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Mara

Le rêve de

Thelma
Chapitre 1 : Numéro 5

« - Sortez vos manuels et prenez la page 25, lisez le texte B. En silence s’il vous plaît !

Il était 14h00, cours d’histoire-géo au collège Bellecombe pour les élèves de troisième B. Thelma

et Tina n’étaient pas concentrées aujourd’hui. Le cours sur l’Union Européenne était aussi

interminable que soporifique.

- Est-ce que quelqu’un peut me rappeler quels sont les pays qui constituaient l’Europe des

Six ?

- Hey Thelma !Thelma ! chuchota Tina

Elle ne répondait pas.

- Thelma! elle lui jeta une gomme sur sa table

- hey Tela réveille-toi !

- Oui, qu’est-ce qu’il y a ?

- Tu viens t’asseoir à côté de moi à la pause ?

Le cours d’histoire-géo est devenu ensuite sans surprise beaucoup plus animé. Thelma et Tina

avaient pour point commun une imagination débordante et un grand sens de l’autodérision.

Pour passer le temps elles décidèrent de rédiger une liste ensemble : les 10 choses à faire avant

de mourir. Ça avait été difficile de ne pas éclater de rire en plein cours entre deux confidences.

Rentrée chez elle, dans sa chambre, Thelma déchira la page de son agenda où elle avait rédigé sa

liste et la mit dans son bocal à bazar. Quel bon souvenir.

Les week-ends avec Thelma passaient vite. Il y avait tant à partager et toujours si peu de temps.

La maisonnée, austère la semaine, célébrait chaque vendredi soir leurs retrouvailles. Il y avait les

cris de sa petite sœur, les soirées films interminables, et les petites disputes à table. Une routine

colorée. Ce Noël-là, il la voyait pour la dernière fois, mais ne le savait pas. Une adolescente
charmante. Une étoile filante. 16 ans, passés à la vitesse de la lumière. À peine apparue qu’elle

n’était déjà plus. Il avait dû lu dire au revoir un 13 janvier, déjà. Elle s’était évaporée sous des

flocons de neiges ardents. Thelma, quel beau souvenir. Et parmi la somme astronomique de

choses à retenir à propos d’elle, il y avait sa curiosité pour certains phénomènes de haute

atmosphère. Dans sa chambre, elle avait imprimé puis assemblé une aurore boréale dans un

grand format qu’elle avait collé au plafond. Il suffisait de s’allonger sur son lit pour se croire en

Scandinavie. Sur son bureau, son père retrouva dans ce fameux bocal, plié en 8, entre les mots

des copines et quelques autres babioles, sa liste des dix choses à faire avant de mourir. Au

numéro 5, on pouvait lire : aller voir une aurore boréale.
Une année plus tard …

Il vivait maintenant dans un grand appartement situé dans un quartier résidentiel, loin du

centre-ville. Il avait créé un cocon minimaliste au 3ème et dernier étage d’un petit immeuble. Rien

de bien faste, pourtant, tous ses invités louaient le confort de sa maison. C’était peut-être la

lumière ? Tous les matins, son salon en était baigné. La plus simple des actions se transformait

par un tour de magie en scène de cinéma. La grande baie vitrée offrait un magnifique paysage

contrasté. On apercevait au loin, vers la gauche l’orée de la forêt. Les tons de vert se

mélangeaient aux bleus du ciel, aux rouges du soleil à la façon d’une psychédélique succulente.

À droite, la ville prenait ses quartiers, avec ses buildings et ses centres commerciaux. Le béton

impersonnel, l’acidité des usines, l’organisation rectiligne. Un ordre sans bien-être. Une vue

séparée en deux, comme le cœur et la raison de ce monsieur. Cela faisait plusieurs jours qu’il y

pensait, sans oser se l’avouer. Aller chasser les aurores boréales en janvier, quelle idée ? Il ne

restait plus que quinze jours avant la date fatidique, soit deux petites semaines de rien du tout.
Chapitre 2 : La fée Déborah

Documents, vidéos, livres, tout y était passé. La bibliothécaire de la section sciences, une jeune

femme noire élégante, ne comprenait pas cette nouvelle passion de sa part pour les aurores

boréales. Elle travaillait ici depuis cinq ans et le voyait tous les samedis. La première fois que

