème dcs
sources. D'autant plus que, par
dérision, Lautréamont a lui-mê-
me laissé un certain nombre de
repères visibles. Nous connaissons
ses lectures et la production lit-
téraires qui lui fut contemporai-
ne, découverte certes nécessaire
et utile,. insuffisante cependant à
ouvrir la perspective infinie d'une
œuvre, au sens propre, boulever·
sante. Après Remy de Gourmont
qui, le premier, entrevoit la véri-
table originalité de l'œuvre, il re-
vient à Maurice Blanchot, P.O.
Walzer le rappelle, dc mettre à
nu, à sa vraie place, ce .leu in-
sensé d'écrire, révélé par Maldo-
ror et les Poésies:
«Son imagination est environ-
née de livres, écrit Maurice Blan-
chot. Et cependant, aussi éloignée
que possible d'être livresque, cet-
te imagination ne semble [lasser
par les livres que pour rejoindre
les grandes constellations dont les
œuvres gardent l'influence, fais-
ceaux d'imagination imperso1Ulel-
le que nul volume d'auteur ne
peut immobiliser ni confisquer à
son profit., Il est frappant que
Lautréamont, même s'il suit le
courant de son siècle, même lors-
qu'il en arbore, avec l'insolence
de la jeunesse, les partis pris et
les passions de circonstance, exal-
tation du mal, gOlÎt du macabre,
défi luciférien, sans doute ne fait
pas mentir ces sources, mais, en
même temps, semble hanté par
toutes les grandes œuvres de tous
les siècles et finalement apparaît
errant dans un monde fiction où,
formés par tous et destinés à tous,
se rejoignent et se confirment les
rêves vagues des religi01u et des
mythologies sans mémoire.» In-
troduire ainsi Maldoror dans ce
siècle, c'était prendre une respon-
sabilité terrible, que la postérité
vient tout juste de pouvoir me-
surer. C'était par la violence du
discours transgresser la loi, toute
loi, y compris celle du discours.
A ces lignes définitives, on peut
ajoutcr l'accessoire, et par exem·
pIe, retenir l'influence certaine du
roman noir qui commença à se
faire sentir dès lc début du siè·
cle. D'Eugène Sue à Anne Rad-
cliffe, la fiction romanesque intro-
duit en littérature un monde fan-
tomatique, irréel, disait-on à
l'époque, qui côtoie le monde
réel sans pourtant se mêler à lui
et quc le lect.eur est invité à con-
templer à travers la vitre du ré-
cit. de la même façon quc Jc
spectateur pcut, à travers sa fenê-
trc, suivre sans danger le specta-
cle du dehors... Du roman noir,
Lautréamont a saisi le s"cns pro-
fond pour le bouleverser aussitôt.
L'irrationnel ne côtoie plus ici la
réalité, il la pénètre et aussitôt
la menace. D'un monde à l'autre,
la communication est établie. Le
revers des chose;;, celui du monde
mental, est à présent sensible
et les monstres de Maldoror me-
nacent «naturellement» l'ordre
établi, familial et social, ainsi que
le montrc, parmi d'autres épiso-
des, l'enlèvement de Mervyn.
Cc ne devrait plus être une sur·
prisc pour quiconque que de
constater l'aveuglement des con·
temporains devant une irruption
aussi soudaine, une métamorpho-
se aussi absolue, une transgres-
sion aussi radicale. Cc sont là
spectaclcs qu'on ne peut sans dan-
ger supporter, et chacun doit au-
jourd'hui admettre, sans risquer
de se tromper, qu'il en aurait été
de même si la diffusion de l'œu-
vre de Lautréamont avait à l'épo-
que été plus étendue. Aucune so-
ciété ne peut tolérer qu'on dise
«au mal» ce que tant de siècles,
auparavant, avaient dit « au
bien ». Après Baudelairc et avant
Rimbaud, Lautréamont a été l'un
de ces «agitateurs» qui, par leur
activité, maintenue par force
presqne clandestine, ont. révélé
cet ébranlement profond de J'es-
prit qui a suivi la Révolution fran-
çaise. Leur destin est souvent bref
et toujours solitaire. Précédant
Lautréamont, un autre jeune
homme, Evariste Galois, mort à
vingt et un ans, en 1832, a, dans
sa brusque apparition, manifesté
aussi la permanence de ce chemi-
nement soutenain.
Il est frappant de suivre le pa-
rallélisme, en même temps que la
brutalité, de ces deux destinées.
Mathématicien prodigieux et pro-
phétique, révolutionnaire dans la
rue et à l'université, Galois est
oublié aussitôt que mort, déjà
écarté de son vivant pour l'inso·
lence de son intervention. Chez
l'un comme chez l'autre, c'est la
même colère impuissante. A « J'ai
vu pendant toute ma vie, sans en
excepter un seul, les hommes,
aux épaules étroites, faire des ac-
tes stupides et abrutir
leurs semblables, et pervertir les
âmes par tous les moyens. Ils ap-
pellent les motifs de leurs ac-
tions: la gloire. En voyant ces
spectacles, j'ai voulu rire comme
les autres; mais cela, étrange
imitation, était impossible », de
Maldoror, répond une lettre de
Galois: «De l'itlresse ! je suis dé·
senchanté de tout, même de
l'amour de la gloire. Comment un
monde que je déteste pourrait.il
me souiller ? »
A propos des Poésies, dont An-
dré Breton souligna, en face de
Maldnror, l'apparente contradic-
tion, je vOllllrais eil terminant
rappeler la remarque de Jean
Paulhan. COllllllenlanl ('es retour-
nements de Dérontant le
Sens de maximes hiell connues,
Lautréamont donna d'une pensée
f1éjil énoncée el hiell étahlie I.ne
idée seeol\(le et souvent plus fer-
tile. COlllme par exemple: «Si
la morale de Clé0f!Ûtre avait été
moins courte, la face de la terre
aurait chanf{é: son nèz n'en se-
rait pas devenu plus long» ou
encore: «L'homme est un chê-
ne. L'ullivers n'ell compte pas de
plus Il ne fallt pas que
l'univers s'arme pOlLr le défelldre.
Une gOlLtte d'eau ne Sil fIit pas à
sa préservation. » L'entreprise
n'est pas simple palinodie et le
jeu rien moins qu'inoffensif. Le
second message imaginé par Lau·
tréamont est tout aussi pressant
que l'ori/!:ina1. Tout se passe com-
me s'il n'existait rien qui soit dé·
finitivement incompréhensible.
Tout est «pensable ». Une simple
agitation de la phrase et la méta-
morphose de la pensée est abso-
lue. On n'a plus besoin de pen-
ser. Ce n'est pas là une des moin-
dres audaces de l'inventeur des
Poésies.
André Dalmas
Le volume contient aussi, présentée
par P.O. Walzer, l'œuvre complète de
Germam Nouveau. sur laquelle nous
reviendrons.
.... Q!!'nu'nc LittéraiJ:'e, du litt au 15 juillet 1970
11
Autour de Lautréamont
• Félix "ullotoll à André llreton.
Il 1l-tonsieur, *
Le portrait de Lautréamont paru dans le Livre des
Masques est une création pure, laite .'>ans aucun document,
pef.'wnne, y compris de Gourmont, n'ayant sur le personnage
la moindre lueur, cependant je sais qu'on chercha.
C'esl donc une image de pure fantaisie, mais les cir-
conslances onl fini par lui donner corp.<; el elle passe générale-
menl pour vraisemblable.
Agréez, Monsieur... Il
Isidore Ducasse,
comte de Lautréamont,
Œuvres complètes
fac·similés
des éditions originales
présentées par Hubert Juin
La Table Ronde.
1
François Caradec
Isidore Ducasse,
comte de Lautréamont
La Table Ronde, 264 p.
1
Edouard Peyrouzet
Vie de Lautréamont
Grasset éd., 381 p.
Le centenaire de la naissance
de Lautréamont est passé ina-
perçu en 1946. Il en est tout
autrement du centenaire de sa
mort: en cette année 1970,
trois ouvrages viennent de pa-
raître, consacrés au "Monté-
vidéen ".
On ne sait à peu près rien sur
Isidore Ducasse - pas de por-
traits, pas de manuscrits, un
ou deux comparses qui l'aper-
çurent ont tardivement rassem-
blé leurs souvenirs, on connaît
son lieu de naissance, les ly-
cées où il fit ses études, ses
adresses parisiennes. Presque
tout le reste est conjecture, y
compris les causes de sa mort.
De son vivant, personne n'a
pour ainsi dire parlé de lui.
Reste l'œuvre, qui a été ignorée
pendant cinquante ans, qui est
symbolique, et qu'on 'peut in-
terpréter, avec tous les risques
que cela comporte. Les rensei-
gnements se font plus nom-
breux à mesure qu'on s'éloigne
du personnage. La figure de sa
mère est obscure, celle de son
père plus claire, on a pas mal
de détails sur les collatéraux
et les ascendants, on connaît
un tas de choses sur les pays
qu'il habita et les gens qu'il a
pu fréquenter. Les biographies
3 "établissent " a 1.1 t our" du
poète et non "sur" lui.
On s'étonne dans ces condi-
tions de trouver sur la couver-
ture du livre au titre ambitieux:
Vie de Lautréamont, de M. Pey-
rouzet, un " portrait" dont l'au-
teur, Félix Valotton, disait dans
une lettre à André Breton le
2 avril 1921 : "C'est une créa-
tion pure, faite sans aucun do-
cument ". Au n" 9 de la revue
Minotaure, ce dessin est repro-
duit barré d'une croix (1). Il
12
s'agit donc "d'une image de
pure fantaisie" selon Valotton
lui-même et non d'un "portrait
présumé" comme le dit M. Pey-
rouzet.
M. Pichon-Rivière, médecin
psychiatre à Buenos-Aires, a
été le premier à révéler, en
1946, la date de la mort de la
mère de Ducasse, avec d'autres
informations. Nous avons nous-
même signalé ces données à
deux reprises, en 1949 et 1950
(2) .' Chose curieuse, elles ont
été négligées, voire tournées en
dérision par la critique pendant
plus de vingt ans.
"Un amateur déterminé de
sensationnel -, tel apparaît, en-
core aujourd'hui, M. Pichon-
Rivière pour M. Peyrouzet, ce
qui n'empêche pas ce dernier
de reproduire l'acte de décès
(émanant d'une paroisse de
Montevideo) dont le psychiatre
avait signalé qu'une copie exis-
tait dans les archives de la fa-
mille Ducasse, acte qui indique
bien que Célestine-Jacquette
Davezac, la mère du poète, est
morte le 10 décembre 1847 (en
réalité le 9), un après la nais-
sance de son fils. Le "sensa-
tionnel" pour M. Peyrouzet,
c'est sa",s doute que M. Pichon-
Rivière croie au suicide de
cette femme, en se fondant sur
quelques i n d i ces troublants
(ainsi, on n'a jamais retrouvé
sa sépulture alors que la tombe
de son mari existe) et sur une
tradition des familiers, qu'on
ne saurait écarter d'emblée,
même si elle contredit la pièce
indiquant que la défunte est
morte "de mort naturelle" (à
26 ans) et qu'elle a reçu "sé-
pulture ecclésiastique ". En ef-
fet, lorsque le suicide n'est pas
public et qu'il s'agit d'étouffer
59, rue des Belles-Feuilles.
Le 2 avril 1921.
un "scandale" qui rejaillirait
sur des familles "honorable-
ment connues ", il Y a toujours
des arrangements avec le Ciel
et un enterrement religieux est
possible. Mais pour l'auteur de
La vie de Lautréamont, "La
cause est entendue... ": Mme
Ducasse ne s'est pas suicidée.
Nous ne serons pas aussi affir-
matifs. M. Peyrouzet ne décrit-li
pas les conséquences funestes
du siège de Montevideo, de
1843 à 1951, sur 1ecomporte-
ment affectif de la population,
en particulier les femmes? Il
nous in for me d'autre part,
"donnée précieuse ", dit-il,
qu'une nièce de Célestine-Jac-
quette serait morte folle et que
l'un de ses grands-pères passa
en Cour d'Assises, soupçonné
d'assassinat. On sait enfin que
cette femme fut épousée, en-
ceinte de huit mois, devant le
"digne ecclésiastique" qui
baptisa le fils et peu après en-
terra la mère. "II faut bien
avouer ", selon une autre for-
mule de M. Peyrouzet qui ne
recule jamais devant les expres-
sions toutes faites, que sans
être un maniaque du sensation-
nel on puisse imaginer l'état
psychique de la mère d'Isidore
comme précaire, et pouvant
mener à une décision déses-
pérée.
La Vie de Lautréamont, qui
se défend d'être une biogra-
phie conjecturale, fourmille de
poinrs d'interrogations aussitôt
transformés en certitudes, et
de aisgressions qui gonflent
une documentation fort mince,
eu au titre de l'ouvrage.
Dès les premières pages on
nous conte les exploits du
chirurgien Larrey à la bataille
d'Eylau, et la biographie d'un
certain Laporte, de Tarbes, " ju-
riste éminent" et de plus " ins-
trument du destin ", lequel des-
tin s'exprime également "par
la bouche de Célestine-Jac-
quette" (?) Enchevêtrées avec
des citations des Chants de
Maldoror, s'accumulent les ré-
férences aux personnages les
plus divers et les plus étrangers
au sujet - André Lhote, Rachil·
de, le conventionnel Barère, le
frère de Mlle de La Vallière,
Simone Weil, Stendhal... sans
compter les inévitables Coc-
teau et Claudel (Cocteau et
Claudel à propos de Lautréa-
mont!) et tant d'autres parmi
Montevideo· A venida 18 de Julio . Ana 1865
Principales éditions
des œuvres de Lautréamont
lesquels • le perspicace Jean
Cassou D déclarant que Lautréa-
mont· est un écrivain • essen-
tiellement français D, ce qui est
bien le· comble du manque de
perspicacité. Plus loin M. Pey-
rouzet décrit, sans preuve, la
• prise en charge D d'Isidore
par des amis de son père à son
arrivée au lycée de Tarbes, dont
le proviseur est. le bon M. Pa-
try D. Là-dessus, récit des aven-
tures d'un médecin émigré à
Mexico; compte rendu de l'as-
cension du ballon Zénith en
1875; histoire d'une famille, Le
Dragon de Gomiécourt, dont un
rejeton, Edmond, aurait été un
• inséparable D de Ducasse;
portrait d'un abbé, Osmin Du-
rosse, personnage. d'une gran-
de dis tin c t ion D qui aurait
1 flairé le drame D de cette ami-
tié (?) et éloigné le fils Go-
miécourt. • L'amitié d'Edmond,
gage d'espérance, est pour tou-
jours tarie D. Et voilà pourquoi,
dans une strophe des Chants,
Maldoror triomphe du • dra-
gon» Espérance. Le curé Du-
rosse serait-il Maldoror? Tout
cela n'empêche pas M. Pey-
rouzet d'enfoncer chemin fai-
sant des portes que nous ouvrÎ-
mes il y a près de vingt-cinq
ans et par lesquelles sont pas-
sés, depuis, pas mal de com-
mentateurs: par exemple, Dieu
comme représentant le père de
l'auteur des Chants; l'expé-
rience traumatisante de l'exil;
le symbole récurrent de la spi-
raie; l'image du vol des étour-
neaux; le foyer du chancelier
Ducasse inspirant les scènes
sur le cercle familial; etc. (3)
. N'accablons pas, cependant,
M. Peyrouzet. Il a déniché quel-
ques faits curieux et point né-
gligeables dont une véritable
biographie pourra tenir compte,
après vérification.
On trouve dans l'étude de ·M.
François Caradec les renseigne-
ments les plus utiles dont se
sert de son côté M. Peyrouzet,
avec, de surcroît, beaucoup
d'apports originaux. Chez M.
Caradec, l'historique, très com-
plet, du siège de Montevideo,
les aspects du pays tarbais,
l'atmosphère du Paris de fin
d'Empire, tout ce qui constitue
la réalité d'époque des lieux
qu'a traversés Isidore Ducasse
est restitué par· les en'quêtes
personnelles de l'auteur ou pal"
des extraits significatifs des
écrivains du temps. Le style
alerte de M. Caradec présente
tous ces éléments avec une
vivacité qui n'exclut jamais la
clarté et la méthode, ni surtout
le soin de ne rien avancer qui
ne soit, en relation avec Du-
casse, conséquent et prouvé.
La presque totalité des tra-
vaux qui ont précédé est citée,
hommage est rendu, en particu-
lier, à M. Pichon-Rivière, de
nouvelles lumières sont appor-
tées et de judicieuses sugges-
tions formulées tant sur les as-
pects critiques que sur des
points de biographie; ainsi M.
Caradec estime à juste titre
que c'est seulement à propos
des Chants de Maldoror qu'on
devrait parler de • Lautréa-
mont D, mais d'•.,Isidore Du-
casse D pour les Poésies. Par-
fois, cependant, et bien qu'il se
méfie terriblement du • délire
d'interprétation D, le biographe
interprète l'œuvre et non sans
bonheur, proposant une hypo-
thèse plausible au sujet des
corrections dans les différentes
versions du premier Cha n t
et une traduction que nous
croyons légitime de l'étonnante
image des Poésies: .• le canard
du doute aux lèvres de ver-
mouth D. Mais il y aurait beau-
coup d'autres aspects à signa-
ler dans un travail que complè-
tent les index, une bibliogra-
phie et des photographies de
documents.
Cependant, lacune étonnante
(qu'on note aussi chez M. Pey-
rouzet) : parmi tant de référen-
ces, on n'en trouve aucune con-
cernant André Breton, dont le
nom n'est jamais prononcé. On
regrettera ce silence dans l'ou-
vrage de M. Caradec.
M. Hubert Juin, cependant,
termine sa préface à l'édition
en fac-similé des Œuvres, qui
nous assure enfin un accès aisé
aux rarissimes éditions origina-
les, par une citation du chef du
Surréalisme, le vrai découvreur,
en fait, de Lautréamont.
Marcel Jean
(1) Cf. revue Minotaure, n° 9, octo·
bre 1936, • le Merveilleux contre le
Mystère ", par André Breton.
(2) Combat, 24 mars 1949: Ge-
nèse de la pensée moderne, Corréa
1950.
(3) Maldoror, Ed. du Pavois 1947.
- Genonceaux. Comte
de Lautréamont: les Chants
de Maldoror.
1919. - Gabrie. Isidore Du-
casse: Poésies 1 et Il.
Note d'André Breton.
1920. - La Sir è n e. Les
Chants. Préface de Remy
de Gourmont.
Au Sans-Pareil. Les Poé-
sies. Préface de Philippe
Soupault.
1925. - Au Sans-Pareil. Les
Chants. Avec cinq lettres
de l'auteur.
1927. - Au sans-Pareil. Œu-
vres complètes. Et u d e,
commentaire et notes de
Philippe Soupault.
1938. - G.L.M. Œuvres com-
plètes. Introduction par
André Breton.
Corti. Œuvres complètes.
Etude d'Edmond Jaloux.
1946. - Corti. Œuvres com-
plètes. Introduction par
Roger Caillois.
1947. - La Jeune Parque.
Œuvres complètes. Etude
de Julien Gracq.
1950. - Le Club français du
Livre. Œuvres complètes.
Introduction par Maurice
Blanchot.
1953. - Corti. Œuvres
piètes. Avec les préfaces
de Genonceaux, Gourmont,
Jaloux, Breton, Soupault,
Gracq, Caillois, Blanchot.
