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Georges GUSDORF

Professeur à l’Université de Strasbourg
Professeur invité à l’Université Laval de Québec

(1969)

Les sciences humaines et la pensée occidentale
Tome IV

Les principes de la pensée
au siècle des lumières
Un document produit en version numérique par Diane Brunet, bénévole,
Diane Brunet, bénévole, guide, Musée de La Pulperie, Chicoutimi
Courriel: Brunet_diane@hotmail.com
Page web dans Les Classiques des sciences sociales

Dans le cadre de: "Les classiques des sciences sociales"
Une bibliothèque numérique fondée et dirigée par Jean-Marie Tremblay,
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi
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C'est notre mission.

Jean-Marie Tremblay, sociologue
Fondateur et Président-directeur général,
LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES.

Cette édition électronique a été réalisée par mon épouse, Diane Brunet, bénévole,
guide retraitée du Musée de la Pulperie de Chicoutimi à partir de :

Georges Gusdorf

Les sciences humaines et la pensée occidentale.
Tome IV. Les principes de la pensée au siècle des lumières.

Paris : Les Éditions Payot, 1971, 550 pp. Collection : Bibliothèque scientifique.

[Autorisation formelle le 2 février 2013 accordée par les ayant-droit de l’auteur, par
l’entremise de Mme Anne-Lise Volmer-Gusdorf, la fille de l’auteur, de diffuser ce livre
dans Les Classiques des sciences sociales.]

Courriels : Anne-Lise Volmer-Gusdorf : annelise.volmer@me.com
Michel Bergès : michel.berges@free.fr
Professeur, Universités Montesquieu-Bordeaux IV
et Toulouse 1 Capitole

Polices de caractères utilisée :

Pour le texte: Times New Roman, 14 points.
Pour les notes de bas de page : Times New Roman, 12 points.

Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2008 pour
Macintosh.

Mise en page sur papier format : LETTRE US, 8.5’’ x 11’’.

Édition numérique réalisée le 29 septembre 2014 à Chicoutimi, Ville
de Saguenay, Québec.

Un grand merci à la famille de Georges Gusdorf pour sa
confiance en nous et surtout pour nous accorder, le 2 février
2013, l’autorisation de diffuser en accès ouvert et gratuit à
tous l’œuvre de cet éminent épistémologue français.

Courriel :
Anne-Lise Volmer-Gusdorf : annelise.volmer@me.com

Un grand merci tout spécial à mon ami, le Professeur
Michel Bergès, professeur, Universités Montesquieu-
Bordeaux IV et Toulouse I Capitole, pour toutes ses
démarches auprès de la famille de l’auteur et spécialement
auprès de la fille de l’auteur, Mme Anne-Lise Volmer-
Gusdorf. Ses nombreuses démarches auprès de la famille ont
gagné le cœur des ayant-droit.

Courriel :
Michel Bergès : michel.berges@free.fr
Professeur, Universités Montesquieu-Bordeaux IV
et Toulouse 1 Capitole

Avec toute notre reconnaissance,
Jean-Marie Tremblay, sociologue
Fondateur des Classiques des sciences sociales
Chicoutimi, le 29 septembre 2014.

Georges GUSDORF
Professeur à l’Université de Strasbourg
Professeur invité à l’Université Laval de Québec

Les sciences humaines et la pensée occidentale.
Tome IV. Les principes de la pensée au siècle des lumières.

Paris : Les Éditions Payot, 1971, 550 pp. Collection : Bibliothèque
scientifique.

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DU MÊME AUTEUR

LES SCIENCES HUMAINES
ET LA PENSÉE OCCIDENTALE.

I. DE L'HISTOIRE DES SCIENCES À L'HISTOIRE DE LA PENSÉE,
1966.
II. LES ORIGINES DES SCIENCES HUMAINES, 1967.
III. LA RÉVOLUTION GALILÉENNE (Tome I, Tome II), 1969.
IV. LES PRINCIPES DE LA PENSÉE AU SIÈCLE DES LUMIÈRES,
1971.
V. LA SCIENCE DE L'HOMME AU SIÈCLE DES LUMIÈRES (en
préparation).

SIGNIFICATION HUMAINE DE LA LIBERTÉ, 1962
POURQUOI DES PROFESSEURS ?, 1963.
L'UNIVERSITÉ EN QUESTION, 1964.

CHEZ D'AUTRES ÉDITEURS

LA DÉCOUVERTE DE SOI, 1948, épuisé.
L'EXPÉRIENCE HUMAINE DU SACRIFICE, 1948, épuisé.
TRAITÉ DE L'EXISTENCE MORALE, 1949, épuisé.
MÉMOIRE ET PERSONNE, 2 volumes, 1951, épuisé.
MYTHE ET MÉTAPHYSIQUE, Flammarion, 1953.
LA PAROLE, P.U.F., 1953.
TRAITÉ DE MÉTAPHYSIQUE, 1956, épuisé.

SCIENCE ET FOI AU MILIEU DU XXe SIÈCLE, Société Centrale
d'Évangélisation, 1956.

LA VERTU DE FORCE, P.U.F., 1957.
INTRODUCTION AUX SCIENCES HUMAINES, 1960, épuisé.
DIALOGUE AVEC LE MÉDECIN, Genève, Labor et Fides, 1962.
KIERKEGAARD, Introduction et choix de textes, Seghers, 1963.
LES SCIENCES DE L'HOMME SONT DES SCIENCES HUMAINES,
Publication de la Faculté des Lettres, Strasbourg, 1967.
LA NEF DES FOUS, UNIVERSITÉ 1968, Presses de l'Université Laval,
Québec ; publié en France sous le titre : LA PENTECOTE SANS
L'ESPRIT SAINT, éditions M. Th. Génin, 1969.

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Georges GUSDORF

Professeur à l'Université de Strasbourg

LES SCIENCES HUMAINES ET LA PENSÉE

OCCIDENTALE

IV

LES PRINCIPES

DE LA PENSÉE

AU

SIÈCLE DES LUMIÈRES

Paris : PAYOT,

1971, 5550 pp.

Collection : Bibliothèque scientifique.

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Table des matières
Quatrième de couverture
CONNAISSANCE ET MÉCONNAISSANCE DE L'AGE DES LUMIÈRES [17]

Y a-t-il une unité de sens de la pensée européenne au XVIIIe siècle ? Ambiguïté
des mots et des idées. L'histoire de la pensée ne peut constituer un inventaire après
décès. La vérité du XVIIIe siècle est une recherche de la vérité. L'obstacle
rétrospectif de la Révolution française. Les limites de l'objectivité historique.
Faguet : le XVIIIe siècle, ni chrétien, ni français. Dépassionner la connaissance du
siècle des Lumières, surtout dans le domaine français. De la littérature littéraire à la
littérature d'idées. La philosophie n'est plus dans la philosophie. Incertitude des
frontières naturelles entre les nations, entre les genres. La Weltliteratur (Goethe)
comme marché commun des idées européennes. Pour une compréhension
internationale et interdisciplinaire. Inconnus et méconnus du XVIIIe siècle. Le
XVIIIe siècle a inventé les idées maîtresses du monde moderne, aujourd'hui
fortement dévaluées. L'usure des valeurs comme écran épistémologique.

PREMIÈRE PARTIE

L'ESPACE MENTAL DE L'EUROPE DES LUMIÈRES [35]

CHAPITRE I. NAISSANCE D'UNE EUROPE [37]

Le XVIIIe siècle est une époque de tranquillité après la fin des guerres de religion.
Les motivations religieuses, toujours vivaces, n'interviennent plus qu'en politique
intérieure. Stabilité de l'équilibre européen. La guerre déshonorée, et limitée. Le
thème de la paix perpétuelle. De la guerre dynastique à la guerre révolutionnaire,
renaissance de la guerre de religions. L'idée de la république européenne, forme
nouvelle de l'Occident. Le mythe européen fournit une unité de rechange, après la
dislocation religieuse et politique. Les Européens gestionnaires de la planète Terre.
L'Europe des valeurs comme nouveau globus intellectualis. Le sens de
l'universalité de la langue française [ 47]

Critique du concept d'Ancien Régime. Les limites chronologiques du siècle des
Lumières varient d'un pays à l'autre. Limites longues et limites courtes.
Subdivisions de la période. Accélération de l'histoire culturelle dans la période
axiale du siècle. Les despotes éclairés et le démarrage de l'Europe [8] à partir de
1750. Centralisation, rationalisation, révolution. Persistance des particularismes en
dépit de l'unification culturelle : le cas de l'Allemagne, de la Suisse, de l'Italie.
Diversité dans l'unité [50]

CHAPITRE II : LA FRANCE [59]

La majeure partie de l'Europe a fait accueil aux Lumières dans leur version
française. Du Siècle de Louis le Grand au Siècle des Lumières. Anciens et
Modernes, de Charles Perrault à Voltaire. Louis XIV a imposé à l'Europe un
nouveau style culturel : « une révolution dans l'esprit humain » (Voltaire). La
culture a été l'endroit du Grand Siècle. La mort de Louis XIV apparaît comme une
grande espérance, espérance déçue. Pas de roi philosophe en France. Survivance de
l'absolutisme. Les Lumières, article d'exportation. La persécution des idées
nouvelles exaspère la protestation. La Révolution, retour du refoulé.

CHAPITRE III. L'ANGLETERRE [68]

Priorité d'honneur de l'Angleterre dans l'ordre des idées philosophiques,
scientifiques et religieuses. L'Ile au Trésor des valeurs modernes. Le pluralisme
britannique et sa fécondité : coexistence pacifique et dialogue. Hume, Gibbon et les
athées de Paris. L'invention du régime parlementaire après la révolution de 1688.
Une politique empirique et désacralisée, un peuple à l'âge adulte. Les penseurs
continentaux n'ont pas d'expérience politique. Apparition d'une culture en Écosse.
Le roman anglais, littérature bourgeoise et moderne.

CHAPITRE IV : LES ALLEMAGNES [81]

L'archaïsme germanique. L'institution impériale, mythe régressif. Endettement de
l'espace allemand : Kleinstaaterei. Vérité de tradition contre vérité de raison.
L'espace mental, nébuleuse non centrée. Mauvaise conscience culturelle des
Allemands éclairés : Frédéric II et Goethe. L'Aufklärung est une réaction à la
dispersion spirituelle. Géographie culturelle des Allemagnes. Protestantisme
bourgeois et catholicisme baroque. Frédéric II intellectuel couronné. Valeur des
universités : création et rôle de Halle (1694), rationaliste et piétiste, de Göttingen
(1734), lieu propre de l'historiographie et de la science politique libérale. Les
Magazines et la Popularphilosophie.

CHAPITRE V : LE NORD ET LE MIDI [95]

Inégalité de développement entre le Nord et le Sud. L'obstacle du catholicisme. Le
cas des Jésuites, mainteneurs de la Contre-Réforme et boucs émissaires dans
l'Europe catholique. La culture baroque opposée au réalisme bourgeois,
l'absolutisme au libéralisme. Nord et Midi selon Montesquieu, selon Goethe ;
théorie des climats et anthropologie différentielle. Gibbon et le déclin de Rome. Les
mentalités religieuses.

CHAPITRE VI : L’ITALIE [105]

L'Italie du XVIIIe siècle, réserve de valeurs et musée culturel. L'itinéraire italien
comme pèlerinage artistique. Dégradation du catholicisme italien selon le président
de Brosses. Rome, pôle négatif de l'Europe des Lumières et foyer de référence
artistique. La mosaïque italienne : déclin de Venise, [9] vitalité de Florence.
L'illuminisme italien : Vico et la culture napolitaine, Filangieri. La vie intellectuelle
à Milan : les frères Verri, Beccaria. Le mouvement de réforme.

CHAPITRE VII : LA PÉNINSULE IBÉRIQUE [114]

Vide culturel de l'Espagne au XVIIIe siècle. Centralisation monarchique et hantise
de la croisade. De la Reconquête à l'Inquisition, le règne de l'esprit d'orthodoxie.
Ilustracion et hétérodoxie ; les Lumières seront toujours d'importation. L'élite
réformatrice et l'œuvre de Charles III. Les efforts de modernisation et les Sociétés
économiques. La lutte contre l'inertie est vouée à l'échec. L'expérience portugaise :
l'œuvre du marquis de Pombal.

CHAPITRE VIII : L’EXPANSION DE L’OCCIDENT [124]

L’EXPANSION À L’EST: la Russie. L'ouverture vers l'Est de l'espace européen. La
Moscovie devient la Russie. Le rôle de Pierre le Grand, premier en date des
souverains éclairés. Pierre Ier et Leibniz. Jugements de Montesquieu, Frédéric II,
Rousseau, Voltaire. Catherine II, intellectuelle couronnée. Idéalisme, réalisme et
autocratie. Le Nakaz ou Instruction de 1767. L'or russe dans la vie intellectuelle
française. Citoyenne du monde et impératrice de la Sainte Russie, Catherine atteste
l'éminente dignité des valeurs d'esprit. [125]

LA POLOGNE. Elle appartient à la Romania traditionnelle, mais sa structure
politique archaïque en fait l'homme malade de l'Europe au XVIIIe siècle. La
situation polonaise, expérience de pensée pour les théoriciens de la politique.
Stanislas Auguste Poniatowski et la Pologne des Lumières. Stanislas Lesczynski,
roi en exil et philanthrope couronné [135]

L’EXPANSION À L’OUEST: les États-Unis d'Amérique. La nouvelle frontière

englobe l'Extrême-Occident. Caractère projectif du Nouveau Monde, seconde
chance des hommes d'Occident. L'Amérique comme utopie et comme champ
d'expérience. L'insurrection des colonies anglaises d'Amérique est une crise de la
conscience occidentale. L'exemple américain : Raynal, Condorcet [139]

CONCLUSION : L’OCCIDENT ET LE RESTE [145]

Européocentrisme de la bonne conscience. L'Europe des Lumières se sent en flèche
dans le devenir de l'humanité. Dépassement de l'humanisme méditerranéen. Les
limites de l'universalisme du droit naturel. Unité ou diversité de l'humanité.

l'évidence morale selon 'sGravesande. La philosophie expérimentale n'est pas cartésienne mais newtonienne. Les cours privés : l'abbé Nollet. le concept d'attraction. diffuseurs du newtonianisme sur le continent : 'sGravesande. Les sciences de l'homme. Vers la géométrisation de l'univers. DEUXIÈME PARTIE L’INTELLIGIBILITÉ AU XVIIIe SIÈCLE[149] CHAPITRE I : LE MODÈLE NEWTONIEN [151] L'âge des Lumières prolonge et systématise la révolution galiléenne. Indétermination des frontières épistémologiques de la physique. Vers la [10] formalisation axiomatique du savoir : d'Alembert et les éléments des sciences. la biologie de Barthez [180] II. de l'université et des Jésuites. de la science à la rhétorique. La formalisation scientifique des disciplines philosophiques par Christian Wolff. de Newton à Kant. Le newtonien Maupertuis et le problème de la forme de la terre. Le recours à l'imagination analogique . Les écoles militaires et techniques [164] CHAPITRE II. vers la mort de Dieu en épistémologie [151] La fascination newtonienne. ainsi prisonnières des schémas physico-mathématiques. la physiologie de Haller. La synthèse de Newton : une physique mathématique et corpusculaire . la médecine. en dépit des résistances romaines. Le nationalisme comme obstacle épistémologique. Les physiciens hollandais. Déclin et renouvellement des absolus. de Newton à Laplace . Musschenbrock. Attraction et affinité en chimie. de l'astronomie à l'anthropologie. Résistances françaises : le retard de l'enseignement. Popularité de la physique expérimentale. La réalité humaine soumise à l'investigation . positivisme méthodologique sur arrière-plan théologique. LA GÉNÉRALISATION DU PARADIGME NEWTONIEN [180] I. Le modèle newtonien permettra de combler le retard épistémologique des nouvelles sciences de l'homme. Le retrait de Dieu. La protestation de d'AIembert. Le newtonianisme de Buffon . Lieux communs newtoniens : la sexualité. Voltaire et la marquise du Châtelet. Les causes et les lois. l'échelle des certitudes. Généralisations abusives de l'attraction. Les sciences de la nature. L'intelligibilité physico-mathématique doit faire autorité pour la totalité du savoir. La fascination newtonienne s'exerce de proche en proche en dehors de son lieu d'origine. Dissociation du savoir et de la foi.

Esquisses d'une embryogénie de l'esprit humain. aboutissement de la révolution gali-léenne. L'histoire de la pensée comme justification de la pensée. dans la tradition de Locke. Kant : rêves des visionnaires et rêves des métaphysiciens. expérimentale. MORT ET RÉSURRECTION DE LA MÉTAPHYSIQUE. Le négativisme ontologique [11] comme conversion intellectuelle. La méthode génétique procède à partir d'un degré zéro de la connaissance. Condillac : la métaphysique comme analyse des opérations de l'entendement. Hume veut être le Newton de l'espace mental. Newtonianisme politique et social de Priestley. Vaches grasses ou vaches maigres : le XVIIIe siècle a philosophé à sa manière. [213] I. les Physiocrates. Diderot et la décomposition de la pensée considérée comme une « anatomie métaphysique ». physique expérimentale de l’âme humaine. La restriction critique de la connaissance selon Voltaire. Helvétius. Vulgarisation et propagande. Hutcheson . Kant et Hume. [219] III. en Écosse [213] II. La métaphysique de Locke. Bentham. Hartley celui de la réalité humaine totale. Monisme ou dualisme de l'intelligibilité chez Raynal. Déplacement du point d'application de la réflexion philosophique. Hume. Le précédent baconien du repli dans les limites de la certitude expérimentale. La philosophie change de contenu. Une philosophie sans transcendance et sans absolu. De la métaphysique transcendante à la médecine de l'esprit. Newtonianisme de Saint-Simon. Kant : « l'entendement se connaissant lui-même ». LA MÉTAPHYSIQUE COMME ÉPISTÉMOLOGIE GÉNÉTIQUE OU THÉORIE DE LA CONNAISSANCE. Une science de la portée et des limites de l'esprit humain. Le mythe du premier homme selon Buffon et la parabole de la statue chez Condillac. la grammaire générale de Beauzée. Le siècle des « philosophes » considéré comme une période creuse par les historiens de la philosophie. La science des mœurs selon Duclos. le déterminisme du climat. Situation du philosophe en France. Adam Smith. de Fourier [193] CHAPITRE III. Condorcet . Enfants sauvages et langage originaire. Ambiguïté de cette position : la physico-théologie de Newton. Vers une métaphysique de caractère scientifique. L'Esprit des Lois et la formalisation du droit . l'esthétique de Henry Home. en Allemagne. La formalisation du devenir historique : Voltaire. Le positivisme à référence scientifique. La philosophie n'est plus dans la philosophie. Turgot. LA CENSURE CRITIQUE DE LA MÉTAPHYSIQUE. mais partout. Rousseau : . Le premier homme de Balthasar Gracian et l'odyssée de la conscience. les philosophies de l'histoire. Turgot. Le XVIIIe SIÈCLE ET LA PHILOSOPHIE. Newtonianisme moral de Shaftesbury. Godwin. L'attitude de Fontenelle.

Turgot : système abstrait à la langue bien faite. L'universalité rationnelle est un programme d'action [249] V. DE LA THÉODICÉE À L’ANTHROPODICÉE. individu et communauté. Le rôle de la conjecture et la querelle du génie. Systema naturae et Chaîne des Êtres [257] VI. du platonisme au christianisme. Aufkärung. [232] IV. et désigne tout ordonnancement rigoureux de l'espace mental. Free-Thinking. La dynamique des Lumières. Gnoséologie et axiologie. La philosophie expérimentale. Le mot appartient d'abord au vocabulaire de l'astronomie. Le refoulement appelle un retour du refoulé. Priorité aux faits sur les idées. théorie générale de la science. La métaphysique à l'Académie de Berlin. LA MÉTAPHYSIQUE COMME THÉORIE DES ÉLÉMENTS. L'homme est le centre du monde métaphysique et le créateur du monde culturel. Lumi. qui se différencie selon l'espace et selon le temps. à la pratique sur la théorie. Turgot). Aufklärung. Newton : hypothèses non fingo. en ce monde. ilustracion. Discrédit du système dans les milieux scientifiques du XVIIIe siècle. puis passe de la physique céleste à la physique terrestre. Priorité de l'anthropologie. Bon mausolée. du système et mauvais usage du système : Quesnay. SYSTÈME. De la lumière surnaturelle à la lumière naturelle. Loi du jour et passion de la nuit. l'exemple de Lavoisier. Une sensibilité intellectuelle : primat de l'entendement. [12] La symbolique traditionnelle du clair et de l'obscur. Condillac : Traité des Systèmes . . Métaphysique et grammaire générale (Beauzée. Une philosophie populaire et utilitaire [280] TROISIÈME PARTIE LES VALEURS DOMINANTES AU XVIIIe SIÈCLE [291] CHAPITRE I: LUMIÈRES [293] Ambiguïté et polyvalence du terme. De la raison triomphante à une raison militante et constituante. D'AIembert : pour une science des sciences et de la science. Lumières et obscurantisme selon Voltaire. recherche de la vérité de ce monde. Du droit divin au droit humain. Causalité et finalité. Buffon. qui désigne une profession de foi et une philosophie de l'histoire. complémentarité de l'Émile et du Contrat Social . La métaphysique comme axiomatisation du savoir. Des platoniciens de Cambridge à Bayle et à Kant.

histoire chrétienne du salut. Les tenants de la modernité se réfèrent aux conquêtes de la science et de la technique. CHAPITRE IV : HUMANITÉ [349] L'alternative traditionnelle du divin et de l'humain cesse d'écraser l'immanence sous l'exigence de la transcendance. L'existence humaine devient centre de perspective. Hume. La notion nouvelle de Bienfaisance (abbé de Saint-Pierre) substituée à la charité traditionnelle. OPTIMISME JURIDIQUE ET ASSISTANCE PUBLIQUE [375] Les sciences sociales et les nouvelles responsabilités de l'État. missionnaires et prêtres au service des hommes. La croissance urbaine. Louis Le Roy. conscience prise d'un démarrage culturel. Le mot civilisation apparaît. dans le second tiers du siècle et se diffuse rapidement. L'humanisme renaissant. L'homme du XVIIIe siècle se met à vivre en situation de civilisation. Relâchement de la contrainte ontologique. Oberlin. Ramus. conglomérat de faits et de valeurs. L'idéologie progressive comme philosophie d'une histoire qui finit bien. Le progressive state comme conscience du présent. l'idée de civilisation se démultiplie. L'humanité comme cadre épistémologique et comme vertu. patriotisme. Le retrait de Dieu suscite une nouvelle anthropologie et une nouvelle théologie. Civilisation comme valeur et civilisation comme fait. Retour éternel antique. c'est-à-dire dans un univers culturel qu'il a lui-même créé. Un messianisme du développement. Atténuation ou effacement du péché originel. L'histoire de l'humanité et la temporalisation de la chaîne des êtres. Charles Perrault. De la chrétienté à l'humanité dans son extension plénière. Le jansénisme se convertit en libéralisme. cosmopolite et cosmopolitisme. L'ordre culturel dissocié de l'ordre naturel. L'idée de civilisation comme catégorie de la compréhension : Vico. Le souverain éclairé. Ethnologues. Le sens des mots patriote. CHAPITRE III : CIVILISATION [333] Un concept global qui appréhende les faits dans une perspective de valeurs. foyer d'une nouvelle foi. La notion nouvelle de Philanthropie (Fénelon).CHAPITRE II : PROGRÈS [310] La réalité humaine dans la perspective d'un développement temporel : historicité de l'existence et efficacité de l'entreprise humaine. D'abord variable temporelle d'une humanité unitaire. L'anthropocentrisme des Lumières différent de l'humanisme renaissant. L'idée d'humanité. . Ces notions déterminent une nouvelle conscience culturelle de l'homme dans l'univers [364] CHAPITRE V. chez Leibniz. Turgot. Le temps des citoyens du monde. en France et en Angleterre. Bacon. Le thème du progrès chez les Virtuosi. Kultur.

Le projet de dictionnaire de Ramsay. Le particularisme hébraïque. Illuminisme et Maçonnerie. La condition des protestants en France. Socialisation de la vertu. les Constitutions de 1723. Une idéologie de la religion naturelle et libérale. Les intellectuels du XVIIIe siècle souhaitent une redistribution des rôles sociaux. Amélioration du sort des Juifs en Allemagne. assistance et hygiène publiques. Les Juifs parmi les nations. La Maçonnerie en Allemagne. Moïse Mendelssohn et l’Aufklärung juive. L'initiative révolutionnaire efface tout pour tout recommencer. L'anticolonialisme humanitaire de Raynal. Les révolutions d'Amérique et de France donnent à l'idée une actualité nouvelle. Le problème de la pauvreté . La lutte pour l'égalité des droits entre confessions différentes. CHAPITRE IX : UTILITÉ [428] Le dialogue de Voltaire et de Pascal. CHAPITRE VIII : RÉVOLUTION [414] Histoire du mot jusqu'au XVIIIe siècle. Le droit d'initiative de l'homme sur son destin. Vers une république universelle des hommes de bonne volonté : Lessing. la poursuite du bonheur parmi les droits . Pourquoi la Révolution a éclaté en France. De la défense sociale à la philanthropie militante. Socialisation de l'existence. Bien-être et technologie. La question coloniale et la protestation contre l'exploitation de l'homme par l'homme. L'occultisme et ses confins. La rénovation de l'institution maçonnique au XVIIIe siècle est un signe des temps. Nouvelle alliance de l'idée et du réel. Turgot : l'article Fondations. CHAPITRE VI : TOLÉRANCE [387] Le sens de la diversité humaine concrète. Avènement de l'enfant et de la femme. La discordance entre les exigences et les institutions nourrit l'ambiance messianique en laquelle s'accomplit la disparition de la monarchie française. La polémique sur l'esclavage. Le plus grand bonheur du plus grand nombre . moyen court vers une société [13] plus juste. De l'idée d'une fatalité physique et cyclique à l'idée d'une intelligibilité de rupture. Codification et administration comme philanthropie militante. La diffusion de la Maçonnerie en France. Éducation nationale. à la fois laïque et philanthropique. mais ils n'ont pas voulu 1789. CHAPITRE VII : LE MOUVEMENT MAÇONNIQUE [402] Lumières et Maçonnerie. Les origines de la Maçonnerie anglaise et la création de la Grande Loge d'Angleterre en 1717 . La science de la législation axiomatisera la vie politique et sociale en vue d'un salut terrestre et collectif. Ce monde-ci a une valeur positive. Prisons et asiles. Une nouvelle légitimité. Réhabilitation du bonheur.

Le rôle social de l'homme de . L'instruction primaire. Les penseurs du XVIIIe siècle et les réalités économiques . L'utilité sociale prend le pas sur la morale individuelle. Relativisation de la richesse et de la frugalité. Prédominance de l'analphabétisme. et les devoirs du gouvernement. îlots de haute densité intellectuelle. Locke. CHAPITRE X : LUXE [444] Le luxe aristocratique correspond au surplus de richesses des privilégiés. Malthusianisme pédagogique et stabilité sociale : Voltaire. La société traditionnelle et la littérature de colportage. goulot d'étranglement culturel. Vers une anthropologie économique. L'universalisme des Lumières ne concerne guère les masses. dans la confusion des données matérielles et des exigences morales. Mandeville et le nouvel homo oeconomicus dans le monde moderne. CHAPITRE II : RELIEF SOCIAL DE L'INTELLECTUEL [478] Promotion de l'intellectuel dans la nouvelle société. La clientèle des collèges. Fénelon contre le luxe charismatique . La culture européenne n'intéresse dans chaque pays que quelques milliers d'individus. La critique du mercantilisme et l'apparition de l'économie libérale : Adam Smith. QUATRIÈME PARTIE LA CONDITION DE L'INTELLECTUEL [463] CHAPITRE I. LA CLASSE CULTURELLE DANS LA SOCIÉTÉ [466] La culture imprimée est réservée à la minorité capable de lire. Turgot. Beccaria : luxe d'ostentation et luxe de commodité. Le luxe bourgeois et l'exemple des Provinces Unies. Hume. Bayle détruit les mirages de Sparte et de Rome. Une question mal posée. Fénelon et Louis XIV. De l'économie de la pénurie à l'économie de l'abondance. Frédéric IL Helvétius et Condorcet pour l'instruction universelle. La critique régressive de Rousseau. Vers le Welfare State. Les villes. le mythe [14] de la frugalité en tant que nostalgie anti-économique. Économie politique et valeurs bourgeoises. Vers une civilisation de la consommation : le point de vue de Voltaire et de Diderot. Une élite où la bourgeoisie est prépondérante. de l'homme.

Les Français de l'étranger. Mais au XVIIIe siècle. Développement du marché du livre. lettres dont la fonction est de dégager le sens de la marche. informateurs et maîtres à penser de l'Europe. CONCLUSION L'AUTRE XVIIIe SIÈCLE OU LE RETOUR DU REFOULÉ [517] Le siècle des Lumières a eu ses rayons et ses ombres. L'érudition remplacée par le service de la vérité. Places et pensions. ensembles et sous-ensembles. Les activités culturelles reconnues d'utilité publique : Frédéric II. CHAPITRE III. Pasteurs. Voltaire. L'exemple anglais : les honneurs de Newton. Les intellectuels et le système de l'opinion publique. Les lettres comme second métier. l'intellectuel fait œuvre de critique et de raison. littérature de contrebande. La fin du mécénat. Un type nouveau d'uomo universale. ou comme premier. Le contrôle totalitaire de l'intellect méconnaît l'espace du dedans. hors de France. Rémunérations pour services rendus. Réglementation administrative et statut de la propriété littéraire. Rôle des grands éditeurs. Klopstock. Littérature d'idées et sommes de pensées. exilés et réfugiés pour cause de religion. Les écrivains et le pouvoir. clergymen et abbés. VOCATION DE L'INTELLECTUEL [490] A la différence de l'écrivain traditionnel. Les circuits parallèles : littérature clandestine. Les publicistes. le métier des lettres devient une profession libérale. CHAPITRE IV. LE MÉTIER DES LETTRES [503] La république des lettres. L'introversion comme refuge : le sens intime selon l'abbé de Lignac et . Périodiques européens. affirmateurs de la liberté de conscience. La négation du mystère a ses objecteurs de conscience. La question d'argent. Les nouveaux [15] riches de la littérature : Pope. Du ministère religieux au ministère de raison et d'humanité. Le philosophe selon l'Encyclopédie. les fonctionnaires. Les fonds secrets de Catherine et le marché des cerveaux en Europe. Une nouvelle cléricature. les finances de l'Encyclopédie. Débuts. d'un dirigisme culturel.

La libération du moi et la découverte de la vie privée. l'enthousiasme. . de Fénelon à Rousseau : quiétisme. L'ennui. Un nouveau christianisme. piétisme. Le dualisme anthropologique et les deux aliénations de l'intellect et du sentiment.d'Alembert. le génie : Rousseau. le spleen ou l'absence de la valeur : de l'apathie à la passion. Sturm und Drang. La protestation des âmes sensibles : « romantique ». La vertu d'originalité. le roman et l'amour. L'idylle. Hamann et la Série Noire de Sade. « sentimental ». méthodisme. Les hommes de désir. l'élégie.

nuancée d'un scepticisme résigné. se sont dégagés peu à peu des aspirations confuses de l'âge « philosophique ». de la Tolérance. du droit au Bonheur et à la Paix. fondées en raison et en justice . les auteurs américains de la Déclaration d'Indépendance comme les auteurs français de la Déclaration des Droits de l'Homme avaient conscience de dévoiler un sens de la condition humaine. Les hommes du XXe siècle croient encore aux droits de l'homme et du citoyen. des Droits de l'Homme. ne représente plus à nos yeux qu'une idéologie usée par deux siècles d'expériences souvent décevantes. Les thèmes de la Civilisation et du Progrès. qui devaient mobiliser l'héroïsme des Insurgents et de leurs compagnons d'armes venus de France. ce que les hommes de ce temps concevaient dans l'enthousiasme. mais leur croyance. n'a plus . et s'imposer à l'Europe stupéfaite en la personne des soldats de l'An II. Kant. Seulement. QUATRIÈME DE COUVERTURE Retour à la table des matières C'est le XVIIIe siècle qui a inventé les idées et les valeurs constitutives de l'ordre mental jusqu'au milieu du XXe siècle. Tome IV. Voltaire et Hume. ils annonçaient des vérités scandaleuses. Les sciences humaines et la pensée occidentale. ce en quoi ils voyaient la promesse d'un avenir glorieux pour l'humanité réconciliée. de la Justice et de l'Universalité. Les principes de la pensée au siècle des lumières. luttaient contre les évidences établies pour leur substituer des évidences nouvelles. Ils remettaient en question la tradition.

Il nous arrive. Nous savons que les vieux mythes aristocratiques et autoritaires. Nous savons que le développement technique de la civilisation ne s'accompagne pas nécessairement d'un progrès spirituel. du sang et du sol. La pensée fut pour eux l'entreprise raisonnée d'une conversion du monde à l'homme et à l'humanité. les mythes de la race. tenté de faire descendre leur vérité du ciel des idées sur la terre des hommes. que saluaient Hegel et Kant. Nos devanciers ne sont pas responsables de nos désenchantements. Cette foi dans la possibilité d'une transformation radicale de l'ordre des choses. qui ne se portent pas très bien aujourd'hui. et qu'ils sont susceptibles de redoutables récurrences. si naïve qu'elle puisse nous paraître dans le recul du temps. . au péril de leur tranquillité et parfois de leur vie. l'honneur inaliénable du siècle des Lumières. Nous devons leur rendre cette justice qu'ils ont. demeure au tribunal de l'histoire. de nous demander si elles sont des vérités vraies. aux heures de doute. Nous savons que la « splendide aurore » de la Révolution française. et que les soldats de l'An II ont fourni des cadres éprouvés aux armées napoléoniennes.grand-chose de commun avec la foi des premiers jours. n'ont pas été éliminés par le jaillissement triomphal des Lumières. a rapidement abouti à la Terreur. Les vérités du siècle des Lumières sont des vérités d'hier.

mieux connu. et dont la publication fut entreprise après la Seconde Guerre mondiale. Pour la pratique. Il existe une école d'excellents spécialistes de Rousseau . dirigées par Besterman. n'en demeure pas moins mal connu. appelé à traiter du Despotisme éclairé. en dépit de nombreuses études. Les seules Studies on Voltaire and the eighteenth century. théorie et pratique (.. de celle de Catherine II. je devais donc avouer mon . au XVIIIe siècle. La richesse et la variété de l'information constituent une difficulté supplémentaire .. avouait son embarras devant ce thème traditionnel : « J'aurais souhaité traiter au cours de ce colloque (.) le sujet suivant : Despotisme éclairé. d'ensemble ou de détail. mais ils ne semblent pas entretenir de relations suivies avec les praticiens de la Kantforschung ou de la Goetheforschung. On peut en outre se demander s'il y a.. Tome IV. Les principes de la pensée au siècle des lumières.[17] Les sciences humaines et la pensée occidentale. une théorie du despotisme éclairé et je dois honnêtement répondre que je n'en suis pas sûr. comptent à ce jour soixante-dix volumes. qui lui ont été consacrées.) Mais les connaissances historiques me manquent pour parler sérieusement de la politique de Frédéric II. ou encore du Joséphisme.. CONNAISSANCE ET MÉCONNAISSANCE DE L’ÂGE DES LUMIÈRES Retour à la table des matières L'unité de sens de la pensée européenne au XVIIIe siècle demeure une question contestée. Un maître de l'histoire des idées politiques. le siècle des Lumières.

il mobilise des sentiments complexes et parfois contraires. au terme d'une enquête exhaustive. capitaliste. dont certains termes essentiels sont d'origine et de signification mal connues. sans que l'on puisse considérer pour autant la question comme close. En dépit de la vaste culture et de la conscience de l'historien. même si l'on se restreint à. l'histoire des mots même les plus gorgés de valeur historique et humaine. à supposer que soit tentée l'entreprise d'un vocabulaire historique . que facilitera l'emploi des ordinateurs. . La . est proprement impossible à connaître et à reconstituer. dans un recueil paru en 1930 . Un texte jusqu'à présent négligé peut fort bien modifier la perspective historique. demeure incertain. ne suffirait pas à écarter toute ambiguïté .. peut- être pour la raison qu'ils ne sont pas définissables d'une manière rigoureuse. langue récente pourtant. quoi de plus sensible aux influences qu'un mot ?). une seule langue (et comment s'y résoudre ? car quoi de plus voyageur.incompétence et. [18] Le vocabulaire de la pensée. l'enquête devait être reprise par un de ses disciples. la matière de son affirmation. Comment la connaissance historique pourrait-elle progresser aussi longtemps qu'elle est amenée à. à propos desquels se réalisent les affrontements majeurs. confesser mon scepticisme . ne sont pas définis avec précision. sinon inconnues : tels les mots prolétaire. Seulement l'origine radicale d'un mot ne résout pas les problèmes qui peuvent se poser dans l'ordre des idées. ingénieur. ignorer ce que parler veut dire ? Or. le mot de civilisation. mais aussi à la persistance d'incertitudes fondamentales quant au fond du débat. « évolution d'un mot et d'un groupe d'idées ». Dérathé allègue un propos d'un autre spécialiste éminent selon lequel « Dupuis et Cotonet furent moins embarrassés par le mot romantisme que ne l'est l'historien qui veut savoir ce qu'on entend alors par despotisme » . sinon au prix d'efforts disproportionnés avec le résultat » . la détermination historique de la terminologie. Le vocable est l'indicateur d'un groupe de valeurs . « l'histoire des mots modernes. comme le disait Lucien Febvre. Febvre donnait en exemple la langue de l'économie. l'ambiguïté peut se trouver non pas au niveau de la linguistique. Lucien Febvre lui-même avait tenté une enquête relative à un autre mot clef du XVIIIe siècle. » Cet aveu loyal souligne des difficultés qui tiennent non seulement à la limitation des forces humaines. pour la théorie. Mais.. il revêt la signification d'un slogan . et enrichie d'éléments nouveaux . Les mots-clefs. mais au niveau de la pensée qui s'incarne dans les mots.

. où chaque pensée. en déterminant son sens d'une manière définitive. une coïncidence de soi à. L'historien doit renoncer à. les idées jalonnent un moment d'équilibre. chaque idée ne forme pas une unité en elle-même. De plus. Humanité etc. on peut tenter de décrire et de classer les différents sens. Il faut renoncer à. figurerait à sa place parmi les autres. l'ambition d'un vocabulaire historique des mots et des idées du XVIIIe siècle. exactement énoncée. dans le devenir d'une pensée où les haltes ne sont jamais que provisoires. Pour l'homme qui les élabore. Au moment où l'historien prétend constituer l'histoire.civilisation est l'une des questions disputées du siècle des Lumières . Chacune d'entre elles ne peut revêtir la plénitude de son intelligibilité que par référence à l'ensemble d'une expérience humaine. Justice. Les termes les plus féconds sont d'ordinaire les plus confus et leur fécondité est dans une certaine mesure liée à leur confusion. comme pour celui qui les reprend à son compte. soi. la manière des timbres-poste alignés dans un album philatélique. et qui ne peut sans perversion trouver son accomplissement dans le temps de l'historien. qui met en cause de proche en proche la totalité de l'espace mental. Liberté. mais on ne peut guère espérer les réduire à. Bonheur. dressé par un officier ministériel impartial. elles conditionnent les démarches des individus concrets. repliée dans un devenir qui lui serait propre . Les idées constituent des modes d'établissement dans la réalité . de formuler leurs aspirations. l'évocation d'une époque présente en réalité un . de délivrer des exigences parfois incompatibles et d'établir des communications qui pouvaient aussi bien masquer des malentendus de l'auteur avec lui-même ou avec ses contemporains. il se situe lui- même dans l'histoire . L'illusion serait de penser que l'historien puisse jamais aller plus loin que la recherche du sens. car les maîtres mots d'une culture manifestent eux-mêmes le sens d'une recherche demeurée inaccomplie en son temps. Ces mots ont permis à des esprits. grands ou moins grands. Progrès. auxquels elles fournissent des orientations et des justifications. l'unité. etc. l'ambition de parvenir à constituer un tableau exhaustif des réalités mentales du XVIIIe siècle. elle s'inscrit dans un contexte solidaire. à. L'histoire de la pensée ne saurait être conçue à la manière d'un inventaire après décès. qui permettrait une élucidation définitive [19] des thèmes majeurs de l'époque : Nature.

Dans la discussion sur la notion de despotisme éclairé. pour arbitrer en dernier ressort un débat entre deux spécialistes. Le XVIIIe siècle. appelle en contrepartie une affirmation de valeurs.dialogue entre deux époques. et capable de formuler par ses propres moyens un jugement dernier plus définitif que tous les diagnostics antécédents. à. celui qui croirait parvenir à un constat impersonnel et définitif aurait en réalité lâché la proie pour l'ombre. » Une telle [20] mise en garde ne saurait signifier que les deux historiens de tendance opposée ont eux-mêmes manqué d'objectivité . qui pourrait prétendre à une exactitude matérielle. L'histoire des faits. Lortholary ne cache pas son antipathie à l'égard des philosophes. en quête de la vérité du XVIIIe siècle. celui de la sympathie systématique. Le lecteur soucieux d'objectivité aura intérêt à confronter les deux interprétations . présentées comme suspectes. L'historien lucide doit savoir qu'il poursuit l'ombre d'une ombre. dans un jeu de miroirs qui se reflètent indéfiniment l'un l'autre. Nous sommes peut-être tombés dans le défaut inverse. Le recours au passé met en œuvre une préoccupation du présent. l'objectivité troisième du lecteur. Cet obstacle épistémologique est particulièrement insurmontable dans le . qui avait été pour lui « une mine inépuisable de renseignements ». où se donnèrent libre cours l'esprit de critique et de contestation. demeure lui-même une question contestée. nécessairement beaucoup mieux informés que lui. ne sont pas moins à la recherche de leur personnelle vérité. Robert Dérathé évoquait un ouvrage « suggestif » de Lortholary. Au surplus. Cette reconnaissance de dette est suivie d'une remarque qui en précise la portée : « M. L'historien qui s'imaginerait pouvoir en dégager un sens unitaire et définitif attesterait par là même une incompréhension assez naïve. Lorsqu'il s'agit des grandes époques de la pensée humaine. il serait absurde d'imaginer ce lecteur futur exempt par hypothèse des préférences tendancieuses qui animaient ses devanciers. Les grands chemins du XVIIIe siècle demeurent des chemins ouverts pour ceux qui. La vérité de ce temps apparaît de toute évidence comme une recherche de la vérité. L'œuvre historique est un examen de conscience de l'historien. où interviennent d'irréductibles partis pris. elle en appelle pourtant des deux objectivités premières.

Les valeurs du XVIIIe siècle ne pèsent pas aussi fortement sur la culture britannique contemporaine que sur l'espace mental des États-Unis d'Amérique dont [21] les Pères Fondateurs s'inspiraient directement de l'idéologie des Lumières. s'oppose la Sainte Alliance des peuples. Ces millions de volumes. A la Sainte Alliance des souverains. La Révolution demeure dans l'histoire un inoubliable précédent. en dépit des réactions du romantisme . car le camp adverse ne manquait pas non plus de champions. La lecture de Voltaire. À travers les malentendus et les détours de l'histoire. au contraire. Elle a donné au concept de révolution un ensemble de significations neuves. d'Helvétius. Phénomène français. la date de 1789 marque la fin du XVIIIe .cas du XVIIIe siècle. Le combat des Lumières continuait. elle a étendu sa sphère d'influence au-delà des frontières . pendant la première moitié du XIXe. de d'Holbach. la pensée française du XVIIIe siècle est demeurée longtemps un objet de passion et de scandale. de Rousseau. elle a suscité l'apparition d'une nouvelle Europe. dans la mesure où elle paraît avoir trouvé son accomplissement avec la révolution de 1789. Entre les forces de tradition et les forces de novation. de Condorcet et de leurs confrères revêtait la signification d'un acte de non-conformité à l'égard des pouvoirs établis et des valeurs officiellement instituées. qui en ont fait dans le monde une des catégories fondamentales de l'existence sociale. L'actualité permanente du débat peut revêtir des significations différentes selon les lieux et selon les temps. point d'origine d'une nouvelle tradition politique et sociale. attachée à remettre de l'ordre dans le désordre établi. Les œuvres des penseurs français du XVIIIe siècle ont connu. fin de non-recevoir opposée aux valeurs de l’Aufklärung. de Diderot. ouvrière d'un nouvel équilibre. où la pensée se veut militante. revêtues d'une charge passionnelle. la montée de la démocratie et du socialisme. affrontant des convictions contradictoires. des rééditions nombreuses et d'énormes tirages. les partis antagonistes revendiquent chacun pour soi la prérogative de définir le sens de la marche de l'humanité. L'Aufklärung a été incorporée à l'héritage germanique. Pour beaucoup d'historiens. L'affirmation du XVIIIe siècle demeure l'enjeu du XIXe. le combat s'est poursuivi tout au long des âges qui ont suivi. publiés en un temps de réaction politique. elle s'est comprise elle-même comme une remise en question du destin de l'humanité. n'intéressaient pas seulement des esprits curieux de littérature.

qu'on ne mentionne pas d'ordinaire. et ouvre une période transitoire. ou dans l'émeute qui devait aboutir. Mais. mainteneur des droits de l'aristocratie traditionnelle. n'auraient pas vu d'un bon œil les Sans-Culottes et la Terreur. Or. pourraient objecter à bon droit qu'ils n'avaient pas voulu cela. qui interprète ce qui a précédé en fonction de ce qui a suivi. Il semble difficile d'échapper à l'emprise du sophisme post hoc ergo propter hoc. de Descartes et Pascal à Bayle. mort en 1778. ou à Voltaire. » . celle de la Révolution européenne. il ne saurait être question d'attribuer à Montesquieu. et encore Locke et Newton. Diderot. La philosophie de la Révolution finirait par se dissoudre dans la masse informe des prétendus « précurseurs ». et le châtelain de Ferney. Si d'ailleurs on appelle « philosophie de la révolution française » la pensée des éducateurs des révolutionnaires. est plus difficile à éviter qu'on ne croit. il faudrait y incorporer les maîtres Jésuites. qui sera elle-même suivie par la période des Restaurations. s'il est vrai que les révolutionnaires avaient formé leur pensée à la lecture des maîtres du siècle des Lumières.siècle. Un historien aussi averti que Paul Hazard. Voltaire donnait son approbation à la politique de Frédéric. eux-mêmes s'attachent encore à la tradition . [22] lesquels. et d'Holbach faisait confiance à Louis XVI. s'étonne de les voir s'engager dans la voie qui mènera aux audaces de la critique biblique moderne : « Curieuse psychologie que celle de ces savants : ils préparent de plus grandes audaces sans se l'avouer : ce sont leurs successeurs qui verront clairement les résultats de leur travail. considérés comme les inspirateurs de la grande péripétie qui commence en 1789. évoquant les travaux des théologiens et exégètes luthériens allemands du XVIIIe siècle. Diderot conseillait Catherine. il semble absurde et pourtant quasi-inévitable de déchiffrer ce siècle en commençant par la fin. que le XVIIIe siècle européen s'achève ou non à la date française de 1789. quelques semaines plus tard. Voltaire et Rousseau. comme si son intention secrète se manifestait enfin le jour de la réunion des États Généraux à Versailles. une responsabilité quelconque dans l'usage que les politiciens à venir devaient faire de certains thèmes prélevés dans leur œuvre. Le seigneur de la Brède. nanti de 200 000 livres de revenu grâce à d'habiles spéculations. puis surtout à Montesquieu. à la prise de la Bastille. disparu en 1755. Plutarque et Tacite. Condillac. Cette illusion rétrospective. s'ils avaient la parole. Bernard Groethuysen a publié sous le titre Philosophie de la Révolution française une étude dont la majeure partie est consacrée aux penseurs du XVIIe siècle.

L'obstacle épistémologique constitué par la Révolution française paraît beaucoup plus difficilement surmontable encore que celui de l'exégèse biblique. à Ernesti. en dépit de son honnêteté intellectuelle. à Michaelis de n'avoir pas su ce que devaient savoir leurs successeurs . aux savants d'obédience romaine. Jefferson. On peut enfin se demander si les « successeurs » « verront clairement les résultats » des recherches de leurs « précurseurs ». et ainsi de suite. réagirent chacun à sa façon . elle inclut aussi la grande école exégétique allemande du XIXe siècle. qui ne savent pas ce qu'ils font. les successeurs doivent être à leur tour considérés comme des précurseurs. le grand combat n'a pas pris fin. à supposer qu'elle fût possible. qui hésite à admettre la liberté d'esprit relativement plus large reconnue à. Davantage encore. ne peut éviter de se trouver à la fois juge et partie dans le débat dont il retrace les péripéties. et l'historien. celle d'Ernesti et de Michaelis ne se limite pas à Feuerbach ou D. ne pouvait laisser indifférent aucun des contemporains . [23] et non en projetant sur lui l'ombre rétrospective de ce qui a suivi. l'historiographie de la révolution française se trouva partagée entre les tenants du pour et ceux du contre. mais se prolonge avec la France de Bonaparte et l'Europe de Napoléon. en laquelle s'achève et se consomme la pensée du siècle. chez un historien formé dans le climat mental du catholicisme. l'Allemand et le Britannique. sommés par l'événement. avec un bon siècle de retard. Joseph de Maistre. A supposer que l'on ait le droit de faire entrer en ligne de compte la postérité. on pressent ici. ce serait le juger en lui-même. où s'accomplit une singulière transfiguration des valeurs révolutionnaires. On peut d'ailleurs se demander jusqu'à quel point serait fidèle. Baumgarten. Aussi bien le siècle des Lumières ne s'achève pas avec la Terreur. mais aussi l'Italien ou l'Espagnol se sentaient directement concernés par les nouvelles de Paris. Pendant tout le XIXe siècle. liant et Hegel. F. Burke. dont les méthodes et les découvertes ont fini par s'imposer. la pensée religieuse dans la sphère réformée. La Révolution. Car si l'on adopte cette logique. l'histoire non passionnelle d'un temps qui fut éminemment passionné. on voit mal comment ils auraient pu « avouer » des péchés qui n'étaient pas les leurs. De même. ceux qui . J.Hazard semble faire reproche à S. Rendre justice au XVIIIe siècle. Strauss . Thomas Paine et bien d'autres. une conception étroite de l'orthodoxie et de la « tradition ». Aujourd'hui encore.

plus que celle d'autres périodes. singulièrement pâle entre l'âge qui le précède et celui qui le suit. qui est encore l'Europe. peut-être par la nature des choses. la diminution progressive de l'idée de patrie. qui. d'autre part au siècle de Chateaubriand. au point de vue littéraire. il semble aussi inférieur. La déchristianisation demeurait assez superficielle pour permettre un si spectaculaire retournement. si elle fut le théâtre du culte de la Raison. qu'il l'est. Les limites d'une histoire de la pensée semblent fâcheusement coïncider avec les limites de la pensée de l'historien. et. c'est le pape qui supprime la Compagnie. d'une part au siècle de Bossuet et de Corneille. de Pascal et de Malebranche. et la fiction œcuménique d'une Sainte Alliance des souverains chrétiens appelés à régir fraternellement l'Europe. de Lamartine et de Hugo » La décadence caractéristique du siècle des Lumières.dénoncent dans le siècle de Voltaire un temps de déchristianisation radicale oublient que Notre-Dame de Paris. La constitution civile du clergé. L'historiographie du XVIIIe siècle. ne pouvait guère aller sans un certain abaissement de l'esprit littéraire et de l'esprit philosophique . se sent mal à l'aise dans les grands sujets. le XVIIIe siècle paraîtra. mis en scène par les amis de Robespierre. Émile Faguet commence son Dix-huitième siècle par les affirmations suivantes : « Quelque intéressant qu'il soit à bien des égards. tels ont été les deux signes caractéristiques de l'âge qui va de 1700 à 1790 . qui s'est trouvé si à l'aise dans les grands sujets et les a traités si légèrement. Dès le commencement du XVIIIe siècle. selon Faguet. à partir du commencement du XVIIIe siècle. au point de vue philosophique. » On ne peut manquer de . Le XVIIIe siècle littéraire. se comprend aisément : « Un homme né chrétien et français. n'a été ni chrétien ni français. au siècle de Descartes. par ma faute peut-être. l'anticléricalisme des Lumières est un phénomène français ou plus exactement catholique. Au surplus. l'extinction brusque de l'idée chrétienne. de fait. dans une autre Europe. dit La Bruyère. la persécution des prêtres réfractaires ont pour suite le Concordat. paraît avoir souffert des incompatibilités d'humeur. sans doute. Ce sont les souverains catholiques qui expulsent les Jésuites . la restauration d'un catholicisme plus puissant que jamais. Il a vu un abaissement notable du sens moral. abrita une dizaine d'années plus tard l'éblouissante parade du sacre de l'Empereur par le pape de Rome. Les proscrits trouveront asile en Prusse et en Russie.

La question n'est pas de déprécier ou d'exalter le XVIIIe siècle. qui trouvait son image archétypale dans le mythe du siècle de Louis XIV. » La suite des temps devait montrer que le catholicisme demeurait vivace dans la majeure partie du pays. Voltaire. Une vingtaine d'années plus tard. a été surtout étudiée à partir d'ouvrages qui n'expriment qu'un côté de la question . Diderot et Rousseau. mais de tenter de comprendre ce qu'il fut. De 1700 à. Leur vraie grandeur et leur vraie beauté ne nous apparaîtront que confusément tant que nous n'aurons pas une vue claire de ces médiocres. fut suivi d'un vif retour du refoulé. Le Dix-Huitième siècle de Faguet parut pour la première fois en 1890. dès son point de départ. Il est difficile. Quant à l'éclipsé de l'idée de patrie au XVIIIe siècle. si refoulement il y eut. dont la plupart des pays d'Europe devaient très vite connaître les conséquences belliqueuses. Il est également surprenant qu'un historien de la littérature comme Faguet prétende juger une époque selon la seule norme de certaines valeurs religieuses et politiques. faire. poursuivait-il. absolument perdu tout esprit chrétien » . d'une formule qui devait faire fortune.. À l'affirmation [24] de Faguet : « le XVIIIe siècle a. au surplus. qui ne se limita nullement au domaine français. mieux à. si l'on s'en tient à l'étude de la France seule. plus que celle de toute période également importante dans l'histoire moderne. que de charger brillamment. on peut opposer la remarque de l'auteur d'un ouvrage bien informé sur les polémiques religieuses de l'époque : « La pensée de l'âge des Lumières. de comprendre ce que réellement ils furent. se situe l'expansion de ce que le diplomate italien Caraccioli appelait. la bonne littérature devait être exclusivement l'expression de bons sentiments. le refoulement . Le cosmopolitisme. et qui éprouvait pour le siècle des Lumières plus de sympathie que son confrère. de rendre justice à un siècle qui a inventé l'idée européenne. comme si. de ces oubliés . 1' « Europe française » . à la hussarde. Gustave Lanson.) Il y a. 1790. soulignait la nécessité d'élargir enfin « notre connaissance encore si incomplète. du XVIIIe siècle (.s'étonner devant le caractère sommaire de ces jugements. fut dans une large mesure la diffusion à l'échelle européenne d'un certain nationalisme français. ou de donner des fantasias en leur honneur : c'est de préparer avec patience et avec conscience les moyens de les comprendre. elle mérite aussi plus ample examen . pour un lettré.. fondateur en France de l'histoire littéraire scientifique. à l'opposé de ce que soutenait Gide. La Révolution française a vu s'affirmer un patriotisme d'un style neuf. et souvent plus sentimentale qu'historique. ce que réellement ils firent.

Il ne semble pas que nous possédions. C'est en 1837. La relation de la conscience anglaise avec son XVIIIe siècle est moins tourmentée que la relation similaire qui peut s'établir dans le domaine français. Reste à savoir si la culture du siècle des Lumières peut être entièrement comprise selon les normes de « l'Europe française ». trop souvent. comme celui-ci peut l'être aujourd'hui par le XXe. le XIXe siècle. un texte fondamental. Les Anglo-Saxons disposent. Cinquante ans après Lanson. C'est avec beaucoup de légèreté qu'on parle. publié pour la première fois en 1876. et d'ailleurs appelés à faire prévaloir dans leur jugement des valeurs esthétiques. prisonniers d'une dimension linguistique donnée. de l'ouvrage classique de Sir Leslie Stephen : History of English thought in the eighteenth century. Les jugements pour ainsi dire affectifs qu'on n'a cessé de porter sur lui n'ont pas encore fait entièrement place à une appréciation historique. à l'heure actuelle. L'époque classique est devenue plus vite et plus aisément matière d'histoire objective. d'une époque qui fut. assurément. Or il existe bien au . que Sainte-Beuve commence l'élaboration de son Port-Royal . Le XVIIIe siècle semble. une attitude de savoir impartial semble encore impossible à l'historien du XVIIIe siècle.) Alors seulement nous les aimerons ou nous les détesterons en sachant pourquoi » . celle de la douceur de vivre. l'apanage des historiens de la littérature. ce chef-d'œuvre de critique compréhensive paraît de 1840 à 1860. et qui continue à fournir un schéma d'ensemble pour la compréhension du domaine britannique. mais qui élabora également la plupart des idées dont nous vivons . Au début du XXe siècle. et demeure encore. et du mouvement de cette masse anonyme de laquelle ils se sont élevés . dans ses leçons de Lausanne. un historien contemporain affirme que le siècle des Lumières demeure « mal connu » : « Ayant été d'abord connu et apprécié par son successeur immédiat. alors seulement nous pourrons séparer [25] en eux ce qu'ils ont reçu de ce qu'ils ont créé (.. un ouvrage qui soit pour le XVIIIe siècle ce que le Port-Royal de Sainte-Beuve est pour le XVIIe. en ce qui les concerne. le XVIIIe siècle est actuellement en défaveur. écrit Pierre Francastel. en France. » Cette incertitude fondamentale affecte surtout le XVIIIe siècle tel qu'on peut le voir de Paris.qui les ont précédés. en dépit des progrès de la connaissance historique..

est une œuvre de propagande politique. mais ce qui était le cas général à l'époque précédente tend à devenir une manière d'exception. Le dépérissement de la poésie. se subordonne désormais à des intérêts extrinsèques . auquel il participe sans parfois s'en rendre compte. mais si l'on s'en tient aux critères esthétiques.XVIIIe siècle des écrivains qui font métier de pure littérature. comme si la philosophie de ces « philosophes » n'était pas une philosophie à. l'historien de la littérature doit donc se laisser entraîner lui aussi dans le débat des idées. Le siècle des Lumières se présente lui-même comme un siècle philosophique. qui firent l'échec ou le succès de l'œuvre. mais la tradition française lui impose des guillemets. naguère fin en soi. La plume ne représentait pour eux qu'un moyen pour le service d'une pensée qui prétendait s'accomplir au niveau de l'action. lorsqu'il étudie des textes inédits de la propagande politique et anti-religieuse au début du XVIIIe siècle. Même la Henriade de Voltaire. en quête de la seule musicalité. un Marivaux par exemple. On peut sans doute étudier les textes du point de vue de leur valeur formelle. on adopte une attitude qui ne correspond ni à l'exigence maîtresse de l'écrivain. Il a donc abandonné le terrain de l'histoire de la littérature pour celui de l'histoire de la pensée. sous le couvert d'un poème épique. comme d'ailleurs pour Pope et Addison ou pour Lessing. et les . [26] Ainsi la littérature littéraire de naguère devient une littérature d'idées. ni aux préoccupations des lecteurs. pour Voltaire. part entière. le métier d'écrire prend le sens d'un combat pour la vérité. Les écrivains français du XVIIIe siècle prétendaient être plus et mieux que des hommes de plume. Lanson. est un autre signe de cette subordination du métier d'écrivain à des intentions nouvelles. De leur côté. elle devient démonstration et recherche. écriture pure. Le souci de la perfection du style passait après l'exigence première d'une recherche et d'une affirmation de la vérité. souligne que la grande masse de ces écrits est dépourvue de toute valeur littéraire. pour Diderot et la majorité de leurs confrères. Pour Montesquieu. Sous peine de passer à côté de l'essentiel. L'écriture. les techniciens de la réflexion philosophique sans guillemets ne font pas grand cas des penseurs du XVIIIe siècle. propagande ou cri.

Le monde reflété par l'écriture risque d'être surtout le monde de ceux qui écrivent. L'ambiguïté fondamentale de la pensée des Lumières apparaît clairement dans la mesure où l'on peut juger qu'elle met de la philosophie partout. L'écriture. ou encore l’Essai sur l'étude de la littérature (1762) du grand historien britannique Edward Gibbon. La musique lui échappe. Un certain nombre d'auteurs et d'œuvres paraissent ainsi voués à errer indéfiniment dans un no man’s land. mais aussi les mœurs et les institutions. les événements politiques et l'ensemble des éléments qui permettent de déterminer le genre de vie d'une époque. moyennant quoi on se prépare des déceptions si l'on recherche philosophie et littérature à leur emplacement traditionnel dans la culture de l'époque. citoyen de Genève . ni non plus les écrivains des Pays-Bas d'expression française. ou les mélanges de l'Académie de Berlin. C'est montrer qu'on ne l'a pas compris. affectée de caractères très particuliers. il hésite pourtant à. miroir où se reflète la totalité du domaine humain. portion restreinte de l'humanité. bien des aspects se dérobent aux [27] prises des techniques propres à l'écrivain. ou du moins le monde tel que le voient ceux qui font métier d'écrire. Si d'ailleurs Rousseau est admis dans le sanctuaire. On ne saurait pourtant faire reproche au XVIIIe siècle d'être à la fois trop philosophe et pas assez. est aussi un miroir déformant . l'architecture. et qu'elle se soit glissée dans la littérature. Il peut y admettre les livres écrits dans sa langue par des auteurs étrangers. par exemple ceux de Rousseau. Il semble que la philosophie ne se trouve plus dans la philosophie.abandonnent volontiers aux basses œuvres de leurs confrères spécialistes de la littérature. pour autant que les frontières de la littérature française ne . prendre sous sa juridiction les œuvres complètes de Frédéric II. les peintures et sculptures. L'historien de la littérature ne s'occupe que des textes. et aussi qu'elle n'a pas eu une philosophie digne de ce nom. c'est-à-dire qu'on ne lui a pas rendu la justice à laquelle il a droit. On commence à comprendre pourquoi l'espace mental du XVIIIe siècle peut apparaître à certains égards comme un bien vacant. Par ailleurs l'historien de la littérature française postule au départ l'existence d'un objet épistémologique constitué par l'ensemble fermé et fini des textes rédigés en français. ses confrères genevois et romands ne le sont pas. roi de Prusse. qui représentent une portion limitée des monuments d'une époque.

l'ère élisabéthaine. Néanmoins. par un mouvement général de nationalisation de la culture. Les débats et combats qu'ils mènent en français ne trouvent pas leurs frontières naturelles dans les lignes de démarcation linguistiques. en italien ou en polonais. et les moins grands. en dehors de toute influence étrangère. et même en espagnol. Si la culture européenne. virtuose . semble-t-il. ils peuvent être considérés comme des ensembles culturels doués d'une relative indépendance. L'apparition du thème de la Weltliteratur souligne la nécessité de subordonner les provinces littéraires et artistiques à une instance d'intelligibilité. On pouvait parler au XVIIIe siècle d'une littérature française. la bienfaisance. et dans la pensée de qui s'accomplissent bon nombre des espérances du siècle des Lumières. [28] l'âge classique français ne s'étaient pas développés dans un splendide isolement. d'une littérature à l'échelle du monde en laquelle viendraient communier toutes les littératures particulières. mais les auteurs que préoccupent seulement la forme écrite et la perfection esthétique n'occupent plus le devant de la scène. pour employer le jargon moderne. après la rupture de la communauté médiévale. avait été caractérisée. parmi les hommes de lettres du siècle des Lumières n'écrivent pas pour le seul plaisir et pour la beauté de l'écriture. Boileau. né en 1749. le XVIIIe siècle voit se réaliser un mouvement inverse d'internationalisation. Frédéric II. Cette fonction proprement littéraire cesse de s'imposer à la masse des œuvres écrites au XVIIIe siècle. Les grands maîtres. au sein duquel toute prétention à une autonomie nationale ne peut avoir qu'une valeur très relative. Molière ont bien des successeurs. et d'une originalité esthétique certaine. mais aussi bien en anglais. sont des écrivains « engagés ». affirmé le premier l'existence d'une Weltliteratur. répondant à des normes communes. Goethe. et vouée au service de certaines valeurs esthétiques. Racine. les catégories principales de la pensée représentent le patrimoine commun de l'intelligence occidentale. Tout cela peut s'écrire en français. Il faut donc admettre l'existence d'un espace mental ouvert et indivis. Le bonheur et la nature. Le corps des ouvrages de l'âge classique s'organisait effectivement en une littérature littéraire. qui assure la communication entre des domaines nationaux désormais en situation d'interdépendance. le progrès. Le Quattrocento italien. La Fontaine. roi de Prusse. du XVe au XVIIe siècle. en allemand de plus en plus. a.coïncident pas avec les limites de l'hexagone. Presque tous. le siècle d'or espagnol.

En dépit de l'universalité reconnue par l'Académie de Berlin à. demeure irréductible aux efforts des traducteurs . mais le point important est sans doute l'affirmation d'une universalité en valeur. Candide et l’Encyclopédie. Robinson Crusoé demeure un chef-d'œuvre britannique et Werther un chef-d'œuvre allemand. dans un compartiment linguistique donné. Le XVIIIe siècle voit s'affirmer une littérature européenne. la nécessité de situer les hommes et les œuvres en fonction des exigences de cette discipline nouvelle qui a pris le nom de littérature comparée. laquelle proposera comme sujet de concours en 1783 le thème de l'universalité de la langue française. ce qui pourrait bien apparaître comme une contradiction dans les termes. L'unification de l'espace mental européen représente une difficulté supplémentaire pour le spécialiste qui aborde le siècle des Lumières selon la perspective de telle ou telle tradition nationale. à laquelle appartiennent Robinson Crusoé. Le beau livre de Joseph Texte sur Jean-Jacques Rousseau et les Origines du Cosmopolitisme littéraire mettait en lumière. son chant profond. dès 1895. le réseau des influences et des chocs en retour oblige l'historien à mettre en œuvre une compréhension internationale. la valeur [29] proprement littéraire d'une œuvre. L'amour propre national peut se réjouir de l'honneur fait à un idiome entre tous les autres . il devient absurde de reprocher au XVIIIe siècle de n'avoir été ni « chrétien » ni « français ». la langue française. Émile et la Nouvelle Héloïse. Ce qui s'internationalise.de la raison d'État au profit des intérêts temporels de son pays. paraît d'une grande originalité. Tel écrivain qui. qui transcende les particularismes linguistiques. les romans de Richardson et les poèmes d'Ossian et de Young. peut n'être que l'imitateur servile d'un auteur étranger. esthétique et intellectuelle s'affirme de proche en proche à travers l'espace européen . s'il veut rendre à chacun ce qui lui est dû. c'est un sens et une sensibilité . parce qu'il paraît posséder une vocation d'humanité : il doit permettre à l'Occident d'exprimer l'unité de sa pensée. lit. Une sensibilité morale. celle que Goethe entendait désigner par le concept de Weltliteratur. ainsi que le Traité des Délits et des Peines. L'idée d'une littérature comparée. Une fois reconnue cette généralisation et internationalisation de la littérature. Le français est choisi. a pour conséquence l'affirmité d'une réalité translinguistique de la littérature. mais aussi la Dramaturgie de Hambourg et Werther. c'est en français que se réalise la majeure partie de l'activité de l'Académie royale de Prusse. pense et écrit à peu près exclusivement en français .

de Christian Wolff et de Condillac . l’Encyclopédie ne peut être caractérisée du point de vue de la seule écriture . Mais le domaine de celle-ci ne se limite pas à la littérature considérée comme un des beaux arts. appartient au siècle des Lumières. L'âge de Kant voit s'affirmer dans le domaine allemand une extraordinaire floraison de philosophes. Voltaire compose un Traité de métaphysique. c'est-à-dire au moment où il publie ses Lettres Philosophiques. Ce résidu constituerait le patrimoine inaliénable des spécialistes de la littérature non-comparée. l’Encyclopédie . L'une des œuvres maîtresses du XVIIIe siècle est un dictionnaire. pas plus que l’Almanach du Bonhomme Richard. l’Enquête sur la nature et . Dès 1734. dans ce qu'elle présente de plus incomparable. par hypothèse. né en 1724. l’Esprit des lois. sous la forme d'un Dictionnaire philosophique. On hésitera à classer dans le domaine philosophique le Système de la nature de Linné et l’Histoire naturelle de Buffon.les plus consciencieux. dont elle systématise les affirmations essentielles lorsqu'elle se présente elle-même comme une critique de toutes les affirmations humaines. il faudrait tenir compte aussi de ce vaste mouvement de pensée que fut l'école idéologique française . Cette réserve faite. elle est l'expression militante d'une certaine conception du monde et de la vie. bien que le XVIIIe siècle apparaisse à des esprits bien informés comme une traversée du désert. Jugement hâtif sans doute. le fait est qu'il a tenu à composer tout seul son encyclopédie personnelle. Sans doute faut-il ajouter au domaine littéraire l'ordre proprement philosophique. obligé de tenir compte seulement des œuvres et des hommes qui réclament explicitement l'étiquette philosophique et procèdent selon les voies et moyens traditionnels de la discipline en question. L'historien de la philosophie risque néanmoins de ne donner qu'une vue partielle et partiale du XVIIIe siècle. d'Adam Smith. et non de perfection esthétique. lorsqu'il donnait à l'Occident l'un des premiers messages de la sagesse américaine. le fait est qu'il s'est voulu philosophe et métaphysicien . Pareillement Benjamin Franklin se préoccupait avant tout d'éducation populaire. la quasi-totalité de l'œuvre de Kant. maintes fois réédité et augmenté. On peut contester les prétentions de Voltaire . pour l'époque de Berkeley et de Hume. il apparaît que le marché commun de la littérature occidentale peut être revendiqué par une histoire de la pensée. dans la mesure où il se trouve. par une équipe de collaborateurs dont un bon nombre n'étaient que de médiocres écrivains.

cultivé et libéral sur l'état de la Péninsule au milieu du . le président de Brosses. qui vécut de 1709 à 1777. une même histoire. on est conduit à relever et à. présentent le reportage d'un esprit vif. Entre tant de pensées diverses. l'histoire des sciences physiques et humaines. Les Lettres familières sur l'Italie. non seulement un critique littéraire. mais un spécialiste de l'histoire des sciences et de l'histoire de l'historiographie. un spécialiste de l'histoire des idées politiques et économiques. Si l'on s'en tient à. L'histoire des lettres et des arts. Le siècle de l’Encyclopédie a nourri l'ambition d'un savoir total. et aussi un philosophe à l'esprit assez large pour embrasser l'immense espace mental dont Voltaire par un travail acharné s'était rendu maître. voyage dont il rédigea une relation circonstanciée à l'usage de ses amis. il n'est pas certain que l'on puisse discerner un commun dénominateur. l'histoire des religions. consommant la prise en charge par l'homme des destins de l'humanité. l'histoire des mœurs et des institutions. publiées après sa mort. elles appartiennent à. pour juger Voltaire à. sa valeur réelle. ou de la désarticulation nationaliste de la république des esprits. Il connaît quelque notoriété à cause d'un voyage qu'il fit en Italie en 1739. dont le sens se perd dès qu'on lui applique les présupposés restrictifs de la division du travail intellectuel. Un exemple pourrait être fourni par un personnage moins célèbre. ouvrages qui eurent en leur temps une importance capitale. communient dans l'unité du [30] siècle des Lumières avec Swedenborg. de Gibbon. des recherches de caractère analytique et fragmentaire. Il faudrait être. La difficulté est de trouver une dimension d'intelligibilité qui permette de rassembler selon une même perspective Pope et Lavoisier. dénoncer des insuffisances. ou encore le Déclin et la chute de l’Empire romain. Tous ces esprits. Newton et Boerhaave aussi bien que Linné et Moïse Mendelssohn. de l'histoire des religions. A en croire la chronologie. et pourtant fort original. mais dans l'esprit même de l'enquêteur. mais la question se pose de savoir si elles peuvent relever de la compétence d'un même historien. et bien d'autres. morales et politiques. l'histoire de la philosophie découpent en secteurs isolés et indépendants une entreprise solidaire. Seule une connaissance réellement interdisciplinaire peut rendre justice à l'espérance de synthèse qui anime les meilleures têtes du XVIIIe siècle. Thomas Paine. des contradictions et des incohérences dont le principe ne se trouve pas dans l'objet étudié. Maupertuis et Kant.les causes de la richesse des nations.

Enfin l'année même de sa mort. d'une série d'œuvres. qui ne sont pas des chefs-d'œuvre. faute d'avoir trouvé un historien capable d'échapper à cette forme moderne d'obscurantisme que constitue la spécialisation. Mais ces études. De Brosses publie en 1756 une Histoire des navigations aux terres australes. Il existe une étude sur le président de Brosses et l'Australie. à ses moments de loisir. Certains des meilleurs esprits de ce temps demeurent difficilement accessibles. des musées. Sans doute ce qui était possible au XVIIIe siècle est-il impossible au XXe. en 1777. qui regroupe les recherches de toute sa vie sur Salluste. l'abbé Raynal. En 1760 paraît le traité Du culte des dieux fétiches. Mais le président de Brosses. Le président de Brosses demeure un méconnu. souvent anciennes. soit parce que leurs œuvres. Dans le domaine français. semeurs d'idées. sont à peu près introuvables. ou les États pontificaux. consacré à l'histoire des religions. appelé à un bel avenir. à l'abbé de Saint-Pierre et à. est aussi l'auteur. par exemple chez Auguste Comte et chez Marx. et l'on peut concevoir d'autres études sur de Brosses et le grand-duché de Toscane. jamais rééditées. sur de Brosses et Salluste ou encore sur de Brosses et l'onomatopée. mais qui présentent une valeur certaine dans des compartiments variés de la connaissance. sont loin de rendre justice à des hommes dont l'affirmation et le rayonnement . L'espace mental interdisciplinaire et international de l'âge des Lumières comporte bon nombre de lettrés et savants dont le nom revient souvent mais qui demeurent dans une semi-clandestinité. de Brosses [31] fait paraître son Histoire du septième siècle de la République romaine. à propos des villes. pour la simple raison que son historiographe devrait posséder une culture aussi étendue que la sienne. des églises qu'il visite les éléments d'une critique d'art qui présente. On y trouve aussi. et autorités à travers l'Europe. Mais l'addition même de ces recherches ne donnerait pas une vue d'ensemble du personnage. ou perpétuel oublié.XVIIIe siècle. on trouve certes quelques études consacrées à l'abbé Du Bos. soit parce que nul historien digne de ce nom ne s'est trouvé capable de reconstituer dans toute son envergure intellectuelle et spirituelle un personnage qui ne se définit pas selon les normes en vigueur aujourd'hui. le plus grand intérêt. sur de Brosses et le Totémisme. perpétuel sous-entendu. Le Traité de la formation mécanique des langues (1765) s'inscrit dans le contexte de la recherche linguistique. membre du Parlement de Dijon. qui doit à cet ouvrage le mot nouveau « fétichisme ». particulièrement active à ce moment-là. à sa date. dont l'illustre Bougainville tirera profit pour la préparation de son expédition.

ne représente plus à nos yeux qu'une idéologie usée par deux siècles . du droit au Bonheur et à la Paix se sont dégagés peu à. il faudra d'abord les lire ! Quand. mais l'histoire des faits demeure solidaire d'une histoire des intentions et des valeurs. Les thèmes de la Civilisation et du Progrès. Leurs études minutieuses rendront un jour possible la grande synthèse qui nous manquait jusqu'à présent. qui jouèrent tous deux un rôle dans la dernière génération de l’Aufklärung allemande ? On objectera que les lacunes du savoir seront comblées grâce aux progrès de la recherche. comprendre. Si le siècle des Lumières est difficile à. par ailleurs. ce que les hommes de ce temps concevaient dans l'enthousiasme. de la Tolérance. sera-t-il possible de connaître vraiment des personnalités intellectuelles comme l'ethnologue Georg Forster. que nulle bibliothèque au monde ne pouvait se flatter de posséder. des Droits de l'Homme. pouvaient prétendre y voir plus clair. en se mettant à plusieurs. Il faudra attendre que s'achèvent des programmes de rééditions massives pour que devienne accessible l'immense littérature philosophique de la période kantienne (aetas kantiana). c'est qu'il nous met en cause autrement que ne font. Et quand ces centaines de volumes auront été publiés. toute histoire est aussi une histoire de l'historien. Autrement dit. Comme si des aveugles. de Göttingen. L'analyse. peu des aspirations confuses de l'âge « philosophique ». sous peine d'errer au hasard. delà Justice et de l'Universalité. On ne peut étudier avec fruit le XVIIIe siècle qu'en fonction d'une vue d'ensemble de cette [32] époque de l'esprit humain. Seulement. Dès à présent le XVIIIe siècle est un théâtre d'opérations où s'affairent de nombreux spécialistes. ce en quoi ils voyaient la promesse d'un avenir glorieux pour l'humanité réconciliée. ou même l'époque de la révolution galiléenne. Ainsi que l'affirmait Michelet. par exemple. C'est le XVIIIe siècle qui a inventé les idées et les valeurs constitutives de l'ordre mental jusqu'au milieu du XXe siècle. leur signification en valeur est susceptible de subir de sensibles mutations. Ces éléments fondamentaux peuvent être remis en question . présuppose une synthèse préalable. ou le professeur Christoph Meiners. l'accumulation de travaux dont les auteurs ignorent ce que fut dans son essence l'Europe des Lumières finira par fournir une connaissance satisfaisante de cette même Europe. le XIIe siècle ou le IIIe siècle avant Jésus-Christ.mériteraient de retenir l'attention des lettrés.

Nous savons que les vieux mythes aristocratiques et autoritaires. du sang et du sol. Il nous arrive. les auteurs américains de la Déclaration d'Indépendance comme les auteurs français de la Déclaration des Droits de l'Homme avaient conscience de dévoiler un sens de la condition humaine. qui se projette volontiers en récriminations contre des idéologues. Cette foi dans la possibilité d'une transformation radicale de l'ordre des choses si naïve qu'elle puisse nous paraître dans le recul du temps. n'ont pas été éliminés par le jaillissement triomphal des Lumières. Nos devanciers ne sont pas responsables de nos désenchantements. n'a plus grand-chose de commun avec la foi des premiers jours. Nous savons que la « splendide aurore » de la Révolution française. Les vérités du siècle des Lumières sont des vérités d'hier. Ils remettaient en question la tradition. nuancée d'un scepticisme résigné. que saluaient Hegel et Kant. mais l'entreprise raisonnée d une conversion du monde à l'homme et à l'humanité. a rapidement abouti à la Terreur. et qu'ils sont susceptibles de redoutables récurrences. mais leur croyance.d'expériences souvent décevantes. La pensée ne fut pas pour eux l’acte pur d'une délectation solitaire. L'histoire de l'humanité pose plus de problèmes qu'elle n'en résout. Nous savons que les droits de l'homme ne sont pas de ce monde. ils annonçaient des vérités scandaleuses. aux heures de doute. demeure au tribunal de l'histoire l'honneur inaliénable du siècle des Lumières . Voltaire et Hume. Nous savons que le développement technique de la civilisation ne s'accompagne pas nécessairement d'un progrès spirituel. lorsqu'il rédigeait son essai Was ist Aufklärung ?. de nous demander si elles sont des vérités vraies. et s'imposer plus tard à l'Europe stupéfaite en la personne des soldats de l'An II Les hommes du XXe siècle croient encore aux droits de l'homme et du citoyen. Cette usure des absolus de naguère suscite en nous une mauvaise conscience. tenté de faire descendre leur vérité du ciel des idées sur la terre des hommes. au péril de leur tranquillité et parfois de leur vie. qui devaient mobiliser l'héroïsme des Insurgents et de leurs compagnons d'armes venus de France. victimes de leurs illusions. et que les soldats de l'An II ont fourni des cadres éprouvés aux armées napoléoniennes. qui ne se portent pas très bien aujourd'hui. [33] Nous devons leur rendre cette justice qu'ils ont. fondées en raison et en justice . les mythes de la race. Kant. luttaient contre les évidences établies pour leur substituer des évidences nouvelles.

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Les principes de la pensée au siècle des lumières.[35] Les sciences humaines et la pensée occidentale. Tome IV. Première partie L’espace mental de l’Europe des lumières Retour à la table des matières [36] .

On peut considérer la terrible guerre de Trente Ans (1618-1648) comme la dernière de ces luttes intestines. traverse les premières phases de ses longues tribulations. sauf à l'Est. La résistance opiniâtre des persécutés. En attendant la remise en question de la Révolution. les peuples d'Occident ont joui d'une longue période de tranquillité. la dernière mesure de guerre religieuse a été la Révocation de l'Édit de Nantes (1685) . En France. correspond à un changement de souverain en vue d'affermir un mode de souveraineté conforme aux aspirations des classes dirigeantes. où l'État polonais. cependant que les configurations géopolitiques ne subissaient pas de changements notables. sont achevées.[37] Première partie : L’espace mental de l’Europe des lumières Chapitre I NAISSANCE D’UNE EUROPE Retour à la table des matières L'espace-temps de la culture occidentale au XVIIIe siècle apparaît caractérisé par une relative stabilité politique et une relative homogénéité intellectuelle. dans le dernier-tiers du siècle. qui ont embrasé l'Europe pendant un siècle et demi. La glorious Revolution anglaise de 1688 se justifie par la volonté d'éviter au pays l'opprobre d'un roi catholique. modérée dans son déroulement et dans ses effets. mais cette « révolution ». finira par . scandale européen. la Révocation demeure une plaie ouverte au flanc de la France des Lumières. aidée par la propagande des philosophes. Les guerres de religion. crise apocalyptique de l'Europe traditionnelle.

sa patrie spirituelle. son église et son laboratoire pillés et incendiés. ils ne revendiquent guère. Le théologien dissident et chimiste Joseph Priestley. Le fondateur de l'histoire moderne de l'art se procure ainsi les moyens de vivre en paix et de travailler dans cette Italie antique. il n'y a. Tout se passe comme si les restrictions à la liberté de conscience. repliés sur eux-mêmes. les catholiques et même les dissidents. à quelques rares exceptions près. divers égards. l'un des inventeurs de l'oxygène. C'est un fait pourtant que les Juifs. l'égalité des droits et des devoirs avec les autres habitants des pays où ils sont établis. au mois d'août 1762. Le prussien Johann Joachim Winckelmann. d'où le protestantisme a été radicalement extirpé. tous ceux qui ne pratiquent pas la religion du Roi. Dans les pays catholiques du sud de l'Europe. par une populace surexcitée.arracher. à Birmingham. part entière dans l'Europe du XVIIIe siècle . en ce jour anniversaire des révolutions de France. en fait de réformés. la révocation à peu près complète de la Révocation. De même. Si les protestants n'ont pas de statut légal en France. après avoir vu sa maison. Le partage des États entre les diverses obédiences chrétiennes a abouti à une stabilité de fait que les puissances politiques ne songent plus à remettre en . le 11 juin 1754. Celui qui revendique le titre de citoyen de Genève ne peut demeurer un catholique. Le fait nouveau est que désormais ces mouvements divers demeurent limités à l'usage interne. ne jouissent pas d'une existence à. et réfugié à Motiers. Ces indications attestent la persistance des motivations religieuses en plein siècle des Lumières. relevaient désormais du statut des États. que des étrangers. infidèle à la foi de ses pères. en condition [38] d'infériorité à. ou du moins au libre exercice de la religion. luthérien et pauvre. passionné de l'art antique. demeurent en Angleterre des suspects. doit chercher refuge aux États-Unis en 1794. sollicite et obtient du pasteur de Montmollin sa réintégration dans la communion réformée. Jean-Jacques Rousseau. encore faut-il ajouter que. la passion religieuse ne suffit plus à justifier une guerre. Le temps des croisades est fini . abjure son hérésie grâce aux bons offices du nonce pontifical à la cour de Dresde. avant la fin du XVIIIe siècle. qui subsistent un peu partout en Europe. européen proscrit de France. avec l'édit de tolérance en 1788. son attachement à l'Église et au Roi. mais ne pouvaient constituer des motifs avouables d'intervention armée dans le domaine de la politique extérieure. qui manifestait. le 14 juillet 1791.

à des résistances de plus en plus énergiques. le sens de la conservation l'emportent sur l'intention de bouleverser les frontières traditionnelles. De passage à Modène en 1739. elles visent à un agrandissement de l'État prussien. Les traités aboutissent à de nouvelles répartitions qui modifient l'attribution de certains territoires d'Italie ou de l'Empire à telle ou telle souveraineté dynastique. à propos d'héritages contestés : la volonté de stabilité. respecter les données acquises de l'équilibre européen. n'ont pas revêtu le caractère totalitaire qu'avait présenté la guerre de Trente Ans. se détournant de l'Europe traditionnelle. de l'occupation de la ville impériale de Francfort. Les ambitions de Frédéric II auront un caractère résolument différent . Deux au moins des guerres du XVIIIe siècle sont des guerres de « Succession » : succession d'Espagne (1702-1713) et succession d'Autriche (1740-1748). se préoccupe surtout des marches de l'Est . l'Autriche elle-même a connu des difficultés majeures. L'anticléricalisme de Joseph II est aussi résolu que celui de Frédéric II. la France de Louis XV et de Louis XVI eut moins à souffrir de la politique étrangère de ses rois que la France de Louis XIV . au surplus. atteste. bien qu'elles n'aient pas été à proprement [39] parler des guerres en dentelles. Par ailleurs. et d'ailleurs plus entreprenant. Les églises de la Réforme sont des églises nationales et. les opérations militaires demeuraient un article d'exportation. le président de Brosses déplore que le souverain de ce duché consacre une bonne partie de ses ressources à l'entretien d'une petite armée. le récit que fait Goethe. par les troupes françaises en 1759. Sans doute la Prusse a-t-elle durement payé le tribut des ambitions de son maître . cette conversion géopolitique paraît. à première vue. dans la sphère d'influence romaine. dans son autobiographie. plutôt que de l'utiliser en des entreprises utiles. caractéristiques de l'âge des Lumières.question. dans la mesure où il affronte une église instituée beaucoup plus puissante. Du moins peut-on relever que Frédéric. Mais la guerre fut pour l'Angleterre un investissement financier . la sainte Inquisition se heurte. La plus grande partie de l'Europe put se consacrer aux arts et techniques de la paix. à l'égard de l'ennemi. les souverains n'admettent plus que la raison d'église puisse aucunement s'imposer à la raison d'État. En Espagne même et au Portugal. au cours de la guerre de Sept Ans. de la part du pouvoir. Il s'agit d'affaires de famille. Ces guerres. sans pour autant bouleverser les frontières et les institutions établies. pour la monarchie espagnole également. une courtoisie et une civilité qui contrastent avec les usages modernes en la .

atteste que pour un esprit éclairé la guerre ne peut être qu'une passion inutile et contre nature. Les résultats sont acquis aux moindres frais. dispose de 3000 hommes dont 900 européens . la guerre est l'affaire des gouvernements . Elle est mise en œuvre par des techniciens spécialisés en nombre relativement restreint. Elles résultent de combinaisons dynastiques et diplomatiques.) Candide. ce qui ne représente pas grand-chose pour un pays .. ce qui limite les dégâts. les hautbois. si brillant.. qui tremblait comme un philosophe. Voltaire. Les trompettes.. au chapitre III de Candide. » Ce texte d'un familier de Frédéric II. décrit la grande bataille entre le roi des Bulgares et le roi des Abares. Jusqu'à la révolte américaine. L'année même où les Français occupent Francfort. 20 tués. Les canons renversèrent d'abord à peu près six mille hommes de chaque côté . [40] les pertes s'élèvent à. si céleste. Lorsque. en 1759. les colonies coûtent plus cher qu'elles ne rapportent. et qu'aux yeux de l'élite. les canons formaient une harmonie telle qu'il n'y en eut jamais en enfer. le général Clive. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes (. Et William Pitt estime que la conquête du Canada français.. La destruction systématique du Palatinat par les armées de Louis XIV en 1688 apparaît comme un crime de guerre inadmissible et d'ailleurs sans effet utile. qui commande les forces anglaises. dans un petit livre qui eut bientôt fait le tour de l'Europe. acquise devant Québec au prix d'un combat de quelques minutes. Ces guerres ne sont pas des guerres nationales. elle n'engage que fort peu les peuples. si bien ordonné que ces deux armées. « Rien n'était si beau. le corps expéditionnaire commandé par Rochambeau comprend environ 7 000 hommes. Il convient d'ajouter que l'opinion française n'accorde pas grand intérêt aux possessions d'outre-mer. ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. les tambours. les fifres. n'a pas coûté plus de 1 500 livres à la couronne britannique . une vingtaine d'années plus tard. si bien que l'on peut accepter d'un cœur léger le renoncement aux terres lointaines. moyennant quelques prises de bénéfice pour l'un ou pour l'autre. C'est ainsi que la France perd son empire des Indes à la bataille de Plassey . la France prendra sa revanche en appuyant efficacement la guerre d'Indépendance des colonies anglaises d'Amérique. se cacha du mieux qu'il put pendant cette boucherie héroïque. et surtout jusqu'à la Révolution française. et tendent à substituer à l'équilibre établi un nouvel équilibre assez peu différent du précédent.matière .

jouissant d'un crédit médiocre auprès de l'opinion générale. un instrument au service de la paix qui doit suivre. . dans le cas de ces soldats-citoyens. dans la guerre même. » . révoltés contre l'Angleterre au nom des privilèges sacrés de la nation britannique.. ils étaient irremplaçables. On trouve chez Kant l'idée que le rétablissement de la paix à venir doit servir de norme pour la conduite de la guerre. Stanislas Leszczynski parmi d'autres. la victoire elle-même. la paix importe plus que la guerre. C'est la paix qui importe. Sagement. les contingents de spécialistes des armées coalisées. et sources de dépenses considérables. car les grenadiers prussiens valaient trop cher . une époque où le métier des armes n'était pas le second métier de chaque citoyen. rendre impossible la confiance réciproque lors de la paix future.. alors que les volontaires français. exprimant elles- mêmes deux âges de l'humanité. se heurtaient à des novices. proprement parler. s'ils venaient à tomber. La guerre n'est pas une fin en soi . D'un côté. » Il n'y a pas eu à Valmy. et. « Aucun État en guerre avec un autre ne doit se permettre des hostilités de nature à. prix d'or. mais l'apanage exclusif de techniciens. dans le meilleur des cas. Burke. seraient facilement remplacés par des recrues dont la formation et l'armement ne poseraient [41] pas plus de problèmes que ceux de leurs prédécesseurs. de bataille à. À Valmy. L'établissement d'une paix perpétuelle préoccupe bon nombre des meilleurs esprits de ce temps : l'abbé de Saint-Pierre. Goethe datait du jour de Valmy une nouvelle période dans l'histoire de l'humanité. ce qui est la meilleure réponse au trop fameux axiome germanique : Krieg ist Krieg. ne garantissait nullement l'avenir. Nul ne se sent obligé en conscience de soutenir la cause officiellement défendue par son gouvernement. forts surtout de leur audace patriotique. et non la guerre .qui compte 25 millions d'habitants. mais la confrontation de deux manières de concevoir la guerre. recrutés et entretenus à. objets de la constante sollicitude des souverains. qui n'était pas assurée. Il nous est difficile de nous identifier à. La partie n'était pas égale. Rousseau et Kant. Les mercenaires. Même inévitable. rompus aux manœuvres classiques. pour la première fois. s'affrontaient les armées traditionnelles et la nouvelle armée révolutionnaire de la levée en masse. les généraux coalisés préfèrent ne pas se hasarder en un combat douteux . Adam Smith prennent parti pour les Insurgents des États-Unis. la guerre demeure un mal. dont le cri de ralliement était : « Vive la nation. mal armés et sans grande formation préalable.

comme de l'empereur. La grande espérance d'une conscience unitaire réunissant. populaires. comme une espèce de grande république. et entretenant les unes chez les autres des ambassadeurs ou des espions moins honorables. La guerre révolutionnaire n'est plus un Kriegspiel entre des chefs pratiquant les uns et les autres les mêmes règles du jeu. Cela s'appelait l'Europe. à la Russie près. oppose les nations les unes contre les autres. des rois. et les réactionnaires acharnés à maintenir les valeurs injustes et périmées de l'Ancien Régime détesté. au début de son Siècle de Louis XIV : « Il y avait déjà. ceux-là. elles sont messagères de certaines idées qui prétendent transformer le monde. Le XVIIIe siècle fut une période d'équilibre. qui s'apprennent dans les Écoles Militaires de l'Europe . mais tous correspondant les uns avec les autres . donner k la fois l'alarme à . longtemps qu'on pouvait regarder l'Europe chrétienne. Les missionnaires bottés de la nation française ne voient plus en ces souverains que des tyrans promis au cercueil. inconnus dans les autres parties du monde. Les baïonnettes ne servent plus des intérêts. et qu'elles s'accordent surtout dans la sage politique de tenir entre elles. quoique divisés en plusieurs sectes . tous ayant les mêmes principes de droit public et de politique. C'est par ces principes que les nations européennes ne font point esclaves leurs prisonniers. qu'elles conviennent ensemble de la prééminence et de quelques droits de certains princes. une balance égale de pouvoir. chaude ou froide. les autres mixtes . où s'affirmait la grande espérance d'une communauté des valeurs entre les hommes de bonne volonté. l'élite européenne de la bonne volonté a fait place à une rupture irrémédiable entre les tenants du progrès. employant sans cesse les négociations. Les philosophes du siècle des Lumières entraient volontiers en dialogue avec les souverains absolus. tous ayant un même fonds de religion. ceux-ci aristocratiques. auxquels ils faisaient confiance pour promouvoir le règne de la raison sur la terre des hommes. L'espace mental de l'Europe depuis 1789 n'a pas cessé de subir les effets de cette tension manichéenne qui s'affirmait sur la ligne de bataille de Valmy. autant qu'elles peuvent. et des autres moindres potentats. en dehors de toute distinction de frontière. La nouvelle guerre de religion. Voltaire écrit. qu'elles respectent les ambassadeurs de leurs ennemis. partagée en plusieurs États. de la justice sociale. et les divise contre elles-mêmes. elle se présente comme la forme moderne des guerres de religion. qui peuvent avertir toutes les cours des desseins d'une seule. les uns monarchiques.

lequel se veut souverain d'Occident selon l'héritage de Charlemagne. » L'espace de l'Europe politique est régi selon les principes galiléens de l'équilibre des puissances. où le nationalisme naissant va les envenimer. le préambule du traité d'alliance de 1701 entre la France et l'Espagne souligne que « rien ne peut contribuer davantage au maintien du repos de l'Europe ». qui cantonne l'autorité de Rome dans une aire géographique limitée en fait et en droit. Jusqu'à la dislocation de la Réforme. La contestation pour la suprématie présuppose une perception commune de l'espace chrétien. une « paix de l'Europe ». Et lorsque s'unissent. Les oppositions se contentent d'affirmer une diversité dans l'unité : « L'Europe est un cadre.. l'Europe est partout » . Le mythe impérial se heurte de son côté au défi des grandes monarchies : le roi de France. L'espace impérial subit d'ailleurs le contrecoup des divisions religieuses. consacrant l'effacement des mythes traditionnels. A la prétention pontificale s'oppose celle de l'Empereur du Saint Empire romain germanique. Grotius. et garantir les plus faibles [42] des invasions que le plus fort est toujours prêt d'entreprendre . l'Occident avait pris conscience de soi à l'intérieur du cadre normatif de l’Imperium Romanum.. princes et intellectuels.l'Europe. Il y a des traits communs à l'Europe. La communion de foi définit une intelligibilité de référence pour tous ceux qui se réclament d'une même vocation au salut. « A partir de 1680. on va se poser par rapport à ce qui n'est pas l'Europe. c'est afin de définir « un fondement solide de la paix et de la tranquillité de l'Europe » . Les traités de Westphalie (1648) consomment l'échec des prétentions de la . dans le camp opposé. Le thème de la translatio imperii permet au pape de Rome de revendiquer le pouvoir suprême qui lui a été légué par le testament de Constantin. » Cette affirmation de l'Europe comme un mode original pour le regroupement des puissances occidentales est un signe des temps. Althusius. le roi d'Angleterre se prétendent empereurs en leur royaume. codifié dès le XVIIe siècle par les maîtres du droit des gens. la Grande-Bretagne. observe Duroselle. des intérêts communs à l'Europe. cosmopolites et nationaux. Le mythe pontifical est ruiné par la Réformation. en laquelle s'affirme l'unité spirituelle du Moyen Age. il reste que tout le monde. en 1703. en attendant Pufendorf et Burlamaqui ou Vattel. les Provinces Unies et le Portugal. des divergences au sein de l'Europe. prolongé par le schéma eschatologique de la Romania chrétienne. Dans un siècle où les luttes se poursuivent. De plus en plus. se sent européen.

On pourra rêver d'un retour à la communauté de foi. historien de l'Occident selon la norme des Lumières. où la balance du pouvoir est établie mieux qu'elle ne le fut en Grèce. on subjugue un nouveau monde. Qu'ils le veuillent ou non. qui contient le secret de ses étymologies spirituelles. encore plus destructrices » . L'état présent de l'Occident est l'aboutissement d'un destin commun. Mais. La fiction du Saint Empire subsiste. selon le vœu de Leibniz . et le nôtre est presque tout changé . la situation actuelle ne peut se comprendre qu'en fonction de ce passé. L'Europe s'est arrachée par ses propres forces aux siècles obscurs du Moyen Age . Voltaire. après le long sommeil médiéval. par la réunion des églises. en attendant de tels futurs problématiques. Selon la formule de l'historien britannique Robertson. Or il apparaît que l'Occident ne se réduit pas à cette mosaïque d'oppositions irréductibles que figurent les cartes des souverainetés territoriales et des obédiences ecclésiastiques. commence seulement « vers la fin du XVe siècle ». mais elle ne constitue désormais. jusqu'à l'intervention brutale de Napoléon Ier. malgré les guerres que l'ambition des rois suscite. dont l'autorité effective se trouve maintenue dans une portion géographiquement restreinte des Allemagnes. l'Europe chrétienne devient une espèce de république immense. l'histoire digne d'intérêt. une histoire de la culture européenne. « quiconque veut écrire l'histoire de l'un des grands États de l'Europe pendant les deux derniers siècles est obligé d'écrire l'histoire des deux derniers siècles » . avec les inventions et découvertes qui font des Occidentaux les fondateurs d'un nouvel âge de la civilisation. présente dans l’Essai sur les Mœurs (1756). on pourra former des projets en vue d'une unification politique. il faut bien s'accommoder du monde comme il va. Là même où elle a rompu avec le passé.maison de Habsbourg. « L'Amérique est découverte . Cette solidarité organique exprime une communauté de destin. Une correspondance perpétuelle en lie toutes les parties. et même malgré les guerres de religion. [43] Il n'existe plus en Occident d'unité religieuse ni d'unité politique. les Européens sont liés par une solidarité plus forte que toutes leurs oppositions. qu'un ornement périmé dans la titulature de l'Empereur d'Autriche. qui survole les vicissitudes des frontières politiques.

le nombre des troupes et la continuité de leur entretien (. il importe peu que l'Europe soit la plus petite partie du monde par l'étendue de son terrain. dont ils ont opéré le rassemblement. que la nature humaine ne saurait assez reconnaître. Lausanne et Lisbonne. comme le remarque l'auteur de l’Esprit des Lois. par le christianisme. en passant par Stockholm. des sciences. . puisqu'elle est la plus considérable de toutes par son commerce. par les lumières et l'industrie de ses peuples. si l'on compare l'immensité des dépenses. Selon Montesquieu. par sa fertilité. sous peine d'être écrasée par ses conquêtes. les . Les académies des capitales et des petites villes. Edimbourg. mais. elle est parvenue à un si haut degré de puissance que l'histoire n'a rien à lui comparer là-dessus.. et. Parce que l'Europe est devenue semblable au [44] géant Atlas qui porte la terre sur ses épaules. s'exprime sous la forme d'un patrimoine de pensées qui circulent à travers l'espace occidental. par la connaissance des arts. ce qui est le plus important. ni même l'espérance. la grandeur des engagements. L'unité européenne.. les poèmes d'Ossian. Le thème de la « république » européenne est un lieu commun du XVIIIe siècle. qui met en œuvre une réelle solidarité. le petit traité de Beccaria et l'énorme Encyclopédie. elle ne peut plus se désunir au-delà d'une certaine limite.. dont la morale bienfaisante ne tend qu'au bonheur de la société. Ils ont été les artisans d'une situation géopolitique à laquelle ils ne peuvent faire face que par une mobilisation de toutes leurs énergies..). d'un État supranational . elles prennent acte d'une interaction entre les pouvoirs établis. l'Europe est un « état composé de plusieurs provinces » et d'Argenson croit pouvoir constater que « l'Europe est devenue une sorte de république fédérative ». ils se partagent la responsabilité de gérer la planète Terre. Car les Européens ne sont pas seulement les héritiers d'un passé commun . des métiers. » L'Europe est caractérisée par son potentiel économique et ensemble par son potentiel culturel. Le rédacteur de l'article Europe de l’Encyclopédie observe : « L'Europe est la plus petite partie du monde. Nous devons à cette religion dans le gouvernement un certain droit politique et dans la guerre un certain droit des gens.. Werther et la Julie appartiennent au bien commun de l'internationale culturelle dont la zone d'influence s'étend de Pétersbourg à Naples et à Palerme. D'ailleurs. Les Nuits de Young. Candide. par sa navigation.. Paméla. en dépit des conflits d'intérêts économiques ou stratégiques. Varsovie. Dételles formules n'impliquent nullement l'existence.

ni en majorité allemand. attestent que l'Europe est. L'université de Göttingen. Bibliothèque raisonnée des Savants de l'Europe. Nombreux sont les Français de Londres. parce qu'elle affirme la pluralité des sources. c'est reconnaître que chacune des parties de l'Europe. où les mots de passe sont les mêmes. L'expression française « les Lumières ». journaux et revues. au sein des . ne peut prétendre à l'autonomie culturelle. Ce que les Allemands ont appelé le Sturm und Drang représente.sociétés économiques. rayonne bien au- delà des frontières du domaine hanovrien. par leur circulation incessante. Les Italiens. qui sont venus consacrer l'échec et le démembrement de l'Europe des Lumières. Nous ne la ressaisissons que dans la perspective rétrospective du nationalisme et du romantisme révolutionnaires. Il nous est difficile de retrouver le sens de cette conscience européenne propre au XVIIIe siècle. tandis que certains des meilleurs artisans et ouvriers de la Péninsule vont perfectionner leur habileté technique au-delà des Pyrénées. valables ou non. Se sentir européen. Les idées n'ont pas de patrie . economico de l’Europa . est à cet égard peut-être plus significative que les formules correspondantes dans les autres langues. les cafés couvrent l'Europe d'un réseau de points stratégiques. Les titres de périodiques comme l’Europe savante. assurent la cohésion de l'ensemble. une réalité de la géopolitique culturelle. Histoire littéraire de l’Europe. plus qu'un état d'esprit. les jeunes filles espagnoles de bonne famille font leurs études dans des institutions du Sud-Ouest de la France.. Les Provinces Unies de Hollande et la Suisse sont des relais de la [45] vie intellectuelle internationale. literario. indépendamment de la nationalité de ceux qui les formulent. les Anglais et plus encore les Allemands sont prêts à admettre la nécessité d'emprunter à l'étranger des éléments de leur vie spirituelle. les loges maçonniques. manifestant une commune espérance. Europa letteraria. Livres et brochures. les salons. fondée en 1734. Le thème de l'Europe correspond à la reconnaissance par les uns et les autres d'un espace mental ouvert qui contraste avec la restriction des horizons politiques. de citadelles et d'avant-postes. et le cercle de Frédéric à Berlin n'est ni étroitement prussien.. Les écrits. et fort brillants les Anglais de Paris . Correo general historico. les idées sont vraies ou fausses. en dépit des trésors de sa tradition propre. les pensées et les hommes bénéficient au XVIIIe siècle de facilités de circulation accrues. les Français.

