Institut d’études politiques de Lille

Pierre Martin

Hong Kong : patrimoine, activisme et décolonisation

Année universitaire 2008-2009

Sous la direction de : Emmanuel Brunet-Jailly

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Institut d’études politiques de Lille, année 2008-2009 Master Politique internationale et comparée

Hong Kong : patrimoine, activisme et décolonisation

Mémoire soutenu en juillet 2009 Membres du jury : Emmanuel Brunet-Jailly et Jean-Louis Thiébault 3

Remerciements

Nos remerciements vont à notre directeur de mémoire, Emmanuel Brunet-Jailly, ainsi qu’à Jean-Louis Thiébault, pour avoir accepté de participer à notre jury de soutenance. Nous tenons à adresser des remerciements particuliers à Sebastian Veg pour ses nombreux commentaires et éclaircissements au sujet du patrimoine et de Hong Kong en général. Merci également à David Au Chi-wai, Milk Chan Nga-man, Suki Chau Hei-suen, Fong Fong, Cyd Ho Sau-lan, Hung Wing-tat, Ronnie Kwok, Lam Oi-wan, Patrick Lau Saushing, Emily Lau Wai-hing, Ambrose Law Yu-hin, Lee Ho-yin, Chantal Martin, Jo Lee Yee-ting, Fione Lo, Rose Lo Ho-yu, Kevin Parthenay, Howard Shum, Mirana May Szeto, Tse Ming Ming, Wong Faye, Icarus Wong Ho-yin, Ada Wong Ying-kay et Justy Yeung Wai-keung pour leur participation à l’élaboration de ce mémoire. Sans oublier Siu Ding : un grand merci pour les photos.

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A Lam Pang de Mei Foo

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Sommaire

MÉTHODOLOGIE DE LA RECHERCHE.....................................................................................................29

Liste des abréviations et des acronymes utilisés - AA : Antiquities Authority (Autorité du patrimoine) - AAB : Antiquities Advisory Board (Conseil consultatif des antiquités) - ACP : Architectural Conservation Programme (Programme de conservation architecturale) - AMO : Antiquities and Monuments Office (Bureau de antiquités et des monuments) - DB : Development Bureau (Bureau du développement) - HAB : Home Affairs Bureau (Bureau des affaires intérieures) - MSQ : Mouvement pour la préservation de l’embarcadère du Star Ferry et du Queen’s Pier - SAR : Special Administrative Region (Région Administrative Spéciale) - SARS : Severe and Acute Respiratory Syndrome (Syndrome Respiratoire Aigu Sévère) - UNESCO : United Nations Educational Scientific and Cultural Organization (Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture) - URA : Urban Renewal Authority (Services du renouvellement urbain) - URS : Urban Renewal Strategy (Stratégie du renouvellement urbain)

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Introduction Certains la comparent à « un nénuphar ayant rompu ses racines »1 ; d’autres insistent sur l’héritage d’un passé qui ne lui a jamais appartenu et évoquent son avenir incertain 2 pour faire de la « contingence » sa principale caractéristique3. Il est vrai qu’à première vue, Hong Kong semble être une erreur historique. A l’issue de la première guerre sinobritannique (1839-42), c’est bien en s’emparant des îles Zhoushan4, situées à quelques encablures des côtes du Zhejiang, que la Couronne britannique souhaite punir la Chine. L’île de Hong Kong, « rocher stérile et quasiment dépeuplé »5, ne l’intéresse pas. Mais Charles Eliott, le négociateur britannique, juge hasardeux d’éparpiller encore un peu plus la communauté britannique en Orient en ouvrant un nouveau port ; préférant consolider Canton comme avant-poste du capitalisme en Chine, c’est donc l’île de Hong Kong qu’il
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Henry Gérard, « L’année du Cochon, à la recherche d’une mémoire collective », Chroniques Hongkongaises, Editions ZOE, 2008, p. 265. 2 La Déclaration conjointe (Joint Declaration) du 19 décembre 1984, qui prévoyait les modalités de la rétrocession du 1er juillet 1997, promettait dans son Annexe 1 de préserver le système légal, économique et social de la Région administrative spéciale durant 50 ans à compter de la date fatidique, posant les bases du principe « un pays, deux systèmes ». Néanmoins, évidemment, personne ne sait ce qu’il se produira le 30 juin 2047 passé. 3 Abbas Ackbar, Hong Kong, Culture and the Politics of Disappearance, Public Worlds, Volume 2, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1997. 4 Zhoushan est aussi la ville ancestrale de Tung Chee-hwa (en mandarin : Deng Jianhua), le premier chef de l’exécutif de la Région administrative spéciale. 5 « A barren rock with hardly a house upon it », telle est la fameuse formule utilisée par Lord Palmerston, ministre des affaires étrangères britanniques lors de la signature du traité de Chuenpi, pour décrire l’île de Hong Kong, alors peuplée d’environ 5 000 âmes.

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soutire à l’Empire céleste par le traité provisoire de Chuenpi, signé à l’automne 1840. Il est remercié sitôt la nouvelle parvenue à Londres, mais le traité de Nankin du 29 août 1842 entérine l’occupation de l’île, qui devient une colonie de la Couronne...6 L’Empire britannique profite ensuite de la seconde guerre de l’opium pour étendre sa souveraineté à la péninsule de Kowloon (convention de Tientsin de 1858, convention de Pékin de 1860) avant qu’en 1898, avec le second Traité de Pékin, les Nouveaux territoires ne lui soient cédés par un bail de 99 ans. Les frontières hongkongaises ne bougeront alors plus (voir le plan du territoire, en annexe 1). Néanmoins, en signant ce bail, la Grande-Bretagne se fixe un « rendez-vous avec la Chine »7 et condamne sa colonie à vivre sous l’empire de la précarité, « sur un temps qui ne lui appartient pas et sur des lieux d’emprunt »8. Puisque, pour beaucoup, Hong Kong naît avec l’arrivée des Britanniques, chaque instant de sa courte histoire semble porter le signe de cette contingence. En tant qu’« entrepôt economy » au début des années 1950, Hong Kong, bâtit en effet sa fortune sur sa proximité avec la Chine communiste, pour laquelle elle constitue un point d’accès privilégié – une faille dans le « mur de bambou » qu’a dressé la Guerre Froide autour du continent. Les marchandises ne font alors qu’y transiter - et les hommes également. Ilot de confort et de stabilité9, Hong Kong accueille entre 1949 et 1955 plusieurs centaines de milliers de Chinois fuyant les troubles de la mère patrie 10 . Cette main d’œuvre travailleuse, flexible, opportuniste et bon marché – et, surtout, peu exigeante quant à la protection sociale et aux droits qui lui sont accordés – est récompensée par un pécule qui
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Voir: Tsang Steve, A Modern History of Hong Kong, Hong Kong, Hong Kong University Press, 2004, p. 12. 7 Ibid., p. 41. 8 Borrowed Place, Borrowed Time est le titre du célèbre livre que le journaliste anglais Richard Hughes a dédié à Hong Kong. Dans son préambule, l’auteur déclare avoir emprunté l’expression à l’écrivaine hongkongaise Han Suyin. Hughes Richard, Borrowed Place Borrowed Time, Hong Kong and its many faces, second edition, André Deutsch, 1976. 9 Bien que la stabilité ait toujours été l’objectif primordial de l’administration coloniale, Hong Kong n’est pas totalement épargnée par la Révolution culturelle. A partir de mai 1967 jusqu'à la fin de l’année, la violence maoïste gagne la ville (plusieurs milliers de bombes sont notamment posées). Bilan : 51 morts et 1 172 blessées. Voir : Tsang Steve, op. cit., 2004, pp. 183-190. Cette période de trouble, creuset de l’identité hongkongaise pour certains, est évoquée pudiquement comme « la Confrontation » par les habitants de la ville. 10 En 1961, seulement 67% de la main d’œuvre hongkongaise était déjà sur place avant 1949. Voir : Tsang Steve, op. cit., 2004, p. 167. Et en 1966, malgré les restrictions portées à l’immigration par le Restriction Act de 1955, Hong Kong comptait 1,7 million de réfugiés, pour 3 millions de résidents. Voir : Liu William T., “Chinese Value Orientations in Hong Kong”, Sociological Analysis, Vol. 27, No. 2, pp. 53-66, été 1966, p. 56.

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lui permet de repartir vers de nouveaux horizons. Ville-étape, Hong Kong l’est d’ailleurs restée: beaucoup de ses citoyens se sont durablement installés à l’étranger - en Grande Bretagne, au Canada ou en Australie par exemple - et détiennent un passeport de leur pays d’accueil11. Et l’immigration illégale, la contrebande (de voitures et de DVD aussi bien que d’arbres magiques…12), l’intégration de la ville dans les flux financiers 13, commerciaux14 et dans ceux de l’information sont encore d’autres éléments dans lesquels les frontières de Hong Kong se fondent jusqu'à disparaître, participant à la dévaluation de toute « idée physique de l’espace et du temps »15. Si l’on souscrit à un tel compte-rendu de l’histoire hongkongaise, l’on ne sera guère surpris d’entendre parler de l’apathie politique des Hongkongais - effet secondaire de la « mentalité de réfugiés » que l’histoire leur a léguée -, ou de lire les conclusions de Lau, selon lesquelles ceux qui se présentent comme Hongkongais sont aussi les plus prompts à quitter le territoire16. Mais force est de reconnaître que le bref récit de l’histoire hongkongaise que nous venons de présenter est problématique : comme tend à le montrer l’historiographie récente, dire que Hong Kong était un village de pêcheurs insignifiant avant l’arrivée des Britanniques et que c’est la coopération de la population locale avec l’administration coloniale qui a fait du territoire ce qu’il est aujourd’hui, les deux moitiés d’une telle affirmation sont malhonnêtes17. Si la période coloniale de Hong Kong est un moment crucial de son histoire, Hong Kong n’est pas pour autant pas une création ex11

La majorité de 3 500 000 détenteurs du passeport « British National Overseas » résidaient dans la RAS en 2008. S’y ajoutent 220 000 citoyens canadiens vivant à Hong Kong, et 30 000 citoyens hongkongais possédant un passeport australien. Voir: « Hong Kong Citizenship, Thou shalt have no other », The Economist, 5 juin 2008. 12 Sur le trafic d’arbres « magiques », voir : Henry Gérard, op. cit., « Les voleurs d’arbres », p. 258. 13 En 2008 encore, l’économie hongkongaise a été désignée comme étant la moins entravée du monde par le Fraser Institute. Pour l’édition 2008 du classement de l’Institut, voir : http://www.fraserinstitute.org/researchandpublications/publications/6194.aspx (consulté pour la dernière fois le 13 octobre 2008). Un classement similaire réalisé par la Heritage Foundation place également Hong Kong en tête de liste depuis de nombreuses années. 14 En 1996, soit un an avant la rétrocession, Hong Kong était la huitième puissance commerciale mondiale, devant la République populaire de Chine. Voir : Mengin Françoise, Trajectoires chinoises, Taiwan, Hong Kong et Pékin, CERI Recherches internationales, Karthala, 1998, p. 7. Mathews Gordon, Ma Kit-wai Eric et Tai-lok Lui, op. cit., p. 9. 15 Abbas Ackbar, op. cit., p. 69. 16 Lau Siu-kai, « Hongkongese or Chinese, the problem of identity on the eve of the resumption of Chinese sovereignty over HK », in S. K. Lau (éd.), Social Development and Political Change in Hong Kong, Hong Kong Chinese University Press, 2000. 17 Faure David (éd.), Hong Kong, A Reader in Social History, Hong Kong, Oxford University Press, 2003.

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nihilo de la Couronne britannique18, flottant parmi les nuages comme la ville de Xi Xi 19. Et la domination persistante de cette « histoire officielle », dix ans après la rétrocession, empêche toujours Hong Kong de faire face à son passé colonial 20. Peut-être peut-on même suggérer qu'un tel récit de l’histoire du territoire est le principal responsable du manque d’estime et d’intérêt dans lequel le gouvernement tient le patrimoine hongkongais, et tout particulièrement le patrimoine bâti. Car si Hong Kong, « lieu de transition »21 par excellence, est si peu clairement « définie dans l’espace »22, il est en effet vain de rechercher quelques indices du passé et de l’identité hongkongais dans les bâtiments – objets tangibles s’il en est – de la ville. C’est d’ailleurs avec la plus grande parcimonie du monde que le gouvernement hongkongais a, depuis le début des années 1970, tenté de préserver certains des édifices de la ville.

Quelle identité hongkongaise ? L’émergence tardive du processus de localisation – par lequel nous entendons la prise de conscience, au niveau communautaire, d’une trajectoire historique et politique spécifique à Hong Kong - et les modalités de son émergence expliquent en partie la préséance dont jouit aujourd’hui encore le discours historique officiel. La question de l'identité hongkongaise a bien été abordée dans l’immédiat après Seconde Guerre
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« Hong Kong est à tous égards un exemple frappant de ce que l’entreprise européenne est capable de faire » écrivait Charles Elliott dans son livre, Letters from the Far East, publié au début du siècle dernier.Voir l’introduction de T. L Tsim a Tsim T. L et Luk H. K. Bernard (éds.), The Other Hong Kong Report 1989, Hong Kong, The Chinese University Press, 1989. Une telle vue, qui est avant tout celle du colonisateur, a paradoxalement beaucoup de points communs avec le discours tenu sur Hong Kong par certains théoriciens critiques, et par les organes officiels – on le verra plus tard. 19 Xi Xi, Marvels of a Floating City and other stories, Hong Kong, Chinese University of Hong Kong, 1997. 20 Une telle histoire est rarement formulée en discours systématiques et continus ; elle se compose de pièces et de morceaux. Néanmoins, Tsang Steve, op. cit., 2004 ou Welsh Frank, A History of Hong Kong, London, Harper Collins, 1997 fournissent deux bons exemples de ce type d’histoire. Et si, de la même façon, de tels récits historiques ne sauraient être localisés dans un type défini d’institutions, les grandes lignes de leur trame historique sont généralement reprises par les sites internet et fascicules publiés par les départements gouvernementaux (Development Bureau, Home Affairs Bureau, Leisure and Cultural Services Department etc.) amenés à évoquer l’histoire du territoire. 21 Guttierez Laurent et Portefaix Valérie, Mapping Hong Kong, Map Office, Hong Kong, 2000, p. 137. Sans surprise, ces deux auteurs estiment ainsi que le remplacement de ce qu’ils appellent « vieilles cellules inadaptées » aux temps nouveaux par de nouvelles, plus compétitives, modifie en permanence l’image de la ville mais jamais son identité. 22 Choay Françoise, Pour une anthropologie de l’espace, Seuil, 2006, p. 41.

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Mondiale, déclenchant même une controverse quant à la sinité des résidents de la colonie et à leur degré de loyauté à la mère patrie23. L'on peut également penser qu’il était dans l’intérêt des Britanniques de « minimiser le lien entre Hong Kong et la Chine, afin de légitimer leur domination, et de minimiser celui entre Hong Kong et la Grande-Bretagne de peur que les Hongkongais en réclament un jour la citoyenneté »24. Pourtant, jamais ne fut mise en place de politique visant activement à instiller chez les Hongkongais le sentiment d’une appartenance locale. Aussi est-ce par opposition au régime colonial que cette identité s’est forgée, au cours des turbulentes années 1960. Au début des années 1960, l’idée d’une communauté hongkongaise spécifique paraît bien improbable : si les Cantonnais sont largement majoritaires, Hong Kong est aussi le lieu de résidence de nationalités diverses arrivées des quatre coins de la Chine et, bien qu’il soit courant pour certains clans – dans les Nouveaux territoires en particulier – de se reconnaître des liens de parenté, il n’existe ni filiation ni lignage qui unisse les Hongkongais25. A l’inverse, les lignages existant participent souvent à rattacher les citoyens hongkongais à certaines communautés de la Chine continentale. Quant au cantonnais comme idiome, il n’est pas spécifique à Hong Kong mais est parlé dans la province du Guangdong tout entier. Et à Hong Kong, il est même parfois réduit au statut de lingua franca puisque dans l’intimité du foyer familial, bien souvent, c’est le dialecte d’origine que l'on privilégie26. Ajoutons pour finir que la société hongkongaise de l’époque, comme celle d’aujourd’hui d'ailleurs, est traversée par de nombreux clivages
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A l’inverse de McDougall et Young - entre autres - qui voyaient la création d’une identité locale comme le moyen le plus sûr d’épargner à Hong Kong les troubles du continent, qui venait de tomber sous la férule de Mao, Alexander Grantham (gouverneur de Hong Kong de 1947 à 1958) considérait que le meilleur moyen de maintenir l’ordre dans la colonie était de nouer des relations cordiales avec Pékin et alla jusqu'à recommander que l’on transfère Hong Kong du Colonial Office au Foreign Office. Voir : Tsang Steve, Governing Hong Kong, Administrative Officers from the Nineteenth Century to the Handover to China, 1862-1997, Hong Kong, Hong Kong University Press, 2007, p. 62. 24 Mathews Gordon, Ma Kit-wai Eric et Tai-lok Lui, op. cit., p. 9. 25 Johnson Elizabeth, Recording a Rich Heritage: Research on Hong Kong’s “New Territories”, Hong Kong Heritage Museum, 2000. 26 Notons que la situation est en réalité plus compliquée puisque le cantonnais n’est pas la seule lingua franca du territoire. Certains des premiers habitants de Tsuen Wan, par exemple, parlaient Hoklo avant de s’établir dans les Nouveaux territoires hongkongais, à partir du 18ème siècle. D’autres parlaient le dialecte du Fujian (et d’autres encore, venant du Guangdong, le Cantonnais). Mais les travailleurs terriens étant alors majoritairement Hakka et les écoles locales enseignant presque toutes dans cette langue (ce fut le cas jusqu'à la Seconde Guerre Mondiale), ils apprirent donc le Hakka et non le Cantonnais. Voir: Johnson Elizabeth, Recording a Rich Heritage: Research on Hong Kong’s “New Territories”, Hong Kong Heritage Museum, 2000, p. 92.

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rendant plus compliquée encore la formation d’une identité commune : aux fossés entre riches et pauvres, Communistes et Nationalistes, natifs et migrants se superpose celui séparant urbains et ruraux. A cet égard, certains auteurs vont jusqu'à affirmer que l’établissement de la souveraineté britannique dans les Nouveaux territoires n’a consisté qu’en un « changement de dirigeants étrangers (i.e. les Mandchous de la dynastie des Qing) pour d’autres dirigeants étrangers »27. Si la résistance rencontrée par les Britanniques lors de leur conquête des Nouveaux territoires y est certainement pour quelque chose, toujours est-il que c’est intentionnellement que James Stewart Lockhart s’est appuyé sur le système d’organisation alors existant lors du déploiement de l’appareil administratif britannique dans les Nouveaux territoires dont il était responsable, au lendemain de la prise de pouvoir des lieux par Londres28. Souhaitant concéder à ces derniers un large degré d’autonomie, il est même allé jusqu’à proposer la mise en place d’un « commissaire » des Nouveaux territoires, subordonné au gouverneur de Hong Kong mais dans une très large mesure indépendant de ce dernier29. Son projet a échoué mais le legs de cette politique est encore perceptible dans les années 1960, autorisant James Hayes à parler d’une « grande différence » séparant la partie urbanisée de Hong Kong des Nouveaux territoires, alors encore relativement préservés de l’influence du colonisateur30. Pourtant, dès 1966, William T. Liu observe que les orientations de la jeune génération hongkongaise à l’égard du temps, du rapport entre l’homme et la nature et des relations interpersonnelles diffèrent de celles de leurs ainés nés de l’autre côté de la frontière 31.
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Tsang Steve, op. cit., 2007, p. 33. Hase Patrick H., The Six-day War of 1899, Hong Kong in the Age of Imperialism, Hong Kong University Press, 2008. 29 Tsang Steve, op. cit., 2007, p. 33. A noter qu’au niveau culturel, les Nouveaux territoires sont régis par un règlement spécifique, la New Territories Ordinance, qui garantit la survie de ses traditions. Ce règlement (dont le maintien est désormais garanti par l’article 40 de la Basic Law) a d’ailleurs fait l’objet d’une controverse importante quand, en mars 1994, Christine Loh, alors députée, a entrepris de la réformer afin de la mettre à jour avec les temps moderne, notamment pour qu'il soit permis aux femmes des Nouveaux territoires d’hériter des terres de leurs pères (comme les fils en avaient le droit). Sur le sujet, voir : Chan Ching Selina, « Politicizing Tradition : The Identity of Indigenous Inhabitants in Hong Kong », Ethnology, Vol. 37, No. 1, hiver 1998, pp. 39-54. 30 Hayes James, The Great Difference, Hong Kong’s New Territories and its People, 1898-2004, University of Washington Press, 2006. En réalité, mais la chose n’est guère surprenante, l’expression est empruntée à Lockhart. 31 Liu William T., “Chinese Value Orientations in Hong Kong”, Sociological Analysis, Vol. 27, No. 2, pp. 53-66, été 1966.

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L’exposition à la culture occidentale et l’adaptation des résidents de la colonie à un contexte social contrastant avec celui du continent semblent avoir mis en action des processus d’hybridation identitaire et William Liu note les conquêtes de l’individualisme (recherche accrue de l’autonomie par rapport à la lignée familiale) et du matérialisme (accent mis sur la richesse et non plus sur les études comme critère d’ascension sociale) sur les mentalités chinoises. En 1966, les habitants de Hong Kong possèdent aussi un mode de vie spécifique, décrit de manière saisissante par Hugh Baker dans « Life in the Cities: The Emergence of Hong Kong Man ». Et il ne fait nul doute que le cadre de vie urbain et moderne, l’hybridation linguistique (dans la plupart des institutions du secondaire, l’éducation se fait en anglais) et culturelle (le culte des ancêtres – associée à la continuité filiale et au terroir - n’est pas l’unique religion à Hong Kong ou la plupart des cultes sont beaucoup plus flexibles) et, surtout, l’incertitude constante dans laquelle se meuvent les habitants hongkongais, et qui force leur pragmatisme, sont autant de facteurs ayant contribué à l 'émergence d’une mentalité particulière32. Mais 1966, ce sont surtout les émeutes du Star Ferry, à partir desquelles la politique hongkongaise commence à s’émanciper du cadre continental pour se localiser. Initiées le 4 avril 1966 par une grève de la faim de So Sau-Chung, jeune homme de 27 ans (faisant donc partie de la première génération née à Hong Kong) et d’origine modeste s’étant élevé contre l’augmentation du prix du ticket de première classe du Star Ferry, la navette qui permet alors de traverser le port de Victoria pour passer de Kowloon à l’île de Hong Kong, ou vice versa, les deux jours d’émeutes entrainent l’arrestation de 905 personnes, âgées pour la plupart entre 16 et 20 ans. La majorité des révoltés ne possède pas le profil social de personnes voyageant en première classe et l’augmentation du ticket (de 5 centimes) n’affecte donc probablement pas véritablement son niveau de vie ; ce qu’expriment ces manifestations est en fait un malaise général, un sentiment de frustration et d’inconfort à l’égard de l’administration coloniale 33. Mais la riposte de celle-ci ne tarde pas ; elle prend la forme de ce qu’Ambrose King a appelé l’ « absorption administrative de la politique » : cooptation des leaders locaux et transformation des
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Baker Hugh D. R., “Life in the Cities: The Emergence of Hong Kong Man”, The China Quarterly, No. 95, pp. 469-479, septembre 1983. 33 Voir: Tsang Steve, op. cit., 2004, p. 188. Notons au passage que ces manifestations sont sans lien direct avec la “Confrontation”, qui explose l’année suivante.

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doléances de la population et de ses rancœurs en simples demandes factuelles et nonidéologiques font du véritable enjeu l'efficacité de l’administration34. Ainsi, alors que la crise des années 1960 plonge ses racines dans le défi lancé par la population locale à l’administration, elle aboutit à générer des attentes particulières envers cette dernière, et donc à renforcer le lien entre la population et le régime local, autrefois presque sans contact35. Il n’est donc pas si surprenant d’observer que, lors de « la Confrontation » intervenue l’année suivante, la société hongkongaise choisit finalement de ne pas suivre les sympathisants maoïstes et de se ranger du côté du gouvernement colonial36. Encore latente, l’identité hongkongaise qui émerge dans les années 1960 se cristallise en réaction aux menaces du dehors : les boat people vietnamiens et les immigrants du continent, venus s’installer à Hong Kong par vagues massives37. Les sentiments des résidents du territoire à l’égard de ces nouveaux arrivants balancent alors entre indifférence et hostilité : les immigrés chinois, en particulier, ne sont plus désormais perçus par la population locale comme de lointains cousins suivant ses traces, ils sont devenus des étrangers que l’on méprise ouvertement. On les appelle « Ah Chan », du nom du plouc impoli, maladroit et malhonnête qu'une série télévisée de l’époque a rendu populaire et qui est censé représenter le continental lambda38. Dans le même temps, dans les médias – qui abandonnent le mandarin et l’anglais pour le cantonnais -, l’on se met à parler de « Hongkongais »39 et une culture populaire locale – distincte de celle du sud de
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A ce sujet, voir la célèbre thèse d’Ambrose Yeo-Chi King: “Administrative Absorption of Politics in Hong Kong: Emphasis on the Grass Roots Level”, pp. 69-92 in Sing Ming (éd.), Hong Kong Government and Politics, Oxford University Press, 2003. L’article original date de 1974. 35 La tentative de combler le fossé entre l’administration et ses administrés a aussi pris la forme de réformes concrètes. Suite aux émeutes, le Secrétariat aux affaires chinoises s’est vu transformé en Secrétariat aux affaires intérieures alors qu'a été introduit le City District Office Scheme. Notons néanmoins au sujet de ce dernier que la nécessité de représentants de l’administration susceptibles de pouvoir servir de relais entre l’homme de la rue et le gouvernement avait déjà été mise en avant par le gouverneur David Trench lors de son entrée en fonction, en 1964. Les bouleversements de 1966 et 1967 ont donc simplement servi de catalyseur. Tsang Steve, op. cit., 2007, p. 78. 36 Il est également vrai que la crémation du journaliste Lam Bun et le terrorisme employé par les sympathisants maoïstes à partir de la mi-juillet 1967 ont quelque peu forcé la décision de la population. Heaton William, “Maoist Revolutionary Strategy and Modern Colonialism: The Cultural Revolution in Hong Kong”, Asian Survey, Vol. 10, No. 9, septembre 1970, pp. 840-857, pp. 851-852. 37 En raison de l’ouverture graduelle de la Chine à partir du troisième plenum du XIème congrès du Parti communiste, ce sont 400 000 Chinois qui sont parvenus à Hong Kong entre 1978 et 1980. Census and Statistics Department, 1982. 38 Mathews Gordon, Ma Kit-wai Eric et Tai-lok Lui, op. cit., p. 35-37. 39 Jacquet Raphaël, “Du réfugié au citoyen - Comment peut-on être hongkongais?”, Perspectives chinoises, numéro 41, Mai-Juin 2007, pp. 22-33, p. 25. A noter que le mouvement visant à donner au Chinois le statut

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la Chine, à laquelle elle fut longtemps liée - apparaît, avec pour piliers principaux le cinéma (notamment le cinéma des Hui Brothers) et la chanson40. Les Hongkongais sont donc déjà bien des êtres « sui generis » au moment ou est annoncée le retour prochain à la Chine41. Mais 1984 et la signature de la Déclaration Conjointe (Joint Declaration), marque encore une étape supplémentaire. La « prise de conscience accrue de sa sinité de la part de la population locale » générée par l’événement a constitué une aubaine pour les centres de recherche de l’université de Hong Kong et de l’université chinoise et de l’université baptiste, qui, depuis lors, n’ont cessé d’enquêter auprès des résidents de la Région Administrative Spéciale (Special Administrative Region, SAR) afin de savoir s’ils se sentent « plutôt Hongkongais » ou « plutôt Chinois »42. Mais, si leurs chiffres témoignent d’une grande stabilité des allégeances, ils ne renseignent en rien sur ce que signifie « être Hongkongais »43. Or, le retour du territoire à la Chine a ajouté une composante politique à l’identité hongkongaise44. Bien que teintée d’une certaine forme de patriotisme puisqu’elle s’est cristallisée par identification aux activistes du mouvement pour la démocratie en Chine, autour des manifestations de 1989, une sensibilité démocratique s’est développée, qui a participé à détacher encore davantage Hong Kong de la Chine continentale45. C’est aussi elle qui a fait de l’identité hongkongaise un élément potentiellement subversif : comme l’a déclaré un responsables politique pro-

de langue officielle (chose acquise en 1974) sera une nouvelle étape importante dans la formation de l’identité hongkongaise. 40 Gordon Mathews, Eric Kit-wai Ma et Tai-lok Lui, op. cit., p. 35-37. 41 Baker Hugh D.R., “Life in the Cities: The Emergence of Hong Kong Man”, The China Quarterly, no. 95, pp. 469-479, 1983, p. 479. 42 Chan Ming K., « Hong Kong : Colonial Legacy, Transformation, and Challenge », Annals of the American Academy of Political and Social Science, Vol. 547, The Future of Hong Kong, pp. 11-23, septembre 1996, p. 11. 43 Un sondage réalisé les 26 et 27 août 1997 montre 59,7% des citoyens interrogés se définissant comme « Hongkongais » ou « Hongkongais de Chine » et 38,7% se disant « Chinois » ou « Chinois de Hong Kong » ; le même sondage, réalisé du 6 au 12 décembre 2006 montrait des taux de 54,3% et 44,4% respectivement. Voir : Béja Jean-Philippe, « L’avènement d’une culture politique démocratique », Perspectives chinoises 2007/2, pp. 4-12, p. 5. 44 Chan Ming K., art. cit., p. 17. 45 Le 21 mai 1989, plus d’un million de manifestants (soit un habitant sur cinq) sont descendus dans les rues afin de s’opposer à la décision prise par Deng Xiaoping, Li Peng et Yang Shangkun d’instaurer la loi martiale dans la capitale chinoise, arguant du fait que « le présent de Pékin est l’avenir de Hong Kong ». Béja Jean-Philippe, art. cit., p. 6. Ces manifestations massives, organisées par la Hong Kong Alliance in Support of the Patriotic Democratic Movement in China, ont été reconduites avec autant de succès les deux dimanches suivants. Cheng Y. S. Joseph, “The democracy movement in Hong Kong”, International Affairs, Vol. 65, No. 3, été 1989, pp. 443-462, p. 459.

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Pékin, « Hong Kong ne sera pas prête pour le suffrage universel avant 2022 car ses habitants n’ont pas bien compris ce qu’est l’identité nationale »46. S’il est assez peu surprenant que le processus de localisation ait eu pour point de départ des émeutes visant l’administration coloniale47, il est quelque peu curieux qu'en dépit de cela, l’identité communément conférée à Hong Kong dans son ensemble est, elle celle, au contraire, d’une fusion harmonieuse entre l’Orient et l’Occident. Il est néanmoins aisé de retracer l’origine de ce mythe ; il possède d’ailleurs la même date de naissance que celle que les récits « officiels » de l’histoire du territoire assignent à ce dernier : l’arrivée des Britanniques. Il trouve en effet ses sources dans la légende populaire selon laquelle Queen’s Road, la première rue du territoire, serait en fait une transformation de « Kwan’s Way » (elle-même traduction du cantonnais « Kwan Tailu »), Kwan étant le nom du paysan cantonnais qui aurait indiqué à une expédition britannique égarée au Sud de Hong Kong Island la route pour rejoindre Edward Belcher et ses hommes, le 26 janvier 1841. Le potentiel de ce mythe fondateur qui, au mépris de la vérité historique48, met en lumière l’entente voire l’amitié entre les indigènes et les colonisateurs a en effet longtemps été exploité par l’administration britannique : jusqu’en 1962, celle-ci faisait d’ailleurs figurer un Chinois serrant la main d’un colon, une jonque et un navire britannique (le Sulphur ?)
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La formule est de feu Ma Lik, fondateur et ancien président de la Democratic Alliance for the Betterment of Hong Kong (DAB), parti politique populaire et populiste, et indéfectible allié de Pékin. Voir : Leung Ambrose, « Furore at DAB’s Chief Tirade », South China Morning Post, 15 mai 2007. 47 Même si les facteurs ayant contribué à l’établissement d’un Public Records Office (en 1972) au passage de l’Antiquities and Monuments Ordinance (1971), et au premier musée d’histoire (ouvert à Kowloon Park en 1983) sont multiples, notons que c’est au moment des premiers soubresauts de l’identité hongkongaise que se mettent en place les éléments sur lesquels reposera plus tard la politique culturelle et patrimoniale du gouvernement, preuve que le gouvernement ne tient plus l’histoire locale comme tout-à-fait négligeable au début des années 1970. Pour un rapport détaillé sur la question des archives hongkongaises, l’on peut se reporter à : Loh Christine, Van Rafelghem Marcos et Graham Jaimie C., « Managing Public Records for Good Governance and Preservation of Collective Memory : The Case for Archival Legislation », Civic Exchange, mars 2007. 48 “Kwan Tailoo” provient plus probablement de “Kwai-tai loo”, qui fait référence aux ceintures en tissue que portaient parfois les Chinoises de l’époque et auxquelles ressemblait apparemment Queen’s Road vue de Kowloon. Quant aux relations entre autochtones et colonisateurs, elles n’ont jamais été particulièrement cordiales. Non seulement les Britanniques ont rencontré une forte résistance lors de la conquête des Nouveaux territoires mais les Chinois sous administration britannique ont été victimes de politiques ouvertement racistes (couvre-feu, interdiction de résider dans certains districts de la ville, obligation de se munir d’une lanterne et d’un permis pour se promener la nuit, criminalisation de certains comportements etc.) jusqu’au début du XXème siècle, alors que les préjugés à leur encontre les ont tenus écartés de tout poste de pouvoir jusqu’aux années 1970 malgré la politique de « localisation » adoptée en 1936 (à titre de comparaison, notons qu’une telle politique a été énoncée par Victoria dès 1858 en Inde). En outre, aujourd’hui encore, expatriés et Hongkongais s’ignorent bien souvent dans leur vie quotidienne.

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dominant l’arrière plan, sur les tampons officiels et les insignes de la police 49. Quoiqu’il en soit, l’émergence d’une identité locale par opposition au pouvoir colonial explique sans doute pourquoi le local à longtemps brillé par son absence dans les discours historiques présentés par les organes gouvernementaux. Le rappeler n’est pas inutile car : quelle histoire cherche t-on à raconter au travers de la préservation des bâtiments ? A quelles vies s’intéresse t-on ? Qui a fait l’histoire de la ville ? Un monument n'est en effet rien d'autre qu' « un témoignage d’histoire, un repère pour connaître la vie des générations perdues »50 ; selon certains, ils ne servent même « que de supports ou de preuves pour appuyer la validité d’un discours sur la connaissance du passé »51.

L’espace : produit culturel et enjeu politique Comme chez Balzac, où la description de l’espace précède toujours le récit des faits, l’on peut en effet arguer que l’histoire ne se crée pas indépendamment des lieux, qu’il s’agisse d’une ouverture de façade, de la couleur d’un mur, du dallage d’une rue ou de n’importe quels autres « signes urbains par lesquels s’effectue un enracinement et se conquiert une identité dans une communauté qui est aussi localité »52. Depuis l’Antiquité, avec Vitruve (et, avant lui, Ovide et Lucrèce), l’on fait remonter l’origine de l’architecture et du monde bâti à celle de la société. Avec son De re aedificatoria (1485), Léon-Battista Alberti a en partie inversé la relation, faisant de l’édification à la fois l’origine et la cause de l’état de société : le monde construit est simultanément témoin et agent de ce que nous sommes53 ; en somme, aujourd’hui, comme le disait Churchill, « l’on construit nos bâtiments et puis ils nous construisent nous »54. Toutefois nous-faut il
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Lee Leo Ou-fan, City Between Worlds, My Hong Kong, Cambridge, The Belknap Press of Harvard University Press, 2008, p. 25. Figurent désormais sur les insignes de la police les gratte-ciels de l’île de Hong Kong, parmi lesquels l’on distingue clairement HSBC (symbole de l’époque coloniale) et la banque de Chine (symbole du retour à la Chine). Malgré l’emphase nouvelle placée sur le succès matériel du territoire, le message profond est donc resté le même. 50 Babelon Jean-Pierre et Chastel André, La notion de patrimoine, Paris, Liana Levi, 1994, cité dans Jadé Mariannick, Patrimoine immatériel, Perspectives d’interprétation du concept de patrimoine, Paris, L’Harmattan, 2006, p. 36. 51 Ibid, p. 46. 52 Choay Françoise, op. cit., p. 132. 53 Ibid, pp. 292-293 54 Cité dans Ingham Michael, Hong Kong, a cultural history, New York, Oxford University Press, 2007, p. xxi.

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distinguer entre le terme « monument » et celui de « monument historique » : « Le monument est un artéfact (…) explicitement construit par un groupe humain (…) afin de se remémorer et de commémorer les individus et les événements, les rites et les croyances qui fondent conjointement leur généalogie et leur identité » ; alors qu’un monument historique est « choisi par le regard érudit parmi les édifices anciens, indépendamment de toute finalité pratique, en raison de sa valeur pour l’histoire et pour l’art »55. Même si le gouvernement hongkongais ne donne aucune précision à cet endroit, c’est très probablement dans le sens de « monument historique » qu’il faut comprendre le statut de « monument » qu’il confère aux bâtiments qu’il entend par là transférer dans le « patrimoine » officiel hongkongais. A cet égard, parce qu’en français, l’appellation « patrimoine » a surpassé celle de « monument historique » depuis l’avant-guerre56, il convient de réaliser un bref détour par l’étymologie de ce mot qui, entré dans le vocabulaire commun, n’est souvent plus qu’une « notion globale, vague et envahissante à la fois » : provenant du latin patrimonium soi pater monium, « l’héritage du père », le terme concerne une légitimité familiale qu’entretient l’héritage ; « il explicite une relation particulière entre le groupe juridiquement défini et certains biens matériels tout à faits concrets »57. Dans le contexte hongkongais, les choses sont plus compliquées puisque les racines des termes anglais et chinois divergent sensiblement : en anglais, depuis 1950, l’expression indiquée est « heritage », qui fait référence à un ensemble culturel transmis d’une génération à une autre, rendant claire l’idée de filiation et se rapprochant en cela du terme de patrimoine58. Mais « wenwu » ( 文 物 ), le terme chinois, signifie littéralement « relique » et est également utilisé pour désigner les vieux objets de valeur comme, par exemple, un vase Ming ou une tablette Tang. L’expression dénie donc toute pertinence contemporaine au patrimoine qui, s’il mérite d’être conservé, le doit uniquement à la satisfaction intellectuelle ou esthétique qu’il est susceptible de procurer.
55 56

Choay Françoise, op. cit., pp. 265-266. Desvallées André, « Emergence et cheminements du mot patrimoine », Musées et collections publiques de France, no. 208, septembre 1995. 57 André Chastel, « La notion de patrimoine » in Pierre Nora (dir.), Les lieux de mémoire, Tome 1, Quarto Gallimard, pp.1433-1469, 1997, p. 1433. 58 L’un décrit néanmoins la transmission d’un bien dans le cadre de la sphère publique (patrimoine), l’autre (héritage) dans la sphère privée. Voir : Jadé Mariannick, op. cit., p. 30.

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Reste que le Bureau des Antiquités et des Monuments (Antiquities and Monument Office, AMO) – le secrétariat du Conseil consultatif des antiquités (Antiquities Advisory Board, AAB), l’organe gouvernemental autour duquel s’articule la protection des bâtiments historiques de Hong Kong – a, semble t-il, bien compris le lien étroit qui unit espace et identité. Sur la page de présentation de son site internet, il explique que « les bâtiments historiques sont les symboles de notre identité culturelle ». Il poursuit : « le style architectural, le choix des lieux sur lesquels les bâtiments sont construits, et les matériaux utilisés, tout cela est dépendant de croyances sociales, de traditions, d’idées et de cultures. Etudier les bâtiments historiques révèle non seulement les messages artistiques que ces bâtiments contiennent, mais aussi leurs messages humains » 59. La formulation est buissonnante, mais le message est clair. Et l’on est en droit de s’attendre a ce que la politique de l’AAB reflète la vision qu’a le gouvernement hongkongais de l’histoire du territoire, de sa culture, et de son identité. A cet égard, dans « What is worth conserving », David Lung, membre et président de l’AAB entre 1989 et 2003, identifie deux traditions architecturales distinctes à Hong Kong. D’un côté, les villages avec enceinte (walled villages), les salles d’études, les temples et les halls du culte des ancêtres, la plupart situés dans les Nouveaux territoires, qu’il regroupe comme faisant partie de « l’architecture vernaculaire du Guangdong », qui fait en fait écho aux grandes traditions culturelles et philosophiques de la Chine continentale. En effet, par certaines de leurs fonctions symboliques, ces structures bâties ont pour particularité, selon notre auteur, de refléter la relation harmonieuse entre l’homme et la nature professée par une branche de la philosophie chinoise classique (le taôisme) ; quant à la piété filiale et aux succès académiques, deux poncifs du confucianisme, il y est fait allusion dans la constitution interne des maisons Hakka de Sai Kung ou de Liu Man Shek Tong, par exemple, et par la magnificence des salles d’études des villages claniques (voir le Kun Ting Study Hall par exemple). La seconde tradition répertoriée est, on le devine, la tradition occidentale. Dans ses différentes variations (styles edwardien, géorgien, victorien), le style britannique s’est parfois accommodé
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Site internet du bureau des Antiquités et des Monuments, message d’introduction. Page accessible à l’adresse suivante : http://www.lcsd.gov.hk/ce/Museum/Monument/en/index.php (consultée pour la dernière fois le 13 octobre 2008).

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d’éléments locaux pour produire un style colonial particulier, comme l’illustre entre autres le bâtiment principal de l’Université de Hong Kong. Quant aux autres écoles européennes, comme le Bauhaus ou la Chicago School, elles ont elles-aussi laissé leurs traces à Hong Kong ; voir, par exemple, le marché de Wan Chai…60 Tributaire de la philosophie chinoise et du capitalisme occidental, l’architecture hongkongaise, comme le territoire tout entier, semble donc, une nouvelle fois, être située à la croisée des chemins : interface entre l’Orient et l’Occident, elle n’existe pas par elle-même - curieux écho à l’histoire « officielle » du territoire… Les conceptions de celui qui a longtemps dirigé l’AAB semblent en outre avoir trouvé un prolongement concret dans la politique de celui-ci : comme nous le montre le tableau qui suit, en termes purement quantitatifs, les bâtiments coloniaux sont tout aussi valorisés que les temples et les maisons traditionnelles des Nouveaux territoires61. De manière annexe, nous ferons aussi remarquer que, durant ses premières années, l’AAB semble s’être surtout penchée sur le patrimoine archéologique et que, par la suite, le rythme auquel ont été déclarés les monuments a été plutôt lent (2, 6 bâtiments déclarés/an), un constat qui, a priori, peut être lu de deux façons62: le patrimoine hongkongais est objectivement pauvre et peu de bâtiments valent la peine d’être protégés ; Hong Kong est vue (y compris par les responsables de la préservation du patrimoine siégeant à l’AAB) comme disposant d’un patrimoine pauvre qui ne vaut pas la peine d’être préservé63.
60

Lung David, “What is worth conserving”, discours prononcé durant la conférence In Search of Times Past organisée par l’Architectural Services Department, le Hong Kong Institute of Architects et la Recreation and Culture Branch, 3-4 septembre 1992. 61 Ce classement a été réalisé à partir de la liste des monuments déclarés publiée par l’AMO : “Declared Monuments as at July 2008”. Les numéros précédant le nom des monuments listés correspondent à l’ordre dans lequel ces derniers ont été déclarés monuments : par exemple, le Fort de Tung Chung est le 22ème bâtiment du territoire à s’être vu gratifié du statut de monument par l’AMO. A noter que, dans un souci de lisibilité, nous avons volontairement évacué de ce tableau les monuments relevant du domaine de l’archéologie : il s’agit des rochés sculptés de Big Wave Bay (1), Kay Sai Chau, Sai Kung (2), Tung Lung Island, Sai Kung (3), Cheung Chau (14), Lung Ha Wan, Sai Kung (16) et Wong Chuk Hang, île de Hong Kong (28), des inscriptions des rochers de Joss House Bay (4), Shek Pik (5) et Po Toi Island (6), du four céramique du village Wun Yiu, Tai Po (20), du cercle de pierres de Fan Lau, Lantau (21), de la tombe Han de Lei Cheng Uk, Sham Shui Po (35) et des ruines de la porte sud de la Kowloon Walled City (62). 62 Signalons ici que l’AAB reconnaît elle-même son faible bilan dans: Antiquities and Monument Office, Memorandum for members of the Antiquities Advisory Board, Review of the Relationship Between the Monument Declaration System Under the Antiquities and Monuments Ordinance (Cap. 53) and the Grading System of the Antiquities Advisory Board, Board Paper AAB/78/2007-08, 26 novembre 2008, p. 7. 63 Il ne faut bien sur pas exclure les marchandages bureaucratiques et le manque de moyens dont a longtemps souffert l’AAB pour mener son travail. Mais la source profonde de ces deux raisons peut, in fine, etre rammenée à ce manque d’intéret pour la culture hongkongaise dans la mesure où les moyens

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Passé pré-colonial 9. Fort de Tung Lung, Sai Kung 10. Village de Sam Tung Uk, Tsuen Wan 11. Fort de Fan Lau, Lantau 13. Village de Sheung Yiu, Sai Kung 15. Temple de Tin Hau, Causeway Bay

Ere coloniale 7. Tung Chung Fort, Lantau Island 8. Marchés et lampes à gaz de Duddell Street, Central 12. Vieux bureau de district (Nord) de Tai Po 17. Island House (anciens quartiers des fonctionnaires gouvernementaux), Tai Po 24. Observatoire de Hong Kong, Tsim Sha Tsui

18. Site of des anciennes douanes chinoises sur 25. Ancien commissariat de police de Stanley Junk Island, Sai Kung 19. Hall ancestral de Man Lun Fung, San Tin, 26. Façade de l'ancienne Cour suprême (Conseil Yuen Long législatif) 22. Fort de Tung Chung 23. Temple de Man Mo, Tai Po 29. Ancienne gare de Tai Po Market 27. Façade du bâtiment principal de l'Université de Hong Kong 36. Flagstaff House, Cotton Tree Drive, Central 37. Ancien bâtiment de la mission française (actuelle Cour d'Appel)

30. Hall ancestral de Liu Man Shek Tong, Sheng 40. Ancien bureau de poste de Wan Chai Shui 31. Vieille maison du village Hoi Pa, Tsuen Wan 32. Manoir Tai Fu Tai, San Tin, Yuen Long 41. Ancien institut pathologique, Caine Lane, Sheung Wan 42. Marché de Western, Sheung Wan

33. Tour de guet de Kun Lung, Lung Yeuk Tau, 43. Tour de l'horloge de l'ancien terminal du Kowloon– Fanling Canton Railway Terminus, Tsim Sha Tshui 34. Temple de Yeung Hau, Ha Tsuen Yuen Long 38. Maison hakka de Law Uk, Chai Wan 39. Vieille maison du village Wong Uk, Sha Tin 44. Hall d’étude de Kang Yung, Sha Tau Kok 47. Hall d'étude de Yi Tai, Kam Tin, Yuen Long 45. Ancienne école britannique de Kowloon, Tsim Sha Tsui 46. Bâtiment principal du Lycée pour filles de St Stephen, Mid-Levels 49. Façade du bâtiment principal de l'hôtel Helena May, Central 51. Anciens quartiers de la police maritime, Tsim Sha Tsui 52. Pavillon d’entrée de l’ancienne Mountain Lodge, The Peak

48. Murs d’enceinte et tours de guet de Kun Lung 53. Complexe du commissariat de police de Central, Wai, Fanling Hollywood Road, Central

alloués à un organe et la position qui lui est réservée au sein d’un organigramme sont fonctions de l’importance qu’on lui accorde. A cet égard, notons aussi que Hong Kong ne possède aucune entrée parmi les 878 sites du patrimoine mondial répertoriés par l’UNESCO. Voir : whc.unesco.org/fr/list (dernier accès le 6 juin 2009).

