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l’Islam

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par FrU h jo f Schuon

G A I, L I M A H D

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Tradition
Sous ce nom général on se propose de publier
une série de volumes qui seront soit des exposés
de différents aspects des doctrines métaphysiques
et cosmologiques ainsi que de toutes autres
disciplines traditionnelles, soit des études qui s'en
inspireront en vue d’applications à des domaines
particuliers, soit des traductions de textes qui
constituent le témoignage de l’intellectualité
sacrée en Occident et en Orient.

VOLUMES PARUS :

1. René Guenon : Le Règne de la Q uantité et
les Signes des Temps
2. René Guénon : Les Principes du Calcul in­
finitésim al
3. René Guénon : La Crise du Monde moderne
4. F rith jo f Schuon : De l’Unité transcendante
des Religions
5. Ananda K. Coomaraswamy : Hindouisme et
Bouddhisme
6. F rithjof Schuon : L ’Œ il du Cœur
7. René Guénon : U Ésotérisme de Dante
8. René Guénon : La Grande Triade
9. René Guénon : Le Roi du Monde
10. F rithjof Schuon : Comprendre Vlslam

EN P R É P A R A T I O N :

11. René Guénon : Symboles fondam entaux de
la Science sacrée

11 NF + t . l .

DU MÊME AUTEUR

D e l ’u n i t é transcendante des religions (Galli­
mard).
Traductions : The Transcendent Unity of Religions (Faber &
Faber, London). — Dell'Unità Trascendente dette Religioni
(Laterza & Figli, Bari). — De la Unidad Trascendente de las
Religiones (Ediciones Anaconda, Buenos Aires). — Da Unidade
Trascendente das Religiôes (Livraria Martins Editôra, Sâo
Paulo).
L’œ il du cœur (Gallimard).
P erspectives spirituelles e t f a i t s h u m a i n s (Les
Cahiers du Sud).
Traduction : Spiritual Perspectives and Human Facts (Faber
& Faber, London).
S entiers d e g n o s e (La Colombe).
Traduction : Gnosis, Divine Wisdorn (John Murray, London).
Castes et races suivi de : Principes et critères de l’art
universel (Derain).
L es stations de la sagesse (Buchet/Chastel-Corrêa).
Images de l ’e s p r i t : Shinto, Bouddhisme, Yoga (Flam­
marion).
Une Introduction dans : L e s r i t e s s e c r e t s des I ndiens
S i o u x , de Hehaka Sapa (Payot).
Des extraits de plusieurs livres ont paru dans l’Inde sous le
titre : Language of the Self (Ganesh & Co., Madras).

Comprendre
VIslam
PAR FRITHJOF SCHUON

GALLIMARD

Tous droits de traduction.S. de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays. .S. y compris l’U. © 1961 Librairie Gallimard.R.

nous ne nous sommes astreint dans ce livre à un programme exclusif . en réalité. s’il est permis de s’exprimer a in si. Pas plus que dans nos précédents ouvrages. Peu de discours sont aussi ingrats que les complaintes convention­ nelles sur les « recherches » jam ais satisfaites de V « esprit hum ain ». Ce que nous avons en vue. c’est en fin de compte la scientia saci’a ou la philosophia perennis. d’une écriture éternelle. A V A N T . on trouvera donc dans les pages qui vont . notre intention est moins de décrire VIslam que d’expliquer pourquoi les M usulm ans y croient. les pages qui vont suivre présupposent par conséquent chez le lecteur certaines notions élémentaires de la religion islamique. tout a déjà été dit. mais il s’en faut de beaucoup que tout ait toujours été compris par tout le monde.P R O P O S Comme Vindique le titre même du présent livre. Il ne saurait donc être question de présenter des « vérités nouvelles ». la gnose universelle qui a toujours été et qui sera toujours. et même à toute époque s’éloignant des origines. dans la substance même de l’esprit. ce qui s’impose à notre époque. c’est de fournir à quelques-uns des clefs renouvelées — plus différen­ ciées et plus réflexives que les anciennes mais non meilleures — pour les aider à redécouvrir des vérités qui sont inscrites. dans ce livre comme dans les précédents. en revanche. qu’il trouvera sans peine dans d’autres ouvrages.

8 COMPRENDRE LISLAM suivre un certain nombre de digressions qui semblent sortir de notre cadre. La vérité est à la fois une et infinie. Ce livre s’adresse en premier lieu à des lecteurs occidentaux. mais nous ne doutons pas que des lecteurs orientaux de formation occidentale — et ayant peut-être perdu de vue le bien-fondé de la foi en Dieu et de la tradition — puissent également en faire leur profit et comprendre. mais que nous n’en avons pas moins jugées indispensables dans leur contexte. d’où la diversité parfaitement homogène de son langage. que la tradition n est pas une mythologie puérile et désuète. vu sa langue et sa dialectique. et non inversement. . en tout cas. La raison d’être des expressions ou des formes est la vérité. mais une science terriblement réelle.

Dieu est la Lumière des deux et de la terre. L e P rophète Dieu n’a pas distribué à ses serviteurs une chose plus estimable que l’intelligence. A l! . L e K or an La première chose créée par Dieu a été VIntellect.

I L’Islam. .

« intelligence tra n sc e n d a n te ». m ais in d ép en d am m en t de l’histoire e t en ta n t q u ’il est ce q u ’il est. « révéler ». L ’hom m e com m e tel : c’est-à-dire envisagé. « M anifestation ». et dire « hom m e ». L ’hom m e se p résen te donc a priori com m e un double réceptacle fa it po u r l’A bsolu . non en ta n t q u ’il est déchu et q u ’il a besoin d ’u n m iracle salv ateu r. les prém isses de la perspective islam ique. c’est la jo n ctio n en tre Dieu com m e tel e t l ’hom m e com m e tel. et ensuite avec la loi de l’Absolu. d ’ab o rd avec la v érité de l’A bsolu. — ou la V érité . celles qui ex p liq u en t to u tes ses dém arches. « R éin tég ratio n » . Dire « D ieu ». l’Islam vien t le rem plir. c’est dire « être ». Ce so n t là. et d ’une vo lo n té capable de choisir ce qui y m ène. L ’Islam . « volonté libre ». Dieu com m e te l : c’est-à-dire envisagé. L’Islam est donc essentiellem ent une v érité et une loi. c’est dire « déiform ité ». ou en d ’au tre s term es : « R éalité ». à n o tre sens. et q u ’il ne fa u t jam ais perdre de vue si l’on v e u t com prendre un asp ect quelconque de l ’Islam . non en ta n t q u ’il a p u se m an ifester de telle façon à telle époque. m ais en ta n t q u ’il est une créatu re déi- form e douée d ’une intelligence capable de concevoir l’A bsolu. « créer ». donc en ta n t q u ’il crée et q u ’il révèle de p a r sa n atu re .

l’intelligence l’est du m êm e coup. c’est le co n ten u ou la direction de l ’intel. — n ’est pas a u tre chose que de la lib erté. -— au sens du « re la tiv e m en t absolu ». com m e une lum ière faible n ’est pas a u tre chose que de la lum ière. le péché situe ces erreurs sur le p la n de la volo n té ou de l’actio n b L ’idée de la p réd estin atio n . il fa u t une in terv en tio n divine : le sacrem ent. n ’ab o lit pas celle de la liberté. — la prem ière ré p o n d a n t à l’intelligence e t la seconde à la v o lo n té . se trouvent comprises respectivement dans les deux témoignages de foi de l’Islam. et celle-ci. la première attestant Dieu et la seconde le Prophète. m algré sa re la tiv ité . qui de to u te évidence n ’est pas niée.14 C O M P II E N D R E L ISLAM e t la Loi. Ces deux doctrines. l ’hom m e est a priori de la vo lonté. ou q u ’il est relatif. l’intelligence. est intellig en te . quod absit. q u ’il n ’est donc pas om niscient . celle de l’Absolu et celle de l’homme. n ’est prise en co nsidération q u ’à titre d ’aspect de la vo lo n té . chez l’hom m e. ou q u ’il y a d eu x A bsolus. c’est ainsi q u ’il en ten d abolir e t l ’in c e rtitu d e e t l’h ésitatio n . m ais il est libre p arce q u ’il est « fa it à l’im age de Dieu » . D ans l’Islam .1 1. l’hom m e c’est la volonté. ou que le relatif est absolu . m ais la lib erté hu m ain e. où l ’hom m e c’est l’intelligence et où celle-ci est « a v a n t » la volonté. N ier la p réd estin atio n re v ie n d rait à p ré te n d re que D ieu ne connaît pas « d ’avance » les événem ents. si fo rtem en t accusée dans l’Islam . E n résum é : l’Islam confronte ce q u ’il y a d ’im ­ m uable en D ieu avec ce q u ’il y a de p erm a n en t dans l’hom m e. q u an d la volonté est corrom pue. Dieu seul est absolue L iberté. e t a fortiori l ’erreu r et le péché : erreu r que l’Absolu n ’est pas. D ans le C hristianism e. en ce sens que celle-ci ne sa u ra it en aucune m anière redresser celle-là . ou plus précisém ent de la volonté corrom pue . p a r conséquent. L ’hom m e est soum is à la p réd estin atio n parce q u ’il n ’est pas D ieu. .

l’hom m e n ’a pas le pouvoir de les d étru ire. m ais non d étru ites . n o tre salu t. rien n ’est plus im p o rta n t que la p rière canonique (çalât) dirigée vers la k aab a . lesquelles o n t la v aleu r de clefs et ne font q u ’actu aliser n o tre « n a tu re su rn atu relle ». le salu t ou la déli­ vrance. ou la tr a n s ­ cendance et la lib erté. qui est à la fois parole divine et hum aine. Dieu ne fa it que rem plir les coupes que l’hom m e av a it vidées. E t de m êm e : l’hom m e seul est doué de parole. or si c’est cette déiform ité qui opère. 1 1. l’acte 1 se réfé ra n t à la volonté et le co n ten u à l’intelligence . et la Loi en général — la Sharpah — d éterm in e la volo n té . la parole y au ra sa p a r t au m êm e titr e que l’intelligence et la volonté. Le Tém oignage de Foi — la Shahâdah — déterm in e l’intelligence. grâce à une im pulsion divine. so u v en t in articu lée. L ISLAM 15 ligence qui possède l ’efficacité sacram en tale : est sauvé quiconque ad m et que l’A bsolu tra n sc e n d a n t est seul absolu et tra n s c e n d a n t et qui en tire les conséquences volitives. et la « m en tio n de D ieu » (dhikru ’Llâh) dirigée vers le c œ u r . E ncore une fois. D ans l’Islam . de to u s les êtres. Celles-ci so n t en effet actualisées p a r l’oraison. c’est cette intelligence et cette volonté. car la pensée arti­ culée relève elle aussi du langage. sa te x tu re et son processus so n t préfigurés p a r n o tre déiform ité : puisque nous som m es intelligence tra n sc e n d a n te e t volon té libre. dans l’ésotérism e. la parole du Soufi se rép ète dans la prière universelle de l’h u m a ­ n ité. . La parole ne s’extériorise pas forcément. — la Tarîqah. et m êm e dans la prière. parce que lui seul p arm i to u te s les créatu res te rre stres est « fa it à l’im age de D ieu » d ’une façon d irecte et intégrale . — il y a les grâces in itia ­ tiques. qui nous sau v ero n t . la parole est com m e le corps im m atériel et p o u rta n t sensible de n o tre vouloir et de n o tre com prendre.

el-islâm — et le P ro p h ète en ta n t que p ersonnification de . faire et dire. l’Islam . El-im ân est la c ertitu d e de l’A bsolu et du ra tta c h e m e n t de to u te chose à l’Absolu. la v o lonté. el-islâm (la « Loi ». le p o in t de d é p a rt d ’une perspective de salu t e t de lib ératio n . et p a r ra p p o rt à l’hom m e com m e te l e t l’hom m e collectif d ’a u tre p a r t . de l’équilibre e t de l’oraison. dans le cadre du m onothéism e sém itique. la vo lo n té et la parole : la R évélation ne su ra jo u te pas des élém ents n o u ­ v eau x . l ’Islam rap p elle à l’hom m e. Vu sous cet angle. elle n ’est a u tre que la connaissance de l’U nité — ou de l’Absolu — et de la dépendance de to u te s choses de l’U n . c’est el-islâm. non d ’avoir d écouvert la fonction salv atrice de l’intelligence. m ais elle dévoile la n a tu re profonde du réceptacle. Nous pourrions aussi nous ex p rim er ainsi : si l’hom m e. la parole est la co m m unication avec Dieu. L ’intelligence s’identifie avec son co n ten u salv ateu r. le libre a rb itre e t le don de la parole. litté ra le m e n t la « soum ission ») e t el-ihsân (la « Voie ». or le m oyen essentiel du troisièm e élém ent est le « souvenir de D ieu » actualisé p a r la parole. lui. — m ais d ’en avoir fait. se distingue des a u tre s créatu res p a r l’intelligence tra n sc e n d a n te . au p o in t de vue m étap h y siq u e qui nous im p o rte ici . m ais ce que sont. m oins ce q u ’il d o it savoir. l’intelligence.16 COMPRENDRE LISLAM L ’originalité de l’Islam est. de m êm e. c’est-à-dire la conform ité à ce que v e u t D ieu — l’A bsolu — p a r ra p p o rt à n o tre existence te rre stre et n o tre possibilité spirituelle d ’une p a rt. N ous rejoignons ainsi le te rn a ire trad itio n n e l de l’Islam : el-imân (la « F oi »). en su iv an t l’ordre des tro is facultés déi- form es. é ta n t fa it à l’im age de Dieu. sera la religion de la certitu d e . elle est essentiellem ent p rière et invocation. su r la base des d eu x élém ents précédents. litté ra le m e n t la « v e rtu ») . de la volonté et de la parole. — car cette fonction est évidente e t to u te religion la co n n aît. p a r définition.

la Cause et l’effet. to m b ez d e v a n t lui prostern és » (XY. im plique le théom orphism e de l’hom m e. — en ta n t que celle-ci véhicule et l’intelligence et la v o lonté. m ais q u ’elles m e tte n t l’accent sur tel ou tel aspect de la v érité. nous entendons. ou d ’absolu) en dehors de la seule D ivinité (la R éalité. bien que le K oran en tém oigne en d isan t d ’A dam : « Q uand J e l’au rai form é selon la p erfection et au rai insufflé en lui une p a rt de Mon E sp rit (m in R û h î). L a doctrine islam ique tie n t en deux énonciations : « Il n ’y a pas de d iv in ité (ou de réalité. Ce rôle de nos aspects de déiform ité. le sym bole) de la D ivinité » (M uham m adun Rasûlu 'L lâh) . dans le K oran. le P arfait) est l’E n v o y é (le po rte-p aro le. de deux certitu d es. et « M oham m ed (le « Glorifié ». non que les religions aien t des m onopoles. qui souligne la tran sce n d an ce de Dieu et l’écart incom m ensurable en tre L ui e t nous. c’est le prem ier et le second « Tém oignage » ( Shahâdah) de la foi. et bien que l’anth ro p o m o rp h ism e de D ieu. l’in te rm é ­ diaire. l’Islam est donc loin de s’a p p u y er exp licitem en t e t g én éra­ lem ent sur n o tre q u alité d ’im age divine. D ieu et le m onde. Nous som m es ici en présence de d eu x assertions. la m an ifestatio n . de deux n iv eau x de réalité : l’A bsolu et le relatif. 29 et X X X V III. el-ihsân enfin ram ène. 2 . 72). L ’Islam est la religion de la certitu d e et de l’équilibre. l’Absolu) » (L â ilaha illâ ’Llâh). — les deux précédentes positions à leurs essences. répugne au x analogies faites au p ro fit de l’hom m e . est d ’a u ta n t plus rem arq u ab le que la d o ctrine isla­ m ique. com m e le C hristianism e est celle de l’am o u r et du sacrifice . p a r la m agie de la parole sacrée. L ISLAM 17 T Islam — est u n équilibre en fonction de l’Absolu et en v ue de celui-ci . dans ce que nous pouvons appeler l’Islam fo n d am en tal e t « pré-théologique ».

Mais nous p o urrions dire 1. Ou encore : la cause ou l’origine est dans le mot rasûl (« Envoyé »). la prem ière co n cern an t plus p a rticu lière­ m en t le m onde. d ’ab o rd une cau salité et ensuite une finalité. — La Basmalah — la formule « Au Nom de Dieu l’infiniment Bon. et Mohammed est « monté » dans la laïlat el-mi’râj) (le « voyage nocturne »). celle-ci ne saurait épuiser celui-là. en fonction de cette v érité : « T o u te m an ifestatio n — donc to u te rela tiv ité — se ra tta c h e à l’A bsolu. — sa foi u n i­ ta ire se p résen te com m e une évidence sans to u te ­ fois renoncer au m y s tè r e x. le toujours Miséricordieux » (Bismi ’Llahi ’Rrahmânî ’Rrahîm) — exprime également le rattachement des choses au Principe. 3. T outes les vérités m étap h y siq u es sont com prises dans le prem ier ra p p o rt. et la seconde. E n d ’a u tre s term es : « Il n ’y a pas d ’évidence absolue en dehors de l’A bsolu » .18 COMPRENDRE L ISLAM L ’Islam v e u t im p la n te r la certitu d e . dans la seconde Shahâdah. énonce p a r conséquent. — et il se fonde sur deux certitu d es axio m atiq u es. l’hom m e 3. Le mystère est comme l’infinité interne de la certitude. La risâlah (la « chose envoyée ». et la finalité dans le nom Muhammad (« Glorifié »). nous retournerons à Lui » (wa-innâ ilayhi râji ’ûn). et la seconde. d ’une p a r t de « Dieu » et de la « D iv in ité » — au sens eck h artien de ce distinguo — et d ’a u tre p a rt de la « T erre » e t d u « Ciel ». Ces deux rapports se trouvent exprimés aussi par la for­ mule koranique suivante : « En vérité. que « to u te chose est ra tta c h é e à Dieu » 12. c’est que « D ieu seul est » . L a p rem ière des deux certitu d es. dans le second. nous sommes à Dieu (innâ lilLahi) et en vérité. puis. 2. . et l’a u tre la m an ifestatio n form elle et supra-form elle : il s’agit donc. et to u te s les vérités escha- tologiques. en préfigurant ainsi la finalité humaine. le Koran) est « des­ cendue » dans la laïlat el-Qadr (la « nuit de la Puissance qui destine »). l’une co n cern an t le P rincipe qui est à la fois E tre e t S u r-E tre. 1’ « épître ». » Le m onde est relié à D ieu — ou le rela tif à l’A bsolu — sous le double ra p p o rt de la cause et de la fin : le m ot « E nvoyé ».

d ’une p a r t de la perfection d ’exis­ tence et d ’a u tre p a r t sous celui des perfections de m ode ou d ’expression 3. celle-ci ne p e u t être que celle qui « est ». — pris ici au sens ordinaire et co u ran t. Nous disons « avant tout ». car « d an s la m esure » où il a de la réalité. c’est-à-dire q u ’elle ne p e u t être que divine . « n ’est » pas . et to u t en Lui. a d it le P ro p h ète . 1. dans le sens des adages védantins : « Toute chose est Atmâ » et « tu es Cela ». en vertu de l’unité d’essence des Paroles ou Noms de Dieu. L ISLAM 19 encore ceci : la prem ière Shahâdah est la form ule d u discernem ent ou de F « ab stra c tio n » ( tanzîh) et la seconde celle de l’in tég ratio n ou de F « analogie » (tashbîh) : le m o t « d iv in ité » (ilah). c’est a v a n t to u t 12 devenir pleine­ m en t conscient de ce que le m onde — la m anifes­ ta tio n — « n ’est a u tre » que D ieu ou le Principe. qu’elle était même en particulier comme un commentaire du Muhammadun rasûlu ’Llâh. 3. actualise en fin de compte la même connaissance que la première. to u t en « e x ista n t » à son niveau. 2. à certains égards. désigne le m onde en ta n t q u ’il est irréel parce que D ieu seul est réel. — dans la prem ière Sha­ hâdah. c’est donc vo ir Dieu p a r­ to u t. c’est a v a n t t o u t 1 devenir plein em en t conscient de ce que le P rincipe est seul réel et que le m onde. R éaliser la prem ière Shahâdah. . réaliser le v id e universel. étant Parole divine ou « Nom divin » comme la pre­ mière. en u n sens. a v u Dieu ». c’est donc. « Qui m ’a vu. d’un islam cristia- nizado. to u t est Lui. dans la seconde Shahâdah. or to u te chose est le « P ro p h ète » sous le ra p p o rt. désigne le m onde en ta n t q u ’il est réel parce que rien ne p e u t être en dehors de D ieu . Cette réserve signifie ici qu’en dernière analyse la seconde Shahâdah. et le nom du P ro p h ète (M uham m ad). en connection avec Ibn Arabî. R éaliser la seconde Shahâdah. parce que la première Shahâdah contient éminemment la seconde. Parler. c’est perdre de vue que la doctrine du Shaikh el-akbar était essentiellement mohammédienne.

en théorie. — car il l’ignore en p ra tiq u e . —■ chose artificielle et vaine. com m e le C hris­ tian ism e est la religion de l’am o u r et d u m iracle . q u ’une base po u r échapper. E n alla n t au fond des choses. L ’Islam est la religion de l’A bsolu. d an s lequel il p e u t s’élancer en d ép lo y an t sa foi et son héroïsm e . ils n ’ex p rim en t rien d ’a u tre q u ’une a t t i ­ tu d e q u ’il assum e à n o tre égard. — non p as un espace volitif qu i lui a p p a ra îtra it com m e une te n ­ ta tio n d ’a v en tu re in d iv id u aliste. m ais l’am our et le m iracle a p p a rtie n n e n t eux aussi à l’A bsolu. cet équilibre. loin d ’être une fin en soi com m e le suppose le C hrétien h a b itu é à un idéalism e v o lo n tariste plus ou m oins exclusif. il n ’a u ra it aucune force de persuasion. — c e tte volonté qui est q u asim en t lui-m êm e. T o u t a u tre est la p ers­ pective du M usulm an : il a d e v a n t lui. dans la co n tem p latio n ap aisan te e t libé­ . — d ev an t son intelligence qui choisit 1’U nique. v ie n t de ce q u ’il enseigne au fond la réalité de l’Absolu et la dépendance de to u te s choses à l’égard de l’Absolu. la v e rtu m u su lm an e lui sem ble. le systèm e islam ique de prescriptions « ex térieures » et bien m esurées lui a p p a ra ît com m e l’expression d ’une m édiocrité p rê te à to u te s les concessions et capable d ’aucun essor . m ais u n réseau de can a u x d ivinem en t prédisposés p o u r l’équilibre de sa vie volitive . en dernière analyse. — il est donc d e v a n t u n espace vocatio n n el indéterm in é. on est obligé de c o n stater — to u te qu estio n d o g m atiq u e m ise à p a rt — que la cause de l ’incom préhension foncière en tre C hrétiens et M usulm ans réside en ceci : le C hrétien v o it to u jo u rs d ev an t lui sa volonté.20 COMPRENDRE L ’i S L A M Si l’Islam v o u la it enseigner exclusivem ent q u ’il n ’y a q u ’un D ieu et non pas d eu x ou plusieurs D ieux. La fougue persuasive q u ’il possède en fait. n ’est au contraire.

L ISLAM 21 ratrice de l ’im m u ab le. loin d ’av o ir été des C hrétiens déguisés. telle l’absence du m onachism e en t a n t q u ’ins- titu tio n sociale. les H allâj e t les Ib n A rab î n ’o n t au co n traire pas fa it a u tre chose que de p o rte r les possibilités de l’Islam à leu r som m et. la q u estion se pose de savoir pourquoi ils sont restés M usulm ans e t com m ent ils o n t su p p o rté de l’être . au x in c ertitu d es et à la t u r ­ bulence de l ’ego. nous répondons que le C hrétien m oyen ne se soucie pas d a v an tag e de sacrifice . en réalité. ils n ’éta ie n t pas saints « m algré » le u r religion. e t de m êm e. loin d ’être des ty p es opposés. D ’aucuns p o u r­ ra ie n t nous o b jecter en o u tre que les m ystiques chrétienne et m usulm ane. Q uand le C hrétien en ten d le m ot « v érité ». soit réciproques . qui préconise la p au v reté. l ’idéalism e sacri­ ficiel du C hristianism e risque d ’être m ésin terp rété p a r le M usulm an com m e u n in dividualism e co n tem p ­ te u r de ce don divin q u ’est l ’intelligence . to u t C hrétien p o rte au fond de son âme u n essor sacrificiel q u ’il ne p ren d ra p e u t-ê tre jam ais. l ’Islam . to u t M usulm an a p a r sa foi m êm e u n e prédisposition p o u r une co n tem p latio n qui ne p o in ­ dra p eu t-ê tre jam ais dans son cœ ur. p ré se n te n t au co n traire des analogies te lle ­ m e n t fra p p a n te s q u ’on a cru devoir conclure à des em p ru n ts soit u n ila té ra u x . E n d ép it de certaines a p p a ­ rences. il pense to u t de suite au fa it que « le V erbe s’est fa it . le jeûne. m ais « p a r » leur religion . à cela nous répondrons : si l ’on suppose que le p o in t de d é p a rt des Soufis a it été le m êm e que celui des m ystiques chrétiens. E n résum é : si l’a ttitu d e d ’éq u i­ libre que recherche et réalise l ’Islam a p p a ra ît au x y eu x des C hrétiens com m e une m édiocrité calcu la­ trice e t incapable de su rn atu rel. com porte to u te s les prém ices d ’une ascèse con tem p lativ e. com m e l ’a v aien t fa it leurs grands prédécesseurs. la solitude et le silence. si l ’on nous objecte que le M usulm an o rd in aire ne se préo c­ cupe pas de co n tem p latio n .

soit litté ra le m e n t. ta n d is que le M usulm an. — la crucifixion du C hrist ne p eu t. à savoir celui de l’homme. . Tel Abu Hâtim. L ’ « antih isto ricism e » m u su lm an — q u ’on p o u rra it p a r analogie q ualifier de « plato n icien » ou de « gnostique » — culm ine dans ce re je t au fond to u t extérieur. à savoir la R évélatio n . c’est que le C hrist s’est laissé cruci­ fier. le sen tim en t d ’A bsolu.22 COM PRENDRE l ’ï S L A M chair ». sans que le mal puisse déterminer l’être propre de l’homme. si p o u r les C hré­ tiens. 2. p a r sa n a tu re m êm e. le re je t m u su lm an de la croix est une m anière de l’exprim er. m ais d e v a n t l’apriorism e ju d éo -ch rétien — e t s u rto u t chrétien — du m iracle. en e n te n d a n t ce m êm e m ot. su iv an t son degré de connaissance. en ce sens que 1’ « agir » rejaillit sur la définition même de Dieu. ce q u ’il in te r ­ p réte ra. L ’a ttitu d e réservée de l ’Islam . mais il y a là un distinguo très subtil qu’on ne peut négliger quand il s’agit de comparer les deux théologies en présence. 1’ « agir » divin semble l’emporter d’une certaine manière sur 1’ « être » divin. et m êm e d o u te u x p o u r certain s q u a n t à l ’in te n tio n z. car celui-ci ne peut perdre sa déiformité. ce qui dans le C hristianism e a p p a ra ît com m e u n fa it uniq u e. la chute d’Adam est une manifestation nécessaire du mal. une « n a tu re des choses » . soit m é tap h y siq u em en t. s’explique p a r la prédom inance du pôle « intelligence » su r le pôle « existence » : l ’Islam en ten d se fo n d er sur l ’évidence spirituelle. — p o u r q u i la v érité c’est q u ’il n ’y a q u ’un seul Dieu. Dans le Christianisme. p o u r les M usulm ans. et l’Islam sur u n « être ». la vérité. Le C h ristia­ nism e se fonde sur u n « év én em en t ». Pour l’Islam. être « la V érité » . Cette façon de voir peut paraître expéditive. cité p a r Louis M as s i g n o n d a n s Le Christ dans les Evangiles selon Al-Ghazâlî. conform ém ent à 12 1. La chute aussi — et non la seule Incarnation — est un « événement » unique qui est censé pouvoir déterminer d’une façon totale un « être ». pense a priori q u ’ « il n ’y a pas de d iv i­ nité en dehors de la seule D ivinité ». sera d ans l ’Islam la m anifes­ ta tio n ry th m é e d ’un p rincipe 1 . non d e v a n t le m iracle.

celui-ci p e u t im ite r u n m iracle. ni celui d u sacré. c’est lui qui in te rv ie n t 1 1. N ous avons fa it allusion plus h a u t au caractère n o n-historique de la p ersp ectiv e de l ’Islam . p u isq u ’une R évélation a u th e n tiq u e est fo rcém en t sp o n tan ée et ne relève que de D ieu. il p e u t im ite r u n p h é ­ nom ène. d ’u n sens aigu de l’A bsolu. non seulem ent l’in te n tio n de n ’être que la rép é titio n d ’une réalité in tem porelle ou la phase d ’u n ry th m e anonym e. sous peine de ne pas être une reli­ gion. voire comme un appel au diable ou à l’antéchrist. donc p a r des m iracles ou p a r des te n ta tio n s . comme de l’infidélité. or la ce rtitu d e spiri­ tuelle. qui est la dernière venue dans la série des g ran d es R évélations. — c’est aussi p arce que l ’an té c h rist « séduira beaucoup p a r ses prodiges » 1 . m ais non le S a in t-E sp rit. donc une « réform e ». . Si l’Islam . Un auteur catholique de la « belle époque » pouvait s’écrier : « Il nous faut des signes. Ce carac­ tè re explique. puisque D ieu est to u jo u rs C réateur. des faits concrets ! » Une telle parole serait inconcevable de la part d’un Musulman. elle apparaîtrait. excepté à l’égard de ceux qui v eu len t ê tre tro m p és e t n ’o n t de to u te façon ni le sens de la v érité. le m onde s’effondrerait . — et que l’Islam offre sous la form e d ’une la n c in a n te foi u n ita ire . — to u t en l’a d m e tta n t nécessairem ent. laquelle est envisagée ici com m e u ne intelligence th éo m o rp h e. — m ais aussi des n o tions telles que celle de la création continuelle : si D ieu n ’é ta it pas à to u t m om ent C réateur. e t m êm e en un sens tran sp o sé. — m ais au sens s tric te m e n t o rth o d o x e et tra d itio n n e l d u term e. qui est au x an tip o d es d u « ren v ersem en t » que p ro d u it le m iracle. — est u n élém ent inaccessible au dém on . en Islam. ne se fonde pas sur le m iracle. m ais non une évidence intellectu elle . quelles que soient les a p p a ­ rences. L ISLAM 23 la n a tu re m êm e de l’hom m e. e t non com m e une v olonté qui n ’a tte n d q u ’à être séduite dans le bon ou le m au v ais sens. et en tout cas comme une extravagance des plus blâmables.

pas de lois n aturelles qui p u issen t s’in terp o ser en tre Dieu e t le fa it cosm ique. N otre lib erté est donc réelle. « lib re­ m e n t ». et parce que l’Islam . non a priori le sacrifice et la souffrance . le M usulm an d ira p a r co n séquent : « E s t bon ce que D ieu v e u t ». s u iv a n t les cas . possède ces dons m iracu leu x que so n t l ’intelligence et la lib erté. d ’ab o rd le re je t de la d iv in ité du C hrist et de l ’Église e t ensuite les m orales m oins ascétiques que la sienne. e t non : « Le d o u lo u reu x est ce que Dieu v e u t » . l’ém an atio n logique — en m ode d ’équilibre — de cette U nité. lui. dans l’ordre co n tin g en t. E n clim at islam ique. parce que l ’U n ité suprêm e. pas de principes in term éd iaires. la Loi. son absolue L ib erté. p arce que D ieu ne p e u t pas ne pas m an ifester. e t il n ’y a pas de causes secondes. est p o u r lui la V olonté divine. Or la V olonté divine — et c’est là s u rto u t q u ’a p p a ra ît to u te la différence — ne coïncide pas forcém ent avec le sacrificiel. L a différence foncière en tre le C hristianism e et l’Islam a p p a ra ît som m e to u te assez n e tte m e n t dans ce que C hrétiens et M usulm ans d é te ste n t resp ecti­ v e m e n t : p o u r le C hrétien. la V olonté divine a en vue. lo giquem ent. Mais celles-ci non plus n ’éch ap p en t. h a it le re je t d’Allâh et de l’Islam . en dernière analyse. sauf dans le cas de l’hom m e qui. m ais sa sensibilité et son im ag in atio n te n d e n t p lu tô t vers la seconde fo rm u latio n . m ais d ’une réalité illusoire com m e la re la tiv ité dans laquelle elle se p ro d u it. et l’absoluité et la tra n sc e n d a n c e de celle-ci. est haïssable. elle p e u t m êm e « allier l ’u tile et l’agréable ». sans p a rle r de la lu x u re . parce que D ieu le v e u t ainsi .24 COM PRENDRE L ’i S L A M dans to u t phénom ène. le M usulm an. é ta n t le re p ré se n ta n t (im âm ) de Dieu sur terre. à la d éterm in a tio n divine : l’hom m e choisit lib rem en t ce que D ieu v e u t . lui p araissen t fu lg u ran tes d ’évidence et de m ajesté. le C hrétien est du m êm e avis que le M usulm an. et dans laquelle elle est un reflet de Ce qui est.

plus p ro ­ fondém ent. sous peine d ’ « hypocrisie » (nifâq) puisque co n n aître. les ap p are n tes « facilités » de l’Islam te n d e n t en réalité vers un équilibre — nous l ’avons d it — d o n t la raiso n su f­ fisante est en dernière analyse l’effort « v ertical ». et d ’a u tre p a r t nous lui sommes opposés parce que. T outes les positions que nous venons d ’énoncer o n t leur fondem en t dans les dogm es ou. d ’une p a rt nous ressem blons à Dieu parce que nous existons. dans les p erspectives m étap h y siq u es que ceux-ci ex p rim en t. c’est être . le choix dépend d ’une perspective. nous devons aim er. m ais d ’un a u tre côté. non pas arb itra ire . « de Mon E sp rit ») déterm inée. nous som m es séparés de lui. parce que nous lui ressem blons . P a r exem ple. il juge et se venge. Sous u n certain ra p p o rt. les m orales p eu v en t et d o iv en t différer . D ieu est A m our . il y a to u ­ jours place en nous — en principe du m oins — po u r un am o u r coupable e t une ju ste vengeance. m ais en ta n t q u ’il se m e u t dans l’espace et le tem p s. ou à te l asp ect de cette n a tu re . e x ista n t. du m o m en t q u ’il se fonde sur la d iv in ité d ’u n phénom ène te rre stre . donc dans te l « p o in t de vue » q u a n t au su jet et d an s te l « asp ect » q u a n t à l’objet. T o u t est ici question d ’accent e t de d élim itatio n . p a r l ’im m u ab le. puisque nous som m es a u tre s que lui . m ais le déploiem ent de l ’in ­ telligence déiform e (m in R ûhî. Le C hristianism e. elle. ce que nous ne pouvons faire. — le C hris­ . nous devons agir com m e lui : c’est que. e t en g lobant p a r conséquent n o tre être. e t sous u n a u tre . — m ais con­ form e à la n a tu re des choses. — car alors ce ne serait pas une persp ectiv e. la contem plation. donc. la gnose. nous devons faire le co n traire de ce que fa it Dieu. — ce n ’est pas en lui-m êm e que le C hrist est te rre stre . m ais ces positions é ta n t to u jo u rs ap p ro x im ativ es. l ’i s l a m 25 com m e gages d ’am our.

— m ais il d o it n ier to u t caractère d irectem en t divin 1. La gnose dépassera ce plan en attribuant l’absoluité à la « Divinité » au sens eckhartien. est obligé p a r voie de conséquence — p u isq u e p a r sa form e il est un dogm atism e sém itiq u e 12 — d ’exclure la te rre stré ité de l’A bsolu. Le terme même de « rela­ tions trinitaires » prouve que le point de vue adopté -— provi­ dentiellement et nécessairement — se situe au niveau méta­ physique propre à toute bhakti. celui de la volonté et de l’affection .26 COMPRENDRE L ’i S L A M tianism e est obligé. s’il est perm is de s’exprim er ainsi. toute antinomie conceptuelle se résout dans la vérité totale. . D ’une façon analogue. il fa u t que Dieu soit envisagé d ’em blée sous cet aspect. d ’in ­ tro d u ire la re la tiv ité dans l’A bsolu. Le dogmatisme se caractérise par le fait qu’il prête une portée absolue et un sens exclusif à tel « point de vue » ou à tel « aspect ». e t celle-ci est com m e d éterm inée p a r T « h isto ricité » de D ieu. En pure métaphysique. dit relativité. l’Islam . celui de la T r in ité 1 . ou au « Père » quand la Trinité est envisagée en « sens vertical ». à titr e secondaire. du m oins sur le p lan des m ots. ce qui ne doit pas être confondu avec un nivellement négateur des oppositions réelles. du m om ent q u ’il se fonde sur l’absoluité de D ieu. il fa u t que la voie spirituelle soit éga­ lem en t une réalité d ’am our. puisq u e te l « rela tif » est considéré com m e absolu. du relatif. Qui dit distinction. ou p lu tô t de considérer l’Absolu à un degré encore relatif. il fa u t que l’Absolu ait quelque chose de la rela tiv ité. il d o it donc nier. Le « volo n tarism e » chrétien est solidaire de la conception chrétienne de l’A bsolu. p a r voie de conséquence. et l’hom m e sous l’aspect co rresp o n d an t. la div in ité du C hrist . 2. sans quoi il n ie ra it la to ta lité de Dieu et to u te possibilité de ra p p o rt en tre D ieu et le m onde. il n ’est p as obligé de nier q u ’il y a en D ieu. et puisque l’In carn atio n est un fait de la M iséricorde ou de l ’A m our. — car il ad m e t fo rcém en t les a ttrib u ts divins. le « Fils » correspondant alors à l’Etre — première relativité « dans l’Absolu » — et le Saint-Esprit à l’Acte.

Si l’Islam y insiste comme il le fait. et q u an d le K o ran re je tte le dogm e trin ita ire . Les Soufis so n t les p re ­ m iers à reco n n aître que rien ne p e u t se situ e r en dehors de la R éalité suprêm e. quoique vous ne vous en rendiez pas compte » (Koran. L ISLAM 27 en dehors du seul P rincipe. note. ou q u ’il n ’est p as D ieu en ta n t que Messie te r r e s t r e 1 . mais les concepts chré­ tiens n’en sont pas moins incompatibles avec la tradition juive. les saints de l’Ancien Testament — même Enoch. il en ten d : il n ’y a pas de te rn a ire dans « D ieu com m e tel ». . qui est au-delà des d istin ctio n s. de ceux qui ont été tués dans la voie de Dieu qu’ils sont morts : mais qu’ils sont vivants . — Cf. en réalité. il en ten d : le Messie n ’est pas « u n dieu » a u tre que D ieu. p. Moïse. alors que les Ju ifs cro y aien t avoir tu é le C hrist dans son essence m êm e 12 . nos Sentiers de gnose. Le sentiment d’absolu dans les religions. II. 149). 1. cette v érité n ’est to u tefo is pas susceptible de fo rm u latio n dogm atiq u e. « Ne dites pas. La même remarque s’applique au Christianisme quand. q u an d le K oran sem ble nier la m o rt d u C hrist. c’est-à-d ire dans l’A bsolu. a v ain cu la m o rt. et Elie — sont censés demeurer exclus du Ciel jusqu’à ce que le Christ soit « descendu aux enfers » . c’est leur symbolisme spirituel et partant leur vérité : le salut passe nécessairement par le Logos. ces faits sont évidemment susceptibles d’interprétations diverses. le Christ est apparu avant cette descente entre Moïse et Elie dans la lumière de la Transfiguration. Ce qui les justifie. la v érité du sym bole l’em porte ici sur celle du fait. m ais elle est logiquem ent com prise dans le Lâ ilaha illâ ’Llâh. 2. en ce sens q u ’une n égation spirituelle p ren d la form e d ’une négation m a té rie lle 3 . 3. de telle façon et non de telle autre. car dire que l’U nité ex clu t to u t rev ie n t à dire q u ’à un a u tre p o in t de vue — celui de la réalité du m onde — elle in c lu t to u t . Abraham. Q uand le K oran affirm e que le Messie n ’est pas D ieu. et il a mentionné dans une parabole le « sein d’Abraham » . et celui-ci. pourtant. par exemple. c’est en raison de son angle de vision particulier. on p e u t com ­ p ren d re que Jésus. E nfin. En termes chrétiens : la nature humaine n’est pas la nature divine. 15. chap.

aspects et m odes possibles. non p a r visions directes. lum ière inform elle e t « fluide » . que ses axiom es sont insuffisants dans la m esure où elle em piète su r le te rra in de l’in ­ tellect p u r. car c’est là oublier que la raison opère d ’une m anière indirecte.28 COMPRENDRE L ’i S L A M m ais d ’u n a u tre côté. contre te l dogm e d ’une religion é tra n ­ gère q u ’une erreu r dénoncée p a r la raison ne p e u t devenir une v érité sur u n a u tre p lan . Relevons également la contradiction apparente entre saint Jean-Baptiste niant d’être Elie. donc inclusive de to u s les points de vue. La raison est form elle d an s sa n a tu re et form aliste dans ses opératio n s. et il est logique q u ’il le fasse du m om ent que sa voie est a u tre et q u ’il n ’a pas à rev en d iq u er les m oyens de grâce propres au C hristianism e. dans l’Islam . ou p a r reflets. de l ’in tellect. la ligne de d ém arcatio n en tre le rela tif et l’A bsolu passe à tra v e rs le C h rist . elle serait exploitée à fond. l’Islam élim ine p a r cette nég a­ tio n — ou cette ap p aren ce de n ég atio n — la voie christique en ce qui le concerne lui-m êm e. il est v ra i q u ’elle tire son im placab ilité. sous prétexte que « Dieu ne peut se contredire ». ou sa v alid ité en général. Sur le p lan de la v érité to ta le . to u t recours à la seule raison est év idem m ent in o ­ p é ra n t : il est v ain p a r co n séquent de faire v aloir p a r exem ple. et le Christ affirmant le contraire : si cette contradiction — qui se résout par la différence des rapports envisagés — avait lieu d’une religion à une autre. différence qui s’explique p a r le fa it que l’exo- bien que manifesté dans le temps sous telle forme. p a r a ltern ativ es et exclusions. elle procède p a r « coagulations ». m ais elle ne to u ch e au x essences que p a r conclusions. ou p a r vérités partielles si l’on v e u t . m ais n ’engage pas la connaissance im m éd iate. com m e l’in tellect p u r. D ans le C hristianism e. elle n ’est pas. elle sépare le m onde de D ieu. est au-delà de la condition temporelle. elle est indispensable p o u r la fo rm u latio n v erbale. . ou m êm e — dans l ’ésotérism e — les a ttrib u ts divins de l’E s­ sence.

m ais aussi du genre h u m ain . soit m étap h y sicien — encadre un Islam « hum id e b 1. la V érité é ta n t u n e . d ’am o u r ém otionnel. de gnose. ab stra c tio n faite ici de ce q u ’il est m iséricordieux « a v a n t » d ’être v engeur . elle ne p e u t pas ne p as être . c’est-à-dire épris de b eau té. en ta n t que distin ctions. . non seulem ent de la V érité. sans rien p erd re p o u r a u ta n t. encadré p a r le p récé­ d en t. en Soufisme. bien au contraire. de p u re contem platio n . Il n ’y a pas seulem ent u n C hristianism e de « chaleur ». de le u r infinie réalité. On d it aussi. L ISLAM 29 térism e p a rt forcém ent to u jo u rs du relatif. puisque les différences ex isten t. • rev ie n t à affirm er q u ’elle est nécessaire et que. tels que la « sa in te té » ou la « sagesse ». d ’am our et de sacrifice. 1 1. elle est exigée p a r ses réceptacles h u m ain s providentiels. Nous nous référons ici à des ternies alchimiques. un C hristianism e de « lum ière ». m ais il y a égalem ent. q u a n t a u x a ttrib u ts d ’essence. Il fa u t q u ’il en soit ainsi à cause de l’u n ité. m ais néanm oins assez réelle p o u r p e rm e ttre ou im poser la réciprocité — ou l’u b i­ q u ité spirituelle — d o n t il s’agit. u n ité relativ e. p a r conséquent. certes. ta n d is que l’ésotérism e p a r t de l’Absolu e t donne à celui-ci une acception plus rigoureuse. de « p a ix » . d ’activ ité sacrifi­ cielle. et de m êm e F Islam « sec » — soit légaliste. ils ne s’actu alisen t. dans leu r être p ro p re. que les a ttrib u ts divins ne s’affirm ent com m e tels que p a r ra p p o rt au m onde. que p a r ra p p o rt à n o tre esp rit dis­ tin c tif. Dire que la perspective islam ique est possible. e t m êm e la plus rigoureuse possible. q u ’en eux-m êm es ils sont in d istin cts et ineffables : on ne p e u t donc dire de D ieu q u ’il est « m iséricordieux » ou « v engeur » d an s u n sens absolu. d e v a n t D ieu leurs différences so n t relativ es et les v aleurs de l ’une se re tro u v e n t to u jo u rs sous un m ode quelconque dans l ’a u tre . Les perspectives en ta n t que telles n ’o n t to u tefo is rien d ’absolu.

1. considère avant tout l’être des choses et non le devenir ou notre situation volitive. par définition. se présen te com m e u n être n o uveau. 2. so n t voulues de Dieu. . non pas à tra v e rs la p erspective défo rm an te d ’un idéalism e m y stiq u e en l’occurrence in a p p li­ cable. il envisage l’h u m ain collectif. sous ce rapport. ces d eu x réalités n ’en sont pas m oins p ro fo n d ém en t solidaires. Ce n’est pas un homme et plusieurs hommes que nous distinguons. car cette expres­ sion aurait encore l’inconvénient de définir l’homme en fonction de la collectivité et non à partir de Dieu. C’est dire que l ’Islam m et chaque chose à sa place et la tra ite su iv an t sa n a tu re p ro p re . Si l’on v e u t com ­ p ren d re certaines apparences de co n trad ictio n dans cette m orale. il fa u t te n ir com pte de ceci : l’Islam distingue l’hom m e com m e te l d ’avec l ’hom m e col­ lectif qui. mais la personne humaine et la société. p lu tô t que celle du m iracle et de l’im p ro v isatio n idéaliste . c’est la perspective de la certitu d e et de la n a tu re des choses. l’être des choses. La Paix du Christ. L ’Islam . une sép aratio n n e tte en tre l ’hom m e com m e t e l 12 et l’hom m e collectif.30 COMPRENDRE L’i S L A M U n p o in t que nous voud rio n s to u c h er ici est la question de la m orale m usulm ane. le repos de l’intellect dans « ce qui est ». non avec l’arrière- pensée de c ritiq u er in d irecte m en t le C hristianism e. Si nous partons de l’idée que l’ésotérisme. e t qui est soum is. qui est ce q u ’il d o it être. m ais en te n a n t com pte des lois qui régissent chaque ordre et qui. c’est. c’est le Christ qui sera. Nous ne disons pas « l’homme singulier ». ce « Verbe dont tout a été fait et sans lequel rien n’a été fait ». dans une certain e m esure m ais non au-delà. à la loi de la sélection n atu relle. nous faisons cette rem arq u e. dans l ’Islam . pour le gnostique chrétien. m ais p o u r m ieux faire resso rtir l’in te n tio n e t le bien-fondé de la p ersp ec­ tiv e islam ique L S’il y a. lui. dans les lim ites de chacun.

sans quoi Ibn Hanbal n’aurait pas reproché aux Soufis de développer la méditation au détriment de la prière et de prétendre se libérer en fin de compte des obligations légales. On distingue. entre des derviches « voyageurs » (vers Dieu. te l sa in t p e u t ne plus av o ir besoin des 1 1. des cas d’abandon des rites en fonction de la seule oraison du cœur ne semblent pas être rares . les uns attachés à la Loi en vertu de son symbolisme et de son opportunité. m ais A dam ne des­ cend pas des hom m es. e t in v ersem en t . Jalâl ed-Dîn Rûmî dit dans son Math- . com m e le fa it l’H indou et le B ouddhiste. L ISLAM 31 é ta n t donné que la collectivité est un aspect de l’hom m e — aucu n hom m e ne p e u t n a ître sans fam ille — et que. Le principe de cet abandon des rites généraux n’en est pas moins connu et se manifeste parfois. en fait. Dans l’Islam en général. tandis que la seconde catégorie s’en dispense plus ou moins. sans être trop molestés puisqu’on les prend volon­ tiers pour des demi-fous dignes de pitié. l’Absolu étant sans dualité. in v ersem en t. parfois de crainte ou même de vénération. la connaissance suprême est censée exclure la mul­ tiplicité « polythéiste » (mushrik) des rites. Dans le Soufisme indonésien. ni à cause d ’un degré sp iritu el l’y a u to ris a n t p a r sa n a tu re 1 . majâdhib) : la première catégorie forme l’immense majorité et obéit à la Loi. la société est une m u ltip licatio n d ’individus. il semble toujours y avoir eu — abstraction faite de la distinction très particulière entre sâlikûn et majâdhib — la division extérieure entre Soufis « nomistes » et « anomistes ». ce ra p p o rt inverse est v rai à plus fo rte raison puisque l’indiv idu est a v a n t la collectivité. Il résu lte de cette in te r ­ dépendance ou de ce tte réciprocité que to u t ce qui est accom pli en vue de la collectivité — telle la dîm e p o u r les p au v res ou la guerre sain te — a une v aleu r spirituelle p o u r l’ind iv id u . Ce que nous venons de dire explique p o u rq u o i le M usulm an n ’ab an d o n n e pas. les rites ex térieu rs en fonction de telle m éthode spirituelle p o u v a n t les com penser. et les autres détachés de la Loi en vertu de la suprématie du cœur (qalb) et de la con­ naissance directe ( marifah). on considère alors la conscience de l’Unité comme une prière universelle qui dispense des prières canoniques . car to u s les hom m es descendent d ’A dam . sâlikûn) et « attirés » (par Dieu.

32 COMPRENDRE L’i S L A M

oraisons canoniques, — p u isq u ’il se tro u v e dans un
é ta t d ’oraison infuse et d ’ « ivresse » x, — m ais il
n ’en continue pas m oins à les accom plir p o u r prier
avec to u s et en to u s, et afin que to u s p rie n t en lui.
Il incarne le « corps m y stiq u e » q u ’est to u te com ­
m u n a u té croyante, ou à u n a u tre p o in t de vue, il
incarne la Loi, la tra d itio n , la p rière com m e telle ;
en ta n t q u ’être social, il d o it p rêch er p a r l’exem ple,
e t en ta n t q u ’hom m e personnel, il d o it p erm e ttre
à ce qui est h u m a in de se réaliser, et en quelque
sorte de se renouveler, à tra v e rs lui.
La tran sp are n ce m étap h y siq u e des choses et la
co n tem p la tiv ité qui lui répond, fo n t que la sex u alité,
dans son cadre de lég itim ité trad itio n n elle , — c’est-
à-dire d ’équilibre psychologique e t social, — p e u t
re v ê tir u n caractère m éritoire, ce que l’existence du
d it cadre m o n tre d ’ailleurs p a r avance ; en d ’au tres
term es, il n ’y a pas que la jouissance qui com pte,
— à p a rt le souci de co n serv atio n de l ’espèce, —
il y a aussi son co n ten u q u alitatif, son sym bolism e
à la fois objectif et vécu. La base de la m orale m usul-

nâwl : « Les amateurs des rites sont une classe, et ceux dont
les cœurs et les âmes sont embrasés d’amour en forment une
autre », ce qui s’adresse aux seuls Soufis — par référence à l’es­
sence de certitude » ( ’ayn el-yaqîn) — et ne comporte d’ailleurs
de toute évidence aucun caractère d’alternative systématique,
comme le prouve la vie même de Jalâl ed-Dîn ; aucune « libre
pensée » ne saurait en profiter. Enfin, notons que d’après El-
Junayd, le « réalisateur de l’union » ( muwahhid) doit observer
la « sobriété » (çahw) et se garder d’ « intoxication » (sukr)
autant que de « libertinisme » (ibâhiyah).
1. Le Koran dit : « N’allez pas à la prière en état d’ivresse »,
ce qui peut s’entendre dans un sens supérieur et positif ; le Soufi
jouissant d’une « station » (maqâm) de béatitude, ou même
simplement le dhâkir (adonné au dhikr, équivalent islamique
du japa hindou) considérant son oraison secrète comme un « vin »
(khamr), pourrait en principe s’abstenir des oraisons générales ;
nous disons « en principe », car en fait, les soucis d’équilibre et
de solidarité, si marqués dans l’Islam, font pencher la balance
dans l’autre sens.