M.Muty rencontra Déborah, il fut surpris par sa présence chaleureuse. Elle n’avait pas la mine

sévère de ses congénères. À de nombreuses reprises, elle l’avait aidé dans ses recherches et ils

s’étaient découvert au fil du temps une passion commune pour Leibniz. Ils aimaient aussi jouer

des tours à Leïla, bibliothécaire de la section jeunesse, qui nourrissait secrètement (autant

qu’elle le pouvait) une obsession pour le père de famille. Tant de fous rires. C’était bien lui. Les

années menées en solitaire n’avaient pas eu raison de son sens de la répartie. Une fois,

mémorable, il avait emprunté tout le rayonnage qui comportait les ouvrages sur Miyazaki. Leïla

n’avait pas pu s’empêcher de venir rapporter l’information à Déborah. « Ma fille est parfois un

peu dans son monde. Je pense que Miyazaki pourrait beaucoup lui plaire, j’ai envie de lui

acheter un grand coffret DVD pour Noël mais j’aimerais connaître d’abord son avis, de façon

subtile. Je fais des tests sur ma fille, c’est mon petit rat de laboratoire ! »

Ils avaient ri aux éclats, c’était une des dernières fois, avant que Thelma ne revête son grand

manteau blanc. Depuis, les farces étaient moins fréquentes, et Déborah ne savait plus quel

comportement adopter. Ce samedi, elle opta pour la simplicité :

« - Bonjour M.Muty, comment allez-vous ?

- Bien et vous Déborah ?

- Comme un samedi je suppose ? La médiathèque est pleine, j’ai hâte de terminer ma

journée

- Un rendez-vous galant ce soir ?
Elle s’apprêtait à répondre puis se ravisa :

- Cela ne vous regarde pas, enfin ! Vous êtes un sacré farceur vous savez !

- Je finirai bien par tout savoir Déborah, si vous avez besoin de conseils …

- Oui ! Enfin, non, mais j’ai peut-être quelque chose pour vous. J’ai remarqué que vous

étiez très intéressé par les aurores boréales en ce moment.

- Et vous, vous êtes très intéressé par ma personne finalement, dois-je comprendre

quelque chose ?

- De l’amitié M.Muty, rien d’autre que de l’amitié. J’ai une amie qui est chasseuse

d’aurores boréales alors je me disais que peut-être…

- Une amie chasseuse d’aurores boréales ? Oui, ça m’intéresse

- Vous voulez son adresse e-mail ? Contactez-la de ma part, elle vous répondra plus vite

- Vous êtes une fée Déborah, merci

- Ce n’est qu’un petit service, rendu à un vieil ami

Elle attrapa un stylo et griffonna sur un petit morceau de feuille l’adresse e-mail de son amie

chasseuse : gaetane.cerf@gmail.com
Chapitre 3 : La chasseuse

M.Muty n’était jamais rentré aussi vite chez lui un samedi. À peine le seuil de la porte passé, il

alluma l’ordinateur, une vieille bécane datée, qu’en définitive, Bill Gates aurait renié lui-même.

« Et si je me faisais trop d’idées ? Peut-être que ça ne va rien donner. Je deviens fou, ça y est ».

La page d’accueil s’affichait enfin Un mot de passe plus tard il était connecté à sa boîte mail. Il

commençait la rédaction d’un courriel à destination de Gaëtane Cerf.

« Est-ce que c’est une bretonne ? Une bretonne forte comme un cerf ? Une bretonne dont la

famille chassait les cerfs de générations en générations et qui avait décidé de se reconvertir dans

le bio ? »

Gaëtane,

Je vous écris de la part d’une amie que nous avons en commun, Déborah. Je suis en ce moment

très intéressée par les aurores boréales et elle m’a dit que vous étiez une spécialiste en la

matière. Pourrions-nous en discuter ? À bientôt j’espère,

Jean Muty

Visiblement, la chance lui souriait. Une heure plus tard, voici la réponse qu’il recevait :

Jean,

Effectivement, je suis chasseuse d’aurores boréales depuis plusieurs hivers maintenant. Je suis

toujours ravie de pouvoir partager ma passion. Téléphonez-moi cet après-midi.

Gaëtane Cerf
Jean saisit son téléphone et composa les dix chiffres du numéro de Gaëtane avec empressement

et appréhension. Ça sonne. Elle décroche. Une voix fragile et chevrotante se fraya un chemin

jusqu’au combiné de Jean :

- Allo Gaëtane ? C’est Jean, je vous ai écrit cet après-midi, à propos des aurores boréales

- Oui bonjour Jean. Dites-moi, qu’est-ce que vous voulez savoir ?

- Eh bien, je m’intéresse beaucoup aux aurores, j’ai lu tous les ouvrages disponibles sur le

sujet. J’aimerais énormément pouvoir prendre quelques photos. Je suis photographe

amateur.

- Je pars la semaine prochaine en Norvège. Des amis devaient m’accompagner, mais

finalement ils ont décliné l’invitation, vous pouvez venir si vous voulez

- Vraiment ?

- Oui, vous êtes un ami de Déborah, je lui fais entièrement confiance et puis il n’y a rien à

craindre, je fais ça très souvent. Je loue une chambre chez l’habitant, j’appellerai

l’hôtesse pour en réserver une pour vous. On se rejoindra le soir pour partir en chasse.