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50. Tour d’entrée de Ma Wat Wai, Lung Yeuk 54. Ancienne magistrature centrale, Arbuthnot Road, Tau, Fanling Central 61.Temple I Shing Temple, Wang Chau, Yuen 55. Victoria Prison Compound, Old Bailey Street, Central Long 63. Ancien Yamen de Kowloon Walled City 56. Façade du University Hall, Université de Hong Kong

64. Tour d’entrée et murs d’enceinte de Lo Wai, 57. Façade de Hung Hing Ying, Université de Hong Kong Lung Yeuk Tau, Fanling 65. Hall ancestral de Tang Chung Ling, Lung 58. Façade de Tang Chi Ngong, Université de Hong Kong Yeuk Tau, Fanling 66. Monastère Cheung Shan, Ping Che, Fanling 59. Government House, Upper Albert Road, Central

67. Hall ancestral de King Law Ka Shuk, Tai Po 60. Cathédrale St John, Garden Road, Central Tau Tsuen, Tai Po 68. Hall ancestral des Cheung, Shan Ha Tsuen, 70. Lycée St Joseph (Blocs nord et ouest), Kennedy Road, Yuen Long Central 69. Temple de Fan Sin, Sheung Wun Yiu 71. Phare de Waglan, Waglan Island

73. Hall ancestral des Tang, Ping Shan, Yuen Long 72. Phare de Tang Lung Chau, Tsuen Wan 74. Hall ancestral Yu Kiu, Ping Shan, Yuen Long 79. Morrison Building, Centre Hoh Fuk Tong, Tuen Mun 75. Pagode de Tsui Sing Lau, Ping Shan, Yuen 80. Phare de Cape D'Aguilar, D'Aguilar Peninsula Long 76. Temple de Hung Shing, Kau Sai Chau, Sai 84. Maryknoll Convent School, Waterloo Road, Kowloon Kung Tong64 77. Temple de Tin Hau, Lung Yeuk Tau, Fanling 78. Hall ancestral Hau Ku Shek, Sheng Shui 81. Hall ancestral des Leung, Yuen Kong Tsuen, Pat Heung, Yuen Long 82. Hall d’étude Chik Kwai, Sheung Tsuen, Pat Heung, Yuen Long 83. Hall ancestral des Tang, Ho Tsuen, Yuen Long 85. King Yin Lei, No. 45 Stubbs Road, Mid Levels 86. Complexe architectural du phare de Green Island

Il nous faut toutefois reconnaître que la pertinence d'un tel classement est limitée du fait de catégories toujours trop imprécises pour couvrir fidèlement la réalité qu’elles sont censées embrasser, comme en témoigne l’exemple de la villa King Ying Lei : le bâtiment a certes été construit dans les années 1930 mais, représentant du style Renaissance chinoise, il ne peut néanmoins être considéré comme un bâtiment colonial. Ainsi, nos catégories ne reflètent pas véritablement la teneur politique des bâtiments qui en
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En italique, les monuments déclarés durant la période qui a suivi le mouvement pour la préservation de l'embarcadère du Star Ferry et du Queen's Pier.

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relèvent ; les deux phares de Tang Lung Chau ou de Cape d’Aguilar, par exemple, ont certes été construits durant l’ère coloniale par le gouvernement colonial lui-même, mais aucune mémoire coloniale particulière ne se rattache à ces bâtiments purement fonctionnels. La remarque mérite d’être faite, si l’on se souvient que, lors de leur entrée en fonction, les City District Officers mandatés afin de combler le fossé entre l’administration coloniale et ses administrés au début des années 197065, refusaient délibérément d’officier dans des bâtiments coloniaux ; conscients du caractère intimidant de leur architecture, ils leur préféraient des bureaux décorés comme des magasins locaux66, ces tong lau dont l’historien Frank Leeming dit qu’ils constituent les fondations physiques, sociales et intellectuelles de l’habitat contemporain hongkongais67. Mais la lacune fondamentale de notre classement des monuments déclarés est d’ignorer les bâtiments qui auraient pu ou du y être inclus. Car, si l’espace n’est pas un point de départ vide et pur, gouverné par les Nombres et les proportions, qui se laisse modeler par l’architecte, il n’est pas non plus seulement un point d’arrivée, résultant d’une certaine histoire et se faisant alors l’objectivation du social et par conséquent du mental (c’est-àdire, notamment, d’une identité particulière). Comme l’a montré Henri Lefebvre dans La production de l’espace, il est davantage un « intermédiaire », aux mains d’un pouvoir, qui n’est jamais neutre dans la façon dont il le modèle…68

Problématisation Ainsi, mettre en valeur une pagode et démolir des logements sociaux historiques, détruire un vieux marché pour y bâtir un nouveau centre commercial, ou transformer un bâtiment colonial en un musée de faïence chinoise comme l’a fait le gouvernement
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Outre leur simple présence au niveau local, les City District Officers étaient censés expliquer aux gouvernés les politiques mises en place par le gouvernement, évaluer ces dernières et les adapter aux spécificités du district dont ils avaient la charge. Ils devaient aussi être capables de capter les variations de l’opinion publique et de proposer des politiques susceptibles de répondre aux besoins nouveaux. 66 Tsang Steve, op. cit., p. 96. 67 Voir: Leeming Frank, Street studies in Hong Kong, localities in a Chinese city, Oxford University Press, 1977 et « Urban Transformation of Central District as a Place of Living », Exposition organisée par la Conservancy Association Centre for Heritage du 17 janvier 2009 au 28 mars 2009. Un tong lau est un bâtiment fonctionnel (en général, le rez-de-chaussée – souvent à plafond haut – était utilisé par un commerce, et aux étages supérieurs logeaient ses tenanciers et d’autres familles) cantonnais que l’on retrouve dans d’autres zones urbaines de la Chine du sud. 68 Lefebvre Henri, Espace et politique, 2ème édition, Anthropos, 2000, pp. 34-35.

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hongkongais est, on peut le penser, le produit d’une stratégie dont les déterminants ne sont pas tout entiers économiques et culturels. C’est d’ailleurs parce qu’elle « implique des choix politiques et historiques sur les éléments constitutifs d’une communauté »69 que, depuis 2006 et le mouvement pour la préservation de l’embarcadère du Star Ferry et du Queen’s Pier (MSQ), la politique de conservation du patrimoine est tellement controversée. Ces derniers événements ont rendu à la mode le terme de « mémoire collective », qui sert désormais d’étalon à toute évaluation de la politique de conservation conduite par l’administration de la SAR. Ils ont aussi été à l’origine du paradoxe qui veut que l’identité de la ville, jusqu’alors communément perçue comme « flottante »70, on l’a vu, se trouve désormais incarnée par des bâtiments en dur comme, par exemple, l’embarcadère du Star Ferry, les tong lau de Lee Tung Street ou les logements sociaux de Shek Kip Mei, des édifices dont la valeur n’est pourtant pas inscrite dans leur morphologie mais, à l’inverse, intangible, elle-même flottante71. Et surtout, parce qu’ils sont supposés avoir révélé l’existence d’une « nouvelle conscience civique (…) davantage soucieuse de la culture, du patrimoine et de l’identité du territoire »72, l’on peut s’attendre à ce, qu’à leur suite, l’ « identité » du territoire hongkongais, précisément, soit devenue un critère incontournable pour ceux responsables de la mise en place de la stratégie de préservation du patrimoine hongkongais. C’est justement l’émergence de cette nouvelle conscience civique et cette identité, telle que défendue par les activistes à l'origine des initiatives en faveur du patrimoine et telle que projetée par la politique de préservation du patrimoine du territoire, qu’il s’agira d’étudier. Notre sujet est précis mais il est à replacer dans une perspective plus large ; le patrimoine est un concept intégrateur et l’étudier soulève tout un ensemble de problématiques secondaires. Ainsi, au travers de notre étude, ce qu’il s’agit d’observer est aussi la façon dont se positionne Hong Kong par rapport à sa propre histoire (échelle
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Veg Sebastian, « Le patrimoine culturel à Hong Kong », Perspectives chinoises 2007/2, pp. 48-51, 2007, p. 51. 70 Henry Gérard, op. cit., p. 265. 71 Veg Sebastian, art. cit., pp. 48-51, 2007. 72 Chan W. K., “Urban Activism for Effective Governance – A New Civil Society Campaign in the HKSAR”, communication présentée lors de la conférence “First Decade and After: New Voices from Hong Kong’s Civil Society” organisée par l’antenne hongkongaise de l’université de Syracuse et Roundtable Social Science Society, 9 juin 2007, p. 11. Signalons que W. K. Chan est un ancien membre de l’AAB ; il a aussi officié au sein de Heritage Watch, de la Conservancy Association, de la Chambre de Commerce de Hong Kong etc.

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locale), par rapport à la Chine (échelle nationale) et par rapport au monde73 (échelle internationale). Autrement dit : Hong Kong est-elle une ville postcoloniale, une ville chinoise, ou une ville mondiale ?

Formulation des hypothèses En rupture avec Abbas, qui voit dans la contingence la caractéristique principale de la ville, c’est à des objets tangibles (les bâtiments) que nous allons nous intéresser afin de répondre à ces questions74. En rupture avec Lau Siu-kai, qui a montré que les Hongkongais se revendiquant comme tels étaient justement les plus prompts à quitter le territoire hongkongais, nous allons nous attacher à étudier l’identité hongkongaise dans sa spatialité, avec pour point de départ l’attachement démontré par certains d’entre eux à certains lieux spécifiques d’un territoire déterminé75. Parce qu’ils nous semblent témoigner de la prise de conscience, au niveau communautaire, d’une trajectoire culturelle, historique et politique spécifique à Hong Kong, nous avons interprété les mouvements sociaux en faveur du patrimoine comme les manifestations d’une nouvelle étape dans le processus de localisation initié dans les années 1960. Il semble effectivement logique qu’un tel processus en vienne, à un instant donné de son développement, à investir la dimension spatiale de l’identité qu’il tend à mettre en avant. Et le lien étroit et exclusif qui unit un territoire à ceux qui l’habitent a d’ailleurs été explicitement établi par les militants du MSQ. Or, dans une première partie, nous nous attacherons à démontrer que le MSQ n’a été que le point culminant d’un processus amorcé longtemps avant lui, par ce que nous appellerons « le culte du vernaculaire ». Les problématiques dont le mouvement est issu et les thématiques dont il s’est saisi ne sont donc pas nouvelles, et le MSQ n’a pas donné naissance à une nouvelle conscience civique plus soucieuse de la culture comme il l’est parfois dit : il en a hérité. Selon nous, le caractère novateur qu’on lui prête souvent est à
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Bien que le slogan relève avant tout d’une opération marketing destinée à « vendre » la marque « Hong Kong », la ville se présente comme “Asia’s World City” depuis le 10 mai 2001. 74 Abbas Ackbar, op. cit. 75 Ibid.

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situer à un autre niveau : celui de la mise en discours de la question du patrimoine, désormais insérée dans une lecture politique de l’histoire du territoire. Les tentatives de certains activistes de façonner pour Hong Kong une identité positive et la démarche décolonisatrice dans laquelle ils entendent s’inscrire feront d’ailleurs l’objet d’une attention particulière. Dans une seconde partie, nous tacherons de voir quelle a été la réponse du gouvernement aux revendications exprimées par la société civile en matière de patrimoine et d’en apprécier la portée au regard des dynamiques économiques et politiques qui traversent la SAR. Nous avons intitulé cette section « dé-localisation » car la réaction de l’administration n’a pas été celle qu’appelaient les initiatives évoquées dans notre première partie et il est improbable qu’elles parviennent à préserver le patrimoine de la marchandisation qui le guette et lui fait perdre son sens. Nous analyserons cette inconséquence comme le résultat à la fois d’un exercice de consultation défaillant et des ambitions plus générales de Hong Kong, qui aspire à devenir une ville globale. Il ne faut toutefois pas comprendre cette « dé-localisation » comme le fruit d’une stratégie délibérément poursuivie par le gouvernement afin de mettre au pas la société civile et de fondre Hong Kong dans la Chine populaire. Comme nous l’argumenterons de manière détaillée en conclusion, les racines du processus de dé-localisation qui a suivi le processus de localisation spontanément engagé par la société sont à chercher à la fois dans l’histoire coloniale du territoire et dans les pressions politiques et économiques attachées à son nouveau statut de Région administrative spéciale.

Positionnement face à la littérature existante

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Plusieurs auteurs ont tenté de définir l’identité hongkongaise76, notamment à travers les arts77 et, depuis peu avant la rétrocession, il se trouve aussi des historiens pour tenter de remédier au problème relatif à l’absence quasi-totale du peuple hongkongais des livres d’histoire, qu’il s’agisse de ceux écrits par des Britanniques, ou de ceux écrits par des Chinois. Des fragments d’histoire locale sont ainsi apparus, sous la forme de descriptions de vieilles rues, d’albums photos, de mémoires personnelles etc. Néanmoins, aucune « master narrative » n’est encore parvenue à narrer l’histoire des Hongkongais de manière globale et cohérente78. De même, s’il est parfois fait allusion au processus de localisation que nous évoquons, celui-ci n’a jamais fait l’objet d’une analyse systématique et approfondie79. Aussi reconnaissons-nous volontiers le caractère intuitif de notre analyse des mouvements pour le patrimoine en de tels termes. Ajoutons que peu d’auteurs ont cherché à étudier la politique identitaire du gouvernement hongkongais. Nous pouvons ici citer l’article de John Flowerdew, tout en notant qu’il ne se penche sur cette question qu'au travers des discours de Tung Chee-Hwa et, qui plus est, des discours donnés lors de son premier mandat (1997-2002) 80, et le livre d'Edward Vickers, qui se propose d'étudier la politique identitaire du gouvernement hongkongais à travers l'histoire comme discipline scolaire81. Et, sur la question plus précise de l’identité hongkongaise dans la politique de conservation du patrimoine de la SAR, la littérature est davantage limitée encore, la question du patrimoine ayant le plus souvent été traitée en relation avec l’attrait touristique du territoire ou avec les problématiques d’aménagement urbain82.
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Voir, entre autres : Liu William T., “Chinese Value Orientations in Hong Kong”, Sociological Analysis, Vol. 27, No. 2, pp. 53-66, été 1966 ; Baker D. R. Hugh, “Life in the Cities: The Emergence of Hong Kong Man”, The China Quarterly, no. 95, pp. 469-479, 1983, p. 479; Jacquet Raphaël, “Du réfugié au citoyen Comment peut-on être hongkongais?”, Perspectives chinoises, numéro 41, mai-juin 2007, pp. 22-33 ; Gordon Matthews, Ma Kit-wai Eric et Lui Tai-lok, Hong Kong, China, Learning to belong to a nation, New York, Routledge Contemporary China Series, 2008. 77 Voir, par exemple: Hooper Brian: Voices in the Heart: Postcolonialism and Identity in Hong Kong Literature, Peter Lang Publishing, décembre 2003. 78 Lee Leo Ou-fan, op. cit., p. 18. 79 Voir, par exemple: Mathews Gordon, Ma Kit-wai Eric et Tai-lok Lui, Hong Kong, China, Learning to belong to a nation, Routledge Contemporary China Series, New York, 2008, p. 9 ; Tsang Steve, op. cit., 2007. 80 «Identity politics and Hong Kong's return to Chinese sovereignty: analysing the discourse of Hong Kong's first Chief Executive», Journal of pragmatics, 1er septembre 2004. 81 In Search of an Identity: The Politics of History As a School Subject in Hong Kong, 1960-2005, Hong Kong, Hong Kong University Press, 30 janvier 2007. 82 Voir, par exemple, Li Yiping et Lo Lap Bang Raymond, « Opportunities and Constraints of Heritage Tourism in Hong Kong’s cultural landscape”, Tourism and Hospitality Research, Volume 5, Numéro 4, août 2005, pp. 322-345.

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Sidney C. H. Cheung a néanmoins exposé comment, à Ping Shan, dans les Nouveaux territoires, l’ouverture d’un parcours du patrimoine en décembre 1993 avait été, pour le clan des Tang83, l’opportunité d’affirmer leur identité indigène face au pouvoir colonial puis au gouvernement de la SAR84. Son article démontre ainsi que, si elle peut participer à générer un sentiment d’appartenance, la préservation de l’héritage culturel peut aussi se transformer en une arène politique ou la compétition fait rage. Cette conclusion a été confortée par le MSQ (entre autres) même si, cette fois ci, ce qu’il s’est agit de défendre n’était pas une culture indigène précoloniale, mais la culture hongkongaise dans son ensemble, et que les demandes formulées par la société civile avaient une toute autre ampleur que les requêtes du clan des Tang. L’article d’Elizabeth Teather et Shung Ching Chow consacré au patrimoine hongkongais conclut, lui, à l’absence de stratégie identitaire délibérée de la part du gouvernement85. Mais la méthodologie utilisée - une classification brute des bâtiments bénéficiant du statut de « monuments » similaire a celle que nous avons réalisée dans notre introduction, qui ne tient donc compte ni du contexte dans lequel ils ont été classés comme tels, ni des lieux que le gouvernement a choisi de ne pas protéger – peut sans doute être améliorée. De plus, cet article entre en contradiction avec celui de Joan Henderson, selon lequel il existe une volonté d’inscrire Hong Kong dans l’histoire millénaire chinoise (incitant à percevoir la période coloniale une simple parenthèse), même si elle entre en conflit avec le discours visant à attirer les touristes et qui insiste lui sur le caractère international de la ville... 86 En outre, les campagnes récentes, et notamment le MSQ, montrent qu’un tel dessein entre désormais aussi en conflit avec la conception de l’histoire hongkongaise qu’ont les
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Originaires de la province du Jiangxi, les Tang ont immigré dans le Guangdong puis dans la région actuellement appelée les « Nouveaux territoires » à partir du 10ème siècle (dynastie des Song). Les quatre autres grands clans des Nouveaux territoires sont les Tang, Hau, Pang, Liu et Man. Sur le sujet, voir: Baker H. D. R., « The Five Great Clans of the New Territories », Journal of the Hong Kong Branch of the Royal Asiatic Society, pp. 25-47, 1966. 84 Cheung Sidney C.H., “The meanings of a Heritage Trail in Hong Kong”, Annals of Tourism Research, Vol. 26. No. 3, pp. 570-588, 1999 et Cheung Sidney C.H., “Remembering through Space: the politics of heritage in Hong Kong”, International Journal of Heritage Studies, Vol. 9, No. 1, pp. 7-26, 2003. 85 Teather Elizabeth et Chow Shung Ching, art. cit. 86 Henderson Joan, « Heritage, Identity and Tourism in Hong Kong », International Journal of Heritage Studies, Vol. 7, No. 3, 2001, p. 219-235.

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Hongkongais (ou, du moins, d’une partie d’entre eux) eux-mêmes. A notre appui, l’article que Sebastian Veg a consacré à la question du patrimoine culturel à Hong Kong, et qui montre comment, au travers de ces diverses campagnes, c’est la question des éléments constitutifs d’une communauté qui a été posée87. C’est d’ailleurs ce que suggérait déjà Jeffrey Cody dans un article de 2002 que l’auteur concluait en établissant un lien entre les demandes de préservation du patrimoine et le contexte politique (post-rétrocession) qui les avait vu émerger, émettant l’idée selon laquelle un mouvement populaire (grassroots) pourrait émerger88. C’est dans la continuité de ces deux dernières études que nous nous situons.

Méthodologie de la recherche Afin de tenter de répondre à notre problématique, nous tâcherons de voir en détail quel a été l’impact des mobilisations en faveur de la préservation de certains lieux sur le changement de la politique culturelle mise en place par le gouvernement. Les informations, rapports et prises de position récoltés sur les sites internet de certains acteurs de la société civile particulièrement engagés sur la question de la préservation du patrimoine - le think tank Civic Exchange, the Conservancy Association, le collectif d’activistes Local Action ou l’ONG Designing Hong Kong par exemple – seront ainsi confrontés aux documents officiels publiés par le gouvernement de Hong Kong (les « lettres à Hong Kong » du chef de l’exécutif et des membres du gouvernement, par exemple) et par ses organes (Comité spécial d’initiatives pour la revitalisation du vieux Wan Chai, Sous-comité de préservation du patrimoine du Conseil Législatif, Commission sur la Culture et l’Héritage, AMO etc.). La grande majorité de ces documents est facile d’accès puisque mise en ligne sur les sites des organes concernés. Il en est également ainsi des déclarations de principe et programmes de certains partis politiques (le Civic Party, par exemple) ou personnalités politiques, et des motions et comptes-rendus des

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Veg Sebastian, art. cit., pp. 48-51. Cody, Jeffrey W., “Heritage as Hologram: Hong Kong after a Change in Sovereignty, 1997-2001”, in Logan William S., The Disappearing “Asian” City, Protecting Asia’s Urban Heritage in a Globalizing World, Hong Kong, Oxford University Press, 2002, pp. 185-207.

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travaux des commissions du Conseil législatif qui devraient, eux-aussi, nous aider dans l’analyse. Afin de pallier au déficit d’informations (provenant du problème linguistique et de l’absence de détails de certains documents), de remédier aux problèmes d’interprétation que nous avons pu rencontrer et de confirmer certaines de nos intuitions, nous avons également eu recours à plusieurs entretiens semi-directifs. Nous avons ainsi rencontré deux députés (Cyd Ho Sau-lan, qui a également pris part au MSQ ; Emily Lau Wai-hing, qui a notamment siégé dans le sous-comité du panel des affaires intérieures consacré à la préservation du patrimoine), des professionnels du patrimoine (Patrick Lau Sau-shing, ancien directeur du Hong Kong Institute of Architects et également député ; Lee Ho-yin, directeur du programme de conservation architecturale à l’université de Hong Kong et membre de l’AAB ; Fione Lo, historienne travaillant à l’AMO ; David Au Chiu-wai, responsable de la préservation du patrimoine pour l’Urban Renewal Authority) ainsi que plusieurs activistes (Icarus Wong Ho-yin, l’un des grévistes de la faim du MSQ ; Mirana May Szeto, professeur de littérature comparée à l’université de Hong Kong, qui a également pris part au mouvement ; Ada Wong Ying-kay, ancienne conseillère de district (Wan Chai) et fondatrice et directrice du Hong Kong Institute of Contemporary Culture, qui a soutenu ce mouvement et siège actuellement dans le comité directeur de la réforme de l’Urban Renewal Authority ; Chau Hei-suen Suki, membre fondatrice du Wan Chai Livelihood Place). Pour finir, nous avons échangé des emails avec Lam Oi-wan, journaliste (Ming Pao, InmediaHk, Global Voices…) et activiste ayant pris part au MSQ. Ces entretiens et échanges d’emails se sont tous articulés autour de quatre thèmes principaux (modulés en fonction des individualités interrogées) qui sont les suivants : 1) Les institutions chargées de la préservation du patrimoine hongkongais ; 2) les mouvements sociaux en faveur de celui-ci ; 3) la politique culturelle du gouvernement hongkongais ; 4) l’identité culturelle de Hong Kong. Outre ces sources primaires, nous nous appuierons sur des articles de journaux issus du South China Morning Post et du Standard, deux quotidiens hongkongais de langue anglaise qui ont publié de façon extensive sur les initiatives de la société civile hongkongaise en matière de patrimoine. Le fait que nous ne lisions pas le Chinois nous 30

prive de l’accès à nombre de journaux locaux de qualité tels le Ming Pao ( 明 报 ) ou Apple Daily (苹果日报), ainsi qu'à la newsletter de SEE Network, dont certains numéros sont consacrés à Lee Tung Street et à l’embarcadère du Star Ferry. De même, l’information disponible en anglais sur certains sites internet est limitée. Et il ne fait aucun doute que la barrière linguistique aura constitué un obstacle de taille à l’accomplissement d’une étude exhaustive et objective de notre sujet. A ce propos, notons aussi que Regina Ip Lau Suk-yee, députée pro-Pékin et ancienne secrétaire à la sécurité, ainsi que Tom Ming de l’AMO, ont refusé de nous rencontrer après que nous leur avons envoyé nos questions. Témoins du degré de politisation de la question patrimoniale à Hong Kong, la défection de ces deux personnalités de l’établissement a bien sûr influée sur l’objectivité de notre mémoire. Mais celui-ci n’a jamais prétendu à la vérité, utopie de toute façon bien fragile.

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I. Localisation Par « leur existence même et leur poids d’évidence»89, les bâtiments historiques peuvent être vus comme les preuves les plus flagrantes de l’identité d’une société et, depuis quelques temps déjà à Hong Kong, leur disparition sous la pression conjuguée de projets immobiliers gargantuesques et d’un cadre légal impropre et dépassé a provoqué des élans de nostalgie remarqués, symptomatiques d’une nouvelle étape dans le processus de localisation en cours depuis les années 1960. En 1975, le déplacement de la gare du Kowloon-Canton Railway de Tsim Sha Tsui (où se situe désormais le Hong Kong Cultural Centre) à Hung Hom puis sa démolition, en 1978, avaient provoqué l’ire de beaucoup ; en 1993, une effusion de nostalgie avait suivi la démolition de la Kowloon Walled City90. Ce n'est néanmoins que depuis très récemment que la conservation du patrimoine fait l’objet de revendications formelles de la part de la société civile. L’on pardonnera ainsi à Barnabas H. K. Chung d’avoir écrit, en 2004, que les bâtiments du territoire pâtissent de l’indifférence totale dont les Hongkongais font montre à leur encontre91. Ce n’est effectivement qu’autour de cette date que cet attachement aux lieux et le sentiment d’inquiétude généré par la nouvelle de leur disparition prochaine a pris la forme d’un véritable culte (A), plus tard mis en discours durant le MSQ (B).

A. Culte du vernaculaire
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Nora Pierre, « Entre mémoire et Histoire – la problématique des lieux » in Nora Pierre (dir.), op. cit., 1997, p. 7. 90 Abbas Ackbar, op. cit., p. 68. Ajoutons qu’en 1998, un sondage de l’université chinoise citait « les pousse-pousse, les marchés de plein air, l’ancien district de Western, les lanternes traditionnelles et Bird Street » comme les réponses les plus fréquentes lorsqu’il était demandé aux sondés d’identifier les éléments de la « vie hongkongaise » (« Hong Kong’s life ») qu’ils considéraient comme « perdus ». Voir : Cody, Jeffrey W., art. cit., p. 193. 91 Chung Barnabas H. K., “Introduction”, in Leung Andrew Y. T (éds.), Building Dilapidation and Rejuvenation in Hong Kong, Hong Kong, City University of Hong Kong Press, 2004, pp. IX-XIII.

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Alors qu’il est relativement commun de nourrir pour son patrimoine un « attachement viscéral qui nous maintient encore débiteur de ce qui nous a faits », l’« éloignement historique (devrait) nous obliger à considérer d’un œil froid l’héritage et à en établir l’inventaire »92. Mais dans le contexte hongkongais, le recul historique garantissant cette froideur nécessaire évoquée par Pierre Nora n’existe pas ; car ce ne sont pas des bâtiments importants au regard de l’histoire du territoire mais ceux servant de support aux activités quotidiennes que l’on cherche à préserver ; et ce n’est pas uniquement le « sentiment d’un évanouissement rapide et définitif » mais aussi la réalité d’un tel évanouissement du paysage urbain existant qui donne au plus modeste des vestiges la dignité virtuelle du mémorable. C’est donc avec la même ferveur que l’on manifeste son attachement à des lieux redécouverts d’un œil nouveau la veille de leur disparition et que l’on établit l’inventaire de ceux qui comptent93 (1), de plus en plus souvent, les « bâtiments des années 1950 et 1960, qui représentent le futur du patrimoine hongkongais », mais aussi des terminaux de bus et des ensembles de logements sociaux parmi les plus ordinaires (2)94.

1. « Love at last sight »95 Disparition La lecture des lignes qui suivent ne doit pas faire oublier qu’il n’est pas rare de trouver des propriétaires de bâtiments historiques s’estimant volés par le gouvernement lorsque celui-ci, par l’intermédiaire de l’Autorité des antiquités (Antiquities Authority, AA ; l’AA est désormais le secrétaire au développement), décerne à leurs biens immobiliers le statut de monument. Selon la section 2A (1) de l’Ordonnance des Antiquités et des Monuments (Antiquities and Monument Ordinance, « l' Ordonnance » par la suite)96, le
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Pierre Nora, « Entre mémoire et Histoire – la problématique des lieux » in Pierre Nora (dir.), op. cit., p. 29. 93 Ibid, p. 30. 94 Lee Ho-yin, cité dans Toth Olivia, “Heritage Lost”, Hong Kong Tatler, janvier 2008, pp. 187-193, p. 192. 95 L’expression est empruntée à Ackbar Abbas. Voir : Abbas Ackbar, op. cit., p. 23. 96 Le nom complet de ce texte de loi adopté en 1971 et entré en vigueur le 1er janvier 1976 est : “Antiquities and Monument Ordinance to provide for the preservation of objects of historical, archaeological and palaeontological interest and for matters ancillary thereto or connected therewith”. Le régime protégeant les bâtiments s’étant vus conférés le statut de monuments est détaillé dans la section 6. A

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règlement gouvernant le système de déclaration des monuments hongkongais, l’AA peut en effet, « après consultation de l’AAB et avec l’assentiment du chef de l’exécutif97, déclarer monument tout lieu, bâtiment, site ou structure qu’elle considère comme d’intérêt public en raison de son importance historique, archéologique ou paléontologique »98. Les bâtiments s’étant vus conféré le statut de monument sont alors protégés et toute action visant à « y planter des plantes ou des arbres, à y déposer de la terre ou des déchets, tout comme celles ayant pour conséquence de (le) détruire, (l’) obstruer, (l’) amputer, (le) dégrader ou (le) parasiter » sont interdites (à moins que leur auteur ait obtenu une autorisation expresse de l’AA)99. Pareil honneur conféré à un bâtiment rend donc impossible tout aménagement substantiel de ce dernier et, a fortiori, sa destruction et rend par conséquent difficile la vente du site à des promoteurs immobiliers potentiellement intéressés par le redéveloppement du site ; à la nouvelle du statut décerné à leur bâtiment, beaucoup de propriétaires ont donc certainement ressenti le même désarroi que Chiu Chi-man, le propriétaire du 53 Yen Chau Street (Sham Shui Po), qui escomptait vendre son tong lau avant d’apprendre que celui-ci venait de recevoir le grade de bâtiment de catégorie 1100. Notons aussi que la disparition ou la défiguration de certains lieux n’a pas généré d’émois particuliers. Ainsi, la destruction des blocs de logements sociaux de Shek Kip Mei n’a guère été accompagnée que de la sortie d’un livre, celui du photographe Vincent Yu, et d’une exposition de ses photos101 ; celle de plusieurs vieilles bâtisses de Sham Shui Po et notamment du 55 Kweilin Street, l’ancienne demeure du New Asia College (depuis absorbé par la Chinese University of
jour avec les pratiques de l’époque lors de son introduction, elle n’a toutefois incorporé ni les « Recommandations concernant la sauvegarde des ensembles historiques ou traditionnels et leur rôle dans la vie contemporaine » (UNESCO, 1976), ni la Charte de Burra (1979) lors des révisions subies en 1982 et 1986. 97 Depuis un amendement de 1982, l’autorisation préalable du chef de l’exécutif n’est plus nécessaire à l’émission d’une déclaration de monument (declaration of proposed monument). Une telle déclaration conférant au site en question les mêmes protections qu’un monument à part entière durant une durée de 12 mois, cela permet potentiellement à l 'Antiquities Authority d’agir dans l’urgence pour sauver un bâtiment en instance de démolition (comme cela s’est passé pour la villa King Yin Lei). 98 Antiquities and Monument Ordinance (to provide for the preservation of objects of historical, archaeological and palaeontological interest and for matters ancillary thereto or connected therewith), adoptée en 1976 et entrée en vigueur le 1er janvier 1976, section 2A (1). 99 Antiquities and Monument Ordinance, 1971, section 6. 100 Voir: Wong Olga et Ng Joyce, « Heritage grading feels like robbery, owner says”, South China Morning Post, 21 mars 2009. A noter que le grade 1 équivaut à celui de monument potentiel depuis une mesure récente sur laquelle nous reviendrons par la suite. 101 Le livre en question: Yu Vincent, Our Home, Shek Kip Mei, 1954-2006, MCCM Creations, 2007.

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Hong Kong), où Ch’ien Mu, Tang Chun-I, Tchang Pi-kai dispensaient leurs enseignements aux populations sans le sou dans l’immédiat après Seconde Guerre Mondiale, n’a pas non plus généré autre chose que la sortie d’un livre et une brève exposition. Ainsi, le gouvernement n’est pas le seul responsable de leur destruction: à plusieurs reprises, il a même sauvé certains d’entre eux de la démolition à laquelle les avaient condamnés leurs propriétaires – même si ce fut à chaque fois sous la contrainte d’une opinion publique désapprobatrice. L'on peut évoquer les cas du Kum Tong Hall – racheté 53 millions HK$ par le gouvernement fin 2002, et depuis transformé en un musée dédié à Sun Yat-sen ou de la villa King Yin Lei, située sur Stubbs Road 102. Mais c’est là est un destin auquel aurait sans doute pu prétendre le Lee Theatre, le plus fameux cinéma de Wan Chai, construit en 1925 sur Percival Street par le marchand d’opium Lee Hysan pour sa mère (afin, dit-on, qu'elle n'ait pas à marcher trop loin pour assister à son spectacle favori d'opéra cantonais103) et démoli en 1991, ainsi que bien d’autres édifices aujourd’hui disparus. Car le fait est qu’aucun système ne commande les sauvetages in extremis de bâtiments historiques par le gouvernement sinon, peut-être le degré d’intensité de l’opposition publique. Et, le gouvernement hongkongais étant le principal propriétaire foncier du territoire et tirant 40 % de ses revenus de la location de terrains, il est souvent dans son intérêt de redévelopper des quartiers les plus anciens, où se trouvent les principaux sites patrimoniaux104. Si les promoteurs immobiliers sont souvent blâmés pour être les principaux responsables de la disparition des bâtiments historiques de la ville, ils ne font donc qu’exploiter les intérêts du gouvernement. Et la législation patrimoniale, lacunaire et désormais dépassée, leur facilite encore la tache. Le système de déclaration des monuments mis en place en 1971, date à laquelle a été votée l’Ordonnance, et entré en vigueur 1976, n’a pas été revu depuis lors. Ne conférant de protection statutaire qu’aux monuments, tout bâtiment gradé mais dépourvu de ce statut
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http://www.conservancy.org.hk/heritage/KTH_E.htm (dernier accès le 16 mars 2009). Premier individu d’origine chinoise anobli par la Reine, Sir Robert Ho Tung est également connu pour avoir mis fin à la grève de 150 000 pêcheurs et dockers en 1922, en payant à ces derniers la moitié des salaires non versés durant les 56 jours de protestation. 103 Henry Gérard, « 160 ans de patrimoine franco-hongkongais », Paroles, no. 214, septembre-octobre 2008. 104 Paul Zimmerman dans Toth Olivia, art. cit., p. 189.

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est également dénué de toute protection légale : chacun est libre de les démolir. En effet, jusque très récemment, le système de gradation des bâtiments adopté en 1980 ne servait que de guide interne (de nature administrative) et était utilisé dans l'unique but de faciliter à l’AMO la tache qui lui incombe d’identifier les monuments historiques dignes d’être protégés. Les grades sont les suivants : - Grade I : bâtiments de valeur exceptionnelle pour la préservation desquels tous les efforts possibles doivent être fournis. - Grade II : bâtiments de valeur ; des efforts doivent être fournis pour les préserver de manière sélective. - Grade III : bâtiments non dénués de valeur mais pas encore aptes à être considérés comme monuments potentiels. Leur archivage doit servir de base pour une sélection future105. La nature des « efforts » à fournir n’étant précisée nulle part, la conséquence logique est qu’en 2007, 54 des 607 bâtiments gradés par l’AAB depuis 1980 avaient été démolis, parmi lesquels les anciens quartiers généraux de HSBC, au numéro 1 Queen’s Road, La Salle College, anciennement situé à Kowloon Tong (détruit en 1979) et le vieux bureau de poste de Pedder Street, à Central106. Par ailleurs, du fait des principes assez rigides édictés par l’Ordonnance et relatifs à l’importance historique des lieux à préserver, les politiques de préservation se focalisent sur les « points » (bâtiments individuels), à défaut des « lignes » (les rues) et des « surfaces » (places, quartiers etc.)107. De là découle l’isolement des structures
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www.lcsd.gov.hk/Ce/Museum/Monument/en/built3.php (dernier accès le 26 mai 2009). Pour un résumé de l’évolution de ces critères depuis 1980, l’on peut se reporter à l’annexe B du document suivant: Antiquities and Monument Office, Memorandum for members of the Antiquities Advisory Board, Review of the Relationship Between the Monument Declaration System Under the Antiquities and Monuments Ordinance (Cap. 53) and the Grading System of the Antiquities Advisory Board, Board Paper AAB/78/2007-08, 26 novembre 2008. 106 Chan Quinton, “Old landmarks fade away”, reportage vidéo du South China Morning Post, 2007 (production : Glasser Mathew et Moore James) et consultable sur Youtube à l’adresse suivante: http://fr.youtube.com/watch?v=6lSHfOZGgXw (dernier accès le 27 mai 2009). Voir aussi: Toth Olivia, art. cit., p. 191. 107 A titre de comparaison, notons qu’il existe en France la possibilité de préserver les pans entiers d’une ville : les « secteurs sauvegardés » (1962), tout comme il est possible de sauvegarder l’intégrité de

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patrimoniales préservées, souvent entourées de complexes commerciaux modernes ou de tours résidentielles aux reflets marmoréens (et souvent affublées de noms particulièrement indélicats : voir « The Billionaire », du côté de Nga Tsin Wai…) qui les étouffent et les détachent de leur contexte original pour finalement donner au passant le sentiment que ces lieux ne sont pas à leur place108. Le site internet Hong Kong Place fait d’ailleurs état de la perte de 291 rues depuis le début du XXème siècle : un tiers dans le district de Central et Western, 25 à Wan Chai, 44 à Kowloon City, 29 à Yau Tsim Mong et 21 à Yuen Long109. Et, les promoteurs immobiliers étant souvent tentés de raser les rues afin d’accroître la surface exploitable et d’augmenter la densité de leurs projets, le processus se poursuit. Yuen On Lane, à Sheung Wan, où était établi le plus ancien journal du territoire (le Wah Kiu Yat Po), a par exemple été effacée par la Hollywood Terrace de Henderson Land. La même entreprise a rayé de Wan Chai Tsing Kai Lane de Wan Chai pour y installer des bureaux (au 248 Queen’s Road East). Cheung Kong Holdings a fait de Tung Man Street (Sheung Wan), ancien centre de vente en gros de produits industriels, une rue sans issue, au milieu de laquelle a été planté « The Centre » ; et un peu loin, où courait autrefois Wing Shing Street, surnommée « Rue des œufs de canards » du fait des marchandises qui s’y vendaient (ces œufs étaient notamment courus des pécheurs, qui enduisaient de leur blanc les bouts et les filets de leurs navires afin de les protéger de l’érosion du sel marin), l’on y trouvait aussi la traditionnelle maison de thé Tak Wan. A Mong Kok, Bird Street et sa maison de thé Wan Loy, que les propriétaires d’oiseaux visitaient souvent, laissant les cages à l’entrée, a également disparu sous la gigantesque tour de Langham Place, complexe commercial de luxe qui perfore le cœur de Mong Kok mais que certains observateurs n’hésitent néanmoins pas à décrire comme « élégant » et annonçant « un futur plus pimpant et prometteur pour l’ensemble du district »110.
« conservation areas » en Grande-Bretagne (1965) ou de « historic districts » aux Etats-Unis (1966). Il en est de même à Macao ou les décrets No. 56/84/M et No. 83/92/M rendent possible la protection des « ensembles » et des « sites » aussi bien que des bâtiments individuels. 108 Lau Patrick, “Unity of Opposites: The road ahead for Preservation and Development”, discours d’introduction délivré devant le Hong Kong Institute of Surveyors, “Preservation and Development – which should give way to which ?”, 3 décembre 2005. 109 Wong Olga, « Old streets being wiped off map », South China Morning Post, 18 août 2008 et www.hkplace.com. 110 Ingham Michael, op. cit., p. 184.

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Et les Services de Renouvellement Urbain (Urban Renewal Authority, URA), financés par les deniers publics, agissent de la même façon. La politique de cet organe mandaté par le gouvernement mais jouissant d'un grand degré d'autonomie à son égard nous intéresse particulièrement dans la mesure où ses zones cibles sont par définition les quartiers anciens de Hong Kong, où se trouvent les bâtiments réputés valétudinaires mais aussi la plupart de ceux susceptibles d’entrer dans le patrimoine. Il convient donc de lui consacrer quelques lignes111. L’URA a été établie le 1er mai 2001 afin de prendre la suite de la Land Development Corporation (LDC), en place depuis 1987112. Alors que la LDC se contentait de mener des projets de redéveloppement (libérer une zone suffisamment vaste par la destruction de bâtiments délabrés afin de planifier un nouvel espace), l’URA met théoriquement en place ce qu’elle appelle les « 4 R » : Redéveloppement, Réhabilitation (qui consiste à prolonger la vie des bâtiments en coopérant avec leurs propriétaires), Revitalisation (qui vise à redynamiser certains districts en mettant en œuvre, souvent de manière simultanée, les trois stratégies mentionnées précédemment), et Préservation113. Si la mission qui lui est assignée est la même que celle de son prédécesseur - améliorer la qualité des logements et des constructions au travers du renouvellement urbain - les moyens mis à sa disposition sont tout autres : en matière légale, contrairement à la LDC, l’URA dispose d’un droit de préemption114 et d’un accès privilégié aux logements publics pour les résidents des zones redéveloppées, ce qui lui permet normalement de progresser plus vite sur ses projets ; au niveau financier, alors que la LDC n’avait à sa disposition que 100 millions HK$, l’URA dispose quant à elle de 10 milliards HK$ ; même si elle est censée pouvoir s’autofinancer sur le long terme, cela lui permet en théorie de ne pas avoir
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Entretien avec Au Chiu-wai David, responsable de la préservation du patrimoine pour l’URA, Office of the URA (Grand Millenium Plaza, Sheung Wan), 29 avril 2009, 18h00-19h00. 112 Dans sa policy address de 1999, Tung Chee-hwa, l’ancien chef de l’exécutif hongkongais notait déjà qu’une stratégie active était nécessaire en matière de renouvellement urbain et que son objectif ultime devait être une amélioration du bien-être des citoyens hongkongais. Tung Chee Hwa, 1999 Policy Address, à l’adresse suivante : www.policyaddress.gov.hk/pa99/english/part5-1 (dernier accès le 6 juin 2009). 113 Les plus cyniques ne se priveront pas de remarquer que « Préservation » ne commence pas par un « r ». 114 Les propriétaires des bâtiments devant être démolis ont le droit de négocier la compensation qui leur est proposée, mais ils sont dans tous les cas forcés de céder les lieux. Cette mesure a fait l’objet d’âpres débats lors de sa soumission au Conseil législatif, en juin 2000. Voir: Kam P. K., Ng Sik Hung et Ho Charles C. K., “Urban Renewal in Hong Kong – Historical Development and Current Issues” in Leung Andrew Y. T (éds.), Building Dilapidation and Rejuvenation in Hong Kong, Hong Kong, City University of Hong Kong Press, 2004, pp. 35-55.