L ISLAM 33
m ane est to u jo u rs la réalité biologique e t non u n
idéalism e co n traire a u x possibilités collectives et
au x droits indéniables des lois n atu relles ; m ais cette
réalité, to u t en c o n s titu a n t le fo n d em en t de n o tre
vie anim ale et collective, n ’a rien d ’absolu, car nous
som m es des créatu res sem i-célestes ; elle p e u t to u ­
jours être neutralisée su r le p lan de n o tre lib erté
personnelle, m ais non abolie su r celui de n o tre exis­
tence sociale b Ce que nous avons d it de la sexualité
s’applique analogiq u em en t — sous le seul ra p p o rt
du m érite — à la n o u rritu re : com m e dans to u te s
les religions, tro p m anger est u n péché dans l’Islam ,
m ais m anger avec m esure et avec g ra titu d e envers
Dieu y est, non seulem ent u n non-péché, m ais m êm e
u n acte p o sitiv em en t m éritoire. Toutefois, l’analogie
n ’est p as to tale, car le P ro p h ète « aim ait les fem m es »,
non « la n o u rritu re ». L ’am o u r de la fem m e est ici
en ra p p o rt avec la noblesse et la générosité, sans
p arler de son sym bolism e p u rem e n t co n tem p latif, qui
v a beaucoup plus loin.
On reproche sou v en t à l’Islam d ’avoir rép an d u
sa foi p a r l ’épée, m ais on oublie, prem ièrem en t, que
la persuasion a joué un plus g rand rôle que la guerre
dans l’expansion globale de l’Islam ; deuxièm em ent,
que seuls les polyth éistes et les id o lâtres p o u v aien t
être forcés d ’em brasser la religion nouvelle 12 ; tro i­

1. Beaucoup de saints hindous n’ont tenu aucun compte des
castes, mais aucun n’a songé à les abolir. — A la question s’il
y a deux morales, l’une pour les individus et l’autre pour l’État,
nous répondrons par l’affirmative, avec la réserve toutefois que
l’une peut toujours s’étendre au domaine de l’autre, suivant
les circonstances externes ou internes. En aucun cas, il n’est
permis que l’intention de « ne point résister au méchant » ne
devienne de la complicité, de la trahison ou du suicide.
2. Cette attitude cessa à l’égard des Hindous, dans une large
mesure tout au moins, quand on s’était rendu compte que l’Hin­
douisme n’est pas l’équivalent du paganisme arabe ; on assi­
milait alors les Hindous aux « gens du Livre » (ahl el-Kitâb),
c’est-à-dire aux Monothéistes sémitico-occidentaux.
3

34 COMPRENDRE l ’i S LAM

sièm em ent, que le D ieu de l’A ncien T estam en t n ’est
pas m oins guerrier que le D ieu du K oran, bien au
contraire ; et q u atrièm em en t, que la C hrétienté elle
aussi se serv ait de l ’épée dès l’av èn em en t de Cons­
ta n tin . L a questio n qui se pose ici est sim plem ent
la su iv an te : l’em ploi de la force est-il possible en
v ue de l’affirm ation e t de la diffusion d ’une v érité
v itale ? Il n ’y a p as de d o u te q u ’il faille répondre
p a r l ’affirm ative, car l’expérience nous p rouve que
nous devons parfois faire violence au x irresponsables
dans le u r propre in té rê t ; puisque cette possibilité
existe, elle ne p e u t pas ne pas se m an ifester dans
les circonstances voulues 1, ex actem en t com m e c’est
le cas de la possibilité inverse, celle de la victoire
p a r la force in h éren te à la v érité m êm e ; c’est la
n a tu re in tern e ou ex tern e des choses qui déterm in e
le choix en tre deux possibilités. D ’une p a rt, la fin
sanctifie les m oyens, e t d ’a u tre p a rt, les m oyens
p e u v e n t pro fan er la fin, ce qui signifie que les
m oyens doiv en t se tro u v e r préfigurés dans la n a tu re
divine ; ainsi le « d ro it du plus fo rt » est préfiguré
dans la « jungle », à laquelle nous ap p arten o n s
in co n testab lem en t, à u n certain degré et en ta n t
que collectivités ; m ais nous ne voyons dans la
« jungle » nul exem ple d ’un d ro it à la perfidie et
à la bassesse, e t m êm e s’il s’y tro u v a it de tels tra its ,
n o tre dignité hu m ain e nous in te rd ira it d ’y p a r ti­
ciper. Il ne fa u t jam ais confondre la d u reté de cer­
taines lois biologiques avec c e tte infam ie d o n t seul
l ’hom m e est capable, p a r le fa it de sa déiform ité
p erv ertie 12.

1. Le Christ employant la violence contre les marchands du
Temple montra que cette attitude ne pouvait être exclue.
2. « Nous voyons des princes musulmans et catholiques, non
seulement s’allier quand il s’agit de briser la puissance d’un
coreligionnaire dangereux, mais aussi s’entraider généreuse­
ment pour vaincre des désordres et des révoltes. Le lecteur
apprendra, non sans secouer la tête, que dans une des batailles

L ISLAM 35
A u n certain p o in t de vue, on p e u t dire que l ’Islam
possède deux dim ensions, l’une « horizo n tale », celle
de la volonté, et l’a u tre « verticale », celle de l’in ­
telligence ; nous désignerons la prem ière dim ension
p a r le m o t « équilibre » 1, et la seconde p a r le m ot
« union ». L ’Islam est, essentiellem ent, équilibre et
union ; il ne sublim ise pas a priori la volonté p a r
le sacrifice, il la n eu tralise p a r la Loi, to u t en m e t­
ta n t l’accent sur la co n tem p latio n . Les dim ensions

pour le khalifat de Cordoue, en 1010, des forces catalanes sau­
vèrent la situation, et qu’à cette occasion trois évêques laissèrent
leur vie pour le « Prince des Croyants »... Al-Mançûr avait dans
son entourage plusieurs comtes, qui avec leurs troupes s’étaient
joints à lui, et la présence de gardes chrétiennes aux cours
andalouses n’avait rien d’exceptionnel... Lors de la conquête
d’un territoire ennemi, les convictions religieuses de la popu­
lation étaient respectées autant que possible ; que l’on se rappelle
seulement que Mançûr — d’habitude assez peu scrupuleux —
se soucia, lors de l’assaut de Santiago, de protéger contre toute
profanation l’église contenant le tombeau de l’Apôtre, et que
dans beaucoup d’autres cas les khalifes saisissaient l’occasion
pour manifester leur respect des choses sacrées de l’ennemi ;
les Chrétiens eurent une attitude semblable dans des circonstances
analogues. Pendant des siècles, l’Islam fut respecté dans les
pays reconquis, et ce n’est qu’au xvie siècle... qu’il fut systé­
matiquement persécuté et exterminé sous l’instigation d’un clergé
fanatique et devenu trop puissant. Durant tout le Moyen Age,
au contraire, la tolérance à l’égard de la conviction étrangère
et le respect des sentiments de l’ennemi accompagnèrent les
luttes incessantes entre Maures et Chrétiens, en adoucissant
beaucoup les rigueurs et les misères de la guerre et en conférant
aux combats un caractère aussi chevaleresque que possible...
Malgré l’abîme linguistique, le respect de l’adversaire ainsi que
la haute estime de ses vertus et, dans la poésie des deux partis,
la compréhension de ses sentiments, devenait un lien national
commun ; cette poésie témoigne avec éloquence de l’amour ou de
l’amitié qui unissait souvent Musulmans et Chrétiens par-delà tous
les obstacles » (Ernst K u h n e l : Maurische Kunst, Berlin, 1924).
1. Le déséquilibre aussi comporte un sens positif, mais indi­
rectement ; toute guerre sainte est un déséquilibre. On peut
interpréter certaines paroles du Christ — « Je ne suis pas venu
vous apporter la paix » — comme instituant le déséquilibre en
vue de l’union ; l’équilibre ne sera restitué que par Dieu.

et in v ersem en t. U ne des plus im p o rtan tes réalisations d ’équilibre est p réci­ sém ent l’accord en tre la Loi v isa n t l’hom m e com m e te l et celle qui vise la société . . m ais en la issa n t su b sister certaines « fissures » e t sans m e ttre a priori l’accen t sur la divergence des deux plans hu m ain s et p a r ta n t sur leur h a rm o ­ nisation. n ’est que le p ourrissem ent de 1’ « espace » . certes. » Cet « espace ». non une id e n tité. lui. — com m e le ry th m e que l’Islam réalise ritu ellem en t p a r les prières cano­ niques su iv a n t la m arche du soleil et « m ytholo- giquem ent » p a r la série rétro sp ectiv e des « M essa­ gers » divins et des « Livres » révélés x. Si l’équilibre vise le « centre ». l ’équilibre. — l’équilibre. il n ’y a pas d ’ascension ni d ’union possible. se réfère plus particulièrement à 1’ « origine » en tant que racine qualitative des choses. m ais une solidarité. l’Islam est u n « espace » et non u n « te m p s » .concernent à la fois l ’hom m e com m e te l et la collectivité . il y a là. 1 1. sans équilibre. à sa m anière et selon ses possibilités. em piriq uem en t.36 COMPRENDRE L ’i S L A M d ’ « équilibre » e t d ’ « u n ion » — 1’ « h o rizo n tale » et la « v erticale » —. p a r la force des choses. à la voie d ’union de l ’in d iv id u . Comm e to u tes les civilisations trad itio n n elles. L ’Islam — nous le rép éto n s — est u n équilibre déterm in é p a r l’A bsolu et disposé en vue de l’Absolu . cette tra d itio n invariab le. disons-nous. « Il ne v ie n d ra pas d ’époque ■ — a p ré ­ d it le P ro p h ète — qui ne soit pas pire que la p récé­ dente. le « tem p s ». le rythme. p o u r l’Islam . et sans celui-ci. qui fa it p articip e r la société. nous ne tro u v o n s pas •— su r la base de cette p e rs­ pective — le cen tre. c’est la p artic ip a tio n d u m u ltip le à l’U n ou d u conditionné à l’in co n d itio n n é . la C hrétienté y é ta it p arv en u e aussi.

c’est que cette science n’est pas nécessaire . . à l’in s ta r du m onde physique qui. dont les mathématiques. ou q u ’il dem ande : « Pouvez-vous em pêcher le soleil de se coucher ou l’obliger à se lever ». à savoir u n m erveilleux sens de la re la ­ tiv ité et. Platon ainsi décanté n’a plus qu’un intérêt anecdotique alors que toute sa doctrine est d’ins­ taller l’homme dans la vie supratemporelle et supradiscursive de la pensée. u n sens de l’Absolu qui dom ine to u te sa vie. qui rappellent notre science. com m e le m onde m oderne en général brise ces espaces-sym boles que so n t les civilisations trad itio n n elles . une o u v er­ tu re vers l ’Infini. Si donc les peuples ont pu se passer de notre science autonome pendant des millénaires et sous tous les climats. L ISLAM 37 — à p a r t l’épanouissem ent e t la diversification des form es lors de l’élab o ratio n in itiale de la tra d itio n . P o u r com prendre les civilisations trad itio n n elles en général e t l ’Islam en p articu lier. in v a riab le m en t et im p ercep tib lem en t. elle a donc aboli cette in d icatio n et cette o u v ertu re . ce qui re v ie n t au m êm e. nous n o u rrit de son sy m b o ­ lism e . l’h u m a n ité v it n o rm alem en t d an s u n sy m ­ bole. L a science m oderne a percé les frontières p ro tectrices de ce sym bole et a d é tru it p a r là le sym bole lui-m êm e. « Ni l’Inde ni les pythagoriciens n’ont pratiqué la science actuelle et isoler chez eux les éléments de technique rationnelle. c’est une opération arbitraire et violente. et si elle est apparue comme phénomène de civilisation brusquement et en un seul lieu. ce q u ’il appelle la « s ta g n a tio n » et la « stérilité » est en réalité l’hom ogénéité et la co n tin u ité d u sym bole L Q uand le M usulm an encore a u th e n tiq u e d it au x pro g res­ sistes : « Il ne vous reste plus q u ’à abolir la m o rt ». peuvent être les symboles. 1954). c’est pour révéler son essence contingente » (Fernand B r u n n e r : Science et Réalité. contraire à l’objectivité véritable. il fa u t aussi 1 1. qui est une in d icatio n vers le Ciel. des éléments métaphysiques qui ne la rappellent point. — en to u re l’h u m a n ité m u su lm an e com m e u n sym bole. comme le monde sensible. il exprim e ex ac tem en t ce q u ’il y a au fond de la « stérilité » islam ique. Paris.

38 COMPRENDRE L ’i S L A M
te n ir com pte du fa it que la norm e hu m ain e ou
psychologique est, p o u r eux, non l ’hom m e m oyen
enfoncé dans l ’illusion, m ais le sa in t d étach é du
m onde et a tta c h é à D ieu ; lui seul est en tièrem en t
« n orm al » e t lu i seul, de ce fait, a to ta le m e n t
« d ro it à l’existence », d ’où u n cei’ta in m an q u e de
sensibilité à l’égard de l’h u m ain p u r et sim ple.
Comme cette n a tu re h u m ain e est peu sensible envers
le S ouverain Bien, elle doit, dans la m esure où elle
n ’a pas l’am our, avoir au m oins la crainte.
Il y a dans la vie d ’un peuple com m e d eu x m oitiés,
l ’une c o n s titu a n t le jeu de son existence te rre stre
et l’a u tre son ra p p o rt avec l’A bsolu ; or ce qui
déterm ine la v aleu r d ’u n peuple ou d ’une civili­
sation, ce n ’est pas le m o t à m o t de son rêve te r ­
restre, — car ici to u t n ’est que sym bole, — m ais
sa capacité de « sen tir » l’A bsolu et, chez les âmes
privilégiées, la capacité d ’y p arv en ir. Il est donc
p a rfa ite m e n t illusoire de faire ab stra c tio n de cette
dim ension d ’absolu et d ’év alu er u n m onde h u m ain
d ’après des critères te rre stres, en co m p aran t p a r
exem ple telle civilisation m atérielle avec telle a u tre ;
l’écart de quelques m illénaires qui sépare l’âge de
pierre des P eaux-R ouges des raffinem ents m atériels
et litté raires des B lancs n ’est rien au regard de
l’intelligence co n tem p lativ e et des v ertu s, qui seules
fo n t la v aleu r de l’hom m e, et qui seules fo n t sa
réalité p erm an en te, ou ce quelque chose qui nous
p erm e t de le m esurer réellem ent, donc en face du
C réateur. Croire que des hom m es sont « en re ta rd »
sur nous parce que leu r rêve te rre stre e m p ru n te des
m odes plus « ru d im en taires » que le n ô tre — m ais
p a r là m êm e souv en t plus sincères — est bien plus
« naïf » que de croire que la te rre est p la te ou q u ’un
volcan est u n dieu ; la plus g rande des naïv etés est
assurém ent de p ren d re le rêve p o u r de l’absolu et
de lui sacrifier to u te s les v aleurs essentielles, d ’o u ­
blier que le « sérieux » ne com m ence q u ’au-delà

L ISLAM 39
de son p lan , ou p lu tô t que, s’il y a du « sérieux »
sur te rre , c’est en fonction de ce qui est au-delà.
On oppose volontiers la civilisation m oderne
com m e u n ty p e de pensée ou de cu ltu re au x civi­
lisations trad itio n n elles, m ais on oublie que la
pensée m oderne — ou la cu ltu re q u ’elle engendre —
n ’est q u ’u n flux in d éterm in é et en quelque sorte
indéfinissable p o sitiv em en t, p u isq u ’il n ’y a là plus
au cu n principe réel, donc re le v a n t de l ’im m u ab le ;
la pensée m oderne n ’est pas, d ’une façon définitive,
une d o ctrin e p arm i d ’au tre s, elle est ce q u ’exige
telle phase de son d éro u lem en t, et elle sera ce q u ’en
fera la science m atéria liste e t ex p érim entale, ou ce
q u ’en fera la m achine ; ce n ’est plus l’intellect
hu m ain , c’est la m achine — ou la ph y siq u e, la
chim ie, la biologie — qui décid en t ce q u ’est l’hom m e,
ce q u ’est l’intelligence, ce q u ’est la v érité. D ans ces
conditions, l’esp rit dépend de plus en plus du
« clim at » p ro d u it p a r ses propres créatio n s : l ’hom m e
ne sa it plus ju g e r h u m a in em e n t, c’est-à-dire en
fonction d ’u n absolu qui est la su b stan ce m êm e de
l’intelligence ; s’é g ara n t dans u n relativ ism e sans
issue, il se laisse ju g er, d éterm in er, classer p a r les
contingences de la science et de la tech n iq u e ; ne
p o u v a n t plus éch ap p er à la vertig in eu se fa ta lité
q u ’elles lui im posen t e t ne v o u la n t pas avouer son
erreu r 1, il ne lui reste plus q u ’à ab d iq u er sa dignité
d ’hom m e e t sa lib erté. C’est la science et la m achine
qui à leu r to u r créen t l’hom m e, e t c’est elles qui
« créent D ieu », s’il est perm is de s’ex p rim er a in s i12 ;

1. Il y a là comme une perversion de l’instinct de conservation,
un besoin de consolider l’erreur pour avoir la conscience tranquille.
2. Les spéculations teilhardiennes offrent un exemple frappant
d’une théologie succombée aux microscopes et aux télescopes,
aux machines et à leurs conséquences philosophiques et sociales,
— « chute » qui serait exclue s’il y avait là la moindre connais­
sance intellective directe des réalités immatérielles. Le côté
« inhumain » de la dite doctrine est d’ailleurs très révélateur.

40 COMPRENDRE L ’i S L A M

car le vide laissé p a r D ieu ne p e u t rester un vide,
la réalité de D ieu e t son em p rein te dans la n a tu re
hum aine exigent u n succédané de divinité, u n fau x
absolu qui puisse rem p lir le n é a n t d ’une intelligence
privée de sa substan ce. On p arle beaucoup d ’ « h u m a ­
nism e » à n o tre époque, m ais on oublie que l’hom m e,
dès lors q u ’il ab an d o n n e ses p réro g ativ es à la
m atière, à la m achine, au savoir q u a n tita tif, cesse
d ’être réellem ent « h u m a in » x.
Q uand on parle de « civilisation », on a tta c h e
généralem ent à cette n o tio n une in te n tio n q u a ­
lita tiv e ; or la civilisation ne rep résen te une v aleu r
q u ’à condition d ’être d ’origine su p ra-h u m ain e et
d ’im pliquer, p o u r le « civilisé », le sens d u sacré :
n ’est réellem ent civilisé q u ’u n peuple qui possède
ce sens et qui en v it. Si l ’on nous o b jecte que cette
réserve ne tie n t pas com pte de to u te la signification
du m o t et q u ’un m onde « civilisé » sans religion est
concevable, nous rép o n d ro n s que d an s ce cas la
« civilisation » d ev ien t indifférente, ou p lu tô t —
p u isq u ’il n ’y a pas de choix légitim e en tre le sacré
e t a u tre chose — q u ’elle est la plus fallacieuse des
ab erratio n s. Le sens du sacré est fo n d am e n tal p o u r
to u te civilisation parce q u ’il est fo n d am en tal p o u r
l ’hom m e ; le sacré — l ’im m u ab le e t l’inviolable,
donc l’infinim ent m a jestu eu x — est dans la su b s­
ta n ce m êm e de n o tre esp rit et de n o tre existence.
Le m onde est m alh eu reu x parce que les hom m es
v iv e n t au-dessous d ’eux-m êm es ; l’erreu r des m o ­
dernes, c’est de v o uloir réform er le m onde sans
vouloir ni pouvoir réform er l ’hom m e ; et cette
co n trad ictio n flagrante, cette te n ta tiv e de faire
u n m onde m eilleur sur la base d ’une h u m a n ité 1

1. Le plus intégralement « humain », c’est ce qui donne à
l’homme les meilleures chances pour l’au-delà, et c’est aussi,
par là même, ce qui correspond le plus profondément à sa
nature.

L ISLAM 41
pire, ne p e u t ab o u tir q u ’à l’abolition m êm e de
l ’h u m ain et p a r co n séquent aussi d u bonheur.
R éform er l ’hom m e, c’est le relier au Ciel, ré ta b lir
le lien ro m p u ; c’est l’arrach e r au règne de la passion,
au culte de la m atière, de la q u a n tité et de la ruse,
et le réin tég rer dan s le m onde de l ’esp rit et de la
sérénité, nous dirions m êm e : dans le m onde de la
raison suffisante.
D ans cet ordre d ’idées, — et p u isq u ’il se tro u v e
des soi-disant M usulm ans qui n ’h ésiten t p as à q u a ­
lifier l’Islam de « préciv ilisatio n », — il fa u t d istin ­
guer en tre la « déchéance », la « décadence », la « dégé­
nérescence » et la « d év iatio n » : to u te l ’h u m a n ité
est « déchue » p a r su ite de la p e rte d ’E d en e t aussi,
plus p articu lièrem en t, d u fa it q u ’elle est engagée
dans 1’ « âge de fer » ; certaines civilisations sont
« décadentes », tels la p lu p a rt des m ondes tr a d i­
tionnels de l ’O rient à l’époque de l ’expansion occi­
d en tale 1 ; u n gran d nom bre de trib u s b arb ares sont
« dégénérées », su iv a n t le degré m êm e de leu r b a r ­
barie ; la civilisation m oderne, elle, est « déviée »,
e t cette d év iatio n elle-m êm e se com bine de plus en
plus avec une réelle décadence, ta n g ib le n o ta m m e n t
dans la litté ra tu re et d an s l’a rt. N ous parlerions
volontiers de « post-civ ilisatio n », p o u r rép o n d re au
q u a lita tif que nous avons m en tio n n é quelques lignes
plus h a u t.
U ne question se pose ici, p e u t-ê tre en m arge de
n o tre su jet général, m ais néanm oins en ra p p o rt avec 1

1. Ce n’est toutefois pas cette décadence qui les rendait « colo-
nisables », mais au contraire leur caractère normal, qui excluait
le « progrès technique » ; le Japon, qui n’était guère décadent,
ne résista pas mieux que d’autres pays au premier assaut des
armes occidentales. Hâtons-nous d’ajouter que de nos jours,
l’ancienne opposition Occident-Orient ne s’accuse presque plus
nulle part sur le plan politique, ou qu’elle s’accuse à l’intérieur
même des nations ; au-dehors, ce ne sont plus que des variantes
de l’esprit moderne qui s’opposent les unes aux autres.

que la théologie — p o u r nous ex p rim er sans d étours — doit devenir la serv an te de l’in d u s­ trie. to u t d ’abord. si to u s les hom m es . E t il fa u t a jo u te r que. enfin. pas plus q u ’elle ne nous p erm et de fonder nos revendications sur l’envie. ensuite. grâce à leur u n iv ersalité et leu r caractère im p ératif. — qui à son p ro p re p o in t de v ue é ta it loin d ’être une époque idéale. que to u te situ a tio n extérieu re n ’est que relativ e et que l’hom m e reste to u jo u rs l ’hom m e . q u ’elle d o it s’o rien ter vers les m achines . p a r des forces qui elles aussi ne font que servir les m achines. laquelle ne sa u ra it en au cu n cas être la m esure de nos besoins.42 COMPRENDRE l ’ï S LAM lui p u isq u ’en p a rla n t d ’Islam il fa u t p arle r de t r a ­ dition. que la v érité et la vie spirituelle p eu v en t s’a d a p te r. m ais au M oyen Age. donc to u jo u rs de l’hom m e com m e te l . il y a to u jo u rs eu des problèm es sociaux p a r suite des abus dus à la déchéance hum aine d ’une p a rt et à l ’existence de grandes collectivités — à groupes in ég au x —■ d ’a u tre p a r t . si bien que le soi-disant « problèm e ouvrier » est à sa racine to u t sim plem ent le problèm e de l’hom m e placé dans telles circonstances. car les hom m es qui en fa it sont des ouvriers p eu v en t ap p a rte n ir à n ’im p o rte quelle catégorie n atu relle . le cas échéant. Sans doute. et q u ’en tr a ita n t de celle-ci il fa u t dire ce q u ’elle n ’est pas : que signifie p ra tiq u e m e n t l ’exi­ gence. l ’ou v rier m oderne existe et la v érité le concerne : il d o it com prendre. l’artisa n tir a it une large p a rt de b o n h eu r de son tra v a il encore h u m ain et de son am biance encore conform e à u n génie eth n iq u e et spirituel. Quoi q u ’il en fû t. — et m êm e beaucoup plus ta rd . que la reli­ gion doit s’o rien ter vers le social ? Cela v e u t dire. to u t sim plem ent. si souvent form ulée de nos jo u rs. q u ’il n ’y a pas lieu de reco n n aître à la q u alité to u te factice d ’ « o u v rier » u n caractère de catégorie in trin sèq u em e n t hum aine. à n ’im p o rte quelle situ a tio n . que la v érité ne sa u ra it exiger que nous nous laissions o p p ri­ m er.

quel é ta it le con­ te n u q u a lita tif de la « le n te u r » trad itio n n elle . . car le prem ier est co n traire à la réalité éphém ère du m onde que nous vivons. « la le n te u r est de Dieu. à la réalité éternelle que nous p o rto n s d éjà en nous- m êm es. e t la h â te de S a ta n »*. et ceci nous m ène à la réflexion su iv an te : com m e les m achines dév o ren t le tem p s. et ce q u ’exige d ’ailleurs u n illusoire in stin c t de conservation. et le second. ou com m ent « rêv aien t » les gens d ’autrefois . il n ’y a u ra it plus de problèm es ni sociaux ni généralem ent h u m ain s . Si les préoccupations sociales — à base év id em m en t m atérielle — d é te r­ m in en t si larg e m en t l ’esp rit de n o tre époque. l ’hom m e m oderne est to u jo u rs pressé. et s u rto u t le vieil O riental à la d ém arche len te et au tu rb a n long à enrouler. Festina lente. disaient les Anciens. — il fa u t de to u te s façons se réform er soi-m êm e et ne jam ais croire que les réalités in térieu res so n t sans im p o rtan ce p o u r l’équilibre du m onde. On ne p e u t p lus se rep résen ter. L ISLAM 43 obéissaient à la loi profonde in scrite dans la con­ d itio n hu m ain e. on se co n ten te avec la caricatu re. ce n ’est pas seulem ent à cause des suites sociales du m achinism e e t des conditions in h u m ain es q u ’il1 1. a b stra c tio n faite de la question de sav o ir s’il est possible ou non de réform er l’h u m a n ité . Il fa u t se g ard er d ’un optim ism e chim érique a u ta n t que du désespoir. D ’après u n prov erb e arab e qui reflète l’a ttitu d e d u M usulm an d e v a n t la vie. —• ce qui en fa it est im possible. e t qui seule ren d intelligible n o tre condition hum aine et te rre stre.p o u r des supériorités et m éprise au fond l’hom m e ancien au x h ab itu d es « idylliques ». l’hom m e m oderne p ren d ces réflexes — qui com pensent a u ta n t de déséquilibres —. fa u te d ’expérience. ce qui est beaucoup plus sim ple. et com m e ce m anque p erp étu el de tem p s crée chez lui les réflexes de h â te e t de superficialité.

N ous avons fa it allusion p lus h a u t au tu rb a n . . c’est que le tu rb a n est censé conférer au cro y an t une sorte de g rav ité. Il est dans la nature du cheval de pouvoir courir . » Ce que nous voulons relever ici. quel que puisse être leur « sta n d a rd de vie ». p o u r em ployer une expression aussi b a rb a re que co u ran te 1. L’ablution avant la prière doit être faite rapidement. p e n d a n t que nous y pensons. L ’association d ’idées en tre le tu r b a n et l’Islam est loin d ’être fo rtu ite : « Le tu rb a n — a d it le P ro p h ète — est une fro n tière en tre la foi e t l ’in ­ croyance ». et encore : « Ma co m m u n au té ne déchoira pas ta n t q u ’elle p o rte ra des tu rb a n s » . car vous gagnerez ainsi en générosité. et on s’empresse d’ignorer que la fuite.44 COMPRENDRE L ’i S L A M engendre. de même une décision salutaire. 2. l’hom m e recev ra une lum ière po u r chaque to u r de tu rb a n (kawrah) a u to u r de sa tê te » . ce qui implique son accord avec les symbolismes et avec les attitudes spirituelles correspondantes. On décore du nom de « responsabilités » l’attachement hypocritement utilitaire au monde. Lenteur qui n’exclut pas la vitesse quand celle-ci découle des propriétés naturelles des choses ou qu’elle résulte naturel­ lement des circonstances. en p a rla n t de la le n te u r des ry th m es trad itio n n els 12 . il fa u t nous y a rrê te r quelque peu. n’est pas toujours une attitude fausse. à supposer qu’il ne s’agisse que de cela. « P ortez des tu rb a n s . on cite égalem ent les ahâdîth su iv an ts : « A u J o u r du Ju g em en t. de consécration et aussi d ’h u m i­ 1. m ais aussi à cause de l’absence d ’une atm osphère co n tem p lativ e p o u rta n t nécessaire au bo n h eu r des hom m es. un coup d’épée doit être rapide comme l’éclair . donc tout refus de situer la vérité totale et le sens de la vie dans l’agitation extérieure. On appelle « fuite des responsabilités » ou Weltflucht — en anglais escapism — toute attitude contemplative. une fantasia se déroule avec célérité .

du reste. com m e c’est le cas. pour pouvoir . il le re tra n c h e des créatu res chaotiques et dissipées. » Q uelques m ots su r le voile de la fem m e m u su l­ m ane s’im posent ici. L ’Islam tra n c h e sévèrem ent en tre le m onde de l’hom m e et celui de la fem m e. La Loi k o ran iq u e fait fonction de r é ta ­ blissem ent d ’u n équilibre p rim o rd ial p erd u . c’est elle qui d o it p o rte r la m arq u e de ce choix . L ISLAM 45 lité m a je s tu e u s e 1 . parfois de couleurs différentes. 2. La haine du turban — comme celle du « romantique ». le grave et le futile. le sym bole m atériel est censé renforcer la conscience spirituelle. 3. en tre la collectivité to ta le et la fam ille qui en est 1. d ’où ce hadîth : « P o rtez des tu rb a n s et distinguez-vous p a r là des peuples (« déséquilibrés ») qui vous o n t p ré ­ cédés 3. — le fixe su r u n axe divin — la « voie d ro ite » (eç-çirât el-mustaqîm) de la m êm e p rière — et le destine ainsi à la co n tem p latio n . le d u rab le et l ’éphém ère. avait l’intention d’imposer à leur regard une sorte de réminiscence de l’isolement monastique. Dans l’Islam on se représente les anges et tous les prophètes portant des turbans. le tu rb a n s’oppose com m e un poids céleste à to u t ce qui est p ro fan e e t vain. Comme c’est la tê te — le cerveau — qui est p o u r nous le p la n de n o tre choix e n tre le v ra i e t le fau x . il est logique de commencer par créer une ambiance qui fait apparaître les choses spirituelles comme des corps étrangers . suivant le symbolisme. en u n m ot. à l ’oubli et à l’in fid élité . du « pittoresque ». quand on veut abolir le Ciel. Saint Vincent de Paul. de to u te coiffure religieuse ou m êm e de to u t v ê te m e n t litu r ­ gique ou sim plem ent tra d itio n n e l. il rappelle l’em prisonnem ent sacré de la n a tu re passionnelle et d é ifu g e 12. — les « e rra n ts » (dâllûn) de la Fâtihah. Le tu r b a n « en v e­ loppe » en quelque sorte la pensée. en créant la cornette des filles de la Charité. to u jo u rs p rête à la dissipation. le réel et l’illusoire. du folklorique — s’explique par le fait que les mondes « romantiques » sont précisément ceux où Dieu est encore vraisemblable .

L ’O ccidental s’a tta c h e à l ’e x ac titu d e des faits. Ce dont il s’agit. de m a rq u e r le sublim e ou d ’exprim er l ’in descriptible. donc de la tuer . le te m p é ra m e n t européen su p p o rte m al ce m ode d ’ex­ pression q u ’est l ’ex ag ératio n . telle l’a p p aritio n d ’un ange ou le ray o n n em en t d ’un sain t. la « v érité ésotérique » — la haqîqah —. il n ’y a pas que les différences de persp ectiv e et de dogm e. com m e c’est aussi le cas de la barakah. c’est de fausser l’imagination. il faut fabriquer autour de l’homme une fausse réalité. la mentalité moderne. qui sera forcément inhumaine.46 COMPRENDRE L’i S L A M le noyau. E n tre les m ondes trad itio n n els. c’est le plus prodigieux manque d’imagination qui se puisse imaginer. l ’hyperbole est une m anière de faire resso rtir une idée ou une in ten tio n . com m e il tra n c h e aussi en tre la société et l’in d iv id u et en tre l’exotérism e et l ’ésotérism e . m ais son m an q u e d ’in tu itio n des « essences im m uables » ( ayân thâ- bitah) fa it contrepoids et ré d u it de b eaucoup la portée de son esp rit o b serv ate u r . ou en tre la ru e et le foyer. . alors que p o u r l’O rien­ ta l. l’O rien tal au con­ tra ire a le sens de la tra n sp a re n c e m étap h y siq u e des choses. car seul l’inhumain peut exclure Dieu. le foyer — com m e la fem m e qui l ’incarn e — a u n caractère inviolable. il y a aussi celles de te m p é ra m e n t et de g o û t : ainsi. Le voile et la réclusion de la fem m e sont du reste en ra p p o rt avec la p h ase cyclique finale que nous vivons — et où les passions et la m alice d o m in en t de plus en plus — et p ré se n te n t u n e certain e analogie avec l’in terd ictio n du vin et le voilem ent des m ystères. m ais il néglige facilem en t — à to r t ou à déclarer avec succès que Dieu est irréel. donc sacré. L a fem m e in carn e m êm e d ’une certaine façon l’ésotérism e en raiso n de certain s aspects de sa n a tu re et de sa fo nction .est « sentie » com m e une réalité « fém inine ».

car il ne s’agit là que d ’une possibilité p a ra ­ doxale . en d ’au tres term es. te l hom m e p a ra îtra sublim e parce q u ’il est saint. la pieuse exagération. le jeû n e du R a m a ­ dan (çiyâm. l’est aussi p o u r leurs discours et leurs livres. çawm). La rançon de la p ro fo n d eu r ou du sublim e est parfois u n m anque de sens critiq u e q u a n t au x apparences. en raison de l’éca rt en tre « l ’ex térieu r » et « l ’in té ­ rieu r ». il y a égalem ent opposition . la dîm e (zakât). se tro u v e r « négligée » en fav eu r du p u r con­ te n u . si la form e — ou l’expression — d oit n orm alem ent être à l’im age de ce q u ’elle tra n s m e t. et in v ersem en t . L a piété a u ta n t que la v éracité exigent que nous voyions l’excellence de l ’in te n tio n et non la faiblesse de l’expression. ce qui ne v e u t certes pas dire q u ’il doive en être ainsi. qui a u n caractère plus ou m oins accidentel puis- . là où l’alte rn a tiv e se pose. on ajo u te parfois la guerre sain te ( jihâd). le pèlerinage (h a jj) . et il serait in g ra t et d isp ro p o r­ tio n n é de le lui reprocher. ou com m e « brisée » p a r le tro p -p lein de ce dernier. a le « d ro it » de ne pas se ren d re com pte q u ’elle dessine m al. le sym bole prim e p o u r lui l’expérience. q u an d elle est u n d éb o rd em en t d ’évidence e t de sincérité. L ’hom m e qui ne s’a tta c h e q u ’à 1’ « in té rie u r » p e u t n ’avoir aucu n e conscience des form es externes. L ’hyperbole sym boliste s’explique en p a rtie p a r le principe su iv a n t : en tre la form e et son contenu. elle p e u t aussi. et ce qui est v rai p o u r les hom m es. et tel a u tre p a ra îtra p ito y ab le p o u r la m êm e raison . la p rière canonique cinq fois répétée p a r jo u r ( çalât). Les piliers (arkân) de l ’Islam so n t : le double tém oignage de foi (shahâdatân ) . il n ’y a pas q u ’analogie. l’islam 47 raison s u iv a n t les cas — l ’e x ac titu d e des faits te r ­ restres .

l ’aum ône v ainc l’égoïsme et l’avarice. com m e le jeûne p ro p rem en t d it est une aum ône du corps . to u jo u rs au p o in t de v ue où nous nous plaçons. car reg ard er les choses sép arém en t de Dieu est déjà de l’incroyance ( nifâq . pour l’intelligence autant que pour la volonté : ni la velléité ni le discernement ne s’exercent en l’absence d’un objet. purifie le corps . su iv an t les cas). on ne la m entionne pas sép arém en t. 1.48 COMPRENDRE L ’i S L A M q u ’elle dépend des circonstances 1 . Le jeû n e nous retra n ch e du flux co n tin u e t d é v o ra n t de la vie charnelle. elle est u n jeû n e de l’âm e. non le contraire. elle. p u isq u ’elle est une con­ ditio n de la prière. — le com plé­ m ent. la guerre sain te enfin est. u n e m an ifestatio n extérieure et collective du d iscernem ent en tre la v érité et l’erreu r . 2. L a shahâdah. ind iq u e en dernière analyse — et c’est le sens le plus universel qui nous intéresse ici — le discernem ent en tre le R éel et l’irréel. il purifie la co m m u n au té com m e la circulation sanguine. ainsi que nous l’avons v u plus h a u t. q u a n t à l’a b lu ­ tio n ( wudhû ou ghusl. l’ab lu tio n p récé d an t la p rière ram ène l’hom m e v irtu ellem en t à l’é ta t p rim o rd ial et d ’une certaine m anière à l’E tre p u r. elle est com m e le com plém ent centrifuge e t nég atif du pèlerinage. puis —. il in tro d u it une sorte de m o rt et de p u ri­ fication dans n o tre chair 12 . Il en est de même sur le plan du microcosme humain. . su iv a n t le cas) . p u isq u ’elle reste ra tta c h é e au centre et q u ’elle est positive p a r son co n ten u religieux.dans sa seconde p a rtie — le ra tta c h e m e n t du m onde à Dieu sous le double ra p p o rt de l’origine et de la fin. la prière. le pèlerinage préfigure le voyage in té rie u r vers la k a a b a du cœ ur. shirk ou kufr. Le Ramadan est à l’année musulmane ce que le dimanche judéo-chrétien est à la semaine. en p a ssa n t p a r le cœ ur. in tèg re l ’hom m e dans le ry th m e et — p a r la d irectio n ritu elle vers la k aab a — dans l ’ordre cen trip ète de l’ad o ratio n universelle . elle actualise la solidarité de to u te s les créatures .

et l’a u tre p a r l’épée de la guerre sainte. à u n a u tre p o in t de vue. est le 1 1. ces d eu x aspects com plém entaires. l’A bsolu — ou la conscience d ’A bsolu — engendre ainsi dans l’âm e les qualités du roc et de la foudre. d ériv e n t essentiellem ent d ’une conscience de l’Absolu. représentées l’une p a r la k aab a . le fait d’admettre plus d’un Absolu. in té rie u r et sta tiq u e l ’un et ex té ­ rieu r et d y nam ique l’au tre. l’hom m e v a vers Dieu m o y e n n an t ce qui. El-islâm est la condition h u m a in e équilibrée en fonction de l’A bsolu. qui m arq u e la périphérie. sous l’angle de vision qui im p o rte p o u r nous. ou encore une étap e vers elle. l’Islam recherche l’équilibre e t m et chaque chose à sa place. L ’Islam . e t que l’hom m e lui ressem ble fo n d am en talem en t p a r l’intelligence . Le fondem ent de l’ascension spirituelle. l ’i s l a m 49 R ésum ons encore u n e fois les caractères essentiels de l’Islam . dans l’âm e com m e dans la société. 4 . puisque c’est celle-ci qui réalise le m ax im u m d ’u n ité. l’am o u r est une form e et u n critère de la connaissance u n itiv e. laquelle d ’une p a r t rend inaccessible au d o u te et d ’a u tre p a r t écarte l’erreur avec violence 1 . en ce sens q u ’elle perce l’illusion de la p lu ralité et dépasse la d u alité s u je t-o b je t . dans les conditions norm ales. ou encore. d’après cette perspective. c’est que D ieu est p u r E sp rit. frappe p a r le caractère in éb ran lab le de sa conviction et aussi p a r la co m b ativ ité de sa foi . Sur le p lan te rre stre . l’Islam m et l’accent sur la connaissance. qui est le centre. en lui-m êm e. Sur le p la n spirituel. en d istin g u a n t p a r ailleurs n e tte m e n t en tre l’in d iv id u et la collectivité. la négation de l’Absolu ou l’attribution de l’absoluité à du relatif ou du con­ tingent. Il ne faut toutefois pas confondre cette intention métaphysique avec les associations d’idées auxquelles elle peut donner lieu dans la conscience des Musulmans et qui peuvent n’avoir qu’un sens symbolique. to u t en te n a n t com pte de leu r solid arité réciproque. L’erreur c’est.

2. e t aussi : « D ieu est b eau . Il fa u t se rap p eler 1. elle libère la m élodie in térieu re 12. s’il est désir. et il aim e la b eau té. Mais nous p o urrions dire aussi : la voie est telle chose « d an s la m esure où » — e t non « p arce que » — l’hom m e a telle n a tu re . to u t en se fo n d a n t su r le m y stère de la connaissance. la voie est effort . Les chants et danses des derviches sont des anticipations symboliques. co n cen tratio n et co n tem p latio n . qui est à la fois p é n é tra tio n et co n tem p latio n et d o n t le contenu « su rn atu rellem en t n a tu re l » est l’A bsolu. » Ces d eu x sentences so n t caractéristiq u es p o u r l’Islam : le m onde est p o u r lui u n v a ste livre rem pli de « signes » (ayât) ou de sym boles — d ’élé­ m ents de b e a u té — q u i p a rle n t à n o tre e n te n d e ­ m e n t et qui s’ad ressen t à « ceux qui co m p ren n en t ». de même . s’il est in telli­ gence. s’il est volonté. et aussi — ce qui revient au même — du nectar divin qui coule secrètement dans les artères de toute chose créée. qui illum ine et qui libère. des rythmes de l’immortalité.50 COMPRENDRE L’i S LA M plus conform e à D ieu. Mais sans qu’il y ait là une restriction de principe. Le m onde est fa it de form es. — la voie est souffrance . à sav o ir l’in tellect. la voie est ren o n cem en t . — com m e le v e u t la p ers­ p ectiv e générale du C hristianism e x. et sa colère to m b e sur celui qui la m éprise ». donc spirituellement efficaces. et cela p erm e t de com prendre p o u rq u o i la sp iritu alité m usulm ane. mais l’ésotérisme en use. laquelle ne peut pas ne pas se produire incidemment : la musique et la danse sont proscrites par la Loi commune. et celles-ci so n t com m e les débris d ’une m usique céleste congelée . Il y a là d’ailleurs un exemple d’une certaine opposition entre les ordres ésotérique et exotérique. la voie est d iscernem ent. Le caractère d ’une voie dépend de telle d éfinition p réalab le de l’hom m e : si l’hom m e est passion. n ’en com porte pas m oins le ren o n ­ cem ent et l’am our. la con­ naissance ou la sa in te té d isso u t n o tre congélation. Le P ro p h ète a d it : « D ieu n ’a rien créé de plus noble que l’intelligence.

c’est parce que Dieu a parlé des langages divers. u n langage absolu et p a r conséquent exclusif. en d ’au tres term es. « s’éch ap p en t des cœ urs » des sain ts L Ces « ruisseaux » ou ces « eau x vives » so n t au-delà des cristallisations form elles et sép arativ es . conform ém ent à la d iversité des réceptacles . 1. L’exotérisme suit la « lettre ». — et à ce niveau. ce qui est à rap p ro ch er de « l’eau vive » du C hrist et des « fleuves d ’eau vive » qui. Il n’y a là aucune absurdité. — p a rla n t chacune. mais ne contient a priori aucun reproche. — c’est p arce que la différence des reli­ gions correspond ex actem en t. D ieu a d it : « Moi ». enfin. Étrange mer sans limites que je suis ! » 2. si elles sont absolues et exclusives. car le monde aussi s’oppose à Dieu sous un certain rapport tout en étant « fait à son image ». donc d’une boisson interdite. et si elles sont diverses. m ais elle que du symbolisme du vin. E t ceci nous p erm et de passer à une a u tre considération : s’il y a des religions diverses. si les religions sont vraies. à la différence des individus hu m ain s . C ette thèse — nous le savons tro p bien. et c’est d ’ailleurs dans l’ordre n a tu re l des choses — n ’est pas acceptable sur le p la n des orthodoxies exotériques 2. L ISLAM 51 ici ce v erset k o ran iq u e p a rla n t des « pierres d ’où jaillissent des ru isseau x » ta n d is q u ’il est des cœ urs « plus durs que les pierres ». et l’ésotérisme F « intention divine ». la v érité n ’est plus un systèm e de concepts — d ’ailleurs in tr in ­ sèquem ent a d é q u a t et indispensable — m ais u n « élém ent » com m e l’eau ou le feu. — en p a r ta n t de la « ro u te com m une » (sh a ria h ) q u ’est la Loi générale. p a r définition. . Ce mot indique une limitation. Jalâl ed-Dîn Rûmî : « La mer que je suis s’est noyée dans ses propres vagues. ils sont du dom aine de la « v érité essentielle » (haqîqah) vers laquelle cond u it la « voie » (tarîqah). c’est parce que c’est chaque fois Dieu qui a p arlé. p a r analogie. c’est parce que dans chacune. les bases humaines étant ce qu’elles sont. selon l ’Ë vangile.

quel que soit le Nom dont vous appelez. donc les religions. Si la kaaba est privée de son parfum. Littéralement : « ses chameaux ». les Noms divins peuvent signifier les perspectives spirituelles. celle-là m êm e d o n t M ohyiddîn ib n A rabî. Celles-ci sont comme les grains du rosaire . — « Dis : appelez Allâh ou appelez Er-Rahmân . et un tem p le d ’idoles et la k a a b a du pèlerin. et le livre du K oran. elle est notre kaaba. cet universalisme s’énonce notamment dans ces versets : « A Dieu est l’Orient et l’Occident . c’est-à-dire de la « conscience essentielle ». 3. tandis que « l’esprit vivifie ». dans quelque directio n que ses carav an es 3 av an cen t. Et si nous sentons dans la synagogue le parfum de l’union avec Lui.52 COMPRENDRE L ISLAM l’est sur celui de l’o rthodoxie universelle. « La lettre tue ». elle est une synagogue. à Lui (Dieu) sont les plus beaux Noms » (XVII. a tém oigné en ces term es : « Mon cœ ur s’est o u v ert à to u te s les form es : il est un p â tu ra g e p o u r les gazelles 1 et u n couvent de m oines chrétiens. Les « gazelles » sont des états spirituels. » — Dans le Koran. l’essence une qui les traverse toutes. Comme les « gazelles ». Je p ra tiq u e la religion de l’A m our 2 . mais de « vérité vécue » et d’ « attraction divine ». c’est une erreur absolue de tourner autour de la kaaba. ils repré­ sentent les conséquences intérieures et extérieures — ou les modalités dynamiques — de 1’ « amour ». où que vous vous tourniez. et les tab les de la T h o ra. 2. 110). Dans ce dernier verset. 4. 115). Il ne s’agit pas ici de mahabbah au sens psychologique ou méthodique. « Esprit » et « amour » sont ici synonymes. la religion de l’A m our sera m a religion e t m a foi » (T arjum ân el-ashwâq) A 1. Jalâl ed-Dîn Rûmî dit dans ses Quatrains : « Si l’image de notre Bien-Aimé est dans le temple des idoles. De même. les « chameaux » figurent ici des réalités de l’esprit . le cordon est la gnose. dit aussi saint Paul. L’ « amour » s’oppose ici aux « formes » qui sont censées être « froides » et « mortes ». là est la Face de Dieu » (II. le g ran d porte- parole de la gnose en Islam . .

Le Koran. .

l’erreu r est éphém ère » (Koran.. et la voici (l’erreur) qui s’évanouit ! » (ibid. l’in co n sistan t) s’est évanouie . XXI. A v an t de considérer le m essage. And El-Haqq. E n u n certain sens. et non « je suis l’Amour ». U n poète arab e p ré te n d a it po u v o ir écrire u n livre supérieu r au K oran. n o m b reu x sont en effet les te x te s q u i ren ferm en t u n sens sp iri­ tu e l et où la clarté logique se jo in t à la puissance 1. 73) 12. d o n t il co n te sta it l’excellence m êm e au sim ple p o in t de vue du style . to u t le K oran — d o n t l’u n des nom s est p ré ­ cisém ent El-Furqân (« le D iscernem ent ») — est une sorte de p a rap h rase m u ltip le d u discernem ent fo n d am en tal.. X X V II.. 2. la Shahâdah . ce ju g em en t. le vain. celui-ci se présen te com m e un « discernem ent » (furqân) en tre la v érité et l ’e r r e u r 1. qui est év id em m en t co n traire à la thèse trad itio n n elle de l’Islam . p e u t s’expliquer chez u n hom m e qui ignore que l’excellence d ’u n livre sacré n ’est pas a priori d ’o rdre litté ra ire . Il est significatif à cet égard qu’en Islam Dieu lui-même est souvent appelé El-Haqq (« la Vérité »). « je suis la Vérité ». Ou encore : « . to u t son co n ten u est en som m e que « la V érité est venue e t l ’erreu r (el-bâtil. 18). dira El-Hallaj. . L a grande th é o p h an ie de l’Islam . c’est le K o ran . certes. Nous (Allâh) lançons la Vérité contre l’erreur afin qu’elle l’écrase. nous voulons p arle r de sa form e et des principes qui la d é te r­ m inent.

les le ttres. de la guerre sain te ou des lois de succession. c’est celle-ci qui déterm in e le co ntenu du livre. les sons. Mais ce sont là des difficultés q u ’on ren co n tre à u n degré ou u n au tre dans la p lu p a rt des É critu res sacrées h L ’ap p are n te 1 1. à une sorte de sécheresse. non seulem ent com m e la P arole incréée de Dieu. et non pas in v ersem en t . et par les récits évangéliques et les Ëpîtres pour ce qui est du second. tels les m ots. m ais en v e rtu de leu r degré d ’in sp i­ ra tio n ou. P o u r l’orthodoxie m usulm ane. v u du dehors. et parfois inintelligible de p rim e abord. de sentences et de récits . q u ’il lise le te x te dans une tra d u c tio n ou en arab e. au x rép étitio n s. a u x tau to lo g ies. le K o ran — com m e la Bible — p e u t p arle r d ’une m u ltitu d e de choses a u tre s que Dieu. le K o ran se p ré ­ sente. Le Judaïsme exprime cette . le le cteu r non av erti. — com m e u n assem blage plus ou m oins in co h éren t. sans q u ’ils aien t cep en d an t u n caractère sacré. p a r exem ple du diable. — s’e x p rim an t to u tefo is au tra v e rs d ’élém ents créés. — m ais aussi le m odèle p a r excellence de la perfectio n du langage . à p a r t le dernier q u a rt environ d o n t la form e est h a u te m e n t poétiq u e. sans être m oins sacré p o u r a u ta n t. dans le Nou­ veau Testament. dans la p lu p a rt des longues sourates. ni à cause de la façon d o n t elles le tra ite n t. ta n d is que d ’autres livres p eu v e n t tr a ite r de Dieu et de choses sublim es. sans être p o u r cela P aro le divine. par les paroles du Christ et l’Apocalypse pour ce qui est du premier mode. et aussi.56 COMPRENDRE l ’i S L A M du langage ou à la grâce de l’expression. C’est-à-dire que les É critu res sacrées ne so n t pas telles à cause du su jet q u ’elles tra ite n t. ce livre a p p a ra ît p o u rta n t. sans av o ir au m oins la « consolation sensible » de la b ea u té sonore qui se dégage de la lectu re rituelle et psalm odiée. — m ais sans être de la poésie. se h e u rte au x obscurités. — représentés. ce qui rev ie n t au m êm e. — l’un direct et l’autre indirect. Il y a deux principaux modes ou degrés d’inspiration. à cause de leu r provenance divine .

diversifiée et tran sfig u rée en vue du réceptacle h um ain . les textes d’inspiration secondaire (smriti) sont en général plus accessibles et d’apparence plus homogène que le Veda. 2. sous la form idable pression de la P arole céleste. à des ellipses. Le style des Livres révélés est toujours normatif. disons-nous. l’origine et la fin étant toujours identiques » (Westôstlicher Divan). U ne É c ritu re sacrée. —. ce qui l’obligerait à des allu ­ sions lourdes de sens. ou qui v e u t p ren d re la form e de celle-ci . m ais la Bible entière avec to u te s ses énigm es et ses apparences de scandale. en m ille m orceaux. différence en comparant l’inspiration de Moïse à un miroir lumi­ neux et celle des autres Prophètes à un miroir obscur. est une to ta lité . qui relève de l’inspiration directe (shruti). Parmi les Livres hindous. Goethe a fort bien caractérisé l’allure des textes sacrés : « Ton chant tourne comme la voûte céleste. -— et n ’oublions pas que p o u r le C hristianism e. des raccourcis. C’est cette surface d’ « incohérence » du langage koranique — et non la grammaire ou la syntaxe — que le poète mentionné a cru devoir blâmer. p o u r exprim er m ille vérités. ou de degré d’inspiration. 1. c’est une lum ière qui v e u t se ren d re visible à l’argile. LE KORAN 57 incohérence de ces te x te s 1 — te l le « C antique des C antiques » ou certain s passages de sain t P au l — a to u jo u rs la m êm e cause. d e v a n t s’adresser à des êtres faits d ’argile ou d ’ignorance. ou com m e si Dieu. Jalâl ed-Dîn Rûmî dit dans son Kitâb fîhi mâ fîh : « Le Koran est comme une jeune mariée : même si tu essaies d’enle- . c’est une v érité qui. cette É critu re n ’est pas le seul É vangile. n ’a pas d ’a u tre m oyen d ’expression que la su b stan ce m êm e de l ’erreu r n atu re lle d o n t n o tre âm e est faite 2. elle est une im age diversifiée de l’E tre. à savoir la d isproportion incom m ensurable en tre l’E sp rit d ’une p a r t e t les ressources lim itées du langage h u m ain d ’a u tre p a r t : c’est com m e si le langage coagulé et p au v re des m ortels se b risait. ne disposait que d ’une dizaine de m ots. ou encore. ce qui montre que l’intelligibilité immédiate et la beauté facilement saisissable d’un texte ne sont nullement des critères d’inspiration. des synthèses sym boliques.une É c ritu re sacrée.

il vise la sagesse et l’im m o rta lité et non le savoir ex térieu r. en employant la ruse et se faisant laid et indésirable à tes yeux. dans l ’efficacité spirituelle ou sociale de la parole ou du sym bole. — « Dieu a parsemé à dessein de diffi­ cultés les Livres Saints qu’il a inspirés lui-même. Nous avions mentionné ce principe à plusieurs reprises dans nos précédents ouvrages. » — D’après saint Augustin et d’autres Pères. u n édifice en pierre . voire la curiosité. C’est parce que tu as essayé d’enlever le voile. la succession tem porelle n ’in te r ­ v e n a n t pas po u r D ieu . que le Koran se refuse à toi . com m e disent les R abbins. incom préhensibles au p rem ier abord. non dans l’e x ac titu d e de fa it q u an d celle-ci est psychologiquem ent in o p éran te ou m êm e nocive . Par exemple. tu ne découvriras rien. nous dirons m êm e que le Tem ple. en o u tre. celui de Salom on com m e celui d ’H érode. . c’est ainsi que les É critu res sacrées d ép lacen t parfois des m ots e t m êm e des ver son voile. et aucune joie ne te parviendra. Le C hrist appela son corps « le Tem ple ». » 1. Si tu discutes le Koran. m ais le Tem ple en pierre é ta it beaucoup m oins que le C hrist le récep ­ tacle d u Dieu v iv a n t — puisque le C hrist é ta it venu — et en réalité. le nom « Tem ple » rev en a it avec plus de raison au C hrist q u ’à l’édifice fa it de m ains d ’hom m e . il est dit que la Bhagavadgîtâ peut se lire suivant sept sens différents. — Pie XII le rappelle dans l’Ency­ clique Divino afflante. elle ne se montrera pas à toi. afin de nous exciter à les lire et à les scruter avec d’autant plus d’attention et pour nous exercer à l’humilité par la constatation salutaire de la capacité limitée de notre intelligence. que l’on re n ­ contre dans les R évélations 1 . de m êm e que les superpositions de sens. po u r Dieu. il te dit : Je ne suis pas celui que tu aimes. et cela aussi explique les ellipses a u d a ­ cieuses. et c’est là un principe crucial : la v érité est. é ta it l’im age du corps d u C hrist.58 COMPRENDRE L ISLAM « Dieu parle b rièv em en t ». Il peut donc se montrer sous n’importe quel jour. et ap p are m m en t avec plus de raison. Dieu v e u t sauver a v a n t de renseigner. ce qui p e u t éto n n er q u an d on pense que ce m o t désignait a priori.