Réservez un billet pour Oslo et débrouillez-vous pour être à Tromsø le 13 janvier à

16h00, à Karl PettersensGate. À bientôt Jean.

Elle raccrocha. Il ne pensait pas que cela aurait pu être si facile. Gaëtane, à la voix si peu

audible avait pourtant été si directe… pas si timide la bretonne. Surprenant. Il avait réussi.

Dans 10 jours, par une coïncidence magique, Jean partirait en Norvège chasser les aurores

boréales et il y serait pile le jour tant souhaité, le 13 janvier.
Chapitre 4 : Le Voyage

Le 10 janvier, Jean débarque à Oslo. L’aéroport fourmille de tous les côtés et son cœur bat

de plus en plus fort à l’idée de voir son rêve prendre vie. Il attend patiemment sa valise

comme tous les autres touristes. Il se rend ensuite à la cafétéria pour s’acheter une

bouteille d’eau. Il consulte quelques magazines mis à disposition des clients de la boutique.

Pas un nuage à l’horizon. Une serveuse passe et lui demande « avez-vous besoin de quelque

chose d’autre Monsieur ? » il décline poliment l’offre et se remet à lire la page concernant la

porte de l’Arctique. 18h00, l’avion pour Tromsø est là. Vite, il quitte la boutique. Vite, il

oublie son appareil photo, à côté de la chaise, près de la vitre. Frøya, la serveuse en poste ce

jour-là le récupère.

« - Je suis désolée M. Muty, aucun objet ne nous a a été rapporté ces derniers jours

- Merci Madame, au revoir »

C’était son dernier appel. La compagnie d’autocars, l’aéroport, personne n’avait retrouvé

quoique ce soit. Il était là, à Tromsø, arrivé un jour à l’avance afin de découvrir le pays. Il

avait tout prévu sauf de perdre son appareil photo en chemin.

Frøya était une jeune femme solitaire. Après des études littéraires, elle avait décidé de faire

une année de césure. Elle avait trouvé ce poste de serveuse il y a quatre mois. Débrouillarde

et souriante, la Direction était très contente de son travail. Tous les soirs, elle rentrait dans

une petite chambre, non loin de l’aéroport, mis à disposition par la société pour laquelle elle

travaillait. C’était minuscule mais le nécessaire était là, et tous les six mois, elle retournait

voir sa mère qui vivait seule depuis son départ. Ce soir, le nouvel épisode de la série qu’elle
suivait en ce moment ne l’intéressait pas. Pourquoi vouloir s’immerger dans la fiction quand

le réel était si passionnant ? Frøya regarda par curiosité les dernières photos prises par Jean.

Elle fut émue de voir une jeune fille faire le pitre en compagnie de ses amies. Puis cette

même jeune fille assise à côté du touriste tête-en l’air, avec une autre petite fille, dans un

endroit ensoleillé. Il y avait un air de famille. Dans un autre compartiment se trouvait

l’adresse d’une maison d’hôte: « Madame Ǻsmund, BesoksadresseStorgata 16, Tromsø ».

« Ah mais c’est l’adresse de Magritt ! J’avais oublié qu’elle recevait des touristes chez elle ».

À côté,se trouvait un autre papier, plié en 8. Une liste. Grâce à de vieux souvenirs, elle avait

pu déchiffrer ce qu’il y avait écrit, et sourit lorsqu’elle arriva au numéro 5.

10 choses à faire avant de mourir

1. Déclarer ma flamme à une personne♥

2. Jouer avec un orchestre international♫

3. Aller au Japon

4. Organiser une fête énorme pour un de mes anniversaires

5. Voir une aurore boréale

[…]

Thelma (avec Tina), le 20 mars 2014

Elle se doutait bien que Jean devait être l’un de ces nombreux touristes-chasseurs qui arrivaient

par wagons tous les hivers ! Frøya aurait pu vendre l’appareil, et faire un cadeau à sa mère avec

cet argent. Mais elle décida de rapporter l’objet lors de son retour à Tromsø. Emue après ces

découvertes, elle alla se coucher, se racontant des histoires.
Jean Muty, quant à lui, pensait son voyage gâché, il était dépité. Il s’était quand même rendu en

ville, visiter VårFrue, une vieille église catholique en forme de pyramide. Il faisait – 5°C et

l’ambiance était dépaysante. On n’avait pas vu le soleil aujourd’hui, et tout prenait des airs de

science-fiction. Les norvégiens qui battaient le pavé de leurs boots avaient l’air de héros

arctiques. Les enfants, si emmitouflés dans leurs doudounes ressemblaient à de petits

bonhommes de neige. Après la visite de la cathédrale, il rentra chez son hôte, Magritt, une

femme au caractère bien trempé.
Chapitre 5 : La Sage

Brune, les yeux très bleus, sa peau fine trahissait le manque d’ensoleillement du pays à cette

période de l’année. Coiffée de plusieurs nattes qui se rejoignaient dans un fouillis artistique,

Magritt portait un pull bleu marine, et un pantalon de coupe classique. Jean se disait en la

regardant qu’elle devait ressembler à une des chanteuses du groupe ABBA lorsqu’elle était

jeune.