1960. - Le Terrain Vague.
Les Poésies, commentées
par G. Goldfayn et G. Le-
grand.
1961. - Mazenod. Chants,
Poésies et Lettres. Note et
postface de Jean Selz.
1963. - Poche - Club. Les
Chants. Préface de Jean
Cocteau.
Livre de Poche. Œuvres
complètes. Etablissement
dt! texte et étude de Mau-
rice Saillet.
1967. - .Club Géant, Ed. de
la Renaissance. Œuvres
complètes. Préface, notes
et variantes d'Hubert Juin.
1969. - Garnier-Flammarion.
Œuvres complètes. Intro-
duction par Marguerite
Bonnet. .
I.a Littéraire, du 1" au 15 juillet 1970
1
Chen Fou
Récit irune vie fugitit'e
Traduit par J. Reclus
Gallimard éd., 182 p.
Pou Song-Ling
Contes extraordinaires
du Pavülon du loisir
Traduction dirigée
par Y. Hervouët
Gallimard éd., 218 p.
1
Ling Mong-tch'ou
L'arrwllr de la renarde
Traduit par André Lévy
Gallimard éd., 292 p.
c Quatre sujets de con-
t'ersation étaient bannis de"
nos entretiens au Pavillon
de Solitude et de Lumière:
les prorrwtions et lIU,Itations
de la gent mandarinale, les
potins et faits difH>rs de lac-
tualité administrative, les
traditionnelles c 0 m p 0 si-
tions à huit branches des
examens impériaux, et les
jeux de cartes ou de dés.
Le contrevenant s'engageait
à payer une amende de
cinq livres de vin de riz.
En revanche, nolJ$ prisions
tous quatre traits de natu-
re : la générosité et la hau-
teur irâme, la fantaisie ro-
mantique jointe à la m0-
dération, un abord out'ert, "
exempt de contraintes ct de
petitesse, enfin la tranquIl-
lité iresprit ct le goût du
recueillement. :t
" C'est ainsi que Chen Fou, ao-
tenr d'une extraordinaire biogra-
phie roosseauiste dont le manus-
crit (incomplet) fot retrouvé par
hasard en 1877, un
après sa mort, définit son art de
vivre, son aversion pour les va-
leurs conventionnelles de la soCié-
té, sa quête d'hommes plus au-
thentiquement conforme à la na-
ture. Chen Fou était un raté ; son
père, petit employé d'administra-
n'avait même pas réusili à
pousser son rejeton aux plus bas
degrés de la carrière mandarina-
le. fi vivait pauvrement avec sa
bien-aimée y un, a1l86i cultivée que
loi, a088Ï sensible. aU88i libre, ca-
pable de porter son dernier "bijou
au pour pouvoir
égayer de vin de riz une soirée
littéraire.
Pou Song.Ling loi a088Ï (1610-
1715), qui vivait un siècle et de-
14
Chinois
mi avant Chen Fou, était un raté.
fi ne réussit jamais à passer les
examens eonfuœens de licencié
et dut vivoter comme secrétaire"
d'une riche famille, pour" fiuir
comme maîtrc d'école de district.
Son recneil dc uouvelles, ciselé
avec one dilection désabusée, ne
le consolait mêmc pas de ses dé-
boires dans la société :
«Malgré rrwn inexpérience, je
m'efforce de communiquer une
vie à rrwn pinceau, mais le résul-
tat n'est que ce livre médiocre,
fruit de ma désolation amère...
je ne suis rien de plus qu'un oi-
seau terrifié par le gel de lhi-
t'er, qui se serre contre larbre qui
ne peut lui apporter aucune cha-
leur. je suis linsecte de lautom-
ne, qui se plaint à la lune et se
presse contre la porte pour se
réch:auffer. Il me semble que les
seuls qui me comprennent, ce
sont les ombres, qui traversent les
bois lorsque le soir tombe; et les
lisières des forêts que recouvre la
nuit. :. (préface aux Contes du Pa-
vülon du loisir.)
Dans l'ancieune Chine, un hom-
me de culture, même sans aveuir,
sans fortune et sans puissance so-
ciale, ne peut songer à travailler"
de ses mains. fi dispose de nom-
breux loisirs (terme qui est l'ein-
blème du studio de Pou Song-
Ling et se retrouve dans le titre
de son recueil de nouvelles), d'au-
tant pIns considérables qu'il est
écarté des responsabilités de la
classe dirigeante. La vie se passe
« à la dérive. (fou, titre de la bio-
graphie de Cben Fou), eu déri-
vatüs dérisoires et raffinés: les
jeux littéraires, la rêverie à la
lune, le jardinage:
«La culture des arbres nains
exige pour être menée à bonne
fin au rrwins trente ou quarante
année" de soins diligents...
Pour représenter en miniature,
dans un pot, à laide de plantes
et de pierre, un paysage quelcon-
que, on doit faire en sorte que le
petit figure un tableau et
que le grand provoque l extase.
Contemplé tout en humant un thé
parfumé, ladmirable spectacle
vous procurera, dans la solitude
du cabinet, une vraie jouissance. :t
fi s'agit donc d'une horticul-
ture hautement intellectuaIisée,
qui se prolonge même en ""sensa-
tion philOSOphique et fait" appel
à la" dialectique élémentaire do
d'antan
taoïsme: «montrer le petit dans
le grand :t (planter comme au ha-
sard des touffes de bamhous dam
un large espace vacant), ou mon-
ter «le plein dans le vide» (un
paysage artificiel qui à
l'improviste sur un horizon Vf'rt).
La seule chance qu'auraient eq.
ces lettrés désahusés de mettre
œuvre leurs capacités sous-em-
ployées, leur seule chance de s'in-
sérer dans la réalité sociale au-
trement qu'à travers un establi-
shement confuœen qu'ils refu-
saient et qui les refnsaient, ç'au-
rait été de rénssir par l'argent.
Os l'ont tenté, ils l'ont au moins
rêvé. P'ou Song-Ling était le fils
d'un marchand; ChenF01i-"avâit
essayé de faire fortune dans le
commerce lointain, vers Cantou
ou Taiwan. Dans le recueil de
nouvelles de Ling Mong-tch'oo
(1580-1644), le pIns ancien des
trois volumes examinés ici, les
questions d'argent tieunent une
place considérable. Les héros de
ces contes fantastiques font fortu-
ne en des terres lointaines, par la
simple vertu d'une cargaison de
mandarines offertes sur le mar-
ché en temps opportun. André Lé-
vy, qui a préparé l'édition fran-
çaise de ce recueil et l'a traduit
avec autant d'adresse que les col-
Jaborateurs des autres volumes, a
raison d'insister sur le lien qui
existe entre cette production lit-
téraire si originale et les esporn
d'une bourgeoisie chinoise qui
n'arrive pourtant même pas à
s'imposer en tant que classe. Ces
espoirs de la bourgeoisie sont des
espoirs déçus. Le «bloc bistori-
- qUe:t confucéen interdisait, par
son opacité même, que la bour-
geoisie poisse préparer de l'inté-
rieur l'avènement du capitalisme
en Chine, comme elle a pu le fai-
re dans l'Occident des
siècles. Cette idée était chère à
Etienne Balazs: la bourgeoisie
chinoise s'est réalisée littéraire-
ment avec d'autant plus de talent
qu'elle a été incapable de se réa-
liser historiquèment.
La. frUstration" des lettrés désa-
busés se IProlonge aussi dans le
fantastique et le merveilleux, dont
ces trois volumes sont profondé-
ment, bien qu'inégalemeut, nbur-
ris. Chen Fou déjà, dont le iécit
est pourtant pIns intimiste et
donc plus lié au réel, raconte com-
ment dans son enfance. a88a au
pied d'un -mur éboulé, les touf-
fes irherbes se chanseaient en
bosquets et les fourmis en bêtes
sauvages, les rrwttes devenaient
des rrwntagnes, les creux figuraient
des vallées, et dans ce monde chi-
mérique rrwn imagination enchan-
tée errait tout à son aise.
Le recours au fantastique est
constant dans les deux recueiIS de
récits examinés ici, notamment
pour illu!'trer la condition fémi-
nine. Ce ne sont que renardes,
biches, esprits divers, et guêpes
même, qui se présentent sous les
trails charmeurs de créatures dont
on sait qu'elles sont d'un autre
monde et qui VOllS comblent
néanmoins de leur grâce et de
leur tendresse. Le conte de P'ou
Song-Ling: "Lôu.yi. N'rit (la femine
à la veste verte) bouleversant dans
son impeccable concision (deux
pages) relate les amours d'un let-
tré et d'une jeune femme «d'u.ne
beauté exquise, dont la taille était
si fine qu'on l enserrait facile-
ment à deux mains, et qui chan-
tait irune voix ténue, tel un fil de
soie à peine perceptible, mais
dont les modulations à la fois
gli,ssantes et ardentes troublaient
loreille et agitaient le cœur:.. Un
petit matin, elle quitte son amant
comme à l'accoutumée, mais avec
le sentiment d'un danger qui la
menace. Le lettré sort peu après,
juste à temps pour sauver de la
toile d'une. araignée gigantesque
une guêpe au corselet vert, dont
les derniers murmures avaient le
même timbre que la voix de sa
belle. TI ne la revit jamais.
Ce recours au fantastique est
le signe de l'extrême isolement
où se trouve ces lettrés
marginaux et non-conformistes.
c Les seuls qui me compren-
nent, dit P'ou Song-Ling dans sa
préface, ce sont les esprits qui tra-
versent le bois lorsque le soir
tombe... :t Mais c'est en même
temps le signe de leur intimité
avec le peuple. Dans leur forme
si raffinée, dans leur langue con-
ventibnnelle si éloignée du lan-
gage quotidien, ni les contes de
P'ou Song-Ling ni ceux de Ling
Mong-tch'ou n'étaient accessibles
aux simples gens. Mais ils pui-
sent directement dans le fonds
populaire chinois; ils reflètent
les" rêves des paysans, leur tenta-
tive désespérée pour s'évader de
leur misère en peuplant leur uni-
vers d'êtres merveilleux et de puis-
sances fantastiques.
Jean Chesneaux
ECRITURES
Pages d'écriture
I
Le Dessin du Récit
«Change» 5
Le Seuil éd., 64 p.
Françoise Rojare publie dans
Change 5 (1) les trente premières
planches de sa «traduction gra·
de Compact (2), roman
de Maurice Roche. Inédite, inso·
lite; cette tentative participe avec
succès d'une tendance encore
souterraine, 'encore incertaine -
une tendance que fardent et que
gangrènent les modes les plus
équivoques (bandes dessinées, af·
fiches, etc.), une tendance qui vi·
se, avec des moyens divers (écri.
ture, dessin), à créer une narra·
tion graphigue.
Disons, dès l'abord, que Mné·
mopolis (titre du fragment) n'a
absolument rien de commun avec
le «Papillon en bande dessinée»
du quotidien le plus vendu depuis
vingt-cinq ans! Bien malin se-
rait, du reste, le scénariste capa·
ble de transformer en roman
d'aventures «la texture de signes,
de cicatrices» de Maurice Roche !
Le choix de Compact n'est pas
fortuit: les «blancs », la dispo-
sition des caractères typographi.
ques dessinent une figure du tex·
te, forcent à une «nouvelle lec-
ture », une lecture autre, non plus
discursive, successive, mais multi-
ple, simultanée.
Le texte de Compact fonction-
ne sur plusieurs niveaux avec des
systèmes de renvois horizontaux,
verticaux... montage de plusieurs
récits (modes du récit, registres
de la parole), chacune de ses sé-
quences est construite autour de
jeux de mots (douleur, doux leur-
re, d'où l'heure?, lourdeur, etc.),
de jeux de signifiants, de cita-
tions (sonores, littéraires, quoti-
diennes, etc.) n. cette armature so-
phistiquée étant le calligramme de
la ville, du crâne, figures privilé-
giées: «ce qui dure, c'est ros :
la tête de mort c'est une ville, -
même pulvérisée par une bombe
atomique, la ville toujours demeu-
re, le squelette »...
Toute traduction graphique
d'un récit se heurte à une double
difficulté : passage des signes lin-
guistiques (code digital) aux si-
gnes icôniques (code analogique),
transposition des «opérateurs
d:u .récit (r e 1a t ion s tempo-
relles, logiques, etc.). La solution
la plus fréquente (celle des ban-
des dessinées, des affiches) est la
combinaison d'une image qui re-
présente l'objei, l'acte (pictogram-
me, rébus direct) et d'un texte
sélectif, explicatif, qui réduit la
polysémie de l'image, assure, ren-
force la cohésion syntagmatique
(le lien entre les images). Fran-
çoise Rojare a utilisé, à l'occa-
sion, ces techniques ; mais la com-
plexité du récit à transcrire l'a
conduite à multiplier, diversifier
les procédés de transpositions. Ain-
si, à côté de rébus direct, nous
trouvons dans Mnémopolis :
- des rébus à transfert (pho-
dessin d'un chat et
d'un pot pour signifier chapeau) ;
- des figures, des signes con-
ventionnels empruntés aux codes
graphiques usuels (plans, parti-
tions musicales, symboles logi-
ques, etc.) ;
- des idéogrammes (combinai-
son de plusieurs des figures pré-
cédentes) .
De même, à côté de textes em·
ployés de manière ordinaire -
sélection, supplément, lien entre
les images -, nous en découvrons
qui fonctionnent comme des ré-
bus directs (titres de journaux, le
mot NUIT en gros caractères som-
bres enfoncé, en coin, à l'intérieur
d'un crâne: «tu t'enfonceras lit-
téralement la nuit dans le crâ-
ne »), comme' éléD;lents d'un ré·
bus à transfert (D'OU - à l'in-
térieur d'un cadran de réveil,
pour «douleur»). Ce travail de
transfert d'un roman à un en-
semble graphique, cette transpo-
sition intersémiotique ne se ré-'
duit ID a une simple transmuta-
tion de signifiants, ni à un chan-
gement de code (ce n'est pas une
traduction ordinaire), ni même
à la combinaison originale de
deux ou plusieurs codes dis-
tincts. Que les mots, ou groupes
de mots (mais aussi, les images),
puissent être utilisés comme cita-
tions (transport, sans modifica-
tions; d'un fragment du récit),
images, (dans les rébus directs,
phonogrammes (dans les rébus à
transfert), etc., qu'ils puissent
avoir en même temps deux ou
plusieurs de ces valeurs éclaire la
méthode de Françoise Rojare:
détournant les signes, les sou-
mettant à des codes différents,
elle les violente, brise leur envi-
ronnement naturel, les disperse
et, dans le même temps, les réu-
nit.
Ce montage de «restes dispa-
rates... fragments de toutes appar-
tenances », ce mouvement d'écri-
ture qui ne dédaigne aucun mode
de notation mais n'en conserve
aucun, est assez proche de celui
qu'effectue Maurice Roche dans
son roman: «nous pouvons mon-
ter ainsi des échantillons d'enre-
gistrement, des chutes de mémoi-
re, des prélèvements bruités,
amorces de tombées ».
Assurer la cohésion syntagma-
tique, trouver un relais efficace
entre les images constitue sans
doute une des plus grandes dif-
ficultés de la narration graphi-
que. Certes, François Rojare,
comme la plupart des auteurs,
emploie symboles logiques (de
consécution...) et texte.' Dans plu-
sieurs planches, pourtant, elle use
d'une technique plus élégante et
plus économique, empruntée à
l'écriture: plutôt que de disposer
les éléments' graphiques, les ima-
ges, dans les conventionnels et
mal-commodes rectangles, elle
les insère dans des figures com-
plexes (le crâne, la ville). Par leur'
composition, ces caraCtères sem-
blent très proches des idéogram-
mes chinois. A cela il y a double
avantage : la figure complexe éta-
blit entre figures simples un sens
de circulation, les met en rela-
tion: l'idéogramme évoque, est
lui-même signe - fait, lui-même,
sens.
Un compte rendu moins rapide
tenterait de mettre à jour l'arti-
culation de ces deux textes, une
analyse plus fine insisterait sur la
plurivocité, la surdétermination
du sens, montrerait le perpétuel
mouvement de renvoi des signes
les uns aux autres - et aussi le
renvoi à l'idéogramme originel,
invisible: le crâne/la ville...
Si j'ai essayé de démontrer
quelques-uns des mécanismes de
fabrication, c'est que l'expérience
est neuve: ni recueil de dessins,
ni bande dessinée, plutôt pages
d'écriture.
Bernard Girard
(1) • Le Dessin du récit -. Ave,c des
textes de J,P. Faye, Klossowski, PI·
sensteln, J.N. Vuarriet.
(2) Ed. du Seuil.
La Q!!iJu:aiDe Littéraire. du 1
er
au 15 juillet 1970
15
ARTS
Dans. les galeries
François Bret
Un artiste peu connu à Paris, mais
qui est l'animateur de ('Ecole d'Art
et d'Architecture de Marseill'e, mon-
tre une série de paysages traités de
façon désinvolte et elliptique, avec
un rare bonheur dans l'emploi de la
couleur. Ses • routes -, diurnes ou
nocturnes, ont pour dénominateur
commun d'être recréées par la vitesse
et par le mince écran des parebrise.
Et d'être vécues à travers la pré-
sence insolite des mains du conduc-
teur. Bret réussit ainsi à suggérer
l'étrange par le moyen d'une écriture
immédiate et joyeuse.
(Galerie de France, 3, rue du Fau-
bourg-Saint-Honoré, jusqu'au 5 juillet.)
Dorothea Tanning
Dorothea Tannlng sculpteur: on
s'attendait à quelque jeu surréaliste
où l'esprit aurait compensé l'absence
de métier. Et certes le jeu est là,
avec ('intelligence et l'humour. Mais
bien davantage. Selon une technique
qui est celle des anciennes poupées
en tissu, elle a créé en se servant
essentiellement de deux matières,
tissu clair (femelle et muqueuses)
et peluche (mâle), un ensemble de
formes et surtout d'assemblages de
formes érotiques. Mais cet érotisme
Ironique et léger témoigne d'une vir-
tuosité dans le maniement des trois
dimensions, dont il faut espérer de
nouvelles manifestations.
A.lix Rist
Le collage abstrait est un jeu diffi-
cile qu'Alix Rist joue avec maîtrise.
Elle le pratique depuis cinq ans dans
des tableaux de petit et moyen for-
mat où le papier est découpé au gré
d'une torture originale: ce sont des
fragments plutôt que des formes -
qui, biscornus, aiguisés en arrondis,
suggèrent la stridence et aussi l'éro-
tisme de nos univers en miettes.
(Galerie Philadelphie, 44, rue de
Seine, jusqu'en juillet.)
16
Lucio Fontana 1956
Fontana
Cette rétrospective de Fontana
n'est pas complète et ne tient pas à
l'être. Elle concerne les vingt derniè-
res années de l'œuvre avec un bref
rappel d'une période abstraite dans les
années trente. En est exclue l'abon-
dante production de céramiques et de
reliefs figuratifs que chacun s'accorde
à justifier par la nécessité pour Fon-
tana de gagner sa vie. N'y figurent
pas non plus les environnements évi-
demment impossibles à reconstituer.
Ne restent donc, dans un excellent
échantillonnage, que les perforations
et les lacérations qui ont fait la re-
nommée de Fontana. C'est du moins
l'occasion de vérifier que cette répu-
tation ne tient pas seulement au fil
d'un rasoir et que derrière ces estafi-
lades et ces trous, il se passe réelle-
ment quelque chose.