Les com m entaires so n t issus de la tra d itio n orale acco m p ag n an t la R évélation dès l ’origine. non seulem ent d ’in tercaler les p arties m an q u an tes. m ais d ev aien t être explicitées —. LE K ORA N 59 faits en fonction d ’une v érité supérieure qui échappe au x hom m es. « psychologiste » ou autre. a quelque chose d ’une m osaïque. le langage é ta it a u tre à l’origine —. ou ils sont issus p a r in sp i­ ra tio n de la m êm e source su rn atu relle . . les m ots n ’é ta ie n t pas usés. ou quels sont les sous- en ten d u s p e rm e tta n t de jo in d re les élém ents à p re ­ m ière vue d isp arates du discours. Bornons-nous à faire remarquer qu’à notre époque. ou disons l’inégalité q u alitativ e des phases du cycle h u m a in . ils co n ten aie n t in fin im en t plus que ce que nous pouvons deviner . leu r rôle sera donc. bien des choses qui é ta ie n t évidentes p o u r le le cteu r a n tiq u e p o u v aien t être passées sous silence. il y a aussi leur éloi­ gnem ent dans le tem p s et les différences de m en talité su iv a n t les époques. les com m entaires fo n t providentielle. Mais il n ’y a pas que les difficultés intrinsèques des Livres révélés. m ais aussi d ’expliquer les divers sym bolism es qui so n t so u v en t sim u ltan és et su p er­ posés . de la moderne « critique des textes ».et non « su rajo u tées » — p a r la su ite L U n te x te sacré. le diable ne s’est pas seulement emparé de la charité en voulant la réduire à un altruisme athée et matérialiste. il a accaparé aussi l’exégèse de l’Écriture sainte. m ais im plicites du discours e t de p ré ­ ciser sous quel ra p p o rt ou dans quel sens telle chose doit s’entendre.1 1. m ais il suffit de consulter les com m entaires orthodoxes — donc divinem ent guidés — p o u r ap p ren d re avec quelle in te n tio n telle affirm ation a été faite e t sous quel ra p p o rt elle est v alable. bref. Nous ne voulons pas nous attarder ici au déploiement d’inin­ telligence. avec ses ap p are n tes co n tra d ic­ tions e t ses obscurités.q u ’il s’agisse de l’époque des Rishis ou de celle de M oham m ed — que de nos jours . parfois d ’un an ag ram m e .

ils sont com m e la sève de sa continuité. ceci m o n tre bien que la gnose com porte une co n ti­ n u ité à la fois « ho rizo n tale » et « v erticale ». m ais u n iq u em en t leurs com m entaires orthodoxes qui fo n t force de loi . ou p lu tô t. E t ceci est im p o rta n t : le com ­ m en taire oral.60 COMPRENDRE L ISLAM m e n t p a rtie de la tra d itio n . On d it que celle-ci a été donnée dans le T abernacle. leur rem an ifestatio n après quelque in te rru p tio n . s’est p erd u en p a rtie et a dû être reco n stitu é p a r les sages su r la base de la T h o ra . cit.). le cas échéant. la T hora est « ferm ée ». est plus ou m oins ta rd iv e. lorsque Jo su é la tra n s m it au S anhédrin . « Dieu le Très-Haut ne parle pas à n’importe qui . il a élu des ministres et des remplaçants. comme les rois de ce monde. . en fonction de te l 1 1. m êm e si leu r m ise p a r écrit ou. op. qui vise les Prophètes. c’est la n a tu re m êm e de la T hora qui exige dès l ’origine le com m en­ ta ire. des com m entaires orthodoxes 1. que Moïse a v a it reçu au Sinaï et tran sm is à Josué. a d it le P ro p h ète. elle ne se livre pas elle-m êm e . dans to u t m onde trad itio n n el. les secrets so n t passés de m ains en m ains. la M ischna. On accède à Dieu en passant par les intermédiaires qu’il a élus. il ne parle pas à n’importe quel savetier . selon ce q u ’exigent les périodes historiques. ce qui ind iq u e le rôle capital. s’applique aussi aux inter­ prètes autorisés de la tradition. et « v erticale » e t discontinue . q u ’elle accom pagne la Loi écrite d ’une m anière à la fois « horizontale » et continue. ce n ’est pas le m ot à m o t des E critu res saintes. Dieu le Très-Haut a fait une élection parmi ses créatures afin qu’on puisse parvenir à lui en passant par celui qu’il a élu » (Jalâl ed-Dîn Rûmî. m ais l’étincelle p e u t to u jo u rs jaillir du seul c o n tact avec le T ex te révélé. Ce passage. ce sont les sages qui F « o u v ren t » . il est donc in stitu é p a r D ieu. « L ’encre des sav an ts (de la Loi ou de l’E sp rit) est com m e le sang des m a rty rs ». com m e la T h o ra et ensem ble avec elle. celui-ci a été consacré p a r là m êm e. D ’après la tra d itio n ju iv e.

à to u te R évélation. et ces au to rités ne sont a u tre s que les Soufis et leurs rep résen tan ts qualifiés . donc de ses doctrines et de ses m éthodes. — cette néces­ sité est une des preuves de la légitim ité du Soufisme. nous avons en ten d u en sa fav eu r l’arg u ­ m en t su iv an t : s’il est des au to rités p o u r la Foi (im â n ) et la Loi (islâm ). e t la M ischna p e n d a n t la n u i t 1 . ou encore. deuxièm em ent possède un caractère d ’absolue certitu d e. nous ajo u tero n s que la T hora est com m e l’océan. tan d is que la M ischna est inépuisable p a r son m ouvem ent dans le tem p s . mutatis mutandis. P o u r ce qui est de ce dernier. d iscu teraien t su r la question de savoir si celle-ci existe ou non. dans l ’affirm ative . les « théologiens de l’extérieur » Çulamâ ezh-zhâhir) sont obligés de l’a d m e ttre sans p ouvoir l ’expliquer. — et celui-ci. L e lecteur se rappellera ici que Nicodème vint trouver le Christ pendant la nuit. . que la T hora est infinie en elle-même. la nécessité logique m êm e d ’au to rités po u r ce tr o i­ sièm e dom aine. LE K ORAN 61 réceptacle h um ain et des im pondérables de F E sp rit- Saint. il d oit y en avoir égale­ m e n t pour la Voie (ihsân). et aussi de ses organisations et de ses m aîtres. ce qui comporte une référence à l’éso­ térisme ou à la gnose. qui est to u jo u rs en m ouvem ent. p rem ièrem en t se l’a tta c h e à l’ordre tra n sc e n d a n t. et tr o i­ sièm em ent échappe à la com préhension et au contrôle de l ’esprit hum ain ordinaire. R eprésentons-nous un arbre d o n t les feuilles. qui est sta tiq u e et inépuisable. n ’a y a n t aucune connaissance directe de la racine. si alors une voix ém an an t 1 1. et n o ta m m en t aussi à l’Islam . On d it aussi que Dieu d o n n a la T h o ra p e n ­ d a n t le jo u r. et la M ischna com m e u n fleuve. Ces considérations sur les Livres sacrés nous am ènent à définir quelque peu cette ép ith ète de « sacré » elle-m êm e : est sacré ce qui. T o u t ceci s’applique. ou p lu tô t de son ésotérism e. ou quelle est sa form e.

sa v érité 1 1.62 COMPRENDRE L ISLAM de la racine p o u v a it leu r dire que la racine existe et que sa form e est telle. dans certains concours de circonstances tout au moins. sa m agie divine. il confère à des choses périssables une te x tu re d ’é te r­ nité. . Ibn Arabî cite. m ais aussi de discours au x ry th m es m ajestu eu x . tels ceux d ’A bu H an îfah et d ’E t-T ah âw î . qui retra ce to u te s les vicissitudes de P âm e . dans sa Risâlat el-Quds. une présence spirituelle concrète et agissante qui dépasse les mots et le mental. d ’im ages de cristal et de feu. P our com prendre to u te la po rtée du K oran. C’est d’ailleurs en vertu de cette puissance du Koran que tels versets peuvent chasser les démons et guérir des maladies. il fa u t p ren d re en co nsidération tro is choses : son contenu doctrinal. c’est-à-dire sa puissance m y sté ­ rieuse e t en u n sens m iraculeuse L Ces sources de d o ctrin e m étap h y siq u e et eschatologique. la dignité en est essentiellem ent une expression. car dans la dignité aussi. le cœ ur tra n s p a ra ît d an s les gestes. ce m essage serait sacré. son contenu n a r­ ratif. Seule cette puissance peut expliquer l’importance de la récitation du Koran. Le sacré in tro ­ d u it dans les rela tiv ités une q u alité d ’absolu. c’est la présence du cen tre dans la p é ri­ phérie. de p sy ch o ­ logie m y stiq u e et de puissance th éu rg iq u e. le cas de Soufis qui passaient leur vie à lire ou à réciter sans arrêt le Koran. le cen tre se m an ifeste à l’ex térieu r . ce qui serait inconcevable et même irréalisable s’il n’y avait pas. se cachent sous le voile de m ots h a le ta n ts qui so u v en t s’e n tre ­ choquent. que nous tro u v o n s explicité dans les grands tra ité s canoniques de l’Islam . de l’im m uable dans le m o u v em en t . tissés de to u tes les fibres de la co ndition hum ain e. Le sacré. Mais le caractère su rn atu rel de ce L ivre n ’est pas seulem ent dans son co n ten u do ctrin al. derrière l’écorce du texte littéral.

et de m êm e : la noblesse du contenu de te l v erset sacré exprim e la noblesse de la su b stan ce ko ranique. Le chef-d’œ uvre m anifeste d ’une façon directe la noblesse de l’or. Il fa u t distinguer dans le K o ran l ’excellence géné­ rale de la P arole divine d ’avec l ’excellence p a rtic u ­ lière de te l conten u qui p e u t s’y superposer. c’est l’hébreu qui était la langue sacrée. c’est YAvatâra lui-même qui est la Révélation. dans le Christianisme comme dans le Bouddhisme. mais il y a là trois réserves à faire : premièrement. Comme to u te É c ritu re sacrée. p a r exem ple q u an d il est q u estion de Dieu ou de ses qualités . dan s le m iracle de son expansion . puisque le Christ l’a parlé. cette langue n’en a pas moins . le mot à mot araméen des paroles du Christ n’a pas été conservé. to u t en é ta n t « o u v ert » sous un a u tre ra p p o rt. troisièmement. le K o ran est. Il faudrait donc conclure que l’araméen est une langue sacrée. c’est de la m êm e m anière q u ’on distingue l ’excellence de l’or d ’avec celle du chef-d’œ u v re tiré de ce m étal. a priori un livre « ferm é ». en sorte que les Écritures — à part leur doctrine — n’ont pas la fonction centrale et plénière qu’elles ont dans d’autres cas . sont sans ra p p o rt avec l’im pression litté ra ire que p e u t donner au lecteur p ro fan e le m ot à m ot écrit. celui des vérités élém entaires du salut. de la P arole divine en soi indifférenciée. d ans l’espace et le tem p s. la v e rtu tr a n s ­ fo rm an te et parfois th é u rg iq u e d u discours divin. C ette m agie est é tro item en t liée à la langue m êm e de la R évélation. ce qui corrobore notre précédente remarque . pour le Christ lui-même. lui aussi. il a p p a ra ît égalem ent dans son efficacité la plus extérieure. U ne langue est sacrée q u an d D ieu l ’a parlée 1 .1 1. Bien que le Talmud affirme que « les Anges ne comprennent pas l’araméen ». et ceci est encore en ra p p o rt avec la « m agie divine ». LE KORAN 63 psychologique et m y stiq u e et sa m agie tra n s fo r­ m an te. laquelle est l’arabe. d ’où l ’illégi­ tim ité canonique et l ’inefficacité rituelle des tra d u c ­ tions. m ais sans p ouvoir au g m en ter la v aleu r infinie de cette dernière . à laquelle nous avons fa it allusion. les effets du K oran . deuxièmement.

to u t ce qui se p résen te com m e nouvelle religion est forcém ent f a u x 1 . des récits — rem p lit l’âm e. la dernière lim ite 2. Il en va de même des ordres initiatiques. à p a rtir d ’une certaine époque.la diversité des m ots. L’Islam est en effet la dernière religion mondiale. elle a été « sacralisée » — bien avant Jésus-Christ — par Daniel et Esdras. Au sens du terme sanscrit upâya. Les trésors spirituels ne s’accommodent pas de n’importe quel encadrement. grosso modo. il fa u t q u ’elle p résente certains caractères qui ne se re tro u v e n t dans aucune langue ta rd iv e . le K o ran est u n et m ultiple à la fois. Le m onde est une m u ltip licité qui disperse et qui divise . pour la simple raison qu’une telle réalisation est exclusivement du ressort des organisations traditionnelles . 1. . il s’agit d’une possi­ bilité ultime. ou fonder une congrégation autour d’une initiation préexistante. puis l’absorbe et la tr a n s ­ pose im p ercep tib lem en t. mais on ne peut en aucun cas fonder une « société » ayant pour but une Self-realization. On peut — ou plutôt Dieu peut — créer une nouvelle branche d’une filiation ancienne. il est essentiel de com prendre q u ’à p a rtir d ’une certain e époque cyclique et du durcissem ent de l’am biance te rre stre q u ’elle com ­ p o rte. s’il existe une raison impérieuse de le faire et si ce genre de congrégation est dans les usages de la tradition res­ pective. Dieu ne pai’le plus. on peut être certain que ce cadre même paralyserait toute efficacité et provoquerait forcément des déviations. enfin. Comme le m onde. le K o ran en est une qui rassem ble et m ène à l’U nité. Quant au Sikhisme. du m oins pas en R év é­ la te u r . dans le clim at de la sérénité et de l’im - une valeur liturgique particulièrement éminente . des sentences. p a r une sorte de « ruse divine » 3. des im ages.64 COMPRENDRE L ISLAM et po u r que Dieu la parle. c’est un ésotérisme analogue à celui de Kabîr et dont la position particulière s’explique par les conditions tout à fait exceptionnelles dues au voisinage de l’Hindouisme et du Soufisme . La m u ltip licité du Livre sacré —. 2. le M oyen Age est. 3. a u tre m e n t d it. même si l’on cherchait à faire entrer une ini­ tiation réelle dans le cadre d’une « société » ou de quelque fellow- ship « spiritualiste ». mais dans ce cas également. donc d’une association profane.

D ieu étein t l’a g itatio n m en tale en re v ê ta n t Lui- m êm e l ’apparence de l’a g itatio n m entale. la sérénité. — com m e d ’ailleurs dans le Ju d aïsm e. c’est celui qui pense d ’abord D ieu. e t c’est p a r là m êm e que Dieu épuise l ’in q u iétu d e h u m ain e et infuse au c ro y an t le silence. 5 . si bien que les poissons de l’âm e e n tre n t sans m éfiance et selon leurs ry th m es h ab itu els dans le filet d iv in 1. de m ots. dans l ’Islam . — se réfère essentiellem ent au sym bolism e d u liv re : to u t l’U nivers est u n livre d o n t les le ttre s sont les élém ents cosm iques — les B ouddhistes d iraien t les dharmas — lesquels p ro ­ duisent. Dans le Christianisme. Il fa u t infuser au m en tal. les m ondes. elle v it en eux et est divisée et dispersée p a r eux. L a R évélation. les êtres et les choses . dans la m esure où il p eu t la p o rter. et m êm e plus que cela : elle d evient ce q u ’elle pense et ce q u ’elle fait. p a r leurs innom brables com binaisons et sous l’influence des Idées divines. Le K oran est com m e l’im age de to u t ce que le cerveau h u m ain p e u t penser et ressentir. E n d ’au tres term es : p a r la m osaïque de te x te s. Cela est vrai pour toute Écriture sacrée. cette fonction de « magie transformante » incombe surtout aux Psaumes. s’y adonne sans résistance. les m ots et les phrases du livre so n t les m an ifestatio n s des possibilités créatrices. de phrases. L ’âm e. et qui pense to u t en Dieu. notamment aussi pour l’histoire biblique : les vicissitudes d’Israël sont celles de l’âme en quête de son Seigneur. 1 1. LE KORAN 65 m uable. qui a l’h a b itu d e du flux des p h é ­ nom ènes. le m en tal ainsi régénéré. Le D iscours révélé a la v e rtu d ’accueillir cette m êm e ten d an ce to u t en en re n v e rsa n t le m o u v em en t grâce au caractère céleste du co n ten u et d u langage. la paix. la conscience du c o n tra ste m étap h y siq u e entre la « substance » e t les « accidents » .

selon la doctrine hindoue. m ais en ta n t q u ’ensem ble des possibilités de m a n i­ festatio n . La divine Prakriti. la « P aro le » est l’E tre en ta n t q u ’A cte éternel du S u r-E tre. qui est le P rincipe à la fois c réa teu r et rév éla­ te u r . il y a là un ra p p o rt avec la N atura naturans et la N atura natu- rata. e t cela est d u reste bien cara ctéristiq u e de la p erspective de l ’Islam . D ieu parle. e t non que la P arole procède du K oran ou d u Livre. au sens le plus élevé d o n t ces concepts sont susceptibles. l ’E tre est le « L ivre ». 3. Ce sym bolism e du livre se distingue de celui de la parole p a r son caractère s ta tiq u e : la parole se situe en effet dans la du rée e t im p liq u e la rép é­ titio n . T o u t d ’abord. il y a en lui un c ertain nivelle­ m ent. to u te s les le ttre s é ta n t pareilles. 2. de l’E ssence divine 1 . ta n d is que le L ivre est la su b stan ce créatrice 3 . En-Nûr dans notre livre L’œil du cœur. C ette cristallisatio n a év id em m en t son p ro to ­ ty p e en D ieu. et sa P aro le se cristallise sous form e de Livre. cette persp ectiv e — com m e celle de la T hora — com porte aussi le sym bolism e de la parole : m ais celle-ci s’iden tifie alors à l ’origine . . ta n d is que le livre co n tien t les affirm ations en m ode sim ultané.66 COMPRENDRE l ’i S LAM les m ots sous le ra p p o rt d u co n ten u et les phrases sous celui du c o n te n a n t . la P arole — ou le Calam e. E n su ite. si bien q u ’on p e u t affirm er que la « P arole » et le « L ivre » sont d eu x côtés de l’E tre p u r. E nfin. à ce sujet le chap. su iv an t une a u tre im age 12 — est l’A cte créateu r. La Gottheit ou 1’Urgrund de la doctrine eckhartienne. Cf. la p h rase est en effet com m e u n espace — ou com m e u n e durée — com ­ p o rta n t une série préd estin ée de com possibles et c o n s titu a n t ce que nous pouvons appeler un « p lan divin ». sur le p lan de l’E x istence — de 1. sur le p lan de l ’E tre m êm e. on d it cep en d an t que le K o ran est la P arole de D ieu. S eulem ent.

donc la première « cristallisation » de l’Infini. le Livre. le « Livre » se trouve remplacé par le « Corps ». et il d o it rem o n ter vers D ieu p a r la P arole . Ou encore : Dieu a créé le m onde com m e u n L ivre . Dieu est devenu Livre p o u r l’hom m e. et l ’hom m e d oit dev en ir P arole p o u r D ieu . Dans le Christianisme. ou de « pain » et de « vin » . « p a r délégation » en quelque sorte. in divinis. Le co n ten u le plus a p p a re n t du K o ran est fait. Par contre. l’âme envisagée sous le rapport de sa simplicité ou de son unité est une Parole du Créateur. la Parole qui en est le complément dynamique devient alors le Calame. 2. . et enfin le monde des créatures. manifestation « cristallisée » de ce_ Corps. et que sur le plan de l’Etre. l’hom m e est u n « livre » p a r sa m ultip licité m icrocos­ m ique e t son é ta t de coagulation existentielle. vrai « Corps mystique » du Christ. le m iracle de la créatio n . est p u re P arole p a r son U nité m étacosm ique et sa p u re « a ctiv ité » principielle. l'homme a aussi un aspect de Parole. LE KORAN 67 la M anifestation si l’on v e u t — la P arole est 1’ « E sp rit divin ». non d ’exposés d o ctrin au x . le Corps est d’abord la première autodétermination de la Divinité. ensuite la Substance universelle. Dieu crée l’homme en le nommant . avec les deux compléments de « chair » et de « sang ». et sa R évélatio n est descendue dans le m onde sous form e de Livre . L a « P aro le ». m ais l ’hom m e d o it en ten d re dans la C réation la P arole divine. le pôle Substance est le premier reflet de ce Livre . l’axe vertical de la création. c’est alors l’en ­ sem ble des possibilités « cristallisées ». ta n d is que Dieu. représenté par son nom . le m onde in nom brable des créatures. envisagé sous ce r a p p o r t12. l’In tellect cen tral et universel qui effectue et p erp étu e. c’est l’asp ect de com plexité « s ta tiq u e » ou d ’ « être » différencié 1. le « L ivre ». Car nous avons vu que Dieu-Etre est le Livre par excel­ lence. c’est donc l’aspect de sim plicité « d y n am iq u e » ou d ’ « acte » sim ple . m ais de récits historiques 1.

concern an t les phénom ènes du m onde qui nous entoure. que la M ecque est n o tre cœ ur . — et c’est aussi la co n fro n tatio n des créatures. puis de la réso rp tio n fata le de l ’espace et des élém ents dans la su b stan ce invisible du « pro- tocosm e » causal . il y en a une au tre . — u n effondrem ent « vers l ’in té rie u r ». c’est-à-dire que les « m écréan ts » (kâfirûn). ou ces d eu x m ondes. ou « vers le h a u t ». Le K o ran . secrètes ou ouvertes. Ces sourates nous tra n s m e tte n t une im age m u ltiple et saisissante de la fragilité de n o tre condition te rre stre et de la m atière. elle y est com m e enchâssée. nous concerne. c’est le m onde. que to u te s les histoires koraniques se d éroulent presque jo u rn alièrem en t d an s n o tre âm e . arrachées à la terre. ou a u ta n t d ’a ttitu d e s co n tem ­ platives. avec la fu lg u ran te réalité de l’Infini. p résen te n t des fissures annonciatrices de m o rt ou de d e stru c ­ tio n . to u t ce qui concerne le m onde. que la dîm e. P arallèlem ent à cette in te rp ré ta tio n . et to u jo u rs ra tta c h é à Dieu sous le double ra p p o rt de l’origine et de la fin . les « associateurs » de fausses divinités à D ieu (m ushrikûn) et les hypocrites (m unâfiqûn) sont en n o u s-m êm es.68 COMPRENDRE L ISLAM et sym boliques e t de p ein tu res eschatologiques . la doctrine p u re se d étach e de ces deux genres de ta b leau x . le jeû n e. et in v ersem en t. ex tern e aussi bien q u ’in tern e. le pèlerinage. m ais ce m onde. p o u r p a rap h raser une expression de sain t A ugustin. . c’est l ’effondrem ent d u m onde visible vers l ’im m atériel. on p o u rra it se lasser du contenu si on ne sa v a it pas q u ’il nous concerne d ’une façon to u t à fa it concrète et directe. sont a u ta n t de v ertu s. et c’est là ce que nous enseignent les sourates ap o caly p tiq u es et eschatologiques . ou plus précisém ent de tran sfo rm a tio n . A b stractio n faite de la m ajesté du te x te arab e et de ses réso­ nances quasi m agiques. la guerre sainte. que les P ro p h ètes re p résen ten t n o tre in tellect e t n o tre conscience .

aussi to u t le K oran est-il p én étré d ’un to n de p u issan te sérénité. p a r la conscience de l’A bsolu . ou du m ystère de sa négation. et p a r ses « arêtes ». celle-ci est la dim ension « verticale ». une m étap h y siq u e du Réel et de l ’irréel. une cos­ mologie tr a ita n t des phénom ènes et de le u r finalité. c’est lu tte r. T o u t dans i être et le devenir est envisagé en fonction de 1 L n ité et de ses grad atio n s. L ’équilibre est le lien en tre le déséquilibre et 1 union. division et u n ité : ce so n t là les grands thèm es du K o ran et de l’Islam . elle s’é v a ­ n o u it avec le niveau auquel elle a p p a rtie n t . à quelque n iveau que ce soit. Il est plausible que l’im agerie koran iq u e s’inspire s u rto u t de lu tte s . en dernière analyse. Mais cette lu tte n ’est q u ’un aspect du m onde. le m onde est u n déséquilibre co n stan t. p a r ses « surfaces ». com m e l’union est le lien en tre l ’équilibre et l’u n ité . ce qui nous ram èn e à la sy m ­ biose « com bat-connaissance » de la Bhagavadgîtâ et aussi à certains aspects de l’a rt chevaleresque dans le Zen. on dira que la co m b ativ ité du M usulm an est contrebalancée p a r le fatalism e . dans la vie spirituelle. c’est la voie de l’équilibre. car vivre. P ra tiq u e r l ’Islam . l ’Islam est né dans une a tm o s­ phère de lu tte . LE KORAN 69 Le K oran présente. L ’Islam n ’a pas in v e n té la lu tte . . l’Islam . ce n ’é ta it plus nous- mêmes qui lu ttio n s. sép a­ ratio n et union. c’est com m e si. D éséquilibre et équilibre. c’est se reposer dans l’effort . ary th m e et ry th m e. la « guerre sainte » de l’esprit co n tre l’âm e séductrice (en-nafs el-’ammârah) est dépassée e t tran sfig u rée p a r la p aix en Dieu. P sychologiquem ent p a rla n t. l’âm e en q u ête de Dieu d o it lu tte r. et de la lum ière se p o san t sur l’équilibre.

70 COMPRENDRE L ISLAM

P o u r le C hrétien, ce q u ’il fa u t p o u r arriv er à Dieu,
c’est « se renoncer fran ch em en t à soi-m êm e », com m e
l ’a d it sain t J e a n de la Croix ; aussi le C hrétien
s’étonne-t-il d ’ap p ren d re, de la p a r t d u M usulm an,
que la clef du salu t, c’est croire que Dieu est U n ;
ce q u ’il ne p e u t savoir de prim e abord, c’est que
to u t dépend de la q u alité — de la « sincérité »
(ikhlâç) — de cette c ro y a n c e ; ce q u i sauve, c’est
la p u reté ou la to ta lité de celle-ci, et cette to ta lité
im plique évidem m en t la p erte de soi, quelles que
pu issen t en être les expressions.
P o u r ce qui est de la n égation — ex trin sèq u e
et conditionnelle — de la T rin ité ch rétien n e p a r
le K oran, il fa u t te n ir com pte des nuances su i­
v an tes : la T rin ité p e u t être envisagée selon une
perspective « verticale » e t d eu x p erspectives « h o ri­
zontales », suprêm e l’une et non-suprêm e l’a u tre :
la perspective « v erticale » (S u r-E tre, E tre , E x is­
tence) vise les hypo stases « d escendantes » de l’U nité
ou de l’A bsolu, ou de l’Essence si l’on v eu t, donc
les degrés de la R éalité ; la p erspective « h o rizontale »
suprêm e, elle, correspond au te rn a ire v éd a n tin Sat
(R éalité surontologique) Chit (Conscience absolue)
A nanda (B éatitude infinie), c’est-à-dire q u ’elle en v i­
sage la T rin ité en ta n t que celle-ci est cachée dans
l ’U nité 1 ; la perspectiv e « horizo n tale » non-suprêm e,
au contraire, situ e l’U n ité com m e une essence
cachée dans la T rin ité, qui est alors ontologique et
représente les tro is aspects ou m odes fo n d am e n tau x
de l’E tre p u r, d ’où le te rn a ire E tre-Sagesse-V olonté
(P ère-F ils-E sprit). Le concept d ’une T rin ité en ta n t
que « déploiem ent » ( tajallî) de l’U n ité ou de l’Absolu
ne s’oppose en rien à la d o ctrine u n itaire de l’Islam ;
ce qui s’y oppose est u n iq u em en t l’a ttrib u tio n de1

1. L’Absolu n’est pas tel en tant qu’il contient des aspects,
mais en tant qu’il les transcende ; il n’est donc pas absolu en
tant que Trinité.

LE KORAN 71
l’absoluité à la seule T rin ité, e t m êm e à la seule
T rin ité ontologique, telle que l’envisage l’exotérism e.
Ce dernier p o in t de vue n ’a tte in t pas l’A bsolu, à
rigoureusem ent parler, ce qui re v ie n t à dire q u ’il
p rête un caractère absolu à du re la tif et q u ’il ignore
mâyâ et les degrés de réalité ou d ’illusion ; il ne
conçoit pas l’id e n tité m étap h y siq u e — m ais non
« p an th é iste » 1 — en tre la m a n ifestatio n e t le
P rincipe, ni à plus fo rte raison la conséquence q u ’im ­
plique cette id e n tité au p o in t de v u e de l’in tellect
et de la connaissance libératrice.
U ne rem arq u e s’im pose ici au su je t des m é­
créan ts » (kâfirûn), c’est-à-dire de ceux qui, d ’après
le K oran, n ’a p p a rtie n n e n t pas com m e les Ju ifs et
les C hrétiens à la catégorie des « gens d u Livre »
(ahl el-Kitâb) : si la religion des « m écréan ts » est
fausse, — ou si les m écréan ts so n t tels p arce que
leu r religion est fausse, — p o u rq u o i des Soufis ont-ils
déclaré que D ieu p e u t être p résen t, non seulem ent
dans les églises et les synagogues, m ais aussi dans
les tem ples des id o lâtres ? C’est que dans les cas
« classiques » et « trad itio n n els » de paganism e, la
p erte de la v érité plénière et de l ’efficacité salvifique
résu lte essentiellem ent d ’une m odification profonde
de la m e n talité des a d o rateu rs et non de la fausseté
éventuelle des sym boles ; d an s to u te s les religions
qui en to u ra ie n t ch acu n des tro is m onothéism es
sém itiques, de m êm e que dans les « fétichism es » 12
encore v iv a n ts à l’époque actuelle, u n e m e n talité
p rim itiv em en t co n tem p lativ e et p o sséd an t p a r con­
séq u en t le sens de la tra n sp are n ce m étap h y siq u e des

1. Puisqu’elle n’est nullement « matérielle », ni même « subs­
tantielle », au sens cosmologique de ce mot.
2. Ce mot n’a ici qu’une fonction de signe conventionnel
pour désigner des traditions déchues ; en l’employant, nous
n’entendons pas nous prononcer sur la valeur de telle ou telle
tradition africaine ou mélanésienne.

72 COMPRENDRE L’i S L A M

form es, a fini p a r devenir passionnelle, m ondaine 1
e t p ro p rem en t s u p e rs titie u s e 12. Le sym bole, laissan t
tra n s p a ra ître à l ’origine la réalité sym bolisée, —
d o n t il est d ’ailleurs à rigoureusem ent p arler un
aspect, — est dev en u en fa it u n e im age opaque et
incom prise, donc une idole, et cette déchéance de
la m e n talité générale n ’a pas p u ne pas agir à son
to u r su r la tra d itio n elle-même, en l’affaiblissant et
en la fau ssan t de diverses m anières ; la p lu p a rt des
anciens paganism es se cara ctérise n t p a r l’ivresse de
puissance et la sensualité. C ertes, il est u n paganism e
personnel qui se ren co n tre m êm e au sein des reli­
gions objectivem en t v iv an tes, de m êm e que, in v e r­
sem ent, la v érité et la piété p eu v en t s’affirm er dans
une religion o b jectiv em en t déchue, ce qui présuppose
toutefois l’in tég rité de son sym bolism e ; m ais il
serait to u t à fait abusif de croire q u ’une des grandes
religions m ondiales actuelles puisse devenir païenne
à son to u r, car elles n ’o n t pas le te m p s de le devenir ;
leu r raison suffisante est en u n certain sens de d u rer
ju s q u ’à la fin du m onde. C’est p o u r cela q u ’elles
sont form ellem ent g aran ties p a r leurs fo n d ateu rs,
ce qui n ’est pas le cas des grands paganism es dis­
p aru s, qui n ’o n t pas de fo n d ateu rs h um ains et chez
lesquels la péren n ité é ta it conditionnelle ; les p e rs­
pectives prim ordiales sont « spatiales » et non
« tem porelles » ; seul l’H indouism e, p arm i les grandes
tra d itio n s de ty p e p rim ordial, a eu la possibilité
de se raje u n ir à tra v e rs le tem p s grâce à ses ava-

1. Le kâflr, selon le Koran, se caractérise en effet par sa
« mondanité », c’est-à-dire par sa préférence des biens d’ici-bas
et son inadvertance ( ghaflah) à l’égard des biens de l’au-
delà.
2. D’après l’Évangile, les païens s’imaginent qu’ils seront
exaucés parce qu’ils font beaucoup de paroles. La « superstition »
c’est, au fond, l’illusion de prendre les moyens pour la fin, ou
d’adorer les formes pour elles-mêmes et non pour leur contenu
transcendant.

LE KORAN 73
târas x. Quoi q u ’il en soit, n o tre in te n tio n est ici,
non d ’en tre r dans les détails, m ais sim plem ent de
faire com prendre pourquoi, au p o in t de vue de tel
Soufi, ce n ’est pas A pollon qui est faux, m ais la
façon de le reg ard er 12.
Mais revenons au x « gens d u L ivre ». Si le K oran
co n tien t des élém ents de polém ique concernant le
C hristianism e, et à plus fo rte raison le Ju d aïsm e,
c’est parce que l’Islam est v en u après ces religions,
ce qui signifie q u ’il é ta it obligé — et il y a to u jo u rs
un p oint de vue qui le lui p erm et — de se p ré ­
sen ter com m e une am élioration de ce qui l’a précédé ;
en d ’autres term es, le K o ran énonce une perspective
qui p erm e t de « dépasser » certain s aspects form els
des deux m onothéism es plus anciens. N ous voyons
u n fa it analogue, non seulem ent dans la position
du C hristianism e à l’égard du Ju d aïsm e, — où la
chose v a de soi en raiso n de l’idée m essianique et
parce que le prem ier est com m e l’ésotérism e « b hak-
tiq u e » du second, —- m ais aussi dans l’a ttitu d e du
B ouddhism e à l’égard du B rahm anism e ; ici encore,
la p o stério rité tem porelle coïncide avec une p ers­
pective, non pas in trin sèq u em en t, m ais sym bolique­
m e n t supérieure, ce d o n t la tra d itio n ap p are m m en t
dépassée n ’a de to u te évidence pas à te n ir com pte,
puisque chaque perspective est u n univers p o u r soi
— donc un cen tre et une m esure — et q u ’elle eon-

1. Rien n’empêche du reste que d’autres rameaux de la tra­
dition primordiale — de filiation « hyperboréenne » ou « atlan-
téenne » — aient pu survivre également et en marge de l’histoire,
mais dans ce cas il ne saurait s’agir de grandes traditions cita­
dines. A part cela, quand on parle de paganisme, — et nous
adoptons ce mot conventionnel sans tenir compte de son éty­
mologie ni de son parfum déplaisant dû surtout à des abus, — il
y a sans doute toujours une réserve à faire en ce qui concerne
l'ésotérisme sapientiel, inaccessible à la majorité et incapable,
en fait, d’agir sur elle.
2. Donc aussi de le représenter, comme le prouve l’art « clas­
sique ».

ce dernier se cristallise sous la form e du K o ran te r ­ restre. et il répond « o b jectiv em en t » à cette a u tre rév élatio n — im m an en te e t « su b jectiv e » — q u ’est l’in tellect h um ain 12 .est l’In tellect divin . p o u r la m an ifestatio n de la divine Sagesse. la tra d itio n postérieure est « condam née » à l’a ttitu d e sym bolique de supério­ rité 1. il s’agit simplement de définir la « voie d’accès ». et à cet égard la tra d itio n nouvelle — et finale à son pro p re p o in t de vue — d o it in carn er « ce qui é ta it a v a n t » ou « ce qui a to u jo u rs été » . La R év élatio n se déploie et l’in ­ 1. P a r la logique des choses. . 2. prem ièrem ent.74 COMPRENDRE l ’i S LAM tie n t à sa façon to u t p o in t de vue valable. en langage chrétien. l ’in tellect « en nous- m êm es » . on p o u r­ ra it dire que le C hrist est com m e 1’ « o b je ctiv a tio n » de l’intellect. appliqué à l’intellect. la R év élatio n « au-des­ sus de nous » et. L ’in tellect p u r est le « K oran im m a n e n t » . dans les deux cas. la R év élatio n fo u rn it les sym boles. est aussi impropre que l’épithète « humain » . et l’in tellect les déchiffre et « se souvient » de leurs contenus . sous peine d ’inexistence. m ais il y a aussi un sym bolism e positif de l’an té rio ­ rité. chrétienne et islamique cor­ respondent respectivement aux voies d’ « action ». d eu x pôles. et celui-ci est com m e la rév élatio n « su b jectiv e » et p erm a n en te du C hrist. d’ « amour » et de « connaissance ». dans la mesure où elles le peuvent en tant qu’exotérismes et sans préjudice de leurs contenus les plus profonds. si l’on p e u t dire . d euxièm em ent. le K oran incréé — le Logos —. à savoir. « Subjective » parce que située empiriquement en nous- mêmes. Il y a donc. sa n o u v eau té — ou sa gloire — est p a r conséquent son absolue « an té rio rité ». Le mot « subjectif ». et qui dans le Monothéisme s’explique par le fait que les religions israélite. il red ev ien t p a r là « conscient » de sa pro p re substance. Attitude qui est forcément légitime par un certain côté et à un certain niveau.

le mot aor. nous respirons la Présence universelle de Dieu. On enseigne dans l’Islam qu’à la fin des temps la lumière se séparera de la chaleur et que celle-ci sera l’enfer tandis que celle-là sera le Paradis . Le m onde est u n im m ense ta p is . T oute chose sensible so rt de l’éther. a la même racine. Les Grecs ont passé l’éther sous silence. et n o tre resp iratio n est une oraison com m e le b a tte ­ m en t de n o tre cœ ur . il est immobile et ne saurait se mouvoir. to u te chose est de l ’éth er cristallisé. que nous respirons. le mot avir désigne à la fois l’air et l’éther . obscure. qui tisse les form es. Le m onde est un tissu d o n t les fils so n t de l ’éth er . qui lui aussi est invisible. 2. est à l’in térieu r fra î­ cheur. sans doute parce qu’ils le concevaient comme caché dans l’air. nous y som m es tissés avec to u te s les au tres créatu res. et la fraîch eu r à l’E tre p u r 12. Mais il est une a u tre haqîqah que nous aim erions effleurer ici. et c’est — sym bo liq u em en t p a rla n t — com m e s’il in tro d u isa it en nous l’éth er créa teu r avec la lum ière . « lumière ». l ’air p én ètre en nous. . En hébreu. et l’air a u to u r de nous. nous possédons le m onde en tier dans chaque souffle. Il y a égalem ent u n ra p p o rt en tre la lum ière et la fra î­ cheur. car l’éther étant parfaite plé­ nitude. la descente concorde avec la m ontée. qui elle aussi ren d m anifeste l’élém ent éthéré 1. Q uand nous respirons. car les deu x sensations sont lib ératrices . la lu m in o sité se réfère à l’In ­ tellect. LE KORAN 75 tellect se concentre . ce qui à l’ex térieu r est lum ière. qui co n tien t to u t . et qui est la su iv an te : la Présence divine a dans l ’ordre sensible d eu x sym boles ou véhicules — ou deux « m an ifestatio n s » n atu relles — de p re ­ m ière im p o rtan ce : le cœ u r en nous. qui est n o tre centre. L ’air est la m an ifestatio n de l ’éth er. puisque nous respirons l ’éth er d o n t to u t est fa it 3. et il est en m êm e tem p s le véhicule de la lum ière. et que nous « som m es » 1. Nous respirons l’air lu m in eu x et frais. 3. la lumière céleste est fraîche et la chaleur infernale. Façon de parler symbolique.

76 COMPRENDRE L’i S LA M de l’éther. avec le cœ ur p o u r ainsi dire. fleurs. eaux. étoiles. m o n tag n es. P a r la m êm e voie et p a r la force des choses. de m êm e le K o ran — et avec lui to u t l’Islam — est u n ta p is ou u n tissu où le cen tre se rép ète p a rto u t d ’une m anière in fin im en t variée. q u ’il est d it. jo u r et n u it. que D ieu nous « élargit la p o itrin e p o u r l’Islam » . L a resp iratio n d oit s’allier au souvenir de D ieu . chargé de la p u re té des neiges é te r­ . et qui est p a rto u t « créatrice » et « lib é ra ­ trice ». et où la diversité ne fa it que développer l’u n ité . lune. Il est significatif que l ’Islam est défini. — soleil. F « éth er » universel — l’élém ent ph y siq u e n ’en est q u ’un reflet lo in tain et alourdi -—. De m êm e que le m onde est u n ta p is incom m ensurable dans lequel to u t se rép ète dans le ry th m e d ’u n continuel changem ent. Le « souvenir de Dieu » est com m e la resp iratio n profonde dans la solitude d ’une h a u te m o n tag n e : l’air m atin al. que l’hom m e qui est « né de l’E sp rit » est pareil au v e n t « que tu entends. — cette n a tu re est une sorte de R évélation . com m e u n « élargissem ent (inshirâh) de la p o itrin e ».n ’est a u tre que la P arole divine qui est p a r to u t « être » et « cons­ cience ». forêts. dans le K oran. le ra p p o rt en tre la perspective islam ique et le sens in itia tiq u e de la resp iratio n et aussi du cœ ur est une clef de prem ière im p o rtan ce p o u r la com préhension de l’arcane soufi. or ces tro is choses : n atu re . où to u t reste sem blable dans le cadre de la loi de diffé­ renciation.le Souffle divin — fu t « au-dessus des E a u x ». p a r exem ple. ou encore. La n a tu re qui nous entoure. ou « révélatrice » et « illu m in atrice ». nous débouchons aussi sur la gnose u n i­ verselle. et encore. et que c’est « en insufflant » que Dieu créa l’âm e. il fa u t resp irer avec v én éra­ tion. saisons. lum ière et resp iratio n so n t p rofondém ent liées. Il est d it que l’E sp rit de Dieu —. m ais d o n t tu ne sais d ’où il v ie n t ni où il v a ».

par exemple. le sens im plicite est to u t. . U ne des raisons p o u r lesquelles les O ccidentaux o n t de la peine à ap p récier le K o ran . dès qu’on n’admet plus que le sens littéral. aboutit fata­ lement à la « critique » — et à la destruction — des Textes sacrés . ou q u ’il affirme : 1. ta n d is que les Sém ites — et les O rien tau x en général — so n t épris de sym bolism e v erb al et lisent « en p ro fond eu r » : la p h rase révélée est un alignem ent de sym boles d o n t les étincelles jaillissent à m esure que le le cteu r p én ètre la géom étrie sp iri­ tuelle des m ots . Louis Massignon a répondu par l’affirmative. celui de la « resp iratio n universelle » : l’ex p iratio n se réfère à la m an ifestatio n cosm ique ou à la phase créatrice. d ilate la p o itrin e . au re to u r à Dieu. Mais m êm e sans te n ir com pte de la s tru c tu re sybilline d ’un gran d nom bre de sentences sacrées. La négation de l’herméneutique. Mais cette im age com porte encore u n sym bolism e plus différencié. et l’in sp iratio n à la réin ­ té g ra tio n . réside dans le fa it q u ’ils cherch en t dans u n te x te un sens pleinem ent exprim é et im m éd iatem en t in te l­ ligible. il ne reste plus rien. à la phase salvatrice. pilier de l’intellectualité traditionnelle et intégrale. ceux-ci sont des p o ints de repère en v ue d ’une doctrine inépuisable . le ciel en tre dans le cœ ur. et o n t m êm e m aintes fois posé la q u estio n de savoir si ce livre co n tien t ou non les prém ices d ’une vie spirituelle *. du Cantique des Cantiques. nous dirons que l ’O riental tire beaucoup de choses de p eu de m ots : q u an d p a r exem ple le K o ran rappelle que « l’au-delà v a u t m ieux p o u r vous que l’ici-bas ». celle-ci d ev ien t l’espace. C’est ainsi d’ailleurs que le Moyen Age — sur les traces de l’Antiquité — a lu la Bible. les obscurités du m o t à m o t so n t des voiles qui m a rq u e n t la m ajesté du c o n te n u 12. 2. LE KORAN 77 nelles. ou que « la vie te rre stre n ’est q u ’u n jeu ».

Nous disons « pour le Musulman » et non « pour chaque Musulman ».78 COMPRENDRE l ’i SLAM « Vous avez dans vos fem m es et vos en fan ts un ennem i ». . l’âm e du m uslim est com m e tissée de fo r­ m ules sacrées. il s’en dégage p o u r le M usul­ m an 1 to u te une doctrin e ascétique et m y stiq u e. — ou enfin. q u ’il v it et q u ’il m eu rt. — q u an d le K oran p arle ainsi. de la v o lo n té libre et de la parole vérid iq u e. est « fa it à l’im age de Dieu » d ’une façon directe et to ta le . m ais en quelque sorte des êtres. ils sont. Objectivité qui a permis à Adam de « nommer » toutes choses et toutes créatures. on com ­ p re n d ra sans peine le rôle cap ital que jo u e n t dans la vie du M usulm an ces paroles p a r excellence que sont les versets d u K o ran . 2. N ous avons vu . peut le moins. p arm i to u te s les créatu res te rre stres. non seulem ent des sentences tr a n s m e tta n t des pensées. aussi p é n é tra n te et com plète que n ’im p o rte quelle a u tre sp iritu alité digne de ce nom . ou en d’autres termes. au d é b u t de ce livre. articulée ou non. mais le contenu par excellence de cette intelligence est l’Asolu . des ta lis ­ m ans . q u an d il p ro m et le P arad is à « celui qui au ra cra in t la s ta tio n de son Seigneur et a u ra refusé à son âm e le désir ». des puissances. L’intelligence humaine est à sa manière une « preuve de Dieu ». d o n t le degré 1. c’est en elles q u ’il tra v a ille et q u ’il se repose. L ’hom m e seul possède le don de la parole. et c’est parce que l’homme peut connaître Dieu qu’il connaît le monde. qui peut le plus. qui permet à l’homme de connaître les objets. que l ’in te n ­ tio n de la form ule Lâ ilaha illâ ’Llâh dev ien t claire si l’on en ten d p a r le te rm e ilah — d o n t le sens litté ra l est « d iv in ité » — la réalité. car lui seul. ou encore : « Dis : A llâh ! puis laisse-les à leurs vains je u x ». et com m e c’est en v e rtu de cette ressem blance — p o u rv u q u ’elle soit m ise en v aleu r p a r les m oyens appropriés — que l’hom m e est sauvé. alors qu’eux ne le connaissent pas . donc en v e rtu de l ’intelligence o b je c tiv e 12. les plantes et les animaux.

— q u an d le K oran p arle ainsi. que l ’in te n ­ tio n de la form ule Lâ ilaha illâ ’Llâh d evien t claire si l’on en ten d p a r le te rm e ilah — d o n t le sens litté ra l est « d iv in ité » — la réalité. — ou enfin. q u an d il p ro m et le P arad is à « celui qui au ra cra in t la sta tio n de son Seigneur et a u ra refusé à son âm e le désir ». p a rm i to u te s les créatu res te rre stres. alors qu’eux ne le connaissent pas . . Objectivité qui a permis à Adam de « nommer » toutes choses et toutes créatures. non seulem ent des sentences tr a n s m e tta n t des pensées. qui peut le plus. Nous avons v u . q u ’il v it et q u ’il m eu rt. Nous disons « pour le Musulman » et non « pour chaque Musulman ». articulée ou non. car lui seul. ou encore : « Dis : Allâh ! puis laisse-les à leurs vains je u x ». m ais en quelque sorte des êtres. de la v o lo n té libre et de la parole vérid iq u e. des puissances. peut le moins. ils sont. des ta lis ­ m ans . au d é b u t de ce livre. il s’en dégage p o u r le M usul­ m an 1 to u te une doctrin e ascétiq u e et m y stiq u e. les plantes et les animaux. d o n t le degré 1. ou en d’autres termes. l’âm e du m uslim est com m e tissée de fo r­ m ules sacrées. qui permet à l’homme de connaître les objets. L ’hom m e seul possède le don de la parole. et c’est parce que l’homme peut connaître Dieu qu’il connaît le monde. mais le contenu par excellence de cette intelligence est l’Asolu . aussi p é n é tra n te et com plète que n ’im p o rte quelle a u tre sp iritu alité digne de ce nom . 2. L’intelligence humaine est à sa manière une « preuve de Dieu ». et com m e c’est en v e rtu de cette ressem blance — p o u rv u q u ’elle soit mise en v aleu r p a r les m oyens appropriés — que l’hom m e est sauvé.78 COMPRENDRE l ’i SLAM « Vous avez dans vos fem m es e t vos en fan ts un ennem i ». est « fa it à l’im age de Dieu » d ’une façon d irecte et to ta le . on com ­ p re n d ra sans peine le rôle cap ital que jo u e n t dans la vie du M usulm an ces paroles p a r excellence que so n t les versets du K o ran . c’est en elles q u ’il tra v a ille et q u ’il se repose. donc en v e rtu de l ’intelligence o b je c tiv e 12.

afin d’exprimer leur état d’ « Identité suprême ». la Shahâdah est la ju x ta p o sitio n de la n égation lâ ilaha (« pas de divi. ou le Prototype du monde. le gendre du Prophète. « sinon »). la prem ière m oitié de ce m o t é ta n t positive (in. cette consé­ cratio n est la prem ière parole du Livre révélé. e t celle-ci est co n ten u e dans son p o in t d ia critiq u e L La Basmalah est une so rte de com plém ent de la Shahâdah : celle-ci est une « m ontée » intellectuelle. c’est l’Esprit divin. « aucun »). une fois de plus. la Basmalah est contenue elle-m êm e dans la le ttre bâ. . la so u rate d ’in tro d u ctio n . nous qualifierons la prem ière de « sh iv aîte » et la seconde de « v ish n o u îte ». qui est 1’ « isth m e » (barzakh) en tre les propositions n ég a­ tiv e et positive de la form ule. et plus tard le Soufi Esh-Shîblî. A u trem e n t d it. nég ativ e (lâ. Brahma est v rai ». — la première étant l’âlif. m ais la Basmalah est déjà contenue dans la Shahâdah.1 1. e t celle-là une « descente » ontologique . laquelle se tro u v e placée en tê te des sourates du K oran. e t que la Basmalah c o n tien t à son to u r to u te la Fâtihah .80 COMPRENDRE L’i S LA M la tio n . Er-Rûh. « non ». à l’exception d ’une seule. car c’est p a r elle que com m ence « Celle qui ouvre » (Sûrat el-Fâtihah). Alî. se sont comparés à ce point sous le bâ. S’il nous est perm is de rep ren d re ici. Il est d it que la Fâtihah c o n tien t en essence to u t le K oran. consacre ou sanctifie le m onde parce que « to u te chose est A tm â » . en term es hindous. La lettre bâ. — a la forme d’un trait horizontal légèrement incurvé comme une coupe et comporte un point subscriptum. ta n d is que la Basmalah. simple trait vertical à symbolisme axial. à sav o ir dans le m o t illâ (co n tractio n de in lâ. « si ») et la seconde. qui est la deuxième de l’alphabet arabe. Ce point diacritique correspond à la première goutte d’Encre divine (Midâd) tombée du Caîame . qui est consi­ dérée com m e la su ite de la p récéd en te . au contraire. nous dirons que la Shahâdah d é tru it le m onde parce que « le m onde est fau x . d eu x form ules v éd an tin es de prem ière im p o rtan ce.

Dans ce cas. p a r cette 1 1. com m e une im age re n ­ versée du ra p p o rt q u ’elle exprim e. au cen tre de la Shahâdah. car rien ne p e u t être retra n ch é de la divine Cause. et cette inversion est la v érité selon laquelle le m onde a sa réalité propre à son degré. il y a donc. parce que le m onde en lui-m êm e ne p e u t être re tra n c h é de Dieu . à u n p o in t de vue quelque peu différent. — comme la seconde Shahâdah. é ta n t positive. par contre. se réfère in d irecte m en t à F « irréa lité » . dans le m onde. L a Basmalah consacre to u te chose. et c e tte con­ fro n ta tio n se tro u v e reliée p a r un m o t d o n t la p re ­ m ière m oitié. com m e E v e est tiré du flanc d ’A dam . 6 . d it « oui » d an s le cadre m êm e de ce « non ». se réfère in d irecte m en t à A llâh . après avoir d it « non » au m onde qui v o u la it être Dieu. et d o n t la seconde m oitié. que la Basmalah est le ray o n divin e t ré v élateu r qui p o rte d an s le m onde la v érité de la double Shahâdah 1 : la Basmalah est le ray o n « d escen d an t ». dans le mot tllâ. E t c’est de ce cœ u r m y stérieu x de la Shahâdah que su rg it la seconde Shahâdah. la p ro jectio n du Message d ev ien t une p a rtie du Message. O n p e u t dire aussi. la V érité divine. LE K OR AN 81 nité ») e t du N om Allâh (« L a D ivinité »). n o ta m m e n t aussi les fonctions v itales avec leurs plaisirs inév itab les e t légitim es . reflète la V érité de D ieu . c’est-à-dire envisagée comme Vérité non-manifestée. la Shahâdah est le Message manifesté . e t la Shahâdah en est le contenu. Allâh ne p e u t pas ne p as y être d ’une cer­ ta in e m anière ou conform ém ent à certain s principes ré s u lta n t e t de sa n a tu re et de celle du m onde. dans la seconde Shahâdah (M uham - madun Basûlu ’Llâh) ce ray o n v ertical se reflète lui-m êm e. l ’im age h o rizontale qui. quand nous disions plus haut que la Basmalah est contenue dans la première Shahâdah. De même que le Christ est le Verbe porté dans le monde par le Saint-Esprit. — il s’agissait de la Shahâdah in divinis. é ta n t n égative.

présuppose une chose p a r ra p p o rt à laquelle l’idée de l’U n ité — énoncée p a r la Shahâdah — d o it se réaliser. à savoir. ou en ta n t q u ’il en donne ici-bas les germ es. Le Nom Rahmân est com m e le ciel . le prem ier la M iséricorde in trin sèq u e et le second la M iséricorde ex trin sèq u e de Dieu . laquelle p o rte sa « dim ension com ­ p en sato ire » ou son « co rrectif » d éjà en elle-même. resp ectiv em en t : « C réateur p a r A m our » et « S auveur p a r M iséricorde ». On p o u rra it tra d u ire aussi. D ans les N om s Rahmân e t Rahîm . ou q u ’il dispense les bienfaits. qui to u s deux d ériv en t de Rahmah. et Er-Rahîm est le S auveur des hom m es en ta n t q u ’il leu r confère la b é a titu d e de l ’au-delà. en s’in sp ira n t d ’un hadîth : Er-Rahm ân est le C réateur du m onde en ta n t q u ’il a fourni a priori et une fois p o u r to u tes les élém ents du b ien -être d ’ici-bas. com binée avec la confiance. c’est com m e si D ieu e n tra it dans la jouissance et y p a rtic ip a it. le Misé­ ricordieux to u jo u rs ag issan t ». ce qui ensuite d oit être ram ené à l’Incréé. « M iséricorde ». m ais de plein dro it. Nous pourrions aussi ab o rd er la qu estio n d ’un côté quelque peu différent : la consécration « au N om de Dieu. en ce sens que la conscience de n o tre incap acité. dans le m ot illâ. en ce sens q u ’elle crée.82 COMPRENDRE L ISLAM consécration. en ta n t que parole divine. la seconde Shahâdah « n eu tralise » la n ég atio n énoncée p a r la prem ière. il y a la divine M iséricorde en face de l’in cap acité hum ain e. ou com m e si l’hom m e e n tra it u n peu. dans la B é atitu d e de Dieu. est le réceptacle m oral de la M iséricorde. Les Noms Rahm ân et Rahîm. l’in fin im en t M iséricordieux. d ’où ja illit le M uham m adun Rasûlu ’Llâh. ou com m enter de la m anière su iv an te. il en tre dans la jouissance quelque chose de la B éatitu d e divine . ce ra p p o rt é ta n t indiqué p a r la Basmalah m êm e. sym boliquem ent p a rla n t. le prem ier indique donc une q u alité infinie et le second une m an ifestatio n illim itée de c e tte qualité. signifient. Comme la Basmalah.