Le latin des collèges est un mauvais messager pour les certitudes. Montesquieu souligne qu'à ses yeux le service à la vérité doit compter avant la discipline nationale. surtout il ne possède pas les idées appropriées aux nouvelles certitudes. Montesquieu enseigne qu'il faut « être vrai. mais lorsque j'écris. je suis citoyen . Quand j'agis. lui-même s'affirmait exempt de tout présupposé nationaliste : « dans tout ceci. L'égoïsme sacré qui fait passer avant tout l'intérêt du pays. et je regarde tous les peuples de l'Europe avec la même impartialité que les différents peuples de l'île de Madagascar » . en dépit du défi de la Réforme. expression des nouvelles valeurs esthétiques. serait aux yeux de Montesquieu une forme de haute trahison intellectuelle. et non pas une vérité contre. La translatio studii. L'humanisme renaissant avait maintenu cette fonction unitaire du latin. Le latin. Tout citoyen est obligé de mourir pour sa patrie . langue sacrée de [46] l'Église. grâce à la fiction du cicéronianisme. exige l'adoption d'un nouveau moyen de communication. je n'ai prétendu louer ni blâmer notre nation. cette conscience doit mettre en œuvre un instrument de communication approprié. une réaction séparatiste.cultures départementales de l'espace européen. S'il existe une conscience européenne au sein de laquelle communient les particularismes nationaux. Évoquant son œuvre. Le latin alourdi de la scolastique avait cédé la place au latin des collèges. my country. La vérité telle qu'on la confesse au XVIIIe siècle est une vérité avec. avait assuré l'unité de la Romania médiévale et chrétienne. l'arrière-plan de référence est celui du civisme antique. je suis homme. même sur sa patrie. aux origines du nouveau globus intellectualis. Le vocabulaire latin ne possède pas les mots. Cette perspective supranationale permet de considérer en dehors du préjugé patriotique la question de l'universalité de la langue française. Mais l'âge des Lumières correspond à l'affirmation de valeurs qui rompent délibérément avec le patrimoine désuet de la culture classique. pour les espérances d'un siècle résolument tourné vers l'avenir. personne n'est obligé de mentir pour elle » . l'affirmation de particularismes culturels qui exaltent les valeurs de singularité contre les valeurs d'universalité. . selon l'exigence du principe anglo-saxon : right or wrong. même des limites de la catholicité par la culture des Jésuites et de leurs imitateurs. paré d'élégances nouvelles et propagé au- delà. Il ne faut pas se laisser tromper par le vocabulaire apparemment moderne de cette formule .

donnant à la culture française la valeur d'un archétype à travers l'Occident. il y eut également. La langue française a bénéficié au XVIIIe siècle de l'extraordinaire prestige qui rayonne de la personne de Louis XIV et de la cour de Versailles. sous l'impulsion de Vaugelas et de Chapelain. au bout de plus d'un demi-siècle de travail collectif. Bacon. sur le terrain culturel. œuvre admirable d'un isolé. créée dès 1635 par le cardinal de Richelieu. avec la publication de la première édition de ce code du bon usage. qui bénéficiait du soutien actif de la puissante monarchie française. qui ne peuvent résister à la moindre somme d'argent. Au surplus. rassembleur d'une France de plus en plus centralisée. trouvera son accomplissement en 1694. Il y avait eu des académies littéraires en Italie. mais. des sociétés de langue. demeure prisonnier de son particularisme. l'étonnante [47] personnalité du maître d'œuvre et du metteur en scène de Versailles a remporté une victoire dont les effets s'imposeront longtemps à une Europe fascinée. entreprend une œuvre de clarification exemplaire et d'élaboration du langage. mobilisés pour la décoration et l'ameublement de ce décor . il comprend aussi les écrivains. son prophète. dans l'Allemagne du XVIIe siècle. et aussi un style de vie. le décrivait encore en latin. L'Europe française est l'héritage de Louis XIV . Ce Nouveau Monde intellectuel. L'Angleterre devra attendre jusqu'en 1747-1755 la publication du grand Dictionnaire de la langue anglaise du docteur Samuel Johnson. Qui aurait dit que le feu roi eût établi la puissance de la France en bâtissant Versailles et Marly ? » Le règne de Louis XIV s'achève en désastre économique et militaire . un ensemble de palais et de jardins . Versailles présente un ensemble complet de valeurs culturelles. poètes et dramaturges qui se consacrèrent à l'animation du paysage. Au contraire l'Académie française. la grande œuvre du Dictionnaire de l’Académie. observe : « Versailles a ruiné tous les princes d'Allemagne. il se complète par l'ensemble des artistes de toute espèce. Le théâtre de Shakespeare ne connaîtra une expansion européenne qu'avec un siècle et demi de retard. Montesquieu. mais aucune de ces institutions ne pouvait rivaliser de prestige et d'efficacité avec la société parisienne. la mise au point de l'instrument linguistique français coïncide avec la floraison littéraire de l'école classique. L'idiome de Shakespeare. voyageant à travers les Allemagnes dans les années 1728-1729. Commencée dès 1638. Le modèle de Versailles n'est pas seulement un prototype architectural. en dépit de sa richesse concrète. cet héritage n'a été rendu possible que par . avant celle de Paris .

perd le privilège qui lui restait de la Romania médiévale. Elle est due. celles du Saint-Siège et de la cour de Vienne. Le traité de Rastatt (1714) est rédigé en français. jusque-là instrument des relations diplomatiques. . dans ses Réflexions critiques sur la Poésie et sur la Peinture. Ils parlent français.l'échec de l'impérialisme du Grand Roi. dominer politiquement l'Europe que l'Europe lettrée a pu reconnaître un moment la précellence de la langue française sans s'estimer pour autant en situation d'infériorité. La chose est convenue depuis longtemps.. » Le français est parlé par l'élite des divers pays d'Europe. mais les chancelleries les plus traditionalistes. il n'est pas question quelle langue ils emploieront dans leur conférence.. C'est parce que la France n'est pas parvenue à. Bayle. à la valeur exemplaire des œuvres de l'école classique française. constate cette prédominance du français en tant qu'instrument international de communication. Au début du XVIIIe siècle. Les traités de Westphalie sont encore en latin .. le modèle des nations ou l'Europe française. Latina suis finibus exiguis sane continentur. » Le point important n'est pas que tel ou tel idiome ait pris le pas sur les . le latin. souligne que « la langue française est désormais le point de communication de tous les peuples de l'Europe » . Bayle. tandis que les idiomes nationaux ne dépassent pas les frontières de leurs pays d'origine. selon lui. Dès 1718. dès 1718 : « Lorsqu'un ministre allemand va [48] traiter d'affaires avec un ministre anglais ou un ministre hollandais. Dès 1685 d'ailleurs. On peut dire aujourd'hui de la langue française ce que Cicéron disait de la langue grecque : Graeca leguntur in omnibus fere gentibus. paru en 1776. Nos livres « ont contribué à donner à la langue dans laquelle ils sont écrits un si grand cours qu'elle a presque ôté à la langue latine l'avantage d'être cette langue que les nations apprennent par une convention tacite pour se pouvoir entendre. français sans la France et prince de l'intelligentsia européenne. où il reconnaît à la France la prééminence culturelle qui avait été celle de l'Italie de la Renaissance.. L'abbé Du Bos note. et peu à peu les diplomates adopteront par consentement mutuel un idiome mieux adapté aux exigences techniques de la négociation. réfugié en Hollande où il publie dans sa langue maternelle les Nouvelles de la République des Lettres. finiront par abandonner l'antique usage. l'abbé Du Bos. Telle est la thèse soutenue par le diplomate italien Caraccioli dans son essai : Paris.

publie en 1762. c'est qu'une conscience unitaire ait suscité le choix d'une langue unitaire. bien au contraire. jalouses de l'universalité que le Français s'est acquise sur le continent. après un long séjour à Lausanne. et vous choisissez la langue de vos ennemis . vous avez honoré les lettres de vos ennemis. sans renoncer à la poursuite de l'utopie. » Le citoyen vaudois plaide contre la tentation du splendide isolement linguistique : « Que si. d'Allemand et de Russe. » . s'élevant au-dessus des distinctions partiales d'Anglais. s'affirme plus réaliste..autres . (. il s'agit de justifier l'initiative d'un Britannique adoptant en pleine guerre de Sept Ans la langue des adversaires de son pays : « Vous êtes Anglais. Puisse-t-il devenir général et réciproque. Ce dernier triomphe est le plus noble. Cette entreprise d'une linguistique de l'entendement pur s'était soldée par un échec . il faut voir dans cette initiative une victoire du bon sens sur la passion nationaliste. et le temps venir où les divers peuples. dans vos climats.. prévienne les longueurs des négociations et les équivoques des traités. par leur choc réciproque . mériteront le titre d'hommes . en adoptant pour l'usage international la langue qui jouit en fait de la diffusion la plus large. qu'elles me permettent de ne pas regarder comme un grand malheur qu'une langue commune lie de plus en plus les États de l'Europe. son petit Essai sur l’étude de la littérature. Le premier pas qu'on doive accomplir pour s'accorder. de Français. à Londres. c'est travailler à s'entendre . due à un ami suisse de Gibbon . Le jeune Edward Gibbon. facilite les conférences des ministres. constituée de toutes pièces selon les normes de la raison. Le XVIIIe siècle n'avait pas cessé de rêver à la création de la langue universelle. L'« universalité de la langue française » doit être interprétée comme le résultat d'une exigence d'universalité caractéristique du siècle des Lumières. si heureusement isolés. Le XVIIIe siècle. précédé d'une Épître à l'auteur. » Il n'y a là rien de scandaleux . » Loin d'être blâmable. l'initiative du jeune Gibbon acquiert une signification exemplaire : « Au milieu des succès de vos armes. les langues modernes ne demeurent vivantes que par leur communication et si j'osais dire. « Toute langue qui se suffit est bornée . membres [49] épars d'une même famille.) semblables à ces lacs dont les eaux s'épurent et s'éclaircissent par le mélange et l'agitation de celles qu'ils reçoivent des fleuves voisins. se plaignent que vous rompez la dernière digue qui s'oppose à l'inondation. fasse souhaiter la paix et la rende plus durable et plus chère. quelques personnes.

en 1794... » Luthérien et piétiste. Gibbon est devenu l'auteur glorieux et déjà classique de l’History of the Decline and Fall of the Roman Empire. n'a déjà plus qu'une valeur rétrospective dans le domaine allemand. L'Europe de la raison a fait faillite . le Moyen Age retrouvé fournit une nouvelle espérance à ceux qui sont appelés à vivre parmi les décombres de la république intellectuelle des citoyens du monde. dont l'effacement laisse le champ libre à la guerre perpétuelle. L'Europe moderne ne parlera pas la même langue . la langue française a été aidée dans sa diffusion par le mérite de ses écrivains. l'historien philosophe. tient à justifier à nouveau le recours à la langue française pour l'Essai de sa jeunesse. « C'était une belle et brillante époque que celle où l'Europe était une terre chrétienne. De nombreux étrangers ont profité de la possibilité de s'adresser à l'Europe dans ce dialecte commun . telle que la rêvaient l'abbé de Saint-Pierre et Kant. couronné par l'Académie de Berlin en 1784. n'hésitaient pas à s'exprimer en grec. Novalis exprime la nostalgie de cette communion de foi dont le prestige s'affirme dans l'échec définitif de la communauté des esprits. rédigeant son autobiographie. Au soir de sa vie. Les jeunes romantiques refuseront la communauté linguistique . au moment où l'esprit de conquête qui anime les gouvernements issus de la Révolution suscite l'affirmation d'une Europe des nations qui se substituera à l'Europe des Lumières. sans encourir l'accusation de haute trahison intellectuelle : « Dans les temps modernes. Le discours de Rivarol De l’universalité de la langue française. publiée de 1776 à 1788. Il rappelle que les Latins de la plus belle époque. et Cicéron lui-même.. le premier de ses philosophes et le plus grand de ses rois. l'Allemagne peut s'appuyer sur l'autorité de Leibniz et de Frédéric. . n'est qu'une utopie. où une seule et unique chrétienté habitait ce continent humainement articulé .. » Gibbon mourra peu après. elle a sombré dans la tourmente des guerres révolutionnaires. Le jeune Novalis rédige en 1799 un essai intitulé La Chrétienté ou l’Europe (Die Christenheit oder Europa) . l'influence de la monarchie et le bannissement des protestants. Dans sa résidence de Lausanne. chaque nation doit rechercher dans l'exclusivisme de sa propre langue une ressource contre l'aliénation de sa vocation essentielle. enfiévré par les revendications exaltées du Sturrn und Drang. alors que l'Europe est ébranlée par les premiers mouvements de la Révolution française. . la paix perpétuelle. la sociabilité de son peuple. un seul grand intérêt commun unissait les provinces les plus éloignées de ce vaste empire spirituel.

elle se trouve dès lors intégrée au patrimoine culturel de l'humanité. Dans cette perspective. toutes les fois que des hommes de bonne volonté tenteront de mettre en échec les forces de dissociation à l'œuvre dans le domaine occidental. l'émergence des structures mentales de la future civilisation planétaire » . à l'intérieur d'un cadre économique. Chaunu préfère parler d'un âge classique : « l'Europe classique. dont la commodité dissimule souvent l'inexactitude . comme l'expression « Moyen Age ». l'apport des Lumières n'a pas été brusquement aboli . il importe de faire abstraction de la tourmente dans laquelle son ordre propre s'est effondré. c'est. et connaîtra des récurrences. l'expression « Ancien Régime » implique une nuance péjorative. à travers l'Occident. d'hommes politiques. souvent sans discrimination. économique et politique. « Toute historiographie qui accepte la notion d'Ancien Régime. tout pénétré encore d'une empreinte plusieurs fois séculaire. lorsqu'on parle d'un ancien régime. Mais. en tant que système de pensée. d'artistes..) d'autre part. social et politique. les aspirations d'un certain nombre de penseurs.. par ailleurs fort différents entre eux. car. Gibbon et Novalis sont séparés par la ligne de démarcation entre deux âges de l'histoire. L'espérance des Lumières n'a d'ailleurs pas disparu sans retour aux environs de l'an 1800 . s'installe délibérément dans l'anachronisme. il n'a pas cessé de manifester son actualité dans certaines des idéologies du XIXe et du XXe . la modernité tout entière est devenue un Ancien Régime. la révolution industrielle (. employée. ressenti par quatre générations qui l'ont vécu. L'Europe des Lumières est le foyer imaginaire vers lequel convergent. dit encore Chaunu. remise en question à la fin du XVIIIe siècle. Pierre Chaunu observe avec juste raison : « La Révolution française d'une part. Un continuum. a été brisé . » Il faut se méfier des expressions reçues. » Cette formule est aussi fausse que celle de Moyen Age. [50] En dépit de leur proximité temporelle. on entend par là une situation sociale. Pour comprendre cette Europe telle qu'elle fut. elle aussi. ont contribué à aliéner puis à démanteler l'Europe classique. Un tel jugement souligne le fait que.

dans certaines parties de l'Europe. L'usage français place le point de départ historique du XVIIIe siècle en 1715. ne saurait s'appliquer aux pays qui n'ont pas éprouvé au même degré la coupure de la Révolution. Il serait absurde de définir les Lumières comme un « ancien régime » de la pensée. En tant que prolongement d'une longue histoire. Par ailleurs. employée pour décrire certains aspects de l'histoire française. l'Espagne. commencée en 1702 . La Parme de Fabrice del Dongo paraît plus marquée de traits d' « ancien régime » que celle qui faisait de Condillac le précepteur du prince héritier. le genre de vie et la mentalité d'Ancien Régime se sont perpétués dans certaines provinces longtemps après 1789 ou 1815. Du point de vue européen. L'Autriche. la formule « ancien régime ». la Prusse ont retrouvé. les exigences mentales du siècle des Lumières ont continué à se faire sentir. au bout du compte. qu'ils varient d'un pays à l'autre. après la chute de Napoléon. Sa durée. de manière inégale selon les régions géographiques et politiques. qui ouvre une nouvelle ère politique et culturelle. date de la mort de Louis XIV. le XVIIIe siècle ne mérite donc pas d'être caractérisé comme le siècle par excellence de l'Ancien Régime. Sans doute se trouverait-on. Le « régime » anglais d'après 1789 n'est pas radicalement différent du « régime » antérieur . Si l'on considère l'Europe et non la France seule. et même les pays qui ont subi plus ou moins directement le contrecoup des révolutions de Paris [51] n'ont pas connu. s'étend jusqu'à la fin du XIXe siècle.siècle. la suite d'une histoire à peu près fidèle à sa tradition antérieure. puisque ce régime s'est établi bien avant 1700 et qu'il s'est maintenu bien après 1800 . conduit à la définir par les idées et les institutions démocratiques modernes. Une fois disparu le système des institutions traditionnelles. et par les transformations de l'existence résultant de la civilisation industrielle dans l'Europe contemporaine. ce moment est approximativement celui où prend fin la guerre de Succession d'Espagne. il n'est pas possible de soutenir que l'Ancien Régime a disparu en 1789 . En France même. On apercevrait alors que les critères de la novation sont fort difficiles à préciser. et peut-être jusqu'à 1914. il s'est maintenu bien au- delà. dans leur vie nationale. plutôt renforcée et alourdie par l'événement. l'Italie. L'insuffisance du concept d'ancien régime apparaîtrait clairement si l'on tentait de définir le « régime nouveau » censé s'opposer au régime périmé. une complète discontinuité entre 1789 et 1815.

et à l'avènement de la dynastie de Hanovre. Ainsi se trouve consolidé un bloc protestant étendu de l'Allemagne aux îles britanniques et englobant la petite et riche Hollande. qui sera l'un des pôles de la réflexion politique européenne au XVIIIe siècle. en la personne de George Ier. l'un des ouvrages les plus lus au XVIIIe siècle . C'est en 1688 que la glorious revolution aboutit à un nouveau contrat politique entre la nation et le souverain . la liberté de l'homme et l’origine du mal de l'Allemand Leibniz (1710). elle représente un commencement beaucoup plus qu'une fin. La publication rapprochée de ces maîtres livres définit un point fort de l'histoire intellectuelle . et les écrits de Locke. l'idéal diplomatique de l'équilibre européen s'incarne dans les faits. Paul Hazard datait de la période 1680-1715 ce qu'il a appelé la crise de la conscience européenne. Essai sur l’entendement humain (1690). Ces textes définissent l'espace mental du siècle des Lumières . il convient d'y ajouter le grand Dictionnaire historique et critique du Français réfugié en Hollande Pierre Bayle (1697). elle n'a pas la même importance en Angleterre. maître à penser de la glorious révolution de 1688 : Essai sur le gouvernement civil. De la même époque datent certaines œuvres décisives pour la vie intellectuelle du xvme siècle : les Philosophiae naturalis principia mathematica de Newton (1687). les Aventures de Télémaque de Fénelon (1699) et les Essais de Théodicée sur la bonté de Dieu. à la Déclaration des droits. elle-même bientôt suivie par la guerre de Sept Ans (1756-1763). assurant à l'Europe vingt-cinq années de paix. Cette pause d'un quart de siècle constitue pour les arts de la paix un répit précieux. roi par la volonté du Parlement. [52] En dépit de cette péripétie. Guillaume III. jusqu'à la crise de la Succession d'Autriche (1740-1748). un temps mort suivra. Les ressources inutilement gaspillées en opérations militaires peuvent être consacrées à des entreprises utiles. Il faudra attendre le milieu du siècle pour retrouver une pareille densité de la production dans l'ordre de la pensée. Il est donc préférable de reporter le point de départ du siècle . il est permis de reporter plus tôt l'origine de l'Angleterre du XVIIIe siècle. souscrit au Bill of rights. alliée à la puissance anglaise.et qui s'achève avec les traités d'Utrecht (1713) et de Rastatt (1714) . Lettre sur la Tolérance (1689). bien qu'elle corresponde là aussi à la mort de la reine Anne (1714). Si la date de 1715 correspond à une césure importante dans l'histoire politique de la France et dans la vie internationale. Cette « crise » se situe donc dans la seconde partie du règne de Louis XIV . charte d'un régime libéral et parlementaire.

en dépit de ses espérances inaugurales.des Lumières en deçà de 1715 et même de 1700. en la même année 1700. La guerre d'Indépendance. 1er juin 1776. Le XVIIIe siècle a donc commencé avant l'heure. les spécialistes choisissent souvent 1789 comme la fin d'une ère. Les idéologies réformatrices du XVIIIe siècle ne se font révolutionnaires que dans la mesure où elles se heurtent. diplomatique et militaire. en 1740. bien loin de vouloir la rupture avec l'âge des Lumières. se conçoit elle-même comme l'entreprise d'une transformation du monde selon l'exigence des Lumières. Resserré entre les limites courtes de 1715 et de 1789. à l'insurmontable résistance de l'ordre établi. de péripétie comparable. La Révolution française n'est d'ailleurs pas la première occasion où l'idéologie des Lumières affirme sa volonté de s'imposer par la force à l'histoire. les colons refusant l'arbitraire des taxations anglaises. ne connaîtra un rayonnement européen qu'avec l'avènement du jeune roi Frédéric II. Symboliquement encore. se réclament de ces droits de l'homme qui seront le sommaire de la loi révolutionnaire. puis la Déclaration d'Indépendance du 4 juillet. La Déclaration des Droits de Virginie. le fait important est l'affirmation de la puissance prussienne. La date de son achèvement suscite aussi des difficultés. le XVIII e siècle est privé de ses origines aussi bien que de ses accomplissements. telles l'Italie et l'Espagne. La Révolution française. les efforts persévérants de Leibniz aboutissent à la constitution de la Société des Sciences de Berlin. La date symbolique est ici celle de 1700. qui va ébranler l'ordre européen. ne connaissent pas. Mais les raisons qui dictent le choix des directeurs des collections historiques ne s'imposent pas nécessairement à l'historien de la pensée et de la [53] culture. D'autres régions. La France et l'Angleterre. Mais la nouvelle Académie. dans la période qui nous intéresse. ne peut être réduite à la signification d'un conflit local. où l'Électeur de Brandebourg Frédéric III. auxquelles on peut ajouter les Provinces-Unies et certaines régions de la Suisse. Pour la commodité de l'histoire politique. et la France humiliée cherchant à . entreprise par les colonies anglaises révoltées contre leur métropole. et le début d'une époque révolutionnaire. à la faveur des complexités de la situation de l'Empire. en France. sont les régions les plus avancées intellectuellement et politiquement du domaine européen. trouve la possibilité de se faire reconnaître le titre de roi de Prusse. Dans le domaine germanique.

poursuivis d'une haine tenace par les penseurs officiels du XIXe siècle français. Shaftesbury. cependant que s'imposent aussi les romans anglais et les jardins à l'anglaise. l'âge des Lumières trouve son prolongement naturel dans l'âge des révolutions. Pope. En Allemagne. pesant ordonnateur d'un univers du discours soumis au principe de l'universelle intelligibilité. l'espace mental des Lumières est dès lors défini dans ses caractères propres et ses valeurs neuves. en une série de phases qui présentent des caractères originaux. Suspects à Napoléon. jusqu'au milieu du siècle. [54] C'est en Angleterre. face aux troubles de France. avec la querelle du déisme et l'affirmation de la nouvelle orientation en matière de philosophie que se situent les principaux événements culturels . contre le gouvernement de leur pays. par delà son point d'application géographique. une attitude analogue à celle qui avait fait d'eux des combattants de la cause américaine. ils retrouveront quelques années plus tard. floraison brillante de grands esprits. Bolingbroke et le jeune Hume sont les semeurs d'idées qui se propagent à travers l'Europe. Les chefs des Insurgents ainsi que leurs amis Français sont conscients de servir une cause qui. Et s'il est vrai qu'une révolution est une idée qui a trouvé des baïonnettes. au service de la justice et de la vérité. bien au-delà de 1789 ou de 1800. la grande espérance d'une prise en charge du domaine humain par une pensée éclairée. Puis vient une période de répit relatif . en lesquels on doit reconnaître la dernière génération du siècle de l’Encyclopédie. Le premier de ces moments correspond à la « crise de la conscience européenne ». on assiste à une lente diffusion de cette attitude spirituelle. contribuant à créer une nouvelle sensibilité intellectuelle. la première moitié du siècle voit triompher la synthèse rationaliste de Christian Wolff. les Idéologues ont maintenu. la mort de . afin de donner son ampleur à cette aventure de la conscience occidentale. L'ère des révolutions commence dès 1776.prendre sa revanche sur ses vainqueurs d'hier. parce que la cause des Insurgents est celle de la vérité politique et philosophique. Mandeville. intéresse l'ensemble de l'humanité. caractérisée par une haute tension intellectuelle . Mais la durée chronologique est elle- même divisée. dans son développement. La Révolution française a d'ailleurs eu ses doctrinaires en la personne des Idéologues. Des hommes comme Burke et Adam Smith donneront raison à leurs concitoyens révoltés. En France. Quant aux Français mêlés à l'événement. Une juste appréciation du siècle des Lumières devra donc préférer les limites longues aux limites courtes.

Louis XIV se traduit par un dégel qui révèle de quel poids pesait sur le pays le vieillard de Versailles. devaient tout changer sur la terre . de Voltaire. avec une série d'œuvres décisives appelées à retentir à travers l'Occident. En même temps voient le jour les travaux de Condillac et de Diderot. Cette flambée d'œuvres françaises correspond à une prise de conscience qui va renouveler le ciel des idées sur toute l'étendue du continent. ne concernent pas l'ordre intellectuel. Ainsi la première moitié du siècle. caractéristique de la Régence. » Le . de courte durée. de 1754. Mais ces symptômes. des talents. Diderot en 1713 et d'Alembert en 1715. écrit Joseph Texte. le Discours Sur l'origine de l'Inégalité. paraît en 1748 . sans être un temps mort. Le triomphe européen des Lumières s'affirme dans la période axiale. place en tête de son Essai sur les éléments de philosophie (1759) un « Tableau de l'esprit humain au milieu du XVIIIe siècle ». et les premiers volumes de l'Encyclopédie sortent en 1751. avec beaucoup de présages glorieux et quelques-uns d'alarmants. assure la liaison entre les deux âges. un mémorialiste observe : « On entrait dans la seconde moitié du XVIIIe siècle : dans la première s'étaient préparés sans bruit. La rage de vivre. de Montesquieu. Évoquant ce moment. dans les premières années du XVIIIe. et les Lettres anglaises ou Lettres philosophiques de Voltaire. qui commence par cette remarque : « Il semble que depuis environ trois cents ans la nature ait destiné le milieu de chaque siècle à être l'époque d'une révolution dans l'esprit humain . des principes et des systèmes qui. lui-même [55] un des artisans de ce changement. en bien ou en mal. qui datent de 1734. » D'Alembert. en 1756. est un phénomène de compensation qui trouve son prolongement dans la fièvre politique de la polysynodie et la fièvre économique du système de Law. l'esprit nouveau ne s'affirme encore dans aucune œuvre décisive . L'Esprit des Lois. Rousseau en 1712. Le Discours de Rousseau Sur les Sciences et les Arts est de 1750 . apparaît comme une période de fermentation préparatoire. en même temps que le Siècle de Louis XIV. appelé à une longue vie. L'Essai sur les Mœurs de Voltaire viendra peu après. « Si le XVIIe siècle se prolonge par une sorte de vitalité posthume. 1' Histoire naturelle de Buffon commence à paraître en 1749. et dans la seconde se développaient déjà avec éclat. Le siècle de Louis XIV représente à cet égard une réussite telle que sa fin est suivie d'un passage à vide. parues en 1721. Buffon naît seulement en 1707. » Fontenelle. Les premières œuvres annonciatrices de l'esprit nouveau sont les Lettres Persanes de Montesquieu.

méditation gratuite d'un irresponsable. changement qui par sa rapidité semble nous en promettre un plus grand encore . En Suède. un certain nombre de souverains entreprennent de donner dans leurs États le pouvoir à la raison. en Espagne. tel Frédéric II. en quelques années. Un seuil critique a été atteint . en Pologne. Le faible Louis XVI tente un moment une expérience Turgot. pour établir la raison sur la terre des hommes. la pensée théorique tend à s'incarner dans la réalité concrète des hommes et des institutions. et confie les responsabilités du pouvoir à un encyclopédiste apparenté aux physiocrates.milieu du XVe siècle est marqué par la prise de Constantinople et ses conséquences culturelles . Il y a eu néanmoins un temps où les rois ont voulu gouverner avec l'amitié et l'approbation des philosophes. on aperçoit sans peine qu'il s'est fait à plusieurs égards un changement bien remarquable dans nos idées. De plus. ce sont les souverains qui prennent l'initiative d'une transformation plus ou . plus ou moins. qui se proposent de faire de la réflexion philosophique un moyen de gouvernement. cède la place à une volonté de gouvernement. caractérise la phase la plus significative du siècle. le XVIe siècle voit se produire l'explosion de la Réformation. leur exemple. par définition. L'utopie. poursuit d'Alembert. au Portugal. » Ce témoignage met en évidence la brusque accélération de l'histoire culturelle. Toute l'Europe suit. posséder la lumière. nos mœurs. et consacrent leur règne à l'amélioration du sort de leurs peuples. Cette tentative pour faire déboucher la réflexion dans l'action. Au moment où se formulent les synthèses majeures du siècle. ou du moins qui nous agitent. La formule « despotisme éclairé ». dans la situation qui se crée. « Pour peu qu'on considère avec des yeux attentifs le milieu du siècle où nous vivons. celle qu'on pourrait appeler l'âge des Lumières par excellence. souvent employée par les historiens pour désigner le temps qui s'écoule depuis 1750 environ jusqu'au début de la Révolution française. nos ouvrages et jusqu'à nos entretiens. et s'imposer avec une actualité accrue à la conscience universelle. les idées et les significations qui traînaient dans l'espace mental vont se condenser. les événements qui nous occupent. tels aussi Joseph II et Catherine II. présente l'inconvénient de proposer une contradiction dans les termes. car un despote ne saurait. et c'est au milieu du XVIIe siècle aussi que s'affirme le rationalisme cartésien. auquel Voltaire écrivait en l'appelant « Votre Humanité ». dans le royaume de Naples.

le plus souvent sans y être contraint par la pression d'une opinion publique. comme avait échoué la Réforme des rois. Catherine II. encore inerte dans la plupart des cas. s'oppose l'initiative venue d'en bas. qui recourt à la violence pour détruire un ordre fondé en tradition seulement. comme autant de précédents propres à orienter la conduite de ceux qui ont charge de diriger les États ou de mener les peuples. qui n'était pas despotique. qui n'est pas éclairé. qui prétend donner le pouvoir à la justice et à la vérité. Le despotisme éclairé. par la grâce d'un sursaut dont l'efficacité se veut eschatologique. déployé sur l'Occident. au service [56] d'une conception plus humaine de la condition humaine. L'Europe réactionnaire de la Sainte-Alliance et l'Europe libérale ou socialiste des opposants s'inspirent chacune à sa manière des grandes leçons de l'âge des . la mémoire collective des gouvernants et des gouvernés conservera le souvenir des expériences du siècle des Lumières. Mais de ces expériences naîtra un monde nouveau . ainsi que les souverains et les ministres réformateurs un peu partout. L'initiative des réformes vient d'en haut. La grande peur internationale suscitée par la révolution de France étouffera bientôt les velléités de libéralisme et d'humanité affirmées un peu partout. culmine ainsi en un embrasement général. la révolution lui oppose la flambée d'une impatience totalitaire. se heurteront à la résistance des privilégiés. La Révolution des peuples échouera. et non en raison. Joseph II. L'art de gouverner selon les voies institutionnelles est une longue patience . elle est tournée ou devancée par l'expérience révolutionnaire. sans guère obtenir l'approbation des masses. La volonté d'un changement politique doit pourtant être interprétée comme un des aspects du take off de l'Europe moderne. C'est le pouvoir qui entreprend de modifier l'ordre établi. a laissé en héritage à l'Europe moderne le despotisme bureaucratique.moins radicale des institutions. qui voulaient changer la vie. La révolution apparaît comme la limite à laquelle aboutit l'exigence des Lumières. qui se heurte aux forces d'inertie des pouvoirs intermédiaires et à l'apathie des masses. surtout. Les souverains. passives et incompréhensives. L'expérience du réformisme monarchique se solde par un échec . de la rupture des traditions et du genre de vie sous l'impulsion de la naissante révolution économique et technique. portée à son plus haut degré d'exaspération. Le rayonnement des Lumières. À l'initiative venue d'en haut. parviendront tout au plus à transformer l'administration dans le sens de la centralisation et de la rationalisation.

le paysage physique et humain de chacun des terroirs que fédère la nation française. Car l'Europe nouvelle rassemble sans distinction de frontières un nombre assez important d'esprits occidentaux autour de certaines idées communes. Si l'on met à part certains Européens exemplaires comme le prince de Ligne ou le prince Eugène. quelle que soit l'idéologie dont il se réclame. cependant que Stanislas Auguste Poniatowski. pour lesquels l'Europe représente un point d'arrivée. Floridablanca et Jovellanos. dans la mesure [57] où elles présentent aux hommes de partout des foyers intelligibles de référence . Voltaire incarne. le cas général est celui d'individus enracinés dans leur terroir. Michelet fit précéder son Histoire de France d'un tableau géographique évoquant. la quintessence de l'esprit parisien. Les idées circulent de Pétersbourg à Naples et de Vienne à Londres . en dépit de ses absences forcées. liés à la diversité des régimes politiques et des traditions spirituelles. prophète de la philosophie de l'histoire. région par région. Cette chronologie des Lumières doit être complétée par une géographie culturelle. telles que les définit le géographe par exemple. qui signait « Eugenio von Savoie ». « Derrière la notion de la Saxe. de la Souabe. néglige certaines des conditions fondamentales de leurs réflexions respectives. libéraux. L'historien.Lumières. obligé par les convenances à parler d'eux dans un même chapitre. Robert Minder intitulait Allemagnes et Allemands une analyse différentielle des sensibilités intellectuelles qui s'affirment dans le déploiement de l'espace germanique. ce sont les mêmes idées. demeure un homme de Naples dont les évidences premières ne peuvent être assimilées à celles d'un Lessing ou d'un Herder. et plus exactement un Écossais. à qui il arrive de se sentir plus à l'aise à Paris qu'à Londres. non un point de départ. revendiquant ainsi des appartenances italiennes. L'Europe de la pensée ne doit pas être présentée comme un no man’s land où chacun pénétrerait après avoir symboliquement renoncé aux caractéristiques liées à son identité nationale. demeurent des Espagnols fortement imprégnés par le climat mental de la Péninsule. Les contextes mentaux varient d'une région à l'autre. Hume reste un Britannique. Mais la constitution d'un ordre de référence pour la pensée n'empêche nullement la persistance des particularismes culturels. écrivait-il. mais les hommes de partout ne sont pas des hommes de nulle part. réagit en Polonais. Vico. de la Westphalie. françaises et germaniques. nous essaierons d'atteindre autre chose qui n'existe .

l'autre Français. la sensibilité intellectuelle n'est pas la même en pays romand et en pays germanique. Et si Goethe — éveillé tout jeune à l'amour de l'Italie par les magnifiques gravures qui ornaient l'escalier de la maison paternelle et par les propres récits de son père — a considéré plus tard son séjour dans ce pays comme le moment le plus heureux de sa vie. non en tant qu'Allemand) : l’image affective . heureusement. et jusqu'à nos jours. ou encore dans le Tessin. qui ont connu avant les autres l'organisation centralisée de l'État. réalisée tardivement au XIXe siècle. écrivant en allemand pour un public auquel l'unissaient non seulement les liens de la langue. mais encore ceux plus profonds.et ne peut exister que dans la tête d'un Allemand (en tant qu'habitant d'un pays déterminé. qui fait d'elle une terre d'accueil et de refuge pour les idées des hommes de tous les pays d'alentour. La Suisse existe . en une mosaïque de territoires qui ont sauvegardé à travers l'histoire. Turin et Milan. L'unité italienne. et peut-être à cause de cette diversité. [58] des mêmes expériences ancestrales. en dépit d'affinités certaines. il ne s'en est pas moins trouvé. Un petit pays comme la Suisse défie toute compréhension unitaire dans le domaine culturel. n'a pas supprimé les disparités intrinsèques et les tensions qui différencient. la culture italienne se dissocie. les Montagnards ont fait prévaloir en France l'hégémonie de Paris sur un pays . » Un tel « ensemble de données affectives communes » constitue. des mêmes réactions nationales . leur originalité propre en matière de sensibilité esthétique et intellectuelle. s'établit par delà le défi des particularismes régionaux. dès qu'on l'approche. à la fois intense et diffuse. n'ont jamais effacé de leur territoire. si elle a constitué un corps politique. Continuateurs de l'œuvre de Richelieu. « D'Annunzio a pu chanter la France. ou encore Rome. elle est un des foyers de l'Europe. plus indestructibles. et Barrés être un amoureux de Venise : ils n'en restent pas moins. artiste allemand. L'unité mentale helvétique. qu'un homme porte en lui de sa patrie . au parler italien. qui est un fait. Naples et Palerme. et parfois opposent. » Le cas de l'Allemagne n'a rien d'exceptionnel. pour chaque individu particulier. l'un essentiellement Italien. un résidu irréductible. de Mazarin et de Louis XIV. Pareillement. en dépit de sa diversité intrinsèque. Même les vieux pays. à Zurich ou dans les Vieux Cantons. Venise et Florence. La diversité irréductible des langues exprime une diversité des mentalités . ces tendances centrifuges qui donnent à penser que le Royaume Uni n'est pas exempt des tentations particularistes. à Rome.

Du Nord au Sud et de l'Est à l'Ouest. cette volonté culturelle n'en a pas moins sa personnalité propre. . elle doit d'abord. voix unique d'un seul corps. pour se joindre. la compréhension des contextes régionaux apporte une lumière indispensable à la reconstitution de l'espace mental. L'Europe culturelle se présente comme l'association d'êtres nationaux eux-mêmes dissociés. Pour être ainsi la résultante d'aspirations intrinsèquement différentes. nier les restrictions territoriales qui définissent ses conditions de départ. L'Europe qui se cherche à l'âge des Lumières. et son indéniable grandeur.dont les départements étaient aussi interchangeables que les citoyens. comme elle se cherche encore aujourd'hui. Mais cette homogénéité géométrique n'a pu être établie qu'au prix de la Terreur qui a écrasé le fédéralisme girondin. les conditions d'existence spirituelle varient d'une région à l'autre . Encore faut-il apprendre à identifier les voix originales qui composent le concert européen. demeure une Europe en intention et en vocation . La pensée européenne ne peut être présentée comme l'expression harmonieuse d'une Europe unitaire. Napoléon a parachevé l'œuvre de la Convention sans parvenir à étouffer les voix intérieures de la diversité française.

L'Europe .. » Si les livres français sont traduits en espagnol.. à Deux Ponts. souligne le médiocre effet des efforts de la censure dans l'une des principales places du commerce espagnol : « On continue à vendre des livres interdits dans les librairies françaises de la ville .[59] Première partie : L’espace mental de l’Europe des lumières Chapitre II LA FRANCE Retour à la table des matières Le commissaire de l'Inquisition à Cadix. et même injurieuse pour l'Espagne et son œuvre américaine — qui ne soit traduite. ils sont également publiés ou contrefaits dans leur langue originale en Suisse. l’Ami des Hommes du marquis de Mirabeau sont accueillis comme la révélation d'un nouvel ordre de la pensée. » Cet aveu d'impuissance de la sainte Inquisition devant la marée des ouvrages condamnés qui inonde l'intelligentsia ibérique atteste la prédominance de la pensée française en Europe à partir du milieu du XVIIIe siècle. par le duc d'Almodovar. dans un rapport de 1776. à Kehl. au prix de quelques retouches. on en trouve d'autres dans les boutiques espagnoles. l'Encyclopédie bientôt relayée par l’Encyclopédie méthodique lancée par Panckoucke. en allemand et en anglais. « Il n'est pas jusqu'à l'Histoire philosophique des Indes — si violemment hostile. en Hollande et ailleurs. ancien ambassadeur d'Espagne à Lisbonne et à Londres . en italien. Toute la ville en est pleine. Voltaire. Montesquieu. Rousseau.

Ce chiffre devait s'élever sensiblement après le milieu du siècle pour atteindre 25 ou 26 millions au moment de la Révolution française . l'ensemble des possessions des Habsbourg de Vienne peut-être 8 » . détient également le leadership scientifique. qui fait de la France. dans la seconde moitié du XVIIe siècle. « l'Angleterre comptait entre 5 et 6 millions d'habitants.française est peut-être un mythe. le pays le plus avancé d'Europe dans l'ordre de la réflexion philosophique et politique n'est pas la France. si l'on supprimait par la pensée les œuvres maîtresses des philosophes français. dispersés sur d'immenses étendues. La puissance anglaise. À la fin du XVIIe siècle. Vers 1750. elle s'affirmera lorsque les énergies britanniques. et leur influence sur les publics locaux. d'une longue série de troubles civils qui ont déchiré les îles Britanniques. et peut-être le résultat. en Russie. grâce aux efforts de la Société Royale de Londres et au génie de Newton. Seule la Russie est plus peuplée que la France. en Prusse et ailleurs. Le royaume comptait. patiemment élaborée par le pouvoir monarchique. la population globale de l'Europe aurait été seulement de 67 à 68 millions d'hommes. mais au Portugal. mais il est vrai qu'une bonne partie de l'Europe a fait accueil aux Lumières dans leur version française. La construction administrative s'appuie sur une démographie puissante. une vingtaine de millions d'habitants. Dans la mesure où l'apport français à la culture des Lumières peut revendiquer une prépondérance au moins relative. partiront ensemble à la conquête du monde. la France. en Pologne. l'Espagne entre 6 et 8. mais l'Angleterre. en état de sous-développement et de sous-équipement par rapport aux pays . près de 40 au kilomètre carré. au lieu de se déchirer mutuellement. pendant la première moitié du XVIIIe siècle. Il serait impossible d'écrire l'histoire de l'intelligence européenne non seulement en Espagne. dans l'ordre économique et diplomatique date seulement du XVIIIe siècle . Au contraire. donne au reste de l'Europe l'exemple prestigieux d'une synthèse politique et culturelle. et de loin. Aux environs de 1700. issues de la levée en masse. le pays le plus peuplé d'Europe. [60] Mais cette avance intellectuelle est la suite. il semble que la géographie mentale du XVIIIe siècle doit commencer par l'étude des singularités de la situation intellectuelle en France. qui. mais la masse de ses peuples. cette poussée démographique expliquerait le dynamisme des armées révolutionnaires.

L'exemple de la Russie prouve que la population n'est pas tout. des artistes. [61] où se consomme une réussite exceptionnelle. À cette interrogation. dont il reste jusqu'à la fin le souverain maître d'œuvre. un contemporain.d'Occident. Le mythe pédagogique des âges d'or culturels distingue des époques fécondes en chefs-d'œuvre. . Mais cet échec même dans le domaine international servira le prestige culturel de la France . estime que le Roi Soleil a marqué son siècle d'une empreinte ineffaçable. sur lesquels est appelée à se concentrer l'attention des maîtres et des élèves. on l'admirera d'autant plus librement que l'on n'aura plus à la redouter. cette longévité sera un autre élément en faveur de son entreprise. qui est aussi un courtisan. Pensée fort ancienne. Auguste à Rome figurent les centres de brillantes constellations culturelles . des années jubilaires. en attendant la décadence qui suivra. n'exerce pas de pression sensible sur la culture européenne. est lié à l'œuvre exemplaire de la monarchie et à la synthèse française de la culture classique. diplomatique et économique. aux initiatives créatrices de l'Occident. des siècles d'or. Dès 1687. liée à la canonisation des auteurs classiques pour l'enseignement. libéré des contraintes médiévales. La vieillesse du monarque verra s'affirmer l'échec militaire. c'est-à- dire à peu près exactement au milieu du règne personnel de Louis XIV. le schéma d'une philosophie de l'histoire culturelle de l'humanité qui distingue dans le cours des temps. dans sa validité exemplaire. ou si l'homme des temps nouveaux. peut prétendre réaliser à son tour des œuvres exemplaires. dans son poème. à l'Académie française. les architectes. sous le coup d'une invincible nostalgie. Charles Perrault retrouvait. Le modèle français du Siècle de Louis XIV a été la première version de cette grande espérance qui devait s'affirmer dans le thème de l’âge des Lumières. La remise en honneur de la culture antique par la Renaissance pose la question de savoir si l'humanisme classique est condamné à regarder en arrière. la Renaissance donnait une première réponse : les peintres et les sculpteurs. de son poème : Le Siècle de Louis le Grand déclenche la polémique connue sous le nom de « Querelle des Anciens et des Modernes ». Périclès à Athènes. les poètes de l'Italie renaissante fondent une nouvelle tradition qui s'impose. Le poids de la France. Louis XIV vivra encore près de trente ans . C'est en 1687 que la lecture par Charles Perrault. des écrivains de génie semblent avoir été suscités par le mérite propre des grands nommes politiques. transcendant les données démographiques.

constituer un patrimoine d'une richesse comparable à l'héritage des périodes les plus heureuses de l'histoire. L'épithète « éclairé » s'applique non pas au XVIIIe siècle. [62] « On veut essayer de peindre à la postérité non pas les actions d'un seul homme. chez l'académicien français. des revues scientifiques et une académie des Sciences dont les mérites ne sont pas inférieurs à ceux des institutions françaises correspondantes. Perrault reconnaît qu'il existe en Angleterre aussi des savants. au milieu du XVIIIe siècle. Le XVIIe siècle finissant peut. déposer son bilan devant le tribunal de l'histoire. ils l'emportent sans discussion en ce qui concerne l'avancement des sciences. Le poème de Charles Perrault reprend l'affirmation fondamentale du philosophe anglais. mais la prépondérance française en matière de littérature et d'art lui permet de placer la situation culturelle dans son ensemble sous le patronage de « Louis le Grand ». la formule de son devancier. Aux yeux mêmes des contemporains la France propose à l'Europe les éléments d'un nouveau classicisme. Le thème d'un nouveau départ de la civilisation en Occident se trouve déjà formulé dans l'œuvre de Bacon. en toute bonne conscience. déclare Voltaire. mais l'esprit des hommes dans le siècle le plus éclairé qui fut jamais » . La dispute des Anciens et des Modernes oppose les tenants du passé à ceux qui estiment que les accomplissements du présent apportent un honneur au moins égal à l'esprit humain. tout en établissant une continuité de signification entre le règne de Louis XIV et l'âge des Lumières qui l'a suivi. un inventaire des résultats acquis. les chefs-d'œuvre de l'école française de 1660 semblent. publié à partir de 1688. dès 1687. mais déjà. Mais ce qui n'était chez lui qu'un acte de foi dans l'avenir devient. au XVIIe comme si les Lumières s'y étaient déjà affirmées. et dans le catalogue des Hommes illustres qui ont paru en France pendant le XVIIe siècle (1701). ne fera que reprendre. Voltaire. Au . en présentant son entreprise historique. Les Modernes peuvent rivaliser avec les Anciens dans le domaine des lettres et des arts . par anticipation. Charles Perrault revendique pour la France de Louis XIV l'honneur d'avoir défini un nouveau prototype culturel . Charles Perrault développe son argumentation dans le Parallèle des Anciens et des Modernes en ce qui concerne les arts et les sciences. dans son Siècle de Louis XIV.

Voltaire énumère les « quatre âges heureux (. Tous les arts. n'ont point été poussés plus loin que sous les Médicis.) où les arts ont été perfectionnés et qui. dont la politique intérieure et extérieure abonde en fautes ruineuses pour le pays. après la longue interruption de la « barbarie » médiévale.. Le premier est celui de Philippe et d'Alexandre. à la vérité. si bien que l'auteur du Siècle de Louis XIV . une révolution générale qui doit servir de marque éternelle à la véritable gloire de notre patrie. il s'est fait dans nos arts. (.. Enrichi des découvertes des trois autres. c'est-à-dire avant même la naissance du Grand Roi (1638). le siècle par excellence de la culture moderne. dans nos esprits. événement qui remonte à [63] 1635.. et encore de Périclès . et il est vrai de dire qu'à commencer depuis les dernières années du cardinal de Richelieu jusqu'à celles qui ont suivi la mort de Louis XIV. pour toutes sortes de raisons. sous les Auguste et sous les Alexandre . elle s'est étendue en Angleterre . servant d'époque à la grandeur de l'esprit humain. Un nouveau climat mental a été créé. et c'est peut-être celui des quatre qui approche le plus de la perfection.jugement de Voltaire. La saine philosophie n'a été connue que dans ce temps . le temps des Lumières est bien antérieur au XVIIIe siècle : « le siècle que j'appelle de Louis XIV.) commence à peu près à l'établissement de l'Académie française » . les sciences en Russie . « Le 4e siècle est celui qu'on nomme le siècle de Louis XIV. dit-il. Puis. » L'admiration de Voltaire pour Louis XIV. qui semble retrouver les jugements de Fontenelle. despote intolérant... le second est celui de César et d'Auguste. roi absolu. mais cette gloire ne put pas s'étendre à l'Europe entière. est sans doute l'idée que « la raison humaine en général s'est perfectionnée ». mais la raison humaine s'est perfectionnée. et de bon nombre des meilleurs esprits de son temps.. elle a même ranimé l'Italie qui languissait et l'Europe a dû sa politesse et l'esprit de société à la cour de Louis XIV . vient l'éclosion renaissante : « c'était le temps delà gloire de l'Italie ». pour Voltaire. Le point capital pour Voltaire. il a plus fait en certains genres que les trois ensembles. c'est le XVIIe siècle français qui doit être reconnu comme le « grand siècle ». de considérables restrictions mentales. Ce jugement sans nuance s'accompagne. sont l'exemple de la postérité » . (. dans nos mœurs. Le mot de « révolution » employé pour caractériser ce progrès atteste que. comme dans notre gouvernement. Cette heureuse influence ne s'est même pas arrêtée en France . a de quoi surprendre.) elle a porté ce goût en Allemagne.

bilan de l'âge des Lumières : « le siècle passé. et tant d'écrivains ont étendu les lumières de l'esprit humain que ceux qui. auraient passé pour des prodiges. On ne peut pourtant imaginer que Voltaire ait simplement cédé au désir de faire un peu de propagande pour la grande machine de guerre.. Il souligne le caractère inhumain des persécutions contre les Réformés.. où il donne en exemple à .. et si l'Académie des Sciences rendit des services à l'esprit humain. Voltaire accorde d'ailleurs une importance relativement considérable aux campagnes militaires. elle ne mit pas la France au-dessus des autres nations. Cet ouvrage immense et immortel (. souverainement affirmé dans la floraison du classicisme français. dit-il encore . » La précellence française n'est pourtant pas universelle : « La saine philosophie ne fit pas en France d'aussi grands progrès qu'en Angleterre et à Florence . ce qui paraît être le point essentiel.découvre une continuité entre les initiatives culturelles du XVIIe siècle et l'entreprise de l’Encyclopédie. écrit-il encore. et c'est à quoi a travaillé une société de savants remplis d'esprits et de lumières. et les continuateurs. Ces ombres au tableau ne l'empêchent pas de réaffirmer que « ce siècle heureux (. a mis celui où nous sommes en état de rassembler dans un corps. d'un nouveau cours de la culture.) a été commencé par messieurs d'Alembert et Diderot » . et de transmettre à la postérité le dépôt de toutes les sciences et de tous les arts.... Toutes réserves faites sur les complicités et les prudences indispensables. « Tous les genres de science et de littérature ont été épuisés dans ce siècle. il faut admettre que les artisans français des Lumières se sentent les héritiers. Dans le corps de son ouvrage. tous poussés aussi loin que l'industrie humaine a pu aller . ont été confondus dans la foule . Toutes les grandes inventions et les grandes vérités vinrent d'ailleurs . lancée par l'équipe des philosophes au moment où il publie son ouvrage historique. L'auteur du Siècle de Louis XIV a rapporté d'outre-Manche l'enseignement des Lettres philosophiques ou Lettres [64] anglaises (1734). l'œuvre de Louis XIV est sauvée par la détermination d'un style de vie et de pensée qui s'est imposé à l'Europe moderne. » Le même Voltaire qui revendique une priorité d'honneur pour le classicisme français n'hésite pas à reconnaître que « la raison humaine (. aux victoires et défaites.) est née dans ce siècle en Angleterre » .) vit naître une révolution dans l'esprit humain » . en d'autres temps. Il peut paraître singulier que l’Encyclopédie soit présentée comme l'accomplissement de l'œuvre culturelle de Louis XIV. Néfaste en politique.

on est en droit de se demander quel fut. Mais par delà certaines concessions à l'esprit courtisan. avec les moyens d'une puissante monarchie. « Nous avons assez insinué dans tout le cours de cette histoire que les désastres publics dont elle est composée.. La nation française est de toutes les nations celle qui a produit le plus de ces ouvrages. Voltaire ajoute : « mais. » Ces quelques lignes noyées dans la masse de l'œuvre en donnent le sens. Sa langue est devenue la langue de l'Europe . Ainsi la place d'honneur attribuée à la France de Louis XIV semble se justifier en fin de compte par l'abondance de la production littéraire. Dès lors. dans la littérature. l'exemple des princes italiens de la Renaissance. les bonnes lois. l'apport irremplaçable du Siècle de Louis XIV. » Publié d'abord à Berlin. dans la poésie. l'ouvrage demeure un examen de conscience européen. les Français furent les législateurs de l'Europe » . les instituts. par un témoin qui ne peut se permettre de déformer la vérité sans s'exposer à de justes critiques. où Voltaire est l'invité de Frédéric II. en créant un public doué d'une sensibilité esthétique et intellectuelle.. aux yeux de Voltaire. Louis XIV a réalisé en France une œuvre d'éducation nationale. Toutes corrections faites. le Siècle de Louis XIV est peut-être l'œuvre d'un suspect. si paradoxal qu'il puisse paraître. de philosophie. sont à la longue effacés des registres des temps. il se trouve de temps en temps d'excellents ouvrages.. correspondant à la formation d'un public suffisamment étendu : « parmi cette multitude de médiocres écrits. Le souverain français a pris en régie cette partie de l'activité nationale. Les détails et les ressorts de la politique tombent dans l'oubli . dans l'éloquence. n'est pas sans fondement. désireux de rentrer en grâce auprès des autorités de son propre pays. Voltaire a voulu . dans les livres de morale et d'agrément. de politique et de religion. les monuments produits par les sciences et par les arts subsistent à jamais .. et qui se succèdent les uns aux autres presque sans relâche. qui n'a pas son pareil en Occident. imitant.son pays les Lumières britanniques en matière de science. L'éloge par Voltaire du Siècle de Louis XIV. l'œuvre exemplaire de Louis XIV a surtout consisté à faire des belles lettres et des arts une affaire d'État.). mal devenu nécessaire dans une ville immense. Après avoir souligné que les « inventions » et les « vérités » vinrent d'ailleurs. ou d'histoire ou de réflexions ou de cette littérature légère qui délasse toutes sortes d'esprits. opulente et oisive (. En dépit de ses insuffisances et de ses erreurs.

. On peut donner en exemple la création par Colbert. il restera le modèle des âges encore plus fortunés qu'il aura fait naître » . composée de 40 membres et qui devint dès lors le centre de la recherche philosophique et érudite . La mort de Louis XIV fut ressentie en France comme une libération. les « académiciens » en question se consacrèrent à ce programme restreint jusqu'aux dernières années du XVIIe siècle.. bien que le souverain de Versailles ne puisse nullement passer pour un monarque éclairé.. nos campagnes désertes. et mise en application en 1716. que nous rappelez-vous ? (. Massillon. les mêmes accents que Voltaire : « Mais hélas ! triste souvenir de nos victoires. n'offrant plus que des ronces (.. une réforme. le commerce languissant. dans le domaine français. transforma la « Petite Académie » en une Académie royale des Inscriptions et Belles Lettres. et au lieu des trésors qu'elles renferment dans leur sein. trahit la source de nos biens .). Ce groupe. et qui finit de nos jours. Colbert et Louis XIV n'avaient pas voulu cela. » Le prédicateur dénonce les fastes stériles de la cour royale : « La simplicité des anciennes mœurs changea (. Avant même la fin de Louis XIV. le roi ne songeait qu'à développer des attributs de sa propre grandeur. En mettant la littérature. approuvée en 1713. en flattant la . Il sera difficile qu'il soit surpassé. en corrompant les mœurs.) Le luxe. et s'il l'est en [65] quelques genres. mais c'est leur initiative qui avait rendu la nouvelle institution possible. n'a pas. d'une commission de quatre membres destinée à mettre au point les inscriptions et devises destinées aux constructions royales et aux médailles commémoratives. Cette conversion d'une tâche courtisanesque à la libre entreprise historique et critique dotait la France d'un sénat de l'érudition. Il y a donc... avait donc pour tâche de travailler à la propagande monarchique.) un siècle entier d'horreur et de carnage (. une articulation entre le siècle de Louis XIV et l'âge des Lumières. qui aurait reçu de Mme de Montespan le nom de « Petite Académie ».). les arts à la fin sans émulation. sans exemple dans les pays étrangers. dès 1663. sous la protection et la surveillance du pouvoir..présenter au monde « un tableau fidèle des progrès de l'esprit humain chez les Français dans ce siècle qui commença au temps du cardinal de Richelieu. les arts.. les arts et les sciences à l'ordre du jour. dans son oraison funèbre du roi défunt... Étroitement surveillés par les pouvoirs publics. pour caractériser le « siècle de Louis XIV ». toujours précurseur de l'indigence. Mais il a ainsi lancé un mouvement qui ne devait trouver sa véritable portée qu'après qu'il aurait lui-même disparu.

dans le Télémaque. le jeune Louis XVI semble offrir à la France une chance de renouveau . après plus d'un demi-siècle d'autocratie. elle annonce une grande espérance. ont enfanté la mollesse . Ce geste de rupture signifie que la France veut tenter sa chance selon des formules inédites. seront rapidement déçues. en Espagne. Il y aura des rois philosophes un peu partout en Europe. mis au point par certaines des meilleures têtes du royaume. car le pouvoir vieillit avec celui qui le détient.curiosité. mais aucun philosophe ne montera sur le trône de France. » Ce procès fait à Louis XIV reprend une argumentation qui se trouvait dans les écrits privés de Fénelon et aussi. le nouveau pouvoir confie à Law la direction d'une expérience financière qui suscite un engouement général. Le roi n'était pas un méchant homme . On peut considérer comme symbolique l'acte du Parlement de Paris. marque pour la France la fin d'une longue attente . Mais les espérances d'un new deal. La disparition du vieillard de Versailles. Cette brusque décompression s'affirme dans l'expérience de décentralisation du pouvoir que réalise le système de la Polysynodie. soucieux de remédier à des situations difficiles tout en maintenant la prééminence du despotisme royal. annulant son testament. sa bonne volonté ne fait pas de doute. paru en 1699. La Polysynodie. en Pologne. qui devait limiter l'absolutisme. le nouveau souverain avait imprimé de ses propres mains un choix de maximes politiques extraites du . en Russie. Le pouvoir se méfiera désormais des philosophes et de leurs projets . Les réalités politiques et économiques se dérobent aux prises d'une intelligence par trop chimérique. Vauban. sous les espèces de la fiction romanesque. mais plutôt sa volonté. Saint-Simon [66] ont exprimé la protestation de la conscience contre les excès de l'absolutisme monarchique. ce règne presque aussi long que celui de Louis XIV est une malchance pour le pays. pour échapper au marasme. Les contemporains du Grand Siècle voyaient de plus près que Voltaire l'« envers du Grand Siècle ». s'avère impraticable . quelques années auparavant. en Prusse. au moment où les Lumières se trouvent au pouvoir partout en Europe. et se sclérose. Louis XV régnera de 1715 à 1774 . une dizaine de jours après la mort du roi. Dans l'ordre économique. La Bruyère. quant au système de Law. la France sera gouvernée par des politiciens sans illusions. il aboutit à une faillite sans précédent. et même en Lorraine . En 1774. Sa mollesse et son scepticisme vite désabusé l'empêchent de considérer les devoirs de sa charge avec l'esprit de civisme et les intentions humanitaires chères aux philosophes.

voués à la censure. et les réformes libérales qu'il avait accomplies sont abolies. les autorités ne voient dans cette fermentation intellectuelle que les symptômes d'une libre pensée dangereuse pour le trône et l'autel. La répression contre l'esprit nouveau implique un tel aveuglement que les autorités chargées de l'appliquer en viennent à douter de la justice de leur cause. aux idées nouvelles. radicalement opposée aux institutions existantes. De hautes responsabilités gouvernementales sont confiées à Turgot. Ce cours des choses n'a rien de surprenant.Télémaque. Il y a un public national. et se font souvent complices. Le recours à l'insurrection s'impose. et excellent administrateur. mais cette consommation intérieure ne se fait qu'à. et Malesherbes. l'Encyclopédie est reçue avec respect dans les pays du Sud de l'Europe. une opinion publique s'affirme. directeur de la librairie à partir de 1750. Cette prise de conscience aboutit très vite à la [67] Révolution . pour les penseurs français. Le ministre est congédié dès le milieu de 1776. activement ou passivement. Diderot. Cette mesure revêt la forme d'un véritable appel à la nation . en bonne part. du mouvement qu'elles devaient poursuivre. à la persécution. Mais l'expérience Turgot dure à peine deux ans. qui étaient pourtant. La Révolution s'était faite dans les esprits bien avant de triompher dans la rue. institution en sommeil depuis très longtemps. En France même. titre privé . Voltaire. Mme de Pompadour protège l'entreprise de l’Encyclopédie à la cour de Versailles. économiste apparenté aux Physiocrates. chargé de la répression de la pensée subversive. Diderot conseille Catherine de Russie. Minée du dedans par les difficultés financières. La crise suscite le recours à la convocation d'États Généraux. Si la monarchie absolue a cédé. des idées françaises. c'est parce qu'elle a résisté. Voltaire est l'hôte d'honneur de Frédéric de Prusse. Rousseau fait des plans pour le gouvernement de la Pologne ou de la Corse. éveillée par le choc. dans la mesure où il est impossible d'agir par d'autres voies sur le pouvoir. Les Lumières sont. un article d'exportation. à l'exil et à la prison. encyclopédiste. en France et non ailleurs. la France ne parvient pas à échapper à ses contradictions. . est lui-même un ami de cette pensée. lui fournit des idées et des projets de toute espèce. ces consulteurs internationaux sont des suspects. la monarchie de droit divin n'est plus qu'une fiction qui s'effondre d'un seul coup devant la révélation d'une volonté générale façonnée par les idéologies nouvelles. qui paraissent la seule source du désordre dont souffre le pays. en France plus qu'ailleurs.

ou la contrepartie. Les souverains. À Londres. honnis par les autorités ecclésiastiques. comprennent la nécessité d'entrer en dialogue avec lui. elles sont officiellement considérées comme un danger public. Paris redevient le centre de la vie française. dans les cafés que s'élabore une opinion publique indépendante. La culture française semble avoir . A Paris. ce sont les résistances rencontrées qui font rebondir les énergies en quête de renouveau. L'universalité des idées françaises au XVIIIe siècle est liée pour une part à l'opposition qu'elles rencontrent sur le territoire national. la pensée des philosophes français sera volontiers agressive. Au temps du Grand Roi. à Genève ou à Zurich. Sans doute aussi le XVIIIe siècle français ne se serait-il pas achevé dans l'apocalypse révolutionnaire. C'est parce que le régime officiel de la France refuse toute réforme réelle que la France sera la patrie de la Révolution. ou à peu près. sous Louis XIV. Si les philosophes avaient été écoutés par les autorités de leur pays. et capable de défier toutes les autorités établies. Le cri de guerre français « écrasons l'infâme » est intraduisible en anglais ou en allemand. loin de prendre parti contre l'esprit nouveau. de d'Holbach et de leurs émules sont l'expression. sous Louis XV. dans la mesure où elle est exposée à la répression. la pensée libre est une pensée contre . C'est là. Le statut des Lumières en France est donc particulièrement ambigu. comptent des amis et des protecteurs dans la plus haute aristocratie du royaume. vu de Paris. la dénonciation du despotisme se fait d'autant plus violente que le despotisme s'affaiblit. le matérialisme militant d'Helvétius. l'accent de leur propagande en aurait été changé. à Edimbourg. à Weimar. poursuivis par la police et soumis à toutes sortes de brimades. l'âge de la lutte contre l'intolérance et l'arbitraire. ils auraient été moins avides de débouchés extérieurs . à Varsovie. le XVIIIe siècle est l'âge de la critique systématique de l'Église et du Pouvoir. Madrid et Lisbonne. dans les salons. L'obstacle est aussi un tremplin . Impossible. les universités. L'affirmation des Lumières ne revêtira donc pas le caractère d'exaspération qu'elle présente souvent en France. l'éveil de l'intelligence [68] critique ne se heurte pas à une fin de non-recevoir de la part des autorités en place. à Naples.Rousseau et leurs confrères. L'anticléricalisme de Voltaire. dont l'autorité était réellement absolue. C'est pourquoi. à Berlin. d'une situation française et catholique. tout en bénéficiant de complicités nombreuses dans l'opinion générale. Versailles est la capitale du royaume . Loin d'être reconnues d'utilité publique.

gardé de cette époque le caractère particulier que la liberté d'esprit ne peut s'affirmer que dans l'opposition. .

» Voltaire. « La France a pu produire des Descartes. pour le goût. mais ni des Leibniz. la pensée moderne tire d'ailleurs ses origines. interdite de séjour en France. ni des Newton. dans celui de la recherche scientifique. C'est une grande avance pour les belles lettres. ni des Locke. des Malebranche. reconnaître une priorité d'honneur à l'apport anglais dans le développement des Lumières. défend la thèse que la vérité. vous surpassez toutes les autres nations . Voltaire conclut en ces . Dans le chapitre de son essai consacré aux débuts de la vaccination. et le choix judicieux et scrupuleux des [69] véritables beautés de celles qui n'en ont que l'apparence. écrit Frédéric II à. En revanche. Mais les Français qui pensent sont disposés à. Nous aurions intérêt à suivre l'exemple britannique dans le domaine de la tolérance religieuse. est reconnue de plein droit en Angleterre. elle a fait lire un peu partout les œuvres consacrées par ses écrivains au service de la raison militante. mais ce n'est pas tout . et même dans l'ordre de la création littéraire. Le domaine proprement français serait celui des belles lettres et du goût artistique . Voltaire. et je me rangerai sous vos étendards quant à ce qui regarde la finesse du discernement. dans ses Lettres philosophiques ou Lettres anglaises (1734).[68] Première partie : L’espace mental de l’Europe des lumières Chapitre III L’ANGLETERRE Retour à la table des matières La France a donné à la culture européenne du XVIIIe siècle le moyen de communication d'une langue unitaire .

et Locke. L'opinion de Voltaire est corroborée par celle d'un autre maître à penser de l'Europe française. le commerce et la liberté » . le XVIIIe siècle voit s'affirmer sur mer et sur terre. selon lequel « l'Angleterre est à présent le plus libre pays qui soit au monde. On prêcherait à Paris contre cette invention salutaire. à l'abri de son insularité. L'espace mental anglais apparaît aux continentaux. à bien des égards.. et jusqu'à Waterloo. La pensée anglaise domine une période à laquelle elle a donné ceux qui furent ses grands inspirateurs : Bacon.termes : « Un évêque de Worcester a depuis peu prêché à Londres l'inoculation .. » L'exil de Voltaire en Angleterre a été pour lui un pèlerinage aux sources. Par ses . en dépit de sa population inférieure à 10 millions d'habitants. il a démontré en citoyen combien cette pratique avait conservé de sujets à l'État . On connaît la fière devise que les patriotes français de 1792 affichaient à la frontière : « Ici commence le pays de la liberté. sous l'invocation duquel se place l'entreprise de l’Encyclopédie. sur le chemin de la révolution agronomique et de la révolution technique et industrielle. par la raison que son pouvoir est contrôlé et borné par un acte » . pèse d'un poids décisif sur le devenir de [70] l'Occident. Riche et active. la fois de ces trois grandes choses : la religion. où les valeurs essentielles ont trouvé refuge. l'Angleterre devance le reste de l'Europe. À la fin du XVIIIe siècle encore. et surtout dans les combinaisons de la diplomatie. » Pour Montesquieu et pour Voltaire. devant lequel elle ne s'inclinera jamais. il l'a recommandée en pasteur charitable. comme on a écrit vingt ans contre les expériences de Newton : tout prouve que les Anglais sont plus philosophes et plus hardis que nous. On lit dans l'Esprit des Lois que le peuple anglais « est le peuple du monde qui a le mieux su se prévaloir à. sera le réduit de la défense européenne contre la terrible menace de l'impérialisme napoléonien. qui sont allés s'informer sur les lieux. je n'en excepte aucune république . l'Angleterre. La nation britannique. théoricien du libéralisme politique et religieux. Ce prestige moral et intellectuel se double d'une prééminence politique. dont le génie a défini un régime d'universelle intelligibilité. le pays de la liberté se situe de l'autre côté de la Manche. comme une île aux trésors. j'appelle libre parce que le prince n'a le pouvoir de faire aucun tort imaginable à qui que ce soit. Newton. Montesquieu. Il faut bien du temps pour qu'une certaine raison et un certain courage d'esprit franchissent le Pas de Calais . Si le génie autocratique de Louis XIV a dominé le Grand Siècle français. la prépondérance anglaise.

tout non-conformiste est un suspect . C'est pourquoi. qui ne sera plus remise en question. fidèle à la dynastie en exil des Stuarts. ils demeurent un parti non négligeable. Les implications du politique et du religieux engagent le pays dans une suite de dissensions. particulièrement puissants en Écosse. qui ne va pas sans de réels dangers. et tenants. conforme à une tradition britannique de particularisme religieux. fidèles à Rome. elle s'imprime sous de faux noms . les presbytériens. ainsi que le remarque Montesquieu. les Lumières ne peuvent briller que sous le boisseau du pouvoir absolu. Henri VIII finit par se prononcer en faveur d'une voie anglaise en matière de christianisme. qui dureront plus d'un siècle et demi. présupposent le consentement universel de la nation en faveur de l'Église et du Roi. partisans d'un certain style de démocratie religieuse. dans le domaine français. Cette nationalisation de l'Église suscite la réaction de ceux qui veulent demeurer fidèles à. persécutés parfois. Suspects toujours. L'originalité de la formule anglaise est qu'aucun des trois camps en présence ne parviendra à. qui s'imposera avec la République de Cromwell. du droit divin des rois . L'Église d'Angleterre l'emportera à la longue. C'est seulement en 1746. négateur impitoyable de toute liberté de penser. L'essor anglais est lié aux conditions politiques particulières qui ont donné à ce pays une expérience et un statut uniques en Europe. et enfin les calvinistes. elle fait l'objet d'une contrebande active. de révolutions et de guerres civiles. Les récriminations des monarchomaques calvinistes et les protestations de Bayle sont le fait de mauvais sujets. en politique. en la personne du . infidèles à la foi et au roi . éliminer les deux autres d'une manière définitive. Rome. l'orthodoxie politique et religieuse s'affirme avec la tranquille assurance de Bossuet. que le danger papiste. aux risques et périls des intéressés. se réclamant d'une sorte de vocation nationale dans l'ordre religieux. Au moment de la Réformation. du moins publiquement et à l'intérieur du royaume. a trouvé sa voie dans l'affermissement d'une légitimité monarchique de droit divin.forces morales aussi bien que par ses ressources financières. les anglicans qui. depuis Henri IV. La libre pensée est une pensée clandestine : elle circule en manuscrit . L'État français. à la bataille de Culloden. mais il y aura toujours des catholiques. Trois camps au moins se disputent le pouvoir et tenteront tour à tour l'expérience du gouvernement : les papistes. éditée à l'étranger. La destinée de l'Angleterre a été différente. elle tiendra en échec et elle finira par briser les entreprises de la « grande nation ».

un arien. écoutant l'autre sans abdiquer sa propre opinion. ne se croit pas obligé de vouloir la mort de l'autre pour faire prévaloir son point de vue. L'illustre Newton est un unitarien. est de formation calviniste . Pope. quant à l'Électeur de Hanovre. Les Lettres philosophiques s'ouvrent par un hommage aux Quakers en lesquels Voltaire. Ces indications suffisent pour caractériser un climat politico-religieux où le pluralisme de fait empêche la dominance de l'esprit d'orthodoxie.Prétendant Charles-Édouard. qui met en question la divinité du Christ. il faut. Guillaume d'Orange. mais il trouvera une autre église disposée à l'accueillir. ils opposent certains hommes d'église à d'autres hommes d'église. appelé à régner par la révolution de 1688. un socinien. comprend dans son sein des tendances très diverses . des pacifistes philanthropes. ne mettent pas en présence d'une manière quasi-manichéenne l'église et ses adversaires . » La coexistence pacifique est l'école du dialogue. bien loin d'exclure ceux qui pensent librement. Il peut arriver qu'un clergyman soit obligé de quitter l'église établie . c'est un luthérien dont les rapports avec l'anglicanisme ne soulèvent pas de difficultés doctrinales. s'affirment contre les pouvoirs. révèrent des objecteurs de conscience. elles présentent en Angleterre le caractère de se développer au sein même de l'ordre politique ou religieux. c'est-à-dire substituer au monolithisme du droit divin. L'église d'Angleterre. Quant aux non- conformistes d'inspiration [71] calvinienne. négocier des compromis. et après lui le XVIIIe siècle français. sera définitivement vaincu. comme celui du déisme dans la première moitié du siècle. hors môme du royaume. son despotisme serait à craindre . et elles vivent en paix et heureuses . honneur du genre humain. Le plus célèbre poète anglais du début du siècle. choisi en 1714 pour succéder à la reine Anne sous le nom de George Ier. mais il y en a trente. s'il n'y en avait que deux. ce qui ne l'a pas empêché d'être honoré dans son pays comme un héros national. qui anéantit toute divergence. qui d'ailleurs professe le déisme. Si l'on veut éviter l'exaspération de la guerre civile. est un catholique romain. en France. le pluralisme qui respecte la polyvalence de la vérité. ils iront coloniser la Nouvelle-Angleterre et la Pennsylvanie. En l'absence d'une Inquisition prononçant en dernier ressort le jugement de Dieu sur les . dès lors les grands débats. écrit Voltaire. « S'il n'y avait en Angleterre qu'une religion. pour gouverner l'Angleterre. ils demeurent nombreux et actifs dans la vie nationale . elles se couperaient la gorge . de la critique honnête où chacun. Les Lumières.

se dit scandalisé par l'anticléricalisme français. prêchaient les articles de foi de l'athéisme avec une bigoterie de théologiens écrasant tous les croyants sous le ridicule et le mépris ... on n'a point trouvé trop étrange que le révérend Swift. Le baron ajouta : « Il n'est pas malheureux de pouvoir vous en montrer quinze du premier coup : les autres ne savent qu'en penser . Edouard Gibbon. qui n'est pas croyant. doyen d'une cathédrale. Ils se moquaient du scepticisme de Hume. Les Anglais sont les témoins étonnés et quelque peu choqués des combats que se livrent en France cléricaux et anticléricaux. il se sent étranger au climat de l'anticléricalisme français. la critique développée dans ses Dialogues sur la religion naturelle ne laisse pas subsister grand-chose des fondements de la religion traditionnelle. respecte la croyance des croyants . un autre visiteur anglais des salons de Paris. Néanmoins Hume ne se croit pas obligé de manger du curé à chaque repas . » Gibbon. dut entreprendre un voyage en France pour raison de santé. se soit moqué. dans son Conte du Tonneau. et sait parfaitement jusqu'à quel point il lui est possible d'aller trop loin. « Dans ce pays qui paraît si étrange à une partie de l'Europe. du catholicisme. « Je ne pouvais approuver le zèle intolérant des philosophes et des Encyclopédistes. Vers le même temps. il était assis à côté de lui. qui sans cesse se remet en question lui-même.hommes. qu'il n'en avait jamais vu. Il prétend avoir respecté le père en donnant cent coups de fouet aux trois enfants . » Hume passe pour un maître de scepticisme en matière de religion . tout de même que l'ironiste Voltaire ne parvient pas à comprendre l'humour britannique. les passions ne peuvent prendre un développement excessif. « la première fois que M. il eut l'occasion de prêcher un . Selon le témoignage de Diderot. des gens difficiles ont cru que les verges étaient si longues qu'elles allaient jusqu'au père. » Nous étions [72] dix-huit. Paris. vers 1760. Sterne. il compte parmi ses amis de respectables ecclésiastiques d'Edimbourg et son scepticisme même l'empêche de comprendre l'athéisme radical et militant qui se développe en France. amis de d'Holbach et d'Helvétius. Hume se trouva à la table du baron (d'Holbach). » Voltaire ne peut saisir le sens de l'art subtil de Swift. Le baron lui dit : « Comptez combien nous sommes ici. humoriste et clergyman. Je ne sais à quel propos le philosophe anglais s'avisa de dire au baron qu'il ne croyait pas aux athées. À son passage à. Après avoir publié les premiers volumes de son Tristram Shandy. du luthéranisme et du calvinisme : il dit pour ses raisons qu'il n'a pas touché au christianisme.

dont la puissance s'affirme sur la face de la terre dans le temps même où elle se dote d'un régime parlementaire. Le système en vigueur dans les cantons suisses. le parlementarisme britannique représente un nouveau monde politique. elle doit se faire mesurée. avec l'appui de Rome et de la France de Louis XIV. où peut prévaloir une démocratie plus ou moins directe. en terre française. L'espérance du pouvoir ne lui est pas interdite . au lieu de se durcir. le jeu continua. de céder aux tentations de l'extrémisme. mais ils ne s'affrontent pas avec l'intention de mener une croisade qui doit aboutir à l'anéantissement de l'interlocuteur. La prédication fut nourrie d'allusions piquantes à cette situation peu ordinaire . David Hume. » Cette anecdote révèle assez bien le caractère particulier du climat [73] britannique. pendant le dîner qui suivit : « David. La révolution de 1688 survient comme une fin de non-recevoir opposée à l'entreprise du roi catholique Jacques II pour faire prévaloir l'absolutisme monarchique. raconte Sterne. L'Angleterre est une grande nation. En dépit de ses défauts. elle doit attester aux yeux de tous qu'elle est capable de l'exercer. Sterne et Hume. ou dans les Provinces de Hollande ne convient qu'à des espaces politiques restreints. alors que l'ironie. Il en est de la politique comme de la religion : l'opposition n'est pas considérée comme un acte contre nature . et même l'amitié . Ce qu'on a appelé l'anglomanie de Montesquieu n'est pas autre chose que la prise de conscience d'une situation qui permet au régime britannique d'être en avance d'un bon siècle sur le reste de l'Europe. d'Holbach et l'inévitable Écossais de Paris. complètement différent des formules d'absolutisme en vigueur sur le continent. devant un auditoire qui comprenait. positive. se nourrit souvent d'intentions meurtrières. cher au cœur de Rousseau. Dès lors. elle s'inscrit dans le développement normal de la vie politique. et la société se moqua de nous deux . L'Angleterre du XVIIIe siècle invente le régime parlementaire moderne. la forme même du monde futur. le prêtre et l'infidèle. possèdent chacun leurs convictions propres . Diderot. L'humour présuppose le respect d'autrui. entre autres. avait envie de s'amuser un peu du ministre que je suis . Contre . entre Sterne et Hume. appelé à régner sur l'Occident. le ministre en retour avait envie de s'amuser un peu du sceptique.sermon dans la chapelle de l'ambassadeur d'Angleterre. Nous nous moquâmes l'un de l'autre.

Les dogmes fondamentaux ne furent pas réexaminés jusqu'à la Révolution française. soucieux de respecter les droits inaliénables des êtres raisonnables. Le résultat fut « de rendre à jamais inconcevable l'idée de la réunion avec Rome et la théorie selon laquelle le trône pourrait être établi sur un fondement autre que le consentement du Parlement.cette tentative. L'individualisme religieux trouve son prolongement naturel dans un individualisme politique. entre les deux hommes. dispose de pouvoirs discrétionnaires en ce qui concerne les finances et l'armée. dans son exil de Hollande. un vide constitutionnel. avait eu le loisir de méditer la théorie d'un pouvoir politique fondé en raison... » . La théorie du contrat social ne produisit jamais en Angleterre l'enthousiasme qu'elle suscita en France. la distance est celle d'un âge mental. et les membres du gouvernement doivent répondre de leur gestion. mainteneur du droit divin des rois . les juges sont indépendants du pouvoir politique. se dressa une autre partie de l'aristocratie. L'État n'est qu'un agrégat d'individus. « Une fois que les fondements du droit divin eurent été détruits par Locke. pour la simple raison que l'objectif principal de Rousseau et de ses disciples avait déjà été atteint par d'autres moyens (. L'originalité de Locke prend tout son relief si on l'oppose à Bossuet. L'évêque catholique définit une monarchie sacramentelle. entre lesquels toute décision doit être prise à la majorité des voix. Appelé à régner par le Parlement. Car personne ne pouvait dire que Guillaume d'Orange régnait en vertu du droit divin » . L'élimination de Jacques II créait. et ses successeurs ne pourront pas les remettre en question. par ailleurs. Derrière ces actes officiels s'affirme l'influence de Locke qui. soutenue par une partie de l'aristocratie. La formule fut mise au point grâce au Bill of Rights de 1689 et à l’Act of settlement de 1701. » La Couronne se trouve subordonnée au Parlement qui. qu'il importait de combler par l'invention d'un nouveau système de transmission et d'exercice du pouvoir. c'est-à-dire la politique extérieure.. il n'y eut plus de matière pour des controverses passionnées. exposée dans ses Deux Traités du Gouvernement (1690). il s'efforçait de définir ce problème en termes de bonheur individuel » . [74] L'ami des arminiens de Hollande « voyait dans la conquête de la liberté le problème fondamental de l'État . le roi Guillaume doit accepter ses conditions. dont le titulaire ne doit de comptes qu'à Dieu. Le droit de pétition est reconnu aux citoyens .). votant le budget annuel.. « Le grand débat inauguré par la Réformation se trouva clos une fois que Locke eut défini la base intelligible d'un gouvernement parlementaire .

Dès lors. souverains importés. En l'absence d'un souverain capable d'imposer sa volonté et désireux de le faire. mais elles ne réalisaient pas de réformes. s'il s'efforce de défendre les prérogatives royales. ni Walpole ne peuvent passer pour des modèles de vertu. » C'est sous le gouvernement de Walpole que le cabinet ministériel prend décidément la responsabilité de la gestion des affaires. le système politique de l'Angleterre moderne fut mis au point grâce à la pratique des hommes politiques et des hommes d'État : Bolingbroke. au détriment de la liberté du peuple. Le pays prospérait et s'enrichissait. mais Bolingbroke. la vie politique anglaise se trouve régie par l'alternative et l'alternance des deux partis. en 1760.Guillaume d'Orange et George de Hanovre. et le tory Bolingbroke n'exclut pas la polémique et la passion . étaient conduits à laisser les ministres gouverner en leur nom.. Les moissons étaient abondantes et les villes commençaient à se développer (. Elles ne se montraient pas activement oppressives. Robert Walpole. dans son Idée d'un roi patriote (Idea of a patriot king. il apparaît à l'usage que le travail du Cabinet est facilité lorsque ses membres appartiennent à une même tendance politique.. William Pitt feront fonctionner un régime parlementaire unique en Europe. . Le roi d'Angleterre ne saurait affirmer : « L'État. Au soir de sa vie. l'absolutisme incarné en la personne de Louis XIV . inaugure « une période de stagnation politique qui dura près d'un demi-siècle. Les classes dirigeantes jouissaient du pouvoir qu'elles avaient acquis à la faveur de la Révolution . C'est seulement à l'avènement de George III. L'arrivée au pouvoir de George Ier. c'est moi. Le dialogue entre le whig Robert Walpole. étrangers dans leur royaume. s'il incarne la tendance conservatrice. Robert Walpole a pour principe de gouvernement : quieta non movere. en 1714. la vie politique de l'Angleterre ne fut nullement exemplaire. elles se contentaient de conserver ce qu'elles avaient gagné. Leur principal mérite était de laisser courir les choses » . diminuées à l'excès par le régime whig. Dans la pratique. qui gouverne jusqu'en 1742. il ne prétend nullement restaurer. 1744). dont l'un demeure dans l'opposition lorsque l'autre est au pouvoir. Ni Bolingbroke. « Walpole ne trouva personne pour exposer ses doctrines politiques. [75] n'est nullement partisan du droit divin des rois.). au lieu d'être choisis sans distinction d'opinion. sous la direction d'un Premier ministre . que le roi d'Angleterre fut vraiment un roi anglais et non plus seulement une sorte d'Électeur de Hanovre en service extérieur. quelles qu'elles pussent être.

soit au Parlement. le pouvoir monarchique maintient la nation en tutelle. la critique fait partie du système. l'originalité de l'espace britannique dans l'ordre politique . ils ruinent tout. les villes diminuent chaque jour. dans le domaine politique. Le roi peut intervenir dans le jeu politique. que les pays où la domination du souverain est plus absolue sont ceux où les souverains sont moins puissants. roi de Salente. lui dit-il.car la meilleure manière de présenter ces doctrines était de garder le silence . Le sage Mentor. les campagnes sont en friche et presque désertes. auprès de laquelle l'opposition discute pied à pied les mesures prises par le gouvernement. Les hommes d'État anglais mettent en œuvre un réalisme empirique dans la gestion des affaires courantes . par contraste. suscité par Wesley (1703-1791) dans les masses populaires. L'essentiel est pourtant. résumant les enseignements que l'archevêque de Cambrai donnait au duc de Bourgogne. s'anéantit lui- même peu à peu par l'anéantissement insensible des peuples dont il tire ses richesses et sa puissance . principe du gouvernement démocratique selon Montesquieu. s'efforce de ramener à de meilleurs sentiments ce potentat trop imbu de sa propre gloire : « Souvenez-vous. » Le procès fénelonien du despotisme fait ressortir. L'exemple anglais est celui d'un peuple parvenu à l'âge adulte. Idoménée. Ils prennent. l'exemple donné par l'Angleterre d'une complète désacralisation de l'ordre gouvernemental. La vertu. Fénelon dépeint. et qui n'est grand que par ses peuples. le commerce tarit.. qui ne peut être roi tout seul. Le roi. recule devant les indispensables réformes et considère toute critique comme un crime de . Mais cette même époque est celle du sursaut spirituel du méthodisme. ils possèdent seuls tout l'État. il donne la clef de la croissance nationale et internationale de l'Angleterre au siècle des Lumières. n'y est guère en honneur. mais aussi tout [76] l'État languit. mais son influence ne saurait revêtir le caractère arbitraire et despotique qu'elle présente ailleurs. en lequel on retrouve bon nombre de traits propres à Louis XIV. » L'Angleterre du XVIIIe siècle se reflète dans les gravures du Mariage à la Mode de Hogarth (1697-1764) : un pays où les classes dirigeantes donnent trop souvent l'exemple de l'immoralité et de la corruption. En France.. soit dans l'opinion publique. Le système des partis permet au pays de compter sur une hypothèse de rechange au cas où le cabinet en fonctions serait obligé de céder la place. dans le Télémaque.

fait passer la raison d'État avant la raison tout court. et un pouvoir parlementaire régulier qui freinait résolument les initiatives irrépressibles de l'exécutif » . Voltaire. sensibles à l'originalité du système britannique : « champions d'un pouvoir judiciaire indépendant de l'exécutif. Lorsque les penseurs européens. et singulièrement les Français. [77] C'est pourquoi l'Angleterre demeure pour les penseurs du siècle des Lumières l'Ile au Trésor de la pensée politique. s'aventurent dans le domaine politique. Ils sont réduits à formuler des hypothèses. en vertu de la séparation persistante entre la pensée et l'État.. en Autriche et dans certaines régions méridionales.. les réformes se feront par voie d'autorité. grâce à Mme de Maintenon.haute trahison. en Prusse. Le sage docteur Quesnay tente d'imposer sa politique économique au sceptique Louis XV. Mais le despote. par hypothèse. ils le font en hommes qui n'ont pas l'expérience du pouvoir. tout comme Fénelon a pu espérer un moment influencer Louis XIV. Fénelon rêve jusqu'à sa mort d'être le Mentor d'un Télémaque-duc de Bourgogne succédant enfin à l'intraitable Idoménée. condamnés à demeurer dans l'abstrait. plus nombreuse que dans les pays du continent. ne feront jamais une telle expérience. des Antonin » . même éclairé. des Trajan. Dans les pays où la monarchie en place finira par céder à la sollicitation de l'esprit nouveau. le contrôle de la réalité leur est refusé. sa pénitente. le baron n'hésite pas à affirmer que « le despotisme serait le meilleur des gouvernements si l'on pouvait se promettre qu'il fût toujours exercé par des Titus. Montesquieu et Rousseau. portant aux nues une presse qui leur apparaissait libre et non-censurée. Après d'autres. où peut se réaliser l'heureuse entente entre l'idée et l'événement. et qui. grâce aux bons offices de Mme de Pompadour. Mais on comprend l'anglomanie des esprits éclairés du continent. à mettre au point des projets qui présentent toujours un caractère utopique . Diderot et leurs émules sont des irresponsables. Le débat entre les whigs et les tories pour la conquête et l'exercice du pouvoir traduit . sa patiente. ils célébraient avec orgueil le contrôle démocratique des deniers publics. Une autocratie qui se réforme elle-même vaut mieux qu'une autocratie qui persévère dans son être jusqu'au suicide. La maturité britannique est liée à l'affirmation d'une classe politique consciente de ses intérêts et de ses responsabilités. En 1776 encore. le baron d'Holbach propose au jeune roi Louis XVI son Éthocratie comme un programme complet de réorganisation de l'État.

elle considère l'activité commerciale et industrielle comme « stérile ». celle des Physiocrates. en 1763. dont la solidarité ne sera pas vraiment rompue par l'indépendance des colonies d'Amérique. 1713. professeurs. L'Angleterre s'assure la possession de Gibraltar et de Minorque . et au remembrement des terres. Cette présence de l'outre-mer frappe les étrangers de passage. d'une manière significative. » . l'aristocratie traditionnelle défend ses propres positions. Commerçants et banquiers. ecclésiastiques. désireux d'infléchir la politique gouvernementale de manière à accroître ses profits . liées à la grande propriété foncière. à Terre-Neuve. Pour les Anglais. 1714). Le monde intellectuel se compose surtout de membres des professions libérales. et Rastatt. à l'issue de la guerre de Sept Ans. en vertu des lois de clôture et de la répartition des espaces communaux. Pendant deux siècles. dans la plupart des cas. en pleine croissance elle aussi. magistrats. L'école française de science économique. Dans le reste de l'Europe. ou du moins d'une partie d'entre elles. grâce à l'introduction des nouvelles techniques de culture. dans la baie d'Hudson. s'installe dans de nouvelles positions aux Antilles. ne prend en considération que la production agricole . Cette orientation apparaît dès les traités qui mettent fin à la guerre de succession d'Espagne (Utrecht. témoin du développement britannique : « Il n'est pas étonnant que Londres s'augmente : elle est capitale des trois royaumes et de tous les établissements des Anglais aux deux Indes . Il faudra parler désormais d'un monde britannique. au contraire. armateurs et colons d'outre-mer. industriels composent un groupe de pression de plus en plus puissant. se contentent des bénéfices que leur valent leurs privilèges. Même en France. la concurrence française sera éliminée sans grande difficulté du Canada et des Indes. le monde des affaires n'est pas aussi nombreux ni aussi puissant qu'en Angleterre . La réalité politique anglaise correspond à l'affirmation d'une classe de gouvernement en prise directe avec l'expansion économique. tel Montesquieu. elle obtient des positions privilégiées pour le commerce avec l'Amérique espagnole. éloignés eux aussi des réalités concrètes. la marine anglaise régnera sur toutes les mers du globe . d'une expansion mondiale de l'Empire. où l'on connaît pourtant une certaine expansion économique. il ne peut prétendre influencer directement la gestion du pays. l'expansion maritime et coloniale devient un élément dominant de la politique internationale.au niveau de la vie publique le développement économique de la nation. la noblesse est constituée par des possédants qui.

qui n'ont pas de successeurs dignes d'eux. et qui conserve quelque sympathie nostalgique pour la dynastie des Stuarts. Beaucoup de grands noms pour un petit pays . de 1760 à 1785. médecins et juristes. économique et social. en dépit de son papisme. mais dans le contexte social de son temps et des institutions qui déterminent . bénéficie. en ce qui concerne le domaine culturel. est cinq fois moindre que celle de l'Angleterre. L'homme ne doit pas être considéré abstraitement. aura pour titulaires Francis Hutcheson de 1729 à 1746. Vers le milieu du XVIIIe siècle. philosophes. L'université d'Edimbourg. traversent une phase de stagnation. Il faut ajouter à ces noms ceux de l'historien William Robertson. qui publie. en 1767. Son caractère le plus original est la liaison qu'elle établit entre la réflexion philosophique ou psychologique et le domaine historique. Le renouveau. aussi bien dans l'ordre économique et démographique qu'en matière de vie intellectuelle. puis Adam Smith de 1752 à 1764 et Thomas Reid de 1764 à 1796. en terre britannique. en se fondant sur les exigences de la conscience commune. fidèle au calvinisme presbytérien. de l'enseignement d'Adam Ferguson. sur les lauriers de Locke et de Newton. alors que la population écossaise : un million d'habitants. jusque-là demeurée provinciale et traditionaliste. si elle écarte la candidature de l'Écossais Hume. l'Écosse compte dans ses cinq universités 1 500 étudiants. ce sont les « philosophes » français qui incarneront la conscience de l'Europe. les plus illustres représentants de l'école. au cours du XVIIIe siècle. suspect de scepticisme. son History of civil society. La même chaire de philosophie morale. [78] Si l'Angleterre parvient ainsi à une position privilégiée dans la stratégie politique et économique de l'Occident. jalouse de son particularisme. se reposer. Oxford et Cambridge. autant que Oxford et Cambridge réunies. elle semble. qui feront rayonner à travers l'Europe le prestige de l'école écossaise. L'école écossaise défend des valeurs de bon sens et d'utilité. à l'université de Glasgow. Les universités anglaises traditionnelles. L'Écosse. des anthropologistes Henry Home et Monboddo. Cette province pédagogique va développer une brillante culture de professeurs. ainsi qu'on le voit clairement dans le cas de Hume ou d'Adam Smith. Dès le début du XVIIIe siècle. connaît au XVIIIe siècle un brusque et remarquable essor. à sa chaire de philosophie morale. viendra de la petite Ecosse.

qui demeure l'apanage des masses. Le domaine littéraire. tout en fournissant à la littérature mondiale un nouveau prototype de récit d'aventures. Richardson. œuvres d'imagination racontant les hauts faits de chevaliers et de princesses. économiques et sociales. la plus originale. consciente de son importance dans la nation. à lui seul. fonde un empire colonial en miniature. après la mort de l'auteur. La littérature anglaise met en lumière l'apparition d'une nouvelle société. qui mettait en scène les hauts faits de héros haut placés dans la hiérarchie sociale. et d'un nouveau public. Dans l'histoire de la littérature européenne. paru seulement en 1617. Persiles et Sigismonde. Entre la littérature aristocratique réservée aux privilégiés. substituent hardiment l'étude exacte de la société contemporaine . le rescapé du naufrage. Taine reconnaissait en Robinson Crusoé (1719) le roman de l'énergie [79] nationale britannique . est le roman de mœurs bourgeoises ou. le roman antiromanesque. très peu de révolutions sont comparables à celle qu'opèrent en ce temps Defoe. renonce aux affabulations aristocratiques et à l'exotisme de l'histoire. en prose. Cervantes lui-même consacra ses dernières forces à la composition d'un roman de chevalerie. n'est pas indépendant des réalités politiques. genre nouveau. considérées dans toutes leurs implications concrètes. qui va de l'histoire naturelle à l'histoire politique et sociale. En dépit de la tentative critique représentée par le Don Quichotte (1605).son comportement. et la littérature populaire. » Avant l'apparition de l'école anglaise le roman avait été surtout un produit de remplacement. le genre héroïque gardait la faveur du public . Si l'Angleterre du XVIIIe siècle ne possède pas une culture universitaire aussi brillante que celle de l'Écosse. Le roman anglais. Fielding. comme l'appelle Taine. Le XVIIe siècle avait été marqué par la vogue des romans historiques. La science de l'homme présuppose ainsi une vaste investigation. « De toutes les créations de la littérature anglaise du XVIIIe siècle. elle doit un grand prestige à certains de ses genres littéraires. de la chanson de geste. et qui connut un considérable succès. à coup sûr. bien entendu. s'affirme une littérature moyenne où la bourgeoisie. armé de sa Bible et des débris d'une cargaison marchande. écrit Joseph Texte. aux récits d'aventures à la mode espagnole ou française. pour mettre en scène des . esprits positifs et observateurs qui. se voit proposer sa propre image revêtue des prestiges de la dignité esthétique.

. qui élèvent l'esprit. en 1740. puis le Vicar of Wakefield (1766) de Goldsmith. En dehors même du roman romanesque. dont les difficultés. dans son magnifique essor. le Tom Jones (1749) de Fielding..) Accoutumé au crédit immense qu'il a dans les affaires. devient. l'intelligence un peu sèche du goût français. et les Voyages de Gulliver. Diderot souligne l'originalité de l'auteur de Paméla. Après Paméla (1740). l'épopée du monde moderne . » Sous la même dénomination. Ils consacrent l'avènement d'une nouvelle sensibilité et d'une esthétique. réaliste et inventive. seront des succès européens. [80] ou peu s'en faut. chef-d'œuvre du roman satirique. dont la lecture était dangereuse pour le goût et pour les mœurs. Je voudrais bien qu'on trouvât un autre nom pour les ouvrages de Richardson. la littérature mondiale doit à l'Angleterre le Robinson Crusoé de Defoe (1719). parfaitement vierge de toute influence traditionnelle (. Le désordre souvent lyrique du roman anglais bouscule l'ordre traditionnel.personnages de rang moyen. autres œuvres maîtresses de la Weltliteratur en voie de constitution. dont la publication. et cependant leurs livres ne sont pas devenus les livres de tous les hommes (. A la fin du siècle. » Le roman traduit sur le plan littéraire l'avènement en Angleterre de la société bourgeoise où les rangs sont redistribués en fonction des responsabilités assumées dans le monde réel.) Le roman. ce genre ignoré des Anciens. et la Clarisse Harlowe (1748) de Richardson. chef-d'œuvre du roman d'aventures. dont l'inspiration se retrouve dans la Nouvelle Héloïse (1761) et dans Werther (1774). libre. L'invention du roman moderne répond aux exigences qui ont suscité en Angleterre l'apparition du régime parlementaire. l'Anglais veut porter . de Sterne (à partir de 1759). à la fois empirique et expérimentale. qui touchent l'âme.. de Swift (1726). Ce qui finit par faire beaucoup. il s'agit d'autre chose : « Le roman anglais donna en Allemagne. en France et dans les pays du Nord l'impression d'une œuvre neuve. semblable à nulle autre. ouvre une ère de la littérature européenne : « Par un roman. qui respirent partout l'amour du bien et qu'on appelle aussi des romans . on a entendu jusqu'à ce jour un tissu d'événements chimériques et frivoles. Lecteur enthousiaste de Richardson. avec les Anglais. de tout modèle antique.. Rivarol proteste contre cette confusion peu compatible avec les normes du classicisme : « J'avoue que la littérature des Anglais offre des monuments de profondeur et d'élévation qui seront l'éternel honneur de l'esprit humain . le Tristram Shandy. Elle affirme le dynamisme d'une présence au monde. les aventures n'ont rien de tout à fait exceptionnel.

et sa littérature en a contracté un caractère d'exagération opposé au bon goût . à la veille du raz de marée romantique. Le désordre leur a plu. Des hommes comme Diderot et Rousseau ont compris. économique et même littéraire. c'est avec une ou deux sensations que quelques Anglais ont fait un livre. l'anthropologie britannique. en accordant à l'individu sans distinction [81] de naissance un droit d'initiative. que. ayant reçu des impressions de tous les points de l'Europe... dans l'espace mental anglais. en sa capacité créatrice. » L'assurance de Rivarol peut surprendre. mieux que Rivarol.) Mais le Français. dans la société en voie de constitution selon les normes du libéralisme capitaliste. l'homme moderne prend pour la première fois conscience de lui-même. politique. et dans un texte destiné à cette Allemagne qui sort à peine de la crise prémonitoire du Sturm und Drang. annonce le type nouveau du bourgeois conquérant. elle se sent trop de l'isolation du peuple et de l'écrivain . Dans la géographie intellectuelle de l'Europe..cette puissance fictive dans les lettres. Le renouvellement des valeurs est proche.. a placé le goût dans les opinions modérées et ses livres composent la bibliothèque du genre humain . . comme si l'ordre leur eût semblé trop près de je ne sais quelle servitude (.