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à sélectionner systématiquement les zones où le redéveloppement est lucratif, comme était contrainte de le faire la LDC, et donc d’être plus soucieuse du patrimoine ainsi que du bien-être des résidents115. Néanmoins, en dépit de la stratégie des quatre « r », en mai 2009, seuls 11 des 200 dossiers traités par l’URA étaient des projets de préservation. En outre, ses 42 projets de redéveloppement en cours vont rayer de la cartographie hongkongaise cinq vieilles rues supplémentaires : la centenaire Yu Lok Lane (située à Sheung Wan, beaucoup de ses bâtisses ont été construites avant la Seconde Guerre Mondiale, certaines disposant de portes en bois comme on n’en trouve plus guère dans le territoire), Cornwall Avenue à Tsim Sha Tsui, et Yan Shun Lane, Tung Yan Street et Yue Man Square à Kwun Tong. Et, si l’URA semble faire marche arrière sur Staunton Street, son projet continue de susciter la désapprobation de beaucoup, notamment parce qu’il implique le remplacement de neuf des douze tong lau bâtis en terrasse sur Wing Lee Street116 (une rue où tournent souvent les cinéastes réalisant des films se passant dans le vieux Hong Kong - en mars 2009, Cheung Yuen Ting y tournait ainsi son nouveau film), par une piscine privée117. Un « activisme de cols blancs »...118 « C’est aujourd’hui seulement que la pioche les menace, que (ces rues et ces bâtiments) sont devenus les sanctuaires d’un culte de l’éphémère » et c’est en réaction à la disparition de ce paysage urbain vernaculaire que les mouvements de protestation sont apparus119. Des batailles rangées entre le gouvernement et la société civile ont ainsi pris place au sujet du complexe du commissariat de Central, qui attend d’être redéveloppé par

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Malgré ses bonnes intentions, l’action de l’URA demeure néanmoins controversée, comme en témoigne le fait que, lorsqu’il leur a été posée la question de savoir si l’URA était du côté des citoyens ou des promoteurs immobiliers, les sondés se sont prononcés à 72% en faveur de la seconde option. Cela était en 2003, avant même que la question du patrimoine occupe une place de premier plan. Ibid. 116 Par souci d’honnêteté, faisons remarquer que les résidents de Wing Lee Street, eux, sont contents d’être relogés et font même du lobbying auprès de l’URA afin que celle-ci mène son projet a bien le plus rapidement possible. Entretien avec Au Chiu-wai David, 29 avril 2009. 117 « Urban Transformation of Central District as a Place of Living », Exposition organisée par la Conservancy Association Centre for Heritage du 17 janvier 2009 au 28 mars 2009. 118 L’expression est de W. K. Chan, ancien membre de l’AAB (entre autres). Voir : Chan W. K., art. cit., p. 3. 119 Aragon, Le paysan de Paris, Paris, Gallimard, Folio, 2007, p. 21.

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le Jockey Club120, de Government Hill121, du marché de Wan Chai (l’un des premiers marchés intérieurs de Hong Kong et aujourd’hui l’un des derniers représentants du style streamlined modern de la ville122) de la vente par le gouvernement du marché de style Bauhaus de Central ou de celle de son ancien dépôt de livraison situé à Oil Street. Et, depuis récemment, le souci s'est étendu à des bâtiments vernaculaires comme la Maison bleue de Wan Chai, les tong lau de Lee Tung Street ou les logements sociaux de Ngau Tau Kok. Même si la contestation prend à chaque fois des atours défensifs (il s’agit toujours de convaincre de ne pas détruire ou défigurer un lieu), les modalités de la protestation sont diverses, tout comme ses cibles : c’est tantôt un promoteur (Hopewell Holdings est par exemple souvent cité, du fait de son projet de Mega Tower de 93 étages, à Wan Chai, sans cesse repoussé depuis 1994123), tantôt l’URA ou le Town Planning Board, qui est pris à partie par un article de journal124, une communication provenant d’un parti politique125 et, comme c’est de plus en plus fréquemment le cas, par un groupe de

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Pour celui-ci, le Central Police Station Compound Concern Group a propose le principe de « Monument First » duquel découle un processus en deux temps (two-phase tender exercise) : seuls les projets de redéveloppement répondant aux exigences minimales de préservation du patrimoine pourront être discutés lors d’une seconde étape. Voir, Patrick Lau, Trace, Touch, Thought, Office of the Hon. Patrick Lau, juillet 2008, p. 168. 121 Sur le sujet, il est à noter la défense de la motion “Fully conserving the “Government Hill”” par le député élu au suffrage universel Fred Li (Parti Démocrate) lors de la session du Conseil législatif du 5 juillet 2006. 122 Situé sur Queen’s Road East et construit en 1937, le marché avait été utilisé par les occupants japonais durant la seconde guerre mondiale. Il leur servait alors à y entasser les cadavres... Voir : The Hong Kong Institute of Architects, A Study on the Historical and Architectural Context of Wan Chai Market, mai 2004. Rénové en 1961, ce bâtiment de catégorie III a été évacué le 29 août 2008 et doit faire place à un luxueux complexe commercial et résidentiel réalisé par Chinese Estate Holdings pour le compte de l’URA. Au-delà de la perte d’un autre bâtiment ancien, notons que beaucoup des vendeurs de l’ancien marché n’auront probablement pas les moyens de payer 4000 HK$ par mois pour un emplacement au nouveau marché (ouvert le 1er septembre 2008) situé en dessous du complexe résidentiel de luxe « Zenith », soit juste en face de l’ancien, où l’emplacement coûtait 1000 HK$. C’est donc des réseaux sociaux qui se défont au même moment ou se poursuit la gentrification et l’homogénéisation du centre historique de Hong Kong. 123 Ce projet de Mega Tower est désormais abandonné mais le projet qui lui a succédé (la construction du Hopewell Centre II), s’il est mené à terme, devrait oblitérer une grande partie de Ship Street et de son escalier de granite, ainsi que la totalité de Hau Fung Lane, 124 Les exemples ne manquent pas dans notre mémoire. Voir les articles publiés par Olga Wong, Joyce Ng ou Chloé Lai dans le South China Morning Post et que nous citons de temps à autre. NB : les membres du Town Planning Board sont nommés par le chef de l’exécutif (en général pour deux années) ; ils ont pour rôle de préparer les « Outline Zoning Plans », les « Development Permission Area Plans », et de désigner les types de bâtiments pouvant être érigés dans ces zones. La Town Planning Ordinance (Cap. 131) qui établit le Town Planning Board a été amendée en juillet 2004 afin de remédier aux problèmes de transparence de ce dernier. 125 Par exemple: Civic Party, Submission by the Civic Party to the Legco Subcommittee on Antiquities and Monuments (Withdrawal of Proposed Monument) (No. 128 Pokfulam Road), 12 mars 2008.

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citoyens organisés en « concern groups »126. Toutefois, ceux-ci non plus ne peuvent être assimilés tant leurs ressources, et donc leurs modes d’action et leurs objectifs, diffèrent. Quoi de commun, en effet, entre le Central & Western Group codirigé par John Batten, expatrié propriétaire d’une galerie d’art, et le Sham Shui Po Renewal Concern Group, formé presque exclusivement de commerçants et de résidents du district, parmi les plus pauvres de Hong Kong ? S’il existe des contacts entre ces groupes, et si une coopération est parfois envisagée, jusqu’au MSQ et à la coalition qu’elle a générée, c’est ainsi principalement au cas par cas, sur un mode diffus, que s’est exprimé l’attachement grandissant des Hongkongais pour leur patrimoine, et que se sont mises en place les initiatives visant à le sauvegarder127. Ces dernières ont parfois pris des formes originales : c’est en effet au travers d’une pièce de théâtre d’ombres que, le 29 mai 2008 à Wan Chai, des commerçants et des résidents de Sham Shui Po ont choisi de narrer l’histoire de leur communauté et d’attirer l’attention de Carrie Lam Cheng Yuet-ngor (la secrétaire au développement - qui n’est jamais venue) sur le sort que lui réservait le projet de redéveloppement de leur district 128. Mais en général, les revendications proviennent de groupes disposant de ressources humaines non négligeables (un ou plusieurs ingénieurs, architectes ou urbanistes y figurent souvent), bien organisés, et soucieux de maximiser le ratio entre les efforts fournis et les résultats obtenus. Il en est ainsi, par exemple, du Central and Western Concern Group. Son lobbying auprès de l’AAB concernant le complexe colonial des Police Married Quarters, sur Hollywood Road, s’est révélé efficace puisque c’est suite à l’enquête de terrain sur laquelle il a débouché qu’il a été établi que le site n’avait pas
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Comme nous l’a fait remarquer Mirana May Szeto lors de l’entretien qu’elle nous a accordé, ce sont désormais les Hongkongais eux-mêmes qui prennent en charge la préservation de leur patrimoine, alors que les institutions autrefois versées sur le sujet étaient souvent dominées par des expatriés (on pense à la Royal Asiatic Society en particulier). Selon Mirana May Szeto, l’accent mis sur le vernaculaire (qui est désormais aussi celui des associations dominées par des non-Hongkongais) procède de ce changement sociologique. Entretient avec Szeto Mirana May, activiste et professeur de littérature comparée à l’université de Hong Kong, 19 février 2009, Hong Kong University main building, 11h00-12h00. 127 Entretien avec Chau Hei-suen Suki, membre fondatrice du Wan Chai Livelihood Place 17 avril 2009, Wan Chai Livelihood Place, 15h-15h30. 128 La pièce du Sham Shui Po Renewal Concern Group mettait en scène l’aspect convivial des vieux quartiers où l’espace public est mis à profit comme lieu de rencontre et de socialisation. Voir : Siu Chi-yiu Phila et Tam Yu-pik Ruby, “Play helps speak out conservation plea”, The Young Reporter, 26 mai 2009, article en ligne à l’adresse suivante: http://journalism.hkbu.edu.hk/tyr/index.php? option=com_content&view=article&id=173:play-helps-speak-out-conservation-plea&catid=35:society (dernier accès le 6 mars 2009).

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seulement accueilli une communauté chinoise au début de la période coloniale, mais également le premier temple Shing Wong et, plus tard, l’historique Central School où Sun Yat-sen étudia plusieurs années129. Et, sur son site, il ne se contente pas de réclamer une meilleure préservation de l’histoire et du paysage urbain original, mais fait aussi la liste des mesures concrètes à prendre pour y parvenir : que les nouveaux bâtiments ne soient pas trop imposants (douze étages maximum), que leur design soit approprié aux lieux ; que certaines rues soient désignées comme « rues de marché » afin que Graham, Peel, Gage, Stanley et Gutzlaff Streets puissent continuer à opérer comme telles. Il suggère aussi d’encourager la régénération organique des lieux en maintenant la propriété privée et de limiter en intensité le développement du quartier, qui souffre déjà cruellement du manque d’espace public, de la pollution etc. En outre, une pétition déjà rédigée, à la fois en chinois et en anglais, est mise en ligne ; le visiteur n’a plus qu’à y ajouter son nom et à l’envoyer au Town Planning Board130. D’autres groupes agissent de manière similaire, proposant au surplus les outils techniques permettant d’exécuter leurs propositions. Ainsi par exemple du K28 Sport Shoes Street Concern Group (composé de représentants de propriétaires des magasins de chaussures de sport131) de Mong Kok qui, avec l’aide de professionnels comme l’architecte et député Patrick Lau, a soumis un projet alternatif à l’URA : le K28 Redevelopment Feasibility Study132. Si l'étude ne met pas explicitement l'accent sur la valeur patrimoniale des lieux, le groupe justifie tout de même son action au nom du paysage urbain unique né de l’évolution spontanée de la rue au cours des trente dernières années (ainsi que sur une façon de commercer à laquelle ne peuvent se substituer des centres commerciaux). C’est ensuite seulement que l’étude propose son projet alternatif directement opératoire. Si celui-ci avait été suivi, seulement cinq des 25 bâtiments auraient été démolis ; dans l’espace créé, un bâtiment pouvant servir d’hôtel aurait pu être
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Antiquities and Monument Office, Former Hollywood Road Police Married Quarters, Site Investigation Report, Leisure and Cultural Services Department, 2007. 130 www.centralandwestern.org/Y.H3.3/index.html (dernier accès le 26 mai 2009). 131 Notons que les commerçants veulent conserver leur boutique, ceux qui habitent au-dessus sont d’accord pour être relogés ailleurs, moyennant compensation. Eux-aussi se sont d’ailleurs organisés via l’établissement du Sai Yee Street/Fa Yuen Street/Nelson Street Redevelopment Implementation Action Group, qui vise à hâter la mise en place du projet de renouvellement urbain promis par l’URA. 132 Lau Patrick, Trace, Touch, Thoughts, Office of the Hon. Patrick Lau, juillet 2008, p. 164. Notons que « K28 » correspond aux coordonnées de la case dans laquelle est située Sneakers Street sur la carte de redéveloppement utilisée par l’URA.

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construit alors que les unités résidentielles originales auraient été transformées en magasins et restaurants, en accord avec le plan de l’URA qui est de maximiser le ratio commercial de Mong Kok. En outre, le projet propose la réhabilitation des bâtiments (notamment par la mise à jour des mécanismes de prévention des incendies et l’installation d’ascenseurs) et la transformation des toits en jardins, ce qui aurait permis de remédier à l’absence d’espaces verts à Mong Kok133. Le projet a pourtant été rejeté par l’URA qui, à la place, a proposé le projet « Sport City », comme elle proposera « Wedding Card City » pour Wedding Card Street (aussi connue sous le nom de « Lee Tung Street ») - nous y reviendrons134. Depuis récemment, pareilles initiatives se sont multipliées au point de devenir communes, mais la protestation générée par le projet de régénération de cette dernière doit faire l’objet d’une attention particulière du fait de sa longévité, annoncé. ...Rejoint par les cols bleus Située à Wan Chai, sur l’île de Hong Kong, entre Johnston Road et Queen’s Road East, les tong lau de six étages de Lee Tung Street – qui a été baptisée ainsi en 1924 – ont été érigés dans les années 1950 à l’initiative du gouvernement d’alors, qui souhaitait y concentrer les industries d’imprimerie du territoire (une photographie de Lee Tung Street est disponible en annexe 2)135. A l’époque, les quartiers du Hong Kong Times, du Ta Kung Pao et du Wen Wei Pao étaient déjà établis dans le district136. Certains ont émis
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du

changement

d’intensité

qu’elle

a

représenté,

de

la

catégorie

socioprofessionnelle des personnes mobilisées, et du changement de paradigme qu’elle a

Lau Patrick, Construct #3, Office of the Hon. Patrick Lau, septembre 2007, p. 12. Lors des événements du Star Ferry et du Queen’s Pier, Patrick Ho avait également promis aux députés que “les caractéristiques de l’embarcadère du Star Ferry (seraient) incorporées au design du nouveau front de mer de central”. Voir : “LCQ14: Rating of historical buildings”, à consulter à l’adresse suivante: www.info.gov.hk/gia/general/200612/06/P20061206159 (dernier accès le 5 mars 2009). Si l’on se demandait déjà comment il serait possible d’évoquer un embarcadère dans le design d’un remblai, ajoutons que le nouvel embarcadère (qui est censé être une copie de celui de 1912) est considéré par beaucoup comme une véritable horreur – nous y reviendrons également. 135 La rue elle-même a été établie plus tôt – aux alentours de 1910 selon Cheng Po-hung. Cheng Po Hung, A century of Hong Kong Island Roads and Streets, Hong Kong, Joint Publishing (H. K.) Company Limited, 2001, p. 70. 136 Peu de temps auparavant, Dai Wangshu, le poète et traducteur shanghaïen (1905-1950), y avait aussi établi un magasin de livres anciens. Mais le manque de recettes l’avait rapidement contraint à fermer ses portes.

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l’hypothèse selon laquelle l’objectif recherché était le contrôle des publications mais, dans les années 1970, les magasins installés à Lee Tung Street se diversifient progressivement : cartons de mariage et de funérailles, enveloppes, pochettes rouges dans lesquelles sont enfouies quelques billets (laisee) lors du nouvel an lunaire, tout cela provient désormais de Lee Tung Street, devenue le centre régional de production de ces ustensiles ô combien importants pour le bon déroulement des moments parmi les plus cruciaux de la vie des Hongkongais. C’est aussi à cette époque que la rue se voit affublée du surnom de « Wedding Card Street », une appellation qui ne la quittera plus. Le 17 octobre 2003 néanmoins, l’URA fait savoir que la « rue des cartons de mariage » doit être évacuée : la rue (ainsi que McGregor Street), située dans une aire de 8900 mètre carrés nouvellement désignée comme zone à caractère commercial, doit être démolie pour laisser place à un complexe résidentiel137. Début 2009, 54 de ses bâtiments (soit 930 foyers) ont effectivement disparus, mais dans l’intervalle, Lee Tung Street s’est faite le théâtre d’une véritable confrontation entre, d’un côté, des résidents de Lee Tung Street épaulés par quelques activistes et, de l’autre, l’URA. Afin de coordonner leur résistance et d’agir de manière plus efficace, les riverains ont, dès la publication du projet, créé le H15 Concern Group138. Principalement constitué de résidents mais rejoint par des professionnels comme Tang Wing-shin, professeur de géographie à la Baptist University, Christopher Law, architecte, ou Kenneth To, urbaniste, le groupe a longtemps privilégié les workshops et les conférences aux stratégies de confrontation, comme en témoigne l’organisation de plus de 60 workshops et conférences (réunissant plus de 300 personnes à chaque fois) pour la seule année 2005139. A chaque fois y sont étudiées ou discutées des solutions alternatives au plan de l’URA et aux méthodes de celle-ci, coupable aux yeux du H15 Concern Group d’ignorer « les droits des premiers résidents de la rue », de mettre en danger les réseaux sociaux articulés autour de l’agencement socio-économique de ses commerces (que les commerçants puissent continuer à vivre derrière leur commerce a été l'une des demandes
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Couvrant une surface de 8900 mètres carrés et nécessitant 3,58 milliards HK$ d’investissement, le Lee Tung Street/McGregor Street Redevelopment Project est le plus important et le plus cher entrepris par l’URA à ce jour. Voir : http://www.ura.org.hk/html/c800000e23e.html (dernier accès le 9 mars 2009). 138 Comme K28 pour la Sneakers Street de Mong Kok, « H15 » correspond aux coordonnées de la case dans laquelle est située Lee Tung Street sur la carte de redéveloppement utilisée par l’URA. 139 Yung Chester, « A community fights for its soul », The Standard, 11 juillet 2005.

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formulées), et de détruire le caractère unique de la rue140. De nombreux « plans de redéveloppement respectueux des résidents (people-oriented) » ont ainsi été remis au Town Planning Board. Et, parce que « Lee Tung Street est le trésor de Wan Chai (et que) sa valeur ne peut être mesurée en termes monétaires »141, c’est de manière délibérée que les activistes du H15 Concern Group ont toujours refusé de justifier l’existence de Lee Tung Street en termes de rentabilité économique dans les divers projets alternatifs soumis142. Il n’est pas question ici de disséquer le contenu de chacun d’entre eux ; l’essentiel des revendications du H15 Concern Group se trouve résumé dans le Dumbbell Proposal que le groupe a proposé à l’URA comme alternative à la destruction de la rue143. S’il avait été accepté – ce qui n’a pas été le cas -, l’ensemble de la rue aurait été préservé et, au surplus, il aurait été possible pour les résidents de refuser la compensation pécuniaire de l’URA et de se voir offrir quelque chose d’autre à la place, une option néanmoins non prévue par le règlement de l’URA144 ; pour finir, le droit d’être relogé dans le même district aurait été garanti également, une demande qui témoigne d’un attachement profond aux lieux et aux réseaux sociaux construits au fil des années 145. Car c’est avant tout la défense de la communauté qui a été mise en avant par les résidents de Lee Tung Street opposés à la destruction de leur rue. Comme a pu le dire Christopher Law, architecte créateur d’Oval Partnership, directeur de la Family Welfare Society et du Centre for Community Renewal du St. James’ Settlement, et également le principal architecte du Dumbbell Proposal, s’il faut bien sûr maintenir ce qui rend Wan Chai unique, sans quoi le quartier est voué à devenir « une simple vis dans une machine qui la dépasse », « le danger de la préservation est de se concentrer sur le bâtiment lui-même ».
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La réforme qu’a subi le règlement de l’URA (Urban Renewal Authority Ordinance, section 24) en 2001 donne en effet à l’URA un droit de préemption sur n’importe quel type d’habitation privée. Le montant de la compensation versée peut éventuellement être débattu devant le Lands Tribunal par les résidents expropriés mais ceux-ci sont dans tous les cas forcés de céder leur propriété à l’URA, sous peine d’avoir à passer devant le tribunal. Voir: Kam P. K., Ng Sik Hung et Ho Charles C. K., “Urban Renewal in Hong Kong – Historical Development and Current Issues” in Leung Andrew Y. T (éds.), op. cit., pp. 35-55. 141 http://www.metamercury.net/images/LeeTungStreet/ (dernier accès le 5 mars 2009). 142 Yung Chester, art. cit. 143 Chau Winnie, “Our Town”, Hong Kong Magazine, 10 octobre 2008. 144 Le nom officiel du règlement de l’URA entré en vigueur le 1er mai 2001 est le suivant: An Ordinance to establish the Urban Renewal Authority for the purpose of carrying out urban renewal and for connected purposes. 145 Le plan en question a été rejeté en février 2005 du fait de son absence de Transport and Environmental Assessment. Review. Soumis au Town Planning Board une nouvelle fois en mai 2005, le plan a essuyé un autre refus en juillet de la même année. Yung Chester, art. cit.

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L’essentiel n’est plus dans ce dernier, mais dans ce dont il est le support ; en l’espèce : une communauté humaine dynamique. Certes, la défense d’une telle cause est un phénomène peu nouveau à Hong Kong : en 1963 déjà, les résidents des bidonvilles (nationalistes) de Rennie’s Mill s’étaient opposés avec violence a un gouvernement décidé à raser leurs logements146 et des événements relativement similaires ont inspiré à Jacob Cheung son Cageman (1992)147. Néanmoins, dans le cas de Lee Tung Street, la communauté n’est plus perçue en termes affectifs seulement : les liens d’amitié ou de fraternité qui la traversent sont considérés comme relevant du patrimoine culturel. En d’autres termes : ce qui est entendu comme faisant la spécificité de Wan Chai n’est plus seulement un décor (dont Lee Tung Street fait partie) mais également ceux qui l’habitent. Peut-être est-ce d’ailleurs parce que le projet de l’URA programmait la destruction de l’un comme de l’autre que la confrontation a pris des proportions aussi intenses. A ce propos, la campagne de Lee Tung Street aura permis de faire lumière sur la surpuissance des moyens dont dispose l’URA pour mener son travail de renouvellement urbain, un travail censé bénéficier à des résidents qui, le plus souvent pourtant, sont contraints de déménager ailleurs. En juin 2005, 85% des résidents de Lee Tung Street avaient accepté la compensation de 4 079 HK$ par pied carré proposée par l’URA et s’apprêtaient ainsi à quitter les lieux. Les modalités des négociations ont d’ailleurs fait débat puisque l’URA interdit aux résidents de dévoiler aux autres le montant de la compensation qu’ils ont acceptée, ce qui rend impossible toute coopération de la part de ces derniers. Alors que la préservation des liens communautaires était l’un des principaux arguments mis en avant par les résidents opposés au redéveloppement de leur rue, une

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Lau Chi-kuen, Hong Kong’s Colonial Legacy, Hong Kong, The Chinese University Press, 1997, p. 128. A noter que des événements comparables se sont à nouveau produits à Rennie’s Mill en 1996. Voir, par exemple, « Rennie’s Mill Residents Win Battle for Damage », South China Morning Post, 28 juin 1996. 147 Cageman traite de ces hommes d’âge moyen qui, faute d’un logement véritable, louent un lit entouré de grillages (une « cage ») dans de vastes dortoirs. Dans son film, Jacob Cheung nous présente des « cagemen » préférant renoncer à la compensation proposée par le gouvernement que de couper les liens avec leur communauté. C’est par la force qu’ils sont finalement délogés de leur dortoir, nouvellement acquis par un promoteur immobilier. Voir, entre autres : Veg Sebastian, « Anatomie de l’ordinaire – renouveau du cinéma indépendant hongkongais », article non publié, communication privée de l’auteur. Selon la Society for Community Organization, environ 100 000 personnes vivent toujours dans de telles cages à Hong Kong. Voir : http://www.soco.org.hk/artwalk2009/index.htm (dernier accès le 5 mars 2009).

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telle clause a également eu pour conséquence fâcheuse de faire des « amis d’hier des étrangers »148. Quoiqu’il en soit, à partir de 2005, ce sont donc ces 15 % restant qui s’opposeront à l’URA au cours d’une bataille rangée qui prendra parfois les atours d’une véritable confrontation. Les plans alternatifs refusés sans raison crédible, la défection des anciens amis, l’approche de la date fatidique sont autant de raisons qui peuvent expliquer l’envenimement de la situation. Mais un bilan objectif ne doit pas omettre la responsabilité de l’URA, elle-aussi partie prenante à ce jeu à qui perd gagne, et dont l’intransigeance s’est révélée proportionnelle au montant investi dans le projet de redéveloppement, le plus cher qu’elle ait jamais entrepris149. A plusieurs reprises, certains de ses fonctionnaires ont ainsi rendu visite aux résidents de Lee Tung Street à leur domicile, parfois sans l’avis de visite ou l’invitation normalement requise. Et la visite de cinq fonctionnaires de l’URA à Henry Kuang Jingxiang, l’un des landlords ayant persisté dans son refus de la compensation proposée par l’URA, le 4 août 2006, a été perçue comme davantage qu’une violation de la vie privée. Si, officiellement, les cinq hommes sont venus s’enquérir de la santé mentale du résident (un sujet pour le moins éloigné des problématiques relatives au renouvellement urbain), certains, comme Chan Pak-tai du H15 Concern Group, pensent que la manœuvre avait pour but de débusquer la preuve que Henry Kuang n’était pas un résident permanent de Lee Tung Street, ce qui aurait permis de le priver de son droit à une compensation. Le même Chan à également émis l’hypothèse selon laquelle la visite de l’URA était destinée à récolter des informations médicales susceptibles d’être utilisées pour discréditer le résident, si son cas devait être traduit en justice150. Le même climat délétère régnait toujours sur Lee Tung Street quand, le 5 octobre de l’année suivante, quinze sympathisants de la cause du H15 Concern Group (dont Icarus Wong Ho-yin, qui s’était illustré lors de l’occupation du Queen’s Pier la même année, nous y reviendrons - et Leung Yuk-hei, âgé de 17 ans à l’époque des faits) sont arrêtés par la police au motif qu’ils occupent l’espace public. Le comportement de celle-ci,
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http://tct.wanchaiinfo.hk/index.php?op=ViewArticle&articleId=506 (dernier accès le 5 mars 2009). L'URA y a investi plus de 3,58 milliards de HK$. Voir Yung Chester, art. cit. 150 Asprey Donald, « URA violated my privacy », South China Morning Post, 23 août 2006.

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notamment lors d’une fouille au corps, a donné lieu à une petite controverse dans laquelle est intervenue la députée Cyd Ho (peut-être parce qu’Icarus Wong Ho-yin compte désormais parmi ses assistants)151 et qui a débouché sur une plainte remise au comité contre la torture des Nations Unis lors de sa réunion à Genève, en novembre 2008 152. Mais la confrontation n’atteint son point culminant qu’en décembre 2007, quand commence la destruction de la rue alors même qu'un nouveau plan du H15 Concern Group devait être étudié par le Town Planning Board en janvier 2008153. Le 23 décembre l’arrivée des premiers bulldozers conduit ainsi May Yip Mee-yung, commerçante de 59 ans, à initier une grève de la faim154. Fernando Cheung Chiu-hung, vice-président du Civic Party et membre du sous-comité du Conseil législatif dédié à la préservation du patrimoine, l’invite à y mettre fin et suggère au gouvernement de prendre le temps d’étudier le plan alternatif soumis par le H15 Concern Group155 ; il va jusqu'à rencontrer Carrie Lam, la secrétaire au développement, dans l’espoir de lui faire changer d’avis sur le sort réservé à la rue156. Mais rien n’y fait. Et le 24 décembre 2007, lorsque Barry Cheung, le directeur de l’URA, vient s’enquérir de la santé de May Yip mais finit par reprocher à son geste de ne pas être « constructif », la situation s’envenime et la retraite de Barry Cheung doit se faire sous escorte policière, alors que des protestataires prennent d’assaut sa voiture157. A Hong Kong, la démolition des vieux bâtiments de la ville ne provoque donc pas seulement les lamentations des cols blancs et des érudits. Elle génère aussi d’authentiques déchirements émotionnels de la part des personnes immédiatement impliquées - que la garantie d’un logement plus salubre et moderne suffit de moins en moins souvent à satisfaire -, des déchirements qui, on le voit, sont susceptibles de dégénérer en violence.
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Chui Timothy, “Ho seeks records after strip-searches”, The Standard, 11 octobre 2007. Entretien avec Icarus Wong Ho-yin, activiste, 11 février 2009, bureau de Mme Cyd Ho, 15h-16h. 153 Le plan suggérait de préserver 30 tong lau, de retirer cinq étages à quatre tours proposées par l’URA et d’abandonner l’idée du parking souterrain. Voir: « Urban renewal chief chased by 'Wedding Card Street' protesters”, South China Morning Post, 25 décembre 2007. 154 La grève de la faim de May Yip prendra fin le 27 décembre, après son entrée à Queen Mary Hospital consécutive à son évanouissement. 155 Voir: “Lee Tung protesters to step up action”, The Standard, 27 décembre 2007. Le Civic Party (démocrate) est probablement le parti le plus soucieux du patrimoine hongkongais. Cela est peut-être du à la présence du directeur de la Conservancy Association Albert Lai dans ses rangs (il est le que viceprésident du parti). 156 « Hunger strike fails to save street », The Standard, 28 décembre 2007. 157 Voir: “Lee Tung protesters to step up action”, art. cit.

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A cet égard, les affres de Lee Tung Street témoignent aussi du chemin parcouru par la société hongkongaise depuis l’époque où on la décrivait comme un simple assemblage d’individus pragmatiques (les fers de lance de la fameuse « mentalité de réfugiés ») prêts à quitter le territoire à la moindre promesse d’un avenir meilleur et de conditions de vie plus confortables...

2. Des totems ordinaires Poussées vers l’intangible et l’immatériel A un autre niveau, alors que, selon une étude de Heritage Hong Kong datée d’avril 2007, le MSQ témoigne d’un changement d’entendement du terme « patrimoine »158 et d’un glissement d’une appréhension traditionnelle du terme (c’est-à-dire axée sur la valeur esthétique et l’importance historique d’un bâtiment) vers une appréhension prenant davantage compte des valeurs qui lui sont associées et de la proximité de l’objet patrimonial avec le public et le temps présents, il nous semble qu’un tel glissement peut déjà être décelé dans la campagne de Lee Tung Street et son emphase sur les liens communautaires comme objets patrimoniaux. Mais les initiatives de Hulu et du Wan Chai Livelihood Place qui officient respectivement à Ngau Tau Kok et Wan Chai illustrent de manière plus explicite encore combien « un patrimoine n’a de sens qu’en fonction d’un rapport à une identité et aux institutions qui contribuent à la fonder et à l’affirmer. Son sens est indissociable d’un processus temporel et d’un horizon local, d’une installation dans le monde, d’une relation vivante de ceux qui habitent avec leur passé, relation qui n’a rien à voir avec une curiosité déracinée »159. Et la manière dont s’exprime le regret anticipé de Hing Wah Street, Un Chau Street, Castle Peak Road et du Ngau Tau Kok Lower Estate, tous en instance de démolition, est symptomatique de la

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Heritage Hong Kong, Heritage Conservation Position Paper, avril 2007, p. 6. A vrai dire, l’on peut affirmer que ce glissement ne fait qu’opérer un juste retour aux origines du patrimoine puisque les premiers objets assimilables au patrimoine sont les reliques christiques, des preuves matérielles, certes, mais dont la valeur découlait de ce qu’elles avaient d’immatériel. Voir : Chastel André, « La notion de patrimoine » in Pierre Nora (dir.), op. cit. 159 Choay Françoise, op. cit., p. 322.

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manière dont les Hongkongais réagissent de plus souvent à la disparition, en cours ou à venir, de certains bâtiments du territoire. Depuis que la nouvelle de leur fin prochaine en vue d’un renouvellement du parc de logements sociaux par la Housing Authority, les restaurants engoncés entre les blocs quadragénaires du Ngau Tau Kok Lower Estate ont probablement réalisé les meilleurs chiffres d’affaire de leur histoire et jamais auparavant, sans doute, les tours vertes pâles qui les dominent n’avaient été autant photographiées (nous avons d’ailleurs placé une photographie du Ngau Tau Kok Lower Estate en annexe 3). Début 2009, l’affluence était telle que la Housing Authority s’est vue contrainte de placarder des affiches quémandant aux visiteurs de ne pas se faire trop envahissants et de respecter la tranquillité des résidents… C’est aussi à peu près au même moment qu’un petit collectif répondant au nom de Hulu s’est mis en place, installant ses quartiers généraux de fortune dans une vieille maison de thé locale (cha chaan teng ou 茶 餐 廳 ). Aucune revendication particulière de sa part, son objectif est le suivant : documenter les lieux et « leur esprit » avant qu’ils ne disparaissent, et se constituer en une plateforme permettant aux résidents d’échanger leurs souvenirs avant qu’ils ne soient oubliés160. La page d’introduction de son site internet décrit ainsi les scènes ordinaires dont Ngau Tau Kok a longtemps été le théâtre : les vieillards assis sur d’antiques tabourets, les longs couloirs où des ombres volubiles conversent, les voix, lourdes, qui interpellent le passant, l’odeur du thé aux herbes qui s’échappe d’un magasin adjacent etc. : l’accent est mis sur l’urbain en tant qu’expérience (living experience)161. Le groupe est officiellement apolitique, mais la ville qu’il lamente s’oppose radicalement à l’urbanisme moderne et froidement rationnel préconisé et mis en œuvre par l’URA. En cela, il est à rapprocher du collectif Wan Chai Livelihood Place. Comptant une vingtaine de membres actifs, tous résidents de Wan Chai, celui-ci cherchait depuis 2004 à ouvrir un petit musée sur Stone Nullah Lane, en-dessous de la Maison bleue (Blue
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Une exposition des œuvres de neuf artistes locaux a ainsi été mise en place : « Lower NTK Estate Dinner Bell – Resettlement Estate Farewell Exhibition ». Elle entend présenter « l’âme et le style de vie indigènes » de Ngau Tau Kok. D’autres activités ont aussi été organisées parmi lesquelles le recueil de souvenirs de résidents, enregistrés comme histoire orale. Voir : www.hkhulu.com.hk/NTKopenRice/menu (dernier accès le 26 mai 2009). 161 www.hkhulu.com.hk/NTKopenRice/menu (dernier accès le 26 mai 2009).

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House) et peu loin du vieux marché et de Lee Tung Street, afin de « préserver et propager l’essence de la culture de Wan Chai »162. Trois années plus tard, son vœu a été exaucé par le Lands Department et le musée a ouvert ses portes le 3 février 2007. Fidèle à la pensée de Marcel Mauss qui déclarait qu’une « cuillère nous en apprend autant qu’un masque »163 et émulant une exposition mise en place par la Society for Community Organization pour un autre quartier populaire (Sham Shui Po, du côté de Kowloon) un an plus tôt164, il expose principalement des artefacts de la vie quotidienne du quartier. Mais sont aussi mis en place des visites de celui-ci ainsi que des workshops traitant de l’esprit local (« local wisdom ») et mettant en valeur les professions des secteurs les plus modestes de la population (« grassroots professions ») : tenanciers de dai pai dong (大排 檔), vendeurs dans les vieux marchés du quartier et autres emplois désormais menacés 165. Le point focal du musée n’est donc pas tant l’artefact que l’homme – ou, pour être exact, le résident de Wan Chai - dans sa plénitude ; et en cela, il s’inscrit pleinement dans la vie civique et contemporaine. Notons à cet égard que, bien que l’idée du Wan Chai Livelihood Place ait émergé au moment de la confrontation qui a mis aux prises les résidents de Lee Tung Street et l’URA, aucune photo de la « rue des cartons de mariage » n’est présente dans le musée et le Wan Chai Livelihood Place n’a jamais soumis aucune demande relative à la préservation d’un bâtiment ou d’un marché de Wan Chai au Town Planning ou à l’URA. D’après Chau Hei-suen Suki, membre fondatrice du Wan Chai Livelihood Place, de telles méthodes « feraient fuir plusieurs de nos membres »166. Toutefois, la principale raison nous semble être ailleurs : elle tient au fait que le Wan Chai Livelihood Place n’a pas grand-chose à voir avec les résidents de Lee Tung Street qui, pendant cinq années, se sont acharnés à défendre chacun des cinquante-quatre édifices en dur de la rue167. Wan Chai Livelihood Place, lui, s’attache aux souvenirs et à l’esprit associés aux lieux plutôt qu’aux lieux eux-mêmes. Si, comme Hulu, il constitue
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http://cds.sev227.001at.com/WLM/about.html (dernier accès le 22 mars 2009). Jadé Mariannick, op. cit., p. 59. 164 « Our Life in West Kowloon », www.soco.org.hk/117/index.htm (dernier accès le 27 mai 2009). 165 Prospectus du Wan Chai Livelihood Place. 166 Entretien avec Chau Hei-suen Suki, 17 avril 2009. A noter que Suki Chau a, quant à elle, pris part à la campagne. 167 Nuançons toutefois notre propos en rappelant que c’était prioritairement aux activités socioéconomiques dont ces tong lau étaient le support que les résidents de la rue étaient attachés. Un aspect sur lequel le Wan Chai Livelihood Place, qui constitue une plateforme permettant aux résidents de Wan Chai de nouer contact, insiste lui-aussi.

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bien une réaction à une perte, c’est à une perte in fine acceptée ; une réaction au passage du temps que l’on ne cherche néanmoins pas à retenir. Par leur rejet de la matière, ces deux collectifs sont aussi à rapprocher des soucis manifestés pour le patrimoine dit intangible comme les marchés en plein air ou les dai pai dong, ces gargotes à nouilles populaires dont les tables sont disposées à même le trottoir qui sont nées en réponse à une régulation mise en place par le gouvernement colonial peu après sa prise de pouvoir168, et dont la valeur n’est certainement pas dans les structures. C'est d'ailleurs bien la culture du dai pai dong que le Hong Kong Heritage Museum a entrepris de documenter en mettant en place une équipe afin de les photographier et tourner des vidéos169 ; c’est encore l’esprit de ces lieux de socialisation surnommés « les night clubs du pauvre » par Cheng Po Hung170 que Patrick Lau a cherché à défendre à travers la motion que le député de The Alliance a défendue au Conseil législatif le 23 novembre 2005 (dans laquelle il dressait d’ailleurs un parallèle entre les dai pai dong hongkongais et les cafés parisiens171). Cette poussée vers l’immatériel était également perceptible dans l’attachement manifesté envers les marchés de plein air172. Celui de Graham Street, notamment parce qu’il est considéré comme le plus vieux de Hong Kong (il aurait plus de 140 ans) et est
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La nouvelle règle exigeait que tous les restaurants disposent de toilettes, ce qui rendait plus difficile l’obtention de la licence adéquate. L’on s’est donc mis à vendre de la nourriture dans la rue, ce qui ne requérait aucun permis particulier jusqu'à la Seconde Guerre Mondiale, époque où les gargotes acquièrent le nom de « dai pai dong » (« dai pai » - 大 排 - signifie en effet « grande licence », en référence aux permis délivrés par le gouvernement pour ces gargotes mobiles). Voir : Ng Ka Wing Karen, Wong Lai Wah et Yiu Shuk Hing, “From the streets to the Shopping Arcades: Dai Pai Dong Culture in Hong Kong”, cr@sh (Creative Learning and Student Homework) n. 4, en ligne à l’adresse suivante: http://www.hku.hk/hkcsp/ccex/text/e_project/issue4/dpd/3.html (dernier accès le 17 mars 2009). 169 Notons à cet égard que l’existence de ces gargotes est aujourd’hui menacée par la politique gouvernementale de délivrance des licences : leurs conditions d’hygiène et de sécurité poussent en effet le gouvernement à ne plus en accorder de nouvelles ; or, la loi en vigueur depuis 1956 statue que, si le tenancier d’un dai pa dong s’éteint et que sa progéniture ne souhaite pas poursuivre son commerce, la licence devient nulle. En outre, alors que beaucoup de dai pai dong ont été déplacés vers des lieux couverts au cours des années 1970, le gouvernement a initié en 1983 un mouvement visant à racheter massivement les licences afin d’accélérer le processus. 301 licences ont ainsi été abandonnées entre 1983 et 1995. Voir : Hong Kong Urban Council & Urban Services Department, 1995-1996 Annual Report, 1996, p. 51. 170 Cheng Po Hung, Early Hong Kong Eateries. Hong Kong, Hong Kong University Press, 2003, p. 23. 171 La motion en question, « Policy on inheritance of « dai pai dong » culture », peut être téléchargée sur le site de Patrick Lau à l’adresse suivante: www.patricklau.hk/download/051123-Dai%20Pai%Dong-eng.doc (dernier accès le 26 mai 2009). 172 A noter que le gouvernement hongkongais a récemment entrepris de mettre en place une base de données sur le patrimoine immatériel, qui devrait être réalisée avant 2010 ; la convention de l’UNESCO ratifiée par la Chine en 2004 est entrée en vigueur à Hong Kong en 2006.

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situé dans le périmètre d’action du Central and Western Concern Group, a fait l’objet d’un traitement privilégié : le Graham Street Market Festival 2008 organisé le 15 novembre 2008 sur Gage Street par SEE Network, Central and Western Concern Group avec des fonds provenant en partie du Conseil de District de Central et Western, a ainsi mis en scène un marché ayant su préserver et maintenir les traditions du Hong Kong d’hier ; et évidemment, on y insiste aussi sur l’ambiance conviviale et chaleureuse du lieu, « entouré par de nouveaux bâtiments commerciaux et des résidences privées » que l’on sent, eux, menaçants173. Mais le marché de Graham Street n’est cependant pas un cas unique et il s'en trouve beaucoup d'autre à souffrir de la concurrence des supermarchés, de la politique de délivrance des licences et des projets urbains. La fermeture du marché de Wan Chai courant sur Tai Yuen Street et Cross Street, en particulier, a fait l’objet de controverse, et c’est d’ailleurs du fait de la désapprobation du public que l’URA a été contrainte de faire marche arrière sur le projet qui devait le mettre en péril 174. Et c’est encore la popularité grandissante de ce qui est perçu comme faisant partie de la culture hongkongaise qui, début 2007, a poussé Lai Wing Ho et d’autres membres du DAB (Democratic Alliance for the Betterment of Hong Kong, parti pro-Pékin), à solliciter l’inscription du thé au lait (奶茶), des maisons de thé (茶餐廳) et des beignets à l’ananas de la ville au Patrimoine mondial de l’UNESCO175. Le MSQ aura donc davantage donné une publicité importante à ce concept de patrimoine immatériel qu’il ne lui a donné naissance, alors qu’il était fait recours à celui de patrimoine intangible depuis bien longtemps déjà. Patrimonialisation généralisée Par l’engouement qu’elle a provoqué, la campagne aura par contre (et sans doute malgré elle) contribué à faire du patrimoine une mode comme en témoigne certaines initiatives
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Notons néanmoins qu’en avril 2008, l’URA a accepté de revoir une première fois ses projets à la baisse après que le Town Planning Board a reçu plus de 1500 objections émanant du public, mobilisé par le Central and Western Concern Group. Voir : Wong Olga, “HK$ 200m idea to keep Graham St market alive”, South China Morning Post, 29 juillet 2008. 174 Legislative Council Panel on Development, “Background brief on heritage conservation”, LC Paper No. CB(1)1347/08-09(09), Ref: CB1/PL/DEV, 28 avril 2009, p. 6. 175 Yau Tony, “Hong Kong-style Milk Tea and Buttered Pineapple Bun Applying for Cultural Heritage”, Hong Kong Economic Times, 12 avril 2007. L’inscription du port de Victoria (en tant que “paysage patrimonial”) a également été envisagée.

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actuelles. L’on peut aisément comprendre le mécontentement de certains Hongkongais à l’encontre de la décision du gouvernement de déplacer le terminal de bus de Tsim Sha Tsui (« Ocean Terminal ») le long du Hong Kong Cultural Centre afin de bâtir un nouveau centre commercial sur les lieux qu’il occupe actuellement : le quartier est déjà bien fourni en la matière, notamment en la présence du gigantesque complexe de Harbour City, véritable ville dans la ville. En outre, une telle opération risque fort d’isoler encore davantage l’embarcadère du Star Ferry d’un moyen de transport lui garantissant un accès aisé, et donc de hâter la transformation du Star Ferry en une simple attraction pour touristes176. Tout en gardant à l’esprit qu’aux « lieux sont associés des significations qui ne sont pas forcément visibles dans le tissu même de ces lieux, et sont souvent imperceptibles à l’observateur désintéressé »177, certains experts comme Lee Ho-yin, directeur du programme de conservation architecturale (Architectural Preservation Programme, ACP) à l’Université de Hong Kong, se permettent toutefois de douter de l’intérêt patrimonial du site178. Et pourtant, emmené depuis fin 2008 par le groupuscule Our Bus Terminal (quatre membres actifs, parmi lesquels Ho Loy, qui s’était illustrée lors du MSQ – nous aurons l’occasion d’y revenir -, et Leslie Chan Ka-long, l’instigateur du mouvement), un petit mouvement s’est développé qui entend préserver le terminal au nom du patrimoine179. Le public a alors découvert que le terminal, établi en 1966, était le premier de la sorte à Hong Kong, et il a été établi que le nœud formé avec l’embarcadère du Star Ferry (unique moyen de transport entre Kowloon et l’île de Hong Kong avant l’ouverture du premier tunnel, en 1972) et le terminal du KCR avait grandement contribué au « développement » (cette fois, la terminologie gouvernementale est sciemment utilisée) de Tsim Sha Tsui180. Présentée à un forum de l’UNESCO sur les « paysages urbains historiques » tenu à Hanoï du 5 au 10 avril 2009, la communication de

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« Encore davantage » car, du côté de Central, la poldérisation du port pour la construction de la voie rapide P2 ayant provoqué la démolition de l’embarcadère de Central et la grande campagne de 2006/2007 pour la préservation, justement, des embarcadères du Queen’s Pier et du Star Ferry, a déjà considérablement éloigné celui-ci de ses usagers quotidiens. 177 Johnston C. et la Commission du patrimoine australien, « What is Social Value ? » in What is Social Value ? A discussion paper, 3, 1994, pp. 7-18, p. 10. 178 Entretien avec Lee Ho-yin, directeur de l’Architectural Preservation Programme (Hong Kong University) et membre de l’Antiquities Advisory Board, 20 avril 2009, Hong Kong University Knowles Building, 17h-19h30. 179 http://www.ourbusterminal.org/aboutus.htm (dernier accès le 22 mars 2009). 180 Ng Joyce, “Heritage plea for TST bus terminal”, South China Morning Post, 22 mars 2009.