à la fin. 2. on p e u t dire que le Nom Allâh exhale à la fois la sérénité. D ans le graphism e arab e du N om Allâh. e t le m y stère. L E K O R A N 83 lum ineux. 255 et III. nous distinguons une ligne h o rizontale. car la n a tu re divine. le m ys­ tè re : la prem ière q u alité se réfère à l’indifférencia­ tio n de la S ubstance. D ans le N om Allah. Le m y stère d ’aséité im plique celui d ’id e n tité. y com pris le m onde avec ses in n o m b rab les réfrac­ tions individualisées du Soi. ces tro is élém ents sont com m e des indicatio n s de tro is « dim ensions » : la sérénité. le Vivant (El-Hayy). qui s’étend « en p ro fo ndeur » et se réfère à l’aséité et à la gnose. s’il n ’y a v a it que l’asp ect de T ranscendance. le Subsistant par lui-même (El-Qayyûm) » (II. C’est ce qu’exprime ce verset que nous avons déjà cité : <t Dis : Allâh! puis laisse-les à leurs vains discours » (VI. et le N om Rahîm. A u n a u tre p o in t de vue. la m ajesté. 1). englobe to u s les aspects divins possibles. ou cet autre : « N’est-ce pas dans le souvenir d'Allâh que les cœurs se reposent en sécurité ? » (XIII. 91). la seconde à l’élévation du P rincipe et la troisièm e à l’A séité à la fois secrète et fu lg u ran te. . 1. une ligne plus ou m oins circulaire que nous pouvons rédu ire sy m ­ boliquem ent à un cercle . la m ajesté. et. qui est to ta lité aussi bien que tr a n s ­ cendance. celle d u m ou v em en t m êm e de l’écritu re. il y a les aspects de T ran scen ­ dance te rrib le et de T o talité en v elo p p an te . « Allâh! il n’y a pas de divinité hormis Lui. com m e u n ray o n chaud v e n a n t du ciel et v iv ifian t l’hom m e. puis des droites verticales ( âlif et lam ). il serait diffi­ cile ou m êm e im possible de con tem p ler ce Nom. qui est « h o rizo n tale » et indifférenciée com m e le d ésert ou com m e u n e n ap p e de neige 1 . 28). qui est « v erticale » et im m u ab le com m e une m o n ta g n e 12 .

to u te qu alité externe ou in tern e. or il im p o rte de savoir que to u te perfection ou satisfactio n . car elle constitue la prière u nanim e de l’Islam . n o tre p artic ip a tio n à l’U nité. la seule qui soit. Le Roi du J u g e ­ m e n t dernier . ni oublier ces dons. le to u jo u rs M iséricordieux . nous ne devons. p ro d u it et déterm in e d ’innom brables m ondes de perfection. ni nous les a ttrib u e r à nous-m êm es . Elle est com posée de sep t propositions ou v ersets : « 1. et nous n ’avons in v en té ni l’œil ni la lum ière. il les déploie. que les . L a voie de ceux sur qui est ta G râce . et non seu ­ lem en t cela : il nous donne n o tre vie éternelle. exister. Le M iséricordieux : Dieu nous donne n o tre p ain de chaque jo u r. « Celle qui ouvre » (le K oran). 2. le to u jo u rs M iséricordieux » : le Bon signifie que Dieu nous a donné p a r avance l ’existence et to u tes les qualités et conditions q u ’elle im plique . est d ’une im p o rtan ce capitale. car respirer. vivre. L ou­ ange à D ieu. 4. » « Louange à Dieu. L ’in fin im en t Bon. 5. N on de ceux su r qui est ta Colère. nous l’avons d it. 3. « Le Roi d u Ju g e m e n t d ernier » : Dieu est. to u t cela est de la jouissance . M aître des m ondes . M aître des m ondes » : le p o in t de d é p a rt de cette form ule est n o tre é ta t de jo u is­ sance existentielle . 6. « L ’infm im ent Bon. n ’est que l’effet d ’une cause tra n sc e n d a n te et unique. Conduis- nous sur la voie dro ite . puis les d é tru it. ne pouvons pas ignorer que to u te existence co u rt à sa fin. accom plir une œ uvre. qui som m es dans l ’existence. non seulem ent le M aître des m ondes. 7. N ous. vo ir la b eau té. et puisque nous existons to u t en é ta n t doués d ’intelligence. C’est Toi que nous adorons. ni de ceux qui erren t. il est aussi le M aître de leu r fin . c’est jouir. nous ne nous som m es pas créés. e t que cette cause.84 COMPRENDRE l ’i S LAM L a Fâtihah. et c’est en Toi que nous cherchons refuge . m anger. donc à ce qui est n o tre vraie n atu re .

c’est la confiance en u n D ieu in fin i­ m en t proche. de connaissance. c’est savoir q u ’il n ’est pas l’Absolu et q u ’il d isp a ra ît d e v a n t lui A « C’est Toi que nous adorons. — c’est donc la soum ission au Dieu in fi­ n im en t lointain. . com m e l’in tim ité d u cœ ur. « Ni de ceux qui erren t » : ce so n t ceux qui. p a r faiblesse. m ais nous devons nous o u v rir à cette Grâce e t nous conform er à ses exigences. ce n ’est que p a r la G râce que nous pouvons suivre cette voie . c’est la reco n ­ naissance de Dieu en dehors de nous et au-dessus de nous. « C onduis-nous sur la voie d ro ite » : c’est la voie ascendante. LE KORAN 85 m icrocosm es com m e les m acrocosm es ab o u tisse n t à une sorte de n é a n t divin. la Cause les ab an d o n n e. On aura remarqué que le « Jugement dernier » comporte '-n symbolisme temporel. sourds et aveugles . Le D ieu « ex térieu r » est com m e l’in ­ finité d u ciel . le D ieu « in té rie u r ». au plus profond de n o tre cœ ur . et c’est en Toi que nous cherchons refuge » : l’ad o ratio n . m ais ils re s te n t ce q u ’ils1 1. celle qui m ène à F U n ité lib ératrice . ou v o u la n t être cause eux-m êm es. S avoir que le re la tif v ie n t de l’A bsolu e t dépend de lui. sans s’opposer direc­ te m e n t à l’U n. c’est l’union de volonté. — ta n d is que le refuge. c’est le re to u r au D ieu en nous-m êm es. ou qui d éch iren t le lien qui les relie à la G râce p ré e x ista n te . dans le m u ltip le . v o u la n t être in d é p en d an t de leu r Cause. se p e rd e n t néanm oins. « L a voie de ceux sur qui est ta G râce » : la voie d ro ite est celle où la Grâce nous a ttire vers le h a u t . ni de ceux qui erre n t » : non de ceux q u i s’opposent à la G râce et qui de ce fa it se p la cen t d ans le ray o n de la Ju stice ou de la R igueur. « N on de ceux su r qui est ta Colère. ils to m b e n t com m e des pierres. s’opposant au symbolisme spatial du ‘ Maître des mondes ». ils ne n ie n t pas l’U n et ne v eu len t pas en u su rp er le rang. d ’am our.

L a Basmalah. ils v iv e n t en som m e au-dessous d ’eux-m êm es et se liv ren t au x puissances cosm iques. Cf. ce que tu donnes. la form ule « louange à D ieu » ( el-hamdu lil Lah) les clôt en ra m e n a n t leu r q u alité positive à la Cause u n iq u e de to u te qu alité. elle ritu alise les actes réguliers de la vie. qui suivent la voie du milieu. afin que to u te chose soit en trep rise selon la grâce. les Juifs. et avec une âme toute à la sainte union. tels les ablutions et les repas . . ce que tu fais. — Selon une idée courante chez les Musul­ mans. effet te rre stre de la B éatitu d e divine . et de même pour tout autre acte important. com m e la tra m e tra v e rse la chaîne. ces trois catégories (Grâce. ô fils de Kuntî. le choix des symboles est exotéri- quement plausible. m ais sans se p erd re s’ils se s o u m e tte n t à D ieu L L a vie du M usulm an est trav e rsé e de form ules. et le H am d — la louange — d issout ces choses en quelque sorte. en les ré d u isa n t à leu r Cause. et les Chrétiens. que leurs fruits soient bons ou mauvais . en ce sens. 27 et 28). in au g u re et sanctifie to u te e n tre ­ prise. to u t s’accom plit à titr e de sym bole de cette B é a ti­ tu d e 1 2. qui ont rejeté Jésus. ils su iv en t leu r n a tu re m ultip le com m e s’ils n ’éta ie n t pas doués d ’intelligence . 1. Selon l’interprétation islamique. qui l’ont divinisé . tu viendras à moi » (IX. concernent respectivement les Musulmans. un repas pris sans la Basmalah est consommé en com­ pagnie de Satan. la Bhagavadgîtâ : « Ainsi donc. Tu seras dégagé du lien des œuvres. le coagula et le solve . et en « su b lim an t » de la so rte to u te jouissance. errance). ce que tu t’in­ fliges .86 COMPRENDRE L ’i S L A M sont. ce que tu manges. 2. mais le sens est universel et se réfère aux trois tendances fondamentales de l’homme. ce que tu sacrifies. nous l’avons dit. la Basmalah évoque la Cause divine — donc la présence de Dieu — d an s les choses tran sito ires. fais-m’en l’offrande. libre. Ces deux form ules m a rq u e n t les d eu x phases de sacralisation e t de désacralisation. Colère.

C’est affirm er égalem ent que la fin de to u te s choses est Dieu. et elle a p p a ra ît ainsi com m e une p arap h rase de la Shahâdah1. et récitées ensem ble. Selon la tradition. . — la form ule « C’é ta it écrit » (kâna m aktûb) con­ cerne le p résen t en ta n t que nous y ren co n tro n s le fu tu r. que c’est lui le seul ab o u tissem en t ab so lu m en t certain de n o tre existence . — re p ré ­ senté p a r n o tre désir que nous affirm ons activ em en t. dans le Catholicisme. cette form ule concerne donc plus p articu lièrem e n t D ieu e n lui-m êm e.1 1. les choses à D ieu. U ne a u tre form ule d ’une im p o rtan ce quasi o rg a­ nique dans la vie m u su lm an e est celle-ci : « Si Dieu le v e u t » (in sha a ’Llâh) . p a r le co m p aratif — du reste so u v en t pris p o u r u n su p erlatif — du m o t « g ran d » (kabîr). fussent-ils innombrables comme les gouttes de la mer. lui. représenté. ta n d is que le H am d ra tta c h e au co n traire. LE KORAN 87 Les form ules « Gloire à Dieu » (Subhâna ’Llâh) et « Dieu est plus gran d » (A llâhu akbar) sont so u v en t associées au Hamd. On d it « Gloire à D ieu » po u r in firm e r une hérésie co n traire à la M ajesté d iv in e . sa faiblesse e t son ignorance d e v a n t Dieu et ab d iq u e en m êm e tem p s to u te p ré te n tio n passionnelle . La form ule « D ieu est plus gran d » — le Takbîr — « ou v re » la prière canonique e t y m arq u e les changem ents de position rituelle . toutes ces formules — récitées un cer­ tain nombre de fois — effacent miraculeusement les péchés. le M usulm an reco n n aît sa dépendance. c’est essentiel­ le m en t la form ule de la sérénité. que D ieu sera to u jo u rs « plus g ran d » ou « le plus g ran d » (akbar). Si la form ule « Si D ieu le v e u t » concerne le fu tu r en ta n t que nous y p ro jeto n s le p résen t. conform ém ent à un hadîth. elle exprim e. Il y a là une analogie avec les « indulgences » qui. p a r le d estin que nous subis. p a r cette énonciation. il n ’y a pas d ’av en ir en dehors de lui. d ’une certaine m anière. sont attachées à certaines formules ou prières. elle le sépare des choses créées.

e t bénéficie p a r là d ’a u ta n t de façons de se souvenir de Dieu e t de l’au-delà. m ais c’est là une im pression qui ne tie n t au cu n com pte d u fa it que pour l’Islam . voire du pharisaïsm e. 2. mustahabb) . L’opinion inverse existe également. cette situ a tio n du M usulm an a p p a ra îtra com m e du fo r­ m alism e superficiel. la v o lo n té n ’ « im provise » pas 12 . mais les différences d’accent n’en sont pas moins réelles et profondes. 2. Comme le préconisait El-Ghazzâlî. — le « fatalism e ». ou d’une profonde connaissance intérieure.88 COMPRENDRE l ’i S L A M sons passivem ent . est passé. et ne serait-ce q u ’in d irectem en t. est la conséquence logique de la con­ ception fondam entale de l’Islam . qui v it m oralem en t dans l’espace vide des possi­ bilités vocationnelles. . — Rappelons à ce propos que les Musulmans divisent les actes en cinq catégories : 1. ce qui est indispensable (fardh ou wâjib) . Sur ce point comme sur d’autres. 4. — l’histoire est là p o u r le p ro u v er. l’événem ent. de m êm e p o u r la form ule « Ce que Dieu a voulu (est arrivé) » ( mâ sh a a ’Llâh) : elle aussi situe l’idée d u « Si D ieu le v e u t » (in sh a a ’Llâh) dans le passé et le p résen t . Le M usulm an — s u rto u t celui qui observe la sounna jusque dans ses m oindres ram ificatio n s 1 — v it dans u n tissu de sym boles. ou le d éb u t de l’événem ent. ce qui est recommandé (sunnah. est p résen t. la divergence entre les perspectives n’a rien d’absolu. ce qui est interdit (harâm). notamment. donc de l ’im prévisible. elle est déterm inée ou canalisée en vue de la p aix 1. P o u r le C hrétien. il p articip e à leu r tissage p u isq u ’il les v it. ce qui est déconseillé (makruh) . Le « fatalism e » m u su l­ m an. selon laquelle to u t dépend de D ieu et reto u rn e à lui. m ais son déploiem ent. disons-nous. à condition d’une grande pureté d’âme ou d’une très grande vertu. d o n t le bien-fondé se tro u v e corroboré p a r le fait q u ’il s’accorde p a rfa ite m e n t avec l’activ ité. ce qui est indifférent (mubâh) . 3. et 5. ou n o tre co n sta ta tio n de l’événem ent passé ou continu. à savoir que le minimum légal suffit pour aller au Paradis.

m ais à u n au tre p o in t de vue. C ette' question de la p réd e stin a tio n évoque celle de la T oute-P uissan ce divine : si Dieu est to u t-p u is. LE K ORA N 89 contem plative de l’e s p r it1 . avons-nous d it. Ce qui est sp iritu ellem en t possible est p a r là m êm e légitim e. U ne des doctrines les plus saillantes du K oran est celle de la T o u te-P u issan ce . et m êm e nécessaire dans u n co n tex te approprié. P rononcer à to u t propos des form ules p eu t n ’être rien. A u d éb u t de ce livre. conclusion ab su rd e. nous avons effleuré le problèm e de la p ré ­ d estin atio n en m o n tra n t que si l’hom m e est soum is à la fata lité. to u t le ry th m e spirituel se déroule à l’in té ­ rieur. c’est parce que — ou d an s la m esure où — l’hom m e n ’est pas Dieu. et a p p a ra ît com m e u n rien à celui qui ne conçoit que l’héroïsm e m oral. C’est pour cela que l’attitude requise est appelée un islam. q u ’il n ’est donc pas o m nis­ cient . rev ie n d rait à p ré ­ te n d re que D ieu ne co n n aît pas « d ’avance » les événem ents « fu tu rs ». cette doctrine de la dépendance to ta le de to u te chose à l’égard de Dieu a été énoncée dans le K o ran avec une rig u eu r exceptionnelle en clim at m onothéiste. — cette façon verb ale d ’in tro d u ire d an s la vie des « points de repère » spirituels est au co n traire un m oyen de pu rificatio n et de grâce d o n t il n ’est pas perm is de d o u ter. l’ex térieu r n ’est q u ’un schém a. idée qui contient également l'inshirâh. . un « abandon » à un cadre volitif préexistant . ce qui indique l’idée de « détente surnaturelle ». la racine de ce terme est la même que dans le mot salâm. l’élargissement de la poitrine par la foi islamique. — celui de l ’u n ion v irtu elle à Dieu p a r le « souvenir » co n sta n t des choses divines. « paix ». puisque le te m p s n ’est q u ’un m ode d ’éten d u e existentielle et que la suc­ cession em pirique de ses contenus n ’est q u ’illusoire.1 1. m ais non en ta n t q u ’il p articip e ontologiquem ent à la L ib erté divine . nier la p réd estin atio n .

du P rincipe ontologique qui crée et se personnifie en fo nction des créatu res. il d o it ren ferm er l’im perfection. m ais non le m al com m e te l . « différenciation ». dans la n a tu re divine m êm e. La T o u te-P u issan ce. il ne gou­ v erne pas ce qui fa it la nécessité m étap h y siq u e du m onde et celle du m al . nous ne pouvons concevoir d av a n ta g e q u ’il le puisse. « présence du m al » . il ne gouverne ni la r e la ti­ v ité. qui est Essence absolue et ineffable. la prem ière affirm ation. elle est donc une q u alité p arm i d ’au tre s. c’est dire « re la tiv ité ». m ais ne le puisse pas. ce qui rev ien t à dire q u ’elle est.90 COMPRENDRE L ’i S L A M sa n t. L a grande co n trad ictio n de l’hom m e. D ire « m onde ». m ais n o n sur ce qui. d éjà du dom aine de la re la tiv ité . com m e l’E tre au q u el elle a p p a rtie n t. A cela il fa u t répondre : la T o u te-P u issan ce. pro v o q u e et la création et les lois in tern es de celle-ci . — ni les conséquences prin- cipielles de la re la tiv ité . elle dépend de l’E tre e t ne s a u ra it s’exercer au-delà. le m onde n ’é ta n t pas Dieu. en un m o t. « en créa n t » et « a y a n t créé ». elle relève du Dieu personnel. m ais ne le veuille p as. é ta n t chose définie. ne p e u t a p p a rte n ir à l ’A bsolu au sens m é ta ­ p h y siq u em en t rigo u reu x de ce m ot . en ta n t que P rincipe ontologique. est to u t-p u is ­ sa n t sur ce que renferm e son œ uvre. c’est q u ’il v e u t le m ultiple sans vouloir sa rançon de déchire­ . com m e to u t a ttr ib u t d ’a ttitu d e ou d ’activ ité. et il ab o lirait ce dernier s’il abolissait to u s les m au x . — d o n t il est. Dieu. du m oins p o u r a u ta n t que nous nous fions à n o tre sensibilité h u m aine. pourquoi ne p eu t-il abolir les m a u x d o n t souffrent les créatu res ? Car si nous ne pouvons a d m e ttre q u ’il le veuille. « déploiem ent des relativ ités ». et non de la D ivinité suprapersonnelle. il p e u t abolir te l m al. a sa raison suffisante dans le m onde e t s’exerce su r lui . sous peine de se réd u ire à D ieu e t de cesser ainsi d ’ « ex ister » (ex-sistere). sans so rtir p o u r a u ta n t d u dom aine principiel .

s’il le p o u v ait. g én érateu r du m onde. l’infin ité du S u r-E tre. — nous l’avons vu plus h a u t. l’E tre.com porte dans son in d istin ctio n . car dans le macrocosme total. Les premières concernent l’Etre même. qui devient un article de foi et un programme. com m e si la prem ière p o u v a it ex ister sans la seconde. l’Existence. dans la direction d u « n é a n t » ou en m ode « illusoire ». laquelle se v o it tran sm u ée ainsi en possibilités ontologiques et existentielles 12. Toute la civilisation moderne est édifiée sur cette erreur. et com m e si l’étendue p u re p o u v a it se ren co n trer sur le p lan des choses m esurables h P e u t-ê tre pourrions-nous nous ex p rim er avec plus de précision en fo rm u lan t le problèm e de la m anière su iv an te : l’Essence divine — le S u r-E tre •—. — il s’ab o lirait lui-m êm e et a n é a n tira it a fortiori la créatio n . et com m e une p o te n tia lité com prise dans son in fin ité m êm e. les choses. un principe de re la tiv ité . 2. Expression purement symbolique. ne p e u t abolir la re la tiv ité . 3. L ’E tre . le T o u t-P u issa n t ne p e u t pas plus abolir la re la tiv ité q u ’il ne p e u t em pêcher que 2 et 2 fo n t 4. ce que nous appelons le « m al » n ’est que l’ab o u tissem en t extrêm e de la lim itatio n . m ais non la lim ite. . est la p re ­ m ière des rela tiv ités. telles la Toute-Puissance et la Miséricorde. d ’abord d e v a n t Lui-m êm e et ensuite dans u n jaillissem ent « in nom brable » 3 de différenciations. il v e u t la re la tiv ité avec sa sav eu r d ’absoluité ou d ’infinité. La re la tiv ité est 1’ « om bre » ou le « co n to u r » qui p e r­ m et à l’A bsolu de s’affirm er com m e te l. m ais sans ses arêtes de douleur . il désire l’étendue. celle d o n t découlent to u tes les au tre s . — ce sont les attri­ buts divins. é ta n t la prem ière re la tiv ité . nous sommes au-delà du nombre terrestre. car la re la tiv ité com m e la v érité pro cèd en t de sa n a tu re . le monde. LE KORAN 91 m e n t . donc de la re la tiv ité . — et les secondes. ce qui rev ie n t à dire que D ieu n ’a pas le po u v o ir de ne pas être Dieu. 1. la fonction de l ’E tre est de déployer.

du m oins en fa it et im plicitem en t. on confond la perfection de nécessité.92 COMPRENDRE L ISLAM T o u te cette do ctrin e se tro u v e exprim ée dans cette form ule koran iq u e : « E t II est p u issan t su r to u te chose » (w a-H ua ’alâ kulli sh a y in qadîr) . Si nous disons que le T o u t-P u issa n t n ’a pas le p o u ­ voir de ne pas être to u t-p u issa n t. et sans se ren d re co m p te des conséquences logiques de leur anthropo m o rp h ism e sen tim en tal e t a n ti­ m étaphysique. on o b jectera sans d o u te que D ieu a créé le m onde « en to u te lib erté » e t q u ’il s’y m a n i­ feste librem ent. il fa u t y insister. aucun de ces term es. Comme la « T ou te-P u issan ce ». m ais c’est là confondre la d é te r­ m ination principielle de la perfection divine avec la lib erté à l’égard des faits ou des contenus . à m oins de confondre la lib erté avec le caprice. c’est à « to u te chose ». reflet de l’A bsolu. à la to ta lité existentielle. elle ne l’em pêche donc p as d ’être Lui-m êm e. avec l’im perfection de co n tra in te . en langage soufi. puisque rien ne se situe en dehors de lui. et ceux-ci ne sau raie n t de to u te évidence gouverner 1’ « Essence » ou la « Quid- dité » (D hât) . ne s ’applique à l’u ltim e A séité. ce qui signifie. les n iv e au x de réalité é ta n t incom m en- su rab lem en t in ég au x . on ne p eu t nier que cette cause se tro u v e com prise dans la n a tu re divine. conséquence de la re la tiv ité . créateu r. ju ste. la cause m é tap h y siq u e de la création ou de la m an ifestatio n est en D ieu. non . q u ’il ne p e u t pas d av an tag e s’em ­ pêcher de créer que de déployer ses a ttrib u ts dans la création. m iséri­ cordieux. Que Dieu crée en p a rfa ite lib erté signifie q u ’il ne p e u t subir au cu n e co n tra in te . donc C réateur. est envisagé su r le p lan des « a ttrib u ts » ( çîfât). que se réfère la « P uissance » (qadr). et que les choses a p p a ­ ra issa n t com m e en dehors de lui ne p eu v en t l’a t ­ te in d re. donc d ’être libre . com m e les théologiens le fo n t tro p souvent. la « L ib erté » de D ieu n ’a de sens que p a r ra p p o rt au relatif . on dira que Dieu en ta n t que P u issan t.

ou q u ’un coup donné à une balançoire pro v o q u e u n m o u v em en t de p e n ­ dule et non une ascension. Dieu suprême et infiniment bon. — m ais au co n traire q u ’elles n ’o n t leu r infinie p lén itu d e que dans l ’A bsolu et l’ineffable 1. LE KORAN 93 pas que les perfections in trin sèq u es que cristallisen t ces a ttrib u ts v ie n n en t à m a n q u er au-delà de la re la ­ tiv ité . d ’une p a r t de la Ju stic e im m an en te et de la Loi d ’équilibre Une con­ tingence psychologique. dire que Dieu « p u n it » n ’est q u ’une façon d ’ex p rim er u n certain ra p p o rt de cau salité . en opposant à Ahuramazda (ou Ormuzd). c’est négliger les données capitales du problèm e et faire. un principe du mal. mais en s’arrêtant ainsi à un dualisme métaphy­ siquement peu satisfaisant. Le Mazdéisme a formulé le problème de la Toute-Puissance et du mal d’une manière qui évite l’apparence de contradiction dans le Principe divin. bien que plausible à un certain niveau de réalité. du moins dans sa doctrine générale. des sem ences d ’orties ne p ro d u isen t pas des azalées. e t d ’a u tre p a r t — p u isq u ’on m inim ise le péché — de la m édiocrité h u m ain e la m esure de l ’U nivers. et on avance alors des arg u m en ts com m e celui-ci : quel in té rê t u n Dieu in fin im en t sage e t bon peu t-il avoir de te n ir un registre de nos péchés. — la contradiction en Dieu même et le dualisme foncier. des m an ifestatio n s de n o tre m isère ? Se d em an d er cela. Le Bouddhisme évite les deux écueils. . Le bien-fondé des sanc. T o u t d ’abord. Auromainyu (ou Ahriman). — mais il doit sacrifier l’aspect personnel de Dieu. p a r exem ple. n u l ne songerait à accuser la n a tu re de m esquinerie parce que le ra p p o rt de cause à effet s’y déroule selon la logique des choses : parce que.1 1. ce qui le rend inassimilable pour la majorité des Sémito-Occidentaux. — quod absit. L a question d u ch â tim e n t div in est so u ven t mise en ra p p o rt avec celle de la T o u te-P u issan ce e t aussi de la Sagesse e t de la B onté.

soit négative. de m êm e que les accidents n ’o n t de sens que p a r r a p ­ p o rt à une substance. q u ’il a le d ro it de ne dem ander q u ’à être « laissé tra n q u ille ». celle-ci. E t ceci nous p erm e t d ’o u v rir une p a re n ­ th èse : si les hom m es o n t pu. q u ’il n ’a que faire d ’ag itatio n s m orales et de craintes eschatologiques. de cette parole : « Toute maison divisée contre elle-même périra. c’est. rien que le fait que nous ne voyons pas ce qui se passe derrière nous et que nous ignorons com m ent sera fa it le lendem ain p rouve que nous som m es fo rt peu de chose sous u n certain ra p p o rt. . périra par l’épée ». que nous som m es des « accidents » d ’une « su b stan ce » qui nous dépasse. p e n d a n t des m illénaires. C’est là une des significations de cette parole du Christ : « Qui tire l’épée. une rem arq u e analogue s’a p ­ plique a u x déséquilibres : ils p résu p p o sen t un éq u i­ libre q u ’ils o n t ro m p u et e n tra în e n t une réactio n concordante soit positive. » Cette dernière sentence s’applique notamment à l’homme infidèle à sa nature « faite à l’image de Dieu ». et aussi. Croire que l’hom m e est « bien ». é ta n t u n déséquilibre. Si l’existence des créatu res est réellem ent une p reuve de D ieu — p o u r ceux qui v o ien t à t r a ­ vers les apparences — p arce que la m an ifestatio n n ’est concevable q u ’en fonction du Principe. se co n ten ter du sym bolism e m oral de la récom pense e t du ch âtim e n t. non p arce q u ’ils éta ie n t s tu ­ pides. ni ce m onde ni n o tre corps ne so n t ce que nous som m es. m ais en m êm e te m p s : que nous ne som m es p as n o tre corps et que nous ne som m es pas de ce m onde . à un point de vue quelque peu différent.94 COMPRENDRE L’i SLAM tions d ’o u tre-to m b e a p p a ra ît dès que nous avons conscience de l ’im perfection hu m ain e . — et dans ce cas le u r s tu p id ité est infinie 1 1. appelle fa ta lem en t u n choc en re to u r 1. c’est ne pas voir que les lim itatio n s qui définissent l’hom m e d ’une certain e façon o n t quelque chose de foncièrem ent « an o rm al » .

et l’intelligence. et la pire des ab su rd ités est de croire que la n a tu re des choses est absurde. car s’il en é ta it ainsi. Or c’est n o tre n a tu re réelle. un « com plexe » . parce q u ’il entend to u t ju g e r p a r lui-m êm e. q u ’il s’agisse d u m onde ou q u ’il s’agisse de l’âme. nous pouvons vouloir d éserter n o tre déiform ité to u t en p ro fita n t de ses av an tag es. une faiblesse. Ce que nous venons de dire s’applique aussi au x civilisations entières : les civilisations trad itio n n elles co m p o rten t des m au x q u ’on ne p e u t com prendre . alors que l ’ap p a re n te im perfection de ceux q u ’ils m ép risen t com porte — ou m anifeste — au m oins de sérieuses chances d ’éch ap p er au cataclysm e. p a r définition. ex p érim en talem en t en quelque sorte p u isq u ’ils é ta ie n t co n tem p latifs. p u isq u ’il revendiqu e à to u t propos et la lib erté et l’intelligence : la lib erté. n ’a y a n t pas envie de s’occuper des fondem ents de son existence. d ’où tirerait-o n la lum ière qui nous p erm e t de le c o n stater ? Ou encore : l’hom m e. p e u t a p p a ra ître com m e une in q u iétu d e. Les m odernistes o n t b eau m épriser ce qui. Ils av aien t. c’est ig n o rer que la m o n tag n e s’ef­ fondre. il suffisait q u ’u n sym bolism e leu r ra p p e lâ t ce d o n t ils a v aien t u n p ressen tim en t n atu re l. la certitu d e des norm es divines d ’une p a r t et celle des im perfections hum aines d ’a u tre p a r t . et non n o tre com m odité érigée en norm e. a oublié sa m ajesté initiale et les risques q u ’elle com porte . il en reste to u jo u rs p ersu ad é en p ratiq u e. au con­ traire. m ais nous ne pouvons échapper au x conséquences q u ’elle im plique. qui décide de n o tre destin d e v a n t l’A bsolu . chez les hom m es tr a d i­ tionnels. est in tellig en t et libre . — m ais p arce q u ’ils a v aien t encore le sens de l’équilibre et d u déséquilibre . il croit que la réalité est incapable de les lui rap p eler . L ’hom m e sp iritu ellem en t p erv erti. leu r m anière à eux d ’être p arfaits. parce q u ’ils av a ie n t encore u n sens inné des valeurs réelles. LE KORAN 95 et incurable. parce q u ’il ne v e u t pas se laisser dom iner.

in v e r­ sem ent. la n a tu re déséquilibrée et faussée. que n o tre propre in tellect qui s’actu alise à l’encontre de n o tre fausseté. avec to u te sa vaine assurance. ses violations. C’est oublier. l’hom m e est confronté avec l’espace inouï d ’une réalité. c’est-à-dire q u ’ils v eu len t bien croire à son existence s’il est conform e à ce q u ’ils s’im ag in en t et s’il reco n n aît la v aleu r q u ’ils s’a t tr i­ b u e n t à eux-m êm es. C’est le p a rti pris d ’ériger la déchéance en norm e et l’ignorance en gage d ’im p u n ité que le K oran stigm atise avec véhém ence — on p o u rra it presque dire : p a r an ticip a tio n — en co n fro n ta n t . que le « feu » d ’o u tre-to m b e n ’est rien d ’a u tre . — et a v a n t d ’y v oir des v aleurs in d iscu ­ ta b les. non plus frag m en taire. s’il existe et s’il est ce q u ’on d it. L ’hom m e ne b rû le pas que p o u r ses péchés . p o u r év alu er les av an tag es du m onde m oderne. en définitive. se tr a n s ­ fo rm en t en flam m es . est une tu n iq u e de N essus. Bien des hom m es de n o tre tem p s tie n n e n t en som m e le langage su iv an t : « D ieu existe ou il n ’existe pas . d ’une p a rt. que nous ne pouvons co n n aître les m esures avec lesquelles l’A bsolu nous juge. ce so n t — d ’après le K oran — ses m em bres m êm es qui l’accusent . une fois le m ensonge dépassé. A la m o rt. et d ’a u tre p a rt. l’hom m e se condam ne donc lui-m êm e.96 COMPRENDRE LISLAM — ou d o n t on ne p e u t év alu er la p o rtée — q u ’en te n a n t com pte du fa it q u ’elles so n t fondées sur la c ertitu d e de l ’au-delà et p a r ta n t sur une certain e indifférence à l’égard des choses tran sito ires . puis avec la norm e de ce q u ’il a p ré te n d u être. ou en d ’au tres term es. puisque cette norm e fa it p a rtie du R éel . m ais to tale. — il fa u t se souvenir que leu r co n d itio n n e­ m en t m e n tal est la n ég atio n de l’au-delà et le culte des choses d ’ici-bas. il re co n n a îtra que nous som m es bons e t que nous ne m éritons aucun c h âtim e n t » . q u ’il est la v érité im m an en te qui éclate au g ran d jo u r. il brûle p o u r sa m ajesté d ’im age de Dieu.

n ’est rien d ’au tre. en soi. La seconde question est 1. Or le p ro ­ blèm e du c h âtim e n t divin. il a conscience de son im p erfec­ tio n . C’est là même un des thèmes les plus instamment répétés de ce Livre sacré. et. cette notion est capitale. E n résum é. qui marque parfois son caractère d’ultime message par une éloquence presque désespérée. l’h isto ire ancienne et récente le prouve su rab o n d am m en t . LE KORAN 97 l’assurance de ses co n trad icteu rs avec les affres de la fin du m o n d e 1. Dis-leur : Auriez-vous fait un pacte . to u t le problèm e de la cu lp ab ilité se ré d u it au ra p p o rt de la cause à l’effet. « Et ils dirent : Le feu ne nous touchera que pendant un nombre déterminé de jours. bien q u ’illusoire- m en t ? C ertainem en t. p a r conséquent. après avoir stim u lé p e n d a n t de longs siècles la crain te de Dieu et l’effort dans la v e rtu . donc il est responsable. que nos contem porains o n t ta n t de peine à ad m e ttre . to u t en é ta n t celle des co n trastes e t des com pensa­ tions. puisque l’essence individuelle p e u t s’im prégner de to u te q u alité cosm ique et que. d irectem en t ou in d irectem en t. il y a des é ta ts qui sont des « p o s­ sibilités d ’im possibilité » 12. que le h e u rt du déséquilibre h u m ain avec l’É quilibre im m an en t . l ’hom m e n ’a pas l’in n o ­ cence de l ’anim al. se ré d u it en som m e à deux questions : est-ce une possibilité p o u r l’hom m e responsable et libre de s’opposer à l’A bsolu. L ’idée d ’u n enfer « éternel ». a a u jo u rd ’h u i p lu tô t l’effet co n traire et contribue à ren d re in v raisem b lab le la doctrine de l’au-delà . Ce q u ’on appelle en term inologie m orale la fa u te de l ’hom m e et le c h âtim e n t de Dieu. chose p arad o x ale à une époque qui. p u isq u ’il en possède la no tio n . 2. est dans son ensem ble aussi réfractaire que possible à la m étap h y siq u e p u re. seul l’ésotérism e sapientiel est en m esure de ren d re intelligibles les positions les plus précaires de l’exotérism e et de satisfaire certains besoins de causalité. Que l’hom m e est loin d ’être bon.

— Si l’exotérisme s’affirme. l’exotérisme. la tendance exotériste apparaît également dans les Ecritures hindoues et bouddhiques — bien que d’une autre façon — en ce sens que ces textes situent appa­ remment sur terre celles des phases de la transmigration qui ne sont ni célestes ni infernales . Les théologiens n’ignorent pas en principe que 1’ « éternité » de l’enfer — le cas du Paradis est quelque peu différent — n’est pas au même niveau que celle de Dieu et qu’elle ne saurait s’identifier à cette dernière . Tout l’accent est ici sur la proposition : « . — ou bien dites- vous de Dieu ce que vous ne savez pas ? Non point ! Ceux qui auront fait le mal et seront entourés de leur péché. de la transgression. dans les Écritures sémitiques. mais cette subtilité reste ici sans conséquences. p u isq u ’elle est déterm inée. p a r exem ple en ce qui concerne l’enfer. en raison de la limitation même de l’imagina­ tion humaine et terrestre. ou p a r telles raisons d ’o p p o rtu n ité p sy ch o ­ logique.. telle eschatologie peut être plus complète que telle autre. 80-81). 1. si bien que dans leu r co n tex te certain es vérités a p p a ­ ra îtra ie n t com m e « im m orales » ou au m oins com m e « m alsonnantes » . mais aucune ne saurait être abso­ lument adéquate. il ne leu r est donc pas possible de discerner dans les é ta ts in fern a u x des aspects plus ou moins positifs.en quelque sorte « p a r définition ». qui répugne toujours aux explications subtiles. non pas que l’enfer comme tel est métaphysiquement limité. non « a n tim étap h y siq u es » bien en ten d u .98 COMPRENDRE LISLAM la su iv an te : la v érité exotérique. ceux-là seront les hôtes du feu. se réduit en climat hindou à la simplicité du symbole. et ils y resteront » ( khâlidûn) (Koran. m ais « am étap h y siq u es » et « an th ro p o c en triq u es » 1. — et alors Dieu ne le rompra point. II. peut-elle être to ta le ? Cer­ ta in e m e n t pas. donc « mortel ». ni l’inverse d an s les é ta ts avec Dieu. . L ’absence de nuances com pensatoires dans certain s enseignem ents religieux s’explique p a r là . —. par des idées telle que la creatio ex nihilo et la survie à la fois individuelle et éternelle. les eschatologies re le v a n t de ce tte p erspective sont. Ce passage répond à des hommes qui croyaient. laquelle indique le caractère essentiel. — p a r te l in té rê t m oral. Certes. et seront entourés de leur péché » (wa-ahâtat bihi khatî’atuhu). mais que la durée du châtiment était égalé à celle du péché..

P a r cette allusion. — m ais que le ra p p o rt « Ciel-enfer » correspond p a r nécessité m étap h y siq u e à ce q u ’exprim e le sy m ­ bolism e ex trêm e-orien tal d u yin-yang. XV. et aussi. mais je n’ai pas perdu la foi en ta miséricorde. 2. leur « éternité » est donc de toute manière autre chose que celle des enfers. parce que les premiers sont éminemment plus près de l’Etre pur que les seconds . Or ce p rincipe de la com ­ p en satio n est ésotérique.. non des souffrances. — Le Bouddhisme connaît des Bodhisattvas.. 56). Va en paix. tel Kshitigarbha. il s’agirait ici du « purgatoire ». si d ’une p a r t le rép ro u v é souffre d ’être re tra n c h é du S ouverain Bien et. com m e le souligne A vicenne. que to u te s les existences sont solidaires. nous voulons dire. u n Ibn A rabî et d ’a u tre s a d m e tte n t p o u r l ’é ta t infern al u n aspect de jouissance. car. nous ren con tro n s chez les Soufis des vues rem a rq u ab lem en t nuancées : un Jîlî. El-Ghazzâlî raconte dans sa Durrat el-fâkhirah qu’un homme plongé dans le feu criait plus fort que tous les autres : « Et on l'en sortit tout brûlé. m ais des om bres té m o ig n an t en sens inverse d u m êm e principe com pensatoire. » Au point de vue catholique. non q u ’il y ait une sy m étrie en tre la M iséricorde et la R igueur. Il y a asymétrie entre les états célestes et infernaux. et signifiant que le P arad is n ’est pas Dieu. il d o it y avoir aussi au P arad is. de la p riv a tio n du corps te rre stre 1. LE KORAN 99 paradisiaques. Et Dieu dit : Qui désespère de la miséricorde de son Seigneur smon les égarés ? (Koran. Et Dieu lui dit : Pourquoi cries-tu plus fort que les autres gens dans le feu ? Il répondit : Seigneur. tu m’as jugé. — car la prem ière prim e la seconde x. — l’ériger en dogm e serait to u t à fa it co n traire à l’esp rit d ’a lte rn a tiv e si carac­ té ristiq u e p o u r l’exotérism e occidental. où la p a rtie noire com porte un p o in t b lanc et la p a rtie blanche un p o in t noir . qui soulagent les damnés avec de la rosée céleste ou leur apportent ■à autres allégements. . certes. si donc il y a dans la géhenne des com pensations parce que rien dans l ’existence ne p e u t être absolu e t que la M iséricorde perce p a rto u t 12. ce qui indique qu’il est des fonctions angé- h -urs miséricordieuses s’étendant jusqu’aux enfers. je t’ai pardonné. — et en effet.

(c’est) un don qui ne sera jamais interrompu » ( X I . quant à la réserve mentionnée plus haut.100 COMPRENDRE L ISLAM alors que les passions su b sisten t. c’est-à-dire que dans ce cas (la krama-mukti des Védantins) le Paradis débouche dans la Divinité à la fin du cycle (« aussi longtemps que dureront les Cieux et la terre »). 129 et X I . En enfer.. selon Ja lâ l ed-D în R ûm î. ce qui a lieu aussi dans les Paradis de Vishnu et d’Amida . Mentionnons également la possibilité des Bodhisattvas qui. du reste. ni à plus forte raison celui des cycles universels (les « vies de Brahmâ »). de m êm e que la réserve q u ’exprim e le K o ran en faisan t suivre telles paroles sur l’enfer de la p h rase « à m oins que to n Seigneur ne le veuille a u tre m e n t » ( illâ mâ sha a ’L lâ h ) i . La même réserve concerne le Paradis : « . grâce à tel karma. alors que sur terre ils n’en tenaient pas compte ou qu’ils pouvaient toujours s’efforcer d’en douter . à un niveau bien inférieur. les méchants et les orgueilleux savent que Dieu est réel. tout en restant intérieurement au Paradis. — c’est-à-dire dont l’état est le fruit de l’action et non de la connaissance ou du pur amour. entrent dans tel monde analogiquement « terrestre ». épuise passivement comme le ferait une plante . 107. et « rien n ’est plus d o u x que le souvenir à ’Allâh a 1. il y a donc quelque chose de changé en eux du simple fait de leur mort. — la possibilité de changements ultérieurs. bien que tel hadîth ou tel passage de . il se so uvient d ’a u tre p a rt de Dieu. mais tout ceci n’entre pas dans la perspective dite monothéiste. ni le rythme des cycles cosmiques. comme diraient les Soufis.. c’est que la seconde m o rt d o n t parle l’A pocalypse. et ce quelque chose est indescriptible au point de vue terrestre. 2. m ais ce q u ’il fa u t dire su rto u t. mais toujours bénéfiques. à moins que ton Seigneur ne le veuille autre­ ment . ces béatitudes non-humaines que l’être. laquelle n’englobe. Sourates VI. 108). Ils y demeureront aussi longtemps que dureront les Cieux et la terre. elle indique pour ceux qui « préfèrent le jardin au Jardinier ». disent les Musulmans. « Seuls les morts connaissent le prix de la vie ». Il convient p e u t-ê tre de « rap p eler » aussi que les gens de l’enfer seraien t ipso facto délivrés s’ils av aien t la connaissance suprêm e — d o n t ils p o s­ sèdent forcém ent la p o te n tia lité — et q u ’ils o n t donc m êm e en enfer la clef de leu r lib ératio n . Cette dernière proposition se réfère le plus directement à la par­ ticipation des « rapprochés » (muqarrabûn) à l’Éternité divine en vertu de l’union suprême. 1. et aussi.

. le feu est la ran ço n éventuelle — à rebours — de cette s itu a tio n privilégiée . ou bien échapper au « c o u ran t des form es » p a r le h a u t. Les hom m es v o n t au feu p arce q u ’ils sont des dieux. terrestre » parce que mêlée de plaisir et de douleur. de l’ap p are n te innocence de l’hom m e à l’in ju stice supposée de l’enfer. inversem ent. elle est égalem ent difficile à q u itte r. Il fa u t conclure de la g rav ité de l ’enfer à la g ran d eu r de l’hom m e. la transmigration des « damnés » — au sortir de l’enfer — commence par des incarnations animales inférieures. 1. ou bien so rtir de l’h u m a n ité p a r le bas. les enfers sont en fin de com pte des p a s ­ sages vers des cycles individuels n o n-hum ains. à tra v e rs le feu. et non pas. Au demeurant. L ’é ta t h u m a in — ou to u t a u tre é ta t « c en tral » analogue — est com m e en to u ré d ’un cercle de feu : il n ’y a là q u ’un choix. a u tre ­ m e n t dit. le Mârhandeya-Purâna et d’autres textes. on p e u t m esurer celle-ci à l’in ten sité et à l ’inextingui- hilité d u feu. si « la condi­ tio n hum aine est difficile à a tte in d re ». donc vers d ’au tre s m ondes 1. p o u r la m êm e raison de position cen trale et de m ajesté th éo m o rp h e. lequel est com m e la sanction de la tra h iso n de ceux qui n ’o n t pas réalisé le sens divin de la condition h u m ain e . en direction de Dieu. LE KORAN 101 m a rq u e n t le p o in t d ’intersectio n en tre la conception sém itique de l’enfer p erp étu el e t la conception hindoue et b o u d d h iq u e de la tra n sm ig ra tio n . com m e l’es­ tim e n t les A siates « tra n sm ig ra tio n n iste s ». quel que soit le contenu de sa nouvelle existence. Ou encore : l’é ta t h u m a in est to u t près du Soleil divin. s’il est possible de p arle r ici de « p ro x im ité » . et ils en so rte n t p arce q u ’ils ne sont que des créa­ tu re s . Selon le Mânava-Dharma-Shâstra. Dieu seul p o u rra it aller étern ellem en t en enfer s’il p o u v a it pécher. la Bible (le « règne de mille ans » sans doute) s’y réfère plus ou moins clairement. l’infinité divine exige que la transmigration s’ef­ fectue selon un mode « spiroïdal » : l’être ne peut jamais retourner à la même terre.

fin). y achèvent la réali­ sation du Nirvana. c’est-à-dire qu’ils sont réintégrés dans le Principe lors de la grande dissolution qui marque la fin de tout le cycle humain. la vision de Dieu fait oublier aux « rapprochés » ( muqqar- rabûn) les houris et aboutit à l’union suprême. — c’est que. C’est le cas des êtres qui. —. il est au contraire dilaté au-delà de toute limite. chap. Comme El-Ghazzâlî le rappelle dans son Ihya ’Ulûm ed-Dîn. » (René G u e n o n : L’homme et son devenir selon le Vêdânta. était aussi le sens primitif du latin saeculum. 72). — celle-ci n ’é ta n t q u ’un « reflet » de l’étern ité . — c’est le p o s tu la t co n trad icto ire d ’une 1. « Le mot grec aïtûvioç signifie réellement « perpétuel » et non pas « éternel ». abadan) et non d’ « éter­ nité » (azal). car il n ’y a là ni com m encem ent ni fin. par lequel on le traduit quelquefois. qui désigne un cycle indéfini. L’être n’est point « absorbé » en obtenant la « Délivrance ». analogiquem ent p a rla n t. s’éteindra en (ou atteindra le Nirvâna de) Brahma » (Bhagavadgîtâ. cit. d’ailleurs. car il est dérivé de a’uiv (identique au latin aevum). bien que cela puisse sembler ainsi du point de vue de la manifestation. — « Celui qui se main­ tient dans cet état (de Brahma) à la fin de sa vie. si l’on se place dans la réalité absolue.102 COMPRENDRE L’i S L A M Ce qui p e u t excuser dans une certain e m esure l ’em ploi h ab itu el du m o t « éte rn ité » p o u r désigner u ne condition qui. si l’on peut employer une telle façon de parler (qui traduit exactement le symbolisme de la vapeur d’eau se répandant indéfiniment dans l’atmosphère). donc o u v ert en raison de sa contingence m êm e. ce qui m ontre to u te l’insuffisance de la croyance co u ran te à une survie à la fois individuelle e t é te r­ nelle. De même. 186). pour laquelle la « transformation » apparaît comme une « destruction » . l’é tern ité est u n cercle ferm é. ce qui. qui seule demeure pour lui. entrés au « Paradis à ’Amitâbha ». puisqu’il a effectivement réalisé la plénitude de ses possibilités. — Si le Nirvâna n’est « extinction » que par rapport à 1’ « illusion » .et ce tte survie est forcém ent individuelle en enfer. — « . xx. ta n d is que la p erp é tu ité est u n cercle spiroïdal. d ’après les term inologies scrip ­ tu raires. 2. note p.. « siècle ». » (René G u e n o n : op. l’au-delà kora- nique a la qualité de « durée illimitée » ou d’ « immortalité » (khuld) ou de « temps très long » (ahad... n ’est q u ’une « p e rp é tu ité » 1. II. m ais non au som m et tran sp erso n n el de la F élicité 2. E n revanche.

bien q u ’ils p u issen t révéler ce q u ’elles ta is e n t. — si tant est que ce mot s’applique encore. d ’une façon quelconque x. LE KORAN 103 é tern ité a y a n t un com m encem ent dans le tem p s. ou il ne tie n t jam ais m oins que ce q u ’il p ro m et. s’il est perm is de s’ex ­ p rim er ainsi p a r analogie . Cependant : « O fils de Prithâ. mon fils. deu x ièm em en t. Au p o in t de vue de la tra n sm ig ra tio n . en d ’au tre s term es. T o u t ce problèm e de la survie est dom iné p a r deux vérités-principes : p rem ièrem en t. en so rte q u ’il est absurde de p arle r d ’u n é ta t co n tin g en t en soi. é ta n t centrées su r le p u r Absolu 2 e t la existentielle. « et D ieu est plus sa v a n t » (wa Llâhu a'iam ). Shrî Shankara commente : « Celui qui n’a pas réussi dans son yoga ne sera pas assujetti à une naissance inférieure. ou d ’un acte — donc d ’une contingence — a y a n t une conséquence absolue. Dieu ne p ro m et jam ais plus q u ’il ne tie n t. m ais aussi « dans le tem p s ». si les perspectives hindoue et bouddhique diffèrent de celle du m onothéism e. Dieu seul est absolu et p a r conséquent. 1. céleste et divin. — si bien que les m ystères eschatologiques ne p eu v en t pas infliger un dém enti à ce que les É critu res disen t. Ceci n’est pas qu’un pléonasme. ni en ce monde ni dans l’autre. un homme de bien n’entre jamais dans la voie malheureuse » (ibid. V I . » 2.. c’est parce que. on in sistera sur la re la tiv ité de to u t ce qui n ’est pas le « Soi » ou le « Vide » et on d ira que ce qui est lim ité dans sa n a tu re foncière l ’est n écessairem ent aussi dans son destin. en vérité. tout en étant . quant à celui qui jouit de cet « état ». -— m ais il p e u t to u jo u rs dépasser ses prom esses. car l’aspect personnel de Dieu est absolu par rapport à l’homme comme tel. 40). le cas éch éan t . il n’y a de destruction pour lui . celle-ci est à son tour « extinction » ou « vide » par rapport au Nirvâna . — il faut se souvenir de la doctrine des trois « corps » simultanés et hiérarchisés des Bouddhas : terrestre. m ais délivré de to u te contingence dans la « durée » . la rela tiv ité des é ta ts cosm iques do it se m anifester non seulem ent « dans l’espace ».

104 COMPRENDRE L ISLAM D élivrance. elles in sistero n t p a r conséquent su r la tra n sm ig ra tio n com m e telle. le re la tif é ta n t ici synonym e de m o u v em en t e t d ’in s­ ta b ilité. tout est contenu rigoureusement dans la Shahâdah. ce qui revient au même. le caractère d ’upâya — de « v érité provisoire » et la première contingence par rapport au Soi et. elles soulignent la rela tiv ité des états conditionnés e t ne s’y a rrê te n t pas . laquelle fournit une clef pour empêcher qu’une relativité quelconque soit mise sur le même plan de réalité que l’Absolu. to u t est im plici­ te m e n t contenu dans certaines énonciations scrip­ tu ra ire s *. De telles co n fro n tatio n s. to u tes ces considérations su r les différentes façons d ’en ­ visager la survie seraien t p ra tiq u e m e n t superflues ou m êm e nocives. E n u n sens. Pour ce qui est de l’Islam. m ais ces difficultés ne fo n t en som m e que m o n trer q u ’il s’ag it là d ’un dom aine in fin im en t com plexe qui ne se révélera jam ais a d é q u a tem en t à n o tre en ten d em e n t te rre stre . 1. . On ne sa u ra it tro p in sister su r ceci : les É critu res dites « m onothéistes » n ’o n t pas à p arler explicite­ m en t de certaines possibilités a p p a re m m e n t p a ra ­ doxales de la survie. D’autres formules moins fondamentales comportent des allusions plus précises encore. -— et du reste. A une époque sp iritu ellem en t norm ale et dans u n m ilieu trad itio n n elle m en t hom ogène. so n t rarem en t to u t à fa it satisfaisan tes — p o u r a u ta n t q u ’il s’ag it de cosmologie — et chaque mise au p o in t risque de soulever des problèm es n o u v eau x . il est m oins difficile de « saisir » l’A bsolu que les abîm es incom m ensurables de sa m anifestatio n . il est v rai. par rapport à « notre » intellect transontologique. v u la persp ectiv e à laquelle les a stre in t leu r m ilieu d ’expansion p ro vid en tiel . il est devenu indispensable de m o n ­ tre r le p o in t de ren co n tre où s’a tté n u e n t ou se résolvent les divergences en tre le m onothéism e sém ito-occidental et les grandes tra d itio n s origi­ naires de l’Inde. — m ais dans le m onde en dissolution où nous vivons.