La zébrure qui cravache la toile mo-
nochrome ne séduit pas en effet que
par l'élégance ou l'excentricité du
geste. Lorsque Fontana perfore ou
fend la toile, il n'anime pas une sur-
face plane, il l'ouvre à "espace vrai.
Alors que de tout temps la peinture
s'est ingéniée à le suggérer en le
réinventant sans cesse, que la sculp-
ture l'a toujours mobilisé pour vivifier
ses formes, l'entaille profanatrice des
Concepts spaciaux en impose la pré-
sence dans son infinie dimension.
Elle restitue à l'espace sa poétique
au moment même où on en aborde
la connaissance scientifique.
(A.R.C., Musée d'Art moderne de
la Ville de Paris.)
Giorgio Giffra
Il est de bon ton depuis quelque
temps de faire la fine bouche devant
les expositions de la Galerie Sonna-
bend. Je crois qu'on a tort. Il me
parait en effet que Mme Sonnabend
demande de plus en plus aux artistes
Qu'elle expose, de provoquer avant
tout le potentiel de créativité Qui est
en chacun de nous. Il y a quelques
semaines, Borgeaud nous montrait,
photos à l'appui, comment faire trem-
per une serpillière dans le sillon d'un
labour et Quelques autres • actes - du
même genre, en nous invitant formel-
lement à suivre son exemple. Aujour-
d'hui, Giffra coupe un Quelconque mé-
trage d'une pièce de percale ou de
toile à drap Qu'il pend au mur avec
Quelques semences. On imagine com-
bien la liberté ainsi laissée au support
est susceptible de modifier la trace
d'un coup de pinceau ou de toute
autre empreinte colorée. Giffra en fait
une démonstration si convaincante Que
je défie quiconque de ne pas avoir
secrètement l'envie d'en faire autant.
Ne craignons point d'y céder et peut-
être Qu'un jour nous pourrons tous
exposer chez Mme Sonnabend les
fruits de cet enseignement novateur
Qu'elle dispense sans tambour ni trom-
pette et dont l'efficacité serait ainsi
démontrée.
(Galerie Sonnabend)
Nicolas Bischower
Denis Rouart
Edouard Manet
64 pl. en couI.
500 ilI. documentaires
en noir
Flammarion, éd., 128 p.
1
André Fermigier
Pierre Bonnard
48 pl. en couI.
79 ilI. en noir
Cercle d'Art, éd., 160 p,
Le reproche qu'on pourrait
adresser aujourd'hui à Manet est
la virtuosité qu'il apporta il l'exé.
cution de certaines œuvres, en
particulier à ses portraits au pas-
tel des dernières années. Et peut·
être faut-il voir dans cette façon
un peu trop brillante de manier
les bâtonnets de couleur un effort
désespéré de surmonter ou de
tromper l'ataxie dont il était me·
. nacé et dont les premiers effets
l'avaient conduit à utiliser de plus
en plus souvent le pastel. En tout
cas, c'est, au contraire, son man·
que d'habileté qui, de son vivant,
lui fut reproché avec une hargne
obstinée. La seule habileté que
lui reconnut un critique, en 1873,
était celle avec laquelle «il cher·
chait à tromper l'ignorance du
public. Et, concluait-il, à coup
sûr, ce n'est pas un peintre. )} Dix
ans plus tôt, Ernest Chesneau
avait déjà écrit: «M. Manet au·
ra du talent le jour où il saura
le dessin et la perspective.)} Plus
persPJcaces que les critiques d'art,
les écrivains - Baudelaire, Zola,
Mallarmé - prirent, on le sait,
la défense de Manet.
Or, en dépit du changement
que l'écoulement d'un
siècle devait apporter à notre vi·
sion du peintre, son œuvre con·
serve une contradiction que Paul
Valéry avait découverte et éclai·
rée en constatant «qu'aux extrê·
mes d.es Lettres », Zola et Mal·
larmé avaient été tous deux épris
de son art. Il est évident que le
romancier et le poète n'y trou·
vaient pas les mêmes raisons de
l'aimer. La contradiction n'est pas
ici précisément technique, encore
que «la présence réelle des cho-
ses» que Zola, selon Valéry, ad·
mirait' chez Manet, dût impliquer
une façon de peindre différente
de cette «transposition sensuelle
et spirituelle)} que, toujours
d'après l'auteur de Monsieur Tes·
te, Mallarmé pouvait y goûter. Et
Manet, Bonnard
peut-être ne s'agit-il pas d'une
contradiction mais d'une dualité
d'expression qui provenait de la
faculté de Manet de donner à la
représentation de scènes réalistes
(la Chanteuse des rues, l'Exécu-
tion de Maximilien, Au Café) un
souffle d'irréalité qui n'était pas
perceptible par tout le monde et
que, malgré tout, VaIéry n'expli-
que pas suffisamment en parlant
de «transposition spirituelle ».
Il y a dans les personnages
peints par Manet quelque chose
de caché, de tu, d'inquiet, qui
appartient au domaine des rêves
tragiques. C'est à peu près, sem-
ble-t-il, ce que ressentait Georges
Bataille en disant que «l'Olym-
pia tout entière se distingue mal
d'un crime ou du spectacle de la
mort ». Et l'Exécution de Maximi-
lien lui procurait «l'étrange im-
pression d'une absence », ce qui
est bien l'envers du réalisme, le
contraire de cette « présence
réelle des choses» observée par
Valéry et qui s'accordait avec une
certaine «fureur de peindre ».
Il y a aussi un côté Léautaud
chez Manet, peu enclin à fignoler
sa besogne. «Il n'y a qu'une cho-
se vraie, écrivait-il à Antonin
Proust. Faire du premier coup ce
qu'on voit. Quand ça y est, ça y
est. Quand ça n'y est pas, on re-
commence.» En vérité, cela ne
lui réussissait pas de trop travail-
ler ses toiles. On peut le remar-
quer dans certaines œuvres des
dernières années, notamment dans
Un bar aux Folies-Bergère, que
j'ai eu l'occasion d'examiner lon-
Manet: Portrait de Mal/armé
guement à l'Institut Courtauld, ct
au sujet de laquelle je ne par-
tage pas l'opinion de M. Denis
Rouart qui voit en cette toüe
«l'ultime affirmation des impé-
ratifs qui ont dominé son œu-
vre ».
Ainsi une riche matière à
réflexion et à discussion nous est
offerte par la formule d'édition
de ces «Classiques de l'art» où
l'œuvre peint d'un artiste est re-
produit dans sa totalité et s'ac-
compagne de nombreux extraits
de sa «fortune critique ». Ce Ma-
net apparaît d'ailleurs comme la
suite logique du Velasquez d'Yves
Bottineau, publié l'année derniè-
re dans la même collection. Car
la filiation entre les deux pein-
tres est presque celle de maître
à élève et l'on ne peut s'empê-
cher de rechercher tout ce que
l'auteur de Lola de Valence doit
à celui des Infantes (1).
Les rapports entre les peintres
contemporains des Impression-
nistes et la peinture de ceux-ci
sont toujours intéressants à obser-
ver. Manet mourut, il est vrai,
neuf ans après leur première
exposition. Néanmoins, il est vi-
sible qu'entre Berthe 1l'lorisot au
chapeau noir (1872) et Claude
Monet dans son atelier (1874), sa
palette avait changé. Mais comme
le notait Antonin Artaud dans un
écrit sur Manet, en 1927 : «L'Im-
pressionnisme a pu sur le tard
modifier sa technique, il n'a rien
ajouté à son tempérament.»
On pourrait dire aussi cela de
Bonnard, en la peinture dc qui
Bonnard : Femme assoupie sur un divan
l'on peut voir, après 1910, c'est-
à-dire après une période plutôt
sombre, une renaissance de l'Im-
pressionnisme, sous une forme
qui lui fut toute personnelle. Et
il sera le seul en son temps à en
maintenir les modulations lumi-
neuses, comme Matisse fut le seul
Fauve à tirer des éléments es-
sentiels du Fauvisme, sinon une
manière de peindre, du' moins uu
choix de couleurs qu'il conservera
jusqu'à la fin de sa vie.
André Fermigier, dans son
Pierre Bonnard, qu'illustrent d'ex-
cellentes reproductions, analyse
cette curieuse évolution d'une
peinture grâce à laquelle la jeu-
nesse du peintre semble se situer
après sa vieillesse. Chemin faisant,
ici aussi, le nom de Mallarmé,
admirateur de Manet, surgit dans
son histoire, et l'admiration de
Bonnard pour le poète n'a rien
de surprenant, surtout à l'époque
où probablement il le découvrit,
dans les années 90, époque de la
Revue Blanche et de ce «japo-
nisme» qui le fit plaisamment
surnommer par ses amis «le. Na-
hi très japonard ».
Bonnard fut en réalité beau-
coup plus «japonard» que Nabi.
Et lorsqu'il abandonna ce style
trop décoratif, ce ne fut pas pour
puiser tout de suite dans les sou-
venirs de l'Impressionnisme une
liberté éperdue de couleurs. Mais
son goût de libérer les volumes
de toute construction convention-
nelle était déjà puissamment af-
firmé dans des œuvres comme
l'extraordinaire Femme assoupie
sur un lit, de 1899, ou dans la
sombre Femme aux bas noirs, de
1900, que nous a révélée, il y a
trois ans, l'Exposition Bonnard à
l'Orangerie. Ce n'était pas ce
«tachisme violent» que Gustave
Geoffroy, dès 1892, voyait dans ses
toiles, et ce n'était pas encore, non
plus, le Bonnard « précieux»
dont parle André Fermigier, mais
c'était déjà une peinture qui
avait complètement bousculé et
réinventé le monde des formes, et
substitué à la matière de toute
chose un imaginaire matériau,
apte à la création des chairs fémi-
nines comme à celle des ciels, des
tables et des arbres. Aussi est-ce
plutôt à Bonnard que pourrait
s'app1iquer, dans son sens le plus
concret, le mot de Malraux disant
de Manet qu'il avait entrepris
« une picturalisation du monde ».
Jean Selz
(1) Signalons que deux nouveaux tI-
tres viennent de s'ajouter à cette sé-
rie: un Véronèse, présenté par Sylvie
Béguin, et un Watteau, de Pierre Ro-
senberg.
La Q!!Ïluaine Littéraire, du 1"' au 15 juillet 1970
17
HISTOIRE
La révolution
algérienne
1
Mohamed Lebjaoui
Jl'érités sur la révolution
algérienne
Gallimard éd., 256 p.
Mohamed Lebjaoui, sur la scè·
ne algérienne, occupe une place
singulière. Extérieur aux états-
majors des partis nationalistes
comme au groupe restreint qui dé-
clencha l'insurrection du 1
er
no-
vembre, il n'en devint pas moins,
dès sa fondation, membre du Con-
seil National de la Révolution Al-
gérienne (C.N.R.A.), puis chef de
la Fédération de France du F.L.N.
Peu connu du grand public,
n'ayant accepté, depuis l'indépen-
dance, aucun poste officiel, il
exerça à plusieurs reprises, sur la
politique de son pays, une influen-
ce déterminante. Indépendant des
clans presque «féodaux» qui,
pendant et après la guerre, se dis-
putèrent le pouvoir, il put s'enga-
ger résolument contre les uns ou
les autres, et même diriger le prin-
cipal mouvement d'opposition au
régime actuel, sans perdre une
autorité que même ses adversai·
res, aujourd'hui, reconnaissent.
Dans cette révolution algérien-
ne qui dévora tant d'hommes,
quand elle ne les vit pas, simple-
ment, sombrer dans les palinodies
et les reniements, l'exception est
assez rare pour valoir d'être re-
levée. On peut discuter les ana·
18
lyses politiques de Lebjaoui et
les choix auxquels elles l'ont
conduit. Nul ne peut nier la cons-
tance avec laquelle il les a main-
tenus, au prix d'un refus très inha·
bituel des tentations du pouvoir.
C'est dire l'intérêt de ces Jl'éri·
tés sur la Révolution algérienne,
dont il publie aujourd'hui un
premier· volume. II ne s'agit pas
d'une histoire exhaustive: trop
d'archives, constate-t-il, restent
fermées, trop de témoins sont plus
ou moins inaccessibles. Mais tout
ce qui est dit a été vérifié, rien
n'a été avancé qui ne puisse être
prouvé, et aucune concession n'a
été faite au genre trop facile de
l'histoire romancée. Comme c'est
la première fois, d'autre part,
qu'un dirigeant national du F.L.N.
prend la parole, pour ouvrir quel-
ques-uns des dossiers les plus brû-
lants de la révolution, cet ouvra-
ge, tout incomplet qu'il soit,
prend une valeur capitale.
Incomplet, il l'est, délibéré-
ment, sur les origines du F.L.N.
et la préparation même du 1
er
no-
vembre - bien que le chapitre
introductif, où sont rappelées les
principales étapes du mouvement
nationaliste, contienne d'impor.
tantes précisions inédites. II l'est
aussi sur des sujets qui exige-
raient, à eux seuls, de longs déve·
loppements et sur lesquels, appa·
remment, l'auteur se réserve de
Les membres du G.P.R.A. au chàteau
d'Aunoy en 1962.
De gauche â droite:
Aït Ahmed, Ben Bella, Khider, Boudiaf
et Bitat.
revenir: l'histoire détaillée de la
Fédération de France, par exem-
ple, sur laquelle rien, jusqu'ici,
n'a été écrit.
Sur trois ordres de faits, en
vanche, ce livre apporte un té-
moignage de premier ordre. II
rappelle d'abord ce qu'on eut par-
fois, la guerre aidant, tendance à
oublier: l'extrême ambiguïté des
rapports qu'entretenaient, sur le
sol algérien, la communauté euro-
péenne et la communauté musul-
mane. L'épisode de Jacques Che-
vallier, maire d'Alger, rencon-
trant Lebjaoui dans un refuge
clandestin, à la veille de la célè-
bre «bataille », et procurant de
faux papiers à trois dirigeants du
F.L.N., en est l'illustration la plus
mais non la seule.
Dans un registre plus subtil, le
récit. de la conférence algéroise
d'Albert Camus, fait pour la pre-
mière fois du point de vue du
F.L.N. (Lebjaoui fut l'un de ses
organisateurs) en donne un autre
exemple.
Ce livre commence d'éclairer,
d'autre part, ce que furent les dé-
bats et les conflits à· l'intérieur
de l'état-major du F.L.N., tant au
cours de la guerre qu'au lende-
main de l'indépendance. Eclaira-
ge qui, faut-il le dire, ne laisse
rien subsister des mythes du bloc
monolithique ou de l'unité in-
destructible des dirigeants de la
Révolution. Il montre en particu-
lier comment le processus d'unifi-
cation du mouvement nationaliste
et les tentatives d'élaboration doc·
trinales furent pratiquement arrê-
tés dès le repli de la direction à
l'extérieur. Derrière une façade
d'intransigeance et une phraséo-
logie révolutionnaire ne se dissi·
mula plus, généralement, qu'une
lutte de clans pour le seul pou-
voir, hors de toutc perspective po-
litique. Le résultat fut le «wi-
layisme » et la succession des cri-
ses sous le régime de Ben Bella,
jusqu'au coup d'Etat militaire qui
vint figer les contradictions sans
pouvoir en résoudre auc,une.
Ainsi se pose enfin la question
des hommes, dont il apparaît au-
jourd'hui que l'Algérie manque
tragiquement. Riche en dévoue·
ments, en sacrifices, en héroïsmes
de toute sorte, le F.L.N. sut for-
mer des combattants, mais peu de
militants et des hommes d'Etat
moins encore. Presque toujours,
le débat politique s'effaça derrière
des rivalités personnelles, qui to-
lérèrent d'ailleurs les revirements
les plus indécents. Quand elles
n'aboutirent pas, il est vrai, au
guet-apens le plus nu, au crime
le plus froid. II faut lire, à cet
égard, ce qui est sans doute l'un
des «sommets» du livre de Leb-
jaoui: le récit de l'assassinat
d'Abane Ramdane, l'unificateur
du F.L.N., l'une des personnalités
les plus fortes de la Révolution, à
l'instigation de quelques-uns de
ses compagnons. II y a là des pa-
ges qui, normalement, ne de-
vraient pas rester sans réponse.
Non moins révélateur, sur un
autre plan, est l'histoire du diffé-
rend entre Ben Bella et Khider,
qui paralysa, dès son instauration,
le régime algérien ; ou la manière
dont le premier, aveuglément,
prépara Je lit de Boumedienne,
quitte à voir se rallier à l'armée
ceux qui, peu avant, avaient été
les premiers à dénoncer sa me·
nace.
Le plus grand éloge, probable.
ment, qu'on puisse faire du livre
de Mohamed Lebjaoui, est que,
lorsqu'on l'a fini, on a envie d'al-
ler plus loin. Que la Révolution
algérienne ait pu, malgré tout,
être victorieuse, n'est pas le moin·
dre problème qu'on puisse, ici,
évoquer. Peut-être, après tout, y
a-t·il un sens de l'histoire...
Marcel Péju
Un septennat de la IVe
1
Vincent Auriol
Mon Septennat
Coll. Témoins
Gallimard éd., 616 p.
1
Vincent Auriol
.Journal du Septennat. T. 1
Armand Colin éd., 880 p.
La f 0 n c t ion présidentielle,
avant 1958, ne bénéficiait pas
d'un prestige excessif. En lançant
sa boutade sur l'inauguration des
chrysanthèmes, le successeur de
René Coty s'inscrivait dans une
tradition sarcastique: J.J. Weiss
n'observait-il pas en 1885 que «le
principe fondamental dc la Cons-
titution est que le President chas-
se le lapin et ne gouverne pas» ?
Le général de Gaulle eonfirmait
donc un lieu commun. Mais les
lieux communs ont besoin d'être
revisités de temps à autres, et la
publication des papiers de Vin-
cent Auriol y invite naturelle-
ment.
Dans sa présentation de l'édi-
tion abrégée, Pierre Nora indique
que l'ouvrage ne contient aucune
« révélation ». On pourrait ajou-
ter qu'il ne propose pas de vision
historique ni de synthèse politi-
que du premier septennat de la
IVe République, d'autant qu'il
s'agit de notes quotidiennes et de
ré8exions rapides, non d'une œu-
vre élaborée. Mais cette sponta-
néité fait précisément tout leur
prix: avec Mon Septennat, nous
disposons d'un témoignage sur la
Quatrième ou jour le jour, ap-
porté par un Français moyen -
lequel se trouvait occuper le meil-
leur observatoire politique, c'est-
à-dire l'Elysée. Un Français
moyen, avec son bon sens et sa
mauvaise humeur, un brave hom-
me prompt à s'indigner, mais
aussi un vieux routier de la poli-
tique... Que ces stéréotypes du
langage viennent naturellement
sous la plume pour définir l'au-
teur est en soi un signe.
Il faut ajouter aussitôt que la
conscience de sa mission préoc-
cupait Vincent Auriol. Elle le
préoccupait tellement qu'il s'était
imposé la tâche quotidienne de
tenir cette espèce de journal de
bord de la Quatrième, pour l'his-
toire. La publication intégrale du
Journal du septennat fournit à ce
propos une contribution inestima-
bltb sur la vie de la présidence et
sur l'activité
puisque l'on y trouve aussi bien
le récit des conseils des ministres
que l'emploi du temps détaillé du
chef de l'Etat.