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Leslie Chan s’est d’ailleurs vue remettre une notation très positive (3A, 1B, 1C)

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.

Toutefois, la conférence consistait précisément en une discussion du concept de patrimoine et dans l’état actuel du débat, il semble difficile de considérer le terminal comme en relevant182. C’est cette nouvelle vogue du patrimoine, cette patrimonialisation massive, qui donne à certains experts comme Lee Ho-yin, l’impression qu’en matière de patrimoine, l’on est passé « d’un extrême à un autre »183. Le terme - sur la définition duquel, il est vrai, aucun consensus n’existe184 - semble en effet être sur le point de devenir un label commode (car potentiellement mobilisateur) pour s’opposer à tout projet de planification urbaine et aux promoteurs immobiliers. Il est même parfois utilisé de manière explicitement politique. Ainsi le 20 mars 2009, lors d’une session du Conseil législatif, le député démocrate Cheung Man-kwong, qui se trouve être membre du panel des affaires intérieures, celui-là même ayant mis en place le comité consultatif sur le patrimoine intangible (Intangible Cultural Heritage Advisory Committee), a ainsi suggéré de placer la veillée du 4 juin sur la liste à soumettre à l’UNESCO185. Bien sûr, l’on peut toujours arguer que le patrimoine n’est rien d’autre qu’un « substitut à une civilisation que l’on n’a plus la force de créer »186 et qu’en l’espèce, Hong Kong pourrait bientôt ne plus pouvoir commémorer le massacre de Tiananmen comme elle le souhaite tant les efforts menés pour forcer l’oubli sont intenses187. Néanmoins, la manœuvre de Cheung Man-kwong semble explicitement
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Un résumé de la présentation est disponible sur le site de la conférence : http://universityandheritage.net/SIFU/XII_Hanoi_2009/en/abstracts/html/135.html (dernier accès le 22 mars 2009). 182 Le thème officiel de la conférence était: “Historic Urban Landscapes. A new concept? A new category of World Heritage Sites?” 183 Entretien avec Lee Ho-yin, 20 avril 2009. 184 Jadé Mariannick, op. cit. 185 Sin Daniel, “Lawmaker queries June 4 as “heritage””, South China Morning Post, 21 Mars 2009. 186 Jadé Mariannick, op. cit. 187 L’approche du vingtième anniversaire du massacre a fourni à certains l’occasion de se faire remarquer : ainsi d’Ayo Chan, le président de la Student Union de l’université de Hong Kong, qui s’est exprimé contre l’organisations de cérémonies commémoratives avant qu’un tollé et un référendum initié par Christina Chan (une étudiante en philosophie qui s’était déjà illustrée lors des manifestations pro-Tibet alors que la flamme Olympique passait par Hong Kong, en 2008) le poussent à abandonner ses responsabilités fin avril 2009. A la même époque, une controverse similaire a suivi les réticences de la Student Union de la City University au sujet de la publication de livres gratuits commémorant l’incident. Et puis, bien sûr, il s’est aussi trouvé Donald Tsang lui-même pour s’illustrer par sa maladresse lors de la session de questions au Conseil législatif tenue le 14 mai 2009. Tentant d'esquiver une question de la députée du Civic Party Margaret Ng, le chef de l’exécutif a déclaré que beaucoup de temps avait passé depuis les malheureux événements de 1989 et qu'un « bilan objectif » de la Chine devait inclure ce qu'elle avait accompli depuis

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politique puisque, la liste devant passer par le gouvernement central avant d’être remise à l’UNESCO, son destin était scellé d’avance. Nous touchons là aux dérives de l’engouement des Hongkongais pour leur patrimoine, devenu le thème de discussions d’autant plus passionnelles et animées qu’elles ont longtemps été retardées. Car, malgré l’effervescence dont nous venons de faire état, le parcours traversé par le patrimoine n’a pas été des plus fluides ; la mise en débat des problématiques liées au patrimoine et à la planification urbaine a notamment nécessité le MSQ. A la fois débiteur (non seulement du fait de la mise sur agenda de la question, mais aussi parce que certains des activistes qu’il a révélé ont pris part à certaines des campagnes dont nous avons parlé, apportant avec eux de nouvelles logiques d’action voir l’exemple de Icarus Wong Ho-yin à Lee Tung Street ou Ho Loy et Our Bus Terminal) et tributaire (parce que toutes ces initiatives ont préparé le terrain à un mouvement plus massif et que la poussée vers l’immatériel date bien d’avant le mouvement) des initiatives dont nous venons de traiter, ce mouvement s’en distingue néanmoins : alors que les mobilisations analysées au-dessus ont, pour la plupart, eu une portée relativement restreinte, leurs revendications et leur audience étant généralement limitées au périmètre du quartier voire de la rue qui en faisait l’objet, le MSQ a, lui, rassemblé une large part de la société hongkongaise derrière la cause du patrimoine et c’est une refonte drastique de la politique patrimoniale qui y a été exigée. Mais, surtout, la participation active à ce mouvement de certains « journalistes-citoyens », d’étudiants, de professeurs d’université, et de professionnels des métiers de la culture et des arts a été l’occasion d’une mise en discours des problématiques du patrimoine, plus seulement perçues comme une question technique à laquelle une réforme institutionnelle ou un plan alternatif pourraient remédier, mais désormais insérée dans une lecture politique de l’histoire du territoire.

lors. Malgré l’agacement visible de certains députés et membres du public, Donald Tsang a poursuivi sur la même ligne, allant jusqu'à déclarer que ses opinions reflétaient celles de la société hongkongaise. Mais il a pour finir été contraint de se soumettre à des excuses publiques dans la journée. Notons que les efforts de tous ces gens se sont finalement révélés contre-productifs puisque 150 000 personnes ont assisté à la veillée du 4 juin, soit autant qu’en 1990.

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B. Mise en discours En privilégiant comme objet d’étude la stabilité du système colonial à Hong Kong, la science politique a longtemps négligé l’analyse des mobilisations populaires s’étant produites sur le territoire et ce n’est que récemment que l’émergence de mouvements sociaux à partir de la fin des années 1960 a été redécouverte188. Il a été montré que, depuis cette période, le nombre de mobilisations portant sur les affaires constitutionnelles et politiques n’a cessé d’augmenter, une dynamique que n’est pas venue rompre la

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Lui Tai-lok et Chiu Wing-kai Stephen, “Changing Political Opportunities and the Shaping of Collective Action: Social Movements in Hong Kong” in Sing Ming (éd.), Hong Kong Government and Politics, Hong Kong, Oxford University Press, 2003, pp. 505-532.

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rétrocession de Hong Kong à la Chine, intervenue le 1er juillet 1997189. Ces différents mouvements ont généralement été analysés comme une réponse à l’accroissement des opportunités d’action, suite à l’ouverture (relative) des institutions politiques hongkongaises au public190. Néanmoins, dès les années 1980 et 1990 ont commencé à apparaître de nouvelles formes de contestation, assimilées aux Nouveaux Mouvements Sociaux191 ; et, depuis 2003 environ, l’on assiste à une augmentation du nombre de mobilisations pouvant s’y apparenter, et qui se distinguent par l’immatérialité de leur objet : depuis cette date en effet, environnement, planification urbaine et le patrimoine sont devenus des terrains de lutte privilégiés par la société civile hongkongaise192. Le MSQ est à inscrire dans leur lignée, mais il marque également une nouvelle étape, dans la mesure où il a donné naissance à « un type nouveau d’activisme de la part de la société civile » hongkongaise193 (1) et a été l’occasion d’insérer la problématique du patrimoine dans une lecture politique de l’histoire de la ville (2).

1. Un nouvel activisme Une société civile « reconnectée » Portant sur la préservation de deux bâtiments historiques de Hong Kong - l’embarcadère du Star Ferry (et sa tour de l’horloge, un présent du taipan réformateur John Keswick194), puis l’embarcadère adjacent, dit Queen’s Pier (s’il souhaite visualiser l’agencement des deux embarcadères, le lecteur peut se référer à la photographie placée en annexe 4) - tous
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Pour les chiffres, voir : Béja Jean-Philippe, « L’avènement d’une culture politique démocratique », Perspectives chinoises no. 2007/2, 2007, pp. 4-12. 190 Lui Tai-lok et Chiu Wing-kai Stephen, art. cit. 191 Il s’agit essentiellement de mouvements féministes et environnementaux. Ibid. Notons néanmoins que le mouvement d’opposition à l’implantation de la centrale nucléaire de Danya procède du réflexe « Not in my backyard » davantage qu’il n’est dû à l’émergence d’une conscience environnementaliste véritable. 192 Loh Christine, “Une société civile vivante mais entravée”, Perspectives chinoises, no. 2007/2, 2007, pp. 42-47. 193 Chan W. K., art. cit., p. 1. 194 Homme d’affaire associé à Jardine, Matheson & Company (entre autres) et conseiller politique, John Keswick a été l’un des promoteurs de réformes audacieuses visant à démocratiser et libéraliser la gouvernance de la colonie, dans l’immédiat après-guerre. Voir : Tsang Steve, op. cit., 2007, p. 58.

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deux menacés par un projet conçu en 1999 proposant de poldériser le terrain sur lequel sont situés les deux bâtiments afin de permettre la construction de la voie rapide P2 et d’un (énième) centre commercial géant -, le mouvement a commencé à prendre forme à partir d’août 2006 et a perduré jusqu’au 31 juillet de l’année suivante 195. Du fait des liens étroits qui unissent les trois bâtiments et de la linéarité de la lutte visant à empêcher leur démolition, nous traiterons du MSQ comme d’un seul et même mouvement 196. Et, s’il est vain de chercher à déterminer avec précision le début d’une mobilisation sociale, notons quand même que, dès juin 2006, inmediaHK.net (une plateforme virtuelle créée en 2004 par Chu Hoi-dick, Lam Oi-wan et d’autres, et promouvant le journalisme citoyen et la démocratie participative) appelait à se mobiliser pour la protection de l’embarcadère du Star Ferry197. Il semble néanmoins que ça soit la publication, en juillet 2006, par le SEE Network198, du numéro 007 de son magazine SEE qui ait été à l’ origine des premières actions199 : une pétition réclamant la préservation de l’embarcadère in situ et une campagne de sensibilisation menée durant le mois d’août par un petit groupe d’artistes (en collaboration avec SEE Network et Habitus) au sein duquel se côtoient vétérans de renom comme Tsang Tak-ping et Leung Po-shan et jeunes artistes (à l’instar de Lee Chun Fung, Monique Yim, Choi Tsz Kwan), et intitulée 820 Art Action200. « Après plusieurs semaines d’une réponse passive de la part du public, le mouvement a peu à peu été rejoint par de plus en plus d’individus du secteur de la culture et d’étudiants activistes » puis par des architectes et des professionnels du patrimoine201. Et, à partir du 11 novembre 2006,
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Le gouvernement ne viendra à bout du mouvement qu’en observant, le 31 juillet à minuit, l’avis d’expulsion émis un jour plus tôt. Cette nuit là, toutes les personnes rencontrées sur le site de l’embarcadère en furent délogées manu militari par la police hongkongaise. 196 Lors d’une marche vers les quartiers généraux du gouvernement menée le 17 décembre (soit deux jours avant la destruction de l’embarcadère du Star Ferry, qui apparaît alors inéluctable), plus de 200 activistes promettent en effet d’étendre la lutte au Queen’s Pier adjacent. Lors de cette seconde phase, l’effigie de la tour de l’horloge du Star Ferry (alors démolie) ou d’autres allusions au Star Ferry apparaîtra d’ailleurs en plusieurs occasions. 197 Lam Oi-wan, What is that star ? Media cultural action in the claiming of space, 2007, sur le site de d/Lux/MediaArts: http://www.dlux.org.au/codingcultures/Essays/O_Lam.pdf (dernier accès le 13 janvier 2009). 198 Le SEE (Society, Economy, Environment) Network est une ONG promouvant le développement durable. Elle est notamment très active sur les problématiques relatives à la planification urbaine. 199 Il peut être téléchargé ici: www.see-project-see.net/pdf/magazine/issue07.pdf (dernier accès le 25 janvier 2009). 200 Yeung Yang, “In the name of the Star: a visual-textual diary on the civil movements in pursuit of preserving the Hong Kong Star Ferry Pier and Clock Tower in situ”, Postcolonial Studies, Volume 10, Issue 4, décembre 2007, pages 485 - 498. 201 Chan W. K., art. cit., p. 11.

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dernier jour d’activité de l’embarcadère, ensuite fermé au public, le mouvement prend une véritable ampleur. Ce soir là, 150 000 personnes viennent rendre visite à l’embarcadère, certaines afin d’écouter une dernière fois le carillon de son horloge (une réplique de celui de Big Ben, à Londres...), d’autres pour une ultime traversée du port de Victoria à partir de l’embarcadère original…202 Certains restent jouer de la musique, chanter, ou discuter sur les lieux jusqu'à tard dans la soirée; c’est le cas de Ho Loy203, qui va devenir l’une des figures de proue du mouvement, et qui initie le premier sit-in du mouvement dès le lendemain… A partir de cette date, des étudiants, mais aussi des artistes, d’anciens journalistes et des universitaires, comme ce professeur Chen, qui enseigne la planification urbaine à la Hong Kong University of Science and Technology et qui campera bientôt sur le site du Queen’s204, ou Mirana May Szeto professeur de littérature à l’Université de Hong Kong et intellectuelle critique, se joignent au mouvement. Toutefois, celui-ci demeure encore assez apolitique, même si certaines des organisations mobilisées n’hésitent pas à affirmer leur appartenance politique ou leur affiliation idéologique. Parmi ces organisations, plusieurs groupes peuvent d’ailleurs être distingués : un premier réunit les ONG spécialisées sur la question du patrimoine comme Heritage Watch (en fait elle-même une coalition ad hoc de personnalités et d’organisations), le Professional Concern Group on Preserving Queen's Pier Heritage, Heritage Hong Kong, la Conservancy Association, et le Dragon Garden Charitable Trust ; un second cercle comprend des ONG et associations œuvrant à l’amélioration de la qualité de vie (de manière générale, ou en se focalisant sur des aires spécifiques, comme le port de Victoria) : SEE Network, Designing Hong Kong, Society for the Protection of the Harbour en font partie ; l’on peut, pour finir, identifier un troisième cercle, dont les contours sont plus vagues, et qui fait se retrouver cote à cote des groupements politiques classiques (Civic Act-up, le petit parti que Cyd Ho, députée pro-démocratique et libérale, a mis en place à la suite des manifestations massives de
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Lai Chloé, “Last Resistance”, South China Morning Post, 12 juin 2007. Ho Loy, âgée de 41 ans à l’époque, est mère au foyer. Ancienne professeur de danse, elle a fondé le Lantau Post en 2003 et est active dans différents domaines allant de la défense du patrimoine à celle de l’environnement en passant par le droit des animaux. Elle s’est présentée aux élections des conseils de district (dans la circonscription de Kwun Lung) de novembre 2007 en tant que candidate indépendante. Elle est arrivée quatrième derrière Regina Ip et Anson Chan, deux personnalités politiques de premier plan, et Stanley Chaing. 204 Mahr Krista, “Pier Pressure”, Time, 7 juin 2007.

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juillet 2003), apolitiques (comme le 30s Group, qui se présente comme « représentatif de la classe moyenne éduquée »205) et critiques comme le Community Cultural Concern ou Local Action, groupe sans bureau, sans leader et sans programme dans les rangs duquel se mêlent professeurs, designers, artistes et anarchistes206. Les visages de Chu Hoi-dick207, Ho Loy ou Icarus Wong Ho-yin208, tous membres du cénacle Local Action, sont d’ailleurs vite devenus familiers mais les intéressés ont la plupart du temps mis en avant leur indépendance de tout parti politique et groupe de pression et revendiqué leur statut de citoyen ordinaire209. Un tel éclectisme explique sans doute, au moins en partie, la coexistence de méthodes habituellement propres aux mouvements dénués de ressources avec d’autres, généralement perçues comme plus sophistiquées. Deux grèves de la faim ont ainsi été menées : l’une d’une durée de 49 heures, lancée le 15 décembre 2006 par vingt étudiants ; l’autre initiée le 27 juillet 2007 et menée par Chan King-fai, Icarus Wong Hoyin et Karden Chan Ka-yuen (se revendiquant tous trois de Local Action). Intervenant à la fin de chacune des deux phases (la première grève de la faim était censée sauver l’embarcadère du Star Ferry, la seconde le Queen’s Pier), elles témoignent du degré d’implication des acteurs mobilisés, et peuvent être analysées comme un geste de dernier recours. Il est néanmoins peu commun de voir ce type de répertoires cohabiter avec des méthodes comme le lobbying par exemple, en général réservées à des élites. Or, outre la rédaction d’articles pour son blog (beyondthestars.wordpress.com) et les journaux, Local Action a pratiqué un lobbying intensif auprès de l’AAB. Son action a d’ailleurs été couronnée de succès puisque le 12 décembre 2006, l’AAB a demandé au gouvernement de préserver les reliques de la tour de l’horloge et de l’embarcadère du Queen’s Pier en
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http://www.30sgroup.org.hk/mission.htm (dernier accès le 13 janvier 2008). Entretien avec Szeto Mirana May, activiste et professeur de littérature comparée à l’université de Hong Kong, 19 février 2009, Hong Kong University main building, 11h00-12h00. Le groupuscule compterait une quarantaine de membres actifs. 207 Alors âgé de 29 ans, Chu Hoi-dick a longtemps écrit pour le quotidien de langue chinoise Ming Pao (明 报 ). Il est aujourd’hui journaliste indépendant (et l’un des fondateurs d’InmediaHK) et assistant de recherche a l’Université de Hong Kong. 208 Alors âgé de 23 ans, Icarus Wong était alors en deuxième année de sociologie et de biotechnologie à l’université de Hong Kong au moment des manifestations. Il s’y est illustré en prenant part aux deux grèves de la faim (celle de 49 heures tenue en l’honneur de l’embarcadère du Star Ferry et celle, plus longue, pour la préservation du Queen’s Pier), et en figurant parmi les treize personnes que la police a du faire sortir de celui-ci par la force. Il avait participé aux manifestations anti-OMC en 2005. 209 Entretien avec Icarus Wong Ho-yin, 11 février 2009.

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vue d’une éventuelle reconstruction et, le 6 mars 2009, il a même accepté de revoir le grade qu’il avait octroyé au Queen’s Pier sept années plus tôt (le 13 mars 2002)210. Le MSQ se distingue donc par la grande variété des répertoires d’action utilisés, dont tous ne sont d’ailleurs pas extra-institutionnels. Et, alors que la création de partis politiques en vue des élections législatives de 1991211 avait contribué à déconnecter peu à peu l’action populaire (grass-roots mobilization et community action) de la politique institutionnelle, l’on peut se demander si le MSQ n’indique pas une reconnexion212. A la suite de W. K Chan, selon lequel les mouvements sociaux ayant trait à la planification urbaine et au patrimoine (entre autres) répondent à la logique d’un « activisme de classe moyenne » dont la caractéristique principale serait de rapprocher cette dernière de la communauté en général, notons que213 : - certains partis pan-démocrates (Civic Act-up et le Civic Party en particulier), ainsi que quelques individualités du camp pro-Pékin comme Choy So-Yuk, se sont joints à la cause défendue par les activistes. Au Conseil législatif, des particuliers comme John Batten ont aussi exprimé leur regret de voir les embarcadères démolis214, alors que le 2 mai 2007, Alan Leong (Civic Party) a déposé une motion appelant a la préservation in situ du Queen’s Pier215. Pour finir, mais la chose est presque banale, certains membres de la League of Social Democrats (Leung Kwok-hung et Wong Yuk-man) sont venus en personne soutenir les activistes216.

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Antiquities and Monument Office, Memorandum for Members of the Antiquities Advisory Board, Grading of Queen’s Pier, Central, Hong Kong, Board Paper AAB/16/2007-08, Mai 2007. A noter que, malgré cet appel, la tour de l’horloge a finalement fini en morceaux dans un terrain vague de Tuen Mun. 211 Les partis politiques ont été techniquement interdits jusqu’en décembre 1990. 212 Lui Tai-lok et Chiu Wing-kai Stephen, art. cit. 213 Chan W. K., art. cit., p. 3. 214 Voir: John Batten, “Submission regarding the Star Ferry building and Queen’s Pier”, 17 décembre 2008, Legislative Council Paper no. CB(1)554/06-07(05). 215 Pour les détails de l’argumentation d’Alan Leong, l’on peut consulter le Hansard (Official Record of Proceedings 6261, p. 279) du Conseil législatif à la date du 2 mai sur le site du Conseil législatif : www.legco.gov.hk. La motion n’est pas passée. Signalons qu’Alan Leong affrontait à l’époque Donald Tsang pour le poste de Chef de l’exécutif et que son initiative n’était sans doute pas dépourvue de toute considération électorale. En participant à transformer la controverse des embarcadères en une question partisane, son geste a d’ailleurs déplu à certains manifestants qui ne voulaient pas être associés au camp démocrate ou anti-gouvernemental. Voir : Chan W. K., art. cit., p. 13. 216 Notons qu’en 1999, le Conseil législatif (ainsi que le Town Planning Board, le Conseil de district de Central et Western et l’entreprise du Star Ferry – entre autres) avait été consulté par le gouvernement au sujet de son projet de poldérisation.

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- certaines des revendications du mouvement ont été relayées par des institutions bien établies, comme le Hong Kong Institute of Architects, qui s’est exprimé en flaveur de la préservation du Star Ferry et est allé jusqu'à organiser une marche afin de protester contre sa destruction programmée (la « Back Dress March » du 25 novembre 2006). En ce qui concerne le Queen’s Pier, l’institut a également encouragé l’AMO à accorder le statut de monument au bâtiment, ce qui aurait rendu sa destruction ou son déplacement illégal au regard de l’Ordonnance. - la plainte déposée le 7 août 2007 par Chu Hoi-dick et Ho Loy devant la Haute cour, qui incrimine le secrétaire aux affaires intérieures, selon eux coupable d’avoir contrevenu à l’Ordonnance (le jugement rendu le 10 août écartera leur objection)217. - en ce qui concerne le Queen’s Pier, plusieurs plans alternatifs permettant simultanément la réalisation du projet gouvernemental et sa préservation ont été proposés au gouvernement par leurs auteurs (celui de Hung Wing-tat, professeur de génie civil à l’université polytechnique de Hong Kong, proposé au panel au nom de la Conservancy Association pour l’un, le Professional Concern Group on Preserving Queen's Pier Heritage, où figurent bon nombre d’architectes, pour l’autre). Si cette coalition ad hoc est finalement parvenue à contraindre le gouvernement à entamer un début de dialogue, l’ouverture du gouvernement à été tardive et minimal, et semble avoir constitué une option de dernier recours. Ainsi, le 15 décembre, soit le lendemain de la veillée à la bougie et de la tentative de certains activistes de briser le cordon policier protégeant l’embarcadère du Star Ferry, il promet tout d’abord de durcir le ton avec les manifestants. Et deux jours plus tard, alors que la date fatidique du 19 décembre approche, la marche d’environ 200 personnes jusqu'à ses quartiers, où l’on demande à voir Donald Tsang Yam-kuen, le chef de l’exécutif, n’est pas couronnée de succès. Néanmoins, devant la persistance d’une action collective qui se politise de plus en plus, quelques ouvertures sont tentées. Le gouvernement et ses organes (l’AAB, notamment) ont consulté certaines des institutions impliquées dans le mouvement,
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Voir: In the High Court of Hong Kong Special Administrative Region, Court of First Instance, Constitutional and Administrative Proceedings, No. 87 of 2007, HCAL 87/2007. Le juge de première instance était le dénommé J. Lam.

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comme le Hong Kong Institute of Architects, le Hong Kong Institute of Engineers ou la Conservancy Association218. Et, au début du mois de janvier, Patrick Ho Chi-ping promet aussi des consultations publiques219. Ces initiatives n’affaiblissent pourtant pas le mouvement, et c’est finalement aux membres de l’administration de se rendre aux réunions qu’organisent les protestataires. Ainsi, le dimanche 29 juillet 2007, après que les activistes ont rejeté l’invitation de Carrie Lam leur proposant une série des « réunions consultatives » de trente minutes chacune sur les différentes options envisagées pour l’avenir du Queen’s Pier, la secrétaire au développement doit accepter de se rendre aux forums organisés par les activistes 220. Toutefois, malgré les plans alternatifs qui lui sont soumis permettant à la fois de construire la route et de préserver le Queen’s Pier, c’est à sa sortie de l’un de ces forums qu’elle déclare que la décision de détruire celui-ci est irréversible221. Certains ont émis l’hypothèse selon laquelle, si le gouvernement avait cédé aux manifestants en dépit des consultations menées en 1999, c’est l’ensemble des routines administratives depuis longtemps établies (et dont est censée découler la légitimité de ses politiques) qui s’effondrerait222 ; mais il semble également qu’il ait diagnostiqué ce mouvement comme le symptôme d’une crise d’autorité annoncée par les manifestations massives de 2003 et y ait vu l’opportunité de faire preuve de sa fermeté223. Internet et radicalisme

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Parwany Audrey, “Anger over plan to dismantle pier”, South China Morning Post, 27 mars 2007. Cheng Jonathan, « Ho spells out heritage policy », The Standard, 9 janvier 2007. 220 Estimant que trente minutes étaient trop peu pour présenter et débattre de chaque option, les activistes sont tombés d’accord pour refuser de participer à une consultation jugée tronquée dès le départ. Voir : Chan W. K., art. cit., p. 13. 221 So Una, art. cit. 222 Yeung Chris, « Are clock tower protests the shape of things to come ? », South China Morning Post, 17 décembre 2006. 223 Le 1er juillet 2003, plus de 500 000 Hongkongais (Hong Kong compte sept millions d’habitants) sont descendus dans les rues pour protester contre la mise en place d’une loi anti-subversion qui, en raison de son grand flou, risquait d’éroder un certain nombre de libertés garanties par la Basic Law. Le gouvernement a été contraint de céder aux manifestants. Notons néanmoins qu’en vertu de l’article 23 de cette même loi, le Conseil législatif est contraint de légiférer sur cette question de la subversion, ce n’est donc que partie remise.

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Hong Kong étant une société où la pénétration d’internet est très élevée224, il n’est pas étonnant d’apprendre que c’est par la toile que beaucoup des manifestants ont eu vent des activités organisées pour préserver les deux embarcadères225. Néanmoins, que le mouvement se soit développé à partir d’internet présente un certain degré de nouveauté dans la mesure où, traditionnellement, l’organisation de manifestations passe par l’intermédiaire des journaux ou des branches de district d’organisations politiques bien établies. Dans notre cas, au-delà d’une couverture médiatique importante, la mobilisation a bénéficié du relais des sites web des organisations qui y étaient impliquées et d’autres plateformes, plus informelles, ont également servi la cause des manifestants : les blogs personnels, les sites de partage de photos (comme flickr) et de vidéos (youtube) notamment. Sur des sites alternatifs comme inmediahk.net ou interlocals.net, des plateformes virtuelles s’adressant prioritairement au monde non-anglophone et qui ont joué un rôle central dans le mouvement, certains activistes ont également pu assurer la visibilité de leur cause en postant des nouvelles quotidiennes de l’état de lieux, de leurs revendications etc. En tant qu’institutions éloignées du contrôle physique et idéologique du pouvoir, ces lieux d’échange et de débat ont été susceptibles de favoriser le développement d’idées contre-hégémoniques et d’identités d’opposition, tout en fournissant des incitations à la participation ; en cela, elles ont aussi pu constituer le contexte institutionnel servant de creuset à l’identité du mouvement226. Par le type de recrutement qu’elles ont favorisé, ils ont par ailleurs contribué à faire du MSQ quelque chose d’autre qu’une nouvelle illustration de l’ « activisme de cols blancs » évoqué par W. K Chan. Ainsi, afin d’exprimer leurs revendications, certains activistes ont dès le départ opté pour l’engagement artistique. Outre les ateliers de peinture où des dessinateurs immortalisent la tour, la mise en place d’une réplique de la tour de l’horloge faisant également office de cercueil (ou d’urne) dans lequel les activistes et leurs sympathisants déposent certains objets personnels est remarquable. Par de tels procédés se tisse en effet
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Selon Nielsen et Net Ratings, elle est de 70,5 % en 2006, contre 50,3 % pour la France à la même époque. Voir la base de données Internet World Stats, sur le lien suivant : http://www.internetworldstats.com/eu/fr.htm (dernier accès le 11 janvier 2009). 225 Chan Tonny, « Protesters retake Star Ferry tower », The Standard, 15 décembre 2006. 226 Johnston H, « Subcultures and the emergence of the Estonian nationalist opposition - 1945-1990 » in Sociological Prospect n. 41, 1998, pp. 473-497.

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un lien concret entre la destruction programmée de la tour de l’horloge et la disparition d’une partie de la quotidienneté des Hongkongais. Cette démarche n’est pas sans rappeler celle du collectif Para/Site Art Space, qui a officié durant la période de la rétrocession et dont les installations, par l’emphase mise sur le vernaculaire et la notion de perte, exprimaient le grand scepticisme de leurs auteurs à l’égard du retour de Hong Kong dans le giron de Pékin227. Notons aussi que, parmi les jeux organisés, l’un consiste à déconstruire une tour en retirant un à un les bâtonnets qui la constituent, le perdant étant évidemment celui qui fait s’écrouler la structure. Tout en impliquant certains passants au mouvement, un tel jeu distribue les rôles : les destructeurs de la tour (le gouvernement, dans les faits) sont labélisés comme des perdants, que l’on moque gentiment... Tout cela participe au surplus à mettre en avant le caractère non-violent et convivial du mouvement, à lui construire une image sympathique qui, le cas échéant, fera ressortir par contraste l’aspect coercitif de toute action intentée contre lui par le gouvernement (une photographie des activités menées dans le cadre du 820 Art Action se trouve en annexe 5). Mais cette identité a été mise en débat. Début décembre 2007, sur InmediaHK.net, l’un des organisateurs des manifestations artistiques tenues autour de l’embarcadère du Star Ferry s’est ainsi demandé si l’ « ensemble interprétatif » (interpretative package) proposé était encore capable de mobiliser de nouveaux militants 228. Il proposait d’en finir avec les pastiches de cérémonies funéraires et autres expressions du sentiment de perte (car, dit-il, si l’on pleure le Star Ferry, c’est qu’on le considère comme déjà mort) et invitait à durcir le mouvement229. Son argumentaire appelle, sans le dire, au passage d’une logique expressive à une logique ouvertement stratégique, en posant les deux comme opposées et inconciliables230. Il est immédiatement suivi d’effets. Le 12 décembre, alors qu’ils sont censés couvrir une chaîne humaine pour inmediaHK, Chu Hoi-dick, Lam Oi-wan et deux autres « citoyens reporters » se retrouvent finalement à occuper le chantier dans l’espoir de mettre un coup d’arrêt à la construction de la voie
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Clarke David, Hong Kong Art, Culture and Decolonization, Durham, Duke University Press, 2002. A vrai dire, notre observation n’est guère étonnante, dans la mesure où certains membres de Para/Site, comme Tsang Tak-ping et Leung Po-shan, faisaient partie du groupe mobilisé. 228 Polletta Francesca et Jasper James M., “Collective Identity and Social Movements”, Annual Review of Sociology, volume 27, 2001, pp. 283-305, p. 291. 229 Lam Oi-wan, art. cit. 230 Polletta Francesca et Jasper James M., art. cit.

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rapide231. Et à la mi-décembre, du fait de l’intransigeance du gouvernement, de la parution de nouvelles informations faisant état de la construction d’un nouvel embarcadère pour l’Armée de Libération Populaire, interprétée par certains activistes comme un « acte de violence symbolique »232, et de cette volonté consciente chez certains de durcir le mouvement, ce dernier subit une évolution perceptible, notamment par l’observation des répertoires d’action mobilisés. Le « nouvel activisme » que nous évoquons prend principalement la forme d’une occupation active et totale des lieux, chose peu banale à Hong Kong où protester prend généralement la forme d’un rituel : une marche organisée dans les rues de la ville, et répondant à un programme clairement défini, notamment au niveau horaire. L’occupation des lieux nuit et jour, et le risque attenant qu’est celui de se faire arrêter par la police répond d’une logique radicalement différente, et contraint le gouvernement à ne plus se contenter d’efforts en matière de relations publiques mais à passer en mode de gestion de crise, dans la mesure où une éviction forcée peut avoir pour conséquence d’alimenter encore davantage le ressentiment populaire et éventuellement dégénérer en affrontements233. Cette nouvelle logique d’action l’a donc pris de court. Elle a aussi produit quelques scènes cocasses dans lesquelles figurent Leung Kwok-hung (dit « Long Hair ») et Wong Yuk-man, les éternels trouble-fêtes du Conseil législatif, tentant de séparer la police et les manifestants, ou demander à ces derniers de se retirer des lieux qu’ils occupent234 - des appels au calme pour le moins surprenant de leur part, et qui se d'ailleurs sont révélés vains. C’est ce décalage entre une nouvelle génération d’activistes et l’ancienne, aussi bien au niveau des répertoires d’action que de la cause défendue, qui a autorisé Terman Wong à évoquer les « manifestations à la Long Hair » comme
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Echange d’emails avec Lam Oi-wan, journaliste et activiste, 3 avril 2009 au 18 avril 2009. Ibid. Notons à ce propos qu’un projet d’Urban Design proposait entre autres de transformer le quai de mouillage de l’Armée Populaire de Libération en une piscine publique ( !) et d’y construire un hôtel flottant et un musée maritime… Une porte-parole du Planning Department a assuré que le gouvernement étudierait le plan. Voir : Ng Joyce, “Architects present design for « inner harbour » at Queen’s Pier”, South China Morning Post, 20 juillet 2008. 233 蔡子強 (Choy Ivan),《天星抗爭:新社會運動的開始?》, 明報 (Ming Pao), 22 décembre 2006. 234 Wong Yuk-man s’est notamment illustré en lançant des bananes sur Donald Tsang, alors que celui-ci prononçait son discours de politique générale devant les membres du Conseil législatif, le 15 octobre 2008. Notons par ailleurs que le gouvernement a sans doute également été gêné par la nouveauté des figures auxquelles il avait affaire. Chu Hoi-dick, Icarus Wong et Ho Loy étaient d’illustres inconnus avant le mouvement, à l’inverse de Wong Yuk-man ou Long Hair, avec lesquels il a désormais l’habitude de traiter.

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dépassées235. La radicalité (relative) des méthodes employées par ces activistes peut être expliquée par la nature très informelle du groupe auquel la plupart se sont dits rattachés. L’absence totale de programme de Local Action rend en effet impossible pour le gouvernement la proposition d’un marchandage et rend incertaine pour ses activistes la perspective d’avoir à traiter avec celui-ci à l’avenir. En d’autres termes : traiter avec Local Action est vain et Local Action ne craint pas d’avoir à subir demain le contrecoup des actions menées aujourd’hui ; deux conditions qui rendent possible, par exemple, de rendre public le numéro de téléphone de Michael Suen Ming-yeung, le secrétaire au logement et à l’urbanisme, accompagné d’une notice invitant les Hongkongais à le contacter pour lui faire part directement de leurs griefs…236 Toutefois, l’implication des citoyens reporters et de certaines élites culturelles dans le mouvement n’a pas seulement été perceptible au niveau des moyens d’action mis en œuvre mais aussi des thèmes débattus durant la campagne. Comme le dit Chu Hoi-dick, de manière schématique : « les mouvements du Star Ferry et du Queen’s Pier répondent à des idéologies totalement différentes : celle en faveur du Star Ferry mettait l’accent sur la sauvegarde d’une mémoire collective, celle pour le Queen’s Pier était une croisade pour la protection des espaces publics ayant contribué à la formation d’une identité hongkongaise »237. Les revendications de ces activistes allaient en effet bien au-delà de préservation des deux embarcadères.

2. « Au-delà des étoiles »238 Démocratie et décolonisation

王岸然 (Wong Terman),《長毛式抗爭 ─ 落伍了! 》, 明報 (Ming Pao), 20 décembre 2006. 蔡子強 (Choy Ivan), art. cit. 237 Cité dans Lai Chloé, “Last Resistance”, South China Morning Post, 12 juin 2007. Son propos est néanmoins à nuancer : Chu Hoi-dick n’a rejoint le mouvement qu’à partir de décembre 2006, précisemment parce que le cours pris par les événements (et l’accent mis sur l’idée de mémoire collective) ne le satisfaisait pas. Echange d’emails avec Lam Oi-wan, 3 avril 2009 - 18 avril 2009. 238 Rappelons que “beyond the stars” est le nom du blog de Local Action, ce collectif qui s’est trouvé être à l’ origine de la politisation du mouvement.
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Outre la préservation in situ de l’embarcadère du Star Ferry et du Queen’s Pier239, une pétition rédigée par 17 organisations et rendue publique le 19 novembre appelait (entre autres) à une évaluation plus approfondie des bâtiments susceptibles d’être considérés comme faisant partie du patrimoine hongkongais, et à une plus ample consultation du public240. D’autres, comme Angel Tam, de Designing Hong Kong avaient des revendications encore plus précises, demandant à ce que des canaux soient mis en place afin que le public puisse suggérer directement à l’AAB les bâtiments susceptibles de se voir remettre un grade. Et, sur interlocal.net, les doléances exprimées par un « groupe de citoyens participant au mouvement pour la préservation du Star Ferry » sont bien moins précises et, en même temps, beaucoup plus profondes. Outre la préservation des lieux, il est demandé l’initiation de discussions avec Michael Suen Ming-yeung, le secrétaire au logement et à l’urbanisme, afin de déterminer les alternatives possibles à la destruction des embarcadères ; on y réclame aussi l’ouverture aux citoyens du processus de planification urbaine, que cesse la collusion entre le gouvernement et les promoteurs immobiliers241, et que l’histoire et la culture soient respectés242. Outre ces demandes formalisées, trois grands thèmes ont été abordés par les manifestants au travers de leurs actions et des répertoires utilisés, que nous avons tenté de synthétiser ci-dessous243 ; il s’agit de la démocratie, de l’histoire et de l’identité culturelle hongkongaise. Si les trois thèmes s’entremêlent souvent, la diversité des acteurs ayant pris part au mouvement nous
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Pour le Queen’s Pier, voir : « Civil Society Declaration on Queen’s Pier », Leglisative Council Paper No. CB(2)1625/06-07(02). 240 Fin mai 2007, elle a été signée par plus de 8000 personnes. Voir : Veg Sebastian, « Le patrimoine culturel à Hong Kong, montée de l’activisme et contradictions identitaires», Perspectives chinoises 2007/2, pp. 48-51. 241 Il ne s’agit pas ici de simple populisme, une telle collusion ayant été attestée par plusieurs scandales dont les plus récents sont la condamnation à dix mois de prison de l’ancien directeur de l’URA Russell Hui (pour tentative de corruption de fonctionnaire) en février 2009 ; le scandale Leung Chin-man, du nom de l’ancien directeur du département gouvernemental consacré au logement et à l’urbanisme qui, plusieurs fois au cours de son mandat, a vendu au rabais des terrains à New World Development, une entreprise immobilière qui, étrangement, l’a embauché sitôt prise sa retraite de fonctionnaire (2008). Ajoutons que l’influence des milieux d’affaires sur les décisions politiques du gouvernement n’est pas nouvelle. En 1854, par exemple, le projet du gouverneur Bowring (qui ambitionnait de créer un nouveau quartier qu’il nommerait « Bowrington ») de poldériser le port au niveau de Central avait du être abandonné en raison de l’opposition des hommes d’affaires occidentaux qui avaient installé leurs entreprises dans le district. Voir : Cheng Po Hung, op. cit., 2001, p. 40. 242 http://interlocals.net/?q=node/578 (dernier accès le 11 janvier 2009). 243 A noter que la rationalité des acteurs ne doit pas être surestimée : certains, comme Lam Oi-wan (qui, pourtant, a fait partie du noyau dur des activistes), ont admis avoir agit avant d’avoir vraiment compris ce qui était en jeu lors de l’occupation de l’embarcadère du Star Ferry le 12 décembre 2006. Echange d’emails avec Lam Oi-wan, 3 avril 2009 - 18 avril 2009.

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contraint aussi à reconnaître que certains des manifestants n’avaient sans doute aucune intention de se positionner par rapport à la démocratie, à l’histoire ou à l’identité culturelle hongkongaise en se mobilisant et que la démarche de ceux-là est demeurée relativement pragmatique et leurs revendications, ouvertement protocolaires244. A cet égard, la persistance d’une grande diversité des revendications tout au cours du mouvement force d’ailleurs le scepticisme quant à l’affirmation de Turner et Killian selon laquelle, du fait de réactions circulaires au sein d’un groupe d’activistes, les mouvements en viennent généralement à « être dominés par des dispositions et un imaginaire uniformes »245. Quoiqu’il en soit, faisons remarquer que, pour beaucoup d’activistes, la véritable valeur du Queen’s Pier résidait dans l’espace public qu’il constituait pour la population de Hong Kong, et notamment pour ses secteurs les plus défavorisés, comme les aides ménagères philippines qui avaient pour habitude de s’y retrouver les dimanches (leur jour de congé)246. Et c’est dans le but de défendre cet espace public que les activistes se sont mis à occuper les lieux pour s’opposer à la destruction des deux embarcadères. En ce qui concerne celui du Star Ferry, l’occupation des lieux a commencé 12 décembre 2006, jour où les démolisseurs se sont mis au travail (la tour de l’horloge était emballée d’un suaire d’échafaudages depuis une semaine déjà). Parmi les huit occupants, l’on comptait quatre journalistes d’InmediaHK…247 Initiée par Icarus Wong Ho-yin, lui-aussi familier d’InmediaHK, l’occupation du Queen’s Pier a, quant à elle, débuté le 26 avril 2007, jour où le gouvernement interdit au public l’accès au site248. Ce jour là, une vingtaine
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Lors d’un échange électronique tenu avec Paul Zimmerman début novembre 2008, le directeur de Designing Hong Kong (et partie prenante aux manifestations évoquées ici) a émis l’idée selon laquelle, sous l’effet conjugué des dynamiques démographiques depuis la rétrocession et la crise du SARS de 2003, les Hongkongais étaient devenus davantage soucieux de la qualité et de la propreté de leur environnement et que c’était cela qui était à l’origine du mouvement du Star Ferry/Queen’s Pier. Toutefois, son opinion n’est pas celle de l’ensemble de Designing Hong Kong : dans plusieurs entretiens accordés à des journaux comme le Standard et le South China Morning Post, Christine Loh, qui est aussi membre de Designing Hong Kong, a interprété le mouvement comme la mise en avant d’une identité hongkongaise. 245 Turner Ralph et Killian, Lewis N., Collective Behavior, Englewood Cliffs, New Jersey Prentice-Hall, 1957, p. 58. 246 C’est ce que nous ont révélé Cyd Ho, Mirana May Szeto et Icarus Wong lors des entretiens respectifs que nous avons eu avec eux. Ajoutons qu’Icarus Wong Ho-yin voit la campagne du Queen’s Pier et celle de Lee Tung Street comme les résultats d’un seul et même conflit de classe. Entretien avec Icarus Wong Hoyin, 11 février 2009. 247 Echange d’emails avec Lam Oi-wan, 3 avril 2009 - 18 avril 2009. Lam Oi-wan et Chu Hoi-dick faisaient partie de ce premier groupe d’activistes à occuper l’embarcadère. 248 Entretien avec Icarus Wong Ho-yin, 11 février 2009.

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d’activistes, pour la plupart membres de Local Action, entreprennent d’y camper, façon d’en prendre possession symboliquement et de réaffirmer l’embarcadère comme espace public. Et, tandis que sur les piliers du Queen’s Pier sont collées des affiches informant le passant de son entrée dans une « zone populaire autonome », une banderole, entre autres, affirme explicitement : « C’est notre terre » (This is our land) – une thématique reprise par certains activistes, dont les T-shirt clament que « la terre n’appartient pas au roi, elle appartient au peuple » (voir annexe 6). Pareille emphase sur la question de la propriété de la terre est intéressante si l’on se souvient des mots de Frantz Fanon, selon lequel : « pour le peuple colonisé, la valeur la plus essentielle, parce que la plus concrète, c'est d'abord la terre », dont il faut expulser le colon249. Car c'est bien une telle expulsion qui, sous une forme symbolique, attend la Reine du Queen's Pier. Local Action donne en effet à son action le nom suivant : « Sauvegarder la Reine, Vivre la Reine, Transformer la Reine » (« Safeguard the Queen, Experience the Queen and Transform the Queen »), lui assignant comme objectif la transformation de l’embarcadère en maison, en foyer250. Alors que, pour une large part du public et des médias, le Queen’s Pier se résume à cet embarcadère qui servait de lieu d’arrivée aux gouverneurs de la colonie, il s’agit, à l’inverse, de réaffirmer sa valeur en tant que lieu public utilisé quotidiennement par des hommes ordinaires et de démontrer que, par le passé, de nombreux mouvements sociaux l’ont élu comme point de ralliement. A cet endroit, notons d’ailleurs que les fonctions « civiques et politiques » remplies par le Queen’s Pier étaient reconnues par le rapport officiel rédigé par Peter Chan Sui-san pour le compte de l’AMO, début 2001…251 Juger de l’importance du Queen’s Pier à l’aune de tels critères (et non en fonction du nombre et du nom des hommes d’Etat qui l’ont fréquenté) est une façon habile de replacer la population hongkongaise au centre de l’histoire de la ville, et d’émanciper cette dernière des discours qui en font un entre-deux. Comme nous l’a déclaré Icarus Wong Ho-yin,
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Fanon Frantz, Les damnés de la terre, Paris, La Découverte, 2002, p. 47. Les conférences, expositions, concerts et matchs de football également organisés sur le site poursuivent le même but. Lai Chloé, 12 juin 2008, art. cit. 251 Chan Sui San Peter, A survey report of Historical Buildings and Structures within the Project Area of the Central Reclamation Phase III, Antiquities and Monument Office, février 2001, p. 11. Antiquities and Monument Office, Memorandum for members of the Antiquities Advisory Board, Grading of Queen’s Pier Central, Hong Kong, Board Paper AAB/16/2007-08, 9 mai 2007, Annexe B, point 18 reconnaît également ce rôle. De manière incidente, notons que, jusqu’en 1978, le Queen’s Pier était aussi le point d’arrivée d’une course de nage : les participants partaient de la gare du KCR, à Tsim Sha Tsui, et traversaient la baie jusqu’au Queen’s Pier !