. une miséricorde dans l’actualité même de l’état infernal. il é ta it efficace aussi longtem ps que les hom m es a v aien t m algré to u t une in tu itio n encore suffisante de leur im perfection et de le u r situ a tio n am biguë en face de l’Infini. » Et de même : « Par le Dieu dans les mains de qui est mon âme. C’est dans ce sens q u ’il a été d it plus h a u t que la v érité exotérique ne sa u ra it être que p a rtie lle x. au sens intrinsèque du terme. to u t est rem is en question. nous l’avons vu. L ’ « o stracism e » des É critu res est sou v en t fonction de la m alice des hom m es . seul l’ésoté­ risme est irréprochable. les définitions lim itativ es propres à l’exotérism e sont com parables à la description d ’un o b jet d o n t on ne v e rra it que la form e et non les c o u le u rs 12. les Soufis ajoutent. » Ou encore : « Et Dieu dira : Les Anges. excepté le plus Miséricordieux des miséricordieux (arham er-râhimîn. m ais aussi les prolongem ents se s itu a n t en dehors de la « sphère d ’in té rê t » de l ’être hum ain. sous ce rapport. — la littérale et l’uni­ verselle. » —-A cette miséricorde dans le temps. non seulem ent les dim ensions com pen­ satoires de l’au-delà. sans p arler des découvertes scientifiques qui sont reg ar­ 1. LE K ORA N 105 « o p p o rtu n e » — des Livres sacrés les oblige à passer sous silence. les Prophètes et les croyants ont tous intercédé pour les pécheurs. Les atrocités qui furent traditionnellement commises au nom de la religion le prouvent . ab stra c tio n faite de la polyvalence de son sym bolism e . Il est des ahâdîth qui sont comme intermédiaires entre les deux perspectives dont il s’agit. Et il prendra une poignée de feu et sortira un peuple qui jamais ne fit aucun bien. 2. Dieu). m ais de nos jours. il y aura un temps où les portes de l’enfer seront fermées et où le cresson (symbole de fraîcheur) poussera sur son sol. d ’une p a r t en raison de la p erte de cette in tu itio n et d ’a u tre p a r t à cause des co n frontations inévitables des religions les plus différentes. — par exemple : « Il (Allâh) sauvera les hommes de l’enfer quand ils seront brûlés comme du charbon. et maintenant il ne reste plus per­ sonne pour intercéder pour eux. Qu’il y ait des maux nécessaires ne signifie pas que ce soient là des biens.

. la v érité to ta le . c’est-à-dire q u ’elles la laissent to u ­ jo u rs tra n s p a ra ître . et non d’inspirations secondaires. Il doit être bien en ten d u que les É critu res sacrées « de force m ajeu re » 1. au minimum sept et au maximum soixante-dix . bien que p lein em en t efficace et suffi­ s a n t p o u r l ’in d iv id u com m e tel. quelles que soient leurs expres­ sions ou leurs silences. les versets du Koran renferment. mais mes Paroles ne passe­ ront pas ». non seulement un sens exotérique et un sens ésotérique. beaucoup d’autres sens possibles. et le Koran : « Toute chose est éphé­ mère. comme l’a fait remarquer Maître Eckhart. elles ne sont jam ais des cris­ ta llisatio n s to u t à fa it com pactes de perspectives partielles 3. sauf la Face d’Allâh. elles exposent incontestablement une perspective « dualiste » et anthropomorphiste à eschatologie limitée . — qui lui-m êm e n ’est que p a rtie e t non to ta lité . C ette tran sce n d an ce des É critu res sacrées à l’égard de leurs concessions à telle m e n talité a p p a ­ ra ît dans le K o ran n o ta m m e n t sous la form e du récit ésotérique de la ren co n tre en tre Moïse et E l-K h id r : nous retro u v o n s là. mais. tout sens vrai est « sens littéral ». ne sont jam ais « exotéristes » en elles-m êm es12 . non seulem ent l’idée que l’angle de vision de la Loi n ’est to u jo u rs que frag m en taire. de tendance étroitement vishnouïte par exemple. leur profusion a été comparée aux « vagues de la mer ». dit l’Évangile . destinées à telle école. Selon un hadîth nabawwî (du Pro­ phète). elles p e rm e tte n t to u jo u rs de reco n stitu er. « Le Ciel et la terre passeront. Dans leur sens immédiat. mais aussi. 2. » 4. La Bhagavadgîtâ est comme la « Bible » de la gnose .106 COMPRENDRE L ISLAM dées à to r t com m e p o u v a n t in firm er les vérités religieuses. Cette réserve signifie qu’il s’agit ici des Révélations uni­ verselles fondant des civilisations intégrales. à l’intérieur de ce dernier. — m ais aussi la doctrine de la B h a g a v a d g îtâ 4 su iv a n t laquelle ni 1. aussi n’est-ce pas sans raison que les Hindous la considérèrent volon­ tiers comme une Upanishad. 3. p e u t-ê tre à p a rtir d ’un élém ent infim e.

non avec le cerveau seulem ent. d ’où la div ersité des doctrines sacrées. or les idées n ’agissent pas su r to u s les hom m es de la m êm e m anière. LE KORAN 107 les bonnes ni les m auvaises actions n ’in téressen t d irectem en t le Soi. que de déclencher u n « choc » m o y en ­ n a n t te l concept-sym bole . ce n ’est pas ta n t de fo u rn ir des com ptes rendus scientifiques sur des choses que la m a jo rité ne p e u t com prendre. la form e p a r ti­ culière et exclusive. et E l-K h id r la V érité u n iv e r­ selle. du moins là où la pensée risque de n ’être q u ’une su p e rstru c ­ tu re . c’est là ex ac tem en t le rôle de Vupâya. il ne p arle à la pensée q u ’en ta n t que celle-ci est susceptible de co m m u n iq u er con crètem en t avec n o tre être entier. le rôle de la violente a lte rn a tiv e « Ciel-enfer » d an s la conscience du m onothéiste est fo rt in stru c tif : le « choc ». il ordonne . le dogm e s’adresse à la su b stan ce personnelle p lu tô t q u ’à la seule pensée. donc p ra tiq u e ­ m e n t « plus fa u x » à l’égard de te l en ten d em en t. laquelle est insaisissable au p o in t de vue de la « le ttre ». il ne con­ verse pas. donc aussi avec la v olonté . Q uand D ieu p arle à l ’hom m e. Ce qui im p o rte p o u r Dieu. m ais m oins assim ilable et moins efficace. et sous ce ra p p o rt. Les perspectives a priori dy n am iq u es — le m onothéism e 1 1. révèle bien d a v a n ­ ta g e de la v érité que te l exposé « plus v ra i ». . en fonction de celle-ci. c’est-à-dire que seule la con­ naissance d u Soi et. n ’o n t de v aleu r absolue h Moïse rep résen te la Loi. « com m e le v e n t d o n t on ne sait d ’où il v ie n t ni où il va ». le d é ta ­ ch em en t p a r ra p p o rt à l ’action. il ne v e u t renseigner l’hom m e que dans la m esure où il p e u t le changer . Il s’ag it de « com prendre ». les hom m es diffèrent. à l’égard des hom m es. m ais avec to u t n o tre « être ». Bien que le salut au sens le plus élémentaire puisse être obtenu en-deçà de cette valeur. avec to u t ce q u ’il com porte p o u r l’hom m e. E t d ans ce sens.

c’est-à-dire plus contem platives et p a r ta n t m oins an th ro p o m o r- phistes. donc d éfinitif . — celles de l’Inde et de l ’E x trêm e-O rien t. p o u r elle. c’est. com m e p a r une sorte de com pensation. le p o in t de jo n ctio n en tre les p e rs­ pectives d evient visible dans des concepts tels que îa « résu rrectio n de la chair ». p a r contre. insiste su r la tr a n s ­ m igration des âm es. il a im p licitem en t raison en ce sens q u ’il y a d e v a n t nous com m e deux infinités. c’est-à-dire q u ’on applique le p rincipe du tissage . ou encore.108 COMPRENDRE L’i S LA M sém ito-occidental — envisagent. ou b o u d dhique. ou pourquoi il y a la chaîne et la tra m e . les é ta ts posthum es sous u n aspect sta tiq u e . pourquoi le m êm e ra p p o rt de croisem ent se p ro d u it qu an d on inscrit une croix ou une étoile dans un systèm e de cercles. et si la p ers­ pective hindoue. — voient ces é ta ts sous u n asp ect de m o u v em en t cyclique et de fluidité cosm ique. laquelle est p a rfa i­ te m e n t une « ré-in c arn atio n ». est la su iv an te : pou rq u o i l’U nivers est-il fa it de m ondes d ’une p a r t et d ’êtres qui les t r a ­ v ersen t d ’a u tre p a rt ? C’est d em an d er p ourquoi il y a la n a v e tte tra v e rs a n t la chaîne. parce que son caractère pro fo n d ém en t co n tem p latif lui p erm et de ne pas s’a rrê te r à la seule condition hum aine et que. Quelles que soient ces divergences. les perspectives a priori statiq u es. U ne question à laquelle il fa u t encore répondre ici. elle souligne fo r­ cém ent le caractère rela tif et in c o n stan t de to u t ce qui n ’est pas l’Absolu . c’est celui-ci qui en dernière analyse est l’enfer « invincible ». de ce fa it m êm e. celle de Dieu et celle du m acrocosm e ou du la b y rin th e incom m ensurable et indéfini du samsâra . Ou encore : si l ’O ccident sém itique rep résen te les é ta ts post mortem com m e quelque chose de définitif. et c’est D ieu qui en réalité est l ’É te rn ité positive et b éatifiq u e . et à laquelle le K oran ne répond q u ’im plicite- m ent. nous l’avons d it. le samsâra ne p e u t être q u ’expression de re la tiv ité .

nous som m es. essentielle­ m ent. Ce que nous avons d it des sanctions divines et de leur racine dans la n a tu re h u m ain e ou dans l’é ta t de déséquilibre de celle-ci s’applique égalem ent. la m ort. n ’est a u tre que la vie m êm e du m acrocosm e . Dire « E xisten ce ». au p o in t de vue des causes profondes. des étés et des hivers . ou en tre le sta tiq u e et le d y n am iq u e . — de m êm e le ra p p o rt du P rincipe à la m an ifestatio n —. Le Koran lui-même est une image du cosmos : les sourates sont les mondes et les versets (âyât) sont les êtres.lequel fa it l ’U nivers — ne se conçoit que com m e une com binaison en tre des m ondes s’échelonnant a u to u r du C entre divin. nous trav e rso n s des jours et des n u its. LE KORAN 109 en sens concentrique. Voici à quoi nous voulons en v en ir : de m êm e que le ra p p o rt du cen tre à l’espace ne p e u t se concevoir a u tre m e n t que sous cette form e de toile d ’araignée. Selon le Koran. le voyage des âm es à tra v e rs la vie. T o u te n o tre réalité converge vers ce « m om ent » u nique qui seul im p o rte : n o tre co n fro n ta tio n avec le Centre. des êtres qui tra v e rse n t des états. — co n tin u l ’u n et disco n tin u l ’au tre. avec ses d eu x m odes de p ro jec­ tion. . ce qui n’empêche pas que « tout vient de Dieu » (kullun min ’indi ’Llahi). au x calam ités d ’ici-bas et à la m o rt : celle-ci com m e celles-là s’ex p liq u en t p a r la nécessité d ’un choc en re to u r après une ru p tu re d ’é q u ilib re 12. La cause de la m o rt 1. tous les maux terrestres « viennent de vous- mêmes » ( min anfusikum) . c’est énoncer le ra p p o rt en tre le réceptacle et le co n ten u . m êm e dans n o tre expérience d ’ici-bas. et l’E x is­ tence ne se conçoit pas au tre m en t. 2. la résu rrectio n . et des êtres qui les p a r­ co u ren t 1. Le symbolisme de la toile d’araignée — celui des comparti­ ments cosmiques et de leurs contenus — se retrouve sur les images bouddhiques de la « roue de l’Existence ».

quand l’âme passe à travers une telle expérience. et les épreuves de la vie p ro ­ vien n en t. il y a des chances que le corps la suive. on p e u t p arle r d ’ « offenses » faites à Dieu. la dissolution finale du m onde . Q uand la cosmologie hindoue enseigne que les âm es des d éfu n ts v o n t to u t d ’abord à la Lune. — p arce q u ’il est libre de ne pas vouloir l’être . où la m o rt a p p a ra ît com m e la fin d ’u n m onde et un ju g em en t. l’ex ­ périence d ’incom m ensurable solitude — les « affres de la m o rt » — p a r laquelle l’âm e passe en s o rta n t « à rebours » de la m atrice p ro tec tric e q u ’é ta it p o u r elle le m onde te rre stre . c’est-à-dire com m e une ab so rp tio n de l’ex térieu r p a r l’in térieu r en direction du C entre. un tel voyage équivaudrait psychologiquement à la mort . elle suggère in d irecte m en t. de to u te évidence. Il en résu lte que to u te sanction divine est l’inversion d ’une in v e r­ sion . Le K oran décrit. et com m e le péché est inversion p a r ra p p o rt à l’équilibre prim ord ial. la lu n e m atérielle est com m e le sym bole de l’absolu d ép ay sem en t. bien q u ’il n ’y ait là.110 COMPRENDRE L ISLAM est le déséquilibre qui a p rovoqué n o tre ch u te et la p erte d u P arad is. du froid d ’é tern ité 1 . de la solitude n o ctu rn e et sépulcrale. avec l’éloquence ard en te qui caractérise les dernières so u rates. d an s le cas des plus graves sanctions d ’o u tre-to m b e. p a r voie de conséquence. en dép it de l ’in é­ v itab le an thropom o rp h ism e des conceptions exo- tériques. où ailleurs dans l’espace . C’est ce qui nous permet de douter — soit dit en passant — de la possibilité psychologique d’un voyage sur la lune. le déséquilibre est dans n o tre essence m êm e et v a ju s q u ’à une in v e r­ sion de n o tre déiform ité . Même en admettant des facteurs mentaux imprévisibles qui rendent possible une telle . or to u t ceci se laisse tran sp o ser dans le m icrocosm e. d u déséquilibre de n o tre n a tu re personnelle . or « to u te m aison divisée contre elle-m êm e p érira ». aucun sens psychologique possible. e t en m arge d ’au tres analogies beaucoup plus im p o rta n te s. l’hom m e « b rû le » parce q u ’il ne v e u t pas être ce q u ’il est. et c’est 1 1.

mais dans ce dernier cas. so n t obligés de choisir en tre une conception m é tap h y siq u em en t aventure. du m oins l’est-elle en ta n t que « sortie » dém iurgique hors du P rincipe. les limites normales de l’am­ biance humaine sont dépassées. le plus souvent en proie à des influences ténébreuses. il est comme un enfant perdu . soit tomber lourdement. y retrouve son ancien équilibre et son ancien bonheur. l’ego empirique . — il est peu probable que l’homme. mais véhiculant parfois au contraire. et cela a lieu également dans la science moderne d’une façon générale : on est projeté dans un vide qui ne laisse plus le choix qu’entre le matérialisme ou une réadaptation métaphysique. Les Peaux-Rouges mettent aux morts des mocassins dont les semelles sont brodées. la folie se caractérise. surtout chez ceux qui y sombrent sinon toujours chez ceux qui s’y trouvent déjà. — dans des milieux de grande ferveur religieuse. l’être qui reste est impuissant. Il y a quelque chose d’analogue dans la folie. qui est une mort. ce qui est d’un symbolisme fort éloquent. A la mort. . mais de son revêtement psychique. soit au contraire se laisser aspirer par le Ciel. lors d’un voyage interplanétaire. à laquelle s’opposent les prin­ cipes mêmes de cette science. non de l ame immortelle. la fissure naturelle étant compensée et en quelque sorte comblée par le Ciel. comme une étoile qui monte. c’est- à-dire un effondrement ou une décomposition. Si la philosophia perennis p e u t com biner la v érité du dualism e m azdéo-gnostique avec celle du m onism e sém itique. il ne s’agit plus à propre­ ment parler de folie. — et en écartant ici la possibilité d’un secours sata­ nique. m ais à l’existence form elle 1. Dans tous ces cas. N otre existence p u re et sim ple est com m e une p réfig u ratio n encore innocente — m ais néanm oins génératrice de m isères — de to u te transgression . Quoi qu’il en soit. toute assurance et toute habileté tombent comme un vêtement. — telle influence angélique . les exotérism es. non à tel péché. par une angoisse qui marque le glissement dans un épouvantable dépaysement. 1. en revenant sur terre. il ne reste plus qu’une substance que nous avons tissée nous-mêmes et qui peut. eux. et non en ta n t que « m a n ifestatio n » po sitiv e de celui-ci. les fous sont des morts-vivants. par hypothèse. exactement comme c’est le cas à la mort ou. LE IiO R A N 111 ce te rrib le isolem ent post mortem qui m arq u e le choc en re to u r p a r ra p p o rt.

les œ uvres des hom m es lui p a ra îtra ie n t insignifiantes. mais qu’est alors Dieu ? . Dieu est la cause de tout . là il em b ra s­ serait de son reg ard to u t le v aste p ay s . m ais m o ralem en t co n trad icto ire. cela signifie que to u s les hom m es en m é ritera ien t a u ta n t . la vieillesse et la m o rt le p ro u v en t. On ne d ev rait jam ais se d em an d er p o u rq u o i des m alheurs s’a b a tte n t sur des innocents : au regard de l’A bsolu. le m onde n ’é ta n t pas Dieu. C’est ainsi que l’âm e arrach ée à la te rre et au corps p erçoit l’inépuisable diversité des choses et les abîm es incom m ensurables des m ondes qui les co n tien n en t . L ’expérience de la m o rt est à peu près com m e celle d ’u n hom m e qui a u ra it vécu to u te sa vie dans une cham bre obscure et qui se v e rra it su b ite m en t tr a n s ­ p orté sur le som m et d ’une m o n tag n e . La ré p a rtitio n te rre stre des biens et des m au x est une question d ’économ ie cosm ique. car elles n ’ép arg n en t p e r­ sonne. le mal vient de l’homme . et elle se ren d com pte que la vie n ’a été q u ’u n « in s ta n t »1 1. to u t est déséquilibre. m ais m é ta ­ p h y siq u em en t frag m en taire 1. mais d’où vient alors le mal ? Dans le second cas. or cette v érité ne p e u t pas ne pas se m a n i­ fester de tem p s à a u tre d ’une façon d irecte et v io ­ lente. elle se v o it po u r la prem ière fois dans son co n tex te universel. elles ne p eu v en t pas ne pas être. bien que la ju stice im m an en te doive elle aussi se révéler parfois au grand jo u r en m o n tra n t le lien en tre les causes et les effets dans l’action h um aine. Les souffrances tém o ig n en t des m ystères de l’éloignem ent e t de la séparation.112 COMPRENDRE L ’i S L A M ad éq u ate. Si les bons souffrent. Dans le premier cas. « D ieu seul est bon » . dans un en ch aîn em en t inexorable et dans u n réseau de ra p p o rts m ultiples et insoupçonnés. Mais la ju stice niveleuse de la m o rt nous im p o rte in fin im en t plus que la d iversité des destins terrestres. et une conception m oralem ent satisfaisan te.

Q u’on le com prenne ou non. en son essence. Mais le gnostique ( ’ârif) est toujours éveillé. o n to logiquem ent e t sans perspective d éfo rm an te. et il conçoit ou co nnaît. si bien que l’in tellig en ce ne v o it sa p ro p re raison suffisante et sa fin q u ’en lui. L ’in tellect. U ne des preuves de n o tre im m o rta lité . et quand il meurt. il ne p e u t n ’être q u ’un m oyen p a r ra p p o rt à ce q u ’il dépasse. il se co n n aîtra. le su p érieu r ne p e u t être sim plem ent fonction de l ’inférieur. mais mon cœur ne dormait pas. celle-ci est l ’o b je ctiv atio n de l ’In tellect tra n s c e n d a n t et « r é ­ veille ». l’hom m e sera fo rcém en t conscient de ce q u ’il est en réalité . l ’A bsolu seul est « p ro p o rtio n n é » à l’essence de n o tre intelligence . « l’U n ») est p a rfa ite m e n t intelligible. E n fait. ou les reflets m e n ta u x de la m a tière . » 8 . l’homme dort. LE KORAN 113 e t un « jeu b 1. il se réveille. si nous disons q u ’elle le « p rouve ». à la lum ière des « p roportions » n o rm ativ es de l ’U nivers. conçoit D ieu p arce q u ’il « est » lui-m êm e increatus et increabile . à u n degré quelconque. à savoir la m atière. comme l’a dit le Prophète : « Mes yeux dormaient. c’est d ’une m anière inconditionnelle et sans vouloir ajo u te r une p réca u tio n o rato ire à l ’in te n tio n des m yopes qui s’im ag in en t d éten ir le m onopole du « concret ». C’est donc l ’intelligence en soi — et avec elle n o tre lib erté — qui prouve l’envergure divine de n o tre n a tu re et de n o tre destinée . p a r là m êm e e t a fortiori. Selon un hadîth. P ro je té d an s l ’absolue « n a tu re des choses ». la signification des co n tin ­ gences . c’est que l’âm e — laquelle est essentiellem ent intelligence ou conscience — ne p e u t avoir une fin qui soit au -d es­ sous d ’elle-même. seul l’A bsolu (El-A had . la connaissance la te n te — ou les connaissances — que nous p o rto n s 1 1. l’intelligence co n n aît avec l’aide directe ou indirecte de la R év élatio n . il connaît le sens d u m onde e t le sens de l’hom m e. à rig o u reu sem en t p a r ­ ler.

im ân) a ainsi deux pôles. L a « foi » (au sens large. .114 COMPRENDRE L ISLAM en nous-m êm es. la « p reu v e » la plus profonde de la R évélation — quel que soit son no m — est son p ro to ty p e éternel que nous p o rto n s en nous-m êm es. en n o tre pro p re essence 1. « o b jectif » e t « ex tern e » l’u n e t « su b jectif » e t « in tern e » l’au tre : la grâce et l ’in- tellection. Le K oran. com m e to u te R év élatio n . E t rien n ’est plus v ain que d ’élever au nom de la prem ière une b arrière de principe contre la seconde . 1 1. C’est p o u r cela que le L ivre d ’Allâh est u n « d iscer­ n em en t » (furqân) e t u n « av ertisse m en t » (dhikrâ). à savoir la conscience de n o tre s itu a tio n dans l’U nivers. de n o tre en ch aîn em en t ontologique e t eschatologique. une « lum ière » ( nûr) dans les tén èb res de n o tre exil te rre stre . Ceci ne profite en rien au rationalisme ni à la « libre pensée ». est une expression fu lg u ran te et cristalline de ce qui est « su rn atu rellem en t n a tu re l » à l ’hom m e. car le domaine où s’exercent ceux-ci n’est qu’une surface et n’a rien à voir avec l’essence transpersonnelle de l’intelligence.

III Le Prophète. .

il n’y a pas de raison de ne prendre en considération que le seul Christ. dans la perspective réellement hindoue. parce que Râma­ krishna a vécu à une époque cyclique qui de toutes façons ne pouvait plus contenir une incarnation plénière de l’envergure des grands Révélateurs . Inacceptable parce que. si l’on tient compte des mondes non-hindous. premièrement. P o u r l’O ccidental et sans do u te p o u r la p lu p a rt des non-m usulm ans. B ouddha. le P ro p h ète de l’Islam p a ra ît com plexe et inégal et ne s’im pose guère com m e u n sym bole en dehors de son univers tra d itio n n el. R âm ak rish n a » 1 . sixièmement. il est impossible. p a r contre. L a raison en est que. troisièmement parce que. parce que le Christ est étranger à l’Inde . dans le système hindou. parce qu’il n’y a aucune commune mesure entre le fleuve Râmakrishna et les océans Shakyamuni et Jésus . deuxièmement. parce que. il n’y a plus aucune place. — « Un seul Prophète — enseigne Et-Tahâwî — est plus excellent que l’ensemble de tous les amis de Dieu » (les saints). toujours au point de vue de l’Hindouisme . quatrièmement. cinquièmement. entre le neuvième et le dixième Avatâra de Vishnu — à savoir le Bouddha et le futur Kalki-Avatâra — pour une autre incarnation plénière et solaire de la Divinité. ce que reflète d ’ailleurs le te rn a ire viv ék an an d ien — in accep tab le à plusieurs égards — « Jésus. . de préférer le Bouddha et le Christ à Rama et à Krishna . co n tra irem en t à ce qui a lieu p o u r le B ouddha et le C hrist. le C hrist et le B ou d d h a rep ré­ sen ten t des perfections im m éd iatem en t intelligibles et convaincantes. sa réalité spirituelle s’enveloppe de cer- 1.

les premiers dans un sens « laïc » et antichrétien. l’humain est comme éteint dans le message divin. et les seconds. d o n t la suprêm e sain teté et la puissance salv atrice n ’o n t pas em pêché to u te s sortes de vicissitudes fam i­ liales et politiques. .118 COMPRENDRE L’i S L A M ta in s voiles hum ain s et te rre stres. l’absolue sincérité. on p o u rra it ajo u te r q u ’il est proche de R âm a et de K rishna. m ag n an im ité . se d é ta c h a n t de ce fond v iolent. A b rah am et Moïse. d’où 1’ « anthro­ pothéisme » des perspectives chrétienne et bouddhique. nous entendons l’a t t a ­ chem ent foncier à D ieu. Car les biographes profanes du Prophète. 2. une g ran d eu r d ’âm e su rh u m ain e . co m b ativ ité. au p o in t de vue hin d o u . avec une sorte de condescendance psychologiste. Q uand on a pris connaissance de la vie de M oham ­ m ed. e t aussi à D avid et à Salom on . p a r « p iété ». Chez le Christ et le Bouddha. il y a aussi ceux d o n t l ’a ttitu d e est à la fois d ivinem ent co n tem p lativ e et h u m ain em en t com ­ b a tiv e et co n stru ctiv e. il s’en dégage tro is élém ents. Il y e u t dans cette vie des guerres et. on ne saurait parler de mani­ festations de piété. et cela à cause de sa fonction de lég islateu r « p o u r ce m onde » . et p a r eux une en trée délibérée dans le 1. qu’ils soient musul­ mans ou chrétiens. le sens de l ’au-delà. donc u n tr a i t to u t à fa it général chez les saints et a fortiori chez les m essagers du Ciel . selon les sources trad itio n n elles x. c’est-à-dire de « crainte » et d’ « amour » . Ceci nous p erm e t de relever une distin ctio n fo n d am en tale : il n ’y a pas que les R évélateurs re p ré se n ta n t exclusivem ent « l’a u tre m onde ». dans le meilleur des cas. nous le m entionnons parce q u ’il a p p a ra ît dans la vie du P ro p h ète avec une fonction p articu lièrem e n t saillante et q u ’il préfigure d ’une certain e façon le clim at sp iritu el de l’I s la m 12. il y eu t aussi des m ariages. que nous po u rrio n s désigner p ro v i­ soirem ent p a r les m ots su iv an ts : piété. il s’ap p a re n te ainsi a u x au tres grands R év élateu rs sém itiques. cherchent toujours à « excuser » le héros.

d ’aucuns o b je ctero n t sans d o u te que le m ariage et s u rto u t la polygam ie s’o p ­ posent à l’ascèse. les jeûnes et les veilles . tout sentait la prière et la mort. l’Islam ne s’est certes pas imposé par sa facilité. . ou : « sans voir Dieu plus près de moi qu’elle. voir « La Sagesse des Prophètes » d’Ibn Arabî. des traces de l’âme du Prophète. vus de l ’ex térieu r. dans sa jeunesse n o ta m m e n t où la passion est censée 1. — livre traduit et annoté par notre ami Titus Burckhardt. et ensuite. — et enfin. 2. — chapitres sur Mohammed et sur Salomon. com m e du reste to u te s choses dans la vie d ’u n te l être. incontestablement. LE PROPHÈTE 119 te rre stre et le social. m ais c’est là oublier d ’abord que la vie conjugale n ’enlève pas à la p au v reté. — la politique a y a n t ici une signification sacrée en connexion avec l ’étab lissem en t su r te rre d ’u n reflet de la « Cité de D ieu ». — Lors de nos premiers séjours dans des villes arabes. é ta n t donné la n a tu re « a v a tâ riq u e » du P ro p h ète. nous étions impressionné par l’atmosphère austère et même sépulcrale : une sorte de blancheur désertique s’étendait comme un linceul sur les maisons et les hommes . La sounna rapporte cette parole du Prophète : « Je n’ai jamais vu une chose sans voir Dieu en elle » . que le m ariage a v a it chez le P ro p h ète u n caractère sp iritu alisé ou « ta n triq u e ». — nous ne disons pas : d ans le m ondain et le profane. — e t ipso facto une in té ­ g ratio n de l ’h u m ain collectif dans le spiritu el. Le Rama­ dan non plus n’est pas un agrément. Sur le p lan de la « p iété ». et la même remarque vaut pour la pratique régulière — et souvent nocturne — de la prière . on perd trop facile­ ment de vue que la prohibition des boissons fermentées signifiait un incontestable sacrifice pour les anciens Arabes — et les autres peuples à islamiser — qui connaissaient tous le vin. M oham m ed a donné assez d ’exem ples de longues abstinences. signalons l’am o u r de la p a u v re té . a u x veilles et au x jeûnes leu r rig u eu r e t ne les ren d ni faciles ni a g ré a b le s x. en raiso n de la tran sp are n ce m é tap h y siq u e q u ’assu m en t alors les phénom ènes 12 . Il y a là. Pour ce qui est de l’Islam en général. la p lu p a rt des m ariages d u P ro ­ p h ète av a ie n t du reste une p o rtée « p o litiq u e ». » — Au sujet de la question sexuelle.

s’il y a v a it là de la d u reté. ce fu t celle de D ieu m êm e. — génie d o n t celui-ci ne s’est jam ais douté. or c’est p lu tô t d ’im p laca­ bilité q u ’il fa u d ra it p arle r ici. d ’une m anière analogue. p a r p artic ip a tio n à la Ju stic e divine qui re je tte e t q u i brûle. Avec toutes ces considérations. quelle que fû t leu r origine . chez les grands M essagers. lors de la prise de la Mecque. signifiait l’interdiction divine de divulguer les mystères. ce qui implique une surabondance de sagesse. nous n’ « atténuons » pas des « imperfections ». et rien qu’il haïsse plus que le divorce. à l’encontre du sen tim en t u nanim e de son arm ée v ic to rie u s e 12. mais nous expliquons des faits. au d é b u t de la carrière du P ro p h ète. e t celle-ci visait. les ap p are n tes im p erfec­ tions. nous am ène du reste à o u v rir ici une p aren th èse : nous nous étonnons 1. L’Église aussi était implacable — au nom du Christ — à l’époque où elle était encore toute-puissante. dans la p hase décisive de sa m ission te rre stre . L ’absence to ta le . non du génie h u m a in de M oham m ed. p o u r être à l ’abri des ju g em en ts superficiels. l’E nvoyé d ’Allâh fit m êm e p reuve d ’une su rh u m ain e m ansuétude. » 3. .120 COMPRENDRE l ’i SLAM être la plus forte. chez Moïse. des obscurités douloureuses et des in c ertitu d es . A ccuser M oham m ed d ’u n caractère v in d icatif rev ie n d rait non seulem ent à se tro m p e r g rav em en t sur son é ta t sp iritu el et à d é n a tu re r les faits. d ’une am bition quelconque. nous ne citerons que ce hadith : « Dieu n’a rien créé qu’il aime mieux que l’émancipation des esclaves. Il y eut. o n t to u jo u rs un sens p o s itif3. Parmi les nombreuses manifestations de mansuétude. m ais aussi à con­ d am n er d u m êm e coup la p lu p a rt des P ro p h ètes juifs et la Bible elle-m êm e 1 . c’est q u ’il im p o rte de m o n tre r que la m ission m oham - m édienne é ta it le fait. Par exemple. — m ais essentiellem ent d u choix divin . chez M oham m ed. non les ennem is com m e tels. U n a u tre reproche so u v en t form ulé est celui de c ru au té . m ais les seuls tra ître s. la difficulté d’élocution. 2.

de p a r l’Islam ou. Une sentence arabe dit que « Mohammed est un mortel. nous dirons sim plem ent. en langage h in d o u p u isq u ’il est ici le plus d irect ou le m oins in a d é q u a t. voire avec déception et désarroi. de siècle en siècle ju s q u ’au siècle où je suis » 12. Le Ciel n ’utilise des ta le n ts q u ’à condition q u ’ils aien t d ’abord été brisés p o u r Dieu. — c’est que D ieu n ’a besoin de personne et q u ’il n ’a que faire de leurs dons n atu rels et de leurs passions. m ais là n ’est pas la question. « J ’étais P ro p h ète q u an d A dam é ta it encore en tre l’eau et l’argile » (av an t la créa­ tion) . LE PROPHÈTE 121 to u jo u rs q u an d certain s. s’im ag in en t que D ieu doive se servir d ’eux et a tte n d e n t avec im p atien ce. à partir du moment où ce rôle lui échoit . car nous savons fo rt bien que l’Islam n ’est pas l’H indouism e et q u ’il exclut. « la V érité ») . peut être un « instrument indirect ». e t q u ’il est Celui q u ’il est » . le signe céleste de ralliem en t ou le m iracle . « J ’ai été chargé de rem p lir m a m ission depuis le m eilleur des siècles d ’A dam (l’origine du m onde). ce qui est p a rfa ite m e n t conform e au tém oignage que l’E nvoyé d 'Allah a p o rté de sa propre n a tu re : « Qui m ’a v u . — et cela est étran g e de la p a r t de défenseurs d u spiritu el. Un « instrument direct » est un homme conscient de son rôle. un in stru m e n t d ir e c t1 de D ieu est to u jo u rs tiré des cendres. par contre. ou que l ’hom m e n ’en a it jam ais été conscient . 2. Comm e nous avons fa it allusion plus h a u t à la n a tu re « av a tâ riq u e » de M oham m ed. de leurs ta le n ts et de leu r puissance co m b a­ tiv e. 1. to u te idée in c arn atio n n iste (hulûl) . que te l A spect divin a pris dans telles circonstances cycliques telle form e te rre stre . de p a r sa p ro p re conviction. ce q u ’ils oublient. « J e suis Lui-m êm e et II est moi- m êm e. a v u D ieu » (El-Haqq . forts de leu r p u reté d ’in ­ te n tio n . n’im­ porte qui. n ’é ta it pas et ne p o u v ait être u n Avatâra . . on p o u rra it objecter que celui-ci. n o ta m m en t. ou n’importe quoi. sauf que je suis celui que je suis. ce qui re v ie n t au m êm e.

Le Christ aussi refusa de faire les miracles que le tentateur lui demanda. com m e des projections de ce fo n d a te u r et des m an ifestatio n s secondaires mais non comme les autres mortels . XVII. conformément à la perspective caractéristique de l’Islam. 93) — donnée à des incroyants qui demandèrent des prodiges absurdes et déplacés — comme une négation du don des miracles. Il est n a tu re l que les te n a n ts de l’exotérism e (fuqahâ ou ’ulamâ ezh-zhâhir. La parole citée de Mohammed signifie en somme. en a d m e tta n t que celle-ci puisse être mise en doute. quelle que soit leu r v aleu r h istorique. m ais le concept m êm e de 1’ « E sp rit m oham m édien » ( R ûh m uham m adiyah) — c’est le Logos — p ro u v e que ces ahâdîth o n t raison. en tant qu’arguments « affaiblissant » (mu’jizât) l’incroyance. se distinguent des prodiges des saints. abstraction faite ici du sens intrinsèque de ses réponses. to u t est nivelé dans la m o rt u n i­ verselle. laquelle souligne que toute dérogation aux lois naturelles se produit « avec la permission de Dieu » (bi-idhni-Llah) : « Que suis-je en dehors de la Grâce de Dieu.122 COMPRENDRE L ISLAM Quoi q u ’il en soit. la m an ifestatio n divine au cen tre lu m in eu x du cosmos. . dans la m esure où elle les prend en consid ératio n . lesquels sont appelés des « bienfaits » (karâmât) divins. donc aussi 1’ « E s p rit » (E r-R û h ). don que l’Islam attribue à tous les prophètes. C haque form e tra d itio n n elle identifie son fo n d a te u r avec le div in Logos et reg ard e les au tre s p o rte-p aro le du Ciel. « sa v a n ts de l’e x té ­ rieu r ») aien t in té rê t à nier l’a u th e n tic ité des ahâdîth se ré fé ra n t à la n a tu re « a v a tâ riq u e » du P ro p h ète. sinon un homme comme vous ? » Ajoutons que la sounna atteste pour Mohammed un certain nombre de miracles qui. laquelle s’énonce p a r exem ple dans la conception du nivellem ent final a v a n t le Ju g e m e n t : Dieu seul reste « v iv a n t ». il est (par rapport à eux) comme un joyau parmi les pierres ». c’est à cause de sa perspective centrée su r l’Absolu com m e tel. — C’est à tort que la plu­ part des critiques profanes interprètent cette réponse du Pro­ phète : « Que suis-je sinon un mortel et un Envoyé ? » (Koran. si l’a ttrib u tio n de la d iv in ité à un être histo riq u e répugne à l’Islam . y com pris les Anges suprêm es.

elle est charité et p ard o n 1. Le P ro p h ète. « le principe (açl) de toutes les bonnes actions (mahâsîn) est la générosité (karam). c’est l’affirm ation — au besoin co m b ativ e — de la V érité divine dans l’âm e e t dans le m onde . L a force. D’après El-Ghazzâli. — car ce sont bien ces tro is élém ents qui in sp ire n t l’Islam et q u ’il te n d . c’est là la d istin ctio n en tre les d eu x guerres saintes. c’est le Logos com m e te l qui parle. La générosité. sous celui des fonctions spirituelles et te rre stres. de b eau té et de puissance. com pense l’aspect d ’agressivité de la force . ou l’in térieu re et l’extérieu re. et ex tin ctio n à l’égard de Dieu. Le P ro p h ète est la n orm e h u m ain e sous le double ra p p o rt des fonctions individuelles et collectives. équilibre e t ex tin ctio n : équilibre au p o in t de vue h u m ain . . de p a r sa n a tu re . le C hrist et le P ro p h ète ne p e u v e n t être que des Buddhas. selon la hiérarchie ascen d an te des v aleurs e t en nous réfé ra n t au x degrés de la réalisatio n spirituelle. essentiellem ent. à ce V erbe u n et universel. elle. cu lm in en t — ou s’éteig n en t en quelque sorte — dans une troisièm e v e rtu : la 1 1. si celui-ci se présen te com m e une m an ifestatio n de vérité. lui. la force et la générosité. c’est l’Islam . la générosité et la force . » — Dieu est « le Généreux » (El-Karîm). à réaliser sur divers plans. bien que Jésus s’identifie réellem ent. p o u r les B ouddhistes. ou encore. incarne la sérénité. — le P ro p h ète. p o u r un m onde donné. Il est. LE PROPHÈTE 123 du Logos unique . la « plus grande » ( akbar) et la « plus p e tite » ( açghar). Q uand le C hrist d it : « N ul n ’arriv e au P ère si ce n ’est p a r m oi ». Ces d eu x v e rtu s com plém entaires. nous pourrions aussi énu m érer ces v ertu s in v ersem en t.

géographique­ ment parlant. 1. l’am o u r de la p au v reté et du jeûne. et c’est la sobriété.124 COMPRENDRE L ISLAM sérénité. com porte un m ode ou u n com plém ent sta tiq u e ou passif. la force en m ode d y n am iq u e et com batif. l’architecture est. — La pureté de la Sainte Vierge n’est pas sans rapports avec l’épée de l’Archange défendant l’entrée du Paradis. sym boliquem ent e t d ’une certain e m anière m êm e v irtu ellem en t. q u alité « g u er­ rière ». De m êm e. qui « donne ». 2. la Science divine ne peut s’implanter que dans une terre vierge. et au corps su rto u t. la générosité. la noblesse est la réalité in trin sèq u e de la générosité. C’est ce qu’exprime 1’ « analphabétisme » du Prophète ('el-ummî. à côté de la calligraphie. qui « est » . la noblesse. ou p lu tô t. Il y a u n certain ra p p o rt — sans d o u te p arad o x al — en tre la force virile et la p u re té virginale. Le Prophète a dit que « Dieu déteste la saleté et le vacarme ». . et la p u reté en m ode sta tiq u e e t défensif . L a noblesse est une sorte de générosité co n tem p lativ e. de l’Alhambra jusqu’au Tadj Mahal. c’est l’am o u r de la b e a u té au sens le plus v aste . qui so n t des qualités « pacifiques » ou « non-agressives ». Dans les cours des mosquées et des palais. Pour l’Islam. connaissance du D ivin et union avec Lui. aspect qui se retrouve dans l’architecture islamique. car celle-ci enlève a u x choses. à leurs p ro to ty p es im m uables e t in co r­ ru p tib les ou à leurs essences. ex tin ctio n d e v a n t Dieu. à u n com plém ent statiq u e. l’art sacré par excellence. l’in co rru p tib ilité. le calme et l’équilibre se retrouvent dans le murmure des jets d’eau. l’esth é­ tism e et l’am our de la p ro p reté 12. Q u an t à la sérénité. ce qui est bien caractéristique de l’aspect de pureté et de calme de la contemplation. chez le P ro p h ète et dans l’Islam . nous pourrions dire aussi que la force. en ce sens que l ’une com m e l’a u tre concernent l’in v io la­ bilité du s a c ré 1. qui est d étach em en t à l’égard du m onde et de l’ego. <c l’illettré ») . ici se situe aussi. la m arq u e de leu r te rre stré ité et de leu r déchéance et les ram èn e ainsi. dont la monotonie ondulatoire répète celle des arabesques.

L ’im ita tio n du P ro p h ète im plique : la force envers soi-m êm e . la séré­ n ité en Dieu et p a r Dieu. l’amour. la justice. — D’une façon analogue. les deux angles de celle-ci so n t en équilibre e t se réd u isen t en quelque so rte à l ’u n ité dans le som m et. Il serait faux de vouloir énumérer ainsi les vertus du Christ. le sacrifice . de générosité et de sérénité — et avec elles les trois autres vertus — s’expriment déjà dans la seule sonorité des mots du second témoignage de foi (shahâdah) : Muhammadun Rasûlu ’Llah (« Mohammed est l’Envoyé de Dieu »). Le Christ. LE PROPHÈTE 125 elle aussi a un com plém ent nécessaire : la véracité. est essentielle­ m e n t équilibre e t ex tin ctio n 12. elles s’effacent — ou sem b len t s’effacer — d ev an t elle L Les v e rtu s du P ro p h ète fo rm en t p o u r ainsi dire u n trian g le : la sérén ité-v éracité co n stitu e le som m et. la pureté et la miséri­ corde. on pourrait caractériser le Bouddha par les termes suivants : renoncement. qui est com m e le côté actif ou d istin ctif de la séré­ n ité . étant donné que le Christ manifeste la divinité et non pas la perfection humaine. car celles-ci ne le caractérisent point. au besoin. en ce sens q u ’elles s’y su b o rd o n n en t et que. extinction. pitié. Nous p o urrions dire aussi : 1. car c’est bien ces qualités ou attitudes qu’il incarne d’une façon particulière. c’est donc égale­ m e n t l ’im p artialité. c’est l’am ou r de la v érité et de l’intelligence. e t les d eu x a u tre s couples de v e rtu s — la générosité- noblesse et la force-sobriété -—. . du moins pas d’une manière expresse et explicite. la générosité envers les a u tre s .fo rm en t la base . comprenant aussi les fonctions collectives de l’homme terrestre. c’est la divinité. nous l’avons d it. si cara ctéristiq u e p o u r l’Islam . L ’âm e du P ro p h ète. 2. la Vierge. Les trois vertus de force. La noblesse com pense l’aspect d ’étroitesse de la sobriété. et ces deux v ertu s com plém entaires cu lm in en t d ans la v éracité.

la noblesse en nous-m êm es. et m êm e a v a n t to u t. c’est égalem ent. dans n o tre être . su r la base de cette h a r ­ m onie. c’est aussi l’am our de n o tre âm e im m ortelle . est aussi : voir D ieu en to u t. et l’aspect « sérénité ». qui a priori est : v o ir to u t en D ieu. de la pure « Conscience » (Chit) s’objectivant en Mâyâ par l’Etre ( Sat). 1 1. . ou com m e sa fin. ou plus précisém ent en tre nos v e rtu s com plém entaires. que D ieu a créé « p a r la V érité » (bil-Haqq) . R ien n ’est en dehors de Dieu . l’ex tin ctio n dans l’U nité. On p e u t être serein parce q u ’on sait que « Dieu seul est ». sa raison d ’être. c’est la réalisatio n de l’équilibre en tre nos ten d an ces norm ales. Dieu n ’est ab sen t d ’aucune chose. et enfin. au sens le plus profond de ce te rm e. L ’im ita tio n du P ro p h ète. C’est ainsi que la base du trian g le se résorbe en quelque m anière dans le som m et. le m onde. que la V olonté divine ag it en to u t. Mais il ne fa u t pas p erd re de vue que le m onde est aussi en nous-m êm es et que. e t c’est ensuite e t s u rto u t. dans ses perfections et dans son équilibre. le caractère actif et affirm atif du m oyen sp iri­ tu e l ou de la m éth o d e . que le m onde avec ses tro u b les est « non-réel ». C’est-à-dire : du pur Esprit ou. nous ne som m es a u tre s que la créatio n qui nous entoure. l ’asp ect « générosité ». est une expression de la V érité divine L L ’aspect « force ». in v ersem en t. la v éracité p a r Dieu et en Lui. si l’on p e u t dire. m ais on p e u t l’être aussi parce q u ’on se ren d co m p te — en a d m e tta n t la réalité rela tiv e du m onde — que « to u t est voulu de D ieu ». qui a p p a ra ît com m e sa sy nthèse ou son origine.126 COMPRENDRE l ’i SLAM la sérénité p a r la p iété. que to u t sym bolise D ieu sous te l ra p p o rt et que le sy m ­ bolism e est p o u r Dieu une « façon d ’être ». C ette im ita tio n im plique en o u tre : la sobriété à l’égard du m onde . en langage hindou.

celle-ci é ta n t ignorance au reg ard de la science plénière . Les tendances dont il s’agit en réalité apparaissent d’ailleurs déjà dans le terme islâm. d ans la m esure du possible. dans l’Islam . à sav o ir la noblesse e t la piété. C’est ce qui vaut à cette piété. la réalisatio n de l ’U n ité au-delà de n o tre com préhension provisoire et « u n ilatéra le ». ce qui n ’est pas sans ra p p o rt avec l’ép ith ète d ’ « ille ttré » (u m m î) a ttrib u é au P ro p h ète. d ’où le m o t faqîr ) et 1’ « ex tin ctio n » (fana ) d ev an t D ieu. — e t ensuite. c’est la form e h u m ain e orientée vers l ’Essence divine . de la part de certains. c’est une p iété qui débouche essentiellem ent sur la co n tem p latio n e t la gnose. co rresp o n d an t resp ectiv em en t à la base et au som m et du trian g le. co m p ren an t la p a rfa ite « p a u v re té » (faqr . Or la noblesse est fa ite de force e t de géné­ rosité. E t ceci explique p o u rq u o i la piété — e t à plus fo rte raison la sain teté qui en est la fleur — a dans l’Islam une allure de sérénité 1 . les reproches de « fatalisme » et de « quiétisme ». LE PROPHÈTE 127 E n re p re n a n t n o tre descrip tio n de to u t à l’heure. nous ajo u tero n s q u ’il fa u t en ten d re p a r « piété » l’é ta t de « serv itu d e spirituelle » ( ’ubûdiyah) au sens le plus élevé du te rm e. il n ’y a pas de sa in t (wâlî . nous dirons que M oham m ed. . e t il n ’y a là pas de ligne de d ém arcatio n rigoureuse e n tre le « croire » et le « sav o ir ». « abandon » (à Dieu). donc « p a rtic ip a n t ») qui ne soit « connaissant p a r D ieu » ( ’ârif bil-Llâh). La piété. cette « form e » a d eu x p rin cip au x aspects. ce quelque chose est d ’abord. m ais en la fo rm u la n t u n peu a u tre m e n t. la com préhension de l ’év id en te U nité. « re p ré se n ta n t ». 1 1. c’est ce qui nous lie à Dieu . — car le « res­ ponsable » d o it saisir ce tte évidence. et la p iété -— au niv eau d o n t il s’a g it ici — est faite de sagesse e t de sain teté .

avec une seule et grande exception de chaque côté : le Bouddha et le Christ. et comme Krishna a inspiré le Mahâbhârata avec la Bhagavadgîtâ. comme cela a lieu dans le culte de Râma ou de Krishna. est u n schém a céleste p rê t à recevoir l’in flu x de l ’intelligence et de la volonté du cro y an t. bien q u ’il ne faille pas en ten d re cet am o u r dans le sens d ’une bhakti personnaliste. Bhâgavatam. laquelle p résu p p o serait la d iv i­ nisation exclusive du h é r o s 1. . et celle à l’égard de la fem m e. l ’o b je t réel de la générosité est ici le pôle « substance » du genre h u m ain . comme Râma a inspiré le Râmâyana et le Yoga-Vasishtha (ou Mahârâmâyana). C’est parce que les M usulm ans voient dans le P ro p h ète le p ro to ty p e e t le m odèle des v e rtu s qui fo n t la déiform ité de l’hom m e et la b eau té et l’équilibre de l’U nivers. 1 1. celle-ci com prenant la sobriété et la v éracité. p a r la générosité . — c’est p o u r cela q u ’ils l’aim en t. David a apporté le Psautier et Salomon le Cantique des Can­ tiques. nous p o urrions dire que l’âm e du P ro p h ète est faite de noblesse e t de sérénité. ce pôle — la fem m e — é ta n t envisagé sous son asp ect de m iroir de l’infinitude b éatifiq u e de Dieu. et aussi le Shrîmad. et qui so n t a u ta n t de clefs ou de voies vers l’U nité libératrice.128 COMPRENDRE L ISLAM Ou encore : p o u r caractériser le phénom ène m oham m édien. Exclusive. et celle-là la force et la générosité. L ’am o u r du P ro p h ète co n stitu e u n élém ent fo n ­ d am en tal dans la sp iritu alité de l ’Islam . com m e l ’Islam to u t co u rt. et dans lequel m êm e l’effort d ev ien t une sorte de repos su rn atu rel. le P ro p h ète. Rappelons à ce propos l’analogie entre les Avatâras hindous et les Prophètes juifs : ceux-ci restaient dans le cadre du Judaïsme comme ceux-là restaient dans celui de l’Hindouisme. et q u ’ils l’im ite n t ju sq u e dans les m oindres détails de sa vie quotidienne . c’est-à-dire ne voyant pratiquement le Divin que dans une forme humaine et non en dehors d’elle. L ’a ttitu d e du P ro p h ète à l’égard de la n o u rritu re et du som m eil est d éterm inée p a r la sobriété .