Cette conscience de sa mission
avait surtout conduit Vincent Au-
riol à concevoir son rôle d'une
manière qui contrastait avec
l'idée subalterne que s'en étaient
faite les constituants de 1946, et
à transformer ainsi l'institntion
présidentielle. D'entrée de jeu, le
5 février 1947, il prévient ses col-
laborateurs : «Si je dois être seu-
lement le monsieur représentatif
en habit et en cordon rouge, que
l'on prenne un danseur mon-
dain !» Sa première préoccupa-
tion sera en effet .le faire respec-
ter sa fonction et, pour cela, de
revendiquer le plein exercice de
ses prérogatives.
Ce fut le cas, par exemple, lors-
qu'il s'agit de donner leur sens
plein aux dispositions constitution-
nelles prévoyant que le chef de
l'Etat est informé des négocia-
tions internationales, ou de faire
passer dans la réalité des institu-
tions nouvelles comme la prési-
dence du conseil supérieur de la
magistrature et la présidence de
l'Union française. On retiendra,
pour la première, les interven-
tions provoquées par la répres-
sion en Tunisie, notamment la
vive réaction aux pressions du
résident général sur-l'exercice du
droit de grâce: «Si M. de Hau-
tecloque veut tuer, qu'il tue sous
sa responsabilité, sous réserve des
conséquences possibles de cette
action. Il faut qu'il sache que le
pré.sident de la République sym-
bolise l'équité humaine et n'est
pas un assassin.» (Lettre à La-
niel du 18 août 1953.) Pour la se-
conde, il ne parviendra pas à im-
poser ses conceptions, en dépit
d'initiatives et de réclamations
dont l'année 1947 apporte de nom-
breuses illustrations.
Les prérogatives du chef de
l'Etat sont cependant limitées, ju-
ridiquement par la lettre de la
Constitution et politiquement par
la responsabilité du Gouverne-
ment devant l'Assemblée. Or les
circonstances vont amcner Vin-
cent Auriol à «construire» une
interprétation de sa fonction qui
renversera le schéma de 1946.
Mais c'est parce que les événe-
ments eux-mêmes ont fait tourner
court les intentions des Consti-
tuants. Les 590 pages de Mon sep-
telUUlt sont comme ces :films ac-
célérés qui montrent la croissan-
ce d'une plante, tandis que le pre-
mier volume de l'édition intégrale
nous restitue, dans leur durée, les
premiers in8échissements.
Fondée à l'origine sur l'accord
de grands partis disciplinés, la
IVe République prit le virage qui
devait la ramener au parlementa-
risme traditionnel dès 1947, avec
l'éviction des ministres communis-
tes. La rupture du tripartisme,
estimait Vincent Auriol aurait dû
entraîner une dissolution afin que
le pays fût appelé à remplacer
l'ancienne majorité par une nou-
velle. Les conditions posées à
l'exercice du droit de dissolution
rendaient· celle-ci inapplicable au
moment où elle aurait pu contri-
buer à clarifier la situation et, sur-
tout, à rendre les députés plus
conscients de leurs responsabili-
tés. L'absence de conséquence di-
recte des crises précipita le ré-
gime dans la confusion qui faci-
lita les menées du R.P.F. et, ce
mauvais départ pris, la dissolu-
tion devenait dangereuse car elle
ne pouvait que favoriser les op-
positions contraires et non déga-
ger une majorité (par ex. Mon
septennat, p. 162).
Livrée à elle-même, l'Assem-
blée était de moins en moins ca-
pable de se passer des interven-
tions du chef de l'Etat. Pour dé-
nouer .les crises et dégager des
solutions, il lui fallait suggérer
des programmes acceptables par
une majorité (cas de l'investiture
d'André Marie en juillet 1948) et
mettre les partis devant leurs res-
ponsabilités (crise de mai 1953).
A ce stade, des commentateurs
comme Fauvet estimaient que le
président de la République était
à la limite de ses prérogatives
constitutionnelles. Vinccnt Auriol
n'écrivait-il pas dès juillet 1948 :
« Je me considère comme le guide
du gouvernement et de la nation,
comme leur conseiller... Si je ne
devais pas remplir ce rôle, je
me demande à quoi servirait la
présidence? » Que le grief lui en
ait été fait par les gaullistes dont
il contrecarait les desseins n'est
pas le moins suggestif des rap-
pels de cette périodc...
En réalité, le rôle du président
était une sorte de «substitut fonc-
tionnel» à l'impuissance des mé-
canismes normaux, au même ti-
tre que la permanence de l'Admi-
nistration, comme Vincent Auriol
le note lui-même à la fin de son
septennat (p. 583). Il pouvait tout
au plus en limiter les inconvé-
nients en menant une action dé-
fensive, non assurer le fonction-
nement d'un système paralysé.
Ille pouvait d'autant moins que
la Quatrième se trouvait en face
de problèmes qui auraient éprou-
vé le plus efficace des régimes :
«cycle infernal» des salaires et
des prix, Indochine, Maroc, Tuni·
sie, guerre froide, Allemagne...
On s'étonne rétrospectivement
qu'elle y ait résisté tout en prati-
quant une espèce dc bricolagc
bien analysé par Picrre No.ra dans
ses notes sur 1947. Les limites de
l'homme y apparaissent en toute
clarté, notalnment cn cc qui con-
cernc les rapports avec l'Allema-
gne. Ses convictions étaicnt le
plus souvent (;ClIc!i du pays lui-
même: c'est à la foi!i ]a force et
la faiblcsse du personnagc qui se
révèlc à travers ces pages que
d'avoir été finalement représenta-
tif au ·sens plein du terme. Repré-
sentatif des illusion!i des Français,
il se préoccupait aussi de répon-
dre au sentiment populaire, ses
réf1ex.ions sur ]a désignation de
Pierre Mendès France cn témoi-
gnent: «Je l'ai fait envers et
contre tous. Mais la foule ne s'y
est pas méprise. » Et, au moment
de quitter l'Elysée: «Si le prési-
dent de la République est aussi
éloigné du pays que le sont les
parlementaires, plus rien ne sym-
bolisera la République...
Pierre  vril
La Cl!!;n..inc l.ittéraire, du 1
er
au 15 juillet 1970
19
PEDA.GOGIE
La violence
1
A.S. Neill
Libres enfants de Summerhill
Maspero éd., 328 p.
En 1921, à Leiston, dans le Suf-
folk (Angleterre), un psycholo-
gue, mécontent des méthodes
d'éducation qu'il avait connues
jusque-là, fonda l'école de Sum-
merhill. Ce psychologue, qui s;ap-
pelait A.S. Neill, voulait expéri-
menter les effets d'une. atmosphè-
re de liberté totale. C'est cette
longue expérience qu'il raconte
dans son livre, dont la première
édition parut aux Etats·Unis en
1960.
D'abord, quelle liberté? (Car
nous savons bien qu'il n'existe pas
de liberté totale.) C'est à peu près
celle des communautés utopiques,
celle du royaume de Pausole:
«Ne fais pas de niaI à ton voi·
sin; en dehors de cela, fais cc
que tu veux. » En d'autres termes,
celle dont nous rêvons pour notre
usage, d'un bout de notre vie à
l'autre.
Ce n'est pas aussi simple
On n'a pas manqué de préten-
dre, bien entendu, qu'une telle
entreprise devait fatalement en-
gendrer le désordre, l'anarchie et
les sentiments asociaux. Et, bien
entendu, ce n'est pas aussi simple.
Neill démontre suffisamment que
la discipline nécessaire à toute vie
communautaire est aisément at-
teinte, que des enfants que l'on
ne soumet pas à des contraintes
imbéciles acceptent volontiers les
contraintes justifiées. Enfin, Neill
se garde bien de tomber dans le
piège du «risque» : s'il est inter-
dit, à Summerhill, d'embêter son
voisin, il est également interdit de
faire l'acrobate sur les toits, de se
baigner sans surveillance, de far-
fouiller dans l'armoire aux médi-
caments. Cela seulement pour pré-
ciser que la conception de la li-
berté que défend Neill n'est ni
aveugle, ni visionnaire.
Si l'on examine son expérience
à la lumière de l'expérience fran-
çaise la plus voisine, celle de
Freinet, on constate beaucoup
d'éléments communs entre elles.
Tout le procès de l'enseignement
traditionnel, par exemple, est
identiquement traité. Il en est de
même de l'analyse de la psycho-
logie du tout petit enfant, de la
discipline collective, des rapports
20
entre l'adulte et l'enfant (con-
trainte, obéissance, punitions, ré-
compenses, etc.).
En revanche, quelques points
les séparent, qu'il est intéressant
d'examiner.
D'abord, Neill a une formation
de psychanalyste assez poussée.
Beaucoup de cas difficiles sont ré-
solus, dans son école, par des
moyens dérivant de la psychana-
lyse. L'lj,ttention qu'il apporte, no-
tamment, aux questions sexuelles,
est extrêmement intéressante et
capable de consolider n'importe
quel système d'éducation. On res-
te cependant un peu perplexe de-
vant le récit de certains traite-
ments, dont la naïveté paraît dé-
sarmante. (Et si cette apparente
naïveté provient d'une simplifica-
tion du récit, c'est regrettable:
car, justement, c'est le récit com-
plet qui nous eût intéressés.)
Neill professe un étran-
ge dédain pour la pédagogie. Il
dit, à plusieurs reprises, qu'un
enfant qui veut apprendre à faire
des divisions y parviendra de tou-
tes façons, quelle que soit la mé-
thode utilisé. On peut répondre à
cela: primo, que ce n'est pas tout
à fait exact (ce n'est vrai qu'avec
1e senfan t s supérieurement
doués) ; deuxio, que «donner en-
vie d'apprendre » représente l'es-
sentiel de la pédagogie.
Enfin, Neill méconnaît totale-
ment la valeur formative du tra-
vail. Il considère le travail comme·
un mal nécessaire (et moins né-
cessaire qu'on ne le pense, du res-
te), à quoi les enfants, puis les
adultes, sauront se plier quand
ils ne pourront pas faire autre-
ment, si leur éducation les a suf-
fisamment équilibrés. Il ne remar-
que pas qu'il existe une différence
fondamentale entre la corvée et le
travail créateur, et que l'enfant
devenu adulte ne pourra se dé-
fendre contre les effets destruc-
teurs de la corvée que dans la
mesure où il aura profondément
ressenti les richesses du travail
créateur.
Ces deux dernières attitudes
trouvent sans doute leur origine
dans les convictions philosophi-
ques de Neill. Il semble manifes-
ter une opposition totale à la so-
ciété occidentale (anglaise, tout
au moins) dans laquelle il vit. Il
renie en bloc toutes les bases de
cette société. (La forme' de mépris
de l'argent qu'il enseigne à ses
élèves est tout à fait significative :
il admet le gaspillage, il l'encou-
rage presque.) Bien entendu, le
travail est englobé· dans cette
malédiction, ainsi que toutes les
connaissances «académiques»
des hommes d'aujourd'hui.
Un certain
nombre de défauts
assez évidents
Une telle conception, qui s'ap-
puie en vérité sur une vision idéa-
liste, et non politique, du progrès
humain (quand tous les hommes
seront devenus gentils, il n'y aura
plus de guerre), présente un cer-
tain nombre de défauts assez évi-
dents.
Le premier consiste à deman-'
der un effort trop grand à la na-
ture de chaque individu. On ne
peut plus, au xx· siècle, devenir
quelqu'un sans avoir rien apprIS,
ni apprendre suffisamment de
choses tout seul. A vouloir res-
pecter la liberté d'un enfant
d'une manière trop systématique,
on risque de le priver de l'appui
dont il a un besoin permanent.
Et, justement, toute 18 pédagogie
de Freinet démontre qu'un ensei-
gnement bien conçu peut aider un
enfant sans jamais le contraindre.
Le deuxième réside dans l'im-
possibilité d'étendre
à tout un pays le système de
Neill. Les réussites qu'il a con-
nues dans son école vienDtmt du
fait qu'il est un éducateur excep-
tionnel, capable d'improviser une
bonne réponse à tout nouveau
problème posé par ses pension-
naires. Mais il est clair qu'un édu-
cateur moyen, quelle que soit sa
bonne volonté, ne peut remplir
correctement sa tâche que s'il dis-
pose d'une méthode, de techni-
ques et d'outils appropriés. Dans
le cas contraire, la première dif·
ficulté venue le fait trébucher,
l'épuise, le décourage.
Le troisième défaut du système
de Neill, et c'est peut-être aujour.
d'hui le plus grave, c'est d'ap-
puyer son mépris de la société
contemporaine sur. une utilisation
parfaitement .bourgeoise de cette
société. Les enfants de Summer·
hill étant libres de ne rien faire,
Neill est obligé d'embaucher du
personnel pour récurer les plan-
chers. En d'autres termes, .les en-
fants de Summerhill ne sont li-
bres que parce que la société
bourgeoise leur procure des servi-
teurs. Il arrive à Neill de le re·
gretter. Mais ses regrets ne vont
pas jusqu'à un changement radi-
cal. Nous ne demandons pas né-
cessairement, quant à nous, aux
enfants de faire le ménage. Mais
ils se livrent à des travaux, con-
venant à leur âge et à leurs aspi-
rations, qui équivalent aux beso-
gnes des adultes. Or, ce principe
d'équivalence, s'il n'est pas res-
pecté, met en cause le principe
de l'égalité entre les enfants et
les adultes qui est fondamental
pour Neill (pour nous aussi) •
Parce que Neill n'a pas admis
l'importance du travail, le travail
fait apparaître l'inégalité entre les
enfants et les adultes.
,Finalement, il est évident que
l'école de Summerhill apporte
des arguments tout à fait remar-
quables aux diverses tendances de
la pédagogie moderne. On n'aura
plus à craindre, désormais, les
excès imaginaires de la liberté .et
de la confiance. Mais ses réponses
sont trop souvent d'une nature in-
dividuelle: l'aide psychanalyti-
que, le mépria du travail, la li-
berté sexuelle ne sont pas immé-
diatement applicables. sur nne
vaste échelle. Or, ce sont tous. les
enfants du monde qui ont besoin
d'une. nouvelle pédagogie, et pas
seulement les enfants de Summer-
hill.
Jacques Bens
pédagogique
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de la littérature Suédoise
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la plus belle preuve de l'érotisme.
Composée par les meilleurs écrivains,
elle possède un caractère artistique indéniable."
Dr KRONHAUSEN The Sunday Times: 24.7.1966
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présentation de Jean·Paul Clébert
... DE PARIS
présentation de Jean-Paul Clébert
na DU MAROC
présentation de Ahmed Sefrioui

une toute jeune
collection
déjà prestigieuse
d'Etat, pas plus d'ailleurs qu'ils
n'étaient. en dépit d'une aberra-
tion contraire, les prophètes de
Mai. En effet. 8i l'inspiration de
Durkheim était celle d'un positi.
visme moralisant aux fortes ré-
sonances kantiennes, la méthode
de Bourdieu et Passeron est ma-
nifestement nourrie (comme cel-
le de Max Weber dont ils ne man-
quent jamais de se réclamer), aux
sources de la pensée nietzschéen-
ne dont on connaît l'a-moralisme
foncier et la méfiance incoercible
pour tout discours éthique, soup-
çonné par principe d'être le voile
protecteur de passions et d'appé-
tits inavouables. Ainsi toute ré-
férence au normal et· au patholo-
gique, appliquée méthodiquement
par les durkheimiens et en géné-
ral par la sociologie de l'éduca-
tion traditionnelle, est-elle systé-
matiquement écartée. Ce qui
permet. par exemple, à Bourdieu
et Passeron de traiter de la vio-
lence comme Taine (un ancêtre
qu'ils ne renieraient nullement,
malgré l'opprobre quasi.rituel -
et suspect - dont ce nom est
recouvert) voulait qu'à l'instar
«du sel ou du sucre on traitât
du «vice sans passion ni pa-
thos.
Que la violence, la' force nue
soit à la racine, avouée ou hon-
teuse de tout fait social, tout une
tradition Sociologique l'affirme, et
pas seulement les marxistes. Il a
même pu arriver, - ct il arrive
encore - que des marginaux du
marxisme, voire des adversaires
endurcis, soient pour un temps
les tenants d'lme thèse si «ou-
bliée qu'elle en paraît neuve et
partant, suspecte. De Kautsky, le
marxologue qui affirmait sa foi
lénifiante dans l'évolution pacifi-
que à l'ombre de la paix des mo-
nopoles, ou de Max Weber. hé-
Même importance d'abord, at-
tribuée à l'institution scolaire con-
sidérée comme un rouage essen-
tiel de la société ; même souci de
s'insérer dans un débat national
d'une grande .portée tout en le
dominant par la sûreté de l'in-
formation et la méfiance vis·à·vis
des lieux communs, eussent-ils d'il-
lnstres cautions; même volonté
enfin d'aboutir au terme de l'en-
quête scientifique à des proposi-
tions concrètes réactualisant ainsi
le lien, tôujours conscient dans la
grande sociologie classique d'Au-
guste Comte à Max Weber (mais
oublié quelque peu depuis au
prix d'une certaine chute dans le
discouI'll pontifiant ou édifiant),
entre sociologie et réforme socia-
le, voire entre sociologie et so-
cialisme, au sens très large (so-
ciété organisée) que ce mot avait
il y a cent ans.
Mais il faut se méfier des ana·
logies: Bourdieu et Passeron, la
suite des événements ra prouvé,
n'avaient rien (le sociologues
Avec les Héritiers, paru en
1964, les sociologues Pierre
Bourdieu et Jean-Claude Pas-
seron réintroduisaient entre
les sciences sociales et la
vie de la cité une prise
directe dont on avait perdu
l'habitude depuis la mort de
Durkheim. A vrai dire, les
similitudes étaient grandes
entre le projet que laissait
entrevoir l'écriture brillante
des Héritiers et ce qu'avait
été la c grande pensée. du
fondateur de l'Ecole française
de sociologie.
1
P. Bourdieu et J.-C. Passeron
La Reproduction
Ed. de Minuit. 279 p.
Bourdieu
raut de la bourgeoisie allemande,
faisant de la lutte (<< Kampf le
rapport social élémentaire ct irré-
ductible, qui était le plus «idéo-
logique» ?
De même, pour prendre appui
sur un épisode de notre vie in-
tellectuelle qui n'était peut.être
pas sans résonances aujourd'hui,
l'ingénieur Georges Sorel ne rap-
pelait-il pas le b.a. ba de la lutte
des classes à coup de références
proudhoniennes et bergsoniennes,
au grand scandale du socialisme
français qui misait ouvertement
avec son prophète Jaurès sur les
perspectives de démocratisation
indéfinies ouvertes par la Républi-
que laïque? En 1907, l'essor du
syndicalisme révolutionnaire fait
voler en éclats la paix sociale et
ses penseurs attitrés. Plus de ba-
vardages «solidaristes », plus de
confiance béate dans le «pro-
grès ». La violence exclue de la
théorie, «forclose », reparaît dans
la rue. Du coup elle accède en-
fin à la dignité philosophique.
Sans abuser des analogies his-
toriques, on ne peut qu'être frap-
pé des rapports étroits, aujour-
d'hui comme hier, entrc une gran-
de explosion sociale et la crise de
ce que Robert Castel appelle très
justement la «sociologie domi-
nante », ce mélange déconcertant
d'apologies de l'ordre établis et
de conseils au Prince. Il est vrai
que les dégâts sont proportionnels
au caractère plus ou moins in-
féodé de la sociologie en ques-
tion. Il est certain par exemple
que personne n'oserait plus faire
aujourd'hui de la «sociologie in·
dustrielle », comme on en fai!'ait
à la veille de mai 68.