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l’entreprise de Local Action s’est d’ailleurs voulue ouvertement et résolument décolonisatrice252. En outre, parce que l’anéantissement d’un autre lieu public symbolise aussi le retrait de la vie publique des rues et des places pour investir l’intérieur des bâtiments et s’y cloisonner, la volonté de camper sur les lieux menacés est également un moyen de dramatiser le gouffre perçu entre le peuple et le gouvernement. Cette stratégie peut contribuer à renforcer la solidité interne du mouvement253 et à provoquer la sympathie et le respect des personnes qui n’y sont pas impliquées254, mais sa portée n’est pas toute entière stratégique et ce n’est sans doute pas par hasard que des banderoles réclamant la « démocratie » étaient accrochées sur certains piliers, dans le hall du Queen’s Pier occupé. Interviewée par le South China Morning Post après quinze nuits passées dans ce même hall, Bobo Yip Po-lam exprime d’ailleurs le sentiment d’aliénation qu’elle ressent par rapport à son gouvernement : « Il faut réfléchir à ce qu’est la démocratie. La démocratie doit être la même (sic) pour les élites et pour le peuple »255. A cet égard, il est intéressant de noter que, selon certains professionnels, l’axe que forme le Queen’s Pier avec Edinburgh Place et City Hall, symbolise le lien entre le gouvernement (représenté par le Queen’s Pier, historiquement) et le peuple (incarné par le City Hall)256. L’investissement du Queen’s Pier est donc également le moyen, pour le peuple, de prendre symboliquement la place traditionnellement réservée à ses dirigeants, manière de réclamer un gouvernement populaire et non constitué d’élites cooptées et distantes. La « participation populaire à la planification de l’espace public » était d’ailleurs formellement réclamée par une pétition émanant de personnalités du monde

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Entretien avec Icarus Wong Ho-yin, 11 février 2009. Morris A. et Mueller CM (éds.), Frontiers in Social Movement Theory, New Haven, Yale University Press, 1992. 254 Goodwin James et Jasper James M., « Emotions and Social Movements », in Goodwin James, Jasper James M. et Polletta Fransesca, Passionate Politics, Emotions and Social Movements, Chicago, The University of Chicago Press, 2001. 255 Vidéo de Lau Kit-wai (reporter), Glasser Matthew et Ling Jessica (producteurs) pour le South China Morning Post, 2006. Vidéo disponible ici: http://www.youtube.com/watch?v=fd_9QKE1Aaw. 256 Telle est la position du Hong Kong Institute of Architects, qui pense en outre que l’alignement des trois constructions – qui faisait transiter le gouverneur directement du Queen’s Pier au City Hall, lors de son arrivée - est intentionnel. Voir: Lau Patrick, op. cit., septembre 2007, p. 39. Notons qu’en 2000, Edinburgh Place avait déjà été victime des projets routiers du gouvernement, qui avait, pour une durée limitée, permis à une route de traverser la place. A cette époque déjà, la portée symbolique d’une telle manœuvre avait été rapportée. Voir, par exemple: Chan Quinton, « Place in colonial history faces sacrifice for temporary road », South China Morning Post, 24 octobre 2000.

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académique257. Une telle manipulation des symboles a été récurrente tout au long des mobilisations depuis la première phase du mouvement (la campagne pour la préservation de l’embarcadère du Star Ferry), comme ce soir jeudi 14 décembre 2006, où a eu lieu une veillée à la bougie afin de marquer le 49ème anniversaire de l’embarcadère du Star Ferry à laquelle 200 personnes environ ont pris part258. Il a été remarqué que les organisateurs d’un mouvement cherchent souvent à construire son identité à partir d’une autre identité collective indépendante259. Dans notre cas, ce recours aux bougies est une allusion évidente aux veillées qui, depuis 1989, ont lieu chaque soir du 4 juin à Victoria Park, et où plusieurs dizaines de milliers de Hongkongais commémorent en silence et une bougie à la main les victimes du massacre de Tienanmen perpétré le 4 juin 1989260. Par cette référence, les activistes ont ainsi cherché à tisser un lien entre leur combat pour le Star Ferry et celui mené pour la démocratie et la liberté, érigeant l’embarcadère du Star Ferry et sa tour de l’horloge en martyrs. Les événements de la journée, marquée par l’incursion de la police sur les lieux afin d’en débarrasser les occupants, au moment même où une session spéciale était tenue au Conseil législatif afin de tenter de trouver une solution à la crise261, ont contribué à rendre l’association d’idées encore plus évidente et peut-être peut-on aller jusqu’à suggérer que c’est l’évocation symbolique des victimes de Tienanmen qui a donné à certains participants à la veillée le courage d’aller défier les forces de l’ordre au cours de la nuit...262 Reconceptualiser Hong Kong Ici liée à la question de la démocratie, l’histoire est ainsi un autre des thèmes centraux du mouvement. Lors de la première phase du mouvement, des allusions y ont été faites,
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“Scholars in support of the preservation of the Star Ferry Pier”, 17 décembre 2006. Le texte a été rédigé par treize individus parmi lesquels Fernando Cheung Chiu-hung, Hung Wing-tat, Mirana May Szeto, Yeung Yeung et Ada Wong Ying-kay. 258 Asprey Donald, « Tough action warning on pier », The Standard, 16 décembre 2006. 259 Jasper James M., The Art of Moral Protest, Culture, Biography, and Creativity in Social Movements, Chicago, University of Chicago Press, 1997. 260 La popularité persistante de cette veillée est bien sûr embarrassante pour les dirigeants de la SAR. L'on a déjà évoqué les propos tenus par certains pour tenter de décourager les Hongkongais de commémorer le 20ème anniversaire du massacre et en 1997, à la veille de prendre ses fonctions de premier chef de l’exécutif hongkongais, Tung Chee-hwa avait ouvertement invité la population à « abandonner le bagage du 4 juin ». Voir : Béja Jean-Philippe, art. cit. 261 La question faisait également objet de débats suivis dans différents comités et sous-comités du Conseil législatif, notamment le sous-comité des travaux publics (Public Works Subcommittee). 262 Treize activistes seront d’ailleurs arrêtés. Voir : Chan Tonny, art. cit.

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comme au travers de cette effigie de la tour de l’horloge qu’au cours d’une marche, on a portée comme la chaise à porteur sur laquelle se promenaient autrefois les empereurs chinois, transformant la marche en un convoi impérial. La démarche est bien sûr sujette à différentes interprétations, mais l’on peut voir dans ce geste une tentative, de la part des manifestants, de rehausser symboliquement (et avec un certain humour) le statut du bâtiment, tout en se transformant eux-mêmes en les serviteurs dévoués et légitimes d’une histoire locale et populaire décomplexée par rapport à la grande Histoire qu’est l’histoire officielle… Comme nous l’avons déjà dit : depuis peu avant la rétrocession, il se trouve des historiens pour tenter de remédier au problème relatif à l’absence quasi-totale du peuple hongkongais des livres d’histoire, qu’il s’agisse de ceux écrits par des Britanniques, ou de ceux écrits par des Chinois. Des fragments d’histoire locale sont ainsi apparus, sous la forme de descriptions de vieilles rues, d’albums photos, de mémoires personnelles, mais aucune « master narrative » n’est encore parvenue à narrer l’histoire des Hongkongais de manière globale et cohérente263. Or, outre les personnes ayant confectionné la chaise à porteur mentionnée plus haut, il s’est trouvé durant le MSQ des activistes pour souligner l’existence et la contribution du peuple à l’histoire locale. Que Local Action se soit attaqué de front à la question de l'histoire hongkongaise n'est guère étonnant si l'on garde à l'esprit les mots de Frantz Fanon : « l'immobilité à laquelle est condamné le colonisé ne peut être remise en question que si le colonisé décide de mettre un terme à l'histoire de la colonisation (...) pour faire exister l'histoire de la nation »264. Une telle volonté de rupture avait été affichée sur des banderoles appelant au « respect de notre culture et de notre histoire » ; elle a été détaillée et explicitée au cours de débats. S’exprimant au cours d’un forum organisé devant le Queen’s Pier le dimanche 29 juillet 2007, Chu Hoi-dick a ainsi évoqué la naïveté du discours historique dominant qui tend à narrer l’épopée hongkongaise comme celle d’un village de pécheurs devenu centre financier mondial265, avant de rappeler la contribution au développement de la ville des mouvements sociaux des années 1960 (la preuve la plus flagrante de l’existence du

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Lee Leo Ou-fan, op. cit., p. 18. Fanon Frantz, op. cit., p. 52. 265 Tsui Clarence, “Who are we ?”, South China Morning Post, 11 juin 2007.

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peuple hongkongais)266. Dans le même geste, il prend à contrepied le discours historique dominant tendant à présenter Hong Kong comme le mariage harmonieux de l’Occident et de l’Orient et évoque la nécessité de « reconceptualiser l’idée de Hong Kong comme localité » - un souci qui est d’ailleurs à l’origine du nom Local Action. Et tout cela, dans le but consciemment recherché d’aider à la décolonisation de Hong Kong267. A ce propos, il faut faire remarquer que la grève de la faim lancée le 15 décembre par vingt étudiants afin de sauvegarder l’embarcadère du Star Ferry ne vise pas seulement à démontrer au gouvernement qu’ils sont prêts à se sacrifier pour la survie de l’embarcadère, mais constitue une nouvelle référence – parfaitement intentionnelle, encore une fois - à l’histoire hongkongaise268. Le 5 avril 1966, sur les mêmes lieux, c’est en effet en menant une grève de la faim que So Sau-chung s’était élevé contre l’augmentation du prix du ticket de première classe du Star Ferry269. En répétant ce geste dans le contexte postrétrocession, les manifestants assimilent donc le gouvernement de la Région administrative spéciale à l’administration coloniale britannique, façon de dire que l’époque coloniale n’est pas révolue. Mais, surtout, parce que les années qui ont suivi l’acte de So Sau-chung sont communément considérées comme constituant le creuset de l’identité hongkongaise, le geste peut être vu comme un appel à réaffirmer cette dernière, dans un contexte propice à la faire percevoir comme menacée. La formule d’Anson Chan Fang-on, secrétaire en chef de la première administration post-rétrocession, qui, dans un discours donné à Washington en juin 1998, avait déclaré que « la transition véritable est une question d’identité, pas de souveraineté », saisit en effet particulièrement bien les efforts fournis par Pékin et son front uni pour « gagner les cœurs et les esprits » des citoyens de la nouvelle SAR : depuis 1996 et la parution des « Civic Guidelines on Education », l’instruction en matière d’identité nationale chinoise
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The 30SGroup et Li Laurence, « There is more than just Queen’s Pier at stake”, South China Morning Post, 4 août 2007. Ajoutons qu’en insistant sur ce point, consciemment ou non, Chu Hoi-dick participe à la dénonciation du mythe d’une politique par consensus, sur lequel le gouvernement de la colonie a longtemps joué afin de polir son image auprès du public et de perdurer tout en se passant d’instaurer la démocratie. Pour de longs développements sur le sujet, voir: Faure David, Colonialism and the Hong Kong Mentality, Hong Kong, Centre of Asian Studies, University of Hong Kong Press, 2003. 267 Entretien avec Icarus Wong Ho-yin, 11 février 2009. 268 La référence a en effet été consciemment recherchée par les activistes à l’origine de cette première grève de la faim. Ibid. 269 Toujours vivant, So Sau-chung a d’ailleurs fait part de sa sympathie et de son soutien aux activistes du MSQ.

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est en effet un élément du curriculum ; et en 2005 a notamment été lancée la campagne « I love China » dans les écoles primaires alors qu’une courte vidéo contenant l’hymne national comme fond sonore est projetée quotidiennement à la télévision depuis le 1er octobre 2004270. Ce discours patriotique auquel n’étaient pas habitués les Hongkongais a sans doute amené certains d’entre eux - notamment les plus jeunes, qui sont nés et ont grandi sur le sol hongkongais - à percevoir leur identité comme mise en danger. Durant le MSQ, la mise en avant d’une culture et d’une identité hongkongaise perçues comme menacées est surtout advenue durant la deuxième phase du mouvement, celle ayant pour objet la préservation du Queen’s Pier, mais elle n’était pas pour autant absente lors de la campagne pour la préservation de l’embarcadère du Star Ferry. Latente dans la plupart des installations et des performances artistiques, elle était explicitée noir sur blanc dans un appel à se mobiliser émis le 30 novembre 2006 par Martin Wan, directeur de la Conservancy Association et qui s’achevait par ces mots : « Que l’embarcadère du Star Ferry continue à nourrir le sentiment d’identification avec la ville des générations futures, à cultiver leur esprit de création de valeurs historiques et culturelles »271 ; elle l’était encore dans la déclaration de personnalités du monde académique du 17 décembre, qui faisait état du « piétinement de la culture hongkongaise par le gouvernement »272. C’est la même idée qui domine les propos tenus par Lewis Leung Chun-Yin (23 ans, assistant dans un entrepôt, il campe sur le site du Queen’s Pier trois soirs par semaine), lors d’un entretien libre accordé à un journaliste du South China Morning Post : « au cours de mes études au sein du système éducatif hongkongais, il ne m’a jamais rien été enseigné à propos de notre histoire et de notre culture locales. (Mon implication dans le mouvement) n’a rien à voir avec la politique, ça n’a rien à voir avec le gouvernement central, ni même avec le business ou l’argent. C’est au sujet de la relation entre moi et Hong Kong »273. Apparaît ainsi dans la déclaration de Lewis Leung ce que l’on pourrait assimiler à une quête d’identité située au-delà des contingences politiques, même si l’intéressé affirmera par ailleurs que son action vise le gouvernement hongkongais qui,
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Voir : Mathews Gordon, Kit-wai Ma Eric et Tai-lok Lui, op. cit., « Hong Kong schools and the teaching of national identity », pp. 78-94 271 On peut le consulter à l’adresse suivante : www.interlocals.net/ ?q=mode/602 (dernier accès le 25 janvier 2008). 272 Scholars in support of the preservation of the Star Ferry Pier”, 17 décembre 2006. 273 Parry Simon, « First Person », South China Morning Post, 7 juin 2007.

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selon lui, tente de « détruire tout ce qu’il peut de notre culture et de notre histoire locales »274. Sur ce sujet, dans un portrait publié par HK Magazine quelques temps après la fin du mouvement, Ho Loy renchérissait : « En ignorant notre héritage, le gouvernement essaie de fondre Hong Kong dans la Chine (…) ; l’Heritage and Conservation Committee, il n’a pas de trace de ceci, il n’a pas de trace de cela… Il n’a rien qui témoigne du fait qu’Hong Kong possède une histoire !275 » En outre, au-delà des trois thèmes que sont la démocratie, l’histoire et l’identité, a aussi été abordée la question du matérialisme de la société hongkongaise, un matérialisme sévèrement critiqué dans des slogans tels que « La communauté n’est pas à vendre » déployés par certaines banderoles. Il serait d’ailleurs intéressant de voir si le cycle de manifestations qui s’est engagé depuis les manifestations massives du 1er juillet 2003 ne serait pas favorisé par une certaine frustration ressentie par les Hongkongais dans la sphère privée et exprimée par plusieurs activistes276. A titre d’exemples, notons qu’Icarus Wong Ho-yin se revendique ouvertement anti-libéral277 alors que, pour Ho Loy, « acheter, acheter, acheter, voilà Hong Kong »278. Rappelons aussi que beaucoup des membres de Local Action ont participé aux manifestations anti-OMC de décembre 2005 (à titre individuel, le collectif n’existant pas encore à cet époque)…279 Aussi Michelle Huang Tsung-yi n’hésiterait probablement pas à lire cette campagne comme le réveil des « autres », cette majorité silencieuse des « cités globales » dont fait partie Hong Kong, elle aussi dominée par une élite d’hommes d’affaires internationaux qui sont les seuls à revendiquer l’espace urbain et les principaux agents de la production des « districts glamours » de la ville (Lan Kwai Fong et ses alentours)280.

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Ibid. “Ho Loy”, Hong Kong magazine, 19 octobre 2007. 276 Cette hypothèse selon laquelle se produiraient des oscillations entre des phases d'intense préoccupation envers les affaires publiques et d'autres, presque exclusivement attachées au progrès individuel, aux objectifs relevant du bien être privé, est celle de Hirschmann Albert O. dans Bonheur privé, action publique, Paris, Hachette pluriel, 2006. 277 Entretien avec Icarus Wong Ho-yin, 11 février 2009. 278 “Ho Loy”, op.cit.. 279 Entretien avec Icarus Wong Ho-yin, 11 février 2009. 280 Huang Tsung-yi Michelle, Walking Between Slums and Skyscrapers, Illusions of Open Space in Hong Kong, Tokyo and Shanghai, Hong Kong, Hong Kong University Press, 2004, pp. 5-6.

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Et, à la vue du degré d’engagement politique du noyau d’activistes engagé dans la préservation du Queen’s Pier, l’on comprend que le concept de « mémoire collective », repris par les médias comme s’il s’agissait du slogan officielle de la campagne, ait été largement débattu. S’il ne fait guère de doute qu'il a été à l’origine de la mobilisation de beaucoup de manifestants (des moins politisés peut-être281), Chu Hoi-dick et Icarus Wong Ho-yin, entre autres, l’ont récusé282, alors que Mirana May Szeto est allée jusqu'à suspecter que son emploi dans le contexte du MSQ ait été initié par le gouvernement afin de dépolitiser le mouvement283. L’on peut, comme Lam Oi-wan, juger l’hypothèse peu vraisemblable « tant le gouvernement hongkongais est faible en ce qui concerne les discours »284, cela démontre en tout cas combien étranger le terme de « mémoire collective » a été pour le noyau dur du mouvement, ces derniers témoignant même d’une véritable hostilité à l’encontre d’un concept jugé trop vague et trop peu revendicatif. En guise de conclusion, nous ferons remarquer que si, en termes numériques, les activistes ont été relativement peu nombreux, l’on peut estimer qu’une large partie de la société a éprouvé de la sympathie à l’égard du mouvement qu’ils ont mené : des articles très critiques envers la politique gouvernementale en matière de préservation de l’héritage ont ainsi été publiés dans de nombreux journaux, alors que le HK Magazine s’est fait un plaisir d’en faire la satyre à plusieurs reprises, tout en dédiant un poème humoristique aux manifestants du Queen’s Pier285, qui ont aussi bénéficié de la visite médiatisée de Chow Yun-fat, acteur hongkongais de renommée internationale, venu les assurer de son soutien. Loin d’être en reste, ceux du Star Ferry (mais peut-on vraiment les distinguer de ceux du Queen’s Pier ?) se sont vus remettre le titre symbolique de « Personne de l’année » par la très sérieuse RTHK (Radio Television Hong Kong) radio 3. Néanmoins, le bilan du mouvement ne peut être dressé à la seule aune des taux de

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Echange d’emails avec Lam Oi-wan, 3 avril 2009 - 18 avril 2009. Entretien avec Icarus Wong Ho-yin, 11 février 2009. 283 Entretien avec Mirana May Szeto, 19 février 2009. 284 Echange d’emails avec Lam Oi-wan, 3 avril 2009 - 18 avril 2009. 285 « Pier As Folk », HK Magazine, 3 août 2007.

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popularité dont jouissent ses acteurs et force est de constater que ces derniers n’ont obtenu gain de cause ni pour l’embarcadère du Star Ferry ni pour le Queen’s Pier 286, qui devrait toutefois être reconstruit, si l’on s’en tient à la promesse faite par Carrie Lam aux députés du Conseil législatif le 21 mars 2007287. D’ailleurs, lors des élections législatives de septembre 2008, les positions prises par les cinq candidats de la functional constituency des secteurs de l’architecture, de l’expertise et de la planification urbaine (6, 147 votants) quant au lieu où le Queen’s Pier devrait être réhabilité a été considéré comme un critère déterminant. Mais surtout, le mouvement sera parvenu à mettre le thème du patrimoine sur l’agenda gouvernemental, comme en témoigne la « Lettre à Hong Kong » (discours en réaction à l’actualité auquel le chef de l’exécutif s’adonne deux ou trois fois par an) prononcé par Donald Tsang le 28 janvier 2007, et qui est entièrement dédié au patrimoine, pour la préservation et la conservation duquel de nouvelles mesures sont promises288. Même si le chef de l’exécutif y raisonne en termes de mémoire collective, ses réflexions à ce sujet ne sont pas inintéressantes : « touché par la sincérité des émotions exprimées par des personnes représentées par aucun groupe établi et aucun parti politique », le chef de l’exécutif semble avoir bien compris le discours développé par les activistes lorsqu’il affirme : « peut-être la mémoire collective n’est elle qu’une balise, qui nous aide à définir qui et ce que nous sommes, et d’où nous venons »289.

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Notons à cet égard que, sur les questions du patrimoine, du planning et du renouvellement urbains, malgré de nombreuses confrontations avec la société civile (dont les plus importantes ont été retracées audessus), le gouvernement hongkongais n’a jamais cédé que forcé par les juges : en 2003, la Society for Protection of the Harbour a défait le Town Planning Board, forçant celui-ci à réviser entièrement ses projets de poldérisation du port ; d’autres victoires suivirent comme celle, moins retentissante, de Designing Hong Kong Harbour District et Citizens Envisioning@Harbour, au sujet de la préservation du front de mer de North Point. Chan W. K., art. cit., p. 3. Des compromis ont pu être réalisés en certains cas (Blue House, à Wan Chai, notamment). 287 Cela dit, Patrick Lau Sau-shing a été réélu, alors même que, suite à un message de Yu Kam-hung, le président du Hong Kong Institute of Surveyors, lui confirmant que l’institut n’avait aucune objection quant au démantèlement du Queen’s Pier, il avait quitté le sous-comité des travaux publics du Conseil législatif avant que celui-ci procède au vote sur le sujet. L’on se souvient toutefois qu’il avait voté contre le financement du démantelement au Comité des finances. 288 Elle est consultable à l’adresse suivante: www.ceo.gov.hk/eng/letter/28-01-2007.htm (dernier accès le 25 janvier 2008). 289 Donald Tsang, « Letter to Hong Kong – Heritage Preservation », 28 janvier 2007, consultable à l’adresse suivante : www.ceo.gov.hk/eng/letter/28-01-2007.htm (dernier accès le 25 janvier 2008).

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Transition Même si elle y entre avec quelques décennies de retard, Hong Kong n’échappe donc plus à la « patrimonialisation généralisée » dont a été marquée la fin du XXème siècle 290. La fièvre patrimoniale qui s’est emparée des Hongkongais a trouvé dans les marchés en plein air aussi bien que dans les arrêts de bus de nouveaux objets de culte et tout, ou presque, est devenu susceptible d’être labélisé « patrimoine », d’être sauvegardé ou préservé ; Hong Kong semble entamer cette « période ou les intellectuels (et les autres) chantent les moindres déterminations du panorama indigène »…
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Dans son livre de

1997, Ackbar Abbas avait déjà remarqué un certain manque de repère, voire un vertige identitaire dans la société hongkongaise de l’époque. Mais il avait lié ce qu’il percevait comme des « tentatives désespérées de s’accrocher à des images d’identité, peu importe qu’elles soient étrangères ou clichés » à la qualité même de Hong Kong, soit celle d’un
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Sylvestre Jean-Pierre, “Introduction”, Hermes 20, Toutes les pratiques culturelles se valent-elles ?, France, CNRS, 1996, cité dans Jadé Mariannick, op. cit., p. 39. 291 Fanon Frantz, op. cit., p. 210.

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lieu de passage, d’une sorte de sas292. Aujourd’hui toutefois, Hong Kong ne fait plus simplement que se lamenter sur la perte de ses bâtiments historiques mais met en œuvre des mesures très concrètes pour la prévenir. Et ce n’est plus à des images « étrangères » ni même « cliché » que l’on se raccroche mais, à l’inverse, à des lieux, des édifices et des habitudes qui sont autant de marqueurs d’une quotidienneté rassurante293. Cela est parfois couplé à un localisme exacerbé que ne démentent pas les exemples du Wan Chai Livelihood Place, œuvrant depuis 2004 à la promotion de « l’essence de Wan Chai », de Hulu et de son effort de documentation sur « l’âme indigène de Ngau Tau Kok », ou de Ho Loy qui s’est un temps consacrée à la défense du « mode de vie distinctif de Lantau »… Ainsi, selon nous, la crispation sur un noyau culturel de plus en plus étriqué dont témoignent les différentes initiatives dont nous avons traité révélerait avant tout la recherche d’une identité primaire, elle-même symptomatique d’une perte de sens. Car, au-delà du plaisir et du savoir manifestes qu’elle nous offre, la conservation du patrimoine détient en effet le pouvoir de nous rassurer : les monuments historiques qui la composent constituent les « jalons de nos accomplissements dans le temps (et) nous renvoient une image, la nôtre. C’est bien elle que nous contemplons dans le miroir du patrimoine »294. C’est ce que Françoise Choay nomme la fonction « narcissique » du patrimoine295. Le MSQ a toutefois su répondre à cette quête de sens en tentant de façonner pour Hong Kong une identité positive. Que cette identité n’ait pu être définie qu’au prix d’une remise en question de l’image communément assignée à la ville (celle d’une fusion dynamique et harmonieuse de l’Orient et de l’Occident), témoigne d’un conflit entre son identité telle que perçue au niveau communautaire et telle que perçue au niveau administratif. Néanmoins, encore une fois, le MSQ n’est que l’expression d’une tendance plus générale, et dont les mouvements évoqués dans notre première partie sont la partie visible. Car vouloir figer le passé (ou le contemporain) comme le font ces derniers va
292 293

Abbas Ackbar, op. cit., p. 69. Une telle préoccupation possède des prolongements dans la musique (voir Senseless, Fan Hung A ou My Little Airport, par exemple) et le cinéma indépendants hongkongais. Pour le cinéma, voir : Veg Sebastian, « Anatomie de l’ordinaire – renouveau du cinéma indépendant hongkongais », article non publié, communication privée de l’auteur. 294 Choay Françoise, op. cit., p. 279. 295 Ibid.

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également à l’encontre de l’idée de Hong Kong comme ville en mouvement perpétuel à laquelle les récits officiels et coloniaux nous ont habitués. Ainsi, alors que, de Hong Kong d’avant la rétrocession, Abbas disait qu’elle était dépourvu d’identité fixe et des inhibitions qui l’accompagnent, et que c’est pour cela que son architecture n’hésitait pas à embrasser la contemporanéité (à l’inverse de Taiwan, par exemple, qui se considère comme la garante de la culture chinoise)296, dix ans après la rétrocession et le livre d’Ackbar Abbas, force est de constater que ce n’est plus le cas et que l’architecture moderne, si elle se déploie au détriment du local, est désormais contestée. Les mouvements que nous avons analysé peuvent donc être lus comme symptomatiques d’une identité en train de se fixer. C’est exactement ce que disait Anthony Cheung dans une colonne du South China Morning Post : « le débat au sujet du patrimoine n’est que la partie visible d’un changement sociétal plus fondamental. Celui-ci émane des soucis exprimés par la jeune génération au sujet de leurs racines locales et de la quête d’une identité positive pour Hong Kong – au moment où la ville passe du statut de colonie assujettie à celui de région administrative spéciale de Hong Kong »297. La préoccupation récente des Hongkongais pour leur patrimoine serait ainsi une des manifestations d’un processus de décolonisation en cours et peut-être pourrait-on suggérer l’ajout d’une troisième case au tableau réalisé en introduction : Epoque précoloniale  Ere coloniale  Présent (postcolonial ?) Temples etc. HKU etc. Star Ferry Lee Tung Street Ngau Tau Kok etc. Reste à savoir si ces bâtiments, auxquels la société attache une importance particulière, font désormais l’objet d’un traitement approprié de la part de l’administration. En d’autres termes : l’AAB a-t-elle également prévu d’ajouter une nouvelle case à son classement des monuments ?
296 297

Abbas Ackbar, op. cit., p. 80. Cheung Anthony, “Definining Ourselves”, South China Morning Post, 17 septembre 2007.

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II. Dé-localisation Selon l’historien Steve Tsang, l’une des faiblesses les plus persistantes de l’administration hongkongaise est qu’en la présence d’un problème identifié, elle préfère se laisser dériver que s’attaquer activement au problème en question, jusqu'à ce qu’un désastre intervienne, et rende urgent le besoin de réforme298. Cette fois encore, il aura fallu les « désastres » de Lee Tung Street et des deux embarcadères pour que l’URA et l’AAB envisagent une réforme de leurs politiques respectives. Bien que les fonctionnaires des institutions en charge de la gestion du patrimoine s’étaient probablement tous vus remettre le rapport rédigé par Peter Chan Sui San pour le compte de l’AMO299, et qui les avertissait dès 2001 de la très probable désapprobation populaire en cas de démolition de l’embarcadère du Star Ferry, le MSQ en a pris beaucoup « par
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Tsang Steve, op. cit., 2007, p. 95. Chan Sui San Peter, A survey report of Historical Buildings and Structures within the Project Area of the Central Reclamation Phase III, Antiquities and Monument Office, février 2001, p. 10. De manière incidente, notons qu’au beau milieu du MSQ, le rapport de Peter Chan a soudainement disparu du site web de l’AMO. Le gouvernement a eu beau clamer son innocence, mettant cette infortune sur le dos d’une erreur de manipulation de la part d’un secrétaire (ce qui s’est d’ailleurs sans doute véritablement produit), cet événement malheureux fut suffisant pour enflammer davantage encore les manifestants. Voir : Chan W. K., art. cit., p. 12.

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surprise », de l’aveu de l’actuel président de l’AAB, Bernard Chan300. Cette surprise est d’autant plus étonnante que la proposition de la Tourist Association (désormais Hong Kong Tourism Board) en 1999 de déplacer les deux terminaux du Star Ferry avait déjà, à l’époque, provoqué le désarroi de nombre de Hongkongais301. Toutefois, nous ne douterons pas de la bonne foi du gouvernement, son manque de préparation s’étant clairement manifesté dans la façon dont il a géré la crise. C'est en effet à la hâte qu’ont été prises les premières mesures visant à résoudre cette dernière. A court terme, la réponse de l’administration a consisté en la mise en place de consultations publiques, qui participent à saper en grande partie les opportunités d’action des activistes évoqués dans notre première partie. C’est dans la mesure où des initiatives de la société civile pour une meilleure prise en compte du patrimoine vernaculaire ont désormais moins de chance d’émerger alors même que leurs revendications n’ont été prises en compte qu’à la marge que nous parlerons d’absorption (A). En outre, les diverses mesures prises au lendemain du MSQ ne semblent pas à même de constituer une alternative crédible à la marchandisation du patrimoine (B) qui accompagne la transformation de Hong Kong en une ville générique. Et c’est parce que, à long terme, ce qu’il reste du patrimoine hongkongais risque fort de se retrouver perdu dans le marché global, incarné par les bâtiments réitératifs qui ensevelissent les rues de Hong Kong, que nous parlons de dé-localisation. A. Absorption Il n'est pas question ici de sous-estimer l'importance des mesures prises par le gouvernement au lendemain du MSQ ; nous n’envisageons pas de contredire ni même de nuancer les propos de Lee Ho-yin, selon lequel ces mesures constituent « le premier effort véritable de l'administration hongkongaise en matière de préservation du patrimoine »302. Il s'agit simplement de souligner que ces mesures n'ont pas été une réponse au MSQ et que les revendications de celui-ci comme des initiatives de la société civile l'ayant précédé n'ont fait l'objet d'aucun débat véritable. Il en est ainsi parce que les
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Chan Bernard, « Modern methods for the antiquities board », South China Morning Post, 2 janvier 2002. Voir, par exemple : « Warning on Star Ferry shift », South China Morning Post, 18 août 1999. 302 Entretien avec Lee Ho-yin, 20 avril 2009.

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consultations publiques mises en place ont été défectueuses (1), ce qui a donné au gouvernement les mains libres pour mettre en œuvre des réformes qu’il souhaitait, en prenant grand soin d’éviter toute contamination par des sujets politiques (2).

1. Consultation Monopolisation de l’initiative Comme cela semblait promis, aux revendications populaires pour une meilleure préservation du patrimoine hongkongais, le gouvernement a répondu en entreprenant de bâtir un consensus entre la société civile et lui-même. Donnant l’impression d’un gouvernement réactif et à l’écoute des citoyens, au lendemain du MSQ et de la confrontation de Lee Tung Street comme au lendemain des grandes émeutes de la fin des années 1960 (on se souvient de l'usage que faisait McDougall des kaifong303), il est ainsi venu à la rencontre des leaders locaux et sectoriels afin que ceux-ci lui fournissent le soutien nécessaire à la mise en place d’une nouvelle ligne politique. Pour la mise à jour du mandat de l’Autorité du patrimoine (Antiquities Authority, AA) aussi bien que pour la réforme du mandat de l’URA (que l’on nomme l’Urban Renewal Strategy, URS), c’est avec force démonstration qu’il a mis en place des exercices de consultation. Mais de tels procédés ne doivent pas faire oublier que de tels exercices ne constituent que l’ersatz de la démocratie véritable depuis longtemps réclamée. Comme le disait John Walden (alors secrétaire aux affaires intérieures) en 1974 : « nous procédons par consensus plutôt que par débat car c’est la seule voie possible pour un gouvernement devant demeurer au pouvoir indéfiniment. Un gouvernement nouvellement élu à partir d’un programme électoral peut mener une politique à l’insu de minorités, même substantielles. Nous ne le pouvons pas »304. Et aujourd’hui encore, les consultations peuvent être lues comme le

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Tsang Steve, op. cit., 2007, p. 77. Voir aussi: Wong K. Aline, “Chinese Community Leadership in a Colonial Setting: The Hong Kong Neighbourhood Associations”, Asian Survey, Vol. 12, No. 7, juillet 1972, pp. 587-601. 304 John Walden, cité dans Lau Chi-kuen, Hong Kong’s Colonial Legacy, Hong Kong, The Chinese University Press, 1997, p. 30. A l’époque de la parution de l’article, John Walden était le secrétaire aux affaires intérieures de la colonie.

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symptôme (en même temps que son remède) du déficit démocratique des institutions hongkongaises, notamment celles ayant trait au patrimoine et à la planification urbaine… A ce propos, lors de l’entretien que nous avons eu avec elle, Ada Wong Ying-kay nous a d’ailleurs révélé que ses « amis » de l’administration Donald Tsang étaient toujours réticents à l’idée de devoir conduire des consultations publiques, persuadés qu’aucun bon sens ne peut émaner du citoyen lambda305. Il semble en effet qu’à Hong Kong, les consultations sont davantage perçues comme une routine administrative dont découle une légitimité procédurale nécessaire à l’implémentation d’une politique donnée que comme l’opportunité de tirer le meilleur d’une société civile ayant pourtant fait preuve d’une degré de professionnalisme peu commun (il n’est d’ailleurs pas anodin que les projets alternatifs spontanés de la société civile soient systématiquement rejetés). C’est en tout cas ce que semble indiquer l’incompréhension démontrée par certains professionnels quand, suite à une consultation pourtant menée dans les règles de l’art, ils voient s’embraser l’opinion publique306. De telles situations, relativement fréquentes, témoignent également d’un problème plus singulier : dans bien des cas, les consultations ne parviennent pas à capter avec fidélité l’opinion de ceux qu’elles sont censées sonder (alors que, dans d’autres encore, les politiques mises en place suite aux exercices de consultation ne correspondent pas aux opinions émises par les personnes interrogées). Le gouvernement peut, comme il le fait régulièrement, estimer cette déconnexion comme le produit d’une prise d’otage des consultations par certains groupes d’intérêt. Mais « pour ce qui est de mener, ou de tromper, l’opinion publique, le gouvernement est dans une bien meilleure position et possède davantage d’influence » que ces derniers307. C’est bien lui qui, à chaque fois, décide des thèmes débattus et de qui les débat ; dans tous les cas de figure, le doute qui

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Entretien avec Ada Wong Ying-kay, ancienne présidente du Conseil de district de Wan Chai et fondatrice et directrice du Hong Kong Institute of Contemporary Culture, 17 février 2009, Lee Shau Kee School of Creativity, 16h00-16h45. 306 David Au estime ainsi que les manifestations de Lee Tung Street sont illégitimes car une consultation avait été menée qui laissait à l’URA la voie libre pour redévelopper le site. Entretien avec Au Chiu-wai David, 29 avril 2009. A noter que le même argument avait été évoqué pour l’embarcadère du Star Ferry. 307 Chan W. K., art. cit., p. 7.

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pèse sur la sincérité avec laquelle sont conduits les exercices de consultation serait levé s’il était accepté de mener ces derniers en toute transparence308. Peut-être est-ce d’ailleurs parce qu’aucun dialogue n’est véritablement entamé durant ces consultations que ces dernières se limitent à fonctionner comme une simple boite à idées, dans laquelle quelques heureux élus répondent à une question posée, qu’elles faillissent bien souvent à leur tache. A Hong Kong, le Conseil pour le Développement Durable avait mis au point un modèle de consultation permettant l’établissement d’un authentique dialogue à deux entrées avec la société civile309, un modèle dont certains avaient demandé la généralisation310. Cela aurait notamment permis de tenir compte de l’imposante littérature publiée au sujet du patrimoine depuis des années déjà par les organisations du territoire spécialisées dans le domaine, et dans laquelle figurent, entre autres, The Way Forward du Civic Exchange (2002), Heritage for the People de la Conservancy Association (2003) et, surtout, We All Gain, le rapport de juin 2005 de la Conservancy Association, établi à partir de plus de 10 000 opinions recueillies311. Cependant, ce n’est pas ce modèle qui a été utilisé pour les consultations relatives à la réforme du mandat de l’AA et de l’URS. Et, étant donné le déficit d’expertise et la grande généralité des questions auxquelles furent confrontées les personnes sondées (deux points que nous détaillerons par la suite), la chose est regrettable. Quoiqu’il en soit, du fait de l’usage particulier qui a été fait des consultations dans le passé, Carrie Lam, qui dirige la réforme de l’URS menée sous les auspices du Bureau du Développement (Development Bureau, DB), a entendu faire de cette-dernière un exemple. A plusieurs reprises, la secrétaire au développement a ainsi assuré le public que la réforme amorcée le 17 juillet 2008 par le secrétaire des finances et mise en œuvre par A-World Consulting (comme un écho à la décision de McLehose d’engager McKinsey & Company pour un bilan de la gouvernance, en 1972312) ne répondait à aucun agenda
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Ibid, p. 19. www.susdev.gov.hk (dernier accès le 15 mai 2009). 310 Chan W. K regrette leur absence dans : Chan W. K., art. cit, p.10. 311 Heritage Watch, Hong Kong’s Disappearing Heritage, an unconvenient truth, présentation donnée par Cynthia Lee devant le panel aux affaires intérieures du Conseil législatif, LC Paper No. CB(2)1666/06-07, 20 avril 2006. 312 Tsang Steve, op. cit., 2007, p. 140.

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prédéfini313. Le comité directeur de la réforme témoigne d’ailleurs d’une certaine ouverture de la part de l’URA, comme l’indique la présence en son sein de Ho Hei-wah, directeur de la Society for Community Organisation314 ou celle d’Ada Wong Ying-kay, l’ancienne présidente du Conseil de District de Wan Chai, qui avait soutenu le MSQ comme elle supporte d’ailleurs financièrement Local Action315. La réforme en cours semble vouloir redorer le blason aujourd’hui considérablement terni de l’approche « people first » que l’URA était censée avoir faite sienne depuis 2001316, et la promesse faite par Carrie Lam d’inviter aux consultations les groupes ayant combattu les projets de rénovation semble en mesure de pouvoir être tenue, comme l’indiquent les trois phases de la mise en œuvre de la réforme317 : - envisioning, de juillet 2008 à janvier 2009. Cette première étape vise à identifier les principaux chantiers en partenariat avec les principaux partis au travers, notamment, de focus groups et de forums sur internet – un véritable pas en avant, réclamé depuis longtemps par certains318. Les pratiques en vigueur à l’étranger seront aussi étudiées lors d’un séminaire. A l’issue de cette première étape, un rapport doit être publié qui détaille les découvertes réalisées. C’est ce rapport qui doit servir de support à la seconde étape. - public engagement, de février 2009 à décembre 2009. Celle-ci vise à « aider la communauté à comprendre ce que la régénération urbaine peut accomplir et à saisir ses problématiques », et à collecter des opinions sur les possibles réponses à apporter à ces dernières. Les conseils des districts concernés par le renouvellement urbain (Sham Shui Po, Wong Tai Sin, Tsuen Wan, Kowloon Bay, Mong Kok, Wan Chai…) sont utilisés comme relais afin de mener les discussions avec les citoyens intéressés. Les vues de ces

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Voir, par exemple, son message de bienvenue sur le site de la réforme de l’URS: www.ursreview.gov.hk/eng/blog/do?action=seeMore&targetKey=1 (dernier accès le 6 juin 2009). 314 SOCO est une NGO instituée en 1972 par des hommes d’Eglise et cherchant à améliorer l’éducation et le bien-être des classes les plus défavorisées. 315 Entretien avec Wong Ying-kay Ada, 17 février 2009. Notons toutefois que le comité comporte aussi des hommes d’affaires comme, par exemple, Kwan Chuk-fai, manager général de NWS Holdings, une filiale de New World Development (l’entreprise à l’origine du scandale provoqué par le développement Hung Hom en 2004 et également impliquée dans l’affaire Leung Chin-man évoquée plus haut). 316 www.ursreview.gov.hk/eng/process.html (dernier accès le 30 mai 2009). 317 Wong Olga, « New era for urban renewal beckons », South China Morning Post, 18 juillet 2008. 318 Chan W. K regrette leur inexistence dans : Chan W. K., art. cit., p. 9.

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derniers doivent faire l’objet d’un rapport dans lequel les différentes options suggérées seront analysées. - consensus building, de janvier 2010 à avril 2010. Lors de cette troisième étape, le rapport publié à l’issue de la deuxième phase est débattu et des groupes de travail impliquant les personnes ayant participé aux deux premières phases sont organisés, auxquels le public a également le droit de se joindre. Les opinions majoritaires sur chacune des options discutées l’emportent. Ce sont elles qui figurent dans le rapport de recherche remis au comité directeur, qui soumettra ensuite des recommandations au gouvernement. L’on ne peut reprocher à ces forums de manquer de visibilité, leur calendrier (accompagné de l’adresse des lieux auxquels se rendre et des horaires correspondantes) étant affiché jusque dans les encarts des journaux quotidiens comme le South China Morning Post319. En outre, des comités sont formés dans certains quartiers affectés par les projets de l’URA afin de recueillir les opinions de leurs résidents. L’on peut ainsi mentionner l’Old Wan Chai Revitalisation Initiatives Special Committee, à Wan Chai320, ou l’Urban Renewal Idea Shop de Tai Yuen Street, ouvert le 25 mars 2009. Parmi les grandes réformes attendues figurent le droit pour les résidents de rester dans les lieux après leur redéveloppement (comme c’est notamment le cas au Japon321), la généralisation de l’approche par district adoptée à Wan Chai et un rééquilibrage des quatre « R ». En effet, en dépit de l’adoption de cette stratégie en 2001, la préservation a jusqu'ici occupé une place pour le moins subalterne: le Conservation Advisory Panel du Planning, Development and Conservation Committee chargé de la préservation du patrimoine n’a été établi qu’en 2003, soit deux ans après l'adoption de l'URS, et il ne s’est réuni que deux fois depuis322; une inertie qui explique sans doute en partie que l’on ne

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Néanmoins, les taux de participation aux activités organisées par l’URA sont assez faibles. Voir : Wong Olga, « Coupons fail to spark interest in URA polls », South China Morning Post, 6 mai 2009. 320 http://www.wrisc.org.hk/eng/index.htm (dernier accès le 14 juin 2009). 321 Wong Olga et Ng Joyce, « Residents’ renewal choice urged », South China Morning Post, 16 février 2009. 322 Entretien avec David Au Chi-wai, 29 avril 2009. Notons néanmoins que des panels ont été mis en place pour des projets de préservation situés dans les zones H18 et H19.

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compte qu’onze projets de préservation parmi les 200 projets de l’URA323. Il est aujourd’hui trop tôt pour dresser le bilan de ces consultations, précisons néanmoins qu’il ne faut pas s’attendre à ce que la politique future de l’URA subisse des bouleversements majeurs, à juger de la façon dont elle s’est départie de l’URS censée la guider ces dernières années324. Ne nous privons pas non plus d’émettre quelques hypothèses quant à l’impact que sont susceptibles d’avoir ces consultations sur les mobilisations sociales dont nous avons traité en première partie. Car il s’avère que des personnalités parmi les plus vigoureusement hostiles à la politique de l’URA se joignent à ces exercices de consultation. Nous avons déjà évoqué les cas de Ho Hei Wah et d’Ada Wong, au sujet desquels Emily Lau nous a affirmé qu’ils auront probablement à « lutter pour ne pas être cooptés »325. Il faut nous faut aussi évoquer celui d’Icarus Wong Ho-yin et du People Planning in Action326. Même si ces derniers affirment ne pas avoir changé de stratégie et qu’ils travaillent d’ailleurs à convaincre le Conseil législatif de mettre en place un comité afin de surveiller la réforme de l’URS, force est de constater que les opportunités de discussion créées par cette dernière tendent à aspirer l’action collective327. Il est sans doute difficile à Icarus Wong et aux autres de se satisfaire du peu d’autonomie que les forums mis en place leur ménagent ; il n’empêche qu’en établissant de tels canaux, le gouvernement leur offre une occasion de discuter, étouffant
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Là encore, précisons que certains projets labélisés comme des projets de redéveloppement comportent certains éléments de préservation. 324 Juridiquement, l’URA est pourtant tenue d’obéir à l’URS, comme le stipule la Section 21, III, 3, a de l’ordonnance l’ayant établie: “The Authority, when preparing its programme of proposals and its programme of implementation for projects (a) shall follow any guidelines set out in an urban renewal strategy prepared under section 20(1) in relation to the implementation of those proposals and projects.” Notre première partie a montré ce qu’il est advenu des quatre « R » et de l’approche « people first ». 325 Entretien avec Emily Lau Wai-hing, députée élue au suffrage universel (Democratic Party, viceprésidente), 24 avril 2009, Conseil législatif, 18h-18h30. 326 People Planning in Action est une ONG constituée dans le but d'être autorisé à participer à une réunion du comité contre la torture des Nations Unis (à Genève, en novembre 2008), afin de se plaindre du traitement de la police hongkongaise dont ont été victimes Icarus Wong et ses compagnons suite à leur arrestation durant la campagne de Lee Tung Street, fin 2007. L’ONG est à présent utilisée pour les contacts avec les médias. Entretien avec Icarus Wong Ho-yin, 11 février 2009. 327 Echange d’emails avec Icarus Wong Ho-yin, 28 mai-5 juin. Notons toutefois que plusieurs (contre) « sommets de la société civile sur le renouvellement urbain » ont été mis en place durant la réforme de l’URA. Celui du 6 juin 2009 était co-organisé par le Hong Kong Council of Social Service, la Hong Kong Democratic Foundation, le Democracy Depot et le Hong Kong Foresight Centre. Voir : www.hkcss.org.hk/pra/cb4_events/june6summit.htm (dernier accès le 6 juin 2009). Des personnalités démocrates comme Cyd Ho et Emily Lau, ainsi que des activistes, comme Mirana May Szeto ou Icarus Wong – entre autres - y ont participé.