[81] Première partie : L’espace mental de l’Europe des lumières Chapitre IV LES ALLEMAGNES Retour à la table des matières Si l'Angleterre paraît en avance d'un âge mental. Le domaine germanique. Depuis les temps glorieux du Moyen Age. demeure en proie à une dissociation qui l'empêche de réaliser son unité politique et administrative. entretenue dans son état d'anarchie latente par la vigilance des divers États européens. En 1765 encore. au contraire. sur le reste de l'Europe. le patriote Karl Friedrich von Moser souligne le paradoxe de la situation : « Nous sommes un peuple qu'unit la communauté . il demeure immobilisé dans des formes d'organisation qui tendent à disparaître des nations les plus avancées. l'Allemagne a cessé d'être une grande puissance. elle se heurte à une question d'Irlande et à une question d'Écosse. peut-être insolubles par d'autres voies que celles d'un empirisme qui surmonte les contradictions en les ignorant. a réalisé son unité sous l'impulsion du pouvoir qui siège à Paris ou à Versailles. L'espace français. économique et social. le domaine germanique offre une image d'archaïsme . figé dans des formes héritées de l'âge médiéval. où l'Empereur disputait au pape la suprématie en Occident. La monarchie anglaise a eu quelque peine à triompher des particularismes . dès le XVIIe siècle. pour n'être plus qu'une grande impuissance.

de nom et de langue . insensibles à l'honneur de notre nom. assez forts pour nous faire du mal à nous-mêmes. mais l'institution impériale. de l'élection et du couronnement du futur Joseph II comme « roi des Romains ».) ces cérémonies symboliques faisaient revivre pour un instant l'empire allemand. pour élargir ses privilèges et pour affermir son indépendance » . Même si l'on tient compte du caractère rétrospectif de ces souvenirs de la .. un peuple ami qui pourrait être heureux.. nos droits et nos devoirs (. en 1764. incapables de nous protéger. et dont les frontières mêmes. que chacun ne se complaisait dans son influence que pour maintenir. notre situation politique est une énigme.) En force et en puissance. Nous sommes divisés entre nous. Il existe un cadre politique pour le regroupement des Allemagnes . prophète de l’Aufklärung. ne représente plus guère dans les temps modernes qu'un rituel folklorique et périmé. et reconnaître qu'il y avait là plusieurs puissances rivales qui se faisaient équilibre et qui ne s'entendaient que pour limiter le nouveau souverain plus encore que l'ancien . mais d'autre part. de papiers et de livres . incapable de vivre d'une vie commune. bourgeois de la ville impériale de Francfort. je ne pouvais me dissimuler un secret déplaisir quand. qui impose au philosophe le devoir de travailler au rassemblement politique et spirituel de son pays dans le cadre élargi d'un Occident unitaire. nous sommes le premier pays de l'Europe. ne sont pas susceptibles d'une définition précise. alors âgé de quinze ans. » L'espace germanique demeure un corps invertébré. presque enseveli sous tant de parchemins. défiants les uns envers les autres — un grand peuple [82] et pourtant un peuple méprisé —. depuis des siècles. et impuissants à cause de cette division . au Nord comme à l'Est. la vanité de ces cérémonies : « je prenais grand plaisir à tout cela parce que (. indifférents à l'égard de notre souverain.. nous sommes la proie de nos voisins et l'objet de leurs railleries. ne prennent tout leur sens que par référence à cet endettement de la réalité allemande. Et pourtant. et cependant un objet de pitié . il me fallait transcrire pour mon père les tractations internes. et des lois qui déterminent notre constitution. victime de son histoire. On peut s'en faire une idée en lisant le récit fait par Goethe.. Festivités et cavalcades ne dissimulent pas aux yeux du jeune Goethe. dont les couronnes royales brillent sur des têtes allemandes. La pensée et l'action. l'œuvre de Leibniz. à la maison. peu à peu vidée de sa substance. nous avons un même souverain.

militaire ou financier. l'espace allemand est en proie à une irrationalité pré-galiléenne. on y dénombre. En dehors de l'empereur autrichien et du roi de Prusse. et l'armée impériale. il est clair que la suppression du Saint Empire romain germanique par Napoléon ne supprimera qu'une fiction. les princes allemands se voient reconnaître une souveraineté complète sur les territoires qu'ils gouvernent. les Habsbourg ne régneront vraiment que sur l'Autriche . outre les Grands Électeurs. depuis le XVe siècle.quinzième année. La diète d'Empire rassemble un ensemble hétéroclite de représentants d'un grand nombre [83] de gouvernements parmi lesquels il est impossible que se dégage une majorité effective et efficace. 94 princes ecclésiastiques . c'est-à-dire d'avoir une politique extérieure indépendante. L'Europe entière s'intéressa à ce terrible conflit. tout en respectant sa discipline particulière . les forces centrifuges l'ont emporté. Depuis longtemps. L'Empire en tant que tel ne dispose pas de ressources financières propres . mais une ligue d'États (Staatenbund). ainsi que la possibilité de nouer des alliances étrangères. les grands Électeurs maintiennent la dignité impériale dans la famille de Habsbourg. alors que bien des pages de l'histoire ont été tournées. bien décidés à ne rien céder de leur souveraineté. Les représentants des pouvoirs locaux dans les assemblées impériales sont payés par leurs mandants. et liés par leurs instructions. rédigés par un vieillard de quatre-vingts ans. L'Empire n'est pas un État. membres du Collège impérial. Le maintien de la division politique et confessionnelle des Allemagnes représentait pour les pays voisins une condition de sécurité. son équipement et son armement propres. Si. Au XVIIIe siècle. La guerre de Trente Ans (1618-1648) fut la dernière entreprise des Habsbourg pour faire prévaloir leur suprématie dans les Allemagnes. en paix comme en campagne. et dont chacun reçoit sa solde. c'est parce que cette tradition ne représente plus une menace pour personne. réunit des contingents variés qui demeurent sous le commandement des princes. mais les tentatives pour redonner quelques forces à ces institutions se heurtent à l'opposition résolue de petits souverains. Déjà s'affirmait la préoccupation d'un équilibre général. dont les princes ne concèdent à l'Empereur qu'une primauté de révérence et de préséance. Il existe quelques institutions communes dans l'ordre juridique. l'émiettement du Reich (Kleinstaaterei) est établi dans les faits . et le souci de contenir les visées de telle ou telle puissance à la prépondérance européenne. Les traités de Westphalie consacrent la dissolution de l'Empire germanique .

et Buchau. y compris celui de battre monnaie. 14 princes séculiers. illustrée par les noms de Leibniz et de Conring. ce qui permet au prince de régner sur le mode patriarcal. De plus. dont Augsbourg et Ulm . Comme l'Allemagne n'a pas eu de Richelieu pour accomplir la révolution galiléenne en politique. Toutes ces souverainetés sont elles-mêmes hypothéquées par les droits acquis de seigneurs d'un moindre rang. ses effectifs s'élèvent à 800 hommes. Quant à l'armée. de chartistes et de spécialistes de la diplomatique. des villes et enclaves impériales viennent encore compliquer la carte politique de la région. 23 prélats. Lors des réceptions chez le grand-duc. De nombreux territoires indépendants ne s'étendent que sur quelques kilomètres carrés . Le budget du pays n'offre que des possibilités très limitées. 25 membres du banc des seigneurs et 31 villes libres. comprend 97 souverains. on comprend que soit apparue en ce [84] pays une école de généalogistes. 40 prélats. qui a 1 600 habitants. 4 bouteilles de Champagne doivent suffire pour régaler les 50 ou 60 invités. ne prend son relief que si on la situe dans l'évidence du démembrement politique établi et de la restriction des horizons. La vérité de tradition fait obstacle à la vérité de raison. Or la ville de Weimar n'est qu'une petite sous-préfecture. La revendication de l'unité de la raison. et de recevoir chaque jour tous ceux de ses sujets qui ont quelque requête à lui présenter. L'existence humaine est prisonnière d'un carcan d'absurdités. en tout environ 300 territoires autonomes. Nous nous plaisons à évoquer en cet âge des Lumières.ou laïques. 103 comtes. dont 36 hussards. de lever des troupes. jusqu'à ce que se constitue un complexe juridique inextricable. mais aussi Bopfingen. qui pratiquent pour leur compte tout ou partie de l'exercice de la souveraineté. d'établir des barrières douanières et de percevoir des péages. qui en compte 1 000. et l'étendue du territoire est de 36 milles carrés. Au fil des générations. Cette géographie projette sur le terrain une histoire séculaire. que . 51 villes impériales. en territoire germanique. le poète Goethe appelé par le grand-duc de Saxe-Weimar à de hautes responsabilités ministérielles que son génie lui permet d'assumer. dont 4 princes ecclésiastiques. en vertu duquel par exemple un transport de marchandises de Strasbourg à la Hollande rencontre sur moins de 600 kilomètres plus de 30 frontières douanières . on a laissé s'accumuler en couches sédimentaires les droits acquis et transmis par les uns et les autres. régie par le droit féodal. dont chacun est farouchement attaché à ses privilèges. l'un des dix cercles de l'Empire. Le cercle de Souabe.

le grade de général-major d'un de ses régiments de cuirassiers. Mais tout essai pour comprendre les Allemagnes du XVIIIe siècle doit tenir compte de cette fragmentation interne d'un espace où l'individu ne prend conscience de soi que par la médiation d'un terroir plus ou moins restreint. et c'est en cette qualité qu'il fera campagne en France. Le génie de Goethe ne se trouve nullement diminué par le fait que l'auteur de Faust a été l'ami et le collaborateur d'un souverain d'opérette. Les antagonismes géographiques. un exemple typique de prince éclairé. un Bavarois. en 1783. Goethe. en 1792 . n'ont pas le sentiment que leur destinée s'inscrit dans un ensemble regroupant les sous- ensembles régionaux. n'en demeure pas moins. mais aucune de ces villes ne peut prétendre à la dignité d'une capitale incontestée. Un Gascon.le souverain honore d'une sollicitude particulière. leur culture personnelle. Le domaine germanique est une nébuleuse dont la circonférence se trouve un peu partout. Berlin . admire la culture des jeunes intellectuels parisiens. « nous avons dû acquérir assez chèrement notre peu de sagesse. et lutte par tous les moyens contre la menace de la puissance autrichienne. jusqu'à la guerre de Trente Ans inclusivement. Car au fond. à la fin du XVIIIe siècle. se considèrent comme des Français . dans son ordre de grandeur. ne s'intéresse nullement à l'unité allemande. même s'ils se sentent fortement attachés à leur province comme Montesquieu ou le président de Brosses. s'ils sont attachés à leur petite patrie. qui régna de 1755 à 1827. en 1788. Le roi de Prusse lui donnera. Le grand [85] homme d'État du XVIIIe siècle germanique. Frédéric II. Certaines villes représentent des emplacements privilégiés : Vienne. avec le secours de l'étranger. si elle a pu prendre appui sur les académies de Bordeaux ou de Dijon. et le centre nulle part. un Badois. avec Goethe à ses côtés. pour ne rien dire de l'habitant du grand- duché de Weimar. Il est préoccupé par l'expansion de la Prusse. qui lui-même n'est pas intégré à la conscience unitaire d'une appartenance nationale. s'opposèrent les uns aux autres. culturels et religieux demeurent puissants entre ces petits États qui. Nous autres. de la manière la plus violente. ou un Bourguignon. dont la prééminence est incontestée. en sa vieillesse. confie-t-il à Eckermann. trouve son centre naturel à Paris. La difficulté des temps oblige d'ailleurs le grand-duc à licencier une partie de ses troupes. Karl August de Saxe-Weimar. En Allemagne. Prague. . un Saxon. Dresde. en Allemagne même. Leipzig et.

mais il devra s'écouler encore deux siècles avant que l'esprit pénètre en suffisance chez nos compatriotes (. où l'esprit rencontre l'esprit et s'enrichit de la rencontre. nous datons d'hier.. et laissez-le parcourir péniblement sa carrière dans ces petites localités . L'un est à Vienne. un autre à Königsberg. et Goethe lui-même. est un signe des temps. selon Goethe. Il n'en reste pas moins que le sentiment d'infériorité manifesté par Goethe à l'égard de la culture française.. expression de l'unité politique de la France. Depuis un siècle nous nous sommes instruits avec acharnement. l'autre à Berlin. une émulation de tous les jours .nous menons tous une pauvre vie isolée (. » Cette exaltation de la réalité française est la contrepartie d'un constat de carence en ce qui concerne le domaine germanique. songez à cette cité universelle. tels Lessing. » Paris. après Leibniz. si elle a donné à l'Occident. un autre encore à Bonn ou à Düsseldorf . demandez-vous alors quels fruits aurait porté ce même arbre transplanté dans un tel sol et sous un tel climat .) Béranger. nos bonnes têtes sont disséminés à travers toute l'Allemagne. Ce qui manque à l'Allemagne... comme de la culture italienne. des esprits de premier rang. [86] La plupart des Allemands à l'âge de l’Aufklärung ont conscience d'être les victimes d'un considérable retard. « un véritable pays de cocagne » : « Imaginez une ville comme Paris.) et qu'on puisse dire d'eux : « Jadis. où les meilleurs cerveaux d'un grand royaume sont réunis sur un seul point et s'instruisent et s'exaltent réciproquement par un contact.) Nos hommes de talent.. est. il y a longtemps. c'est en surmontant des obstacles quasi-insurmontables. des centaines de lieues les séparent. ce sont des lieux de haute tension culturelle... Kant. déplore Goethe. soit le fils d'un pauvre tailleur de Iéna ou de Weimar. « Nous autres Allemands. au lieu d'être né à Paris.... de sorte que les relations personnelles et les échanges de pensée constituent une rareté » .. certes . où l'on a constamment sous les yeux ce qu'il y a de plus remarquable dans les domaines de la nature et de l'art . une lutte. en tant que milieu de culture. » . voué à la dispersion culturelle et à la décentralisation des esprits. L'Allemagne du XVIIIe siècle est provinciale dans son ensemble . Herder. L'apparition de ces maîtres suffit à prouver que leur pays n'était nullement un vide culturel. où chaque rue aboutissant à un pont ou à une place évoque un grand souvenir du passé .. « Figurez-vous que (. où chaque coin de rue a vu se dérouler un fragment d'histoire . ceux-ci étaient encore des barbares .

mais j'en prévois la possibilité. riche d'un bon nombre de chefs-d'œuvre. vont se trouver en tête du mouvement des études littéraires et scientifiques.. au XIXe siècle. Ajoutez à cela la diversité des idiomes . il faut attendre que la nature fasse naître de vrais génies. est âgé de 63 ans . les universités allemandes. Rome. De plus. Pourtant l'auteur du Faust. dont elle n'arrive pas à émerger. la langue est trop verbeuse . anglais. les Allemands en manquent sur tout . comme sous les ministères des Richelieu et des Mazarin. la bonne compagnie parle français. et châtelain d'une résidence à laquelle il a donné le nom de « Sans Souci ». alors que la culture allemande. français et tudesque . Je ne verrai pas ces beaux jours de ma patrie. » Autrement dit. s'il doit venir jamais : « L'Allemagne est actuellement comme était la France du temps de François Ier.. et quelques cuistres de l'école et quelques professeurs ne peuvent lui donner la politesse et les tours aisés qu'elle ne peut acquérir que dans la société du grand monde. Florence et Paris.. protecteur d'une Académie dont la langue usuelle est le français. écrit Frédéric à Voltaire. a déjà conquis une place d'honneur dans l'ensemble de ce que Goethe appelait la Weltliteratur. Le sol qui a produit un Leibniz en peut produire d'autres. ils s'efforcent d'égaler Athènes. il a été fortement marqué par les épreuves de toutes sortes qu'il a subies . un demi-siècle plus tôt. et jusqu'à présent rien n'est décidé pour la préférence. à en croire un témoin bien placé.. d'avoir vécu dans le siècle de Voltaire » . Le roi de Prusse. (. à leur date de 1827. écrit le vieux Fritz. chaque province soutient le sien.. Le goût des lettres commence à se répandre . Le temps de la culture allemande est pour plus tard. et cet extraordinaire hommage n'est pas une vaine flatterie. ne pense pas autrement que Frédéric II. Pour le goût. Quelque amour que j'aie pour ma patrie. » [87] Frédéric II. . il n'existe pas de culture germanique digne de ce nom. je ne saurais dire qu'ils réussissent jusqu'ici . C'est pourquoi le roi de Prusse a choisi de vivre en régime culturel français : « Je me console.. deux choses leur manquent : la langue et le goût . Goethe pour sa part. Ces propos peuvent paraître surprenants. . ne professe aucune estime pour la culture germanique . ont l'ambition de jouir à leur tour des avantages des beaux arts . elle lui paraît déplorablement enlisée dans une médiocrité moyenâgeuse et scolastique. lorsqu'il écrit cette lettre.) ils font un mélange vicieux du goût romain. en sa vieillesse. « Nos Allemands.

en travaillant pour l'humanité. Dès avant le Sturm und Drang cette revendication d'autonomie s'affirme sous des formes plus paisibles . que l'on parviendra à les égaler et peut-être à les dépasser. s'ils veulent devenir membres à part entière de la communauté culturelle européenne. qui s'affirme dans la querelle des Anciens et des Modernes. Dans cette perspective. Dès l'époque de 1770-1780 s'affirme cette guerre de libération culturelle. de promouvoir l'avènement d'une culture proprement allemande. ont intérêt à s'aider des travaux des maîtres de France et d'Angleterre. on en trouve déjà le pressentiment dans certains aspects de l'œuvre immense du très européen Leibniz. devra dénoncer l'occupation indue de l'espace mental national par des autorités extérieures. représente une concession à cet irrédentisme germanique. dont l'intention profonde est de rejeter la dépendance de type colonial de la culture allemande. Le vieux roi de Prusse. Alors que la maturité du classicisme français implique la critique du mythe de la suprématie des humanités gréco-latines. cette aliénation n'a qu'un caractère momentané et pédagogique. singulièrement à l'égard de la littérature française. et particulièrement françaises. les partisans des Lumières dans le domaine germanique ne trahissaient nullement une patrie inexistante. Le Goetz von Berlichingen de Goethe (1772). ce qui ne les empêchait pas.lorsqu'il tient les propos rapportés par Eckermann. en 1775. On comprend mieux que Frédéric. C'est en suivant leur exemple. La première tâche était de vaincre la . sans une sorte d'abdication. œuvre de jeunesse. l'éducation de l'Allemagne n'était qu'un aspect de l'éducation de l'humanité. pour parvenir à l'âge adulte. l’Aufklärung réalise lentement une prise de conscience qui mettra l'Allemagne du XIXe siècle au premier rang parmi les pays promoteurs de la connaissance. En dépit des attaques dont ils furent l'objet. il considère comme négligeable l'apport du romantisme allemand à la culture européenne. Ce que l'on a appelé Sturm und Drang (tempête et assaut) constitue la première vague de la révolution romantique . ne soit pas sensible à la fermentation spirituelle qui se manifeste à la même époque dans une partie de la jeunesse intellectuelle. faire droit à de telles accusations. À leurs yeux. en 1827. Les Allemands. en profitant de leur expérience. incarnation vivante de cette démission intellectuelle. la culture germanique. ne saurait. une sensibilité de rupture proteste contre l'ordre bourgeois et la sagesse intellectualiste des Lumières. ne compte pas moins de 78 ans . Dans le cas même de ceux qui acceptent de se soumettre aux influences étrangères.

des zones de culture diverses se succèdent : la géographie culturelle est liée à la géographie politique. à Bonn. demeure traditionnellement ouverte aux influences extérieures de la proche Angleterre. du Danemark et de la Suède. les journaux. successeur de l'ancien électorat de Brandebourg développe du Nord au Sud une puissance politique de plus en plus pesante. à Budapest. est désormais réduite à un rôle de second plan. la Souabe. Sur l'axe qui traverse d'Ouest en Est les Allemagnes. corégent de 1765 à 1780. Les autorités de Vienne doivent. foyer du luthéranisme. fédérer des peuples divers. dont les tensions correspondent parfois avec celles des communions religieuses. à Neuchâtel et jusqu'aux confins de la Pologne et de la Silésie. Idées et influences circulent en même temps que les marchandises . de gré ou de force. Les règnes de Marie-Thérèse (1740-1780) puis de Joseph II. où se sont édifiés les riches cités hanséatiques. ne vivent que d'une vie provinciale. mais ils ne parviendront pas à supprimer l'originalité nationale du peuple tchèque. Dans l’Allemagne centrale. les conditions locales orientent les esprits dans des directions différentes. l'Électeur de Hanovre est en même temps roi d'Angleterre . soit du côté de la Silésie et de la Pologne. la Saxe. suscitée par la solidarité des intérêts. Les Autrichiens sont les maîtres à Prague. Plus à l'Est s'étendent les domaines des Habsbourg. en dépit de l'importance culturelle de Leipzig. souvent suspecte et parfois combattue. Depuis 1714. du peuple italien. la Bavière. cette union personnelle des deux souverainetés assure au Hanovre une ouverture internationale. du peuple magyar. malgré les initiatives de certains souverains éclairés. au prix de durs conflits avec la Prusse. les revues de la puissante Hambourg sont parmi les principaux organes de la vie intellectuelle dans le domaine germanique. empereur de 1780 . soit à l'égard de l'Empire ottoman. De la Baltique au Danube. De même le pays rhénan. à Milan . Au contraire.distance. affirme la prépondérance prussienne dans l'espace germanique et sa présence dans les combinaisons de la politique européenne. La façade [88] maritime. Mais la couronne des Habsbourg ne correspond pas à l'affirmation d'un État national. le royaume de Prusse. qui règne à Berlin. de la Hollande voisine. de rassembler les éléments épars de l'espace allemand. pour lesquels la culture allemande ne sera jamais qu'une culture d'importation. désormais en état de moindre résistance. Le génie politique et militaire de Frédéric II. de Dresde et de Iéna. par ailleurs. dont la volonté de puissance est condamnée à chercher des débouchés à la périphérie des Allemagnes.

de l'autre. à Munich. le raffinement d'une noblesse qui prend plaisir à la profusion de l'inutile et. dépositaires d'une autorité absolue. n'est qu'un mode particulier d'exercice de l'absolutisme . Grâce à l'effort patient de ses souverains. Dans l'ordre politique. le Sud et l'Est catholiques sont les lieux d'élection du [89] baroque et du rococo. représentatifs de cet état d'esprit que l'on désigne sous le nom de « despotisme éclairé ». Les « Lumières ». qui fleurissent en Bavière. à accroître sa richesse et sa . en ce cas. Alors que dans les pays calvinistes et. Frédéric II. science et technique nouvelles de l'organisation administrative selon des principes rationnels. préfère demeurer en familiarité avec le peuple. à peine sorti du Moyen Age. Entre les pôles opposés de Hambourg et Berlin d'une part. assurent néanmoins à l'empire des Habsbourg un degré plus grand de cohésion et d'efficacité. le Colbert et le Louis XIV de cet empire. l'Autriche essaie de devenir un État moderne. le siècle des Lumières est caractérisé par l'avènement d'une sagesse bourgeoise. La culture bourgeoise développe des valeurs rationnelles et utilitaires alors que la culture baroque exprime le traditionalisme. luthérien converti au catholicisme pour obtenir le trône de Pologne (1670-1733) et qui fit de Dresde l'un des hauts lieux de l'art baroque. et en Autriche. la nostalgie du passé. à qui ce système de gouvernement doit le nom de « joséphisme ». toutes ces réformes qui visent à améliorer les structures de l'État. Le despotisme éclairé revêt dans cette région la forme du « caméralisme ». repoussant les initiatives de la bourgeoisie. en pays luthérien. La culture allemande apparaît donc divisée. dans des régions où l'emprise de l'aristocratie demeure puissante. à Salzbourg et à Vienne par exemple. sinon contradictoire. le cosmopolitisme des citoyens du monde . l'expansion économique. tente de s'affirmer comme le Richelieu. Les conditions du développement culturel varient beaucoup selon les conditions politiques locales. Joseph II. de Munich et Vienne d'autre part se situerait la Saxe d'Auguste le Fort. doivent descendre par voie de législation jusqu'au dernier de ses sujets. Marie-Thérèse et Joseph II. Une certaine polarité semble opposer les régions protestantes aux régions catholiques. la propagande culturelle. dans une moindre mesure. dont le monarque bénéficie par une révélation qui lui est propre. elle s'appuie sur les grandes figures de quelques souverains. Joseph II lutte contre l'emprise de l'église catholique et décrète l'abolition du servage.à 1790. D'un côté. s'efforcent de procéder dans leurs domaines à une modernisation par voie d'autorité. L’Aufklärung.

qui est la vraie patrie de l’Aufklärung.. Catherine II et . [90] « C'est la Prusse. Frédéric demeure un intellectuel couronné. ce qui permet à la Prusse d'être. » Ces dispositions. et je pars pour la Prusse pour y recevoir l'hommage.puissance. s'incarnent en un type humain aussi caractéristique que le gentleman en Angleterre ou l'honnête homme français. Grand homme d'État et grand capitaine. sans la Sainte Ampoule et sans les cérémonies inutiles et frivoles que l'ignorance a établies et que la coutume favorise. mais il a aussi aidé les Juifs à sortir de leur ghetto. J'attends la réponse de 'sGravesande et d'Euler. il ne change rien à la condition de ses sujets. de Maupertuis. . à peine investi du pouvoir. J'ai posé les fondements de notre nouvelle Académie. ne disparaîtront jamais tout à fait. simples instruments de sa politique. et il a fait accueil aux Jésuites exilés aussi bien qu'aux philosophes. elle éclate chez le jeune roi qui. sans que la mentalité des sujets soit sensiblement modifiée. J'engage les peintres et les sculpteurs. Il a fait de l'Académie de Berlin. Le grand Frédéric apparaît comme le monarque le plus complet de l'âge des Lumières. » Le souverain a largement utilisé les compétences de la nombreuse colonie des réfugiés français pour cause de religion. Les souverains d'Angleterre et de France semblent falots à côté de lui . L'intention de culture ne manqua pourtant pas à Frédéric . s'insinuent dans tous les rouages administratifs. ils transforment la religion protestante. peuvent se réaliser. d'Algarotti. avec les villes hanséatiques. J'ai établi un nouveau collège pour le commerce et les manufactures. le lieu privilégié des Lumières. à la limite. si elles sont appelées à s'émousser avec l'âge et l'expérience.. écrit un historien. un centre intellectuel. écrivait à Voltaire cette lettre débordante de bonne volonté : « J'ai travaillé autant qu'il a été en mon pouvoir pour prendre les arrangements les plus prompts qu'il m'était possible pour le bien public. J'ai fait acquisition de Wolff. Le despote éclairé n'est éclairé que pour lui- même . Les principes rationalistes y pénètrent plus profondément que partout ailleurs . les journaux et les magazines égaleront en tenue intellectuelle ce qu'il y a de mieux dans les Allemagnes. L’Aufklärung devient officiellement en Prusse sous Frédéric II une philosophie. tirée de sa léthargie. où bientôt les Allemands pourront rivaliser avec les Français et les Suisses. Les salons de Berlin. de Vaucanson. une religion et un régime politique . qui ont été pour beaucoup dans la modernisation de Berlin et de la Prusse .

Le domaine universitaire. ni son intelligence pratique et ce réalisme sans illusion. l'inspiration calvinienne et l'entreprise catholique de la reconquête maintient le domaine culturel en état de tension : le pluralisme politique et religieux se projette sur la carte universitaire. Les universités allemandes sont. initiateur de l’Aufklärung allemande. la situation. En supprimant les universités. les facultés de médecine et de droit ne sont que des écoles professionnelles. ne sont plus que des corps sans âme. en particulier Helmstedt. En Angleterre. au XVIIIe siècle. Seules paraissent actives les universités écossaises. L’Aufklärung bénéficie. symbolise cette initiative intellectuelle assumée par l'ordre universitaire. entre l'inspiration luthérienne. La première création importante est celle de l'université de Halle (1694). la Révolution se contentera de dresser un constat de carence . sont plus ouvertes à l'influence de la philosophie moderne. son énergie indomptable. En France. et où débuta Christian Thomasius. où se fait sentir l'influence [91] des maîtres de l'école de Salamanque. n'était guère brillante. université où se forma Leibniz. les universités réformées. l'Allemagne protestante donnera naissance aux premières universités modernes. les universités de France n'étaient que des survivances d'un passé oublié. foyers de la Réforme au XVIe siècle. Les facultés de théologie ont été vidées de leur substance par la concurrence des séminaires . les universités ont été appelées à définir une culture de remplacement : le grand nom de Melanchthon. un certain tassement s'était produit . Si le domaine luthérien finit par se stabiliser dans le rétablissement d'une sorte de néo-scolastique. dans son développement et dans sa propagande. les universités traditionnelles. Oxford et Cambridge ont tendance à somnoler sur leurs lauriers et à vivre confortablement de leurs rentes. bien que moins mauvaise.Joseph II n'ont pas sa haute lucidité. d'un réseau d'institutions unique en Europe. En Allemagne. le foyer le plus vivant des hautes études étant alors Leipzig. les plus vivantes de l'Occident. Au sortir d'une période de relative stagnation. bientôt roi de Prusse sous le nom de . déjà. à Edimbourg et à Glasgow en particulier. à peu près discréditées. sans autorité intellectuelle ne joue aucun rôle dans la vie nationale. précepteur de la Germanie. sans relief social. centres d'une activité intellectuelle réelle. sous la forme cartésienne. La concurrence. accueillie avec faveur par certaines universités de Hollande. due à l'initiative du Grand Électeur de Brandebourg. Au XVIIe siècle.

l'influence de Christian Thomasius (1655-1728). C'est pourquoi Halle travaillera résolument à la création d'une culture moderne . Thomasius. où sa campagne pour un aggiornamento de la culture germanique lui avait valu l'hostilité de ses collègues. grâce à un ensemble original d'institutions : orphelinat. La faculté de Médecine s'honorera de l'enseignement de G. et sans se sentir obligé de rompre avec le christianisme. E. son plus éminent représentant est August Hermann Francke (1663-1727). sinon la première. le même qui instituera en 1700. la Société des Sciences de Berlin. Il n'est pas question de rompre avec l'exigence chrétienne pour retrouver la liberté de pensée. La fondation de Halle est due à. la Réformation est la première affirmation de la philosophie des Lumières. se conjugue avec celle du piétisme. élève du juriste Pufendorf. incarne la première génération de l’Aufklärung. La conjonction du piétiste Francke et du rationaliste Thomasius aux origines de l’Aufklärung ne doit pas surprendre. Après Spener (1635-1705). fondateur ou plutôt rénovateur de cette école de spiritualité. on y enseigne les sciences politiques et elle aura. où se perpétue l'esprit de Coménius. Sans doute faut-il demeurer vigilant à l'égard des empiétements de l'église établie. En philosophie . l'un des grands noms de la théorie médicale et de la théorie chimique au XVIIIe siècle. Il en fera un centre de diffusion du piétisme. pour l'abolition de la torture et pour la diffusion d'une éducation intellectuelle selon les schémas d'une bourgeoisie éclairée. en droit civil et en droit criminel. elle fait figure d'université pilote . L'influence de Thomasius. la volonté d'un élargissement de la pensée selon les normes de la nouvelle exigence rationnelle. qui a quitté Leipzig. Il fera campagne pour la suppression des procès de sorcellerie. Stahl. En pays protestant. de la nouvelle université. en 1729. mais les Réformateurs ont détruit l'établissement romain. et Thomasius soutient le droit public de l'État contre l'irrédentisme du droit ecclésiastique . sur les conseils de Leibniz.Frédéric Ier. mouvement de renouvellement religieux à l'intérieur du luthéranisme. Les nouveaux instituteurs de l'Allemagne se sentent les continuateurs de l'entreprise de la Réformation. ainsi que l'atteste la devise réformée : post tenebras lux. en pédagogie. le grand nom. avec Thomasius. écoles et écoles normales pour la formation des maîtres. mais on peut limiter les droits de l'église sans passer pour un mauvais chrétien. La tradition ecclésiastique avait adultéré l'authenticité chrétienne . du moins une des toutes premières [92] chaires d'économie politique qui aient existé en Occident. aux origines de Halle.

le jour anniversaire du roi fondateur de l'université. mais il appartient à chacun de prendre les risques qui lui paraissent justifiés. prononce un discours sur le thème de la liberté philosophique (libertas philosophandi). Les affaires universitaires. inquiétés par son rationalisme dogmatique et surtout l'animosité personnelle de Frédéric- Guillaume I. La liberté de penser est la raison d'être de l'Université de Halle : « La tâche de ses professeurs n'est pas. rompant ainsi avec la tradition qui reconnaissait au latin le privilège exclusif d'être la langue des universités. Un des premiers gestes de Frédéric II lors de son accession au trône. où le vieux maître connut un retour triomphal. Appelé à Halle en 1706. en qualité de professeur de mathématiques. en dehors de toute contrainte. En 1711. En philosophie. 1638-1707). le professeur Gundling. » La liberté n'est pas la licence. Thomasius et Wolff sont les premiers à avoir utilisé la langue allemande dans leur enseignement et dans leurs publications. mais de se livrer eux-mêmes à l'investigation de la vérité et d'y former leurs élèves. comme dans les autres universités. où on le reçut avec les plus grands honneurs. L'Aesthetica de Baumgarten (1750-1768) est le premier ouvrage à porter un tel titre. De tels propos. Halle bénéficiera de l'enseignement du plus illustre des maîtres allemands de son temps. lui valurent d'être exclu en 1723. en 1740. de transmettre des opinions traditionnelles. il faut ajouter aux noms déjà mentionnés celui de Christophe Keller (Cellarius. sera de rendre à Wolff sa chaire de Halle. ce qui atteste un climat intellectuel fort différent du climat français à la même époque. Alex Gottlieb Baumgarten (1714-1762). appelé à un bel avenir. sont les lettres de noblesse de l'université allemande. la rabies theologica de certains piétistes. et qui n'eurent pour leur auteur aucune conséquence fâcheuse.enfin. c'est à un élève de Wolff. Il trouva un asile à Marbourg. Dans l'ordre de la pensée. en Prusse. tenus publiquement. dont les manuels mettent en usage l'expression de « Moyen Âge ». car la contrainte extérieure est toujours un mal . peuvent être des affaires d'État. le Roi-Sergent. qui enseigne le droit et les sciences politiques. et qui crée en 1697 le premier séminaire de philologie classique dans les universités d'Europe. Des haines confraternelles. Et le dernier mot revient au professeur. peu enclin à la philosophie. historien et philologue. . que revient l'honneur d'avoir donné son nom à une nouvelle discipline consacrée à la perception et à la réflexion de la beauté. Christian Wolff (1679-1754). il embrassera peu à peu dans une vaste synthèse la totalité de l'espace culturel.

et c'est la raison pour laquelle y affluent les jeunes gens qui veulent se préparer aux carrières . est l'objet. La philologie est en honneur. et c'est dans le laboratoire de Göttingen. Christoph Meiners développe une prodigieuse activité dans le domaine de l'histoire de la culture. Dans ce domaine Göttingen est sans rivale en Europe . Heyne . que seront menés à bien les travaux du grand chimiste Woehler. dont ils définissent les programmes et les méthodes. le rénovateur des études homériques. de la part des autorités. on s'y adonne à des recherches positives en matière d'exégèse et d'histoire ecclésiastique. dans une dépendance plus étroite que les institutions traditionnelles. sont les fondateurs de l'historiographie universitaire. Gatterer. grâce à l'illustre Blumenbach. qui occupe une chaire à partir de 1759. Mais l'originalité de l'université se trouve dans le développement des sciences historiques. d'Angleterre. elle bénéficie d'une riche dotation. et plus largement des sciences de la culture. qui crée peu avant 1750 un enseignement de « Statistique ». mais se trouve. La nouvelle institution qui reçoit son privilège impérial en 1734. Il se s'agit d'ailleurs nullement d'un contrôle étroit et soupçonneux . qui en obtient une autre en 1769. au sens moderne du terme. la fondation de l'université de Göttingen sera un autre signe des temps. Les sciences historiques sont liées aux sciences politiques . On y vient de toute l'Allemagne. La faculté de médecine sera honorée par l'enseignement du physiologiste Haller. Une quarantaine d'années plus tard. et commence à fonctionner en 1737. C'est à Göttingen que sont créés le premier Institut d'histoire et la première revue historique. cette affluence. de Hollande et même de France ou de Suisse . c'est à Göttingen que se formera Friedrich August Wolf. et Schlözer. de l'histoire des religions . il est l'un des premiers théoriciens d'une ethnologie qui ne sait pas encore dire son nom. alors que le roi George II [93] règne conjointement sur l'Angleterre et sur le Hanovre. La théologie de Göttingen est d'orientation rationaliste et libérale . est le signe qu'une certaine jeunesse vient chercher à Göttingen ce qu'elle ne trouverait pas ailleurs. l'influence anglaise se fait sentir et contribue à donner à la nouvelle institution un caractère international sinon même européen. au début du XIXe siècle. les Kameralwissenschaften occupent une place d'honneur à l'université en la personne d'Achenwall. d'une sollicitude particulière . qui renoue avec l'ancienne tradition médiévale. l'esprit de Göttingen est libéral. L'anthropologie moderne est née à Göttingen. avec Gesner. vis-à-vis de l'État. moins piétiste que celui de Halle . Ernesti. des sciences politiques.

et combinées avec soin de manière à. Schlözer. jusqu'au moment où Göttingen devra. en 1734. aux environs de 1830. est le foyer d'une nouvelle attention au monde passé et présent. Gatterer. Selon Herbert Butterfield. « c'est Göttingen qui offre le spectacle d'un mouvement aux larges assises et un développement continu. au point de permettre l'emprunt des ouvrages à domicile. dans son dynamisme collectif. céder le pas à la nouvelle et prestigieuse université de Berlin. dont la bibliothèque est d'une richesse surprenante pour l'époque. Butterfield donne le nom de « siècle de Göttingen » à la période de l'histoire du savoir qui s'étend de la fondation de l'université. qui regroupe l'élite intellectuelle de la ville . fondée en 1751.) Les idées-forces qui aidèrent à transformer les études historiques peuvent être nées en dehors des universités . Adolphe. ou la manière de traiter l'histoire universelle.. C'est là que la science historique.administratives et diplomatiques. cette diffusion est élargie encore par la publication des comptes rendus de la Société qui permet de situer l'activité universitaire dans le réseau de l'Europe savante. . Et ces professeurs n'étaient pas de grands écrivains.. y est le condisciple des frères de Humboldt. Les noms des maîtres de Göttingen ne sont pas aussi célèbres que ceux de Montesquieu et de Voltaire. l'enseignement de la politique contemporaine. former un système de savoir historique. la remise à jour des études nationales ou régionales. et non de vulgarisation. le développement de la méthode historique et l'édition des textes — c'est l'école de Göttingen qui semble nous mener jusqu'au seuil même du monde moderne » . Achenwall. de Winckelmann ou de Herder. À l'activité de l'université s'ajoute celle de la Société Royale des Sciences de Göttingen. de Hume. Meiners et leurs émules faisaient œuvre de savoir. Mais l'historiographie scientifique et l'enseignement des sciences humaines sont nés à Göttingen. Le cadre académique de la Société des Sciences [94] permet aux professeurs de communiquer à leurs collègues les résultats de leurs travaux et de solliciter leurs critiques . mais c'est à Göttingen qu'elles sont traitées d'une manière critique. La petite ville. se rapproche le plus du système établi par l'école du XIXe siècle (. à la fonction d'enseignement s'ajoute ainsi une fonction de recherche. le héros de Benjamin Constant. Que nous envisagions l'attitude adoptée à l'égard de ce genre d'études.

de Schiller et de Goethe. de Nicolaï. Les nombreuses revues. dont l'action conjuguée avec celle des journalistes et d'un certain nombre de pasteurs tend à réaliser une œuvre pédagogique étendue à l'ensemble du pays. les sociétés savantes dont le réseau s'étend à l'ensemble du territoire diffusent l'état d'esprit caractéristique de la bourgeoisie éclairée. que l'Allemagne se prépare à devenir une grande puissance intellectuelle. fait place à une Allemagne européenne. L'Allemagne provinciale. C'est dans le calme. soumise à la prééminence de l'étranger. Seule l'Allemagne aura une école de philosophes populaires (Popularphilosophen) qui se proposent de promouvoir l'âge mental de leurs concitoyens de manière à en faire des adultes responsables. Une suite de générations permet de passer de l'âge de Thomasius et de Leibniz à l'âge de Wolff. les « magazines ». et enfin à l'âge de Mendelssohn. de Lessing. de Frédéric. en attendant la crise du romantisme. qui est déjà l'âge de Herder et de Kant. . C'est un caractère propre à l’Aufklärung que le rôle des milieux universitaires et l'importance des professeurs.

soient maudits de Dieu pour avoir donné une entière liberté à la presse et pour faire le commerce . est entrée dans une phase de déclin. et l'Espagne. Angleterre. la culture des Lumières s'est heurtée à d'invincibles résistances. À quoi l'Anglais répond : « Trouvez-vous que nous soyons si malheureux. qui vous ont ravi presque toutes vos découvertes dans l'Inde. et qui venons gagner pour vous des batailles au bout de l'Europe ? Voyez-vous que les Hollandais. et qui aujourd'hui sont au rang de vos protecteurs. un dialogue entre un Anglais et un Portugais.[95] Première partie : L’espace mental de l’Europe des lumières Chapitre V LE NORD ET LE MIDI Retour à la table des matières L'inégalité de développement entre les régions du Nord-Ouest (France. Allemagne. tout l'État serait en combustion et que la nation serait la plus malheureuse de la terre ». Le pouvoir spirituel et le pouvoir politique ont interdit de concert à ces deux pays d'entrer dans l'espace mental de la révolution galiléenne . nous autres Anglais qui couvrons les mers de vaisseaux. selon lequel les Inquisiteurs « ont persuadé au gouvernement que si nous avions le sens commun. après le siècle d'or de l'expansion mondiale et de la prépondérance politique. complétées par la Hollande et la Suisse) et les régions du Sud et de l'Est existait déjà au XVIIe siècle : l'Italie a perdu la prédominance qu'elle détenait à l'âge renaissant. à l'article Liberté de penser. Partout où l'esprit de la Contre-Réforme a prévalu. On peut lire dans le Dictionnaire philosophique de Voltaire.

Or les Jésuites avaient établi au Paraguay une sorte de protectorat. Ils travaillent en accord implicite dans presque tous les pays de l'Europe. par l'intermédiaire d'hommes de paille. « En décembre de la même année (1751). internationaux par essence. riche en rebondissements divers.. C'est l'anticléricalisme qui oppose en pays catholique. de complicité avec les ennemis du pays et en général de . et d'une partie du clergé séculier opposé à l'ultramontanisme incarné par les Jésuites. « c'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière ». Cédant à l'esprit du temps. Le grand combat du XVIIIe siècle.des pensées des hommes ? » Comme le dit ailleurs Voltaire. fer de lance de la Contre-Réforme. par l'établissement du système des « réductions » .). au moins en principe. à de fructueux trafics internationaux. qui doit assurer par tous les moyens la suprématie des intérêts de l'Église. était de soutenir et de consolider par tous les moyens la toute- puissance du siège romain. en pays catholique. » Les papes ne pouvaient sans beaucoup de répugnance se résigner à frapper une organisation aussi puissante. dura plus de vingt ans. interdit aux ordres religieux d'exercer des pouvoirs temporels. en 1751. une bulle de Benoît XIV. « tous les Parlements de France. Le pouvoir civil prend un peu partout l'initiative de poursuites contre la Compagnie. La cour de Rome est obligée de subir la pression conjointe des souverains catholiques. et dont la raison d'être. allemands et belges. l'idéal des Lumières aux influences retardatrices de l’« obscurantisme » des prêtres fanatiques. directement ou indirectement. La persécution juridico-politique des Jésuites dans les pays catholiques. opposera l'opinion éclairée et les souverains à la Compagnie de Jésus. le pape annonça aux Pères que ces défenses les visaient particulièrement. qui sont dévoués au Saint-Siège » . de plus en plus jaloux de leur indépendance à l'égard de l'autorité romaine. les conseils autrichiens. acharnés à maintenir les hommes sous l'éteignoir de la « superstition ». Les chefs des États allemands et autrichiens catholiques pratiquent une politique franchement hostile à l'égard des instituts religieux. ils se livraient. veulent réduire le pouvoir des Jésuites.. et de se livrer à des opérations de commerce. Selon des historiens catholiques. Ils paraissaient n'avoir pas tenu assez compte de cet avis.. suspecte d'un manque de loyalisme envers les monarchies régnantes.. . [96] avec les despotes éclairés qui veulent étendre les prérogatives du souverain et de l'État aux problèmes moraux et religieux (.

qui essaie de protéger la Compagnie contre ses persécuteurs. sans que le pape puisse faire autre chose que l'en remercier poliment. est un signe des temps. dont les membres dispersés iront demander à la Prusse protestante et à la Russie orthodoxe le refuge qui leur permettra d'attendre leur renaissance en des temps meilleurs. susceptibles de nuire aux intérêts publics. comme d'ailleurs le fait que Voltaire. d'Autriche en 1773. l'autorité romaine imposait par la force un blocage de la connaissance dans les limites du mythe biblique. implique des Jésuites dans un complot contre le roi.fanatisme et de menées ténébreuses. ni l'Allemagne [97] protestante ne connaissent une pareille guerre de religion à l'intérieur d'une même religion. après une âpre bataille parlementaire et une offensive des philosophes. se heurte à une coalition des Bourbons qui règnent sur les trônes d'Europe et vont jusqu'à procéder ici et là à des interventions militaires. en 1633. expression d'un sentiment d'infériorité à l'égard des courants intellectuels de la culture moderne. la mentalité catholique incarnée non seulement par les ordres religieux. dont le programme est d' « écraser l'infâme ». Ni l'Angleterre. Toute sympathie pour la recherche scientifique indépendante exposait à . s'était figée dans une attitude défensive. sous l'effet d'une pression universelle. mais le fait que l'autorité romaine ait dû. avait été un procès-témoin . par le bref Dominus ac Redemptor (août 1773). ait pu se permettre de dédicacer au pape Benoît XIV (1740-1758) sa tragédie de Mahomet. met fin officiellement à l'existence de la Compagnie. Après tout. Les Jésuites sont chassés d'Espagne en 1767. les bannit et confisque leurs biens en 1754. L'affaire Galilée. licencier ses plus fidèles auxiliaires. reprenant une technique éprouvée. L'expulsion du bouc émissaire ne suffira pas pour supprimer magiquement les effets de deux siècles de Contre-Réforme . mais par la hiérarchie dans son ensemble. La lutte passionnée pour ou contre les Jésuites exprime la différence de climat entre les deux Europes. rôle qu'il conservera bien au-delà du XVIIIe siècle. Finalement le pape Clément XIV cède à la volonté générale et. Depuis des siècles. Le pape Clément XIII (1758-1769). Tout se passe comme si le Jésuite jouait le rôle des puissances obscures et du Mal dans le schéma manichéen des Lumières. Le libéralisme relatif d'un pape et la suppression d'un ordre religieux trop voyant ne changeaient pas grand-chose à la situation culturelle des pays catholiques. La France imite cet exemple en 1764. L'homme d'État portugais Pombal. l'Inquisition n'était pas un tribunal jésuite.

ainsi que le fit voir la condamnation du malheureux et génial Richard Simon par les soins de Bossuet qui. paradoxalement associée à la foi du Christ. toute pensée libre doit être libre-pensée. s'il pratiquait le gallicanisme en matière de politique religieuse. dans la mesure où le pouvoir religieux et le pouvoir politique faisaient cause commune. Mais si l’Encyclopédie est possible en France. La philosophie d'Aristote. et son entreprise d'une théâtralisation de l'existence collective dans l'unanimisme artificiel de la fête. De là la stérilité du domaine universitaire. elle avait dû s'affirmer en dehors de l'église catholique et des institutions que celle-ci contrôlait. L'idéologie de l’Aufklärung implique une égalité fondamentale entre tous les individus. grâce à de puissantes complicités et non sans des tracasseries sans [98] fin. persécutait toute recherche de la vérité selon d'autres voies que celles prescrites par l'Église. l'absolutisme de droit divin et la prédominance d'une aristocratie de type féodal : c'est dans ce climat politique et social que la culture baroque développe ses liturgies religieuses et musicales. qui dort d'un sommeil dogmatique conforme aux enseignements de l'Église. La culture baroque peut être considérée comme un phénomène de compensation. la France avait préservé une activité intellectuelle originale. bénéficiaires de la même . La critique se trouvait bannie. et contre les universités. elle définissait le droit commun en matière de vérité dans l'ordre des sciences. et donc présuppose un anticléricalisme latent. En France. surtout si le combat est disproportionné. Il ne s'agit plus de procéder à une transmutation magique des significations du monde. La mainmise des autorités romaines sur la vie intellectuelle avait suscité quelques résistances. Mais on se lasse d'être martyr . Seule parmi les pays catholiques.l'accusation d'hérésie. Mais il y a place pour une vie intellectuelle dense et riche en dehors des universités. particulièrement la critique biblique. favorisée par le gallicanisme gouvernemental et par la résistance du mouvement janséniste à l'ultramontanisme culturel incarné par les Jésuites. elle est impossible et impensable dans l'Italie ou dans l'Espagne de 1750. L’Encyclopédie n'est pas autre chose qu'une universitas scientiarum laïque et anticléricale. À l'irréalisme baroque s'oppose le réalisme bourgeois de l'âge des Lumières. faisait autorité dans les universités . Mais si la vie intellectuelle n'était pas morte. mais de déchiffrer la nature des choses afin de la mettre au service des hommes. Il y a un lien historique et géographique entre la religion romaine.

pour survivre. L'Europe baroque n'est pas libérale. Un climat trop agréable prédispose à l'inertie . il est lié. auraient trop d'avantages sur les autres si le climat et la nature ne leur donnaient une paresse qui les égalise . Chacune partie est défendue par son climat autant que par ses forces . et d'ailleurs suspecte . Ceux-là. par exemple. L'aristocratie nobiliaire. L'homme du Sud est . à l'individualisme religieux de la Réformation. elle s'efforcera de les faire prévaloir par voie d'autorité. dans le libéralisme politique des Anglo-Saxons. La question se posait de savoir comment s'expliquait le décalage entre une Europe du progrès et une Europe de l'inertie et de la stagnation. au défi du climat. Il entraîne une objection de conscience à l'absolutisme monarchique. L'élite intellectuelle est restreinte. vit de ses rentes et s'occupe de ses plaisirs. tandis que les autres ne peuvent jouir des commodités de la vie que par leur travail et industrie. Cette disparité de croissance entre les pays du Sud et de l'Est et les pays du Nord et de l'Ouest n'avait pas échappé aux contemporains. des Hollandais ou des Suisses.vocation rationnelle. dans ses origines. définie plus tard par Toynbee. un climat plus dur contraint les hommes à mobiliser les énergies afin de surmonter les rigueurs du milieu environnant. Ce ferment démocratique trouvera sa pleine expression dans les Déclarations des droits de l'homme . Chaque peuple doit s'adapter. sans renoncer à l'absolutisme monarchique. Même converti aux Lumières. Montesquieu semble esquisser par avance la loi du challenge and response. que la Nature semble ne leur avoir donnés que pour égaliser leur condition et leur fortune : sans quoi elles ne pourraient subsister que comme barbares. Lors même qu'elle finira par céder à la sollicitation des Lumières. économiques et sociales. les universités demeurent les citadelles d'un conservatisme stérile. le souverain ne peut compter que sur le dévouement de quelques proches collaborateurs pour imposer au pays qu'il gouverne un changement radical des mœurs intellectuelles. Montesquieu invoque un déterminisme géographique : « Il y a dans l'Europe une espèce de balancement entre les peuples du Nord et ceux du Midi. » [99] La théorie des climats fait de l'opposition entre le Nord et le Sud une loi de la nature. qui s'affirme. à quelques exceptions près. avec une abondance de toutes choses qui les met en état de se passer de tout. de vivre de chez eux et de n'avoir que peu de besoins. L'initiative du pouvoir sera rendue indispensable par l'inertie générale des masses.

. Goethe ne dissimule pas sa sympathie pour les hommes du Midi... Goethe ne s'est pas converti au lazzaronisme . L'Italie de la Renaissance a exercé un impérialisme culturel. Si Montesquieu loue les hommes du Nord d'être les promoteurs de la liberté civique. qu'à l'exception des avocats et des médecins. dont Tacite avait déjà tracé dans sa Germanie un portrait idéalisé. on laisse de côté le fait que la stagnation du Midi n'est pas une constante de l'histoire universelle.) Tous travaillent dans leur genre. (. décliner cet honneur ... on trouve peu d'instruction eu égard au chiffre considérable de la population . si l'impératrice de Russie voulait bien lui confier le gouvernement de la Sibérie. Athènes et Rome. aux yeux desquels Fart de vivre dans le loisir et l'irresponsabilité est la forme supérieure de la liberté. l'homme du peuple « n'est en rien plus oisif que toutes les autres classes (. sinon à la servitude . et l'écrivain dont la vie fut un continuel labeur prend la défense de ceux dont on a coutume de stigmatiser la paresse : « Nous jugeons trop sévèrement de notre point de vue les peuples méridionaux. et l'Espagne a eu assez de .passif. et que les grands aussi n'entendent le plus souvent jouir de leurs biens que dans les plaisirs des sens.) même pendant le travail. Goethe séjourne à Naples en touriste passionné . » Le lazzarone. que le ciel a traités avec tant de mansuétude (. L'Empire romain s'est imposé au monde pendant [100] un millénaire grâce à son indomptable énergie. apathique.. mais pour jouir. indispensables pour subsister dans un milieu difficile : « les peuples du Nord d'Europe.) que les prêtres se sentent mieux à leur aise dans l'oisiveté. source de la liberté » . à considérer ainsi la psychologie des peuples comme une résultante du climat. Mais. le luxe et les divertissements » .. En mai 1788.. prédisposé à la soumission. et de même un soi-disant mendiant napolitain pourrait très bien dédaigner la place de vice-roi en Norvège et. le monde méditerranéen dans son ensemble ont été les emplacements privilégiés où la culture occidentale a pris naissance. mais même jouir du monde de la plus belle manière . est paré de toutes les vertus viriles. (. dit Montesquieu. l'homme du Nord. il a choisi d'être vice-roi de Norvège ou plutôt du grand-duché de Weimar. Ceci explique bien des choses : que les artisans soient presque tous arriérés en comparaison de ceux des pays du Nord . non pas simplement pour vivre.) Un homme pauvre et nous paraissant misérable peut non seulement satisfaire dans ces contrées à ses besoins les plus indispensables et les plus immédiats. ils veulent goûter les plaisirs de l'existence. qu'il ne se crée pas de fabriques .

tout en imposant sa prépondérance à l'Europe. avait une tout autre force que celui-ci : l'institution. » Au déterminisme du climat peut se surimposer un déterminisme de la réalité humaine. qui vicie l'atmosphère. le sujet du grand ouvrage d'Edward Gibbon : Le Déclin et la chute de l'Empire Romain (1776-1788). qui figurent parmi les notes de voyage. l'anthropologie différentielle réserve la vivacité d'esprit aux climats du Midi : « — J'avoue. observe le Père Bouhours. la fin de la Rome antique. ses architectes jouissent d'une réputation européenne.. patiens pulveris atque solis. La question est de savoir pourquoi et comment la puissance de Rome a pu s'effondrer. ses peintres. en 1728. politiques et religieuses . — Avouez plutôt. ses musiciens. Le sujet semble repris des Considérations de Montesquieu sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains (1734). dit Eugène. pour parler ainsi. après avoir si longtemps dominé le monde. parce que la nature y est plus languissante. comme il l'a dit. Dans les Réflexions sur les habitants de Rome. des écrivains et des artistes de qualité . Montesquieu lui-même. l'historien . « C'est une chose singulière qu'un bel esprit allemand ou moscovite. que le bel esprit tel que vous l'avez défini ne s'accommode point du tout avec les tempéraments grossiers et les corps massifs des peuples du Nord.. l'habitude. » Ces généralités ne résistent guère à la critique. Ou bien. et s'il y en a quelques-uns au monde. on trouve cette indication : « Je me persuade que l'ancien peuple. » Au XVIIe siècle encore.. La grande école allemande de musique au XVIIIe siècle est fille de l'école italienne. dans l'ordre culturel. dues par exemple à la trop longue présence de l'homme. devait être. ce qui enlève toute force probante à la tentative d'explication. que les beaux esprits sont un peu rares dans les pays froids. Dans son autobiographie. il va jusqu'à admettre que l'homme puisse se modifier. et les constructeurs de Pétersbourg sont Italiens aussi bien que Français. mais Gibbon insiste sur les causes culturelles.. les mœurs font aisément vaincre la force du climat . elle conserve. L'éclipse de l'Italie n'est pas complète . interrompit Ariste.puissance pour conquérir et organiser un immense empire dans le Nouveau Monde. Le problème que se posait Montesquieu. pour obéir à la logique de sa théorie. consacre le triomphe de la barbarie et du christianisme. doit imaginer des variations dans le climat. ils sont de la nature de ces esprits qui n'apparaissent jamais sans causer de l'étonnement. à la fin du siècle.

mais même l'industrie y est pernicieuse : elle ne consiste qu'à apprendre cinq ou six mots d'une langue morte. Ce fut le 15 octobre 1764. dans les Lettres Persanes (1721). de Séville. pour sa formation technique. prohibés par l'Inquisition. et des activités économiques en général. « Il se trouve. » La Rome chrétienne a tué la glorieuse Rome païenne . il ne doit plus s'embarrasser de sa fortune : il trouve . sollicite l'autorisation d'acheter.. et que. Le fait est relevé par Montesquieu. Les pays protestants sont riches et prospères . ou moines franciscains. dans l'église des Zoccolanti. par une déplorable disgrâce. Une religion qui impose le célibat aux prêtres s'oriente dans le sens d'une dépopulation contraire aux intérêts de l'agriculture. oisif.) Dans l'état présent où est l'Europe. a suscité l'apparition d'une forme de christianisme mieux adaptée à la conquête technique et à la transformation du monde par l'homme au profit de l'humanité. du commerce. L'Espagne a perdu la prépondérance qu'elle exerçait naguère. et dans l'avenir.. à l'approche du soir. écrit-il dans sa supplique. où il observe que « la religion donne aux Protestants un avantage infini sur les Catholiques (. » Ce texte. elle perpétue ses cérémonies vaines sur les décombres de la puissance qu'elle a détruite. cependant qu'ils chantaient [101] les vêpres dans le temple de Jupiter. souligne le fait que l'influence de la Réforme. comme j'étais assis. sont consignés le lieu et le moment de la conception de l'œuvre. À peu près à la même époque. rompant avec la sclérose de l'église traditionnelle. des livres étrangers.. non seulement la culture des terres y est abandonnée. les nations les plus avancées d'Europe sont infestées par de fatales hérésies. sur les ruines du Capitole . Gibbon rend l'église catholique responsable du retard de la civilisation à Rome et en Italie. Dès qu'un homme a cette provision par devers lui... « les Protestants deviendront tous les jours plus riches et les catholiques plus faibles ». il n'est pas possible que la religion catholique y subsiste cinq cents ans ». « quant aux pays catholiques. Les contemporains avaient conscience de cette influence du facteur religieux dans l'inégale répartition des Lumières..anglais relate que le choix de son sujet lui a été inspiré par son voyage à Rome : « Dans mon journal. imprégné sans doute de mauvais esprit. un membre de la Société des Amis du Pays. presque tous les ouvrages que produisent leurs érudits — même ceux dont l'objet principal n'est pas la religion — se trouvent néanmoins saupoudrés de propositions hérétiques . par un malheur non moins regrettable. que.

lui aurait coûté des sueurs et des peines » . respectivement. dans le monde. « Lorsqu'on jette les yeux sur les progrès de l'esprit humain [102] depuis l'invention de l'imprimerie.) Il est clair. » En 1784. « Notre vraiment beau côté.. qui s'est emparé de tout temps de l'instruction publique. ce sont les sciences .. » Cette éminence lui paraît liée à la religion du pays : « Il ne faut pas oublier que la lumière des connaissances réside surtout dans l'Allemagne protestante. que tout favorise dans les pays protestants (. L'esprit du clergé catholique. Dans un pays protestant. de préférence aux pays qui ont préféré la religion romaine. conseillant Catherine II en matière d'instruction publique. est entièrement opposé aux progrès des Lumières et de la raison. tous les pays protestants ont fait des pas rapides vers une meilleure police. on remarque d'abord qu'après la Renaissance des Lettres en Italie.) On peut même ajouter que les pays catholiques ont profité du reflet des lumières que les pays protestants leur ont envoyé (. que les absurdités et les préjugés contraires au bon sens y ont diminué sensiblement et qu'il n'en existe pas un seul qui. que sans les Anglais la raison et la philosophie seraient encore dans l'enfance la plus méprisable en France et que leurs vrais fondateurs parmi nous... Le Persan Usbek développe les vues utilitaires des « philosophes ». les meilleures écoles se sont établies dans les pays protestants. la bonne culture..dans le cloître une vie tranquille qui. Le point de vue se retrouvera plus tard sous la plume de Diderot. » La même confrontation culturelle est présentée par un professeur de l'université de Strasbourg.. qui considèrent la vie ecclésiastique comme un temps gaspillé sans bénéfice pour la société. Montesquieu et Voltaire. au moment où le gouvernement révolutionnaire s'apprête à . après cette longue suite de siècles où il est resté enseveli dans les plus profondes ténèbres.. ne soit plus florissant que tel pays catholique qu'on voudra lui comparer (.. on écrit autrement que dans un pays catholique .. on pense. ont été les écoliers et les sectateurs des philosophes et des grands hommes d'Angleterre .). il est permis d'y publier des choses qu'on n'ose point publier dans celui-ci. pour tous ceux qui ont des yeux.. et qu'elles y ont fait jusqu'à ce jour les progrès les plus sensibles (. le traducteur allemand d'un ouvrage d'anthropologie à l'usage du public français reconnaît la supériorité de certains pays étrangers dans l'ordre des belles lettres. Nous avons des ouvrages philosophiques et théologiques supérieurs assurément à ceux d'aucune nation ...) On voit que depuis l'époque de la Réformation.

celui de l'autre. affranchissant leur raison du joug de l'autorité. on y pratique aussi le droit de la nature et des gens. les préjugés. dont la principale figure est l'érudit J. les professeurs « tenant une marche égale avec le progrès des connaissances humaines. enseignement complété par des cours de philosophie. Si les universités françaises [103] ont besoin. depuis bien des années déjà. Schöpflin (1694-1771) . en effet. d'être entièrement refondues. On y pratique une philologie positive. Lieu de rencontre entre des religions et des cultures différentes. Strasbourg ne se cantonne pas. Il règne entre elles une aussi grande diversité que l'est celle qui se trouve entre le catholicisme et le protestantisme. L'autorité. une école de politique où la jeunesse tant française qu'étrangère qui se vouait à . Strasbourg donne à ses étudiants une formation supérieure. il n'en est pas de même de celle de Strasbourg . dont le cortège est formé par la routine. qui seule répand les lumières et fait prospérer les sciences. est la plus allemande des universités françaises. Strasbourg. dans l'étude du droit romain et du droit civil . Les professeurs mettaient en pratique « cette parfaite liberté d'opinions qu'ils puisaient dans les principes mêmes du protestantisme et qui. L'avocat de Strasbourg fait valoir que le cas de sa Haute École doit être examiné à part : « Il faut bien se garder de confondre l'Université de Strasbourg avec la plupart de ses sœurs aînées établies dans l'intérieur de la France. seule université en terre de France qui puisse prétendre à quelque réputation européenne. D. comme on semble le croire. fondée non sur la rhétorique. l'adhésion aveugle et tenace aux opinions anciennes. les maîtres y enseignent l'histoire de l'Empire.. Les études historiques sont associées aux études juridiques. « la Faculté de droit de Strasbourg présentait. mais sur l'étude des textes.. » Là. ont su recréer sans cesse la science dont l'enseignement leur a été confié » .supprimer l'ensemble des institutions universitaires de l'ancienne France. fait la base de l'un . l'allemand et le latin. Strasbourg possède une école historique. de diplomatique et d'héraldique. Alors que l'histoire n'est pas matière d'enseignement universitaire ailleurs. selon l'esprit de Göttingen. Selon le témoignage de ses professeurs. la liberté. entre l'ordre hiérarchique et presbytérien. les mettait à portée de profiter des Lumières du siècle et d'y conformer leurs systèmes et leurs méthodes d'enseignement » . le droit public de l'Empire et l'histoire du droit public européen. et la plus française des universités allemandes. elle pratique à la fois le français. comme les facultés de droit de l'intérieur du pays. l'histoire de France et l'histoire universelle. sur le Rhin.

en France. La pratique du libre examen. une résistance acharnée des autorités spirituelles appuyées sur les masses qu'elles contrôlent. une tendance à la laïcisation du mode d'existence se manifeste dans le développement même de la civilisation. la statistique. et où la hiérarchie catholique n'a pas le pouvoir de tenir en tutelle la vie de l'esprit.. les Mably. Herder et Lenz.la diplomatie venait puiser les principes des négociations et des connaissances qui y sont relatives (.. en Allemagne. dans les différents pays de l'Europe. les droits et les intérêts des nations y étaient enseignés dans leur pureté d'après les Vattel. de trouver des sujets propres à être employés soit dans les cabinets. Les grandes cultures dans l'histoire du monde ont toujours été animées par l'inspiration religieuse .. Ségur et bien d'autres. soit enfin pour l'instruction et pour guider la jeunesse dans ses voyages. due à l'initiative privée de Boutmy. Encore cet établissement fut-il une école « libre ». en Russie. on les choisissait de préférence parmi les élèves sortis des écoles de Strasbourg. soit dans les négociations.. Mais les tendances nouvelles ne suscitent pas des conflits aigus dans la sphère d'influence réformée. En France. tandis qu'elle suscite en pays catholique. et capable de tenir en échec les puissances de réaction. si elle ne pouvait prétendre rivaliser avec celle de Göttingen. Or l'Alsace est au XVIIIe siècle la seule région de France où le protestantisme soit reconnu de plein droit. toutes les fois qu'il s'agissait. en Danemark. » . Ce plaidoyer pro domo prend sa valeur si l'on songe que la France [104] attendit jusqu'en l'année 1872 pour se doter d'une École des Sciences Politiques. compta parmi ses étudiants non seulement Goethe. les principes du gouvernement. Les Lumières ne pourront prévaloir que grâce à un pouvoir politique éclairé. Les sciences politiques peuvent être considérées comme l'expression d'une présence au monde. des souverains faibles et peu sensibles aux nouvelles exigences. les Rousseau etc. C'est pourquoi l'évolution peut se faire dans la continuité en Angleterre ou en Prusse. de type réaliste. Metternicb lui-même. en Suède. mais des Russes comme Orlof et Galitzine. à cet égard l'âge des Lumières peut apparaître comme une coupure . verront se dresser contre eux une opinion gagnée par la . Le droit naturel et des gens. Destutt de Tracy. l'esprit humain prend ses distances par rapport à la révélation chrétienne . la revendication des droits de la conscience individuelle s'accordent mieux avec les exigences du rationalisme moderne que les habitudes de soumission à l'autorité hiérarchique.) Aussi. L'université de Strasbourg.

Des longs et sanglants affrontements qui s'ensuivront. l'Europe des monarchies se regroupera contre la menace de la République. peu conforme aux espérances des grands esprits du XVIIIe siècle.propagande « philosophique ». à la différence de ce qui se passe en Autriche. L'équilibre européen se trouvera remis en question . Celle- ci. . La monarchie. s'étant obstinément refusée au mouvement. après avoir balayé sans peine les institutions. sortira un monde nouveau. sera éliminée par la Révolution. en Espagne et dans certaines régions d'Italie. Les politiques et les militants prendront le pas sur les philosophes. affirmera à la face du monde le message des Lumières porté jusqu'à sa forme la plus radicale.

[105]

Première partie :
L’espace mental de l’Europe des lumières

Chapitre VI
L’ITALIE

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L'Italie garde, au XVIIIe siècle, la situation privilégiée d'une réserve de
valeurs ; elle semble comme une terre bénie de la culture, un foyer de
révérence qui s'impose à l'admiration des Européens. Mais cette Italie du
cœur et de l'esprit apparaît comme une terre du passé, que l'on visite comme
un musée. L'Italie a contribué, plus que tout autre pays, à l'histoire de
l'Occident ; elle a perdu la prééminence politique et religieuse, qui faisait de
Rome la ville-mère de l’Imperium romanum antique et de la Romania
chrétienne ; la culture italienne avait imposé à l'Europe le bond en avant de
la Renaissance, mais cette primauté esthétique s'atténue avec le temps,
lorsque s'affirme l'originalité littéraire et artistique des nations modernes. La
condamnation de Galilée, lointaine conséquence du concile de Trente,
installe l'intelligence italienne dans une position fausse, la recherche de la
vérité étant désormais suspecte. L'Italie a encore des peintres et des
musiciens, mais qui font figure de « petits maîtres » à côté des génies
d'autrefois. Canaletto et Guardi ne suivent qu'à distance très respectueuse
Raphaël, Michel-Ange et le Titien ; Pergolèse, Cimarosa et les « bouffons »,
les auteurs d'opéra-comiques, chers à un certain public parisien, ne sauraient
être mis à égalité avec le grand Monteverde, ou comparés avec les maîtres
de la nouvelle école allemande, un Bach, un Haendel, un Haydn ou un

Mozart.

Dès la fin du XVIIe siècle, l'attitude des voyageurs d'Italie est
significative. De leurs relations, demande Paul Hazard, « que ressort-il,
sinon une admiration continue pour tout ce qui est antique et un dédain
progressif pour tout ce qui est vivant ? sinon le déclassement politique,
moral, intellectuel d'une Italie qui devient, sous leurs yeux, la terre des
orangers et des ruines, la terre des morts ? » . La présence de l'Italie dans la
communauté européenne est une présence rétrospective ; on y recherche
avec curiosité, avec ferveur, avec passion les étymologies culturelles de
l'Occident. Le flux de la vie s'est retiré d'un terroir devenu ingrat, et le
visiteur y vient pour examiner les couches sédimentaires déposées au long
des âges par les moments privilégiés de la civilisation. Les débris de la
grandeur romaine jonchent le sol de la Péninsule, et l'on peut méditer sur les
ruines du Colisée ou du Forum. La géologie mentale apprend à rechercher
sous le sol les traces [106] des villes ensevelies : aux portes de Naples,
Herculanum, à partir de 1738, et Pompei, une dizaine d'années plus tard,
proposent au touriste érudit une descente aux enfers de la mémoire
culturelle. Plus proches de l'actualité, les trésors de la Renaissance, que
prolonge la tradition du baroque, composent le décor de la vie quotidienne.
À l'usage des voyageurs des diverses nations, des manuels, des guides
enseignent l'art d'admirer judicieusement et sans perdre son temps.

Retour aux sources de la culture, quête du soleil pour les Nordiques,
recherche émue des horizons bucoliques et virgiliens, le voyage d'Italie, tel
déjà que le raconte Montaigne, ne se présente guère comme un pèlerinage
au lieu saint de la chrétienté. Le voyageur distingué ne manquera pas de
visiter la basilique Saint-Pierre, en pensant au génie de Michel-Ange ; il
assistera à une audience du Saint-Père et rencontrera quelques cardinaux.
Mais ces petites liturgies de l'itinéraire italien ne paraissent guère avoir plus
de signification que le tour de Venise en gondole et la visite aux courtisanes.
Aux yeux des plus avisés, la mystique s'est résorbée en politique et les
intrigues de la cour de Rome relèvent d'un folklore local, où chacun se plaît
à savourer des traits subtils de comédie italienne. L'effacement des valeurs
religieuses est un signe des temps ; il arrive même que les accomplissements
artistiques fournissent la dernière résistance apologétique en faveur de la foi.
« Les hommes sont grandement sots ! note Montesquieu. Je sens que je suis
plus attaché à ma religion depuis que j'ai vu Rome et les chefs-d'œuvre d'art
qui sont dans ses églises. Je suis comme ces chefs de Lacédémone, qui ne

voulurent pas qu'Athènes pérît, parce qu'elle avait produit Sophocle et
Euripide et qu'elle était la mère de tant de beaux esprits . » Les églises sont
devenues des musées, et les musées sauveraient l'Église, si elle pouvait
encore être sauvée.

L'atmosphère de Rome n'avait jamais été édifiante. Dans le
gouvernement de l'Église, les soucis du gouvernement l'emportaient
d'ordinaire sur ceux de l'Église, d'autant que le pape, chef spirituel reconnu
d'une chrétienté universelle, était en même temps un chef d'État, dont les
intérêts, localisés en certaines régions de l'Italie, se trouvaient engagés dans
des combinaisons plus ou moins compatibles avec sa vocation à la
catholicité. À l'époque de la Renaissance et de la Contre-Réforme, on avait
vu accéder au trône pontifical certaines grandes figures, dont la grandeur
relevait de l'ordre profane plutôt que de la dignité ecclésiastique. Au XVIIIe
siècle, il n'y a plus de grands papes, mais des hommes médiocres et qui
assument médiocrement leurs responsabilités .

Le catholicisme italien offre à, cette époque un visage assez singulier. Il
y a dans les mémoires de Casanova des récits d'aventures galantes [107]
avec des religieuses, à, Venise, qui peuvent être considérés comme des
affabulations suspectes. Mais le président de Brosses, décrivant à l'usage de
ses amis français les mœurs vénitiennes en 1739, en dépit de sa liberté
d'esprit, se montre lui-même interloqué. À propos du Carnaval, par exemple,
il observe : « On peut compter ici six mois où qui que ce soit ne va pas
autrement qu'en masque, prêtres ou autres, même le nonce et le gardien des
capucins. Ne pensez pas que je raille. C'est l'habit d'ordonnance et les curés
seraient, dit-on, méconnus de leurs paroissiens, l'archevêque de son clergé,
s'ils n'avaient le masque à la main ou sur le nez . » Quant aux religieuses,
note de Brosses, « toutes celles que j'ai vues à la messe, au travers de la
grille, causer tant qu'elle durait et rire ensemble, m'ont paru jolies et mises
de manière à, faire bien valoir leur beauté. Elles ont une petite coiffure
charmante, un habit simple, mais bien entendu, presque tout blanc, qui leur
découvre les épaules et la gorge, ni plus ni moins que les habits à, la
romaine de nos comédiennes » … L'honorable magistrat bourguignon est
quelque peu effaré par ce genre de mœurs : « actuellement que je vous parle,
écrit-il encore, il y a une furieuse brigue entre trois couvents de la ville, pour
savoir lequel aura l'avantage de donner une maîtresse au nouveau nonce qui
vient d'arriver... »

La Rome pontificale, point origine d'une religion qui se meurt de
pourriture intérieure, ne représente plus guère qu'un objet de scandale pour
un Français de formation catholique : « Si le crédit du pontife se perd de
jour en jour, c'est que la façon de penser qui l'avait fait naître se perd de jour
en jour. Je ne parle pas des siècles où les papes excommuniaient les rois, à
qui ils faisaient la guerre, déliaient les sujets du serment de fidélité,
alléguaient à propos le bel argument des deux clés de saint Pierre, l'une pour
le spirituel, l'autre pour le temporel, marchaient sur la tête de Frédéric, ou se
faisaient gravement apporter un globe terrestre, pour distribuer, par une
ligne tracée, les contrées des pauvres Indiens aux rois d'Espagne et de
Portugal ; je parle d'un temps plus rapproché de nous. Regardons la
différence sur cet article entre le temps d'Henri IV et le nôtre. Aujourd'hui,
le proverbe dit qu'il faut baiser les pieds au Saint-Père et lui lier les mains ;
mais il semble que l'on soit encore plus exact à s'acquitter du second de ces
devoirs que du premier . »

Ces propos ne sont pas le fait d'un anticlérical acharné, mais d'un
observateur de bon sens. Le climat du catholicisme italien n'est pas celui du
catholicisme français : les audaces imaginatives de Diderot dans la
Religieuse, qui fit scandale, paraissent fort modestes à côté des choses vues
par le parlementaire de Dijon. Il apparaît que Rome définit, dans l'Europe
des Lumières, une sorte de pôle négatif. Sur ce point encore, le témoignage
du président de Brosses, plus mesuré que [108] celui des propagandistes,
n'en est que plus significatif ; les États de l'Église lui apparaissent fermés
aux valeurs de la nouvelle civilisation qui s'affirme un peu partout en
Europe. « Les souverains qui, depuis Sixte Quint, ont fait des choses
immenses pour l'embellissement de la ville (de Rome), n'ont rien fait pour la
culture de la campagne, où l'on n'aperçoit, à, la lettre, ni une seule maison,
ni un seul arbrisseau. Le gouvernement est aussi mauvais qu'il est possible
de s'en figurer un à plaisir. Machiavel et Morus se sont plus à forger l'idée
d'une utopie ; on trouve ici la réalité du contraire. Imaginez ce que c'est
qu'un peuple dont le quart est de prêtres, le quart de statues, le quart de gens
qui ne travaillent guère et le quart de gens qui ne font rien du tout, où il n'y a
ni agriculture, ni commerce, ni mécanique, au milieu d'une campagne fertile
et sur un fleuve navigable ; où le prince, toujours vieux, de peu de durée et
souvent incapable de rien faire par lui-même, est environné de parents qui
n'ont d'autre idée que de faire promptement leur main, tandis qu'ils en ont le
temps et où, à, chaque mutation, on voit arriver des voleurs frais (...), où la
vie se passe entre les cardinaux, dans le cérémonial, à. faire d'éminentes

coïonneries ; (...) où tout l'argent nécessaire pour les besoins de la vie ne se
tire que des pays étrangers, contribution fondée sur la sottise des hommes,
qui va toujours en diminuant …»

L'incurie et la vétusté de l'administration pontificale sont liées à l'essence
même d'une religion vidée de toute spiritualité réelle. Comme son éminent
collègue le président de Montesquieu une vingtaine d'années plus tôt, le
président de Brosses ne croit pas à l'avenir de la religion catholique. Il
imagine le Saint-Siège dépouillé de ses prérogatives religieuses, et
consacrant son prestige international, ses préséances diplomatiques au
service de la concorde par la négociation. La cour de Rome pourrait ainsi
retrouver un rôle européen, selon l'exigence de cette paix universelle dont
l'avènement est un des espoirs du siècle des Lumières : « Le pape devrait se
regarder comme le véritable amphictyon de l'Europe, et faire de sa cour la
cour générale des négociations, le centre commun où se régleraient tous les
intérêts des puissances, sous sa médiation et son autorité. Personne ne la
refuserait, s'il était habile et sans partialité, pas même peut-être la plupart
des princes protestants, qui ne le haïssent point aujourd'hui comme il y a
deux siècles. Ainsi ce qu'il a perdu d'un côté, il peut le regagner de l'autre,
en suivant ses propres intérêts qui consistent à, accorder tout le monde, à
prévenir les guerres, et à tenir les princes en paix (...) Tout son plan ne doit
jamais être que d'avoir la paix perpétuelle et la capacité de la maintenir ... »

Par une reconversion hardie, Rome pourrait jouer ce rôle dévolu plus
tard à ces capitales calvinistes : La Haye et Genève... Les choses [109]
devaient tourner autrement ; le Saint-Siège, au XIXe siècle, sous le coup de
secousses révolutionnaires, sortira de sa torpeur et redeviendra le centre
d'une foi vivante. En attendant, la Rome du XVIIIe siècle est une ville d'art
et de tourisme. La lumière du ciel d'Italie, et les chefs-d'œuvre des maîtres
anciens, font de la ville aux sept collines la métropole d'un art vivant, un
milieu d'élection pour les peintres, graveurs et sculpteurs étrangers. Dès
1668, le gouvernement français, selon la norme du dirigisme culturel propre
à Colbert et à Louis XIV, avait institué une Académie de France à Rome.
Avant même cette initiative officielle, Nicolas Poussin (1593-1665) est un
témoin de cette tradition italienne et romaine de l'art français. Venu à Rome
en 1624, il y découvrira un climat propre à son génie, et c'est là qu'il mourra.
Des artistes de tous pays imiteront son exemple ; c'est à Rome que
moururent, après y avoir trouvé la couleur et le rythme propres de leur
inspiration, Angelica Kauffmann (1741-1807), qui était d'origine suisse, et

l'Allemand Raphaël Mengs (1728-1779). C'est à Rome aussi que Jean
Joachim Winckelmann (1717-1768) se fixa, à partir de 1755, pour mûrir une
histoire de l'art antique, tout en définissant l'idéal esthétique du néo-
classicisme européen. Lorsque Goethe séjournera à Rome, pendant les
années 1786 et suivantes, il travaillera dans le milieu très vivant de cette
colonie d'artistes germaniques, enracinés en terre italienne. Nombreux sont
aussi en ce siècle les visiteurs anglais, aristocrates oisifs ou promoteurs de
ce goût italianisant qui, en Grande-Bretagne, se réclame de l'exemple des
architectures de Palladio.

La tradition artistique active contraste avec le dépérissement de la
tradition religieuse. C'est l'Italie du passé qui survit comme un musée,
comme un conservatoire et une École des beaux-arts, indépendamment du
gouvernement ecclésiastique, auquel il arrive, sous le règne de Benoît XIII
(1724-1730), de songer à, dissimuler sous un revêtement protecteur
l'immodestie de certaines toiles de Raphaël... Quant à la politique dans les
États de l'Église, strictement conservatrice, elle se refuse à toute concession
aux pernicieuses idées nouvelles et persistera dans cette attitude de refus
jusqu'au moment, en 1870, où le départ des dernières troupes françaises fera
de Rome la capitale d'une Italie unifiée et moderne, fortement teintée, et
pour cause, dans ses élites dirigeantes, d'anticléricalisme maçonnique.

Rome et l'État pontifical ne sont pas l'Italie. Mais la présence et le
prestige de Rome interviennent à travers l'Italie entière comme un efficace
groupe de pression. L'implication inextricable du politique et du religieux
est partout une très ancienne habitude. L'Inquisition est une institution
officielle ; le Saint-Siège et les diverses congrégations parfois alliées,
parfois rivales, poursuivent leurs desseins, le plus souvent sous le sceau du
secret. L'église catholique contrôle partout le système d'enseignement ; elle
censure les livres indigènes et étrangers, elle maintient la vie intellectuelle
sous un régime de haute surveillance. Se préoccuper de ces questions, c'est
prendre des risques nullement négligeables.

[110]

Une certaine originalité dans ce domaine ne peut s'affirmer qu'avec la
permission tacite ou la complicité plus ou moins avouée du gouvernement.
Mais dans ce pays démembré, où prévaut encore un ordre semi-féodal, les
gouvernements sont d'ordinaire faibles, à la mesure des espaces restreints
qu'ils contrôlent. Le domaine italien se trouve en état de dépendance dans

l'ensemble européen. La politique italienne consiste, pour les grandes
puissances, à ramasser les miettes des festins diplomatiques, au bénéfice de
telle ou telle des maisons souveraines, Habsbourg et Bourbons. Les premiers
règnent en Lombardie et en Toscane ; les seconds à Naples et, depuis 1748,
à Parme ; les combinaisons dynastiques, les alliances familiales jouent leur
rôle dans les combinaisons politiques, c'est-à-dire que les forces de
dissociation l'emportent de beaucoup sur les forces de réunion. L'unité
italienne n'est qu'un vœu pieux, réservé à quelques esprits particulièrement
audacieux, capables d'entrevoir un intérêt national commun par delà le
désordre établi et les conflits des autorités en place.

En dépit du combat retardateur mené un peu partout par le pouvoir
politique contre les Lumières, les Alpes ne constituent une frontière, ni du
côté de la France ni du côté de l'Autriche. Les hommes circulent, comme
aussi, malgré les barrières, les livres et les pensées. La multiplicité des
souverainetés locales suscite, à travers le territoire, une inégalité de la
tension répressive : ce qui est interdit et impossible à Rome ne l'est pas
nécessairement à Venise, à Milan ou à Naples. La pluralité des centres
permet aux idées nouvelles de s'affirmer en tel ou tel emplacement
privilégié.

Les autorités de Venise se sont toujours opposées aux initiatives de
l'Inquisition sur le territoire de la République ; l'imprimerie aussi bénéficie
d'un statut relativement libéral, ce qui permet à Algarotti de publier à Venise
un ouvrage aussi dangereux que son Newtonianisme pour les dames... Mais
l'État vénitien est en décadence ; Venise n'est qu'un des hauts lieux de la
dolce cita européenne et l'une des capitales de la galanterie. Padoue,
l'université de la République, avait été au XVe siècle et jusqu'au début du
XVIIe, une des capitales intellectuelles de l'Occident. De Brosses visite la
ville en 1739 ; « le premier et le principal article est l'Université ; mais à
dire vrai, cela était bon autrefois. Aujourd'hui que les universités sont
tombées, celle-ci l'est encore plus que les autres. Les écoliers, si redoutables
par leur nombre et leur puissance, ne sont plus qu'en très petit nombre, et la
plupart du temps les professeurs prêchent aux bancs. Cependant, il y en a
toujours un grand nombre d'habiles et, parmi eux, plusieurs gens de qualité
qui ne rougissent point, comme en France, de rendre leurs talents utiles à la
société, ni de passer pour savoir quelque chose... »

Visitant Florence, en cette même année 1739, de Brosses est frappé par

l'activité intellectuelle de cette ville où se perpétue l'esprit de la
Renaissance. La Toscane vient de passer, à la mort du dernier des Médicis,
en 1737, sous l'autorité d'un Habsbourg-Lorraine, mari [111] de
l'archiduchesse et future impératrice Marie-Thérèse. « La littérature, la
philosophie et les arts sont encore aujourd'hui extrêmement cultivés dans
cette ville-ci, note de Brosses. Je l'ai trouvée remplie de gens de Lettres, soit
parmi les personnages de qualité, soit parmi les littérateurs de profession.
Non seulement ils sont forts au fait de l'état de la littérature dans leur propre
pays, mais ils m'ont paru instruits de celle de France et d'Angleterre. Ils font
surtout cas des gens dont les recherches ont pour but quelque utilité
publique profitable à toute la nation ; et j'ai vu que, parmi nos savants, ceux
dont ils parlaient avec le plus d'estime étaient l'abbé de Saint-Pierre pour la
morale et Réaumur pour la physique et les arts... » La Toscane apparaît dès
cette époque comme une province de l'Europe des Lumières ; elle
bénéficiera de réformes administratives, judiciaires, économiques et fiscales
conformes à l'esprit qui prévaut au nord des Alpes.

Les réalités culturelles de l'Italie s'inscrivent donc entre les deux
extrêmes que représentent la situation de Rome et celle de l'européenne
Florence. Cette dernière doit sa liberté relative au protectorat autrichien ; la
revendication des droits du pouvoir laïque joue un rôle capital dans la prise
de conscience de l'Italie moderne. « L'espoir d'une réforme de la structure
interne des États et de l'Église, qui avait fait faillite à la fin de la
Renaissance, semble être l'aube même des Lumières en Italie », écrit Franco
Venturi . L'histoire culturelle de l'Italie au XVIIIe siècle n'est pas celle d'un
abandon. Un certain nombre de noms italiens se sont imposés à l'Europe
éclairée, et dans la seconde moitié du siècle, certains souverains, en
particulier dans le royaume de Piémont-Sardaigne et dans le royaume de
Naples ont entrepris une œuvre réformatrice dans le style de celle réalisée
par les grandes puissances européennes. On voit apparaître une « classe
dirigeante nouvelle de grands commis et de techniciens, d'administrateurs
souvent remarquables, de gens qui viennent des facultés de droit de Pise ou
du Turin, de Padoue ou de Naples » . À partir des années 1770, l'Italie entre
dans une « période de crises, d'audaces et de repliements, de révolte et de
sensiblerie. On récolte les fruits de l'élan précédent et on vient à douter des
résultats des formules triomphantes. La Révolution française viendra
surprendre l'Italie dans cet état de tension et de doute » .

Ainsi, avec quelque retard, la partie la plus avancée de l'Italie participe à

l'aventure des Lumières. Naples a son despote éclairé en la personne du
Bourbon d'Espagne, don Carlos (1716-1788), qui occupe le trône des Deux
Siciles de 1734 à 1759 ; à cette date, il est appelé à régner sur l'Espagne,
qu'il essaiera de moderniser, comme il a tenté de moderniser l'Italie du Sud.
Aidé par son ministre Tanucci, il limite la puissance de l'Église, expulse les
Jésuites, stimule la vie [112] économique, et réforme autant que faire se peut
l'agriculture traditionnelle. Le royaume des Deux Siciles, avec ses 10
millions d'habitants, est la plus grande puissance en Italie.

Dans l'ordre intellectuel, Naples se réclame d'une tradition ancienne.
Vico (1688-1744), auteur de la Scienza nuova (1725), prophète génial de la
philosophie de l'histoire, passe, en son temps, à peu près inaperçu. Goethe,
dans son séjour napolitain de 1787, est initié à la connaissance de Vico par
des intellectuels locaux ; sa relation de voyage évoque le « vieil auteur, dont
la profondeur insondable réconforte et édifie ces modernes amis italiens des
lois ; il s'appelle Jean-Baptiste Vico, et ils le préfèrent à Montesquieu. En
jetant un coup d'œil sur le livre qu'ils me communiquèrent comme quelque
chose de sacré, j'eus l'impression qu'il y avait là des pressentiments sybillins
du bon et du juste qui doit ou devrait venir un jour (...) C'est très beau qu'un
peuple possède un ancêtre pareil... »

La tradition de Vico ne s'était pas perdue à Naples, où l'esprit de réforme
peut s'appuyer sur les réflexions des juristes et des économistes indigènes.
L'historien libéral et anticlérical Pietro Giannone (1676-1748) affirme, dans
son Histoire civile du royaume de Naples (1723), la revendication d'un
pouvoir laïque en terre italienne, et l'espérance de l'avènement de la raison
dans l'histoire. Le philosophe Antonio Genovesi (1712-1769) réfléchit sur le
régime de l'agriculture et du commerce. L'abbé diplomate Galiani
(1728-1787) est le plus parisien des napolitains ou le plus napolitain des
parisiens ; ses Dialogues sur le commerce des blés (1770) jouèrent un rôle
non négligeable dans la controverse physiocratique. Une place doit être faite
au juriste Gaetano Filangieri (1752-1788), celui-là même qui révéla Vico à
Goethe, et dont Goethe trace un portrait plein d'admiration et de respect.
Mort jeune, Filangieri est l'auteur d'un grand corpus juridique, intitulé
Scienza della Legislazione, demeuré inachevé, dont 7 volumes avaient paru
à partir de 1780. Sa femme et ses deux fils, exilés en France, furent adoptés
par la République ; Bonaparte, Premier Consul, recevant la veuve du
penseur, lui montra son ouvrage, qu'il avait dans son cabinet, et évoqua « ce
jeune homme, notre maître à tous... »

Filangieri peut être considéré comme l'un des personnages les plus
représentatifs de l'« illuminisme » italien, sous sa forme radicale, comme
l'attestent les formules de la Scienza della Legislazione : « aussi longtemps
que les maux qui affligent l'humanité ne seront pas guéris ; aussi longtemps
que l'erreur et le préjugé auront licence de les perpétuer ; aussi longtemps
que la vérité sera le lot d'un petit nombre de privilégiés, et restera cachée à
la plus grande partie du genre humain et aux rois, ce sera le devoir du
philosophe de la soutenir, de la mettre en lumière, de l'illustrer (...) Citoyen
de tous les lieux et de tous les âges, le philosophe a pour contrée l'ensemble
de l'univers, la terre même pour école et il aura la postérité pour disciple ».
L'esprit [113] des Lumières s'affirme dans la prétention d'arracher le droit à
l'influence aberrante des vicissitudes de l'histoire ; le régime de la
communauté humaine doit être soumis à une axiomatisation juridique selon
les normes de l'exigence rationnelle. « Avec la science de la législation, écrit
Paul Hazard, le droit achève de perdre son caractère de fait historique pour
devenir une idéologie qui, dès qu'elle entrera dans la pratique, réformera la
vie. La connaissance historique ne pourra donner en effet que le spectacle
d'une désolante confusion ; l'expérience nous montre un amas de lois
émanées de divers législateurs, dans diverses nations, à divers moments. Au
contraire, réduisons les faits à une science systématique : alors tout
deviendra facile et tout deviendra bon . »

La grande espérance des Lumières est celle d'une réduction de l'histoire à
la raison. « L'histoire n'est pas notre code », proclamera le révolutionnaire
Rabaut Saint-Étienne, retrouvant l'inspiration de Filangieri. L'immense
travail législatif des assemblées révolutionnaires et même, dans une large
mesure, le Code Civil de Napoléon tendent à affirmer ce droit de reprise
exercé par une humanité adulte et raisonnable sur l'orientation de ses
destinées.

En dehors de Naples, l'apport de l'Italie à la culture intellectuelle
moderne n'est pas négligeable. L'historiographie italienne trouve son
initiateur en la personne du savant Muratori (1672-1750), maître des études
médiévales dont la vie s'écoule à Modène. Dans le domaine de la physique,
les Italiens apportent une contribution glorieuse aux recherches sur
l'électricité, qui ne comportent heureusement pas de contre-indication
théologique : Galvani (1747-1798), de Bologne, et Volta (1745-1827),
originaire de Lombardie, appartiennent à l'histoire universelle du savoir. En
biologie, Spallanzani, autre Italien du Nord (1729-1799), est l'un des grands

noms de la controverse sur la fécondation.

La recherche scientifique est stimulée en Lombardie par la prédominance
politique de l'Autriche, dont l'anticléricalisme de gouvernement favorise le
développement des idées nouvelles, en dépit du caractère pesant de
l'administration. C'est dans une chaire d'économie politique créée à Milan
par Marie-Thérèse que s'affirme, à partir de 1769, l'enseignement généreux
de Cesare Beccaria (1738-1794). Le petit traité de Beccaria : Des Délits et
des Peines (1764) est l'une des œuvres maîtresses du siècle des Lumières ;
les études antérieures concernant le problème de la torture et
l'administration de la justice trouvent leur accomplissement dans ce projet
de réforme du droit pénal, traduit dans toutes les langues de l'Europe, médité
et commenté par les souverains éclairés autant que par les philosophes.
L'idéal philanthropique des temps nouveaux parvient dans ce texte à l'une de
ses expressions les plus accomplies .

Le livre de Beccaria correspond à l'affirmation d'un nouvel esprit [114]
italien, conforme à de traditionnelles nostalgies, qui se développe à Milan
comme à Naples. Éveillés de leur sommeil dogmatique, lassés par
l'immobilisme politique et religieux, des hommes se découvrent Italiens et
revendiquent la patrie absente. Les frères Verri, amis de Beccaria, animent à
Milan la revue Il Caffé, où l'on peut lire en 1765, que les États divers de
l'Italie doivent cesser de se comporter comme des planètes errantes et
dispersées, pour se regrouper en un système unitaire, conformément au
principe de l'attraction : « Réglons sur ce modèle notre politique nationale.
Bien que dispersés sous des dominations diverses et soumis à divers
souverains, formons pour le progrès des sciences et des arts, un seul
système. Que le patriotisme, c'est-à-dire l'amour du bien universel de notre
nation, soit le soleil qui nous éclaire ! Redevenons tous des Italiens, si nous
ne voulons pas cesser d'être des hommes . »

Un siècle s'écoulera encore avant que l'unité italienne s'inscrive dans la
réalité géopolitique. L'Italie des Lumières appartient à l'Europe du progrès.
L'Encyclopédie de Diderot a eu deux éditions italiennes ; « les courants
généraux d'idées entraînent des mouvements généraux de réforme, dans tous
les États, sauf l'État pontifical » . Lorsque viendra le grand ébranlement de
la Révolution française, les libéraux italiens sympathiseront avec les
événements de Paris ; la fin de l'Ancien Régime en France leur paraîtra
annoncer la fin de l'Ancien Régime italien.

des oratorios. bien qu'elle conserve le contrôle d'un empire mondial. à peine plus que le seul royaume des Deux-Siciles . un rôle de second plan. et doit se contenter de jouer. elle est entrée au XVIIe siècle dans une phase de déclin. les noms de ses peintres et de ses musiciens . extrêmement restreint. et [115] relativement peu peuplé : 6 à 8 millions d'habitants au début du XVIIIe siècle. Bien que l'Italie ne soit entrée qu'avec retard dans l'âge des Lumières. Dans l'ordre culturel. dans la politique internationale. l'Espagne s'est livrée entière à l'entreprise de la Contre- Réforme. une puissance dominante. des opéras bouffe. dont témoignent les noms de Vico. Après avoir été. elle a apporté au patrimoine universel de la pensée et des arts une contribution non négligeable. dans le monde. par contraste. et les comédies de Goldoni (1707-1793). de Beccaria. de Spallanzani. la . travers l'Europe des tableaux de genre. Le pays est vaste. elle exportée. La pensée et la science sont absentes. de Volta. un peu plus de 10 millions à la fin du siècle. la culture du XVIIIe siècle paraît. il existe un contraste saisissant entre la situation de l'Espagne et celle de l'Italie.[114] Première partie : L’espace mental de l’Europe des lumières Chapitre VII LA PÉNINSULE IBÉRIQUE Retour à la table des matières Comme l'Italie. L'apport de l'Espagne à. dont l'administration use une partie de ses énergies. des opéras.

même à l'état archéologique. Mais le Voyage en Espagne de Théophile Gautier atteste combien demeure difficile et ingrat. et entretiennent le courant des touristes étrangers. dans la croisade séculaire de la Reconquête. n'ont pas le génie d'un Louis XIV. comme en France. au début du XIXe siècle. suspect à ce titre au pouvoir religieux et au pouvoir politique. et les initiatives locales s'en trouvent découragées . c'est parce que. Charles Quint. même issus de la maison de Bourbon. scandinaves ou russes. Encore le palais royal de l'Escorial. de l'itinéraire européen des jeunes anglais. où le roi s'est [116] réservé un appartement. proches et concurrents. Philippe II. et concrétise sous la forme de l'Escorial son rêve monarchique et monarchique. l'unité monarchique est acquise. ce qui exclut la féconde rivalité entre plusieurs centres culturels. L'Espagne ne figure pas au programme du « grand tour ». est le dernier souverain capable d'imposer sa marque au monde de son temps. le père de Philippe. et destiné à mourir en exil. C'est le romantisme qui découvrira l'Espagne musulmane. d'ailleurs lié au mouvement des Lumières en Espagne. L'Espagne ne bénéficie pas de cette actualité permanente. animateur culturel et metteur en scène du mythe royal. En dépit des particularismes vivaces. . qui ne mène nulle part. sur le modèle italien. était allé finir ses jours auprès du monastère de Yuste . De plus. en Catalogne et dans le Pays basque surtout. la péninsule ibérique est un Extrême-Occident. mais incapables de rayonner alentour. L'unité espagnole s'est forgée dans l'histoire du pays. lorsqu'ils vont parfaire leur éducation sur les grandes routes de l'Occident. l'Espagne est un pays centralisé. attirent encore l'attention. Si l'Espagne est un vide culturel. qui s'est fait lui-même en luttant contre l'envahisseur. elle n'est pas le dépositoire de valeurs prestigieuses qui. Le seul grand nom du siècle est celui de Goya (1746-1828). rêvera avec Chateaubriand dans l'Alhambra de Grenade et s'attendrira sur le dernier des Abencérages.littérature et les arts ne comptent guère que des œuvres dignes d'alimenter le marché intérieur. incarnation de l'hispanité. à la différence de l'Italie. peintre au génie tourmenté. Géographiquement mal placée. les souverains. l'une des préfigurations de Versailles. par ailleurs. à la différence de l'Italie. le tourisme espagnol. Les impulsions viennent de la capitale. le projet architectural de l'Escorial demeure lié à l'idéal chrétien d'une bonne vie et d'une bonne mort. est-il d'abord un couvent. qui règne de 1556 à 1598.

Le valeureux Cid Gampeador de la légende fut en réalité un chef de bande qui louait ses services à qui. Maures convertis et soupçonnés d'être mal convertis. comme pour Don Quichotte (1605). soumis à la loi musulmane jusqu'à la fin du XVe siècle. L'Inquisition se donne libre carrière. dans la mesure où leur foi. de soumission à l'Infidèle. et des Marranes. voulait bien l'employer. même convertis de force au christianisme. le bannissement ou l'extermination des Musulmans et des Juifs. musulman ou chrétien. Le pays. la théologie et les théologiens sont considérés comme des organes de l'État. qui devaient donner naissance à l'une des plus brillantes civilisations du monde musulman. et pour cause. et donnée tout entière à l'église du Christ. à peine dissimulés par la ligne d'horizon. puisque la réoccupation de Grenade est contemporaine de la découverte de l'Amérique. en tout ou partie. Un tel passé était indigne de la fierté chrétienne. L'Espagne reconquise. conquis par les Arabes au début du VIIIe siècle. et refoula systématiquement tous les souvenirs de son apostasie. en a fait un héros national. elle demeure marquée au plus profond par une histoire qu'elle répudie. est demeuré. il y a des Maures partout. l'Espagne essaie en vain d'effacer les traces de ses mains souillées par l'infidélité. avec une rage qui déploie une culpabilité latente chez le persécuteur lui-même. juifs christianisés par la force. inquisiteur général d'Espagne. L'Espagne entre en Europe tardivement . ami. Comme lady Macbeth. Tout se passe comme si le génie culturel de l'Espagne demeurait obsédé par la hantise de la croisade. La figure symbolique de ce tribunal. L'imagination mythique. conseiller et confesseur des Rois catholiques. L'Église exerce sur les masses un contrôle absolu . paraît de mauvais aloi. La persécution. à l'œuvre dans l'épopée. ne fait que poursuivre l'accomplissement du grand dessein de la Reconquête. jusqu'au seuil des temps modernes. Après le triste départ du dernier Abencérage. En 1550. Elle transforma le très réaliste condottiere Rodrigue Diaz de Bivar en une figure de vitrail. La culture espagnole demeure hantée par la préoccupation de l'orthodoxie. une histoire d'apostasie et de trahison. Pour elle. Charles Quint ordonna de . l'Espagne se refit un passé à la mesure de son présent. parce qu'elle ne veut plus la comprendre. celle de Torquemada (1420-1498). et suspects eux aussi. chassa de sa mémoire le souvenir de ces siècles de cohabitation paisible et prospère avec les Maures. Ce sont les vainqueurs qui écrivent l'histoire. pousse jusqu'à sa limite la logique ubuesque de la persécution à l'égard des Morisques.

dans l'Europe catholique.suspendre toutes les opérations de conquête coloniale. qui est. Cette façon de voir est « le reflet atténué d'une confusion consciemment ou involontairement établie. « La masse . et entretenue dès le XVIIIe siècle. Dans un tel climat politico-intellectuel. Les propagateurs des idées nouvelles auront contre eux la plus grande partie du peuple d'Espagne. parmi lequel règne le traditionalisme paysan. sous l'influence de Las Casas qui avait suscité en lui des doutes sur la question de savoir si la colonisation était conforme à la conscience chrétienne. l'hommage du vice à la vertu. et la difficulté de transmettre les ordres. si entier soit-il. pour accabler les partisans des Lumières. demeure plus feutré . Cette vigilance agressive. auprès desquelles elle représente la seule autorité tutélaire. pour lui substituer les conceptions du « philosophisme moderne ». les valeurs de laïcité et d'anticléricalisme inhérentes au mouvement des Lumières devaient se heurter à la résistance de l'intégrisme établi. cette fidélité obstinée est un trait propre à l'esprit castillan. Une commission de théologiens et de fonctionnaires fut instituée à Valladolid en 1551 pour débattre de ce point de la doctrine . qui s'était défendue par le fer et par le feu contre les menaces de l'hérésie luthérienne. et jusqu'en plein XIXe siècle. aussi bien les jansénistes que les sectateurs de Voltaire et de l’Encyclopédie. ne peut voir qu'avec une défiance vigilante la propagande des « philosophes ». la curie romaine met volontiers en œuvre cette hypocrisie. Marcelin Desfourneaux souligne le fait que le grand historien espagnol Menendez y Pelayo (1856-1912) fait entrer dans son Histoire des hétérodoxes espagnols (1880-1881) tous les penseurs qui s'écartent de la tradition nationale. Mais c'est en Espagne seulement que l’ilustracion est considérée par l'autorité religieuse comme une forme d'hétérodoxie. la distance aidant. L'esprit de croisade persiste donc. on admet que les idées nouvelles sont dangereuses et doivent être combattues. Mais l'incident atteste qu'aux yeux d'un souverain aussi puissant que Charles Quint l'autorité royale devait s'incliner devant la décision des théologiens. L'Espagne. Or la hiérarchie ecclésiastique bénéficie du consentement des masses populaires. Un peu partout. En Italie et même dans les États de l'Église. le contrôle ecclésiastique. selon la Rochefoucauld. [117] La conquête espagnole et l'exploitation des Indiens n'en continuèrent pas moins. accusés de trahir la vieille et glorieuse tradition nationale. empruntées à l'étranger » .