Pour la sociologie de l'éduca-
tion, les choses sont loin de se
présenter avec cette simplicité bi-
blique. Bien que pendant des an-
nées, Bourdieu, Passeron et la plu-
part de leurs disciples aient mis
le politique entre parenthèses,
leur sociologie a toujours .repré-
senté, en intention et en acte, une
parfois virulente (cf.
le Métier de Sociologue) de la so-
ciologie dominante. Cette conte!l-
tation débouche toujours, même
si elle est menée sur le terrain
épistémologique, à dévoiler en fin
de parcours un présupposé poli-
tique réactionnaire. Ainsi l'usage
de la notion de «don» pour ren-
dre compte de la réussite scolaire
est-elle d'abord un non-sens scien-
tifique, du type «vertu dormitive
22
de l'opium»; mais il témoigne
tout aussi bien d'une conception
élitiste mal refoulée de la socié-
té. D'autre part, on est ici
ment en terra incognita pour tou-
te théorie non-conformiste, marxis-
me compris, si l'on met à part
quelques fragments, extrêmement
riches mais «bruts» d'A. Grams-
ci et de Boukharine.
De ce point de vue, l'entreprise
de Bourdieu et Passeron fut dès
l'origine suivie avec passion par
tous ceux qui ressentaient com·
me une lacune l'absence de toute
élaboration sérieuse sur les no-
tions de pouvoir, de culture et
d'idéologie. n n'est pas non
plus étonnant qu'ils aient été vite
rapprochés d'hommes qui dans
d'autres domaines défrichaient
dans le même esprit, disons le
« structuralisme », pour faire
court, d'autres contrées vierges de
la connaissance. Et de fait 'un cer-
tain nombre de refus rapprochait
incontestablement Bourdieu et
Passeron de Foucault, de Barthes,
de Derrida, etc. Mais partager un
certain nombre d'antipathics in-
tellectuelles n'a jamais fondé une
école de pensée. En fait, pour cer-
tains (qui n'hésitent pas depuis
peu à clarifier leurs arrièrc-pen-
sées marxicides...), la méthode
structurale n'était que le point de
départ. d'une nouvelle métaphy-
sique ·idéaliste de la culture. Pre-
nant appui sur l'importance du
symbolique dans l'étudc des faits
humains (les structures qui tis-
sent la trame dans laquelle nous
sommes insérés à notre entrée
dans la vie, structures signifian-
tes de l'Oedipe, de la langue, des
rapports de parenté) , de nouveaux
idéologues bâtissent une ontologie
fantasmagorique du social: tout
n'est que symbolique, tout n'est
que le jeu du signifiant. Tout -
y compris la lutte des classes, qui
devient en toute logique, au ter-
me de ce discours de platonicien
enragé, un simple effet de langa-
ge. Contre le courant, Bourdieu
et Passeron n'hésitent pas à se
démarquer une fois pour toutes de
la Sainte Famille structuraliste,
au risque de subir l'affront défini-
tif, la marque infamante entre
toutes : sociologisme vulgaire. Cet-
te démarcation c'est la Reproduc.
tion.
Deux thèIJles s'entrecroisent
dans la Reproduction, et chacun
d'eux nous également im-
portant pour la compréhension
scientifique de la face cachée de
la Société. L'un représente une
mise en ordre de thèses déjà lar-
gement connues, voire vulgarisées
depuis plusieurs années. C'est la
deuxième partie, intitulée «Le
maintien de l'ordre », qui fait le
bilan de tous les travaux semi-
empiriques poursuivis par les au-
teurs eux-mêmes ou leurs colla-
borateurs du Centre de Sociolo-
gie Européenne d e p u i s les
Héritiers et qui aboutissaient tous
à la conclusion: si l'on pose qu'il
y a diffus dans l'espace social un
capital culturel comparable au ca-
pital économique (il se transmet
par héritage; on l'investit pour
le faire cultiver, etc.) il y a là
une source d'inégalité qu'aucune
scolarisation, aussi laïque, gra-
tuite et obligatoire soit-elle ne
saurait réduire. Toutes les études
publiées jusque-là laissaient en-
tendre que lc systèmc d'enseigne-
ment n'était pas une loterie, mais
une machine à confirmer les pri-
vilèges. La Reproduction le dit,
en toutes lettres, et soumet le
Père durkhcimien à un réévalua-
tion sévère. «En définissant tra-
ditionnellement le « système
d'éducation» comme l'ensemble
des mécanismes institutionnels ou
coutumiers par lesquels se trouve
assurée selon l'expression de Dur-
kheim la conservation d'une cul-
ture héritée du passé, c'est-à-dire
la transmission entre les généra-
tions de l'information accumulée,
les théories classiques tendent à
dissocier la fonction de reproduc-
tion culturelle de la fonction de
reproduction sociale. »
Dans une communication pré-
sentée au moment même où pa-
raissait la Reproduction Pier-
re Bourdieu déclarait: « Le
système scolaire remplit une fonc.
tion de légitimation de plus en
plus nécessaire à la perpétuation
de fordre social (souligné par
nous) à mesure que l'évolution
. du rapport de forces entre les
classes tend à exclure plus com-
plètement l'imposition d'une hié-
rarchie fondée sur l'affirmation
brute ct brutale des rapports.»
Cet excellent résumé de la Repro-
duction nous introduit au problè-
me central, posé dans la première
partie, dont l'enjeu n'est pas min-
ce. D'emblée s'v trouve à la fois
affirmées de la ré-
pression dans tous les secteurs de
la vie (contre les fonctionnalistes
ou sociologues philistins) et l'exis-
tence d'une forme particulière de
violence, différente de la violence
ouverte et palpable, mais non
moins efficace (contre l'économis·
me, - ou le «politisme» - vul-
gaires). C'est ce que les deux au-
teurs définissent «tout pouvoir
qui parvient à imposer des signi-
fications et à les imposer comme
légitimes en dissimulant les rap-
ports de force qui sont uu fonde-
ment de sa force, a joute sa force
propre à ces rapports de force ».
Rien de très nouveau, susurre-
ront tels esprits chagrins. Marx
ne disait-il déjà que l'idéologie
dans certaines conditions, peut de-
venir une force matérielle? Plus
près de nous, les freudo-marxis-
tes de l'Ecole de Francfort n'ont-
ils pas fait du concept de mani
pulation le pilier de leur analyse
du pouvoir dans nos sociétés in-
dustrielles? Certes! Mais un
monde sépare une intuition expri-
mée en termes vagues ou incanta-
toires, qui ne dépasse guère le
niveau descriptif, et un discours
qui rend compte de l'efficace d'un
phénomène soupçonné, mais mal
connu.
Les véritables ancêtres sont ici
Freud et Max Weber, en tant
qu'ils ont connu l'un et l'autre
dans leur théorie de la religion,
cette violence symbolique par
excellence, essayé de fonder
une science des pouvoirs que
nous proposerions d' a p pel e r
a-matériels (a-matériel s'oppo-
sant à immatériel comme a-mo-
ral à immoral..,). Sous une forme
axiomatique, dépouillée à l'extrê-
me, nous voyons, fascinés, mais
parfois un peu sceptiques, se dé-
rouler l'enchaînement déductif
qui nous conduit de la violence
symbolique en général à un de ses
cas particuliers, à savoir faction
pédagogique, elle-même condition
sociale d'une forme de pouvoir,
f autorité pédagogique, ct impli-
quant, pour former des sujets
conformes à la commande sociale
qu'elle véhicule, un procès d'in-
culcation dit travail pédagogique.
De proche en proche sont ensuite
redécouverts les notions fonda-
mentales que sont l'autorité sco-
laire, le système d'enseignement
et le travail scolaire.
A l'heure de tant de contesta-
tions oiseuses de la théorie, n'y
a-t-il pas là comme une promesse
d'une théorie - enfin -- trouvée
de la contestation ?
Daniel Lindcnbcrg
SCIENCES
SOCIALES
La mathématique sociale
Paul Lazarsfeld
Philosophie des Sciences
Sociales
Préf. de R. Boudon
Trad. de l'anglais
Bibliothèque des Sciences
Humaines,
Gallimard éd., 506 p.
L'aspect doctrinal lpour ne pas
dire doctrinaire) des sciences so·
ciales tend à occuper un peu trop
souvent le devant de la scène au
détriment d'autres traits qui, pour
se prêter moins bien aux conver·
sations de sa'lon, n'en constituent
pas moins l'essentiel de la démar-
che scientifique, à savoir la tra-
duction de concepts scientifique-
ment stratégiques en variables
observables, et l'analyse des rela·
tions entre ces variahles. Le re-
cueil de textes du sociologue amé·
ricain Lazarsfeld qui nous est pré-
senté, dans une traduction extrê-
mement soignée, par Raymond
Bourdon, l'un des trop rares re-
présentants en France de ce que
l'on appelle improprement la so·
ciologie empirique (celle qui se
préoccupe d'administrer une preu-
ve logiquement suffisante des pro-
positions qu'elle énonce), a préci.
sément pour originalité d'être
centré sur le langage des sciences
sociales, sous le double aspect de
sa formation historique progres·
sive, et de la structure logique
qui le constitue.
Un travail
de méthodologie
Autrement dit, pour employer
un terme-clé de la pensée de La-
zarsfeld, nous sommes en présen.
ce d'un travail de méthodologie
consistant à étudier les produits
de la recherche sociale et à en
élucider le mode d'élaboration
- à l'inverse des fausses querel.
les méthodologiques où l'on s'in·
terroge a priori sur la validité gé.
nérale de telle ou telle voie d'ap.
proche sans trop s'inquiéter des
situations concrètes où elle mérite
de s'appliquer. Lazarsfeld renoue
ainsi avec la pensée de Condorcet,
qui écrivait un an avant sa mort
en présentant son nouveau Jour-
nal d'instruction sociale: II: Une
des principales causes du peu de
pl'ogrès des sciences morales et
politiques, et surtout de la diffi·
culté d'en répandre et d'en faire
adopter les vrais principes, c'est
l'imperfection de la langue qu'el-
les emploient.»
En fait, cette imperfection
s'amenuise, quoique de façon len·
te et irrégulière. Dans un chapitre
fascinant consacré à une histoire
de la quantification en sociologie,
Lazarsfeld montre qu'à partir du
XVIIe siècle, un des problèmes per-
manents de la méthodologie scien·
tifique a commencé à se poser:
le choix (ou plutôt le dosage) en·
tre exactitude et pertinence. Les
fondateurs britanniques de l'arith-
métique politique (Petty, Graunt,
etc.) avaient cherché à décrire
la société de leur temps à l'aide
d'éléments chiffrés, d'ordre démo-
graphique en particulier, et à dé-
gager des relations causales entre
ces éléments. Mais à peu près en
même temps, l'Allemand Conring,
contemporain de Leibnitz, et un
certain nombre d'universitaires
de Gottingen, jetèrent les bases
d'une nouvelle science qui reçut
le nom de statistique (1a pater-
nité de ce terme revient à Achen-
wall, qui enseignait à Gottingen),
mais ils entendaient par là la
«science de l'Etat », c'est· à-dire
une description systématique des
forces et des faiblesses d'un Etat,
qui ne faisait appel qu'avec pré-
caution aux variables quantitati·
ves, et au cours des premières an-
nées du XIX' siècle, une longue
polémique opposa les quantitati-
vistes aux partisans du qualitatif,
qui reprochaient aux premiers de
vouloir faire croire que «l'on
peut comprendre la puissance d'un
Etat en ne connaissant que sa su-
perficie, sa population, son revenu
national et le nombre des ani-
maux broutant alentour» (p. 99).
La seconde grande étape, dans
ce tableau historique de la quan·
tification sociale, est représentée
par le Belge Quételet, qui avait
su provoquer dans sa jeunesse
l'admiration de Goethe, et qui
n'est guère connu en France que
par l'éloge que lui consacre B. de
Jouvenel dans l'Art de la Con-
jecture. C'est à Quételet que l'on
doit les premiers travaux sur la
théorie de la mesure dans les
sciences sociales, et plus générale.
ment l'idée, comme l'écrit Bou-
don, que «l'inobservable peut
devenir mesurable à condition
d'admettre l'existence de relations
mathématiques entre caractères
observables et variables non
observables» (p. 38) .
Le troisième
grand ancêtre
Le troisième grand ancêtre est
lui aussi un Européen (car Lazars-
feld rappelle très justement que
la sociologie empirique n'est pas
née aux Etats-Unis). Ce n'est pas
un astronome comme Quételet,
mais un ingénieur des Mines, le
très catholique Le Play, surtout
connu comme le fondateur des
études de budgets familiaux, mais
qui a eu surtout le désir de «fai-
re parler» les chiffres pour en
inférer des aperçus sur des aspects
non chiffrables de la réalité so·
ciale. Lazarsfield dirait: pour as·
seoir son diagnostic.
Ce mot de diagnostic est plus
important chez Lazarsfeld qu'il
n'y paraît à première vue (encore
que l'absence d'index thématique
ne permette pas de le percevoir
clairement), car il désigne à ses
yeux «les procédures par lesquel.
les on peut établir une classifi-
cation à partir d'observations em·
piriques» (p. 217) , c'est-à· dire,
une fois encore, à inférer la pré.
sence . de l'inobservable à partir
de l'observable.
L'ouverture d'esprit assez excep-
tionnelle de Lazarsfeld se manie
feste à cette occasion, car une lec·
ture tant soit peu attentive de
son livre permet de se rendre
compte que chez lui, le diagnostic
ne se fonde pas exclusivement sur
l'analyse empirique de la «causa-
bilité » et l'instrumentation statis-
tique. Certes, plusieurs chapitres
leur sont consacrés mais un texte
très important traite de l'analyse
qualitative en sociologie, toujours
à partir « d'explications de
texte» conduites avec clarté et un
profond respect de l'objet ana-
lysé. Lazarsfeld y formalise
tamment un processus de concep-
tualisation fréquent en ethnolo-
gie, en macrosociologie ou en
psychologie sociale, qu'il appelle
« construction de formules-mè·
l'es» (matrix formulation). L'opé-
ration consiste à agréger sous un
vocable commun (la Gemeinschaft
de Tonnies ou la «culture apol-
linienne» imputée par Ruth Be·
nedict aux indiens Zunis) des élé·
ments disparates mais étroitement
associés. De même Lazarsfeld at-
tribue-t-il une fonction heuristi-
que éminente à la quête de ce
qu'il appelle les faits révélateurs
ou surprenants (cf. pp. 156.7, 320,
351), à côté des grands nombres
qui seuls se prêtent à un traite·
ment statistique.
Il n'est donc pas surprenant
que l'on trouve vers la fin du li-
vre un chapitre, à bien des égards
le plus stimulant, sur la collabo·
ration qui devrait s'instaurer en-
tre l'historien et le spécialiste des
sondages. Cette collaboration a
été jusqu'ici peu fréquente, et l'on
a plutôt eu cette interversion pa·
radoxale des rôles relevés par
Charles Tilly (dont l'étude de so-
ciologie historique sur l'insurrec·
tion vendéenne vient d'être tra-
duite) : les historiens cherchent
à rendre compte des événements
par les intentions et les senti-
ments, toutes choses que les sour-
ces documentaires sur lesquelles
ils travaillent ne révèlent que dif-
ficilement, cependant que les so-
ciologues, intéressés par les struc·
tures et les changements de Ion·
gue durée, sont mal armés pour
les appréhender au moyen de
leurs enquêtes par sondages.
Les opinions
sont des "faits"
L'opposition est dans une large
mesure réelle, et les propositions
de Lazarsfeld, qui consistent au
fond à considérer que les opinions
et les attitudes sont des «faits»
comme les autres dont l'historien
peut être appelé à faire usage,
devraient contribuer à la réduire,
en suscitant une politique d'in-
vestissement en sondages qui tien·
nént compte des besoins présents
et futurs des recherches historie
ques. Moyen utile d'enrichir la
comptabilité sociale, moins déve·
loppée jusqu'ici que la comptabi.
lité économique, mais illustration
également de l'unité latente des
sciences de l'homme, unité qui
ne naît point d'un essai d'appli-
cation à la réalité sociale des mo-
dèles emprunté8 aux sciences de
la nature, mais d'une traduction
des problèmes et des hypothèses
de recherche en procédures for-
melles contrôlables, et d'une con·
viction, présente chez Lazarsfeld
comme chez Quételet ou Durk·
heim, à savoir que l'arbre de la
connaissance n'a pas pour l'hom-
me de fruits empoisonnés.
Bernard Cazes
... _lgz.lge Lfttéraue, du 1er au 15 juillet 1970
23
LINGUISTIQUE
La nature du sens
I
A.J. Greimas
Du Sens
Seuil éd., 320 p.
Parmi les théories linguis-
tiques modernes, celle du
Danois Louis Hjelmslev est
sans doute la plus séduisante
et la mieux exploitable pour
la recherche' littéraire. En
postulant l'isomorphisme du
plan du contenu et du plan
de l'expression, c'est-à-dire
en affirmant que le • fond •
pourrait être structuré de la
même façon que la • forme .,
Hjelmslev a ouvert la voie à
de fécondes et passionnantes
spéculations sur la nature et
l'organisation du sens d'une
part sur ses manifestations
dans les différents types de
discours (et la littérature en
est un!) de l'autre.
Préfacier de la traduction fran-
çaise du Langage de Hjelmslev,
A. J. Greimas se place, à plus
d'un égard, dans la perspective
hjelmslcvienne. De même que
Hjelmslev se désintéresse de la
c substance:t pour ne s'occuper
que de la forme du contenu et
de l'expression, de même Greimas
abandonne à la philosophie l'in-
terrogation sur l'essence du sens
et limite son enquête c aux mo-
des de sa manifestation :t. Dans la
préface de son ouvrage Du Sens,
il décrit la quête, la vaine pour-
suite du sens, l'enquête du sémio-
ticien menée c par une porte
étroite, entre deux compétences
indiscutables, philosophique et
logico-mathématique:t (p. 12). La
seule certitude, c'est que c la pro-
duction du sens n'a de sens que
si elle est la transformation du
sens donné :t (p. 15). Jouant alors
sur la polysémie du mot français
c sens :t qui signifie à la fois c ce
que les mots veulent bien nous
dire:t et une direction c Sinn :t
et Richtung :t, Greimas identifie
le sens avec le procès d'actuali-
sation orienté, la production lit-
téraire se présentant comme un
cas particulier de ce procès
d'actualisation du sens virtuel,
comparable à la production des
voitures automobiles, procès désé-
mantisé, réduit en automatisme.
c Ainsi, on ne sait rien de
sur le sens, mais on a appris à
mieux connaître où il se mani-
feste et comment il se trans-
forme:t (p. 17).
24
Les lieux de cette manifesta-
tion et les modes de cette trans-
formation - tel est, en gros, J'ob-
jet des quatorze textes écrits en·
tre 1960 et 1969, qui constituent
ce recueil. Les quatre premiers
précisent la conception théorique
de l'auteur en explicitant, notam-
ment, l'idée que le sens est «un
projet virtuel, l'achèvement d'un
procès programmé ». C'est dans
cette première partie que le théo-
ricien de la littérature lira avec
le plus grand intérêt la discus-
sion - toujours dans la perspec·
tive hjelmslevienne - sur la no-
tion de connotation.