Magritt avait préparé des kjøttkaker, sorte de petits gâteaux de viande servis avec des pommes

de terre. L’assiette servie à Jean débordait. La vieille dame était de ces femmes qui servaient

leurs sentiments sur un plateau et n’aimait pas qu’on la contredise. Elle mettait un point

d’honneur à recevoir ses invités dans les meilleures conditions possibles, et la cuisine était une

étape non négligeable. Elle s’assit à table et invita Jean à se joindre à elle. Il était le seul invité,

pour l’instant.

- Qu’avez-vous visité aujourd’hui ?

- VårFrue, au centre-ville. Très jolie cette église, suivant l’endroit où on se place on croirait

voir une pyramide d’Egypte en plein désert polaire

- Ah oui, ce lieu est un incontournable ! et demain ?

- Je devrais aller chasser les aurores boréales avec Gaëtane Cerf, la jeune femme qui

arrive demain

- Une personne intelligente et très mystérieuse… je la connais bien, elle vient ici tous les

ans

- Ah oui ? J’ai hâte de la rencontrer, je ne l’ai pas encore vue

- Comment ça ?

- Je l’ai rencontré par l’intermédiaire d’une amie qui savait que j’étais très intéressée par

les aurores boréales
Jean était de taille moyenne, et avait une allure sportive. Magritt ne savait pas quel âge lui

donner, le timbre de sa voix paraissait si jeune, tout comme sa façon de se comporter. Pourtant

une faille dans son regard le trahissait. « Un malheur peut-être ? ». Elle lui trouvait un air de

marionnette. Lorsqu’il s’animait il semblait joyeux, mais dès que le silence reprenait sa place, il

rentrait en lui-même.

- Je suis très embêté, j’ai perdu mon appareil photo pendant mon voyage jusqu’ici, si je

vois des aurores, je ne pourrais pas les immortaliser

- Alt lytøydastsom er etlatildetJohan !1Nous ne sommes que de passage sur Terre et les

objets qui nous accompagnent aussi. Ne laissez pas cet événement gâcher votre séjour

Les paroles de Magritt résonnaient dans l’esprit de Jean quand le 13 janvier, il se réveilla

dans sa maison. L’hôtesse était partie et avait laissé une table garnie pour le petit déjeuner

de son invité. Il mangeait un kanelboller, sorte de petite brioche roulé à la cannelle quand on

frappe à la porte. C’était Frøya, la serveuse rencontré à l’aéroport d’Oslo.

- Bonjour, est-ce que je pourrais parler à Jean Muty s’il vous plaît ?

- C’est moi. Vous êtes Gaëtane ?

- Non non, je m’appelle Frøya, je viens vous rendre ça

Lorsqu’elle sortit l’appareil photo de son sac à main, il crût rêver.

- Je travaillais à l’aéroport il y a deux jours. Il se trouve que nous allions au même endroit,

alors j’ai décidé de passer vous le rendre moi-même. Dites bonjour de ma part à Magritt.

Voilà, je ne tiens pas à vous déranger plus longtemps. Bon séjour parmi nous.

- Merci Frøya, merci infiniment.

Jean se sentait soulagé. Lorsque Gaëtane arriva comme prévu rue Karl PetersensGate, toute la

mélancolie qu’il portait en lui depuis le début de ce voyage s’était évanouie. Il était euphorique à

1
Les pertes sont inévitables Jean !
l’idée de voir des aurores. Vers 3h00 du matin, alors que Gaëtane lui racontait l’histoire de sa

première chasse, le miracle se produisit. Sur une toile d’un noir éclatant, des vagues de couleurs

froides se mirent à danser doucement. Il n’avait jamais rien vu d’aussi extraordinaire. Jean prit

des photos en pensant à Thelma, disparue une année plus tôt.

« Gaëtane, ma fille aurait adoré voir ça ».
Voici ce qu’il écrivit au dos de la photo qu’il avait enfoui dans l’herbe du cimetière, près du

cercueil de Thelma :

Je l’ai fait, j’y suis allée pour toi. C’était incroyable. On m’a dit que les aurores boréales étaient

très fréquentes à cette période de l’année. Alors j’imagine que le jour où tu es partie, il devait y

en avoir aussi. Ma petite étoile est partie dans le vent solaire, et moi cet hiver, j’ai réalisé un de

tes rêves.

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