Il n'y aura de mouvement populaire en Espagne que lors du soulèvement national contre les armées françaises d'occupation. la campagne y est immobile . où elles donneront leur sens aux forces de libération. le peuple français des campagnes se dressera d'un mouvement spontané pour supprimer les vestiges du régime féodal. Après l'événement parisien du 14 juillet 1789. elles apparaîtront comme une greffe étrangère. opposées au despotisme colonial européen. Les Lumières sur le sol espagnol sont vouées à l'échec . La Révolution bénéficiera d'un large soutien des masses. et parce que l'envahisseur représente une invasion des idées révolutionnaires. La cause des Lumières ne manquera pas d'avocats. du moins à la résistance passive. Si les Espagnols éclairés réclament à grands cris la création d'écoles. En Espagne. Ce qui joue alors. Néanmoins. les Lumières seront toujours d'importation . Des Espagnols de bonne volonté œuvreront à la rénovation d'un pays arriéré. qui est aussi un infidèle. souffre d'une misère plus redoutable encore que sa détresse économique et qui rend son destin tragique.rurale. traités et . en pleine décadence . c'est que précisément le peuple des campagnes manque des connaissances les plus élémentaires . si les Sociétés économiques multiplient leurs efforts généreux pour instruire les paysans et leurs enfants. « elle cultive les terres comme on les a toujours cultivées. Elle souffre d'une misère matérielle poignante et d'une aridité spirituelle. Elle pense comme on a toujours pensé. Si l'Espagne s'affirme contre l'étranger. le goût du merveilleux et les superstitions de toutes sortes. Mais l'Espagne représente un cas-limite . incompatible avec le tempérament national. et parfois avant.. (. cette minorité se heurtera. » L'instruction primaire est [118] loin d'être répandue dans l'Europe de ce temps. dont la venue a d'abord été accueillie avec faveur par les libéraux. c'est le réflexe de la croisade. Partout règnent l'ignorance. des textes divers. écrit Jean Sarrailh. c'est avec le soutien du petit clergé. l'idéal de la Reconquête sur l'occupant. et les idées nouvelles seront mises en application dans certains domaines. elles ne triompheront par la suite que dans l'empire hispanique d'Amérique. d'un vide qui confine au néant. à l'inertie physique et morale de la population. essais. La majeure partie de l'aristocratie traditionnelle et du clergé éprouvera à l'égard des nouveautés le même sentiment d'éloignement que le peuple dans sa masse..) Ce n'est pas d'elle que viendront les hommes « d'élite » qui lutteront avec obstination et générosité pour réveiller l'Espagne » . sinon à l'hostilité ouverte.

conscients de leur statut minoritaire. des responsabilités étendues. La politique des réformateurs consiste à affirmer la prépondérance du gouvernement central sur les influences qui peuvent s'opposer à son impulsion. risque de donner une idée erronée de la réalité. d'orienter à travers l'Espagne l'ensemble des fonctions publiques en vue de réaliser un démarrage à la fois intellectuel. elle ne pourra le combler que grâce à un changement de mentalité. Dès le début du XVIIIe siècle se développe l'activité critique du bénédictin Benito Feijoo (1676-1764). Il se trouve à l'origine d'un libéralisme espagnol dont l'inspiration se prolongera après lui. aucun n'a connu quelque renom au-delà des Pyrénées . esprit encyclopédique. avec des fortunes diverses. est appelé au trône d'Espagne en 1759. Mais l'influence intellectuelle de ce précurseur serait demeurée sans effet pratique. Charles III se fait aider d'abord par des collaborateurs emmenés d'Italie. qui les condamne à s'organiser en un réseau progressiste pour tirer le pays de sa torpeur. politique et économique.projets où s'affirme le nouvel esprit. Les ilustrados ne furent qu'un petit nombre. ni non plus à la Weltliteratur. les hommes et les écrits de l’Aufklärung espagnole appartiennent à l'histoire de l'Espagne. des esquisses et projets qui ne furent suivis d'aucune réalisation. va tenter l'expérience d'un développement de l'Espagne selon les normes des Lumières. si elle n'avait été relayée par l'action résolue et systématique de l'un des plus originaux parmi les souverains éclairés. au-delà même de l'invasion française. Seul un tel changement peut assurer l'efficacité des mesures de toute espèce prises par le . depuis 1734. Il transfère de Naples à Madrid sa volonté réformatrice . parfois comparé à un Fontenelle espagnol. c'est lui qui. qui après avoir régné sur les Deux Siciles. Le beau livre de Jean Sarrailh. qui assumeront. et surtout le juriste Campomanes et les hauts fonctionnaires Floridablanca et Jovellanos. puis il trouve parmi le haut personnel administratif espagnol un certain nombre d'alliés qui s'engagent à ses côtés dans l'œuvre réformatrice : le comte d'Aranda. dans la mesure où il rassemble toutes les indications favorables aux Lumières. l’Espagne éclairée de la seconde moitié du XVIIIe siècle. et à ses représentants. mais non à l'histoire de l'Europe. ou réduites à des velléités. à la fin du règne. L'Espagne se trouve en retard par rapport au reste de l'Europe . ce retard. Il appartient à l'État seul. en lutte contre les fausses autorités et la superstition qui règnent sur [119] l'Espagne . Don Carlos de Bourbon. sous le nom de Charles III. qui dirige le gouvernement de 1766 à 1773. fussent-elles confidentielles.

gouvernement et ses représentants autorisés. des confréries religieuses et de l'Église même) » . Charles III. de trahison. mais désireux de limiter les empiétements de Rome à l'intérieur de leur État. si elle n'est pas supprimée. et l'on pourrait à cet égard parler d'une sorte de caméralisme espagnol. où se mêlent la diplomatie. C'est là une tradition qui s'affirmait déjà au temps des Rois Catholiques. Les Espagnols appellent régalisme cette affirmation du primat de la couronne. qui avait déjà combattu les Jésuites à Naples. des oligarchies municipales. Le gouvernement justifie cette mesure par des accusations de lèse-majesté. fondateurs de l'Espagne moderne. poursuit contre eux une offensive à la fois directe et indirecte. elle-même liée à une entreprise d'éducation à tous les niveaux. La naissance d'une nouvelle société ne pouvait intervenir que grâce à une incessante stimulation du pouvoir central. en récupérant certaines attributions du droit public. elle voit ses initiatives freinées par le pouvoir et se trouve réduite à une attitude défensive. La papauté affaiblie se résigne. Le roi d'Espagne pèsera de toute son influence à Rome pour obtenir la suppression totale de la Compagnie. qui ont été aliénées au profit de particuliers ou de groupements privilégiés (qu'il s'agisse des corporations de métiers. Quant à l'Inquisition. d'irrégularités commerciales. les biens [120] immenses de l'Église sont un empêchement à toute réforme véritable du régime de l'agriculture. et d'excès de pouvoir aux colonies. dès 1753. la politique et l'action secrète de la police. ou dont la doctrine est improvisée à mesure. Le régalisme est 1'« expression de la volonté de l'État moderne d'assurer plus fermement son autorité sur la nation. Au lieu qu'en France les idées émises par les esprits de . qui doit surmonter l'opposition des particularismes politiques et religieux. la différence étant que dans le cas de l'Espagne. de fanatisme. La mesure sera étendue aux territoires d'outre-mer. les Jésuites sont bannis d'Espagne comme ils l'avaient été des autres territoires gouvernés par les Bourbons. Les obstacles majeurs sont représentés par la puissance considérable que représentent les Jésuites et l'Inquisition . chrétiens aussi convaincus que possible. il s'agit d'un caméralisme sans doctrine. La politique de Charles III n'est pas sans rapports avec celle de Joseph II en Autriche. L'ordre d'expulsion sera donné en 1767 . à admettre un accroissement du patronage royal dans le domaine ecclésiastique. « Le roi d'Espagne devient maître de l'Église plus qu'il ne l'a jamais été » Il ne suffisait pas de relâcher la pesanteur de la tutelle ecclésiastique pour rénover une Espagne engourdie d'une torpeur immémoriale.

procureur du Conseil de Castille. dans chaque capitale de province en général. le Pays Basque est particulièrement ouvert aux influences qui se font sentir de Bayonne. Ces initiatives changent de caractère. inspirée par l'exemple de groupements comme l'académie de Bretagne. » La première rassemble. « On voit se constituer dans les villes importantes. Dès 1726-1727. où les étrangers sont nombreux. de Bordeaux et de Paris. L'institution la plus caractéristique est celle des Sociétés économiques. incite . la Société d'agriculture de Paris ou encore les Sociétés économiques de Berne et de Zurich. première en date d'un ensemble d'institutions officielles. la franç-maçonnerie. À Cadix. qui s'exerce ainsi à la barbe de la sainte Inquisition. dont ils ne saisissent pas la nécessité. fonde la « Société basque des Amis du Pays ». des sortes d'académies locales. L'activité de la Société basque dans les domaines les plus divers. par l'intermédiaire de la base anglaise de Gibraltar. avec l'assentiment de Charles III. c'est l'autorité souveraine qui doit lutter pour imposer à la majorité des administrés de nouvelles mœurs politiques. on est familier avec les livres et les hommes qui viennent d'Angleterre et de France. d'industrie. Le comte de Campomanes. à Séville. Il existait depuis le début du XVIIIe siècle des réunions scientifiques et littéraires de caractère privé. C'est l'origine des Sociétés économiques des Amis du Pays . Seule une élite restreinte. en Espagne. en particulier dans les ports et villes commerçantes. favorise officiellement ces initiatives. de commerce. à l'imitation des prestigieuses académies étrangères. sans oublier l'art vétérinaire et l'économie domestique. elle s'est propagée à travers le pays. Limitrophe de la France. y compris celui de l'enseignement ou celui de la construction nautique. comprend l'urgence d'un changement radical. dont les études comportent un programme encyclopédique. lié par des affinités ethniques à certaines régions d'outre-Pyrénées. coryphées de la grande croisade économique qui doit transformer le sort de leurs compatriotes. et la monarchie apporte un soutien discret à la propagande en faveur de la tolérance. le jeune comte de Peñaflorida. a pénétré en terre espagnole . un groupe de gentilshommes et de prêtres du [121] Pays Basque.progrès se heurtent à la répugnance obstinée du pouvoir. sociales et économiques. En 1765. d'agronomie. Le centre du réseau est établi à Madrid. qui se donnent pour tâche de diffuser dans chaque région les innovations en matière de technologie. réunions d'hommes généreux et compétents. à la Corogne. Peu à peu se fait jour une orientation économique et technique. vers le milieu du siècle. à Barcelone.

en conformité avec le postulat physiocratique du primat de l'agriculture. . Si bien que les Lumières espagnoles semblent avoir été pour l'essentiel une fièvre intellectuelle.le gouvernement central à susciter à travers le royaume de semblables groupements. à tous les échelons. Charles III opère une réforme dans le sens de la centralisation et du resserrement du contrôle administratif. Il s'agit de faire reculer la routine et l'inertie en mettant en place. par exemple les Discours de Campomanes Sur le développement de l'industrie populaire (1774) et Sur l’éducation populaire des artisans et son développement (1775-1777). et dont la décadence militaire était depuis longtemps profonde. Les obstacles sont grands. ou de très peu. en dehors des traditionnelles confréries religieuses. de nouveau original dans sa culture et son effort de création artistique. Il y a désormais en Espagne. d'essais. » Ce nouvel esprit se traduit dans la politique du gouvernement. une nation moderne. dans le domaine du textile en particulier. écrit Philippe Sagnac. qui avait été un grand pays guerrier et civilisateur par l'épée. « Il s'agira. volontiers anticléricales. des hommes dévoués aux intérêts du pays. Un esprit civique et utilitaire anime ces écrits. en protégeant les initiatives privées aussi bien que les manufactures d'État. et même dans certaines moins grandes. La bonne volonté des gouvernants ne suffit pas pour constituer à partir de rien. ouvert aux influences du dehors. en dépit de l'occasion offerte par la confiscation des domaines des Jésuites. Le gouvernement aide aussi au développement de l'industrie. décidées à lutter dans ce monde-ci pour l'amélioration de la condition humaine. Dans l'ordre économique. deviendra un pays vraiment moderne. de comptes rendus qui assurent la communication d'un groupe à l'autre. [122] En ce pays où prédomine la grande propriété nobiliaire ou ecclésiastique. indépendant dans son développement économique. auxquels on peut rattacher les textes publiés ou inédits des principaux artisans des Lumières en Espagne. de gros efforts sont faits pour combler le retard accumulé par l'Espagne à l'âge de la révolution agricole et de la révolution industrielle. Il en existera dans la plupart des grandes villes. de savoir si l'Espagne. l'État s'efforce de faciliter aux paysans l'acquisition de la terre. puisqu'on en comptera jusqu'à 63 en 1804 . avec l'appui du gouvernement. On travaille aux routes. et non toujours jalousement et fièrement replié sur lui-même . des associations laïques. aux canaux d'irrigation. Les recherches et travaux des Amis du Pays entretiennent une littérature de mémoires.

Le Portugal est à l'époque un petit pays de [123] trois millions d'habitants. Cette expérience se résume dans la personne singulière du marquis de Pombal (1699-1782). ministre de la Guerre et des Affaires étrangères. Le domaine ibérique offre. les hôpitaux et les asiles . l'abdication forcée de Charles V en 1808 obligent les tenants des Lumières à opter entre le roi français et le sentiment national qui se regroupe contre l'envahisseur. avec la bénédiction de l'Inquisition . Le résultat s'exprime sous forme de rapports préliminaires et de projets de rénovation plutôt que de rénovation proprement dite. les libéraux seront vaincus . La paix reviendra après cette première crise et la politique libérale pourra se poursuivre. est. une autre expérience de politique éclairée. Pombal. « ces mesures sont approuvées par les ilustrados. Au bout du compte. plus radicale que celle de Charles III. mais l'ordre sans les Lumières. et d'exemples importés d'outre-monts ou d'outre-mer. qui a commencé sa carrière dans le service diplomatique. des artisans vont faire des stages déformation. en sorte que c'est avec l'approbation quasi- unanime de la nation que l'Espagne entre en guerre contre la France en 1793 » . dans sa province portugaise. des ingénieurs. L'ordre reviendra. qui lui abandonne le pouvoir de 1750 à 1777. surtout française. bientôt atterrés par le déchaînement des violences dans le pays voisin. en vertu du traité Methuen de 1703. La politique libérale de Charles III continue sous le règne de son successeur Charles IV (1788-1808). Des résultats concrets sont acquis . y compris des évêques et même quelques professeurs d'université. on envoie à l'étranger des missions d'études . L'Espagne des Lumières ne l'emportera pas sur l'Espagne de toujours. « tenu par les prêtres. Mais le scandale international de la Révolution française oblige le gouvernement à fermer la frontière politique et culturelle des Pyrénées. Exerçant un . Des hommes de bonne volonté. seulement ce qui est fait n'est pas grand-chose en comparaison de ce qui resterait à faire. favori du roi Joseph Ier.nourrie par une ingestion massive de littérature étrangère. le XVIIIe siècle espagnol est un siècle manqué. à 51 ans. ravagé par la féodalité » et « commercialement enchaîné à l'Angleterre » . Mais l'intervention brutale de Napoléon. On se préoccupe de réformer les écoles et les universités. se dépensent au profit de la juste cause de la promotion de l'Espagne.

il entreprend de libérer son pays du joug de l'Église et de l'aristocratie nobiliaire. Impopulaires parce que despotiques. « Persuadé (jusqu'au fanatisme) que seule la restauration d'un pouvoir royal fort sauverait son pays. » S'inspirant à la fois de Machiavel et de Colbert. L'enseignement est développé. les finances. . il établit des institutions nouvelles. Le Portugal retombe dans l'ornière traditionnelle. l'industrie passent sous le contrôle du pouvoir. L'œuvre de Pombal se solde par un échec. entièrement dominées par l'impulsion de l'État. le commerce.pouvoir absolu. y compris la ruse et la terreur. Une compagnie nationale prend en main l'exploitation et la commercialisation des vins de Porto. il entreprend de briser par tous les moyens. L'administration. mais le marquis laisse en héritage à son pays la tradition d'une laïcisation des valeurs dont les traces sont encore perceptibles dans le Portugal d'aujourd'hui. C'est Pombal qui. est persécutée avec la plus entière rigueur. il se voua à la destruction de tout ce qui faisait obstacle au gouvernement monarchique . impliquée dans des complots où la police secrète joue un rôle majeur. le servage aboli. assure le rétablissement de l'ordre. Des techniciens étrangers aident au développement des entreprises nationales. la plupart des institutions créées par Pombal sont abandonnées. qui devient une des belles capitales d'Europe. convertis ou non au christianisme. l'armée sont réorganisées . La disgrâce et l'exil de Pombal en 1777 mettent fin à l'âge des réformes. sans parvenir à éliminer la prépondérance de l'Angleterre dans la vie économique. l'agriculture. et la tolérance civile est accordée aux Juifs. et reconstruit la ville. Sur les ruines des autorités anciennes. Les Jésuites sont anéantis et bannis dès 1759 . toutes les résistances. en attendant de subir à son tour les effets de l'invasion française. après le terrible tremblement de terre de Lisbonne (1755). qui s'efforce de les rénover en poursuivant une politique de strict mercantilisme. l'aristocratie.

où . naguère considérées comme exotiques. par l'addition des terres slaves de la Russie et de la Pologne. les luttes pour leur préservation ou leur expansion permettent à la conscience occidentale de s'affirmer elle- même au contact des mœurs et coutumes.[124] Première partie : L’espace mental de l’Europe des lumières Chapitre VIII L’EXPANSION DE L’OCCIDENT Retour à la table des matières L'Europe des Lumières est une Europe en expansion. L'Europe s'agrandit vers l'Est. dans une entreprise systématique pour soumettre à ses valeurs l'ensemble de la planète. Dès le XVe siècle. qui luttent entre elles pour se ravir le contrôle des océans et des continents. dans l'opposition à l'autre. l'Occident avait délégué hors de ses limites traditionnelles des missionnaires de la politique et de l'économie. Les empires coloniaux. l'Occident s'élargit par l'incorporation à son espace mental de provinces nouvelles. et dont on reconnaît qu'elles relèvent du domaine européen. des différences d'outre-terre et d'outre-mer. L'emprise de l'Europe sur le globe ne se laisse plus circonscrire par les frontières de l'ancienne Romania. La surface terrestre se partage en sphères d'influence propres à telle ou telle des grandes puissances européennes. et vers l'Ouest. En dehors de cette affirmation contrastée. de la connaissance et de la foi.

L’EXPANSION À L’EST : LA RUSSIE On trouve parmi les réflexions éparses de Montesquieu une indication curieuse : « La France n'est plus au milieu de l'Europe . représenté par les colonies anglaises de l'Amérique du Nord. La prédominance de l'Occident est la preuve de la supériorité des valeurs qu'il promeut. soit par le biais de la contrainte coloniale. L'âge des Lumières assiste au triomphe de l'égocentrisme européen. La France constituait le centre de gravité de la Romania géographique : elle perd cette position privilégiée. est reconnu comme une province de la communauté atlantique.l'Extrême-Occident. C'est au XVIIIe siècle que la Russie de Pierre le Grand et de Catherine II fait. ne peut se trouver que dans le ralliement aux normes de l'Occident. acte d'adhésion à l'Europe. on admet qu'elles sont en voie de se civiliser. [125] peuvent bien éveiller la nostalgie des tenants de l'état de nature. pour le reste du monde. c'est l'Allemagne . comme c'est le cas pour la Russie. Les impératifs du progrès ont une valeur universelle . Il n'y a désormais de « grandes puissances » que les puissances occidentales. perdent leurs caractères d'étrangeté radicale . que l'on considérait auparavant comme sauvages. mais le primitivisme n'est qu'une mode d'intellectuels. dont elle . Cette expansion du domaine de la conscience occidentale est difficile à apprécier à sa juste valeur. les peuples qui refusent de reconnaître ces impératifs. sous la conduite des nations européennes les plus avancées. » Cette brève notation souligne un réaménagement de l'espace mental. Le point capital est que la conscience européenne est assurée de contrôler l'espace terrestre dans son ensemble. appuyé par la supériorité de sa science et de ses techniques. mais surtout par l'ouverture vers l'Est de l'espace européen. mais ces différences propres ne les empêchent pas de se laisser rassembler dans l'unité de la nouvelle Europe. qui mettent en œuvre le mot d'ordre baconien d'une exploitation rationnelle de la nature au profit de l'humanité. Le salut. soit grâce à une adhésion volontaire. par un choix délibéré. Le mouvement de la civilisation entraîne tous les peuples de la terre dans l'aventure d'un développement commun. non seulement du fait de la croissance du royaume de Prusse. Elles conservent leurs traits spécifiques. Ces régions.

Voltaire. Trois quarts de siècle [126] après.) La Russie. elle était à l'écart de la communauté européenne. elle n'est pour nous que la Moscovie barbare. où elle prend rang parmi les puissances européennes. écrit-il..) Trente siècles n'auraient pu faire ce qu'a fait Pierre en voyageant quelques années » .. La promotion de la Russie est un des faits singuliers de l'histoire intellectuelle du XVIIIe siècle. qui tiennent du fabuleux. » On ne saurait mieux dire que la promotion européenne de la Russie est le fait du héros civilisateur qui a réussi. sa souveraine est le type du « despote éclairé ». et travailla plusieurs années à une Histoire de Pierre le Grand (1759-1763). et nous n'avions qu'une idée vague de ce pays . C'est en 1716 que la Moscovie figure pour la première fois dans l’Almanach royal de France. En 1700. Le Dictionnaire philosophique de Voltaire comporte un article Russie. plus connue en Europe que le reste de ce vaste empire. par les meilleures têtes de l'Europe des Lumières. jusqu'au tsar Pierre. « Nous ne donnions point alors. Le siècle a-t-on dit. » Au jugement de Voltaire. et qui sont pourtant très vraies.. la ville de Moscou.modifie la configuration physique et l'équilibre politique. le nom de Russie à la Moscovie. quelle place tient-elle dans la pensée française ? On n'a pour elle qu'ignorance et mépris. elle est tenue pour un pays de « lumières ». et parfois célébré. est devenu « presque aussi russe qu'anglais » ». Le résumé de l'histoire des faux Dimitri est suivi de cette note caractéristique : « toutes ces aventures. à constituer un empire moderne à partir de populations encore à moitié sauvages. réduit à ces quelques mots : « Voir Pierre le Grand. ensevelie sous un despotisme malheureux du prince sur les boyards. n'arrivent point chez les peuples policés qui ont une forme de gouvernement régulière (. L'événement a d'ailleurs été perçu. La Russie féodale n'avait pas connu l'éveil de la Renaissance et de la Réforme . à force d'énergie... et on lui demande des leçons. Soixante-dix ans se passent. et des boyards sur les cultivateurs (. où s'élaborait la mutation galiléenne du monde moderne.. qui fut l'un des agents de Catherine II en France. lui faisait donner le nom de Moscovie. la religion orthodoxe contribuait à maintenir le . protégée par la distance et les rigueurs de son climat. cette contrée immense était demeurée médiévale. alors que l'Europe adoptait résolument le style de vie moderne. « Vers 1700. resta presque inconnue aux peuples méridionaux de l'Europe. Étrangère à la communauté romaine. consacre un chapitre de l’Essai sur les Mœurs à « la Russie aux XVIe et XVIIe siècles ».

La personnalité originale de Pierre Ier (1672-1725) se trouve aux origines de la Russie moderne. cette ville magnifique sera construite. le jeune souverain se tourne résolument vers l'Europe de l'Ouest . Passionné de technique. Pierre Ier de Russie apparaît comme le premier en date des souverains éclairés. En dépit de certains aspects frustes de son personnage. à l'échelle d'un grand pays. qui doit montrer jusqu'où peut aller la capacité civilisatrice de l'être humain. L'autocratie. est fondée en 1703 sur des terrains pris à la Suède . il fait de longs séjours dans les pays les plus industrieux. incarné par un souverain de bonne volonté. fut présenté à Pierre « à Torgau en octobre 1711. À la fin de sa vie. Une armée constituée sur les meilleurs modèles occidentaux tient en échec les Turcs et les Suédois. l'absolutisme politique se trouvent chez lui au service de la cause des Lumières. qui est au service de la maison de Hanovre. Leibniz s'est trouvé toute sa vie dans la situation — qui sera celle de bon nombre de penseurs du XVIIIe siècle — du philosophe qui cherche un roi. Conscient de la nécessité de combler le retard technique de la Russie. au bord de la mer. dès le seuil du XVIIIe siècle. Pierre manifeste pour la civilisation un enthousiasme de néophyte : pourquoi ne serait-il pas le bras séculier qui mettra en œuvre les grandes pensées de l'auteur de la Théodicée ? Leibniz. se proclamera « empereur » . peu reconnu. de constructions navales et d'architecture. cet emprunt à la titulature occidentale sera peu à. parles diverses chancelleries européennes. nouvelle capitale. Saint- Pétersbourg. travaillant de ses mains dans les ateliers et les arsenaux. . Il s'agit d'une expérience. renonçant au titre traditionnel de tsar. par des maîtres d'œuvre italiens et français. Une législation impérative s'efforce de mettre fin aux usages millénaires qui maintiennent les hommes dans les liens de la mentalité archaïque.domaine russe en dehors des intelligibilités communes de l'Occident. non sans résistance. en signe de la volonté nouvelle d'une ouverture au monde et d'un libre passage des idées et des marchandises. Pierre Ier. Bacon aurait approuvé une telle tentative et l'on conçoit qu'elle ait attiré l'attention et les espérances de Leibniz. et lui soumit ses projets académiques et encyclopédiques. Inlassable faiseur de projets pour l'amélioration du sort de l'humanité [127] selon les impératifs de la raison. il fait appel à des experts étrangers pour orienter son peuple dans la voie du développement économique et industriel.

et qu'il change par les manières ce qui est établi par les manières : et c'est une très mauvaise politique de changer par les lois ce qui doit être changé par les manières . Il note en 1748 : « Vers le milieu du règne de Louis XIV. (. comme il dit. L'Académie de Pétersbourg. Leibniz cite l'amélioration de la navigation fluviale et la construction des canaux » Ces projets. devait être une des questions disputées du siècle des Lumières. Bientôt il lui proposait de fonder une Société qui aurait la direction des études. » L'œuvre de Pierre. où Catherine II sera l'exécutrice des intentions de Leibniz. grâce à la rude volonté de Pierre et de ses successeurs. Il pensait qu'il serait plus facile de réussir dans un pays neuf qui offrait une table rase. plus que partout en Europe. et que ces peuples n'étaient pas des bêtes. ou pour interdire le port de la barbe. Les réalisations ne procèdent pas au même rythme que les idées. Parmi celles-ci. l'installation de bibliothèques. comme il le disait . il envoyait au tsar un mémoire sur l'organisation de l'enseignement en Russie.Il le revit à Carlsbad et à Dresde dans l'été de 1712. des missions et des entreprises scientifiques de tout genre. de laboratoires et d'observatoires. en une terre vierge pour la culture. où le pouvoir du souverain.) la Moscovie n'était pas plus connue en Europe que la Crimée . Il crut avoir trouvé en lui le souverain qu'il cherchait et rêvait depuis plus de trente ans. que ce soit dans le domaine de l'exploration géographique de l'Empire ou dans celui de la linguistique comparée. auront des suites dans le cours du siècle. » Mais il réprouve la manière forte employée par l'empereur pour modifier le genre de vie de ses peuples : « Lorsqu'un prince veut faire de grands changements dans sa nation.. Montesquieu reconnaît le grand bond en avant réalisé par la Russie en un siècle. a donc un caractère . aux eaux de Pyrmont et à Herrenhausen en 1716. Ce grand exemple. Il fut nommé par lui conseiller intime de justice le 1er novembre 1712. il faut qu'il réforme par les lois ce qui est établi par les lois. pour ses desseins. créée en 1724 par Pierre Ier. demeurés pour la plupart sans application immédiate. mais les idées peu à peu firent leur chemin. pouvait être considéré comme despotique. Dès 1708. est la réalisation d'un des vœux du penseur allemand.. « La facilité et la promptitude avec laquelle cette nation s'est policée a bien montré que ce prince avait [128] trop mauvaise opinion d'elle. » Pierre Ier a utilisé la force pour modifier le costume de ses sujets. de musées. peu avant sa mort. si raisonnable qu'elle apparaisse.

tel autre ne l'est pas au bout de dix siècles. L'auteur de l’Esprit des Lois se réfère à sa théorie des climats . quand il fallait commencer par faire des Russes . D'autres seront plus catégoriques encore dans leur réprobation de la Russie. » Il ne saurait être question de suivre Rousseau.« tyrannique ». Quelques-unes des choses qu'il fit étaient bien. Montesquieu ne peut approuver la réforme par des moyens arbitraires. apprenant que son ami Voltaire a entrepris de composer une vie du tsar. en leur persuadant qu'ils étaient ce qu'ils ne sont pas. » Jugement sommaire : Frédéric devait bientôt apprendre que la Russie. Comme Frédéric . lui notifie sa surprise et son mécontentement : « Dites-moi. Partisan du parlementarisme à l'anglaise. celui qui crée et fait tout de rien. en dépit de l'œuvre de Pierre le Grand. je vous prie. je voudrais même pouvoir ignorer qu'ils habitent notre hémisphère. La réforme autocratique opérait un retour à la nature des choses. Frédéric II. L'empire du climat est le premier de tous les empires . On lit dans le Contrat Social (1762) : « Tel peuple est disciplinable en naissant. La violence était inutile. il n'a point vu qu'il n'était point mûr pour la police .. [129] sur le terrain peu sûr de la psychologie des peuples. Dans un texte à peu près contemporain. des Anglais. » Explication peu satisfaisante : on ne voit pas pourquoi l'empire souverain du climat a dû attendre le règne de Pierre Ier pour manifester sa puissance. la plupart étaient déplacées. non plus que Montesquieu.. donnant les mœurs et les manières de l'Europe à une nation d'Europe. Pierre avait le génie imitatif . trouva des facilités qu'il n'attendait pas lui- même. Il a d'abord voulu faire des Allemands. Il a vu que son peuple était barbare. celle de Catherine II sinon celle de Pierre Ier. il l'a voulu civiliser quand il ne fallait que l'aguerrir.. de quoi vous avisez-vous d'écrire l'histoire des loups et des ours de la Sibérie ? et que pourrez-vous rapporter du czar qui ne se trouve dans la Vie de Charles XII ? Je ne lirai point la vie de ces barbares . la facilité de la transformation s'explique par le fait que les mœurs russes traditionnelles étaient devenues « étrangères au climat ». Jean-Jacques Rousseau manifeste à l'égard du peuple russe et de son impérial éducateur une analogue incompatibilité d'humeur. il n'avait pas le vrai génie. « Pierre Ier. il a empêché ses sujets de jamais devenir ce qu'ils pourraient être. considérée comme un pays incurablement sauvage. était susceptible d'entrer en ligne de compte dans la stratégie européenne. par suite des vicissitudes historiques. Les Russes ne seront jamais vraiment policés parce qu'ils l'ont été trop tôt..

l'apologiste résolu du tsar rénovateur. L'auteur du Contrat Social est un idéologue. avec l'appui du gouvernement de Pétersbourg. et j'entrerais en matière par faire connaître le créateur de tous ces prodiges. Voltaire dialogue avec son grand adversaire dans un article polémique du Dictionnaire philosophique. Certes Voltaire n'était pas désintéressé . et le plus vaste de l'univers. il a fait de la Russie une grande puissance . le génie baconien de Pierre justifie l'essor de la Russie. » On conçoit que l'auteur du Discours sur les Sciences et les Arts (1750) n'ait pas approuvé cette expansion culturelle française sur les bords de la Neva. qui s'est fait. dans la ville de Pierre le Grand et de sa digne fille. Rousseau prend position contre Voltaire. les conquérants et les législateurs de la Crimée et de vingt peuples différents . Néanmoins le mirage russe.de Prusse. la musique des Italiens. cette capitale de l'empire le plus reculé de l'Europe et de l'Asie.) Ensuite je dirais que tout cela est d'une création nouvelle.. Pierre Ier a été l'éducateur de son peuple . d'ailleurs. qui devait avoir. Mon dessein serait de donner ensuite une idée précise de tout ce que l'empereur Pierre le Grand a fait depuis son avènement à l'empire. année par année. Voltaire écrit : « Je commencerais par une description de l'état florissant où est aujourd'hui l'empire de Russie (. Soumettant le projet de son Histoire de Pierre le Grand à ses employeurs russes. y fait aimer votre éloquence . avait été avant lui celui de Leibniz et de Fontenelle. si mirage il y eut. il y a quarante ans. qui juge du haut de son ignorance une réalité qu'il ignore. auquel il attribue la création d'une Russie moderne. de même. leur souveraine a donné des lois à des nations dont le nom même était ignoré en Europe ». une seconde figure d'une grandeur quasi . la vraie grandeur de l'empereur se trouvant en bonne partie dans son œuvre culturelle. dans cette ville qui n'était. » L'auteur du Siècle de Louis XIV avait vu dans le génie du Grand Roi la raison suffisante de la floraison classique française . et le même goût naturel qui fait recevoir. expressément consacré à Pierre le Grand et Jean-Jacques Rousseau. l'Académie française. « ces mêmes Russes sont devenus les vainqueurs des Turcs et des Tartares.. la Russie impériale fut. ont pénétré jusqu'à. pour lui comme pour d'autres. Voltaire faisait honneur à ses confrères de la diffusion de leurs œuvres jusqu'aux lointains espaces russes : « Vos ouvrages. une mine d'or.. Comme ce texte le souligne. dans son discours de réception à.. Dès 1746. des conséquences importantes sur les destinées de la culture russe. qu'un désert habité par des bêtes sauvages : on y représente vos pièces dramatiques. messieurs.

par exemple la mort suspecte de son mari l'empereur Pierre III. Mais il faut distinguer entre cette activité intellectuelle destinée à. Le mythe de Catherine la Grande doit d'ailleurs fermer les yeux sur les désordres de sa vie privée. en principe. incarne l'unité de la sensibilité et de l'intelligence.mythique avait accédé. les cosaques entreront dans Paris parmi les armées coalisées. régnant sur un peuple sous-développé. Catherine II. Après le héros fondateur. sorte de Prométhée ou d'Hercule. l'exportation. la raison d'État l'emporte sur la raison tout court. et l'empereur de Russie sera l'un des principaux inspirateurs de la Sainte Alliance. . avec [130] une rigueur lucide et une volonté qui feront entrer la Russie dans le groupe des nations dominantes. Catherine gouverna en autocrate réaliste un peuple encore fruste. qui lui ouvre opportunément le chemin du pouvoir. C'est aussi une intellectuelle. et le comportement de la souveraine dans l'exercice du pouvoir. entre-temps. Les choses ne sont pas si simples. On pouvait prétendre ignorer le génie de Pierre le Grand dont le personnage demeurait grossier. combinaison destinée. Une vingtaine d'années après la disparition de Catherine. et même sur certains épisodes sanglants qui vont au-delà du désordre. Catherine. Pierre Ier apparaît comme un ingénieur des Arts et Métiers. recourant volontiers à la manière forte. Catherine est une souveraine rompue à toutes les disciplines du métier de roi. comme le manifeste son attitude à l'égard de la malheureuse Pologne. elle s'associe de toute sa curiosité et de toute sa bonne volonté au mouvement des idées parisien. et marqué d'un exotisme qui faisait de lui un paysan de la Neva. un technicien sorti du rang et qui n'oubliera jamais qu'il a travaillé de ses mains. Moins de quarante ans après la mort de Pierre le Grand. elle entend parachever l'occidentalisation de son empire. et maintenant à peu près les structures féodales traditionnelles. au trône de Russie. à régir la politique européenne. la volonté de justice associée à la vertu d'ordre. Dans sa diplomatie également. La physionomie de Catherine II est différente : cette Allemande est une Européenne qui traite d'égale à égal avec les meilleures têtes de l'Europe . qui régnera de 1762 à 1796. Catherine professe un libéralisme de pensée . Les velléités idéalistes que l'impératrice manifesta au début de son règne cédèrent bientôt devant la dure évidence des faits. reprendra son œuvre et l'accomplira. qui fait profession de respecter les valeurs de l'âge des Lumières et met beaucoup de coquetterie à se faire reconnaître comme un membre à part entière de l’intelligentsia européenne. figure féminine.

L'impératrice a tenté de faire passer les idées nouvelles dans les faits et dans les institutions. qui tend à donner une organisation rationnelle à un pays régi par la tradition et par l'arbitraire. puisque la volonté législatrice pouvait créer. en 1765. Ce texte. une existence juridique conforme aux exigences de la justice et de la vérité. À l'origine. qui menaça un moment de submerger l'empire. en l'absence d'un système d'instruction publique. La Russie offrait un terrain particulièrement favorable. elle entreprend de codifier les coutumes et règlements de toute espèce en vigueur dans l'empire. Le despotisme autocratique était un recours désespéré pour maintenir un minimum d'ordre parmi des populations composites occupant d'immenses espaces. Un épisode comme la révolte de Pougatchev (1773-1774). est le Nakaz ou Instruction à l'usage du groupe de travail qui vient de se réunir au . publié en 1767. Catherine se trouve en avance d'un âge mental par rapport à l'immense majorité du peuple qu'elle régit. mêle à l'insurrection agraire des thèmes mythico- religieux d'une nature archaïque. qui auront pour tâche d'élaborer la nouvelle législation. Staline mettra en œuvre un despotisme autocratique beaucoup plus absolu que celui de l'impératrice qui l'avait précédé sur le trône. à peu près à partir du néant. manifeste un peu plat en faveur d'une politique vertueuse et philanthropique. La population russe se compose pour 94 % de paysans illettrés. et incapables. elle ne s'est pas contentée de professer un amour platonique pour le libéralisme et l'humanitarisme. en dépit même de l'institution d'un système d'éducation nationale. en Suisse et même en [131] France. Au début de son règne. Il faut se garder d'accuser Catherine. Lectrice passionnée de Montesquieu et de Beccaria. et beaucoup plus sanglant. comme si elle avait joué un double jeu systématique. qu'elle admirait assez pour collaborer elle-même à une traduction du Bélisaire de Marmontel. Elle réunit une commission de délégués de l'empire. Deux siècles après Catherine. et l'on ne saurait contester son appartenance à. de céder aux impératifs de la raison. décidée à opérer un remembrement complet de l'espace social. Il était impossible de gouverner la Russie selon les voies et moyens qui prévalaient alors en Angleterre. Plus encore que son prédécesseur Pierre. La jeune souveraine agit en philosophe. Projet grandiose. Cette masse inculte est régie par une mentalité traditionnelle dont les principes directeurs associent confusément la magie et une religion primitive. l'Europe des Lumières. et rédige elle-même un recueil de principes dont doit s'inspirer cette assemblée. la bonne volonté de Catherine ne fait pas de doute. dont la plupart sont soumis au régime du servage.

encore une fois. latin. Parmi les principes en question. L'épreuve du pouvoir tempéra le libéralisme initial. on discuta. on se disputa. suppression ou du moins restriction de la peine de mort. quel que soit leur rang. Les hommes. L'autocratie de Catherine est une solution de rechange justifiée par l'impossibilité de régir selon les normes du libéralisme des peuples encore loin de posséder le sens de l'autonomie individuelle et des responsabilités civiques. » Il paraît injuste de conclure de cet échec à la mauvaise foi de Catherine. Ces grands principes n'eurent pas de suite : la commission dont ils [132] devaient inspirer les travaux ne put mener cette tâche à bonne fin. La nécessité est affirmée de la tolérance religieuse . elle encouragea dans une certaine mesure l'industrie et le commerce. pour mener à bien sa tâche. Catherine finit par congédier cette cohue : elle avait cru discerner chez les nobles des desseins qui l'avaient effrayée . Quant à la question agraire. La jeune souveraine tenait assez à son précis des droits du citoyen pour en faire composer une édition en quatre langues : russe. juste correspondance entre les délits et les peines. s'appuyer sur la noblesse. par la réforme de l'administration . figurent les thèmes fondamentaux de l'âge des Lumières. il faut admettre que les peuples de l'empire n'étaient pas mûrs pour entrer d'un seul coup dans un ordonnancement juridique conforme aux directives de Montesquieu et de Beccaria. Catherine fit de son mieux pour aider au développement de son pays. et l'impératrice proclame hautement que les souverains sont faits pour les peuples. un véritable « catéchisme civique. il est indiqué que l'« agriculture ne pourra prospérer là où l'agriculteur ne possède rien en propre » (article 295). on tint 200 séances. dont elle confirma les privilèges. recueil de 655 articles. « Voulez-vous prévenir les crimes ? Faites que les lumières se répandent » (article 245). largement diffusée en Occident. français. on lut 1 500 cahiers. et non les peuples pour les souverains.Kremlin. au dire de Lortholary. Mais elle dut. allemand. On peut déplorer que les bonnes intentions n'aient pas été suivies de bonnes réalisations. « La session se prolongea deux ans. Son . qui composent. Le fait que l'impératrice ait pu concevoir et publier une telle profession de foi est un signe des temps. doivent être considérés comme égaux entre eux. On trouve aussi dans le recueil le reflet précis des enseignements de Beccaria : condamnation de la torture. mais. La liberté est « le plus grand de tous les biens » (article 13). qui devait être lu chaque mois devant les députés » .

les services d'un certain nombre d'intellectuels de premier plan. qui restera pendant un siècle encore l'une des caractéristiques régressives de l'empire russe. dans les grands domaines. Non seulement. De la part de Catherine. en décor de théâtre. ils ont rédigé pour Catherine des écrits et des projets divers. Son œuvre réformatrice n'aurait été qu'une façade illusoire. Buffon lui-même n'a pas échappé à ses bienfaits. et . C'est parce qu'elle estime à ce prix leur amitié. faisait dresser sur son passage. en particulier dans le domaine français. comme si le génie politique pouvait traiter d'égal à égal avec le génie littéraire et scientifique. d'Alembert. La grande Catherine s'est attaché. si elle comble de ses présents ces intellectuels étrangers. que Potemkine. Louis XIV ne traite pas d'égal à égal avec Racine. soumises. On peut être choqué par le rôle que joue l'argent en cette affaire. Diderot et le mémorialiste Grimm. Les obligés de la souveraine se sont faits les propagandistes de sa pensée et de ses actions. Boileau ou Molière. mais ils se sont comportés à diverses reprises en agents de la cour impériale. les grands écrivains du siècle de Louis XIV ne se comportaient pas autrement à l'égard d'un souverain. et chacune des parties en présence tire de la relation ainsi établie des avantages qu'elle estime considérables. des pensions. [133] Il est pénible de voir les meilleures têtes du XVIIIe siècle français s'abaisser jusqu'à quémander de l'or. Allemand naturalisé parisien. pour les besoins de sa propagande. après la révolte de Pougatchev. Après tout. l'entreprise de séduction est menée de part et d'autre. destinée à abuser ceux qui n'y regardaient pas de trop près. il est vrai. parmi lesquels Voltaire. Dans le cas de l'impératrice. elle ne fit rien pour améliorer le sort des masses rurales. il s'agit d'un usage libéral des ressources dont elle dispose . des fourrures. la flagornerie est à double entrée . le favori de la souveraine. celui de leur pays. Albert Lortholary a fait grief à Catherine d'avoir. des bijoux. ce n'est pas à proportion des services qu'ils peuvent lui rendre.principal échec se situe dans le domaine de la politique agraire . Entre Catherine et ses correspondants français. qui était. elle a entretenu avec eux une correspondance active. Elle les a couverts de son argent et de ses cadeaux . au statut du servage. acheté les intellectuels occidentaux. en échange des bons et loyaux services rendus à la propagande russe. à la manière des faux villages. afin de la persuader que tout allait pour le mieux dans le monde paysan.

c'est-à-dire en un temps où elle ne peut plus compter sur les « louanges » du sage de Ferney. Ces achats sont des achats réels : les livres et les papiers des écrivains français prirent effectivement le chemin de Pétersbourg. aux yeux des autorités de son propre pays. où ils demeurent toujours comme une partie particulièrement précieuse du patrimoine de l'État russe. elle suggère de poursuivre le travail sous sa protection. finalement. elle a . pour l'expédier [134] en Russie . qu'elle reproche à Grimm de ne pas s'être emparé de la dépouille de celui qu'elle considère comme son maître. tout en lui laissant sa vie durant la jouissance de ses livres. qui a fait de bonnes affaires. Catherine acheta la bibliothèque de Diderot. par exemple à Riga. elle achètera aussi très cher la bibliothèque de Voltaire après sa mort. Lortholary commente : « C'était donc 66 000 livres que valait finalement à Diderot une bibliothèque prisée 13 000 et quelques livres. victime de l'intolérance des autorités françaises. C'est Catherine.les sommes qu'elle verse ont le sens d'un signe de reconnaissance et de révérence à l'égard des valeurs de l'esprit. Citoyenne du monde intellectuel. Catherine l'avait payée cinq fois son prix. dont Grimm va négocier l'achat. ainsi que sa bibliothèque. ». elle est tellement outrée par les mesquineries des autorités religieuses à l'occasion de ses funérailles. Elle fait tenir une somme de 5 000 livres à la malheureuse famille Calas. et sans doute était-elle seule en son temps à estimer à leur juste prix les trésors qu'elle achetait. dans un territoire relevant de son autorité. Catherine appartient du meilleur de son être à l'espace mental des Lumières . elle a décidé de faire construire dans le parc de Tsarkoïe Selo une réplique de Ferney : elle y placera le buste du grand homme. Par ailleurs. » On peut tout au moins en conclure que l'impératrice estimait à très haut prix les louanges d'un homme qui. D'autres gestes de la souveraine attestent sa pensée profonde. de diriger l'éducation de son fils. « pour elle. on la remboursa en louanges . Elle fait proposer à d'Alembert. Mais le placement était bon : elle avait payé en écus.. On ne peut méconnaître ici l'expression de sentiments non réductibles à des calculs intéressés. il ne lui était pas possible d'entraîner d'un seul coup avec elle la masse immense de la Sainte Russie traditionnelle sous l'obédience des nouvelles valeurs. qui n'acceptera pas. n'était qu'un dangereux suspect. Et lorsque meurt Voltaire.. si Catherine achète les livres de Diderot vivant. Lorsque l'entreprise de l’Encyclopédie se heurte en France à des difficultés qui paraissent insurmontables.

soit en les écrasant (. Comme l'écrit d'Alembert à Voltaire. Ils ont pu contribuer ainsi à une propagande favorable aux intérêts russes en France. pour venir ensuite refluer de là contre ses persécuteurs. Mais inversement Catherine a contribué à relever le crédit des intellectuels français dans leur propre patrie .. non plus que la réciprocité qui la lie aux philosophes : « Entre l'impératrice et eux se noue une sorte d'alliance. En fait l'alliance profite aux deux parties.. Vous voyez que la philosophie commence déjà très sensiblement à gagner les trônes. et ses correspondants n'ont pas manqué de l'utiliser à cet effet. et adieu l’infâme pour peu qu'elle en perde encore quelques-uns. L'authenticité philosophique du personnage de Catherine ne fait pas de doute. la reine de Suède a continué. « il faut faire servir les offres qu'on nous fait à l'humiliation de la superstition et de la sottise . Catherine n'est pas à elle seule toute la Russie. par son exemple. à la ressemblance de la face la plus éclairée de la souveraine qui les honorait de son amitié. elle a facilité la diffusion des Lumières en une région du monde où elles se trouvaient loin d'être reconnues d'utilité publique. fera peut-être mieux encore » ... il faut que toute l'Europe sache que la vérité. trouve un asile chez des souverains qui auraient dû l'y venir chercher. est prête à se réfugier dans le Nord de l'Europe. Elle a donc été un auxiliaire précieux pour la propagande philosophique. Les « philosophes » aident Catherine et la Russie à vaincre les préventions de l'Occident. Ceux qui ne voyaient son pays qu'à travers elle ont imaginé une nation. et que la lumière. tout en se jouant un peu la comédie. L'impératrice philosophe est la . » Au moment où la Russie s'élève au rang politique et diplomatique [135] des grandes puissances européennes. persécutée par les bourgeois de Paris. l'idéologie des Lumières permet l'établissement de relations culturelles entre la France des philosophes et la cour de Pétersbourg.). Mais la solitude en son pays de l'impératrice de bonne volonté est l'attestation de la capacité de progrès inhérente à l'individu.dû gouverner en impératrice russe. chassée par le vent du Midi. Catherine prête dans leur lutte son nom et son autorité. Votre illustre et ancien disciple (Frédéric II) a commencé le branle. soit en les éclairant. mais la distance facilite bien des choses. et un gouvernement. Ce texte souligne l'importance stratégique de Catherine II dans la géographie intellectuelle de l'Europe des Lumières. Catherine les imite tous deux. et l'on se rend de très réels services. À ses alliés. Elle se relâche le jour où l'on n'a plus besoin les uns des autres. Sur bien des points l'entente est plus apparente que réelle.

c'est le plus souvent contre un « sous-despotisme ». Son régime de monarchie élective lui permet de se choisir souvent des souverains étrangers qui maintiennent le contact avec leurs nations d'origine. En fait. Telle est la signification de l'exemple russe : « Qu'est-ce qui avait permis à la Russie des progrès si rapides ? Ses despotes éclairés. les autres s'en accommodant sans réserve. on porte ses hommages aux despotes. les uns la regardant comme un expédient provisoire. Quand on déclame contre le despotisme. un cas particulier. Cette situation paradoxale . pare de toutes sortes de séductions un certain despotisme. dans la communauté occidentale. Mais elle subit l'influence de la Renaissance et de la Réforme. L'œuvre de Pierre le Grand. soigneusement interprétée et retouchée. s'imposant à l'attention et à la réflexion de tous ceux qui se préoccupent des destinées de la communauté humaine. LA POLOGNE Le cas de la Pologne est fort différent de celui de la Russie : la Pologne. éveille le désir d'une expérience française plus ou moins analogue et fraie les voies au despotisme jacobin.preuve vivante de la puissance organisatrice de la raison. Néanmoins la Pologne représente. habitue à en voir le côté bienfaisant. à condition que la « philosophie » l'éclairé. dont elle constitue une sorte de marche frontière. » Un tel jugement souligne la valeur de l'expérience russe dans le contexte mental de l'Occident à l'âge des Lumières. de Catherine (comme celle de Frédéric). L'Europe avec la Russie ne sera jamais plus ce qu'elle était lorsqu'elle s'inscrivait tout entière dans les limites de la Romania millénaire. L'Est européen. le despotisme de ceux qu'on nomme les « sous-tyrans ». dont elle conserve les structures féodales plus longtemps que la plupart des autres pays d'Europe. appartient de bonne heure à la sphère d'influence de la Romania. C'est vers cette solution que se tournent de nombreux « philosophes ». est le meilleur instrument de progrès. de tradition catholique. ou plutôt un cas pathologique. Déjà Louis XIV avait montré ce que peut le pouvoir absolu. L'histoire de Pierre et de Catherine le confirmait : le despotisme. Elle s'intègre à la civilisation médiévale. puis napoléonien . jusque-là exclu de la république des esprits. y fait une entrée subite et retentissante.

perte d'autant plus déplorable.. par conséquent. Ce diagnostic définit le mal de la Pologne : c'est celui d'un pays incapable de traverser le seuil critique séparant l'adolescence féodale de la maturité en matière de gouvernement et d'administration qui constitue une puissance moderne. Quant à la situation économique. et l'armée. La noblesse. gibier. la disparition totale [136] de l'État polonais. pâturages. Le corps de la nation est dans la servitude (. laines. minéraux .finira. conservait jalousement ses privilèges traditionnels. miel. l'abondance et la pauvreté (. qui en emprunta les éléments aux écrits de l'abbé Coyer (1707-1782). « la Pologne telle qu'elle est aujourd'hui dans le moral et dans le physique présente des contrastes bien frappants : la dignité royale avec le nom de république. roi de Pologne en exil. et tout ce qu'il faut pour l'enrichir : blés. en dépit d'efforts désespérés des intéressés pour y remédier. L'article Pologne de l’Encyclopédie donne une bonne analyse du malaise polonais. par entraîner. Élu par les nobles. des traits informes de la république romaine avec la barbarie gothique.) Cet État. ne compte que cinq millions d'habitants. cependant l'Europe n'a point de peuple plus pauvre (. et gendre de Louis XV.. cuirs. grains. écrit Jaucourt. qui représentait près du dixième de la population. tout y appelle un grand commerce et le commerce ne s'y montre pas (. démembré sous la pression des convoitises de voisins trop puissants. salines. due à Jaucourt. l'aristocratie lui refusant jalousement les moyens de mettre en œuvre une politique nationale.) Le comble de l'esclavage et l'excès de la liberté semblent disputer à qui détruira la Pologne .) Enfin ce royaume du Nord de l'Europe use si mal de sa liberté et du droit qu'il a d'élire ses rois qu'il semble vouloir consoler par là les peuples ses voisins qui ont perdu l'un et l'autre de ces avantages ».. plus grand que la France... pour les mêmes raisons. confident et familier de Stanislas Leszczynski. le roi disposait surtout de prérogatives honorifiques. à la fin du XVIIIe siècle. et laisse la quatrième partie de ses terres en friche... « La nature. poissons. peu nombreuse et mal équipée.. Les finances étaient réduites à fort peu de chose.) La terre et l'eau. bestiaux. elle demeurait d'une grande médiocrité. reconverti en roi de Lorraine. empêchant l'institution d'un pouvoir centralisé. Selon Jaucourt. » .. a mis dans cet État tout ce qu'il faut pour vivre. Il y avait une nation polonaise. cire. métaux. la noblesse peut tout ce qu'elle veut. terres excellentes.. mais cette nation n'avait pas la sagesse et la volonté nécessaires pour s'organiser en forme d'État. des lois avec l'anarchie féodale.

grâce à une limitation correspondante des prérogatives de la diète nobiliaire. l'oppression de tous » . parce que « les paysans sont esclaves de la noblesse » . a-t-on dit . De la même année datent les Considérations [137] sur le Gouvernement de la Pologne et sur sa réformation projetée. A la fin du règne. Mably donnera à son tour un essai intitulé Du gouvernement et des lois de la Pologne. soucieux de diagnostiquer le mal et d'indiquer des remèdes. Montesquieu avait déjà signalé. Un mouvement de pensée justifiant des tentatives de réformes caractérise la période qui suit l'élection au trône de Stanislas Auguste Poniatowski (1764). et sous la pression des circonstances. dernier souverain de l'ancienne Pologne. Un peu plus tard. Le domaine polonais devient ainsi l'enjeu d'une expérience de pensée qui mobilise les ressources intellectuelles de l'âge des Lumières. organe de l'école physiocratique. où la bourgeoisie et la paysannerie se verraient reconnaître une existence légale. Le roi s'efforce de réaliser des modifications constitutionnelles assurant à son gouvernement de véritables pouvoirs en matière de politique intérieure et extérieure. la « Diète de quatre ans » (1788-1792) et la Constitution du 3 mai 1791. « la première constitution écrite en Europe ». On voit ainsi se développer une littérature sur le thème polonais. et qui mourra en exil à Pétersbourg en 1798. publient en 1770-1771 des Lettres historiques sur l’état actuel de la Pologne et sur l’origine de ses malheurs dues à l'abbé Baudeau . après avoir assisté à la fin tragique de l'indépendance polonaise. de même. Ce travail législatif s'accompagne d'une tentative de codification du droit civil et pénal. dans l’Esprit des Lois (1748). ces Lettres paraîtront en volume en 1772. Cette situation paradoxale devait attirer l'attention des théoriciens de la politique. en 1781. et ce qui en résulte. de Jean-Jacques Rousseau. Les Polonais n'avaient pas attendu l'intervention des experts étrangers pour prendre conscience des maux dont ils souffraient. La Pologne est « l'homme malade » de l'Europe au XVIIIe siècle . porté au pouvoir par l'influence russe. entretenue par les puissances voisines. certains défauts majeurs des institutions polonaises : l'aristocratie de Pologne était à ses yeux « la plus imparfaite de toutes ». Les Éphémérides du citoyen. « l'indépendance de chaque particulier est l'objet des lois de Pologne . dans le contexte historique des guerres de la Révolution française . s'efforcent de définir un État moderne et centralisé. est une source de convoitises qui mettent en question sa survivance même. en l'absence d'un État digne de ce nom. d'une esquisse de réforme . son impuissance.

en polonais et en français. pour définir un système politique inspiré des meilleurs exemples d'Angleterre et de France. Mais dans la géographie culturelle de l'Europe au XVIIIe siècle. au meilleur sens du terme. par l'abolition du servage et de la corvée. L'indépendance polonaise ne sera bientôt plus qu'un souvenir. Un régime semi- parlementaire limitera l'influence de la haute aristocratie. une combinaison des exigences du christianisme et de celles de la raison. De cette méditation devait sortir un ouvrage intitulé La Voix libre du citoyen. Humaniste couronné. il finit paisiblement ses jours comme souverain du duché de Lorraine. et le partage des grands domaines en parcelles confiées à des fermiers indépendants. Sa cour. sut être. incarnée par la figure sympathique de celui qu'on a appelé « le bon roi Stanislas » (1677-1766). Stanislas Lesczynski. en 1704 et en 1733. Le but est de restreindre autant que faire se peut les privilèges exorbitants de l'oligarchie nobiliaire. Pour faire échec à l'arbitraire des magnats. Deux fois élu roi de Pologne. Les tribunaux protégeront les paysans contre les seigneurs. au milieu des convulsions de l'agonie nationale. constitutions et projets gardaient un caractère utopique : il était trop tard. Réformes. mais publié. Beau- père du roi de [138] France Louis XV depuis 1725. à l'échelle réduite de ses domaines. il y fonda une Académie. et les richesses excessives de l'Église seront placées sous une administration qui leur permettra de contribuer au bien de l'État. fut un centre de réflexion autant que d'action . en 1749. et une espérance. roi d'un duché. à l'usage de la Pologne. Stanislas propose un ensemble assez hardi de réformes de structure. il faut faire une place à une Pologne en exil. Cet aventurier de la politique fut aussi un aventurier de la pensée et de la culture. Il convient d'améliorer la condition de la paysannerie. à la fois polonaise et lorraine. de beaucoup la plus nombreuse. les fonctions publiques devront être électives et salariées. en confiant le pouvoir effectif à la noblesse moyenne. Un ensemble de dispositions s'efforce de remédier à l'incohérence des pouvoirs dans l'État polonais traditionnel .économique et de projets pour la création d'une armée nationale. qui lui fut attribué à titre de compensation en 1736. un monarque éclairé selon l'idéologie du temps. Cet essai se propose de réaliser. daté rétroactivement de 1733. à Lunéville. et sut grouper quelques libres esprits qui l'aidèrent à méditer sa double expérience. il fut deux fois évincé par l'hostilité du gouvernement russe. . sans supprimer le privilège abusif du liberum veto.

n'ayant pour tout revenu que deux millions de livres de France. l'expansion à l'Ouest. jusqu'aux confins de la Chine et de la mer du Japon. Ce prince aura laissé en Lorraine des monuments de toute espèce : aucun n'y sera aussi durable que sa mémoire. Protégé de Stanislas. au contraire. on les voit en parcourant la Lorraine. vivant cependant avec toute la décence [139] royale et ayant toujours de l'argent de reste pour faire le bien. mais cette consultation ne fut pas sans effet en Pologne même. Le bon roi Stanislas. puis la colonisation du domaine sibérien seront. C'est là qu'on voit avec étonnement tout ce que ce philosophe a su faire avec si peu de moyens. Cette expansion à l'Est demeurera une entreprise russe . les dissertations fort libres d'esprit Sur le mot patrie et Sur la nature du peuple fourniront au chevalier de Jaucourt les éléments des articles Peuple et Patrie dans l’Encyclopédie. au-delà de l'Oural. Du même Coyer. l'abbé Coyer sert d'intermédiaire entre la France et la Pologne. caractéristique du milieu intellectuel de Lunéville. en particulier par sa Vie de Jean Sobieski (1761). La conquête. incarnation polonaise et lorraine de la douceur de vivre. Le mémorialiste Grimm observait que « les meilleurs ouvrages de Stanislas ne sont pas imprimés . et la science d'employer l'argent la plus utile qu'un souverain puisse acquérir » . combine les efforts de diverses puissances . plus on sent que l'économie est la première vertu d'un roi. Plus on réfléchit. La Voix libre du Citoyen n'était qu'un projet utopique . Le livre demeure le signe d'un état d'esprit. tout au long du XIXe siècle. où Stanislas Auguste Poniatowski. L’EXPANSION VERS L’OUEST: LES ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE Avec l'entrée de la Russie dans l'Europe. Philosophe chrétien et philanthrope couronné. l'une des préoccupations majeures du gouvernement des tsars. roi en exercice. l'Occident voit s'ouvrir d'immenses espaces. Stanislas s'efforça de gouverner selon ses principes le royaume en miniature qui lui était échu. s'inspirera des vues de son collègue détrôné. mérite une place d'honneur dans la galerie des portraits du XVIIIe siècle. en direction de l'Amérique. vers le Caucase et l'Asie Centrale. affirmateur des vertus de philanthropie et d'utilitarisme. qui diffuse dans l’intelligentsia parisienne le thème des « libertés polonaises ».

L'Océan reste infiniment plus pénétrable que la terre . » Cette « perméabilité relative de l'Océan » contraste avec la lenteur des communications terrestres. dans la mesure où la prépondérance s'exerce d'Est en Ouest. compliquée par le mauvais état des routes. puisqu'il ne mettait que 35 jours pour franchir l'Océan inconnu qui séparait les Canaries des Antilles. un Extrême-Occident où les métropoles. un échantillonnage assez complet des nationalités de l'Ancien. « Dès son premier voyage. C'est parce que l'Amérique fut créée par une Europe divisée elle-même par le schisme religieux qu'une partie a été marquée d'une façon indélébile par l'empreinte catholique (et ibérique).européennes. Les rivages de l'Atlantique font partie d'un même espace politique et économique. vers le milieu du XIXe siècle . résumant les vues de Whitaker : « L'Amérique latine et l'Amérique anglaise forment les deux côtés d'un « triangle Atlantique » dont l'Europe est le troisième. dans l'Antiquité. Les conditions ne seront vraiment modifiées qu'avec la généralisation des lignes de chemin de fer. mais le perfectionnement de la navigation à vapeur rétablira un nouvel équilibre entre les moyens de transport. exportent leurs valeurs discordantes et les conflits qui les divisent. espace dissymétrique. Christophe Colomb réalisait une sorte de record. Le domaine maritime. les choses ne changèrent guère. une frontière où la civilisation se trouvait confrontée avec le vide. Pendant les trois siècles suivants. au profit de l'Europe. jusque-là infranchissable. les obstacles naturels des coupures géographiques et les cloisonnements imposés parles frontières politiques et douanières. Si l'Atlantique avait été. Les cinquante millions d'émigrants débarqués dans les seuls États-Unis au cours du XIXe siècle représentent dans le peuplement du Nouveau Monde. Les « lumières » qui rendirent à. devenait une voie de communication privilégiée. Cette évolution est . environ 6 000 kilomètres. le voyage inaugural de Christophe Colomb devait modifier la situation d'une manière irrévocable. Ce caractère projectif du domaine américain est mis en lumière par Godechot et Palmer. L'Océan relie l'Ancien Monde et le Nouveau bien plutôt qu'il ne les [140] sépare. grandes importatrices des richesses d'outre-mer. La colonisation constitue. Sur terre. apportèrent pour la première fois aux Amériques une certaine uniformité dans les idées et les valeurs. il eut fallu trois ou quatre mois pour parcourir la même distance. la culture européenne son uniformité en oblitérant le clivage protestant-catholique. tandis que l'autre prenait un aspect protestant (et anglais).

entraîna le recours à la main-d'œuvre africaine importée pour la mise en valeur des richesses des pays neufs. . avec les Indiens de l'Amérique du Sud et les tribus Peaux Rouges d'Amérique du Nord tourna tout de suite à. une Nouvelle-York. comme si l'imagination géographique. comme d'ailleurs une Nouvelle-Écosse. en vertu d'une exigence qui devait laisser des traces abondantes dans la toponymie. représentent tout au plus l'exception qui confirme la règle. une place non moins importante doit être faite aux conquérants du rêve et de la foi. poussés par la soif de l'or et de la gloire. où il leur était loisible de domicilier leurs intérêts et leurs rêves. une Nouvelle Orléans. Sans doute les Occidentaux ont-ils rencontré des populations indigènes. Les Terres-Neuves seront la seconde chance des hommes d'Occident. En dépit de cette limitation. étant donné la disparité technique des camps en présence. parvenue à bout de course. s'il arriva parfois à quelque Huron de franchir l'Atlantique et de découvrir l'Europe. Il y eut outre-mer une Nouvelle-Espagne et une Nouvelle-Grenade. » Le caractère projectif du Nouveau Monde est un aspect du phénomène égocentrique de la colonisation. un Nouveau-Brunswick. A côté des conquistadors qui partent pour les îles ou pour les terres fermes. soit à leur asservissement. L'insuffisance des autochtones survivants à la conquête. en lesquelles ils découvraient une présence d'autrui. En sens inverse. La découverte du monde.fondamentalement d'origine européenne . elle aura marqué les Amériques d'une empreinte ineffaçable. soit à leur expulsion des territoires où ils avaient vécu jusque-là. Les Occidentaux ne voulurent voir dans les pays conquis que des terres vierges. ce sera pareillement pour y découvrir une Nouvelle-Zélande [141] ou une Nouvelle-Calédonie. le thème du Nouveau Monde est lié à l'idée d'un nouveau départ pour des expériences différentes. une Nouvelle-Angleterre et une Nouvelle-France. l'épreuve de force qui. se trouvait à bout de ressources et ne pouvait que revenir à son point de départ. qui paraissait devoir être une recherche de l'Autre. Le premier mouvement était de retrouver l'ancien monde dans le nouveau. revues et corrigées par les philosophes. de telles tentatives de débarquement. Lorsque les navigateurs entreprenants se risqueront jusqu'aux antipodes. aboutit soit à l'extermination des natifs. Mais cette confrontation avec les Caraïbes des Antilles. la traite des Noirs ne disparaîtra que peu à peu . un retour au Même. aboutit ainsi à. Interdite par le congrès de Vienne en 1815. trop peu nombreux ou trop peu dociles.

) que la justice et l'intérêt commun soient respectés partout (.partis pour ne plus revenir. selon l'exigence de son nom. L'Amérique représenta l'Europe future. « s'il n'est pas possible de constituer un pays de façon (. de loin. à la demande de Lord Ashley. nuisible même. on retrouve dans ce texte les thèmes fondamentaux chers à l'auteur de l’Épître sur la Tolérance. Par delà. pour William Penn et ses Amis. l'Amérique sera une terre d'espérance. Les Puritains de la Mayflower ont quitté l'Europe ingrate et impie pour faire de la Nouvelle-Angleterre une Nouvelle-Jérusalem . C'est une grande question de savoir. irréalisable dans le vieux pays où les autorités font obstacle au libre déploiement de la fidélité au Christ . Chacun se plaît à domicilier outre- mer ses rêves : plus loin que les Amériques. et décidés à domicilier la justice et la vérité sur la terre des hommes. l'épaisseur protectrice de l'Océan. qui restitue en terre américaine le nom d'une des premières cités chrétiennes d'Asie Mineure. futur comte de Shaftesbury. ainsi mise au service de l'épistémologie politique et sociale. Ainsi « l'idée de l'Amérique devient un des leviers des sciences sociales.. écrivait Mirabeau en 1788. Dans les Réductions du Paraguay. les Européens devinrent plus conscients de leurs propres institutions — et du caractère irrationnel. les Jésuites instituent un paradis pour indigènes. Et lorsque le sage Locke. Philadelphie. Dans l'histoire de l'Occident. Avec l'ère révolutionnaire. colonie nouvellement établie. Faisant contraste avec une Amérique idéalisée. en 1669.. de ces institutions. des Traités du Gouvernement et du Christianisme raisonnable. La Liberté et l'Égalité furent désormais considérées comme faisant partie de l'avenir. apparaissaient libres de toute aliénation préalable. semblaient telles. réglementé selon les normes ignaciennes. L'utopie pouvait y déployer à même le sol sa nostalgie de l'absolu. Bougainville découvrira une Nouvelle-Cythère qui enchantera en France certains esprits dont les aspirations n'ont rien de commun avec celles des Puritains et des Quakers. rédige un projet de constitution pour la Caroline. La Caroline sera un laboratoire expérimental pour la vérification des idées libérales.) sans qu'il faille se soumettre à un imbécile que son rang et son éducation rendraient .. qui commença dans les colonies britanniques vers 1770. la cité de l'amour fraternel. cette fonction utopique a toujours été reconnue à l'Amérique. ce qui auparavant était considéré comme une utopie [142] devint un programme politique. devra être. La domiciliation en terre américaine donne aux projets politiques un coefficient de réalité qui fait défaut aux Atlantides imaginaires. Les terres vierges ou qui du moins..

victime des remous suscités dans son pays par les événements de Paris. la menace militaire oblige les colons anglo-saxons. ne se sensibilisera qu'avec retard aux idéologies de la liberté . c'est l'Amérique anglo- saxonne et protestante qui incarne le projet de l'émancipation. j'ai cherché une image de la démocratie elle-même (. à se reposer sur la protection de l'armée et de la marine d'Angleterre.) J'ai voulu la connaître. L'Amérique « latine ». franchit la mer en 1774 . ce que nous pouvions espérer ou craindre d'elle . bientôt suivie. Alors la France. quand la nature l'aurait fait pour être autrement. déçus. dans l'Amérique. j'ai vu plus que l'Amérique.. La décolonisation en question est une décolonisation des colonisateurs et non pas des colonisés . les Peaux-Rouges autochtones et les Africains importés . imitant le sommeil dogmatique de l'Espagne et du Portugal. Là. La Fayette et Chateaubriand. que. L'élimination politique de la France américaine en 1763. chimiste. du moins. prendra le parti des Insurgents. et la Louisiane au Sud. Au XVIIIe siècle. pris en tenaille entre le Canada. » Cette fonction quasi-messianique de l'Amérique dans le devenir de l'Occident respecte. Quelques dizaines d'années plus tard. Joseph Priestley. entre le Nord et le Sud.tel. L'Amérique ne cessera de s'offrir comme un déversoir pour le trop-plein des idées et des hommes qui ne trouvent pas leur place dans la vieille Europe . ne fût-ce que pour savoir. le jeune Tocqueville ira déchiffrer là-bas l'avenir de l'Europe. écrit-il. « J'avoue. Le genre humain fait cette grande question aux États-Unis d'Amérique » . exilés et proscrits prendront par vagues successives le chemin de l'Atlantique. Thomas Paine. est la condition de possibilité pour l'indépendance des colonies britanniques. Aussi longtemps qu'il existe. dans l'Extrême-Occident une Nouvelle-France reliée à l'ancienne.. elle en recevra la leçon des valeurs démocratiques. [143] Du même coup. en bonne logique stratégique. historien et théologien. parmi bien d'autres aventuriers inconnus. au Nord. Ce premier exemple de décolonisation demeure un débat entre Occidentaux. aussi se manifeste l'influence de la projection européenne. par le renoncement de Paris à la Louisiane. participant en terre d'Amérique à la croisade pour les Droits de l'Homme. Volney et Dupont de Nemours iront y porter leurs rêves. et y donnera un nouvel essor au christianisme unitaire. théoricien de la révolution américaine et de la révolution française. un décalage analogue à celui qu'on observe en Europe. Nouvelle Frontière des espérances politiques et sociales. qui n'a plus rien à perdre et cherche sa revanche. reportera lui aussi ses espérances outre-Atlantique en 1794.

attaché aux doctrines physiocratiques et passionné de tolérance. Elle n'oppose pas les colons britanniques appuyés par les Français d'une part.ne sont pas concernés. née de l'Europe. a trouvé le texte qui servira de point de ralliement pour les âmes en quête d'une foi nouvelle. puis la Déclaration d'Indépendance. Si les idées qu'il y exprime. elle oppose en Angleterre les whigs. de Louis XVI. libéraux. présente une somme passionnée de l'histoire de la colonisation. Commentant la Déclaration d'Indépendance. La crise américaine est une crise de la conscience occidentale. donne une origine et une vérité nouvelles aux idées qu'elle a reçues. La Déclaration des Droits de Virginie (1er juin 1776). et les tories : le docteur Johnson fulmine contre les colons. sont peu originales. L'épreuve de force en Amérique est donc dès lors une expérience de pensée. le grand ouvrage de l'abbé Raynal et de ses amis. et les Anglais d'autre part. Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes. Elle était. Jefferson la magnifie. Dès 1770 d'ailleurs. la cause des Insurgents est celle des Lumières . en 1774. il en fait un produit de la sagesse et de la volonté humaines (. dont on attend un renouveau politique.. « race de convicts » . [144] . hostile à l'église établie. elle bénéficie des espérances suscitées par l'arrivée au trône. sont des moments dans l'histoire de la pensée occidentale. de la pratique et de la sentimentalité. un résultat des circonstances. dont la diffusion fut considérable. Leur statut ne sera modifié en rien par le nouvel ordre des choses. L'Amérique. il en change le sens. la Déclaration d'Indépendance reste pourtant un document capital pour l'histoire des idées. des notions hardies et nouvelles » . En France. Cet énorme travail.) Ce Virginien philosophe.. pénétré du culte de la Raison. Elle fait passer du domaine de la spéculation et de la polémique dans celui de la croyance populaire. en somme. Bernard Fay souligne que « la liberté de fait dont jouissaient les colons anglais provenait autant de leur isolement que de droits acquis et de chartes reconnues. conteste la légitimité des empires coloniaux pour des raisons économiques autant qu'humanitaires. Elle divise entre eux les Anglo-Saxons d'Amérique. dont une grande partie est consacrée à l'Amérique. venues de Locke et des philosophes français. qui trouvent dans le doctrinaire Burke un de leurs défenseurs. partagés entre Insurgents et Loyalistes . déiste. le 4 juillet suivant.

L'Amérique anglo-saxonne n'a pas donné à l'Occident seulement ce texte-clef de la maturité politique. L'Amérique nous a donné cet exemple. « Le genre humain. puisse les lire dans l'exemple d'un grand peuple. Il apprend que ces droits sont partout les mêmes. A ces figures. caractéristiques d'un certain capitalisme moderne. ami et correspondant des Idéologues. des mœurs et des constitutions (. elle lui a proposé l'exemple de ses Pères Fondateurs. diplomate efficace. le plus parisien des Américains. Mais il ne suffit pas qu'ils soient écrits dans les livres des philosophes et dans le cœur des hommes vertueux. Dans aucune nation. ignorant ou faible. Montesquieu les a retrouvés et les lui a rendus (Voltaire). En 1782. il en est un de Condorcet. charge l'Académie de Lyon de décerner un prix de 1 200 livres à un mémoire portant sur le thème suivant : « La découverte de l'Amérique a-t- elle été utile ou nuisible au genre humain ? S'il en est résulté des biens.. avait perdu ses droits. cet essai fait le point de l'opinion éclairée à la veille de la Révolution. ni conservés dans une intégrité si parfaite (. quels sont les moyens d'y remédier ? » Les réponses voient dans l'esclavage et l'intolérance les plaies du nouveau continent. l'abbé Raynal. ils n'ont été si bien compris.). mais soulignent que la révolution américaine ouvre une ère nouvelle. intitulé : Influence de la révolution d’Amérique sur les opinions et la législation de l’Europe. il convient d'ajouter celle de Benjamin Franklin (1706-1790). écrit Condorcet. il faut que l'homme.. projection de l'Europe. L'acte qui a déclaré son indépendance est une exposition simple et sublime de ces droits si sacrés et si longtemps oubliés. Cette présence des États-Unis en Europe se fait sentir dès la fin du siècle..) Le spectacle d'un grand peuple où les droits de l'homme sont respectés est utile à tous les autres. où des hommes comme La Fayette et Thomas Paine assurent la liaison entre l'idéologie de la révolution américaine et celle de la révolution française. quels sont les moyens de les conserver et de les accroître ? Si elle a produit des maux. malgré la différence des climats. qui venait de publier un essai intitulé Tableau et Révolution des colonies anglaises de l'Amérique septentrionale (1781). Franklin incarne un humanisme pragmatique et le goût de la libre entreprise.. démocrate et homme du monde. définisseur de l’american way of life dans ses Almanachs du Bonhomme Richard.. C'est ainsi que les États-Unis d'Amérique. firent apport à la communauté occidentale d'une personnalité ethnique. Rédigé entre 1787 et 1789. » Sans . un Washington. originale et neuve. Parmi ces textes. Savant et sage.. un Jefferson.

« le plus grand événement sans doute de notre globe. et qui fut un membre actif de la Société des Amis des [145] Noirs. C'est encore. dans l’Essai sur les Mœurs. au siècle des Lumières. déplore ce caractère régressif. le lieu de la plus haute concentration d'intelligence. Encore la suppression de l'esclavage ne réglera-t-elle pas le problème noir. l'importance de la découverte de l'Amérique. au cours du XIXe siècle. L'exemple américain est pour Condorcet le meilleur argument à l'appui de la thèse de la perfectibilité des hommes par l'avancement des Lumières. pour les Européens. l'Amérique va devenir. l'Europe est encore le centre de gravité du monde humain. Création géographique. dont une moitié avait toujours été ignorée de l'autre. comme disait Condorcet. le temps de la bonne conscience et du contentement de soi. Mais il faudra encore beaucoup de temps avant que le poids de l'Amérique prenne en Occident une importance décisive . Au XVIIIe siècle. L'Occident. mais deux siècles s'écouleront avant que cette croissance des ailes fasse de la Russie et des États-Unis les puissances prépondérantes du monde occidental.doute faut-il déplorer la persistance aux États-Unis. par l'institution des États-Unis. grâce à l'immigration européenne. « mais tous les hommes éclairés en sentent la honte comme le danger. et à parachever l'occupation de leur espace par la conquête de l'Ouest. Le mouvement est amorcé. Voltaire avait souligné. Une terrible guerre intestine sera nécessaire pour débarrasser le pays de la « souillure » de l'esclavage. . qui a écrit des Réflexions sur l’esclavage des Nègres (1781). de l'esclavage. et cette tâche ne souillera plus longtemps la pureté des lois américaines » . Condorcet. une création historique et politique. de puissance et d'initiative. se développe à la fois vers l'Extrême-Orient et vers l'Extrême-Occident. Tout ce qui a paru de grand jusqu'ici semble disparaître devant cette espèce de création nouvelle » . à compléter leur croissance démographique. les États-Unis auront. comme la Révolution française sera pour Kant l'argument décisif en faveur de l'idée d'un progrès moral de l'humanité.

à cette coutume près de manger les hommes. qui est celle des terres australes (. affreux. » En dépit de sa désinvolture. qui. » Cette sagesse à la Candide ne saurait satisfaire l'homme d'Occident. peut-être à cause d'elle. « On n'a point encore pénétré dans ce segment du globe. peuplé de quelques anthropophages. inculte.[145] Première partie : L’espace mental de l’Europe des lumières CONCLUSION L’OCCIDENT ET LE RESTE Retour à la table des matières L'Europe du XVIIIe siècle s'étale avec complaisance sur la carte du monde.. Les .. l'état d'esprit de Voltaire est significatif des perplexités de l'Europe en face du monde. Au moment où Voltaire rédige ce texte. Les Occidentaux ont l'organisation rationnelle et la puissance technique. et s'en tire par une pirouette : « C'est un pays immense. après avoir procédé à l'inventaire des quatre parties du monde. évoque brièvement la « cinquième.) Cette partie du globe est la plus vaste de toutes » . le monde austral demeure enseveli dans les brumes de la légende et de l'utopie. Mais Voltaire ne se laisse pas émouvoir. et il faut avouer qu'il vaut mieux cultiver son pays que d'aller chercher les glaces et les animaux bigarrés du pôle austral . Les dernières éditions de l’Essai doivent enregistrer les récentes découvertes du « célèbre Cook » : « nous apprenons la découverte de la Nouvelle-Zélande ». L’Essai sur [146] les Mœurs. ne sont pas plus méchants que nous . dont elle achève de dessiner les grandes lignes.

et très souvent malgré leur résistance. et nos anciens maîtres et législateurs les Romains. et les anciens Égyptiens précepteurs des Grecs. laisse parfois percer l'ombre d'un doute. elle occupe une position en flèche dans l'histoire de l'humanité. et les Grecs précepteurs des Romains. et enfin tout ce qui n'est pas nous. les plus basses et les plus folles superstitions prévalent. Mais la nature leur avait donné sur nous un avantage qui balance tous les nôtres : c'est qu'elles n'avaient nul besoin de nous. ces mêmes Indiens accompagnent ces idées si justes « d'opinions extravagantes et de superstitions bizarres » en sorte que. « Nos peuples occidentaux. son contradicteur. Nous avons appris leurs langues. nous leur avons enseigné quelques-uns de nos arts. souverain juste et parfait . Nous nous sommes établis chez elles. L'Europe des Lumières entre dans l'ère du développement . Le contestataire Rousseau donne beaucoup d'éclat au procès de la civilisation et Voltaire lui-même. que le siècle du déisme et du droit naturel affirme résolument. de la civilisation. Malheureusement. provisoirement tout au moins. Le cadre étriqué où se maintenait le Discours sur l’Histoire Universelle de Bossuet a définitivement éclaté. qui absorbe et dépasse le domaine de l'humanisme méditerranéen. La communauté des hommes suppose une communauté des pensées et des valeurs. « ces idées sont contenues dans le Veidam. suspendre son jugement en attendant des informations plus sûres. estime Voltaire. Mais cette perspective épistémologique oblige à des regroupements qui posent autant de problèmes qu'ils en résolvent. et que nous avions besoin d'elles . « malgré une doctrine si sage et si sublime. » À l'âge des puissances mondiales et de l'intégration universelle. En découvrant les autres. « Il faut . Mieux vaut donc. ce livre des anciens brahmanes » . elle apprend à se situer au sein d'une humanité unitaire.puissances européennes sont les seules à pouvoir prétendre exercer une politique mondiale. Même les « païens des Indes » reconnaissent comme nous l'existence d'un Être Suprême. ont toujours été des idolâtres odieux [147] et ridicules » . Voltaire encore souligne qu'« il fallait être aussi ignorant et aussi téméraire que nos moines du Moyen Age pour nous bercer continuellement de la fausse idée que tout ce qui habite au- delà de notre petite Europe. ont fait éclater dans toutes ces découvertes une grande supériorité d'esprit et de courage sur les nations orientales. il est encore temps de peser le pour et le contre. l'Europe se découvre elle-même . Le XVIIIe siècle occidental découvre et met résolument en œuvre les impératifs modernes du progrès. Cette contradiction n'est que trop dans la nature de l'homme » .

ce n'est point le fils du roi qui est son héritier. pour regrouper la réalité humaine.. comme d'ailleurs la majeure partie de ses contemporains. elle exprime la certitude des Occidentaux.) La nature. il semble que l'auteur de l’Essai sur les mœurs. « C'est un objet digne de l'attention d'un philosophe que cette différence entre les usages de l'Orient et les nôtres. jardins.. qui recevra bientôt le nom d'ethnographie. lois. L'âge des Lumières affirme l'existence d'un invariant humain .lire avec un esprit de doute presque toutes les relations qui nous viennent de ces pays éloignés (. leurs arts ne sont point les nôtres. baptisée orientalisme. En fin de compte. L'attention portée aux phénomènes humains dans leur variété aboutit. tout diffère (. car on est toujours à l'Est de quelqu'un . Un tel règlement contredit trop la nature . mais [148] l'homme d'Occident lui paraît plus homme que le reste des hommes. mais le fils de sa sœur. L'intelligence compréhensive de Voltaire hésite. Mais l'égocentrisme reste l'attitude la plus commune . point d'attache de tout savoir réel. dont le fond est partout le même. Ayant pris le monde en charge par la voie du commerce et de la civilisation. » Les savants spécialisés se tireront d'affaire en inventant une discipline... De même que dans la classification de Linné. qui reconnaît à l'homme blanc occidental et civilisé une place d'honneur dans l'histoire de l'humanité. maisons. mais. a de prodigieuses différences dans leur climat et dans le nôtre . dès la fin du siècle. l'espèce humaine figure en tête du tableau des espèces animales. l'Europe. l'Européen précède ses frères inférieurs dans la voie de la raison et du progrès. s'attribue une dignité supérieure à celle des peuples qu'elle exploite à son profit. L'appellation est absurde.. le temps n'est pas encore venu où l'on s'efforcera dépasser de la confrontation des cultures à la . entre l'unité et la diversité. qui se considèrent comme les occupants d'un espace géographique et mental absolu. il n'y a point d'homme qui veuille exclure son fils de son héritage.) On nous dit qu'à Cochin. à la création de l'étude comparée des peuples de la terre. Les peuples les plus policés de ces vastes contrées n'ont rien de notre police . dans son arbitraire même. en toute bonne conscience. s'en tienne à la perspective d'une hiérarchie. et qui regroupe les connaissances relatives à toutes les cultures exotiques. vêtements. Nourritures. bienséances.. » L'observateur demeure en suspens entre l'acceptation d'une diversité radicale des mœurs et usages de l'humanité et la réduction des pratiques exotiques aux normes de l'Occident. aussi grande qu'entre nos langages. cultes.

.recherche d'une culture de la confrontation.

Deuxième partie L’intelligibilité au XVIIIe siècle Retour à la table des matières [150] . Les principes de la pensée au siècle des lumières.[149] Les sciences humaines et la pensée occidentale. Tome IV.

canonisées par le consentement mutuel. lequel se trouvera à son . L'âge des Lumières censure ces résurgences de l'obscurantisme au nom des normes de la « philosophie expérimentale ». revêt cette valeur exemplaire naguère réservée à la théologie. La voie royale de l'intelligibilité prolonge la perspective ouverte par le condamné de 1633. dont se réclament la Société Royale de Londres et l'Académie des Sciences de Paris. La connaissance médiévale s'organise en fonction de la certitude théologique . Le modèle du savoir que mettaient en œuvre les schémas antiques du cosmos qui dominèrent la culture occidentale jusqu'à la Renaissance se trouve désormais hors la loi scientifique. Un espace mental se trouve constitué par un certain nombre d'évidences fondamentales. l'humanisme renaissant propage un savoir de type philologique.[151] Deuxième partie : L’intelligibilité au XVIIIe siècle Chapitre I LE MODÈLE NEWTONIEN Retour à la table des matières La révolution galiléenne a eu lieu. pour la première fois dans l'histoire du savoir. qui retrouvera une nouvelle vigueur avec la biologie romantique. Il ne persiste que dans les milieux illuministes et occultistes en lesquels se manifeste le retour du refoulé. L'idéologie de l’Aufklärung se fonde sur la transparence d'une raison qui ne rend des comptes qu'à elle- même . le prototype de cette intelligibilité est emprunté aux opérations de la connaissance scientifique qui.

Le XVIIIe siècle place le régime de la pensée sous l'invocation de Newton. entre 1724 et 1824. ainsi que le fit rapidement apparaître la suite de l'histoire des sciences. en France. en 1783. pour l'auteur de l’Essai sur les éléments de philosophie ou sur les principes des connaissances humaines (1759). Cette condition restrictive de toute certitude valable sera respectée par Kant lorsqu'il s'efforcera de définir. continué par les belles-lettres et fini par la philosophie . On a dit que les vérités nouvelles triomphent moins par la validité de leurs raisons que par la disparition de leurs adversaires. » Le mot « philosophie » est pris ici dans sa signification la plus générale : si. Il y a bien eu des foyers de résistance . a été déplacé. La physique cartésienne des principes reprenait l'ambition aristotélicienne d'une intelligibilité totalitaire procédant par déduction à partir d'une ontologie établie a priori. exécuteur du projet galiléen. L'auteur du Discours compte quelques défenseurs au XVIIIe siècle. La notion de philosophie expérimentale. dont le plus illustre porte-parole sera Fontenelle. Mais les Méditations métaphysiques ne seront pas rééditées pendant un siècle. le plus souvent en dehors du monde scientifique. dans le contexte de la scolastique. des Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science. que l'auteur du Discours de la Méthode tenait en médiocre estime . apparue d'abord en Angleterre. elles redeviendront accessibles dans le contexte des Œuvres complètes de Descartes. à partir duquel s'opère la propagation de la certitude.tour évincé par la révolution galiléenne. qui n'a aucune complaisance pour l'empirisme et ne possède pas le sens de l'expérimentation. Après cette interruption. Il [152] s'agit d'un réaménagement de la connaissance : le foyer de toute vérité. Mort quasi-centenaire en 1757 Fontenelle illustre cette relation entre certitude et longévité. la physique est une partie de la philosophie. la synthèse newtonienne se heurtera pendant plusieurs décades aux objections tenaces d'une partie du monde scientifique. Voie sans issue. Le débat pour la légitimation de quelque thèse que ce soit doit prendre acte du fait accompli. L'œuvre métaphysique de Descartes demeure en retrait par rapport à celle de Galilée. est étrangère à Descartes. qui régente la place forte de l'Académie des Sciences. D'Alembert résume ce déclin et ce renouvellement des absolus depuis la Renaissance : « On a commencé par l'érudition. la philosophie nouvelle ne doit être qu'une généralisation des procédures de la physique mathématique. lancées par Victor Cousin pour les besoins de la cause du .

. dont la fortune a tant varié. et donna à la philosophie une forme qu'elle semble devoir conserver. l'auteur du Novum organum n'est pas un mathématicien . qui privilégie la physique et la biologie. Le témoignage de d'Alembert illustre la fortune incertaine de Descartes vers 1750 : « Cet homme rare.) Tourmenté et calomnié par des étrangers et assez mal accueilli de ses compatriotes.. les mathématiques se trouvent en retrait dans le développement du savoir. dont il semble avoir fait assez peu de cas.spiritualisme universitaire. dont ils trouvent le principe dans la critique de Locke. qu'on ne pouvait alors imaginer rien de mieux. » Les penseurs dénoncent chez Descartes une autre insuffisance. un esprit très conséquent. qu'il fabrique de toutes pièces. L'ontologie cartésienne repose sur un ensemble d'idées qui s'imposent à toute réflexion par la vertu . bien éloigné sans doute de s'attendre au succès brillant que ses opinions auraient un jour (.. contribué à secouer le joug de la philosophie scolastique . il alla mourir en Suède. en moins d'un siècle. ils savent gré à Descartes d'avoir. vient Newton. son œuvre ouvre la voie de la connaissance expérimentale. Quant aux intellectuels français du XVIIIe siècle.. au siècle des Lumières... mais il n'a pas été si heureux .. [153] beaucoup de courage pour combattre les préjugés les plus généralement reçus (. on conviendra.) Comme philosophe.. j'ose le dire.) Les mathématiques. avait tout ce qu'il fallait pour changer la face de la philosophie : une imagination forte. parmi d'autres. ils reconnaissent l'authentique génie mathématique de celui qui créa l'analyse géométrique des modernes.) parut enfin.. domaines où l'œuvre cartésienne n'a mené qu'à la faillite.. devenus aujourd'hui presque ridicules. Il fit quelques enthousiastes et eut beaucoup d'ennemis (. grâce au génie duquel les temps vont enfin s'accomplir : « Newton (. On se réclame de Bacon plus volontiers que de Descartes . il a peut-être été aussi grand. C'est alors seulement que les Français se reconnaîtront cartésiens. » Descartes ayant été situé en son époque.. » L'échec de la physique cartésienne ne peut appeler que des circonstances atténuantes : « Si on juge sans partialité ces tourbillons.) Aussi éprouva-t-il de son vivant même ce qui arrive pour l'ordinaire à tout homme qui prend un ascendant trop marqué sur les autres. Mais. des connaissances puisées dans lui-même plutôt que dans les livres. alors que celle de Descartes paraît la fermer.. font néanmoins aujourd'hui la partie la plus solide et la moins contestée de sa gloire (...

. (. pour la raison qu' « il n'y eut pas une seule nouveauté dans la physique de Descartes qui ne fut une erreur (. en secouant le joug de l'autorité des Anciens.. dit Voltaire. On est [154] étonné qu'un homme qui a osé douter de tout ce qu'il avait connu n'ait pas cherché à suivre les progrès de ses connaissances depuis les premières sensations. » Voltaire. à peine le connaissait-il. selon la formule de d'Alembert. ni même réfuté . mais c'est peut-être parce qu'elle se les est attribuées subrepticement dès le départ. en renversant le temple de Dagon. ne s'est pas encore assez défié de ses premières connaissances.. et ne le relut plus » . La carence de Descartes est signalée au début de l’Essai sur l’origine des connaissances humaines de Condillac. qui assura en France la diffusion de la science newtonienne. Il voulut un jour en lire un volume. L'erreur de . il mit en marge à sept ou huit pages error. la métaphysique est assurée de parvenir à ses fins. Locke. ni expliqué. comme toute autre forme de connaissance.. dont il avait appris à connaître la pensée pendant son exil de jeunesse en Angleterre. « réduisit la métaphysique à ce qu'elle doit être en effet. » Turgot.) il se rejette tout aussitôt dans les idées abstraites (. est écrasé sous ses ruines .) Le cartésianisme a été une mode en France . Selon Locke. en 1749. par Condillac. L'empirisme de Locke développe une psychologie génétique de la connaissance qui sera reprise par Hume. car nous ne découvrirons point une manière sûre de conduire nos pensées tant que nous ne saurons pas comment elles se sont formées . En fait. ni la génération de nos idées. la connaissance de la pensée. qui rapporte les traditions britanniques. doit se dégager de l'expérience du réel. Newton ne doit rien à Descartes : « il ne l'a jamais ni suivi. en 1746 : « Descartes n'a connu ni l'origine.) Je le comparerais à Samson qui. a repris le parallèle entre Descartes et Newton. qu'il avait reçues d'eux.de leur évidence intrinsèque. Grâce à la dotation originelle de l'esprit en idées innées. à peine âgé de vingt-deux ans. les idées innées ne sont que de trompeuses abstractions . C'est à quoi il faut attribuer l'insuffisance de sa méthode. et sera la doctrine commune des Idéologues. mais les expériences de Newton sur la lumière et ses Principes mathématiques ne peuvent pas plus être une mode que les démonstrations d'Euclide ».. Il semble qu'il ait été effrayé de cette espèce de solitude. ne s'exprime pas autrement : « Descartes. Newton n'avait rien à apprendre de Descartes. Le système se ferme sur lui-même en un cercle vicieux.. la physique expérimentale de l'âme » .

pesait. observait. de peser. Roberval. vaste et diverse. mesurait. qui ouvre la voie royale du progrès de la connaissance. en prétendant développer une physique « sans consulter l'expérience et les mathématiques ». « Il fallait être Newton.) La véritable physique consiste donc à bien déterminer tous les effets.. L'échec de Descartes fait ressortir la réussite de Newton. L'intuition synthétique de Newton regroupe les recherches analytiques de Galilée. quand tout le monde voit bien qu'elle ne tombe pas . presque tout le reste est chimère.. L'attraction newtonienne exprime dans son unité algébrique l'essence quantitative d'un univers désormais soustrait à l'emprise des représentations sensibles. » Newton met en œuvre des thèmes que d'autres autour de lui. n'est pas parfaite en toutes ses parties. explique Voltaire.) abandonna sa géométrie pour ne croire que son imagination ». par exemple ses confrères de la Société Royale. Le malheur de Descartes fut de n'avoir pas. Hooke. en termes de matière et de mouvement.Descartes dans ce domaine. Les normes rationnelles et chiffrées qui font de la lune un satellite de notre globe permettent d'expliquer pourquoi la pomme n'est pas un satellite. Mais le génie de Newton. écrit Valéry. échappant aux contradictions cartésiennes. de mesurer. consulté Galilée.. pour apercevoir que la lune tombe. dans son voyage d'Italie. dégage la physique de l'ornière imaginative. infini et homogène. Nous connaîtrons les causes premières quand nous serons des dieux. dans un espace vide. pour les mêmes raisons et dans le même espace .. Il accomplit le pan-mathématisme galiléen. une même justice prévaut sur la terre comme au ciel. » Le génie de Newton... etc. Hobbes. vient de ce que lui qui était « un des plus grands géomètres de l'Europe (. en consacrant son union avec la théorie corpusculaire. Gassendi. Un schéma d'intelligibilité unitaire fait autorité pour l'ensemble du réel : la lune tombe comme une pomme. « L'essentiel est de nous servir avec avantage des instruments que la nature nous a donnés. voilà la philosophie naturelle. L'ordre du monde se compose. s'efforçaient d'élaborer. Cette négociation se réalise selon des formules mathématiques. sans pénétrer jamais dans la structure intime du principe de ces instruments (... qui calculait. avec l'appui des [155] nouvelles techniques. . telles que celles du calcul infinitésimal. d'observer . Il nous est donné de calculer. Son œuvre. la pomme tombe comme une lune. adoptée par les savants et les philosophes mécanistes du début du XVIIe siècle : Mersenne.

entre la science de l'auteur des Principia et les recherches séniles des [156] Observations sur les prophéties de Daniel. c'est la puissance divine. le positivisme. au règne des qualités occultes se substitue. en droit et en fait. l'expérience et le calcul déchiffrent la présence de Dieu dans le monde . en tant qu'affirmation doctrinale. Kant. à peu près exactement un siècle après les Philosophiae naturalis principia mathematica de Newton (1687). Seul peut être évoqué . le règne des quantités intelligibles. L'autorité exemplaire de la synthèse newtonienne lui vaut le dangereux succès d'être convertie en un cliché qui trouve des applications à tout propos et hors de propos. comme si la nouvelle physique était aussi définitive que la logique d'Aristote. Descartes lui-même avaient rêvé de faire franchir à. La nature est une Révélation. sans parvenir à. Hobbes. au point que les lecteurs positivistes de Newton verront une contradiction. qui assure à la fois la cohésion et la permanence de l'univers . elle tend à gagner de proche en proche à travers la totalité du domaine épistémologique. elle aussi promise à l'éternité. Newton franchit le seuil de la nouvelle interprétation de l'univers. Gassendi. Par un paradoxe de l'histoire. la connaissance cette étape décisive. peut-être imputable à la folie. pour une part de ses lecteurs. Mersenne. ou plutôt. Newton. Le croyant Newton. tentera de déduire la cosmologie newtonienne de la structure a priori de l'entendement humain. En 1786 encore. ou sur l’Apocalypse.en sa validité prophétique. pose les fondements d'une nouvelle philosophie naturelle. Le champ épistémologique de sa philosophie naturelle est débarrassé de toute réminiscence théologico- métaphysique. n'est pas encore né en 1687. rayonnant à travers l'espace. débarrasser leur pensée des thèmes régressifs qui l'empêchaient de parvenir jusqu'au terme. avait eu le mérite d'élaborer une physique de savant. en complète rupture avec la philosophie scolastique . l'œuvre newtonienne n'est qu'un commentaire de la parole du Psalmiste selon laquelle « les cieux racontent la gloire de Dieu ». dans ses Premiers principes métaphysiques de la science de la nature. a pu devenir. Newton n'est pas un positiviste . selon le maître de Königsberg . Chaque savant rêve de réaliser pour son compte i et dans son secteur ce qui a été réussi ailleurs. Lorsqu'une explication s'impose par l'évidence de son intelligibilité. chrétien fervent et passionné d'exégèse. qui était en fait un gnostique dans la perspective d'un christianisme libéral. le patron de l'agnosticisme scientifique. Aux yeux de l'auteur des Principia.

Le contresens apparaît dès le XVIIIe siècle. « nous connaîtrons les causes premières quand nous serons des dieux » . Ainsi le lecteur doit bien se garder de croire que j'aie voulu désigner par ces mots une espèce d'action. écrit-il. nous lisons aujourd'hui un Newton corrigé. Dieu dans son système. les attractions et les impulsions accélératrices et motrices. bien loin de porter préjudice à. Pour qu'on puisse parler de positivisme au sens restrictif du terme. membre de l'Institut. lorsque je parle de leurs forces. grâce aux procédures de la méthode expérimentale. » La tradition de Laplace ayant prévalu dans l'ordre scientifique. des régularités mathématiques . demande à Laplace quelle fonction il assigne à. sans que cette attitude en matière d'épistémologie implique le renoncement à tout arrière-plan métaphysique et théologique. chez bon nombre de partisans de la « philosophie expérimentale ». il faudra attendre le Traité de mécanique céleste (1799) du savant idéologue Laplace. distinction qui se retrouvera au principe du positivisme d'Auguste Comte. et lorsque le général Bonaparte. La lecture de Newton par les hommes du XVIIIe siècle commande l'influence exercée par Newton au XVIIIe siècle. d'impulsion ou de propension vers un autre. souligne son efficacité réelle. [157] et je me sers indifféremment des mots d'attraction. la réponse est : « Je n'ai pas besoin de cette hypothèse .un positivisme méthodologique. le regroupement des phénomènes fonde une intelligibilité qui peut être principe d'action. le Dieu de Newton est réduit à la condition d'un « roi fainéant ». la raison humaine. « Je prends dans le même sens. sans lui donner de signification réelle par delà l'ordre même du calcul. Comme le dit Voltaire. L'humilité épistémologique de Newton. Cette mise en lumière de l'ordre intrinsèque du réel ne prétend pas rendre raison des causes premières. Cette fois. en vertu duquel est reconnue l'autonomie du discours scientifique. il ne doit pas penser que j'aie voulu attribuer aucune force réelle à ces centres. dans l'esprit du positivisme moderne. et considérablement abrégé. car je considère ces forces mathématiquement et non physiquement. et lorsque je dis que les centres attirent. de cause ou de raison physique. Cette lecture est rendue possible par la distinction établie par Newton entre les causes et les lois. Les lois se contentent de repérer dans la réalité. Le Newton du siècle des Lumières définit le concept d'attraction comme une expression mathématique. à la manière de Descartes qui croit pouvoir montrer comment le Créateur s'y est pris pour constituer le monde tel qu'il est. que je considère .