On peut s'étonner avec Michel
Arrivé (1) du peu d'efforts qui
ont été déployés jusqu'à présent
en vue d'une étude ssytématique
de la connotation. Pour les uns,
c'est tout simplement l'attitude
du sujet parlant à l'égard de
l'énoncé, un message supplémen-
taire dont le codage et le déco-
dage obéiraient à des règles fort
mal connues. Parmi les tentatives
d'élucidation les plus intéressan-
tes, signalons celle d'Ivan Fonagy,
qui la considère comme un mode
d'encodage prélinguistique, tou-
jours archaïque et élémentaire (la
périodicité du rythme, un des co-
des producteurs de connotation,
représenterait la régression à un
état précédant la fonDation de la
conscience et évoquerait le rado-
tage, la victoire du principe de
plaisir et du principe léthal sur
le principe de réalité) et d'An-
dré Martinet (2) qui, allant fina·
lement dans le même sens, la rat-
tache à l'apprentissage de la lan-
gue maternelle.
La conception de Hjelmslev
que Greimas s'efforce de dévelop-
per pour le plus grand profit de
la sémiotique (Pour une socio-
logie du sens commun, p. 93), est
à la fois plus obscure et plus
ambitieuse. Pour Hjelmslev, la
connotation est un système, une
langue dont le plan de l'expres-
sion serait déjà constitué par une
langue. Autrement dit - et en
simplifiant, peut-être, outrancière-
ment - en «connotant» on
« parle» du signifiant. (Si on
« parle» du siguifié, on est dans
le métalangage.) Ce qui est parti-
culièrement séduisant dans cette
conception, c'est le caractère sys-
tématique que Hjelmslev attribue
aux langages de connotatiou qui
s'ajouteraient aux langages de dé-
notation et dont les éléments
constitutifs seraient les ,connota-
teurs. Par exemple, dit Hjelmslev,
la langue danoise forme le plan
de l'expression dans un système
significatif dont le contenu serait
l'esprit danois. Les mots danois,
outre leur sens « référentiel» pro-
prement dit, posséderaient un
Eens second qui est «l'esprit da-
nois ».
On voit l'immense extension
que pourrait prendre cette notion,
si on réussissait à décrire le sys-
tème qu'elle constitue. Avec les
métalangues et la métasémiologie,
également postulés par Hjelmslev,
«la théorie linguistique nous
amène, note Martinet dans son
compte rendu sur la glossémati-
que (3), à une position-clef d'où
aucun domaine scientifique ne
peut nous échapper. En concen-
trant notre attention sur la langue
elle-même, et non sur ses à-côtés,
nous avons atteint la connaissance,
non seulement du système linguis-
tique, dans son ensemble, mais
aussi celle de l'homme, de la so-
ciété, de la totalité du domaine
de la science ».
Avec Greimas, nous n'avons
que des ébauches de description,
des «directions de recherche»
qui nous éloignent à la fois du
texte et de la linguistique en gé-
néraI. On aimerait pourtant avoir
quelque lumière sur la façon dont
Hjelmslev concevait la langue da-
noise comme système de connota-
tions de l'esprit danois - si toute-
fois un ter m e aussi vague
qu' «esprit» peut servir de point
de départ pour une étude systé-
matique - ou sur les opérations
qui font que «l'ensemble des
messages français renvoie au signi-
fié "français"»? (Barthey: Elé-
ments de sémiologie, p. 165). Or,
le genre d'explications suggéré
par Greimas à propos de l'exem-
ple de la connotation désignée en
français par «vulgarité» (p. 95)
renvoie à l'extra-linguistique: un
champ sémantique sociologique-
ment délimité, des habitudes arti-
culatoires et prosodiques que la
phonostylistique identifie facile-
ment comme manifestations du
moi profond, etc.
On pourrait cependant tenter
une étude des connotations basée
sur les structures du matériau
qu'est la langue dans laquelle le
texte est produit. La connotation
« bienséance» ou «discrétion»
de tel roman français de l'épo-
que classique serait l'expansion de
]a structure dite «discours indi-
rect », acquisition relativement ré-
cente. La suppression d'une telle
structure (dans le cas, par exem-
ple, de la tradition, si la langue
d'arrivée ignore cette structure)
entraîne une modification dans la
connotation. II en est de même
de la structure dite «imparfait»
dans le «récit itératif» (le terme
est de G. Genette) chez Proust,
ou «passé c 0 m p 0 s é» dans
l'Etranger de Camus, etc. Une au-
tre voie de la recherche pourrait
consister à considérer la connota-
tion comme une «valeur moyen-
ne » déterminée par les continents
du texte, c'est-à-dire les termes en
présence, et cela aussi bien sur le
plan phonétique que sur le plan
sémantique, bien que dégager des
sèmes dans un texte comporte
toujours un certain risque d'arbi-
traire. Mais cette méthode aurait
l'avantage de nous enfermer dans
le corpus. Les «anagrames» de
.saussure pourraient nous servir
de guide: le texte que l'on re-
trouve «sous le texte », qui est
secrété en quelque sorte par lui,
ressemble étrangement au «systè-
me second des hjlemsléviens.
L'étude de Greimas sur la con-
notation débouche sur une autre
notion qui dominera une bonne
partie des textes suivants de ce
recueil: celle de la «réalité so-
ciale vécue », prolongement my-
thique des langues de connotation
avec ses « objets culturels»:
proverbes, rites, récits, etc. «En
ne nous référant apparemment
qu'à la langue naturelle, nous
avions constamment présents à
l'esprit les autres langages so-
Théâ.tre à Berlin
ciaux », note Greimas. Or, ces
langages sociaux, eux, sont décrits
comme des systèmes, en termes
relationnels (le contraire, le con-
tradictoire, l'implication, etc.). Il
en est de même en ce qui con-
cerne les œuvres narratives: récit
mythique, contes populaires. Le
gros de l'ouvrage est consacré à
l'établissement de modèles desti-
nés à rendre compte de leur con-
figuration structurelle, celle-ci
étant significative à un certain de-
gré: «La génération de la signi-
fication ne passe pas, d'abord, par
la production des énoncés et leur
combinaison en discours; elle
est relayée, dans son parcours,
par les structures narratives et ce
sont elles qui produisent le dis-
cours sensé articulé en énoncé.»
(p. 159).
Adéquation du modèle
à l'objet
Pour dégager les structures nar-
ratives, Greimas fait appel à l'an-
thropologie structurale ou à la
mythologie comparée. C'est l'as-
pect· le plus connu de son acti·
vité: il déploie une ingéniosité
scrupuleuse en vue de l'adéqua-
.tion du modèle à l'objet. Ce qu'il
faut noter à ce sujet, c'est qu'il
est parfaitement conscient de la
portée idéologique d'une telle en-
treprise. «Ce qui est en cause,
écrit-il (p. 36), c'est {ensemble
des valeurs culturelles - popu-
laires autant que bourgeoises -
que la société occidentale assume
traditionnellement et qui, sous le
nom de {humanisme, constituent
son «vécu» implicite... La sémio-
logie syntagmatique menace, par
le fait même qu'elle est possible,
les deux bastions de la tradition
humaniste : la littérature et {his-
toire. »
Ainsi, tout en limitant ses re-
cherches aux modes de manifes-
tation du sens, on ne peut éviter
de rencontrer le sens lui-même:
celui-ci est suggéré par la struc-
ture. L'étude de la sémiotique des
relations sexuelles (pp. 142-150)
ne peut guère éviter de poser le
prohlème du «pourquoi» de tou-
tes ces contraintes, ces permis-
l'ions, ces interdictions. S'agissant
d'institutions humaine!l, et non de
matières inanimées, on ne peut
s'empêcher de penser que ces
structures !lont l'effet d'une vo-
lonté et non le fait d'une quelcon-
que fatalité.
Une prise de position
Toute tentative de démythifica-
tion est, en effet, une dénoncia-
tion et la lucidité du regard est
prise de position chez un homme
«appartenant à une génération
où tous les intellectuels se défi-
nissaient par rapport au marxis·
me» (4). Explicite dans quelques
cas - comme à propos des pro-
verbes et des dictons, où il est
dit que «la répétition du même
élément lexical... contribue notoi-
rement à la mise en ordre du
monde moral censé régir une so-
ciété» (p. 314) - cette prise de
position est implicite tout au long
de l'ouvrage. La position qui con-
siste à refuser de chercher le sens
ailleurs que dans ses modes de
manifestation n'est pas sans ana-
logie avec celle du linguiste distri-
hutionnaliste. Dégager par com-
mutation des formes «avons »/
« avions », le «i» qui peut être
la marque de l'imparfait en fran·
çais, c'est hien. Cela n'empêche
pas le linguiste de s'interroger sur
la nature de cet imparfait, dont
la richesse sémiologique va bien
au-delà de la simple indication
temporelle. Il en est de même du
«sens» des structures sémanti-
ques : contrainte sociale ou idéo-
logique, faihlesse des ressources
imaginatives, finitude de la comhi-
natoire. La liherté, la vérité, la
heauté sont bien des illusions.
Mais elles sont si profondément
ancrées en nous qu'elles contes-
tent la validité des analyses for-
melles. Au fond, c'est sur la vieil-
le contradiction faustienne entre
la soif d'absolu et l'impossihilité
de l'atteindre que déhouchent les
recherches sur la structure du
sens.
Georges Kassai
(1) Langue française. 3 septembre
1969, p. 8.
(2) Connotations. poésie et culture.
dans • To Honor Roman Jakobson.,
La Haye, 1967. Tome II.
(3) A. Martinet: Au sujet des fon-
dements de la théorie de Louis
Hjelmslev, Bulletin de la Société de
Linguistique, 42, 1946, 19-42..
(4) Cf. Le langage au stéthoscope,
par CI. Bonnefoy dans • Les Nouvelles
Littéraires. du 4 juin 1970.
Depuis quelques années, les
meilleures mises en scène en lan-
gue allemande sont présentées en-
suite à Berlin. Il ne s'agit pas
seulement d'une confrontation eu-
tre les diverses manières de faire
du théâtre. Chaque présentation
est en effet suivie d'une discus-
sion puhlique entre metteU:rs en
scène, auteurs, traducteurs et
spectateurs.
Deux pièces de Goethe ont ins-
piré des mises en scène totale-
ment différentes. Le sujet de CIa-
vigo - drame écrit· par Goethe
à 25 ans en une semaine - a été
emprunté au Fragment de mon
voyage en Espagne de Beaumar-
chais. Une grande partie du texte
a été presque littéralement tra-
duite, et Beaumarchais, se voyant
lui-même en Clavigo selon Goe-
the, a trouvé, paraît-il, que ce
dernier avait peu de talent et
une tête de linotte. Le metteur
en scène Fritz Kortner a assumé
la représentation du Théâtie de
Hambourg. Les personnages se
détachaient avec la finesse d'om-
hres chinoises, mais l'action, floue,
traînait en longueur.
Torquato Tasso a été joué par
la troupe du théâtre de Brême,
dirigée par Peter Etein, qui pré-
sentera, entre autres, à Berlin, cet
automne, {Interrogatoire de Ha-
bana de H.M. Enzensherger. Un
buste de Goethe, posé sur un ta-
pis de sol vert pré, un Torquato
Tasso répétant toutes les poses
tenues par Schiller et Goethe sur
tous les socles des monuments
historiques, une structuration re-
maniant entièrement la pièce ont
permis au puhlic de se délecter
tout au long de la soirée. Ironie
et parodie constituent les attraits
de ce renouveau, qui marque sans
doute une date dans l'histoire du
théâtre contemporain.
Wolfgang Bauer, jeune auteur
autrichien de 29 ans, s'est fait un
nom avec sa première pièce Magie
afternoon. Continuant sa préfé-
rence pour les titres anglais, il a
écrit Change, qui se veut une cri·
tique «sanglante» de la société
actuelle, à l'occasion du lance-
ment d'nn artiste-peintre. La mi-
se en scène de Bernd Fischerauer
(du Théâtre populaire de Vienne),
réussie aux deux tiers, n'est sans
doute pas responsahle des « inten-
tions scéniques» de l'auteur,
d'une banalité navrante.
Le décorateur Thomas Richter-
Forgach a inventé un dispositif
remarquable pour illustrer l'épo-
que de Cabale et amour de Schil-
ler. Le trône et les jambes d'un
souverain ame dimensions gigan-
tesques emplissent la scène, de
sorte que le jeu est conditionné
par ce poids fatal. Rolf Henniger,
Gerd Bockmann et Susanne Trem-
per sont les protagonistes de ce
drame de la cupidité au détri-
ment des «sujets:t d'un hon père
du peuple. Excellente mise en
scène de Hans Hollmann.
Les Cannibales, de George Ta-
hori (première européenne à l'ate-
lier du Théâtre Schillcr de Ber-
lin) est présentée comme une
messe noire à la mémoire du pè-
re de l'auteur, mort à Auschwitz.·
C'est une exorcisation à résonan-
ce singulière de l'univers concen-
trationnaire dans son pays d'ori-
gine. Elle est incarnée avec un
grand courage physique par tons
les acteurs.
L'Anglais John Hopkins (38
ans) est l'auteur de This story 0/
Yours. Prohablement très mal
traduite, cette pièce culmine en
un méli-mélo physico-psychologi-
que entre un policier et sa vie-
time. Le metteur en scène Peter
Palitsch et ses acteurs du Théâtre
de Stuttgart se sont fait copieu-
sement huer.
Le pla i sir du eth é â t r e
pour et par le théâtre:t a servi
de fil à la mise en scène de
What you will de Shakespeare,
par Johannes Schaaf et ses ac-
teurs du· Théâtre de Munich. Im-
hroglios, travertis, intrigues, tout
est prétexte à un déchaînement
joyeux du jeu.
Samuel Beckett a été présent
deux fois. La Dernière Bande à
l'atelier du Théâtre Schiller bé-
néficie de la mise en scène de
Beckett lui-même et d'une inter-
prétation magistrale par Martin
Held. En attendant Godot est ve-
nu de Bâle, où la pièce se joue
depuis 20 mois. 25 000 8pectateurs
l'ont vue dans une salle louée
longtemps d'avance. Les jeunes y
tiennent la plus grande place. fi
est vrai que le théâtre de Bâle
leur offre un tarif réduit, quel
que soit le nombre des acheteurs
à plein tarif. La mise en scène
de Hans Bauer offre une commu-
nication totale avec le spectateur.
Quant au personnage de I.ucky
(Peter Brogle), je n'ai jamais vu
une interprétation aussi bowe-
versante du rôle.
JulÛl Tardy.Marcw
La Q!!inzaine Littéraire, du 1
er
au 15 juillet 197Q
25
LETTRE
DE BERLIN
Une COnInIune
Kommune 2
Versuch der Revolutionierung
des bürgerlichen
Individuums
Oberbaum éd., 311 p.
Berlin-Ouest.
L'idée est r é pan due dans
l'extrême-gauche que la révolu-
tion changera l'homme, que l'ins-
tauration d'un système politique
nouveau entraînera une transfor-
mation profonde des rapports hu-
mains. Rares sont ceux que préoc-
cupent les modalités psychologi-
ques de cette transformation et,
ce qui importe peut-être davan-
tage) les problèmes psychiques
que posc aujourd'hui la lutte po-
litique aux militants eux-mêmes.
La commune berlinoise dont le
rapport vient de paraître a tenté
de résoudre ces deux questions à
la fois: elle a anticipé, par l'expé-
rience communautaire, un ordre
social radicalement différent; en
même temps, cette forme de vie
était destinée à rendre ceux qui
la pratiquaient plus aptes à l'en-
gagement révolutionnaire; il
s'agissait de modifier un caractère
formé par une éducation bour-
geoise dont les normes étaient in-
tériorisées.
La «Kommune 2 » fut créée à
Berlin-Ouest début 1967 par un
groupe de militants du S.D.S. lSo-
zialistischer Deutscher Student.en-
bund, Association des étudiants
socialistes allemands). A cette
époque existait déjà la «Kom-
mune 1 », qui devint célèbre par
ses actions provocantes. L'inten-
tion première des promoteurs de
la seconde commune était de vivre
ensemble pour faire du travail
politique en commun. Cette ten-
tative se solda par un échec : les
membres de la commune avaient
de sérieuses difficultés indivi-
duelles qui les empêchaient de se
consacrer librement à l'activité
politique: «Nous réalisâmes de
plus en plus clairement qu'un tra-
vail collectif était impossible sous
la pression de nos problèmes per-
sonnels, aussi longtemps que nous
ne les avions pas affrontés. »
Tirant les conséquences de cet
échec, ils se regroupèrent en été
1967 pour recommencer d'une fa-
çon différent.e: la priorité serait
donnée à la solution des problè-
mes personnels, car «nous devons
nOlIS transformer nous - mêmes
26
avant de pouvoir changer la réa-
lité sociale ». Un appartement de
7 pièces fut loué, où emménagè-
rent 3 femmes et 4 hommes, âgés
de 19 à 29 ans, et deux enfants:
Nessim, un garçon de 3 ans et
9 mois, une fille, Gricha, de 2 ans
et 9 mois.
La commune s'est dissoute en
été 1968, elle aura duré près de
deux ans. Le rapport de son exis-
tence difficile, passionnée, vécue
avec une sensibilité aiguë et des
exigences radicales, a été rédigé
collectivement par ses anciens
membres. Le livre s'ordonne non
selon la chronologie, mais d'après
des thèmes: l'organisation de la
vie quotidienne, l'éducation des
enfants, l'activité politique, les
conflits et la psychanalyse de
groupe.
La vie quotidienne fut organi-
sée de façon à éviter une division
du travail d'après les sexes. A
tour de rôle, tous les membres,
deux par deux, faisaient le ména-
ge et s'occupaient des enfants.
Ainsi était rompue la monotonie
d'une existence faite de travaux
ménagers constamment recom-
mencés. Sur ce plan, l'égalité des
hommes et des femmes s'instaura
sans difficultés.
L'aspect le plus nouveau et le
plus captivant de l'expérience
communautaire est sans conteste
l'éducation collective des enfants.
Tous les membres s'accordaient
sur la nécessité de créer avec eux
un autre rapport que la famille
traditionnelle. Une théorie de
l'éducation antiautoritaire était
inexistante, à part quelques essais
datant des années 20 (Véra
Schmidt, Wilhelm Reich et le
mouvement sex-pol); il fallait
donc partir de zéro et oser expé-
rimenter, en corrigeant les erreurs
au fur et à mesure par une ré-
flexion théorique. L'idée générale
était d'éduquer les enfants à l'au-
tonomie.
Nessim vivait dans la commune
avec son père, Gricha avec sa
mère ; tous deux étaient trauma-
tisés par des événements anté-
rieurs et profondément liés à leur
père et à leur mère. L'éducation
collective réussit à réduire pro-
gressivement cette fixation: les
enfants s'attachèrent peu à peu
aux membres de la commune, qui
s'occupaient d'eux autant que
leurs parents. La possibilité de
décharger leurs affects sur d'au-
tres adultes leur permit de mani-
fester des agressions contre leur
père et leur mère, au lieu de
devoir les refouler, comme c'est
le cas dans la famille tradition-
nelle. De leur côté, les adultes
apprirent lentement à communi-
quer avec les enfants et à com-
prendre leurs besoins. Craignant
au début de prononcer des inter-
dictions, ils réalisèrent par la sui-
te qu'ils recouraient à la manipu-
lation pour influencer les enfants
dans leur sens et changèrent d'at-
titude: «Quand cela nous sem-
blait inévitable, nous avons préfé-
ré formuler des interdictions clai-
res (en essayant de les motiver)
plutôt que d'empêcher les en-
fants par des trucs de faire certai-
nes choses : utiliser le tourne-dis-
que, jouer dans la chambre de
travail. » .