— prière q u i est d ’u n em ploi général dans l’Islam . d o n t elle est un sym bole de base. » i\ 3 . 9 . décuplée. non des formes. l ’U nivers e t l’Intellect. ô vous qui croyez. 56). Cette prière équivaut par conséquent. suivant les façons de l’envisager. L a signification ésotérique d u v erset est la su iv an te : Dieu. et les djinn de « feu ». Ce sont les deux « poids » ou « espèces pesantes » (eth- thaqalân) dont parle le Koran (Sourate du Miséricordieux. Ce v erset co n stitu e le fondem ent scrip tu ra ire de la « P rière sur le P ro ­ p h ète ». m ais qui re v ê t u n caractère p a r ti­ culier dans l’ésotérism e. en so rte que la bénédiction reto m b e. soit « incréé ». eux. le Ciel et la T erre — ou le P rincipe (qui est non-m anifesté). lequel est l ’In tellect cos­ m ique 12. d ’où la nécessité d ’une in jo n ctio n ) — confèrent (ou tra n s m e tte n t. — ou plus ex ac tem en t la « B énédiction du P ro p h ète ». au vœu bouddhique : « Que tous les êtres soient heureux. en partie du moins. sont créés de « lumière » (nûr). b én it im p licitem en t le m onde et l ’E s p rit universel (E r-R û h ) 3. c’est-à-dire les d eu x catégories d ’êtres corruptibles x. la T o talité e t le C entre. 31). la m an ifestatio n su p ra- form elle (les é ta ts angéliques) e t la m an ifestatio n form elle (com pren an t les hom m es et les djinn. des sons ou des parfums. Les Anges. LE PROPHÈTE 129 « E n v érité. bénissez-le et présentez-lui le sa lu t ! » (Koran . de substance informelle . puisque le K o ran e t la S ounna la recom m andent. « subtile » (sukshma) comme diraient les Hindous. sous un a u tre r a p ­ p o rt. il est soit « créé ». D ieu et ses Anges b én issen t le P ro ­ p h ète . Qui b én it le P ro p h ète. de la p a r t de c h a ­ 1. Les hommes sont créés de « terre glaise » (tîn). c’est-à-dire de matière. au centre de celle-ci. Appelé aussi « Intellect premier » (El-’Aql el-awwal) . s u iv a n t le cas) des grâces v itales à la M anifestation universelle ou. qui leur appa­ raissent comme des pétrifications et des brisements. de substance immatérielle ou animique. 2. leurs différences sont comparables à celles des cou­ leurs. X X X I I I .

car c’est elle qui b én it . puis la mani­ festation informelle (supraformelle) ou « angélique » qui. Les term es de la « P rière sur le P ro p h ète » sont en général les su iv an ts. e t sa fam ille et ses com pagnons. bien q u ’il en existe des v aria tio n s et des développem ents m ultiples : « O (mon) D ieu ( A llahum m a). c’est-à-d ire co n cern an t l ’in d iv id u et la vie. Saluer. les deux constituant ensemble la manifestation formelle . alors que la b én é­ diction fa it in te rv e n ir la D ivinité. ensemble avec la manifestation formelle. 2. — a dit le Prophète. » Citons aussi cet autre hadîth : « En vérité. . nul de ta communauté ne te bénit sans que je ne le bénisse dix fois. » Les m ots « saluer » ( sallam) et « sa lu ta tio n » ( taslîm) ou « p a ix » ( salâm) 12 signifient. le P ro ­ p h ète ille ttré (E n -N a b î el-um m î). la « s a lu ta tio n » est un « reg ard » ou une « parole ». c’est « donner la paix » . c’est prononcer : « Que la Paix soit sur vous » (es-saldmu ’alaïkum).. La base de ces catégories est la distinction initiale entre le Principe et la manifestation. non « ce n tra l » com m e d ans le cas de la « bénédiction » (çalât : çallâ ’alâ. constituent la manifestation tout court . c’est-à-dire u n élém ent de grâce. et enfin la non-manifestation qui est le Principe et qui comprend l’Etre et le Non-Etre (Sur-Etre). ce qui est plein de sens au point de vue de l’économie des énergies spirituelles et cosmiques. « p rier su r »).130 COMPRENDRE i/lSLAM cune de ces m a n ifestatio n s du P rin c ip e 1. non l ’in tellect et la gnose. « Qui me bénit une seule fois. bénis n o tre Seigneur M oham m ed. — Dieu le bénira dix fois. Dieu crée de chaque prière sur le Prophète un ange. » D’après un autre hadîth. en arabe. u n hom m age révé- ren tiel (le Koran d it : « E t p résen tez-lu i le salu t ! »). — Nos lecteurs habituels sont familiarisés avec ces catégories védan- tines de formulation guénonienne : manifestation grossière ou « matérielle » et manifestation subtile ou « animique ». et nul de ta communauté ne te salue sans que je ne le salue dix fois. donc une a ttitu d e personnelle. su r l’hom m e qui a mis son cœ u r d an s cette oraison. to n S erv iteu r ( ’A b d ) e t to n E n v o y é ( Rasûl). m ais « p ériphérique ». C’est p o u r cela 1.. de la p a r t du cro y an t. l’Archange Gabriel vint à moi et me dit : O Mohammed. de la p a r t de Dieu. et salue-les.

ce qui dans le m icrocosm e d ev ien t l ’intelligence. et chez le P ro p h ète. cosm ique. la v e rtu . le Koran le mentionne séparément a côté des Anges. : ' mme ceux-ci. de to u s les Avatâras. ou encore à la perfectio n des Anges l . ou encore. la « s a lu ta tio n » se référan t à la perfection hum aine. L a « bénéd ictio n » est une q u alité tra n sc e n ­ d an te. LE PROPHÈTE 131 q u ’on fa it suivre le N om de M oham m ed de la « bénédiction » e t d u « sa lu t ». q u ’il s’agisse d ’actes divins ou d ’a ttitu d e s hum aines. . ta n d is que la « bén éd ictio n » concerne 1’ « in té rie u r ». activ e e t « v erticale » . c’est M oham m ed qui in carn e « actu ellem en t » e t « d éfin itiv em en t » la R évélation. la « sa lu ta tio n ». comme Mohammed. devant Adam . elle relève de l’équilibre existentiel. de l ’économ ie cosm ique. et les nom s des au tres « E nvoyés » e t des A nges du « sa lu t » seulem ent : au p o in t de vue de l’Islam . le « su p p o rt ». il méri­ terait. la « p a ix » ou le « salu t » signifie la présence divine en t a n t q u ’elle est in h é re n te au cosmos. et celle-ci correspond à la « bénédiction ». L’Esprit (Er-Rûh) fait exception à cause de sa position centrale parmi les Anges. Il est v rai que l’in sp ira tio n 1 1. en revanche. à savoir le rayon e. existentielle. le « co n ten u ». L’Archange Gabriel personnifie une fonction de l’Esprit. non à la « s a lu ta tio n » . on p o u rra it faire rem a rq u er que la « bén éd ictio n » se réfère à l ’in sp iratio n p ro p h étiq u e e t au caractère « re la tiv e m en t u n iq u e » et « cen tral » de YAvatâra envisagé. ce qui dans le m icro­ cosme — l ’In tellec t — d ev ien t l’in tu itio n ou l’in sp i­ ratio n . en logique musulmane.este qui atteint les Prophètes terrestres. et la çalât et le salâm. d an s le m êm e sens plus ou m oins exotérique. et l’on dit aussi qu’il n’a pas dû se prosterner. la R év élatio n . Il y a là to u te la différence en tre le « su rn a tu re l » et le « n a tu re l » : la « bénédiction » signifie la présence divine en ta n t q u ’elle est u n influ x in cessan t. la « sa lu ta tio n » concerne 1’ « ex térieu r ». passive e t « horizo n tale » . la sagesse . laquelle lui confère la fonction « pro­ thétique » par excellence . une q u alité im m an en te.

L ’in ten tio n in itia tiq u e de la « P rière sur le P ro ­ p h ète » est l’asp iratio n de l ’hom m e vers sa to ta lité . m ais elle l ’est p o u r ainsi dire d ’une m anière « n atu relle ». e t com porte l ’ex tin ctio n . et d o n t le centre. au moyen de la « Prière sur le Prophète ». La to ta lité est ce d o n t nous som m es une p a rtie . Et il le fait. la raison en est que le taslîrn (ou salâm ) est ici so u s-entendu. m ais la « s a lu ta tio n » n ’est m entionnée q u ’à la fin du v erset. qui corres­ pond à la « salu tatio n » d iv in e )1 p o u r que les ré v é ­ latio n s ou in tu itio n s ne d isp araissen t pas com m e la lu e u r de l’éclair. d o n t l’ensem ble est le p ro to ty p e et la norm e de n o tre être. a d it le Cheikh. or. il est d it que « D ieu et ses anges bénissent le P ro p h ète ». m ais de la C réation. que le faqîr doit to u jo u rs dem an d er le salâm (la « p aix ». m ais se fix en t d an s son âm e. l ’acte divin (tajallî) exprim é p a r la parole çalli (« bénis ») est com m e l’éclair. q u an d il s’ag it des cro y an ts .132 COMPRENDRE l ’i SLAM intellective — ou la science infuse — est « s u rn a ­ tu relle » égalem ent. nous som m es une p artie. qui est sans p arties. dans l ’in sta n ta n é ité . ce qui signifie q u ’il est au fond u n élém ent de la çalât e t q u ’il ne s’en dissocie q u ’a posteriori e t en fonction des co n tin ­ gences d u m onde. Er-Rûh. non de Dieu. est la racin e de n o tre intelligence . ta n d is que l ’acte div in exprim é p a r la parole sallim (« salue ») rép an d la présence divine dans les m odalités de l ’in d iv id u m êm e . à un degré ou à un a u tre . dans le cadre et selon les possibilités de la « N a tu re ». . Selon le cheikh A hm ed El-A llaoui. D ans le v erset k o ran iq u e in s titu a n t la bénédic­ tio n m oham m édienne. précisément. c’est p o u r cela. du réceptacle h u m a in qui le su b it.1 1.

De l’Homme Universel d’Abd El-Karîm El-Jîlï (traduit et commenté par Titus Burckhardt). — De même : la Sainte Vierge est à la fois la pure Substance universelle (Prakriti). le lotus sur lequel repose le Bouddha est à la fois l’Univers manifesté et le cœur de l’homme. nous som m es donc « périphérie » p a r ra p p o rt à l’In tellec t (E r-R û h ) et « p a rtie » p a r ra p p o rt à la C réation (E l-K halq). m ais cette to ta lité se m anifeste aussi en nous- m êm es. Y Avatâra. matrice de l’Esprit divin manifesté et aussi de toutes les créatures sous le rapport de leur déiformité. siège de 1’ « Incréé ». LE PROPHÈTE 133 cette racine véhicule 1’ « Intellect incréé » ( increatus et increabile. 4. la « P rière su r le P ro p h ète » — com m e to u te 1. Elle s’y identifie aussi. Cf. en revanche. p u isq u ’elle m anifeste une ru p tu re de l ’équilibre existentiel. suivant la perspective de l’unité d’essence. e t d ’une m anière directe : c’est le centre in tellectuel. qui est l’arch éty p e. 2. su iv a n t les façons de v o i r 12. A l’égard de Dieu. Le P ro p h ète — to u ­ jours au sens ésotérique e t universel du term e — est ainsi la to ta lité d o n t nous som m es u n frag m e n t . son cœur en tant que support du Verbe libérateur. . 3. « Rien » au point de vue ordinaire et « séparatif ». p o in t céleste ou divin d o n t l ’ego est la périphérie m icrocosm ique 4 . 1’ « Œ il du cœ u r ». selon M aître E c k h a r t ) 1. U Avatâra re p ré ­ sente ces deux pôles à la fois : il e st n o tre to ta lité et n o tre centre. De même. celui de 1’ « unicité du Réel » (wahdat El-Wujûd). n o tre existence e t n o tre co n n ais­ sance . donc de la to ta lité . m ais nous ne som m es jam ais « p a rtie ». sa pureté originelle. L a to ta lité est perfection : la p a rtie com m e telle est im p arfaite. nous som m es p a rtie p a r ra p p o rt à l’U nivers. d o n t la m an ifestatio n h u m aine est le P ro p h ète. la norm e. et « tout » au point de vue « unitif ». le Logos. chacun envisagé en tant que support du Nirvâna. il est 1’ « H om m e U niversel » ( El-Insân el-k â m il)3. l’équilibre. et la substance primordiale de l’homme. nous som m es « rien » ou « to u t ». la perfection .

si l’on tie n t com pte de l’h u m a n ité de to u s les tem p s et de to u s les lieux. ou a u tre m e n t d it. — ce m ouvem ent. une « ligne de d ém arcatio n » en m êm e tem p s q u ’un « p o in t de c o n tact » en tre d eu x degrés de réalité. n o tre m ouv em en t vers la to ta lité — m ouve­ m e n t d o n t l’expression la plus élém entaire est la ch arité. purifie en m êm e tem p s le cœ ur. in d iq u en t la q u alité p rim ordiale e t n o r­ m a tiv e du Cosmos p a r ra p p o rt à nous. disons-nous. parce que la m an ifestatio n est subordonnée au P rin ­ cipe. V ient ensuite l ’ép ith ète « to n E nvoyé » (rasûluka) : cet a ttr ib u t concerne l’U nivers en ta n t que celui-ci tra n s m e t les possibilités de l’E tre à ses propres . L ’ép ith ète qui su it le nom de M uhammad dans la « P rière su r le P ro p h è te » est « to n serv iteu r » fa h d u k a ) : le M acrocosme est « serv iteu r » de Dieu. m ais aussi. laquelle est a tte s té e aussi p a r la Genèse : « E t Dieu v it que cela é ta it bon » . et « S erv iteu r » p a r ra p p o rt au C réateur. D ans la bénédiction m oham m édienne — la « Prière su r le P ro p h ète » — les ép ith ètes du P ro p h ète s’a p ­ p liq u en t égalem ent — ou p lu tô t a fortiori — à la to ta lité et au Centre d o n t M oham m ed est l’expres­ sion hum aine. non seu­ lem ent le sens d ’une a sp iratio n vers n o tre to ta lité existentielle. il délivre l’in tellect des en trav es qui s’op p o sen t à la co n tem p latio n unitiv e. ou « une expression ».134 COMPRENDRE L’i S L A M form ule analogue — au ra. en o u tre. celui d ’une « actu alisa tio n » de n o tre cen tre in tellectuel. c’est-à-dire l ’abolition de la scission illusoire e t passionnelle en tre « m oi » et « l’a u tre ». ou l’effet à la Cause . la C réation est « Seigneur » p a r ra p p o rt à l’hom m e. Le nom de M uham m ad lui-m êm e signifie « le Glorifié » et in d iq u e la perfection de la C réation. qui p récèd en t le nom M uham m ad . les m ots « n o tre Seigneur » ( Seyyidunâ). Le P ro p h ète — com m e la C réation — est donc essentiellem ent un « isth m e » (barzakh). p a r conséquent. les deux p oints de vue é ta n t d ’ailleurs in sép arab lem en t liés . et p a r là m êm e.

tout Rasûl est Nabî. l’In tellect. q u a n t a u m o t « P ro p h è te » ( N abî). com m e l’U nivers. s’applique aux ver­ sets du Koran. est « E nvoyé ». non le « message universel » de 1’ « E n v o y é » ( Rasûl) 3 : c’est. Nous avons vu précédemment que le mot « signe ». ces sym boles so n t les « signes » (âyât) d o n t p arle le K o ran x. com m e les in tu itio n s in tellec­ tuelles e t les concepts m étap h y siq u es les tra n sc riv e n t dans le su je t h u m a in . il ind iq u e u n « m essage p articu lier ». la p ro x im ité géné­ reuse — non l’opposition — en tre la m an ifestatio n et le P rincipe . mais tout oiseau n’est pas un aigle. et non en tant que Rasûl. les « vérités principielles » (haqaiq). les preuves de Dieu que le L ivre sacré recom m ande à la m é d ita tio n de « ceux qui so n t doués d ’e n te n ­ d em en t » 12. « S erv iteu r ». 3. que Mohammed est « illettré ». Le sens de « message particulier » s’impose. Le Nabî n’est pas tel parce qu’il reçoit et transmet un message particulier. mais par le fait qu’il l’est sans être Rasûl. l ’ensem ble des d éterm in atio n s cosm iques — y com pris les lois n atu relles — co n cern an t 1. C’est en tant que Nabî. Les possibilités ainsi m anifestées tr a n s ­ crivent. notamment. du Shinto et de la tradition « calumétique » de l’Amérique du Nord. non par le seul fait que l’homme est Nabî. de même que — pour reprendre notre comparaison — c’est en tant qu’oiseau que l’aigle peut voler. et non parce qu’il est un aigle. le mandat prophétique . c’est-à-dire limité à telles circonstances. « Glorifié » et « n o tre Seigneur ». un peu comme tout aigle est un oiseau. 2. dans le m onde. ce qui montre bien l’analogie entre la Nature et la Révélation. L a « P rière sur le P ro p h ète » com porte parfois les d eu x a ttrib u ts su iv an ts : « to n P ro p h ète » ( N abiyuka) et « to n Ami » ( H abîbuka) : ce d ernier q u a lita tif exprim e l’in tim ité. . Il est donc plausible qu’une tradition puisse se fonder entièrement sur ce symbolisme . c’est le cas. mais tout Nabî n’est pas Rasûl. quand il ne s’agit pas de phénomènes de ce monde. dans le m onde « ex térieu r ». LE PROPHÈTE 135 p arties — au x m icrocosm es — m o y e n n an t les p h é ­ nom ènes ou sym boles de la n a tu re . mais parce qu’il possède la nubuwwah.

de tout pré­ jugé. et p a r conséquent F « h u m ilité » 1. YAvatâra. d o n t les principales sont : la « p a u v re té » (faqr . ou p lu tô t son asp ect n ég atif et statiq u e. horm is D ieu . il est une feuille blanche d e v a n t le Calam e divin . avec to u t ce q u ’elle im plique p o u r nous. L a « p a u v re té » est la co n cen tratio n sp iri­ tuelle. rien ne le déterm ine sous le ra p p o rt de l’in sp iratio n . l’In ­ te llec t et l’E sp rit coïncident dans leu r essence. c’est la conscience de nos fins dernières. il est le désintéressement même. La véracité est inséparable de la virginité de l’esprit. 1’ « E sp rit divin » n ’est a u tre que l’In tellect universel. nul a u tre que Dieu ne rem p lit la C réa­ tio n . elle exprim e la « virg in ité » d u réceptacle. « le P ro p h ète illettré » (E n -N abî el-um m î). 3. . En ce sens que le ’abd n’a rien qui lui appartienne en propre. ou au x m an ifestatio n s inform elle et fo r­ melle. q u alité du Rasûl) 12. et dans l’ordre m icrocosm ique. l’incarnation de la charité.136 COMPRENDRE l ’i SLAM l’hom m e . en ce sens que le p rem ier est com m e u n ray o n du second. L ’In tellect est 1’ « E sp rit » d an s l’hom m e . de toute interférence passionnelle. c’est-à-dire. q u ’il soit universel ou h u m a in . et en nous-m êm es. en ce sens que celui-ci doit être libre de tout artifice. La « bénédiction » et la « s a lu ta tio n » s’ap p liq u en t non seulem ent au P ro p h ète. q u alité du ’Âbd) 1. l’In tellect. 2. Le Rasûl est en effet une « miséricorde » (rahmah) . à l’âm e et au corps. Les épithètes du P ro p h ète m a rq u e n t les v ertu s spirituelles. au Ciel et à la T erre. le P ro p h ète é ta n t dans le prem ier cas l’E sp rit divin (E r-R û h ) . ikhlâç. et dans le second l’Intellect (E l-'A q l) ou 1’ « Œ il du C œ ur » ( ’A ïn el-Qalb) . la non-expansion. et enfin la « v éracité » ou « sincérité » (çidq. q u alité d u N abî el- ummî) 3. puis la « générosité » (karam . m ais aussi à « sa fam ille et à ses com pagnons » ('alâ âlihi wa-çahbihi). Q u an t à l ’ép ith ète su iv an te. dans l’ordre m acrocosm ique.

la « P rière sur le P ro p h ète » se réfère au « stad e in term éd iaire ». Selon l ’in te rp ré ta tio n la plus v a ste de ce tte o rai­ son. c’est l’abolition de l’égoïsme. LE PROPHÈTE 137 au sens de « cessation du feu des passions » (Tir- m îdhî) . sa F am ille co n stitu e les rais . au x êtres p a rtic ip a n t in d irecte m en t à D ieu. 2. ses Com pagnons c o n stitu e n t la ja n te . au x êtres q u i p a rtic ip e n t à Dieu — p a r l’E sp rit — d ’une façon d irecte . la « générosité ». la F am ille. Au p o in t de vue in itia tiq u e . la logique ou l’im p a rtia lité . C’est le sens initiatique de cette parole de l’Évangile : « Nul n’arrive au Père. c’est-à-dire à F « expansion » qui su it la « p u rifi­ catio n » et précède F « u n ion » . » Il faut toutefois tenir compte de la différence d’ « accent » qui distingue la perspective chrétienne du Soufisme. contenant les quatre Archanges . en u n m ot. en ce sens que la d istin ctio n passionnelle en tre « m oi » e t « l’a u tre » est alors dépassée . les Com pagnons. est voisine de la « noblesse » (sharaf) . Er-Rûh. elle. laquelle im plique 1’ « am our du p ro ch ain ». et c’est là le sens profond de ce h a d îth : « N ul ne re n co n trera Dieu qui n ’a u ra pas ren co n tré p réalab lem en t le P ro ­ p h è te » 1. m ais to u jo u rs grâce à l ’E sp rit. la « v érac ité » est la q u alité co n tem p lativ e de l’intelligence et. c’est le Prophète et les quatre khalifes. . C ette lim ite ex trêm e p e u t être définie de différentes m anières. le nom du P ro p h ète. sur le plan ter­ restre et dans le cosmos musulman. le v œ u de b én édiction correspond à Dieu . si ce n’est par moi. su iv an t q u ’on 1. le P ro ­ p h ète est le m oyeu . L a « P rière sur le P ro p h ète » est co m p arab le à une roue : le v œ u de bén éd ictio n est l’axe . sur le p lan ratio n n el. enfin. à l’E sp rit U n iv e rs e l12 . 1’ « am o u r de la v é rité ».

m ais aussi l’Origine p a r ra p p o rt à laquelle nous som m es a u ta n t de d év ia­ tio n s 21 . 2. n o tre form e prim o rd iale et n o rm a ­ tiv e. il faut « haïr son âme ». Le symbolisme de la Prière sur le Prophète correspond assez exactement à celui du moulin à prière lamaïste : une prière. et que selon Maître Eckhart. c’est la h a u te u r. p ro je te r sa volonté dans « l’a u tre » absolu. inscrite sur une bande de papier. la voie vers la réalisatio n de T « H om m e T o tal ». ou m êm e à l’U nivers t o t a l 1. ou à to u te s les créatu res te rre stre s. Le P ro p h ète est. Il y a là com m e une com binaison d ’un sym bolism e sp atial avec u n sym bolism e te m ­ porel : réaliser 1’ « H om m e T o tal » (ou « U niversel »). ou dans n o tre su b stan ce déiform e. c’est dire que le P ro p h ète. doit se co n v ertir à la V olonté universelle. qui est « concentriq u e » et qui tran sce n d e l’h u m ain te rre stre . et réaliser T « H om m e A ncien » (ou « P rim o rd ial »). notre ego doit nous apparaître comme « quelque chose de méprisable ». et selon le sym bolism e tem p o rel. non seulem ent la T o talité d o n t nous som m es des p arties séparées. Selon le sym bolism e sp atial. non seulem ent l’« H om m e T o tal » (el-Insân el-K âm il). se reposer en n o tre arch éty p e. en ta n t que principe spirituel. c’est en som m e so rtir de soi-m êm e. d’après saint Bernard. L a v olonté individuelle.138 COMPRENDRE L ’i S L A M pense au m onde m u su lm an ou à l’h u m a n ité entière. c’est re to u rn e r à l ’enfance éternelle. c’est re to u r­ n er à l’origine que nous p o rto n s en nous-m êm es . se rép an d re dans la vie u n i­ verselle qui est celle de to u s les êtres . en ta n t que N orm e. la voie vers 1. m ais aussi T « H om m e A ncien » ( el-Insân el-Qadîm). des frag m en ts. est. bénit l’univers par la rotation. la verticale ascendante qui se déploie dans l ’in finité d u Ciel . C’est dans ce sens que. qui est à la fois égoïste et dissipée. .

p a r l’ép ith ète de N abi el-ummî. ou la « h a u te u r » (tû l) et la « larg eu r » Çardh) : la « h a u te u r » u n it la te rre au Ciel. du culte des ancêtres. à la perfection de « cons­ cience ». le « Ciel » et la « T erre ». l ’origine divine et é te rn e lle 1. m ais en m êm e tem p s. d ’une certain e façon to u t au moins. le m icrocosm e h u m a in est de l’Intelligence. laquelle se rap p o rte de to u te évidence à l’origine. se situ e p o u r nous au centre. le m onde est de l’Existence. . et 1’ « H om m e T o tal » à l’E xistence. L a « Prière sur le P ro p h ète » se réfère au sym bolism e sp atial p a r l’ép ith ète de Rasûl. et que la durée. — m ais ici la dim ension est décrite en sens descendant. nous pouvons distinguer deux dim ensions. N ous pouvons étab lir u n ra p p o rt en tre l’origine e t le cen tre d ’une p a r t et en tre la durée et la to ta lité — ou l’illim itatio n — d ’a u tre p a rt . et 1’ « H om m e A ncien ». chez le P ro p h ète. LE PROPHÈTE 139 1’ « H om m e A ncien ». et ce lieu est. c’est le passé au sens quasi absolu. le cen tre se réfère encore à l’Intellect. ta n d is q u ’à l ’origine. E t de m êm e : en p a r ta n t de l’idée que 1’ « H om m e T o tal » concerne plus p articu lièrem en t le m acrocosm e. « P ro p h ète ille ttré ». L ’ « H om m e A ncien » se réfère donc plus p a r ti­ culièrem ent à l’Intellect. coïncide po u r nous avec la to ta lité . la durée rep résen te l’E x is­ tence. « E n v o y é ». l’asp ect Rasûl (« E n v o y é ». nous pourrons dire que dans sa to ta lité . insaisissable en soi. Ceci met bien en lumière le sens de la tradition comme telle et aussi. car elle s’éten d in d éfinim ent. en particulier. le m icrocosm e. qui nous échappe de to u tes p a rts. car nous ne dépassons p as le dom aine du créé et des contingences. Sur le p lan de 1’ « H om m e T o tal ». nous p o urrions m êm e dire que l ’origine. donc 1 1. à la perfection d ’ « être » . ta n d is que sur le p lan du sym bolism e tem porel. su r le p la n m êm e du sym bolism e sp atial. — et au sym bolism e tem p o rel.

» (ibid. 5. suivre le P ro p h ète. Sa v e rtu est l ’h u m ilité ou la p a u v re té : n ’être que ce que D ieu nous a fait. I I . m ais c’est aussi réd u ire l’âm e au « souvenir divin » (dhikru ’Llâh) de l’âm e u n iq u e et prim ord iale 5 . « servir D ieu » ( ’ibâdah) et « p rier » (dhakara) avec to u s et en t o u s 4 . Nous avons créé l’homme sous la forme la plus belle » (ibid. car à l ’origine. « Les sept Cieux et la terre et ceux qui s’y trouvent Le louent . N ous résum erons cette doctrin e en ces term es : la n a tu re du P ro p h ète com porte les d eux perfec­ tio n s de to ta lité 1 e t d ’origine 12 : M oham m ed in carn e la to ta lité th éo m o rp h e e t harm onieuse 3 d o n t nous som m es des fragm en ts.. 4)... « Certes. et parce qu’elle com­ pense ses déséquilibres — ontologiquement nécessaires sous peine d’inexistence — par l’équilibre total. c’est éten d re l’âm e à la vie de to u s les êtres. La création est « bonne » parce qu’elle est faite à l’image de Dieu. II. 1. « Dieu dit : « O Adam ! Fais-leur connaître leurs noms ! » (Koran. ta n d is que la te rre est l’aspect ’Abd (« S erv iteu r »). Ces deux qualités sont essentielles. XVII. to u ­ jours en ta n t q u ’in d iv id u s. 3. » (ibid. qui les « transmue » indirectement en facteurs de perfection. et il n’y a aucune chose qui ne chante ses louanges. et l’origine p a r ra p p o rt à laquelle nous som m es des é ta ts de déchéance. mais vous ne comprenez pas leur chant. ne rien a jo u te r . — to ta lité et origine. ce plan. 25). XCV.) 2. c’est.. 44). 4. P o u r le Soufi. II. nous ne d is­ tin g u ero n s pas deux dim ensions. — « Et lorsque Nous dîmes aux anges : Pros­ ternez-vous devant Adam ! » (ibid. la v e rtu p u re est ap o p h atiq u e. nous l ’avons v u plus h a u t. . Ce sont là les deux dim ensions de la ch arité : am o u r de D ieu et am o u r du p ro ch ain en Dieu.. « Et chaque fois qu’ils recevront un fruit (au Paradis) ils diront : voici ce que nous avions reçu antérieurement. 33). se réfère au « P ro p h ète illettré ».. Sur le p la n de 1’ « H om m e A ncien ».. en dernière analyse et à tra v e rs les pôles envisagés.140 COMPRENDRE i/lSLAM R év élateu r). 34. le Ciel et la T erre ne faisaien t q u ’un ..

du Cheikh El-Buçîrî) . . m ais m o y e n n an t une sorte de m ythologie m étap h y siq u e : M oham m ed est. Le Soufi. et il n ’y a p as de perm anence en Lui sans c e tte suprêm e p a u v re té q u est la soum ission à l’origine. est « ce qui est p a r to u t » et « ce qui a to u jo u rs été ». ni avec la d istin ctio n en tre F « ex tin ctio n » (fa n â ) et la « perm anence » (baqâ). à l’in s ta r d u P ro p h ète. il est donc bien le Logos. e t l’u n iv ersalité e t la pri- m ordialité. T outes ces considérations p e rm e tte n t de co m ­ p ren d re à quel p o in t la façon islam ique d ’envisager le P ro p h ète diffère du culte chrétien ou b o u d d h iq u e de l’H om m e-D ieu. le monde n’aurait pas été créé . et ceci n ’est pas sans ra p p o rt avec to u t ce que nous venons d ’énoncer. Le P ro p h ète re p ré ­ sente. On dit également que les vertus du Prophète sont créées puisqu’elles sont humaines. de m êm e que l’Islam . mais qu’elles sont « pourtant éternelles en tant que qualités de Celui dont l’éternité est l’attribut » (d’après El-Burdah. — ou bien idée platonicien n e. de même. nous l’avons v u . ou bien hom m e p a rm i les hom m es. L a su b lim atio n du P ro p h ète se fa it. — nous ne disons p as « hom m e o rd in aire ». LE PROPHÈTE 141 p lén itu d e et sim plicité. mais dans sa « réalité intérieure » (haqîqah) et en tant que « Lumière moham- médienne » (Nûr muhammadiyah). soit aveuglante. ne v e u t ni « être D ieu » ni être « a u tre que D ieu » . 1 1. Logos insondable x. — réaliser à la fois 1’ « in fi­ n im en t A u tre » et 1’ « ab so lu m en t Soi-même ». m ais jam ais Dieu incarné. Sans Mohammed. dit-on. non à p a rtir d ’une d iv in ité te rre stre . La haqîqah de Mohammed est décrite comme un mystère : elle est soit cachée. sym bole cosm ique et sp iri­ tu el. Il n ’y a pas d ’ex tin ctio n en Dieu sans ch arité universelle. alors qu’El-Haqq (« la Vérité ») est un Nom divin. le Prophète a le nom Haqq (« Vérité »). et on ne peut l’interpréter que de loin. selon son in ten tio n profonde. non en tant qu’homme.

m ais aussi d an s cette c a p a ­ cité q u ’a l’Islam d ’in tég rer to u s les hom m es en quelque sorte en son centre. de conférer à to u s une m êm e foi in éb ran lab le e t au besoin co m bative. tro u v e n t M oham m ed tro p h u m a in p our p o u v o ir être u n p o rte-p aro le de D ieu. 1 1. de les faire p articip e r. cela im plique q u ’il ap p araisse com m e une sy nthèse de to u t ce qui é ta it a v a n t lui . Aux dires d’Aïshah. ne raiso n n en t pas a u tre m e n t que ceux qui. tro u v e ra ie n t la Bible « tro p hu m ain e » p o u r av o ir d ro it à la dignité de P arole divine. est cara ctéristiq u e po u r l ’Islam et résu lte expres­ sém ent de son rôle de « dernière R év élatio n » : si le P ro p h ète est le « sceau de la p ro p h étie » (khâtam en-nubuwwah) ou « des E nvoyés » (el-m ursalîn). d ’où son aspect de « nivellem ent ». en se ré fé ra n t à la sp iritu alité si d irecte de la Bhagavadgîtâ ou d u Prajnâ-Pâramità-Hridaya-Sûtra. m i-terrestre du P ro p h ète. Cet aspect de synthèse. ce quelque chose d ’ « anonym e » et d ’ « in n o m b rab le » qui a p p a ra ît égalem ent dans le K o r a n 1.142 COMPRENDRE L’i S LA M Le P ro p h ète est a v a n t to u t u n e sy n th èse qui com ­ bine la « p etitesse » h u m ain e avec le m y stère divin. au m oins v irtu ellem en t m ais efficacem ent. 1’ « épouse préférée ». se m anifeste non seu lem en t dans la sim ­ plicité ex térieu re d ’u n dogm e in térieu re m en t o u v ert à to u te s les profon d eu rs. le Koran reflète ou préfigure l’âme de l’Envoyé d’Allâh. . Ceux qui. en se réfé ra n t à l’exem ple de Jésus. à la n a tu re m i-céleste. ou de conciliation des oppo­ sés. L a v e rtu — rev en d iq u ée p a r le K o ran — d ’être la dernière R év élatio n e t la sy n th èse du cycle p ro ­ ph étiq u e.

IV La Voie. .

l’ésotérisme vient après le dogme. à u n degré quelconque. c’est la R év é­ la tio n entrée dans n o tre conscience et assim ilée. — l’oraison au sens le plus v aste. il en est un développement artificiel. non de tr a ite r de Soufism e en p articu lier et d ’une façon ex h au stiv e. — d ’au tres o n t eu ce m érite avec plus ou m oins de b onheur. a priori le discernem ent en tre le Réel et l’irréel. — m ais d ’envisager la « voie » (tarîqah) sous ses aspects généraux ou dans sa réalité universelle . ou l’acte o p ératif de l ’esprit. nous n ’em ­ ploierons donc pas to u jo u rs un langage p ro p re au seul Islam . la « voie » se p résen te to u t d ’ab o rd com m e la p o la rité « doc­ trin e » et « m éthode ».1 1. et la concen­ tra tio n . Car nous ne voulons pas attribuer à une foi religieuse comme telle des thèses sapientielles qu’elle ne peut énoncer qu’impli- citement. P o u r l’Islam . la d o ctrine m étap h y . voire emprunté 10 . qui som m es dans la re la tiv ité p u isq u e nous existons et pensons. ou discer­ n em en t et union. p a r n o tre être. to u t p e u t se réd u ire en som m e à ces deux élém ents : intellectio n et co n cen tratio n . ou plus précisém ent p o u r le Sou­ fisme qui en est la moelle 1. — est en quelque sorte n o tre réponse à la v érité qui s’offre à nous . N otre in te n tio n est ici. Vue sous cet angle trè s général. ou le « m oins réel » . Pour la « science des religions ». ou com m e la v érité m é ta p h y ­ sique accom pagnée de la co n cen tratio n co n tem ­ p la tiv e . L a v érité m étap h y siq u e est p o u r nous.

— à des sources étrangères . les Y édantins d iraien t — répétons-le une fois de plus — que « le m onde est fau x . mais en réalité. ce ra p p o rt S u b stance-accidents ren d facile­ m en t intelligible le caractère « m oins réel » — ou « irréel » — du m onde. m ais n ’en assu m an t pas m oins le rôle de su b stan ces p a r ra p p o rt à leurs propres accidences : ce sont. Sans fondement métaphysique. déter­ mine la forme. l’éth er. Muham­ mad . à qui est capable de le saisir. puisque c’est lui qui. l’in a n ité de l’erreu r a ttr ib u a n t l’abso­ lu ité au x phénom ènes. de ce qui « était avant ». C’est com m e si nous étions sauvés d ’avance parce que nous ne som m es pas. et que « seule subsistera la F ace de Dieu ». selon la prem ière. to u te s les vérités eschatologiques sont contenues dans cette seconde assertion. L a d istin ctio n en tre le Réel et l’irréel coïncide en un sens avec celle en tre la S ubstance et les acci­ dents . point de reli­ gion . la su b stan ce supra-form elle et m acrocosm ique. . par le fait d’être une perspective métaphysique. Le cosmos dans la perfection de son symbolisme. 1. Brahma est v rai ». m ais que « to u te chose est A tm â » . la m atière. on reconnaîtra ici la seconde Shahâdah. en sens ascen­ d a n t. l’élément sapientiel vient forcément avant la formulation exotérique. bien que nous « existions » dans l’ordre des rév erb éra tio n s de la contingence. et que. à partir de la Révélation. « acciden­ telles » p a r ra p p o rt à la S u bstance p ure. dans la m esure où nous som m es obligés de te n ir com pte de l’existence du m onde et de nous-m êm es. l’ésotérisme doctrinal n’est que le développement. C’est en v e rtu de la deuxièm e v érité que nous som m es sauvés . nous ne « sommes » m êm e pas. « le cosmos est la m a n ifestatio n de la R éalité » 1 . la su b stan ce anim ique.146 COMPRENDRE L ISLAM sique — nous l’avons d it b ien des fois — c’est q u ’ « il n ’y a pas de réalité horm is la seule R éalité ». Le sens c o u ran t du m ot « su b stan ce » indiq u e du reste — cela v a de soi — q u ’il est des substan ces in term éd iaires. et m o n tre.

ou la réalité rela tiv e — du m onde. qui p a r ra p p o rt au m onde a p p a ra ît com m e un « vide ». le m onde d ev ien t m étap h y siq u em en t « tra n s p a re n t ». L’Etre. ou qui en est la « dim ension h o rizontale » ou l ’aspect fém inin h L ’erreu r an tim étap h y siq u e des asûras. qu’on a mis sur le compte d’Héra- clite 1’ « actualisme » moderne (Aktualitats-Theorie). il y a là d eu x « vides » — ou d eu x « p lén i­ tu d es » — qui s’excluent m u tu ellem en t. de m êm e que dans un sablier les deux co m p artim en ts ne p eu v en t être sim u ltan é m en t vides ou pleins. savoir que seule la « S ubstance des su b stan ces » est abso lu m en t réelle. c’est-à-dire en tant qu’il crée. c’est de p ren d re les accidents p o u r « la réalité » et de nier la S u b stan ce en la q u alifian t d ’ « irréelle » ou d ’ « a b stra ite » 12. si l’on voulait faire intervenir ici les notions de « substance » et d’ « accidents ». LA VOIE 147 « angélique » si l’on v eu t. ou au co n traire. C’est à tort. 2. mais l’application n’en serait pas moins inadéquate. que le m onde lui a p p a ra ît com m e u n « vide » en fo n ctio n de la P lén itu d e prin- cipielle . non les contenus. à rigoureuse­ m en t p arle r. . Voir l’irréalité — ou la m oindre réalité. c’est du m êm e coup voir le sym bolism e des phénom ènes . croyons-nous. ou Dieu en tant que « rela­ tivement absolu ». — q u ’elle est donc seule réelle. Q uand on a bien saisi que le ra p p o rt en tre l’eau 1. ou q u ’il reg ard e ceux-ci com m e é ta n t l’espace. L’Absolu pur ne crée pas . — puis la S ubstance u n i­ verselle et m étaco sm iq u e qui est un des pôles de l’E tre . grâce à cette con­ naissance initiale de la R éalité. — c’est voir la S u b stan ce dans to u s les accidents et à tra v e rs eu x . cela signifie q u ’il ne v o it que la Substance. car une théorie du jeu cosmique de la Toute-Possibilité n’est pas forcé­ ment un panthéisme matérialiste. Q uand il est d it que le Bodhisattva ne reg ard e que l ’espace. c’est 1’ « Absolu relatif ». il faudrait penser aux qualités divines essentielles surgissant du Sur-Etre ou du Soi et se cris­ tallisant dans l’Etre.

bien q u ’il y ait une certain e co n tin u ité très subtile de celle-ci à ceux-là. s’il est d it. dans la m esure m êm e où le p la n envisagé relève de l ’accidence. si bien qu’une apparente évolution n’est que le déroulement tout provisoire d’un résultat préexistant . l’embryon humain devient homme parce qu’il l’est déjà . m ais la m atière ne sa u ­ ra it fo u rn ir d ’im age m oins in a d é q u a te du m o m en t que la tran sce n d an ce s’estom pe. q u ’ils décèlent p a r co n séq u en t la S ubstance ultim e. eux. l’accident se ré d u it alors à la S ubstance . en Islam . et ainsi l’irrév ersib ilité reste m ain ­ te n u e .148 COMPRENDRE L I SLA M et ses g o u ttes retra ce celui en tre la S ubstance et les accidents qui. ce à quoi correspond d ’ailleurs le N om divin « l’E x té rie u r » (E zh-Z hâhir). les accidents sont forcém ent ses aspects . m ais dans ce cas on les considère en fonction de leu r cause et sous au cu n a u tre ra p p o rt. T outes les erreurs su r le m onde et su r D ieu résid en t. donc de la tran scen d an ce 1. L a com paraison avec l ’eau a ceci d ’im p a rfa it q u ’elle ne tie n t pas com pte de la tr a n s ­ cendance de la S u bstance . en ta n t q u ’accident. cela signifie que la n a tu re des phénom ènes est celle d ’ « accidents ». il est de la S u b stan ce « extériorisée ». soit dans la négatio n « n a tu ra lis te » de la d isco n ti­ nuité. — alors que c’est 1 1. la S ubstance seule é ta n t to u t à fa it réelle. en ce sens que. a u tre m e n t d it. ou entre le naturel et le surnaturel. d’où un évolutionnisme qui — au rebours de la vérité — fait tout commencer par la matière. C’est plus ou moins ce préjugé « scientiste » — allant de pair avec la falsification et l’appauvrissement de l’imagination spéculative — qui empêche un Teilhard de Chardin de concevoir la discontinuité de force majeure entre la matière et l’âme. sont les contenus du m onde. le caractère « illusoire » des accidents ne p e u t faire aucun do u te ni p résen te r au cu n e difficulté . d an s les reflets. — Un minus présuppose toujours un plus initial. que les créatu res p ro u v e n t D ieu. aucune « évolution » ne fera surgir un homme . Il y a d isco n tin u ité en tre les accidents et la S ubs­ tan ce.

Etre. soit en sens « vertical » (hiérarchie des hypostases : Sur-Etre. co n n aître celui-ci. l’intelligence est appelée. Rédemption. Sagesse. est d an s la su b stan ce m êm e de l’intelligence . Existence . De même. Béati­ tude. com me elle est contenue aussi dans la Shahâdah ou dans les deux Tém oignages. non foncière. « Brahma est v rai. soit en sens « horizontal » (« aspects » ou « modes » intrinsèques de l’Essence : Réalité. et c’est p o u r cela q u ’il est d it : « C onnais-toi toi-m êm e » (gnose grecque). Chit. Si la croyance d’un embryon animal. Sat. L a R évélation est une o b je ctiv a tio n de l’Intellect. 1. nier ou lim iter la v érité. lshvara. et qui ne fait que manifester sur le plan des contingences un prototype infiniment supérieur et trans­ cendant. co n n aît son Seigneur » (Islam ). laquelle n ’abolit en rien la d iscontin u ité à p a rtir du relatif. — soit dans l ’incom préhension de la co n tin u ité m étap h y siq u e et « d escen d an te ». mukta ) est Brahma. conçue. ou encore dans les m ystères christiques 1. Para- mâtmâ. en principe. LA VOIE 140 su r celle-ci q u ’on a u ra it dû édifier to u te la science. cette o b scu rité p e u t n ’être q u ’acciden­ telle. » T oute la gnose est conten u e dans ces énonciations. Il s’agit de la Trinité surontologique et gnostique. Dire qu’il est une gnose chrétienne. « Brahma n ’est pas dans le m onde ». qui est obscurcie — m ais non abolie — p a r la ch u te . 2. avec to u t ce q u ’elle com porte. et dans ce cas. à la g n o s e 2. Incarnation. Buddhi). m ais « to u te chose est A tm â » . Anandà). et aussi : « Le ro y au m e de Dieu est au-ded an s de vous » (É vangile). et c’est p o u r cela q u ’elle a le po u v o ir d ’actu aliser l ’intelligence. c’est to u jo u rs nier ou lim iter l’in ­ te llec t . le cosmos entier ne peut jaillir que d’un état embryonnaire qui en contient virtuellement tout le déploiement possible. E t cette no tio n est cruciale : la v érité m étap h y siq u e. Trinité. et : « Il (le délivré. c’est co n n aître son con­ te n u consubstantiel et p a r conséquent la n a tu re des choses. le m onde est fau x ». signifie qu’il est un . et de m êm e : « Qui se co n n aît soi-m êm e.

le Christ immanent. part d’une fausse conception de l’intelligence . elle s’allie d ’ailleurs forcém ent. Si la vérité totale est dans la substance même de l’intelligence. centré sur le Christ-Intellect. m ais q u i d it exotérism e d it en m êm e te m p s ésotérism e. com m e le fa it l’exotérism e sém itique. beaucoup plus généralement. pour la gnose chrétienne. E n to u t é ta t de cause. q u ’il s’agisse de D ieu. voir en toute chose une objectiva­ tion — et à certains égards une réfraction — de l’Intelligence. Toute la philosophie moderne. 1. à u n certain ra tio ­ nalism e. ce qui signifie que les énonciations du p rem ier sont les sym boles du second. à m oins d ’un fléchissem ent de la foi elle-m êm e1. « Lumière du monde » . de l’univers ou de l’hom m e : il v o it d ans l’hom m e a v a n t to u t l ’in d iv id u passionnel et social. — le V ishnouism e p résen te le m êm e p h é ­ nom ène que l’O ccident. c’est réaliser que « Dieu s’est fait homme ». le culte de la vie. et dans l’univers. celle-ci sera. ne sa u ­ ra it être intellectu ellem en t com plète . y compris la « science ». et l’histoire prouve qu’elle est mortelle. c’est de la sagesse « par en bas ». dans quelque chose qui ne saurait définir la créature humaine . tout rationalisme — direct ou indirect — est faux du seul fait qu’il limite l’intelligence à la raison. c’est parce q u ’elle aussi lim ite à sa façon l’intelligence . pèche en ce sens qu’il cherche l’explication et la fin de l’homme au-dessous de celui-ci. qui est peut-être la manière la plus intelligente d’être inintelligent. — sans toutefois pouvoir s’y perdre. L ’exotérism e tra n s m e t de la v érité m étap h y siq u e — qui n ’est a u tre que la v érité to ta le — des aspects ou des fragm ents. définit l’homme a priori comme intelligence et non comme volonté déchue ou passion seulement. c’est-à-dire. et p arad o x alem en t. mais. par exemple. Christianisme qui. une persp ectiv e qui p rê te u n caractère absolu à des situ atio n s re la ­ tives. ou l’intellection à la logique. sans que cela n’in­ firme en rien le sens littéral du dogme. voir la Substance divine en tout. donc la cause à l’effet. .150 COMPRENDRE L’i S LA M élém entaire ne p e u t atte in d re consciem m ent et expli­ citem en t la v érité to ta le . Le cartésianisme. est l’exemple classique d’une foi devenue dupe des tâtonnements de la raison .

— nous y insistons au risque de nous rép é­ te r. l’intelligence n’est pas une partie. c’est q u ’il est bien près d ’exiger que la foi com porte un m axim um de volonté et un m inim um d ’intelligence . P a r consé­ q u en t. 1 1. Très caractéristique pour le climat mental de l’Occident traditionnel.ou p o st­ hum ains. l’hom m e. ce q u i n ’em pêche pas le ciel. c’est-à-dire que la façon d ’envisager l’hom m e influe sur celle d ’envisager Dieu. bien entendu. donc de to u te d istin ctiv ité . Le d an g er du « v o lo n tarism e » religieux. soit de s’arro g er illusoi­ rem e n t la v aleu r du m érite en m êm e tem p s q u ’une connaissance en réalité inaccessible L Quoi q u ’il en soit. dans ce genre de mystique. ni les cycles cosm iques pré. quelles que soient les virtualités spirituelles du cadre général . à commencer par la Renaissance. la création. l’absence du discerne­ ment métaphysique entraîne celle de la concentration métho­ dique. est l’association d’idées qui est faite entre l’in­ telligence et l’orgueil. qui dépasse l’h u m a in et débouche dans le divin. en dépit des possibilités de sa nature profonde . — l’exotérism e ne p re n d ra en considération ni l’in tellect p u r. c’est un centre et c’est le point de départ d’une conscience qui englobe tout notre être. qui est au-delà de to u te re la tiv ité . L’individualisme et la sentimentalité d’une certaine mys­ tique passionnelle sont des faits indéniables. ni le S u r-E tre. Pour la gnose. soit d ’am oindrir p a r sa n a tu re m êm e le m érite. et aussi entre la beauté et le péché. il ne vo it guère que ce qui intéresse le m onde. et inversem en t. une telle perspective fa it penser à une lu carn e qui donne au ciel une form e carrée. ronde ou a u tre : la vision est fragm entaire. su iv a n t les cas. ce qui explique bien des réactions meurtrières. mais nullement compromettante pour la véritable intellectualité. celle-ci étant le complément normal de celui-là. le salu t. de rem plir la ch am b re de lum ière et de vie. on reproche en effet à celle-ci. en D ieu. l’intelligence n’a aucune fonction opérative. . te l D ieu » . nous pourrions dire à l ’égard des religions : « tel hom m e. LA VOIE 151 il ne discerne que ce qui concerne cet in d iv id u .

c’est ignorer que le Jaune est un visuel et non un auditif et un verbal comme le Blanc. . il ne sa u ra it s’accom m oder d ’une a ttitu d e fausse. su iv an t les cir­ constances.152 COMPRENDRE l ’ISLAM Une chose q u ’il im p o rte de relever ici. l’expression p e u t être subtile et ardue. voire du « n eu f ». A rrivé à ce p o in t et a v a n t d ’aller plus loin. ce qui est sans rapport aucun avec l’in­ telligence pure. C’est la confusion classique entre les accidents et la substance. nous aim erions nous p e rm e ttre une digression. n ’est pas d an s la com plexité ou la difficulté de l’expression. Quand nos contemporains parlent de « concret ». ni d ’une doctrine quelconque . il y a to u jo u rs eu des religions et des doctrines. L a réponse à cette d éform ation m entale est sim ple : si le « concret » a de la v aleu r 12. ou de la p ro ­ fondeur de celle-ci. — ni être to u t à fa it n o u v eau . eu égard à telle capacité de com préhension et à tel style de pensée 1. — celle qui consiste à re je te r to u te d octrine. m ais elle p e u t aussi ne p as l’être. c’est le plus souvent comme si l’on appelait « concrète » l’écume et « abstraite » l’eau. La sagesse n ’est pas d an s la com plication des m ots. 2. C’est pour cela qu’il est absurde — soit dit en passant — de prétendre que la Chine n’a pas produit de « systèmes méta­ physiques » comparables à ceux de l’Inde ou de l’Occident . certes. c’est que le critère de la v érité m étap h y siq u e. q u ’elle a le sen tim en t que to u t cela est épuisé e t com prom is e t q u ’elle n ’est sensible q u ’à du « concret » et du « vécu ». ce qui p ro u v e que leur existence est dans la n a tu re de l ’hom m e . que nous 1. m ais dans la p ro fo n d eu r de l’in te n tio n . On d it q u ’une grande p a rtie de la jeunesse actuelle ne v eu t plus en ten d re p arler ni de religion ni de philosophie. les m eilleurs des hom m es. m ais dans la q u alité et l’efficacité du sym bolism e. depuis des m illénaires.

car celui qui sait ce que signifient les dieux ne se laissera pas désarçonner p a r des découvertes p h y ­ siques — lesquelles ne fo n t que déplacer les sym . et q u ’il n ’y a rien à ajo u ter au x anciens sages. Le m al n ’est certes pas dans l’h y p o th é tiq u e v an ité de to u te doc­ trin e . T rop de gens ne sav en t m êm e plus ce q u ’est une idée. la lassitude. o n t prom ulgué et rép an d u des doctrines et o n t vécu selon elles. si ce n ’est n o tre effort de les com prendre. m ais c’est là u n aveu d ’im puissance intellectuelle et non un titr e de gloire. q u ’une erreu r in n o m b ra b le x. ou so n t m orts p o u r elles. nous ne pouvons nous ab sten ir de penser. ils sont loin de se d o u ter q u ’il y a to u jo u rs eu des théories p arfaites e t défi­ nitives. . Si c’est la science m oderne q u i a créé les conditions anorm ales et décevantes d o n t souffre la jeunesse. c’est que cette science est elle-m êm e an o rm ale et décevante . Si nous som m es des êtres h um ains. ou bien n ’o n t pas suivi — ou ne su iv en t pas — des doctrines vraies. qui elle aussi s’énonce forcém en t p a r des m ots et qui est to u jo u rs là. dit un démon dans l’Évangile. et si nous pensons. on nous d ira sans d o u te que l’hom m e n ’est pas responsable de son nihilism e. ou bien au co n traire o n t suivi — ou su iv en t — des doctrines fausses . m ais que n u l ne regarde. b av ard e et pernicieuse a je té le d iscrédit sur la vérité. que les cerveaux o n t été exaspérés et les cœ urs déçus p a r tro p de théories in co n sistan tes e t tro m ­ peuses . « Mon nom est légion ». le m anque d ’im agination et l’orgueil in fan tile d ’une jeunesse désabusée et m atérialiste n ’y ch an g ero n t rien. ce q u ’est sa v aleu r ou son rôle . nous choisissons une doctrine . donc pleinem ent ad éq u ates et efficaces sur leur plan. LA VOIE 153 ne pouvons m épriser sans nous ren d re m éprisables. m ais u n iq u em en t d an s le fa it que tro p d ’hom m es. que c’est la science qui a tu é les dieux.1 1.