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les dissensions avant qu’elles n’occupent les rues, et revêtant au surplus la politique en cours d’élaboration d’une certaine forme de légitimité. Et surtout, il devient celui de qui peut venir le changement, s’emparant du même coup de l’initiative en matière d’idées nouvelles et d’alternatives à ses propres projets alors même que ce privilège était autrefois réservé à la société civile. L’on est tenté de penser que, si le gouvernement a pris la main, ce n’est que parce que le mouvement est parvenu à ses fins. Mais dans notre cas, le mouvement n’a fait que remettre en marche un processus programmé depuis 2004. Les revendications exprimées lors du MSQ n’ont été prises en compte qu’à la marge. Un programme préétabli Les mesures en matière du patrimoine prises par le DB la suite du MSQ trouvent en effet leurs racines dans la première « Review of Built Heritage Conservation Policy » lancée par le gouvernent près de trois années auparavant. Initiée le 18 février 2004 dans le but de « formuler une approche holiste et des mesures effectives permettant d’améliorer la préservation du patrimoine bâti »328, la première phase de la consultation la toute première consultation dans le domaine du patrimoine, à Hong Kong 329 - posait au public les questions suivantes : « Que doit-on préserver ? », « Comment doit-on le préserver ? » et « Combien doit-on payer et qui doit en assumer les coûts ? »330, des questions critiquées pour leur manque de substance aussi bien par certains représentants de la société civile331 que par le sous-comité pour la préservation du patrimoine du Conseil législatif332. Le public en question excluait également largement le citoyen lambda puisque, sur une quarantaine de forums au total, seuls deux forums étaient ouverts au « public » à strictement parler333. Ont été privilégiées des entrevues avec les
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Legislative Council Subcommitte on Heritage Conservation, “Review of Built Heritage Conservation Policy”, background brief prepared by Legislative Council Secretariat, LC Paper No. CB(2)2178/0607(02), Ref: CB2/PL/HA, 15 juin 2007. 329 Yiu Michael, Built heritage conservation policy in selected places, Research and Library Services Division, Legislative Council Secretariat, RP10/07-08, 18 juillet 2008, p. 40 (4.1.5). 330 Home Affairs Bureau, “Review of built heritage consultation policy, consultation document 2, 2004”, Home Affairs Bureau, Leisure and Cultural Services Department, février 2004. 331 Chan W. K., art. cit., p. 8. 332 Le “manque de détails concrets” du document consultatif a été l’un des reproches formulés par ce dernier. Voir: Legislative Council Panel on Home Affairs, “Views and Suggestions Received from the Public on the Review of Built Heritage Conservation Policy”, LC Paper No. CB(2)1599/06-07(01), 20 avril 2007, p. 2. 333 Un sondage d’opinion auprès de plus de 3000 personnes a néanmoins été réalisé par téléphone entre avril et mai 2004. Voir: Legislative Council Panel on Home Affairs, Review of Built Heritage Conservation

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membres du panel aux affaires intérieures du Conseil législatif, les dix-huit conseils de district, les « organes consultatifs et statutaires pertinents dont l’AAB, le Town Planning Board, l’URA, le Hong Kong Tourism Board, le Tourism Strategy Group, le comité consultatif des terrains et des bâtiments et le Lord Wilson Heritage Trust », ainsi qu’avec des groupes spécialisés dans la préservation du patrimoine, des corps professionnels et le secteur académique334. Malgré « l’intérêt énorme » suscité par la première phase de la consultation, la deuxième phase, qui était censée devoir poser les questions portant sur des politiques et mesures spécifiques, n'a jamais eu lieu335. Avant le MSQ, le seul résultat connu de cet exercice de consultation se limitait ainsi à un résumé de deux pages des opinions récoltées lors de la première phase, exposées dans un rapport de cinq pages distribué aux membres du Conseil législatif. On y apprenait que les personnes consultées s’étaient exprimées, entre autres, en faveur de : (a) l’érection d’un fond patrimonial (Heritage trust fund) ; (b) l’introduction d’outils de planification urbaine et d’incitations économiques appropriés ; (c) l’introduction de mécanismes d'adaptive re-use (réemploi adéquat) innovateurs et durables pour le patrimoine bâti ; (d) une meilleure coordination du travail de préservation ; (e) la formulation d’une approche holiste, de nouveaux critères d’évaluation et de nouvelles méthodes de préservation, et d’une stratégie permettant d’assurer une plus large participation publique ; (f) un effort d’éducation et de publicité en matière de patrimoine336. Et ce sont sur ces mesures que le HAB a déclaré vouloir travailler, lors d’une réunion du panel aux affaires intérieures du Conseil législatif tenue en novembre 2004337.
Policy, LC Paper No. CB(2)155/04-05(02), 9 novembre 2004, p. 2. 334 Legislative Council Panel on Home Affairs, Review of Built Heritage Conservation Policy, LC Paper No. CB(2)155/04-05(02), 9 novembre 2004, p. 2. 335 L’expression originale, en anglais, est “a tremendous interest”. Voir: Legislative Council Panel on Home Affairs, Review of Built Heritage Conservation Policy, LC Paper No. CB(2)155/04-05(02), 9 novembre 2004, p. 4. 336 Ibid., p. 5. 337 Legislative Council, Panel on Development, Background brief on heritage conservation, LC Paper No. CB(1)1347/08-09(09), Ref: CB1/PL/DEV, 28 avril 2009, p.1.

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Néanmoins, hormis une refonte des critères de gradation des bâtiments le mois suivant et le recensement et l’évaluation de 1 400 bâtiments historiques du territoire à partir de mars 2005, rien n'a suivi338. La lourdeur bureaucratique ou le manque de volonté politique du HAB en ce qui concerne la question du patrimoine - encore lisible dans le fait qu’il lui ait nécessité presque un an pour produire une réponse de huit pages (finalisée en février 2004) au rapport de la Commission de la Culture et du Patrimoine (Culture and Heritage Commission) qui lui a été transmis en mars 2003 ; parmi ces huit pages, trois paragraphes seulement traitent de la question du patrimoine339 - explique que certains experts comme Lee Ho-yin, désormais membre de l’AAB, qualifient l’opération d’ « immense blague »340. C’est pourtant sur cette blague qu’ont été fondées les principales réformes ayant été mises en place suite au MSQ. En effet, les forums mis en place par le HAB en janvier et février 2007 afin de récolter les vues du public sur les réformes que pourraient subir l’AMO avant la finalisation de la « Review » n’ont pas eu l’influence escomptée ; le second objectif assigné à ces forums « donner à la communauté l’opportunité de comprendre (la politique patrimoniale) actuelle » - semble avoir été jugé d’une importance plus cruciale341. Trois types de forums avaient alors été ouverts : trois forums régionaux (un sur l’île de Hong Kong, un à Kowloon et un autre dans les Nouveaux territoires), ouverts aux membres des 18 Conseils de district et « à d’autres personnalités des districts » ; trois forums ouverts à tous ; et un focus group avec les « organisations les plus importantes » et les personnalités académiques et les experts concernés342. En tout, environ 600 personnes ont ainsi été consultées343. Mais ces consultations de janvier-février 2007 n’ont pas été la deuxième phase espérée de l’exercice de consultation inachevé de 2004 mais le simple
338

Antiquities Advisory Board, Memorandum for members of the Antiquities Advisory Board, Built Heritage Conservation Policy Review – Recent Public Engagement Exercise, Board Paper AAB/6/2007-08, 6 mars 2007. 339 Les documents en question : Chang Hsin-kang, “Culture and Heritage Commission, Policy Recommendation Report”, Letter to the Chief Executive, 31 mars 2003 et Home Affairs Bureau, “Culture and Heritage Commission Policy Recommandation Report: Government Response”, février 2004. 340 Entretien avec Lee Ho-yin, 20 avril 2009. 341 Antiquities and Monument Office, Memorandum for members of the Antiquities Advisory Board, Built Heritage Conservation Policy Review – Recent Public Engagement Exercise, Board Paper AAB/6/2007-08, 6 mars 2007, p. 2. 342 Ibid. 343 Legislative Council, Panel on Development, Background brief on heritage conservation, LC Paper No. CB(1)1347/08-09(09), Ref: CB1/PL/DEV, 28 avril 2009, p. 2.

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bis de ce dernier. En effet, en dépit des critiques dont leur grand degré de généralité a été la cible, les mêmes questions ont été à nouveau posées, comme si la première phase n’avait jamais eu lieu. En outre, aucun rapport, consultation paper ou résumé des exercices de consultations de 2004 n’a circulé344. Bien qu’un quatrième chapitre de discussions, ayant trait aux réformes institutionnelles à mener, semble avoir été ajouté aux trois précédents (NB : What do we conserve ? How do we conserve ? Who should pay ?), les avis des individus sondés sur les réformes à mener n’ont guère été entendus, comme un témoigne le tableau qui suit345 :

Réforme suggérée lors des consultations (2007) A. Au sujet de l'Antiquities and Monuments Ordinance

Réforme mise en place par la suite

1. La plupart des avis récoltés étaient en faveur d’une mise Ordonnance non réformée. à jour de l’Ordonnance, passée il y a plus de trente années. 2. Certains suggéraient d'y introduire une définition claire du patrimoine et des protections statutaires auxquelles ont Idem. droit les bâtiments gradés. 3. Certains évoquaient la création d'un nouveau système permettant de déclarer différentes rubriques de Système demeuré le même. monuments/bâtiments gradés/sites patrimoniaux en fonction de leur valeur patrimoniale respective 4. Les incitations économiques et les responsabilités des propriétaires de bâtiments patrimoniaux devraient être Ordonnance non réformée. incluses dans l'ordonnance, qui devrait également prévoir un mécanisme d'appel. B. Au sujet de l'Antiquities and Monuments Office (AMO) Davantage de ressources ont bien été affectées 1. Une majorité opine que l'AMO actuelle ne dispose pas de à l’AMO mais le fonds patrimonial réclamé ressources suffisantes. Certains estiment que le travail de n’existe toujours pas. L’opportunité de mettre l'Autorité et de ses fonctionnaires devrait faire l'objet d'un en place un tel fonds sera étudiée « une fois bilan régulier. Quelques uns préconisent le transfert de que la conservation du patrimoine aura acquis l'Autorité au Housing, Planning et Lands Bureau ou au une reconnaissance plus large de la part de la Planning Department. communauté » seulement, dixit le DB346. Quant à l’introduction de bilans, rien y ressemblant n’a été mis en place à ce jour.
344 345

Chan W. K., art. cit., p. 8. La colonne de gauche est une simple traduction des opinions recueillies telles que présentées dans la partie IV de l’annexe du document suivant : Legislative Council Panel on Home Affairs, “Views and Suggestions Received from the Public on the Review of Built Heritage Conservation Policy”, LC Paper No. CB(2)1599/06-07(01), 20 avril 2007. 346 Legislative Council Panel on Development, “Background brief on heritage conservation”, LC Paper No. CB(1)1347/08-09(09), Ref: CB1/PL/DEV, 28 avril 2009, p. 4.

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2. Critiques, certaines voix ont suggéré à l'AAB et à l'AMO de se focaliser sur la préservation du patrimoine et non sur L'AMO n'est pas devenu un département le développement économique. Certains ont suggéré de gouvernemental. transformer l'AMO en un département gouvernemental. 3. Certains commentaires ont fait état du manque de Mis en place, via l’établissement du Bureau du coordination entre les bureaux et les départements et Commissaire au patrimoine (Commissioner propose d'y remédier par la mise en place d'une commission for Heritage Office). intergouvernementale. C. Au sujet de l'Antiquities Advisory Board (AAB) 1. Beaucoup s'accordent sur la nécessité de revoir la composition de l'AAB afin que celui-ci comprenne Composition revue, mais pas dans ce sens davantage de professionnels, de membres du public et de (voir plus bas) ; de plus, ni le public ni les parties prenantes (certains ont aussi suggéré d'y faire siéger conseillers de districts ne peuvent prendre part des conseillers de districts), et suggèrent également à ses débats. d'accorder à l'AAB davantage de pouvoirs statutaires. 2. Les réunions de l'AAB doivent être publiques afin Mis en place depuis une décision du 20 avril d'améliorer la transparence de ses opérations et la 2007347. Les registres des réunions de l’AAB communication entre l'AAB et le public doivent être (depuis celle du 13 septembre 2005) et la améliorées afin de permettre aux opinions de ce dernier grande majorité de ses documents de travail d'être prises en compte. sont désormais accessibles en ligne sur son site internet. 3. Beaucoup soutiennent la mise en place de comités sous la conduite de l'AAB afin de permettre une plus large 348 participation du public aux questions de préservation du Bien que Patrick Ho en ait fait la promesse , aucun semblable comité n’a été mis en place. patrimoine. D. Sur d'autres mesures législatives/institutionnelles 1. Beaucoup ont suggéré de mettre en place une Autorité du Le transfert de l’Autorité du patrimoine au DB patrimoine unique ayant toute l'autorité nécessaire pour peut être analysé ainsi. Nous verrons mener le travail de préservation mais également munie de la néanmoins plus tard que son autorité sur les possibilité de contrôler les activités relatives à la activités relatives à la planification urbaine et planification urbaine et au développement. au développement n’est pas garantie. 2. Il a été suggéré que soit conduit le bilan de l'impact du Idem. travail de chaque département sur le patrimoine. A voir mais la dynamique actuelle va 3. A long terme, une seule autorité couvrant à la fois la davantage dans le sens d’une fragmentation de protection de l'environnement et du patrimoine soit mise en la politique patrimoniale, comme nous le place. verrons plus en détail par la suite. 4. Certains ont suggéré que l'on institue une Heritage Impact Assessment Bill, l'actuelle Environmental Impact Mis en place : depuis le 1er janvier 2008, les Assessment Ordinance étant insuffisante, notamment pour projets immobiliers susceptibles protéger le patrimoine des défis auxquels les projets d’endommager des bâtiments patrimoniaux immobiliers confrontent le patrimoine. doivent satisfaire aux critères d’un Heritage Impact Assessment dans lequel ils expliquent
347

Hung Denise et Lai Chloé, « Advisory body to meet in public », South China Morning Post, 21 avril 2007. 348 Hung Denise et Lai Chloé, “Collective memory to play conservation role”, South China Morning Post, 9 janvier 2007.

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de quelle manière ils entendent préserver les structures en question349. Aucun de ces règlements n’a à ce jour été réformé et aucun effort en ce sens n’a même 5. La Town Planning Ordinance, l'URA Ordinance et été entrepris. Certains experts, comme Patrick l'Environmental Impact Assessment Ordinance devrait être Lau, continuent néanmoins de penser que la modifiées par le législateur afin de créer un cadre légal plus préservation des bâtiments doit être pensée de protecteur du patrimoine. manière holiste, et que l’effort doit être fourni dès le zoning réalisé à l’échelle du district (ce qui nécessite jusqu'à la révision des Hong Kong Planning Standards and Guidelines350). E. Participation publique 1. Une majorité était en faveur de l'idée de renforcer le consensus en impliquant davantage la communauté aux problématiques de conservation du patrimoine. Beaucoup Des efforts en ce sens ont été entrepris. La ont critiqué le manque de communication entre le mise en œuvre du Revitalising Historic gouvernement et le public. Il est également considéré Building Through Partnership Scheme a été comme important que des informations critiques comme les accompagnée d’un vrai effort de publicité différentes options possibles pour la préservation d'un objet alors que des sondages auprès de jeunes patrimonial soient accessibles au public dès la première étudiants ont été réalisés afin de mieux phase de n'importe quel projet public afin de faciliter la connaître leurs aspirations en ce qui concerne le patrimoine351. discussion. 2. Les conseils de district doivent être activement mêlés à Non mis en place. L’AAB (et ses concurrents, l'évaluation et à la sélection des bâtiments/sites historiques, comme l’URA) seul(s) en a toujours la tache. de même que les corps professionnels. 3. Les projets de préservation devraient être formulés au niveau du district afin de mettre en lumière les Bien qu’en 2008, 300 millions HK$ aient été caractéristiques de chacun d'entre eux. Le gouvernement affectes aux conseils de districts pour mener devrait essayer d'engager un dialogue avec les résidents au des « travaux de réparations mineurs », les lieu de se reposer sur les Conseils de districts uniquement. conseils de districts ne sont pas impliqués dans la formulation de projets de préservation. En outre, il a été explicitement fait état de leur inaptitude structurelle à mener de tels projets352 et les projets de rénovation d’envergure demeurent confiés à l’URA353.
349

www.lcsd/CE/Museum/Monument/en/built-hia.php (dernier accès le 26 mai 2009). L’introduction d’un tel « Heritage Impact Assessment » avait été réclamée par la Conservancy depuis plusieurs années déjà. Voir : Hung Denise et Lai Chloé, “Collective memory to play conservation role”, South China Morning Post, 9 janvier 2007. 350 Lau Patrick, Trace, Touch, Thoughts, Office of the Hon. Patrick Lau, juillet 2008, p. 169. C’est avec la même volonté « de ne pas répéter les erreurs des villes nouvelles dont la stérilité (sic) saute aux yeux » que le même Patrick Lau réclame un accroissement des pouvoirs accordés aux conseils de district en matière de planification urbaine. Ibid, p. 151. 351 Memorandum for Members of the Antiquities Advisory Board, “Public Engagement and Publicity Programmes on Heritage Preservation”, Board Paper AAB/5/2009-10, 25 février 2009, p. 1-2. 352 Legislative Council Panel on Development, “Background brief on heritage conservation”, LC Paper No. CB(1)1347/08-09(09), Ref: CB1/PL/DEV, 28 avril 2009, p. 7. 353 Pour être tout-à-fait exact, le conseil de district de Wan Chai a désormais la possibilité de surveiller le travail de l’URA (mais il ne participe toujours pas activement à la formulation des projets mis en place

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Néanmoins, il semblerait que les projets de préservation soient davantage formulés au niveau du district à l’avenir, comme cela est déjà le cas à Wan Chai354. 4. Certains considèrent que l'incident du Star Ferry Non mis en place pour les travaux de démontre que les mécanismes de consultation échouent à l'AMO/AAB (notons toutefois qu’il est capter les voix de certains groupes ne faisant pas partie des désormais possible de participer à la réforme canaux de consultations établis. Le gouvernement devrait de l'URA -également dépendante du DB - via être plus sensible à ces voix alternatives et mettre en place internet). d'autres canaux de communication (internet, notamment). 5. Certains pensent qu'il devrait être possible pour des volontaires d'organiser des activités éducatives et qu'une Mis en place : des visites guidées et des formation particulière devrait être donnée aux guides des concours de dessin, notamment, ont été organisés sous l’impulsion du Commissaire au parcours du patrimoine. Patrimoine (Commissioner for Heritage)355. Si l’on laisse de côté le nouveau site internet consacré au patrimoine (sur lequel l’on peut 6. Beaucoup pensaient que le gouvernement devrait être lire que le patrimoine est important car il est plus audacieux dans la promotion du patrimoine (publicité, « le témoin de la transformation de Hong la programmes d'études, expositions, site web interactif) afin Kong « d’un petit village de pêcheurs en356 ville mondiale d’Asie - Asia’s World City » ) de promouvoir l'identité culturelle des citoyens et le jeu pour enfants lancé sur l'ancien (notons hongkongais. d'ailleurs que les sites du patrimoine sont aujourd'hui dupliqués, ce qui ne facilite pas l'information du citoyen), rien de tout cela n'a été mis en place. 7. Beaucoup s'accordaient sur le fait que les membres du public devraient être davantage impliqués dans la préservation du patrimoine du territoire. Un programme du type « Adopt-a-monument » permettrait par exemple de Non mis en place. mêler certains citoyens à la promotion et à la présentation des bâtiments en question, ou à des travaux de recherche les concernant. 8. Beaucoup ont suggéré que davantage de ressources soient allouées aux universités et aux organisations Non mis en place. professionnelles afin de conduire des recherches sur la préservation du patrimoine.

Ainsi, hormis les mesures relatives au transfert de l’AA vers le DB (B.2, B.3, D.1) les
dans le district). Legislative Council Panel on Home Affairs, Heritage-related activities in Old Wanchai Area, LC Paper No. CB(2)700/07-08(01), Development Bureau, décembre 2007, p. 2. 354 Kowloon City et plusieurs quartiers des Nouveaux territoires pourraient ainsi être revitalisés selon cette approche. Legislative Council Panel on Development, “Background brief on heritage conservation”, LC Paper No. CB(1)1347/08-09(09), Ref: CB1/PL/DEV, 28 avril 2009, p. 7-8. 355 Antiquities and Monument Office, Memorandum for Members of the Antiquities Advisory Board, “Public Engagement and Publicity Programmes on Heritage Preservation”, Board Paper AAB/5/2009-10, 25 février 2009. 356 http://www.heritage.gov.hk/en/rhbtp/about.htm (dernier accès le 13 février 2009).

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seules suggestions émises lors des janvier-février 2007 à avoir été suivies d’effet sont celles relatives à la publicité des débats de l’ABB (C.2 – une mesure importante mais non coûteuse et peu difficile à mettre en œuvre) et à l’introduction d’un Heritage Impact Assessment (D.4). Il semblerait donc que la véritable origine des mesures prises par le gouvernement remonte à 2004 357: le mouvement n’a servi qu’à débloquer un processus déjà en cours ; les forums de janvier 2007, mis en place alors que le MSQ battait son plein, semblent avoir avant tout servi à établir un canal entre le gouvernement et les manifestants et, par ce procédé, à désamorcer les tensions alors existantes. A cet égard, elles auront aussi permis au gouvernement d’identifier les sites historiques auxquels les Hongkongais étaient particulièrement attachés (Police Married Quarters, complexe du commissariat de Central, le marché de Wan Chai, la maison bleue de Wan Chai, Lee Tung Street, Tai Yuen Street et Cross Street sont mentionnés dans un compte-rendu des consultations358), afin de redoubler d’attention dans la gestion de ces sites et de les empêcher de devenir les causes de nouveaux mouvements. Depuis le MSQ, plusieurs de ces bâtiments (la maison bleue, le complexe du commissariat de Central et les Police Married Quarters) ont ainsi fait l’objet d’un traitement particulier. Pour les Police Married Quarters par exemple, le projet Former Central School Envisioning Days organisé par le Central and Western District Council, le DB et plusieurs groupes de la société civile, a été lancé afin d’étudier comment mettre à profit le site359. L’on ne peut bien sûr pas reprocher au gouvernement hongkongais d’impliquer ces bâtiments patrimoniaux dans des projets innovateurs auxquels il mêle au surplus étroitement la société civile. Mais le fait que ces projets soient le résultat de mesures ad hoc et ne répondent à aucune de long terme nous empêche d’y voir autre chose qu’une opération de relations publiques.
357

Notons d’ailleurs que le document du panel des affaires intérieures du Conseil législatif discuté le 20 avril 2007 ne fait aucune distinction formelle entre les vues exprimées en 2004 et celles exprimées en 2007. Voir : Legislative Council Panel on Home Affairs, “Views and Suggestions Received from the Public on the Review of Built Heritage Conservation Policy”, LC Paper No. CB(2)1599/06-07(01), 20 avril 2007. 358 Antiquities and Monument Office, Memorandum for members of the Antiquities Advisory Board, Built Heritage Conservation Policy Review – Recent Public Engagement Exercise, Board Paper AAB/6/2007-08, 6 mars 2007, p. 2-3, point (d). 359 Voir: www.heritage.gov.hk/en/whatsnew/events_08.htm (dernier accès le 19 mai 2009). Le projet concerne en fait les ruines de l’ancienne école de Central, qui a notamment accueilli Sun Yat-sen de 1884 à 1886, à l’époque où elle était établie sur Gough Street (c’est-à-dire de 1862 à 1899, date à laquelle l’école a déménagé à Hollywood Road). Sa reconstruction a été commencée le 15 février 2009. Man Joyce, « Schools ruins brought back to life », South China Morning Post, 16 février 2009.

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Quoiqu’il en soit, il est surtout regrettable qu’une consultation jugée inapte à « accomplir aucun objectif important dans la mesure où le public n’a été invité à s’exprimer que sur des questions générales » et en l’absence « d’informations concrètes concernant des sujets tels que les coûts et les compensation ou les transferts de droit de développement »360 - selon les membres du sous-comité pour la préservation du patrimoine du Conseil législatif -, ait été présentée comme ayant servi de base aux réformes inaugurées à sa suite. Car, en réalité, le degré de généralité des opinions récoltées par deux fois par un gouvernement empêtré dans son propre galimatias a donné à celui-ci les mains libres pour mettre en place les mesures qu’il souhaitait, des mesures pour la plupart envisagées dès 2004361.

2. Une politique inchangée Bureaucratisation C’est aussi pour cette raison que le MSQ n’a pas débouché sur une politique patrimoniale véritable (qui aurait notamment eu la vertu d’offrir une discussion des revendications exprimées alors), mais sur une succession de mesures administratives. Comme nous venons de le voir, la majorité des réformes institutionnelles qui ont été menées sont liées au transfert de l’AA au DB, intervenu le 1er juillet 2007. Depuis sa création en 1971, l’organe chargé de l’application de l’Ordonnance, a été balloté entre des départements et des bureaux tous également dépourvus d’autorité hiérarchique : initialement intégrée à l’Urban Services Department, l’AA a été transférée au Broadcasting, Sport and Culture Department avant de migrer vers le Leisure and Cultural Services Department du HAB en 2000. Et depuis le 1 er juillet 2007, l’AA est le secrétaire au développement (Carrie Lam actuellement). Depuis longtemps déjà, des architectes comme Patrick Lau ou le Hong Kong Institute of Architects avaient émis leur souhait de
360

Legislative Council Subcommitte on Heritage Conservation, “Review of Built Heritage Conservation Policy”, background brief prepared by Legislative Council Secretariat, LC Paper No. CB(2)2178/0607(02), Ref: CB2/PL/HA, 15 juin 2007, p. 2. 361 Cela, le gouvernement ne le cache pas totalement : les consultations de janvier/février 2007 ne devaient servir qu’à « finaliser » la review, comme il l’est dit dans le document suivant : Legislative Council Panel on Home Affairs, “Views and Suggestions Received from the Public on the Review of Built Heritage Conservation Policy”, LC Paper No. CB(2)1599/06-07(01), 20 avril 2007, p. 3.

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voir l’AA recentrée au sein de l’organigramme gouvernemental, arguant qu’une politique de préservation du patrimoine ne peut être efficace que si elle est soutenue par des politiques foncière et de planification urbaine complémentaires362. Ils suggéraient ainsi de lui subordonner les autres politiques de gestion de l’espace, y compris les plus juteuses financièrement ; une petite révolution, qui n’entre d’ailleurs pas en conflit avec les opinions collectées lors de la consultation publique de février 2004 : alors, « de nombreuses opinions soutenaient (en effet) l’idée d’une autorité patrimoniale disposant du pouvoir de contrôler la planification urbaine et le développement » - on l’a vu363. Beaucoup, notamment au sein de l’AMO, se réjouissent donc du transfert récent de l’AA au DB364. Il faut d’ailleurs noter que, depuis ce repositionnement, tous les départements du DB possèdent un agenda relatif au patrimoine, qu’ils sont tenus de respecter365. Et, en outre, c’est le DB qui a mis en place les mesures en faveur du patrimoine énoncées par Donald Tsang dans son discours de politique générale d’octobre 2007, et qui sont les suivantes366 : « (b) Au niveau du gouvernement : (i) un mécanisme interne va être créé qui, lorsque nécessaire, rendra obligatoire pour les projets capitaux367 de satisfaire aux exigences d’un Heritage Impact Assessment ; (ii) un programme doit être mis en place, qui permettra un réemploi adéquat des bâtiments gradés dont le gouvernement est propriétaire. Des organisations à but non lucratif seront impliquées dans la mise à profit de ces bâtiments par des projets à vocation sociale (social enterprise). (c) En ce qui concerne le secteur privé, l’administration :
362

Une telle proposition a été émise par le Hong Kong Institute of Architects. Voir: Lau Patrick, op. cit., septembre 2007, p. 41. 363 Legislative Council Panel on Home Affairs, Review of Built Heritage Conservation Policy, LC Paper No. CB(2)155/04-05(02), 9 novembre 2004, p. 4. 364 Entretien avec Lo Fione, conservateur (patrimoine bâti) pour l’Antiquities and Monument Office, 24 février 2009, bureau de l’AMO, 15h-15h45. 365 Entretien avec Lee Ho-yin, 20 avril 2009. 366 Legislative Council Panel on Development, “Background brief on heritage conservation”, LC Paper No. CB(1)1347/08-09(09), Ref: CB1/PL/DEV, 28 avril 2009, p. 3. 367 Italiques ajoutées par l’auteur.

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(i) reconnaît le besoin d’incitations appropriées dans le but de faciliter la conservation des bâtiments historiques appartenant à des propriétaires privés. Cela inclus l’échange de terres et le transfert des droits d’exploitation. (ii) va étendre l’assistance financière (Financial Assistance for Maintenance Scheme) consacrée à l’entretien des bâtiments historiques privés afin que, sous certaines conditions, les bâtiments gradés et non les seuls monuments puissent en bénéficier (le montant de l’allocation étant fonction du grade du bâtiment en question)368. (d) La mise en place d’un Bureau du Commissaire du Patrimoine (Commissioner of Heritage’s Office) au sein du Development Bureau crée un point focal utile pour le travail de conservation et la mise en réseau avec les parties tierces locales et étrangères. (e) A plus long terme, l’administration va examiner l’opportunité d’établir une société pour la préservation des sites et des monuments (Heritage Trust) chapeautant l’ensemble des problématiques liées à la préservation du patrimoine, et capable de mobiliser le soutien du public. (f) L’administration va travailler avec le public de manière active afin de s’assurer que les opinions des parties prenantes et des groupes impliqués soient prises en compte dans la finalisation des initiatives mentionnées ci-dessus avant leur mise en place ». Ajoutons que, le 28 août 2008, en complément de l’élargissement du Financial Assistance for Maintenance Scheme a également été lancé un Heritage Grant Scheme destiné à plus de 200 bâtiments historiques. Les propriétaires affrontant des difficultés financières pour mener l’entretien de leurs bâtiments ou les travaux que ces derniers requièrent peuvent recevoir jusqu'à 600 000 HK$ pour chaque projet (et il est possible de soumettre plusieurs projets pour un même bâtiment). Et, parce que le budget annuel de deux millions a été jugé trop restrictif par certains experts du patrimoine et

368

Notons que cette initiative (qui vise à ce que l’obtention d’un grade par un édifice ne soit pas un fardeau pour le propriétaire du bâtiment en question) est dans une large mesure une réponse à un autre “désastre”, celui de la villa de King Yin Lei. En septembre 2007, les propriétaires de cette dernière avaient entrepris de défigurer en partie leur villa afin que l’AAB lui retire son grade et qu’elle puisse être démolie légalement.

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praticiens de la planification urbaine, il a été augmenté à partir du 1er avril 2009369. Toutefois, les contreparties du programme peuvent être lourdes à assumer pour des propriétaires privés : interdiction de vendre ou de détruire le bâtiment dans les dix années qui suivent sa rénovation et obligation d’en permettre l’accès au public, alors que l’aspect technique du projet à soumettre est lui-aussi problématique. Les propriétaires, qui sont souvent des personnes âgées, doivent en effet contacter des contractants pour le travail de maintenance, soumettre régulièrement des rapports concernant la progression des travaux en cours, expliquer en quoi le maintien en bon état de leur bâtiment est profitable à la communauté etc. Cela explique sans doute qu’une semaine après le lancement du programme, seule la Diocesan Boy’s School de Mong Kok (un bâtiment de grade III, construit dans les années 1920) avait exprimé son intérêt pour le programme. Afin de remédier à ces diverses lacunes, il a été suggéré que l’AMO ne se contente pas de superviser le processus mais viennent prêter main forte aux propriétaires370. La coordination et la mise en œuvre de l’ensemble de ces mesures a nécessité l’établissement du poste de Commissaire du patrimoine (Commissioner for Heritage ; c’est Jack Chan Jick-chi qui a inauguré la fonction) par le comité des finances en avril 2008 (point d). Le secrétariat de ce Commissaire est composé de personnes de tous champs (histoire, management, comptabilité…), et il est assisté par un comité composé de fonctionnaires des départements gouvernementaux impliqués dans la préservation du patrimoine ainsi que de membres de l’AAB. Au niveau financier, cela a occasionné un accroissement de 138,3 % du budget dédié au patrimoine pour le terme 2008/2009, par rapport au terme précédent. Mais, comme en témoigne le détail des dépenses, ce n’est pas le patrimoine lui-même qui a été le principal bénéficiaire de cette augmentation budgétaire. Sur les 33,6 millions de dollars hongkongais (à titre de comparaison, l’URA suggérait de débourser 1.5 milliard HK$ pour la rénovation de trente tong lau avec vérandas à Wan Chai en 2008371) alloués à la préservation du patrimoine :

369

Un projet peut désormais bénéficier d’une aide allant jusqu’à 1 million HK$. Voir : www.heritage.gov.hk/en/maintenance/about.htm (dernier accès le 1er juin 2009). 370 Ng Joyce, “Heritage grant scheme called too restrictive”, South China Morning Post, 4 septembre 2008. 371 Wong Olga, « New era for urban renewal beckons », South China Morning Post, 18 juillet 2008.

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- 13,3 millions HK$ étaient versés au personnel impliqué dans la conservation du patrimoine. - 17, 3 millions HK$ étaient consacrés au paiement des salaires du personnel employé hors service public (NCSC – « non civil service contract », le personnel recruté par cette voie change tous les six mois - et consultants), à la création d’un nouveau site internet, à l’achat d’ordinateurs etc. - seuls 3 millions HK$ étaient dédiés à la mise en œuvre du Revitalisation Scheme
372

!

Même s’il faut désormais y ajouter les 2 millions du Heritage Grant Scheme, le déséquilibre demeure éloquent. Et, bien que l’on ne puisse dénier l’utilité du Revitalisation Scheme et du Heritage Grant Scheme, on ne peut s’empêcher de conclure des chiffres qui précèdent que le transfert de l’AA au DB a, pour le moment du moins, généré une inflation bureaucratique davantage qu’elle n’a permis une meilleure gestion du patrimoine. A ce propos, les plus cyniques n’oublieront pas de relever que l’objectif principal du DB demeure la consolidation de la position de Hong Kong comme « ville globale »373 ; lors de la controverse soulevée par la manière dont la villa Jessville du 128 Pokfulam Road a été jugée indigne du statut de monument374, le Civic Party a d'ailleurs évoqué le conflit d’intérêt attenant au rôle dual joué par l’AA depuis le 1er juillet 2007375. Les mêmes feront aussi remarquer qu’il a résulté de ce transfert une fragmentation de la politique du patrimoine, puisque la gestion du patrimoine dit « intangible » est restée entre les mains du Bureau aux affaires intérieures. En outre, plusieurs indices nous font douter du surplus d’autorité que l’AA est censée avoir retiré de son transfert vers le DB. Ainsi, l’AAB ne détient toujours aucun monopole en ce qui concerne la conservation des édifices du territoire. En plusieurs occasions, la responsabilité d’évaluer la nécessité de préserver (ou
372 373

Voir: Lau Patrick, Construct #4, Office of the Hon. Patrick Lau, 2008, p. 34-37. Yiu Michael, Built heritage conservation policy in selected places, Research and Library Services Division, Legislative Council Secretariat, RP10/07-08, 18 juillet 2008, p. 40. 374 Suite à l’avis d’experts commissionnés par le gouvernement, la villa a soudainement été jugée indigne d’obtenir le statut de monument ; malgré le conflit flagrant entre le second rapport qui jugeait la bâtisse « peu extraordinaire », et le premier, selon lequel elle constituait l’ « incarnation même » (« epitome ») du style renaissance italienne, les membres de l’AAB ont ratifié le nouvel avis. 375 Submission by the Civic Party to the Legco Subcommittee on Antiquities and Monuments (Withdrawal of Proposed Monument, No. 128 Pokfulam Road), LC Paper No. CB(201409/07-08(01), 12 mars 2008.

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de ne pas préserver) certains d’entre eux a été confiée à l’Architectural Services Department (Queen Mary Hospital376), au Jockey Club (complexe du commissariat de police de Central), et même à l’URA. Alors que jusqu'à récemment, l’URA s’appuyait exclusivement sur les grades accordés par l’AAB pour mener ses projets de préservation, en mars 2008, la conservation par l’organe public de 48 tong lau (sur un total de 73 bâtiments identifiés) datant de l’avant guerre s’est faite en dehors de tout contrôle de l’AAB377. En l’espèce, il nous faut constater que le patrimoine a probablement été le principal bénéficiaire de l’opération puisque seuls deux tiers environ des bâtiments répertoriés figuraient dans les différentes listes de travail de l’AAB. Cela signifie qu’un tiers d’entre eux n’aurait pu prétendre à un statut protecteur sans l’initiative de l’URA. En outre, le classement de l’AMO n’était pas totalement ignoré. Le classement de l’URA, établi selon le « three-tier grading system » par une équipe d’experts dont le comité exécutif était dirigé par David Lung, fondateur de l’ACP et ancien président de l’AAB, selon les critères de l’UNESCO, de l’ICOMOS, de la Charte de Venise, et d’autres conventions internationales. Il calque ainsi celui de l’AAB, même si l’accent est placé sur l’intérêt architectural et historique des bâtiments exclusivement378. De plus, le classement de l’AAB semble avoir été utilisé comme référence complémentaire par l’URA, comme le laissent suggérer les résultats de l’enquête : alors qu’il a résulté de l’évaluation parallèle menée par l’URA que dix magasins étaient détenteurs d’une valeur patrimonial très élevée (outstanding), seize d’une valeur patrimoniale élevée, douze d’une valeur patrimoniale moyenne et dix-huit d’une faible valeur patrimoniale, aux dix premiers, l’URA a ajouté dix tong lau classés comme bâtiments de grade I par l’AMO379. Il est cependant singulier qu’une telle initiative se soit faite sans que l’AAB n'en soit tenue informée380 et certains n’hésitent pas à affirmer que des tensions existent entre les
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Lee Ella, « Nurses’ quarters saved from the wrecking ball », South China Morning Post, 16 février 2009. Entretien avec Au Chi-wai David, 29 avril 2009. 378 Ibid. 379 « URA Expands Conservation Strategy for Cantonese Verandah-type Shophouses », 31 mars 2008, sur le site de l’URA : http://www.ura.org.hk/html/c1002081e268e.html (dernier accès le 16 février 2009). 380 Lorsque nous lui avons demandé de quelle légitimité l’URA disposait pour mener de telles études et pourquoi les membres de l’AAB n’avaient pas été impliqués à l’initiative, Lee Ho-yin a répondu succinctement : « je ne sais pas, et j’aimerais bien le savoir également ». Entretien avec Lee Ho-yin, 20 avril 2009.

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bureaucraties de l’URA et du DB381. Les plus critiques feront également remarquer que l’établissement d’un classement concurrent aussi similaire peut participer à délégitimer celui de l’AAB : le fait que plusieurs bâtiments de grade II aient en effet figuré dans la première liste de l’URA peut en effet laisser entendre que les critères de l’AAB ne sont pas assez protecteurs, et sont donc contestables, alors même qu’aucun effort pour remédier au déficit d’expertise de l’AAB n’a été entrepris382. Malgré le lancement des nouvelles mesures dont nous avons fait mention, les méthodes et les personnes en charge du patrimoine sont en effet demeurées largement les mêmes, et la politique patrimoniale est restée substantiellement inchangée. Des méthodes demeurées les mêmes S’il en est ainsi, c’est en partie parce que le patrimoine n’a fait l’objet que de peu de débats au Conseil législatif. En mai 2007, un sous-comité a été créé au sein du comité dédié aux affaires intérieures, avec pour mission, entre autres, de contrôler les projets de construction publique risquant d’affecter les sites classés comme appartenant au patrimoine, et de proposer et de discuter des solutions alternatives le cas échéant383. Confier une telle responsabilité à des députés qui ne siègent que durant une partie de l’année n’était pas la manière la plus judicieuse de répondre aux voix réclamant l’établissement d’une vigie du patrimoine ; le destin funeste du village Nga Tsin Wai, le dernier village fortifié de Kowloon et l’un des 25 projets que la LDC a légués à l’URA (qui l’a réinvesti le 2 octobre 2007), qui comptait parmi les premiers dossiers du souscomité, témoigne de son bilan384. Et la disparition du sous-comité à la fin du terme 2007/2008 s’est ainsi produite dans l’indifférence générale : lors de l’entretien que nous avons eu avec chacun d’entre eux, ni Emily Lau ni Patrick Lau, qui y ont pourtant tous deux siégé, n’ont su répondre avec exactitude quand on leur a demandé s’il existait toujours. Les deux députés se sont même contredits, Patrick Lau optant pour un oui,
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Echange d’emails avec Lam Oi-wan, 3 avril 2009 - 18 avril 2009. Sur le problème du manque d’experts, on peut se référer à Meacham William, « Submission to the Legco Committee on Antiquities and Monument Notice », LC Paper No. CB(2)1311/07-08(03), 12 mars 2008. William Meacham y fait notamment référence au cas “Jessville” que nous avons déjà évoqué. 383 Chiang Scarlett, « Dedicated Legco panel set on heritage », The Standard, 12 mai 2007 384 En dépit de ses 600 années d’existence, le village (ou ses bâtiments individuels) a été jugé indigne de recevoir un grade par l'AAB, lors d'une session tenue en 1994. En 1999, en le jugeant impossible à restaurer, l'AAB ouvre la voie aux promoteurs immobiliers. Cody, Jeffrey W., art. cit., p. 203.

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Emily Lau pour une réponse négative…385 Mais, si les députés n’ont su s’emparer de ce débat sur l’histoire et le patrimoine hongkongais, c’est aussi parce qu’il leur a été retiré. Alors qu’il a été reconnu au cours des consultations de 2004 que les « inadéquations du cadre administratif et législatif » rendent ardue la préservation du patrimoine386 et que les professionnels du patrimoine sont en faveur d’une extension de la préservation patrimoniale aux lignes et aux surfaces, ce qui argue en faveur d’une révision de l’Ordonnance387, il a été décidé de ne pas modifier cette dernière ni d’en établir une nouvelle, au motif que cela réclamerait trop de temps388. « L’une des principales qualités de l’administration hongkongaise (étant) sa capacité à prendre des décisions rapides et à les mettre en œuvre avec autant de promptitude, et non de formuler la politique la plus appropriée pour le long terme », l’on peut comprendre que le gouvernement ait voulu poursuivre ce qu’il sait faire de mieux389. En admettant que légiférer sur une nouvelle Ordonnance accapare un délai important, l’on peut aussi admettre l’idée que toute procrastination porte avec elle le risque de voir disparaître l’élan patrimonial jailli du MSQ et se refermer la fenêtre d’opportunité entre-ouverte par celui-ci. Mais légiférer sur une nouvelle Ordonnance n’empêche pourtant en rien de mettre simultanément en place les mesures administratives que nous avons évoquées plus haut. Ainsi, il nous semble que contourner le Conseil législatif possède surtout la grande vertu d’éviter les partis, et donc la politisation plus en avant encore de la question patrimoniale390. Cette hypothèse semble être confirmée par le fait que la décision de ne pas légiférer sur une nouvelle Ordonnance ait été prise par le Conseil exécutif qui, lors de la même session, affirmait vouloir privilégier des réformes « action-oriented », qui sont

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En outre, quand on lui a demandé de dresser un bilan du sous-comité, Emily Lau a eu pour toute réponse « On y a beaucoup discuté de vieux bâtiments ». Entretien avec Emily Lau Wai-hing Emily, 24 avril 2009. 386 Legislative Council Panel on Home Affairs, Review of Built Heritage Conservation Policy, LC Paper No. CB(2)155/04-05(02), 9 novembre 2004, p. 1. 387 Lors de l’entretien que nous avons eu avec elle, Fione Lo nous a assuré de l’existence d’un consensus des fonctionnaires de l’AAB et de l’AMO à cet endroit. Entretien avec Fione Lo, 24 février 2009. 388 Development Bureau, Legislative Council Brief, « Heritage Conservation Policy », Ref : DEVB(CR)(W) 1-55/68/01, octobre 2007. En France, par exemple, les différents sites d’intérêt patrimonial (“points”, “lignes”, “surfaces”, pour reprendre la terminologie hongkongaise) sont régis par des textes de loi différents. Entretien avec Fione Lo, 24 février 2009. 389 Tsang Steve, op. cit., 2007, p. 185. 390 Entretien avec Emily Lau Wai-hing, 24 avril 2009.