Dans le cadre d'une telle édu-
cation, la sexualité prenait une
importance particulière car, pour
les «communar.ds », l'épanouisse-
ment de l'adulte dépend des res-
trictions imposées à la jouissance
de l'enfant. Ils s'efforcèrent non
seulement de tolérer mais d'ap-
prouver affectivement la sexualité
enfantine. Ils encouragèrent l'in-
térêt et les jeux sexuels de Nes-
sim et Gricha, tout en insistant
sur «réquivalence fonctionnelle
des organes génitaux masculins et
féminins », afin d'éviter la valori-
sation traditionnelle du sexe mâ-
le.
Les enfants allaient au jardin
d'enfants municipal; ils commen-
cèrent par le faire avec plaisir,
puis manifestèrent une aversion
croissante à son égard. L'éduca-
tion discipline qu'ils y recevaient
était en contradiction flagrante
avec celle de la commune. En
collaboration avec d'autres mili-
tants du S.D.S., celle-ci entreprit
de créer des jardins d'enfants se-
lon sa propre conception; des
magasins désaffectés furent loués
à cet effet, d'où le nom de «Kin-
derladen» (magasin d'enfants).
Actuellement, il en existe à Ber-
lin-Ouest un nombre considérable.
L'expérience communautaire
n'a pas assez duré pour permettre
des conclusions définitives en ma-
tière d'éducation collective; il
n'est par exemple pas possible de
dire aujourd'hui quelle influence
elle exerce sur des conflits déci-
sifs tels que le complexe d'Œdi-
pe. La commune ne prétend pas
livrer un modèle, elle a voulu
frayer une voie qu'elle résume
ainsi: «Etre antiautoritaire ne
signifie pas abandonner complè-
tement les enfants à eux-mêmes,
mais empêcher que la soumission
autoritaire ne soit ancrée dans la
structure caractérielle.»
Beaucoup plus ardue que l'édu-
cation des enfants se révéla l'évo-
lution des adultes. Tous étaient
partis de l'idée que l'existence
collective se justifiait seulement si
elle accroissait l'aptitude de cha-
cun à s'engager dans la lutte poli-
tique. Les études universitaires
que les hommes avaient commen-
cées leur avaient donné un senti-
ment de frustration et d'isolement.
Ils voyaient dans la commune la
possibilité de faire un travail col-
lectif qui alliât la productivité au
plaisir. Mais tous les projets dans
ce sens échouèrent; une activité
commune satisfaisante ne put
être trouvée, ni dans le domaine
de la théorie, ni dans celui de
la pratique politique. Les fem-
mes surtout retrouvaient le malai-
se qu'avait suscité en elles l'enga-
gement au sein du S.D.S. : la lutte
politique et le travail théorique
leur semblaient abstraits, sans
rapport immédiat avec leurs
problèmes personnels. Pour tous,
les inhibitions et les conflits indi-
viduels resurgissaient continuelle-
ment: « Nous étions toujuurs re-
jetés sur nous-mêmes: sur nous-
mêmes comme des individus qui
avaient peur, qui ne savaient tra-
vailler collectivement mais seule-
. ment en tallt que concurrents in-
divicf,ualistes, ... qui craignaient
rautorité, que ce fût la police,
la justice, le professeur, une ve-
de,t,te S.D.S. ou un membre du
groupe... »
Ainsi les «communards» fu-
rent amenés à se préoccuper de
plus en plus de leurs difficultés
psychiques. Ils tentèrent au fil du
temps d'élaborer une méthode,
basée sur la psychanalyse, qui
leur permît de «travailler» leurs
conflits. Dès les premiers jours de
la commune, ils avaient commen-
cé par des conversations, où cha-
cmi racontait à sa guise «sa vie
et ses tourments. C'était à peu
près les mêmes pour tous: diffi-
cultés de travail, peur de l'auto-
rité, problèmes sexuels. A l'en-
contre de la «Kommune 1 qui
avait solennellement décrété l'abo-
lition du couple, la seconde com-
mune a récusé tout dogmatisme
à cet égard. La plupart de ses
membres vivaient en couple.
berlinoise
INFORMATIONS
Il s'avéra bientôt que cette fa-
çon de discuter ne résolvait rien.
Après une phase de désarroi, on
décida de pratiquer une psycha.
nalyse systématique de groupe;
des séances régulières furent insti-
tuées. Leurs procès-verbaux té·
moignent de la confusion qui y
régnait et du danger de mener en
amateurs une «analyse sauva-
ge ».
Un psychanalyste munichois
appelé à l'aide proposa qu'au lieu
de se faire analyser par le grou-
pe, chacuu ait son propre «ana-
lyste» déterminé. Cc conscil fnt
suivi: chacun devenait à la fois
« patieut» el «analyste ». Le
groupe investit une énergie consi-
dérable dans son analyse, qui don-
na deux résultats positifs: la pos-
sibilité d'exprimer des affects
sans provoquer de réactions hos-
tiles eut un effet libérateur, et
l'accroissement de la sensibilité à
l'égard d'autrui créa une atmos-
phère quotidienne dépourvue de
contrainte.
Mais l'analyse eut aussi des
conséquences négatives, qui fini-
rent par l'emporter. EUe «psy·
ehologisa» la vie quotidienne:
les gestes, les paroles, les actions
de chacun étaient perpétuelle-
ment l'objet d'une interprétation
freudienne de la part du groupe.
En outre, un réseau complexe de
transferts mutuels se tissa, qui en-
richit les rapports affectifs mais
suscita de fortes tensions. Le grou-
pe se repliait sur lui-même:
«Plus tard, nous réalisâmes
qu'une situation se répétait, de
façon presque insensible, que
nous croyions dépassée depuis
longtemps : la surcharge émotion-
nelle de la famille.»
L'attentat contre Rudi Dutschke
en avril 1968 et les manifestations
anti-Springer qui suivirent arra-
chèrent la commune à ses pro-
blèmes internes et interrompirent
ranalyse. Par la suite, certains re-
fusèrent de la reprendre, soit
parcc que le travail politique leur
semblait plus important, soit par-
ce qu'ils n'en avaient pas la force
psychique. La mère de Gricha, en
revanche, y tenait énormément.
Ces intérêts contradictoires ne pu-
rent être conciliés. La communc
vivota quelque temps encore pour
se désagréger en été
La «Kommune 2» s'est donc
achevée sur un échec. Aucun de
ses membres n'envisage pourtant,
daus la conclusion du livre le
retour à une forme de vie non
collective. Leur exigence d'allier
l'activité politique et la vie privée
reste posée, et une commune leur
semhle le seul moyen d'y répon-
dre.
La faillite semhle due à plu-
sieurs facteUl's : elle illustre la dif-
ficulté de changer délihérément
un caractère déjà formé; les
moycns dont disposaient les
« communards» étaient cel·taine-
ment insuffisants; la psychana-
lyse n'a pas donné les résultats
escomptés : elle cst inadéquate au
but qu'ils se proposaient ou elle
a été mal faitc. De plus, l'activité
politique et la transformation de
«.l'individu bourgeois» s'excluent
peut-être, tant que cette dernière
exige un repli complet du groupe
sur lui-même.
Toujours est-il que cette expé.
rience rcste exemplaire. Les
« communards» en ont pleine-
ment assumé les risques: ils ont
osé vivre, dans toute leur acuité,
les difficultés, les angoisses, les
conflits. «Révolutionner l'indi·
vidu bourgeois », c'est commencer
par s'affronter soi-même.
Nina Bakman
LES PRIX
Le prix Roger Nimier 1.970 a été
attribué à Robert Quatrepoint pour son
roman, publié aux éditions Denoël:
Mort d'un Grec.
Jacqueline Kahn-Nathan et Gilbert
Tordjman ont obtenu le Prix Fagon
1970 pour leur étude intitulée le Sexe
en questions. Une expérience d'édu-
cation sexuelle dans la région pari·
sienne, et publiée dans la collection
• Femme. chez le même éditeur.
Le Prix Charles Perrault, créé cette
année. a été attribué à Italo Calvino
pour son roman le Baron perché (Gal-
limard).
Le Prix du Rassemblement Breton a
couronné l'ouvrage de Jean Markale.
les Celtes et la civilisation celtique,
publié aux éditions Payot.
Le Grand Prix Inter-Clubs du Théâtre
1970 a été décerné au spectacle de
la Gaîté-Montparnasse: Un jour dans
la mort de Joe Egg, pièce de Peter
Nichols (adaptation française de Clau-
de Roy, mise en scène de Michel
Fagadau). Le jury, qui représente une
centaine de groupes de spectateurs.
a attribué d'autre part les Prix Inter-
Clubs à la Mise en pièces du Cid
(mise en scène par Roger Planchon)
au Théâtre Montparnasse et aux Non-
nes d'E. Manet (mis en scène par
Roger Blin) au théâtre de Poche-Mont-
parnasse.
Le Grand Prix de la Société des
Gens de Lettres a été décerné à Marc
Bernard pour Mayorquinas (Denoël,
LN).
LES EDITIONS
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DE
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La Q!!inzaine Littéraire, du let au 15 juillet 1970
27
COLLECTIONS
Les nouvelles
collections
Au Seuil
Une nouvelle collection aux éditions
du Seuil, qui s'annonce comme une
remarquable réussite commerciale et
technique: • Les Guides Seuil -, Sous
la direction de Jean-Pie Lapierre, ils
nous proposeront, à raison d'un guide
par département, des ouvrages très
complets qui se distinguent des gui-
des traditionnels et, notamment, des
• Guides verts - du même éditeur, par
la diversité et la richesse des informa-
tions qu'ils apportent non seulement
aux touristes ou aux voyageurs occa-
sionnels, mais aussi à tout lecteur
curieux des de sa pro-
vince.
Les livres, abondamment illustrés
(200 illustrations dans chaque volu-
me), présentent, outre une étude géo-
graphique et historique approfondie
du département concerné, un réper-
toire de ses richesses artistiques et
touristiques, un inventaire de ses res-
sources sur tous les plans (chasse,
pêche, foires, manifestations diverses,
etc.). un lexique des noms et des
expressions régionales et, bien enten-
du, une cartographie très complète.
Ils seront vendus au prix de 12 F
le volume.
Premiers titres à paraître: la Seine
maritime, par Jean·Pie Lapierre: la
Corse, par Antoine Ottavi. En prépara-
tion, l'Isère et le Rhône.
Chez Aubier
Sous le titre de • Bibliothèque de
sciences religieuses -, une nouvelle
collection vient d'être créée en co-
édition entre Aubier Montaigne, les
éditions du Cerf, Delachaux et Niestlé
et Desclée de Brouwer. Dirigée par
Michel de Certeau, elle se propose
d'articuler sur les diverses disciplines
des sciences humaines (linguistique,
sociologie, psychologie, histoire, etc.),
une réflexion fondamentale en ce qui
concerne les sciences dites • religieu-
ses -. Premiers titres: Création et
séparation, étude exégétique du cha-
pitre premier de la Genèse, par Paul
Beauchamp: l'Articulation du sens,
discours scientifique et paorle de la
fol, par Jean Ladrière, qui traite ici
d'un problème d'ordre sémantique et
s'efforce, par l'analyse du langage,
d'ouvrir de nouvelles perspectives à
J'étude des rapports entre fol et
science.
28
FEUILLETON
par
Georges Perec
Au bout de ses. six mois de quaran-
taine, le nouvel arrivant est officielle-
ment déclaré novice. Cette nomina-
tion est l'occasion de deux manifes-
tations. La première est une cérémo-
nie d'intronisation qui se déroule sur
le Stade central, en présence de tous
les Athlètes: on enlève aux jeunes
gens leurs menottes, leurs fers et
leurs boulets et on leur remet l'in-
signe de leur nouvelle fonction: un
large triangle d'étoffe blanche qu'ils
cousent, pointe en haut, sur le dos
de leur survêtement. Un sous-direc-
teur de courses ou un chronométreur
prononce un petit discours dont les
termes varient rarement d'une céré-
monie à l'autre ou d'un officiel à
l'autre et qui, en souhaitant la bien-
venue aux futurs Athlètes, exalte ies
vertus du Sport et rappelle les grands
principes de l'idéal olympique. Puis,
pour clôturer la cérémonie, une ren-
contre amicale, c'est-à-dire dont les
résultats ne feront l'objet d'aucune
homologation et ne donneront lieu à
aucune récompense, réunit les Athlè-
tes et les novices.
La seconde manifestation, de carac-
tère beaucoup plus privé, a lieu dans
les chambrées des villages. D'abord
secrète et clandestine, elle a fini par
être reconnue par l'Administration qui,
selon sa politique habituelle, n'a pas
cherché à l'interdire mais s'est con-
tentée d'en codifier le déroulement.
L'objet de cette manifestation est de
choisir parmi les Athlètes celui qui
sera le Protecteur du nOVIce, c'est-à-
dire celui qui se chargera de son
entraînement, qui le guidera sur les
stades, qui lui enseignera les techni-
ques du' sport, les règles sociales, les
marques extérieures de respect, les
coutumes du village. C'est lui, évidem-
ment, qui viendra à son secours cha-
que fois qu'il sera menacé. En échan·
ge, le novice servira ce tuteur attitré
avec dévouement et reconnaissance:
il lui fera son lit chaque matin, lui
apportera son bol de porridge,. lui
lavera son linge et ses gamelles, lui
servira son repas de midi; il veillera
au bon état de son équipement spor-
tif, de ses maillots, de ses chaussures
de compétition. Accessoirement, il
lui servira de giton.
Il faut évidemment être classé pour
avoir l'honneur de protéger un novice.
On peut se rappeler qu'il y a, dans
chaque village, 330 Athlètes dont 66
sont classés régulièrement, c'est-à-dire
ont gagné leur nom dans les cham-
pionnats de classement, et une ving-
taine, au maximum, de crouilles qui
ont réussi à se décrocher une Iden-
tité en triomphant dans les Sparta-
kiades. Or l'effectif des novices oscille.
nous l'avons vu, entre 50 et 70. Il
pourrait donc y avoir à peu près au-
tant de protecteurs que de protégés.
Mais ce serait méconnaître profondé-
ment la nature de la société W que
de croire qu'il pourrait en être ainsi.
En fait, ia désignation du tuteur est
déterminée par l'issue d'un combat
singulier que se livrent les deux meil-
leàrs champions du village, c'est-à-dire
ceux qui sont au moins Champions
Olympiques et dont le nom est pré-
cédé de l'article défini (le Kekkonen,
le Jones, le -McMillan, etc.) S'il y a
plusieurs champions olympiques dans
un village, ce qui est fréquent puis-
qu'il y a 22 champions olympiques et
4 villages, on choisit en priorité ceux
qui ont triomphé dans les disciplines
dites nobles: les courses de vitesse
d'abord, le 100 m, le 200, le 400, puis
le saut en hauteur, le saut en Ion·
gueur, le 110 m haies, les courses de
demi-fond, etc., jusque, en désespoir
de cause, aux pentathlons et déca-
thlons.
En règle générale donc, la plupart
des novices se retrouvent avoir pour
protecteur attitré l'un ou l'autre de
ces deux super-champions; il peut ar-
river qu'on se les dispute âprement
et que leur obtention fasse l'objet
d'une lutte sanguinaire: mais, le plus
souvent, le partage se fait par accord
tacite: chaque champion choisit à tour
de rôle, selon les arrivages, dans le
lot des novices et le combat singu-
lier qui les oppose se limite à quel-
ques invectives topiques et à un simu-
lacre de corps à corps.
On conçoit ainsi aisément comment
cette institution, qui ne visait au dé-
part que la seule relation des Anciens
et des Nouveaux, un peu à l'image de
ce qui se pratique régulièrement dans
les collèges et dans les régiments, a
pu devenir sur W la base d'une orga·
nisation verticale complexe, d'un sys-
tème hiérarchique qui englobe tous
les sportifs d'un village dans un ré-
seau de relations en cascade dont le
jeu constitue toute la vie sociale du
village. Les protecteurs en titre n'ont
en effet que faire de leurs trop nom-
breux filleuls: ils s'en réservent deux
ou trois et monnayent les services
des autres auprès des autres Athlètes.
On aboutit ainsi à la formation de
véritllbles clientèles que les deux
champions de tête manipulent à leur
gré.
Sur. le plan strictement locai, le
pOl,lYQir des champions protecteurs est
immense, et leurs chances de survie
. considérablement plus grandes
ql,t6 celles des autres Athlètes. Ils
peuvent, par des brimades systématl-
ql,les, .filn les faisant harceier par leurs
novic.e.s et par leurs crouilles, en les
empêchant de manger, en les empê-
chllnt .de dormir, épuiser ceux de leurs
compatriotes dont ils ont le plus à
craindre, ceux qui se classent immé-
diatement derrière eux dans leur spé-
ceux qui les talonnent à cha-
que course, à chaque concours et
dont ils savent que la victoire serait
le signal d'une-·impitoyable vengeance.
Mais le système des clientèles est
aussi fragile qu'il est féroce. L'achar-
nement d'un adversaire ou le bon
plaisir d'un arbitre peuvent, en une
seconde, faire perdre au Champion ces
noms qu'il a si durement gagnés et
si sauvagement défendus. Et la masse
de ses fidèles se retournera contre
lui et ira mendier les bouchées, les
sucres et les sourires des Nouveaux
Vainqueurs.
(à suivre)
Livres publiés du 5 au 20 juin 1970
RaIlAlli 8
FRANÇAI8
.Samuel Beckett
Mercier et Camier
Editions de Minuit.
216 p" 15 F
Un roman inédit,
écrit en 1946 (voir
les nO' 1, 67, 82 et 93
de la Quinzaine).
• Joyce Mansour
Ça
Illustrations de Baj
Soleil Noir, 160 p" 18 F.
Sept récits d'érotisme,
de cruauté et d'humour
noir.
Ph. Mestre
Quand flambaIt le
bocage
Laffont. 416 p., 20 F.
Un roman d'amour et
d'action qui a pour
toile de fond
l'insurrection
vendéenne de 1795.
Jean-Pierre Milovanoff
La fête interrompue
Editions de Minuit,
112 p., 9 F.
Le premier roman
d'un jeune auteur
de 30 ans.
Reine Silbert
Les simples
rencontres
Edition Spéciale,
208 p" 19 F.
Dans le Paris de mai
1968, une jeune femme
fait son éducation
sentimentale
et politique.
Georges Thinès
Les effigies
Gallimard, 240 p., 17 F.
Inspiré de • L'Anabase -
de Xénophon, un
pèlerinage lyrique
aux sources de
l'enfance et de
l'humanité.
ROIIAIII8
.TRAIIIGBRS
Rennie Alrth
Rapt
Trad. de j'anglais
par J. Rosenthal
Laffont, 304 p" 20 F.
Dans la tradition
du film • Le Pigeon-,
un roman qui mêle
savoureusement
"humour anglais
à la fantaisie
italienne.