» Le génie de Newton n'est pas diminué par cet aveu. . inspiratrices de rapports au monde autonomes. Galilée prétendait émanciper la connaissance physique de la révélation biblique en son littéralisme mythique. ensuite de quoi « lorsqu'on descendra à la physique. En Newton s'accomplit l'union personnelle du savoir et de la foi. qui. dans la préface à la deuxième édition de la Critique de la Raison pure. n'hésite pas à reconnaître. Kant écrira la formule célèbre : « J'ai dû supprimer le savoir pour y substituer la croyance. par la distinction entre la loi et la cause. je n'ai pas été en mesure de découvrir. mais leurs quantités et leurs proportions mathématiques » . à la fin des Principia : « Jusqu'à présent. Newton. » Seules la dissociation des épistémologies. à propos de l'attraction. Peu importe que le savant soit ou non agnostique en matière de religion et de philosophie . de prendre en régie tel ou tel domaine épistémologique. Non moins bon chrétien. que son intention n'est pas de déterminer « l'espèce de ces forces ni leurs qualités physiques. » Newton répétera. Newton affirme l'autonomie de la physique mathématique. sans avoir à se préoccuper des fondements métaphysico- théologiques du secteur d'intelligibilité ainsi constitué. Pour la connaissance traditionnelle. Une science rigoureuse est possible. [158]pour la connaissance. Après un siècle et demi. c'était ne rien savoir que de ne pas savoir tout. de gravitation même. tout en demeurant fidèle au Dieu d'Abraham et de Jacob.. d'âme. on doit comparer ces proportions avec les phénomènes » . d'après les phénomènes. » Bon chrétien. entre deux exigences intrinsèquement différentes.comme des points mathématiques . Kant dénoue la contradiction que les juges de Galilée n'étaient pas parvenus à résoudre. dans les limites de l'expérience. dans l'individu et dans la société. alors même que les Principia contribuent à dissocier les deux domaines par la mise en lumière de leurs spécificités différentes. ni de l'âme ni de la gravitation. qui demeure une science humaine. la reconnaissance de statuts différents à la religion et à la science peuvent assurer la coexistence pacifique. Voltaire commentera : « Les mots de force. ces . la cause des propriétés de la gravitation (causam gravitatis nondum assignavi). fonde la possibilité de la science moderne. L'âge des Lumières retiendra de l'enseignement newtonien la possibilité. En 1787. ne nous font nullement connaître le principe et la nature de la force. dont l'ambition s'affirme encore chez Descartes. Nous en connaissons les propriétés.. et probablement nous nous en tiendrons là tant que nous ne serons que des hommes .

grâce à un passage à la limite. une mise en équation totalitaire de l'espace mental. » Le prestige de cette réussite. une somme des connaissances humaines. des domaines expérimentaux de plus en plus vastes . dont on percevrait alors les implications mutuelles. L'idée apparaît chez d'Alembert. en sorte que deux propositions voisines se touchent immédiatement et sans aucun intervalle. « Qu'on examine une suite de propositions de géométrie déduites les unes des autres. le système newtonien fut considéré comme définitif et que la tâche posée aux scientifiques de l'époque semblait n'être que d'étendre la mécanique newtonienne à. si l'on parvenait à réaliser une analyse mathématique de toutes les composantes du savoir.) On peut donc regarder l'enchaînement de plusieurs vérités géométriques comme des .. que Y Encyclopédie. en ordre dispersé. structure indépendante des valeurs particulières de l'espace ou du temps.préoccupations se trouvent mises entre parenthèses . chaque concept peut être représenté par un symbole mathématique et les rapports entre les différents concepts sont alors représentés par des équations mathématiques exprimées par des symboles . mathématicien et newtonien. pour ainsi dire. mais qui pourtant n'a point été réellement multipliée par cet enchaînement et n'a fait que recevoir différentes formes (. Ainsi les mouvements possibles des corps sous l'influence des forces qui s'exercent sont représentés par les solutions possibles des équations. localisée mais totale. l'image mathématique de ce système assure qu'aucune contradiction interne ne puisse s'y produire. Le système de définitions et d'axiomes pouvant se traduire par un ensemble d'équations mathématiques est considéré comme décrivant une structure éternelle de la Nature. il sera possible de travailler à la constitution de la science sans tenir compte des tenants et des aboutissants. permet à la pensée de concevoir. Les différents concepts sont si étroitement liés à. l'intérieur du système qu'en général l'on ne pourrait changer aucun d'entre eux sans détruire le système entier. Le physicien contemporain Heisenberg décrit ainsi le modèle newtonien : « Newton commence ses Principia par un groupe de définitions et d'axiomes liés entre eux de telle manière qu'ils forment ce qu'on pourrait appeler un « système fermé » . pourrait être condensée sous une forme plus réduite. successivement et peu à peu dans le passage d'une conséquence à la suivante.. qui présente. on s'apercevra qu'elles ne sont toutes que la première proposition qui se défigure. pendant longtemps. C'est pour cette raison que.

le modèle newtonien réalise la plus haute densité possible d'intelligibilité dans l'espace mental le plus restreint. à proprement parler. Un tel accomplissement est réservé à « l'intelligence suprême » . Un jour viendra où l’Encyclopédie pourra renoncer à l'irrationalité de l'ordre alphabétique. pour qui saurait l'embrasser d'un seul point de vue. si nous pouvions apercevoir sans interruption la chaîne invisible qui lie tous les objets de nos connaissances. du plus simple au plus . ne serait. poursuit d'Alembert. Le paradigme de Newton demeure un principe régulateur susceptible d'orienter la recherche dans les secteurs où elle se poursuit sous le régime de la dispersion. » D'Alembert encore.. pour exposer le savoir en sa totalité sous la forme d'une déduction mathématique procédant. more geometrico. supposons ensuite que ces propositions forment une suite absolument continue.). dont toutes les propositions seraient « disposées dans l'ordre le plus naturel et le plus rigoureux qu'il soit possible . qui peuvent paraître surprenantes.) consiste à les rassembler dans le plus petit espace possible » . les éléments de toutes les sciences se réduiraient à un principe unique.. « L'univers. dont les conséquences principales seraient les éléments de chaque science particulière » . il garde un caractère eschatologique. Même les propriétés des « corps électriques ». et même. si on les connaissait mieux. s'il est permis de le dire. se rangeraient sans doute sous la discipline du droit commun de la théorie newtonienne. » Cette constitution euclidienne de la connaissance ne joue pas seulement dans le domaine de géométrie : « il en est de même des vérités physiques et des propriétés des corps dont nous apercevons la liaison. Toutes ces propriétés bien rapprochées ne nous offrent. Si chacune des sciences qui nous occupent était dans le cas dont nous parlons.. D'Alembert ayant affirmé par ailleurs que « l'ordre encyclopédique de nos connaissances (. qu'un fait unique et une grande vérité . dans l'article Éléments des Sciences de l'Encyclopédie.traductions plus ou moins différentes et plus ou moins compliquées [159] de la même proposition et souvent de la même hypothèse . les éléments en seraient aussi faciles à faire qu'à apprendre . en sorte que chaque proposition dépende uniquement et immédiatement des précédentes. qu'une connaissance simple et unique ».. et irréductibles aux lois physiques existantes. aussi longtemps que l'humanité ne sera pas parvenue à la fin de l'histoire des sciences. et qu'elle ne suppose point d'autres principes que ceux que les précédentes propositions renferment (. évoque la formalisation d'une science particulière.

serait présent à ses yeux . la preuve de sa capacité. le rapprocher sans cesse de l'intelligence que nous venons de concevoir. ceux-mêmes qui par leur petitesse semblent ne pas tenir aux grandes lois de la nature. si d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l'analyse. » Vient alors la formule du déterminisme universel : « Nous devons envisager l'état présent de l'univers comme l'effet de son état antérieur et comme la cause de celui qui va suivre. une dimension supplémentaire multiplie les possibilités du déchiffrement des phénomènes.complexe. Tous ses efforts dans la recherche de la vérité tendent à. en sont une suite aussi nécessaire que les révolutions du soleil . » À la jonction entre le XVIIIe et le XIXe siècle. jusque-là considéré comme irrationnel. [160] La radicalisation de l'intelligibilité. connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent. « L'esprit humain offre. comme le passé. » . estime Laplace. une faible esquisse de cette intelligence. et l'avenir. que les orbites planétaires. pour un instant donné. Laplace atteste que le paradigme newtonien continue à régir le présent et l'avenir de la science. embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle. dans la perfection qu'il a su donner à l'astronomie. sans laisser subsister la moindre ombre au tableau de la science parfaite. La profession de foi de d'Alembert sera reprise dans une page célèbre de Laplace. Une intelligence qui. celles de la pesanteur universelle. l'ont mis à portée de comprendre dans les mêmes expressions analytiques les états passés et futurs du système du monde. jointes à. se trouve soumis à la juridiction de la raison. dans les Principia. puisque l'aléatoire. l'idée de la totale rationalité du réel n'ont été concevables qu'une fois que l'esprit humain eût fait. » Il faut généraliser l'affirmation de Newton : « Tous les événements. qui a complété les voies et moyens de l'analyse mathématique en développant le calcul des probabilités . il est parvenu à ramener à des lois générales les phénomènes observés et à prévoir ceux que des circonstances données doivent faire éclore. « La courbe décrite par une simple molécule d'air ou de vapeur est réglée d'une manière aussi certaine. mais dont il restera toujours infiniment éloigné . Les découvertes en mécanique et en géométrie. En appliquant la même méthode à quelques autres objets de ses connaissances.

Apparemment qu'il a voulu par ce commentaire consoler la race humaine de la supériorité qu'il avait sur elle (. dont le chef-d'œuvre tardif sera la Critique du Jugement.). Cette physico-théologie. Cette fondation est peut-être l'expression d'un doute qui s'affirme au moment même où on entreprend de le combattre . Seigneur universel ». mais quand Newton travailla les yeux ouverts à ses mathématiques. [161] auquel rendait hommage le Scholium genérale sur lequel s'achèvent les Principia mathematica. de Kant. L'idéologue Laplace (1749-1827). avait bénéficié dans sa jeunesse de la protection de d'Alembert.) Il a dit : « Que la lumière soit connue ». sa vue porta aux limites du monde (. l'auteur du Traité de mécanique céleste (1799-1825) mène à bien la rationalisation du réel sans recourir à « l'hypothèse » de ce Dieu « Pantocrator. lointain aboutissement de la révolution galiléenne. au nombre desquels on peut compter Newton lui-même. Les métaphysiciens et les théologiens ressemblent à cette espèce de gladiateurs qu'on faisait combattre les yeux couverts d'un bandeau . astronome et physicien... groupés autour de la Société Royale. « une preuve de sa bonne foi. destinées à justifier l'existence de Dieu par des arguments appropriés à la nouvelle intelligence. De Newton à Laplace.. Tel avait été le cas de Galilée. maintient la présence de Dieu dans l'univers. c'est qu'il a commenté l’Apocalypse. mathématicien. en seconde lecture.. Il y trouve clairement que le pape est l'Antéchrist. mais les Boyle lectures furent la tribune à partir de laquelle se diffusa la vogue de ce genre spécifiquement anglais que fut la physico-théologie. l'un des fondateurs de la physique et de la chimie modernes. et elle l'a été. la permanence du paradigme a pour corollaire la péripétie essentielle qu'est la mort de Dieu en épistémologie. elles lui paraissent indignes de l'auteur des Principia. telle demeurait l'attitude propre à ce milieu anglais des Christian virtuosi.. pourvu d'une efficacité autonome . » La dissociation de l'ordre physique et de l'ordre théologique a été opérée par des croyants. Le rôle joué par le très chrétien Newton dans cette réduction de Dieu à la fonction de roi fainéant est décisif. Voltaire déjà se moque des études newtoniennes de théologie et d'exégèse . Robert Boyle (1627-1691). et sans que puisse être remise en question la souveraine régulation .. Son témoignage atteste la permanence du modèle newtonien. Newton était un bon anglican. créa par testament des conférences d'apologétique. rapporte Voltaire. moins la croyance au dogme de la Trinité . et il explique d'ailleurs ce livre comme tous ceux qui s'en sont mêlés.

à identifier la Divinité avec le simple fait de l'ordre rationnel et de l'harmonie. De Newton à Laplace. Il fallait les réduire. elles se diffusaient mécaniquement parmi les vapeurs éthérées. seule demeurait à accomplir une démarche unique et ultime dans la mécanisation de l'existence. à des produits de la mécanique. ce Dieu est victime d'un effacement progressif. sans laquelle son intelligibilité et sa beauté disparaîtraient . Gassendi. » Le Dieu de Newton est un perpétuel sous-entendu. Le retrait de Dieu impose la nécessité de rechercher des formes d'intelligibilité qui se justifient elles-mêmes. de Lamettrie et de d'Holbach.). Descartes.. Or le Dieu des métaphysiciens servait de garant à l'usage d'une raison souveraine. L'affirmation de l'homme se trouve privée de la . et la tendance. une fois affirmée la première démarche de sa pensée. irrégulièrement dispersées parmi les atomes matériels . Hobbes. retenant néanmoins des vestiges de la res cogitans cartésienne. dans le temps et dans l'espace. elles aussi. leur œuvre se prolongera dans celle de Locke et de Hume. « Dieu avait été à peu près complètement écarté de la scène . en passant par Voltaire et d'Alembert. Dieu est toujours Providence. » Cette mécanisation du domaine psychologique et spirituel avait été tentée au XVIIe siècle par les théoriciens de la perception et de la vie mentale : Mersenne. mais l'emploi essentiel de son pouvoir miraculeux se réduit à maintenir cette exacte régularité dans le système du monde. se hâte de se procurer la contre-assurance de l'existence de Dieu. à des parties de cette horloge du monde qui se réglait elle-même . constitueront des domaines d'intelligibilité de plus en plus autonomes. excluant toute influence extrinsèque à l'enchaînement des moments qui se déterminent les uns les autres.de la causalité dans l'ordonnancement des phénomènes. « La seule place laissée à Dieu consistait dans le fait brut et irréductible de l'ordre intelligible entre les choses (. par la suite.. dont les indications trouvaient leur justification immédiate dans l'absolutisme divin . au cours de cette évolution. garant d'un [162] univers qui fonctionne sans lui. La doctrine de Newton représente une étape intermédiaire fort intéressante et historiquement importante entre le providentialisme et l'esprit de miracle de la philosophie religieuse antérieure. Descartes et Spinoza entre autres . Il n'y avait plus que les âmes des hommes. Psychologie et psycho- physiologie. La mort de Dieu post-newtonienne en épistémologie interdit ce recours. sans recours à la transcendance.

par la voix de Fontenelle. s'était répandue à travers l'Europe . L'âge des Lumières accepte le défi de ce . éprouve bien un sentiment de vertige : « Cela me confond. la croyance que l'homme n'est que le spectateur chétif et localisé. en dehors de celui qui forme l'intention essentielle du spécialiste de la physique mathématique . détruisirent aussi par une critique sceptique la foi présomptueuse et banale dans la compétence métaphysique de la raison. On ne voyait pas comment la robuste foi de Newton pouvait mener à l'agnosticisme. Il me semble que je respire avec plus de liberté et que je suis dans un plus grand air ». répondis-je.. mais pressentait les aboutissements de la physique galiléenne. » Mais le moniteur. me trouble. « Ce ne fut nullement un accident.consistance dogmatique à laquelle elle pouvait prétendre jusque-là. le sous-produit sans grande importance. et existerait de toute éternité après lui. L'angoisse de Pascal n'est pas un sentiment propre au XVIIIe siècle. elle est en général dépourvue de toute qualité sensible propre à donner satisfaction aux principaux intérêts de la nature humaine. La marquise des Entretiens sur la pluralité des mondes. cela me met à mon aise (. Partout où l'on enseignait comme une vérité la formule de gravitation universelle. la plupart des gens avaient cédé à son [163] exigence autoritaire. Enchâssant la rigueur des relations mathématiques. écrit Burtt. d'une machine automatique infinie qui avait existé de toute éternité avant lui. comme un halo accompagnateur. « La prétention à une transformation absolue et irréfutable.. sous l'invocation de Newton. qui n'avait pas lu Newton. devant la révélation de l'espace indéfini. Ils se rendirent compte que le monde de Newton. si Hume et Kant. » « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie ». cette machine est formée de masses brutes se déplaçant sans but dans un espace-temps impossible à explorer . s'insinuait aussi. rassure cette inquiétude féminine : « Et moi. en l'absence de Dieu.).. devait être un monde dans lequel la portée de la certitude de la connaissance se trouve limitée d'une manière ferme et étroite. et réduisant à l'impuissance toutes les sollicitations imaginatives. à supposer même que l'existence d'une connaissance quelconque soit encore possible . ou comment le triomphe de la raison newtonienne aurait pour conséquence la limitation critique des pouvoirs de cette même raison. qui échappaient à la plupart des intéressés.. disait Pascal. » La diffusion du paradigme newtonien ne fut nullement gênée par ces implications métaphysiques à long terme. m'épouvante. qui furent les deux premiers à exclure réellement Dieu du raisonnement métaphysique.

ses livres ont servi à empêcher le développement de ce savoir qu'ils se proposaient de promouvoir. du concept de physiologie. L'œuvre géniale d'Isaac Newton. et plus récemment du concept de structure. et peut-être justement pour [164] cette raison. bien qu'elle ait réalisé pour l'esprit humain une conquête définitive. Berkeley dénoncera le danger des implications de l'œuvre newtonienne. ces concepts perdent-ils toute signification rigoureuse . et se fait fort de meubler par de nouvelles certitudes le vide épistémologique laissé par le retrait de Dieu. en se popularisant ainsi. puis du concept d'évolution. et qu'il a établi un système de physique sur la base solide de la démonstration mathématique . ils relèvent d'une pseudo-science. et l'on admet qu'elle correspond à un principe de liaison dont la justification. ainsi en sera-t-il. comme le dit Burtt. Sans doute l'échec de leur tentative pour construire une philosophie de l'homme convaincante et encourageante est-il dû en grande . L'attraction newtonienne désignera une connexion quelconque de phénomènes. » Mais rares seront les objecteurs de conscience : Leibniz polémiquera avec le théologien newtonien Clarke . Sans doute. du concept de dialectique. Dès le milieu du XVIIIe siècle. a pu jouer par la suite le rôle d'un obstacle épistémologique. s'il favorise l'essor des sciences humaines risque d'en compromettre par avance les conclusions : il commande le développement d'une science de l'homme sur le modèle de la science des choses. Mais leur succès est un fait historique. si on arrivait à la mettre en lumière. qui l'emploiera à toutes fins utiles . se révélerait d'essence plus ou moins intelligible . Le concept d'attraction sera une des idées maîtresses du XVIIIe siècle. Tout enfant suce avec le lait de sa mère l'idée que Sir Isaac Newton a porté la philosophie jusqu'au plus haut sommet qu'elle puisse atteindre. L'instrument d'intelligibilité créé par Newton sera le moyen de cette reconquête de l'espace mental. le renouvellement de la cosmologie appelle une nouvelle anthropologie. L'exemple de la nouvelle physique est appelé à faire autorité. aucun des adversaires de Newton n'était en mesure de « soumettre à une analyse critique le système entier des catégories qui avait trouvé son expression la plus claire dans le grand livre des Principes. faussement explicative.nouveau rapport au monde. au XIXe siècle. Mais le paradigme de Newton. Mais. ainsi encore. au XXe siècle. un penseur anglais constatait : « Le préjugé en faveur de Sir Isaac a été si puissant qu'il a détruit l'intention de son entreprise .

partie à ce résidu laissé intact » . avant qu'il ne les ait abordés. employé à nettoyer le sol et à enlever une partie des ordures qui encombrent le chemin de la [165] connaissance ». paraissaient se situer bien au-delà de la portée de nos capacités limitées . L'illustre Pope. Comblé d'honneurs et de dignités. le privilège insigne d'une sépulture à l'abbaye de Westminster. non seulement jusqu'à sa mort. . dans l’Épître au lecteur qui précède l’Essai concernant l'entendement humain. Newton. Le contraste est frappant avec le destin temporel de Galilée. foudroyé par Rome et persécuté par la haine vigilante du Saint- Siège. on peut lire : « Mon admiration pour les découvertes surprenantes de ce grand homme me porte à le considérer comme quelqu'un qui ne doit pas seulement contribuer à la gloire du pays qui lui a donné naissance. membre du Parlement. Dans un ouvrage d'un disciple. « à côté de l'incomparable M. Newton fut prophète en son pays. jusqu'à des sujets qui. il eut. mais même après. directeur de la Monnaie. en étendant la plus grande et la plus noble de nos facultés. la raison. comme un ouvrier de rang inférieur (under-labourer). à sa mort en 1727. qui fut lié d'amitié avec Newton. Newton est peut être le premier exemple d'un homme de science bénéficiaire d'un statut de héros national. qui fut le Newton de la poésie anglaise au début du XVIIIe siècle. paru l'année qui suivit la mort de Newton. Les poètes participèrent à la célébration. président à vie de la Société Royale. Hume reconnaît dans l'auteur des Principia « le génie le plus grand et le plus rare qui ait jamais surgi pour l'ornement et l'instruction de notre espèce » . mais qui a aussi honoré la nature humaine. composa un projet d'épitaphe pour le tombeau de Newton à l'abbaye de Westminster : Nature and Nature's laws hid in night . s'était présenté. puisque l'Inquisition veilla à conserver à ses funérailles l'absence d'éclat qui convenait à un condamné du Saint-Office. » Locke lui-même.

to trace his boundless works From laws sublimely simple. que faut-il penser de la raison humaine ? Elle est née dans ce siècle en Angleterre (. foyer des recherches scientifiques réelles. et qu'un dominicain eût vu une hérésie dans la raison inverse du carré des distances.) Si Newton était né en Portugal. Newton avait été élu membre associé étranger de cette Académie en 1699. ô pure intelligence ! que Dieu prêta à l'humanité pour décrire ses œuvres infinies à partir de lois d'une simplicité sublime . mais elle était sans pouvoir sur l'Académie des Sciences. James Thomson. il n'y a pas. on aurait revêtu le chevalier Isaac Newton d'un san benito dans un auto-da-fé . » En France. emprisonnés à Rome. hommage rendu à sa [166] notoriété. l'Église catholique contrôlait les collèges et les universités. en dehors de la science newtonienne. « La Nature et ses lois se cachaient dans la nuit . la . Clarke. et donc une manière de socinien. God said : « Let Newton be » and all was light. car l'anglican Newton était aussi un antitrinitaire. l'obstacle épistémologique de la religion pouvait être opposé aux thèses de cet hérétique de l'hérésie. Dans la sphère d'influence catholique. d'hypothèse de rechange. « Après comme avant. que Newton. et même à la suite des appréciations élogieuses dont les savants français saluèrent l’Optique.. » Le triomphe de Newton en Angleterre est d'autant plus aisé qu'il ne trouve aucun contradicteur digne de lui . Néanmoins la pénétration des doctrines newtoniennes sur le Continent se heurtera à des obstacles . où la condamnation de Galilée demeurait théoriquement valable. pure intelligence ! whom God To mortals lent. « Quand on considère. Dieu dit : « Que Newton soit ». Leibniz auraient été persécutés en France. brûlés à Lisbonne. Les Saisons : Newton.. et tout devint lumineux. « Newton. écrit Voltaire. mais qui ne signifiait nullement que les savants français se ralliaient aux vues de leur confrère britannique. composa un poème à la mémoire du savant et lui donna une place d'honneur dans son œuvre principale. » Un autre grand poète du temps.

» Maupertuis (1698-1759). l'un des plus brillants esprits de l'époque. pour apprivoiser les Académies du Continent avec l'attraction. Elle demeurait renfermée dans son île . entré à l'Académie des Sciences. et présenta à l'Académie un mémoire Sur les lois de l’attraction. faute d'autre système de pensée disponible. Ainsi la publication des Principia de Newton en 1687 intervient au moment où la réflexion scientifique en France vient d'être acquise aux vues de Descartes. paru en 1671 et qui connut 12 éditions jusqu'en 1708. D'Alembert le reconnaît à propos de Maupertuis. Fontenelle. Il survécut trente ans à Newton. L'opinion a été émise par Voltaire : « L'ignorance préconise encore quelquefois Descartes. Le Traité de Physique de Rohault. qui fut un des premiers en France à soutenir des thèses newtoniennes : « M. elle ne paraissait que la reproduction d'un monstre qui [167] venait d'être proscrit : on s'applaudissait tant d'avoir banni de la philosophie les qualités occultes . animera le combat retardateur mené par ses confrères. et pour attaquer cette physique. bien après la mort du philosophe. » Les motivations des attitudes scientifiques ne sont parfois ni rationnelles. n'en restèrent pas moins convaincus de la supériorité du cartésianisme dans l'ensemble . et même cette espèce d'amour propre qu'on appelle national s'est efforcé de soutenir sa philosophie . et de soutenir à cette occasion. non compatibles en bien des points avec celles du savant anglais. une fois de plus. en 1728. ainsi que le Système de Philosophie de Régis (1690). dès 1723. « Il a fallu plus d'un demi-siècle. et dont un certain nombre. reflète cet état d'esprit. écrivait-il. si elle passait la mer. la cause de la physique des tourbillons contre la physique de l'attraction. L'Académie des Sciences. » Le cartésianisme avait connu en France un succès tardif. La singulière longévité de Fontenelle (1657-1757) fut à cet égard son arme la plus efficace. et non des moindres. Il est possible que la diffusion des idées de Newton se soit heurtée à une certaine xénophobie épistémologique. secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences. il a eu besoin d'un courage dont on doit lui savoir gré .plupart des Académiciens. . esprit universel. en 1732. ni raisonnables. créée en 1666. rassemblait une élite de savants acquis au nouvel esprit expérimental. se rallièrent à la doctrine cartésienne pour faire pièce à l'aristotélisme traditionnel. soupçonnée de ressusciter les qualités occultes. essaya de convertir Fontenelle. de Maupertuis a cru qu'on pouvait être bon citoyen sans adopter aveuglément la physique de son pays . ce qui lui permit de prononcer l'éloge funèbre de l'auteur des Principes. ou.

lors du séjour berlinois de l'écrivain. qui n'était pas un scientifique. en 1736-1737. des éditions successives. Les résultats confirmeront les vues de Newton. Richer avait étudié. en 1672. en son château de Cirey. la marquise du Châtelet. à Gayenne. En dépit de ce succès. » Le débat trouva un point d'application dans le domaine de la recherche scientifique concrète avec les travaux relatifs à la forme de la terre. dix ans après la mort de la marquise — et aussi deux ans après la mort de Fontenelle. L'ouvrage ne verra le jour qu'en 1759. au grand dépit de l'illustre astronome Cassini et de ses amis. Il partit pour Berlin. Maupertuis. mais un sphéroïde aplati aux pôles. Ses Éléments de la Philosophie de Newton. La marquise elle-même entreprend l'œuvre considérable d'une traduction française des Philosophiae naturalis principia mathematica. assurèrent le triomphe de la nouvelle physique en la rendant accessible aux non-initiés . Huygens et Newton avaient conclu de ses mesures que la terre n'était pas une sphère parfaite. et le conseiller scientifique du souverain. Voltaire épouse la cause newtonienne. avec l'envoi de la mission conduite par La Condamine au Pérou pour mesurer un arc de méridien.on avait tant de peur qu'elles y revinssent. attestent l'attachement de Voltaire à cette tâche de diffusion. déliée de toute servitude et n'obéissant qu'à elle-même. se heurtant à une opposition qui ne désarmait pas. La question fut reprise par l'Académie des Sciences en 1735. en laquelle il voit le plus haut accomplissement de la raison humaine. que tout ce qu'on croyait avoir avec elle la moindre ressemblance effrayait . Il faut admirer le zèle avec lequel Voltaire. la pesanteur au voisinage de l'Equateur . La quinzième des Lettres Philosophiques (1734) est une Histoire de l'Attraction. mathématicienne et physicienne. Comme le fait observer la préface : « il a fallu pour établir en France toutes les sublimes vérités que nous . publiés en 1738. Il a travaillé à ces questions scientifiques aux côtés de son amie. revues et corrigées. se mit à l'étude des travaux de Newton afin de s'en faire le vulgarisateur. on était si charmé d'avoir introduit dans l'explication de la nature une apparence de mécanisme qu'on rejetait sans l'écouter le mécanisme véritable qui venait s'offrir . C'était pourtant Voltaire qui avait assuré le succès de Newton dans l'opinion française éclairée. où il devint l'animateur de l'Académie régénérée. fidèles à l'inspiration cartésienne. en attendant ses retentissants démêlés avec Voltaire. cependant que Maupertuis est chargé. de réaliser une même mesure au cercle polaire. accepta l'invitation du jeune roi de Prusse Frédéric II.

la disjonction est complète entre la philosophie naturelle de style aristotélicien et la science fondée sur l'alliance de l'expérimentation et des mathématiques. écrit 'sGravesande. » Si la physique nouvelle eut quelques difficultés à prévaloir en France. fut le collaborateur de 'sGravesande. « Dans la physique. que nous pouvons parvenir à leur connaissance.. dans l'histoire intellectuelle de l'Europe. soit sur la masse totale de ces corps.. jugèrent honteux d'obéir à leurs cadets. Jean (1687-1748). En 1717. ayant vieilli dans les erreurs de Descartes. inaugure son enseignement par une leçon Sur l'usage des mathématiques dans toutes les sciences. nommé professeur de mathématiques et d'astronomie à Leyde. » Mais les mots mêmes de newtonianisme ou de newtonien n'ont plus de raison [168] d'être puisque l'œuvre de Newton est reconnue comme la vérité même. mais aussi physicien (1668-1738). s'illustra dans le domaine de l'électricité par la découverte de la « bouteille de Leyde ». « Si l'on appelle encore en France newtoniens les philosophes qui ont joint leurs connaissances à celles dont Newton a gratifié le genre humain. c'est-à-dire toute la physique. et principalement en physique. expose-t-il. 'sGravesande. tout ce qui y a rapport. Il y a eu. elle s'ouvre à l'influence de la science newtonienne.. il peut être augmenté ou diminué . cependant que le cadet. Pierre (1692-1761). pays plus proche de l'Angleterre aussi bien dans le domaine économique et politique que dans le domaine religieux. en agissant. La Hollande avait été le pays où Descartes avait trouvé ses premiers disciples . doit être traité mathématiquement . ce n'est que par un reste d'ignorance et de préjugé. de 'sGravesande (1688-1742) et des frères Musschenbroek. dont l'aîné. soit sur les particules dont il est composé. elle avait trouvé accueil en Hollande. C'est en effet l'université de Leyde qui devait être le centre où s'organise l'enseignement de la nouvelle physique expérimentale. seule apte à nous révéler les lois de la nature : « C'est uniquement par l'examen des phénomènes. et sur la perfection que l'astronomie peut tirer de la physique. ou sans qu'il en produise.devons à Newton laisser passer la génération de ceux qui.. tout s'exécute par le mouvement . par conséquent. Or le mouvement est une quantité . À Leyde. célèbre médecin. qui nous sert . car il n'est pas possible qu'il arrive dans les corps aucun changement qui nous soit sensible sans qu'il ait pour cause quelque mouvement. » Mais la physique mathématique ne peut être menée à bien que par les voies et moyens de la méthode expérimentale. un âge d'or hollandais illustré par les noms de Boerhaave.

'sGravesande « ouvrit ses collèges avec un appareil considérable de machines. Présentant une réédition de ses Éléments de physique. nous n'en devons négliger aucune. ainsi que de leurs qualités. où l'on trouve un grand nombre de personnes qui en font leurs délices. on ne peut acquérir les connaissances qui ont rapport aux corps qu'à l'aide des observations et de l'expérience. se situe dans le prolongement de la théorie empiriste de la connaissance. dans l'introduction de ses Principes de Physique (1736) : « La physique n'a jamais été tant cultivée qu'aujourd'hui en Hollande. selon l'un de ses élèves. » L'enseignement universitaire devait attirer sur la jeune discipline la faveur du grand public. » Ces indications ne demeurent pas d'ordre théorique .. pas même celles qui nous paraissent être de très petite conséquence. Et ceux qui se sont appliqués à faire des expériences n'ont cherché à éclaircir par leurs moyens que des sujets sur lesquels les mathématiques ne pouvaient pas leur fournir de lumières . Jusqu'alors il ne s'était donné aucun cours complet de cette science dans ce goût-là » . les premiers exemples de systématisations du savoir. en recourant à l'expérience. en particulier dans leurs traductions françaises. Nous remarquons en effet que cette science fait . Tout ce que les corps présentent librement à nos recherches se découvre par la voie de l'observation . de telle sorte que le tout formât un système et une introduction à ce qu'il y a de plus relevé en physique (. La physique. dans l'esprit des Principes de Newton. diffusées à travers l'Europe.) La plupart de ceux qui ont traité mathématiquement quelque partie de la physique ne se sont guère mis en peine d'éclaircir par des expériences ce qu'ils avaient démontré.ensuite à expliquer d'autres phénomènes qui en dépendent. dont la plupart étaient de son invention et qui le mirent en état d'éclairer par des expériences toutes les différentes parties de la physique. Les traités et manuels des savants de Hollande fourniront. Musschenbroek relate. 'sGravesande écrit : « J'ai voulu réunir ensemble les démonstrations mathématiques et les expériences. il est souvent nécessaire d'avoir recours à l'art pour parvenir à la [169] connaissance de ce qu'elle semble vouloir nous cacher . Or pour réussir en cela. Lorsque la nature n'offre rien à nos recherches. et c'est à l'aide de l'expérience que l'on parvient à la connaissance des propriétés qui ne tombent sous nos sens que par les différentes opérations auxquelles on soumet les corps » .. il faut observer d'un œil attentif toutes les opérations de la nature . ainsi que le souligne Musschenbroeck : « comme l'esprit de l'homme n'a aucune idée innée des corps.

C'est pourquoi Fontenelle peut annoncer de son côté une science rigoureuse de la nature : « Si toute la nature consiste dans les combinaisons innombrables des figures et des mouvements. les maladies des animaux. d'Alembert ne s'exprime pas autrement : « L'étude de la nature est celle des propriétés des corps. dans les réflexions et les réfractions de la lumière. il n'en reste pas moins que la Hollande au début du siècle donne l'exemple sur le continent. dans l'équilibre des liqueurs. qui en entend parler tous les jours. fier du succès de son influence. la géométrie qui seule peut calculer des mouvements et déterminer des figures devient indispensablement nécessaire à la physique. où l'on se plaît à poursuivre en commun des recherches expérimentales. mais elle fleurit et est en vogue chez la plupart des savants. Elle n'est plus comme autrefois l'apanage d'un petit nombre de philosophes. et leurs . conformément à la lettre du cartésianisme. au point de constituer pour les meilleurs esprits le prototype de toute connaissance qui prétend se présenter comme science. enfin toutes les matières de physique qui sont susceptibles de précision. en matière de vulgarisation scientifique. La part faite de l'autosatisfaction du savant. Enfin elle se fait connaître partout et il n'y a presque plus personne. dans la chute accélérée des corps pesants. comme les fermentations des liqueurs. commence aussi à y prendre [170] goût. ce n'est pas que la même géométrie n'y domine.. C'est ainsi que la « philosophie expérimentale » devient une discipline assurée de ses certitudes. Le marchand même en fait une partie de ses occupations. dans les lois du mouvement. » Pour Fontenelle. En France même. » Et Musschenbroek allègue l'exemple d'un certain nombre de sociétés scientifiques. dans la mécanique des organes des animaux . et l'artisan. la résistance aux thèses de Newton n'empêche pas le milieu de l'Académie des Sciences de soutenir aussi la cause de la physique mathématique. de quelque état ou condition que ce soit. qui ne cherche et ne se fasse un plaisir de se familiariser avec elle . et c'est ce qui paraît visiblement dans les systèmes des corps célestes. Un demi-siècle après.tous les jours de nouveaux progrès et qu'elle se répand insensiblement dans la plupart des professions. comme pour les newtoniens. en diverses villes du pays. la voie est ouverte vers cette « géométrisation de l'univers » qui définit l'espérance scientifique de l'âge des Lumières. mais c'est qu'elle y devient trop obscure et presque impénétrable par la trop grande complication des mouvements et des figures . etc. car pour celles qu'on ne peut amener à ce degré de clarté.

mais dont l'expérience seule peut mesurer et déterminer les effets . tout ce qui appartient au mouvement des corps pesants. Ainsi les sciences qui s'occupent de ces deux points. Ces parties sont principalement celles qu'on a appelées physico-mathématiques. ou même une seule observation. Si l'on a réussi à mener à bien la théorie mathématique d'un ensemble de phénomènes. de l'expérimentation et de la théorie mathématique . L'accomplissement de l'intelligibilité passe par les stades successifs de l'observation. « Un véritable physicien n'a pas plus besoin du secours de l'expérience pour démontrer les lois de la mécanique et de la statique qu'un géomètre n'a besoin de règle et de compas pour s'assurer qu'il a résolu un problème difficile . L'expérience fournit un point d'appui provisoire. on en sait tout ce qu'on peut en savoir.propriétés dépendent de deux choses. n'est plus que du ressort de la théorie . soit incliné. pour ainsi dire. et qui consistent dans l'application de la géométrie et du calcul aux phénomènes de la nature » . les deux premiers moments ne sont que provisoires. si l'expérience s'y joint. soit rectiligne. soit vertical. Il faut se défier de « cette fureur d'expliquer tout. c'est-à-dire la mécanique et la géométrie sont les deux clés indispensablement nécessaires de la physique . ce ne doit être que dans la même vue et de la même manière que pour les lois primitives de l'impulsion . Dans les parties les plus avancées de la physique « une seule expérience. soit curviligne. » Selon d'Alembert. mais cette loi une fois connue par l'expérience. la physique théorique doit en fin de compte l'emporter sur la physique expérimentale . tels sont par exemple les phénomènes de la pesanteur. ils s'effacent une fois réalisée la consolidation théorique. cette dernière constitue pour la connaissance un stade nécessaire mais préalable : « Le premier objet [171] réel de la physique expérimentale est l'examen des propriétés générales des corps. La physique mathématique sera . » Ainsi la vérité coïncide avec la parfaite intelligibilité. qui dispense de recourir au contrôle expérimental. qui a accoutumé la plupart de ses sectateurs à se contenter de principes et de raisons vagues. » L'épistémologie de d'Alembert prolonge la ligne newtonienne. Aucune théorie n'aurait pu nous faire trouver la loi que les corps pesants suivent dans leur chute verticale. propres à soutenir également le pour et le contre » . en gros. de leur mouvement et de leur figure. sert de base à des théories complètes. que Descartes a introduite dans la physique. que l'observation nous fait connaître. en attendant que puisse prévaloir l'évidence intrinsèque de l'ordre rationnel.

au fond. et en même temps. de nous en découvrir en termes clairs l'ordre et l'arrangement . qui constitua pour des générations une charte pédagogique. précise que « ces systèmes ne sont que de simples conjectures. la matière étant supposée telle que nous la concevons. ne laisse pas de satisfaire extrêmement l'esprit en lui présentant un système selon lequel tous les effets de la nature s'expliquent d'une manière sensée et raisonnable . Il faut pourtant reconnaître que l'auteur [172] des Éléments de philosophie. celui de Copernic et celui de Tycho- Brahé. « Il n'est pas possible. le meilleur exposé de la science nouvelle. tout au long du siècle. se conformant aux directives du Saint-Office. » ou physique proprement dite. à des résistances formidables. qui se réduit à ce qu'on a appelé plus tard des « leçons de choses ». parce qu'il n'a point plu à Dieu. ne peut être considéré comme reflétant l'état d'esprit le plus répandu en France.une phénoménologie. de pénétrer dans l'essence des corps pourvu que. toujours uniforme et continu. et c'est pour cela que l'Écriture dit qu'il a livré le monde à la dispute des hommes (Mundam tradidit disputationi eorum). Seule la Révolution française sera assez puissante pour entraîner une mutation pédagogique. » Sur quoi. Ni Galilée. nous puissions déduire des propriétés que nous y regardons comme primitives les autres propriétés secondaires que nous apercevons en elle. et d'observer l'ordre et la régularité qui y règnent . qui l'empêchent de trouver place dans les programmes de l'enseignement. Rollin évoque les « trois systèmes » qui prédominent en astronomie : celui de Ptolémée. laquelle passera par la suppression radicale du système universitaire. » La pensée de d'Alembert présente. ne présente nulle part de contradiction . et que le système général des phénomènes. Rollin distingue entre la « physique des enfants ». satisfaite une fois qu'elle a mis en lumière la rigoureuse cohérence des aspects de l'univers. de Rollin. qui seul connaît parfaitement son ouvrage. La physique mathématique se heurte. cinquante ans après les Principia de Newton. On peut se faire une idée de l'état des esprits en consultant le Traité des Études (1726-1728). Et le bon Rollin. en langue française. ni Newton ne sont nommés. « Que nous importe. « qui est à proprement parler un mélange des deux premiers » . s'il ne prêchait pas dans le désert . de voir rouler continuellement sur nos têtes les cieux et les astres sans être tenté d'en étudier les mouvements. estime Rollin. elle nous fait sentir et toucher du doigt la . bien qu'elle ne soit pas certaine et évidente en elle-même. Mais cette attitude. et la « physique des savants.

qui est d'affinité janséniste. Par le moyen des télescopes ou lunettes d'approche. » Néanmoins Dagoumer avait été assez hardi pour mentionner Copernic. publie. en 1701-1703. et la publication du cours de Dagoumer souleva de violentes critiques. une Philosophia ad usum scholarum accomodata. paraîtront toujours chimériques à la plupart des hommes » . et sa pieuse phraséologie montre dans quel esprit pouvaient être abordées les autres matières du même ordre « qui se traitent en physique et qui occupent pour [173] l'ordinaire une bonne partie de la seconde année de philosophie » . toutes certaines qu'elles sont. la puissance. ce qui suscita une violente réaction. ainsi que l'attestent des cahiers de cours dictés en latin. » En dépit des interdits qui avaient accablé la philosophie de Descartes dans la dernière partie du XVIIe siècle. Certains professeurs de philosophie introduisent dans leur enseignement quelques éléments de mathématiques. Gassendi et Descartes. « Les régents de philosophie signèrent une déclaration en 1704 par laquelle ils s'engageaient à rester soumis à la foi et aux décisions des conciles. « La méthode est essentiellement philosophique. Quant à la physique. ce qui fait qu'on l'enseigne dans la majeure partie des collèges. on les discute. Rollin ne saurait passer pour une autorité en matière d'astronomie. Et Rollin. évoque les deux infinis de Pascal. On présente les doctrines des philosophes sur chacun des sujets . parmi eux se trouvait Dagoumer lui-même . sous forme de démonstrations soumises à l'esprit d'une métaphysique déductive à partir de principes a priori. demeure un chapitre de la philosophie naturelle à l'ancienne mode. Vingt régents de philosophie furent obligés de signer un nouveau formulaire de soumission le 6 avril 1705 . professeur au collège d'Harcourt. Aucune recherche expérimentale ne préside à ces classes : c'est vraiment un cours de philosophie . où la physique englobe la cosmographie et l'anatomie.grandeur. On y analyse les doctrines traditionnelles depuis Aristote. celle-ci devient un rempart contre la tentation des idées plus dangereuses encore que les thèses de celui qui . Cependant les accusations continuaient à se répandre dans le public et à la cour. puis on les réfute ou on les accepte suivant le cas. Il est une autorité en matière de pédagogie. Mais cette physique. et la sagesse infinie de Dieu. les astronomes modernes ont fait des découvertes qui. Dagoumer. elle demeure une partie du programme obligatoire.

l'on a sans le vouloir. et qui l'est encore davantage dans les temps malheureux où nous vivons . Au milieu du XVIIIe siècle. nous montrerons l'accord parfait. on devait enseigner et défendre le système d'Aristote ». ce qui pouvait donner matière à « une physique plus agréable et expérimentale. on cherche en Descartes spiritualiste un allié contre le matérialisme qui utilise Newton (.. Le P.apparaît maintenant comme l'auxiliaire efficace du spiritualisme traditionnel.) Le renversement d'attitude des Jésuites envers Descartes fut facilité par l'interprétation large que le P. Le cartésianisme progresse dans les collèges au moment où Newton s'impose à l'assentiment des savants et séduit l'opinion éclairée. en l'espèce le sommaire d'une soutenance de thèse au collège jésuite de Lyon le 23 novembre 1757 : « Nous nous occuperons à développer les différents points de physique qui ont quelque liaison avec les vérités que la religion nous enseigne. suivant lesquelles « en physique générale.) qu'enfin ce soit avec retenue et seulement autant qu'il est nécessaire dans des questions vraiment physiques qu'on touche à ce qui relève directement et proprement des mathématiques » . lorsqu'on a dit que la physique moderne est la pierre de touche des fausses sectes en matière de religion. loin de donner la plus légère atteinte à la foi chrétienne... Il n'est pas question de vérité mais d'opportunité . Bossuet déjà avait adopté la philosophie de Descartes parce qu'elle lui paraissait la moins dangereuse pour la foi. confirme les directives de la congrégation précédente. expose le candidat. Nous résoudrons les difficultés qu'on nous proposera sur un objet aussi important en lui-même. l'année même où paraissent les premiers tomes de l’Encyclopédie. En réalité.. de Dainville donne un échantillon de cette forme de pensée. Général lui-même donnait de l'injonction de suivre la physique d'Aristote » . Ainsi fut vaillamment prolongé le combat retardateur contre la science moderne. Voltaire et Maupertuis. Quant à l'enseignement. il est prescrit « qu'on conserve dans les questions et les disputes de physique expérimentale la méthode syllogistique . en 1751. le concert merveilleux qui se trouve entre la saine et solide physique et la Révélation . [174] La XVIIe Congrégation générale de la Compagnie. rendu un hommage à la divinité de ses dogmes et de . et nous ferons voir que. les Jésuites « expriment leur défiance à l'endroit d'une philosophie suspecte par son origine d'outre- Manche et par ses propagateurs français. (.

lesquelles connaîtront un grand succès . sans le secours des vérités révélées. il publie en 1709 ses Expériences de Physique. Peu importe que Fontenelle ait maintenu certaines vues de Descartes contre les thèses de Newton . Il était impossible et impensable que l'esprit expérimental qui [175] prédominait à l'Académie des Sciences ne trouve aucun écho dans l'opinion éclairée. Cette loi mathématique ne doit rien à Aristote. publiés de 1676 à 1679. La force d'inertie du conservatisme a des limites. et les Entretiens sur la pluralité des mondes (1686) assurent le triomphe mondain de la vision mécaniste de l'univers. fournissant ses contingents d'aristocrates d'avant-garde et de femmes savantes. Dès le début du siècle. Les Essais de la Physique. il n'en représente pas moins le nouvel esprit scientifique à l'Académie française comme à l'Académie des Sciences . s'inscrivent dans la même ligne . des cours privés rassemblent ici ou là des publics plus ou moins importants. il incarne l'esprit des Lumières. La diffusion de la science moderne n'est possible que grâce à des infiltrations qui contournent les places fortes de la tradition et mettent à la portée d'amateurs sans préjugés une physique nouvelle qu'on pratique en Angleterre et en Hollande. Rien n'est plus aisé aussi que de montrer que tous les faiseurs de systèmes. contiennent entre autres l'énoncé de la loi quantitative que Mariotte découvrit en même temps que son confrère britannique Robert Boyle. la . par l'ensemble de son œuvre. On comprend dès lors la curiosité pour le nouveau savoir. Polinière donne un cours de physique expérimentale. » La belle assurance du champion de la bonne cause est l'expression de l'état d'esprit régnant au sein d'une Compagnie qui détiendra un quasi- monopole de l'enseignement en France. illustré par des démonstrations. Les Essais de Physique d'Edme Mariotte (1620-1684). nous portons nos prétentions plus loin. la révolution galiléenne est nulle et non avenue dans la forteresse bien gardée que constituent les collèges. de Claude Perrault (1680). qui ont voulu s'éloigner des principes physiques établis dans les Livres Saints. Des livres circulent. ont donné dans des écarts qui leur ont attiré le mépris des véritables philosophes . qui suscite la création de cours privés. Le snobisme s'en mêle. en dehors des institutions existantes.ses Écritures . les physiciens auraient pénétré aussi moins avant dans les secrets de la Nature. Après plusieurs années de pratique. Jusqu'à cette date. jusqu'à sa prochaine expulsion en 1762. et nous nous engageons à prouver que.

démarqué du traité de Musschenbroek : De methodo instituendi experimenta physices (1730). elle permettait de donner un siège social à des recherches dont les maîtres traditionnels ne voulaient pas entendre parler. tout de même que Galilée. Deslandes publie en 1736 un Recueil de différents traités de physique et d'histoire naturelle. en 1732. élu à l'Académie des Sciences en 1731. [176] dont les initiatives en matière de réforme se heurtaient à l'entêtement de la corporation universitaire. de 'sGravesande. professeur à Padoue. il ajoute le 17 février : « Je passe ma vie à voir des expériences de physique. Bon nombre de maîtres devaient donc enseigner une physique à laquelle ils ne croyaient plus. qui a monté avec la marquise du Châtelet un laboratoire de physique à Cirey. Au début du XVIIe siècle. et de Musschenbroek. » De ces études sortiront les Éléments de la philosophie de Newton de Voltaire (1732) et les Institutions de physique de la marquise du Châtelet (1740) . Des professeurs de l'université se mêlent aux auditoires de Polinière. qui peut y donner place à des études nouvelles. écrit-il à Thiriot le 17 janvier . dont l'absolutisme avait dû reculer devant l'autocratie de la Faculté de Médecine. qui s'ouvre par un Discours sur la meilleure manière de faire des expériences. où. qui échapperaient au conservatisme établi. était tenu d'exposer le système de Ptolémée à l'usage des étudiants en médecine. dont les œuvres sont lues.cinquième édition paraîtra en 1741. mais un établissement d'enseignement dépendant du pouvoir royal. La constitution de l'Académie des Sciences répondait à un même besoin . il suit l'enseignement de Musschenbroek. dont il diffusera les idées. se rend en Hollande. à contourner l'obstacle en créant des institutions d'un type nouveau. du Fay. François Ier avait ainsi fondé le Collège royal pour assurer à Paris la présence des disciplines maîtresses de l'humanisme. La carence des universités françaises avait obligé le pouvoir royal. Voltaire. C'est là que Louis XIV. prend aussi le chemin de Leyde au début de 1737. le Jardin du Roi n'est pas seulement une station botanique. « Je suis venu à Leyde consulter le docteur Boerhaave sur ma santé et 'sGravesande sur la philosophie de Newton ». traduites et imitées. qui parfois même est invité à faire des démonstrations dans certains collèges. . avait pu introduire l'exposé de la circulation du sang. L'intendant du Jardin du Roi. auxquels il devait fournir les bases de la thérapeutique astrologique ! L'influence hollandaise s'exerce par l'intermédiaire de Boerhaave.

[177] affecter d'être newtonien à Paris et cartésien à Londres. Dès cette année 1738. En 1734.. professeur au Jardin du Roi depuis 1742. En 1738. en 1735. sur les problèmes de l'électricité . Il enseigne une physique établie seulement sur des faits suffisamment constatés et solidement établis. Le personnage le plus représentatif de cet enseignement ouvert et mondain fut l'abbé Nollet (1700-1770). moins important comme savant que comme vulgarisateur. qui trouva là certains éléments de sa philosophie de la nature. la consécration d'une discipline jusque-là contestée. C'est en bonne partie sous son influence que la physique expérimentale parvint à triompher de toutes les résistances et à se faire reconnaître comme une partie essentielle de la culture vivante. intendant du Jardin. un cours de physique expérimentale . puis il se rendit en Hollande. Le chimiste Rouelle (1705-1770). la protection du comte de Maurepas accorde à Nollet. puis il collabora avec Réaumur. Il écarte systématiquement les questions métaphysiques. Nollet travailla d'abord sous la direction de du Fay. par exemple au début du siècle.. Musschenbroek et leur disciple Allamand.. Telle qu'il la présente. le cours de physique de Polinière. y donnait des cours accompagnés de démonstrations qui attiraient un nombreux public. devenu rapidement célèbre. Le Jardin du Roi et le Collège royal. la création d'une chaire de physique expérimentale au Collège Royal. dans le contexte épistémologique de l'époque. un voyage en Angleterre lui valut d'être reçu à la Société Royale. A son retour. Cette solution de remplacement permettra d'assurer une certaine diffusion aux sciences expérimentales.) ne se présente sous les auspices d'aucune philosophie. donnaient plus d'éclat aux enseignements qu'ils patronnaient. Parmi les auditeurs les plus assidus figurait Diderot. où il se lia avec 'sGravesande. de par leur caractère officiel. Nollet publie un Programme raisonné d'un cours de physique expérimentale. Date importante : elle marque. Bénéficiant de hautes protections. il ouvrit à Paris. l'une des gloires de l'Académie des Sciences. elle est devenue plus intéressante (. « la physique expérimentale n'est pas un vain assemblage de raisonnements non fondés.. Sa méthode consiste à choisir dans chaque matière .) Nollet (. avec un catalogue raisonné des instruments qui servent aux expériences. en dépit du succès de certains d'entre eux. Les cours privés gardaient un caractère confidentiel. Il ne veut point être esclave de l'autorité. Du fait qu'elle est plus certaine. le cours de chimie de Lémery ou le cours d'anatomie de du Verney.

au moment où l'expulsion des Jésuites (1762) pose devant l'opinion le problème de la . paru en trois volumes. Le succès de la diplomatie de Franklin à Paris tient pour quelque chose aux prestiges du paratonnerre. Grâce à lui. L'extraordinaire retentissement de ses leçons lui vaut de plus. la construction et l'usage des instruments. que ce soient les Leçons de physique expérimentale de 1743. la création d'une chaire de physique expérimentale au collège de Navarre. Il s'agit d'un phénomène d'époque. le roi de Sardaigne. Le succès de la physique expérimentale est autre chose que le succès d'un homme. 180 gardes du corps. En 1758. Nollet construit ou fait construire 345 espèces d'appareils différents. dont la cinquième édition est de 1755. en 1770. Au cours de ses démonstrations. l'année de la mort de Nollet. où l'on construit tout exprès à cette occasion un amphithéâtre de 600 places. Les faits ont prévalu sur les doctrines. Les meilleurs esprits. charlatans de la physique expérimentale et de la toute neuve électricité. il compte aussi parmi ses élèves de jeunes hommes comme Lavoisier et Monge. Spécialiste de l'électricité. et l'on distingue parfois assez mal la physique scientifique de la « physique amusante ». auprès d'un public tout aussi hautement titré que celui de l'abbé Nollet. ou L'art des expériences ou avis aux amateurs de la physique sur le choix. il polémique avec l'illustre Benjamin Franklin.ce qu'il y a de nouveau. Nollet sait captiver son auditoire en lui évitant autant que possible les abstractions mathématiques. Ses publications connaissent un grand succès. et les faits sont beaucoup plus passionnants que les doctrines . il lui arrive d'électriser. Peu importe d'ailleurs : la science. Ainsi les principes abstraits sont mieux assimilés parce qu'entrecoupés d'expériences » . puis 700 moines se tenant par la main. Ducs et duchesses affluent à ses cours . habile à construire lui-même les appareils dont il a besoin. Nollet est nommé maître de physique des Enfants de France . grâce à une seule décharge. utilisent le merveilleux du savoir à des [178] fins utilitaires et bassement personnelles. le dauphin. reconnaîtra les siens. la physique expérimentale devient une forme moderne du merveilleux. en 1753. ce qui est le plus propre à être démontré par des expériences. puis à exposer l'état de la question et à y ramener tout ce qui peut s'y rapporter dans les arts et les machines. on y voit la reine elle-même. comme on le voit dans le cas des aventuriers qui exploitent la crédulité publique : un Mesmer. un jour. un Cagliostro. Il arrive que la mauvaise physique chasse la bonne. Excellent expérimentateur.

auxquels il faut ajouter ceux qui ont été instruits dans les écoles d'artillerie ou dans les écoles de la marine. Ces écoles militaires et techniques sont des institutions fermées. La Convention favorisera le développement des écoles scientifiques . l'esprit nouveau s'affirme à l'occasion de la création d'écoles techniques. l'inventeur de la géométrie descriptive. Monge. formés aux disciplines scientifiques et recrutés dans la classe bourgeoise ou la petite noblesse. En 1747. dans les administrations de la monarchie déclinante. une élite de la compétence. militaires. Ils parviendront rapidement. scientifiques et techniques. qui souffrira de ne pas trouver. sera le résultat d'une division de l'École des Ponts et Chaussées. admettent la nécessité d'un retour au concret. L'École des Mines. Il aura pour successeur son répétiteur. L'École royale militaire de Paris est.réforme pédagogique. On peut penser néanmoins qu'elles ont eu une influence considérable : en dehors de tout snobisme. dont l'enseignement n'a pas de retentissement direct dans le public. Tous ces hommes. L'abbé Nollet professe à Mézières jusqu'à sa mort. elles ont préparé. en vue de fournir des cadres compétents pour l'exploitation des ressources du sous-sol. dans une éducation utilitaire qui devra s'appuyer sur les disciplines modernes. trouveront dans la Révolution une ouverture à la mesure de leurs capacités. cette . Ils joueront dans la réorganisation du pays un rôle comparable à celui de la catégorie sociale des prêtres défroqués. en 1751. au cours des décades qui précédèrent 1789. une des fondations importantes du règne de Louis XV. Les tâches militaires réclament également des officiers formés en vue des responsabilités qui les attendent. En 1766 est organisée une grande école d'architecture. en 1770. aux plus hautes responsabilités politiques. Dès le milieu du siècle. Ainsi se trouvera constituée. où les élèves sont préparés tout particulièrement aux travaux de fortification par des enseignements de mathématique et de physique. Mais la formation technique est plus poussée à l'École du génie de Mézières. en dehors de l'enseignement traditionnel. en particulier l'histoire naturelle et la physique expérimentale. tel le jeune artilleur Bonaparte ou l'officier du génie Lazare Carnot. des débouchés correspondant à sa valeur. dont les élèves formeront un corps d'ingénieurs particulièrement qualifiés pour la construction des travaux publics. dont les élèves sont appelés à servir l'État en utilisant les disciplines scientifiques. fondée en 1780. des générations successives de techniciens. le surintendant Trudaine crée l'École des Ponts et Chaussées. créée en 1748.

et non plus par un philosophe. L'Université de Glasgow possédait d'ailleurs un observatoire et même une fonderie . il appartiendra à un déclassé à un utopiste comme Saint-Simon de prophétiser le règne à venir d'une aristocratie scientifique. celle d'Altdorf. Saint-Simon dégage les conclusions à longue échéance de l'avènement de la physique expérimentale. ce qui consacre l'éclatement de l'ancienne faculté de philosophie. de l'École Normale de Paris et surtout de l'École [179] Polytechnique (1795). professeur de philosophie morale à l'université de Glasgow. occupé par le docteur Black. Dans les îles britanniques. et exception faite pour la Hollande. comme c'était le cas presque partout en France jusqu'à la veille de la Révolution . La même institution a concédé un atelier en 1756 au très jeune mécanicien James Watt. pépinière des cadres techniques. Nouveauté sans précédent. en Allemagne. qui se donna dès 1683 un laboratoire de physique expérimentale. En règle générale. technique et industrielle. près de Nuremberg. elles avancent vers l'avenir à reculons. l'une des inventions décisives dans l'utilisation industrielle de la vapeur. il existe depuis plusieurs années dans cette université un laboratoire de chimie. en 1765. les universités d'Ecosse montrent plus de curiosité novatrice que celles de l'Angleterre proprement dite. à qui la corporation des commerçants de Glasgow a refusé le droit de s'installer en ville. Admirateur de Newton. Enseignant le savoir acquis. scientifiques et militaires. une machine de Newcomen que Watt conçut le principe de son condenseur. . Mais la justesse des vues de Saint-Simon n'apparaîtra que plus d'un siècle après sa mort. Au début du XIXe siècle encore. elles ne le précèdent pas. les universités suivent de loin le mouvement des idées . L'institution napoléonienne de l'Université impériale prolongera ce mouvement. il y aura parmi les facultés nouvelles des facultés des sciences distinctes des facultés des lettres. Lorsque Adam Smith est nommé. Seules se distinguaient quelques universités plus hardies que les autres. en 1761. C'est en réparant dans cet atelier. la situation n'était guère meilleure en ce qui concerne l'enseignement de la science expérimentale.orientation s'affirme dans les programmes des Écoles Centrales des départements. Mais ce ne sont là que d'honorables exceptions. par exemple. Hors de France. Désormais la physique sera enseignée par un physicien.

[180] Deuxième partie : L’intelligibilité au XVIIIe siècle Chapitre II LA GÉNÉRALISATION DU PARADIGME NEWTONIEN I. on qualifie leur auteur de « Newton de l'électricité ». Le règne de Newton s'étend de la physique à la théologie . calqué sur celui de la grande œuvre newtonienne. Lorsque les travaux de Franklin sur l'électricité paraissent avoir élucidé cette difficile matière. dans l'espace intermédiaire. Tout chercheur est un Newton en puissance. il y a place. quelle que soit leur science. Non pas seulement en physique. L'intelligibilité du modèle apparaît si convaincante qu'elle s'impose là même où elle ne se justifie plus. L'imitation de Newton devient l'ambition secrète de tous les savants. affirme la prétention de réduire à la discipline de l'intelligibilité mathématique aussi bien la doctrine chrétienne que les destinées de l'Église. y compris . pour toutes les sciences de la nature et de l'homme. John Craig. publie en 1699 des Theologiae christianae principia mathematica. dont le titre. mais jusqu'en théologie : un ami de Newton. LES SCIENCES DE LA NATURE Retour à la table des matières La valeur épistémologique d'une explication se reconnaît à son succès en dehors de son domaine propre d'application. Le système newtonien de l'intelligibilité est admis comme le prototype de toute connaissance parvenue à son état d'achèvement définitif.

» On ne peut pas affirmer que Newton lui-même n'ait pas voulu cela. du magnétisme et de l'électricité. que les corps agissent les uns sur les autres par le moyen des attractions de la gravité. il était déjà présent en tant que tel dans la pensée de Newton. « la nouvelle science est loin de se réduire à une méthode. par le succès même de son entreprise. elles constituent un mélange de quantité et de qualité. « Les diverses disciplines nées vers la fin du XVIIIe siècle ne procèdent pas du seul développement de la méthode. Elles résultent plutôt d'une inspiration centrale unifiante. C'est-à-dire que la prétention à constituer une science rigoureuse se développe en terrain varié sur le présupposé d'éléments irréductibles à l’élucidation rationnelle. Le système de la dynamique forme un ensemble conceptuel complet . mais seulement dans la mesure où l'on admet que le raisonnement mathématique met en œuvre une source transcendante de certitude qui dépasse les pouvoirs d'analyse de l'individu ». » L'imagination épistémologique l'emporte sur la logique proprement dite. qui se prête à tous les développements possibles . Lorsque les époques successives s'efforcèrent de formaliser la science. de matière et de géométrie. dernier état de la physique newtonienne. Cette vision continue à fournir une articulation secrète qui facilitera par la suite les connexions et la réunion. qui se décompose en aspects utilisables. comme l'affirmera Kant. dont les conceptions de l'espace. de la force se trouvaient coordonnées en un tout. La perspective est ouverte par les Questions qui figurent dans l'Optique parue en 1704.la philosophie. l'unité mise en lumière est en fait analogique . écrit Newton. de la matière. à partir de la mécanique céleste. d'avoir manifesté l'ordre immanent au cosmos. Une telle expansion à la totalité du champ épistémologique suppose le postulat que la certitude propre à la physique mathématique peut faire l'objet d'une généralisation. L'ambition d'une axiomatisation des divers domaines scientifiques doit s'appuyer sur des fondements qui ne relèvent pas de la seule rigueur formelle. Les images de base ne sont qu'apparemment claires . « Il est bien connu. elles se contentèrent de dégager [181] l'élément de haute abstraction implicitement nécessaire pour maintenir l'unité du savoir » . Elle procède « véritablement d'une foi vivante dans le pouvoir illimité de l'esprit humain. La raison newtonienne est assurée. « Si l'unité recherchée était toujours déductive. Dès lors. Ces exemples .

'sGravesande montre la nécessité du principe d'analogie pour compléter les indications des sciences positives. et qu'elles sont propres à ceux-là mêmes sur lesquels il n'a pas été possible d'expérimenter. Il en est autrement dans les sciences du réel. Exposant la pensée de son maître. et il est incontestable que l'Auteur de la nature nous a mis dans la nécessité de raisonner par analogie. les particules constitutives de la réalité matérielle. si bien qu'il n'est pas improbable qu'il existe d'autres modalités d'attraction que celles-là.. ce qui est souvent très difficile » .). La nécessité de raisonner par analogie prouve que le monde est gouverné par le Créateur selon des lois fixes . sans avoir à se préoccuper de la réalité des choses. ce qui suffirait à justifier son application dans le domaine de la connaissance. Selon 'sGravesande. par leur interaction mutuelle.. Intervient alors la notion . que les propriétés des corps [182] sont invariables. dont il suffira de reconstituer les agencements pour produire des justifications claires comme le jour dans les domaines les plus variés. qui permettront de combler les espaces vides. là où les mathématiques n'ont pas de prise.révèlent la contexture et le cours de la nature. où l'on doit prendre en charge des aspects du monde plus ou moins irréductibles à l'analyse. de produire « une grande partie des phénomènes de la Nature ». elle a pour fondement que l'univers est gouverné selon des lois fixes (. « Tous ces raisonnements sont fondés sur l'analogie. sont susceptibles. les mathématiques constituent un domaine privilégié parce que l'on n'y met en œuvre que des normes abstraites. On pourra néanmoins éviter l'erreur en ce domaine « pourvu qu'à l'exemple des mathématiques on ne compare ensemble que des idées. laquelle par conséquent peut servir de fondement légitime à nos raisonnements. qui expliquent par exemple les propriétés de la lumière. Car la Nature est d'un seul tenant et sans discordance avec elle-même (Nature is very consonant and comfortable to herself ) ». avec leur capacité d'agir à distance. Quant à l'analogie même. d'où nous inférons que cette manière de raisonner n'est pas moins certaine dans des cas où cette nécessité n'a point lieu . » Le recours à l'analogie est imposé par les nécessités pratiques de la vie. Les particules de matière deviennent des grains d'intelligibilité. Celui qui prétendait vouloir se contenter de mettre en lumière la légalité des phénomènes dans sa rigueur mathématique donne libre cours aux jeux de l'analogie. Autrement dit. Nous devons admettre que les mêmes causes produisent et produiront toujours les mêmes effets.

d'évidence morale. » Pour donner à l'évidence morale une suffisante consistance. le témoignage et l'analogie. il faut admettre qu'elle présuppose une assurance transcendante. Cette vue n'est pas considérée comme une « hypothèse » aventureuse . La fascination newtonienne explique le caractère décevant de la plupart des grands systèmes explicatifs du XVIIIe siècle. c'est un fait. Bon nombre d'entre eux semblent se réduire à la généralisation hâtive d'une image. trois fondements de l'évidence morale. Les raisonnements mathématiques sont fondés sur une évidence qui par sa nature nous oblige à y acquiescer . non par sa propre nature. et toutes les conséquences que nous en déduirons pourront être appliquées aux choses mêmes . Le choix par Newton du mot attraction pour désigner un concept dont il prétendait refuser de préciser l'essence n'avait pas été heureux. mise en lumière par Newton dans l'ordre physique. on ne risque pas de s'égarer en présupposant cette rationalité dans quelque domaine que ce soit. Le fondement de l'induction. Les secours qui nous ont été fournis par le Créateur sont les sens. qui s'impose avec l'autorité de l'évidence.. et l'on ne saurait [183] douter que ce n'ait été là l'intention du Créateur. mais en conséquence de la volonté de Dieu (.) Nous devons donc raisonner au sujet des choses naturelles par analogie . Puisque la rationalité intégrale du réel est garantie par Dieu. non plus que de celui des objets hors de nous considérés en eux-mêmes. consciente ou non. dont on doit reconnaître qu'elle implique une dévaluation de la certitude : « Dès qu'en physique. Le mot invitait au . on doit retrouver une unité d'intention. qui cautionne la validité de toutes nos prétentions à la vérité. à savoir la perception des idées.. « Les fondements de l'évidence morale ne sauraient se déduire du simple examen de ce qui se passe dans notre âme. qui renvoie en fin de compte à cette sagesse organisatrice du Créateur. et de l'autre la constitution de l'univers. au lieu que l'évidence morale est un fondement de persuasion. nos raisonnements touchant ces idées auront une certitude mathématique.. si l'on considère d'un côté la bonté souveraine de l'Auteur de la nature. les phénomènes sont bien connus à l'aide d'une évidence morale. étant le même quel que soit le domaine considéré.. L'épistémologie se fonde sur une apologétique. c'est-à-dire dès qu'il est certain que nous avons de ces phénomènes des idées qui s'accordent avec les choses mêmes. pendant que l'évidence mathématique n'en a qu'un seul.

Si le XVIIIe siècle a vu naître les sciences humaines. approuve son utilité . » Par ailleurs. c'est grâce au précédent newtonien d'une exceptionnelle réussite dans l'unification d'une certaine catégorie de faits. les idées confuses sont les plus fécondes. le mot n'était qu'une étiquette désignant une loi mathématique . est un mot obscur. d'une relation fixe . Dès lors. Elie Halévy a souligné cette contradiction dans le cas de Hume et de Bentham. « que l'école benthamique va employer à satiété ». La notion confuse d'attraction a pu rendre des services au progrès de la connaissance. au même sens où l'on parle du « principe vital » ou encore d'un « principe morbide » . et aux illuminés de toute espèce qui prépareront les voies à la philosophie romantique de la nature. Or ce mot. car le rayonnement de leur intelligibilité permet de surmonter les contradictions en bénéficiant de toutes les ambiguïtés. Il suffit de songer aux facilités que l'attraction offrira aux charlatans de l'électricité.déploiement de la fonction fabulatrice dans un vide de rigueur. la vertu explicative étant passée subrepticement du domaine de l'entendement à celui de l'imagination. pour retenir seulement l'idée de conjonction constante. il est cette qualité de l'action sur laquelle [184] devrait se régler la mesure de l'approbation ou de la désapprobation qu'on lui accorde . s'il a appliqué la notion de science à toutes sortes de phénomènes qui ne paraissaient pas jusque-là susceptibles d'être soumis à des normes précises. un sentiment qui. « Originairement et chez Hume lui-même. Hume croit pouvoir établir l'existence d'un principe d'association entre les images. la généralisation du paradigme . comme Mesmer. pour ses imitateurs l'étiquette survivra en l'absence de toute formule mathématique. Si les premières tentatives n'ont donné que des résultats contestables. lorsqu'il est appliqué à une action. de Bentham : « Le principe en question ici peut être considéré comme un acte de l'esprit. et parfois illusoires. un sentiment d'approbation. le mot principe tend insensiblement à prendre une signification purement logique : il signifie l'énoncé d'une loi. » Cette ambiguïté des termes fondamentaux dérivés du vocabulaire newtonien apparaît dans un texte emprunté à l’Introduction to the Principles of Morals and Legislation. qui se présentent tous deux comme des exécuteurs des volontés de Newton. Cette réussite permet d'en espérer d'autres dans des horizons épistémologiques différents. un sentiment. il signifie une cause efficiente. Pour Newton lui-même. mais le principal objet de la philosophie newtonienne est justement de bannir de l'univers la notion de cause efficiente.

on se contentera d'y apporter des retouches de détail. dont les premiers fascicules parurent après la Seconde Guerre mondiale. On comprend sous ce nom toutes les sciences positives et fondées sur l'expérience. Fontenelle écrit en 1702 : « Ce qui regarde la conservation de la vie appartient particulièrement à la physique. des grandes ambitions newtoniennes. la tâche de généralisation sera facilitée dans la mesure où n'existe pas encore en ce temps une coupure nette entre la connaissance du monde matériel et celle du monde vivant. sans remettre en question le schéma d'ensemble. La classification des sciences ne comporte pas de cloisonnements très définis . En l'absence de lignes de démarcation précises entre des disciplines qui ne sont pas encore dissociées. Le lieu propre du modèle newtonien. consciemment ou non. le champ du savoir ressemble à un terrain . et par rapport à cette vue. qui sont trois espèces différentes d'Académiciens : l'Anatomie. on peut lire dans un ouvrage de vulgarisation : « N'attendons pas de la physique d'autres progrès que ceux qu'on fera dans l'Histoire naturelle. qui se réclament du positivisme logique. Dans ce domaine. » L'absence de coupure entre des domaines que nous distinguons aujourd'hui est conforme au concept de la physique aristotélicienne. de Newton à Laplace. elle a été partagée dans l'Académie (des Sciences) en trois branches. On voit assez combien il est important de connaître exactement le corps humain et les remèdes que l'on peut tirer des minéraux et des plantes . Un savant comme Buffon est. inclut la connaissance de tout ce qui vit. ont entrepris de réaliser sur l'initiative d'Otto Neurath et de Rudolf Garnap une International Encyclopaedia of Unified Science. le mot d' « extrapolation » ne doit être employé que sous la condition restrictive d'un anachronisme reconnu comme tel. alors que nous voyons en lui un « naturaliste ». la Chimie et la Botanique. et les arts qui produisent [185] des changements considérables dans les êtres naturels .newtonien a été un moment nécessaire dans la constitution du savoir moderne. s'inspirait. souvent qualifié de « physicien ». leur projet. qui regardent la cosmographie. conformément à son étymologie. c'est-à-dire la construction de l'univers et de ses parties. l'anatomie des plantes et des animaux. Le concept de physique. » Au milieu du siècle encore. en son temps. lui-même peut-être prématuré. En dehors de la sphère d'influence où les Principia faisaient désormais autorité. son territoire d'origine était la physique et la cosmologie. Lorsque les continuateurs de l'école de Vienne. le paradigme est la vérité même et pendant plus d'un siècle.

vague, où les savants peuvent être tentés de constituer à l'aventure des
ensembles épistémologiques selon leurs intuitions personnelles.

D'Alembert, évoquant, dans la première partie du Discours préliminaire
de l’Encyclopédie, le domaine du savoir humain, constate qu'il se déploie
entre deux limites « où se trouvent, pour ainsi dire, concentrées presque
toutes les connaissances certaines accordées à nos lumières naturelles ».
L'une de ces limites est la physique mathématique, l'autre la connaissance de
soi et celle de Dieu, que d'Alembert entend dans le sens du spiritualisme
cartésien. « Entre ces deux termes est un intervalle immense, où
l'Intelligence suprême semble avoir voulu se jouer de la curiosité humaine,
tant par les nuages qu'elle y a répandus sans nombre que par quelques traits
de lumière qui semblent s'échapper de distance en distance pour nous attirer.
On pourrait comparer l'univers à certains ouvrages d'une obscurité sublime,
dont les auteurs, en s'abaissant quelquefois à la portée de celui qui les lit,
cherchent à lui persuader qu'il entend tout à peu près . »

Newton ayant éclairé d'une lumière éclatante une partie de ce domaine
confusément connu, on ne voit pas pourquoi cette même lumière ne se
propagerait pas à travers un espace, où il n'existe guère, pour l'arrêter, de
cloisons étanches épistémologiques. D'Alembert lui-même dénonce les
prétentions inconsidérées de certains géomètres qui, « au défaut
d'expériences propres à servir de base à leurs calculs, se permettent des
hypothèses, les plus commodes, à la vérité, qu'il leur est possible ; mais
souvent très éloignées de ce qui est réellement dans la nature. On a voulu
réduire en calcul jusqu'à l'art de guérir ; et le corps humain, cette machine si
compliquée, a été traitée par nos médecins algébristes comme le serait la
machine la plus simple ou la plus facile à décomposer. C'est une chose
singulière de voir ces auteurs résoudre d'un trait de plume les problèmes
d'hydraulique et de statique capables d'arrêter toute leur vie les plus grands
géomètres. Pour nous, plus sages ou plus timides, contentons-nous
d'envisager la plupart de ces calculs et de ces suppositions vagues comme
des jeux d'esprit auxquels la Nature n'est pas obligée de se soumettre... » .

[186]

D'Alembert aurait voulu maintenir l'application des mathématiques dans
de justes limites. La sagesse de sa position contraste avec le mouvement
général des idées en son temps. Souvent, avec ou sans apparat
mathématique, la référence à Newton sert à couvrir une fabulation de

l'intelligibilité, facilitée par la polyvalence du concept d'attraction.
D'Alembert souligne que l'attraction s'applique à la fois dans l'ordre du
Grand, à l'échelle de l'univers, et dans l'ordre du Petit, c'est-à-dire des
particules élémentaires de la matière. « C'est de l'attraction de M. Newton
que proviennent la plupart des mouvements, et par conséquent des
changements qui se font dans l'univers : c'est par elle que les corps pesants
descendent, et que les corps légers montent ; c'est par elle que les projectiles
sont dirigés dans leur course, que les vapeurs montent et que la pluie
tombe ; c'est par elle que les fleuves coulent, que l'air presse, que l'océan a
un flux et reflux . » Mais il y a une seconde espèce d'attraction, poursuit
d'Alembert, qui « ne s'étend qu'à des distances insensibles. Telle est
l'attraction mutuelle qu'on remarque dans les petites parties dont les corps
sont composés ». Il s'agit dans le second cas, d'une « attraction de cohésion,
supposant que c'est elle qui unit les particules élémentaires des corps pour
en faire des masses sensibles (...) C'est à M. Newton que nous devons la
découverte de cette dernière espèce d'attraction, qui n'agit qu'à de très petites
distances ». Et d'Alembert donne comme exemples de cette attraction
rapprochée les actions réciproques du sel et de l'eau forte, de l'esprit de
vitriol et du salpêtre... .

Le dédoublement de l'échelle de lecture permet à l'attraction
newtonienne de faire autorité dans le domaine de la chimie, où cette notion
tend à se confondre avec celle d'affinité, chargée de résonances
traditionnelles. Telle est la conclusion à laquelle parvient un savant historien
de la chimie au XVIIIe siècle. « Que la règle des affinités soit le ressort le
plus profond de la doctrine chimique de l'école stahlienne, c'est une chose
que nous croyons hors de doute, puisque la connaissance des affinités
permettait à la fois de deviner la composition des corps, de prévoir leurs
réactions mutuelles et même de les classer conformément à leur nature. Que
cette règle (ou d'autres semblables) se soit imposée peu à peu aux diverses
écoles de chimie, bien qu'elle soit en opposition avec les principes du
mécanisme, et que, par là, elle ait pu gagner l'appui de la philosophie
newtonienne, les chimistes ayant admirablement su utiliser l'analogie plus
ou moins apparente de la gravitation universelle avec leurs lois spécifiques,
c'est ce que montrera l'évolution même de la doctrine au cours du XVIIIe
siècle . »

Le paradigme newtonien se trouve ainsi réduit à un principe d'analogie,
puisque à l'époque de Stahl et de Boerhaave, et jusqu'à Lavoisier, le

domaine de la chimie ne donnera pas prise à l'intelligibilité [187]
mathématique. Il apparaît difficile de distinguer l’attraction à laquelle se
réfère la chimie à prétention newtonienne, des affinités et sympathies que
cette discipline avait reçues en partage de l'alchimie, telle qu'on la pratiquait
avant le mécanisme et les travaux de Robert Boyle. L'autorité de Newton est
invoquée pour patronner des schémas qui impliquent une singulière
dégradation de la rigueur revendiquée par l'auteur des Principia.

L'épistémologie de Buffon fournit le meilleur exemple de la
généralisation du paradigme newtonien, étendu à l'ensemble des règnes de la
nature. Buffon (1707-1788) doit à Newton son schéma général de la vérité
et l'orientation de sa méthodologie. Il lui emprunte son point de départ :
« M. de Buffon, écrit Condorcet, parut d'abord vouloir se livrer uniquement
aux mathématiques, regardées surtout depuis Newton, comme le fondement
et la clef des connaissances naturelles ; elles étaient, en quelque sorte,
devenues parmi nous une science à la mode . » Le jeune Buffon publie en
1733 un mémoire Sur le jeu du franc carreau, qui concerne le calcul des
probabilités. En 1735, il donne une traduction, augmentée par ses soins, d'un
essai de physique appliquée à la botanique, dû à l'anglais Haies : Vegetable
Statics (Londres, 1727). La préface du traducteur nous apprend que « rien ne
serait si beau que d'établir un seul principe, pour ensuite expliquer
l'univers ». Mais cette ambition à la Descartes demeure pour le moment
« chimérique », car « le système de la nature dépend peut-être de plusieurs
principes ; ces principes nous sont inconnus, leur combinaison ne l'est pas
moins... » . Dans l'état présent du savoir, la conclusion s'impose :
« Amassons donc toujours des expériences, et éloignons-nous, s'il est
possible, de tout esprit de système, du moins jusqu'à ce que nous soyons
instruits (...). C'est cette méthode que mon auteur a suivie ; c'est celle du
grand Newton . »

De Newton, le jeune Buffon traduira ensuite la Méthode des fluxions et
des suites infinies, travail mathématique présenté à l'Académie des Sciences
à la fin de 1738 et publié en 1740. Le paradigme de l'intelligibilité
newtonienne définira, même pour Buffon naturaliste, la plus haute
espérance du savoir. La thèse est exposée dans le premier Discours qui sert
d'ouverture à l’Histoire Naturelle en 1749, discours de la méthode selon
Buffon, comme l'indique son titre : De la manière d'étudier et de traiter
l’Histoire naturelle. « L'évidence mathématique et la certitude physique sont
les seuls deux points sous lesquels nous devons considérer la vérité ; dès

qu'elle s'éloignera de l'une ou de l'autre, ce n'est plus que vraisemblance et
probabilité . » L'idéal de la connaissance serait donc réalisé par « l'union des
deux sciences, [188] mathématique et physique » ; en effet, « l'une donne le
combien et l'autre le comment des choses ». Malheureusement un tel
programme n'est que rarement réalisable. « Cette union des mathématiques
et de la physique ne peut se faire que pour un très petit nombre de sujets ; il
faut pour cela que les phénomènes que nous cherchons à expliquer soient
susceptibles d'être considérés d'une manière abstraite, et que de leur nature
ils soient dénués de presque toutes les qualités physiques, car pour peu qu'ils
soient composés, le calcul ne peut plus s'y appliquer. La plus belle et la plus
heureuse application qu'on en ait jamais faite est au système du monde ; et il
faut avouer que si Newton ne nous eût donné que les idées physiques de son
système, sans les avoir appuyées sur des évaluations précises et
mathématiques, elles n'auraient pas eu à beaucoup près la même force . »

Le paradigme newtonien ne s'applique vraiment, poursuit Buffon, que
dans les domaines de l'astronomie et de l'optique. L'auteur d'une histoire
naturelle devra se résigner à passer de la certitude à l'approximation.
« Lorsque les sujets sont trop compliqués pour qu'on puisse y appliquer avec
avantage le calcul et les mesures, comme le sont presque tous ceux de
l'Histoire Naturelle et de la physique particulière, il me paraît que la vraie
méthode de conduire l'esprit dans ces recherches, c'est d'avoir recours aux
observations, de les rassembler, d'en faire de nouvelles et en assez grand
nombre pour nous assurer de la vérité des faits principaux, et de n'employer
la méthode mathématique que pour estimer les probabilités des
conséquences qu'on peut tirer de ces faits . »

Instrument épistémologique en voie de constitution, l'idée de probabilité
fournit un moyen d'apprécier la certitude de l'incertain. Buffon lui-même
utilise ce principe de dégradation de la vérité dans son Essai d'arithmétique
morale (1777), étude démographique inspirée de l’ arithmétique politique de
William Petty, et qui constitue un traitement mathématique de
l'anthropologie. La notion de probabilité est complétée par la notion
d'analogie, dont nous avons vu qu'elle intervenait aussi dans les Éléments de
Physique du newtonien hollandais 'sGravesande, parus pour la première fois
en 1720-1721 .

L'épistémologie de Buffon est une épistémologie graduée. L'échelle de la
certitude possède sans doute autant de degrés que cette échelle des êtres, qui
est l'objet propre du naturaliste. « Si l'expérience, souligne Buffon, est la

base de nos connaissances physiques et morales, l'analogie en est le premier
instrument, lorsque nous voyons qu'une chose arrive constamment d'une
certaine façon, nous sommes assurés par notre expérience qu'elle arrivera
encore de la même façon ; et lorsqu'on nous rapporte qu'une chose est
arrivée de telle ou telle manière, si ces faits ont de l'analogie avec les autres
faits que nous [189] connaissons par nous-mêmes, dès lors nous les
croyons ; au contraire, si le fait n'a aucune analogie avec les effets
ordinaires, c'est-à-dire avec les choses qui nous sont connues, nous devons
en douter . »

Ici encore, le domaine de la connaissance physique et expérimentale
paraît privilégié. « La certitude physique doit se mesurer par un nombre
immense de probabilités, puisque cette certitude est produite par une suite
constante d'observations, qui font ce qu'on appelle l'expérience de tous les
temps. La certitude morale doit se mesurer par un moindre nombre de
probabilités, puisqu'elle ne suppose qu'un certain nombre d'analogies avec
ce qui nous est connu . » De l'astronomie newtonienne à l'anthropologie, il
faut tenir compte de cet amenuisement du savoir. « Il y a une distance
prodigieuse entre la certitude physique et l'espèce de certitude qu'on peut
déduire de la plupart des analogies ; la première est une somme immense de
probabilités qui nous force à croire ; l'autre n'est qu'une probabilité plus ou
moins grande, et souvent si petite qu'elle nous laisse dans la perplexité. »
Buffon situe ce qu'il appelle la certitude morale dans « le milieu entre le
doute et la certitude physique ; et ce milieu n'est pas un point, mais une
ligne très étendue, et de laquelle il est bien difficile de déterminer les
limites » .

La profession de foi newtonienne de Buffon pose la question de savoir de
quelle nature peut être la certitude intrinsèque de l'Histoire Naturelle.
L'Histoire de la Terre, à propos du système solaire, bénéficie de la parfaite
caution de Newton : « Le calcul a confirmé ce que la raison avait
soupçonné ; chaque observation est devenue une nouvelle démonstration et
l'ordre systématique de l'univers est à découvert aux yeux de tous ceux qui
savent reconnaître la vérité . » Mais cette lumière diminue dès que la
recherche porte sur le cas particulier de la planète Terre, dont la formation et
le devenir font l'objet de théories et d'interprétations contradictoires autant
que passionnées. La théorie mathématique de l'attraction ne s'applique plus
ici ; Buffon reconnaît le caractère hypothétique de ses considérations : « On
trouvera dans la suite de cet ouvrage des extraits de tant de systèmes et de

tant d'hypothèses sur la formation du globe terrestre, sur les différents états
par où il a passé et sur les changements qu'il a subis, qu'on ne peut pas
trouver mauvais que nous y joignions ici nos conjectures à celles des
philosophes qui ont écrit sur ces matières, et surtout lorsqu'on verra que
nous ne les donnons en effet que pour de simples conjectures auxquelles
nous prétendons seulement assigner un plus grand degré de probabilité qu'à
toutes celles qu'on a faites sur le même sujet... »

En dépit de cette modestie, l'auteur de la Théorie de la Terre et des [190]
Époques de la Nature, dans son évocation du devenir cosmologique, s'est
laissé entraîner dans des spéculations dont la probabilité n'avait qu'une
valeur très faible, au moment même où il les formulait. Le jeune Turgot déjà
faisait reproche à Buffon d'avoir essayé de jouer au Newton de la géologie :
« Pourquoi, lui écrivait-il, entreprenez-vous d'expliquer de pareils
phénomènes ? Voulez-vous faire perdre à la philosophie de Newton cette
simplicité et cette sage retenue qui la caractérisent ? Voulez-vous en la
replongeant dans la nuit des hypothèses, justifier les cartésiens sur leurs
trois éléments et sur leur formation du monde ? »

Ce même esprit aventureux se retrouve avec l'usage du concept
d'attraction dans le domaine des réactions de détail entre les particules
élémentaires. Comme d'autres en son temps, Buffon identifie affinité et
attraction, en se couvrant de l'autorité de l'auteur des Principia : « Newton a
bien soupçonné que les affinités chimiques, qui ne sont autre chose que les
attractions particulières (...), se faisaient par des lois assez semblables à
celles de la gravitation ; mais il ne paraît pas avoir vu que toutes ces lois
particulières n'étaient que de simples modifications de la loi générale, et
qu'elles n'en paraissaient différentes que parce qu'à une très petite distance la
figure des atomes qui s'attirent fait autant et plus que la masse pour
l'expression de la loi, cette figure entrant alors pour beaucoup dans l'élément
de la distance . » Ici encore, le paradigme newtonien se réduit à une simple
imagination analogique, sans plus de valeur convaincante dans l'ordre du
Petit que la cosmologie de Buffon n'en possède dans l'ordre du Grand.

La certitude scientifique paraît, en l'absence de données positives, se
dégrader en rhétorique. Les phénomènes vitaux doivent se laisser réduire
eux aussi à des lois de type newtonien. « J'ai admis, écrit Buffon, dans mon
explication du développement et de la reproduction, d'abord les principes
reçus, ensuite celui de la force pénétrante de la pesanteur qu'on est obligé de
recevoir et, par analogie, j'ai cru pouvoir dire qu'il y avait d'autres forces

pénétrantes qui s'exerçaient dans les corps organisés, comme l'expérience
nous en assure. J'ai prouvé par des faits que la matière tend à
s'organiser... » Bien qu'elle soit « fondée sur de bonnes analogies » , une
telle « explication » n'est guère satisfaisante, encore qu'elle permette, en
apparence, de soumettre l'ensemble des phénomènes naturels à la discipline
d'une intelligibilité simplifiée : « On peut rapporter à l'attraction seule tous
les phénomènes de la matière brute et à cette même force d'attraction [191]
jointe à celle de la chaleur tous les phénomènes de la matière vive . »

Buffon n'a pas été le Newton de la biologie, en dépit de ses prétentions,
parce que la science de la nature ne saurait dans sa totalité, se laisser réduire
à des normes telles que celles qui régissent le système du monde. Ce qui
reste vivant de l'œuvre de Buffon, c'est l'évocation purement descriptive des
êtres naturels. La vertu de style l'emporte sur la prétention à la rigueur
épistémologique ; nous nous souvenons de l'écrivain et du peintre ; l'artiste a
survécu au pseudo-physicien. Vicq d'Azyr, dès la fin du XVIIIe siècle,
relevait une discordance entre l'affectation scientifique et le revêtement
rhétorique dans l'œuvre de Buffon : « Il a voulu lier par une chaîne
commune toutes les parties du système de la nature ; il n'a point pensé que
dans une si longue carrière, le seul langage de la raison pût se faire entendre
à tous ; et cherchant à plaire pour instruire, il a mêlé quelquefois les vérités
aux fables et souvent quelques fictions aux réalités . »

Le seigneur de Montbard avait sur sa table de travail un portrait de
Newton ; mais il n'était pas le seul à contempler un reflet de sa propre image
dans celle de l'auteur des Principia. Le narcissisme newtonien de Buffon a
quelque chose d'exemplaire à cause du projet grandiose de l’Histoire
Naturelle. Mais les lieux communs épistémologiques d'inspiration
newtonienne abondent au XVIIIe siècle. Rien de plus banal que
l'assimilation de la sexualité à un phénomène d'attraction : la formule une
fois prononcée suscite un effet de confort intellectuel ; elle possède une
valeur d'ordre purement incantatoire.

Un vaste mouvement de pensée se réclame de Newton dans le domaine
biologique et médical. Non seulement la théorie de la sexualité, mais celle
aussi des sécrétions et d'autres encore se placent sous le patronage du
maître. Selon un historien, « importée par les calculs de Bernoulli dans la
physiologie du muscle, la science newtonienne y pénétrait aussi d'une autre
façon. Il était inévitable que la substitution de la théorie de la gravitation aux

hypothèses cosmologiques cartésiennes s'étendît aussi au domaine
biologique. Newton lui-même avait donné l'exemple dans son Opticks
(1704), en traitant selon une même méthode et d'un même style les
problèmes physiques et les problèmes physiologiques de la vision, et en
cherchant dans les vibrations de l'éther, transmises par les nerfs, la clef
d'explication des phénomènes de sensibilité et de mouvement. Sans rien
changer à leurs ambitions iatromathématiques, bien des médecins devinrent,
notamment et d'abord en Angleterre, des iatronewtoniens, si l'on ose dire
(...) [192] Il semble que ce soit James Keill qui ait proposé (Tentamina
medico-physica, 1718) le premier essai d'explication de la contraction
musculaire par une force attractive qu'exerceraient sur le sang les esprits
animaux, ayant pour conséquence la dilatation sphérique des vésicules
constitutives de la fibre. George Cheyne (1671-1743), qui étudiait la
contraction dans ses rapports avec la fonction des nerfs (The english malady
or a treatise of nervous diseases of all kinds, 1735), comme l'avait fait
Willis au siècle précédent, essayait de faire l'économie de l'hypothèse des
esprits animaux et rendait compte de la contraction par les effets de
l'élasticité et de l'attraction, les fibres musculaires étant excitées par les
vibrations d'un éther intra-nerveux, sorte de médium du principe intelligent
de tout mouvement. En tout état de cause, Cheyne s'appuyait sur l'autorité
de Newton pour repousser toute spéculation sur l'essence des phénomènes,
en admettant comme très probable l'existence d'un principe animal d'auto-
activité et d'auto-mobilité » . Le maître de la physiologie, l'illustre Haller
(1708-1777), s'efforce de constituer sur le modèle newtonien la discipline en
laquelle il voit une anatomie animée ou une animation de l'anatomie
(anatome animata). La physiologie doit être une étude des mouvements
internes et externes du vivant, sans implication métaphysique. La doctrine
de l’ irritabilité, telle que la développe Haller, veut être aussi positive que la
doctrine de l'attraction. Et l'auteur des Elementa physiologiae corporis
humani (1757), en présentant son grand ouvrage, peut reprendre à son
compte l’hypotheses non fingo de Newton : hypothesim nullam admisi,
écrit-il fièrement .

À la fin du siècle encore, l'influence de Newton justifiera la puissante
tentative d'un maître de l'école de Montpellier, Paul-Joseph Barthez
(1734-1806), fondateur du vitalisme moderne. La doctrine de Barthez,
exposée dans un livre qui fit époque, les Nouveaux éléments de la science de
l’homme (1778), se fonde sur le présupposé d'un principe vital spécifique,
qui doit jouer dans le domaine biologique un rôle analogue à celui que joue

le principe de l'attraction dans l'ordre physique. Le vitalisme de Stahl
(1664-1734) avait un caractère substantiel ; il prolongeait les anciennes
doctrines des qualités occultes et des formes ontologiques, qui avaient
donné lieu à la mythologie biologique de Paracelse et de Van Helmont. La
pensée de Stahl consacre un progrès dans le sens de la rationalisation. Mais
il appartiendra à Barthez, s'inspirant de Newton et de Hume, de débarrasser
la notion de principe vital de toute référence à un substrat transcendant.

« Je donne le nom de Principes, écrit Barthez, aux causes générales des
phénomènes du mouvement et de la vie, qui ne sont connues que par leurs
lois, que manifeste l'observation. Ainsi j'appelle Principe Vital de l'homme
la cause qui produit tous les phénomènes de la vie dans le corps humain. Le
nom de cette cause est assez indifférent et [193] peut être pris à volonté . »
La notion de principe vital doit être entendue comme une pure expression
grammaticale, tout comme Newton demandait que l'on entendît la notion
d'attraction. « Dans tout le cours de cet ouvrage, je personnifie le principe
vital de l'homme, pour pouvoir en parler d'une manière plus commode.
Cependant je ne veux lui attribuer que ce qui résulte immédiatement de
l'expérience (...) Il ne m'importe qu'on attribue ou qu'on refuse une existence
particulière et propre à cet être que j'appelle Principe Vital. Mais je suis la
vraie méthode de philosopher lorsque je considère les fonctions de la vie
dans l'homme comme étant produites par les forces d'un Principe Vital et
régies suivant ses lois primordiales. Ces lois, qui règlent l'usage et les
directions des forces vitales, doivent toujours être déterminées d'après les
résultats de faits propres à la Science de l'Homme, et peuvent ensuite être
confirmées par leurs applications à d'autres résultats de forces analogues . »

Pour le fondateur du néo-vitalisme, l'expression « principe vital » ne
signifie pas plus que l'inconnue dans le calcul algébrique. Le signe x peut
jouer un rôle fondamental dans le raisonnement, bien que, par définition, on
ne sache rien de son identité réelle. « On doit se réduire à un scepticisme
invincible sur la nature du principe de la vie dans l'homme », mais le
scepticisme n'enlève rien à la valeur opératoire du concept. La science
nouvelle du phénomène humain ne peut revêtir l'appareil mathématique
propre à la théorie newtonienne de l'attraction. Mais l'œuvre de Barthez
imite dans son ordre la souplesse de l'épistémologie des Principia, qui
permet l'introduction d'un positivisme véritable en un domaine où les
fabulations métaphysiques avaient résisté à tous les efforts de réduction.

2. LES SCIENCES DE L'HOMME

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Chez Buffon déjà, la liaison est faite entre l'histoire naturelle et
l'anthropologie sociale par l'intermédiaire de l’Essai d'arithmétique morale
qui utilise l'instrument épistémologique du calcul des probabilités dans le
domaine de ce que l'on appellera au XIXe siècle la démographie. L'âge des
Lumières a vu le développement des sciences de l'homme ; il a essayé d'y
faire prévaloir le plus parfait modèle d'intelligibilité qu'il eût à sa
disposition. Newton s'était intéressé à la chronologie biblique et à l'exégèse,
mais il n'avait pensé ni à la psychologie, ni à la linguistique, ni à, la critique
esthétique, ni aux sciences juridiques et historiques. Ces disciplines qui
prennent naissance au XVIIIe siècle, ou qui y connaissent un véritable
épanouissement, essaient de conformer leurs affirmations au prototype de
vérité défini par les Principia. [194] On peut généraliser les idées de
Barthez, qui pensait surtout à la biologie et à la médecine : « La Science de
l'Homme est la première des sciences, et celle que les sages de tous les
temps ont le plus recommandée (...) Quelqu'importante que soit la Science
de l'Homme, ceux qui l'ont cultivée profondément sont forcés de reconnaître
qu'elle a fait peu de progrès jusqu'à présent, et même beaucoup moins, à
proportion, que n'en ont fait d'autres sciences utiles. La cause de cette
différence me paraît être qu'on a négligé, dans l'étude de l'homme, les règles
fondamentales de la vraie méthode de philosopher . » Il faut combler le
retard épistémologique des sciences de l'homme. Le texte de Barthez est de
1778 ; bien avant ce moment, les esprits éclairés d'Europe sont d'accord
pour estimer que « les règles fondamentales de la vraie méthode de
philosopher » ont été formulées une fois pour toutes par le génie d'Isaac
Newton. On estime généralement au XVIIIe siècle que les sciences physico-
mathématiques sont proches de leur achèvement ; les sciences de la vie,
grâce à l'œuvre de Linné, de Buffon, de Haller, ont beaucoup progressé. Le
moment est venu de s'intéresser à la réalité humaine, qui est aussi un objet
de science. Il va de soi que les normes d'intelligibilité applicables dans le
nouveau domaine seront celles qui ont fait leurs preuves dans la constitution
des savoirs déjà acquis. Le paradigme newtonien engendre un monisme
épistémologique, dont les effets à long terme pèseront sur le développement

des sciences humaines, condamnées à se former sur le modèle des sciences
physico-mathématiques.

L'exemple monumental de ce monisme poussé jusqu'à sa limite extrême
est constitué par l'œuvre immense de Christian Wolff (1679-1754), maître
incontesté de la seconde génération de l’Aufklärung allemande. L'ambition
dernière de Wolff a été de formaliser la totalité du savoir humain dans tous
les domaines, sur le modèle de ce que Newton a réalisé dans un domaine
restreint. Au départ, Wolff est un mathématicien, et c'est en qualité de
professeur de mathématiques qu'il est nommé en 1706, sur la
recommandation de Leibniz, à l'Université de Halle ; à cet enseignement, il
joindra bientôt celui de la physique, théorique et expérimentale. De cette
formation première, Wolff a gardé le désir de mettre au point une logique
nouvelle, qui ne se contenterait pas des vaines démonstrations selon les
schémas de la scolastique, demeurés en vigueur dans les universités
allemandes.

Lui-même, dans un récit autobiographique, a évoqué la formation de sa
pensée : « Je brûlais d'un vif désir de connaître un art de découvrir et de
démontrer. J'avais entendu les géomètres démontrer leurs propositions avec
une évidence telle qu'ils forçaient l'assentiment dès qu'on les avait compris ;
je savais que l'algèbre permet de découvrir les inconnues en toute certitude.
Mon vœu le plus cher était de m'initier aux secrets des mathématiciens,
parfaitement assuré que, une [195] fois que j'aurais médité sur le fondement
de l'évidence dans les démonstrations géométriques et sur les techniques de
découverte en algèbre, je parviendrais à découvrir des règles générales de
démonstration et de découverte... » Les préoccupations méthodologiques du
jeune Wolfï doivent se comprendre à partir des esquisses multiples de
science universelle et de renouvellement logique chez Leibniz ; de même est
attestée par Wolff lui-même l'influence du livre de Tschirnhaus : Medicina
mentis sive artis inveniendi praecepta generalia (1687).

Mais ni Leibniz ni Tschirnhaus ne sont parvenus à systématiser le savoir
humain. Le livre de Tschirnhaus, qui n'est qu'une ébauche, paraît la même
année que les Principia, lesquels fournissent l'exemple d'une réussite
définitive. Wolff est un métaphysicien ; ses spéculations portent sur des
essences, dont les rapports sont régis par le principe de raison suffisante. Sa
méthode pourrait être comparée à cette méthode parfaite, esquissée par
Pascal dans son traité De l’Esprit géométrique, et qui consisterait « à tout
définir et à tout prouver ». Mais Pascal estimait cette formalisation

irréalisable, alors que Wolff a passé sa vie à la mettre en œuvre ; il a
organisé la totalité du savoir de manière à en faire une gigantesque
axiomatique.

« M. de Wolff, écrit un de ses disciples, a passé sa vie uniquement livré
aux soins de transformer en sciences réelles et véritables cet amas indigeste
de connaissances philosophiques que l'on avait jusqu'alors plutôt
accumulées qu'édifiées (...) Il entrevoit dès sa jeunesse le vaste plan qu'il a
depuis si judicieusement exécuté, de faire de toutes ces connaissances
philosophiques un vrai système qui procédât de principes en conséquences
et où toutes les propositions fussent déduites les unes des autres avec une
évidence démonstrative (...) Ce qui caractérise principalement les écrits de
M. de Wolff, c'est sa méthode (...) Son cerveau était une vraie encyclopédie
philosophique, toute distribuée et rangée dans la dernière exactitude. C'était
le fruit qu'il avait remporté de plusieurs années d'application aux
mathématiques . »

Les titres des ouvrages de Wolff, publiés en deux séries parallèles, l'une
allemande, l'autre latine, attestent cette volonté de réduire à l'obéissance
d'une même intelligibilité, d'allure scientifique, tous les domaines de la
connaissance : Philosophia prima, sive Ontologia, methodo scientifica
pertractata (1730) ; Cosmologia generalis, methodo [196] scientifica
pertractata (1731) ; Psychologia empirica methodo scientifica pertractata
(1732), doublée d'une Psychologia rationalis, tout aussi scientifiquement
traitée (1734) ; Theologia naturalis methodo scientifica pertractata
(1736-7) ; Philosophia moralis sive Ethica methodo scientifica pertractata
(1750-1753) ; Jus naturae methodo scientifica pertractatum en 8 volumes
(1740-1748), doublé d'un Jus gentium dans le même appareil (1749) etc.,
etc. Ce catalogue très incomplet fait ressortir la volonté de systématisation,
et l'unité de méthode qui doit s'affirmer en cosmologie comme en
psychologie ou en morale. Le conceptualisme a priori de Wolff imite
extérieurement la parfaite intelligibilité de l'œuvre newtonienne ; en fait il a
suscité en Allemagne une nouvelle scolastique. Mais les élèves de Wolff, et
sans doute le maître lui-même, pouvaient s'imaginer que Wolff avait achevé
la métaphysique aussi parfaitement que Newton avait achevé la physique. Il
suffisait pour s'en convaincre d'être attentif à l'ordonnancement
mathématique des démonstrations, et de rendre justice au souci manifesté
par l'auteur de « faire l'unité de la raison et de l'expérience » .