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autant de preuves tangibles (et immédiatement discernables par le public) de son action391. Que cette décision ait été prise en dépit du consensus existant entre les personnes consultées et les experts du patrimoine confirme que la position de l’AAB et de l’AMO demeure fragile, en dépit de la nouvelle place qu’elle occupe au sein de l’organigramme gouvernemental. Et que l’idée d’une réforme de l’ordonnance soit enterrée de la sorte renseigne surtout sur le manque de volonté politique dont a fait preuve le gouvernement pour mener de véritables réformes de fond susceptibles d’accorder la politique patrimoniale aux revendications de la société civile. Un bilan objectif des réformes menées ne saurait toutefois ignorer la décision de l’AAB annoncée en janvier 2009 de considérer de manière systématique les bâtiments de grade I comme de potentiels monuments392 - une conséquence directe du MSQ et notamment de la plainte déposée par deux membres de Local Action devant la Haute Cour, à laquelle l’AAB a d’ailleurs fait explicitement référence lors des débats menés sur le sujet393. Il faut aussi mettre au crédit de celui-ci d’avoir accepté l’idée d’un bilan régulier des grades décernés aux bâtiments du territoire (a priori sur la base de la décennie). Par ailleurs, son refus de déclarer monuments tous les bâtiments de Grade I dont le gouvernement est propriétaire est compréhensible (en quoi la valeur patrimoniale d’un bâtiment est-elle liée à la qualité de son propriétaire ?). Quant à celui de remettre aux propriétaires de bâtiments gradés des informations précises quant aux travaux qu’il leur est possible de mener (au motif que cela réclamerait « trop de temps »…), il n’aura pas d’implications majeurs sur la politique patrimoniale394. Remarquons néanmoins que les débats sont toujours restés cantonnés à de tels problèmes techniques, malgré les problématiques soulevées lors du MSQ. A ce niveau, les choses semblent n’avoir guère changé depuis l’époque où Trevor Clarke disait de l’administration coloniale britannique à Hong Kong
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Antiquities and Monument Office, Memorandum for members of the Antiquities Advisory Board, Review of the Relationship Between the Monument Declaration System Under the Antiquities and Monuments Ordinance (Cap. 53) and the Grading System of the Antiquities Advisory Board, Board Paper AAB/78/2007-08, 26 novembre 2008, annexe E, p. 1. 392 Chan Bernard, « Modern methods for the antiquities board », South China Morning Post, 2 janvier 2002. 393 Voir: Antiquities and Monument Office, Memorandum for members of the Antiquities Advisory Board, Review of the Relationship Between the Monument Declaration System Under the Antiquities and Monuments Ordinance (Cap. 53) and the Grading System of the Antiquities Advisory Board, Board Paper AAB/78/2007-08, 26 novembre 2008, p. 4. 394 Ibid., annexe E.

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qu’elle était « le gouvernement apolitique et paternaliste le plus proche de la perfection »395. En se concentrant sur des problèmes techniques, elle est en effet parvenue à dépolitiser comme il se le devait la question patrimoniale, alors même que les structures susceptibles d’assurer une meilleure prise en compte du patrimoine vernaculaire n’ont pas été mises en place.

Un vernaculaire demeuré exclu Bien que Patrick Lau, notamment, ait exprimé le souhait de voir les professionnels de l’architecture et du patrimoine et ceux de la culture coopérer en vue de l’établissement de standards de gradation davantage en harmonie avec les « valeurs sociales actuelles », rien de tel ne s’est produit396. La section 17 de l'Ordonnance stipule que c’est à titre individuel (et donc sans le soutien de groupes particuliers, comme le regrette W. K. Chan, ancien membre de l’AAB397) que les membres de l’AAB sont nommés par le chef de l’exécutif. Il a souvent été reproché à ce dernier de nommer les mêmes 150 personnalités aux différents organes consultatifs existants398. L’annonce de la nomination de quinze nouvelles têtes début janvier 2007 (c’est-à-dire au moment ou le MSQ est à son apogée et pousse le HAB à relancer les consultations) porte avec elle l’espoir d’un changement à ce niveau. Cet espoir est vite déçu : les quinze nouveaux membres de l’AAB n’ont rien de professionnels de la culture, la plupart étant même spécialisés dans des domaines plutôt éloignés des problématiques du patrimoine399. Sept d’entre eux sont ainsi issus du secteur
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Clark Trevor, cité dans Tsang Steve, op. cit., 2007, p. 137. Voir: Lau Patrick, op. cit., septembre 2007, p. 41. 397 Chan W. K., art. cit., p. 9. 398 Voir par exemple: Batten John, “Submission regarding the Star Ferry building and Queen’s Pier”, 17 décembre 2008, Legislative Council Paper No. CB(1)554/06-07(05) et Carine Lai, “Who Is On The Antiquities Advisory Board”, 17 décembre 2006, à l’adresse suivante: www.civic-express.com/carine/? p=118 (dernier accès le 30 mai 2009). 399 A la décharge du gouvernement hongkongais, signalons que, jusqu'à 2000 (année où a été ouvert l’Architectural Preservation Programme, à l’Université de Hong Kong), il n’avait à sa disposition que très peu d’experts du patrimoine. Les membres nommés à l’AAB pouvaient, s’ils le souhaitaient, recevoir une formation. Mais il leur fallait pour cela aller jusqu'à l’Université de Yorke, en Grande-Bretagne. Entretien avec Lee Ho-yin, 20 avril 2009.

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des services (du monde des affaires, comme Philip Kan ou Bernard Chan, le nouveau président de l’AAB ; de la finance comme David Cheung ; de la comptabilité comme Susanna Chiu etc.), deux sont professeurs, et le CV des six restants n’en font pas forcément des candidats idoines, comme en témoigne par exemple la nomination de Vivian Yu Yuk-ying, arbitre au tribunal de l’immigration. En fait, il n’y a guère que celle de Ng Cho-nam, professeur de géographie et membre de la Conservancy Association, qui paraisse véritablement logique. Une conséquence directe de ce manque d’experts du patrimoine au sein de l’AAB est de voir ce dernier se reposer sur les devis réalisés par des experts commandités par le gouvernement, une pratique susceptible de donner lieu à des conflits d’intérêts comme l'a illustré le cas de la villa Jessville déjà évoqué plus haut. Durant l’entretien que nous avons eu avec lui, Lee Ho-yin, désormais lui-aussi membre de l’AAB, nous a d’ailleurs confié qu'il pensait sérieusement que la nomination de personnalités dépourvues de bagage en matière de patrimoine avait été une stratégie consciemment poursuivie par le gouvernement dans les années 1990, afin d’avoir les mains plus libres en matière de développement, de planification etc.400. Si une telle conclusion ne doit peut-être pas être étendue aux pratiques actuelles, force est néanmoins de constater que le MSQ n’a pas été l’occasion d’une rupture claire avec le passé401. Comme a pu le faire remarquer Carine Lai, le principal critère de sélection des personnalités nommées en janvier 2007 semble avoir été leur âge, tous les nouveaux membres ayant autour de quarante ans ; comme si d’un AAB rajeuni découlerait automatiquement une politique patrimoniale en phase avec la génération d’étudiants, d’artistes et de jeunes architectes ayant pris parole lors des mouvements dont nous avons traité dans notre première partie402. C’est d’ailleurs ce que semblait suggérer Patrick Ho, alors secrétaire aux affaires intérieures (et donc, jusqu’au premier juillet 2007, incarnation de l’AA), lorsqu’il déclarait être « certain que cette

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Ibid. L’effectif de l’AAB s’est néanmoins fait plus cohérent avec l’appointement de trois professeurs (d’architecture – Lee Ho-yin-, d’histoire et d’anthropologie) et de deux membres provenant du secteur de l’éducation, le 19 décembre 2008. 402 Carine Lai: “Part 2: Who Is On The Antiquities Advisory Board, Now?”, 28 janvier 2007, à l’adresse suivante: www.civic-express.com/carine/?p=125 (dernier accès le 30 mai 2009).

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nouvelle composition apporte des idées plus fraîches et donne un nouvel élan au travail de l’AAB »403. Le lien entre l’âge d’un individu et sa propension à l’innovation n’est pourtant pas évident, et ce nouvel AAB n’a pas été beaucoup plus fécond que son prédécesseur en matière « d’idées fraîches ». Ainsi, alors que certains membres du panel sur le développement du Conseil législatif ont suggéré la création d’un district où la préservation du patrimoine serait pensée de manière holiste au niveau du « centre historique » de Hong Kong, ni l’AAB ni le DB n’a effectué le moindre pas en ce sens. La raison invoqué est la suivante : le développement passé a rendu un tel projet techniquement infaisable ; en d’autres termes : il n’y a déjà plus rien à préserver404! En guise de substitut, un nouveau parcours du patrimoine a été ouvert dans le district de Central et Western, qui consiste en quelques panneaux placés devant des bâtiments historiques menacés ou sur les sites de bâtiments déjà disparus - un parcours d’ « histoires déconnectées » (« disconnected histories »), en somme405 –, et un autre pourrait voir le jour à Stanley406. De même, en janvier 2007, alors que des voix appelaient à une participation plus substantielle des citoyens à la politique patrimoniale, l’on parlait d’ouvrir trois sous-comités au sein de l’AAB, dont le public ferait partie 407. Cela aurait
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Home Affairs Bureau, “Appointments to Antiquities Advisory Board”, 8 janvier 2007. Il a néanmoins été laissé entendre que la mise en place du projet au niveau de la Frontier Closed Area pourrait être étudiée. Voir : Legislative Council Panel on Development, “Background brief on heritage conservation”, LC Paper No. CB(1)1347/08-09(09), Ref: CB1/PL/DEV, 28 avril 2009, p. 7. La Closed Area est une zone tampon située immédiatement en deçà de la frontière entre les Nouveaux territoires et Shenzhen. Etabli en 1951 dans l’espoir de contrer l’immigration clandestine, le no man’s land doit être à nouveau ouvert au développement urbain en 2010. S’il est certain qu’il n’a guère été affecté par une modernisation effrénée, l’on se demande ce qui dans cette Frontier Closed Area essentiellement végétale est susceptible de la faire paraître comme le centre historique de Hong Kong. 405 Lee Leo Ou-fan, op. cit., p. 21. 406 Legislative Council Panel on Development, “Background brief on heritage conservation”, LC Paper No. CB(1)1347/08-09(09), Ref: CB1/PL/DEV, 28 avril 2009, p. 7. Un « parcours du patrimoine » (heritage trail) entend mettre en valeur un réseau de bâtiments d’intérêt historique situés dans un même périmètre. Le premier parcours du patrimoine à avoir ouvert ses portes à Hong Kong est celui de Ping Shan (un des villages du clan des Tang), qui a été inauguré le 12 décembre 1993. A noter que la possible insertion d’un bâtiment dans un tel parcours peut constituer un argument pour lui accorder le grade de monument. Voir : Antiquities and Monument Office, Memorandum for members of the Antiquities Advisory Board, Review of the Relationship Between the Monument Declaration System Under the Antiquities and Monuments Ordinance (Cap. 53) and the Grading System of the Antiquities Advisory Board, Board Paper AAB/78/2007-08, 26 novembre 2008, p. 4. 407 Hung Denise et Lai Chloé, “Collective memory to play conservation role”, South China Morning Post, 9 janvier 2007. L’on peut aussi se rapporter au tableau récapitulatif des consultations de 2007 dressé dans la sous-partie précédente.

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été l’occasion pour Hong Kong de se mettre à jour avec les méthodes en vigueur en Australie (où n’importe quel citoyen peut suggérer un site susceptible d’être inclus sur la liste du patrimoine du Commonwealth ou sur celle du Patrimoine national) ou à Macao (où un nouveau règlement doit entrer en vigueur, qui devrait permettre l’introduction de mécanismes administratifs rendant possible la participation des résidents de la SAR au processus d’identification des sites de patrimoine) par exemple408. Mais le projet a, semble t-il, été enterré et la participation du public devra se limiter à la confirmation ou l’infirmation des grades octroyés à 1 444 bâtiments récemment répertoriés par l’AAB. Ceux qui le souhaitent ont jusqu'au 31 juillet 2009 pour s’exprimer sur le sujet en envoyant un email au secrétariat de l’AMO...409 Et en l’absence de canaux institutionnels établis entre l’AAB et le public, l’on se demande comment les citoyens hongkongais vont être en mesure d’honorer l’invitation que leur a faite Bernard Chan de continuer à faire connaître leur point de vue410. Chose regrettable car aucune mesure n’a été prise, qui garantit la prise en compte du vernaculaire. Aucun effort n’a en effet été entrepris pour se défaire du seuil de cinquante ans qui avait tant fait débat lors de l’agonie de l’embarcadère du Star Ferry (qui était âgé de 49 ans, fin 2006 et, par conséquent, ne figurait pas au nombre des édifices susceptibles de se voir être remis un grade). L’absence de seuil légal à atteindre par un bâtiment pour être éligible à l’obtention d’un grade ou du statut de monument a encore été réaffirmée lors de la session du Conseil législatif du 6 décembre 2006 durant laquelle Patrick Ho a répondu à une question de Choy So-yuk en confirmant que « l’âge d’un bâtiment n’est pas un critère prévu par la loi et l’Ordonnance n’évoque aucun seuil pour la déclaration d’un monument »411. Mais, dans la pratique, les bâtiments construits après la Seconde Guerre Mondiale ont rarement eu l’occasion de faire l'objet d'une évaluation en vue de
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Yiu Michael, Built heritage conservation policy in selected places, Research and Library Services Division, Legislative Council Secretariat, RP10/07-08, 18 juillet 2008, p. 61. 409 www.lcsd.gov.hk/ce/Museum/Monument/en/aab_public_view.php (dernier accès le 1er juin 2009). Etre résident de la RAS n’est pas requis pour participer à l’operation ; n’importe qui a le droit d’envoyer un email. 410 Cette invitation du président de l'AAB est toutefois nuancée par le rappel du fait que « la préservation du patrimoine est une affaire complexe dont la finalité n’est pas simplement la conservation de vieilles choses ». Autrement dit : laissons faire les experts. Voir : Chan Bernard, « Modern methods for the antiquities board », South China Morning Post, 2 janvier 2009. 411 “LCQ14: Rating of historical buildings”, à consulter à l’adresse suivante: www.info.gov.hk/gia/general/200612/06/P20061206159 (dernier accès le 5 mars 2009).

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l'obtention d’un grade et la barre des cinquante ans est aujourd’hui encore utilisée comme critère de sélection412. Ainsi, lorsqu’en mars 2005, l’AAB a entrepris de passer en revue 1 444 édifices, ceux-ci avaient été sélectionnés à partir d’un premier groupe de bâtiments (8 800 au total) ayant pour point commun d’être tous âgés de plus de cinquante ans 413. Certains membres de l’AAB regrettent l’existence d’un tel seuil ; Lee Ho-yin, par exemple, va jusqu'à déclarer qu’il n’existe aucun rapport direct entre l’âge d’un bâtiment et sa qualification comme objet de patrimoine414. Mais le sujet semble être absent des débats internes et, de facto, le seuil existe toujours, privant ces bâtiments édifiés dans les années 1950 et 1960 – dont Lee Ho-yin dit pourtant qu’ils constituent « le futur du patrimoine hongkongais » - de voir leur valeur officiellement reconnue et de bénéficier de la protection légale attachée à une telle sanction415. Autre chantier demeuré inexploré : la définition de ce qui constitue le patrimoine hongkongais, une question pourtant au cœur du MSQ. L’élargissement de ce qui est considéré comme faisant patrimoine ou la redéfinition du terme semble n’avoir jamais été envisagée et les critères utilisés pour sélectionner les bâtiments susceptibles d’être gratifiés d’un grade ou du statut de monument sont demeurés les mêmes depuis décembre 2005, alors même que le public, qui a assisté aux controverses relatives à la « mémoire collective », espérait des changements substantiels à cet endroit416. A l’époque du MSQ, notamment, il a été demandé à ce que le rapport d’un édifice à la « mémoire collective » des Hongkongais soit un des critères pris en compte par l’AAB lors de la phase d’évaluation. C'est ce qui explique qu'en janvier 2007, Patrick Ho ait déclaré qu’il laisserait au public choix de décider si le rapport d’un bâtiment à la « mémoire collective » hongkongaise doit être un critère plus déterminant que les autres au cours des consultations à venir417. Et c'est sans surprise que, durant celles-ci, « beaucoup ont estimé
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Lung David, art. cit. Antiquities and Monument Office, Memorandum for members of the Antiquities Advisory Board, Built Heritage Conservation Policy Review – Recent Public Engagement Exercise, Board Paper AAB/6/2007-08, 6 mars 2007, p. 1. 414 Entretien avec Lee Ho-yin, 20 avril 2009. 415 Toth Olivia, art. cit., p. 190. 416 Antiquities and Monument Office, Memorandum for members of the Antiquities Advisory Board, Built Heritage Conservation Policy Review – Recent Public Engagement Exercise, Board Paper AAB/6/2007-08, 6 mars 2007, p. 1. 417 Hung Denise et Lai Chloé, “Collective memory to play conservation role”, South China Morning Post, 9 janvier 2007.

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que l’on ne devait pas s’arrêter à la valeur architecturale ou à l’importance historique mais également inclure la mémoire collective associée aux structures bâties ou aux lieux, et qui reflètent des modes de vie traditionnels et les activités culturelles et sociales des gens ordinaires”418. Plus tard, les difficultés attenantes à une définition précise du terme « mémoire collective » ont toutefois fait douter certains de sa pertinence dans un formulaire aux visées techniques419. Or, selon Maurice Halbwachs, « l’on peut parler de mémoire collective quand nous évoquons un événement qui tenait place dans la vie de notre groupe et que nous avons envisagé, que nous envisageons maintenant encore ou nous le rappelons, du point de vue de ce groupe”420. Aussi permettrons-nous de faire remarquer que, si les membres de l’AAB étaient représentatifs de la société hongkongaise (du « groupe ») ou s’il était donné à cette dernière la possibilité de participer de manière substantielle à la sélection des bâtiments susceptibles de se voir remettre le grade de monument, le critère n’aurait pas de raison d’être invalidé. Il demeure bien sûr à établir que le MSQ témoigne de la volonté de préserver une « mémoire collective » : le terme, on l’a vu, a été débattu au sein même du mouvement ; et certains experts, comme Lee Ho-yin, ont vu dans ce dernier la manifestation d’un « attachement collectif » à certains lieux davantage que la défense d’une « mémoire collective » associée à un site menacé 421. Reste que l’argument avancé pour expliquer l’absence de changement des formulaires de gradation a bien été l’idée d’un terme trop abstrait pour être opératoire422. Et cela est pour le moins paradoxal, si l’on se souvient que les consultations menées en 2004 dans le cadre de la Review of Built Heritage Conservation Policy, avaient déjà conduit l’AAB à revoir le formulaire de notation par ses membres pour évaluer les bâtiments et que la version la plus récente de celui-ci (celle réalisée en décembre 2005 et encore utilisée aujourd'hui) inclus un critère

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Legislative Council Panel on Home Affairs, “Views and Suggestions Received from the Public on the Review of Built Heritage Conservation Policy”, LC Paper No. CB(2)1599/06-07(01), 20 avril 2007, p. 6. 419 Ibid. 420 Maurice Halbwachs, La mémoire collective, Albin Michel, 1997, pp. 65-66. 421 Entretien avec Lee Ho-yin, 20 avril 2009. 422 Chan Bernard, « Modern methods for the antiquities board », South China Morning Post, 2 janvier 2009.

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relatif à la « mémoire collective » !423 Cela suggère que c’est tout simplement revoir ce formulaire qui a été jugé inopportun. La décision de démolir l’embarcadère du Star Ferry et le Queen’s Pier avait démontré avec éclat le peu d’égard réservé à celles que les experts du patrimoine nomment « les valeurs contemporaines » des sites patrimoniaux (c’est-à-dire les valeurs pertinentes dans le présent et aux personnes ordinaires, par opposition aux « valeurs traditionnelles » associées aux lieux « des princes, des prêtres et des hommes politiques », et qui interpellent surtout l’érudit) mais, au lendemain du MSQ, l’on pouvait s’attendre à ce que le formulaire de gradation soit désormais observé avec une plus grande rigueur. Le sort réservé à l'ancienne demeure de Bruce Lee, que certains voulaient transformer en un musée à la gloire de l’acteur, démontre cependant que ce n’est pas le cas424 : alors que, dans un article daté du 9 juillet 2008, Olga Wong, prenait note de l’intérêt architectural et historique très relatif de la demeure du 41 Cumberland Road pour déclarer que celle-ci ne saurait être sauvée que si l’AAB reconnaissait la valeur sociale y étant associée, deux semaines plus tard, c’est bien au motif que « le bâtiment est de style ordinaire et ne possède aucun élément architectural unique » que l’AAB refuse de lui accorder un grade425. En outre, lors de la séance de l’AAB du 26 novembre 2008 au cours de laquelle il n’a été jugé justifié de conférer au critère relatif à la « mémoire collective » une place plus importante lors de l’évaluation des bâtiments, il n’a été débattu d’aucune alternative susceptible de permettre la prise en compte des « modes de vie traditionnels et (des) activités culturelles et sociales des gens ordinaires » associés à certains lieux, dont les personnes interrogées en janvier-février 2007 s’étaient pourtant dites soucieuses426. Or,
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Voir : Antiquities and Monument Office, Memorandum for members of the Antiquities Advisory Board, Grading of Queen’s Pier Central, Hong Kong, Board Paper AAB/16/2007-08, 9 mai 2007, Annexe E, “Historic Building Grading Form”. 424 C’est au moment où Yu Panglin, le propriétaire de la maison, entendait détruire cette dernière que certaines voix (notamment celle du directeur du Bruce Lee Club, Wong Yiu-keung) se sont exprimées afin que le gouvernement lui accorde un grade. 425 Ng Joyce et Chow Vivienne, « No architectural value in home of Bruce Lee, say heritage bodies », South China Morning Post, 25 juillet 2008. 426 Antiquities and Monument Office, Memorandum for members of the Antiquities Advisory Board, Review of the Relationship Between the Monument Declaration System Under the Antiquities and Monuments Ordinance (Cap. 53) and the Grading System of the Antiquities Advisory Board, Board Paper AAB/78/2007-08, 26 novembre 2008

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cette absence de débat sur ce qui constitue le patrimoine hongkongais est préjudiciable. Et nous pouvons notamment nous poser la question de savoir si « l’importance historique » d’un site est chose plus aisée à objectiver que la mémoire collective lui étant associée, l’histoire, on l’a vu, étant au centre des débats lors du MSQ. La façon dont ce dernier a été évalué témoigne de la pertinence de la question. Si l’embarcadère n’a pas été considéré comme un monument, c’est que « l’approche holistique adoptée afin d’établir sa relation avec l’administration coloniale et ses contributions au développement économique, religieux, éducatif ou médical de la colonie » n’a attesté que d’un « rôle relativement accessoire » de sa part427. Rien sur la valeur sociale du Queen’s Pier comme espace public et civique, ni sur la fonction qu’a rempli l’embarcadère pour de nombreux mouvements sociaux. L’entrée dans le patrimoine national australien, en 1988, des bains de Moree (Moree Spa Baths), au motif qu’ils avaient été le point de départ du Freedom Ride de 1965, entre Moree et Sidney, semble pourtant indiquer que de tels attributs auraient tout-à-fait pu être pris en compte par l’AAB428. Mais il semble qu’à Hong Kong, l’importance historique d’un lieu historique construit durant l’époque coloniale ne s’atteste qu’à l’aune de sa contribution au développement de la colonie... L’on devine aisément lequel des deux types de discours historique soutient une telle réflexion et il est d’ailleurs pour le moins ironique que ce soit à Chu Hoi-dick que cet argumentaire ait été opposé429. Toutefois, les questions soulevées par MSQ n’ayant fait l’objet d’aucun débat véritable, il est somme toute logique d’observer que les réponses qu’elles attendaient n’aient pas été traduites au niveau politique. Pour conclure cette sous-partie, rappelons néanmoins que l’instauration d’un Heritage Impact Assessment, notamment, devrait rendre moins systématique la destruction de bâtiments gradés lors de la construction de grands projets immobiliers ou d’infrastructures, qu'ils soient publics ou privés. Ces bâtiments sont d’ailleurs en augmentation depuis le recensement de 1 444 édifices du territoire, qui propose
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Voir: In the High Court of Hong Kong Special Administrative Region, Court of First Instance, Constitutional and Administrative Proceedings, No. 87 of 2007, HCAL 87/2007, p. 9. 428 On se situe là à la frontière entre valeur sociale et valeur pour l’histoire, mais il s’agit de toute façon de cases contiguës. Voir : Johnston C. et la Commission du patrimoine australien, art. cit., p. 9. 429 C’est en effet lors du procès intenté par Chu Hoi-dick et Ho Loy au secrétaire des affaires intérieures (pour ne pas avoir empêché la démolition du Queen’s Pier malgré le grade I qu'il lui avait conféré le 9 mai 2007) qu’un tel argumentaire a été rendu.

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d’accorder le grade I, II et III à, respectivement, 90, 162 et 359 nouvelles unités (soit une augmentation de 112,5 % au total). Et cela signifie aussi, très probablement, davantage de monuments, dans la mesure où l’AAB est désormais tenue de considérer chaque édifice de grade I comme un potentiel monument430. Notons pour finir que le Heritage Grant Scheme et l’extension de l’assistance financière aux propriétaires de bâtiments gradés (et non aux seuls propriétaires de monuments) va considérablement aider ces derniers à prendre soin de leur propriétés. Néanmoins, les chantiers de fond n’ont pas été abordés. Une réforme des Hong Kong Planning Standards and Guidelines, qui systématiserait l’effort de préservation des paysages urbains en rendant nécessaire sa prise en compte dès le zoning, n’a jamais été entreprise. Or, l’Ordonnance de 1971, elle n’a pas été réformée elle non plus, rendant impossible l’extension de la protection afférente au statut de monument à autre chose que des bâtiments individuels. La survie des rues, des ensembles de rues, ou de n’importe quel autre type de lieux (une place etc.) n’est toujours pas garantie et une autre Lee Tung Street peut donc être démolie dès demain. De même, les critères utilisés pour sélectionner les bâtiments susceptibles de faire partie du patrimoine n’ont pas été revus. Et, la composition de l’AAB n’ayant pas subi de bouleversements majeurs et les canaux qui auraient permis aux aspirations de la société hongkongaises d’être entendues lors de la sélection des bâtiments à préserver n’ayant pas été établis, ce sont toujours le mêmes types de bâtiments qui sont valorisés : la destruction d’un nouvel embarcadère du Star Ferry peut suivre.

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Antiquities and Monument Office, Memorandum for Members of the Antiquities Advisory Board, Results of the Assessment of 1,444 historic buildings, Board Paper AAB/8/2009-10, 19 mars 2009. Rappelons que ces grades ne sont pas définitifs mais doivent être confirmés (ou infirmés) par le public avant le 31 juillet 2009.

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B. Marchandisation Que l'attitude de l'administration envers les bâtiments vernaculaires – qui brillent davantage par les activités dont ils sont les supports que par la sophistication de leur structures – soit demeurée inchangée au lendemain du MSQ et de la campagne de Lee Tung Street est d'autant plus surprenant que notre époque ne se satisfait plus d’objets défonctionnalisés, conservés et appréciés uniquement pour leur valeur secondaire ou extérieure. Un tel basculement, qui a pour origine les inquiétudes de praticiens quant aux risques attenant au gel du temps, qui fixe dans l’immobilité et fait courir le risque de faire du passé un « insupportable fardeau »431, semblait au surplus arriver à un moment propice pour Hong Kong, dans la mesure où il constitue le remède idoine à un phénomène patrimonial « qui s’emballe, s’enferme sur lui-même et perd tout son sens »432. Il rend aussi possible des rénovations intéressantes et profitables à la communauté toute entière, une opportunité dont Hong Kong a su se saisir. Néanmoins, à partir de l’instant où ce n’est plus avec des objets de mémoire (qui parlent pour eux-mêmes) mais « avec des objets porteurs de temps, qu’il s’agit de restaurer, de rendre parlants, de réintégrer au temps actuel pour qu’on puisse y accéder »433, se pose les
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Poulot Dominique, « Le patrimoine et les aventures de la modernité », Patrimoine et modernité, Paris, L’Harmattan, 1998. 432 Jadé Mariannick, op. cit., p. 40. 433 Sibony Daniel, « Le patrimoine, un lieu d’être autrement », Patrimoine et passions identitaires, in Le Goff Jacques (dir.), Actes des Entretiens du Patrimoine, Fayard, Paris, 1998, cité dans Jadé Mariannick, op. cit., p. 46.

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questions de la manière utilisée pour faire s’exprimer ces bâtiments et de ce que l’on entend leur faire dire. Et, puisque « tout codage apporte une mise en perspective et la « production » d’un certain sens, qui se substitue au texte donné et peut soit l’appauvrir, soit le valoriser en l’enrichissant », l’interférence doit faire l’objet d’une précaution infinie434. Elle porte en effet en elle le risque d’une commodification du patrimoine (1), un risque particulièrement présent dans une cité ambitionnant de devenir une « ville globale » (2).

1. Le risque de la commodification Un programme de rénovation porteur d'espoir Pour une évaluation complète des répercussions qu’ont pu avoir les mobilisations en faveur du patrimoine sur la façon dont le gouvernement gère ce dernier, il est nécessaire de se pencher sur le sort des sept bâtiments rénovés au travers du Revitalisation of Historic Buildings Through Partnership Scheme, un programme lancé le 22 février 2008435. Celui-ci n’a pas seulement permis de mêler la société civile (seules les organisations à but non lucratif, c’est-à-dire celles possédant le statut d’organisations caritatives selon les critères fixés par la section 88 de la Inland Revenue Ordinance, chapitre 112, pouvaient y participer) à la préservation du patrimoine ; en privilégiant l’approche dite d’adaptive re-use (réemploi adéquat), l’initiative témoigne également d’une mise à jour des pratiques patrimoniales. En effet, alors que, par le passé, « tout patrimoine devait être transmis dans son intégrité formelle, c’est-à-dire tel qu’il était authentiquement inséré dans le réel disparu », le souci s’est désormais recentré sur la recherche de moyens permettant à ce patrimoine de continuer d’exister dans le réel
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Henri Lefebvre, op. cit., p. 17. Ces édifices sont les suivants : le vieux commissariat de Tai Po (No. 11 Wan Tau Kok Lane, Tai Po, Nouveaux territoires), Lui Seng Chun (No. 119 Lai Chi Kok Road, Mong Kok, Kowloon), le vieil hôpital de Lai Chi Kok (No. 800 Castle Peak Road, Lai Chi Kok, Kowloon), la magistrature de Kowloon Nord (No. 292 Tai Po Road, Sham Shui Po, Kowloon), le vieux commissariat de Tai O (Shek Tsai Po Street, Tai O, Lantau Island), la salle d’étude de Fong Yuen (Tin Liu Tsuen, Ma Wan, Tsuen Wan) et Mei Ho House (Block 41, Shek Kip Mei Estate, Sham Shui Po, Kowloon). Voir : “First Batch of Historic Buildings” sur le site du Development Bureau: www.devbwb.gov.hk/Heritage_Conservation_/Revitalising_Historic_Buildings_Through_Partnership/First_Batch_of _Historic_Buildings/index.aspx?langno=1&nodeID=1849 (dernier accès le 13 février 2009).

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présent, ce qui peut justifier certaines atteintes à son intégrité formelle436. Et, parce qu’officiellement, le programme vise aussi à transformer les bâtiments sélectionnés en de nouvelles icônes (landmarks)437, a priori, le choix des édifices n’a pu avoir été laissé au hasard. Notons à cet égard que plusieurs d’entre eux peuvent se rapporter à ce que nous avons défini comme « vernaculaire » : Mei Ho House et Lui Seng Chun en particulier. Il ne faudrait pourtant pas lire leur inclusion dans le Revitalization Scheme comme la manifestation d’un changement d’attitude envers ce type de bâtiments : si les critères utilisés pour sélectionner les sept bâtiments n'ont pas été dévoilés, comme Lee Ho-yin nous l’a indiqué, il semblerait que leur dégradation à un rythme accéléré et la pression médiatique entourant certains d’entre eux (Mei Ho House et Lui Seng Chun, justement) en ait été l’origine438. C’est donc par nécessité et non en conséquence d’une réévaluation du statut du vernaculaire qu’ils ont eu l’insigne honneur de figurer dans le programme439. Quoiqu’il en soit, les sociétés à but non-lucratif intéressées ont eu jusqu’au 21 mai 2008 pour remettre leur projet à un comité présidé par Benard Chan, qui se proposait de les évaluer à partir de ces quelques critères : - « réflexion sur la valeur et l’importance historique du bâtiment ; - préservation du patrimoine ; - aspect social du projet (social enterprise operation) ; - viabilité financière ; - autres facteurs (capacités de gestion, expérience du porteur du projet etc.) »440.

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Jadé Mariannick, op. cit., p. 39. Voir : “Partnership scheme to revitalise historic buildings launched”, 22 février 2008 sur le site du gouvernement: http://www.info.gov.hk/gia/general/200802/22/P200802220193.htm (dernier accès le 13 février 2009). 438 Entretien avec Lee Ho-yin, 20 avril 2009. 439 Notons que la deuxième série de bâtiments semble répondre aux mêmes impératifs. Elle sera composée du vieux commissariat de Tai Po, de la Maison bleue (Blue House) de Wan Chai, de maisons de pierres du Nouveau village du temple de Han Hau situées sur Junction Road, à Kowloon City, d’une vieille maison du village Wong Uk, à Sha Tin, et de l’ancienne magistrature de Fanling. 440 Legislative Council Panel on Development, Revitalising Historic Buildings Through Partnership Scheme, CB(1)816/08-09(03), 24 février 2009, p. 2-3. Les candidats dont le projet a été approuvé par un comité composés d’experts du patrimoine (et présidé par Bernard Chan) et des projets sociaux ainsi que de membres des départements gouvernementaux intéressés se voient remettre la somme nécessaire à la revitalisation du bâtiment (si elle n’excède pas les 5 millions).

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L’on peut les juger vagues, mais les résultats du programme se sont avérés porteur d’espoir pour le patrimoine hongkongais. La victoire du projet porté par la Chinese Medicine and Healthcare Centre de la Baptist University pour Lui Seng Chun est souvent cité en exemple ; il est vrai qu’il rompt de manière peu commune avec les pratiques habituelles, qui condamnent en général les vieux édifices à devenir des bars, des restaurants ou des hôtels luxueux : le projet victorieux propose de transformer le tong lau de trois étages auquel le gouvernement l’AAB a conféré le grade I en 2003 441 en une clinique de médecine chinoise pour les résidents recevant l’aide du CSSA442. Le rez-dechaussée sera consacré « à la communauté » et comprendra une salle multifonctions, un magasin de thé aux herbes et une pharmacie443. Les trois autres étages du bâtiment accueilleront des cliniques d’acupuncture et de médecine chinoise ainsi qu’une salle de séminaire. Quant au toit, il sera transformé en jardin et les vastes balcons en salles d’attente ou sera exposée l’histoire de Lui Seng Chun ainsi que celle de la médecine chinoise. Ainsi rénové, le bâtiment s’inscrit donc parfaitement dans la vie de son quartier, tout en retenant son usage d’origine. D’autres projets peuvent pareillement être considérés comme des réussites : la rénovation de Mei Ho House444 et du vieil hôpital de Lai Chi Kok445 tout particulièrement. Néanmoins, lorsque les résultats de l’initiative ont été révélés par le Comité consultatif sur la rénovation des bâtiments historiques (Advisory Committee on Revitalisation of Historic Buildings), le 17 février 2009, certains ont donné lieu à une petite controverse 446. La rénovation de la Magistrature de Kowloon nord (située à Kowloon Tong) par une organisation non hongkongaise (le Savannah College of Art and Design) a fait débat, bien
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Construit en 1931 par W. H Bourne (commandité par Lui Leung, un des fondateurs de la Kowloon Motor Bus Ltd.) dans un style art déco typique, le tong lau tient son nom de l’ostéopathe qui occupait à l’époque son rez-de-chaussée. 442 CSSA signifie Comprehensive Social Security Assistance. Il s’agit d’un programme d’assistance sociale minimale destinée au socle le plus pauvre de la population hongkongaise. 443 Ng Joyce, “Disadvantaged to benefit when historic tenement becomes medical centre”, South China Morning Post, 21 février 2009. 444 Le plus vieux bloc de logements sociaux de la ville doit être transformé en auberge de jeunesse par la Hong Kong Youth Hostel Association. 445 Rénové par la Hong Kong Institution for the Promotion of Chinese Culture (dont le président n'est autre que Louis Cha (Jin Yong), l'écrivain et intellectuel qui est aussi le principal architecte de la Basic Law), l’ancien hôpital doit devenir un centre d’étude. 446 Pour les résultats détaillés, voir le site consacré à la préservation et à la revitalisation du patrimoine du Bureau du développement : http://www.heritage.gov.hk/en/rhbtp/ProgressResult.htm (dernier accès le 20 février 2009). L’initiative a attiré 114 projets.

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que l’institution américaine ait assuré qu’elle ne solliciterait pas l’assistance financière du gouvernement, comme cela lui est possible de le faire447. Liza Wang Ming-chuen, diva et présidente de l’Association des Artistes Chinois (Chinese Artist Association of Hong Kong), qui défendait le projet concurrent, a été particulièrement critique. Son projet, qui proposait de transformer la magistrature en un centre consacré à l’opéra cantonnais, un art qui demeure populaire chez les personnes âgées et au sein des classes sociales modestes, constituait en effet l’antithèse parfaite de celui du Savannah College, dont l’enseignement coûtera aux élèves 27 000 US$ par an. Mais c’est principalement son manque de sincérité supposé dans son effort visant à secourir l’opéra cantonnais qui a été reproché au gouvernement. Peu avant la publication des résultats, le Conseil du Développement Artistique (Arts Development Council) avait en effet fait part de sa décision de subventionner pour trois ans le Sunbeam Theatre – un haut lieu de l’opéra cantonnais situé à North Point, sur l’île de Hong Kong, lieu de refuge de nombreux shanghaïens dans les années 1950, et fondé en 1972 avec le soutien de l’entreprise procommuniste Hua Chang Enterprises Ltd. et de l’agence de presse Xinhua…-, menacé de fermeture du fait d’un loyer en augmentation exponentielle. Toutefois, c’est surtout la victoire du projet de rénovation de la vieille station de police de Tai O soumis par la Hong Kong Heritage Conservation Foundation de Una Lau Yukman qui a fait débat. Il a aussi rappelé aux Hongkongais que leur patrimoine n’était pas à l’abri de la marchandisation à laquelle l’avaient parfois soumis les politiques passées. La découverte du fait que la Fondation en question était une création du promoteur immobilier Sino Land a été un des éléments d’inquiétude, mais c’est avant tout du projet lui-même dont il a été question448 : le vieux commissariat doit en effet être transformé en un hôtel dit « patrimonial » avec boutique intégrée ; le prix d’une nuit dans l’une des neuf suites prévues devrait avoisiner les 2000 HK$, soit presque un cinquième du salaire

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La création d'emplois, “en particulier au niveau du district” est en effet l'un des quatre principaux objectifs que s'est assigné le programme. Voir: http://www.heritage.gov.hk/en/rhbtp/about.htm (dernier accès le 13 juin 2009). 448 Tanya Chan, conseillère législative élue au suffrage universel (Civic Party), entre autres, a été critique à ce sujet, rappelant que l’un des objectifs du Revitalization Scheme était de favoriser l’appréciation du public pour son patrimoine. Voir: Ng Joyce, “Concerns over public access to hotel planned for historic Tai O site”, South China Morning Post, 20 février 2009.

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mensuel moyen à Hong Kong449 ; et le public intéressé par la visite des lieux devra rejoindre des visites (gratuites) organisées trois ou quatre fois par jour450. Alors que, lors des consultations menées en février et mai 2004, le public sondé avait déclaré que « le patrimoine préservé doit, autant que possible, être accessible au public »451, cet accès restreint au site a fait douter de la volonté du gouvernement de se départir d’une vieille tendance consistant à privatiser le patrimoine – et donc, en grande partie, à dépouiller de son histoire452. C’est bien cela qu’exprimait Wong Wai-king, résidente de Tai O active dans la promotion de la culture locale, en suppliant : « S’il vous plaît, ne transformez pas (le bâtiment) en un hôtel pour riches »453 - un type de rénovation trop souvent encore privilégié. Marchandisation et commodification de l’espace Les exemples de marchandisation du patrimoine sont en effet légion. Une illustration particulièrement frappante du phénomène est le déplacement (en 1998, soit plus de quinze années après leur démantèlement…) des casernes britanniques de Murray House à Stanley, où elles ont été transformées en un centre commercial géant454. Mais l’on peut aussi évoquer le cas des quartiers généraux de la police maritime, ce bâtiment centenaire de style colonial bâti sur une colline de Tsim Sha Tsui surplombant le port de Victoria, sur le point d’achever sa métamorphose en boutique et hôtel de luxe baptisé « Heritage 1881 ». En 2003, le projet de la Flying Snow Ltd., une filiale de Cheung Kong Holdings (l’entreprise de Li Ka-shing) a en effet reçu l’approbation de l’AAB de l’époque, malgré le statut de monument conféré au bâtiment neuf années plus tôt455. Et il semblerait que
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En janvier 2007, le salaire mensuel moyen a Hong Kong ne dépassait pas 10 800 HK$ selon les chiffres officiels : http://www.info.gov.hk/info/hkbrief/eng/fact.htm (dernier accès le 13 février 2009). 450 Wong Olga et Ng Joyce, “Historic buildings get new lease of life”, South China Morning Post, 18 février 2009. 451 Legislative Council Panel on Home Affairs, “Review of Built Heritage Conservation Policy”, LC Paper No. CB(2)155/04-05(02), 9 novembre 2004, p. 3. 452 Une exposition de photos et de documents d’histoire sur Tai O est censée être mise en place dans le hall d’entrée. En matière d'accès restreint, il faut noter la performance de la villa Jessville. Si le projet visant à la transformer en « club house » (du complexe résidentiel qui attend d'être construit autour de la demeure...) se confirme, l'accès du public ne sera garanti qu'une fois par mois. Voir: « What's wrong with Hong Kong ? », Hong Kong Magazine, 12 juin 2009. 453 Ng Joyce, “Concerns over public access to hotel planned for historic Tai O site”, South China Morning Post, 20 février 2009. 454 Jeffrey W., art. cit., p. 198. 455 Wu Elaine, “Marine police HQ to be turned into a “heritage hotel””, South China Morning Post, 28 mai 2003. Un projet concurrent proposait l’instauration d’un musée à l’intérieur du bâtiment.

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l'AAB n'ait pas émis d'objection particulière au sujet des « enjolivements » de style édouardien dont a été affublé le bâtiment, bien que de telles pratiques contreviennent de façon flagrante aux énoncés de l'Ordonnance. Même après le MSQ, c’est un sort comparable qui attend les sites patrimoniaux potentiellement exploitables à des fins touristiques. La controverse provoquée par le projet de rénovation du Seaview Building de Repulse Bay, est particulièrement instructive quant au manque de volonté du gouvernement de mettre fin à cette tendance (elle informe au surplus sur le manque de transparence de certains organes du territoire) dans la mesure où le bâtiment est la propriété du Leisure and Cultural Services Department auquel étaient rattachés l’AAB et l’AMO avant le 1er juillet 2007. Ce bâtiment de trois étages construit dans les années 1940 et 1950, a été utilisé comme restaurant jusqu’en 2005, année où le manque de clients l’a contraint à mettre clef sous porte. Quelques mois plus tard, le Planning Department a proposé de le transformer en hôtel et centre commercial, préconisant d’ajouter à la structure existante un autre bâtiment, légèrement plus haut, ainsi qu'un parking occupant un tiers de la plage sur laquelle donne le Seaview Building. Le 5 septembre 2008, malgré les objections exprimées par certains résidents et conseillers de districts, l’AAB donne feu vert a ce projet : selon lui, le bâtiment n’a en effet que très peu de valeur patrimoniale: son style architectural ne se distingue d’aucun autre et l’édifice n’est associé à aucun événement ni à aucune figure historique. A l’appui, des photographies démontrant l’aspect tout-à-fait ordinaire du bâtiment dans les années 1960, suggérant ainsi que la porte en voûte et les balustrades n’ont été ajoutées que dans les années 1970. D’autres versions existent pourtant, et Lee Ho-yin a ainsi invité l’AAB (dont il n’était pas encore membre) à rendre public le rapport concluant à l’absence d’intérêt patrimonial du bâtiment, et à faire appel à un expert indépendant pour l’établissement d’un second devis. Selon lui, le redressement des avant-toits, les motifs circulaires de l’entrée principale ainsi que le fronton du bâtiment sont d’ailleurs typique du style Renaissance chinoise. Suite à la controverse, le Town Planning Board a accepté de rendre public le plan de zoning du Seaview Building, mais les documents de l’AMO sont demeurés confidentiels... Et, si le

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bâtiment n’est pas détruit456, ce sera probablement pour être transformé en un magasin ou hôtel de luxe457. Là est un destin auquel a déjà été condamné le Woo Cheong Pawn Shop de Johnston Road (Wan Chai), aussi connu sous le nom de « The Pawn » depuis la transformation du mont-de-piété en galerie d’art et restaurant par l’URA. Mais cette rénovation particulière témoigne surtout de la contradiction dont sont prisonniers ces bâtiments, derniers vestiges d’un passé glamourisés par certains secteurs de la population (les aficionados de G.O.D et bien d’autres encore458), qui sont souvent les mêmes qui fréquentent assidument les centre commerciaux que l’on construit sur leurs ruines459. Et, si une telle « capitalisation de la nostalgie » a pour effet secondaire de rendre le patrimoine à la mode, ce qui peut éventuellement déboucher sur une recrudescence d’efforts visant à le préserver, elle possède aussi des effets pervers dans la mesure où elle participe souvent d’une commodification du patrimoine460. Tenter de produire du patrimoine est un exercice voué à l’échec dès le départ car, dans le meilleur des cas, c’est à la création d’un décor patrimonial que l’on parvient (voir annexe 7) ; bien réalisé, celui-ci peut bien sûr faire illusion ; mais ses talents subrogatoires s’arrêtent là, car le patrimoine n’a rien d’un décor plaisant ciselé par des ingénieurs et des architectes suivant leur cahier des charges : il est le revêtement visible de la culture vivante et dynamique qui lui a donné naissance. C’est pourtant la voie que semble vouloir emprunter Hong Kong. Même si le projet s’est vu remettre la médaille d’argent du concours d’architecture du Hong Kong Institute of Architects, le traitement
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Et il devrait être préservé : suite à des consultations publiques ayant abouti au recensement de plus de 900 objections, le Leisure and Cultural Service a fait savoir en mars 2009 qu’il n’était pas impossible de revenir sur le zoning du site et d’aménager le bâtiment. Wong Olga, “Seaview Building could be saved”, South China Morning Post, 2 mars 2009. 457 Dmitry Fedotov, propriétaire de plusieurs cafés sur l’île de Hong Kong, s’est notamment dit intéressé pour reprendre le bâtiment (afin d’en faire un centre pour yachting et spa). Notons aussi que Vincent Ng Wing-shun, de Designing Hong Kong, a proposé un plan alternatif (à moindre coût) maintenant l’accès public à la totalité de la plage. On peut le consulter à l’adresse suivante: http://www.designinghongkong.com/savetherepulsebaybeach/Save_Repulse_Bay_Beach.pdf (dernier accès le 2 mars 2009). 458 G.O.D, ou « Goods Of Desire », est le nom de cette marque (de vêtements et de produits de décoration) en vogue, qui entend « explorer les traditions orientales millénaires et les mettre à jour dans le but de satisfaire les consommateurs modernes ». Voir: http://www.god.com.hk/aboutus_content.php (dernier accès le 13 juin 2009). 459 Lors de l’entretien que nous avons eu avec elle, Fione Lo a cité le bureau de prêt Wo Cheong comme un exemple d’une rénovation réussie. Quand nous lui avons demandé quel lien demeurait entre ce qu’était le mont de piété hier et ce qu’il est aujourd’hui, elle a évoqué le « menu patrimonial » (une telle expression n’a de sens qu’entre guillemets) qui y est servi. Entretien avec Lo Fione, 24 février 2009. 460 L’expression entre guillements est de : Cody, Jeffrey W., art. cit., p. 197.