• Jorge Amado
Les pâtres de la nuit
Trad. du brésilien
Stock, 352 p., 26 F.
Une comédie humaine
qui a pour toile
de fond Bahia, par
un des principaux
représentants du
roman brésilien
d'aujourd'hui.
John Brunner
Le long labeur
du temps
Trad. de l'américain
par A. Doremieux
Laffont, 224 p., 16 F.
Dans la collection
• Ailleurs et demain-,
un roman de science-
fiction sociologique
et historique d'un
ton très nouveau.
.Julio Gortazar
Tous les feux le feu
Trad. de l'espagnol
par L. Guille-Bataillon
Gallimard, 208 p.,
14,75 F.
Un recueil de huit
nouvelles, par l'auteur
de • Marelle - (voir
le n° 20 de la
Quinzaine) .
• William Golding
La pyramide
Trad. de l'anglais
par M.-L. Marlière
Gallimard, 272 p"
21,25 F.
Par l'auteur de
• Sa majesté des
mouches - et de
c La Nef - (voir le
n° 19 de la Quinzaine),
• Joyce Garol Oates
Des gens chics
Trad. de l'américain
Stock, 320 p., 20 F.
Par une des
romancières les plus
originales de la
génération américaine
actuelle, lauréate
du National Book
Award.
Gudrun Pausewang
Mariage bolivien
Trad. de l'allemand
Stock, 224 p., 20 F.
Une évocation
savoureuse de la vie
quotidienne des
Indiens dans les
hauts-plateaux
de Bolivie.
.André Bely
Poèmes
Edition bilingue
Adaptation par
Gabriel Arout
Gallimard, 128 p., 16 F.
Ghérasim Luca
Héros-Limite
3 dessins de J. Hérold
Soleil Noir, 96 p.,
12 F.
Réédition d'un
ouvrage paru en 1953
et devenu
introuvable.
Poèmes de l'année
1970
choisis et présentés
par A. Bosquet
et P. Seghers
Seghers, 192 p"
16,50 F.
Un florilège des
meilleurs poèmes
publiés en 1969.
REEDITION8
CLASSIQUES
Georges Bataille
Œuvres complètes
Tome 1: Premiers
écrits (1922-1940).
Histoire de l'œil.
L'anus solaire.
Sacrifices. Articles
Texte établi et annoté
par Denis Hollier
Présentation de
M. Foucault
32 pl. hors texte
Gallimard, 664 p.• 55 r.
Georges Bataille
Œuvres complètes
Tome 1\: Ecrits
posthumes
(1922·1940)
Texte établi
et annoté par
Denis Hollier
Gallimard, 464 p., 42 F.
Une nouvelle forme d'équipement culturel
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de réunion, centre médico-scolaire
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f 1 Salle de sp'orts avec gradins (1000 places)
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.; g / Piscine
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,,;,., ,p i 1 Formation professionnelle
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k / Centre d'action sociale,
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accueil des anciens
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29
Livres publiés du ; au 20 juin 1970
Auguste Comte
Œuvres: Tomes VII,
VIII, IX et X
Le système de politique
positive ou Traité
de sociologie
Anthropos, 850, 650,
650 et 800 p.
200 Fies 4 vol.
MEMOIRES
BIOGRAPHIES
F. d'Hautefeuille
Le tourment de
Simone Weil
Préface de
J. M. Perrin
Desciée de Brouwer,
207 p., 17,20 F.
Simone Weil ou le
drame d'un esprit
écartelé entre
l'optimisme militant
et le pessimisme
spirituel.
Jeanine Huas
Juliette Drouet ou
la· passion
romantique
Hachette, 320 p., 25 F.
Une biographie
approfondie de la
compagne de Victor
Hugo, étayée sur de
nombreux documents
inédits.
Ho Chi Minh,
notre' camarade
Souvenirs de
militants français
rassemblée par
Léo Figuières
et Ch. Fourniau
8 hors-texte
Editions Sociales,
272 p., 14,50 F.
Un recueil de
souvenirs qui permet
de comprendre la
personnalité réelle
de l'Oncle Ho' et les
raisons des combats
et des victoires du
peuple vietnamien.
CBITI-,UIZ
HISTOIR.
LITTERAIRE
André Bleikasten
François Pltavy
Michel Gresset
William Faulkner
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A. Colin, 384 p.,
13,80 F.
Un dossier littéraire
comprenant une
présentation et
l'étude des deux
romans les plus
importants de l'auteur:
• As 1 lay dying - et
• Light in August -.
Henri Brémond
Maurice Blondel
Correspondance
établie, présentée et
annotée par A. Blanchet
Aubier-Montaigne,
512 p., 42 F.
Alain Jouffroy
La fin des alternances
Gallimard, 312 p.,
23,25 F.
Une suite de textes
qui ont pour point
de départ la rencontre
du poète avec Breton
en 1946 et qui éclairent
son propre itinéraire
ainsi que celllj de
la poésie
contemporaine dans
son ensemble.
Monique Jutrin
Panaït Istrati,
un chardon déraciné
Maspero, 304 p.,
20,80 F.
Une étude critique
et une biographie très
fouillée de cet exilé
roumain devenu
écrivain français à
l'âge de quarante ans.
Jean-José Marchand
Sur «Mon cœur mis
à nu,. de Baudelaire
L'Herne, 308 p., 26,87 F.
Une glose minutieuse,
où l'auteur s'est
efforcé de dégager
l'enseignement du
poète pour les temps
que nous vivons.
Henry Miller
de' Pa,is
avec Georges Belmont
Stock, 130 p., 18 F.
Une série d'entretiens
enregistrés en
septembre 1969
pour l'O.R.T.F.
Janine Mossuz
André Malraux
et le gaullisme
6 hors-texte
A. Colin, 316 p., 35 F.
Une étude littéraire
et politique dont le
thème central est
celui de la fidélité
contestée de Malraux
à l'idéal de sa
jeunesse.
Pierre Spriet
Michel Grivelet
Shakespeare :
Richard III
A. Colin, 208 p., 8,80 F.
Une étude approfondie
de l'une des
principales pièces
de Shakespeare.
SOCIOLOGIE
PSY-CSOLOGIE
André Berge
L'enfant au caractère
difficile
Hachette, 256 p.
17,50 F.
Par le directeur du
Centre psycho-
pédagogique de
l'Académie de Paris.
F. Chazel
R. Boudon
P. Làzarsfeld
L'analyse des
processus sociaux
Sous l'égide de l'Ecole
Pratique des Hautes
Etudes
Mouton, 413 p., 38 F.
Un recueil de textes
consacrés aux divers
types d'analyse
dans le temps.
F. Donovan
Education stricte
ou éducation libérale
Trad. de l'américain
par Simone Roux
Laffont, 288 p., 22 F.
Un bilan des plus
objectifs sur les '
recherches effectuées
depuis un siècle
et demi sur le
comportement et
l'éducation de
l'enfant.
Fernand Dumont
Dialectique de
l'objet économique
Préface de
L. Goldmann
Anthropos, 382 p., 27 F.
Une critique
épistémologique des
sciences humaines
qui se situe à la fois
I.a sphère des
concepts et de la
logique et dans celle
des pratiques sociales
modernes.
Denise Jodelet
Jean Vi et
Philippe Besnard
La psychologie sociale
Une discipline en
mouvement
Préface de S. Moscovici
Sous l'égide de l'Ecole
Pratique des Hautes
Etudes
Mouton, 470 p., 34 F.
Un instrument de
travail et de réflexion
appuyé sur l'analyse
de textes de référence
et sur une approche
critique des problèmes
de la recherche.
• Henri Lefebvre
Du rural à l'urbain
Ed. Anthropos,
285 p., 25 F.
L'opposition
conflictuelle entre la
campagne et la ville
et son dépassement.
Henri Mendras
La fin des paysans
.Changement et·
innovations dans ,les
sociétés rurales
françaises
A. Coiin, 312 p.,
11,80 F.
La substitution à la
civilisation paysanne
traditionnelle de la
nouvelle civilisation
technicienne.
Sexualité humaine
Ouvrage collectif
Aubier-Montaigne,
304 p., 21 F.
Un ensemble-d'études
qui présentent la
sexualité humaine
en fonction des
diverses approches
dont elle est
aujourd'hui l'objet.
Denis Szabo
Déviance et
criminalité. Textes
A. Colin, 384 p.,
13,80 F.
Un recueil de textes
de sociologues
français et étrangers
sur )es. pr.oblèmes
majeurs de la
criminologie.
PHII.OSOPHIJI
Martial Géroult
Spinoza
1. Dieu (Ethique, 1)
Aubier-Montaigne.
624 p., 45 F.
Réédition d'un
important ouvrage,
considéré comme
une éclatante
démonstration
d'analyse structurale
appliquée à une œuvre
philosophique.
.Karel Kosik
La dialectique du
concret
Trad. de l'allemand
par R. Dandeville
. Maspero, 176 p.,
14,80 F.
Par un militant
communiste tchèque,
un ouvrage considéré
comme l'un des grands
textes de la
philosophie marxiste.
Michel Piclin
La notion de
transcendance
A. Colin, 304 p., 70 F.
Le sens de cette
notion et son évolution
de Platon à
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Marcel Cohen
Toujours des regards
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Editions Sociales.
352 p., 45 F.
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J.-B. Barbier
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La Librairie Française,
éd., 160 p., 18 F.
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Panorama du siècle
élisabethain
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Choix de textes,
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Seghers, 256 p., 25 F.
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Trad. de l'anglais
Stock, 304 p., 28 F.
La vie publique et
privée de sept papes
dont les dépravations
devaient conduire à
la Réforme.
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La civilisation de
l'Europe classique
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héliogravure, 8 pl.
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Arthaud, 876 p., 102 F.
La civilisation de
l'Europe classique
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diversité. Réédition.
Abba Eban
Mon peuple,
histoire du peuple
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Buchet-Chastel,
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d'Israël, un ouvrage
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et philosophique, qui
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les faits, les mythes
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. la vie et la pensée
du peuple juif.
Michel Nouhaud
Panorama du siècle
de Périclès
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Seghers, 256 p., 25 F.
Collection • Panoramas
illustrés -.
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Mayerling: la mort
trouble
Trad. de l'américain
par M. Ponty-Audiberti
8 p. de photos
Laffont, 256 p.,
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minutieuse sur le
drame de Mayerling.
POLITIQUB
ECONOMIE
Gene E. Bradley
Le défi des années
1970 - Europe-
Amérique: un marché
de 500 millions de
consommateurs
France-Empire, 364 'p.,
25,50 F. .
Une étude synthétique
réalisée dans le
cadre du Conseil
Atlantique.
Jacques Capdevielle
René Mouriaux
Les syndicats ouvriers
en France
A. Colin/U 2
Les fondements
historiques, les
structures, le champ
d'action., les moyens
et les problèmes
actuels du syndicalisme
français.
Charles Carter
La richesse
Trad. de l'anglais
Stock, 192 p., 21 F.
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vÎce-chancelier de la
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Nicolaï Ceausescu
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coopération
internationale
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Par le président de
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de Roumanie.
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politique
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Gallimard
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Les bienheureux de la désolation
(Le Seuil)
Des Français (Flammarion)
La maison de papier (Grasset)
Fleur d'agonie (Grasset)
L'iris de Suze (Gallimard)
Chien blanc (Gallimard)
Portnoy et son complexe (Gallimard)
Discours et messages (Plon)
La joie des pauvres (Gallimard)
Voyages avec ma tante (Laffont)
Œuvres complètes 1 et Il
Bliche ou l'herbe rance
Depuis toujours déjà
Andreas et autres récits
Sept jours chez les Silberstein
Trio
La famille Moskat
Le frémissement du voile
La poétique de Dostoïevski
Problèmes de la poétique de
Dostoïevski
Calcul économique et formes de
propriété
La grande Terreur
La société bloquée
L'univers du Moyen Age
Philosophie des sciences sociales
La révolution urbaine
Rabelais au ·futur
Le spectacle Intérieur
Charles Bettelheim
ESSAIS
LITTERATURE
Robert Conquest
Michel Crozier
Friedrich Heer
Paul Lazarsfeld
Henri Lefebvre
Jean Paris
Jean Pommier
Mikhaïl Bakhtine
Hervé Bazin
Georges Bataille
Jacques Chatain
André Frénaud
Hoffmannstahl
Etienne Leroux
Ann Quin
1. B. Singer
W. B. Yeats
Liste établie d'après les renseignements donnés par les libraires suivants:
Biarritz, Barberousse. - Brest, la Cité. - Dijon, l'Université. - Issoudun,
Cherrier. - Lille, Le Furet du Nord. - Montpellier, Sauramps. - Nice,
Rudin. - Orléans, Jeanne d'Arc. - Paris, les Aliscans, du Bols, au Charlot
d'or, la Hune, Julien-Cornic, Marceau, Présence du temps, Variété. - Ren·
nes, les Nourritures· terrestres. - Royan, Magellan. - Strasbourg, les
Facultés, les idées et les arts. - Toulon, Bonnaud. - Vichy, Royale.
2 Roger Peyrefitte
3 Françoise Mallet-Jorris
4 Christine de Rivoyre
5 Jean Giono
6 Romain Gary
7 Philip Roth
8 Charles de Gaulle
9 Zoé Oldenbourg
10 Graham Greene
Léon Barsacq
Le décor de film
Préface de René Clair
120 illustrations
Seghers, 440 p., 35 F.
Une étude très
complète de l'évolution
historique et de la
technique du décor,
de sa conception· .
à sa réalisation.
H. A. Werner
Dix-huit secondes
pour survivre
Trad. de l'américain
par J. Bricard
16 p. de photos
Laffont, 496 p., 28 F.
La guerre et le
nazisme vus par un
officier allemand qui
participa à la bataille
de l'Atlantique comme
commandant d'un
• U-boote '.
Le livre des
travailleurs africains
en France
Sous l'égide de l'Union
Générale des
Travailleurs Sénégalais
en France.
Maspero, 204 p.,
14,80 F.
Un dossier complet
sur les conditions de
l'émigration des
travailleurs sénégalais
avant et après
l'indépendance de
leur pays.
Hubert Nyssen
L'Algérie en 1970
telle que je l'ai vue
Arthaud, 160 p., 19,50 F.
Une étude d'ensemble
sur l'Algérie après
huit ans
d'indépendance.
O. Reile
L'Abwehr ou le
contre-espionnage
allemand en France
de 1935 à 1945
Préface de Rémy
France-Empire, 320 p.,
19 F.
Par celui qui fut
l'adjoint de l'amiral
Canaris qui le chargea
du contre·
espionnage en France
à partir de 1935.
George Saint-George
La Sibérie
Trad. de l'américain
32 illustrations
Stock, 352 p., 30 F.
A la découverte d'une
Sibérie qui serait à
l'U.R.S.S. ce qu'est le
Far-West aux
Etats-Unis.
'l'B*ATRB
CINEMA
Robert Ambelain
Jésus ou le mortel
secret des Templiers
Coll. • Les énigmes
de l'univers»
Laffont, 400 p., 18 F.
Un décryptage insolite
de la vie de Jésus
appuyé sur l'histoire
des Templiers.
Neil Armstrong
Michael Collins
Edwin E. Aldrin
Premiers sur la lune
Trad. de l'américain
par Frank Straschitz
Epilogue d'A. C. Clarke
Coll. • Ce jour-là»
28 p. de hors-texte
Le récit complet de
la conquête de la lune
par ceux qui l'ont
vécue.
Jacques Chancel
Radioscopie
Laffont, 312 p., 18 F.
Dix entretiens réalisés
pour France-Inter,
avec Bardot,
Mitterrand, Montherlant,
Pouillon, etc.
Jean. Daubier
Histoire de la
révolution culturelle
prolétarienne en
Chine
Màspero, 306 p.,
18,10 F.
Une étude qui offre
la particularité d'être
le fruit d'une
expérience vécue.
Jeanne Delais
Les enfants de l'auto
Gallimard, 212 p., 17 F.
Un dossier constitué
par des témoignages
d'enfants sur un des
plus importants
phénomènes de
civilisation de notre
temps: l'automobile.
Victor Franco
La grande aventure
du Club Méditerranée
Laffont, 344 p., 15 F.
L'histoire du célèbre
club de vacances,
devenu, en vingt
années, avec un
million d'adhérents,
l'une des plus
puissantes
organisations de
loisirs actuelles.
Mohamed LebJaoui
Vérités sur la
révolution algérienne
Gallimard, 256 p., 24 F.
Une série de
témoignages
irrécusables, par un
de ceux qui furent
parmi les dirigeants
de la Révolution.
DOCUIIENTS
Léon Trotsky
Nos tâches politiques
suivi de deux textes
de Rosa Luxemburg
et de Lénine
Edition établie par
Boris Fraenkel
Belfond, 256 p., 26 F.
La première réédition,
depuis sa parution
en russe en 1904, à
Genève, du plus
violent réquisitoire
Jamais rédigé
contre Lénine.
Mémoires d'un vieux
bolchevik
Maspero, 196 p.,
14,80 F.
Un recueil de textes
provenant d'Union .
soviétique et édités
par le Samisdat.
Pierre Naville
Nouveau Leviathan;
Tomes Il et III:
Le salaire socialiste,
Anthropos, 550 p.,
et 35 F le volume.
Voir le nO- 97 de la
Quinzaine.
la condition de la
femme
Editions Sociales,
176 p., 12,35 F.
Une étude sociologique,
politique et
économique sur
l'évolution de la
condition féminine
dans les sociétés
industrielles.
l. Durànd-Reville
Les investissements
privés au service
du tiers monde
Préface de
Gaston Leduc
France-Empire,
372 p., 29,50 F.
Un spécialiste fait le
bilan de l'aide privée
aux pays du
tiers monde.
André Kaspi
La vie politique
aux Etats-Unis.
19 tableaux, 5 cartes
et schémas, index,
bibliographie
A. Colin, 416 p.,
13,80 F.
L'évolution du système
politique américain
de 1776 à 1945 et
son fonctionnement
actuel.
Leonev
De Gaulle devant
ses juges
Nouvelles Editions
Debresse, 288 p. 23 F.
Un réquisitoire violent
pour le procès moral
et politique de
"homme d'Etat, appuyé
sur une documentation
très précise.
ta Q!!inzaine. Littéraire. du le. au 15 juillet 1970
31·
Pour
une bibliothèque
idéale
La seule collection qui offre,
en plus d'un essai critique, l'analyse
détaillée des ouvrages de rauteur,
les jugements les plus autorisés portés
sur l'homme et sur l'œuvre,
suivis d'une abondante bibliographie.
Dernier volume paru:
reton
édité au format de poche, chaque volume 5,30 F
Montherlant
Gide
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/ Michaux
Clauuel /
Kafka / Céline
Supervielle
encore disponibles sous l'ancienne présentation
ARAGON 1 ARLAND 1 AUDIBERTI 1 AYME 1 BAZIN
BEAUVOIR 1 BERNANOS 1 BUTOR 1 DRIEU LA ROCHELLE
GIONO 1 HEMINGWAY 1 JOUHANDEAU 1 JOYCE
T.E. LAWRENCE 1 LEAUTAUD 1 LORCA 1 MARTIN DU GARD
PASTERNAK 1 PONGE 1 QUENEAU 1 RENARD
SAINT-EXUPERY 1 SAINT-JOHN PERSE 1 SALACROU
SARRAUTE 1 SIMENON 1 VALERY 1 WHITMAN.
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GALLIMARD

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