P o u r nous. il p e u t y avoir de l’intelligence dans l ’erreur. D ans u n ordre d ’idées voisin. vouloir tr a ite r l ’existence com m e une réalité p u rem e n t arith m é tiq u e et physique. dans la conscience des hom m es et d ans leurs façons d ’agir. certes. Nous avons beau savoir que l’espace est une éternelle nuit qui abrite des galaxies et des nébuleuses. On parle ordinairement et à tout propos de 1’ « irrationnel ».154 COMPRENDRE L ’i S L A M boles sensibles m ais ne les abolissent p a s 1 — et encore moins p a r des hypothèses g ratu ites et des erreurs de psychologie. — puisque l’intelligence est m êlée à la contingence e t d én atu rée p a r elle et que l’erreur. les pulsations de 1’ « ex tra -ratio n n e l » 12 la tra v e rse n t de to u tes p a rts. — c’est à cet ordre q u ’a p p a rtie n t la religion et to u te a u tre form e de sagesse 3 . c’est la fausser p a r ra p p o rt à nous et en nous-m êm es. L ’existence est une réalité com parable. à des m ensurations qui v io len t sa n a tu re . ni croire q u ’une œ uvre faite d ’erreu r puisse être le p ro d u it d ’une intelligence saine ou m êm e tra n sc e n d a n te . mais c’est là un dangereux abus de langage qui réduit volontiers le supérieur à l’inférieur. d o n t nous co n stato n s p a rto u t la présence a u to u r de nous si nous ne som m es p as aveuglés p a r un p a rti pris de m a th ém aticien . . a besoin de l’esp rit. il fa u t signaler l’abus qui est fait de la n o tio n d ’intelligence. elle ne se laisse pas réd u ire im p u n ém en t. à certains égards. et c’est finalem ent la faire éclater. O r c’est à cet ordre « e x tra -ra tio n ­ nel ». n ’é ta n t rien en elle-m êm e. de m êm e que l’am o u r a p o u r o b je t la b eau té ou la b o n té . 3. 11 s’a g it a lo rs d e « s u p r a ra tio n n e l ». 2. à u n organism e v iv a n t . il ne fa u t pas confondre l ’h ab ileté et la ruse 1. et su r­ to u t. l’intelligence ne p e u t avoir p o u r o b je t que la v érité. — m ais il ne fa u d ra it en to u t cas jam ais perd re de vue ce q u ’est l’intelligence en soi. le ciel bleu n’en continuera pas moins de s’étendre au-dessus de nous et de sym­ boliser le monde des anges et le royaume de la Béatitude.

il n ’est pas besoin d ’y répondre encore une fois dans u n co n tex te com m e celui de ce livre. des petits enfants sous le rapport de la malice. LA VOIE 155 avec l’intelligence p u re et la co n tem p latio n 1. 2. (Les Stations de la sagesse. Et incurablement sots. c’est- à-dire co n tem p lativ e : car a u tre chose est d ’a d m e ttre une idée — q u ’elle soit vraie ou fausse — parce q u ’on y a m atériellem en t ou sen tim en talem en t in té ­ rê t. et la vision est une ad éq u a tio n du su jet à l’o b jet e t non u n acte passionnel. puis des hom m es simples qui le reg ard en t en y p ro je ta n t leur rêv e de l’au-delà . un manque essentiel de vertu est toutefois incompatible avec une intelligence transcendante. chap. comme ils peuvent être relativement « essentiels » et pratiquement irrémédiables . or la sincérité p a rfa ite de l’intelligence est inconcevable sans désin téressem en t . d o it être sincère. ajouterons-nous. ou l’accep tatio n de la vérité. l’inintelligence et le vice peuvent n’être que superficiels. . Il fa u t se rep résen ter u n ciel d ’été plein de b onheur. soit au nom du « concret ». 14. de même qu’une très grande vertu ne se rencontre guère chez un être foncièrement inintelligent. Orthodoxie et intellectualité). Comme nous l’avons fait remarquer dans l’un de nos pré­ cédents ouvrages. a m o n tré depuis longtem ps l’inconsistance des R év élatio n s. donc en quelque sorte « accidentels » et partant guérissables. L a « foi ». connaître. mais pour le jugement soyez des hommes mûrs » (I Cor. L a science. d iro n t certain s. 20 ). 1. et a u tre chose est de l ’a d m e ttre p arce q u ’on la sait ou croit être vraie. et d’autres qui confondent pratiquement l’intelligence avec la malice. ce à quoi saint Paul a répondu d’avance : « Frères. L ’in- te llec tu alité com porte essentiellem ent un aspect de « sincérité » . m ais nous voudrions néanm oins saisir cette occasion p o u r a jo u te r une im age de plus à de p récédents ta b le a u x . soit au nom de 1’ « humilité ». si l’hypothèse était vraie. Nous ajouterons qu’il en est qui méprisent l’intelligence. soit. dues — p araît-il — à nos nostalgies in v étérées de terrien s craintifs et in satisfaits 2 . c’est voir. ne soyez pas des enfants sous le rapport du jugement .

chez les sav an ts com m e chez les victim es de la v ulgarisation. Car rien n’est possible sans l’aide divine (tawfîq) . est n é a n ­ m oins u n reflet a d é q u a t du Ciel des Anges et des B ienheureux.au silence écrasan t — des galaxies et des nébuleuses. Ce que la p lu p a rt des hom m es ne sav en t pas. Cette scientia sacra permet de saisir. 2.156 COMPRENDRE l ’i SLAM ensuite. Deo ju va n te 12. selon le sym bolism e im m éd iat des apparences. — m ais il s’ag it aussi. les Soufis y insistent. L’intelligence supérieure ne présente donc pas à elle seule une garantie suffisante. de ce samsâra d o n t 1. — p o sitiv e­ m en t. — des affres des m ystères divins dans lesquelles se perd celui qui v e u t les violer au m oyen de sa raison faillible et sans au cu n m otif suffisant. c’est la scientia sacra qui tran sce n d e la « foi d u charbonnier » et qui est accessible à l’in tellect p u r 1. . d’une autre façon. m algré to u t. to u t d ’abord. — e t s’ils p o u v aien t le savoir. que cette « foi » est juste et que les « enfants » n’ont pas tort en priant vers le ciel bleu. pourquoi leur dem an d erait-o n de croire ? — c’est que ce ciel bleu. m ais le sy m ­ bolism e s’est alors déplacé et il ne s’agit plus du to u t d u Ciel des Anges . et que c!est donc. la grâce aussi permet de le saisir. s’en éto n n er rev ie n d rait à a d m e ttre que c’est p a r h asard que nous sommes sur te rre et que nous voyons le ciel com m e nous le voyons. précisément. il fa u t im ag in er q u ’il serait possible de les am ener dans le gouffre noir et glacial —. illusoire en ta n t q u ’erreu r op tiq u e et dém enti p a r la vision de l’espace in te rp la n é ta ire . en ce qui concerne notre but ultime. Le gouffre n oir des galaxies reflète éga­ lem en t quelque chose. il s’agit sans doute. bien en ten d u . — pour rester fidèle à n o tre p o in t de d ép art. ce m irage bleu au nuage d ’arg en t qui av a it raison et qui gardera le dernier m o t . U n tro p grand nom bre y p erd raien t leu r foi . Certes. c’est e x ac te­ m e n t ce qui se passe à la su ite de la science m oderne. des abîm es de la m an ifestatio n universelle.

il reste une a u tre équivoque à élucider. ou jnâna. p u isq u ’il fa u t « m o urir a v a n t de m o u rir ». E nfin. qui étouffe la v érité et déshum anise le m onde. et ceci p e u t s’en ten d re aussi en un sens spirituel. Au lieu de « gnose ». or cette connaissance ne se ré d u it pas au « g n o sti­ cisme » histo riq u e. c’est l ’incap acité hum aine de com prendre des phénom ènes in a tte n d u s e t de résoudre certaines antinom ies ap p aren tes. on ne p e u t ren d re la gnôsis res­ ponsable de chaque association d ’idées et de chaque abus de langage. nous pourrions dire to u t aussi bien m arifah. bref. du sim ple fa it de ses contenus objectifs. dans un vide v ertig in eu x et un d ép ay sem en t in im a ­ ginable . c’est de ran g er sous ce vocable des choses qui n ’o n t au cu n ra p p o rt — ni au p o in t de vue du genre ni à celui du niveau — avec la réalité d o n t il s’agit. LA VOIE 157 les lim ites éch ap p en t in fin im en t à n o tre expérience ordinaire . que c’est donc une expérience supérieure qui tu e les dieux et les croyances . se réfère à la connaissance su p raratio n n elle — donc p u rem e n t intellectiv e — des réalités m étacosm iques . sans quoi il fa u d ra it a d m e ttre q u ’Ibn A rab î ou S h an k ara aien t été des « gnostiques » alex an d rin s . en san sk rit. en arabe. c’est l’erreu r qui consiste à croire que la « science » pos­ sède. l’espace ex tra -te rre stre reflète éga­ lem ent la m o rt. il re ste ra it encore le m ot . quelle que soit p a r ailleurs la v aleu r q u ’on lui a ttrib u e . m ais ce qui ne l’est plus d u to u t q u an d on p réte n d s’y co n n aître. Il est h u m a in em e n t adm issible de ne pas croire à la gnose. Mais ce que nous voulions s u rto u t relever ici. une fois p o u r to u te s : le m ot « gnose ». ainsi que nous l’avons d it plus h a u t : c’est la pro jectio n . en réalité. enfin. hors de n o tre sécurité te rre stre. qui a p p a ra ît dans ce livre com m e dans nos p récéd en ts ouvrages. m ais il nous sem ble assez n o rm al d ’user d ’un term e occidental du m om ent que nous écrivons dans une langue d ’O ceident . le pouvoir et le d ro it de d étru ire m y th es et religions.

. au p o in t de vue catholique. — c’est-à-dire que les d eu x sp iritu alités 12 1. qu’on appelle « gnostiques » aussi les hérétiques désignés conventionnellement par ce terme. l’emploi du mot « gnostique ». à la rigueur. 2. Si. et une « pseudo-gnose ». ne les a y a n t pas. en mélangeant les choses les plus différentes et les plus inconci­ liables dans un même nivellement et un même relativisme. Leur faute première était d’avoir mésinterprété la gnose en mode dogmatiste. ni à plus fo rte raison l ’a ttrib u e r à n ’im ­ p o rte quelle fan taisie pseudo-religieuse ou pseudo- yoguique. nous admettons pourtant. a y a n t tels caractères précis ou ap p ro x im atifs. Afin de faire resso rtir clairem en t que la différence en tre l’Islam et le C hristianism e est bien une d if­ férence de perspective m é tap h y siq u e et de sy m b o ­ lism e. c’est que nous entendons le m ot « gnose » exclusivem ent dans son sens étym ologique et universel et que de ce fait nous ne pouvons. à moins q u ’une épithète. ou le con tex te. ni le réd u ire p u rem e n t et sim ple­ m en t au syncrétism e gréco-oriental de l ’a n tiq u ité ta rd iv e 1. il est tro p général. le rapport indirect avec la gnose véritable peut justifier ici. on appelle p a r exem ple l ’Islam —. m ais celui-ci donne lieu à des asso­ ciations d ’idées encore plus fâcheuses .auquel on ne croit pas — une « religion » et non une « pseudo-religion ». nous ne voyons pas pourquoi on ne fe ra it pas égalem ent une distin ctio n — en dehors de to u te q u estion de C atholicism e ou de non-C atholicism e — en tre une « gnose ». n ’en précise le sens. d’où des erreurs et un sectarisme incompatibles avec une perspective sapientielle . q u a n t au m ot « connaissance ». toutefois. ou m êm e sim plem ent litté ra ire a. Comme on le fait de plus en plus depuis que les psychana­ lystes s’arrogent le monopole de tout ce qui est « vie intérieure ».158 COMPRENDRE l ’i S L A M « théosophie ». de toute évidence et pour des raisons historiques. Si nous ne « réduisons » pas le sens du mot à ce syncrétisme. T o u t ce que nous voulions souligner.

1. quel est le contenu de l’E sp rit. l ’E sp rit se fa it ego. l’éternel co n ten u de l ’Intellect. jusqu’aux profondeurs mêmes de Dieu. le Ciel est devenu te rre . c’est que « Dieu s’est fait ce que nous som m es. — Pour Dante. D ans l’hom m e. p o u r nous ren d re ce q u ’il est » (saint Irénée) . de to u t tem p s. 18). et l ’hom m e d o it s’u n ir à Dieu p a r 1’ « am o u r » égalem ent. dans le m onde in térieu r de l’âm e. si ce n’est l’Esprit de Dieu. ce n’est point l’esprit du monde que nous avons reçu. et II v e u t l ’U nion. l’E sp rit ou l’In tellect ( Intellectus . ou a u tre m e n t d it : quel est le m essage sapientiel du C hrist ? Car ce qui est ce m essage est aussi. . non mens ou ratio) se fa it ego en s’in c a rn a n t dans le m en tal sous form e d ’intellection. Parmi les hommes. afin que celle-ci s’unisse au P rincipe . quel que soit le sens — volitif. « L’Esprit pénètre tout. D ieu est devenu hom m e « à cause de son im m ense am o u r » (saint Irénée). LA VOIE 159 convergent. en p a r ta n t de l’idée- clef que le C hristianism e. qui connaît les choses de l’homme. les damnés sont ceux « qui ont perdu le bien de l’Intellect » (Inferno III. Or nous. ém otif ou intellectif — que l’on donne à ce term e. « Dieu est A m our » : Il est — en ta n t que T rin ité — U nion. M ain ten an t. à l’exception de l’esprit de i’homme qui est en lui ? De même. ou la doctrine de l’U nion. II. 10-12). et l’ego dev ien t E s p rit ou In tellect en s’u n issan t à celui-ci L Le C hristianism e est ainsi une d octrine d ’union. mais l’esprit qui vient de Dieu pour connaître ce dont nous avons été gratifiés par Dieu » (I Cor. p lu tô t que celle de l ’U n ité : le P rincipe s’u n it à la m an ifestatio n . afin que la te rre devienne Ciel . afin que l’ego devienne p u r E sp rit . de v érité. nul ne connaît les choses de Dieu. d ’où le sym bolism e d ’am o u r et la prédom inance de la voie « b h a k tiq u e ». — nous essayerons de caractériser su c­ cinctem ent la gnose ch rétien n e. ce qui peut se rapprocher au reflet microcosmique et humain de l’Intellect divin aussi bien qu’à ce dernier. dans n o tre m icrocosm e. le C hrist retra ce dans le m onde ex térieu r et h isto riq u e ce qui a lieu. 1*I.

et en nous-m êm es com m e p arm i les hom m es. en v i­ sagée. « Ce que vous aurez fa it à l’u n de ces plus p e tits vous l’aurez fa it à Moi. S u iv an t une façon de voir quelque peu différente. et on connaît le p rochain le plus en l’aim an t. c’est-à-dire : unis-toi — car « aim er » est essentiellem ent « s’u n ir » — au C œ ur-Intellect et. m ais aussi chaleur ou b é a titu d e . m ais les tén èb res ne l ’o n t pas com prise » 1 2. 2. en fonction ou com m e condition de cette union. pas plus que l’emploi de ce dernier terme par les Védantins shivaïtes n’implique une perspective dualiste de Vaishnava. à savoir l’am our de Dieu et celui d u p rochain. après avoir . donc « am o u r » : la « lum ière » d ev ien t « ch aud e » dans la m esure où elle d ev ien t n o tre « être » x. Ce message — ou cette v érité innée — de l’E sp rit préfigure la croix. non seu lem en t lum ière ou discernem ent. La dimension gnostique — et nous entendons ce mot tou­ jours dans son sens étymologique et intemporel — apparaît d’une façon aussi nette que possible dans ce passage de l’Évangile selon Thomas. celle-ci. aim e le prochain com m e toi-m êm e . il fa u t dire q u ’au p o in t de vue de la gnose plus q u ’à to u t a u tre . p u isq u ’il y a là d eu x dim ensions. » — Le C œ ur In tellect — le « C hrist en nous » — est. en fonction de cet am o u r. ab an d o n n e to u t orgueil et to u te passion et discerne l’E sp rit en to u te créatu re. ou l’union à l’E sp rit et l’union à l’am biance hum aine. C’est pour cela que 1’ « amour » (mahabbah) des Soufis ne présuppose nullement une voie de bhakti. com m e m an ifestatio n de l ’E sp rit ou « corps m ystique ». récemment découvert : le Christ. Q u an t à l’aspect douloureu x de la croix. 1. ou encore : on aim e D ieu le plus en le con n aissan t. il est profondém ent v rai que « la L um ière a lu i dans les ténèbres. ces deux dim ensions sont rep résen ­ tées respectivem en t p a r la connaissance et l’am o u r : on « connaît » Dieu et on « aim e » le pro ch ain . l’une « v erticale » et l’a u tre « horizo n tale ».160 COMPRENDRE L ISLAM Ce m essage ou ce co n ten u est : aim e Dieu de to u tes tes facultés et.

C’est ce qu’on exprime en disant que l’âme. elle envisage l ’union déjà in dioinis : D ieu préfigure dans sa n a tu re m êm e les ra p p o rts en tre Lui-m êm e et le m onde. bien que le Logos relève intrinsèquement de ce second élément. il . la foi sera « volitive ». est « chrétienne » — ou « musulmane ». parlé aux Apôtres. 2. il coïncide avec la n a tu re « in tellectu elle » ou con­ te m p lativ e de la f o i 1 . On pensera ici au « souvenir » platonicien. d ’une m anière in d irecte ou directe su iv an t q u ’il s’agit de sharî’ah ou de haqiqah . les autres disciples le pressent de questions . LA VOIE 161 T o u t le C hristianism e s’énonce dans la d o ctrine trin ita ire . de sa foi innée. 1. ce qui ouvre la dimension gnostique. ils le lapideraient. m ais elle est néanm oins fonction du phénom ène christique. Quand Thomas revient seul. Le C hristianism e est grosso modo une voie « exis­ ten tielle » 2. Comme nous l ’avons déjà fa it rem arq u er. ou qui au contraire la « confirment ». du reste. ce qui signifie q u ’il est intellectuel a priori. Fondé sur l’élément Sat (« Etre ») des Védantins et non directement sur l’élément Chit (« Conscience »). ne d ev ien n en t « ex tern es » q u ’en m ode illusoire. ra p p o rts qui. ou trois paroles. et qu’alors du feu jaillirait des pierres pour les dévorer. D ans la m esure où l ’o b je t de la foi est « principiel ». sort avec saint Thomas et lui dit trois mots. dès sa naissance. dans la m esure où le co n ten u de la foi est « phénom énal ». — « in tellectualisée » dans la gnose. — ta n d is que l ’Islam au co n traire est u n e voie « in te l­ lectuelle phénom énalisée ». e t celle-ci rep résen te fo n d am en talem en t une perspective d ’union . s’il leur confiait une seule de ces paroles. il leur dit que. L’Intellect est devenu phénomène afin que le phénomène devienne Intellect. le cas échéant. la T rin ité n ’est pas d ’ordre phénom énal. la reli- tio n chrétienne m et l’accen t sur le contenu « p h én o ­ m énal » de la foi p lu tô t que su r la q u alité in trin sèq u e et tra n sfo rm a n te de celle-ci . suivant les religions — et que ce sont les hommes qui la détournent. afin d ’in d iq u er q u ’il ne s’agit pas ici d ’une définition inconditionnelle . nous disons « p lu tô t » et nous parlons d ’ « accent ».

Dieu é ta n t « A m our » lui-m êm e. au lieu de se borner à u n nom bre défini d ’a ttitu d e s prescrites. le C hristianism e opère avec F « am our de D ieu ». Il y a.162 COMPRENDRE L ISLAM le M usulm an. l’accep tatio n de l ’U nité p a r l’intelligence . . procédera m o y e n n an t la « sincérité de la foi u n itaire ». ainsi que nous l ’avons v u précéd em m en t . éprouve une m éfiance innée à l’égard de l’intelligence —- q u ’il ré d u it volontiers à la « sagesse selon la chair » en l’o p p o san t à la c h arité pau lin ien n e — e t de ce q u ’il croit être les p réte n tio n s de 1’ « esp rit h u m a in ». Mais il va sans dire que cette définition vaut pour toute gnose. — ou la c ertitu d e coïncide au fond avec la substance m êm e de l’intelligence et p a r ta n t avec l ’Absolu 1. la foi et la soum ission ne sont guère que des a ttitu d e s sym boliques. 1 1. M aintenant. ce second élém ent se réfère à l ’U n ité en ta n t q u ’il est une synthèse sur le p lan du m u ltip le . ta n d is que le C hré­ tien. centré com m e il l ’est su r le fa it ch ristique et les m iracles qui en découlent essentiellem ent. -— le « co n n aître » d ev en a n t « être ». — ta n d is q u ’el-islâm. e t l’on sait que cette foi d oit im pliq u er to u te s les conséquences ré s u lta n t lo giquem ent de son contenu. m ais néanm oins efficaces sur leur plan. il y a enfin el-ihsân. a priori. lui. ensuite — puisque nous existons in d ividuellem ent et collectivem ent -— el-islâm. to u t d ’abord. Sous son influence. el-imân d ev ien t « réali­ sation » ou « c e rtitu d e vécue ». fo rt de sa conviction u n itaire. — l’Islam . — v o it volontiers des te n ta tio n s « associatrices » ( shirk. el-imân. m ushrik) dans les phénom ènes. la soum ission de la volonté à l’U nité ou à l’idée d ’U nité . lequel déploie ou ap p ro fo n d it les deux élém ents précéden ts ju sq u e dans leurs conséquences ultim es. si au p o in t de vue « réalisatio n » ou « voie ». lequel est l’U nité ou l’A bsolu. englobera to u s les plans de n o tre n a tu re . — en réponse à l’am o u r divin po u r l’hom m e.

et d an s lequel la Vie et l’E sp rit se sont égarés. donc d éto u rn é du D ieu-A m our et dilapidé po u r ce qui est au-dessous de n o tre personnalité im m ortelle. com m e la p articip a tio n a u D ivin est un m ystère. Il y a là u n critère qui m o n tre bien le sens des religions e t des sagesses : c’est la « co n cen tratio n » en fonction de la v érité et en vue de la redécouverte. Le m onde est un m ouvem ent qui p o rte déjà en lui-m êm e le principe de son épuisem ent. il fa u t éch ap p er au péché. l ’ineffable réalité.com m e dans l’am o u r to ta l de D ieu. D ans la foi u n itaire — à consé­ quences to ta le s -—. « ex tin c­ tio n » dans l’E tre divin . il s’agit d ’échapper. et Vislâm. n u l n ’a le d ro it de se proclam er mu m in (« c ro y an t ». m ais to u t ceci est caché p o u r nous dans un p o in t géom étrique qui nous a p p a ra ît to u t d ’abord com m e un to ta l ap p au v rissem en t. soit à la m u ltip licité disp ersan te et m ortelle de to u t ce qui. donc quelque chose qui ne p e u t pas ne pas être. non pas p a r un h asard absurde. m ais parce que cette ren co n tre en tre l’E x is­ tence in erte et la Conscience vive est une possibilité. parce que celui-ci im plique un am o u r p ra tiq u e m e n t « to ta l » p o u r la créa tu re ou le créé. de to u t ce que nous aim ions ici-bas . Yim ân d ev ien t gnose ou « p a r­ tic ip a tio n » à l’Intelligence divine. un déploiem ent qui m anifeste p a rto u t les stigm ates de son étroitesse. LA VOIE 163 E n v e rtu de Vihsân. . p o sséd an t Vimân). m ais on p e u t p a rfa ite m e n t se dire muslim (« soum is ». é ta n t « au tre que Lui ». se co n fo rm an t à Vislâm ) . et qui l’est dans un certain sens relatif et p a r ra p p o rt à n o tre m onde de richesse trom peuse. et qui est posé p a r l’in fin itu d e m êm e de l’Absolu. n ’est pas . de seg m en tatio n stérile en m ille facettes ou m ille reflets. Vimân est u n secret entre le serv iteu r et le Seigneur. au -d elà de la m o rt et de ce m onde de m o rt. com m e Vihsân qui en déterm ine le degré (m aqâm ) ou le « secret » (sirr).

d éfinit cette fonction suprêm e de l’hom m e p a r le hadîth sur l’ihsân.164 COMPRENDRE i/lSLAM Q uelques m ots sur la p rio rité de la co n tem p la­ tio n s’im posent ici. il ne reste pas muet sur la charité humaine puisque. Quant au hadîth mentionné. car la contem plation co n tien t l’action et non in v ersem en t . et sur une échelle plus v aste. elle ne s’y oppose p o u rta n t pas en principe. . pas plus q u ’elle ne s’im pose en dehors du nécessaire ou des devoirs d ’é ta t. ab ais­ ser avec nous-m êm es des choses qui nous d épassent. le C hristianism e de son côté énonce to u t d ’ab o rd l’am o u r to ta l de D ieu et ensuite l’am o u r du p ro ch ain . réduire la sp iritu alité à un « hum ble » u tilitarism e — donc à u n m atérialism e larv é — est une in ju re faite à D ieu. c’est-à-dire q u ’il ne pèche ni contre D ieu ni contre le prochain — p o u r dire le moins — en su iv a n t l’exem ple év a n ­ gélique de M arie et non celui de M arthe. il définit Yislâm qui consiste. et d ’a u tre p a rt p arce q u ’on relègue ce don divin q u ’est l’intelligence au ran g des choses superflues. « à verser la dîme » (zakdhj. é ta n t donné que « si tu ne le vois pas. avant de définir Yihsân. il résu lte de to u te s les définitions trad itio n n elles de la fonction suprêm e de l’hom m e. L ’Islam . que celui qui est capable de co n tem ­ p la tio n n ’a nul d ro it de la négliger. dans l’h u m ilité. Lui p o u rta n t te v o it » . car alors n o tre v e rtu p erd to u te sa v aleu r et to u t son sens . l ’hom m e — ego ou alter — n ’est pas Dieu L Quoi q u ’il en soit. entre autres. lequel ordonne d ’ « ad o rer Allâh com m e si t u le voyais ». on le sait. ce second am o u r — il fa u t y in sister dans l ’in té rê t du p rem ier — ne sa u ra it être to ta l. il im p o rte 1 1. Il ne fa u t pas. d ’une p a r t parce q u ’on sem ble dire que Dieu ne m érite pas q u ’on s’en préo c­ cupe tro p exclusivem ent. si l’action p e u t s’opposer en fa it à la co n tem p latio n . A p a r t cela. p u isq u e l’am o u r de nous- mêmes ne l’est pas . q u ’il est au co n traire « appelé » à s’y consacrer.

1. » . ou si nous avions com­ pris (na'qilu. p o u r l’Islam . c’est-à-dire q u ’on définit l’hom m e responsable sous le ra p p o rt de l’intelligence et non pas sous celui de la lib erté volitive seule­ m ent 12. y prédisposer p a r sa perspective foncière. du reste. m ais il p eu t. ne se p riv e n t pas de légiférer « in tellec­ tu e llem en t » et « en pleine connaissance de cause » 1 sur des form es de sp iritu alité auxquelles ils ne p a r ­ tic ip e n t en aucune m anière. v u sous cet angle. u n exo- térism e ne sa u ra it en ta n t que tel co n stitu er cette voie. il est donc im possible de considérer une chose à la fois m é tap h y siq u em en t et de l ’ex térieu r . « Ils diront : Si nous avions écouté. sa s tru c ­ tu re et son clim at. etc. 10). LA VOIE 165 de com prendre que le « p o in t de vue m étap h y siq u e » est synonym e d ’ « in tério rité » : la m étap h y siq u e n ’est « extérieure » à au cu n e form e de sp iritu alité. avec l’intelligence : ’aql). mais il m’a été impossible de guérir les sots. « sans vie » et par conséquent « trompeur ». nous ne serions pas parmi les hôtes du brasier » (Koran. l’intelligence se réd u it. to u t hom m e res­ ponsable est intellig en t. L ’intelligence p e u t être l’essence d ’une voie sous condition d ’une m e n talité co n tem p lativ e et d ’une pensée fo n d am en talem en t non-passionnelle . 2. ceux qui rev en d iq u en t p o u r eux-m êm es le principe ex tra-in tellectu el selon lequel to u te com pétence p o s­ sible d ériv erait exclusivem ent d ’une p articip a tio n p ra tiq u e . à la responsabilité . com m e c’est le cas de l’Islam . En prétendant par exemple que l’Absolu des Védantins ou des Soufis n’est qu’un absolu « naturel » (?). Au p o in t de vue stric tem e n t sh araïte. — L’appréciation islamique de l’intelligence transparaît entre autres dans ce hadîth : « Notre Seigneur Jésus a dit : Il ne m’a pas été impossible de ressusciter les morts. LXVII.

Or p arler d ’une déiform ité. puis dans la lib erté de la vo lo n té et enfin d ans le don de la parole. L a parole n ’a p o u r fonction. « Vie » (H ayât) ou « V olonté » (Irâdah) et « P arole » ( K alâm . c e tte P arole. la parole hum ain e. cela n’est pas. 1. que la tran sm issio n de la v érité et la déification . K alim ah) . La « Conscience » infinie. soit p rière 3. s’a d ressan t à Dieu. — Ceci est à rapprocher de la « sincérité » ( ikhlâç) qui est l’essence même de YIhsân. d ’abord crée. si la P arole divine crée. el-kawn eç-çaghîr le microcosme. m ais ce qui chez D ieu est puissance créatrice. V. el-ihsân). cela n’est pas . » (Matth. ce qu’on dit de plus vient du Mal. l’équilibre m oral et l’oraison u n itiv e . elle tra n s m e t la v é rité et. le « monde ». La P aro le divine.166 COMPRENDRE L’i S L A M N ous avons v u au d é b u t de ce livre que l’Islam se fonde sur la n a tu re des choses en ce sens q u ’il v oit la condition d u sa lu t dans n o tre déiform ité. et en effet. El-kawn el-kabîr est le macrocosme. tran sfo rm e et déifie l’hom m e . à savoir dans le caractère to ta l de l’intelligence hum aine. à condition que ces facu ltés v éh i­ culent resp ectiv em en t — grâce à u n e in terv en tio n divine « objective » — la certitu d e . 2. 3. sera chez l’hom m e puissance tra n sfo rm a n te et d éifian te . D ieu est « L um ière » ( N û r ) 1. « ce qui existe ». c’est le m o t créa­ te u r kun (« sois » ! ) 12 . « Que votre langage soit : cela est. à la R év élatio n divine correspond la transm ission hum ain e. suivant cette définition traditionnelle : « La vertu agissante (l’actualisation spirituelle. la parole hu m ain e qui lui rép o n d — la « m ention » d ’Allâh — ram ène à Dieu. elle est. la déifi­ cation. d ’abord tra n s m e t et ensuite tran sfo rm e . c’est se ra p p o rte r à des caractères propres à la N atu re divine. c’est que tu . et ensuite révèle . D’où le mot kawn. 37). cela est . libre de toute objectivation. soit discours v érid iq u e. e t à la C réation. chez l ’hom m e. nous avons v u égalem ent que ces tro is m odes de déiform ité et leurs contenus sont représentés dans la tra d itio n islam ique — grosso modo — p a r le te rn a ire Im ân-1slâm -Ihsân (« Foi- Loi-Voie »).

38). dans une certaine théologie trinitaire. Le second fond em en t de la voie. il fa u t savoir q u ’il est le p ro to ty p e incréé du don de la parole. dans le Logos a y a n t assum é la form e différenciée du langage h u m ain . qui s’étend de la ré citatio n to ta le du adores Dieu comme si tu le voyais. dans sa nature intrin­ sèque. . représente la « Connaissance » qu’a 1’ « Etre » de lui-même. — Le « Verbe ». « Et Adam reçut de son Seigneur des paroles » [Koran. et si tu ne le vois pas. « Je tiens compagnie (Innî jâlis) à celui qui Me mentionne ». » La parole véridique est le symbole même de l’intention droite. afin que l ’hom m e. retro u v e la P arole indifférenciée et salv atrice de l’Ë tern el. 1. dit la Fâtihah. Je le mentionne dans une assemblée meilleure que la sienne » (Hadîth qudsi). Je le mentionne en Moi-même. q u ’il est l ’éternelle P arole de D ieu (kalâm u ’Llâh). bien que celui-ci soit réellement l’Etre. à tra v e rs ce langage. « Car le Père est plus grand que moi » [Jean. mais le Sur-Etre n’en est pas moins le suprême « Soi ». et celui qui Me mentionne dans une assemblée. T o u t ceci explique l’im ­ m ense pouvoir salvifique de la parole « th éo p h o re ». 28) : l’Etre en soi est plus grand que le pôle « Conscience ». « Conduis-nous sur la voie droite » (eç-çirât el-mustaqîm). — Selon un autre hadîth de la même catégorie. « Celui qui Me mentionne en lui-même (fî nafsihi). et que l’hom m e et Dieu se re n c o n tre n t dans le dis­ cours révélé. XIV. sa capacité de v éhiculer une puissance divine et d ’a n é a n tir une légion de péchés 1. LA VOIE 167 N ous aim erions résu m er to u te c e tte do ctrin e en quelques m ots : p o u r po u v o ir com prendre le sens du K oran en ta n t que sacrem ent. I. ou l’oraison sous to u te s ses form es et à to u s les degrés. dont l’infinie Connaissance est indifférenciée en raison de son infinitude même. L’assemblée « meilleure » est celle du Ciel. est la co n cen tratio n co n tem ­ p la tiv e ou opérativ e. avons-nous d it au d éb u t de ce ch ap itre. L’Etre a d’ailleurs également un aspect de « Conscience » vis-à-vis du Sur-Etre. Le su p p o rt de cette co n cen tratio n — ou de l’oraison quintessentielle —- est dans l’Islam la « m en tio n » ou le « souvenir » ( d h ik r ) 2. en ce sens qu’il en cristallise les potentia­ lités distinctivement en vue de leur manifestation . qui dans l’Islam est tout. Lui pourtant te voit. 2.

— to u t ceci p e u t se dire égalem ent du cœ u r et de l’in te lle c t1. T o u t ce qui p e u t se dire du N om divin. m ais que ce m érite n ’est rien au reg ard de la grâce. . q u ’elle ne sa u ra it effacer mille péchés ni avoir la v aleu r de mille bonnes actions. — sans c e tte in ten tio n . la t r a ­ dition répond que du côté h u m a in to u t le m érite est. les d eu x choses coïncidant dans l’A bsolu 12. « O heureux homme — chante Djâmî — dont le cœur a été illuminé par l’invocation (dhikr). A l ’objection que l’oraison ja cu lato ire est chose facile et extérieure. l’invocant (dhâkir) transformé en l’invocation.168 COMPRENDRE l ’ i SI. — et ensuite d ans n o tre recueille­ m ent. « Le Ciel et la terre ne peuvent Me contenir. cette co n cen tratio n — qui « ouvre » le dhikr. com m e la « sincérité » de l’oraison . nous ne la p ro ­ noncerions pas. D ans le cœ ur. L a co n cen tratio n a p p a ra ît. dans l’Islam . et dans l’in tellect. et p a r extension. donc dans n o tre « présence » en face de la Présence de Dieu . de l’intellectio n m étap h y siq u e et de la co n cen tratio n con tem p lativ e. « Lui ». à l’ombre de laquelle l’âme charnelle a été vaincue. celle-ci n ’est pleinem ent valide q u ’à condition d ’être sincère. à la V érité to ta le . Le « souvenir de Dieu » est en m êm e te m p s l ’oubli 1. ou que « rien n ’éloigne a u ta n t de la Colère à ’Allâh que ce souvenir ». A 1’ « effort d’actualisation » (istihdâr) du serviteur répond la « présence » (hudûr) du Seigneur. mais le cœur de mon serviteur croyant Me contient » (Hadîth qudsî). en fait. et c’est cette sincérité — donc. que « to u te chose sur te rre est m au d ite. d ’abord dans l’in te n tio n qui nous fa it prononcer l’oraison.AM K oran ju s q u ’au souffle m y stiq u e sy m b o lisan t le hâ final du N om Allâh ou le hâ in itia l du N om Hua. et l’invocation en l’invoqué (madhkûr)! » 3. — p a r exem ple. nous som m es unis à l ’E tre p u r. 2. sauf le souvenir à ' Allâh ». c’est-à-dire qui lui p erm et d ’être sim ple to u t en a y a n t un effet im m e n s e 3. la pensée de la multiplicité chassée.

alors Dieu te protégera. Un proverbe arabe. à la pure substance ad am iq u e « faite à l’im age de Dieu » . la dignité du dhâkir — de F o ran t — rejo in t F « im age » q u ’assum e à son égard la D ivinité. est le souvenir la te n t de Dieu. ou a u tre m e n t d it. d ’u n sain t som m eil qui u n it et allège. l’oraison. du reste. au-dessus du peuple. la voie sera par conséquent le « souvenir ». il s’ag it là. « Je dors. e t ils so n t en m êm e tem p s « quelque chose de D ieu ». » Si Ibn A rabî et d ’au tres exigent — conform ém ent au K oran et à la S ounna — de « se p én étrer de la m ajesté d ’Allâh » a v a n t et p e n d a n t la p ra tiq u e du dhikr. m ais m on cœ ur veille 12. désorm ais endorm i. il est com m e une éponge rem plie des im ages de ce m onde de dispersion et de lo u rd eu r et aussi des ten d an ces à la fois dispersantes et durcissantes de l’ego. qui se fonde sur le rapport phonétique entre les mots nasiya (« oublier ») et insân (« homme »). non pas sim plem ent d ’une a ttitu d e révérentielle a y a n t sa racine dans l’im a ­ gination et le sen tim en t. caché au tréfo n d s de n o tre « moi » . dit que « le premier être oublieux (awwalu nâsin) fut le premier homme » (awwalu ’nnâs). 2. et ceci est d irectem en t en ra p p o rt. avec la dignité. c’est-à-dire en som m e d ’un re to u r à n o tre arch éty p e norm atif. Le cœ ur. m onté à la surface. et d o n t la tra c e la plus élém entaire dans l’âm e est la paix. v en a it prendre la place du cerveau. inversem en t. Le cerveau est com m e l’organe de cet o u b lix. lui. d o n t le rôle a p p a ra ît clairem ent dans les fonctions sacerdotales et royales : le p rêtre et le roi se tie n n e n t d e v a n t l’E tre divin. E n un certain sens. l’ego est une so rte de cristalli­ sation de l’oubli de Dieu. c’est com m e si le cœ ur. si l’on p e u t dire. cette dignité — ce « sa in t silence » ou ce « non-agir » — est l’im age m êm e du divin 1. Le Prophète a dit : « Protège Dieu dans ton cœur. » . L’homme déchu est par définition « oubli » . LA VOIE 169 de soi . m ais d ’une conform ation de to u t n o tre être au « M oteur im m obile ».

elle m arq u e la jo n ctio n en tre le te rre stre et le céleste. q u ’on les envisage sous le ra p p o rt de leur en chaînem ent ou. alors que le Nom com m ence p a r une sorte de h ia tu s en tre le silence et l’élocution (la hamzah). au m onde et à la vie en ta n t que m a n ifesta­ tions divines. en u n sens soit ontologique soit cyclique : en tre d eu x degrés de réalité. C’est ce qu’exprime cette formule : « Allâh n’est ni Lui- .170 COMPRENDRE L ’i S L A M Principe. C’est la « porte étroite » de l’Évangile. la « permanence » . le cas éch éan t. s u iv a n t une in te rp ré ta tio n qui s’im ­ pose. L a prem ière syllabe du N om se réfère. qui est la quintessence de to u tes les form ules koraniques possibles. 3. celle qui p réci­ sém ent est en cause q u an d il s’ag it du dfiikr des Soufis. et les secondes à la résurrection ou à l’immortalité. Dans la prière canonique de l’Islam. telle une creatio ex nihilo. puis de prosternation et de repos. il se term in e p a r le souffle illim ité qui débouche sy m bolique­ m e n t dans l’Infini. le passage d’une phase à l’autre est marqué par le takbîr : « Dieu est plus grand » (Allâhu akbar). Le Nom Allâh. c’est ce q u ’exprim e égalem ent le m o t illâ (« si ce n ’est ») dans la Shahâdah 12. ou com m e la m o rt spirituelle qui inaugure l ’illum in atio n et la sain teté. sous celui de leur succession. Mais to u t ceci ne concerne que la seule oraison co n tem p lativ e. e t cette a n a ­ logie se laisse éten d re à l’univers. Le B ouddhism e en offre u n exem ple p a r­ ticu lièrem en t concret : l’im age sacram entelle du B o uddha est à la fois « form e divine » et « perfec­ tio n hum aine ». — c’est-à-dire que le hâ final m arq u e la « N on-D ualité » surontologique 3. 2. — et 1. com porte deux syllabes reliées p a r le lam redoublé . — les premières se réfèrent à la mort ou à 1’ « extinc­ tion ». — ou plus préci­ sément d’inclinaison et de redressement. il y a to u jo u rs une sorte d ’ex tin ctio n 1 . laquelle comporte des phases d’abaissement et de relèvement. et la seconde à Dieu et à l ’au-delà ou à l ’im m o rta lité . celui-ci est com m e la m o rt corporelle qui précède l’au-delà et la résurrection.

Nous employons ce terme dérivé du japonais parce qu’il désigne conventionnellement. 3. Nous pourrions en dire autant des Noms de Jésus et de Marie et des prières jaculatoires les contenant. « Lui ». 2. s’id en tifier à la V érité. Cette proposition s’applique également. N’empêche que c’est au Japon qu’il a connu une extraordinaire floraison. LA VOIE 171 cela indique q u ’il n ’y a pas de sy m étrie en tre le n é a n t in itia l des choses et le N o n -E tre tra n sc e n d a n t. la c e rtitu d e salvifique de la p ra tiq u e in c an tato ire dérive du « v œ u originel » d ’A m ida . dans un sens différent. et indien avant de devenir chinois. O r la Shahâdah n ’est a u tre que l’e x té ­ rio risatio n doctrin ale du N om Allâh . de l’A bsolu ju s q u ’au m oindre grain de poussière. qui « personnifie » le hâ final. que d an s to u te p ra tiq u e analogue dans d ’au tres form es trad itio n n elles. en Occident. c’est en v e rtu de son contenu m êm e : c’est parce q u ’elle est la fo rm u latio n p a r excellence de la V érité. l ’infuser dans n o tre être et tra n sfé re r n o tre être en elle. Le N om Allâh em brasse donc to u t ce qui « est » 1. . aux qualités (çîfât) de Dieu. Il y a nécessairem ent d ans les N om s divins eux- m êm es une g aran tie d ’efficacité. D ans l’A m idism e 2. Ainsi. m ais cela rev ien t à dire. indiqu e l’Absolu com m e tel. et que la V érité délivre de p a r sa n a tu re . C’est p a r de telles form ules même ni autre que Lui » (Allâhu lâ hua wa-lâ ghairuhu). cette certitu d e dérive du sens m êm e que com porte le mantram ou le N om divin. dans son ineffable tran scen d an ce et dans son inviolable m y s­ tère. elle corres­ pond stric te m e n t au Eheieh asher Eheieh du Buisson a rd e n t dans la T h o ra. 1. si la Shahâdah com porte la m êm e grâce que le « v œ u originel » 3. au fond. c’est échapper à l’em pire de l’erreu r et de la m alice. El-ulûhiyah — 1’ « Allâhité » — se définit en effet comme la « somme des mystères de la Réalité » (jumlatu haqâ’iq al-Wujûd). ta n d is que le N om H ua. un Bouddhisme incan­ tatoire qui était chinois avant de devenir japonais.

du m onde en ta n t que m an ifestatio n divine. celle de la m an ifestatio n en ta n t que reflet divin. la v érité rela tiv e est com m e absorbée p a r la v érité to ta le : au p o in t de vue des sym boles v erb au x . il fa u t que la v érité le co n cern an t p o sitiv em en t soit elle aussi incluse dans la prem ière Shahâdah . elle se tro u v e alors com m e retirée dans ce « conditionnel » m étap h y siq u e q u ’est le m o t illâ.172 COMPRENDRE l ’î SLAM que Dieu annonce « qui il est ». c’est-à-dire : que la m anifestation cosm ique est illusoire et que le P rincipe m étacosm ique seul est réel. P o u r plus de clarté. Ce tém oignage oppose à la n égation to ta le des choses tran sito ires — des « accidents » si l’on v e u t -— une affirm ation relativ e. Rasûl ind iq u e le ra p p o rt de causalité e t ra tta c h e ainsi le m onde à Dieu. . Comme il n ’y a rien horm is Allâh. Nous venons de dire que la signification du Nom Allâh est que lâ ilaha illâ ’Llâh. La Shahâdah est en effet considéré comme un « Nom divin ». donc ce que signifie son Nom. or elle l ’est sous la form e de la seconde Shahâdah — M uham m adun Rasûlu ’Llâh — laquelle su rg it du m ot illâ (« si ce n ’est ») de la prem ière et signifie que la m an ifestatio n a une réalité relativ e qui reflète le P rincipe. M uham m ad est le m onde envisagé sous le ra p p o rt de la perfection . il nous fa u t ré p é te r ici une haqîqah que nous avons effleurée dans n o tre ch ap itre sur le K o ran : p u isq u ’au p o in t de vue de la m an ifestatio n — qui est le n ô tre en ta n t que nous existons — le m onde possède in co n testab lem en t une certain e réalité. ou a u tre ­ m e n t dit. le m onde aussi doit être com pris en Lui et ne p e u t être « a u tre que L ui » ( ghairuhu) : c’est p o u r cela que la m a n i­ festatio n « est le P rincipe » en ta n t que celui-ci est 1 1. et c’est p o u r cela que de telles form ules — de tels mantrams — so n t a u ta n t de Noms de D ieu 1. Q uand l’in tellect se place au niv eau de la R éalité absolue.

comment les énon­ ciations ou symboles de base véhiculent tout le Message divin. et que l’univers n’est rien hormis Lui. m ais ta n d is que la seconde Shahâdah — le tém oignage sur le P ro p h ète — m arq u e un m o u v em en t ascen d an t et lib érate u r. et dépasse to u t ce qui est A Afin de préciser la position de la form ule de consé­ cratio n (la Basmalah) dans cet ensem ble de rap p o rts. « Je persévérai dans cet exercice. LA VOIE 173 « l’E x té rie u r » (E zh-Zhâhir). un peu comme un cristal synthétise tout l’espace. » Je me défendis contre ce discours en me con­ centrant sur mon exercice. révélatrice ou m iséricordieuse . . elle com m ence en effet avec Allâh (hism i ’L lahi) et finit avec 1. Le lam dans le Nom suprême et Yillâ dans le Témoignage correspondent au « trône » en ce sens qu’ils « inaugurent ». — de m êm e la Basmalah su rg it du lam redoublé au m ilieu du N om A llâ h 2 .. le P rincipe en ta n t que tel é ta n t « l’In térieu r » ( E l-B âtin). et plus il m’assaillit sans répit . » (Les Rasâ’il du Sheikh Mûlay El-Arabî Ed-Darqâwî). » Je reçus cette réponse : « Si Dieu voulait désigner par le mot « l’Extérieur » autre chose que l’existence visible. mais intérieure .. car extérieu­ rement je ne vois que l’univers. donc les « dimensions de transcendance ». C’est ainsi que le N om Allah com prend to u t ce qui est. l’Intérieur (El-Bâtin) et l’Extérieur (Ezh-Zhâhir). mais qu’il soit également l’Extérieur. Les quatre mots de la Basmalah (Bismi ’Llahi ’Rrahmâni ’Rrahim) sont représentés comme quatre fleuves du Paradis surgissant sous le trône de Dieu. je réalisai subitement la vérité qu’il n’y a pas d’exis­ tence en dehors de Dieu. Nous donnons ces précisions — qui résultent de la nature des choses — afin de montrer. nous ajo u tero n s ce qui su it : de m êm e que la seconde Shahâdah su rg it de la prem ière. celle-ci ne serait pas extérieure. 2. mais plus je fis d’efforts de le repousser. mais je te dis : il (Dieu) est l’Extérieur ! » A ce moment-là. la Basmalah in d iq u e une descente créa­ trice. en connection avec les pratiques incantatoires et les doctrines sapientielles. je répondis enfin : « Je comprends que Dieu est le Premier et le Dernier et l’Intérieur. jusqu’à ce que me fut révélé : « Dieu a dit de Lui-même qu’il est le Premier (El-Awwal) et le Dernier (El-Akhir). — du m o t illâ qui est à la fois « isth m e » ontologique et axe du m onde. lequel est Er-Rûh. je ne le comprends pas. l’un la syllabe Lâh et l’autre le Nom Allâh.

dans ce cas. et l’œil gauche à la lune. soit « m essage » : elle est soit le soleil. m ais elle en est aussi le principe. L a prem ière Shahâdah — avec la seconde q u ’elle p o rte en elle-m êm e — est com m e le co n ten u ou le m essage de la Basmalah . fusion ou solution d o n t les larm es — parfois la neige fo n ­ d a n te — fournissent le sym bole trad itio n n e l. indiquée p a r les m ots « au N om de » (bism i).174 COMPRENDRE LISLAM Rahîm. — dans ce hadîth il est question. soit « co n ten u » divin. L a Basmalah se distingue de la Shahâdah p a r le fa it q u ’elle m arq u e une « sortie ». à un a u tre p o in t de vue. D ans le hadîth su iv a n t : « Celui qui in v o q u e Dieu au p o in t que ses y eu x d éb o rd en t p a r crain te e t que la te rre est inondée de ses larm es. non pas exclusivem ent du don des larm es ni de hhakti. et la seconde au passé en ta n t q u ’accu m u latio n d ’expériences « égoïsantes » . m ais non le ra y o n . on p e u t dire que la Basmalah su rg it de Villâ divin. la prem ière à l’av en ir en ta n t que levain d ’illusion. alors que la seconde Shahâdah com m ence avec M uham m ad et finit avec Allâh (rasûlu ’Llâh). au sy m ­ bolism e des yeux. a u tre m e n t d it. à la passiv ité : ce sont là d eu x dim ensions de l’ego. ta n d is que la Shahâdah est. car le N om suprêm e « signifie » la Sha­ hâdah dès q u ’on l’envisage en m ode d istin ctif ou discursif . à l’avenir. au passé. le passé de l’ego com m e son av en ir — ce que nous som m es et ce que nous voulons devenir ou posséder — doivent « fondre » dans le p résen t fu lg u ra n t d ’une . p a r exem ple. m ais a v a n t to u t de la « liq u é ­ faction » de n o tre durcissem ent post-édénique. se référan t. de s’a rrêter. bien q u ’on puisse la con­ cevoir aussi. Dieu ne le p u n ira pas au J o u r de la R ésu rrectio n ». en te n a n t com pte du fait que l’œil d ro it correspond au soleil. com m e une « échelle » relian t le « n é a n t » cosm ique à la R éalité pure. Mais il n ’est pas in te rd it de p o u rsu iv re l’en ch aîn em en t des im ages-clefs. soit l’im age du soleil. à l’activ ité.

loin de vouloir abolir ces enseignements. les situe sur un terrain quelque peu différent. » La gnose. LA VOIE 175 co n tem p latio n tran sp erso n n elle. Lui pourtant te voit. Considérons m a in te n a n t l’oraison sous l’angle le plus général : l ’appel à Dieu. doit être ferv en t. la clef de la con cen tratio n est la ferveur. p o u r être p arfaite. l’hom m e indifférent ou p aresseux sa it se h â te r q u an d u n danger le m enace ou q u an d un o b je t agréable le s é d u itx. A la q u estion de savoir com m ent l ’hom m e échappe à la tiéd eu r e t réalise la ferv eu r ou la co ncentratio n . ou v o it to u t en Dieu. « Ses y eu x d éb o rd en t » (fâdhat 'aynâhu) et « la te rre est in o n ­ dée » ( yuçîbu ’l-ardh) : il y a une liq u éfactio n in té ­ rieure et une a u tre extérieu re. au niveau de la piété ém otive. Mais ce m otif p e u t être égalem ent — e t a fortiori — la connaissance . ce qui rev ie n t à dire que le m otif du zèle p e u t être soit la crain te. soit l’am our. d ’où la « crain te » (khashyah) exprim ée dans le hadîth cité. mais il l’est au regard de la réalisation « en profondeur ».. p o u r être p a rfa it ou « sincère ». le savoir n’est nulle­ ment « aveugle » en soi. dit l’Évangile. et nous trouvons le même sens dans le hadîth de 1’ihsân : « . le m onde ex tern e — d o n t il est tissé d an s une large m esure — p a ra ît en tra în é dans le m êm e processus d ’alchim ie. car il n’y a pas seu­ lement la différence entre l’ignorance terrestre — nécessitant une <c foi » — et la connaissance céleste. Et si tu ne le (Dieu) vois pas. . elle aussi — dans la m esure où elle est réelle — nous fo u rn it des raisons suffisantes 1 1. « Heureux ceux qui auront cru et qui n’auront point vu ». il fa u t rép o n d re que le zèle dépend de la conscience que nous avons de n o tre b u t . q u an d l 'ego est « liquéfié ». d o it être p u re . celle-ci rép o n d a n t à celle-là .. il y a aussi celle entre le savoir doctrinal et la réalisation unitive . en ce sens q u ’il d evient « tra n s p a re n t » e t que le co n tem ­ p la tif v o it D ieu p a rto u t. de m êm e que la con­ cen tratio n .

que nous soyons des cascades. c’est louer Dieu. La pure luminosité est froide par transcendance . Comme l’existence. les ténèbres glacent. et il en résu lte q u ’elle nous oblige à la prière de deux façons : prem ièrem en t p a r sa q u a ­ lité d ’expression divine. ce qui est certain em en t v rai p o u r les collectivités. et deuxièm em en t p a r son asp ect inverse d ’en­ chaînem ent et de p erd itio n . sous un autre rapport. l’existence est une vague de joie créatrice. eau et terre. — mais des fonctions sensibles du feu-soleil : lumi­ nosité. — p o u r a u ta n t que nous som m es fidèles à n o tre n a tu re .1 1. obscurité. tandis que l’eau. des oiseaux ou des hom m es . sum ergo oro.176 COMPRENDRE L’i SLAM po u r l ’ard eu r. le feu est chose ambiguë. sans quoi il fa u d ra it a d m e ttre que l’hom m e — to u t hom m e — n ’est capable d ’agir que sous l’em pire de m enaces ou de prom esses. mais il va sans dire que. exister. L ’existence est chose am biguë. Le fa it m êm e de n o tre existence est une prière et nous oblige à la prière. to u te créatu re loue Dieu . des arbres. le feu tient de rajas par sa chaleur dévo­ rante et « passionnelle ». D ’une p a rt. divinité et enfer. si bien que nous pourrions dire : je suis. non des éléments visibles. — m ais aussi parce que nous som m es obligés du m êm e coup de co n stater que nous som m es fo n d am en talem en t plus que l ’existence et que nous vivons en exilés dans une m aison qui b rûle 1. négativement. chaleur et. nous nous sommes référés incidemment à une théorie hindoue selon laquelle le feu. en tant qu’elle se répand horizontalement et qu’elle fertilise. l’obscurité l’est par privation. — feu. de m y stère coagulé et seg­ m enté. correspond à sattwa. Dans notre livre Castes et races. m ais non pas po u r to u s les individus. car il est à la fois lumière et chaleur. seule la lumière correspondant à sattwa dans ce cas . nous ne pouvons p as ne p o in t nous rendre com pte du fond divin de l’existence. c’est là le ternaire. é ta n t hom m es. tandis que la lumière rafraîchit. est assimilable à rajas. la terre se rapportant alors à tamas par son inertie et sa force d’écrasement . . donc je prie . Spirituellement parlant. si bien que nous devons « penser à Dieu » non seulem ent parce que. en tant qu’il a tendance à monter et qu’il illumine.

nous employons ce mot d’une façon extrinsèque. « L’heure suprême ne viendra qu’alors qu’il n’y aura plus personne sur terre qui dise : Allâh! Allâh ! » (Hadîth). et de m êm e. d u m om ent que l’oraison pure est la form e la plus in tim e e t la plus précieuse du don de s o i12. à appeler D ieu au secours. — et deuxièm em ent. — C’est en effet la sainteté et la sagesse — et avec elles l’oraison univer­ selle et quintessentielle — qui soutiennent le monde. que l ’intelligence consciente de l’Absolu subsiste d an s le som m eil com m e une p erso n n alité d istin cte. pou rq u o i ne brise- rait-il pas aussi le m u r de ce rêve plus v aste et plus ten ace q u ’est l ’existence ? Il n ’y a. il se réveille infailliblem ent. n ’a aucune raison d ’ap p eler au secours . 2. finira p a r se réveiller aussi de ce g rand rêve q u ’est la vie. Le vu lg aire est dans 1. — n o tre esprit reste donc en dehors de nos é ta ts d ’illu ­ sion. Q uand un hom m e est victim e d ’u n cauchem ar et q u ’il se m et alors. c’est se souvenir de « Ce qui est » x. e t se lib érer p a r ce souvenir. l ’hom m e qui ne sait pas q u ’il est en tr a in de se noyer ne saisira pas la corde salv atrice . en plein rêve. et sans rien préjuger sur l’illimitation interne du Divin. m ais savoir que nous périssons. parce que le m onde en tier n ’est rien. U . q u an d il appelle Dieu. l’ego. dans cet appel. S avoir réellem ent que nous ne som m es rien. qui établit le sens exigé. par rapport au monde. Dans de telles expressions. et cela dém ontre deu x choses : prem ièrem ent. C’est exactement ce que fait la théologie. LA VOIE 177 m ais d ’a u tre p a rt. c’est donc fata lem en t s’opposer à lui sous u n certain ra p p o rt . Celui qui ignore que la m aison brûle. que l’hom m e. le m onde. au cu n égoïsme. c’est l’intention — évidente pour le gnostique — et non le mot à mot. cette existence-là nous é tre in t com m e la tu n iq u e de N essus. c’est soit désespérer. y compris le Soufisme qui n’hésite pas à parler de 1’ « existence » (wujûd) d’Allâh . c’est ne pas être Dieu. nous ne tenons pas compte de la limitation de 1’ « Être » . soit prier. S’il est un appel qui p e u t briser le m u r du rêve.