Les synthèses de Wolff soumettent à la discipline d'une même « méthode

Bien avant Condorcet. Il est désormais acquis que la réalité humaine est un objet de science. elles doivent suivre là même méthode. la religion. Les titres de quelques ouvrages célèbres énoncent cette ambition : Vico : Principes d'une science nouvelle relative à la nature commune des nations (1725) . Les sciences de l'homme ou « sciences morales » en voie de constitution doivent s'organiser sur le modèle des sciences physiques. apparaît une lumière qui ne peut . Vico avait souligné le paradoxe épistémologique du retard des sciences humaines sur les sciences de la nature : « Au milieu de ces ténèbres qui couvrent les temps les plus reculés de l'antiquité. les mœurs. Montesquieu : De l’Esprit des Lois ou du rapport que les lois doivent avoir avec la constitution de chaque gouvernement. le climat. d'Holbach. » Néanmoins. et cette science. doit viser à une systématisation rationnelle. Le monisme épistémologique de style newtonien affirme [197] explicitement l'ambition d'une intelligibilité dont la juridiction s'étendrait à l'univers de la pensée dans sa totalité.) En méditant sur la nature des sciences morales. Cette idée s'affirme par exemple dans le Discours de réception à l'Académie française de Condorcet. le commerce. Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science (1783).. de Mabillon ou de Richard Simon apparaissent comme l'expression d'un état d'esprit non encore conscient de ses présupposés. le nouvel esprit de la Révolution galiléenne avait inspiré des recherches aussi bien dans le domaine de la vie mentale qu'en histoire. acquérir une langue également exacte et précise. « la marche des sciences morales sera plus lente que celle des sciences physiques. Kant. (1748) . etc. Dès le XVIIe siècle. dont le but direct est le bonheur de l'homme — n'auront pas une marche moins sûre que celle des sciences physiques (. sur l'observation des faits. on ne peut s'empêcher de voir qu'appuyées comme les sciences physiques. presque créées de nos jours — dont l'objet est l'homme même. atteindre au même degré de certitude. en linguistique et dans l'herméneutique biblique. Et nous ne devons point être étonnés si les principes sur lesquels elles sont établies ont besoin de forcer pour ainsi dire les esprits à les recevoir ». ajoute Condorcet.. soit la nature humaine et sociale.scientifique » des domaines qui concernent soit la nature matérielle. Système de la nature ou des lois du monde physique et du monde moral (1780) . nécessairement empirique dans la recherche des informations. premières venues. Néanmoins les interprétations mécanistes des auteurs de la Grammaire de Port-Royal. en 1782 : « Ces sciences.

voyons en quoi ils ont été toujours et restent d'accord . doit-on admettre un seul ou deux modèles scientifiques ? et dans le cas où la spécificité des domaines considérés justifierait le recours à deux schémas. Ainsi se pose une série de problèmes concernant le statut particulier de ces disciplines qui. » L'univers culturel est d'institution humaine . le lien existant entre la connaissance de soi et les sciences humaines offre à. doivent-elles imiter la rigueur des disciplines déjà constituées.. peut connaître — aient négligé le monde civil des nations. Ce sont là deux choses que je n'ai pas à chercher . et particulièrement de la physique [198] mathématique ? ou bien doivent- elles s'organiser en fonction de principes propres d'intelligibilité ? En somme... doivent être universels et éternels. recevront le nom de sciences morales et politiques.) je les vois devant moi et je les rattache immédiatement . notre compréhension des possibilités qui n'existent pas dans le cas de la connaissance de la nature extérieure.. alors qu'il lui faut un grand effort pour se comprendre lui-même (. comme ceux de toute science. si elles veulent se présenter comme telles... » La découverte de Vico est celle que. du seul paradigme newtonien ? Kant observe.) Puisque ce monde civil est l'œuvre des hommes. que les hommes peuvent connaître parce qu'ils l'ont fait. ne pourraient-ils pas provenir tous les deux. au début de la conclusion de la Critique de la raison pratique (1787) : « Deux choses remplissent l'âme d'une admiration et d'une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes à mesure que la réflexion s'y applique avec plus de fréquence et de constance : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi. et par conséquent. Les sciences nouvelles. par dérivation. Il s'agit de savoir si la dignité nouvelle conférée par l'appellation « science » entraîne des implications méthodologiques.s'éteindre. on doit en retrouver les principes dans les modifications de son intelligence même. c'est là que nous puiserons nos principes qui. une vérité qu'on ne peut révoquer en doute : le monde civil est certainement l'œuvre de l'homme. qui en est l'auteur. on peut. plus tard. à la fin du siècle. principes destinés à montrer la formation et la conservation des sociétés . Qui réfléchit à la question ne pourra que s'étonner de ce que les philosophes qui ont entrepris l'étude du monde physique — que Dieu seul. il est naturellement porté à considérer les choses matérielles.) d'une infirmité de notre esprit . enseveli dans son enveloppe corporelle. (. Cela provient (. Herder formulera en quelques mots : « Nous vivons dans un monde que nous avons nous-mêmes créé .

on est obligé de prendre conscience de la diversité des pratiques et coutumes selon les lieux et les temps. Ce principe est aussi sûr en morale qu'il est certain en géométrie que tous les rayons d'un cercle sont égaux et se réunissent en un même point . » Création matérielle et création spirituelle se trouvent jumelées : l'ordonnateur du monde cosmique est ensemble l'auteur du Décalogue. Des faits et des observations suivis conduisent nécessairement à la découverte des principes. au lieu que des principes purement spéculatifs sont rarement sûrs. qui procède à partir de principes dogmatiques.. qui conjugue lui aussi dans un même poème l'espace du dehors et l'espace du dedans : « Les cieux racontent la gloire de Dieu (.. Dès qu'une société est formée. soucieuse de découvrir comment les hommes se conduisent en fait. C'est ainsi qu'on devrait user envers la science des mœurs (.) La loi de l'Éternel est parfaite. bon nombre de penseurs découvrent la relativité du domaine humain. de caractère empirique. code des comportements humains. Nous devons à tous ceux qui nous doivent. les dégagent de ce qui les modifie dans tous les siècles et chez les différentes nations . et nous leur devons également. Selon un intellectuel français du milieu du siècle. toute la science de la morale. conclut Duclos. science plus importante et aussi sûre que celles qui s'appuient sur des démonstrations. il doit exister une morale et des principes sûrs de conduite. détruire ou confirmer les systèmes. Duclos formulait le principe de cette « science des mœurs ». s'oppose une procédure empirique.) Il serait donc à souhaiter que ceux qui ont été à portée de connaître les hommes fissent part de leurs observations. qui devait être redécouverte par les sociologues du XXe siècle. pour Kant. Le parallélisme avec la physique expérimentale ne [199] fait pas de doute : « Voilà. elle restaure l'âme.à la conscience de mon existence » L'image kantienne retrouve une intuition ancienne . « les sciences n'ont fait de vrais progrès que depuis qu'on travaille par l'expérience... la loi morale garde la validité absolue du commandement divin. À la voie déductive et abstraite.. elle s'affirme déjà chez le Psalmiste. Elles seraient aussi utiles à la science des mœurs que les journaux des navigateurs l'ont été à la navigation. Mais si. Que l'on reconnaisse ou non l'existence d'un code transcendant. l'examen et la confrontation des faits à éclaircir. » Par là se trouve défini un programme d'ethnologie sociale : « un objet très intéressant serait . ont encore plus rarement une application fixe et tombent souvent dans le vague des systèmes » .. en matière de morale par exemple. quelque différents que soient ces devoirs.

La recherche de l'intelligibilité doit prendre en charge le recensement et la confrontation de tous les aspects des phénomènes humains. et j'ai cru que dans cette infinie diversité de lois et de mœurs. et les lois politiques et civiles de chaque nation ne doivent être que les cas particuliers où s'applique cette raison humaine . en mettant en lumière les facteurs qui déterminent les caractères propres des époques et des régions de la terre. Un présupposé unitaire s'impose donc. L'œuvre de Montesquieu sera de négocier les rapports entre l'exigence intemporelle de la loi [200] absolue et les législations particulières sur la face du globe : « La loi. en général. ils n'étaient pas uniquement conduits par leur fantaisie. les histoires de toutes les nations n'en être que les suites. il ne les suit pas constamment comme le monde physique suit les siennes . et chaque loi particulière liée avec une autre loi. Le domaine humain. » Les lois étant définies comme « les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses » . Comme être intelligent. La préface de l’Esprit des Lois est explicite : « J'ai d'abord examiné les hommes. gouverné par des lois invariables. l'homme a ses lois » . et change celles qu'il établit lui-même » . en tant qu'elle gouverne tous les peuples de la terre . et j'ai vu les cas particuliers s'y plier d'eux-mêmes . L'ambition de Montesquieu a sans doute été de devenir le Newton des naissantes sciences politiques. est. est la raison humaine. il viole sans cesse les lois que Dieu a établies. » Il existe dans la nature humaine un facteur d'aberration : « l'homme. J'ai posé les principes. dans son immensité. « Il s'en faut bien que le monde intelligent soit aussi bien gouverné que le monde physique. De là la nécessité d'une investigation empirique susceptible de dégager l'unité masquée par les contradictions apparentes. Car quoique celui-là ait aussi des lois qui par leur nature sont invariables. ou dépendre d'une autre plus générale . les intelligences supérieures à l'homme ont leurs lois . ainsi que les autres corps. Les lois « doivent être relatives au . l'intelligibilité radicale du réel ne fait pas de doute : « la Divinité a ses lois . et de la cause physique ou morale de ces différences » . mais il faut admettre la spécificité des divers domaines du réel. Ceux-là mêmes qui maintiennent la référence à une loi divine ou à l'universalité du droit naturel sont obligés de tenir compte de la diversité du donné historique. comme être physique.l'examen des divers caractères des nations. politique et social. géographique. apparaît ouvert à l'investigation expérimentale. » Le savant doit rendre compte de cette diversité des législations.

le physique et le moral. en seconde lecture. Elle permettrait de mener à bien une épistémologie unitaire. Plus on aura d'étendue dans l'esprit et d'expérience. « On a dit qu'il y avait deux mondes. un d'Holbach. écrit Raynal. en présupposant qu'en tout domaine il existe des lois. observe Montesquieu. dont il faut tenter de découvrir l'intelligibilité intrinsèque — ou bien si le monisme concerne non la connaissance delà réalité. les lois doivent être relatives et à la différence de ces passions et à la différence de ces caractères . au climat glacé. chasseurs ou pasteurs . mais la réalité elle- même. la naissance et la succession des erreurs. au genre de vie des peuples. qui relie non seulement les faits physiques entre eux et les faits moraux entre eux. à leurs inclinations. laboureurs. » La très ancienne théorie des climats. revue et corrigée par Montesquieu. la religion. L'un des problèmes du siècle sera de savoir si l'on peut admettre ce schéma. ou si l'on doit maintenir une spécificité irréductible du domaine humain. tels que l'origine des idées religieuses. qui mène tout lorsqu'il n'est pas contrarié par des causes fortuites. » . les réalités juridico-politiques se trouvant sous la dépendance des impératifs du milieu géographique. à sa grandeur . sans lesquelles on eût constamment remarqué le même enchaînement dans les événements moraux les plus surprenants. à leurs richesses. la formation des sociétés et l'ordre périodique des différents gouvernements . Ce texte mélange des causes d'ordre physique et d'autres qui paraissent d'ordre moral. brûlant ou tempéré . plus on sera convaincu qu'il n'y en a qu'un. les progrès de l'esprit humain. « S'il est vrai. à la qualité du terrain. à leur nombre. mais aussi les faits moraux aux faits physiques. Les matérialistes admettront un seul déterminisme. être ramenés à l'influence du déterminisme du climat. Enfin elles ont des rapports entre elles » . le commencement et la fin des préjugés. elles doivent se rapporter au degré de liberté que la constitution peut souffrir. le physique. les découvertes [201] des vérités. encore que la constitution. à leurs moeurs.physique du pays . pourrait donc constituer à ses yeux un équivalent de la loi de la gravitation dans l'ordre de l'explication physique. les mœurs et le commerce puissent. La question est de savoir si l'exemple de Newton suggère un simple monisme épistémologique. un Helvétius. à leurs manières. à sa situation. que le caractère de l'esprit et les passions du cœur soient extrêmement différents dans les divers climats. à la religion des habitants. à leur commerce. comme le penseront les théoriciens du matérialisme.

à la considérer de plus près. en seconde lecture. Hume. l'histoire des hommes et des peuples. les passions. Plus prudent. tous les âges sont enchaînés . Un schéma physique de type newtonien devrait suffire. j'entends les qualités de l'air et du climat. et l'on pourrait en déduire la totalité des événements qui se produisent dans la réalité humaine. les changements dans les affaires publiques. La raison. un plus haut degré de cohérence rationnelle à. la liberté produisent sans cesse de nouveaux éléments . Cette complexion. et qui nous rendent habituel un ensemble de comportements particuliers. Le domaine humain. cependant que la philosophie de l'histoire entreprend de donner. bien qu'elle puisse être parfois dominée à force de réflexion et de raison. l'histoire de l'humanité est devenue un des grands axes de la réflexion. et bien entendu Raynal ne tient pas ce qu'il promet. répugne à admettre une explication radicale qui. en modifiant le tonus et l'attitude du corps. a tenté de caractériser contradictoirement ces deux règnes de la connaissance : « Les phénomènes de la nature soumis à des lois constantes sont renfermés dans un cercle de révolutions toujours les mêmes : tout renaît. au contraire. dans son respect du concret. Par causes physiques. la situation de la nation par rapport à ses voisins et autres circonstances du même genre. offre de siècle en siècle un spectacle toujours varié. et influence ses manières . découvrir la formule de ce déterminisme universel. le temps ne fait que ramener à chaque instant l'image de ce qu'il a fait disparaître. Turgot. l'abondance ou la pénurie dans laquelle vit le peuple. dont on admet qu'elles agissent insensiblement sur le tempérament. La succession des hommes. Le monisme matérialiste s'affirme ici sous sa forme extrême. en dépit de son unité apparente. et en suscitant une complexion particulière. prédomine néanmoins dans la majeure partie de l'humanité. » La dualité des causes physiques et des causes morales empêche d'espérer l'accomplissement d'un monisme épistémologique. l'un des premiers théoriciens de la philosophie de l'histoire. ces deux sortes d'études . Il maintient dans le domaine humain la dualité des causes physiques et des causes morales : « J'entends par causes morales toutes les circonstances de nature à agir sur l'esprit en tant que motifs ou raisons. relève à la fois de l'histoire naturelle et de l'histoire proprement humaine. et dans ces générations successives par lesquelles les végétaux et les animaux se reproduisent. tout périt . Le siècle des Lumières a accordé le plus grand intérêt h. Reste à. De cette espèce sont la nature du gouvernement. n'explique pas grand-chose.

encore que l'espérance ne se perde jamais tout à fait d'une synthèse totalitaire — celle par exemple des physiocrates qui rêvent de tirer d'un seul principe naturel toute la science économique et sociale de l'organisation humaine. grâce à laquelle les Modernes l'emportent décidément sur les Anciens. son enfance et ses progrès . a. ils concernent des questions de sociologie et d'économie politique.. comme chaque individu. Les maximes de la vie commune furent disposées en ordre méthodique. » Adam Smith a été. et s'efforcent de dégager de nouveaux schémas d'interprétation des phénomènes humains. distinguées ou confondues. réclamant la constitution d'une « science des mœurs ». de l'armée . dans le domaine anglo-saxon. unifiées par un petit nombre de principes communs. L'essentiel est que. considéré depuis son origine. Les cours de Smith à Glasgow traitent de la justice. science de la nature et science de l'homme répondent à un même schéma d'organisation intellectuelle.) Le genre humain. et liées par un petit nombre de principes communs. L'exemple même de l'auteur de l'essai sur la Richesse des Nations fait voir comment. de la même manière qu'on avait essayé de composer et d'assembler les phénomènes de la nature. De cette tendance. philosophie morale .les uns aux autres par une suite de causes et d'effets qui lient [202] l'état présent du monde à tous ceux qui l'ont précédé (. professeur de philosophie morale à l'université de Glasgow. La science qui se propose d'étudier et d'expliquer ces principes de liaison est ce qu'on appelle. au sens propre du terme. les sciences morales et politiques se sont développées à partir d'un enseignement portant sur l'éthique. paraît aux yeux d'un philosophe un tout immense qui. de 1752 à 1764. » Turgot introduit une discontinuité épistémologique entre l'ordre de la nature et celui de la culture : l'histoire de l'humanité permet le déploiement de la catégorie du progrès.. qui impose la disjonction entre physiocratie et éthocratie. Il était normal que la science déjà achevée serve de modèle à la science naissante. fut d'abord mise en évidence par les essais un peu frustes des anciens temps pour réaliser un système de philosophie naturelle. ou de cette tentation. Adam Smith indique cette orientation du savoir : « La beauté d'un arrangement systématique d'observations variées. Les préoccupations d'Adam Smith rejoignent celles de Duclos. on trouve une curieuse . des impôts. Le progrès est le signe distinctif de l'ordre humain. Quelque chose d'analogue fut tenté par la suite dans le domaine moral. lui-même. de la police.

par le plus heureux raisonnement. dans les mêmes recherches. une édition du Dictionnaire de l'Académie française qui. rapprocher les vérités . l'ordre et la grandeur des corps célestes . tiennent lieu de cette connexion indissoluble par où elles sont unies dans la mémoire. semble-t-il. la nature de l'homme. un modèle qui apprenait à éloigner de nous les erreurs. se sont longtemps contentés de prouver. les principes d'union ou de cohésion entre nos idées simples. La science de l'homme sera une science au sens newtonien du terme. L'exactitude rigoureuse de la langue des mathématiques devenait. ceux qui. comme le prétendent les idéologues français. reflète les préoccupations de l'époque révolutionnaire. « Les astronomes. enfin. affirme-t-il. à partir des phénomènes. la suite même du titre de l'ouvrage précise qu'il s'agit d'un « essai pour introduire la méthode expérimentale de raisonnement dans les sujets moraux » . les véritables mouvements. « L'Académie [203] des Sciences. Il y a eu de semblables réalisations pour d'autres parties de la nature. produit dans le monde mental d'aussi extraordinaires effets que dans le naturel et se manifeste sous . et l'idéal du savoir tel que le concevait l'école idéologique française. Il n'y a pas de raison de désespérer d'obtenir un égal succès dans nos enquêtes sur les pouvoirs et l'économie de l'esprit. une science n'est qu'une langue bien faite. autrement dit. parue peu avant 1800. » Si. Hume avait désigné les principes de l'association des idées comme normes directrices de la pensée. à.affirmation dans le Discours préliminaire à. Il est probable qu'une opération et qu'un principe de l'esprit dépendent d'une autre opération et d'un autre principe. appelées à jouer dans la science de l'homme le rôle de l'attraction dans la science newtonienne. « Tels sont donc. la « nature humaine » doit être traitée de la même manière que la nature physique. dans l'imagination. » Un transfert d'intelligibilité se réalise à partir du domaine le plus favorisé dans le domaine en voie de constitution. les mathématiques constituent l'idéal du savoir. si on les poursuit avec une égale capacité et une égale prudence. écrit Hume. comme on verra. un philosophe parut qui. devait nécessairement découvrir. Dès 1739. pour toutes les langues et pour toutes les connaissances humaines. Voilà une sorte d'attraction qui. a aussi déterminé les lois et les forces qui gouvernent et dirigent les révolutions des planètes. jusqu'au moment où. et ceux-ci à leur tour peuvent se résoudre en une opération et un principe plus généraux et plus universels . ses droits et les lois de l'ordre social. toujours occupée de la nature et de ses lois. Lorsque Hume publie en 1739 son Traité de la nature humaine.

auteur de l’Enquiry concerning political justice (1793). concernant les idées d'espace et de temps. Newton a mis en lumière les lois qui gouvernent l'univers . Son ambition [204] fut reprise par un des maîtres de l'anthropologie britannique. bien définis et bien vérifiés. « Il y a. il ne s'agit pas d'une analogie avec la mathématique pure qui.. et puis d'expliquer et de prédire les autres phénomènes par ces lois. Cette intention se perpétuera jusqu'au XIXe siècle par l'intermédiaire des penseurs radicaux. on la retrouve chez le théologien et philosophe libéral Joseph Priestley (1733-1804). mais d'une analogie avec les lois du mouvement. synthèse psychophysiologique. peut-on lire au début des Observations on man. his duty and his expectations (1749). semble être de découvrir et d'établir les lois générales de l'action qui affectent le sujet considéré. Selon Leslie Stephen. Newton imaginait que la volonté de Dieu doit être la cause efficiente de la gravitation . his frame. David Hartley (1705-1759). » Hume voulait être le Newton de l'espace mental. le chimiste Priestley pense pouvoir remplacer la métaphysique traditionnelle par une réflexion d'allure strictement scientifique. se réclame de Hartley. « l'intention de Hartley est de faire pour la nature humaine ce que Newton avait fait pour le système solaire. qui unit la psychologie associationniste à une doctrine des vibrations. William Godwin (1756-1836). » L'ambition newtonienne traverse le siècle ..) qu'elles dérivaient de l'expérience » . Il est à peu près le dernier penseur à adopter la forme mathématique commune aux métaphysiciens de la génération précédente . et pense pouvoir établir lui aussi des principes rigoureux. dit Godwin. Hartley imagine que cette volonté divine est la cause des mouvements de l'organisme humain. qui constituent la cause immédiate de tous les phénomènes mentaux. soubassement corporel des sensations. dans un ouvrage intitulé Observations on man. qui entend édifier sa philosophie et sa théologie sur des bases strictement scientifiques. je professe une adhésion constante et rigoureuse à ces lois » . L'association est pour l'homme ce que la gravitation est pour les planètes. C'est la méthode d'analyse et de synthèse recommandée et suivie par Sir Isaac Newton . « pour ma part. paraît avoir une validité a priori. dans son esprit.des formes aussi nombreuses et aussi variées . dont il aurait prétendu (. une « loi de la . L'anthropologie de Hartley se réclame expressément du précédent newtonien : « La méthode qui convient pour philosopher. en partant de certains phénomènes choisis. dit Priestley.

elles eurent une utilité provisoire. partage l'ambition de Godwin. il s'agit plutôt de sondages dans le vide. Ce qu'a été Bacon pour le monde physique. de même que la gravitation maintient [205] ensemble l'univers physique. Bentham se proposait de devenir le Newton en question . où la recherche commence à peine. autre grand nom du radicalisme anglais. et le développement de l'utilitarisme se présentera comme une gigantesque tentative pour réduire le domaine humain. en leur proposant des convictions et des conclusions avant qu'ils ne se soient rendus maîtres des faits. et faire une morale comme une physique expérimentale ». a duré un bon siècle. depuis Galilée. On ne peut pas encore parler de science. dans les sciences humaines. dans l'ordre moral. La « philosophie expérimentale » d'inspiration newtonienne a servi de méthodologie provisoire et première à des disciplines non encore parvenues à leur propre maturité épistémologique. Helvétius découvre l'universalité du principe de l'intérêt : « Si l'univers physique est soumis aux lois du mouvement. La fascination newtonienne agit comme un mirage. » Un fragment manuscrit de Bentham annonce que tous les essais de l'auteur dans l'ordre de la législation ou de la science morale auront pour but « d'étendre la méthode expérimentale de raisonnement de la science physique à la science morale. Le monde moral a donc eu son Bacon. » Jérémie Bentham (1748-1832). en attendant que les sciences humaines soient en mesure de conquérir leur identité épistémologique. par la lecture d'Helvétius. dans la plupart des cas .raison » . Mais sa vocation pour la rationalisation des études juridiques a été éveillée. en 1769. la synthèse de Newton est l'aboutissement d'un long travail d'analyse. la norme d'une seule intelligibilité rationnelle. la raison unifie le monde moral . il leur faut découvrir de nouveaux . Les penseurs ont renoncé à la scolastique et aux procédures déductives . Au contraire. qui. qui. tout se passe comme si le modèle newtonien proposait une synthèse avant même que les analyses aient pu être sérieusement entreprises. à. Dans la connaissance du monde matériel. juridique et social. mais il attend encore son Newton » . Les certitudes prématurées étaient appelées à s'effacer avec la constitution d'un savoir plus solide . l'univers moral ne l'est pas moins à celles de l'intérêt . dans la Préface de De l’Esprit avait annoncé l'ambition de « traiter la morale comme toutes les autres sciences. qui égare les savants. Helvétius l'a été pour le monde moral.

Son biographe souligne qu' « il avait observé que c'était le bonheur et la gloire de l'époque contemporaine d'avoir rejeté la méthode des hypothèses et des suppositions en philosophie naturelle. et dont on peut reconnaître qu'ils sont à l'œuvre à quelque degré dans l'ensemble de l'espèce humaine ». Shaftesbury affirmait que les maximes politiques tirées du schéma de l'équilibre des pouvoirs étaient « aussi évidentes que les principes mathématiques ». L'influence de Shaftesbury. entre autres. s'exerça en particulier sur Francis Hutcheson (1694-1747). dans le cas de la vie et des mœurs. clef de l'utilitarisme benthamien. Cette méthode aboutit à définir notre « structure interne ». Il en inférait que les maximes morales fondées sur une théorie du juste équilibre des passions seraient également susceptibles de démonstration rigoureuse. d'avoir entrepris de faire des observations et des expériences sur la constitution du monde matériel lui-même. III.. Dès le début du [206] siècle. et de déterminer les pouvoirs et les principes que l'on découvre à l'œuvre en lui (. La symétrie et la proportion étaient également fondées en nature. Il fallait la dégager de nos observations personnelles sur les pouvoirs et les principes dont nous avons conscience qu'ils agissent en nous. L'harmonie dont il parlait avait une réalité objective. 2). ou grâce à la plus grande précision de la pensée dans les raisonnements métaphysiques. et qui aboutira au calcul des plaisirs et des peines. la même harmonie et les mêmes proportions auront place en morale. affirme Shaftesbury (Soliloquy.) Il était convaincu que pareillement on ne parviendrait pas à une véritable conception de la morale à force de génie et d'invention. » L'empirisme anglo-saxon devait se sentir attiré par l'évocation de cet art moral rationnel fondé sur le déchiffrement des comportements humains. l'œuvre de Shaftesbury (1671-1713) présente l'esquisse d'une morale positive qui prétend donner une forme mathématique à l'expérience humaine. comme « une constitution ou système . L'imitation. On peut les découvrir dans les caractères et affections de l'humanité. même tout extérieure. « C'est la même chose.critères qui puissent prétendre à une positivité certaine. qui fournissent les fondations valables pour un art et une science inégalables de la pratique et de la compréhension des hommes . l'un des fondateurs de l'école écossaise.. lui-même disciple de Locke. La vertu a les mêmes normes précises. des sciences de la nature paraît fournir l'assurance recherchée. première ébauche d'un thème repris par Wolff et Maupertuis. professeur à Glasgow. dans la chaire où devait lui succéder son disciple Adam Smith. Les mêmes nombres.

traités abstraitement. Hutcheson la conçoit sur le modèle de l'histoire naturelle. environnés de ténèbres. le chinois et le lapon : « J'y ai plutôt cherché des faits que des . Ces principes en eux-mêmes sont déterminés et invariables . « séduit par les délires de son imagination féconde. dans quelque genre que ce soit. comme les objets de toutes nos recherches. s'en prend à Descartes qui. fabrique dans son cabinet le système ingénieux des tourbillons ». Cette conversion du normatif à l'expérimental est un signe des temps . d'incertitudes . connaître les causes que par les effets. Henry Home. il n'y a qu'une longue suite d'expériences. l'éthique devient une science du réel. » Beauzée. « Il en est partout comme en physique . ni les principes des arts que par leurs productions . J'ai donc regardé les différents usages des langues comme des phénomènes grammaticaux. nous ne pouvons. pour s'élever par degrés jusqu'à la généralisation des principes. vérifiées. « La science ne peut donner aucune existence à la théorie si elle n'observe avec soin les usages combinés et les pratiques différentes. Il faut procéder en grammaire comme Newton. lord Kames (1696-1782) est l’auteur d'un des premiers traités d'esthétique. l'étendue et les bornes d'un principe. d'observations et de comparaisons qui puisse nous mettre en état d'apprécier la juste valeur. ils sont. de doutes. mais. par rapport à nous. et les tourbillons de Descartes disparurent » . dont l'observation devait servir de base au système des principes généraux. paru en langue anglaise. il caractérise sa méthode en disant que « son plan est de remonter graduellement. dans le domaine qui lui est propre. à partir des faits et d'expériences. allant de l'hébreu au péruvien.composé de diverses parties » . jusqu'aux principes. Shaftesbury évoquait une morale calquée sur la physique . qui « vint avec des faits et des expériences répétées. comparées. Dans les deux cas. sous le titre Elements of Criticism (1762) . et de descendre vers les faits » . en passant par le basque. La fascination newtonienne dans les sciences humaines n'est pas un phénomène spécifiquement britannique. On trouve chez le grammairien français Beauzée une attitude méthodologique semblable. elle apparaît même [207] dans le domaine de la réflexion sur les arts. À cette folie s'oppose la sagesse de Newton. » Beauzée se flatte d'avoir comparé toutes sortes de faits linguistiques. au lieu de commencer par les principes. la voie de l'observation est la seule qui puisse nous mener à la vérité . où pourtant il semble que l'idéal devrait avoir priorité sur le réel. présentant une somme de sa discipline.

elles diffèrent l'une de l'autre en ce que la pesanteur se met en équilibre avec les obstacles qu'elle rencontre. se réfère à l'attraction newtonienne : « Réglons sur ce modèle notre politique nationale. l'un des meilleurs esprits de l'Italie des Lumières. dans la mesure où le domaine humain est soumis à une pesanteur plus générale encore : « La force qui. en l'absence de toute validité réelle. le domaine humain ne permet pas des systématisations aussi parfaites que le système du monde . et que si l'une de ces forces influence tous les mouvements des corps. [208] Bien que dispersés sous des dénominations diverses et soumis à divers souverains. pour formaliser ses grandes espérances. ami de Verri. » L'épistémologie n'est plus guère ici qu'une poétique . » Beauzée se propose d'être le Newton de la grammaire. Pietro Verri. il diminue avec la distance.. Beccaria. puisque. La même rhétorique justifie l'action pénale des autorités. « en arithmétique politique. Cette force a pour effet la masse confuse des actions humaines. présupposant ainsi que les faits de langue doivent avoir la même consistance que les faits physiques. il faut substituer à l'exactitude rigoureuse le calcul des probabilités ». semblable à la gravitation. L'adultère a pour causes « la diversité des lois humaines et la puissante attraction qui pousse l'un des sexes vers l'autre . qui rêve de la délivrer de son incohérence politique. the best model of government. » Bien entendu. Le juriste est une manière de technicien visant à réaliser un équilibre de forces : « Le législateur agit comme architecte habile dont le rôle est de s'opposer aux forces destructives de la pesanteur et de mettre en œuvre celles qui contribuent à la solidité de l'édifice .. comme elle.. Le siècle des Lumières ne pouvait pas trouver. Le schéma épistémologique en bien des cas se dégrade jusqu'à devenir un thème rhétorique. de . » Le newtonien franco-anglais Désaguliers (1683-1742).. l'autre fait de même pour les mouvements de l'âme. cet attrait est semblable en bien des points à la gravitation universelle. elle fournit des images qui viennent au secours de la raison. c'est-à- dire l'amour universel de notre nation. réformateur de la franc-maçonnerie européenne. ne peut être contenue que par les obstacles qui lui sont opposés. se sert du paradigme newtonien dans son essai sur la réforme de la législation pénale. formons pour le progrès des sciences et des arts un seul système. . tant que dure son action . soit le soleil qui nous éclaire .principes. Que le patriotisme. avait publié en 1728 an poème intitulé : The newtonian System of the world. nous incite à rechercher notre bien-être. tandis que l'autre ne fait que croître en raison même des obstacles » .

» Cette forme de savoir historique porterait sur les peuples. les institutions. une fois abandonnée la prétention de déchiffrer les desseins de la Providence dans le temps. Les nouvelles découvertes ont fait proscrire les anciens systèmes. De là la possibilité de mettre en lumière l'intelligibilité immanente au développement des événements humains.meilleur schéma que celui du système solaire. ce qui ne l'empêche nullement de manifester à l'occasion une grande efficacité. Le paradigme newtonien représente une forme de pium desiderium ou de wishful thinking. l'homme est l'auteur du monde historique. Or la philosophie est œuvre de raison et de réflexion : si. et le but dernier de l'historien serait de les dégager de l'observation. l'expression « philosophie de l'histoire » est calquée sur l'expression « philosophie de la nature ». qui signifie « science de la nature ». Et Voltaire évoque la possibilité d'une histoire de la population. et non plus sur les individus. du commerce et de l'industrie. de ses mœurs et coutumes. Selon l'auteur de l’Essai sur les mœurs. La doctrine de Newton avait mené à son achèvement la rationalisation de l'espace cosmique. rêve aussi d'autre chose . Il n'est pas interdit dépenser que le schéma newtonien ait joué son rôle dans le développement de la connaissance historique. Voltaire. La réalité humaine se déploie dans l'espace-temps historique. « peut-être arrivera-t-il bientôt dans la manière d'écrire l'histoire ce qui est arrivé dans la physique. Le XVIIIe siècle a vu naître l'expression « philosophie de l'histoire ». Celui-ci était demeuré opaque. comme le soutiennent Vico et Herder. L'histoire pourrait être transparente à une raison soucieuse de retrouver le . La question se posait de savoir si. et à une prévision du futur à partir du présent. afin de parvenir à une explication de la genèse du présent à partir du passé. qui a pratiqué assez souvent une histoire de style académique. d'en faire la théorie. La philosophie de l'histoire peut faire de l'histoire une science qui se prolongerait en un art rationnel. l'histoire doit avoir ses lois. de la législation : « On saurait ainsi l'histoire des hommes au lieu de savoir une faible partie de l'histoire des rois et des cours . depuis que le retrait de Dieu avait mis fin au règne de la théologie de l'histoire. il serait possible de [209] découvrir une intelligibilité de remplacement pour la mise en ordre des événements historiques. employée pour la première fois par Voltaire en 1765. On voudra connaître le genre humain dans ce détail intéressant qui fait aujourd'hui la base de la philosophie naturelle » . dont Bossuet fut l'un des derniers représentants.

de l'anecdote. « Une combinaison continuelle de ses progrès avec les passions et avec les événements qu'elles ont produits forme l’Histoire du genre humain. Ainsi l’Histoire universelle embrasse la considération des progrès successifs du genre humain et le détail des causes qui y ont contribué. de véritables connaissances ». rendait à Bossuet l'hommage que méritent la hauteur de ses pensées et le nerf de son expression (. L'un des traits de la culture du XVIIIe siècle est la constitution. à partir du moment où sa raison et sa liberté le mettent en mesure de jouer un rôle décisif sur la terre. les religions aux religions . Le projet de l'historien n'est plus de dévoiler le plan de Dieu pour le monde . qui permettent de retrouver un ordre rationnel dans l'irrationalité . les progrès des langues. des principes généraux. la formation. montrer les ressorts et la mécanique des causes morales par leurs effets : voilà ce qu'est l'histoire aux yeux d'un philosophe. de la morale. les révolutions qui ont fait succéder les empires aux empires. mais des normes abstraites. les nations aux nations. » Un tel projet tend à constituer une discipline explicative dans un domaine particulièrement confus. le mélange des nations . Les premiers commencements des hommes . Turgot. son enfance et ses progrès. d'une histoire au second degré.sens de la marche. les révolutions des gouvernements . et le rapport de tout cela à la constitution même de l'homme . des mœurs. le jeune Turgot. celle des causes particulières et des actions libres des grands hommes. en l'espace de deux générations. rédige le plan de deux discours sur l'histoire universelle. Le Second discours de Turgot Sur les progrès de l’esprit humain donne une esquisse des étapes de la connaissance qui correspond à la loi des trois états.. où chaque [210] homme n'est plus qu'une partie d'un tout immense qui a comme lui. . au moment où il quitte la Sorbonne et l'état clérical. dit Dupont. Dévoiler l'influence des causes générales et nécessaires. préoccupée non de la poussière des faits. des sciences et des arts . Vers 1751. de raison.) mais il regrettait que le Discours sur l'histoire universelle ne fût pas plus riche de vues. De Bossuet à Turgot. dont Auguste Comte devait faire l'axe de son système et la clef de l'histoire de l'humanité . comme l'eau de la mer dans les tempêtes. l'histoire est une histoire de l'homme. l'origine. toujours le même dans ses bouleversements. de la physique. par delà le plan traditionnel de l'histoire événementielle.. le schéma de l'histoire a été désacralisé. « M.. qui nous ont été transmis par Dupont de Nemours. le genre humain.. et marchant toujours à sa perfection.

« Tout nous dit que nous touchons à l'époque d'une des grandes révolutions de l'espèce humaine » . accomplie par Newton. » La révolution galiléenne. D'autres Écossais encore. C'est au nom d'une philosophie de l'histoire qu'ils entendaient maîtriser l'histoire afin de mener l'humanité à bonne fin. Les têtes pensantes de la Révolution française. Dugald Stewart. affirme Condorcet. La systématisation de l'espace-temps humain doit renoncer à l'appareil mathématique . grâce à une révolution épistémologique sans précédent. Hors de France.apparente du devenir. Le dernier tiers du XVIIIe siècle voit se multiplier les ouvrages de ce type. suscite en 1774 une réplique de Herder : Une autre philosophie de l'histoire pour contribuer à l'éducation de l'humanité . de son compatriote Henry Home. paraît l'opuscule de Kant : Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique. lord Monboddo. susceptible d'applications pratiques : « S'il existe. qui passe par Voltaire et Turgot pour aboutir à l’Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'Esprit humain. dix ans plus tard. en 1774. la Philosophie de l'histoire de feu l'abbé Bazin. qui constituerait la substance même de l'histoire de l'humanité. bientôt suivi. L'éducation du genre humain de Lessing est de 1778-1780 . se préoccuperont de ces mêmes questions. il n'a pas été donné aux penseurs de prendre en régie directe la transformation du monde . mais ils ont essayé de donner un schéma rationnel de la marche du temps humain. La philosophie de l'histoire doit permettre aux hommes. . une science de prévoir les progrès de l'espèce humaine. En 1767 paraît l’Essay on the history of civil Society. Fontenelle avait évoqué la possibilité d'une « histoire de la raison ». Adam Smith. de les accélérer. dit Condorcet. mais aussi en Angleterre et en Allemagne. partageaient cette conviction. de Condorcet. publiée par Voltaire en 1765. Il s'agit là d'une analyse rationnelle. véritable connaissance scientifique. par les Sketches on the history of man. En Allemagne. de les diriger. met l'homme en mesure de contrôler plus [211] efficacement la nature matérielle. Ce projet définit l'une des ambitions du siècle. Mais elle se flatte de faire régner une intelligibilité immanente à chacune des époques considérées. en 1784. de l'Écossais Adam Ferguson. elle se contente de décrire une série d'époques successives. non seulement dans la perspective des Lumières françaises. l'histoire des progrès qu'elle a déjà faits en doit être la base première . en particulier les Idéologues. et de mettre en lumière les déterminismes qui commandent le passage d'une période à la période suivante. de prendre en main des destinées de l'humanité.

où Newton représente le Moïse de la nouvelle Loi. En 1827 commence à paraître la traduction française des Ideen de Herder par Edgar Quinet. Hegel prolongera les espoirs de l'âge des Lumières. » La fascination newtonienne n'était pas morte.en 1785. il faut qu'elle ait son Newton. se flattaient de la découvrir. Peut-être rêvait-il d'être ce Newton de la philosophie de l'histoire que les penseurs du XVIIIe siècle appelaient de leurs vœux. professeur à Göttingen. peut-être faut-il dire jusqu'en 1821. victime de la Terreur. à partir duquel sera . mais elles ne s'effacent pas avec le siècle. . en ce XIXe siècle. attestent le désir de parvenir à une rationalisation intégrale du devenir humain. l'Esquisse d'une Histoire de l'Humanité de Christoph Meiners. Le jeune Saint-Simon. principe fondamental de la vie sociale. » Au dire du commentateur. Michelet écrit à Quinet : « La philosophie de l'histoire a eu déjà son Copernic et son Kepler . Ces titres. est de substituer le principe de la gravitation universelle à l'idée de Dieu » . Il écrit en 1813 un travail sur la gravitation universelle . parmi d'autres.. ainsi qu'en témoigne la mort tragique de Condorcet. Le rôle de Newton était destiné à Quinet. selon un de ses disciples. À la réception du volume. Les espérances des Lumières étaient prématurées . « Michelet appelait Vico le Copernic de la philosophie de l'histoire et donnait le nom de Kepler à Herder. [212] La solution au problème des historiens. « toute son ambition jusqu'en 1813. Les Lettres d'un habitant de Genève à ses contemporains (1802) esquissent une religion de l'humanité. Un autre idéologue.. en mettant en lumière la loi du développement de l'humanité. découvre de son côté la loi de l’attraction passionnelle. comme l'avait été le mystère de la nature. Il est vrai que l'histoire résistait à la raison. Le mystère de l'histoire devait pouvoir être élucidé. les théoriciens de la naissante sociologie. Charles Fourier (1772-1837). Michelet se référait ici à la Préface dont Quinet avait fait précéder sa traduction. au moment même où il vient d'achever cet hymne des temps futurs que constituait son Esquisse d'un Tableau historique des progrès de l'esprit humain. rêve d'appliquer le schéma newtonien à la réalité humaine. est un remarquable essai de systématisation de l'histoire culturelle. en qui survit l'espérance des Encyclopédistes.

possible la réorganisation du domaine humain selon des principes rationnels. La réussite de Newton n'a pas fini de faire rêver les esprits en quête d'une intelligibilité radicale. toute tentative pour leur donner le statut des sciences de la chose aboutit à une dénaturation de cela même qui est en question. » Et Gervinus ajoute : « Je n'ai jamais partagé les espérances démesurées qu'un Bentham. établir dans l'ordre des sciences humaines des lois aussi rigoureuses que celles qui règnent en mathématiques . qui avait l'ambition d'accomplir ces prophéties newtoniennes. une fois que la méthode empirique aurait ordonné le domaine de la science de la nature. datée de 1860. l'application de cette méthode aux sciences de l'esprit. La science de l'homme inspirée de Newton n'était qu'un détour. évoque son ambition de jeunesse de consacrer sa vie à la réalisation d'une philosophie systématique de l'histoire. L'historien allemand Gervinus. respectueuse de la spécificité des phénomènes humains. » On ne peut pas. dans son autobiographie. qui sera le thème de l'œuvre de Dilthey. « Toute l'époque méditait sur le thème de cette nouvelle discipline à découvrir. nourrissait quant aux résultats de l'application de cette méthode au monde de l'esprit. Les sciences de l'homme doivent être des sciences humaines . La fascination newtonienne se heurte à un démenti. depuis que Newton avait prophétisé pour l'avenir. La méthode des essais et des erreurs a sa place dans le développement historique de la recherche scientifique. La grande école historique allemande du XIXe siècle oppose à l'épistémologie de l'explication réductrice une épistémologie de la compréhension. . détour peut-être indispensable pour introduire l'idée de science dans un domaine où elle n'avait pas accès jusque-là. conclut Gervinus.

en rend l'abord rebutant. le renouveau kantien. leur philosophie à. Spinoza. de cet envol vers la transcendance qui caractérisent les grands systèmes. ce néo- platonicien qui s'est trompé de siècle. il faut attendre. Cette grande machinerie scolastique . exception faite de Berkeley. aggravé par le déploiement pseudo-mathématique de la démonstration. LE XVIIIe SIÈCLE ET LA PHILOSOPHIE Retour à la table des matières Le XVIIIe siècle représente. Schelling et leurs successeurs. illustrée par Descartes. une traversée du désert. pour l'histoire traditionnelle de la philosophie. courte vue manque de ce lyrisme des idées. les influences prédominantes sont celles de l'empirisme anglais. Quant à Christian Wolff. son œuvre ne présente pas le caractère asthmatique de l'empirisme anglais . Fichte. avec ses prolongements divers. Entre Leibniz et Kant. Hegel. Après la grande époque classique du XVIIe siècle. Malebranche et Leibniz. mais le pédantisme de l'exposé.[213] Deuxième partie : L’intelligibilité au XVIIIe siècle Chapitre III MORT ET RÉSURRECTION DE LA MÉTAPHYSIQUE I. Locke et Hume ne volent pas bien haut . qui règne sur les universités allemandes. pour que refleurisse l'inspiration métaphysique.

Mais les philosophes qui parfois acceptent de prendre en considération le Dictionnaire historique et critique de Bayle hésitent à revendiquer l’Encyclopédie comme relevant de leur juridiction . au contraire. Le personnage et les occupations du philosophe ne sont pas au Moyen Age ce [214] qu'ils deviennent à la Renaissance . Néanmoins l'histoire de la philosophie ne fait pas de difficulté à admettre entre ces hommes et leurs pensées une continuité suffisante pour permettre de les classer dans des chapitres successifs. mais en somme beaucoup plus des . Le concept d'histoire de la philosophie n'est pas clair . quelques échappées de génie. L'usage français veut que l'on ne parle des philosophes du XVIIIe siècle qu'entre guillemets. Ils sont restés très superficiels. synthèse des Lumières à la française. d'un Leibniz et le professeur d'université du type courant au XIXe siècle. dirait-on. ses mérites et son intérêt sont ailleurs. où. n'appartiennent à la philosophie que par un aspect de leur œuvre. il n'y a pas d'identité. Bon nombre de penseurs du XVIIIe siècle. entre les personnages d'un Descartes. ce qu'on appelle philosophie change de caractère au cours des temps. exprime l'embarras de l'attitude traditionnelle en face de ces intellectuels difficiles à classer. et compilé un gros Dictionnaire philosophique . Les intellectuels français de l'âge des Lumières ont revendiqué cette appellation contrôlée . assez informés même. comme Diderot. ne paraissent pas à leur place dans ce même cadre. on peut difficilement la considérer comme une œuvre d'intention strictement littéraire . pénétrants quelquefois et ayant. quoique d'une instruction trop hâtive et qui procède comme par boutade.paraît fonctionner à vide et se digérer elle-même. même approximative. « Les philosophes du XVIIIe siècle. ont été tous et trop orgueilleux et trop affairés pour être très sérieux. L'historien de la philosophie est obligé de les saluer au passage . qui n'aimait pas le XVIIIe siècle. écrit-il. Emile Faguet. Pope et Voltaire. La division du travail universitaire abandonne Voltaire. ou Rousseau. Rousseau et leurs confrères aux spécialistes de la littérature. Voltaire a pourtant rédigé un Traité de Métaphysique. ils ne paraissent chez lui qu'en visite. quant à l’Encyclopédie. Diderot. d'un Spinoza. brillants du reste. ils ne figurent que par accident. qui n'est pas l'essentiel. mais les spécialistes de la philosophie authentique hésitent à la prendre au sérieux.

dans son « esprit ». plus réellement philosophe que Faguet. de peu de course. Il ne paraît pas conforme à la saine méthode historique d'affirmer que le XVIIIe siècle n'a pas philosophé . le XVIIIe siècle est le siècle du commencement de la fin de la métaphysique : « Le XVIIIe siècle est le plus grand exemple d'un temps qui ne s'exprime pas bien dans sa philosophie. de savoir et de juger. une maigre philosophie . de peu d'haleine. Merleau- Ponty.polémistes que des philosophes. son attitude est conforme à la tradition du spiritualisme universitaire. encore que son office ne soit pas de procéder à une distribution des prix. de peu de largeur. et presque avec la même complaisance. mais de rendre intelligible le devenir de la conscience humaine. Comme Hegel l'a bien montré. Deux siècles passés.) intéressants et décevants. je crois.. Leur instinct batailleur leur a nui extrêmement . et surtout de peu d'essor.. sa pensée et le contraire de sa pensée. pris à la lettre. Selon lui. Ses mérites sont ailleurs : dans son ardeur. » Les prétendus philosophes du XVIIIe siècle ne font pas le poids. bien qu'il soit. jusqu'à ce qu'il trouve quelque chose qui explique l'un et l'autre. dans sa passion de vivre. en rende compte. qui a régi l'enseignement philosophique en France jusqu'au milieu du XXe siècle. ils ne compteront plus pour rien. le pronostic de Faguet relève d'une forme de wishful thinking : le critique souhaiterait effacer un âge de la pensée qui n'a pas ses préférences. Plutôt que de distinguer entre un « grand » rationalisme . L'avenir de l'histoire de la philosophie n'appartient à personne . » On ne saurait contester à l'historien de la pensée le droit de distinguer [215] entre des périodes de vaches maigres et des périodes de vaches grasses. dont ces « philosophes » ont fourni les principes. mieux vaudrait admettre qu'il a philosophé autrement que l'âge qui a précédé et l'âge qui a suivi. il y a par exemple un sens second de son « matérialisme » qui en fait une époque de l'esprit humain.) ne se construit jamais dans l'esprit d'un penseur qu'à la condition qu'il envisage avec le même intérêt. et sinon les concilie. du moins les embrasse tous deux .. son réquisitoire s'inspire de l'antipathie qu'il ressent pour l'idéologie de la Révolution. Emile Faguet reproche aux « philosophes » français du XVIIIe siècle leur attitude polémique et partisane . dans l'histoire de la philosophie » . Quant à Merleau-Ponty. (. car un grand système ou simplement une hypothèse satisfaisante pour l'esprit (.. n'est pas très loin de partager ses vues. parce qu'ils sont « infiniment personnels et un peu légers .

et d'en conclure que le XVIIIe siècle est une période creuse dans l'histoire de la littérature. avec Paméla. si l'on entend par ce mot une réflexion sur la condition humaine pour parvenir à une vue d'ensemble des rapports de l'homme avec l'univers. alors que le nouveau roman va prendre d'emblée une place de premier plan dans la production littéraire internationale. Ces questions définissent des préoccupations fondamentales pour les meilleurs esprits du XVIIIe siècle. et les solutions sont recherchées selon des voies différentes. on oubliera les trois Critiques et toute l'œuvre de Kant. les problèmes sont formulés autrement qu'à l'époque précédente. Clarisse. une somme à la mesure d'une époque décisive de l'esprit humain. Mais. L'idée ne viendrait à personne de refuser ces œuvres. dans la plupart des cas. dont l'auteur. l’Essai sur les mœurs. le Systema naturae de Linné. l’Histoire naturelle de Buffon. qui vécut de 1724 à 1804. et non pas celui qui accomplit le [216] XVIIIe . ce qui fausse la lecture des textes kantiens.et un « petit ». C'est pourtant ainsi que l'on procède trop souvent à l'égard du domaine philosophique. On voit en Kant celui qui inaugure le XIXe siècle. parce que non conformes aux normes établies. Le XVIIIe siècle a vu naître. et non pas dans la . il importe de rechercher quel fut au juste le rationalisme du XVIIIe siècle. genre neuf. Les penseurs originaux du siècle des Lumières ne se sentent pas à l'aise dans les cadres de la Somme de saint Thomas ou de l’Éthique de Spinoza. l’Encyclopédie. et bien d'autres ouvrages fondamentaux de la culture moderne sont les productions d'un siècle sans philosophie digne de ce nom. le roman moderne. Aucune époque de la pensée n'a pu se passer de philosophie. L'Encyclopédie ne se présente pas comme la Somme de saint Thomas . on cherche à satisfaire le besoin de vérité à l'aide de procédures qui aboutissent à des œuvres d'un type inédit. la Nouvelle Héloïse et Werther. avec Dieu et avec lui-même. sous la forme d'un dictionnaire. par un anachronisme rétrospectif. mais elle est. en considérant que l’Esprit des Lois. en Angleterre. Pour les besoins de la démonstration. Le roman traditionnel relevait d'une sous-littérature. et même les moins bons. Les formes imposées de la philosophie traditionnelle ne correspondent plus aux exigences de la curiosité . On aborde Kant à travers les postkantiens. le Contrat social. car il rompt avec la tradition du roman de chevalerie. est pourtant un homme du XVIIIe siècle.

se maintiendra en position défensive. puisque par hypothèse l'encyclopédiste se donne un droit de regard sur l'ensemble des choses et des idées. en latin. on lui fait jurer qu'il soutiendra l'immaculée conception de la Vierge. quand on donne le bonnet à un docteur. » Ce texte . En effet. où l'on continue à dicter. à son imitation. et spécialement en philosophie. Pareillement l’Aufklärung allemande est caractérisée par l'apparition de Popularphilosophen. elle pratique systématiquement l'ouverture au monde . L'Encyclopédie peut servir de symbole à cette revendication totalitaire. mais comme une opinion pieuse et catholique. dont la philosophie critique réalise une puissante synthèse. cette philosophie. en France. elle prend son bien où elle le trouve. auquel s'adresse la florissante littérature des « Magazines ». philosophie de professeurs et de manuels. des traits spécifiques de la pensée philosophique au XVIIIe siècle . sous-produit de la scolastique. Si l'on renonce à ce parti pris absurde qui aboutit à faire du siècle des « philosophes » un siècle sans philosophie. La philosophie n'est plus dans la philosophie. elle répète des stéréotypes. La philosophie n'est plus dans la philosophie. Voltaire. à l'article université de son Dictionnaire philosophique. teintée d'un vague spiritualisme cartésien. ont fait un décret que la Sorbonne fit dès le XIVe siècle : c'est que.perspective de l’Aufklärung. conservatoires d'un savoir périmé. évoque le combat retardateur mené par l'université de Paris contre les innovations dans tous les domaines. dépourvus de toute signification réelle. des cours qui perpétuent les doctrines jugées non dangereuses par l'Église. on ne trouve rien de comparable dans les âges précédents. mais à tout le monde. dans les universités. qui veulent travailler à l'éducation philosophique du grand public. on est conduit à reconnaître que le phénomène majeur de cette période est un déplacement du point d'application de la réflexion philosophique. De cette doctrine scolaire et scolastique. mais elle est partout . Ce sont là. parce qu'il n'y a rien à en dire . Jusqu'à la Révolution française. 80 universités. repliée sur elle-même. De plus l’Encyclopédie s'adresse non à des spécialistes. les historiens autorisés ne disent rien. Il conclut : « Ce que nous venons de dire touchant l'Université de Paris peut nous donner une idée des autres universités dont elle est regardée comme le modèle. si l'on s'en tient aux formes héritées de la scolastique ainsi qu'à la problématique de l'âge précédent. et. non pas philosophie de philosophes. Elle ne la regarde cependant point comme un article de foi. La philosophie traditionnelle se maintient dans les collèges.

La France n'a pas eu. où s'affairent tous ceux qui travaillent à « la vigne du Seigneur » dans le but commun d' « écraser l'infâme ». même et surtout si ces autorités doutent d'elles- mêmes et défendent leurs privilèges sans conviction. Kant accomplit une paisible carrière dans la petite université de sa ville natale . on comprend que Voltaire ne soit pas resté impassible.polémique permet de comprendre pourquoi la France n'a pas eu. Et comme c'est l'opinion publique qui arbitrera le débat. est l'expression directe ou le prolongement de son enseignement. la répression officielle. au XVIIIe siècle. découvrant la vérité dans la sérénité. et paient de leur personne. comme Spinoza en Hollande. qui s'opposent à la diffusion des « Lumières ». [217] s'affaiblit . contre les autorités de toute espèce. Gassendi et Mersenne. Le plus grand philosophe du XVIIIe siècle est le prussien Emmanuel Kant. qui pensent à leurs risques et périls. Penser librement. que crurent découvrir les philosophes existentialistes du XXe siècle. Malebranche. La recherche de la vérité est aussi un combat pour la vérité. pour employer la terminologie imagée de Voltaire et de ses correspondants . elle est devenue un « atelier ». il faut donc mener une action de harcèlement. y compris l'ironie et le talent. parce qu'une réflexion philosophique de ce type est impossible dans l'espace français. La « philosophie » revêt un caractère de vulgarisation et de propagande afin de parvenir à ses fins . universitaire ou rentier. et les obligea à l'exil ou à la clandestinité. son œuvre immense. bien que subsistant en théorie. La notion d' « engagement ». au XVIIIe siècle. L'un des griefs retenus contre le Chevalier de la Barre. Kant est un homme de son temps : la notion de philosophie critique doit être comprise comme une libre . les penseurs prennent la parole avec une impunité relative . de philosophe. Au XVIIe siècle. décapité pour impiété en 1765. De 1755 à 1796. s'impose aux penseurs du XVIIIe. qui couvre tous les domaines du savoir. contre toutes les forces d'oppression et de réaction. c'est penser contre — contre les doctrines établies. Descartes. vécurent en marge des universités et d'ailleurs pensèrent contre elles. de philosophie instituée qui soit une philosophie vivante. tous les moyens sont bons. pour séduire le grand public. Au XVIIIe siècle. est d'avoir été trouvé en possession du Dictionnaire philosophique . ce qui leur valut suspicion et condamnation. né et mort à Königsberg (1724-1804).

en 1694. sera de rappeler Wolff à Halle. qui lui faisait reproche de l'inspiration [218] de son livre. mais l’Imprimatur fut impitoyablement refusé à la seconde. Et si les universités d'Oxford et de Cambridge paraissent . inspiré par un de ses ministres. caractéristique de la culture germanique au XVIIIe siècle. En 1723. Hennings accorda finalement le permis d'imprimer . Après la mort du grand Frédéric (1786). institua une censure en matière de religion. ultime manifeste en faveur de la liberté de penser. La philosophie moderne a été inventée dans une chaire universitaire par un paisible professeur prussien. Kant s'adressa alors à la faculté de Théologie de Königsberg. La biographie de Wolff comprend un épisode répressif. » Kant ne fut pas brûlé.affirmation de l’esprit critique. L'initiateur des Lumières allemandes. fréquentes dans le milieu universitaire. En dehors de Kant. la pensée de l’Aufklärung en Allemagne a son origine dans les universités. C'est à. il est l'inspirateur de la création. Kant publia cet échange de correspondance dans un de ses derniers écrits. première université moderne où s'élabore le mélange de piétisme et de rationalisme bourgeois. Halle aussi que s'accomplit la majeure partie de la carrière de Christian Wolff (1679-1754). Le conflit des Facultés (1798). son livre non plus. où il rentrera en triomphateur. Newton a longtemps enseigné à Cambridge. Il reçut du roi une lettre personnelle. où l'arbitraire gouvernemental se greffe sur une de ces haines confraternelles. de l'université de Halle. son successeur Frédéric-Guillaume II. et répondit par une lettre où il affirmait respectueusement ne pas avoir mis en cause l'authenticité du christianisme. Wolff est expulsé de Halle. en 1793. à la suite d'un discours rectoral sur la morale chinoise. le roi ayant disparu entre temps. et le ministre intolérant avec lui. est le fils d'un professeur de Leipzig. Mais il est aussitôt accueilli avec tous les honneurs à l'université de Marbourg. « La première partie parut dans la Berliner Monatsschrift. en 1740. instituteur philosophique de son pays. Chr. et l'un des premiers gestes de Frédéric II. c'est-à-dire du libre examen en matière de pensée. Après quoi. Le cas de l'Angleterre n'est pas différent. Christian Thomasius (1655-1728). Lui-même professeur de droit et vulgarisateur des idées modernes. dont le doyen J. lors de son avènement au trône. ce qui valut à Kant quelques ennuis lors de la publication de La Religion dans les limites de la simple raison. sous le règne du souverain très éclairé Frédéric II. à un moment où les événements de France inquiétaient les gouvernements européens. puis à la faculté des Lettres d'Iéna.

par la grâce de Victor Cousin. Platon disait du philosophe qu'il doit être sunoptikos. Hutcheson. Elle avait renoncé à prendre en charge la nature des choses et la réalité humaine. une exception. d'une [219] seconde lecture du savoir comme fondement d'un nouveau savoir. n'y rentrera qu'au XIXe siècle. Il en est de même en Suisse. Le visionnaire est . La réflexion philosophique en France. mais pour revenir à la tradition authentique d'une connaissance de la connaissance. dans l'Europe intellectuelle. les auteurs français s'inscrivent dans le contexte européen de leur époque. en particulier Leyde. quinze ans avant le premier de ses grands ouvrages. pour les valeurs reconnues et mises en honneur. Adam Smith. Leurs œuvres sont le prolongement d'un enseignement qui ne devait rien à la scolastique. Linné est une gloire de l'université d'Upsal. Emmanuel Kant publia un petit essai intitulé Les Rêves d'un visionnaire expliqués par des rêves métaphysiques. sortie des universités à la fin du Moyen Age. Le devenir de la philosophie en France au XVIIIe siècle représente. qu'il doit embrasser dans son regard la totalité du réel . Mais pour l'orientation générale. Le XVIIIe siècle a appelé de ses vœux un renouvellement de la philosophie. la Critique de la Raison pure. Quant aux universités de Hollande. Reid sont des professeurs d'Edimbourg et de Glasgow. II. Il a rejeté la tradition parce que cette tradition s'était écartée du droit chemin de la pensée. LA CENSURE CRITIQUE DE LA MÉTAPHYSIQUE Retour à la table des matières En 1766.quelque peu en sommeil. pour s'enfermer dans des spéculations irréelles. telle est bien l'intention maîtresse du siècle de l’Encyclopédie. où les universités accompagnent ou précèdent le mouvement des idées. La pensée française est indépendante des structures imposées par l'exposé universitaire. ils sortent de la tradition. Les maîtres du XVIIIe siècle redécouvrent la fonction propre de la philosophie . liée aux conditions locales. elles ont été le relais grâce auquel la philosophie expérimentale d'inspiration newtonienne a pu se diffuser sur le continent.

1749-1756) et dans un traité Sur le Ciel et ses miracles et sur l’enfer {De coelo et ejus mirabilibus et de inferno. Ces révélations apocalyptiques éveillèrent de vastes échos dans une Europe qui ne s'était pas vouée tout entière aux disciplines de la raison. Des êtres simples de cette sorte s'appelleront immatériels et. On peut donc admettre la possibilité d'êtres immatériels sans crainte d'être réfuté. Il s'y est intéressé suffisamment pour consacrer un petit volume à l'examen du degré de crédibilité que méritent des visions analogues à celles dont Swedenborg avait été comblé. Kant essaie de définir ce qu'on peut entendre par le mot en question. s'il y a des esprits . je ne sais pas même quel est le sens du mot esprit . Que faut-il penser de ce genre de témoignage ? Kant pose simplement la question : « Si le concept d'esprit était abstrait de nos notions proprement expérimentales. Après la mort du prophète. « Vous ne pourrez conserver le concept d'esprit que si vous concevez des êtres présents même [220] dans un espace qui serait rempli de matière. après d'importants travaux de géologie et de physiologie. Mais on parle d'esprits alors même que l'on doute de l'existence de pareils êtres. La conclusion s'impose : « Je ne sais. à laquelle devait appartenir plus tard. Balzac a été marqué par l'illuminisme sweden-borgien. en tant que pasteur. avec d'autres éléments qui peuvent avoir un sens plus précis. l'humanité. esprits . dont on trouve des traces dans son œuvre. » Ces concepts se situent en dehors de tout contrôle digne de ce nom. Le concept d'une nature spirituelle ne saurait donc être tenu pour abstrait de l'expérience. donc des êtres qui n'aient pas en eux la propriété d'être impénétrables et dont la réunion en quelque nombre qu'on veuille ne ferait jamais un tout solide. Le maître suédois recevait ses révélations de messagers célestes . qu'il communiqua à. » À partir de cette ignorance première. » Il s'agit d'un concept « subreptice ». bénéficia de révélations transcendantes. mélange d'éléments qui sont de pures « chimères de l'imagination ». 1758). puisqu'il suffirait d'énoncer les caractères que nos sens nous manifesteraient pour cette sorte d'êtres. la méthode pour le rendre distinct serait aisée. comme aussi sans . en particulier dans les 8 volumes des Secrets Célestes (Arcana coelestia. s'ils ont la raison.l'ingénieur suédois Swedenborg (1688-1772) qui. Kant a senti passer le vent de ces révélations mystiques. le père de Henry et William James. ses disciples fondèrent une église. donc. il lui arrivait de rencontrer des esprits et de bénéficier de prémonitions. davantage. et par lesquels nous les distinguons des choses matérielles.

et comme ces déterminations sont d'une autre nature que ce qui. mes sens. on entend donc matière. et auxquels on a ôté enfin toute ombre de corps. en se gardant de toute extravagance. au-delà de la nature. et dont nous osons sonder la nature ». » Voltaire n'insiste pas . » Dès lors figurent parmi les objets de la métaphysique. réuni. Autre être métaphysique enfin. Un philosophe. je m'attribue raisonnablement un être incorporel et impérissable. qui nous est inconnue. dont on a toujours parlé. [221] En 1734. « La raison humaine n'a pas reçu les ailes qu'il lui faudrait pour fendre les nuages si hauts qui dérobent à nos yeux les secrets de l'autre monde . Voltaire . « Que ma volonté meuve mon bras. il distingue diverses catégories d'esprits désincarnés. à l'époque où il publiait les Lettres philosophiques. son attitude rejoint à peu près celle de Kant. » Le dernier mot des Rêves d'un Visionnaire est emprunté à Candide : « Il faut cultiver notre jardin » — c'est-à-dire appliquer notre esprit à des tâches qui sont à sa portée. des volitions etc. la différence est seulement que j'ai l'expérience de l'un. ce sont des pensées. puis « les esprits. il a des relations avec des anges . voilà ce qu'on ne peut jamais conclure à partir de cette nature qu'on lui connaît par expérience . Dieu. et métaphysique est ce qui n'est pas matière. De cette définition même résulte que la métaphysique est « amusante » : « C'est souvent le roman de l'esprit. . » Ce qui sort des cadres de l'expérience possible échappe au jugement rationnel. cela ne m'est pas plus intelligible que si quelqu'un disait qu'elle peut également arrêter la lune sur son orbite . Swedenborg prétend s'être entretenu avec l'esprit de certains défunts . ne peut que retenir son jugement. en présence d'affirmations de ce genre. un article Métaphysique. Je reconnais en moi des modifications qui sont celles d'un sujet qui vit . notre âme. constitue mon concept de corps.pouvoir la prouver par des arguments rationnels . où l'on trouve cette définition : « Trans naturam. « entre lequel et nous est l'abîme de l'infini. Il y a dans le Dictionnaire philosophique. Mais ce qui est au-delà de la nature est-il quelque chose ? Par nature. auxquels on a donné longtemps un corps si délié qu'il n'était plus corps. sans savoir ce qui leur restait ». Que cet être doive encore penser en dehors de son union avec le corps. à peu près contemporain des Rêves d'un Visionnaire. et que l'autre ne s'est jamais présentée à.

qui comporte une introduction intitulée : Doutes sur l’homme . mais . » La question des rapports entre l'âme et le corps. et le second évoque la question S'il y a un Dieu. à Locke. et l'existence de l'homme avant celle de Dieu. elles devinrent méconnaissables et. à la réserve des Juifs. Je n'assure point que j'aie des démonstrations contre la spiritualité et l'immortalité de l'âme . Il faut avoir le courage de reconnaître notre ignorance dans les domaines où nous n'avons pas les moyens de lui porter remède. Mais il doit lui-même son inspiration sur ce point. le chapitre premier traite Des différentes espèces d'hommes. que Descartes pensait résoudre par un dualisme des substances. « la connaissance de l'être en général et des substances immatérielles est l'objet de la Métaphysique ». dont il avait parlé dans la treizième des Lettres philosophiques. corrompues par les [222] hommes vicieux et charnels. Locke soulignait la confusion inhérente à la notion d'esprit : « Nous ne serons jamais peut-être capables de connaître si un être purement matériel pense ou non . Suit une longue notice sur l'évolution de ce genre de savoir. il conclut : « Je n'avance pas davantage dans ces ténèbres . et il est également injuste et déraisonnable de vouloir une démonstration dans une recherche qui n'est susceptible que de conjectures . qui commence ainsi : « Les traditions des enfants de Noé sur l'Être suprême. de Kant. demeure insoluble . car la séparation des deux substances est aussi impensable que leur unité. Selon le compilateur français Juvenel de Carlencas. au milieu du siècle. mais bientôt. ce qui redouble inutilement le problème. on ne fit qu'entrevoir de sombres lueurs d'une doctrine si pure. l'anthropologie passe avant la théologie. je m'arrête où la lumière de mon flambeau me manque : c'est assez pour moi que je voie jusqu'où je peux aller. » Voltaire évoque quelques-unes des difficultés suscitées par la survivance de l'âme indépendamment du corps .rédigea un petit Traité de Métaphysique. plus tard. et j'avoue que je ne peux m'empêcher de rire lorsqu'on me dit que les hommes auront encore des idées quand ils n'auront plus de sens . » Voltaire développe des vues conformes à celles de Hume et à celles. très probablement. Dans ce schéma. La question de l'immortalité de l'âme est posée du seul point de vue de la raison : « Cette raison m'a appris que toutes les idées des hommes et des animaux leur viennent par les sens . sur les anges et sur l'immortalité de l'âme furent portées par leurs descendants dans tous les pays où ils s'établirent . mais toutes les vraisemblances sont contre elles. Les Égyptiens tenaient l'âme immortelle.

Tel sera toujours le sort de ceux qui. en qui survit pourtant un certain degré de bonne conscience scolastique. C'est pourquoi j'ai choisi de le désigner comme une Médecine de l’esprit et du corps. lié à Spinoza et à Leibniz. « j'ai prévu que peu de gens. qui s'attachait à l'étude de l'Être des Êtres.. dépourvu de toute valeur probante. dont on étudiera ensuite les applications aux domaines particuliers de la connaissance : Dieu. Et l'auteur conclut son étude par la constatation que « la métaphysique offre un champ fort vaste. nul n'est absolument sans défaut (. le souci épistémologique prend le pas sur l'aspiration dogmatique.. En 1687 déjà. renonce à donner à son ouvrage le titre de Philosophie. la métaphysique des Allemands est peu solide. » Ce qui est présenté ici sous le nom de métaphysique. et qui fut un des inspirateurs de Wolff.. le jugeraient digne d'être parcouru. la métaphysique des Anglais est extrêmement bornée . à cause de l'extraordinaire dégoût d'un grand nombre de gens pour ce mot lui-même (vel ipsum vocabulum hoc nimirum quam abhorrent plurimi) . ce qui les mena au culte qu'ils rendirent aux animaux. plusieurs s'y sont exercés . Le titre nouveau atteste un nouveau départ. . au plein milieu du siècle des Lumières. comprendre l'hostilité des esprits les plus représentatifs du siècle pour un genre de spéculations qui faisaient du métaphysicien un proche parent du visionnaire à la manière de Swedenborg.en la faisant circuler éternellement dans différents corps . Pythagore reconnut l'immortalité de l'âme. est donc un mélange de doctrine chrétienne et de mythologie comparée. Un tel document aide à. S'il en faut croire les Allemands. placées sur le même plan. présupposent une validation de la faculté rationnelle. Théologie. le monde et l'homme. La critique kantienne s'inscrit dans [223] le cadre de ce schéma nouveau : la métaphysique générale.. La philosophie devient une critique. Les penseurs de l'âge des Lumières sont soucieux d'authentifier leurs affirmations . celle qui ouvrait la marche. qui modifie le schéma général de la réflexion. cosmologie et anthropologie. afin que la philosophie s'offre à tous sous un jour aimable » . chercheront à. Christian Wolff.. la « philosophie première ». Alors que. un esprit moderne comme Tschirnhaus. qui deviendra par la suite la . est le promoteur d'une réforme de structure. pour Aristote et ses successeurs. si ce livre s'offrait aux regards avec un titre pareil. se faire un nom par la nouveauté des systèmes » . au jugement des Anglais. mais il ignorait la chute du genre humain dans le premier homme. était la théologie. Wolff appelle métaphysique générale une réflexion préalable sur le pouvoir de la pensée. peu satisfaits de la vérité connue.).

Les maîtres du XVIIIe siècle reconnaissent le caractère inéluctable d'un tel agnosticisme. séjournant à Paris. ces eccéités et toutes les barbaries de l'École. fut de transformer les paroles en êtres réels : on prétendait qu'une idée était un être . » Alors mettez-le au feu. qui traitent de si grands intérêts. qui lui en montre les différentes sections. ces archétypes qui subsistaient je ne sais où. visite « une grande bibliothèque dans un couvent de dervis ». » . n'est qu'une maladie du langage. Montesquieu ne s'intéresse pas à l'infini. telle qu'on l'a pratiquée. La métaphysique. que la végétation d'une plante n'est rien que la plante végétante . Contient-il des raisonnements expérimentaux sur des questions de fait et d'existence ? Non. La vérification des pouvoirs de l'entendement aura pour effet de réduire à leur juste valeur les ambitions irrépressibles de la raison. estime Voltaire. que ses idées sont l'animal pensant. demandons-nous : « Contient-il des raisonnements abstraits sur la quantité. Les livres de théologie sont présentés comme « doublement inintelligibles et par la matière qui y est traitée. que le mouvement d'une boule n'est rien que la boule changeant de place. Il a fallu deux mille ans pour que ces sages eussent raison . Comme Rica. L'un des héros des Lettres persanes. impose un filtrage préalable. « Le malheur de l'antiquité. Dans une autre section reposent « les livres de métaphysique. il transforme la portée et le sens de l'exigence philosophique. Quelques sages s'aperçurent que tous ces êtres imaginaires ne sont que des mots inventés pour soulager notre entendement . ces quiddités. » Même exigence d'un nettoyage par le vide chez Hume : « Si nous prenons en main un volume de théologie ou de métaphysique scolastique par exemple. que la vie de l'animal n'est autre chose que l'animal vivant. Aristote réduisit cette chimère en méthode . car il ne contient que sophismes et illusions . La raison pratique doit assumer l'agnosticisme imposé à la raison théorique.philosophie générale des positivistes. et par la manière de la traiter » . il fallait consulter les idées. elle est le « délire de la dévotion » . qu'en un mot tout être métaphysique n'est qu'une de nos convictions. et dans lesquels l'infini se rencontre partout » . de là ces entités. le nombre ? Non. Kant s'efforcera de rendre à la raison pratique les pouvoirs déniés à la raison théorique . Platon donna cours à ce jargon qu'on appelle philosophie. mais du fait qu'il donne à la croyance un droit d'initiative refusé à la science. quant à la mystique. sous la conduite d'un gardien du lieu.

« mais notre ferme résolution est de rechercher par voie d'expérience s'il existe des fondements réels à la puissance et à la grandeur de l'homme et si l'on peut reculer les limites de son empire ». comme s'il s'agissait d'un constat de carence. Bacon ajoute qu'il n'est pas question pour lui de proposer un système de la nature (theoriam nullam universalem). Au contraire Locke et Hume. On peut trouver le principe de cette conversion dans l'œuvre de Francis Bacon qui. La révolution galiléenne a fourni les bases d'une nouvelle définition de la vérité. avouer son ignorance. car le temps n'en est pas encore venu (neque enim huic rei tempus adhuc adesse videtur) . deux siècles plus tôt. dans certains ordres de connaissance. dans les Lettres Philosophiques de Voltaire. C'est Galilée qui précisera cette orientation . le sol est mouvant sous ses pieds. Il ne disposait pas de l'outil méthodologique de la science mécaniste fondée sur la conjonction de l'expérience et du calcul. Le Novum Organum affirme qu'il ne s'agit plus de fonder de nouvelles sectes en philosophie. Montaigne suspend son jugement parce qu'il a conscience de manquer de justifications positives pour assurer une affirmation quelconque . grâce à une enquête portant sur tous les aspects de l'univers. si l'on est ignorant. L'agnosticisme du XVIIIe siècle est différent de l'attitude de Montaigne. qu'ils se refusent à le quitter pour s'aventurer en des secteurs où la sécurité épistémologique n'est pas assurée. faisant le procès des vaines idoles de la scolastique. mais plutôt d'une conversion. mais Bacon a bien mérité d'être inscrit au tableau d'honneur des Lumières. d'un terrain solide. Bacon entendait ramener le travail philosophique du ciel des entités sur la terre des hommes. donnait à la philosophie le nouveau programme d'une conquête du monde réel. c'est parce qu'ils disposent. dans le Discours préliminaire de l’Encyclopédie et dans la Préface à la seconde édition de la Critique de la raison pure. Ou plutôt. Dès lors le négativisme ontologique des « philosophes » revêt la signification positive d'un remaniement général du globus intellectualis. ce sont là des conjectures mutiles . . ni de formuler des idées abstraites sur la nature et sur les principes des choses (opiniones abstractas de natura et rerum principiis) . Il ne s'agit nullement d'une dérobade. Voltaire et Kant se sentent en terrain solide. Mieux vaut pourtant. [224] Cette exécution capitale affirme hautement le découragement métaphysique dont les historiens de la philosophie font grief au siècle des Lumières.

de ce qui arrive dans la nature. prononçant en 1634 : « Puisque nous ne pouvons savoir les vraies raisons. puisqu'il y a toujours quelques circonstances ou instances qui nous font douter si les causes que nous imaginons sont véritables. qui commande le déclin des absolus établis. la loi de Boyle- Mariotte. La cohérence de ce type d'affirmation met en lumière l'inconsistance du discours théologique et métaphysique. » C'est ce mécanisme positif que Mersenne mettra en œuvre dans les Cogitata physico-mathematica. Le modèle épistémologique de la scolastique reconnaissait à la théologie une place d'honneur car il n'existait aucun autre fondement pour la certitude du savoir. Il fallait attendre que l'âge mécaniste dégage. en se servant des procédures expérimentales. dont les fondements aussi bien que les articulations ne répondent pas aux normes nouvelles du savoir. ouvrage au titre significatif. Ce repli baconien dans les limites de la certitude expérimentale s'accusera avec le développement du savoir. la théorie de la gravitation assurent le succès du nouveau paradigme. de 1644. de physique. La pensée du XVIIIe siècle prend acte des conséquences de ce renouvellement des valeurs épistémologiques. et s'il n'y en a point ou s'il ne peut y en avoir d'autres. qui s'en tient strictement à l'analyse des phénomènes dûment constatés. met en question la validité des procédures utilisées par la théologie et la métaphysique. le principe d'inertie. les premières lois de la nature. La méthode expérimentale limite ses ambitions au repérage des enchaînements entre les phénomènes dont elle s'efforce de rendre compte en langage mathématique. dont la transparence intelligible. Les lois de Kepler. La physique devient la terre natale d'un nouveau type de vérité. qui rassemble une série d'études sur des sujets de mécanique. capable de remplacer le modèle traditionnel. Le positivisme s'annonce. par un choc en retour. de . » Et l'historien de Mersenne commente : « La science devient certaine quand elle cesse d'être une science au sens d'Aristote pour devenir la connaissance de toutes sortes de mouvements réglés . dès le temps de la révolution mécaniste. dans l'œuvre de Mersenne. je ne vois pas que l'on doive requérir autre chose des plus savants que leurs observations et les remarques qu'ils auront faites des différents effets ou phénomènes de la nature . ou la science. pour que [225] se propose et s'impose aux esprits un type de vérité.

écrit Boyle. dans le champ expérimental. et par exemple à la volonté de Dieu. manifeste par la suite un éloignement progressif à l'égard de ce genre d'entreprise : « Son œuvre même. lui aussi. soit à dire n'importe quoi pour éviter de ne rien dire du tout . est. S'il s'intéresse toujours aux questions qu'elle soulève. « A mon avis. À la génération suivante. des mauvaises habitudes des métaphysiciens et des théologiens. Ces recherches se bornent au repérage des lois d'enchaînements entre les faits. Robert Boyle. persuadé que l'on doit éviter à tout prix l'intervention. » Pour ma part. il sait désormais que le savoir et la foi ne doivent pas être confondus. transsubstantiation.balistique. sans y mêler de spéculations sur les causes. Comme le dit Lenoble. témoigne d'un découragement à l'égard de la théologie. L'honnête et religieux Mersenne. chrétien non moins convaincu. mais ayant franchi dans le cours du développement de sa pensée la ligne de démarcation que constitue la révolution mécaniste. Mieux vaudrait provisoirement se contenter de s'exprimer . Lorsqu'un auteur qui a cultivé seulement une branche particulière de la physique se résout à en donner un exposé complet. Rien ne permet de penser que Mersenne ait perdu la foi . en tant que tels. « je suis trop conscient du fait que nous manquons d'une masse suffisante d'expériences et d'observations. car ils relèvent de normes spécifiquement différentes. il ne doit pas se hâter de rattacher ces causes secondes à des causes premières. il ne s'en occupe plus guère par lui-même. Le savant doit s'en tenir à l'investigation des causes secondes. » Dans la correspondance qu'il entretient avec des théologiens protestants libéraux. l'un des principaux obstacles à l'avancement de la philosophie naturelle est que les hommes se sont tellement hâtés d'en écrire des systèmes. d'hydraulique. il se trouve. nature et attributs de Dieu. dit Boyle. dont il essaie de démêler l'enchaînement . il reconnaît l'impossibilité de démontrer en raison les dogmes fondamentaux de l'affirmation chrétienne : [226] trinité. Ce sont là des mystères qui. Dès lors il est réduit soit à répéter purement et simplement les balivernes qui ont déjà été énoncées sur le sujet. pour adopter la forme d'un exposé systématique ». relèvent d'une intelligibilité irréductible à la raison . Il laisse à d'autres cette science qu'il présentait comme la première . « Mersenne savant manquait dès lors de confiance en Mersenne théologien » . après avoir consacré une partie de ses premiers travaux à des essais d'apologétique visant à rétablir les vérités chrétiennes sur des bases scientifiques. de par la nature de son entreprise et les lois de la méthode. car ce genre de référence ne contribue en rien au progrès du savoir. obligé de traiter de bien des choses qu'il ignore. écrit Lenoble.

demain d'un autre qui n'a nul rapport. la mutation philosophique est liée à l'explosion épistémologique. » La physique devient la discipline pilote. La nouvelle astronomie commande un renouvellement de toutes les valeurs. qui en est l'auteur. dont se contentaient un Descartes. garantit les faits et les expériences. Dès 1686. qui pourront être un jour les fondements d'un système . grâce à laquelle la cosmologie irradie la totalité de l'espace mental. un Malebranche. La philosophie ne peut plus être cette ascèse contemplative. opérateur de . capables de prendre en charge d'une manière de plus en plus assurée le contrôle de la civilisation.).sous la forme plus modeste de ce que les Français appellent essai. Aussi l'Académie n'en est-elle encore qu'à faire une ample provision d'observations et de faits bien avérés. l'Académie des Sciences ne prend la nature que par petites parcelles (. est un lieu commun dans les milieux scientifiques proches de la Société Royale de Londres et de l'Académie des Sciences de Paris. avec l'autorité que lui confère sa fonction de maître incontesté de l'intelligence française : « Nous sommes obligés à ne regarder présentement les sciences que comme étant au berceau.. Ainsi les recueils que l'Académie présente tous les ans au public ne sont composés que de morceaux détachés et indépendants les uns des autres. car il faut que la physique systématique attende. et donc ne se trouve plus en harmonie avec une science en devenir. elle sait tout à l'avance. Aujourd'hui on s'assure d'un fait. un Spinoza. en tant qu'auteurs de leur œuvre. La critique du système et des hypothèses. du moins la physique. Tout se passe comme si la philosophie elle-même changeait de contenu. L'ontologie traditionnelle sait trop. et dont l'Académie n'approuve les raisonnements qu'avec toutes les restrictions d'un sage pyrrhonisme . On ne laisse pas de hasarder des conjectures.. pour autant du moins qu'ils prétendent être parvenus à l'état adulte. dont chaque particulier. avec référence aux entreprises téméraires de la physique cartésienne. les Entretiens sur la pluralité des mondes attestent que. L'homme et l'humanité. prennent d'eux- mêmes une conscience différente. L'entendement. que la physique [227] expérimentale soit en état de lui fournir les matériaux nécessaires . Fontenelle reprendra bientôt les termes de Boyle. sur le modèle de laquelle seront jugés tous les savoirs. pour inviter le monde savant à la modestie épistémologique. dont les aboutissements demeurent incertains. fascinée par l'ontologie. pour Fontenelle. à élever des édifices. » Le programme de l'Académie lui impose une attitude de réserve épistémologique : « Jusqu'à présent.

sceptique aussi sur la possibilité de rendre l'esprit entièrement transparent à lui-même. Nous ne savons le dernier mot de rien. Rien de positif dans une conception de cette espèce . à goûter aussi la raison de la chose.connaissance réelle. et je ne vais pas bien loin sans tomber dans des embarras qui naissent de l'imperfection de mon idée » . doit cesser de regarder en arrière : la femme de Loth est transformée en statue . Mais si l'attitude nouvelle se contente de savoir moins. et il le faudrait savoir pour être sûr que l'univers est intelligible [228] en son fond. Notre pensée. » Pour Fontenelle déjà. prétend avoir accès à l'infini. seulement je raisonne sur la supposition que j'ai faite qu'il n'a point de bornes. il nie que nous ayons aucune espèce d'idée de l'infini » . il lui faut demeurer attentive à l'avenir qui se fait dans le présent. La pensée humaine. pénétré qu'il est. vouée à s'exercer dans le domaine humain. si superficielle qu'elle soit. mais ce scepticisme le conduit à réserver toute l'énergie de la pensée pour réaliser. ce qui lui permet de traiter avec Dieu d'égal à égal. qu'elle soit une véritable idée . et alors je ne l'embrasse ni ne la conçois plus . Le lyrisme des idées transcendantes fait place à une discipline restrictive. il ne nie pas l'être infini. en laquelle ses adversaires ne verront parfois qu'un négativisme sceptique. le problème de la connaissance a pris le pas sur la préoccupation de l'être. « l'idée même de l'infini n'est prise que sur le fini. sur la nature . Mais. Telle est l'attitude de Fontenelle. si même la raison ne fait que mordre sur les choses sans jamais les pleinement posséder. écrit Fontenelle. il est au moins remarquable que la vraie logique de l'esprit humain soit la mathématique et que cette logique ait prise. des synthèses successives du savoir. c'est parce qu'elle est assurée de savoir mieux. dont j'ôte les bornes. à sentir l'arrangement le plus convenable. par l'expérience. s'exerçant à soupeser les probabilités. Fontenelle refuse cette idée de l'infini . dont la réflexion se situe à l'articulation des deux siècles. et qui plus est. où la raison se joue. en sachant bien le peu qu'elle sait. d'idées dont la résolution logique dernière réclamerait une trop haute métaphysique . il « nie que cette idée soit innée. « Fontenelle est sceptique encore sur la vérité absolue de nos lois simples . n'obéit nullement aux directives transcendantes d'une raison figée dans son immuabilité. se défaisant de la manie de la certitude. elle est une absence d'idée . La Préface des Éléments de la Géométrie de l'infini distingue avec une . comme déjà l'y invitait Bacon. sans illusion sur leur caractère définitif.

. dans son hésitation. mais non pas plus grande que toute grandeur. dans cette situation.. Carré.) qu'à partir de constructions mentales qui nous paraissent plus simples.. Fontenelle développe ainsi les principes d'un criticisme.) Peut-être même emploierai-je quelquefois la métaphysique. résume J.. qui sera achevé chez Condillac. Je les laisserai à l'écart. Je puis dire encore plus : l'infini métaphysique ne peut s'appliquer ni aux nombres ni à l'étendue .. On n'est donc pas en droit de tirer de l'infini métaphysique des objections contre le géométrique. Ce dernier « est seulement une grandeur plus grande que toute grandeur finie. où je me perdrais peut-être et où il est certain que peu de gens me suivraient.. atteste une conscience en transition. quand je ne m'y égarerais pas (. mais sans les perdre de vue (. dont [229] l'insatiable curiosité s'efforce de préparer l'avenir de la science. mais je ne les contredirai pas. qui n'est comptable que de ce qu'il renferme dans son idée et nullement de ce qui n'appartient qu'à l'autre. « On sent se préparer chez lui. Comme la raison n'est jamais achevée. l'essentiel est (. puis chez les Idéologues . « Les vérités. pourvu qu'elle se rende traitable . » Ce texte. toujours provisoire.. aux confins d'une métaphysique révolue et peut-être d'une métaphysique future. il y devient un pur être de raison. » Il n'y a rien. Carré. du long tâtonnement de l'esprit (. et d'éviter la vaine tentation des antinomies. dont la fausse idée ne sert qu'à nous troubler et à nous égarer » . un glissement de sens du terme « métaphysique ». qui puisse décourager le secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences. chez d'Alembert et les Encyclopédistes. il parle avec éloges de la . dans de nombreux passages. écrit J.) J'éviterai avec soin les idées trop philosophiques. et que celle de l'infini métaphysique ne le permettrait pas.. soucieux de définir les limites du pouvoir de la raison. nous rejoignions le réel empirique et coordonnions la connaissance de façon satisfaisante . ne sont que l'aboutissement. » La métaphysique traditionnelle s'est toujours perdue dans le terrain vague de la spéculation non fondée. Il est visible que cette définition permet qu'il y ait des infinis plus petits ou plus grands que d'autres infinis.). « Si nous ne saisissons pas les premiers principes des choses. où s'affirme le refus de l'aventure idéologique : « Je n'entreprends point sur la nature de l'esprit une spéculation métaphysique. sa conception du monde ne l'est jamais non plus . R. R.perspicacité prophétique entre l'infini ontologique des métaphysiciens et l'infini épistémologique des mathématiciens. On a trouvé dans les papiers de Fontenelle l'ébauche d'un Traité de la raison humaine.

qui voit dans la cosmologie de Newton une acquisition définitive. mais auxquelles elle ne peut répondre. ne reconnaissent plus aucune pierre de touche de l'expérience ». le dogmatisme métaphysique définissait le prototype de toute certitude .métaphysique. selon la formule inventée par Kant. c'est une mode bien portée que de lui témoigner son mépris. la condamnation de la métaphysique traditionnelle : « Dans notre siècle. Contradictions et obscurités sont le lot de la pensée lorsqu'elle se laisse prendre au piège de questions de cet ordre « parce que les principes dont elle se sert. La première phrase de la Préface de la première édition (1781) constate que « la raison humaine a cette destinée singulière. mais il entend alors par là. que consiste l'œuvre de cette critique de la raison pure spéculative . Kant se présente comme le tenant de la philosophie expérimentale et prononce. au nom de cette philosophie. d'être accablée de questions qu'elle ne saurait éviter. » De Fontenelle le cheminement du XVIIIe siècle mène à la Critique kantienne de la Raison pure. qui décidera de sa validité. parce qu'elles dépassent totalement le pouvoir de la raison humaine ». pose la question de savoir s'il y a encore place pour l'affirmation métaphysique dans le nouvel espace mental. » La critique kantienne apparaît comme le lointain accomplissement de la révolution galiléenne. suivant l'exemple des géomètres et des physiciens. jusqu'à la « révolution copernicienne ». dépassant les limites de toute expérience. « C'est dans cette tentative de changer la méthode suivie jusqu'ici en métaphysique et d'opérer ainsi en elle une révolution totale. l'ensemble de réflexions qui montrent la généalogie des idées . dans un genre de ses connaissances. » Ce discrédit mérité se justifie par l'introduction des nouvelles normes de vérité qui ont fait le succès de la physique mathématique. Kant. La métaphysique « n'a [230] pas encore eu jusqu'ici l'heureuse destinée de pouvoir s'engager dans la voie sûre d'une science » . car elles lui sont imposées par sa nature même. Et Kant ajoute que « le terrain où se livrent les combats sans fin se nomme la Métaphysique ». Le critère de la vérité a donc été transformé . La philosophie des Lumières prenait en général son parti d'une disparition pure et simple de la philosophie première dont les préoccupations semblaient se situer en dehors des conditions d'une réponse positive. L'innovation kantienne consistera à . désormais la métaphysique doit accepter de se laisser confronter avec le nouveau modèle de vérité.

Il s'agit d'un positivisme. de .admettre plusieurs statuts de vérité : à côté de la science mathématique et physique. Si l'on définit la métaphysique comme la science de l'esprit. Maupertuis suggère des recherches sur le sommeil et les rêves. La Lettre sur le Progrès des Sciences (1752). qu'il est possible d'avoir une connaissance correcte d'une partie sans connaître la nature du tout » . la machine tranquille ou furieuse. successivement imbécile. investigations sans présupposé. agissante. plus simplement. dont l'affirmation centrale serait. qui concerne le domaine de ce que nous appelons aujourd'hui la psychologie expérimentale. c'est lui seul qui a vu les phénomènes. d'ordre strictement inductif . l'apprentissage du langage par l'entant. ou l'ombre portée. d'écrire de la métaphysique . stupide. Le refoulement d'un certain ordre de préoccupations suscite le retour du refoulé . des idées. la neuro-psychiatrie. Cette métaphysique de la subjectivité ouvrira la voie à la restauration de la conscience métaphysique au XIXe siècle. ce qui s'oppose aux manipulations conceptuelles a priori de l'ontologie classique. éclairée. comme le dit Burtt. comporte une rubrique intitulée « expériences métaphysiques ». amassant les observations et expérimentations. léthargique. délirante ou réglée. on pourrait tenter d'aborder ces réalités mentales par la voie d'une méthodologie empirique. La raison pratique remédie à la limitation congénitale de la raison théorique. On le trouve chez Diderot. saine ou brisée. ou. En attendant. programme de travail pour l'Académie de Berlin proposé à Frédéric II. muette. bruyante. faible ou vigoureuse. qu'« il est possible d'acquérir des vérités sut les choses sans présupposer aucune théorie en ce qui concerne leur nature dernière. à l'article Locke de l’Encyclopédie : « Il n'appartient qu'à celui qui a pratiqué la médecine pendant longtemps. L'emploi en ce sens du mot « métaphysique » n'est pas particulier à Maupertuis. il peut exister une forme de connaissance dont l'insuffisance objective est compensée par un engagement personnel. la pensée prédominante au XVIIIe siècle sera une pensée sans transcendance et sans absolu. le romantisme sera la contrepartie. l'influence de l'opium et de certaines drogues. vivante et morte. Une telle attitude n'est possible que grâce à une considérable restriction mentale. » [231] Le mot « métaphysique » désigne ici l'étude des aspects mentaux du phénomène humain.

« Les vérités fondamentales de la métaphysique et de la religion sont au-delà des atteintes du doute. Newton entend faire œuvre d'apologétique. La religion ne s'est jamais posée à lui comme un problème. Selon un de ses historiens. dont l'influence s'est fait sentir sur toute la philosophie anglaise du XVIIIe siècle . dont le sens se révèle seulement à ceux qui savent y voir l'épiphanie du mystère de la présence et de la providence divines. Les penseurs critiques du XVIIIe siècle estimaient pouvoir éliminer la croyance pour ne garder que la science .) Newton. » La physique de Newton est une physico-théologie . un Clarke et un Berkeley. La synthèse newtonienne a hâté l'avènement de la mort de Dieu en épistémologie et en métaphysique. la puissance mystérieuse de l'attraction transcende le simple mécanisme. [232] est resté un croyant au sens le plus ordinaire du mot... peut-être à cause de ce goût. demi-mystique. Newton est plus proche de Malebranche que de Fontenelle et de Hume ou de d'Alembert. Les Principes . ni aussi simpliste qu'elle le paraît. Kant consacre un chapitre de la Critique de la raison pure à définir contradictoirement l'opinion. Il ne suffit pas de critiquer la métaphysique pour en avoir fini avec la métaphysique. aux yeux duquel le système du monde se révèle sous les espèces d'une véritable vision en Dieu. il fait une place à la croyance en dehors et à côté de la science . La perception scientifique ne saisit que des enchaînements matériels. comme simple relevé de l'expérience. au sens mécaniste. en même temps que la conception métaphysique de l'efficacité divine qui seule assure l'unité et la régularité du devenir naturel. en eux-mêmes inintelligibles. ce faisant. ils affirmaient leur croyance en la science. ou du moins l'idée ne s'est jamais présentée à lui d'un doute s'élevant jusqu'à ces objets (.l’Aufklärung. malgré son goût des choses théologiques. contre la volonté expresse de son auteur. à l'œuvre dans l'univers. le savoir et la foi . Si paradoxal que cela puisse paraître. elle manifeste la puissance providentielle du Dieu. Malebranche déjà avait fait la théorie d'un positivisme non positiviste : il acceptait la notion physico-mathématique de loi. mais comme un fait . dont Clarke devait être le représentant le plus connu. » Autant qu'un Boyle. « Newton appartenait d'emblée à cette famille de penseurs anglais. et qui fondait sur l'interprétation des Écritures une théologie demi-naturaliste. L'attitude positiviste n'est pas aussi simple.

) Il est présent partout... qu'il était l'œuvre du Créateur . il dure toujours et il est présent partout . il n'est pas la durée ni l'espace. . loin d'être une forme d'agnosticisme. il constitue l'espace et la durée (. mais il dure et il est présent . « Cet admirable arrangement du soleil. « Newton. » La cosmologie newtonienne doit se lire sur l'arrière-plan d'une piété cosmique où l'auteur des Principia trouve la justification dernière de sa science et le repos de son esprit. pourrait être considéré comme un gnosticisme. le Seigneur Dieu s'appelle Pantocrator. il est existant ! toujours et en tout lieu .. mais comme le Seigneur de toutes choses. des planètes et des comètes ne peut être que l'ouvrage d'un Être tout-puissant et intelligent (. parce qu'il savait. L'eschatologie de Newton leur semble indigne du génie de Newton .. » Le positivisme de Newton.. non pas comme l'âme du monde. sinon même de folie. et les spéculations religieuses de Newton ne valent pas mieux que celles de Swedenborg.mathématiques de la philosophie naturelle s'achèvent en forme de profession de foi. était convaincu dès le début que l'univers est un cosmos ordonné.) Cet être infini gouverne tout. non seulement virtuellement mais substantiellement. Newton le visionnaire est indigne de Newton le mathématicien . mais il est éternel et infini .) Dieu n'est pas l'éternité ni l'infinité. le siècle des Lumières censure impitoyablement les rêves du visionnaire. ils y voient un signe d'arriération mentale.. dit un historien. c'est-à-dire le Seigneur universel (.. Mais les penseurs du XVIIIe siècle n'accepteront pas cette comptabilité en partie double. en tant que chrétien.. Et à cause de cet empire.

selon lequel la métaphysique n'est qu'une « science de ténèbres » . proche de l'attitude kantienne à la même époque. mais c'est le sort de l'humanité. dit Frédéric. Il est vain de s'interroger sur les attributs de Dieu. Frédéric II. en effet. et de leur interdépendance. nous créons les principes que nous appliquons à cette science. dans son Essai sur les Éléments de philosophie ou sur les principes des connaissances humaines (1759). et ils ne nous servent qu'à nous égarer plus méthodiquement » . l'Intelligence suprême a mis au-devant de notre faible vue un voile que nous voudrions arracher en vain. puisque ces interrogations se situent dans une région qui nous échappe d'une manière définitive. D'Alembert. est développée un peu plus tard dans un Éclaircissement du même ouvrage. Mais cette condamnation n'est pas totale . écrit-il. sur la nature de l'âme ou sur la liberté de l'homme. il n'a pas pour autant renoncé à toute affirmation concernant la nature de l'homme et la nature des choses. » Il est absurde de prétendre résoudre la question de savoir si l'âme pense toujours. consacre un chapitre [233] à la métaphysique. C'est un triste sort pour notre curiosité et notre amour propre. plus on voit combien leur solution est au-dessus de nos lumières et avec quel soin on doit les exclure des éléments de philosophie . LA MÉTAPHYSIQUE COMME ÉPISTEMOLOGIE GÉNÉTIQUE OU THÉORIE DE LA CONNAISSANCE Retour à la table des matières Si le XVIIIe siècle a rejeté la métaphysique traditionnelle chargée d'une hérédité ontologique incompatible avec la nouvelle exigence critique. Nous devons du moins en conclure que les systèmes ou plutôt les rêves des philosophes sur la plupart des questions métaphysiques ne méritent aucune place dans un ouvrage uniquement destiné à renfermer les connaissances réelles acquises par l'esprit humain . « Plus on approfondit les différentes questions qui sont du ressort de la métaphysique. ou d'espérer qu'on pourra élucider les problèmes nés de l'union de l'âme et du corps. D'Alembert cite des propos de son royal correspondant. « il n'y a point assez de données en métaphysique . il peut y avoir un bon . « Sur tous ces objets. III. » Cette position.

Puisque tout savoir dépend de l'esprit humain. préalable à la division des sciences en secteurs particuliers. la physique expérimentale de l'âme . dans la nouvelle organisation de la connaissance. Toute autre spéculation. » [234] Ainsi subsiste. étant hommes... est la plus satisfaisante ou la plus futile des connaissances humaines : la plus satisfaisante quand elle ne considère que des objets qui sont à sa portée. » . qu'elle les analyse avec netteté et avec précision et qu'elle ne s'élève point dans cette analyse au-delà de ces mêmes objets . « A l'égard de la métaphysique.) Il n'y a de connaissances vraiment dignes de ce nom que celles qui conduisent à quelque invention nouvelle et utile. n'est qu'une philosophie vaine et paresseuse. mais se consacre à la recherche expérimentale..usage de cette même métaphysique : « La métaphysique. Les débuts de Locke sont ceux d'un expérimentateur et d'un médecin. qui apprennent à faire quelque chose mieux. Il n'est pas attiré par la spéculation abstraite. » Le Discours préliminaire de l’Encyclopédie précise le sens que d'Alembert donne à cette discipline en sa nouvelle validité. une occupation de désœuvrés . l'étude de la portée et des limites de l'esprit humain constituera une connaissance de la connaissance. mais dans une acception fort différente du sens traditionnel. la nécessité d'une philosophie première qui gardera le nom de métaphysique. » L'honneur d'avoir le premier défini et exploré ce domaine fondamental de la connaissance doit être reconnu à Locke : « On peut dire qu'il créa la métaphysique à peu près comme Newton avait créé la physique (. leurs poupées d'enfants (. comme l'atteste un texte de 1669 : « Ceux qui s'appliquent sérieusement à manipuler et à arranger des abstractions se donnent beaucoup de peine pour peu de chose et feraient aussi bien de reprendre. L'étude de l'instrument du savoir doit fournir une clé universelle pour la compréhension des formes diverses d'intelligibilité. Il était trop grand philosophe pour ne pas sentir qu'elle est la base de nos connaissances..) Il réduisit la métaphysique à ce qu'elle doit être en effet. eût-elle des apparences de profondeur. plus vite et facilement qu'auparavant. et qu'il faut chercher dans elle seule des notions nettes et exactes de tout . fût-elle curieuse et raffinée. selon le point de vue sous lequel on l'envisage. il paraît que Newton ne l'avait pas entièrement négligée.

de savoir quelles choses sont à la portée de nos enquêtes et de notre entendement (understanding). par son excellence. L'Avant-propos de l’Essai affirme la nécessité d'une connaissance de l'entendement par lui-même. la pensée de Kant lui fera écho : « La métaphysique n'est pas une science. évoquant la tâche critique à laquelle il vient de se livrer. et lui donne cette supériorité et cette espèce d'emprise qu'il a sur eux. « car elle contient la métaphysique de la métaphysique (die Metaphysik der Metaphysik) » . Au lieu de céder au premier mouvement d'une raison inconsciente de ses pouvoirs réels. c'est aussi l'exposé des motifs de toute la philosophie à l'âge des Lumières. mérite bien que nous nous [235] appliquions à le connaître autant que nous en sommes capables. quand nous devons nous arrêter et renoncer à nous lancer plus avant. » Ce texte pourrait être le point de départ d'une nouvelle métaphysique. mais seulement la connaissance de l'entendement par lui-même » (plus exactement : « l'entendement se connaissant lui-même : der sich selbst kennende Verstand » ). C'est pourquoi il faut de l'art et des soins pour le placer à une certaine distance et faire en sorte qu'il devienne l'objet de ses propres contemplations . dans une lettre de 1781 à Marcus Herz. semblable à l'œil. en montrant avec précision où s'arrête la validité de nos affirmations. souligne l'immense difficulté d'une telle entreprise. nous fait voir et comprendre toutes les autres choses. La critique kantienne et la restauration de la métaphysique se situent dans la voie ouverte par l’Essai de Locke. A la fin du siècle. Le même Kant. de crainte de nous perdre. en sorte que nous n'entreprenions pas de sonder là où notre ligne est trop courte. elle ne peut être menée à bien que par un homme parvenu à la fin de ses études. mais il ne s'aperçoit pas lui-même. Une telle enquête présente autant de difficulté que toute autre sur le chemin du savoir . « Puisque l'Entendement élève l'homme au-dessus de tous les êtres sensibles. elle ne peut être proposée à un débutant. Un texte de 1667 note qu' « il nous serait fort utile de connaître la portée de nos facultés. préalable à tout développement de la connaissance. Ce serait rendre service à l'humanité que de ruiner le principe des spéculations abusives. Avec plus de vingt ans d'avance. ou de perdre notre peine. L'Entendement. c'est sans doute un sujet qui. C'est en effet le résultat d'une recherche longue et diligente que de déterminer ce qui est connaissable et ce qui ne l'est pas » . qui extravague . c'est déjà le programme que se proposera l’Essai philosophique concernant l'entendement humain (1690) . ni une forme d'érudition.