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subi par le Repulse Bay Hotel, détruit en 1982 puis reconstruit en 1989 suite à la reconstitution qu’avait occasionnée un film d’Ann Hui n’appelait pas forcément à une généralisation461. Mais il semble que les appels stridents de la société civile pour une meilleure préservation du patrimoine aient été interprétés comme un simple élan de nostalgie pour un paysage urbain en voie de disparition, que la re-création de quelques tong lau et bâtiments coloniaux, augmentés du confort moderne, suffirait à satisfaire. C’est ainsi que les 57,000 mètres carrés couvrant Peel Street/Graham Street devraient être transformés en « Old Shop Street », selon un plan de l’URA dévoilé en février 2007 : à l’exception de l’épicerie Wing Woo et de trois vieux tong lau de Graham Street (26A26C), qui devraient être préservés, les bâtiments de la rue doivent être démolis puis reconstruits dans l’esprit des « vieux magasins »462. Un même sort attend Lee Tung Street, Sneakers Street et Shanghai Street (à Mong Kok) toutes trois en instance d’être transformées en « Wedding City », « Sport City » et « Popular Food Street » respectivement, suivant la mode des quartiers à thème déjà devenue commune en Chine continentale, alors que le nouvel embarcadère du Star Ferry de Central, qui se voulait être une reconstitution de l’embarcadère de Pedder Street de 1912, n’est parvenu qu’à en incarner une caricature grotesque que beaucoup auraient mieux imaginé dans un parc Disneyland463. Et c’est encore de la même déconnexion entre les fonctions, les activités et les formes culturelles dont un bâtiment est le support (en même temps que le résultat) et le bâtiment lui-même dont procède le « façadisme » auquel sont parfois soumis les vieux édifices de la ville. Les cas du marché de Wan Chai et de l’ancienne clinique psychiatrique de Sai Ying Pun, dont il n’a à chaque fois été préservé que la façade, en sont deux éloquentes illustrations464. Bien sûr, l’on peut juger un tel sort préférable à la destruction totale des édifices en question. Mais, si le patrimoine n’est plus qu’une « patine d’histoire » à visée purement décorative, « une image d’histoire destinée à la consommation visuelle », alors « sa préservation ne conduit pas à l’émergence d’un sens

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Abbas Ackbar, op. cit., p. 68. “Plan to preserve historical character of Wing Woo Grocery in place”, 20 janvier 2009, sur le site de l’URA: http://www.ura.org.hk/html/c1002091e304e.html (dernier accès le 16 février 2009). 463 Voir, par exemple : Ng Tze-wei, « Not even Hong Kong’s storied Star Ferry can face down developpers », International Herald Tribune, 10 novembre 2006. 464 “Encased in history”, Building Journal, Hong Kong, octobre 1998, pp. 24-25.

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critique de la communauté mais œuvre au maintien en place du sujet colonial, occupé à contempler des images d’identité »465.

2. Vers une ville générique ? Toutefois, puisque le bâtiment vernaculaire fait l’objet d’une reconnaissance accrue, il n’est plus tout-à-fait exact de dire – comme le faisait Ackbar Abbas - que la partie dynamique de la ville n’est composée que de bâtiments « rattachés à aucun lieux » (placeless – l’on compte parmi eux les hôtels internationaux et les bureaux auxquels aucune mémoire locale n’est associée) ou « anonymes » (les centres commerciaux, les blocs résidentiels, qui semblent s’auto-répliquer à l’infini), et que les bâtiments locaux (les tong lau et les bâtiments coloniaux selon Abbas466), « s’ils existent, n’existent plus qu’aux marges économiques de la ville »467. Certes, cette reconnaissance tend à se traduire par une commodification des bâtiments en question, qui ne valent plus que pour leur capacité à générer un vague sentiment de nostalgie chez les clients du restaurant luxueux qu’ils sont désormais devenus – une façon d’intégrer la conservation au développement sensiblement différente de celle promue par les experts de l’ACP468 -, mais tel est le prix de leur réintégration au sein du centre économique de la ville. Une telle réintégration possède néanmoins des limites strictes. Alors que le « centre économique de la ville » tend à s’étendre au-delà de la zone métropolitaine de Hong Kong, le patrimoine commodifié tend lui à rester concentré sur l’île de Hong Kong, où se trouve sa clientèle, et les zones récemment transformées en quartier d’affaires continuent à se remplir de ces bâtiments anonymes et réitératifs évoqués par Abbas. La zone industrielle de Kwun Tong (en réalité située à Ngau Tau Kok) et ses bâtiments de sept
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Abbas Ackbar, op. cit., p. 66-67. Dans le cas du marché de Western, rouvert en 1991, la LDC avait d’ailleurs pleinement assumé l’utilisation stratégique de telles images, décorant le marché à l’aide de lanternes rouges, des bannières en soie, de fenêtres à croisillons, soit autant de formes idéalisées de ce qu’elle considérait comme des manifestations de la culture chinoise – alors même que « la culture fuit éminemment toute simplification ». Fanon Frantz, op. cit., p. 213. 466 Si Ackbar Abbas considère les bâtiments coloniaux comme des bâtiments vernaculaires, c’est que pour lui Hong Kong naît avec l’arrivée des Britanniques. 467 Abbas Ackbar, op. cit., p. 81. 468 Entretien avec Lee Ho-yin, 20 avril 2009.

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étages caractéristiques ont ainsi été rasés en octobre 2008469. Bâtis en 1966 par la Housing Authority (qui a construit seize autres ensembles similaires entre les années 1950 et les années 1970), ils accueillaient alors les industries mécaniques, textiles et plastiques (confection de boutons, notamment) qui avaient été à l’origine du décollage économique du territoire, passé du statut d’entrepôt à celui de colonie industrielle entre l’après-guerre et les années 1970470. Dans d’autres anciens quartiers industriels comme Cheung Sha Wan ou Kowloon Bay, de vieux bâtiments avaient été investis par des galeries d’art, des écoles de peinture, des ateliers d’artisanat, des studios de films, attirés par leur vaste surface couverte et leurs hauts plafonds. Mais, ces dernières années, un certain nombre d’Outline Zoning Plans ont été modifiés par le Town Planning Board, qui a fait passer ces quartiers dans la rubrique « Other Specific Uses (Business) ». Les petites et moyennes entreprises qui y sont établies n’ont pas les moyens de payer la majoration de loyer et les efforts financiers à fournir pour mettre au goût du jour ces bâtiments sont élevés eux aussi ; les commerces originaux sont donc contraints de déménager et ce sont de nouveaux secteurs qui viennent s’installer dans ces quartiers anciens, également investis par les projets de redéveloppement hypertrophiques de l’URA. Ils s’empressent en général de démolir les bâtiments décrépis et plus assez modernes censés accueillir leurs quartiers, afin d'en édifier des nouveaux. C’est ainsi que les activités de l’art et de l’artisanat sont repoussées en périphérie de la ville en même temps que son centre devient de plus en plus neuf et homogène471, semblant confirmer l’intuition de Saskia Sassen selon laquelle l’imaginaire de la décentralisation géopolitique vers les « cités globales » dominant à l’heure actuelle voile « une nouvelle géographie de centralité et de marginalité »472. Il n’est certes pas totalement impossible que les protestations exprimées au cours des mouvements analysés plus haut mettent un terme, ou du moins un coup d’arrêt, à cette
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La plupart de leurs occupants avaient quitté les lieux en 2000 ; une centaine seulement y officiait encore à la fin de l’année 2007. Tous ont reçu une compensation de 80,000 HK$ (soit 124 mois de loyer). Man Joyce, “Sun sets on ‘60s-era factory estate”, South China Morning Post, 13 septembre 2008. 470 L’industrie manufacturière employait moins de 5% de la population active en 1950 ; elle employait 25% de la population active en 1975 (le pic – 40% - est atteint en 1980). C’est elle qui tire vers le haut l’économie hongkongaise, qui amorce son décollage à la toute fin des années 1960. Voir : Tsang Steve, op. cit., 2004, p. 162. 471 Lau Patrick, Construct #4, Office of the Hon. Patrick Lau, juillet 2008, p. 32. 472 Sassen Saskia, in Huang Tsung-yi Michelle, Walking Between Slums and Skyscrapers, Illusions of Open Space in Hong Kong, Tokyo and Shanghai, Hong Kong, Hong Kong University Press, 2004, p. 5.

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dynamique. La transformation des Police Married Quarters, situés sur Hollywood Road, en un complexe accueillant des industries créatives (design, architecture, publicité…), semblerait d’ailleurs l’indiquer473. Mais, là encore, il s’agit d’un unique projet, distinct de la police patrimoniale globale (le projet est d’ailleurs confié à Create Hong Kong, une agence créée le 1 juin 2009 par la secrétaire au commerce et au développement économique Rita Lau Ng Wai-lan, et qui a pour mandat d’offrir un soutien aux industries créatives), et qui concerne un site dont les caractéristiques répondent parfaitement aux critères pris en compte par l’AAB dans la pratique474. Ainsi, malgré les appels de certains experts du patrimoine à intégrer les initiatives de conservation aux efforts de développement afin que le jeu ne soit pas « à qui perd gagne » (sans quoi la partie est déjà jouée), il ne s’est pas produit de révolution psychologique au lendemain du MSQ. Sur le nouveau site du patrimoine mis en place par le DB, l’on peut d’ailleurs encore lire qu’il est nécessaire d’équilibrer ces deux forces, dans le but de préserver un patrimoine témoin de « la transformation de Hong Kong d’un village de pêcheurs en la ville mondiale d’Asie (Asia’s world city) »475. Et, si le patrimoine est contraint de lutter contre les forces du développement, on l’imagine mal résister. C’est pourtant le combat qui semble l’attendre, Hong Kong aspirant à devenir la « ville mondiale d’Asie »476 depuis la rétrocession et les conclusions de la Commission pour un Développement Stratégique (Commission on Strategic Development) – un objectif à nouveau réaffirmé dans le Hong Kong 2030 Study d’octobre 2007477. Les efforts fournis pour l’atteindre ce but illustrent d’ailleurs avec une certaine acuité les propos d’Henri Lefebvre au sujet du planning urbain, selon lesquels : « la mobilisation de l’espace a des exigences sévères. Il doit recevoir une valeur d’échange. Or l’échange
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“History and creativity on road to revitalization”, Editorial du South China Morning Post du 23 mars 2009. La possibilité d’implanter des industries créatives dans d’autres sites similaires serait à l’étude. 474 Voir: Antiquities and Monument Office, “Former Hollywood Road Police Married Quarters, Site Investigation Report”, Leisure and Cultural Services Department, 2007. Rappelons que le site a accueilli l’ancienne école de Sun Yat-sen. Tanya Chan, du Civic Party, a d’ailleurs enjoint à la nouvelle agence d’étudier la possibilité de créer des clusters pour artistes et designers dans les zones industrielles. Voir : Wong Olga, « New office to support creative industries », South China Morning Post, 2 juin 2009. 475 www.heritage.gov.hk/en/rhbtp/about.htm (dernier accès le 4 juin 2009). 476 Lee Joanna et Ng Mee-kam, “Planning for the World City” in Yeung Yue-man (éd.), The First Decade, The Hong Kong SAR in Retrospective and Introspective Perspectives, The Chinese University Press, pp. 297-319, 2007, p. 300. 477 Le rapport peut être téléchargé à l’adresse suivante : www.pland.gov.hk/p_study/comp_s/hk2030/eng/finalreport (dernier accès le 5 juin 2009).

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implique l’interchangeabilité, (ce qui) exige que (l’espace) soit comparable à d’autres lieux, et même à tous les lieux du même genre »478. Rappelons à cet égard que la SAR, qui se donne à voir une « ville cosmopolite, au même degré que New York aux EtatsUnis ou Londres en Europe »479, est le modèle dont s’est servi Rem Koolhaas pour théoriser son concept de « ville générique », où « le passé est devenu trop petit pour être habité et partagé par les vivants »480. Ainsi que le disait Antoine de Saint Exupéry, « nous sommes tous de jeunes barbares que nos jouets neufs émerveillent encore »481 ; et c’est cette hubris technicienne qui semble frapper le gouvernement hongkongais et l’URA, son intermédiaire, quand, parfois, ils oublient que leurs constructions sont censées « servir les hommes »482. Pendant près de cinq années, Lee Tung Street a ainsi été le champ de bataille que deux logiques opposées ont élues pour s’affronter : « la vérité, pour l’un, fut de bâtir, elle est, pour l’autre, d’habiter »…483 Et l’on peut s’attendre à voir émerger d’autres conflits du même type puisque, si l’évolution de Hong Kong vers la ville générique devait être menée à terme, c’est jusqu’à « l’espace de vie des individus et des communautés » tout entier qui serait menacé484. Mais, déjà, les projets existants ne permettent guère d’envisager une place pour le patrimoine que dans la mesure où celui-ci se montre capable d’attirer les touristes – ce qui, jusqu'à présent, n’a guère été le cas à Hong Kong. Si ce devait le devenir, le prix à payer sera sans doute un certain degré de commodification du patrimoine et son emballage dans un discours historique faisant de Hong Kong le produit de la fusion de l’Orient et de l’Occident, ce qui ne laisse guère au vernaculaire l’opportunité d’exister485. Et même ainsi commodifié, ce denier n’a guère de
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Henri Lefebvre, op. cit., p. 120 Tung Chee-hwa, 1998 Policy Address. 480 Koolhaas Rem, “Generic City” in Koolhaas Rem, Mau Bruce et Singler Jennifer (éd.), S, M, L, XL: Small, Medium, Large, Extra Large, New York, Monacelli Press, 1997. 481 Saint Exupéry (de) Antoine, Terres des hommes, Paris, Gallimard, 1939, p. 59. 482 Ibid. Notons que May Yip, l’activiste de Lee Tung Street qualifiait l’URA de “singe incontrôlable”. 483 Ibid. 484 Friedmann J., « World City Futures : The Role of Urban and Regional Policies in the Asia-Pacific Region », in Yeung Yue-man (éd.), Urban Development in Asia, Retropect and Prospect, Hong Kong, The Chinese University of Hong Kong, 1998, pp. 25-54, p. 37. 485 McKercher Bob, Ho Pamela S. Y. et du Cros Hilary, « Attributes of Cultural Attractions in Hong Kong », Annals of Tourism Research, Vol. 31, No. 2, pp. 393-407, 2004, p. 394. L’article montre qu’environ un tiers des touristes visitant Hong Kong participe à une « activité culturelle » sous quelque forme que ce soit, mais qu’à peine un dixième d’entre eux considère l’aspect culturel de la ville comme un des principaux facteurs ayant motivé leur visite. De même, malgré les prospectus distribués par le Hong Kong Tourism Board au sujet des monuments classés par l’AAB, ces derniers sont très peu visités. Ibid, p. 404.

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chance de rivaliser avec les gratte-ciels de Central, qui correspondent plus adéquatement à l’image de Hong Kong comme « ville sophistiquée, riche de gratte-ciels et de néons », « fusion dynamique entre l’Est et l’Ouest », que continue à promouvoir le Hong Kong Tourism Board486, malgré le groupe de travail sur le patrimoine (Heritage Task Force) institué en 1997 par Tung Chee Hwa afin de promouvoir « notre patrimoine »487. En outre, ces gratte-ciels sont amenés à se faire de plus en plus élevés et impressionnants, alors que le patrimoine, lui, disparaît un peu plus chaque jour488. Parler de « ville générique » est néanmoins un abus de langage car les témoins architecturaux du succès matériel de Hong Kong que sont les gratte-ciels de Central sont loin d’être « génériques ». Ils ne sont pas même dénués de toute teneur politique - et pas seulement parce que la définition de Hong Kong comme ville économique est précisément une injonction de Pékin, inquiet du potentiel perturbateur d’une SAR où la liberté d’expression demeure importante489. S’il n’est pas question ici d’entreprendre une sémiologie de la ville, peut-être peut-on néanmoins relever que ce n’est sans doute pas par pur hasard que la tour hyaline de la Banque de Chine, réalisée en 1989 par Ieoh Ming Pei (Cantonnais naturalisé américain) s’est alors voulue être la plus haute du territoire. Outre sa structure (censée évoquer le bambou) et ses fondations (faites de granit, à l’instar des anciennes portes de Pékin), l’on remarquera le soin pris par ses concepteurs à s’assurer qu’elle couvre le bâtiment de la Hong Kong and Shanghai Bank, cette rivale ayant eu le malheur d’avoir officié comme banque centrale sous l’époque coloniale… Autre bâtiment érigé en 1989, le Convention and Exhibition Centre de Wan Chai, qui a accueilli les cérémonies de la rétrocession en 1997. L’absence de toute allusion politique
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Li Yiping et Lo Lap Bang Raymond, “Opportunities and constraints of heritage tourism in Hong Kong’s cultural landscape”, Tourism and Hospitality Research, Vol. 5, no. 4, août 2005, pp. 322-345, p. 322 ; Hong Kong: Events Capital of Asia, Hong Kong, Hong Kong Tourism Board, 2001. Notons néanmoins que certaines des activités actuellement proposées par le Hong Kong Tourism Board témoignent d’une vraie prise en compte du local. En 2006, notamment, à été mis en place un projet majeur intitulé « la fête de la culture et du patrimoine », qui a notamment mis en lumière les festivités organisées autour des anniversaires de Tin Hau, Tam Kung, Buddha etc. La promotion simultanée de Hong Kong comme « shopping paradise » cosmopolite et comme ville culturelle n’est donc pas nécessairement impossible. 487 Carroll John M., « Commemorating History in Colonial and Post-colonial Hong Kong », in History and Memory, Present Reflections on the Past to Build Our Future, Macau, Macau Ricci Institute Studies 5, mai 2008, pp. 227-250, p. 246. 488 Lee Joanna et Ng Mee-kam, art. cit., p. 313. 489 De l’aveu même de l’ancien vice-président chinois Zeng Qinghong, consterné par les manifestations du 1er juillet 2003, Hong Kong est en effet censée demeurer une « ville économique » et non « politique ». Voir : Cheong Ching, “Hong Kong Role – Political or Economic ?”, The Strait Times, 25 septembre 2003.

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ou historique explicite est délibérée: en évidant le lieu de toute mémoire, en effaçant les signatures de l’histoire, c’est en effet la possibilité d’un nouveau départ que l’on évoque. Cette lecture, qui est celle de David Clarke, semble validée par le toit en forme d’ailes du bâtiment, et qui donne l'impression de l’emporter dans un mouvement ascendant - vers le Nord490. A la lumière d’une telle lecture littéraire de la ville et de sa mise en scène, le déménagement à venir du Conseil législatif du vieux bâtiment colonial de style néoclassique du 8 Jackson Road, Central, vers un bâtiment moderne qui doit être construit à Tamar (Admiralty) et qui frappe par l’apolitisme déclaré de sa structure épurée, n’est pas anodin non plus491. Dans le contexte hongkongais, la comparaison que fait Françoise Choay (pour Paris) de ceux qu’elle appelle les bâtiments-manifestes avec des « coins indépendants, qu’on enfonce dans la ville et qui la font éclater »492 est donc particulièrement pertinente. Nos bâtiments sont des « coins indépendants » parce que ni leurs projets ni leur construction ne préexistaient à l’annonce de la rétrocession (1984) ; et ils font « éclater » la ville, en en occupant le centre historique, qu’ils émondent, justement, de toute son histoire… Et il va de soi que, dans contexte politique et urbain qui enjoint aux âmes de regarder vers l’avenir (et vers la Chine) et aux corps de se consacrer au succès économique du territoire, l’avenir du vernaculaire comme du patrimoine tout entier semble compromis.

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Clarke David, op.cit., p. 139. Le bâtiment a été réalisé par Webb et Bell, les architectes de la façade de Buckingham Palace. Il a été inauguré en 1912, en tant que cour d’appel (une sculpture de Thémis est d’ailleurs toujours perchée sur son toit), une fonction qu’il remplira à nouveau une fois le nouveau Conseil législatif achevé. 492 Choay Françoise, op.cit., p. 44.

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Conclusion Ainsi, selon nous, l'engouement des Hongkongais pour les lieux anciens de la ville n’a pas brusquement surgi au moment du MSQ, fin 2006, et ces protestations n’ont été que le point culminant d’un processus initié avant même la rétrocession, et qui est à lire comme la poursuite du mouvement de localisation en cours depuis l’après-guerre. Néanmoins, alors que les émeutes de 1966, puis celles de 1967, qui intervenaient dans un contexte d’expansion économique, furent deux étapes dans la formation d’une identité hongkongaise conquérante, les mouvements pour la préservation du patrimoine, particulièrement du patrimoine vernaculaire, témoignent davantage de la volonté de consolider une identité perçue comme menacée, par les excès du développement (qui, audelà d’abattre les marqueurs d’une histoire particulière que sont les rues et les bâtiments anciens, impacte sur la physiologie de la ville) aussi bien que par la Chine populaire. Peut-être n’est-ce d’ailleurs pas un hasard si le processus a atteint un degré d’intensité nouveau à partir d’autour de 2003, l’année du SARS, mais aussi celle de la signature du CEPA, qui scelle la mort de Hong Kong comme « poule aux œufs d’or » de la Chine populaire, un statut qui garantissait de facto au territoire un respect minimal du principe d’ « un pays-deux systèmes » par cette dernière493. Ainsi, si certains observateurs lient cette effervescence patrimoniale à un changement de valeur intervenu après la crise du SARS (qui, elle-aussi, date de 2003) et qui aurait débouché sur des attentes nouvelles de la part des Hongkongais en ce qui concerne leurs lieux de vie, qu’ils souhaitent plus agréables, conviviaux et plus propres494, pour notre part, nous ne sous-estimerons pas le caractère politique du mouvement pour le patrimoine, un caractère qui a d’ailleurs été très clairement articulé lors du MSQ. Peut-être est-ce d’ailleurs la raison pour laquelle le gouvernement n’a pu ignorer ce dernier. Parce que les premiers efforts fournis pour mettre en place une politique patrimoniale à part entière ont immédiatement suivi le MSQ, celle-ci fait figure de tournant. La politique mise en place à la suite du mouvement était pourtant prévue depuis 2004 et le début de la
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Le CEPA ou Close Economic Partnership Agreement entre Hong Kong et la Chine Populaire a été conclu en juin 2003 et est entré en vigueur le 1er janvier. Conclu dans un contexte au l’économie hongkongaise était en berne, il vise à accélérer l’intégration économique entre les deux zones. 494 Telle est l’opinion que Paul Zimmerman, directeur de Designing Hong Kong, a émise lors d’un échange d’emails que nous avons eu avec lui, au début du mois de novembre 2008. Voir note de bas de page 243.

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Review of Our Built Heritage par le HAB ; le MSQ n’a fait que débloquer sa mise en œuvre. C’est bien parce que les doléances émises par les activistes n’ont été ni vraiment étudiées ni réellement débattues qu’au processus de localisation, le gouvernement a répondu – sans doute bien malgré lui – par une bureaucratisation de la politique du patrimoine (qui a abouti à lui conférer le privilège de l’initiative en la matière et donc à en déposséder le citoyen) et par la commodification de ce dernier. Il n’est pas ici question de renier les améliorations substantielles réalisées par Hong Kong en ce qui concerne la conservation de son patrimoine, mais simplement de mettre le doigt sur le fait que ces améliorations n’ont pas correspondu aux demandes formulées par les activistes censées en avoir été l’origine. Comme le disait Leo Lee Ou-fan, il semble que « les choses ne peuvent changer que dans les paramètres définis par la bureaucratie. La pression du dehors – pourvu qu’il y en ait une – n’a que peu d’effet »495. S’il rejoint là la conclusion d’Aline Wong qui, dans un article de 1972 sur les kaifong et la politique par consensus, déclarait que : « l’opinion publique est dépourvue de toute portée, à moins que le gouvernement ait pris les dispositions structurelles pour recevoir les critiques du public »496, c’est que le mode de gouvernance n’a pas subi de révolution depuis la période coloniale497. Effectivement, ainsi que le notait Chris Yeung dans un article du South China Morning Post de décembre 2006 consacré au MSQ : « en surface, les ingrédients qui ont permis à l’ancien gouvernement colonial de gérer les attentes sociétales avec succès – c’est-à-dire un système de comités consultatifs, dont le Conseil législatif fait partie – demeure une partie intégrale du système politique »…498 Les similitudes ne s’arrêtent d’ailleurs pas là : notons aussi que les mesures prises au lendemain du MSQ ont été des mesures techniques, parfaitement apolitiques, et rapides à
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Lee Ou-fan Leo, op. cit, p. 52. Wong K. Aline, art. cit., p. 588. 497 A la vue des scénarios forts pessimistes quant à l’avenir de Hong Kong ayant circulé entre l’annonce de la rétrocession et les années qui ont suivi celle-ci, un tel constat n’est pas nécessairement à prendre comme une critique. En outre, la Basic Law promet bien « 50 années sans changement ». 498 Yeung Chris, « Are clock tower protests the shape of things to come? », South China Morning Post, 17 décembre 2006. La chose n’est pas forcement surprenante : autour de la rétrocession, un certain nombre de voix pro-Pékin s’étaient d’ailleurs prononcées en faveur du maintien d’un mode d’administration ayant fait ses preuves, tout en tentant d’en masquer le caractère colonial. Un exemple parmi de nombreux autres: “Must stick to the Principles of “Executive-led Government”, Ta Kung Pao, 29 février 1996 (en chinois). Comme le note C. K Lau dans Hong Kong’s Colonial Legacy (op. cit.), l’utilisation du terme « executiveled government » par les représentants de Pékin est aussi une façon de se porter garant du système de gouvernance de l’ancienne colonie de la Couronne tout en évitant la référence à ses origines coloniales.

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mettre en place. Et le fait que le choix (explicitement formulé) de se focaliser sur des réformes tournées vers l’action (« action-oriented ») ait été celui du Conseil de l’exécutif réuni au lendemain du MSQ suggère d’ailleurs que la démonstration ostentatoire de sa capacité de réaction a été un des buts recherchés par le gouvernement499. La politique de ce dernier suit donc là encore un cours établi depuis les années 1970, qui avaient vu McLehose et Youde passer maîtres dans l’art de donner au public le sentiment d’une administration réactive et palliant à ses besoins – sans, pour autant, rendre aucun de ses membres personnellement responsable des politiques mises en œuvre500. A cet égard, la situation de Barry Cheung, le directeur de l’URA, qui a été maintenu en poste au lendemain de la confrontation de Lee Tung Street, ou celle de Patrick Ho, dont la position comme secrétaire aux affaires intérieures n’a pas été ébranlée par le MSQ, est à mettre en parallèle avec celle d’Alan Scott, cible de manifestations en 1984 mais demeuré en place car simplement considéré comme un avocat parmi d’autres d’une politique élaborée en conseil501. Le retour de Hong Kong dans l’orbe de Pékin n’a donc pas été accompagné de l’abandon des méthodes qui étaient celles du colon britannique. Néanmoins, il n’existe pas de conspiration gouvernementale visant à « fondre Hong Kong dans la Chine » en détruisant les bâtiments coloniaux et vernaculaires, comme avait pu le craindre l’activiste Ho Loy et comme pourraient en effet le laisser croire les propos tenus par certaines personnalités proches du pouvoir502. Dans un autre article publié par le South China Morning Post, Lau Nai-keung, délégué à la Conférence consultative politique du peuple chinois, vilipendait ainsi « nos jeunes activistes » pour avoir choisi les « mauvaises batailles et les mauvaises tactiques » en cherchant à sauvegarder le
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La décision a été prise lors de la réunion du 25 septembre du Conseil de l’Exécutif. Voir: Development Bureau, Legislative Council Brief, « Heritage Conservation Policy », Ref: DEVB(CR)(W) 1-55/68/01, octobre 2007. La volonté de mettre en place des mesures visibles afin de démontrer au public des efforts consentis est clairement explicitée dans le point 17. a. de ce document. 500 Tsang Steve, op. cit., 2007, p. 148. La même idée est longuement développée dans Faure David, op. cit, 2003. 501 Tsang Steve, op. cit., 2007, p. 149. 502 « Ho Loy », Hong Kong magazine, 19 octobre 2007. En juin 1997, la décision de mettre fin aux cérémonies de lever de drapeau et l’érection d’une barricade autour du Cénotaphe, le mémorial dédié aux Hongkongais ayant combattu aux côtés des soldats britanniques lors de la Seconde Guerre Mondiale, a créé quelques remous dans l’opinion publique (voir, par exemple : Clarke Rachel, « Plea for role of Cenotaph to be preserved », South China Morning Post, 9 juin 1997). Cependant, des bâtiments coloniaux ont depuis été investis par l’administration de la SAR et, à notre connaissance, aucun nom de rue n’a été changé, alors que beaucoup portent le patronyme de personnalités de l’administration coloniale.

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Queen’s Pier, stigmate colonial. Il concluait en leur suggérant de regarder comment la Chine protège son patrimoine (sic), car – ce sont ses derniers mots – « la modernité n’est pas le propre de l’Occident »503. Un tel désir (sans doute parfaitement sincère) de protéger contre elle-même un Hong Kong penchant toujours trop vers l’Ouest - d’ailleurs partagé par bien d’autres représentants de Hong Kong à la Conférence consultative politique du peuple chinois, eux-aussi ravis de voir l’administration de la SAR détruire un symbole du passé colonial504 – n’est évidemment pas neutre politiquement. Et il prend une résonnance particulière si on le lit en ayant à l’esprit les lignes que Frantz Fanon a consacrées à l’action du colonialisme sur le psychisme des indigènes et dans lesquelles il dépeignait le colonialisme comme « mère qui, sans cesse, empêche un enfant fondamentalement pervers de réussir son suicide, de donner libre cours à ses instincts maléfiques »505. C’est pourtant davantage par « avidité » que les bâtiments coloniaux et vernaculaires (modernes), pour la plupart situés sur l’île de Hong Kong, sont sacrifiés aux promoteurs immobiliers506. Et si les villages Hakka et les bâtiments datant de l’ère précoloniale sont en comparaison mieux préservés, cela tient sans doute au fait qu’ils sont, pour une large partie, situés dans les Nouveaux territoires, loin du centre financier de Central, et donc tenus à distance de la pression immobilière de l’île507. Une telle emphase sur le développement économique au détriment de la culture locale n’est cependant pas neutre elle non plus ; beaucoup la considèrent comme un legs du colonisateur. En effet, pour les Britanniques, Hong Kong devait avant tout être une affaire rentable : la culture venait en option, si elle n’était pas considérée comme dangereuse508. Jusqu'à il y a peu, l’on parlait ainsi de Hong Kong comme d’un « désert culturel »... L’attachement parfois excessif démontré par un nombre croissant de Hongkongais pour les lambeaux totémisés de leur ville a sans doute quelque chose de pathétique, mais le fracas avec lequel Hong Kong est entrée dans l’ère de la patrimonialisation généralisée avec plusieurs décennies de retard – n’est-il pas du à ce passé colonial ? Sa cacophonie,
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Lau Nai-keung, « Choose your conservation battles wisely », South China Morning Post, 22 août 2007. Entretien avec Ada Wong Ying-kay, 17 février 2009. 505 Fanon Frantz, op. cit., p. 201. 506 Ibid. 507 C’est d’ailleurs ce que semblent confirmer certains développements récents. Voir : Ng June, « A Village of One’s Own », Hong Kong Magazine, 22 mai 2009. 508 Entretien avec Patrick Lau, 12 février 2009.

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joyeuse et douloureuse à la fois, partage en tout cas de troublantes familiarités avec celle qui accompagne généralement une libération longtemps réfrénée. Cependant, si ce legs colonial est parfaitement assumé par Pékin qui, surtout depuis 2003 et les manifestations massives contre l’article 23, martèle à la SAR de demeurer une ville économique, comment alors expliquer que les initiatives de la société civile en matière de patrimoine ne se soient multipliées que ces dernières années ? Comme le dit Pierre Nora : « la curiosité pour les lieux où se cristallise et se réfugie la mémoire est liée à ce moment particulier de notre histoire. Moment charnière, où la conscience de la rupture avec le passé se confond avec le sentiment d’une mémoire déchirée ; mais où le déchirement réveille encore assez de mémoire pour que puisse se poser le problème de son incarnation »509. Les conceptions du patrimoine « changent en fonction de la représentation que l’homme a de lui-même et de son environnement » : « le fait patrimonial est profondément lié au contexte historique »510. Si les racines du mouvement sont plus profondes, cette obsession récente pour le patrimoine pourrait donc bien être, comme le disait Ada Wong, un « phénomène 1997 »511. Il est vrai que, depuis cette date, les résidents de la SAR sont sommés d’« apprendre à appartenir à la nation »512. C’est sans détour aucun que la Commission sur la Culture et l’Héritage déclare dans son rapport de 2003 que : « les Hongkongais doivent reconnaître pleinement leur identité chinoise (…). Ce processus, qui peut prendre du temps, peut être facilité par le gouvernement, au travers de l’éducation civique »513 - quelques mesures ont suivi, dont nous avons déjà parlé plus haut... Si se dire Hongkongais n’est pas encore considéré comme subversif, une telle déclaration renseigne bien souvent sur les opinions politiques de celui qui l’émet. Il s’avère en effet qu’à Pékin, la rétrocession a été perçue comme « le retour à la Chine – et non au peuple hongkongais - d’un fragment spolié du territoire Chinois »514. La
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Pierre Nora, « Entre mémoire et Histoire – la problématique des lieux » in Pierre Nora (dir.), op. cit., p. 23. 510 Jadé Mariannick, op. cit., p. 49. 511 Entretien avec Wong Ying-kay Ada, 17 février 2009. 512 Mathews Gordon, Kit-wai Ma Eric et Tai-lok Lui, op. cit. 513 Voir : Chang Hsin-kang, Culture and Heritage Commission, Policy Recommendation Report, Letter to the Chief Executive, point 2.5, 31 mars 2003. 514 Lau Chi-kuen, op. cit., p. 38. Voir : Chang Hsin-kang, Culture and Heritage Commission, Policy Recommendation Report, Letter to the Chief Executive, point 2.5, 31 mars 2003.

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passation de pouvoirs entre la Couronne britannique et la Chine populaire s’est inscrite dans un projet nationaliste découlant ce que Françoise Mengin nomme la « politique irrédentiste de Pékin »515 qui est celle-là même qui, aujourd’hui, travaille au corps le modèle « un pays-deux systèmes » et ignore le local avec superbe516. L’on imagine donc mal Hong Kong imiter Singapour, qui ambitionne elle-aussi de devenir une ville globale mais qui a su préserver son patrimoine avec succès : la politique patrimoniale de cette dernière doit être replacée dans son cadre, qui est celui d’un processus de « nation building » entrepris depuis 1965 par son élite dirigeante, une voie que la rétrocession interdit à Hong Kong de prendre. L’on comprend par contre mieux pourquoi beaucoup des activistes ayant participé au MSQ considèrent la Chine comme le nouveau colonisateur517. Reprenant les mots de Deng Xiaoping, Cyd Ho nous a d’ailleurs rappelé que la rétrocession n’avait été qu’un « changement de drapeau »518. Parce qu’elles prennent la forme d’une réappropriation de leur propre histoire par les Hongkongais, et témoignent d’un souci profond pour la culture locale, les initiatives que nous avons évoquées dans notre première partie prennent d’ailleurs le contre-pied de cette dynamique intégratrice519. Et c’est pour cette raison que l’on peut les voir comme la
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Mengin Françoise, Trajectoires chinoises, Taiwan, Hong Kong et Pékin, Recherches internationales, Karthala, 1998. 516 Dernier exemple en date, l’article du directeur de recherche du Bureau de liaison du gouvernement central (de facto l’ambassade chinoise à Hong Kong), Cao Erbao : publié en janvier 2008 dans Study Times, le journal de l’Ecole centrale du parti (Central Party School), l’article révèle en même temps qu’il la justifie l’existence d’une seconde équipe gouvernante composée de cadres du continent. Voir: Loh Christine, “A parallel universe”, South China Morning Post, 7 mai 2009. Inutile de dire que l’article a fait débat à Hong Kong. En outre, les pressions du « Front uni » et les ingérences du Parti communiste chinois et de ses alliés dans les élections hongkongaises sont désormais un secret de polichinelle. Sur ces sujets, l’on peut se reporter à Cheng Y. S. Joseph, “The democracy movement in Hong Kong”, International Affairs, Vol. 65, No. 3, été 1989, pp. 443-462 et Ma Ngok, “Democracy in Hong-Kong: end of the road or temporary setback?”, China Perspectives n. 57, janvier-février 2005 (ce dernier article est en partie consacré aux interférences de Pékin dans les élections législatives de 2004). Pour finir, la stratégie du « Front uni » ayant été mise en place dès le lendemain de la signature de la Déclaration conjointe avec l’ouverture de trois bureaux de Xinhua à Kowloon, Hong Kong et dans les Nouveaux territoires, respectivement, en 1985, l’on peut se demander si Pékin a un jour pris au sérieux le modèle « un pays, deux systèmes ». 517 Lors des entretiens respectifs que nous avons eu avec eux, Icarus Wong Ho-yin, Ada Wong Ying-kay, Mirana May Szeto, Lam Oi-wan et Cyd Ho Sau-lan ont tous répondu par l’affirmative lorsque nous leur avons posé la question de savoir si la République populaire de Chine pouvait être considérée comme le nouveau colonisateur de Hong Kong. Sur le sujet, l’on peut aussi, éventuellement, se référer à : Vines Stephen, Hong Kong : China’s New Colony, London, Aurum Press, 1998. 518 Entretien avec Ho Sau-lan Cyd, députée élue au suffrage universel (Civic Act-up), 19 février 2009, Conseil législatif, 15h15-15h45. 519 On l’a déjà dit : le peuple hongkongais est le grand absent des livres d’histoire. Voir : Lee Ou-fan Leo, op. cit., p. 18. Cette absence a été reflétée jusque dans la mise en scène des cérémonies de la rétrocession. Voir : Clarke David, op. cit., p. 202.

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poursuite du processus de localisation amorcé dans les années 1960, désormais explicitement lié (du moins par le noyau dur du MSQ) à une entreprise de décolonisation. Il est aussi intéressant de remarquer que cette obsession nouvelle pour l’histoire locale prend le contrepied des promesses d’avenir radieux délivrées par la propagande officielle au moment de la rétrocession : « Demain sera meilleur », comme aimait à le répéter Tung Chee-hwa… Et, puisque le processus a pour principal perturbateur le gouvernement de la SAR, celui-là même censé avoir libéré le territoire d’un siècle et demi d’impérialisme, ce n’est pas un hasard non plus si le MSQ a en commun avec le mouvement démocrate hongkongais des débuts une forte composante étudiante, et que les murs du Queen’s Pier étaient tapissés d’affiches appelant à l’introduction de la « démocratie »
520

. Alors qu’en

1986 encore, un sondage révélait que 61% des Hongkongais s’accordaient sur le fait que « la forme prise par le gouvernement importe peu du moment que le gouvernement en question parvient à garantir une qualité de vie minimale »521, le MSQ et les mouvements qui l’ont précédé (tout comme ceux qui lui ont succédé) semblent ainsi montrer que, pour les Hongkongais, « l’objectif d’un gouvernement n’est (plus) seulement d’assurer la bonne santé de l’économie mais aussi de pallier aux maux de la société » et que pour cela, un degré minimal de représentation est nécessaire522. A cet égard, la maturité dont fait preuve la société civile hongkongaise (dans laquelle il faut inclure les commerçants septuagénaires de Lee Tung Street, au même titre que les étudiants et professionnels activistes), aussi bien au niveau des moyens employés que du degré de compétence politique, rend désormais obsolète (ou alors très audacieux) l’argument selon lequel Hong Kong n’est pas « prête » pour la démocratie. De la même façon, alors que l’apathie politique ou, du moins, « le peu, voire l’absence de pression », des Hongkongais a souvent été cité comme justification à l’absence de progrès concernant la démocratisation des institutions politiques du territoire, les actions collectives dont nous avons traitées démontrent bien qu’à l’inverse, la politique s’infiltre

520

Cheng Y. S. Joseph, “The democracy movement in Hong Kong”, International Affairs, Vol. 65, No. 3, été 1989, pp. 443-462, p. 445. 521 Lau Siu-kai, Lee Ming-kwan, Wan Po-san et Wong Siu-lun (éds.), Indicators of Social Development: Hong Kong 1990, Hong Kong, Hong Kong Institute of Asia-Pacific Studies, The Chinese University of Hong Kong, 1992, p. 74. 522 Chan W. K., art. cit., p. 2.

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partout où elle le peut523. L’émergence d’une force hautement critique comme Local Action semble d’ailleurs témoigner d’un certain degré d’urgence à cet égard : le contexte historique et social dans lequel Langston Hughes a prévenu que les « rêves longtemps reportés » sont susceptibles d’exploser est certes unique, mais le métal dont est fait le rêve de démocratie n’est pas plus ductile que celui dans lequel a été forgé le rêve d’égalité. D’ailleurs, comme le disait Frantz Fanon : « dans décolonisation, il y a exigence d’une remise en cause intégrale de la situation coloniale »524 ; « chemins de fer à travers la brousse, assèchement des marais, inexistence politique et économique de l’indigénat sont en réalité une seule et même chose »525. Et c’est bien d’un même geste que les projets de renouvellement urbain, le manque de représentativité du gouvernement, les discours officiels sur l’histoire de la ville et les « Central Values »526- valeurs « dominées par la logique opérationnelle du capitalisme » et dont les mots clés sont « l’argent et le pouvoir, le profit, la compétitivité commerciale, l’efficacité, le développement, la globalisation » sont contestées527. Comme nous l’a résumé Mirana Szeto : « c’est la révolution »528. Mais, si certains se réjouiront de voir ébranlés le dogme de la modernisation et la course effrénée à la croissance économique, pour d’autres, les mouvements que nous avons décrits témoignent de l’état de décrépitude de la société hongkongaise, du manque de foi en ses vertus supposées, et la préoccupation récente des Hongkongais pour les marqueurs physiques de leur histoire est vue par ceux-là comme témoignant d’une crispation à l’égard de l’avenir de la ville. Ils ont avec eux André Chastel, pour qui « l’attention au fonds patrimonial d’un pays est invinciblement associée au sentiment poignant du vieillissement, de la fatigue »529.

523

Walden John, “How Credibility Gap Can Be Bridged”, South China Morning Post, 26 septembre 1979, in Lau Chi-kuen, op, cit., p. 31. 524 Fanon Frantz, op. cit., p. 40. 525 Ibid., p. 240. 526 Jeu de mot avec le district de Central (le Central Business District de Hong Kong), l’expression a été employée par Lung Ying-tai, l’ancienne directrice du Bureau culturel de Taipei en visite à Hong Kong, lors d’un discours prononcé le 9 novembre 2004. Voir: Lee Ou-fan Leo, op. cit., p. 51. 527 Ibid. 528 Entretien avec Mirana May Szeto, 19 février 2009. 529 Chastel André, « La notion de patrimoine » in Pierre Nora (dir.), op. cit., p. 1465.

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Leurs contradicteurs rétorqueront que la mise en débat de l’importance et de la signification attachées à certains sites du territoire, ainsi que de l’histoire et de l’identité hongkongaises peut également être lue comme témoignant de l’absence de domination hégémonique (notamment en ce qui concerne les récits de l’histoire hongkongaise) des élites adeptes de l’idéologie de la « ville globale », pour lesquelles « l’espace est à tous et à personne, a-historique, a-politique»530 ; et, parce que libérer différents imaginaires au sujet du passé équivaut à libérer différents imaginaires quant aux horizons possibles pour le territoire, l’émergence récente de cette conscience aiguë du passé est autant libératrice qu’elle est aliénante... Néanmoins, une telle mise en débat place Hong Kong face à dilemme : comme ville globale, essentiellement économique, Hong Kong est condamnée à vivre dans l’héritage du colonialisme, alors que toute tentative visant à se défaire de ce statut l’expose au risque de perdre l’autonomie économique qui lui assure un degré minimal d’indépendance par rapport à Pékin, et accélère sa chute dans les bras de celleci. Sauf démocratisation soudaine (de Hong Kong elle-même ou, plus hypothétique, de la République populaire de Chine), l’avenir du territoire paraît donc bien sombre.

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