) .. je ne trouvais partout que des fantômes . seul juste parmi beaucoup d'égarés. les préoccupations d'un Hume et d'un Condillac n'étaient pas différentes. lorsqu'elle « proportionne ses recherches à la faiblesse de l'esprit humain et. précis et étendu.. non pour en découvrir la nature. et je faisais un crime à la [236] métaphysique des égarements de ceux qui la cultivaient . mais pour en connaître les opérations. observer avec quel art elles se combinent. le problème fondamental étant celui de la connaissance.. et qui. les métaphysiciens me paraissaient les moins sages (. c'est la métaphysique ». les causes les plus cachées » . l'essence des êtres. Avant tout usage de l'esprit humain.en dehors de son territoire propre. La métaphysique devient une épistémologie. d'opinion et d'assentiment qu'on peut avoir par rapport aux différents sujets qui se présentent à notre esprit » . De tous les philosophes. Locke reçoit un hommage mérité. Le but de l’Essai est d'« examiner la certitude et l'étendue des connaissances humaines. c'est l'étude de l'esprit humain. elle « fait de la nature une sorte d'enchantement qui se dissipe comme elle ». il convient donc de distinguer deux sortes de métaphysique : « l'une. Condillac ne parle pas autrement que Kant. Mais il précise que cette discipline « est aujourd'hui si négligée en France que ceci paraîtra sans doute un paradoxe à bien des lecteurs. J'avouerai qu'il a été un temps où j'en aurais porté le même jugement. » . veut percer tous les mystères . Telle est l'intention de Locke . doit le préparer à l'étude de toutes les autres. Ce but serait atteint si Locke parvenait à « marquer les limites qui séparent l'opinion d'avec la connaissance ». aussi peu inquiète de ce qui doit lui échapper qu'avide de ce qu'elle peut saisir. et à préciser « quelles règles il faut observer pour déterminer exactement les degrés de notre persuasion à l'égard des choses dont nous n'avons pas une connaissance certaine » . « Notre premier objet (. par conséquent. mais il semble avoir prêché dans le désert. et comment nous devons les conduire afin d'acquérir toute l'intelligence dont nous sommes capables .. » Vingt ans avant les Rêves d'un Visionnaire. la nature. ambitieuse. Pour assurer l'authenticité du savoir. elle sait se contenir dans les bornes qui lui sont marquées » . il faut avoir mis au point une discipline. la critique kantienne poursuit les mêmes fins . une hygiène de l'esprit humain. aussi bien que les degrés de croyance. Mais il y a un bon usage de la recherche métaphysique.). Condillac observe que « la science qui contribue le plus à rendre l'esprit lumineux. le philosophe sera l'homme du retour sur soi et du retour à soi.

cette science porte le nom de métaphysique . Condorcet fait dériver toute connaissance des impressions sensibles. Une connaissance quelconque. En Angleterre. avant d'être reconnue valable. on apercevra le degré de validité qu'elles comportent. c'est d'enquêter sérieusement sur la nature de l'entendement humain. » La véritable métaphysique procédera à une vérification des pouvoirs de l'esprit humain. la « bonne métaphysique » n'est que « l'analyse des opérations de l'entendement » . et que nous cultivions la véritable métaphysique avec soin pour détruire la fausse métaphysique adultérée . doit être examinée dans ses sources. qu'il n'est apte en aucune manière à s'engager en de tels sujets lointains et abstrus. à la raison spéculative. et transmise au spiritualisme du XIXe siècle par l'intermédiaire de Maine de Biran et de son Mémoire sur la Décomposition de la Pensée. Le point de vue de Condillac est à peu près celui de Hume. par une analyse exacte de ses pouvoirs et capacités. Il faut que nous nous imposions cette peine afin de vivre aisément tout le reste du temps. Si. selon Condillac. qui reçoit le nom de métaphysique. En découvrant la façon dont se forment nos idées. dont l'influence demeure vivante pendant la majeure partie du XIXe siècle. Le penseur écossais oppose. dans sa genèse . « Si l'on se borne à observer. qui relève de la pathologie mentale. lui aussi. élaborées par l'entendement. et de montrer. « Tout esprit aventureux s'élancera toujours vers le prix difficile à atteindre et se trouvera stimulé plutôt que découragé par les échecs de ses prédécesseurs tant qu'il pensera que la gloire d'achever une aussi rude aventure lui est réservée à lui seul. exposé en 1748 dans l’Enquête sur l’entendement humain. dans ce qu'il a de commun aux divers individus de l'espèce humaine. à connaître les faits généraux et les lois constantes que présente le développement de [237] ces facultés. à laquelle seule la voie de la vérité est ouverte. Locke se proposait de . » Cette conversion de la métaphysique en une épistémologie génétique est l'un des traits originaux de la pensée au XVIIIe siècle. cette analyse régressive de la pensée. c'est cette remontée du conditionné au conditionnant. la tradition de Locke et de Hume est prolongée par l'utilitarisme de Bentham. La méthode de l'analyse des idées sera mise en œuvre par l'école idéologique française. la méthode sera de suivre le développement de la pensée. une raison critique. La seule méthode pour délivrer d'un seul coup le savoir de ces questions abstruses.

« faire voir par quel moyen notre entendement vient à se former les idées qu'il a des choses (. et en même temps de faire voir la manière dont elles lient entre elles toutes les vérités particulières » . « s'il y a une méthode préférable. on substitue une explication « historique ». la jettent dans une espèce d'ivresse qui est pourtant le germe de la raison.. historique » . pour ainsi dire. c'est-à-dire que. [238] qui savent la chercher peu après leur naissance. reconstitué par hypothèse. et montrer par des enchaînements intelligibles comment se construit l'édifice complexe du savoir. plus ou moins aigus. c'est donc celle de suivre les pas de l'esprit humain dans ses découvertes. « Partons. car l'espace mental est compris comme l'espace-temps du développement. reconstitue un devenir exemplaire de l'humanité. Alors que l'épistémologie du rationalisme classique présentait un caractère contemplatif. pour reprendre le mot de Locke . » Les penseurs de l'âge des Lumières appellent métaphysique. puisque les premiers pas en tous genres décident de la direction de la route » . L'histoire de la pensée est la justification de la pensée. du moins l'exemple des animaux qui savent trouver leur nourriture et. cette époque doit être considérée avec attention. mais il ne s'agit pas d'une recherche empirique des origines. venant assaillir l'âme de toutes parts. où un tableau de figures bizarres diversement colorées.. ce qui semble plus difficile. « quoique appartenant à l'histoire de la nature plutôt qu'à celle des faits. mobilisant la vérité dans le temps. Gomme le dit encore Turgot.) à l'aide d'une méthode claire et. L'archéologie épistémologique. se préoccupe de retrouver le sillage de la connaissance dans le devenir de l'homme et du monde. méthode conjecturale. les idées innées constituant en chaque homme une dotation invariable de vérité. de ce chaos où l'âme ne connaît que ses sensations. une analyse génétique à partir d'un degré zéro de la connaissance. le XVIIIe siècle. L'analyse idéologique doit donc partir d'un point origine aussi reculé que possible. elle en fait usage pour son propre . de faire sentir les axiomes généraux qui naissent de toutes ces vérités particulières. où des sons plus ou moins forts. ou l'épistémologie archéologique. paraît le prouver . On reconnaît un lieu commun de l'époque : à l'explication déductive. où la température et la résistance des objets environnants. La manière dont les idées commencent à y devenir un peu distinctes et à y influer sur nos volontés. tout en condamnant les procédures déductives. Selon Turgot. écrit Turgot. L'analyse de l'espace mental intègre la dimension temporelle. dépend d'une sorte de mécanique spirituelle commune à tous les hommes : elle peut être l'ouvrage de peu d'instants .

» La méthode génétique procède à une analyse de constitution. mais une variable de la raison. mais ce devenir ne possède aucun pouvoir de renouvellement radical. l'épistémologie génétique est une philosophie de l'histoire individuelle aussi bien qu'une philosophie de l'histoire sociale. qui permet de revenir du complexe au simple. et qu'une initiative décisive suffirait à dévoiler. selon le schéma de Locke. . Cette validation du temps apparaît comme un fait nouveau par rapport à la métaphysique classique. est une idéologie intellectualiste. proclame-t-il avec assurance. Il semble exister surtout pour la clarté de l'exposé. » La métaphysique. mais seulement pour des raisonnements hypothétiques et conditionnels . à partir du point origine où l'homme vient au monde par l'intermédiaire de la connaissance sensible. mais selon la dimension d'un devenir temporel. Rousseau oppose aux « vérités historiques » les « raisonnements hypothétiques et conditionnels ». aux yeux de laquelle le temps n'est pas un devenir concret. car ils ne touchent point à la question. latente en chaque individu. Le fonctionnement actuel de la pensée correspond à une situation confuse . on l'élucide grâce à un retour en arrière. selon la formule de Turgot. et semblables à ceux que font tous les jours nos physiciens sur la formation du monde . dans le Discours sur l’Origine de l’Inégalité : « Commençons donc par écarter tous les faits.. Pour eux. plus propres à éclaircir la nature des choses qu'à montrer la véritable origine. L'analyse procède ainsi à un démontage — remontage de la « mécanique spirituelle commune à tous les hommes ». Cet empirisme n'est pas un empirisme véritable.. Les penseurs du XVIIIe siècle ne reconnaissent plus cette identité ontologique. Rousseau évoque de cette manière la genèse des valeurs humaines. la situation présente de la pensée ne peut être rendue intelligible que par l'intermédiaire d'une procédure de décomposition et de recomposition de la connaissance. selon la dimension temporelle promue à la dignité de grand axe épistémologique.compte. L'histoire conjecturale étale l'analyse dans le devenir. La procédure du cogito cartésien permet au sujet d'accéder directement de l'existence empirique à une transcendance personnelle qui s'articule à la transcendance divine. Il ne faut pas prendre les recherches dans lesquelles on peut entrer sur ce sujet pour des vérités historiques. comme l'atteste le mot de Rousseau : « Commençons par écarter tous les faits. au sens du XVIIIe siècle. [239] Comprise comme un schéma valable en droit plutôt qu'en fait.

« Je prendrai la liberté. L'auteur de l’Histoire naturelle veut rendre compte du développement de la pensée humaine. de donner le nom d'histoire hypothétique ou conjecturale à cette forme de recherche philosophique. signale l'importance de ce genre de réflexion. pour justifier l'avènement de la première pensée. non dans sa réalité. ou une histoire conjecturale de la constitution de la pensée. et avec ce que certains écrivains français ont appelé Histoire raisonnée . mais dans sa possibilité. L'esprit du premier homme est une table rase sur laquelle viennent s'enregistrer les . et faisaient partie de moi-même. J'ouvris les yeux . Quels seraient ses premiers mouvements. d'où je venais. qu'aurait-il à nous dire ? Quelle serait cette histoire ? » Buffon appelle « récit philosophique » cette évocation du moment zéro de la connaissance. la voûte céleste. où j'étais. « J'imagine un homme tel qu'on peut croire qu'était le premier homme au moment de la création.. mais qui s'éveillerait tout neuf pour lui-même et pour ce qui l'environne. employée par M. dans une Notice sur Adam Smith (1793). je ne savais ce que j'étais. c'est-à-dire un homme dont le corps et les organes seraient parfaitement formés. quel surcroît de sensation ! la lumière. ses premières sensations. de caractère transempirique. Dugald Stewart. Une telle méta-histoire. Je crus d'abord que tous les objets étaient en moi. a été une préoccupation majeure pour bon nombre des meilleurs esprits du siècle. qui n'a pas encore de nom approprié dans notre langue . qui nous échappera toujours. » [240] L'analyse métaphysique de Buffon s'efforce de constituer une archéologie de la présence au monde. » On trouve dans l'anthropologie de Buffon un exemple célèbre de cette méthode. Le premier homme parle : « Je me souviens de cet instant plein de joie et de trouble où je sentis pour la première fois ma singulière existence . écrit-il. ce cristal des eaux. ses premiers jugements ? Si cet homme voulait nous faire l'histoire de ses premières pensées. Cette « métaphysique » génétique apparaît donc comme une philosophie de l'histoire personnelle. la verdure de la terre. à propos de la Dissertation sur les Origines du Langage. m'aimait et me donnait un sentiment inexprimable de plaisir. tout m'occupait. où Smith a mis en œuvre cette méthode de reconstitution hypothétique des faits. en projetant jusqu'à une origine hypothétique la théorie de la connaissance élaborée par Locke. Il présente un mythe du premier homme. Hume.. cette expression correspond assez bien avec celle d'Histoire Naturelle.

le sujet apprend à distinguer les idées de sensation des idées de réflexion . dès l'origine. et animée d'un esprit privé de toute espèce d'idées. on ne saurait le lui reprocher. Condillac. Le mythe épistémologique du premier homme est au centre des préoccupations de l'âge des Lumières. etc. Buffon n'a pas le moindre soupçon des théories de l'évolution . L'épistémologie génétique ne propose qu'une pseudo-genèse . La parabole du premier homme demeure une spéculation gratuite : l'Adam épistémologique ne se trouve pas en état d'immaculée connaissance. et des exigences plus pressantes que celles de la seule épistémologie. la relation obtenue ne ressemblerait certainement pas au poème en prose de Buffon. odorat. l'homme connaissant apparaît doté de sa constitution intellectuelle définitive. parfaitement statique. Le premier homme est remplacé par une statue qui s'éveillerait à la vie selon l'ordre graduel des perceptions sensibles. D'autres facteurs interviennent. et le monde lui-même se définit comme nous le voyons aujourd'hui. et prendre conscience du fait que. Buffon aurait pu passer de la phylogenèse à l'ontogenèse : chaque individu recommence dans sa vie l'expérience du premier homme. et finit par se poser en s'opposant. illustra ses vues par le Traité des Sensations (1754). s'il était donné à un individu de se remémorer les premiers moments de sa présence au monde. Or il ne lui reste aucun souvenir de ses origines psychologiques. Le sujet et l'objet se trouvent ainsi par avance réglés l'un sur l'autre. dont elle se trouverait successivement dotée : « Nous imaginâmes une statue entièrement organisée comme nous. Il a lu l’Essai de Locke et il récite la leçon. La genèse est fictive . ne lui . Le premier homme se raconte comme s'il appartenait à l'espèce des derniers. mais il aurait pu pressentir que l'affrontement premier de l'homme et du monde n'a pas le caractère d'un exercice purement intellectuel. tout de marbre.données des différents sens : vue. À défaut d'informations sur l'Adam réel. elle se contente de procéder à. après avoir exposé sa propre théorie de la connaissance dans l’Essai sur l'Origine des connaissances humaines en 1746. D'abord confondu avec l'environnement qui l'envahit de toutes parts. On pourrait se demander pourquoi. ouïe. une projection rétroactive de ses certitudes. il découvre son droit d'initiative par rapport à la perception sensible. Nous supposâmes que l'extérieur. L' « histoire » est le vecteur rationnel nécessaire au déploiement d'une vérité préfabriquée.

en se développant isolément. Le but de Condillac est de justifier la doctrine sensualiste. des diverses perceptions sensibles. Notre philosophe est naturellement froid. de Buffon. fiction pédagogique. de Buffon dans un tonneau d'eau froide. diffus. et le Traité des Sensations datant de 1754. Le public ne le jugea pas tout à fait aussi favorablement que je me souviens d'avoir fait : il eut peu de succès. Condillac montre comment ces acquisitions successives. » L'expérience de [241] pensée. l'abbé de Condillac avait noyé la statue de M. Mauvaise langue par profession. puis celles du goût. disant peu de chose en beaucoup de paroles et substituant partout une triste exactitude de raisonnement au jeu d'une imagination philosophique. expose-t-il. La langue de cette science n'a pas naturellement la simplicité de l'algèbre. l'abbé de Condillac donna son Traité des Sensations. viennent ensuite les révélations de l'ouïe. beaucoup plus détaillée que dans le texte de Buffon. Condillac commence par l'odorat. Il a l'air de répéter à contrecœur ce que les autres ont révélé à l'humanité avec génie. on ne manqua pas de faire reproche à Condillac d'avoir volé sa statue au naturaliste. et nous réservâmes la liberté de les ouvrir chacun à notre choix aux différentes impressions dont ils sont susceptibles . puis en se combinant les unes avec les autres parviennent à constituer le monde et l'homme tels qu'ils se présentent à nous dans leur réalité actuelle. et souvent elle est grande. surtout en métaphysique. Cette critique et le peu de succès de l'ouvrage ont aigri notre auteur et blessé son orgueil . consiste à réaliser la construction du monde selon les perspectives. que M. parce que notre esprit a bien de la peine à l'être par lui- même » . parodiant par avance une célèbre formule de Marx : « la difficulté est donc de les bien établir. de la vue et du toucher. Le mythe du premier homme selon Buffon ayant paru en 1749. dans la tradition de Locke : les connaissances sensibles sont nécessaires et suffisantes pour la constitution de la pensée humaine. prétend élucider la constitution de la conscience de soi et de la conscience du monde. qu'il a intitulé .permettait l'usage d'aucun de ses sens. il vient de faire un ouvrage tout entier contre M. intervenant successivement. écrit-il en décembre 1754. Grimm s'est fait l'écho de cette querelle : « Il y a environ un an. et nous avons bien de la peine à la rendre simple. Il s'agit là pour lui d'une opération proprement métaphysique : « Les questions bien établies sont des questions résolues ». La parabole de la statue. considéré comme le moins intellectuel de tous les sens . avec le début de l’Histoire naturelle. On disait dans le temps du Traité des Sensations que M.

à ce qu'on appelle alors la recherche métaphysique. représentent autant de figures symboliques surgissant dans le contexte d'un même espace mental. à.. une société plaisante que celle de cinq personnes dont chacune n'aurait qu'un sens..) Ce serait. et cherchant ensuite une confrontation entre leurs perspectives diverses sur le monde. Le psychologue et biologiste Charles Bonnet raconte qu'après la publication de son Essai de Psychologie en 1754. imposé.Traité des Animaux . Diderot. La question de priorité ne présente guère d'intérêt : à l'époque où fut rédigée la Lettre sur les Sourds-Muets. un homme et de considérer ce qu'il tient de chacun des sens qu'il possède. ou tout au moins le germe n'a-t-il pas pu en sortir pour se développer parallèlement chez Diderot et chez Condillac ? Il n'y aurait là rien qu'une de ces choses qui se voient tous les jours. en partant d'une statue qu'il animerait. deux chasseurs le tirent à la fois. sous l'impulsion d'une identique orientation de pensée. Diderot connaît les thèses de l'auteur de l'Essai sur l'origine des connaissances humaines. Cette procédure méthodologique et pédagogique devait se présenter naturellement à l'esprit des tenants des idées de Locke. le nouvel Adam de Buffon. mêlant leurs idées dans le jeu de la conversation. « L'idée ne pourrait-elle pas être née spontanément de cette association.. dans sa Lettre sur les sourds et muets à l'usage de ceux qui entendent et qui parlent. l'idée lui vint de reprendre son étude des facultés humaines sous la forme d'un « roman philosophique ». cinq personnages réalisant contradictoirement l'une de ces expériences. par un mouvement naturel. » Cette querelle de préséance est. dans la mesure où cette épistémologie pseudo-génétique est un thème d'époque. A qui appartient-il ? » La statue de Condillac. En 1751. le « muet de convention » de Diderot. à commencer par le sens de la vue. Un lièvre surgit. Elle les dépasse et les englobe. Condillac et Rousseau se rencontrent régulièrement et réfléchissent de concert. pour ainsi dire. Il se . indigne de ceux qu'elle oppose. Lecteur de Condillac. Diderot. comme il arrive. la dotant successivement des différents sens. mon avis. avait aussi esquissé la possibilité d'une reconstitution de la formation de la pensée : « Mon [242] idée serait de décomposer.. » Diderot imagine au lieu d'une seule statue mettant en œuvre successivement les cinq sens. Je me souviens d'avoir été quelquefois occupé de cette espèce d'anatomie métaphysique (... et son esprit imaginatif lui permet d'apercevoir au passage la voie où s'engagera l'auteur du Traité des Sensations.

L'épistémologie génétique ne fournit pas la véritable « anatomie métaphysique ». dont rêvait Diderot . suit le long chemin de la constitution de soi et de la constitution du monde. elle ne fait que projeter rétroactivement. et même ce qu'il ne lui doit pas. Ce procédé. puis. au cours d'un voyage en mer. Le thème de la statue semble fournir à ses utilisateurs une vérification expérimentale de leur doctrine. jusqu'au moment où il sut que Condillac avait déjà utilisé la même parabole. sous l'influence de Condillac. intitulé El Criticon {l'Homme détrompé). L'imitation de la statue fera de chaque lecteur le premier homme de Buffon. fait table rase de toutes ses acquisitions antérieures. ne contracter que les habitudes qu'elle contracte : en un mot. puisqu'il avait conçu indépendamment de lui la première idée de sa propre statue. pour retrouver la virginité épistémologique de la statue. Nous aurons beau fermer les yeux. d'ordre rhétorique. L'Avis au Lecteur du Traité [243] des Sensations précise : « il est très important de se mettre à la place de la statue que nous allons observer. Bonnet donne en priorité à sa statue non pas le sens de la vue. Il faut commencer d'exister avec elle. notre monde n'en subsiste pas moins. Quoi que fasse le lecteur. en faisant référence au Traité des Sensations. La priorité chronologique ne suffit pas pour attester une influence. Bonnet rend à Condillac ce qu'il lui doit. Le lecteur. tel que l'a fait le long apprentissage de notre vie. Ce récit. n'acquérir que les idées qu'elle acquiert. dont la validité n'est pas augmentée pour autant. L'inconvénient est que la prétendue expérience ne peut être qu'une simulation d'expérience.mit à travailler sur ce thème. en l'étalant dans un temps fictif. il ne faut être que ce qu'elle est » . une doctrine préfabriquée. au prix de véritables exercices spirituels. mais celui de l'odorat . d'être jeté dans . n'avoir qu'un seul sens quand elle n'en a qu'un. s'éveillant au monde selon l'itinéraire imposé des perspectives sensibles. il ne lui sera pas donné d'effacer tout pour tout recommencer. dans l’Essai analytique sur les facultés de l'âme (1760) . qui date de 1651. narre les aventures d'un héros nommé Critile (Esprit critique) à qui il arrive. le monde. à l'école du théoricien sensualiste. avait déjà été utilisé dans un roman allégorique de l'espagnol Balthasar Gracian (1601-1658). Un être humain ne peut réaliser l'énorme restriction biologique et mentale nécessaire pour mettre entre parenthèses toutes les inscriptions de la vie passée et du savoir acquis. dans l'éveil gradué de ses sens. Il n'en conserva pas moins ce même fil conducteur.

. si merveilleuses qu'elles soient. et lorsqu'ils s'ouvrent à la connaissance. Andrenio a été élevé par des bêtes sauvages dans une caverne obscure. et tout me transportait . » Le précepteur d'Andrenio. puisque je vis. Mais si je suis. ne laisse pas place à l'admiration. un jour clair. Et les sages en question ne manqueront pas de découvrir aux origines les principes mêmes qui selon . tantôt une autre sur ma propre nature. La lumière intérieure s'éveille pour lui avant même qu'il n'ait eu l'expérience du [244] soleil sensible et de la présence au monde extérieur. je ne sais quand ni comment. magnifique. je commençai à me reconnaître. C'était comme un grand coup de lumière.. les yeux de notre âme sont fermés. que le héros du jésuite Gracian verra le jour pour la première fois. Qu'est cela me disais-je ? Suis-je ou ne suis-je pas ? Mais. je suis. l'homme de la caverne. j'ouvris les yeux au moment où le jour lui-même commençait à paraître. d'où je promenai ma vue pour la première fois sur cet immense théâtre de la terre et du ciel (. C'est seulement après un tremblement de terre. je regardais la mer. bouleversant la montagne. se comporte donc tout autrement que l'Adam de Buffon. en commençant par celle du langage. Sa démarche intellectuelle évoque plutôt celle de Descartes dans la solitude hivernale de son poêle. et à faire tantôt une réflexion. tantôt ensemble.une île déserte. Buffon. Ainsi l'idée de recommencer à zéro l'odyssée de la conscience n'est pas une invention du XVIIIe siècle.. je me sentis soudain un extraordinaire instinct de connaissance. Il y rencontre un sauvage nommé Andrenio (l'homme primitif) dont il entreprend l'éducation.) Je m'avançai jusqu'à une sorte de balcon. Condillac. Son autobiographie atteste qu'il n'a pas lu Locke. tantôt séparément. l'habitude de voir les choses. Robinson de ce Vendredi avant la lettre.) Je regardais le ciel.) Quand nous entrons au monde. « qui fut accordée uniquement au premier homme et à toi (. je sortis de mon évanouissement pour revenir à moi peu à peu .. « À la fin. je regardais la terre. souligne le privilège que représente une pareille venue au monde. Aussi les sages ont-ils dû recourir à la réflexion et s'imaginer qu'ils venaient au monde de nouveau afin de prêter attention à ses prodiges » . mais réalise à sa manière une odyssée de la conscience de soi : « Arrivé à un certain degré de croissance et d'âge. le plus heureux de ma vie (. que suis-je ? Qui m'a donné l'être et pourquoi me l'a-t-on donné ? » Andrenio. Diderot font partie de la lignée des « sages » évoqués par Gracian. Par un retour sur moi-même... un éveil de l'attention. puisque je connais et observe.

En 1752. au livre II de son traité Adversus gentes. L'un des principaux problèmes était celui du langage originaire. L'« expérience métaphysique » ne semble pas avoir été tentée. afin d'étudier sur le vif la question des origines et du développement du langage . Expérience décevante. car les sujets moururent en bas âge. qui vécut à la fin du second siècle et au début du troisième de notre ère. au profit de la langue phrygienne. il ne deviendra jamais un homme digne de ce nom. se servait déjà d'une allégorie de ce genre pour combattre la théorie platonicienne de la réminiscence. Maupertuis. mais une expérimentation réelle sur les origines de la conscience humaine. il était possible de réaliser effectivement ce qu'Arnobe se contentait de décrire. dans leurs premières expressions orales. les nourrissons en question ayant bafouillé des sons qui pouvaient être interprétés dans ce sens. le secret de la parole initiale de l'humanité. contre les vœux des Égyptiens. L'idée se fit jour très tôt de réaliser non pas une expérience de pensée. Un passage célèbre d'Hérodote rapporte qu'un pharaon d'Égypte fit élever de jeunes enfants en dehors de toute influence linguistique afin de surprendre. arabe ou latin. L'une des expériences proposées consiste à faire élever deux ou trois enfants en dehors de toute contamination extérieure. cet enfant ne sera pas instruit des réalités du monde par la dotation innée des idées . Dans cet ensemble figure une série d' « expériences métaphysiques ». Une telle archéologie mentale nous renseigne sur les tendances de l'archéologue. Un père de l'Église. qui déploie à l'aise selon l'ordre du temps ses propres préférences. Le résultat fut moins convaincant que dans la tentative égyptienne. L'histoire ne s'arrête pas là. Privé de communication et d'éducation. Mais on peut la mettre en rapport avec la préoccupation du XVIIIe siècle pour les « enfants sauvages ». adresse au roi Frédéric II une Lettre sur le progrès des sciences. propositions pour un programme vaste et varié de recherches à entreprendre. Arnobe. qui préside aux destinées de l'Académie de Berlin. qui défraient la chronique .eux doivent s'affirmer à l'arrivée. En admettant que chaque nouveau-né est un premier homme. puisqu'elle tourna. Les chroniqueurs du Moyen Age attribuent à [245] l'empereur éclairé Frédéric II de Hohenstaufen (1198-1250) l'initiative d'une expérience analogue destinée à trancher la question de savoir si le premier homme avait parlé hébreu ou grec. Il imagine un enfant élevé dans la plus complète solitude par des serviteurs muets. recherches portant sur l'esprit par opposition à celles qui portent sur le corps.

a fourni aux penseurs du siècle des Lumières des incitations à la réflexion la plus sérieuse. ils permettent de dégager des indications utiles au praticien.scientifique et mondaine. [246] Le XVIIIe siècle appelle métaphysique l'embryogénie de l'esprit humain. Celle-ci intervenait aussi dans le cas de l'éducation des sourds-muets. L'épistémologie génétique de style intellectualiste dans la manière de Condillac était. et fortuitement découverts. à cette situation romanesque. conçus dans l'abstrait. pour beaucoup. à l'époque de la Révolution . peuvent revêtir une signification positive . de l'aveu même de Rousseau. fut précisément l'éducateur du « Sauvage de l'Aveyron » à l'Institution des sourds-muets de Paris. il existe un lien entre Robinson et l’Émile : l'affrontement solitaire de l'élève et de son précepteur répète le dialogue dans l'île déserte . qui comprend entre autres célébrités l'enfant sauvage du Hanovre. Cette fécondation mutuelle du mythe et de la réalité est un des caractères significatifs de la culture au XVIIIe siècle. dont l'âge des Lumières se préoccupait fort. Mais. il prophétise rétroactivement une vérité des origines. Ces cas concrets ont fourni une ample matière à la réflexion épistémologique et pédagogique. paru en 1719. au milieu du siècle. Le mythe du premier homme ou de la statue esquisse un passage à la limite . le sauvage de l'Aveyron. enfants abandonnés. qui sera le Pygmalion de cette statue humaine. l'un des continuateurs de l'abbé de l'Épée. parallèle à celle des enfants loups de l'Inde. revenus à l'état sauvage. une solution imaginative. comme plus généralement dans l'histoire de la culture. L'abbé de l'Épée (1712-1789) est un contemporain de Diderot et de Condillac . Même si cette vérité eschatologique est inexacte. porteur de civilisation. mais elle a souligné la nécessité de recherches portant sur la genèse de la connaissance et sur l'articulation des perspectives sensorielles. Il arrive que les mythes ont plus de puissance explicative que les travaux savants et positifs. la française Marie-Angélique. attirer l'attention sur la complexité intrinsèque de la connaissance sensible. Les modèles théoriques. découvert en 1725. Un roman comme Robinson Crusoé. un simple jeu d'esprit . Le livre de Defoe donne. Dans ce domaine. Itard. et Victor. grâce à la rencontre entre le sauvage Vendredi et l'Occidental. le muthos précède le logos. Il existe une tradition européenne. elle peut apporter quelque lumière pour la compréhension des mécanismes à l'œuvre dans le devenir.

Mais le recours à l'imagination. La pensée du premier homme est prédestinée à imiter exactement la pensée du blanc. puis transporté dans une île déserte où. dans un roman.entre l'homme de la nature et l'homme de la culture. maintenue dans le domaine de l'imaginaire. observe et imite le savoir-faire des castors à l'œuvre au bord d'un lac. parce que. leur dit l'auteur. paru à Londres en 1745. auteur d'un livre intitulé Life of Automathes. dans un complet isolement. Cette initiative devait être reprise dans la suite par le Français Guillard de Beaurieu. L'erreur de ces paraboles se trouve dans leur individualisme radical : le premier homme de Buffon est sans second. et l’Émile constitue un roman d'aventures pédagogiques bien plutôt qu'un véritable traité de l'éducation. civilisé d'Occident : Vendredi n'a pas d'autre avenir que de devenir un second Robinson. accentue sa crédibilité sans augmenter sa vérité. dans la mesure où le résultat est acquis d'avance. dédié aux habitants de la Virginie. élevé comme les nourrissons du roi d'Égypte. Ces robinsonnades pédagogiques s'inspirent de préoccupations analogues à celles qui motivent la parabole condillacienne : déplier la théorie de la connaissance de manière à réaliser l'occupation mentale de l'espace-temps personnel. Automathes devient. Robinson contient un traité de pédagogie comme l’Émile. Gibbon raconte dans ses mémoires qu'il eut pour précepteur un certain John Kirby. le thème de l'île déserte souligne [247] ce caractère d'isolement. grâce à une mise en scène appropriée. qui a exploré avec succès son propre esprit. il parviendra à acquérir toutes les connaissances nécessaires à un individu conscient et organisé . Il s'agit ici d'une tentative de « métaphysique expérimentale ». « Avec ces appuis et grâce à sa propre industrie. celui qui s'instruit lui-même. les sciences abstraites et les grands principes de la morale et de la religion ». l'Élève de la Nature. est un Vendredi sans Robinson. c'est un univers déjà découvert et qui ne saurait être constitué autrement que notre univers à nous. Quelques révélations surnaturelles complètent sa formation. . L'histoire est celle d'un jeune homme. s'il rend cette forme de « métaphysique » plus vivante. un philosophe autodidacte. l'élément historique de la genèse ne présente qu'un caractère illusoire. de même que la statue de Condillac . D'autre part. Le monde à découvrir par le premier homme est l'univers des derniers hommes. l'univers naturel. adulte. Il dispose néanmoins d'une maison à peu près équipée. condamné lui aussi à vivre de l'enfance à l'âge d'homme dans une île déserte. bien que muet. « vous êtes tels que la nature voudrait que nous fussions tous ». Automathes.

La pédagogie homme par homme doit être replacée dans le contexte global d'une éducation de l'homme par la société. Rousseau à l'archevêque de Paris pour la défense de l’Émile. dans la lettre de J. « Vous supposez. dont Condillac et Buffon ne semblent pas avoir reconnu l'importance. et qu'il ne s'agit que de la mettre en œuvre. en 1762. L'homme apprend à voir des yeux de l'esprit ainsi que des yeux du corps . plus la distance des pures sensations aux simples connaissances s'agrandit à nos regards . fait un progrès bien lent de ce côté-là . Et à supposer qu'il parvienne par ses propres moyens à toutes ces belles découvertes qu'on lui attribue. et que nos premiers besoins. par le langage. » Rousseau souligne la complexité de l'élaboration des rapports intellectuels : « Il faut avoir combiné des infinités de rapports pour acquérir des idées de convenance. » Ce texte pénétrant rappelle que l'auteur de l’Émile est aussi l'auteur du Contrat social. ne se mesurant pas comme l'étendue. car l'une des acquisitions de l'homme. Rousseau insiste sur l'importance du contact avec autrui et du langage. « Plus on médite sur ce sujet. « quelle utilité retirerait l'espèce de toute cette métaphysique. de proportion. ne nous rendent pas l'examen de ces mêmes objets si intéressant.. il vieillit et meurt avant d'être sorti de l'enfance de la raison. et même des plus lentes. Ces critiques figurent. et sans l'aiguillon de la nécessité. et il est impossible de concevoir comment un homme aurait pu par ses seules forces. et par la coexistence au sein de la communauté sociale. privé du secours de ses semblables et sans cesse occupé de pourvoir à ses besoins. sans le secours de la communication. ne se trouvent que par estimation. De là l'insuffisance de toutes les paraboles d'une épistémologie génétique réduite à un individu exemplaire. nos besoins physiques. » Il est absurde d'imaginer « un homme sauvage aussi habile dans l'art de penser que nous le [248] font nos philosophes ». Or cela n'est pas vrai . est la raison. ainsi que ceux qui traitent de ces matières que l'homme apporte avec lui sa raison toute formée. La route de l'être humain vers l'humanité passe par l'itinéraire obligé de la relation avec autrui. parce que les rapports des objets intellectuels. écrit Rousseau.. L'idée s'y trouve exprimée que le cheminement de la raison n'obéit pas à cette prédestination simpliste d'une structure tout armée dans l'esprit humain. mais le premier apprentissage est bien plus long que l'autre. franchir un si grand intervalle . et qui n'aurait qu'à s'extérioriser pour prendre possession d'un espace mental préfabriqué. premier homme ou statue. est réduit en toutes choses à la seule marche de ses propres idées. d'harmonie et d'ordre. .-J. L'homme qui.

débloque les horizons de l'espace mental. le changement devient possible. où l'esprit humain est considéré dans son identité individuelle. Kant lui-même a éprouvé la nécessité de compléter les trois Critiques. l'épistémologie génétique . mais en vue de l'action. Cela s'appelle le progrès. Grâce à cette seconde voie. Un Lessing. L'analyse intellectualiste. se double ainsi d'une philosophie du développement. de caractère statique même lorsqu'elle se projette en genèse idéale. mais dans l'espèce humaine. La « métaphysique » devient une théorie de la connaissance. L'anthropologie sociale apparaît comme le complément obligé des analyses intellectualistes de la vie de l'esprit. qui prévoit une fin de l'histoire de l'humanité.. C'est cette épistémologie culturelle qui fait l'objet des esquisses que sont le Discours sur les Sciences et les Arts et le Discours sur l'origine et les fondements de l’inégalité. par des essais où se trouve ébauchée une mise en perspective historique de la raison : l’idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique (1784). Condillac. L'histoire de l'humanité constitue une partie essentielle de cette nouvelle métaphysique. s'intéresse aux réalités économiques et travaille à une refonte totale du domaine culturel. Toute prédestination idéologique abolie. les Conjectures sur les débuts de l’histoire de l’humanité (1786) et le Projet de paix perpétuelle (1785). dont les penseurs de l'âge des Lumières ont conçu le projet. et l'action concertée en vue d'une amélioration de la condition humaine. L'empirisme. après Locke et Hume. l'épistémologie se prolonge en axiologie .qui ne pourrait se communiquer et qui périrait avec l'individu qui l'aurait inventée » ? Rousseau souligne la nécessité de conjuguer l'épistémologie génétique de style individualiste avec une épistémologie historique et sociale.. politique et économique. un Herder s'attachent à l'éducation collective de la communauté humaine. La pensée progresse non dans l'homme isolé. excluant du domaine humain l'hypothèse transcendante des idées innées. Cette articulation justifie sans doute le développement de la philosophie de l'histoire culturelle au XVIIIe siècle. L'impératif voltairien : « Cultivons notre jardin » doit s'entendre comme l'obligation faite à l'homme d'assumer ses responsabilités en devenant le jardinier du domaine terrestre. la dimension historique permet le déploiement des énergies humaines dans le sens d'une activité morale. Quoi qu'il en soit de ces développements.

) Une partie de cette science.. » . avec la logique. c'est elle qui instruit du but où tendent les facultés de l'homme. s'il est permis de parler ainsi. est celle qui apprend jusqu'où l'on peut parvenir en fait de raisonnement. et quels sont les moyens de l'éviter . un Condorcet. Il n'appartient qu'à cette science de fixer ce que c'est que la vérité . On retrouve ici une célèbre distinction kantienne : la Critique de la raison [249] pure interdit à l'homme l'usage de la raison en dehors des limites de l'expérience. La Chalotais résume cette conception : « La métaphysique est la science des principes . Cette science négative. à les déduire de leurs véritables principes. ce mot désignant les normes intellectuelles qui conditionnent la connaissance dans son exercice légitime.) Elle découvre la faiblesse de l'esprit humain. serait d'un aussi grand prix que les connaissances positives .. La métaphysique telle que la définissent un Condillac. en quoi consiste l'erreur.représente pour les penseurs du XVIIIe siècle la voie d'une métaphysique authentique comme étude des conditions intellectuelles de la connaissance valable. est une réflexion transcendantale.. à la suite de Locke. Mais aux chimères du transcendant s'oppose la validité du transcendantal. une ascèse ou une hygiène. Les Idéologues ne feront que reprendre et systématiser cette discipline . la philosophie devient pour eux une réflexion de la pensée sur elle-même. mais elle en apprécie les forces (. elle apprend à découvrir les vérités. à les ranger par ordre . de leurs bornes et de leur usage.. qui n'est pas la moins utile. (. elle démontre par l'expérience que tout aboutit aux connaissances sensibles et à la perception immédiate . dont elle contient le germe et l'ébauche. et où l'on doit arrêter ses recherches. enfin elle est la base des autres sciences. de leur étendue.

élevée et difficile (. et vous le forcerez à rendre compte de ses opérations. la recherche métaphysique s'orienterait vers la réduction de chaque discipline en ses affirmations fondamentales. est sauvée en tant qu'analyse idéologique de la connaissance humaine.) Il est de la dernière importance de bien exposer la métaphysique des choses. Le point de départ est. si on entend par ce mot les principes généraux sur lesquels une science est appuyée. À côté de cette métaphysique portant sur les fondements de la subjectivité connaissante. et non celle de l'artiste. il n'y a point de science qui n'ait sa métaphysique. condamnée en tant que fantasmagorie de la transcendance. dont le titre même pourrait signifier qu'il s'agit d'un traité de métaphysique en cette acception du terme. D'Alembert. c'est-à-dire à en venir à la métaphysique de son art ». développe ce point de vue dans ses Essais sur les éléments de philosophie ou sur les principes des connaissances humaines.. écrit-il. Cette partie est toujours abstraite. et mise en lumière des normes de la subjectivité transcendantale. En ce sens nouveau. il est possible de pousser la recherche dans le sens d'une généalogie des idées. Tout a sa métaphysique et sa pratique : la pratique sans la raison de la pratique. le reste en deviendra plus lumineux et plus assuré dans l'esprit ». IV. la situation épistémologique. à l'article Encyclopédie de son dictionnaire : « toute science. dans les deux cas. et qui est comme le germe des vérités de détail qu'elle renferme et qu'elle expose . donne cette définition : « c'est la science des raisons des choses. ou auxquels il est nécessaire de remonter . ou dans le sens d'une élucidation du savoir. le XVIIIe siècle en définit une autre qui concerne la structure de la réalité connue. à l'article Métaphysique. principes d'où il faut partir pour découvrir de nouvelles vérités. Interrogez un peintre. LA MÉTAPHYSIQUE COMME THÉORIE DES ÉLEMENTS Retour à la table des matières La métaphysique. mais. à partir de cette situation. tout art a sa métaphysique. « A proprement parler. écrit-il. ainsi que le précise Diderot. La métaphysique en question est celle de l'art. un géomètre.. un poète. 1759. un musicien. ou [250] leurs raisons premières et générales . et la raison sans l'exercice ne forment qu'une science imparfaite. L'Encyclopédie.

comme la science universelle qui contient les principes . les [251] propriétés principales de l'étendue . Ce que j'en dis sera encore plus vrai quand on la regardera dans un sens plus étendu. D'Alembert précise ailleurs que la métaphysique en question traite seulement des « objets immatériels » . Les vues de d'Alembert semblent prolonger certaines lignes de force de l'œuvre de Leibniz et prophétiser la théorie transcendantale de la science. » Ici. ce que souligne d'Alembert. les mouvements et le temps en général.. en géométrie. surtout dans les sciences de pur raisonnement. en métaphysique et en morale. par exemple la médecine. résolue en ses propositions préalables. les propriétés générales de la matière » . la métaphysique correspond à ce qu'on appellerait aujourd'hui un essai d'axiomatisation des différents savoirs. l'observation de l'univers . le mot « métaphysique » paraît être employé avec sa signification traditionnelle. Plus cette métaphysique est simple. facile. bien vus et bien avoués . » Pour employer le langage de la logique moderne. n'ont pas de partie métaphysique. qui concernent des objets empiriques. » La métaphysique serait une théorie générale de la science. à laquelle s'attachera Husserl à ses débuts. et par conséquent peut être mis à la portée de tout le monde sans aucune obscurité . qui oppose aussitôt le sens ancien au sens nouveau : « Je prends ici la métaphysique dans le sens le plus rigoureux qu'elle puisse avoir. ou plutôt de chaque science. en tant qu'elle est la science des êtres purement spirituels. n'est autre chose que l'exposition claire et précise des vérités générales et philosophiques sur lesquelles les principes de la science sont fondés. est-il dit dans l'article Éléments des Sciences.. « mais la physique générale en a une. et pour ainsi dire populaire.) Tout ce qui est vrai. une science de la science : « Quels sont dans chaque science les principes d'où l'on doit partir : des faits simples. l'impénétrabilité des corps . qui a guidé ou dû guider les inventeurs. les disciplines du concret. a toujours des principes clairs et simples.pour mettre au creuset les vérités qu'on croit découvrir . Cette métaphysique. « Ce qu'il faut surtout s'attacher à bien développer. la botanique.. parce que cette physique a pour objet des choses abstraites. comme l'espace en général.. c'est la métaphysique des propositions. et ainsi des autres. en physique. la pharmacie. l'étude de notre âme et de ses affections. plus elle est précieuse (. La métaphysique se définit comme une science portée à un degré supérieur d'abstraction. en mécanique. Cette procédure est applicable « surtout dans les sciences de pur raisonnement ».

par delà. en tant que théorie des éléments. même si nous pouvions apercevoir sans interruption la chaîne invisible qui lie tous les objets de nos connaissances. à la limite. les éléments de toutes les sciences se réduiraient à un principe unique. en procédant. mais encore de rapprocher les disciplines les unes des autres. puisque cette science y serait entièrement renfermée. estime d'Alembert. où se recouperaient l'espérance d'une doctrine du savoir. que résume l'article Éléments des Sciences : on peut. la métaphysique de chaque science ne peut consister que dans les conséquences générales qui résultent de l'observation. La logique de quelques-uns d'entre eux est renfermée dans leurs formules et ne s'étend point au-delà.de toutes les autres. si chaque science n'a et ne peut avoir que l'observation pour vrais principes. On comprend pourquoi d'Alembert donne le nom de métaphysique à cette eschatologie de l'épistémologie. ou . situé à l'infini. cependant il s'en faut bien qu'ils le soient toujours. Les mathématiciens. L'esprit humain. dont les conséquences principales seraient les éléments de chaque science particulière. espérer réduire chaque science en une proposition fondamentale « qu'on pourrait regarder comme l’élément de la science dont il s'agit. verrait toutes ces connaissances comme réunies sous un point de vue indivisible » . selon la norme d'un modèle mathématique de l'intelligibilité. et. présentées sous le point de vue le plus étendu qu'on puisse leur donner . et cette autre espérance d'une épistémologie génétique. L'accomplissement de cette [252] ambition représenterait une sorte de point de fuite. étendue de proche en proche à la totalité de l'espace mental. » Pour d'Alembert l'avenir de la métaphysique correspondrait à une axiomatisation du savoir. à une axiomatisation de l'ensemble des axiomatiques. Le projet vise à extraire les racines de la connaissance. devraient donner l'exemple : « il semble que les grands géomètres devraient être excellents métaphysiciens. Tel est le sens du rêve de d'Alembert. permettrait non seulement de condenser chaque discipline par la mise en lumière de son axiomatique. les éléments en seraient aussi faciles à faire qu'à apprendre . au moins sur les objets dont ils s'occupent . parfaitement axiomatisée. ou dans lequel le second de ces sens ne se perfectionnerait qu'aux dépens de l'autre » . car. On peut les comparer à un homme qui aurait le sens de la vue contraire à celui du toucher. Si chacune des sciences qui nous occupent était dans le cas dont nous parlons. participant alors de l'intelligence suprême. La métaphysique.

ceux de Leibniz la langue mathématique est une langue bien faite. on doit relever une curieuse affinité entre la pensée de d'Alembert et le génie de Leibniz. esprits mathématiques de haute qualité. qui permettraient une résolution du savoir en ses éléments constituants.théorie des structures mentales. elle n'y est pas développée . elle aussi parvenue à. on trouve dans l'Éloge de Leibniz par Fontenelle une définition de la métaphysique conforme déjà au renouvellement des significations à l'âge des Lumières : « le caractère de la métaphysique » est selon lui de saisir « dans tout les principes les plus élevés et les plus généraux » . Sur ce point d'ailleurs. Aux yeux de d'Alembert comme à. « Une autre science. par une extrapolation hardie. comme les autres. en vertu d'affinités profondes. l'homme éclairé voit le germe qui l'a produit. qu'il faut perfectionner encore. un esprit assez vaste et assez pénétrant de jouir par avance des prémices d'une telle satisfaction. Les deux sens nouveaux de la métaphysique se trouveraient ainsi réconciliés. permettre à. mais quoiqu'elle soit implicitement contenue dans les règles. sa métaphysique . et ce thème s'apparente à ceux de la combinatoire et de la langue universelle. dont l'esprit n'est senti et aperçu que par les philosophes . La réalisation d'une encyclopédie fut une des hantises de la pensée leibnizienne. qu'il ne faut pas . il faut parler plutôt d'une rencontre. Non que l'auteur de l’Essai sur les éléments de philosophie ait pu s'inspirer directement de son prédécesseur. à peu près comme les grammairiens ordinaires pratiquent aveuglément les règles du langage. son accomplissement. Mainteneur de l'ontologie classique. Leibniz se trouve aussi aux origines de la conversion de la philosophie première en une épistémologie générale. Indication significative. dont l'œuvre immense demeurait en son temps à peu près inédite . Mais il est permis de penser que d'Alembert considérait l'entreprise même de l’Encyclopédie comme une première étape sur le chemin de la plénitude épistémologique. Entre d'Alembert et Leibniz. « L'algèbre est une espèce de langue qui a. Seul un messianisme rationnel peut. le vulgaire ne jouit que du résultat . » L'idée d'une métaphysique de l'expression algébrique paraît pouvoir se généraliser sous la forme d'une théorie rationnelle du langage [253] destinée à ramener le langage à la raison. Cette convergence se manifeste dans la préoccupation commune aux deux penseurs de négocier les rapports du langage et de la raison dans le sens d'une rationalisation plus poussée . cette métaphysique a présidé à la formation de la langue .

constatée par ses propres faits et réduite à des notions générales. Beauzée observe. c'est principalement par rapport à l'art de raisonner et à celui d'analyser nos idées que le philosophe traite de la grammaire. et la connaissance de cette nature en est la métaphysique . D'un côté. qui. principes dont les règles de chaque langue particulière sont des affirmations faciles ou des exceptions bizarres qui n'ont d'autre raison que le caprice des instituteurs . La métaphysique est une réflexion sur les principes abstraits et les fondements de tel ou tel ordre de connaissance. écrit-il. n'est rien autre chose que la nature du langage mise a découvert. la formation des langues est le fruit des réflexions que les hommes ont fait sur la génération de leurs idées . prétendent réaliser une métaphysique de l'ordre grammatical. » L'analyse métaphysique des langues. eux aussi. en 1767. Ainsi. « La métaphysique grammaticale. Ces principes échappent à ceux qui « n'en ont point étudié l'ensemble et le système . et de l'autre le choix des mots par lesquels nous exprimons nos pensées a beaucoup d'influence sur la vérité ou sur la fausseté des jugements que nous portons ou que nous faisons porter aux autres. et qui appartient essentiellement à l'une et à l'autre. mais enfin puisqu'ils suivent ces principes. qui dirige secrètement mais irrésistiblement les esprits droits dans toutes leurs opérations. Quelques années après d'Alembert. que « c'est une espèce d'axiome ou du moins c'est un proverbe reçu dans la république des lettres que « qui ne sait pas la métaphysique d'une chose ne doit pas se flatter de savoir la chose » ». écrit-il. ils les sentent au-dedans d'eux-mêmes . » Ces indications résument l'une des positions fondamentales des théoriciens de la grammaire. Or la Grammaire générale n'est que l'exposition raisonnée des procédés de cette logique naturelle » . Par conséquent il doit se borner aux principes généraux de la formation des langues . révèle qu' « elles viennent de la raison éternelle. . mais cette destination des mots en constitue la nature.séparer de la logique et de la métaphysique. ou grammaire générale. Beauzée présente sa propre Grammaire générale comme une entreprise métaphysique. Il n'importe à la vérité que de bien connaître la destination des mots et l'emploi des différentes terminaisons qu'ils peuvent prendre. c'est la grammaire ou l'art de parler. ils ne peuvent se dérober aux impressions de cette logique naturelle. qui nous dirige à notre insu et dont nous ne saurions trop étudier les voies pour apprendre à rectifier les nôtres ». seul susceptible d'en procurer l'élucidation intellectuelle.

La grammaire raisonnée de Beauzée. la théorie qui fournit les principes les plus généraux. De grands génies. à la métaphysique des scolastiques. qui sont le fondement de toute certitude. [254] la doctrine des esprits. Gondillac et Turgot sont qualifiés de « métaphysiciens » par leurs contemporains . en donnant une nouvelle culture à cette portion de l'empire des sciences. Et les Encyclopédistes de Paris partagent les vues des Académiciens de Berlin. terre ingrate qui ne produisait guère que des ronces et des épines. dans la mesure où elle se préoccupe des faits les plus généraux. toutes les notions directrices qui nous guident. qui est newtonien. et on l'a regardée comme un obstacle plutôt que comme une aide à l'étendue de nos connaissances. Les mêmes idées se retrouvent dans le milieu de l'Académie de Berlin : Maupertuis. autant la critique des sciences et leur réduction en éléments fondamentaux suscitaient la curiosité et motivait la recherche. on l’a laissée à l'écart avec une espèce de dédain. On ne détruit que ce qu'on remplace. paru en 1745 : « La métaphysique est sans contredit la mère des autres sciences. est un thème important de la vie intellectuelle. Formey. lui ont fait revêtir une tout autre face. la source de l'évidence et le fondement de la certitude de nos connaissances. et d'où naissent tous les principes. dans l'Avant-propos du premier volume des Mémoires de cette institution. de quelque côté que nous tournions nos pas . pouvait paraître indigne d'intérêt. telle que la pratiquent Voltaire et les historiens de la culture. qui n'était guère qu'une métapsychique. Ces beaux caractères ne convenaient pas. Mais la chimie de Lavoisier pourrait aussi être comprise comme une théorie des éléments. Mérian conçoivent la métaphysique comme la science des sciences. D'ailleurs l'Académie . Porte-parole de l'Académie des Sciences et des Belles-Lettres de Berlin. Au lieu d'un dictionnaire de termes barbares. » Ce texte officiel montre qu'aux yeux des membres de l'Académie rénovée une mutation du sens de la métaphysique a été réalisée. ne pense pas autrement. Et. nous commençons à avoir une pépinière où chaque science trouve pour ainsi dire sa semence. Fontenelle. une chimie raisonnée ou une métaphysique chimique. à la vérité. comme on n'en connaissait point d'autre lorsque les principales Académies ont été fondées. Autant la métaphysique traditionnelle. mais son confrère Maupertuis. Formey écrit. Formey est un disciple et un propagandiste de Wolff. Et la philosophie de l'histoire. peut être entendue comme une histoire raisonnée. de Turgot et de l’ Encyclopédie.

Les disciplines communiquent entre elles et s'emboîtent les unes dans les autres . Ainsi les deux acceptions de la métaphysique au XVIIIe siècle — épistémologie génétique et théorie des éléments — trouvent leur principe commun dans le présupposé d'un monisme de la raison universelle. Je parle de ces devoirs qui nous lient à. unique en Europe à l'époque. qui couvre de son mépris le sommeil dogmatique séculaire de la scolastique. dans cette section originale. à côté des sections consacrées aux recherches physiques et philologiques. de ces lois auxquelles doivent être soumises toutes les intelligences. l'esprit humain et tout ce qui appartient à l'esprit est l'objet de cette science. c'est-à-dire qu'elle se consacre à l'anthropologie et non à l'ontologie ou à. aux autres hommes et à nous-mêmes . vaste champ. si encore ils sont autre chose que ces perceptions. Voltaire. l'Être suprême. étant le même pour tous. Et les esprits de tous les hommes. la théologie. Il convient de résister aux sollicitations de l'esprit d'aventure. assure par là même l'unité du genre humain. la morale. laisse échapper par ailleurs que « tout ce qui tient à la métaphysique a été pensé de tous les temps et chez tous les peuples qui . une fois parvenus à maturité. On était fier à Berlin. ou d'une prédestination. Une place était même réservée. certaines parties de cette science sont plus à notre portée. en vertu d'une harmonie préétablie. à l'histoire de la philosophie. La nature des corps mêmes. une classe de « philosophie spéculative ». L'Être suprême. est de son ressort » . doivent affirmer leur identité en constituant un univers du savoir qui.berlinoise comporte. et le plus utile de tous à cultiver ! » La « philosophie spéculative » a donc pour domaine la psychologie. d'avoir donné un siège social à ce genre de recherches. qui régit à la fois l'ensemble des sujets connaissants et la totalité des objets connus. qui échappait à la compétence des diverses académies parisiennes. en tant que représentée par nos perceptions. le droit naturel. et de se tenir dans les limites d'une espérance raisonnable. « Si la plupart des objets que la philosophie spéculative considère paraissent trop au-dessus des forces de notre esprit. Maupertuis ajoute que l'on ne saurait employer dans ce domaine les mêmes méthodes qu'en mathématiques. ni en espérer des résultats aussi certains. Ce programme consacre la conversion de la métaphysique à des tâches nouvelles correspondant à l'esprit du siècle. elles communient dans l'unité. Une note [255] de Maupertuis précise que « la philosophie spéculative considère les objets qui n'ont plus aucune propriété des corps.

partisans de la nouvelle intelligibilité. Descartes. dans son Essai sur l’Homme : « The proper study of Mankind is Man » n'est pas seulement la traduction de la formule de Charron : « la vraie science et la vraie étude de l'homme. L'universalité épistémologique s'accomplit en universalité morale . ce n'est plus le seul espace mental. Le dessèchement apparent du XVIIIe siècle ne doit pas tromper. cléricale et politique. Cette vérité a pu demeurer longtemps en état de latence. au siècle des Lumières. qui tend à constituer selon son vœu toute réalité humaine. c'est l'espace social dans sa totalité. Le renouvellement de la connaissance s'affirme en renouvellement des valeurs. exigences d'un esprit qui ne se contente plus d'agir et de réagir sur sa propre intimité. Des catégories apparaissent. tolérance. Pascal. Des esprits aussi novateurs que Galilée lui-même. elle est une invitation pressante à l'action. La révolution galiléenne. D'un siècle à l'autre. Les Lumières sont lumières d'une raison concrète. à transformer matériellement la terre des hommes. Ce qui est en question. le contenu de l'idée a changé. le désir de domination à tout prix ont longtemps maintenu l'humanité dans un état d'enfance et d'abaissement. l'intolérance. civilisation. justice ne développent pas des thèmes intellectuels. Les Lumières. une analyse de la mauvaise volonté épistémologique. Mersenne et Gassendi. humanité. et comprennent qu'il ne saurait y avoir de domaine réservé. un Locke vont plus loin. sinon en fait. réformation épistémologique. Un Hobbes. en une réformation axiologique. pour maintenir l'affirmation nouvelle dans les limites du domaine scientifique. qui conduit à l'erreur. ne songent nullement à la généraliser dans la totalité de l'espace mental. où l'exigence de la conscience rationnelle ne puisse exercer son droit de regard. La métaphysique en tant que théorie ou hygiène de la connaissance vraie [256] doit être complétée par une pathologie de la vérité. Culture. c'est l'humanité enfin sortie des errances de l'enfance et s'affirmant adulte. c'est l'homme » . Au cours du XVIIe siècle. La mauvaise foi.cultivent leur esprit » . La synthèse de Newton manifeste l'universalité d'un certain type de vérité. Élève de . selon la définition de Kant. se prolonge. philanthropie. mais elle n'en était pas moins valable en droit. la contrainte de la transcendance ontologique. qui cherche à s'incarner. progrès. Le vers fameux de Pope. avait été assez puissante pour limiter les dégâts. c'est-à-dire prenant en charge la vérité universelle.

the peace. qui se préoccupe de se transformer soi-même plutôt que le monde. constitutionnel. dont les « philosophes » n'hésitent pas à poursuivre avec passion l'accomplissement. catholique mais franc-maçon. [257] L'universalité de la raison n'est pas une donnée de fait. s'écrie Voltaire. en ce sens moderne. que cette diversité se compose de corps . On parle des systèmes politiques. et restaurée avec une dignité et une signification nouvelles.Montaigne. veut unir la théorie et la pratique. V. Le dictionnaire de Littré définit le système. De là l'enthousiasme de Voltaire pour un texte qui risque de sembler au lecteur d'aujourd'hui quelque peu banal. Chez Pope. comme « un composé de parties coordonnées entre elles ». the glory of Mankind) » . que le système soit d'ordre mécanique. en payant de leur personne. dans la perspective d'une sagesse stoïcienne. me paraît le plus beau poème didactique. le plus sublime qu'on ait jamais fait dans aucune langue » . vasculaire ou osseux. Car le but proposé par Pope. Le rationalisme. et chez ses lecteurs. qui donne lieu à d'amples débats au siècle des Lumières. de leur argent. Charron songe au développement de la conscience de soi. organique ou autre. SYSTÈME Retour à la table des matières L'étude du concept de métaphysique au XVIIIe siècle a mis en lumière l'ambiguïté de la notion. et même. sinon tout à fait plat : « l’Essai sur l'Homme de Pope. renonçant aux délectations moroses de la contemplation. La notion de système. qui plus est. l'idée s'annonce qu'il faut travailler à l'édification de l'humanité dans l'homme et dans le monde. n'est autre chose que l'unité d'une diversité organisée d'éléments quelconques. la paix. atteste une hésitation analogue entre la réprobation et l'approbation. c'est un programme de revendication et d'action. le plus utile. en son sens le plus général. « la joie. la gloire de l'humanité ( The joy. c'est le bonheur de l'homme social. ou encore du système digestif. Le système. à la fois condamnée dans son aspect et ses prétentions traditionnelles.

C'est le moment où le mot prend un sens analogique. Mais cette généralisation de l'emploi du terme est tardive . notable professeur de Herborn. publié dans les œuvres posthumes en 1658. « pendant toute cette période. mais Syntagme n'a pas encore passé les bornes du pays latin » . qu'il est possible de confronter. pour s'appliquer à certaines procédures [258] de pensée qui visent à constituer un ensemble fermé de notions. en philosophie comme en astronomie. Galilée annonce qu'il a en préparation un traité « De sistemate seu constitutione universi. mort en 1655. Ong signale l'apparition de ce sens dans l'œuvre de l'Allemand Johann Heinrich Alsted (Alstedius). Un autre philosophe universitaire. le mot système. aussi rigoureusement liées entre elles que les corps célestes constituant le Cosmos. (. à la fin du XVIIe siècle. rencontra quelque résistance. W. En 1632. et auteur d'un Artium liberalium ac facultatum omnium systema mnemonicum (1610). J. Le choix de . au sens philosophique. et suivant lequel ils se meuvent.physiques ou même d'idées philosophiques. L'idée se fait jour que le penseur procède à un arrangement général de l'espace mental. Dans une lettre de 1610. Rodolphe Goclenius. de Sorbière raconte qu'il eut autrefois beaucoup de peine à faire résoudre un homme disert à lui permettre d'employer dans sa traduction de la Politique de Hobbes le mot de Système. emploie l'expression « système métaphysique » en 1612. Alsted souligne qu'il existe. Galilée précisera le terme dans le titre d'un de ses écrits les plus célèbres : Dialogue sur les deux principaux systèmes du monde. avait résumé sa pensée dans un Syntagma philosophicum. » Lorsqu'on parlait du système de Ptolémée ou du système de Copernic. En France. le mot système ou systema. que « M. employé absolument et sans autre qualification. à la fin de sa vie. et son élève Clemens Templerus publie en 1616 un Metaphysicae systema methodicum.. conception immense. pleine de philosophie. désigne un système céleste » .) non plus que celui de Syntagme. et l'ordre selon lequel ces corps sont situés relativement les uns aux autres. d'astronomie et de géométrie » . Sorbière était le disciple de Gassendi.. Cependant Système est demeuré. des systèmes différents. Comme l'écrit un historien. dont l'économie évoque celle des astres. publié en 1789 : « On appelle système du monde l'assemblage et l'arrangement des corps célestes. l'expression désignait sans ambiguïté aucune un schéma adopté pour la mise en ordre des planètes qui composent l'univers traditionnel. Un mémorialiste mentionne. pourtant. on est plus près de l'acception primitive avec une définition que Littré emprunte à un traité de physique. et qui.

Spinoza intitule son traité Éthique. dans un domaine où l'absence de fondements solides condamne le théoricien à se contenter de conjectures : « La physique ayant deux parties. l'on ne peut acquérir que des connaissances obscures et peu . qui explique les éléments. dans sa signification la plus étendue. donne la définition suivante : « On appelle système en physique ce qui fait qu'une chose agit d'une certaine manière en vertu de sa composition et des dispositions qui font sa nature . Claude Perrault. il désigne des ensembles de concepts formant une unité intelligible dans quelque domaine que ce soit. le mot « système » n'appartient pas à leur langue. les premières qualités et les autres causes des corps naturels. Claude Perrault. il semble que « système » se soit imposé. dans le lexique annexé à ses Essais de physique. dès le début de son utilisation nouvelle. La généralisation du sens a dû se produire dans les milieux scientifiques de France et d'Angleterre. prend ses précautions : « Je déclare que mes systèmes nouveaux ne me plaisent pas assez pour les trouver beaucoup meilleurs que d'autres. Si l'on cherche la filiation des idées. le mot suscite des mises en garde. et que je ne les donne que pour nouveaux . savoir la philosophique et l'historique. par décomposition et recomposition [259] des éléments et des forces à l'œuvre dans telle ou telle partie du réel. en passant de la physique céleste à la physique terrestre. il est certain que de la première. » La notion de système semble correspondre à l'idée d'un schéma explicatif. Or. l'utilisation de ce terme donnant à penser que l'on était parvenu à un haut degré de certitude. comme s'il ouvrait des perspectives dangereuses. » Le système est descendu du ciel sur la terre : il évoque un schéma mécaniste d'intelligibilité. Descartes expose son système dans les Principes de la philosophie . mais je demande en réponse qu'on m'accorde que la nouveauté est presque tout ce que l'on peut prétendre dans la physique. en 1680. par des hypothèses qui n'ont point la plupart d'autre fondement que la probabilité.Gassendi en faveur d'un terme qui ne devait pas survivre atteste que « système » ne s'est pas encore imposé au milieu du siècle. présentant son grand ouvrage. Entré en usage dans le vocabulaire de la philosophie naturelle. dont l'emploi principal est de chercher des choses non encore vues et d'expliquer le moins mal qu'il est possible les raisons de celles qui n'ont point été aussi bien entendues qu'elles le peuvent être . au cours des dernières décades du XVIIe siècle. grâce à la révolution galiléenne.

notre physique théorique. Le système est une espérance à longue échéance. Au contraire. relatées ou pratiquées par les auteurs anciens ou modernes de quelque importance. rédigé par le curateur Hooke. elle ne fera sienne aucune explication d'un phénomène qui remonterait jusqu'aux causes originaires (. inventées. Le but est de mettre au point un système de connaissance complet et sûr (a complete system of solid philosophy) pour expliquer tous les phénomènes de la nature et de l'art et pour enregistrer un compte rendu rationnel des causes des choses ». s'exprime sur ce point avec netteté. en un temps où les connaissances acquises demeurent insuffisantes. et l'on est encore obligé d'avouer que l'autre partie. atteste une humilité épistémologique empreinte de prudence. elle mettra en question et critiquera toutes les opinions. en conformité avec la tradition de l'empirisme baconien. La tâche de la nouvelle institution sera « d'examiner tous les systèmes (systems). éléments. en se contentant de recueillir le plus possible d'informations précises. Il est difficile de délimiter exactement les deux domaines . notre physique expérimentale. distingue entre une physique « philosophique ». La philosophie expérimentale se développe dans cette situation ambiguë. sans en . » Claude Perrault. elle ne définira pas de manière dogmatique et ne fixera pas d'axiomes en matière de science . où la même attitude est en honneur depuis sa fondation. et plus on connaît qu'on est toujours en danger de se tromper . quoiqu'elle soit remplie de faits constants et avérés. L'Académie des Sciences de Paris entretient de bonnes relations avec la Société Royale de Londres. procédant par induction. L'idée de système oriente l'esprit vers la « physique philosophique ». Dès 1663. expériences concernant les réalités naturelles. la Société n'adoptera aucune hypothèse. la physique « historique ». soucieuse de synthèse et de déduction. et il se trouve même que plus on fait de nouvelles observations. le premier projet des statuts de la Société [260] Royale. principes. proposé ou mentionné par quelque philosophe ancien ou moderne que ce soit . parce que nous n'avons pas toutes les connaissances nécessaires pour bien établir ces conséquences . à cause que les conséquences qu'on y tire des phénomènes extraordinaires et des nouvelles expériences n'ont rien de bien assuré. théories. système ou doctrine concernant les principes de la philosophie naturelle. et une physique « historique ». Le virtuoso Hooke ne se fait pas d'illusion : « Pour le moment.certaines . hypothèses. à la veille de la synthèse de Newton.) . les savants avancent dans un champ épistémologique où règne la confusion.. histoires. ne laisse pas de contenir beaucoup de choses douteuses. mathématiques et mécaniques..

de peur de tomber dans l'inconvénient des systèmes précipités.. on n'instituera pas. une déplaisante accusation de plagiat et une polémique passionnée entre les deux savants.. en 1687. de débats concernant des hypothèses ou des principes de la philosophie. les deux académiciens eurent l'occasion.adopter aucune. tel que l'évoque Fontenelle. jusqu'à ce que. y revêt un teinte péjorative. au moyen de débats sérieux et d'arguments intelligibles. Le jeune Newton se prononce contre . dans le texte de Hooke. au cours des séances hebdomadaires de la Société. Dans une lettre de janvier 1680 à son illustre confrère. que Christian Huygens avait cru pouvoir ramener à deux couleurs fondamentales : le jaune et le bleu. après la publication des Philosophiae naturalis principia mathematica de Newton. De là. » Le système relève d'une pathologie de la connaissance. Un autre mot important. » Ce texte de 1663 expose une conjoncture intellectuelle où la réserve épistémologique l'emporte sur l'audace spéculative. d'échanger leurs idées sur le thème [261] de la causalité physique. est celui d'hypothèse. dont l'impatience de l'esprit humain ne s'accommode que trop bien . Et jusqu'à ce que l'on ait rassemblé une quantité suffisante d'expériences. Le premier texte imprimé par Newton. L'emploi du mot système. surtout ceux qui sont déduits d'expérimentations régulièrement menées. sinon par une invitation spéciale de la Société ou une autorisation du Président . associé au mot système. il émet même l'idée que la force de gravité est inversement proportionnelle au carré de la distance à partir de la masse qui gravite. paru en 1672 dans les Philo- sophical Transactions. comme celui du mot principe. concerne le problème de la décomposition de la lumière. Ce qui dans la pensée de Hooke n'avait été qu'une brillante intuition devient dans la géniale synthèse newtonienne une théorie rigoureuse dont l'appareil mathématique est confirmé par l'observation . L'état d'esprit de l'Académie des Sciences de Paris. de descriptions et d'observations. la vérité de telles expériences ait été invinciblement démontrée. aux environs de 1680. Le savant Robert Hooke est le confrère d'Isaac Newton à la Royal Society . n'est pas différent : « Nul système général. Il est permis de penser qu'au jugement de Hooke les Principes de la Philosophie de Descartes (1644) représentent un exemple particulièrement utile de ce qu'il ne faut pas faire. Hooke est un précurseur direct de Newton . il a peut être eu avant lui l'idée de la gravitation universelle. on ne fera aucun exposé pour l'explication de quelque phénomène que ce soit.

ce qui ne me paraît pas autrement difficile. On entendait par ce terme dans l'astronomie traditionnelle une série de principes présupposés à partir desquels on se proposait de déduire les phénomènes célestes tels qu'ils se présentent à l'observation.. tel que Robert Hooke le définissait dans le projet de règlement de 1663. comme disaient les savants helléniques. laquelle est peut-être fort éloignée de la vérité . Les systèmes de Ptolémée. échappant à toute vérification possible.) bien que leur fausseté n'empêche point que ce qui en sera déduit . et rien n'empêchait d'en choisir d'autres. ce sont des montages fictifs. Les principes en question. mais encore que cela fût. mais de les exposer et de les démontrer par la raison et par les expériences. » Alexandre Koyré a consacré une étude à l'élucidation du sens du mot hypothèse dans la pensée de Newton .. Ce sens traditionnel du mot hypothèse a été repris par Descartes dans ses Principes de la philosophie. où il entreprend de reconstituer le réel à partir de quelques points de départ aussi simples que possible : « Je désire que ce que j'écris soit seulement pris pour une hypothèse. dont les auteurs ne dévoilent pas la structure intime du réel. n'étaient qu'une vue de l'esprit. si l'on estimait qu'ils « sauvaient les phénomènes ».. mais il précise qu'il ne se propose pas de substituer une autre hypothèse à l'hypothèse de Huygens : « Je n'ai pas l'intention d'examiner comment les couleurs pourraient être expliquées hypothétiquement. En 1704 encore. d'Eudoxe ou d'Hipparque ne prétendent pas [262] présenter la réalité telle qu'elle est . » La pensée cartésienne adopte donc une procédure hypothético-déductive sans éprouver le besoin de vérifier la validité des suppositions dont elle part : « J'en supposerai ici quelques-unes que je crois fausses (. laissant à d'autres le soin d'expliquer par des hypothèses mécaniques la nature de ces qualités. je croirais avoir beaucoup fait si toutes les choses qui en sont déduites sont entièrement conformes à l'expérience . j'ai voulu seulement montrer qu'en fait elles sont des qualités originales et immuables des rayons qui les manifestent. » Ce dédain du jeune virtuoso de 1672 pour les hypothèses annonce le hypothèses non fingo des Principia .cette théorie. Je n'ai jamais prétendu montrer en quoi consiste la nature et la différence des couleurs . et leurs différences. il est conforme à l'esprit de la Société Royale.. Newton répétera à peu près exactement ses propos de 1672 dans les premières lignes de son Optique : « Mon dessein dans ce livre n'est pas d'expliquer les propriétés de la lumière à l'aide d'hypothèses. d'une manière plus simple et plus économique. . des modèles représentatifs.

sur lequel s'achèvent les Principia : « Je ne feins pas d'hypothèses (hypotheses non fingo) ». La science ne sera qu'une phénoménologie. d'une façon arbitraire et précisément à cette fin » . puisqu'elle ne saurait se proposer avec certitude comme une ontologie. » Un savant qui n'a qu'une connaissance [263] limitée de telle ou telle partie de la philosophie se croit autorisé à rédiger un traité complet. » Il n'y a donc pas à chercher plus loin. la substitution à la réalité donnée d'une réalité fictive ou. et l'on doit se demander comment Descartes peut espérer établir la vérité. dont la correspondance avec la réalité ne peut être assurée. « Pour ma part. si la fiction est conçue et présentée comme telle . d'une réalité inaccessible à la perception et la connaissance d'une pseudo-réalité. la promptitude des hommes à rédiger des systèmes sur cette matière. Parce qu'il se refuse à mettre en œuvre des « hypothèses » imaginatives. du moins. Ce que refuse Newton. « Les titres spécieux et prometteurs choisis par les faiseurs de systèmes sont de nature à persuader les lecteurs inexpérimentés que toutes les parties de la philosophie naturelle ont été suffisamment expliquées . posée pour expliquer le donné et dotée de propriétés imaginées. conclut Boyle. Robert Boyle dénonce avec la même sévérité l'esprit d'impatience qui engendre les systèmes prématurés : « Un des principaux obstacles à l'avancement de la philosophie naturelle est. une expression mathématique . et c'est généralement le cas. Confrère de Newton.ne soit vrai . soit. ou feintes. à mon avis. je suis trop sensible à l'insuffisance du stock des expériences et des observations dont nous disposons pour . ce qui « implique un divorce entre la science et la réalité. Il signifie soit un scepticisme complet. L'attraction n'est qu'un mot. Newton présente ses principes propres comme le relevé d'interconnexions entre les faits dûment constatés. en partant de prémisses qu'il reconnaît lui-même comme fausses. C'est cette épistémologie que répudie Newton dans la fameuse formule du scolium générale. » Une telle attitude est sujette à caution. où il expose avec assurance des choses qu'il ignore ou ne connaît que par ouï-dire. soucieux de limiter son affirmation à ce que garantit l'expérience. ceux qui y voient une qualité occulte se méprennent sur les intentions de Newton. c'est le recours à une « fiction gratuite et nécessairement fausse ». La condamnation du système est liée au refus de l'hypothèse par la philosophie expérimentale telle qu'elle se forme dès la fin du XVIIe siècle.

écrire d'une manière systématique . Joseph Glanvill : « Nous ne disposons pas encore d'une théorie certaine de la nature. et de réaliser à leur tour des déductions couvrant l'espace mental dans son ensemble. La nuance est marquée par Voltaire. s'il n'est pas encore venu. la formation d'axiomes généraux et la conception d'hypothèses sera. n'était en effet qu'un système. ce n'est plus un système. parce que validées par l'expérience. D'autant que la science expérimentale. où les patientes analyses feront place à une synthèse véritable. nous disons encore par habitude le système céleste. et à parler tout à fait sérieusement : tout ce que nous pouvons espérer pour le moment est une description (history) des choses telles qu'elles sont . au sens où nous dirions aujourd'hui une « théorie scientifique ». par opposition aux explications valables. » Et Voltaire donne en exemple de sa définition le système de Copernic qui. alors qu'il devient. le mot hypothèse est employé sans nuance péjorative. c'est une vérité. Boyle. Les penseurs qui s'en prennent aux hypothèses et aux systèmes entendent par là des spéculations non fondées. une théorie scientifique vraie. elle se présente comme une science en progrès . permettant d'expliquer en vertu de ses principes l'ensemble des aspects de la nature. un autre virtuoso. à l'article Système de son Dictionnaire philosophique : « Nous entendons par système une supposition . fondée sur les faits. ensuite quand cette supposition est prouvée. elle fait appel à la collaboration de tous . » Les savants du XVIIIe siècle ont conscience d'avoir fondé une science nouvelle. et la science donne priorité aux faits sur les idées. Hooke. l'heureux privilège des générations à venir . La philosophie s'est mise à l'école de la science. Newton et leurs émules soutiennent qu'un non-savoir reconnu vaut mieux qu'un pseudo-savoir. Cependant. le temps viendra. dans l'œuvre de Newton. c'est-à-dire une spéculation gratuite. en 1667. peut être vraie sans être achevée . » Dans ce texte. [264] La réprobation qui pèse sur les systèmes apparaît donc comme le signe d'une conversion des valeurs épistémologiques. qui ne présentera pas les inconvénients du système. Comme l'écrit. Les novateurs devaient être tentés de substituer leurs propres principes à ceux d'Aristote. quoique nous entendions par là la position réelle des astres. La . pour son auteur. La philosophie de la nature héritée d'Aristote proposait une doctrine totalitaire. je pense.

c'est une médecine expérimentale.. auxquelles on reproche d'avoir recherché le triomphe d'une thèse. parue à la fin du XVIIIe siècle. Haller (1708-1777). et je m'étonne souvent de ce que l'on se réfère au « système de Haller ». le critique Le Clerc souligne cette tendance : « Je crois que le monde commence [265] à revenir . Ce que réclament Sydenham et Baglivi. exprimant la priorité reconnue à l'analyse sur la synthèse.philosophie expérimentale est caractérisée par un découragement spéculatif. La physiologie doit se limiter à l'investigation des faits : « Je n'ai pas admis d'hypothèse (hypothesin nullam admisi). car je me suis contenté de qualifier comme sensitives ou motrices les parties de l'organisme en lesquelles je constatais sensibilité ou mouvement . L'œuvre maîtresse d'un autre grand nom de la médecine. ami de Locke. professe un authentique newtonianisme médical : « Celui qui voudra donner une histoire des maladies doit renoncer à toute hypothèse et à tout système de philosophie. La même attitude se retrouve chez le fondateur de la physiologie moderne. qui reprend à son compte la neutralité spéculative de Newton. fût-ce au prix de la vie du malade. à la spéculation vaine. quant à ce qu'on doit penser d'après sa propre expérience. s'intitule Médecine pratique.. » La médecine moderne doit être une médecine de l'expérience appuyée par la raison. qui s'élabore au lit du malade. et l'on dirait que tous leurs efforts n'ont d'autre but que d'apprendre ce qu'a pensé tel ou tel écrivain. et marquer avec beaucoup d'exactitude les plus petits phénomènes des maladies (. Baglivi dénonce les doctrinaires qui s'enferment dans leur cabinet pour y chercher dans les livres des maîtres la vérité en matière de pathologie ou de thérapeutique : « Ceux qui lisent ainsi font usage de leur mémoire bien plus que de leur raison. Un des secteurs où cette attitude s'affirme clairement est la médecine.. contemporain italien de Sydenham. Dès le début du siècle. » L'édition française des œuvres de Sydenham. Quant à ce qu'on peut penser soi-même. qui cache la réalité derrière un écran de fumée.. » Il semble que l'on ait à choisir entre la leçon de l'expérience et la tentation des idéologies auxquelles se laisse prendre une raison à la fois précipitée et présomptueuse. Baglivi (1668-1706). Thomas Sydenham (1624-1689).. est aussi une Praxis medica. longtemps régie par des idéologies a priori. qui est associé à ses travaux.) On ne saurait presque dire de combien d'erreurs ont été causes ces hypothèses physiques .. ils l'ignorent complètement . De tels titres sont des professions de foi : la pratique médicale s'oppose à la théorie.

comme un rite initiatique. depuis la rupture avec la scolastique. nommée par Aristote l'instrument de notre esprit. mais de celui de ranger et de lier les unes aux autres celles qu'on croyait avoir. » La péripétie soulignée par Le Clerc correspond à la crise de l'esprit européen au moment où la raison ontologique et théologienne s'effondre sous la poussée de la nouvelle critique . Les Anglais surtout sont ceux qui en sont les plus éloignés . Selon Nicolas Fréret (1688-1749). qu'il était. Toute recherche de la vérité au siècle des Lumières comporte. laquelle apparaît désormais beaucoup plutôt comme un prolongement qu'une contestation de la scolastique elle-même. dont l'intelligence lucide semble prolonger dans le domaine des sciences de l'homme l'inspiration de Bacon. « l'amour des systèmes qui s'empara des esprits après Aristote fit abandonner aux Grecs l'étude de la nature et arrêta le progrès de leurs découvertes philosophiques : les raisonnements subtils prirent la place des expériences . La vie entière se passait à étudier l'art du raisonnement. Le système est . la géométrie. l'astronomie. Les historiens de la culture n'eurent pas de peine à découvrir les origines du mal. C'est là ce qui forma toutes les différentes sectes . pour en former des systèmes. pour ainsi dire. au moment de la Renaissance. et la dialectique. et à ne raisonner jamais. les sciences exactes. où les mots tenaient le plus souvent la place des choses. celle de Bayle. devint chez ses disciples l'objet principal et presque unique de leur application. de Richard Simon et de Fontenelle. commande à longue échéance le déclin de la métaphysique classique. quelques imprécations contre l'esprit de système. ou du moins à ne raisonner que sur des objets fantastiques ».de cet air décisif que Descartes avait introduit en débitant des conjonctures pour des démonstrations. Le procès du système s'inscrit dans la voie royale de la culture moderne. Une formule de Shaftesbury résume le débat : « La plus ingénieuse manière de devenir idiot est d'emprunter la voie du système (the most ingenious way of becoming foolish is by a system ». et on ne voit pas un habile homme qui soit autant systématique. la vraie philosophie disparurent presque entièrement. les meilleurs esprits s'évaporèrent dans les abstractions d'une métaphysique obscure. se ferme sur elle-même. On ne s'occupa plus du soin d'acquérir des connaissances nouvelles. dont l'abandon. Le démarrage de la science moderne fournit les voies et moyens d'une intelligibilité radicalement nouvelle. en se berçant de l'illusion du définitif. renonçant à assumer la tâche de prendre en charge l'univers. Le système exprime une sclérose de la pensée qui.

se déclarer contre les systèmes et assurer que ce qu'on va donner au public n'en est pas un est devenu un lieu commun des préfaces » . Ces propos semblent annoncer la possibilité d'une réaction . le voit partout. Turgot définit le système comme une explication sans fondement : « Les philosophes de ces derniers temps. qui. méconnaissant l'inépuisable variété de la nature. [266] Turgot a bien caractérisé cet aspect de pompe funèbre prématurée propre aux fabriques de l'esprit humain. et non pas ses idées aux choses. C'est un système fait souvent la critique entière d'un livre . » Un tel langage donne à penser que vers le milieu du siècle le système est bel et bien mort et enterré sous le mépris mortuaire dont il est accablé. et qui effectivement les expliquent tous également. cette présomption aveugle qui rapporte tout ce qu'elle ignore au peu qu'elle connaît. parce qu'ils n'en expliquent aucun . sont la marque caractéristique de l'esprit de . tout arranger et qui. C'est une bière dont on revêt le cadavre et qui devient elle-même le signe de la mort . on l'a peut-être fabriqué de toutes pièces afin de le charger de tous les péchés d'Israël.le repos du septième jour. ne servent qu'à couvrir la honte de notre ignorance. comme les mausolées. alors que la connaissance n'en est encore qu'au matin de la création. monuments de l'orgueil des grands et de la misère des hommes. « système ou chimère semblent être aujourd'hui termes synonymes dans la bouche de bien des personnes. Dans son éloge de Vincent de Gournay. « Ces systèmes qui. écrit-il. prétend l'assujettir à ses méthodes arbitraires et bornées. qui veut tout connaître. comme l'œil fatigué par la vue fixe du soleil en promène l'image sur tous les objets vers lesquels il se dirige . et ils entendaient par ce mot ces suppositions arbitraires par lesquelles on s'efforce d'expliquer tous les phénomènes. » Le système exprime ici l'ambition d'un esprit qui organise l'espace mental en partant de principes fantaisistes : « l'arbitraire et la manie de plier les choses à ses idées. ces analogies indirectes par lesquelles on se hasarde à convertir un fait particulier en principe général et à juger d'un tout immense par un coup d'œil superficiel jeté sur une partie . et veut circonscrire l'infini pour l'embrasser . le système qu'on dénonce comme une forme pathologique de la pensée. semblent avoir rendu plus sensible le néant des choses humaines et la mort qu'ils voulaient cacher. se sont élevés avec autant de force que de raison contre l'esprit de système. Comme l'écrit un savant de ce temps. tout expliquer. éblouie d'une idée ou d'un principe. d'ailleurs habiles et qui se distinguent par leurs ouvrages.

Au sens philosophique. laquelle présentait un caractère systématique très marqué. et qu'un système ne peut être un reproche. L'article Philosophie de l’Encyclopédie se contente de réprouver l’ « esprit systématique » : « par esprit systématique. en elle-même. parce que fondé sur l'expérience. se suivent et dépendent les unes des autres ». de gré ou de force. ou de science tout court. puisqu'un système ne peut être renversé que par un système contraire » . au mot système donne la signification astronomique du terme. elle peut être considérée comme saine. Mais Turgot. les phénomènes ». appuyée sur des preuves et suivie dans [267] ses conséquences. un sens plus favorable. Autrement dit. Aussi rien n'est-il plus dangereux en physique et plus capable de conduire à l'erreur que de se hâter de faire des systèmes sans avoir auparavant le nombre des matériaux nécessaires. ou bien encore le tout et l'ensemble d'une théorie dont les différentes parties sont liées entre elles. Et le rédacteur ajoute : « Les expériences et les observations sont les matériaux des systèmes. je n'entends pas celui qui lie les vérités entre elles pour former des démonstrations. Ils conservent et retiennent très chèrement toutes les choses qui peuvent servir en quelque . oppose au mauvais sens du système. le penseur à adopter des opinions qui le rendent imperméable à l'expérience. ce qui n'est pas autre chose que le véritable esprit philosophique. » Et l'on oppose au « système » de Descartes la « vraie physique » de Newton qui « s'appuie sur les expériences ». La forme du système exprime le souci de cohérence et de rigueur logique . un système vrai. poursuit le rédacteur de l'article. auxquels il veut ensuite ajuster. L’Encyclopédie. où « un système signifie une opinion adoptée mûrement. le mot système désigne « un assemblage ou un enchaînement de principes et de conclusions. L'esprit systématique porte le savant. il est cependant vrai que tout homme qui pense a un système. Dans ce dernier sens.système » . qui fait l'éloge d'un précurseur de la doctrine physiocratique. déformée à ses yeux par les partis pris une fois arrêtés. d'après laquelle hypothèse les astronomes expliquent tous les phénomènes ou apparences des corps célestes ». c'est qu'il n'est plus possible de détromper ceux qui ont imaginé un système qui a quelque vraisemblance. est honoré du nom de théorie scientifique. « Ce qui rend l'esprit systématique si contraire au progrès de la vérité. mais je désigne celui qui bâtit des plans et forme des systèmes de l'univers. qui évoque « la supposition d'un certain arrangement des différentes parties qui composent l'univers.

on peut remarquer dans les ouvrages des philosophes trois sortes de principes. » L'esprit de système mène aux erreurs systématiques. » Mathématicien et physicien. Celles qui rendent raison des autres s'appellent principes .. lesquelles leur en découvriraient la fausseté. et avait même été nécessaire pour la renaissance de la philosophie. n'est autre chose que la disposition des différentes parties d'un art ou d'une science dans un ordre où elles se soutiennent toutes mutuellement et où les dernières s'expliquent par les premières. parce qu'alors il s'agissait encore moins de bien penser que [268] d'apprendre à penser par soi-même.. fondée en vérité. Mais les temps sont changés. le système présente une structure axiomatique qui.) Ils arrêtent cette image fixe devant leurs yeux. et un écrivain qui ferait parmi nous l'éloge des systèmes viendrait trop tard . et le système est d'autant plus parfait que les principes sont en plus petit nombre . » Le point de vue de Condillac est celui d'une épistémologie générale . pouvait être autrefois fort utile. où l'on peut constater un choc en retour de l'épistémologie scientifique. Le Traité des Systèmes de Condillac (1749) pose la question d'une manière générale. selon Condillac. dans l'ordre de la connaissance philosophique. « Un système. D'Alembert évoque la question dans le Discours préliminaire de l'Encyclopédie : « L'esprit d'hypothèse et de conjecture. et qui néanmoins se trouve si peu dans ces conjectures frivoles qu'on honore du nom de systèmes (. d'avoir l'esprit de système et de n'en faire jamais . Le Traité des Systèmes se propose de réaliser une .. » Dans le domaine de la science expérimentale. Or. la validité du système dépend de la validité des principes de base.manière à le confirmer. mais ils ne regardent jamais d'une vue arrêtée les autres faces de leurs sentiments. l'esprit de système peut fournir des suggestions utiles . à proprement parler.) Le principal mérite du physicien serait. d'où se forment trois sortes de systèmes . écrit-il. mais la vérité ne peut être atteinte que grâce à la conjonction de l'observation et du calcul : « toute hypothèse dénuée d'un tel secours acquiert rarement ce degré de certitude qu'on doit toujours chercher dans les choses naturelles. ou bien ils s'en défont par quelque distinction frivole (. Puisque le but du système est de réduire la diversité d'un savoir à l'unité de quelques principes. il est même à souhaiter qu'on les réduise à un seul . d'Alembert précise le bon usage de l'hypothèse dans les sciences exactes. et au contraire ils n'aperçoivent pas presque toutes les objections qui leur sont opposées. représenterait l'idéal de la connaissance. en négociant les rapports de la spéculation et de l'expérience..

voilà proprement les seuls principes des sciences » . celle des « vrais systèmes. dans leur langage. Mais il faut convenir que cette science ne se trouve pas dans leurs ouvrages » . évidentes par elles-mêmes. explication fictive car elle ne se soucie pas du contrôle expérimental.. d'une argumentation . (. Si les suppositions ne paraissent pas impossibles. ceux qui mériteraient seuls d'en porter le nom .. « les métaphysiciens se sont en cela distingués.. L'évidence de telle ou telle prétendue vérité ne lui confère nullement un supplément ontologique de validité ... La première catégorie de principes. Il convient de distinguer des systèmes abstraits et des systèmes hypothétiques une troisième espèce.typologie critique de ces différentes productions de la pensée. « Les principes de la seconde espèce sont des suppositions qu'on imagine pour expliquer les choses dont on ne saurait d'ailleurs rendre raison. de telles hypothèses on ne peut rien conclure de certain. se compose de « maximes abstraites et générales » . puisqu'elles doivent constituer le fondement de toutes les déductions ultérieures. dont la valeur explicative demeure illusoire. « le plus à la mode ». » Seulement ces principes ne sont que des abstractions. chacun à l'envi nous a en prodigué. celle qui s'impose la première à l'homme dans son contact quotidien avec la réalité extérieure .) De là est venue l'opinion que l'explication des phénomènes prouve la vérité d'une supposition. la science des premières vérités. Malebranche. » L'imagination prétend expliquer le réel par le vraisemblable . le confort intellectuel qu'elle suscite est dû à la magie du verbe. Descartes. les philosophes ne doutent pas qu'ils n'aient découvert les vrais ressorts de l'hypothèse (. et qu'on ne doit pas tant juger d'un système par ses principes que par la manière dont il rend raison des choses . L'abstraction répète sous une forme condensée ce qu'on savait déjà . telle aurait dû être aussi la voie de la connaissance réfléchie : « Quand on aurait eu des faits en assez grand nombre pour expliquer les phénomènes dont on cherchait la raison. en dépit des prétentions des philosophes : « qui [269] dit métaphysique dit. Leibniz.. L'explication doit suivre la procédure empirique. et si elles fournissent quelque explication des phénomènes connus. il s'agit d'une réaffirmation du même énoncé sous une forme différente et plus prestigieuse. Il s'agit d'une rhétorique au niveau du vraisemblable. etc.) des faits constatés. Ces axiomes ont la faveur des philosophes dont chacun s'efforce d'en définir qui lui appartiennent en propre .. des premiers principes des choses. les .

Condillac refuse à l'univers du discours toute priorité par rapport à l'univers réel. Celui qui se lance dans une telle rhétorique est dupe de ses propres convictions . « Les principes abstraits ne sont proprement qu'un jargon » . s'il veut éviter de s'enliser dans le verbalisme auquel conduisent les principes abstraits. le chimiste indiquent au philosophe la voie à suivre. « il les définit selon son caprice . » Ces notions. mode. éternité. ils veulent au moins éviter les erreurs où la manie des systèmes a entraîné. le répertoire traditionnel lui fournit des termes tels que : « Être. mais sans que les idées aient d'autre signification et d'autre fonction que d'organiser le savoir en provenance de l'univers sensible. Qu'il serait à souhaiter que le reste des philosophes les imitât ! » Le physicien. L'exemple de leurs prédécesseurs leur a servi de leçon . liberté. Aux fictions aberrantes des philosophes s'oppose le savoir élaboré dans la familiarité du réel. nature. effet. c'est de choisir les définitions les plus commodes pour son dessein » Ensuite il raisonne à perte de vue sur des déductions opérées à partir des concepts donnés au départ . la connaissance s'organise au niveau de la réflexion. matériel . s'attachent uniquement à recueillir des phénomènes. substance. ce qui peut entraîner des conséquences désastreuses dans le domaine de la morale et de la politique. et définissent toutes les possibilités de savoir dont dispose l'humanité. parce que les faits se seraient arrangés d'eux-mêmes dans l'ordre où ils s'expliquent successivement les uns et les autres . incapable d'un contact avec le réel en forme d'expérimentation raisonnée. opère au niveau du vocabulaire . jouant avec des jetons. etc. » La connaissance authentique est celle qui classe les données de fait et qui les met en ordre. Le philosophe. Les idées naissent de l'expérience des choses par l'intermédiaire de nos sens . dit Condillac après Locke. d'élucider le vocabulaire. cause. « Aujourd'hui. et la seule précaution qu'il prenne. L'expérience perceptive et l'expérience scientifique se situent dans la même perspective. attribut. et il admire la profondeur des découvertes qu'il croit avoir faites » . la première tâche est d'épurer. semblable en cela. « il conclut que les définitions de mots sont devenues des définitions de choses. à un homme qui. Continuateur de Locke. essence. se figurerait qu'il manipule en effet une immense fortune. quelques physiciens. parce qu'ils ont reconnu qu'il faut embrasser les effets de la nature et en découvrir la dépendance mutuelle avant de poser des principes qui les expliquent.systèmes se seraient achevés en quelque sorte tout seuls. [270] les chimistes surtout. à des niveaux différents. le malheur est qu'il fait aussi des dupes autour de lui.

La science expérimentale fournit les meilleurs exemples de la « langue bien faite ». Le système valable. Les premiers sont des faits. dont l'expérience ne permet pas de douter. dans la mesure où « tout consiste. selon Condillac. en s'effaçant devant eux. d'Alembert se réfère expressément à lui pour répudier l'esprit de système dans le Discours préliminaire de l’Encyclopédie. Encore faut-il que le contrôle soit possible. en physique. selon le mot d'ordre de l'épistémologie [271] positiviste au XIXe siècle. développée par d'Alembert . La connaissance se contente de dégager la suite naturelle des phénomènes . La physique ne peut élever des systèmes que dans des cas particuliers. il faut « laisser parler les faits ». s'apparente sans doute à la théorie des éléments des sciences. avant Galilée. ils ne font que développer les présupposés dont ils étaient animés dès le départ. il ne saurait avoir les mêmes lumières que le physicien qui ne raisonne que sur ce qu'il voit.. Dans la mesure où Condillac souligne la nécessité du contrôle expérimental dans l'édification des théories scientifiques. Condillac s'en prend aux métaphysiciens démontrant à leur gré des thèses contradictoires : Descartes. conclut Condillac. en l'absence d'un champ épistémologique constitué excluant ce genre de spéculation. son point de vue paraît parfaitement justifié. les « systèmes abstraits » s'imposaient. la politique doit avoir des vues générales.. En physique même. » La notion de système peut avoir une consistance différente selon la spécificité des domaines épistémologiques. mais à des probabilités. Condillac s'intéresse aussi au rôle des « systèmes » en politique : « il y a une grande différence entre les principes de physique et ceux de politique.de base de la pensée. Le domaine politique obéit non à des déterminismes physiques. et Condillac y reconnaît la légitimité d'une méthode des essais et des erreurs. Souvent la multitude des circonstances et la nécessité de se déterminer promptement contraignent l'homme d'État de se régler sur ce qui n'est que probable. « L'art de raisonner. où l'on . Obligé de prévoir ou de préparer l'avenir. Les systèmes métaphysiques ne sont que des organisations irréelles de matériaux irréels. les autres n'ont pas toujours cet avantage. Spinoza et Leibniz sont successivement mis en question . se réduit à une langue bien faite Le Traité des Systèmes est un des manifestes du siècle . et embrasser toutes les parties du gouvernement. à expliquer des faits par des faits » . Malebranche.

. l'affirmation d'une philosophie positive. Mais les hommes perçoivent depuis les origines de l'humanité. Mais le « système » a sa place également dans le domaine de la science. sans fondement dans la réalité des choses. Seul le progrès ultérieur de la recherche permettra d'établir la doctrine chimique sur le terrain de la science positive. Mais l'œuvre de Lavoisier conserve quelque chose de la doctrine du « phlogistique ». apparenté au groupe des Idéologues qui développent l'épistémologie de Condillac. D'ailleurs toutes les personnes instruites connaissent les progrès que la chimie fait tous les jours . D'autre part. qui se contente de repérer dans des lois . opérant sur des abstractions conceptuelles.procède par correction et approximation. au sens péjoratif du terme. La physique et la médecine sont susceptibles d'une plus grande rigueur : « Ces sciences sont proprement des parties de la physique : ainsi la méthode y doit être la même. car le devenir de la connaissance ne connaît pas de mutation radicale . n'a exercé qu'avec beaucoup de retard son droit de reprise sur l'intelligibilité du réel. l'œuvre d'un Lavoisier. Il a fallu qu'intervienne une initiative de la raison humaine qui. comme un moment d'inertie. où Lavoisier a marqué sa place d'une manière définitive. initiateur de la chimie positive. il correspond à la condamnation de la métaphysique déductive. La connaissance scientifique se situe dans le prolongement de l'expérience perceptive. certaines pensées acquises des siècles passés. qui peut être caractérisée comme un « système ». en créant le code symbolique moderne. les novateurs conservent dans leur œuvre.. avec quelques dizaines d'années d'avance. Lavoisier inaugure la chimie moderne et lui donne une langue sans être parvenu à éliminer de sa pensée [272] toutes les doctrines antérieures. Ce qui n'enlève rien au génie de Lavoisier. sera précisément de doter cette discipline d'une « langue bien faite » . Dans l'ordre philosophique. Ce qui équivaut à. l'école de la recherche scientifique. l'idéal positiviste. fondé sur une interprétation incorrecte des phénomènes . et la révolution galiléenne a attendu pour s'affirmer un certain nombre de millénaires. Le procès fait au système par les penseurs du XVIIIe siècle revêt un double sens. qui doit fournir des schémas explicatifs rassemblant la masse des phénomènes. même si l'on admet qu'elle a élaboré ses normes à partir des données sensibles. » La référence à la chimie semble prophétiser. à. où il renvoie à la pensée organisatrice. Le but de Lavoisier.

ensuite. il appartenait à un champ sémantique donné. ni infirmée. vraie ou fausse. n'est pas une position si aisée qu'il peut le sembler.. L'histoire fameuse. Le mot existait auparavant .. une hypothèse ne puisse être ni vérifiée. considéré comme constituant le seul savoir accessible à la recherche intellectuelle ? (. Le choix d'un mot qui fait image implique le risque de mobiliser dans les esprits des résonances incompatibles avec la stricte neutralité positiviste.) À l'arrière-plan de ses démonstrations mathématiques et de ses expériences. » L'œuvre écrite et publiée n'exclut pas un contexte spéculatif non seulement dans la maturation de la théorie. Sans doute Newton ne triche-t-il pas lorsqu'il déclare qu'il ne feint pas d'hypothèse. dans l'état du savoir à un moment donné. de la pomme. et avant les années 1680. « nous entendons par système une supposition . « Était-il satisfait avec cet appareil abstrait de lois et de relations.les enchaînements des phénomènes. sans quoi n'importe qui aurait pu avoir aussi bien que Newton. Newton ne se contente pas d'enregistrer les phénomènes. issue de Gassendi et de Charleton . Seulement le chemin peut être long de l'hypothèse à la vérification . quand cette supposition est prouvée. Dans toutes ses recherches. Selon le propos déjà cité de Voltaire. l'idée de la gravitation. ce n'est plus un système. essences et principes. mais une faculté de divination. L'hypothèse naît de la pensée et dans la pensée . elle n'est pas imposée par l'expérience. La question serait de savoir ce qu'il en pensait pour son compte. ne met pas en cause le sens [273] de la vue. mais même dans ses prolongements une fois qu'elle est constituée. nous discernons le modèle conceptuel fondamental des penseurs du XVIIe siècle : les réalités naturelles sous-jacentes sont des particules en mouvement. mais le propos signifie que son exposé n'a pas besoin de ce genre de recours. La synthèse newtonienne ne doit pas être un « système » au mauvais sens du terme. et n'a pas été choisi au hasard. par exemple lorsque Newton . il se peut aussi que. il était guidé par une philosophie atomistique de la nature. Il faut encore que le savant conçoive son hypothèse avant de la soumettre au contrôle de l'expérience. c'est une vérité » . elle lui a rendu des services inappréciables comme soutien psychologique et aide heuristique. le positivisme de Newton n'est peut-être pas aussi strict que lui-même l'affirme lorsqu'il prétend que l'attraction n'est pour lui qu'une expression verbale dépourvue de toute signification. Enfin. en excluant toute spéculation sur les causes. Nous pouvons être assurés qu'il y croyait bien qu'il fût incapable de la démontrer .

Nous ne sommes pas naturellement faits pour l'infaillibilité. « La plupart des erreurs des philosophes viennent de ce qu'ils n'ont pas distingué soigneusement ce que l'on imagine de ce que l'on conçoit. » Le commun des mortels identifie le génie avec « l'art d'inventer » . construit. Les philosophes qu'on honore de ce titre savent inventer . ne s'applique donc pas exactement à l'auteur des Principia. l'intelligence est donc très imparfaite » . ils le sont peu à. pour les réfléchir. évoque le rôle abusif de l'imagination dans la formation des systèmes abstraits. pour lui.déclare. Elle risque de convenir encore moins dans des disciplines moins exactes que la physique mathématique. quand ils traitent des matières qu'ils rendent neuves par les découvertes . souffrent de déficience : « s'ils sont propres à dévoiler quelquefois les erreurs des autres. dans l'Optique : « Les petites particules des corps n'ont-elles pas certains pouvoirs. Condillac n'insiste pas sur les inconvénients du défaut d'imagination . échappant au contrôle expérimental. en dépit de leur caractère illusoire. qui ne goûtent pas la poésie. parce que chacun s'en sert selon sa façon de penser et l'étendue de son esprit . mais si ambitieux. dans le vide. non seulement sur les rayons de lumière. des édifices sans fondements. les esprits froids et lents. rien ne varie plus que les applications qu'on fait de ce mot. mais aussi les uns sur les autres pour produire une grande partie des phénomènes de la nature ? » Il arrive à Newton d'esquisser un rapprochement entre la force d'attraction et l'électricité. ce qui constitue une hypothèse de structure. vertus ou forces qui leur permettent d'agir à distance. Même chez Newton l'affirmation de la vérité se nimbe d'un halo de conjecture. « Quoiqu'on entende communément par génie le plus haut point [274] de perfection où l'esprit humain puisse s'élever. encore faut-il que l'invention trouve son contrepoids dans l'esprit critique. Le Traité des Systèmes. les réfracter et les infléchir. il ne faut pas s'attendre à trouver de vrais génies. pathologie de l'intelligence. » Devant ce genre de fabulation. que leurs auteurs passent pour des génies. découvrir la vérité. il convient de se méfier : « A suivre exactement cette notion. La formule de Condillac : « tout consiste en physique à expliquer des faits par des faits » . La fonction imaginative n'est pas absolument condamnée . Par l'excès ou par le défaut d'imagination. encore moins à la présenter avec grâce. les systèmes sont engendrés par les débordements de cette faculté qui. on ne peut même leur refuser les avantages du génie. et de ce qu'au contraire ils ont cru concevoir des choses qui n'étaient que dans leur imagination .

ce sont des visionnaires .. sera l'objet d'accusations de ce chef. lorsque le docteur Quesnay sera devenu le chef de la « secte » des Physiocrates. Buffon préconise le strict esprit .) Des explications arbitraires et ingénieuses. après avoir réprouvé l'esprit de système. avec l'espoir de compenser à force de « génie » l'insuffisance des connaissances.. des hommes à talent tout au plus. Dans sa préface de 1735 à la traduction d'un ouvrage anglais.. François Quesnay.. S'ils s'égarent. ce sont des esprits faux .. on s'approprie tout ce que l'on traite mieux que les autres. de l'enthousiasme. De telles spéculations ne peuvent pas former la théorie de l'art de guérir (. ce ne sont que des esprits au-delà du médiocre.) C'est de telles spéculations que sont sortis ces systèmes qui se sont détruits mutuellement et qui ont amusé successivement les esprits (.) C'est dans cette espèce de délire. où l'imagination trouve des réponses à toutes les difficultés. La pensée de l'âge des Lumières tient en état de suspicion légitime tout ce qui procède des puissances irrationnelles. les enchaînent les unes aux autres. Preuve que la question n'est pas si simple... que des philosophes ont élevé avec complaisance toute la machine de l'univers . s'ils vont d'erreurs en erreurs. Avant Condillac. Néanmoins. cette dernière n'étant souvent faite que de spéculations à vide : « j'appelle de simples spéculations ces fictions de l'imagination. et que défendra à son tour Condillac.qu'ils y font ou par la manière dont ils les présentent . en font des systèmes. l'alcali. avait affirmé avec force le rationalisme critique dans une série de discours-programmes. ces idées qui ne sont point tirées du fond des choses. à partir de 1735. Un autre cas d'ambiguïté est celui de Buffon. [275] la fermentation. qui. que des praticiens célèbres et ignorants ont reconnu pour principes de toutes les maladies l'acide. » Les excès que dénonce Quesnay justifient la neutralité spéculative dont il fait profession. et sur des fondements que l'imagination seule a jetés. le futur fondateur du mouvement physiocratique. ses adversaires lui feront grief d'avoir cédé à son tour aux tentations de l'esprit de système.. ces conséquences qu'on en déduit si légèrement et avec tant d'assurance. ont été adoptées comme des explications dictées par la nature même (. » Le système serait donc dû à une hypertrophie de l'imagination. Le chirurgien Quesnay s'efforce de délimiter les droits réciproques de l'expérience et de la théorie. l'épaississement du sang et de la lymphe . Mais s'ils ne nous conduisent guère au- delà des idées déjà connues. en un temps où il se consacrait à la médecine.. ces principes fondés sur des possibilités et sur des vraisemblances..

Par delà la querelle personnelle. d'Alembert. D'Alembert. de toute récurrence spéculative. du moins jusqu'à ce que nous soyons instruits .expérimental : « en fait de physique. plus propre à flatter l'imagination qu'à éclairer la raison. doivent être la peinture de son âme » . Un de nos meilleurs philosophes semble lui avoir porté les derniers coups » . manifeste sa défiance envers l'auteur de l’Histoire naturelle coupable d'avoir donné le pas à l'imagination sur la raison expérimentale. Le philosophe en question est Condillac . [276] Le positivisme est un physicalisme. où d'ailleurs. le même Buffon encourt les reproches des ennemis du système.. même chez Newton.. caractérise en ces termes l'auteur de l’Histoire naturelle. de tout esprit de système. Hors de son lieu d'origine. s'il est possible. La nature. nous trouverons assurément à placer un jour ces matériaux » . Le naturaliste devait donc être amené à revendiquer pour l'histoire naturelle un schéma épistémologique spécifique. il n'est pas certain qu'elle puisse se passer. en se référant à l'auteur du Traité des Systèmes. L'accusation se lit entre les lignes. et qui. il est encore plus improbable que la stricte intelligibilité physico-mathématique puisse régir la connaissance.) Les vrais physiciens ne peuvent s'empêcher de regarder les anciens systèmes comme d'anciennes rêveries. Buffon est une sorte de poète. » Mais ce goût fâcheux « est aujourd'hui presque absolument banni des bons ouvrages. dans les écrits du sage. Il faut s'en tenir aux indications précises. Or une quinzaine d'années plus tard. en particulier dans le Discours préliminaire de l’Encyclopédie. car d'Alembert fait suivre cet apparent éloge d'un développement sur « le goût des systèmes. qui « a suivi une route toute différente » : « Rival de Platon et de Lucrèce. qui sont si propres aux matières philosophiques. l'on doit rechercher autant les expériences que l'on doit craindre les systèmes (. cette noblesse et cette élévation de style. L'épistémologie newtonienne pouvait prétendre s'appliquer au domaine de la physique mathématique et expérimentale. comme nous l'avons vu. dont la réputation croît de jour en jour. comme on dit aujourd'hui. aux yeux de l'observateur. « amassons donc toujours des expériences et éloignons-nous. et sont réduits à lire la plupart des nouveaux comme on lit les romans ». se pose ici une question fondamentale. à la réalité des faits . et le compliment se convertit en accusation. il a répandu dans son ouvrage. forme un tout. après un éloge de l'esprit critique de Fontenelle. même si cette unité échappe à toute .

sûr de sa gloire. Contre le lieu commun de la réprobation du système. Ayant proposé une théorie sur l'origine des mines métalliques. entreprend une contre-attaque. « Bannir entièrement de la physique l'art de conjecture. Buffon. le naturaliste met en œuvre des dons de perception formelle pour distribuer la masse des productions en un inventaire intelligible de l'espace mental. et c'est au savant d'établir de l'unité dans la diversité indéfinie des phénomènes. l'on s'aperçoit bientôt que toutes ses parties sont étroitement liées par divers rapports. c'est-à-dire un système » . si nous n'en tirions pas la moindre conséquence ? Nous amasserions sans cesse des matériaux pour ne bâtir jamais. il ne faut ni comparaisons ni systèmes. Je n'ignore point qu'on ne doit pas se presser de bâtir des systèmes (. qu'il est très permis en bonne logique de les tirer et de les regarder comme des principes à la lumière desquels on peut tenter de faire quelques pas en avant . Cependant. il ajoute que ses vues se heurteront sans doute à « l'objection triviale. par la vertu d'une intuition qui n'est pas sans rapport avec la divination poétique. poursuit Buffon. estime Bonnet. Les normes du calcul ne suffisent plus .. si souvent répétée contre les hypothèses ».démonstration. qui doit occuper le physicien . de ces rapports. et à quoi nous serviraient les observations. Avant Goethe. il est aisé de sentir que nous ne connaissons rien que par comparaison et que nous ne pouvons juger des choses et de leurs [277] rapports qu'après avoir fait une ordonnance de ces mêmes rapports. Le naturaliste doit avoir pour thème régulateur l'idée qu'il se fait de la Nature en son unité : « Celui qui l'embrasse par des . Elle nous oblige à présupposer une économie interne que la tâche principale de la pensée est de reconstituer. C'est la recherche de ces liaisons. ce serait nous réduire aux pures observations .) Mais je n'ignore point aussi qu'il est des faits dont les conséquences sont si palpables. » La réalité du monde ne s'offre pas à nous comme une mosaïque de faits juxtaposés. « Pour peu qu'on étudie la Nature. Goethe appellera morphologie la discipline qui a pour but de percevoir et de classer les formes naturelles. si immédiates. » L'ensemble des réalités naturelles doit être rangé selon un ordre hiérarchique. écrit Charles Bonnet. Buffon défend les droits d'une intelligence qui ne se laisse pas réduire aux seules conditions restrictives de l'analyse mathématique. Tout demeurerait isolé dans notre esprit.. Nous confondrions sans cesse le moyen avec la fin. fondée sur les caractères propres à la connaissance en matière d'histoire naturelle. tandis que tout est lié dans l'univers. selon laquelle « en bonne physique.

Le but du philosophe naturaliste doit donc être de s'élever assez haut pour pouvoir. Tout se passe comme si l'on devait admettre une double polarité épistémologique. réuni. mais peut-être même d'entendre la vraie signification de ce mot qui les épouvante ou les humilie. et c'est le génie seul qui peut faire cette ordonnance. parce qu'ils sont non seulement incapables d'en faire.. d'une vue synthétique des choses. puisse représenter à l'esprit un grand tableau de spéculations suivies ou du moins un vaste spectacle dont toutes les scènes se lient et se tiennent par des idées conséquentes et des faits assortis » . » Contre d'Alembert et Condillac. d'un seul effet général pris comme cause.. même si l'acte divinatoire du génie transgresse les limites de la certitude positive. Le positivisme physicaliste n'est applicable que dans [278] le domaine d'un .) Le génie seul peut former un ordre systématique des choses et des faits. beaucoup d'étude. sans laquelle nous ne connaîtrons jamais la nature qu'au détail. toutes fondées sur des lois invariables. Buffon souligne que dans son domaine l'intelligence critique. il faut l'avoir examinée. Les notions de système et de génie se trouvent relevées de l'indignité dont elles étaient marquées. un peu de liberté de pensée sont trois attributs sans lesquels on ne pourra plus que défigurer la nature au lieu de la représenter . étudiée et comparée dans toutes les parties de son immense étendue . Newtonien de stricte observance dans sa jeunesse. de la dépendance des causes et des effets . doit être fécondée par une imagination. Buffon maintient la nécessité d'une saisie intuitive du réel. assez de génie.vues plus générales reconnaît la simplicité de son plan et ne peut qu'admirer l'ordre constant et fixe de ses combinaisons et l'uniformité de ses moyens d'exécution : grandes opérations qui. d'ailleurs indispensable. Cependant tout système n'est qu'une combinaison raisonnée. de sorte que le tout rassemblé. Buffon n'hésite pas à dénoncer « les ouvrages de ces écrivains qui n'ont d'autre mérite que de crier contre les systèmes. déduire tous les effets particuliers. c'est le naturaliste Goethe qui sera sur ce point le légitime héritier de l'auteur de l’Histoire naturelle. de leurs combinaisons respectives. une ordonnance des choses ou des idées qui les représente. c'est-à- dire un système en tout genre (. Mais pour voir la nature sous ce grand aspect. capable de saisir la multiplicité des formes et l'enchaînement de leurs rapports . Défenseur du système et du génie. ne peuvent varier elles-mêmes ni se contrarier dans les effets. l'auteur de l'Histoire naturelle défend les droits de la science à la synthèse.

qui impose à l'esprit humain la tâche d'un ordonnancement intelligible. Sans doute s'agit-il. paru pour la première fois en 1735. l'esprit humain doit s'aventurer dans l'incertain. et c'est précisément au XVIIIe siècle que la taxonomie devient adulte. la « grande chaîne de l'Être » fut une formule sacrée du XVIIIe siècle . La plupart des penseurs du XVIIIe siècle réprouvent les systèmes. du plus simple au plus complexe. est une des tâches majeures de la connaissance en histoire naturelle. l'homme figurant l'aboutissement en valeur de la série naturelle selon le schéma théologique de la création. Plutôt que de laisser ces régions à l'état de terrain vague. à l'exclusion de toute essence transcendante. Le globus intellectualis ne se laisse pas partager entre les zones du connu et de l'inconnu. La notion de nature présente une ambiguïté significative : le concept mécaniste d'un ensemble de phénomènes régis par un déterminisme rigoureux s'oppose au thème de la nature vivante. L'histoire naturelle présente la classification à la manière d'un étalement dans l'espace . La systématique se déploie au niveau d'une phénoménologie des productions de la nature. écrit Lovejoy.savoir où l'entendement opère selon des normes rigoureuses et sur des données précises. où prévaut une intelligibilité biologique. Le thème de la chaîne des êtres ordonne les espèces selon les degrés d'une hiérarchie. où se réalise le progrès réel de la connaissance. La systématique. cette nature telle que l'envisage l'histoire naturelle implique l'immense diversité des espèces. c'est-à- dire la description exacte et la classification des espèces. d'une discipline descriptive. elle jouait un rôle quelque peu analogue à celui du mot providentiel « évolution » dans la . qui s'abstient en principe de toute hypothèse métaphysique. dans l'œuvre de Linné. Mais il ne s'agit là que d'une restriction mentale. ce déploiement spatial est tributaire d'une genèse dans le temps. « Presque autant que le mot Nature. mais l'un des chefs-d'œuvre de la culture européenne à l'âge des Lumières est le Systema naturae de Linné. de tout présupposé ontologique. exclusives l'une de l'autre. Or une large part de l'espace mental ne répond pas aux conditions de possibilité d'une axiomatique de ce type. fortement marquée de finalité . et souvent réédité dans les principales langues de l'Europe. Entre ces deux domaines se situe l'immense région du possible et du probable épistémologiques.

le physicalisme. mais aussi les progrès de la classification. sont d'accord sur cette thèse fondamentale. les doctrines de la philosophie scolastique ou de la métaphysique classique.) Tout l'intervalle de la Nature entre une plante et un homme est rempli par diverses espèces de créatures. il faut régler sa pensée sur les données de l'expérience. des êtres amphibies qui relient le domaine terrestre au domaine aquatique . « Si nous considérons le pouvoir infini et la sagesse du Créateur. Kant. avant que soit formée une créature disposant de tous les sens au complet (. Diderot. que les espèces [279] différentes de Créatures s'élèvent au-dessus de nous. présupposé commun de la plupart des théoriciens et penseurs dans le domaine de l'histoire naturelle. Pope et Bolingbroke. les strictes données de fait qu'il permet d'organiser . est une position intenable. « la vie s'avance à travers une prodigieuse variété d'espèces.. qui a rendu possible non seulement la spéculation. on ne peut le séparer de ses implications métaphysiques concernant l'essence de la Création. Ainsi se trouvent soulignées les limites de la condamnation des systèmes . jusqu'à sa perfection infinie. et des oiseaux à sang froid qui vivent dans l'eau . entre autres. » De même. au projet grandiose et à l'infinie bonté de l'Architecte. pour être comprises et regroupées. dans la mesure où il dépasse. nous avons des raisons de penser qu'il convient à la magnifique harmonie de l'univers. il y a des animaux que leur intelligence rend très proches de l'homme.. Herder et Schiller. selon Addison. Le thème de la chaîne des êtres a le caractère d'un système. sous l'accusation de « système ». La plupart des penseurs s'accorderaient pour rejeter. Ainsi se trouve défini un « système de la nature » d'essence métaphysique.. en son affirmation. Charles Bonnet. Mais ces données. Haller. de même que nous les voyons descendre graduellement au-dessous de nous . » Locke souligne la probabilité de cette doctrine : il n'y a pas de séparation radicale entre les espèces . par degrés insensibles. Buffon. si opposés qu'ils puissent être entre eux..dernière partie du XIXe siècle . exigent des initiatives intellectuelles dont le . qui s'en tient aux données fournies par la méthode expérimentale en sa rigueur. s'élevant l'une au-dessus de l'autre d'une montée si douce et si aisée que les petites transitions et déviations d'une espèce à l'autre sont à peu près insensibles » . il y a des poissons qui volent. L'ontologie des idées innées est abandonnée .) Ce progrès dans la Nature est si graduel que le degré supérieur d'une espèce inférieure approche tout près du degré le plus imparfait de l'espèce supérieure (.

les théoriciens doivent se contenter d'hypothèses qui demeurent des hypothèses. de la condition humaine. chaîne des êtres. elle veut être. La métaphysique du XVIIIe siècle. Il est vrai que l'interprétation s'efforce d'organiser le devenir concrètement perçu au niveau de la réalité empirique. par la pensée. progrès. optimisme jouent le rôle d'hypothèses destinées à systématiser la diversité du réel. se borne à déchiffrer les révélations de l'ordre naturel ou de la réalité humaine. L'œuvre de Newton semble proposer un déchiffrement correct d'un vaste ensemble de faits expérimentaux . [280] les grands ouvrages de Ferguson et de Monboddo s'efforcent de donner un sens unitaire au devenir de l'humanité. métaphysique sans absolu.caractère varie avec le domaine considéré. . Nature et culture figurent les foyers d'une compréhension qui transgresse les limites du positivisme physico-mathématique. mais aussi bien le Système de la Nature de d'Holbach et les œuvres d'Helvétius. Les grandes œuvres. se présentent comme de vastes hypothèses cosmologiques. civilisation. Mais l'essai pour mettre en lumière la rationalité immanente de l'ordre naturel se fonde sur des hypothèses qui prétendent révéler les lignes de force du devenir : « évolution ». le Systema Naturae de Linné. les Ideen de Herder. l’Histoire naturelle de Buffon comme les synthèses de Bonnet. Et pareillement l’Essai sur les Mœurs de Voltaire. en dehors de cette réussite où l'hypothèse est devenue vérité. Elle a changé de style sans renoncer à assumer sa fonction fondamentale. Elle est toujours. la Critique du Jugement de Kant. la prise en charge.

(. l'auteur des Critiques conçoit l'idée d'une péripétie analogue. le même Herder avait dit aussi : « Nous vivons dans un monde que nous avons nous-mêmes créé » .. comme l'a dit Hegel. quelques années auparavant. quelle que soit la modification du schéma. Il pose la question de savoir « si nous ne serons pas plus heureux dans les problèmes de la métaphysique en supposant que les objets doivent se régler sur notre connaissance » .) chercha s'il n'aurait pas plus de succès en faisant tourner l'observateur lui-même autour des astres immobiles ». Devant la déchéance irrémédiable de l'ontologie traditionnelle. Dans la perspective galiléenne. Deux formules de Herder résument le renouvellement des significations et des valeurs. en admettant que toute l'armée des étoiles évoluait autour du spectateur. assume résolument sa responsabilité dans l'organisation du globus intellectualis. Un siècle après . elle demeure le centre du monde métaphysique. Le texte kantien résume néanmoins la grande péripétie de la pensée moderne : la pensée humaine. Copernic « voyant qu'il ne pouvait pas réussir à expliquer ces mouvements du ciel. Kant fait de Copernic le héros éponyme d'une mutation dont l'honneur doit revenir à Galilée. rejetant la prédestination astrale. elle tourne autour du soleil. Mais.. si la terre a cessé d'être le centre du monde physique. Mais. L'ordre copernicien du monde. qui deviendra chez Galilée un simple appareillage de normes physico-mathématiques. sauvegarde la consistance ontologique traditionnelle. DE LA THÉODICÉE À L’ANTHROPODICÉE Retour à la table des matières La préface de la seconde édition de la Critique de la raison pure (1787) présente le thème de la révolution copernicienne en tant que renversement de la perspective épistémologique. La phrase inaugurale des Idées sur la philosophie de l’histoire de l'humanité (1784) constate que « la terre est un astre parmi les astres ». d'un décentrement et d'un recentrement dans l'ordre de la connaissance. La terre tourne sur elle-même . les penseurs du XVIIIe siècle découvrent [281] la réciprocité de la cosmologie et de l'anthropologie. VI.

. elle propose elle aussi les consolations de l'éternité à l'homme en proie au malheur des temps. la théologie fournissait le prototype d'une certitude faisant autorité. les commandements divins devaient se trouver mis en question dès que l'on touchait à l'ordre du ciel. Le modèle théologique écrasait le domaine humain sous l'emprise d'une transcendance. L'astrobiologie avait partie liée avec une théologie . la Rédemption.. Déjà Galilée jugeait ses juges . maître et possesseur d'une liberté neuve. Les éléments déterminants de la condition humaine se dérobent dans des lointains eschatologiques. en laquelle le premier et le dernier mot de toute vérité se trouvaient formulés par avance.les découvertes décisives qui ont desserré la contrainte que la transcendance des cieux exerçait sur la terre des hommes. en deçà ou au-delà de l'existence concrète : la Création. Or la science sacrée ne peut perdre une partie de son empire sans se trouver exposée à une exigence de vérification de ses pouvoirs en ce qui concerne le reste. le Jugement dernier. Le changement de l'épistémologie choisie comme référence impose un remembrement de l'espace mental. à ses risques et périls. L'affaire Galilée et ses suites refoulent les théologiens hors du domaine de la connaissance scientifique. elle est désormais centrée sur l'homme. Le schéma de l'histoire du salut se situe sur le grand axe d'une prédestination où les événements réels de l'existence en ce monde ne revêtent qu'une signification symbolique. La vérité n'a plus son foyer en Dieu. la pensée opère selon des normes rigoureuses sur un matériel de faits bien déterminés. la Chute. Jusque-là en effet. La métaphysique classique ne fait guère qu'imiter de manière plus abstraite les procédures de la spiritualité religieuse . sous un régime de libre entreprise. Descartes et Spinoza. très vite les accusateurs sont réduits à une défensive sans espoir. doit reprendre à son compte cette faculté créatrice. revu et corrigé par l'inspiration judéo-chrétienne. le procès d'impiété fait à Galilée se trouvant par là justifié. il apparaît que l'homme. Cette intelligibilité de transparence souligne par contraste les obscurités et les incertitudes des procédures théologiennes. Malebranche et Berkeley reprennent les thèmes d'un platonisme éternel. ou sa norme dans l'ordre du Cosmos . . D'autant que la connaissance positive propose un modèle épistémologique beaucoup plus convaincant que le modèle traditionnel. jusque-là principal attribut de la divinité. qui en est ensemble l'auteur et l'acteur. L'autorité de la science exclut la méthode d'autorité .

parfois même souffrante. L'au-delà et l'en deçà reculent. Le XVIIIe siècle est le siècle où la théodicée traditionnelle fait place à une anthropodicée. Le destin des individus comme celui des sociétés se joue selon l'ordre du devenir. Le procès de la métaphysique a cette signification de rejet de la conception d'une vérité comme une revue des deux mondes. mais celle de l'existence de l'homme. rejetant les garanties imaginaires d'une vérité divine qui se prononcerait quelque part. il n'est qu'un outil intellectuel pour la conquête des horizons qui s'offrent à l'entreprise humaine. grâce à quoi elle se prouve à elle-même sa propre valeur. sans besoin d'aucune certification étrangère. qui est son véritable contenu . Car la question fondamentale n'est plus désormais celle de l'existence de Dieu. passé dans les mœurs de la philosophie traditionnelle. La vérité ne sera pas reçue de la tradition comme un dépôt. elle ne sera plus réservée à la satisfaction solitaire de son propriétaire. l'histoire. non vers quelque plénitude inhumaine. où il est possible de la découvrir par une recherche attentive. Car c'est l'homme qui joue le rôle [282] du maître d'œuvre. elle se sait en chemin. la pensée du XVIIIe siècle affirme que la vérité habite dans le monde réel. Théologiens et métaphysiciens présupposaient que l'homme vit à. L'ontologie séparait la vérité de la réalité . Le premier mot. leur réalité se fait symbolique plutôt que matérielle. ils font de l'homme et de sa condition le foyer de leur réflexion. la politique s'imposent à la réflexion des philosophes comme des . La théologie elle-même se comprend comme un mode d'établissement de l'homme dans l'univers . Le paradigme de la philosophie expérimentale ne se présente nullement comme une formule magique . mais capable de faire ses preuves par la conquête des vérités qu'elle a établies. c'est-à-dire sa propre existence. l'envers d'une vérité à laquelle il tend. Ce renouvellement des valeurs implique un remembrement de l'espace mental qui s'impose à l'ensemble des intéressés . mais qu'il ne peut atteindre que grâce à une ascèse négatrice de ce monde d'ici-bas. A l'affirmation désespérée d'une raison triomphante et inaccessible se substitue la confiance résolue en une raison militante. selon la perspective du platonisme. n'est pas le dernier. La pensée s'ouvre au monde. mais sur la voie d'un surplus de savoir. l'économie. La pensée du XVIIIe siècle lève l'hypothèque de l'absolu transcendant. ici. chrétiens ou athées. dans les lointains eschatologiques de la connaissance. mais un point de départ pour la recherche d'une vérité à hauteur d'homme.

La Préface du Discours sur l'Origine. en lequel se conjuguent les influences de Shaftesbury et de Bolingbroke. en sorte que les problèmes de l'anthropologie ont une complexité intrinsèque plus grande que ceux de la botanique. et encore ne la considérons-nous que dans ce qu'elle a fait et dans les différentes révolutions qu'elle a éprouvées. On lit. de l’Inégalité de Rousseau s'ouvre par cette phrase significative : « La plus utile et la moins avancée de toutes les sciences humaines me paraît être celle de l'homme . ou dans ce qu'elle doit être . mais encore « les corriger ou du moins les retarder » . » L'historien n'est pas un naturaliste. nous pourrons non seulement « lire dans l'avenir nos destinées ». grâce à elle. Une liaison s'établit entre le souci épistémologique et la .. Mais l'anthropologie est autre chose qu'une science parmi les sciences. Buffon consacre à l'étude de l'espèce humaine une importante section de son Histoire naturelle . Objet de connaissance. mais il lui faudrait être aussi un spécialiste de la métaphysique et de la morale. » Avant lui. l'homme semble être un obstacle à la connaissance. et nullement dans ce qu'elle est. Blumenbach crée un nouveau champ épistémologique pour le dénombrement de la réalité humaine. « C'est en un sens à force d'étudier l'homme. un membre d'une société savante d'Allemagne proteste : « Il me paraît ignominieux pour l'entendement humain que la connaissance de l'homme doive demeurer en retard par rapport à la connaissance des plantes . » La difficulté tient à ce que l'homme est à la fois sujet et objet de la connaissance. » Le XVIIIe siècle verra l'essor de [283] l'anthropologie . dit encore Rousseau. puisque. » L’Essay on Man de Pope (1733-1734). on se mettra en état de lire plus sûrement dans l'avenir et de juger mieux du présent » . que nous nous sommes mis hors d'état de le connaître . Un demi-siècle plus tard.. Le même savant ajoute qu'à étudier l'histoire « on s'accoutumera à peser pour ainsi dire les hommes et les peuples. la connaissance historique du devenir du genre humain fournit un substitut de l'ancienne astrologie. affirme la priorité de l'homme en tant que point d'origine de tous les savoirs et de toutes les valeurs.perspectives où la vérité de l'être humain se trouve en question. l'un des manifestes du siècle. Les études historiques mettent en cause des vérités dont la signification n'est pas seulement historique. Bayle avait observé : « L'homme est le morceau le plus difficile à digérer qui se présente à tous les systèmes . dans un exposé fait par un historien à l'Académie de Munich : « L'espèce humaine est la seule qu'il nous est permis d'étudier. Autrement dit.

Le thème de l'honneur de Dieu (soli Deo gloria). Cette revendication d'une libre entreprise de la conscience anthropologique est un phénomène européen. à la même revendication de principe. de son droit et de ses limites. ne peuvent se laisser déposséder sans combat par les affirmateurs du droit humain. s'efface devant le thème de l'honneur de l'homme et de l'humanité. ici ou là. le trait dominant de la vie intellectuelle à partir du milieu du XVIIIe siècle est « le sens de la libre humanité. comme celle de Beccaria ou de Filangieri. se trouvait l'idée de la chrétienté ou de l'Église . « Elle met l'idée de l'humanité à la place où. Selon Emanuel Hirsch. répandu à travers l'espace mental européen. exprime la conviction de Locke. Les différences et discordances locales tiendront à l'accueil qui sera fait. l'église luthérienne qui représente l'orthodoxie hiérarchique subit fortement l'influence du pouvoir politique . Et le libéralisme de bon ton finit par prévaloir. même chez les penseurs nombreux qui demeurent fidèles à la foi chrétienne. il s'affirme dans le Discourse of free-thinking d'Anthony Collins (1713). lorsque le . qui devient consciente de sa nature. elle réclame tolérance et liberté pour les possibilités de convictions variées qui demeurent dans les limites de la saine raison humaine . Le mythe du premier homme ou de la statue. choisi par Buffon. Dans l'Allemagne protestante. Diderot et Condillac comme point origine de la théorie de la connaissance. et se maintient dans La religion dans les limites de la simple raison. dans les époques antérieures. de Kant (1793) .préoccupation d'agir pour le meilleur sur le devenir social L'aboutissement anthropologique de la révolution cosmologique entraîne un changement de signe de la religion et de la métaphysique : de plus en plus les devoirs religieux envers Dieu se convertissent en devoirs philanthropiques envers les hommes. en vertu de la glorious comprehensiveness britannique. Les tenants du droit divin. celle de Voltaire et des Encyclopédistes. En Angleterre. les buts de la vie et de l'action à partir de sa propre compréhension de soi » . le libéralisme est entré dans les mœurs de l'église anglicane elle-même : la grande polémique déiste du début du siècle se développe aussi bien entre membres de l'église établie qu'entre anglicans et non-anglicans. » Cet état d'esprit. en politique comme en religion. trouve ainsi sa pleine signification : l'homme apparaît comme le support des valeurs fondamentales. de Toland . il inspire l'œuvre de Lessing comme celle de Mendelssohn. [284] et cherche à élucider les énigmes de l'existence. qui s'était imposé au XVIe siècle.

Entre le piétisme et le rationalisme s'établit une entente cordiale favorable à l'une comme à l'autre tendance. à la manière d'une monnaie bien frappée. » On compte sur les Lumières pour améliorer à la fois la religion et la théologie. la chambre forte de l'esprit. En dépit des diversités locales. Dans les pays catholiques. piété marchent la main dans la main sous la conduite de la raison. dans un sens opposé aux problématiques des théologiens. les représentants des transcendances politique et ecclésiastique ne renoncent pas à leur prérogative. la découverte de la vérité. Cet antagonisme n'admet pas d'autre issue. à sa détermination et à sa consolidation » . Les penseurs ne sont plus en quête des vérités éternelles. ils s'exaspèrent et tendent à détruire un adversaire qui ne veut pas les entendre. fondé sur le déploiement de l'esprit critique. Mably. pour se rapprocher du but qui est l'accomplissement de la vie humaine » . la raison n'est plus « un ensemble d'idées innées données avant toute expérience. où la revendication de l'esprit nouveau est forte. d'Holbach. pour chacune des parties en présence. Diderot. reposerait sous bonne garde. Pour eux. auquel revient désormais la fonction d'arbitrer en dernier ressort les affirmations contradictoires. D'autre part. Elle n'est pas le trésor. En France. Raynal sont en lutte ouverte ou clandestine contre les pouvoirs. elles sont « perfectibles ». Le thème fondamental est celui du renoncement à la vérité comme . science. grâce à une meilleure compréhension des origines chrétiennes et des dogmes. église. elle se [285] heurte à une fin de non-recevoir de la part des autorités.souverain est Frédéric II. elle accorde la place qui lui revient à un élément naturaliste et rationnel . il ne sera pas le soutien d'une forme quelconque de cléricalisme. État. que la mort de l'autre. Dans la mesure où le bon sens et l'esprit critique ne jouissent pas d'une liberté de plein exercice. Elle est bien plutôt cette énergie intellectuelle originaire et fondamentale qui mène à. Helvétius. qui aboutit à créer un radicalisme philosophique . « car l'humanité et la chrétienté sont toutes deux capables d'amélioration. « L'atmosphère prédominante en Allemagne est celle d'une Aufklärung chrétienne réfléchie . l'influence du piétisme renouvelle du dedans l'atmosphère des églises. La raison est beaucoup moins une telle possession qu'une forme particulière d'acquisition. Voltaire. Au dogmatisme ontologique de naguère a succédé un dogmatisme intellectualiste. et dans lesquelles se révèle l'essence absolue des choses. un même esprit nouveau règne à travers l'espace culturel d'Occident. dans laquelle la vérité.

où les notions se trouveraient figées dans leur articulation définitive. c'est par la recherche de la vérité que ses forces se développent . de mouvement dans l'espace-temps. où le progrès est possible. c'est son effort sincère pour y atteindre qui fait sa valeur . la paresse. Le domaine de la transcendance s'offrait à la connaissance comme un espace fermé. car ce n'est point par la possession. pièce montée une fois pour toutes. l'espace épistémologique du XVIIIe siècle est un espace ouvert. de progrès. c'est que le système prétend être un point d'arrivée. et s'il me disait : « Choisis ». alors que l'encyclopédie propose en chacun de ses articles un nouveau point de départ à une pensée soucieuse de progresser plus avant. À l'idée de la pensée comme objet succède la conception de la pensée comme œuvre. ou plutôt d'une anthropologie. » Ce texte n'est pas seulement l'exposé d'une épistémologie . à ne tirer que des conséquences naturelles. pourvu que ces synthèses gardent le caractère provisoire d'une Encyclopédie ou d'une Histoire naturelle. il est révélateur d'une psychologie. aux tableaux d'ensemble. pour assigner à chaque . mon père. et je dirais : « Donne. car la vérité pure n'appartient qu'à toi seul . à laquelle aucun homme ne parvient et ne croit parvenir. où les aboutissements se trouvaient d'avance [286] marqués par les vérités éternelles . L'immobilisme contemplatif. Si Dieu tenait enfermée dans sa main droite la vérité tout entière. et grâce à elle que grandit sans cesse sa perfection. Lessing résume cette nouvelle profession de foi : « Ce n'est pas la possession de la vérité. à comparer tout. c'est dans cette recherche que consiste. Ainsi se justifie la répudiation du système. La différence entre le système et l'encyclopédie. à peser scrupuleusement la force de chaque preuve. Mais les penseurs ne répugnent nullement aux grandes entreprises. c'est le repos. l'orgueil. à tout examiner. pour l'affirmation d'une vérité comme enquête et conquête.possession et comme capital. récapitulation et bilan provisoire. toutes les formes de la vision en Dieu selon les traditions de la mystique philosophico-religieuse font place à une volonté d'exercice. avec la condition de me tromper toujours éternellement. et dans sa main gauche l'aspiration toujours en mouvement vers la vérité même. le repos du septième jour. La possession. en attendant les améliorations à venir. rejet de toute présupposition. Cette distinction apparaît clairement dans un texte de Fréret : « Je ne crains point que l'on confonde aujourd'hui l'esprit de système avec cet esprit philosophique qui nous porte à tout discuter. je saisirais humblement sa main gauche.

elle n'est point bornée aux phénomènes de la nature . en essayant de définir l'esprit critique. il la considère plutôt comme une énergie. Kant et Hegel accomplissent les intentions des penseurs du XVIIIe siècle. ou dans l'ordre de la philosophie proprement dite. L'entreprise de l'Encyclopédie. équivaut à une recherche du centre.proposition le véritable degré de certitude et même de probabilité qu'elle doit avoir. qui ne peut être pleinement conçu que dans son exercice et dans ses effets » . c'est « l'esprit personnel en quête de la conscience de soi (ein Sichselbstver-nehmen des persönlichen Geistes) » . si nombreux de Voltaire à Turgot et à Condorcet. écrit Cassirer. Spinoza peuvent espérer . de Robertson à Monboddo. révèle ce qu'est pour l'âge des Lumières l'exercice de la pensée. L'inventaire scientifique de l'objet. la discussion des faits . Descartes. La justesse du raisonnement s'applique à. Dans les sciences naturelles comme dans les sciences morales. Selon la formule de Karl Joël. Le but de l'entreprise de la pensée est de convertir le monde vécu en un univers de la représentation. Les Discours sur l’histoire [287] universelle. la pensée du XVIIIe siècle réduite à l'essentiel. de vérités . elle suit dans leur examen le même procédé que les philosophes emploient dans la recherche des vérités naturelles. La fonction de la raison est d'analyser. » L'historien Fréret. doit aboutir à la manifestation du sujet. ont pour but de promouvoir cette prise de conscience du sujet de l'histoire à travers le déroulement de l'histoire elle-même. en tant que support et garant de l'œuvre menée à bien. cet immense tour du propriétaire de la connaissance. à Herder et à Christoph Meiners. comme un dynamisme. toutes sortes de faits. révélé dans la nature et dans l'histoire. l'esprit humain y gagnera une nouvelle conscience de soi. Le XVIIIe siècle. La raison militante et constituante entreprend ainsi une tâche qui n'est plus à la portée d'un esprit individuel. Opérateur de cette transmutation. de Kant à Lessing. de disjoindre et d'unir. On sait aujourd'hui distinguer l'esprit de système de l'esprit philosophique : la vraie critique n'est autre chose que cet esprit philosophique appliqué à. la marche vers la vérité est une mobilisation de l'entendement qui se cherche lui-même à travers la diversité des résultats qu'il obtient. afin de constituer un univers du discours rationnel sur lequel puissent s'accorder librement les jugements humains. « n'identifie pas la raison avec un ensemble défini de connaissances. de principes.

où les rapports sont ceux du maître et de l'élève. ainsi que l'enseignait Francis Bacon. et ce serait.aller d'un seul élan jusqu'aux limites extrêmes de la vérité . Si nous voulons que les philosophes marchent en avant. La critique de la connaissance est une arme ou un outil pour la transformation du monde au bénéfice de l'humanité. Le vulgaire demande toujours : A quoi cela sert-il ? et il ne faut jamais se trouver dans le cas de lui répondre : A rien . éducation de l'humanité sont des thèmes dominants. il ne s'agit pour eux que de passer en revue une collection de concepts préfabriqués. Édification du monde et édification de soi. il ne prétend pas à la transcendance du génie . puisque le penseur fait œuvre en vue du mieux être de tous. qui associent la théorie à la pratique. ils montreront seulement qu'ils ignorent ce que peuvent la bonne méthode et la . se substitue le thème d'une confrérie. d'une communauté d'esprits de bonne volonté . L'œuvre de pensée se veut collective et elle se poursuit au profit de la communauté . et de les articuler soigneusement. approchons le peuple du point où en sont les philosophes. Diront-ils qu'il est des ouvrages qu'on ne mettra jamais à la portée du commun des esprits ? S'ils le disent. avant de revenir à soi. Le philosophe de l'âge des Lumières s'inscrit dans le cadre d'un groupe. « La véritable manière de philosopher. la nature à l'investigation des instruments . c'est de la lui montrer accompagnée de l'utilité. il fait partie d'un atelier. et qui prend parfois les allures d'une Internationale. » Et le promoteur de l’Encyclopédie insiste sur la nécessité d'une action éducative : « Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire. [288] « Il n'y a qu'un moyen de rendre la philosophie vraiment recommandable aux yeux du vulgaire. dans les rapports d'un Voltaire. ainsi que le souligne la symbolique de la maçonnerie. les sens à la nature .. À l'école philosophique. d'un d'Alembert avec Frédéric II. écrit encore Diderot. ou d'un Diderot avec Catherine II. qu'on jetterait au peuple pour lui apprendre à respecter la philosophie . d'une équipe.. d'une société mi-secrète. » La philosophie des Lumières se veut populaire et elle se veut utilitaire. d'appliquer l'entendement à l'entendement . l'entendement et l'expérience aux sens . les instruments à la recherche et à la perfection des arts. L'idéal de la contemplation désintéressée cède la place à une recherche utilitaire. c'eût été. mi-ouverte. Les penseurs du XVIIIe siècle doivent assumer la tâche de mener à bien le tour du monde matériel et de la réalité humaine. écrit Diderot. son expansion n'est limitée que par les limites mêmes de l'humanité. L'entreprise dépasse les capacités d'un esprit isolé.

ses liturgies intimes. sur toutes les disciplines de la connaissance. Le renoncement à la transcendance rapproche la philosophie des hommes et de l'humanité. la philosophie ne représente plus un secteur particulier de la connaissance. qui se situerait à côté ou au-dessus des propositions de la [289] science naturelle. des sciences juridique et politique. assez riche pour souscrire à Y Encyclopédie. . en seconde lecture. le sujet et l'objet de la philosophie ont changé. elle est le milieu général dans lequel ces disciplines se constituent. qui entraîne un cosmopolitisme des valeurs. l'incessant combat de Voltaire a le même sens. Le dépérissement de la métaphysique. la contrepartie de cette conversion très positive qui substitue à la théodicée traditionnelle une anthropodicée. qu'un mouvement soit engagé. dans la mesure où elle s'attribue un droit de regard. Mais elle n'a tout perdu que pour tout regagner. Les vues de Diderot se retrouvent. afin de hâter l'accomplissement des temps. etc. il a conscience d'œuvrer dans le temps. veulent être des Popularphilosophen. écrit Cassirer. se développent et se fondent. dans les Rapports de Condorcet sur l’instruction publique (1792) . Elle ne se distingue plus de la science de la nature. la seule atmosphère au sein de laquelle elles peuvent s'affirmer et faire œuvre . Le nouvel humanisme est un œcuménisme de la raison. du droit ou de la politique. la mort de l'ontologie doivent être compris comme la face négative. pasteurs. mais elle leur fournit à toutes l'inspiration et la vie. rédacteurs de magazines. » . l'homme apparaît comme le foyer de toutes les valeurs. Bien entendu. L'essentiel est qu'une orientation nouvelle soit affirmée. Le penseur poursuit une réflexion de l'humanité sur elle-même. son matériel de concepts et ses exercices rituels. Et les auteurs de l’Aufklärung allemande.longue habitude . de l'histoire. professeurs. cette démocratisation de la pensée se limite à la classe bourgeoise. de concert avec tous ses confrères. quarante ans plus tard. c'est-à-dire l'établissement d'une civilisation conforme au nouvel idéal de liberté et de progrès. diffuseurs d'une philosophie dont l'ambition dernière est de contribuer à une promotion générale de l'opinion publique. assez instruite pour lire les revues. en vue du mieux-être de l'humanité dans son ensemble . qu'elle a désormais pour fonction de reclasser dans l'humain. Nouveau centre d'intérêt. La philosophie semble avoir perdu son contenu propre. « En vertu de cette représentation fondamentale. » Ce sont là des accents nouveaux . journalistes.

[290] . La philosophie comme définitive acquisition fait place à une philosophie comme exigence universelle et comme orientation de toutes les entreprises de la connaissance dans le sens d'un avènement de l'humanité de l'homme.

Tome IV. Les principes de la pensée au siècle des lumières.[291] Les sciences humaines et la pensée occidentale. Troisième partie Les valeurs dominantes e au XVIII siècle Retour à la table des matières [292] .

». dès 1684. Le XVIIIe siècle a une face d'ombre ..[293] Troisième partie : Les valeurs dominantes au XVIIIe siècle Chapitre I LUMIÈRES Retour à la table des matières « Nous voilà dans un siècle qui va devenir de jour en jour plus éclairé. ni même qu'elles aient eu une signification invariable à travers l'espace occidental. en sorte que tous les siècles précédents ne seront que ténèbre en comparaison.. L'expression est passée dans les mœurs intellectuelles pour désigner le XVIIIe siècle en son ensemble. Il n'est pas certain qu'elles occupent le siècle entier. Elles se sont heurtées à des objecteurs de conscience. . un Rousseau par exemple. dont certains portent de très grands noms. est devenu une dénomination positive. là même où elles étaient invoquées. baptise par avance le siècle qui vient. une sorte de slogan. reconnue par le consentement à peu près général des usagers. Les Lumières ont été contestées au temps même de leur apogée. en sa durée chronologique. un Herder ou un Hamann. toute détermination des valeurs présupposées par le concept en question. L'expression est d'autant plus commode qu'elle permet d'éviter toute définition. Un mot d'ordre. en lequel il annonce un siècle des Lumières. un Burke. les Lumières n'ont jamais fait l'unanimité. Bayle.

Les dates indiquées par Belaval semblent restreindre la sphère d'influence chronologique des Lumières. Les Lumières ont été une mode comme. jusqu'au moment où l'incidence historique de la Révolution française vient bouleverser l'ordre des valeurs. avec le développement. il vaudrait mieux éviter de définir le XVIIIe siècle comme le « siècle des Lumières ». estime qu'« on devrait éviter de traduire l'un par l'autre Enlightenment. les contrastes et les contradictions ne manquent point . on les trouve dans l’Essay on Man. Le même mot d'ordre incarne des aspirations et des valeurs intrinsèquement différentes. » Belaval. comme l'attestent les écrits de Condorcet. date de l’Esprit des Lois . n'a été le siècle des Lumières que par une généralisation après coup. écrivait en 1946 : « Nous manquons d'une étude sur l'histoire de cet emploi du mot . De là la définition prudemment restrictive proposée par Francastel : « Les Lumières s'identifient.. mais dont la forme positive est loin d'avoir pris l'allure d'une doctrine admise par un groupe nombreux d'adhérents. Le siècle la dépasse de beaucoup par sa diversité et par sa profondeur. l'un des représentants les plus caractéristiques des Lumières à la française. et rien que les Lumières . en lequel communient un certain nombre d'intellectuels européens. ou encore Nathan le Sage . au sens philosophique du terme. Les thèmes fondamentaux apparaissent dès avant 1748. sous réserve d'inventaire. Et le mouvement ne s'arrête pas en 1765. Aufklärung. soulignant la diversité intrinsèque des significations selon les aires culturelles. Lumières. dont les antécédents sont divers. Chacun des participants du mouvement des Lumières estime apporter la pierre angulaire . et déjà dans les Lettres philosophiques de Voltaire (1734). de Pope (1733-1734). et garder chacun de ces mots comme terme technique.. » Il ne semble pas que cette lacune ait été comblée . Telle est l'opinion d'Yvon Belaval : « Le XVIIIe siècle. Paul Hazard. » Le terme Lumières désigne un état d'esprit à la fois global et nuancé. l'existentialisme. après la dernière guerre. [294] qu'il attaque chez Garat. en particulier dans la seconde partie du XVIIIe siècle. Cette mode a duré de 1748 à environ 1765. écrit-il. L'Aufklärung n'est pas les Lumières » . Il y a des problèmes insolubles à qui ne voit que les Lumières. qui a rassemblé un certain nombre de données dans les notes de sa Pensée européenne au XVIIIe siècle. Il y a des courants religieux qui continuent. des courants souterrains sans l'étude desquels on ne saurait comprendre un Louis-Claude de Saint-Martin et son opposition au condillacisme du langage. d'une pensée à la fois empiriste et rationaliste. à partir du milieu du siècle.

dans certains pays d'Europe. plus encore. il faut néanmoins tenir compte d'un indice local de réfraction des Lumières. en Russie. en même temps qu'un acte de foi : « Occupé à méditer depuis longtemps sur les moyens d'améliorer le sort de l'humanité. peut-être se sent-il d'avance vaincu. non pas la seule. La France. je n'ai pu me défendre de croire qu'il n'y en a réellement qu'un seul : c'est d'accélérer le progrès des Lumières. en Allemagne. de même en Italie et. La situation de 1750 ou de 1770 n'est pas celle de 1810 . en Espagne est solidaire de l'éveil d'un nationalisme qui dénonce l'envahissement politique et culturel du pays par des influences venues d'au-delà des frontières. où ce programme est reçu plus tardivement. mais partout en Europe elle ouvre la voie à l'impérialisme napoléonien. La Révolution française est marquée de ce signe de contradiction : elle se proclame universaliste et humanitaire. » Celui qui marche dans le sens de l'histoire procède avec un optimisme résolu . où l'on a oublié leur origine. Les tenants des Lumières ont conscience de faire œuvre pour le bien des hommes. a diffusé le programme axiologique des Lumières dans d'autres pays. conformément à l'idéal des Lumières. et encore plus en Russie. de là le fait qu'à plus ou moins longue échéance le rejet de cette idéologie. vouée à la clandestinité .(1779) et l’Éducation du genre humain (1780) de Lessing. servant de relais sur le continent. Le mot d'ordre des Lumières représente l'une des intentions maîtresses de la culture. et demeure un produit d'importation. C'est déjà le cas en Allemagne. Un tenant des Lumières. mais il existe des différences d'un pays à l'autre et d'une langue à l'autre. celui qui résiste à l'évidence des Lumières se trouve dans [295] une situation moins avantageuse. Le mouvement des Lumières peut être considéré comme une lame de fond culturelle qui déferle sur l'Europe de l'Ouest à l'Est et du Nord au Sud . aucune région de l'espace occidental n'est épargnée. L'Angleterre a donné naissance à certaines valeurs fondamentales. et l'article célèbre de Kant Was ist Aufklärung ? (1784). où l'idéologie des Lumières est liée à la lecture des livres français . écrit Condorcet. est un partisan de l'étranger . Sa mauvaise conscience exprime une récrimination. mais la plus apparente parce que la plus dynamique.. en Italie.. qui ont été reçues et comme naturalisées en France. Tout autre moyen n'a qu'un effet passager et borné . Le thème des Lumières implique une philosophie de l'histoire. « Sur . ne fût-ce que parce que certaines parties de l'espace ont été pour les autres des foyers. dans la péninsule ibérique.

Le même auteur donne un exemple de ces valeurs. » Les formes du vocabulaire sont des formes de sensibilité . avant d'introduire ou d'imposer. l'esprit de renouvellement est incarné en particulier par le Bourbon d'Espagne don Carlos (1716-1788). pour un Français. qu'il puisse être. si « absolu ». il est aussi plus terne et ne recèle aucun potentiel émotif . paraîtra toujours et avant tout « éclairé » . poursuit le même auteur. Il faudrait pouvoir étudier chaque terme non seulement en lui-même. dans la mesure où l'initiative de l’Aufklärung est liée à l'intervention personnelle de souverains comme Frédéric II. la valeur d'un témoignage historico-culturel » . le « despotisme ». Les problèmes de vocabulaire sont beaucoup trop sérieux pour être abandonnés à la compétence des seuls linguistes. « Le mot lumière. de nuances très particulières. « l'absolutisme éclairé ». m'apparaît chargé tout à la fois de haute et réelle sensibilité et d'une expressivité non moins grande. » Il nous manque un répertoire des harmoniques de tel ou tel mot dans un espace linguistique donné . si « éclairé » soit-il. écrit un philologue. partiellement dues. en tant que réaction inconsciente ou collectivement consciente. dans cette Espagne sur laquelle il règne à partir de 1759. sans doute. l'esprit réformateur du despotismo ilustrado. selon les schémas idéologiques venus d'au-delà des Pyrénées. La sensibilité intellectuelle germanique procède d'une expérience historique. et pour une autre partie à la propagande de l'encyclopédisme français. L'esprit frédéricien en Prusse. Dans l'ordre politique. le phénomène historique se teinte. Les lumi à l'italienne sont liées pour une part à l'influence transalpine du Joséphisme. le Joséphisme dans l'empire d'Autriche ont une signification à laquelle rien ne correspond dans le domaine français ou britannique. « il est impossible de dénier à chaque forme spécifique du langage. restera au premier chef « despotique ». il faut admettre qu'en l'absence d'un tel répertoire la traduction exacte d'une langue dans une autre risque de [296] masquer des faux sens ou en tout cas des inexactitudes. d'un pays à l'autre. La terminologie des Lumières pourrait être étudiée dans les champs sémantiques nationaux.le plan linguistique et culturel. mais en situation à la fois . qui varient d'un idiome à un autre : alors que. aux yeux d'un Allemand. au fait que le sens propre de ce terme s'enrichit de toutes les résonances de son sens figuré. qui réorganise le royaume des Deux-Siciles de 1734 à 1759. Il en va tout autrement du mot Aufklärung : de structure abstraite et surtout de moindre sonorité que son équivalent français.

L'image appartient au répertoire de la symbolique traditionnelle . et par exemple si elle se heurte à une fin de non-recevoir de la part d'autorités établies. ou en Autriche. dans une large mesure. Telle est la situation française. Le Contrat Social de Rousseau soulève en France et hors de France des apologies et des réfutations . Cette intuition anthropologique n'a jamais cessé d'imposer ses significations à la relation des hommes avec l'univers qui les entoure. pour laquelle l'idée d'un contrat entre la nation et le souverain représente un système de gouvernement passé dans les mœurs. non seulement dans son contexte national. La civilisation technique moderne â estompé la signification existentielle de l'alternance du jour et de la nuit. de la clarté sur les ténèbres. la lumière électrique assure la permanence nécessaire à la poursuite des . Il est une réaction à cette réalité.philologique et historique. ne représente pas seulement un redoublement en esprit de la réalité historique. pour la chaleur et la lumière qui émanent de lui . pour les libertés politiques et intellectuelles. elle exprime un contenu de conscience qui justifie depuis les origines humaines l'immense variété des cultes solaires. la chaleur est l'emblème de la fécondité. Le débat des Lumières n'a pas eu autant de retentissement en Angleterre que sur le continent. politique et sociale. on ne se passionne pas pour la tolérance religieuse. il n'intéresse guère l'opinion britannique. La disparition du soleil n'interrompt plus les activités des hommes . celle qui oppose le positif au négatif. lieu propre des puissances maléfiques et règne de la peur. sans doute pour la simple raison que l'Angleterre libérale. on doit se contenter de décrire l'attitude d'esprit impliquée par le mot d'ordre des Lumières. pays de Locke et de Newton. il y a donc un écart . elles-mêmes en situation de faiblesse. Entre la matérialité historique des institutions et des événements et les affirmations idéologiques. mais dans l'ensemble international de l'espace culturel. Le réseau des significations qui constituent le champ sémantique. plus cet écart est grand. le favorable au défavorable. plus la contestation risque de devenir violente. et non une utopie qui suscite enthousiasme ou indignation. du bien-être et de la prospérité . Le soleil est l'objet d'une révérence sacrée. où le parti des Lumières [297] finira par susciter une révolution . si elle rencontre des circonstances favorables à sa propagande. lorsqu'on les possède. La polarité du clair et de l'obscur est. en Prusse. telle n'est pas la situation en Angleterre. est le pays le plus éclairé d'Europe . Si l'on fait abstraction de cette linguistique différentielle. vis-à-vis de laquelle il se trouve en situation de polémique. expression de l'espace mental. la lumière représente le triomphe sans cesse renouvelé du jour sur la nuit.

elle est le domaine du songe. Les valeurs du jour évoquent la clarté. l'évidence. la raison. « Ce drame quotidien de l’occultation et de la révélation du monde. la terreur. l'illumination . un véritable culte solaire . Le thème même de l'intelligibilité évoque un étalement discursif des données. sous leur forme apparemment scientifique. » Les hommes qui vivent dans le monde naturel et non dans le nouveau milieu technique éprouvent directement l'ambivalence du jour et de la nuit. le secret. temps du sommeil. Plaçant le soleil au centre du monde. nous autres hommes. une perception nette et raisonnée de la situation. par opposition aux valeurs nocturnes. Le monde ne disparaît pas chaque soir pour renaître seulement à l'aube prochaine. peu à peu rassemblés en systèmes d'intelligibilité. [298] Toute mythologie est d'essence anthropologique . est aussi un symbole de la mort . Mais la symbolique solaire et le thème de la lumière continuent à s'affirmer dans le vocabulaire des mots et des emblèmes. les attitudes de l'homme à l'égard de l'univers impliquent une mythologie à l'état naissant. le mal. il évoque le mystère. Les cosmologies antiques maintiennent. qui impliquent possession et fascination. en comportements rituels. La nuit.travaux et à la sécurité des personnes. Du côté du jour règnent l'ordre. la bienveillance . il est hanté par la menace. en sont exclues les forces des ténèbres. l'objectivité. les philosophes regroupent en ensembles cohérents les éléments épars de la connaissance du monde. d'ordre émotif et quasi-paniques. la lucidité. trop intelligents. Copernic a conscience de lui restituer la place d'honneur qui lui revient en vertu d'une priorité ontologique. ressentie avec violence par une humanité toute livrée à l'invasion de ses intuitions perceptives . nous prenons par là une sorte d'assurance contre l'angoisse de ces étonnantes quotidiennes métamorphoses. la régularité. perte de tout contrôle de soi. et les accents de cette héliolâtrie se retrouvent chez un Copernic. la malveillance. les valeurs diurnes ont un caractère intellectuel. nous l'escamotons. où se perdent les certitudes et l'ordre du jour . ne cessant de penser et de poser une permanence des objets à travers les avatars de leurs apparitions et de leurs occultations . . écrit Clémence Ramnoux. dont le caractère souterrain semble mettre en œuvre des influences inférieures sinon infernales. qui se développe en représentations. L'espace nocturne est obscur et opaque . Les religions succèdent aux cultes archaïques.

Le Verbe était la lumière véritable. « il n'était pas la lumière. et le monde ne l'a pas connu. L'idéologie des Lumières s'inscrit dans le prolongement d'une affirmation de la conscience religieuse prédominante en Occident depuis des millénaires. Dans le domaine philosophique. qui était au commencement avec Dieu. il venait dans le monde. et la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres n'ont pu l'atteindre . et constamment réaffirmées dans la suite des temps. Une péripétie est intervenue.. les Lumières du XVIIIe siècle étant dépouillées de tout caractère confessionnel. » Quant à Jean-Baptiste. mais la lumière empirique d'ici-bas n'est que le pâle reflet de la lumière intelligible qui règne dans l'univers transcendant des idées. transmise par Augustin à la théologie médiévale. et la vie était la lumière des hommes. et se présentant comme résolument profanes. ces images prophétiques sont devenues un élément essentiel de la spiritualité occidentale. avec le Messie promis : « le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière . en les enveloppant d'une atmosphère qui évoque le néoplatonisme. selon laquelle. une désacralisation. sur les habitants du sombre pays. L'imagerie platonicienne. La clarté est le milieu naturel de la vérité . une lumière a resplendi » . la mythologie de la lumière est développée par le platonisme et le néoplatonisme. et ne verra plus que la nuit » . Il faut ajouter que la lumière des Lumières n'est pas exactement la même que celle à laquelle rendent témoignage le prophète Isaïe et l'évangile de Jean. la révélation divine est une épiphanie de la vérité. La polarité fondamentale du jour et de la nuit s'affirme aussi dans la tradition judéo-chrétienne. qui éclaire tout homme .. L'œuvre de la pensée doit être une ascèse contemplative. conformément à la tradition universelle. constitue l'un des éléments du vocabulaire philosophique. il est dit : « De tout être il était la vie. . enfin éveillé à sa fonction de révélateur de cette clarté totale qui s'affirme par delà les limites du discours. qui peu à peu substituera à la vision imparfaite des yeux du corps l'éblouissante perception de l'œil de l'esprit. mais le témoin de la lumière. obscurité de l'angoisse. Il était dans le monde. Du Verbe. Le prologue de l'évangile de Jean les reprend. Il s'agit là d'une intuition immédiate de certaines valeurs propres à la sensibilité intellectuelle. dans l'illumination de l'esprit et [299] du cœur. » Ces incantations de la lumière ont nourri la mystique chrétienne. Mais la réconciliation viendra. Isaïe évoque les tribulations du peuple qui a renié son Dieu : « regardant à terre. il n'y retrouvera que détresse et ténèbres. Sans cesse répétées.

à travers laquelle le thème de la religion naturelle prendra forme en Europe. Il faut négocier un nouveau concordat entre deux aspirations fondamentales de l'être humain. Si dans le domaine français. dans l'œuvre de Jean Bodin entre autres. Ces modernistes religieux ne se lassent pas de proclamer. exprimée par l'insistance de la tradition sur le caractère surnaturel de la grâce. Ralph Cudworth (1617-1688). historiquement. entreprennent d'opposer aux dangereuses spéculations de Hobbes. il n'en est pas de même dans les autres régions de l'Europe. la Révélation ne pouvait avoir été interrompue après l'âge apostolique. Encore convient-il de se méfier de toute interprétation simpliste. une philosophie qui. qui représentent également dans la créature des intentions du Créateur. De même. Même dans les cas extrêmes. respectant les enseignements de la science. commune à l'ensemble du genre humain. Ce thème est celui de l'œuvre de Herbert de Cherbury (1588-1648) . n'est pas celui d'un rejet du christianisme mais bien plutôt celui de son élargissement. préserve l'essentiel des valeurs spirituelles. elles se retrouvent au XVIe siècle. Des préoccupations de ce genre apparaissent dès le milieu du XVe siècle chez le très religieux cardinal Nicolas de Cues . auxquels l'esprit d'impiété demeure parfaitement étranger. ou bien si elle ne pourrait pas en être considérée comme une généralisation. la question se poserait de savoir si la lumière rationnelle est une négation de la lumière religieuse. Henry More (1614-1687). dont l'autorité tend à se substituer à celle de la lumière surnaturelle. les Lumières se veulent résolument anticléricales. que la raison est la lumière. et par conséquent elle . « Ils ne pouvaient accepter l'idée. La lumière naturelle. ne prétend pas la refuser. Au XVIIe siècle. entre autres. le candélabre du Seigneur (the candle of the Lord). selon une formule souvent reprise par Whichcote. pour la plupart hommes d'église. Le Dieu qui était une raison divine ne pouvait avoir imposé à l'homme une pareille déchéance. Le chemin du rationalisme moderne. il trouve son expression la plus originale dans le mouvement des platoniciens de Cambridge. c'est surtout en Angleterre que s'affirme et se développe l'inspiration déiste. qui développent un matérialisme radical. mais la mettre en place dans une intuition plus vaste. Le procès de Galilée a provoqué un divorce désastreux entre la fidélité chrétienne et les plus nobles acquisitions de la pensée humaine. que depuis la chute les enfants d'Adam ne disposaient plus d'aucune lumière naturelle.

à l'usage des esprits simples. ils abhorraient les doctrines de la prédestination et spécialement ce que Henry More appelait « la noire doctrine de la réprobation absolue » . une lumière vive et distincte qui éclaire tous les hommes dès aussitôt qu'ils ouvrent les yeux de leur attention. Dieu est la source perpétuelle d'illumination pour tous ceux qui sont capables de vivre la vie de la raison . auquel il arrive de se réclamer de la Bible. Lorsque le chrétien protestant Bayle condamne le fanatisme qui a inspiré la révocation de l'édit de Nantes et son cortège de persécutions. écrit-il.ne pouvait pas se trouver [300] confinée tout entière dans les pages de l'Écriture sainte.. c'est au nom d'une certitude. l'un des manifestes de l’Aufklärung La lumière naturelle de la raison et la lumière surnaturelle de la révélation historique ne s'opposent nullement .. La lumière naturelle est aussi une parole de Dieu .) En particulier. la religion positive doit être dépassée par les esprits éclairés. capable de reconnaître en vérité les intentions divines. la vérité essentielle et substantielle. Cette thèse. car le « dictamen de la conscience » est aussi un témoignage de la . elles sont ordonnées à la même fin et peuvent s'aider mutuellement. et de toutes les passions religieuses liées au dogmatisme des théologiens. Cette ligne de pensée aboutit à concilier raison et révélation. vers cette révélation universelle que la raison propose à l'ensemble des hommes. la fonction de l'Écriture est de confirmer les vérités que l'on peut découvrir par la lumière naturelle (. elle doit être considérée comme une révélation naturelle. contenues dans les principes ou dans les notions communes de métaphysique . comme on peut s'y attendre. transcendant la diversité des religions établies. il en faut conclure que c'est Dieu lui-même. Le Tractatus theologico-politicus de Spinoza (1670) propose une interprétation analogue de la révélation scripturaire : la religion hébraïque apparaît comme une vulgarisation de la religion universelle à l'usage d'un peuple particulier . « Y ayant. et qui les convainc invinciblement de la vérité. qui nous éclaire alors très immédiatement. » Face aux égarements du fanatisme. la révélation historique n'étant qu'une voie d'accès. et qui nous fait contempler dans son essence les idées des vérités éternelles. Bayle affirme le droit de contrôle souverain de la conscience humaine. qui permet de juger de l'authenticité de tous les comportements prétendument conformes à la volonté de Dieu. sera reprise en 1780 par Lessing dans son Éducation du genre humain. qui entraîne la réprobation de l'esprit d'orthodoxie.

ajoute : « Si maintenant on nous demande : « Vivons-nous maintenant dans un siècle éclairé ? ». Bayle. celle de Kant. Minorité. puisque la cause en réside non dans un défaut de l'entendement. « Qu'est-ce que les Lumières ? La sortie de l'homme de sa minorité. et l'on doit récuser tous les pouvoirs intermédiaires qui prétendent s'interposer. affirme le thème fondamental des Lumières. mais aussi dans l'ordre des valeurs morales et spirituelles. s'arrogeant une autorité qui ne leur appartient pas. un siècle plus tard. c'est-à-dire incapacité de se servir de son entendement sans la direction d'autrui. Face aux puissances obscures de l'autorité hiérarchique ou des passions irrationnelles. Dès la fin du XVIIe siècle. [301] reconnaissent que ni l'Écriture. minorité dont il est lui-même responsable. non seulement en ce qui concerne la logique de la connaissance. Ce principe d'herméneutique s'impose à tous . chaque individu peut se considérer comme un centre de rayonnement de la raison universelle. ni l'Église. aux yeux duquel le dictamen de la conscience n'est pas autre chose que la parole même de Dieu. sujet de Frédéric II. dont il est lui-même responsable. par exemple contre ce principe : le tout est plus grand que sa partie » . sur toute indication provenant d'une autre source. et à nous rendre suspects tous les principes du sens commun. Et Kant. » Une telle affirmation est . Voilà la devise des lumières . Sapere Aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. « cela est si vrai que ceux de l'église romaine. » Sans doute la bonne marche de l'État implique-t-elle la soumission des citoyens à l'autorité légitime. mais dans un manque de décision et de courage de s'en servir sans la direction d'autrui. mais bien dans un siècle en marche vers les lumières . ni les miracles ne peuvent rien contre les lumières évidentes de la raison. le droit de la conscience éclairée. Mais le jugement doit demeurer libre.volonté divine : « la loi de ne pas choquer les lumières de la conscience est telle que Dieu ne peut jamais nous en dispenser » . L'attitude de Bayle sera. et particulièrement en matière de religion. cette source fût-elle considérée comme transcendante à la volonté et à l'esprit de l'homme. Une communication directe existe entre le jugement personnel et la vérité absolue. voici la réponse : « Non. où la conscience ne doit pas être soumise au contrôle de la hiérarchie. comme d'ailleurs Fontenelle. tout intéressés qu'ils soient à sacrifier leur métaphysique. l'homme des Lumières soutient la prépondérance d'une autonomie intellectuelle .

après la mort de Frédéric. un ami de Locke. En 1788. Le mot désigne. pour considérer la nature des témoignages favorables ou défavorables et pour trancher la question selon la force apparente ou la faiblesse des preuves » . elles définissent le sens de la marche. présente la raison comme foyer. au début du siècle. de même la perfection dans la connaissance ne peut être atteinte que par la pensée libre. De même que dans les arts manuels on se sert de la comparaison et de l'expérience pour découvrir les meilleures procédures. elle représente l'ultime pierre de touche de la vérité : « Penser par soi- même signifie rechercher en soi-même (c'est-à-dire dans sa raison) la suprême pierre de touche de la vérité .conforme à l'esprit du temps : les lumières ne sont pas un donné. dans un temps où régnait en Prusse. « L' Aufklärung est une exigence de l'esprit humain. Tout développement de sa force. toute justification de ses idées. dans son Discourse of Free-Thinking (1713). « l'effort de l'esprit humain pour éclairer tous les objets du monde des idées. selon lui. est définie comme « l'usage de l'entendement pour tenter de découvrir le sens d'une proposition quelle qu'elle soit. ou pôle des valeurs humaines. Un autre texte kantien à peu près contemporain. il respecte l'exigence chrétienne essentielle. » Les vues de Kant et de Riem ne sont pas sans rapport avec celles que soutenait. toutes les opinions humaines et leurs résultats. Ce principe de conservation de la raison (Selbsterhaltung der Vernunft) permettra d'éviter toutes les formes de superstition et d'illusion transcendante. tout affinement de sa connaissance. Elle doit être honorée comme un souverain bien sur la terre . et la maxime [302] de penser en tout temps par soi-même constitue l’esprit des Lumières (die Maxime jederzeit selbst zu denken ist die Aufklärung) » . Que signifie : s'orienter dans la pensée ? (1785). L'homme éclairé rejette seulement les corruptions et perversions auxquelles elle a donné lieu dans l'histoire . et tout ce qui a de l'influence sur l'humanité selon les principes d'une pure doctrine de la raison en vue de l'utilité commune » . un roi animé d'intentions réactionnaires. apologie de la liberté de penser. une acquisition une fois réalisée . Collins donne en exemple . La libre pensée. Anthony Collins. et tout accomplissement de ses capacités relève de l’Aufklärung . sinon chez des philosophes devenus dogmatiques et intolérants. Cette pure raison ne met pas en péril l'authenticité de la religion. qui fait ainsi son apparition dans la littérature européenne. le pasteur Andréas Riem propose à son tour une définition de l’Aufklärung conforme à l'esprit kantien.

« Que de notions absurdes. ainsi que le montrent les récents progrès dans ce domaine . Descartes. toute contrainte extérieure fausse la recherche de la vérité. « grand libre penseur ». qui remonte à Salomon et aux prophètes. Cicéron pour aboutir à Érasme. à Bacon. Même s'il était prouvé qu'il se trompe en quelque point. par conséquent il fait tout ce que Dieu. caractéristique d'un milieu anglo-hollandais. comme nous l'avons indiqué. où règne le [303] libéralisme. Le mot d'ordre français des tenants des Lumières : « Écrasons l'infâme » n'a pas d'équivalent en anglais ou en allemand. ne peut que se ranger du côté de l'autorité établie. Néanmoins. à Hobbes. Kant. peut attendre de lui. passe par Socrate. Il semble bien que ce soit le milieu d'origine de l'idéologie des Lumières qui se diffusera dans l'intelligentsia européenne. ouvrage complexe dont l'étude demande la mise en œuvre des disciplines les plus variées. ne signifie nullement irréligion ou athéisme. Épicure. chez ces penseurs. contraires aux indications les plus évidentes des sens et de la raison. le thème du « siècle des Lumières » se lie d'une manière assez surprenante au thème du « siècle de . » La notion de libre pensée. dans le domaine français et chez Voltaire en tout cas. sujet prussien. « Celui qui pense librement fait de son mieux pour demeurer dans le droit chemin . Herbert de Cherbury. Collins.l'interprétation de la Bible. L'intention anticléricale est sensible dès le début : Collins dénonce les ténèbres médiévales et l'absolutisme papiste . » La multiplicité des opinions en matière de religion montre que la seule issue est de s'en remettre à l'arbitrage de la raison. qui ne demande rien de plus à l'homme que de faire de son mieux. Cudworth et Locke. champion de la liberté d'opinion. Kant n'hésite pas à contester l'autoritarisme des hiérarchies ecclésiastiques. et même un sujet de Joseph II. avec une tendance au déisme. correspond à l'état d'esprit du libéralisme religieux. dont Bayle est solidaire jusqu'à un certain point. Aristote. ici à l'état naissant. Mais anticléricalisme. Dieu doit le considérer de la même façon que si toutes ses opinions étaient correctes . dresse une généalogie de la libre pensée. Gassendi. ont recouvert l'ensemble des églises chrétiennes pendant de nombreuses générations . s'il est un tenant de l’Aufklärung. se réjouit de vivre dans le siècle de Frédéric. comme le prouve l'exemple du papisme et le précédent du Moyen Age. Milton. dans le domaine religieux. ainsi que l'atteste l'exemple des Provinces Unies de Hollande. C'est en France que l'affirmation des Lumières se présentera sous sa forme radicale. sans oublier l'archevêque Tillotson.

Il s'agit bien ici du XVIIe siècle. L'éclat de la culture française au XVIIIe siècle est [304] une suite et une conséquence de la synthèse littéraire et artistique. elles signifient néanmoins que la notion de lumière est liée à l'avancement de la raison et. La saine philosophie n'a été connue que dans ce temps » . les farces obscènes étaient les cérémonies de ces fêtes. Si les princes et les particuliers n'avaient pas quelque intérêt à s'instruire des révolutions de tant de barbares gouvernements. on croirait voir le portrait des nègres et des Hottentots. » Le dogmatisme des Lumières se trahit à la réprobation de l'obscurantisme médiéval. de rentrer en grâce auprès de Louis XV . Aux yeux de Voltaire. L'historien de l'âge classique annonce qu'il a l'intention de peindre « non les actions d'un seul homme. Voltaire constate : « Son imbécillité était égale à sa tyrannie. » Ainsi l'obscurantisme. dont l'humanité émerge peu à peu. on ne pourrait plus mal employer son temps qu'en lisant l'histoire . Ce qui est ténébreux. Voltaire décrira les fastes de la fête des fous. les dissolutions. irrationnel apparaît comme un pôle de répulsion pour un . A n'envisager que les coutumes que je viens de rapporter. dont l'usage extravagant dura sept siècles environ dans plusieurs diocèses. lorsqu'il écrivait ces lignes. Ce portrait n'est pas seulement celui de ce monarque. avec le plus grand dégoût pour ces saturnales chrétiennes : « Les danses dans l'église. et non du XVIIIe . c'est celui de presque toute l'Europe. mais l'esprit des hommes dans le siècle le plus éclairé qui fut jamais » . de cette civilisation qui connaît une si brillante expansion dans la France du Grand Roi.Louis XIV ». sans doute était-il préoccupé. et il faut avouer qu'en plus d'une chose nous n'avons pas été supérieurs à eux . considéré comme la non-valeur ou l'anti-valeur. Il ne faut connaître l'histoire de ces temps-là que pour la mépriser. Après avoir esquissé un portrait de Louis XI. dont Louis XIV fut le maître-d'œuvre. c'est la sauvagerie primitive. Il ne semble pas que Voltaire ait développé davantage le paradoxe qui fait du siècle de Louis XIV le siècle des Lumières . roi perfide et dévot. occulte. les festins sur l'autel. Voltaire justifie cette éminence par le fait qu'au cours de cette période « la raison humaine en général s'est perfectionnée. grâce à l'entreprise de la civilisation. plus généralement. la ligne de démarcation entre les temps obscurs et l'âge des Lumières se situe au moment où l'ère médiévale fait place à la culture renaissante. en dépit des faiblesses et des erreurs propres à ce personnage.

avant Auguste Comte. Mais ce schéma dualiste se présente dans une perspective génétique . Chaque conscience doit être son propre foyer de vérité. Le dogme du progrès garantit le salut final de l'humanité par le libre développement de la connaissance. sans abdication ni renoncement. Il en est des peuples comme des individus . La loi des trois états présente une théorie de la connaissance qui est ensemble une philosophie de l'histoire. et dont la vérification est aisée. à l'explication positive et lumineuse de la réalité . puisque ce qui est lumineux pour moi doit l'être aussi pour autrui. demande Condorcet. Le fondement de toute conviction doit être un consentement de soi-même à soi- même. « N'est-il pas. et à son tour perfectionnée par elles. La philosophie des lumières est une philosophie du consentement universel.. [305] à l'école de la science.) deviendra constante et rapide . La dynamique des Lumières apparaît comme une loi de l'histoire. c'est par leur influence sur la raison générale que celle-ci perfectionnant peu à peu les institutions publiques. ils ne se trouvent pas d'emblée en possession du patrimoine de la vérité. un point d'équilibre qui pourrait être un jour atteint. elle est l'épiphanie d'un bien commun à l'humanité entière. » À la différence de la lumière physique du jour qui croît jusqu'à son midi avant de décliner. la marche générale du peuple vers ce but (.. il semble que les ténèbres possèdent une priorité chronologique par rapport à la lumière. Turgot esquisse le devenir de l'intelligence humaine en montrant. Leur raison est comme engourdie. « C'est par le progrès des Lumières parmi les hommes qui cultivent leur esprit. un terme où les limites naturelles de notre esprit rendraient tout progrès impossible ? Non. Messieurs . selon la perspective d'une croissance. ce qui place en situation défavorable les hommes des commencements. les méthodes de s'instruire se perfectionnent. qu'elle doit passer par les stades successifs de la fabulation religieuse. sans que l'on comprenne exactement pourquoi. Les temps doivent d'abord s'accomplir. La révélation de la vérité succède à une période de confusion et de malentendu.homme en quête d'une certitude fondée sur l'évidence qui se justifie elle- même. puis de la métaphysique abstraite avant de parvenir. employée entre autres par Kant. il ne semble pas qu'il y ait dans l'histoire un grand midi de la connaissance. La vérité n'est pas un secret . dont le thème se retrouve aussi chez Kant et chez Condorcet. L'esprit humain . à mesure que les lumières s'accroissent. comme l'atteste l'image fréquente de l'âge adulte venant après l'enfance.

et qui aspire à devenir une culture nationale et bourgeoise. » On peut considérer l'affirmation des Lumières comme un vecteur idéologique. estime Duclos. écrit La Chalotais . réinterprétation du thème traditionnel de la cité de Zeus. » L'optimisme pédagogique représente l'une des grandes espérances du siècle des Lumières. est un des présupposés de l'optimisme des Lumières : « On aurait bien étonné Voltaire et les . écrit un historien. afin d'accéder au bonheur en tant qu'hommes et humainement » . destinés à l'éducation de la raison. ou encore de celle du royaume de Dieu selon la représentation chrétienne. il ne faut que les éclairer . » La Chalotais est l'un des premiers.. « Le concept d'Aufklärung. qui revêt le caractère d'une grande entreprise éducative. et de hâter autant qu'il est possible la progression. et on ne peut marcher dans les ténèbres sans s'égarer . mais en Allemagne aussi le projet de l’Aufklärung correspond à une extension sociale de la culture. La conscience éclairée se sent encore loin des aboutissements qu'elle pressent. certains théoriciens germaniques rêvent de transformer la société tout entière en une institution éducative . il est important qu'il les connaisse . « Les sciences sont nécessaires à l'homme. et à sa mise en œuvre. La toute- puissance d'un bon système d'enseignement. cultiver ceux qui restaient incultes. » Comme Helvétius en France. Il lui suffit d'avoir découvert le sens de la marche. à avoir parlé d'une « éducation nationale » en France . sinon [306] le premier. en vertu de notre constitution essentielle. les connaître. afin de vivre. à Goethe et Kant . c'est posséder la plus utile de toutes les sciences . doit être entendu littéralement : éclairer ceux qui jusque-là ne l'étaient pas. c'est être fort avancé dans les carrières où se forment les citoyens utiles. tel est le but du mouvement. grâce à la mise en place d'un bon système d'éducation. L'ignorance n'est bonne à rien et elle nuit à tout. « nous sommes. Tous les défauts des hommes ont leur source dans l'ignorance. « Pour les rendre meilleurs. jusque-là réservée à l'élite aristocratique.. Il est impossible qu'il sorte quelque lumière des ténèbres. appelé à triompher de tous les obstacles dans l'individu et dans la société. et prépare l'Allemagne à l'essor spirituel de la seconde moitié du XVIIIe siècle. s'il a des devoirs à remplir. de l'utopie de la ville idéale. le crime est toujours un faux jugement .semble s'agrandir et les limites se reculent . Selon Reimarus. en lequel se scellerait la réconciliation de l'immanence et de la transcendance.

cultivées ou non cultivées. Selon Herder. de l'errance. qui s'étend sur toute la vie de l'homme. La sortie des ténèbres. s'affirmer comme un centre d'initiative. écrit Francastel.. ordonner l'univers en fonction [307] d'une présence qui. à l'injustice et à l'erreur. Ouvrir les yeux..) Ainsi la différence qui se remarque entre les nations éclairées et non éclairées. L'homme a renouvelé l'acte de la création selon l'ordre de la culture. Cette prééminence de la clarté peut être considérée comme un lieu commun culturel. s'est éveillée à la conscience . c'est se libérer de l'asservissement aux puissances obscures. mais simplement une différence du plus au moins » . L'un des mots d'ordre de la Réformation indique sobrement cette odyssée de la conscience délivrée : post tenebras lux. l'a déjà transfiguré. et qu'on aurait tendance à mépriser très couramment l'intelligence . absolue. que nous la nommions culture. c'est déjà conquérir son autonomie. . » La supériorité de la Lumière sur l'obscurité est évidente par elle-même . de l'action de cultiver la terre. peu importe . en donnant un sens figuré. on considérerait les Lumières comme caractérisant un moment dépassé de l'histoire. est une forme de salut. n'est pas une différence spécifique. si on leur avait dit que deux cents ans plus tard. à un énoncé auquel le poète donnait une signification physique. la certitude qui en résulte n'a pas besoin d'autre justification. Il n'est pas jusqu'au Californien ou jusqu'à l'habitant de la Terre de Feu qui n'apprenne à se confectionner un arc et des flèches et à s'en servir (. la chaîne de la lumière et de la culture s'étend jusqu'à l'extrémité du globe. Le progrès des Lumières évoque la dimension de la culture surimposée à la nature.. « que nous nommions cette seconde création. non pas même de l'humanité.. la lumière définit le sens de son aventure : l'éducation de l'humanité par elle-même. Diderot inscrit en épigraphe à ses pensées De l’Interprétation de la Nature un vers de Lucrèce : « Des ténèbres nous pouvons voir ce qui est à la lumière (E tenebris autem quae sunt in luce tuemur) » . Être éclairé. en disant qu'elle se révèle elle-même en révélant l'obscurité (lux seipsam et tenebras manifestat) . L'espèce humaine. Ainsi l'image de la lumière désigne les principales catégories en lesquelles s'affirme la sensibilité intellectuelle du XVIIIe siècle : culture. Spinoza traduit la supériorité épistémologique de la lumière. métaphore que nous empruntons au phénomène de la lumière. ou que nous disions que l'homme est éclairé. emblématique. en sortant du rang des espèces naturelles.Encyclopédistes. en le prenant en charge. mais de leur temps.

possède des caractères spécifiques. La puissance prédominante doit être celle de l'intellect. à la foi engendrée par une grâce donnée et reçue dans le secret de l'âme fidèle. sont également attentatoires à l'intégrité de la conscience éclairée. en tant que lumière naturelle elle est commune à la totalité du genre humain. La lumière telle que la conçoit le XVIIIe siècle n'a pas ce caractère d'une vocation personnelle et mystérieuse . de droit. à l'exclusion de toutes les influences qui peuvent perturber l'exercice du jugement. L'homme éclairé agit en toute lucidité. sans distinction de temps ni de lieu. Mais la lumière en question. ce sont là des formes d'aliénation. des tentations auxquelles il convient d'opposer un refus fondé sur la lucidité d'une conscience qui tient à maintenir son autonomie. le mot s'appliquant aussi bien au délire poétique selon les normes du classicisme qu'aux formes variées de la [308] possession religieuse. prêtre incrédule. La réalité humaine doit se définir par la prééminence de la fonction rationnelle. avec la lumière transcendante de l'ontologie platonicienne ou de la révélation chrétienne. des options sentimentales. La condamnation de toute forme d' « enthousiasme » est un trait commun de la mentalité des Lumières. La principale source du désordre dans l'humanité. éducation de l'humanité. « les seules lumières de la raison naturelle sont capables de conduire les hommes à la perfection de la science et de la sagesse humaines. L'anthropologie des Lumières revêt donc un aspect sélectif.civilisation. Elle n'a rien de commun avec l'illumination mystique. De même doivent être rejetées toutes les formes d'aliénation sociale qui subordonnent la conscience individuelle à une autorité extérieure non justifiée en raison. Comme le dit le curé Meslier. progrès. si elle reprend la terminologie de la symbolique traditionnelle. aussi bien qu'à la perfection des arts » . sans jamais se laisser dominer par les sollicitations des influences troubles et obscures du sentiment et de la passion. Lorsque Jésus proclame : « Je suis la Lumière du inonde ». organisateur de l'univers du discours et procédant selon des méthodes analytiques. il fait appel à une relation d'individu à individu. La transcendance des prétentions ontologiques et la transcendance des opinions confuses. Le principe des Lumières impose un refus d'obéissance aux représentations collectives en matière de politique ou de religion. du mal dans l'histoire provient de ce que certains hommes se . d'esthétique ou de morale. L'impératif épistémologique est de rejeter tout ce qui se présente comme supérieur ou inférieur à la fonction judicatoire de l'entendement .

La conscience individuelle et la conscience collective forment un ensemble . Le despotisme des prêtres et des rois. sont un combat contre de tels empiétements. dans son hostilité à la foi religieuse. dans l'ordre social. Ainsi conçue. est l'une des formes du mal radical. il ne se soumette en réalité qu'aux prescriptions de son propre entendement. en refoulant. qui se voile de mystère pour mieux prévaloir. à l'esprit d'obéissance en matière politique ou culturelle. les recoins obscurs ne tirent pas à conséquence . l'exigence des lumières. qui ont pour caractère commun de mettre en œuvre le principe d'autorité. Définir l'homme par le seul intellect. au péril de leur sécurité et même de leur vie. c'est fausser son identité. Il est indispensable que chaque individu revendique un droit de contrôle sur l'ensemble de ses principes d'action et de pensée. Ces militants de la raison sont en fait des hommes de passion. tout ce qui ne se laisse pas analyser selon les schémas discursifs. et contraindre à l'obéissance. comme on le voit dans le cas d'un Voltaire ou d'un Condorcet. Le phénomène humain en sa totalité est supposé s'offrir à la pleine lumière de l'intellect. les progrès déjà acquis de l'analyse permettent de penser que le jour est proche où ils subiront eux aussi la loi de l'intelligibilité discursive. de telle sorte qu'en obéissant aux lois. L'accomplissement de la révolution galiléenne. tel que le manifeste la philosophie de l'âge des Lumières. des comportements. dûment éclairé sur ce qui est en question. acharnés à combattre par tous les moyens. comme nul et non avenu. tout jugement de valeur non justifiable en raison discursive. des attitudes. règlements et normes de toute espèce. les maux qu'ils ont dénoncés. est elle- même une foi. de la tradition. Le pouvoir totalitaire accordé à l'entendement aboutit à doter la fonction réflexive d'une prééminence qui déforme systématiquement la réalité humaine. Les parties cachées. Ce faisant. Toute affirmation.sont servis du pouvoir qu'ils détenaient pour imposer par la force des idées. Rien ne permet de penser que l'univers du discours intellectuel soit un cadre approprié à tous les aspects de l'être humain. ils mettent en œuvre une forme nouvelle d'aliénation. exactement comme l'univers de Newton. et qui se réclame de l'institution. lorsqu'ils imposent une obéissance aveugle. Les Lumières. est contraire à la liberté et à la dignité de l'être humain. acharnés à défendre la bonne cause contre les tenants de l'Ancien Régime spirituel. serait de considérer l'ensemble du domaine humain comme un champ expérimental exposé tout entier aux procédures d'une axiomatique analogue à celle qui triomphe dans [309] le domaine physique.

En littérature. Tout se passe comme si l'idéologie des Lumières. et qui trouve dans l'encyclopédiste Diderot un apologiste résolu. Les faits mentaux. par le mouvement piétiste en Allemagne. les Hymnes à la Nuit de Novalis. donneront à cette inspiration la consécration du chef-d'œuvre. la nouvelle tradition du roman. le mouvement du Sturm und Drang est un coup d'arrêt.unidimensionnel où doit prévaloir un type d'explication unitaire. soumise aux influences des mobiles non rationnels. Antidote des Lumières. où s'affirme l'apparente autonomie de l'entendement. qui ne se laissent pas élucider ni exorciser par les habitudes mentales nées de la fréquentation des laboratoires. issue de Fénelon et de Madame Guyon. dans la piété de la foi. parus en 1800. en vertu d'une extrapolation systématique. la priorité de la sympathie ne cessent de s'affirmer dans l'anthropologie britannique. annoncée par les poèmes de Young (1742-1745). est maintenue par la doctrine du pur amour. et comme un avertissement. Le siècle des Lumières est aussi celui de l'illuminisme. véritable puissance d'aveuglement. le retour du refoulé. de complexité intrinsèque. la poésie des Nuits. fait régner à travers l'Europe les délices de la sensibilité. donnait à une procédure épistémologique la valeur d'une hypothèse de structure applicable à l'ensemble du réel. Les valeurs de la sensibilité. soumises à la loi des choses. L'univers du discours. par le méthodisme de Wesley dans le domaine anglo-saxon. Dès le XVIIIe siècle. et l'arbitraire. et dépourvus de spécificité propre. les faits sociaux sont des choses. Tout au long du siècle. chez Shaftesbury déjà. L'objection de . la dogmatique du refoulement mise en œuvre par l'affirmation des Lumières suscite. chez Thomas Reid (1770-1796) et chez Adam Smith. une zone intermédiaire. on peut discerner des lignes de force spirituelles selon lesquelles se poursuit la résistance à l'intellectualisme dominant. La spécificité du rapport de l'homme avec son Dieu. La période des Lumières se terminera par la lame de fond romantique. Dès 1770. née en Angleterre. qui maintient la priorité de la lumière intérieure sur la clarté illusoire de l'intellectualisme. revanche de la lumière noire des profondeurs sur la pseudo-clarté de la physique expérimentale. soulignant la fragilité. sous des formes nombreuses. n'est qu'un plan de projection. Les théories modernes de l'inconscient ont manifesté le caractère irréductible des résistances qui s'opposent à la thèse d'une exposition universelle des réalités humaines. des valeurs mises en œuvre par l’Aufklärung. suscite elle aussi des échos passionnés .

conscience aux Lumières rassemble d'aussi grands noms que ceux de
Rousseau, de Hamann (1730-1788), de Jacobi (1743-1788), de Herder
(1744-1803), [310] de Swedenborg (1688-1772), de Lavater (1741-1801),
sans oublier Goethe qui, né en 1749, est, pour la majeure partie de son
existence, un homme du XVIIIe siècle.

L'idéologie des Lumières ne correspond qu'à une des faces du XVIIIe
siècle. La face éclairée a pour contrepartie une face d'ombre, à laquelle on
n'accorde peut-être pas assez d'importance. Il ne suffit pas de la caractériser
par le vocable préromantisme, car ce terme a l'inconvénient de définir une
époque par son avenir, qui n'existe pas encore. Il s'agit d'autre chose, d'un
ensemble d'attitudes, de valeurs et de significations affirmées contre la
prééminence abusive attribuée à un aspect de l'être humain. L'homme se sait
et se veut un être de chair, un être de sentiment, et non pas seulement une
faculté de juger selon des normes rigoureuses importées de la province
scientifique. À l'impérialisme d'une fonction désincarnée s'oppose la
protestation de l'homme concret, à la recherche d'un équilibre entre les
divers aspects de son être, révélateurs des aspects divers du monde.

[310]

Troisième partie :
Les valeurs dominantes au XVIIIe siècle

Chapitre II
PROGRÈS

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À la différence du français lumières, l'allemand Aufklärung possède un
sens dynamique ; il désigne un mouvement d'élucidation, en même temps
que le résultat de ce mouvement. Néanmoins, le terme français implique
aussi une signification active, attestée par Littré, qui définit les « Lumières
du siècle » comme « le point de civilisation, de connaissances auquel il est
parvenu ». La notion de lumières ne prend son sens que dans la perspective
d'un mouvement de l'esprit humain vers un surplus de connaissances qui
serait un surplus de sagesse. La possession des lumières acquises ne suffit
pas ; la tâche de l'intellectuel est de contribuer au « progrès des lumières »,
qui prépare à l'humanité un avenir meilleur. Que l'on admette le progrès
comme un dogme, ou qu'on le combatte comme une illusion, il est
nécessaire, à partir du XVIIIe siècle, de prendre parti à propos d'une idée qui
ne jouait qu'un rôle très secondaire, ou pas de rôle du tout, dans la pensée
d'un Gassendi, d'un Descartes, d'un Spinoza ou d'un Malebranche.

[311]

Le thème du progrès est lié à une prise de conscience de la réalité
humaine comme constituant une entité autonome dans la perspective d'un
développement temporel. Le présent ne doit pas être jugé en soi-même et
par soi-même, comme formant un absolu, ni par référence à un ordre

transcendant. Le présent est conçu comme un moment, qui fait l'objet d'une
évaluation par rapport à des états antérieurs et à des états futurs ; on admet
qu'il y a progrès lorsque cette succession temporelle correspond à un
mouvement vers un surplus de puissance et de richesse dans l'ensemble de
la réalité humaine. Pour les modernes cette temporalisation de l'existence est
passée en habitude ; plans, graphiques, programmes et statistiques nous font
spontanément considérer la situation actuelle, en son détail ou dans son
ensemble, en termes de moins-value ou de plus-value. La culture
contemporaine, fortement imprégnée d'histoire, nous a convaincus que le
déroulement du temps est un vecteur de vérité. Les politiques concurrentes,
dont l'affrontement se lit tous les jours dans la presse et s'impose par les
moyens de la radio, de la télévision, sont des schémas explicatifs, dénonçant
les erreurs du passé et promettant un meilleur avenir. La possibilité de
« changer la vie » se propose et s'impose comme un devoir à l'homme de
bonne volonté. La vie a changé, elle ne cesse de changer. L'obligation est
faite à l'homme de contrôler ce changement dans la mesure du possible, afin
qu'il revête la signification positive d'une amélioration de la condition
humaine.

La catégorie du progrès implique donc l'historicité de l'existence et
l'efficacité de l'entreprise humaine. Une telle idée est étrangère à la
conscience primitive. Le monde archaïque, soumis à la contrainte d'un
déterminisme ontologique, doit demeurer tel que les dieux l'ont créé à
l'origine. Les comportements humains, dans l'ordre individuel, social ou
technique doivent seulement répéter les modèles rituels définis une fois pour
toutes par les êtres bienveillants, auteurs des liturgies cosmiques de création.
L'éternelle répétition du même est la garantie d'une bonne marche de
l'univers, que toute initiative, toute innovation risquerait de faire dévier, en
faussant l'équilibre modulé par l'obéissance rigoureuse aux précédents
mythiques.

Ce primat du divin sur l'humain, emprisonnant la réalité sociale dans la
captivité d'un modèle préfabriqué, fait encore autorité dans la culture
antique, en dépit de la libération de la conscience individuelle par
l'intellectualisme hellénique. La création des grands ensembles humains,
royaumes et empires, et l'apparition des chefs-d'œuvre culturels mettent
pourtant en lumière le droit d'initiative de l'homme, capable de susciter sur
la face de la terre des formes inédites. L'horizon de l'existence cesse d'être
immuable, des possibilités apparaissent et d'autres disparaissent ; les héros

de la politique, de l'art ou de la technique marquent de leur empreinte la
mémoire des hommes. Ces innovations suscitent une première conscience
historique. L'historien est celui qui, conscient du changement, se donne pour
tâche de fixer pour les générations à venir le souvenir des changements dont
il a été témoin, ou dont ses enquêtes lui ont donné [312] connaissance.
L'histoire est la relation d'un devenir, qui revêt toujours une signification en
valeur : un présent complexe et troublé suscite la nostalgie du bon vieux
temps ; un présent prospère et paisible se tourne avec complaisance vers la
barbarie des origines, et tire argument en sa faveur du chemin parcouru.

Dans la culture antique, les thèmes de l'âge d'or passé ou futur sont des
thèmes mythiques, des projections eschatologiques d'une conscience qui
s'éprouve, dans le présent, bonne ou mauvaise. En dépit d'un
assouplissement relatif, la contrainte ontologique persiste, à ceci près que la
répétition archaïque fait place au régime plus souple de l'éternel retour. Le
déterminisme transcendant des dieux qui, du haut du ciel, régissent les
événements du monde s'organise sous la forme du modèle astrobiologique.
A une même conjonction, là-haut, des planètes toutes-puissantes correspond
ici-bas une même disposition des hommes et des choses. La course
circulaire des astres donne prise à l'observation et au calcul. De même que
se succèdent régulièrement, sous l'impulsion de la course solaire, les phases
de l'année, de même il existe une Grande Année, horizon mathématique du
retour éternel, à l'issue de laquelle, le ciel ayant retrouvé sa configuration
initiale, l'ordre terrestre se retrouvera lui aussi dans le même état.

La prédestination astrale desserre la contrainte ontologique de la
répétition. On peut admettre en ce bas monde une succession de phases,
d'ères ou d'âges ; mais l'horizon demeure fermé dans la mesure où les
révolutions célestes, strictement circulaires, ne permettent pas à l'humanité
de s'engager sur un chemin non encore parcouru. Si l'historicité est le sens
de « ce que jamais on ne verra deux fois », le cosmos hellénique, en dépit du
témoignage des historiens anciens, demeure anhistorique. Le sens de
l'histoire apparaîtra lorsque la culture humaine, affranchie de la contrainte
des astres, prendra la tangente par rapport à la circularité des gravitations
célestes, avec la conscience de mettre en œuvre un dynamisme autonome.

Néanmoins, à l'intérieur du schéma à longue échéance de la Grande
Année, les Anciens ont pu concevoir certaines intuitions du progrès comme
nous l'entendons aujourd'hui. Les porte-parole des époques les plus
brillantes de la culture, dans l'Athènes du cinquième siècle, ou dans

l'exaltation de l'épopée alexandrine, puis lors de l'apogée de l’Imperium
Romanum, témoignent de cette bonne conscience d'une époque fière de ce
qu'elle a accompli, et qui se penche sur son passé pour louer son présent. La
succession des générations, ou même la succession des siècles, permet de
noter des améliorations d'un temps à l'autre, de constater des déclins ou
d'enregistrer des apogées. La continuité des hommes réalise au long du
temps une œuvre dont un seul ne serait pas capable.

Le livre VII des Questions naturelles de Sénèque, consacré à l'étude des
comètes, contient une analyse du progrès de la connaissance, à propos des
obscurités qui persistent dans le domaine de l'astronomie. « Le temps
viendra, estime Sénèque, où une étude attentive et poursuivie [313] pendant
des siècles fera le jour sur les phénomènes de la nature. A supposer qu'elle
se donnât tout entière à la connaissance du ciel, une seule vie ne suffirait pas
à de si vastes recherches, et nous partageons inégalement entre l'étude et le
vice le tout petit nombre d'années que nous avons ! Aussi faudra-t-il pour
résoudre tous ces problèmes de longues successions de travailleurs. Le
temps viendra où nos descendants s'étonneront que nous ayons ignoré des
choses si manifestes . » Bien avant Bacon, Sénèque sait que la vérité est fille
du temps : « L'homme viendra un jour, qui expliquera dans quelles régions
courent les comètes, pourquoi elles s'écartent autant des autres astres,
quelles sont leur grandeur et leur nature. Soyons satisfaits de ce que l'on a
déjà découvert, et permettons à nos descendants d'apporter aussi leur
contribution à la connaissance de la vérité . »

Le vecteur temporel est présenté ici comme une dimension de révélation
de la vérité à la chaîne des hommes, dont le patrimoine épistémologique est
appelé à s'enrichir peu à peu. « Que d'animaux nous ne connaissons que
d'aujourd'hui ! dit encore Sénèque. Que d'objets dont notre siècle même n'a
aucune idée ! La génération qui vient saura beaucoup de choses qui nous
sont inconnues. Bien des découvertes sont réservées aux siècles futurs, à des
âges où tout souvenir de nous se sera effacé. Le monde serait une pauvre
petite chose, si tous les temps à venir n'y trouvaient matière à leurs
recherches . » La progressivité du savoir semble bien s'affirmer ici en toute
lucidité, en même temps que la possibilité d'une histoire de la connaissance,
à une époque où l'empire romain paraît avoir donné au monde d'Occident un
haut degré d'organisation et de prospérité.

Pourtant Sénèque demeure solidaire de la représentation antique du
monde, qui subordonne le devenir de l'espace-temps humain à l'impératif

astrobiologique du cosmos, tel que l'a constitué la Providence divine. Pour
Cicéron le cycle de la Grande Année astrale s'étend sur près de 13 000 ans ;
un segment d'une telle circonférence peut à l'échelle de la vie humaine
revêtir l'apparence d'une droite. L'observateur notera la continuité linéaire
des entreprises humaines pendant une certaine période de temps, jusqu'à ces
« âges où tout souvenir de nous se sera effacé ». L'horizon de l'histoire se
perd dans la confusion, pour le passé comme pour le futur, selon la coutume
de l'historiographie ancienne, qui, dans le recul du temps, débouche très vite
de l'histoire dans le mythe .

La conscience antique du progrès, là où elle existe, s'inscrit dans une
représentation du devenir cosmique, assujetti à la loi de la circularité, ainsi
que l'atteste le sens du mot période, dont l'étymologie [314] désigne un
chemin en