en d ’au tres term es. sans lequel to u te s les aum ônes ne so n t q u ’à m oitié des dons . Il fa u t p ren d re l’h ab itu d e du don in térieu r. Mais cet élém ent « tra d itio n ». appelle un com plém ent de caractère essentiellem ent personnel e t libre. e t m êm e s’il fa it l’aum ône. on le donne p a r là m êm e à to u s les hom m es. et l’oraison s’id e n ­ tifie à la R év élatio n m êm e ou procède de celle-ci. su b jectiv em en t bien en ten d u . L ’in tellectio n a besoin de la tra d itio n . de la R év élatio n fixée dans la durée et a d ap tée à une société. ainsi que nous l’avons v u . il vole Dieu — e t se vole soi-m êm e — d an s la m esure où il croit que son don est to u t ce que Dieu et le p rochain p eu v e n t lui d em an d er . ou la do ctrin e et la m éthode. il co nvient d ’a jo u te r que ces deux élém ents ne so n t valables et efficaces q u ’en v e rtu d ’une g aran tie trad itio n n elle . précisém ent à cause de son caractère im personnel et form el. la connais­ sance ne p e u t su rg ir « su b jectiv em en t » que dans le cadre d ’une fo rm u latio n divine « objective » de la C onnaissance.178 COMPRENDRE LISLAM le m onde p o u r recevoir. de la tra d itio n . il a tte n d to u ­ jo u rs quelque chose de son am biance. sans la v e rtu . c’est que les m oyens de réaliser l ’A bsolu do iv en t pro v en ir « o b jectiv em en t » de l’A bsolu . à savoir la v e rtu . de la R év éla­ tio n . Si nous avons défini la m étap h y siq u e com m e le . laissa n t « savoir la m ain gauche ce que fa it la d ro ite ». l’o rth o ­ doxie d ev ien t du pharisaïsm e. donc d ’u n « sceau » qui v ie n t du Ciel. e t ce q u ’on donne à Dieu. le sens de l’orthodo x ie. inconsciem ­ m e n t ou consciem m ent. Si l ’on p a r t de l ’idée que l ’intellectio n et la con­ cen tratio n . sont les bases de la voie. car son in c o rru p tib ilité o b jectiv e n ’est pas en cause. p o u r p o u v o ir se réveiller en nous. ou p o u r ne pas dévier.

elle réalise en nous la conscience de n o tre n é a n t d e v a n t l ’A bsolu. La sentimentalité dont on entoure les vertus facilite leur falsification . elle v e rra d ’une certaine m anière. elle vise le réel e t non l’illusoire . elle confère une vision du réel à n o tre « être » personnel. Les vei'tus sont. com m e to u te v e rtu . ou in v ersem en t. l’humilité. matérialisme . — m ais d ’une a u tre m anière. le « m oi-m êm e » dans « l’a u tre ». c’est le mépris d’une intelligence qu’on ne possède pas. cette vertu veut fournir la preuve qu’on peut se passer de Dieu. à n o tre n a tu re voli- tiv e. LA VOIE 179 discernem ent en tre le Réel et le non-réel. comme si le Christ avait soutenu Marthe contre Marie. donc le redressem ent de n o tre déchéance . et p a r là m êm e une « chute » et une ru p tu re d ’équilibre. le « moi » é ta n t logiquem ent unique. — des agents de fixation p o u r les connaissances de l’esp rit L U ne erreu r qui se p ro d u it tro p facilem ent dans la conscience de ceux qui a b o rd en t la m étap h y siq u e p a r réactio n contre une religiosité conventionnelle. m ais illusoire. en fait. 1 1. com m e les exercices spirituels. nous défi­ nirons la v e rtu com m e l ’inversion du ra p p o rt ego- alter : ce ra p p o rt é ta n t une inversion natu relle. — la v e rtu sera l’inversion de cette inversion. et de n o tre im perfec­ tio n p a r ra p p o rt à d ’au tres hom m es . L’humilité devient bassesse. De m êm e p o u r l ’h u m ilité : lo rsq u ’elle est bien conçue. — car le fa it que d eu x personnes croient être « m oi » prouve q u ’aucune n ’a raison. c’est de croire que la v érité n ’a pas besoin de Dieu. Ceci m o n tre clai­ re m e n t la fonction sapientielle de la v e rtu : la charité. opère u n é ta t de conscience. Le diable s’est emparé de la charité et en a fait un utilitarisme démagogique et sans Dieu et un argument contre la contemplation. elle est cause e t effet à la fois. . et ne se borne pas à une pensée qui n ’engage à rien. rela tiv e m ais efficace. des « p ro p o rtio n s » réelles. loin de se réd u ire à de la sen tim en talité ou de l’u tilitarism e. et la charité. sous peine d ’ab su rd ité. pour beaucoup.

non de simples énonciations selon l’orthodoxie. qui ne so n t pas exclusivem ent m entales 1 . il y a là to u te la différence entre 1 1. si bien que n otre rôle à leur égard sera d ’enlever ce qui s’oppose en nous à leur ray o n n em en t. Dieu est dans to u t ce que nous som m es. m ais qui au contraire ray o n n en t de la n a tu re de l’E tre : elles p réex isten t p a r ra p p o rt à nous. Il est illogique et pernicieux — p o u r soi-m êm e com m e p o u r d ’au tres — de penser la v érité et d ’oublier la générosité. — nous n ’aurions aucu n e science ni m êm e aucune vie . sont les clefs des v ertu s ap o p h atiq u es. donc quelque peu « in d ividualistes ». . com m e nous existons. — dit Plotin. m ais nous avons besoin de la v érité et nous devons nous plier à ses exigences. les v e rtu s tém o ig n en t de la b eau té de Dieu. et celles-ci so n t inséparables de la gnose . n o tre être — quel que soit le contenu de n o tre esp rit — d o it s’accorder sur to u s les plans avec son principe divin. elle p e u t m êm e se situ er au-delà de nos destins. lui seul p e u t nous anim er. De m êm e pour les v ertu s : la v érité n ’a certes pas besoin de nos qualités personnelles. et non de les produire « positivem ent » . Si le destin ne l’a v a it pas voulu. — et le destin ne découle pas de nos notions de doctrine. P e u t-ê tre convien d rait-il de préciser ici que nous appelons « ap o p h atiq u es » les v e rtu s qui ne sont pas les « productions » de l ’hom m e. com m e si ces notions nous d is­ p en saien t d ’être des hom m es et nous im m u n isaien t contre les rigueurs des lois n atu relles. p o u r dire le m oins. — ni de nos v ertu s d ’ailleurs . « Quand on parle de Dieu sans avoir la véritable vertu. nous éclairer et nous protéger. q u ’elle n ’a au cu n ra p p o rt avec l ’hum ain e t q u ’il nous suffit p a r conséquent de savoir que le P rincipe n ’est pas la m an ifestatio n . Les v ertu s k ata p h a tiq u e s. » Il s’agit ici. — ce ne sont là que des mots creux.180 COMPKENDKE L ISLAM — du Dieu personnel qui nous v o it et nous en ten d . e t ainsi de suite. mais de paroles spontanées et censées dériver d’une connaissance directe.

le « souvenir de Dieu » exige les vei'tus fo n dam en tales e t — en fonction de celles-ci — les actes de v e rtu qui s’im posent su iv a n t les circonstances. to u te v e rtu ou m êm e to u te q u alité cosm ique puisse être envisagée en u n sens apopha- tiq u e. la seule différence. à u n a u tre p o in t de v u e plus général et moins opératif. Il est en to u t cas ab su rd e de croire que le Soufi qui affirme dépasser telle v e rtu ou m êm e to u te v e rtu . Cette énumération. il recouvre tes qualités avec ses qualités et tes caractères avec ses caractères. dont on trouvera différentes versions dans nos précédents ouvrages. puis la vigilance ou la persévérance . le co n ten tem en t ou la patien ce . la ch arité ou la générosité . tu ne L’atteindrais jamais. la disposition à la sain teté 12. 1. soit dépourv u p o u r cela des qualités qui font la noblesse de l’hom m e et sans lesquelles il n ’y a pas de sain teté . c’est q u ’il ne « v it » plus ces qualités com m e « siennes ». so n t l’h u m ilité ou l’efface­ m en t . est une synthèse que nous dédui­ sons de la nature des choses. et non à cause de ce qui Lui revient de ta part. c’est ce q u ’ex p rim en t à leur m anière les hom m es p ieux q u an d ils a ttrib u e n t leurs v ertu s à la seule grâce de Dieu. Il s’agit là d ’une divergence de principe ou de n atu re . C onform ém ent au x injonctions koraniques. Les v ertu s fondam entales et universelles. LA VOIE 181 l ’efïort individuel et la connaissance p u rificatrice. et t’unit à Lui en vertu de ce qui te revient de sa part. Mais s’il (Dieu) veut te conduire à Lui. d o n t l’im p a rtia lité . bien que. la p lasticité spirituelle. » 2. q u ’il n ’a donc pas conscience d ’u n m érite « personnel » com m e c’est le cas avec les v e rtu s o rd in a ire s 1. c’est-à-dire selon l’essence ontologique des phénom ènes . Le Soufisme présente des vertus diverses classifications et y distingue des ramifications fort sub- . et enfin cette « q u alité d ’être » q u ’est la p iété u n itive. qui sont inséparables de la n a tu re hum aine. Ibn ’Atâ-Illâh dit dans ses Hikam : « Si tu ne pouvais L’atteindre qu’après l’élimination de toutes tes tares et l’extinc­ tion de ton égoïsme. la v éracité ou la sincérité.

la paix contemplative. et les v e rtu s re p ré se n ta n t au co ntraire des beautés in trin sèq u es s’in séran t dans ces styles et se réalisan t à tra v e rs eux. la générosité spirituelle ou le déploiement de grâces. La nature nous fournit beaucoup d’images des vertus et aussi des manifestations de l’Esprit : la colombe. T o u te v e rtu et to u te m orale est u n m ode d ’équilibre. la v e rtu de la collectivité est son équilibre déterm in é p a r le Ciel. ou d ’être sim plem ent ce qui e s t 1. C ette u n ité m orale du genre h u m ain v a de p air avec son u n ité intellectuelle : les perspectives et les dogmes diffèrent. au-delà de l’ego. m ais la v e rtu . m ais la v é rité est une. parce que l’hom m e est p a r to u t l’hom m e. Les m orales so n t diverses. ou plus précisém ent une m anière de p articip er. elle.182 COMPRENDRE L’i S L A M T o u t ce qui précède p erm et de faire com prendre le sens des v e rtu s et des lois m orales... l’aigle. est p a rto u t la m êm e. ne font pas nécessairement partie de la contemplation. à l’É q u ilib re u n i­ versel . de par leur nature. D’après saint Thomas d’Aquin. Les vertus. telle que nous venons de la définir. La m orale est une façon d ’agir. mais elles en sont une condition indispensable. N ous pourrions aussi nous ex p rim er de la façon su iv an te : les m orales sont les cadres des v e rtu s en m ême tem p s que leurs ap p licatio n s au x collectivités . en re s ta n t au centre. le cygne et le paon reflètent respectivement la pureté. est une m anière d ’être. la force. 1. et serait-ce au d étrim en t d ’u n équilibre ex térieu r et fau x . tiles . il insiste évidemment aussi sur l’apophatisme des vertus surnaturelles et voit dans ces concomitances de l’Esprit autant de « stations » (maqâmat). — une m anière d ’être to u t à fa it soi-m êm e. » . m ais la v e rtu . l ’hom m e échappe au x vicissitudes de la périphérie m o u v an te . c’est le sens du « non-agir » tao ïste. « la vérité est le but ultime de tout l’univers et la contemplation de la vérité est l’activité essentielle de la sagesse. celles-ci é ta n t des styles d ’actio n conform es à telles perspectives spirituelles e t à telles conditions m atérielles et m en ­ tales.

Il y a d’abord l’art sacré au sens le plus rigoureux. 2. . il fa u t te n ir com pte du caractère rela tif de la form e com m e telle. Le génie n’est rien sans sa détermination par une pers­ pective spirituelle. en o u tre. L a form e d oit être l ’expression a d é ­ q u a te d u contenu . enfin. la psalmodie du Koran. puis son rev êtem en t litu rg iq u e indispensable. LA VOIE 183 U n a u tre élém ent fo n d am en tal de la voie est le sym bolism e. en ou tre. mais on ne peut leur ajouter quoi que ce soit . on peut choisir entre les styles. le sym bolism e a ceci de p articu lier q u ’il com bine l’ex térieu r avec l’in térieu r. et dépasse ainsi. il y a les aspects décoratifs de l’art sacré. Les psalmodies expriment différents rythmes de l’esprit. Sans do u te. L ’a rt sacré est d ’ab o rd la form e visible et audible 1 de la R évélation. on peut psalmodier le Koran de telle façon. qui présente divers styles. est un art . elle ne d o it en au cu n cas le co n tre­ dire . puis il y a l’art sacré qui a été déve­ loppé en conformité de tel génie ethnique . m ais elles n ’en possèdent pas m oins. où Dieu lui-même prescrit les formes et les matériaux . Mais il' fa u t distin g u er divers degrés dans l ’a rt sacré. tel qu’il apparaît dans le Tabernacle de Moïse. mais toujours conformément à un esprit qui le trans­ cende. Par exemple. qui s’affirm e dans l’a r t sacré com m e dans la n a tu re vierge. mais non de telle autre. où le génie ethnique s’affirme le plus librement. L ’ « im p é ra tif catégorique » 1. à leu r ignorance et à leurs passions. su iv an t les circonstances. les form es sen­ sibles n ’o n t pas l’im p o rtan ce des sym boles v e rb a u x ou scrip tu raires. en principe ou en fait. donc divers n iv e au x d ’ab so lu ité ou de rela tiv ité 12 . elle ne p e u t être ab an d o n n ée à l’a rb itra ire des in dividus. une fonction d ’ « en ­ cad rem en t » ou de « suggestion spirituelle » fo rt précieuse. sans p arle r de l’im p o rtan ce ritu elle de prem ier p la n q u ’elles p eu v en t assum er . le sensible avec le sp iri­ tu e l. la fo n c­ tio n de sim ple « arrière-p lan ».

une ré v é ­ la tio n d u C réateur. vues à p a rtir de cet E sp rit m êm e. à cer. p a r le tro p -p lein de ses perfections même. u n san ctu aire et m êm e. l’ex tério risatio n com m e telle p o rte en elle-m êm e le poison de l’ex tério rité. Mais il y a aussi le sym bolism e p rim ordial de la n a tu re vierge . dans le gigantisme à la fois brutal et effé­ miné de la sculpture babylonienne. les gens qui. rien de noble ne p e u t jam ais se perd re : to u s les trésors de l’a rt. le fa it que les chefs-d’œ uvre d ’a rt sacré so n t des expressions sublim es de l’E sp rit ne do it pas nous faire oublier que. ces œ uvres. . de nos jours. Les Pères du d ésert n ’av a ie n t pas besoin de colonnades ni de v itra u x . L’art est toujours un critère du « discernement des esprits » : le paganisme réel se révèle dans l’allure de l’art. le chef-d’œ uvre est com m e chargé de regrets. ap p ara isse n t elles-mêmes d éjà com m e des concessions au « m onde » e t fo n t penser à cette parole évangélique : « Celui qui tire l ’épée. se re tro u v e n t p a rfaitem en t et in fin im en t dans la B éatitu d e . » E n effet. q u an d l’E sp rit a besoin de s’extérioriser à ce p o in t. p a r contre. Quoi q u ’il en soit. sert à suppléer à l’absence de sagesse ou de sain ­ te té . l ’hom m e qui a plein em en t conscience de cette v érité ne p e u t pas ne pas être d étach é des cristallisations sensibles en ta n t que telles. m ép risen t le plus l’a r t sacré au nom du « p u r esp rit ». celle-ci est u n livre o u v ert. p érira p a r l’épée. on a parfois l’im pression que l’a rt. Rappelons également l’art chargé de cauchemars de l’ancien Mexique décadent. d’une façon non moins frappante. donc de l’épuisem ent. par exemple dans le naturalisme des Gréco-Romains et aussi.184 COMPRENDRE l ’i S L A M q u ’est l ’in tég rité spirituelle de la form e ne sa u ra it em pêcher que l’ordre form el est soum is à certaines vicissitudes . sont ceux qui le co m p ren n en t le m oins et qui en a u ra ie n t le plus besoin x. de la frag ilité et de la d écrép itu d e . c’est d éjà un « c h a n t de cygne » . il est d éjà bien près de se perdre . com m e ceux de la n atu re .1 1. dans leurs plus pesantes extériorisatio n s.

qui est beaucoup moins « huma­ niste » que les arts de l’Occident et de l’antiquité proche-orientale. ou la haute montagne. on p e u t se dem an d er ce qui est plus précieux. m ais il est moins h u m ain que l ’a rt et moins im m éd ia­ te m e n t intelligible . le désert ? Ainsi posée. m ais néanm oins profonde et terrib le. innocente et pieuse. 3. Dans l’art extrême-oriental. précisément parce que le langage artistique passe par l’homme. la mer. l’art sino- japonais ne comporte pas d’éléments « païens » comme c’est le cas des anciens arts méditerranéens . car les choses externes sont ce que nous som m es. ni sentimentaliste ni creux et écrasant. ou presque. les images divines de l’Inde et de l’Extrême- Orient. c’est celle-ci que nous choi­ sirions . ou les b eau tés de la n a tu re en ta n t que créa­ tions divines e t sym boles 12 . dans ses manifestations essentielles. la forêt. Si nous devions choisir entre le plus m agnifique des tem ples et la n a tu re inviolée. elle é ta it to u jo u rs leur refuge. les niches de prière rutilantes de la mosquée de Cordoue. q u ’en tre les m y th o - 1. la d estru ctio n de to u te s les œ uvres hum aines ne serait rien à côté de la d estru ctio n de la n a tu re L La n a tu re offre à la fois des vestiges du P arad is te r ­ restre et des signes précurseurs du P arad is céleste. Les sages et les erm ites o n t de to u s tem p s recherché la n a tu re . non en elles-mêm es. il y a là le m êm e ra p p o rt. . le langage de la n a tu re est plus p rim ordial sans d o u te et plus universel. à u n a u tre p o in t de vue. Cela est vrai aussi pour l’art. une voie. l’œuvre humaine reste profondément liée à la nature. 2. mais dans une moindre mesure. Faut-il préférer des œuvres telles que la Vierge hiératique de Torcello près de Venise. il n’est jamais. LA VOIE 185 ta in s égards. les som m ets de l ’a rt sacré en ta n t q u ’in sp iratio n s directes de Dieu. il exige plus de connaissance spirituelle p o u r po u v o ir délivrer son m essage. au point de former avec celle-ci une sorte d’unité organique . c’est auprès d ’elle q u ’ils se sen taien t loin du m onde et proche du Ciel . m ais q u a n t à leur efficacité 3 . E t p o u rta n t. car il y a de chaque côté — dans l’art comme dans la nature — un « plus » et un « moins ». la question est objectivement insoluble.

avec to u te sa materia h u m aine que la n a tu re vierge ne sa u ra it offrir . L a m eilleure réponse à ce problèm e est que l’a rt sacré. non seulem ent à n o tre position te rre stre . celle-ci. non « qui doit ». Dire que l’on préfère les « œ uvres de Dieu » a u x « œ uvres des hom m es » serait to u tefo is sim plifier le problèm e o u tre m esure. extériorise p o u rta n t sa sain teté. et enfin la nature. l ’hom m e n ’est que l’in s tru ­ m en t e t l ’h u m a in n ’est que l ’é to ffe 12. puis la vertu. l ’ap p aren ce est due. m ais aussi. Nous disons « qui peut rendre ». Le sym bolism e de la n a tu re est solidaire de n o tre expérience h u m ain e : si la v o û te stellaire to u rn e. L’image du Bouddha combine de la façon la plus expressive les « catégories » dont nous avons traité ici : d’abord la connais­ sance et la concentration . c’est-à-dire préci­ sém ent ce quelque chose qui p e u t ren d re superflu po u r le sa in t l’ex tério risatio n artistiq u e 1 . cette sa in te té ou ce tte sagesse est devenue m iracu ­ leusem ent tan g ib le. ensuite la tradition et l’art. e t qui sem ble m êm e avoir créé n o tre situ a tio n sp atiale p o u r p e rm e ttre à n o tre persp ectiv e sp iri­ tuelle d ’être ce q u ’elle est . car il m o n tre que ce sont les m ythes — to u jo u rs solidaires de l ’astronom ie 1. l ’illusion te rre stre reflète donc une s itu a tio n réelle. é ta n t donné que dans l ’a rt m é rita n t l’ép ith ète de « sacré ». figurée par le lotus. car l’art peut avoir pour tel saint une fonction qui échappe à l’homme ordinaire. c’est p arce que les m ondes célestes év oluent a u to u r de Dieu . d o n t te l sa in t n ’a pas « besoin » personnellem ent. et a v a n t to u t. dans les deux éléments précédents . et ce ra p p o rt est de la plus h a u te im p o rtan ce. représentées par l’image elle-même. p a r l’a rt. la v e rtu « d ila ta n te » et « rafraîch issan te » de la n a tu re c’est de n ’être p o in t h u m ain e m ais angélique. mais absorbée. c’est D ieu qui est l’a u te u r . . en u n certain sens. à un p ro to ty p e tra n s c e n d a n t qui n ’est n u llem en t illu ­ soire. 2.186 COMPRENDRE L’ i S L A M logies trad itio n n elles et la m étap h y siq u e pure.

com m e l’ancien Ju d aïsm e. ils rév èlen t Dieu en ja illissa n t de la « Mère du L ivre » et en se tra n s m e tta n t p a r l’esp rit vierge d u P r o p h è te 1. la v o û te céleste est le tem ple de l’é te r­ nelle sophia. to u t en fo u rn issan t év i­ dem m en t des observations exactes. La sagesse de la n a tu re se tro u v e m ain tes fois affirmée dans le K o ran . elle d é tru it les bases em piriques des m ythologies sans pouvoir expliq u er la signification des données nouvelles. Le sym bolism e du sable est analogue à celui de la neige :1 1. . A n o tre p o in t de vue. LA VOIE 187 ptolém éenne — qui a u ro n t le dernier m ot. — et l ’oasis préfigure le P arad is. m ais ig n o ran t le sens et la p o rtée des sym boles. est p a rticu liè­ rem en t près de la n a tu re du fa it q u ’il est ancré d an s l’âm e nom ade . Le m êm e m o t « signes » (âyât) désigne les versets du L ivre . Nous y avons fait allusion au cours du précédent chapitre en parlant d e la bénédiction mohammédienne. m é tap h y siq u em en t to u t aussi vrai m ais plus hum ain. L Islam . sa b e a u té est celle du d ésert et de l ’oasis . ne sa u ra it co n tre­ dire de jure les conceptions m ythologiques dans ce q u ’elles o n t de spirituel. Comme nous l ’avons déjà fa it rem a rq u er en d ’au tres occa­ sions. cette science su p er­ pose u n sym bolism e à langage in fin im en t com pliqué à un au tre. le sable est p o u r lui u n sym bole de p u reté. qui in siste sur les « signes » de la création « p o u r ceux qui so n t doués d ’e n te n ­ d em en t ». elle ne fait que changer les données sym boliques. — m ais elle ignore q u ’elle découvre u n langage et q u ’elle propose im p licitem en t un nou v eau ptolém éism e m étap h y siq u e. — u n peu com m e on tra d u ira it un te x te en une a u tre langue plus difficile. ou a u tre m e n t d it. com m e les phénom ènes de la n a tu re à la fois virginale et m aternelle. la science m oderne. ce qui in d iq u e le ra p p o rt en tre la n a tu re et la gnose . donc de v alab le . — on l’em ploie p o u r les ab lu tio n s q u an d l’eau v ien t à m an q u er.

s’opposent à la n a tu re to u ­ jours vierge . ta n d is que la b lan ch eu r et la m onotonie des villes o n t une b eau té désertiq u e et p a r là m ême sépulcrale. avec leur ten d an ce à la p étrificatio n et avec leurs germ es de co rrup tio n . l’esp rit nom ade : les villes m usulm anes g ard en t to u jo u rs l’em preinte d ’une p érég rin atio n à tra v e rs l’espace et le tem p s . dans le cadre d ’u n sédentarism e in év itab le. c’est d ’être des san ctu aires . 60). dans ce clim at de m o rt. ou ne punissions pas sévèrem ent. leu r seule ju stificatio n . les Soufis y re to u rn e n t. pareille à la Sha- hâdah qui est p aix et lum ière et qui dissout en fin de com pte les nœ uds e t les antinom ies de l’existence. et leu r seule g aran tie de stab ilité. T o u t ceci p erm et de com prendre pourquoi l’Islam a v o ulu m ain ten ir. ce qui est un des sens de ce hadîth : « L ’islam a com ­ m encé dans l ’exil et il finira dans l’exil. car le K o ran d it : « E t il n ’y a pas de ville que N ous (A llâh) ne détruisions. la v érité m étap h y siq u e en ta n t que fondem ent de la voie. est l’éternelle profusion de la Vie divine. ou qui réd u it. g aran tie to u te relativ e. — dans les tra d itio n s à p o larité exo-ésotérique to u t au m oins. Comme cette v érité relève de l ’ésotérism e. m ais aussi. » Les villes. la grâce fragile des m osquées rép ète celle des palm eraies.188 COMPRENDRE L’i S L A M c’est une grande p aix qui unifie. le débord em en t gai et précieux des sources et des oasis . a v a n t le J o u r de la résurrection » (X V II. Au fond du vide de l ’existence et derrière ses m irages. l’Islam reflète p a rto u t la sainte stérilité et l’au sté rité du d ésert. — nous devons rép o n d re ici à la question de savoir s’il existe ou non une « orthodoxie éso­ . L ’Islam a surgi de la n a tu re . en les réab so rb an t. to u tes les coagu­ latio n s éphém ères à la S ubstance p u re et im m uable. Mais revenons à n o tre p o in t de d ép art.

la q uestion qui se pose 1 1. l’une ex trin sèq u e et form elle et l’a u tre in trin sèq u e et inform elle . m algré ses audaces v e r­ bales. 189). là où elle se p résente. celle-ci une fois a tte in te . nous dirons m êm e que le Soufisme est tro is fois o rthodoxe. la form e est évidem m ent dépassée. p rem ièrem en t parce q u ’il pren d son essor d an s la form e islam ique e t non pas ailleurs. donc à la « form e ». . la haqiqah est le centre. et la seconde à la v érité universelle. C’est là un des sens de cette injonction koranique : « Entrez dans les maisons par leurs portes » (II. p u isq u ’il se considère com m e la « moelle » (lubb) de celui-ci et non d ’une a u tre religion. en ce sens que le dogm e est la clef de la connaissance d irecte . Si une form ulatio n p e u t p a ra ître contredire tel p o in t de vue exotérique. réside dans une conception tro p restrein te du term e « orthodoxie » d ’une p a rt et de la connaissance m étap h y siq u e d ’a u tre p a rt : il fa u t en elfet distin g u er en tre deux orthodoxies. L ’ésotérism e islam ique p a r exem ple ne re je tte ra jam ais les fondem ents de l’Islam . Point de tarîqah sans sharî’ah. m ais l’ésotérism e ne s’en ra tta c h e pas moins néces­ sairem en t à la form e qui a été son p o in t de d é p a rt et d o n t le sym bolism e reste to u jo u rs v a la b le 1. T o u te la difficulté. Ibn A rabî. Celle-ci est le cercle et celle-là le rayon . O r les d eu x choses so n t liées dans l’ésotérism e. d euxièm em ent p arce que ses réalisations et ses doctrines corresp o n d en t à la v érité e t non à l’erreur. ce qui rev ien t à dire q u ’il n ’est pas sorti de l’o rthodoxie. m êm e s’il lui arrive de contredire incid em m en t telle position ou in te r ­ p ré ta tio n exotérique . la prem ière se réfère au dogm e. LA VOIE 189 té riq u e » ou s’il n ’y a pas là p lu tô t une co n trad ictio n dans les term es ou un ab u s de langage. n ’est pas devenu B o u ddhiste et il n ’a pas rejeté les dogmes et lois de la sharVah. et tro isièm em en t p arce q u ’il reste to u jo u rs solidaire de l’Islam . donc à T « essence ». que ce soit celle de l’Islam ou la V érité to u t court.

Ces considérations d ev raien t faire com prendre que le p a rti pris de to u t vouloir expliquer p a r des « em p ru n ts » ou du « sy n ­ crétism e » est m al fondé. — le co n traire serait an o rm al et in e x p li­ cable. et non si elle est « conform iste » ou « libre » . p arce que les choses in flu en t parfois les unes sur les au tres. p arle r d ’u n ésotérism e « non-orthodoxe » n ’en est pas m oins absurde. que to u te s les analogies dans la n a tu re p ro v ien n en t d ’influences un ilatérales ou ré c ip ro q u e s 1. car cela rev ie n d rait à so u ten ir. il arriv e forcém ent que les expressions le soient. — et deuxièm em ent. — la q uestion de 1’ « orth o d o x ie » au sens religieux ne p e u t se poser. q u ’il n ’est pas l ’a b o u ­ tissem en t in itia tiq u e ou « alchim ique » d ’une voie révélée. p rem ièrem en t que cet ésotérism e n ’est solidaire d ’au cu n e form e. de m êm e que la vision d ’une m ontag n e est la vision d ’une m o ntagne.190 COMPIIENDRE L ISLAM est celle de savoir si elle est v raie ou fausse. — dans ce cas il n ’a ni a u to rité ni lég itim ité. pas plus que leurs con traires du reste. q u ’il ne com porte donc aucune espèce de g aran tie form elle et « objective ». Une erreur analogue veut que tout commence par les textes écrits . c’est com m e si on v o u la it conclure. év id em m en t . — c’est là sa raison d ’être. en intellec- tu a lité p u re les concepts de « lib erté ». ni m êm e aucune u tilité. et si le fond est id en tiq u e. c’est là encore une généralisation abusive. — m ais ce n ’est pas une raison de généraliser ce cas exceptionnel et de le pousser à l’ab su rd e . la connaissance directe des m ystères ne sa u ra it être « m usulm ane » ou « ch rétien n e ».1 1. é ta n t vraies. Q u’une expression p articu lièrem e n t heureuse puisse être reprise p a r une d o ctrin e étrangère. Si l ’ésotérism e le plus p u r com porte la v é rité to ta le . « Les . d ’ « in d é p en ­ d ance » ou d ’ « o riginalité » n ’o n t au cu n sens. e t non pas a u tre chose . ne p eu v en t pas ne pas concor­ der . car les doctrines sapien- tielles. cela est égalem ent dans la n a tu re des choses.

. LA VOIE 191 L a question des origines d u Soufisme se réso u t p a r le discernem ent (furqân) fo n d am en tal de la d o ctrin e islam ique : D ieu e t le m onde . et cette « sincérité » — qui n ’a ab so lu m en t rien à v oir avec le « sincérism e » de n o tre époque — n ’est a u tre . il n ’y a donc rien d ’é to n n a n t à ce que les fo rm u latio n s com plexes e t subtiles de la gnose ne se soient pas m anifestées dès les d éb u ts et d ’u n seul coup. Le Soufism e. . Hagen 1922). . c’est que la connaissance directe est en elle-m êm e u n é ta t de p u re « conscience » et non une th éo rie . à une époque relativement récente. exclu t précisém ent la d u alité posée p a r to u t discernem ent. mais il était sévèrement interdit — comme César le nota à Lutèce — de s’en servir : tout savoir devait être transmis de bouche en bouche et retenu par la seule mémoire. c’est la « sin­ cérité de la foi ». Mentionnons également cette opinion de Platon : « Tout homme sérieux se gardera bien de traiter par écrit des questions sérieuses » . de nos jours. quand les hommes sont partout devenus inaptes à comprendre et surtout à réaliser les vérités qui leur ont été révélées à l’origine. on ne tolérait.. car la vérité se défend par sa propre nature contre sa profanation.. or ce d is­ cernem ent a quelque chose de provisoire du fa it que l’U nité divine. » (Joseph Epes Brown : Avant-Propos dans Les rites secrets des Indiens Sioux. les quelques vieux sages qui vivent encore parmi eux (les Sioux) disent qu’à l’approche de la fin d’un cycle. « il vaut mieux profaner la Tliora que de l’oublier ». q u ’une vision intellectuelle ne s’a rrê ta n t pas à Germains avaient une écriture à eux. e t q u ’elles aien t m êm e pu em p ru n te r parfois... cependant. des concepts platoniciens.. et il est possible qu’elle atteigne ainsi ceux qui sont qualifiés pour la pénétrer profondément. d’après les Rabbins. et c’est là en quelque sorte que se situe le p o in t de d é p a rt de la m étap h y siq u e originale et essentielle de l’Islam . il est alors permis et même souhaitable de porter cette connaissance au grand jour . U ne chose d o n t il fa u t te n ir com pte. et de même : « . que les ficelles à nœuds » (Ernst F u h r - m a n n : Reich der Inka. su r le p la n de la d octrine. p o u r les besoins de la d ialectique. Paris 1953). Au Pérou. poursuivie ju sq u e dans ses ultim es conséquences.

Vu de l’Islam sapientiel. qui en se réalisan t dev ien d ra gnose. Lui p o u rta n t te v o it » 12. 2. La doctrine des « relations » trinitaires le prouve. c’est « croire totalement ». de « croire » avec to u t son être q u ’ « il n ’y a de dieu que Dieu ». Toutefois. V I.192 COMPRENDRE l ’i S I A M m i-chem in et tir a n t au co n traire de l’idée u n itaire les conséquences les plus rigoureuses . 5) ou « de to u te s tes forces » (M atth. . m ais aussi celle de l’id e n tité suprêm e et la réalisatio n correspondante : 1’ « u n ité de Réalité» (wahdat el-W ujûd) 1. chez le C hrétien p a r le sacrifice vocationnel « d ’am o u r ». la foi e t la p ratiq u e) consiste à adorer Dieu com m e si tu le voyais. union. or l’Islam se réfère volon­ tiers à Abraham (Seyyidunâ Ibrâhîm). non com m e celle de l’absolu . La réalisation. ce hadîth est la définition même de l’ésotérisme et montre bien que celui-ci. X X II. c’est la doctrine d ’u n relatif sublim e 3 et s a u v a n t p a r sa sub lim ité m êm e. N’oublions pas que la Bible dit d’Abraham que Dieu lui imputa sa foi à justice . non seulem ent l’idée d u m o n d e-néant. — chez l’Israélite à tra v e rs la T h o ra et l’obéissance à la Loi. d o n t le rôle est de ren d re « sincères » et Yim ân et Vislâm. foi to ta le d o n t l ’expression scrip tu ra ire est ce hadîth d éjà cité : « L a v e rtu sp iri­ tu elle (ihsân . 3. p o u r l’Israélite et pour le C hrétien. de l’Unité (Wâhidiyah. Ahadiyah) est 1’ « unification » (tawhid). m ystère de n o n -altérité. Là où le Judéo- C hrétien m et l’in ten sité. 37). étant donné que la conviction que lâ ilaha illâ ’Llâh est le pilier de tout l’édifice religieux. l’ab o u tisse­ m ent en est. — nous 1. le M usulm an m e ttra la « sincérité ». donc la to ta lité de la foi. donc la to ta lité de l’am our. et si tu ne le vois pas. par la « Vertu transformante » (ihsân). — la perfection sera. de to u te to n âm e et de to u t to n pouvoir » (. Si la perfection ou la sain teté c’est. le C hristianism e p eu t être considéré com m e la do ctrin e du sublim e. p o u r le M usulm an. en Islam. Comme ihsân et taçawwuf (« Soufisme ») sont synonymes. d ’ « aim er Dieu de to u t to n cœ ur.Deut.

Si nous p a r ­ to n s de l’idée que le C hristianism e. T o u t ceci rev ien t à dire que le C hristianism e est fo n d am en talem en t une d o ctrin e de l ’U nion. — p o u r p a ra p h ra se r une form ule ancienne bien connue. c’est « l’Absolu devenu rela tiv ité afin que le relatif devienne absolu »x. le cœur-intellect du gnostique est une « subjectivation » du Christ. ou encore. qu’eux aussi soient Un en Nous. Père. 1’ « u n ita ­ rism e » m usulm an e t plus p articu lièrem e n t soufi 2. de to u te évidence. opère la réintégration du non- réel dans le Réel. — Le Christ est comme le Nom salvateur de Dieu sous forme humaine : tout ce qui peut se dire de l’un vaut aussi pour l’autre . l ’accent est mis su r le « m oyen » ou 1’ « in term éd iaire ». e t la réserve « sentie » p a r l’Islam ne s’ap plique plus . 13 . le Nom divin (la « Parole ». » {Jean.... Tu es en Moi et Moi en Toi. sous le rapport de la manifestation divine « externe » ou « objective ». celui-ci absorbe en quelque sorte la fin . le « Verbe ») qui. Toute la perspective chrétienne et toute la gnose christique sont contenues dans cette parole : « Comme Toi. par sa vertu « rédemptrice ». discerne entre le Réel et le non-réel. mais il est aussi. Il y a. ou encore. dans l’Absolu et p o u v a n t p a r conséquent y conduire. 2. — m ais a y a n t sa racine. com m e une nostalgie la te n te de ce que nous p o urrions a p p e ­ ler la « dim ension islam ique » en nous ré féran t à l’Orthodoxie semble être moins « fermée » à cet égard que le Catholicisme. Je leur ai donné la gloire que Tu m’as donnée. il est.. — nous som m es en pleine gnose. pour qu’ils soient Un comme Nous sommes Un : Moi en eux et Toi en Moi. d ’une façon plus géné­ rale et en dehors de la gnose. c’est que le C h ristia­ nism e se place à un p o in t de vue où la co nsidération de l’Absolu com m e tel n ’a pas à in te rv e n ir a priori . LA VOIE 193 pensons ici au Sacrifice divin. la fin est com m e g aran tie p a r la d iv in ité du m oyen. XVII. et c’est p a r là q u ’il rejo in t. « lumière du monde ». m ais ce q u ’il fa u t dire aussi. néanm oins et nécessairem ent. dans l ’histoire d u C hristianism e. ou qu’un certain Catholicisme. non seulement l’Intellect qui. 1. De même : si le Christ est une « objectivation » de l’Intellect divin. 21-23).

chrétien et m u su lm an . nous dirions q u ’il fa u t en chercher les trac es du côté d u Shiism e et de la Bektâshîyah. tels les m ouvem ents d ’u n A m alric de Bène et d ’u n Jo ach im de Flore. Si on nous faisait re m a rq u e r q u ’il y a certain em en t eu au sein de l’Islam une te n d a n c e inverse vers a possibilité chrétien n e ou le « règne du Fils ».et les tro is m o n o ­ théism es ju d a ïq u e. sans exclure évidem m ent l ’in te rp ré ta tio n ch rétien n e. en dehors de l’orthodoxie judaïque bien entendu. sans oublier les M ontanistes. donc en clim at p ersan et tu rc . 1. on sait que les M usulm ans in te rp rè te n t l’annonce du P a ra c le t dans l’É vangile de sain t Je a n com m e se ra p p o rta n t à l’Islam . c’est grâce aux analogies très indirectes que nous avons relevées. l’Islam est en fait. Il fut en même temps une réaction de la Germanie contre la Méditerranée et la Judée. Quoiqu’il en soit. à la fin de l’an tiq u ité . et non en vertu de l’anticatholicisme des luthériens. 2. la c ris ta l­ lisation religieuse de la gnose. plus anciennes et plus subtiles. avec son in sistan ce sur le « L ivre » e t le libre a rb itre et son re je t d ’un sacerdoce sa c ra ­ m entel et d u célibat. ce qui. est la m an ifestatio n la plus m assive de ce tte nostalgie x. . si la théosophie germanique — dans ce qu’elle a de valable — a pu éclore en climat protestant. « am o u r ». Le P ro ­ te sta n tism e . bien q u ’en m ode e x tra ­ tra d itio n n e l et m oderne et en un sens p u rem e n t « typo lo g iq u e » 12 . m ais il y eu t d ’a u tre s m an ifes­ ta tio n s . « gnose » — les « règnes » d u « P ère ». D ans le m êm e ordre d ’idées. les d eu x au x n e siècle. D’une manière analogue.194 COMPRENDRE L ISLAM l ’analogie en tre les tro is perspectives « crain te ». d ’où sa b lan ch eu r m étap h y siq u e et son réalism e te rre stre . d ev ien t com préhensible à la lum ière du te rn a ire « crain te- am our-gnose » au q u el nous avons fait allusion. du « Fils » et d u « S a in t-E sp rit » —. au p o in t de v u e « ty pologie ». le messianisme juif s’est allié dangereusement à l’idéologie moderne du progrès.

p o u r le M uham m adun Rasûlu ’Llâh : « M âyâ est la m an ifestatio n à ’Atm â. à la fois im m an en t et tra n sc e n d a n t. Le Ju d aïsm e et le C hristianism e a p p a rtie n n e n t à la prem ière catégorie . donc de « v érité ». du Livre sacré. la Vérité et la Vie.. c’est p o u r cela aussi q u ’il y a u n certain ra p p o rt en tre l’Islam et la gnose ou le « règne de l’E sp rit ». L ’accent est mis.1 1. l’Islam aussi. donc aussi de la D octrine ou du N om de Dieu. — m ais alors ce c o n ten an t a forcé­ m ent aussi un aspect de co n ten u 1. en ta n t que religion. du Sym bole. de l’Aoa- târa. q u ’elle a une réalité id en tiq u e à celui-ci . donc l’abso­ lu ité . celle de l’Islam sera q u ’ « il n ’y a pas d'âtmâ si ce n ’est le seul A tm â » et. ou encore : Dieu objectif. soit sur le c o n ten an t divin com m e dans le C hristianism e. » . Ou encore : to u te s les théologies — ou théosophies — se laissen t ram en er grosso modo à ces d eu x ty p e s : D ieu -E tre et D ieu-Conscience. on p o u rra it com prendre que la seconde existe de plein d ro it à côté du prem ier. l ’énonciation fo n d a ­ m en tale du C hristianism e est : « A tm â est devenu M âyâ afin que M âyâ devienne A tm â » . le contenu ou le « m o teu r » de celle-ci é ta n t 1’ « u n ité ». m ais p a r l’évidence. ou D ieu-O bjet et D ieu-S ujet. m ais en m êm e tem p s il est com m e l’expression religieuse et « o b jectiv iste » du D ieu-S ujet. d u S acrem ent.. LA VOIE 195 E n term inologie v éd an tin e. « absolum en t a u tre » et Dieu subjectif. ce qui nous ram ène au M uham m adun Rasûlu 'Llâh. et c’est p o u r cela q u ’il s’im pose. » D ans la fo r­ m u latio n chrétienn e. P o u r ce qui est de la signification universelle d ’ « A tm â devenu M âyâ afin que M âyâ devienne A tm â ». une équivoque subsiste en ce sens q\i A tm â et M âyâ so n t ju x tap o sés . non p a r le phénom ène ou le m iracle. il s’agit ici de la descente du D ivin. c’est à ce m a len te n d u possible que répond à sa façon l ’Islam . de la G râce sous to u te form e tan g ib le. « Je suis la Voie.

et j’ai trouvé qu’elles relèvent d’un principe unique à ramifications nombreuses. p a r l’in jo nction d ’aim er D ieu de to u t n o tre être. hanîf du Yémen et patron des gnostiques ( ’ârifûn). à un moindre niveau. dans le C hristianism e. ce qui coïncide avec le sens de la seconde Shahâdah. il en v a de m êm e des collectivités psychologiques 123. et dans le Christianisme. dans l’Islam. El-Hallâj dit dans son Dîwân : « J’ai médité sur les diverses religions. Melchisédech et Élie. XVIII. et le contenu. Ne demande donc pas à un homme d’adopter telle religion. par les deux saints Jean et aussi. Le Koran est une « descente » divine objective. ce qui est très juste dans ce contexte. — cet universalisme se trouve personnifié. 60-82) — 1’ « immortel » qu’on identifie parfois avec Élie — et par Uways El-Qaranî. car cela l’écarterait du principe fondamental . un « signe » et une « miséricorde ». — Cet universalisme — préfiguré dans le Judaïsme par Enoch. en langage soufi. — Massignon parle. « to u te chose é ta n t A tm â » a. Le c o n ten an t c’est le « V erbe fa it chair ». alors il (l’homme) les comprendra ». c’est l’ab so lu ité de la R éalité ou d u Soi. 3.196 COMPRENDRE l ’i S LAM — soit sur le co nten u « v érité » com m e d ans l’Islam et a fortiori dans les gnoses. et d ’aim er le p ro ­ chain com m e nous-m êm es. par l’exorciste « christique » qui ne suivait pas le Christ (« Qui n’est pas contre nous est pour nous ») et par le centurion de Capharnaüm. Le « Sei­ gneur ». Ou Allah en tant qu’Ezh-Zhâhir (« l’Extérieur »). de « dénominations confessionnelles » (pour adyân). exprim ée. . donc de « phénom ène divin » ou de sym bole 1. en m’efforçant de les comprendre. L a diversité des religions et leu r équivalence q u a n t à l’essentiel est donnée — selon la perspective soufie la plus intellectu elle — p a r la d iv ersité n a tu ­ relle des réceptacles collectifs : chaque réceptacle individuel a y a n t son Seigneur p articu lier. en lui (ce principe) s’élucident toutes les hauteurs et toutes les significations . en traduisant ce passage. c’est l’E tre-C réate u r en ta n t q u ’il concerne 1. c’est ce principe lui-même qui doit venir le chercher . par El-Khadir ou El-Khidr [Koran. — e t alors ce contenu se présente forcém ent sous l ’asp ect form el de co n te­ n a n t. 2.

D ’u n a u tre côté. qui à leu r to u r d ériv en t de telles possibilités divines. — et elle d o it en dériver d an s la m esure m êm e où la v é rité à co n n aître est profonde. P o u r sauver l’axiom e — m é tap h y siq u em en t irrecevable — de l ’absoluité de te l phénom ène religieux. quelle que puisse être la cause occasionnelle de l’intellection. ce qui donne lieu à des te n ta tiv e s philosophiques sans d o u te habiles. m ais une évidence principielle ne v ie n t que des principes. le cas échéant . to u te form e est frag m en taire p a r son exclusion néces­ saire des au tres possibilités form elles . Il est c o n tra ­ dictoire de fonder une certitu d e qui se v e u t to ta le . —. car Dieu est « le P rem ier » (E l-A w w al) et « le D ernier » (E l-A kh ir). U ne religion est une form e — donc une lim ite — qui « co n tien t » F Illim ité. le fa it que les form es — q u an d elles so n t entières. si la c ertitu d e p e u t surgir de l’in te l­ ligence.c’est q u ’elle s’y tro u v e d éjà de p a r sa n a tu re foncière. et on rep o rte sur le phénom ène en ta n t que tel les caractères d ’absoluité et de certitu d e qui leu r sont propres. — dans l’ordre hu m ain et h istorique en l ’occurrence. et q u ’il est reg ard é p a r elles en fonction de leurs n atu res propres. LA VOIE 197 ou « regarde » telle âm e ou telle catégorie d ’âm es. si ce p arad o x e est perm is . on en arriv e à nier. une c ertitu d e d ’ordre phénom énal p e u t dériver d ’u n phénom ène. et la v érité principielle — à savoir l’A bsolu v éritab le — et l’in tellect qui en p ren d conscience. m ais v iv a n t su r­ to u t de leu r co n trad ictio n in tern e. si Ce qui en soi est É vidence in divinis d ev ien t P hénom ène sacré dans tel ordre. n ’em pêche pas q u ’elles soient fragm entaires sous le ra p p o rt de leu r p a r ti­ cularisation et de leu r exclusion réciproque. d ’une p a rt sur l’o rdre phénom énal et d ’au tre p a rt sur la grâce m ystiq u e to u t en ex ig ean t une adhésion intellectuelle . — c’est a v a n t to u t p arce que le récep tacle p révu . c’est-à-dire p a rfaitem en t « elles-mêmes » — rep résen ten t ch a­ cune à sa façon la to ta lité .

Le fa it que l’in tellect est une grâce sta tiq u e et p erm a n en te le rend sim p lem en t « n a tu re l » a u x y eu x de certains. ou alors — ce qui rev ien t au m êm e — du p rincipe ratio n n ellem en t saisi et p ra tiq u e m e n t ré d u it au phénom ène. D’aucuns d iro n t que la gnose c’est u n luciférism e te n d a n t à vider la religion de son contenu et à refuser son don su rn atu rel. Q uand le phénom ène sacré com m e te l d ev ien t p ra tiq u e m e n t le facteu r exclusif de la certitu d e . une absoluité m éta- . du signe divin objectif. tie n t forcém ent de l ’accidence de ce m onde des form es et des m ouvem ents. bien en ten d u . ou à l ’exclusivism e q u ’il im plique. la divergence des p o in ts de vue ne se p ro d u it q u ’à p a rtir du m om ent où le phénom ène sacré se détache. est une m an ifestatio n d irecte ou centrale de l ’élém ent « su b stan ce ». donc u n su je t m u ltiple se d if­ féren cian t p a r les in d iv id u s et s’éte n d a n t à tra v e rs la durée et p a r delà les in d iv id u alités éphém ères . m ais le phénom ène religieux. com m e si l’intelligence pure n ’é ta it capable que de relativ ités et com m e si le « su rn a tu re l » é ta it dans te l arb itra ire céleste et non dans la n a tu re des choses. du m iracle ex tern e.198 COMPRENDRE L’ i S L A M est une collectivité. dans son a ctu alisa tio n hu m ain e et au p o in t de vue de la seule expression. dans la conscience des hom m es. ce qui rev ie n t à le nier . d ans le m êm e ordre d ’idées. nous co n stato n s que les phénom ènes relèv en t de ceux-ci et l’intellect de celle-là . m ais nous pourrions dire to u t aussi bien que l ’essai de p rê te r au phénom énism e religieux. ta n d is que l ’intellect. nier l’in tellect parce que to u t le m onde n ’y a pas accès est aussi fau x que de nier la grâce parce que to u t le m onde n ’en jo u it pas. l ’in tellect princi- piel et super-phénom énal est abaissé au niv eau des phénom ènes profanes. de la v érité éternelle q u ’il m anifeste — et q u ’on ne « p erçoit » plus — et que de ce fa it la c ertitu d e d ev ien t « croyance » et ne se réclam e plus que du phénom ène. E n d istin g u an t en tre la « substance » et les « accidents ».

to u te la différence en tre les élém ents . p u isq u ’il p e u t le définir com m e é ta n t une lim itatio n — en vue de la création — de l ’Essence divine. laquelle est « S u r-E tre » ou « Soi ». ou p lu tô t. e t la plus difficilem ent accessible. L ’intellect est le critère d u phénom ène . si l ’inverse est vrai égalem ent. LA VOIE 199 physique. le problèm e ne se pose p ra tiq u e m e n t pas. — nous rép o n ­ dons : p arfa ite m e n t. il p e u t dépasser celui-ci d ’une certain e m anière. D ans le sym bolism e de la toile d ’araignée. Au d é b u t d ’une religion. l ’intellect ne sa u ra it la dépasser. c’est que. est la te n ta tiv e la plus habile de re n ­ verser l’ordre n orm al des choses en n ia n t — au nom d ’une certitu d e tirée de l’o rdre phénom énal et non de l’ordre principiel et intellectu el — l ’évi­ dence que l ’in tellect p o rte en lui-m êm e. car l ’in tellect p articip e à cette in fin itu d e et s’identifie m êm e avec elle sous le ra p p o rt de sa n a tu re in trin sèq u e la plus rig o u reu sem en t « elle- m êm e ». to u t en d ép e n d a n t ex isten tielle­ m en t de l ’E tre en ta n t q u ’il se m anifeste. les ray o n s rep résen ten t 1’ « id e n tité » essentielle e t les cercles 1’ « analogie » existentielle. que nous avons déjà eu l’occasion de m en tio n n er dans de précédents livres. m ais il v a de soi que. p u isq u e l’in tellect p e u t définir la religion et en co n sta te r les lim ites form elles . c’est p o u rta n t dans u n sens plus in d irect et d ’une façon beaucoup plus rela tiv e et extérieure. d ’une façon fo rt sim ple m ais en to u t cas a d é q u a te . E t de m êm e : si on nous dem ande si l’in tellect p e u t ou non se « p lacer » au-dessus des religions en ta n t que phénom ènes spirituels et historiq u es. ce qui m ontre. — ou s’il existe en dehors des religions u n p o in t « o b jectif » p e rm e tta n t d ’éch ap ­ p er à telle « su b jectiv ité » religieuse. si l ’on en ten d p a r « religion » l ’in fin itu d e in tern e de la R év élatio n . L a preuve de la tran sce n d an ce cognitive de l’in ­ tellect. la question ne se pose alors plus. ou à l’in térieu r d ’un m onde religieux encore hom ogène.

L’identité présuppose a priori deux termes. Q u an t à T « analogie contin u e » en tre les phénom ènes et le P rincipe qui les exhale. . précisément ceux qui se révèlent comme identiques d’une façon unilatérale et irréversible . aucun des d eu x élém ents ne se p résen te à l ’é ta t p ur. il y a une seule réalité. en m êm e te m p s que leu r solidarité . et c’est p o u r cela q u ’il se couche.200 COMPRENDRE I. em ployée ici à titr e to u t p ro v i­ soire.celle des évidences logiques et m ath ém a tiq u e s n o ta m m e n t — su rg it de l ’In tellect divin. 2. c’est T « id e n ­ tité discontinue » de la lum ière solaire qui. — son existence n ’en est pas m oins un aspect ou u n m ode de l’E xisten ce com m e telle 1 . s’il est év id en t que le p h é ­ nom ène-sym bole n ’est pas ce q u ’il sym bolise. on p o u rra it — afin de ne négliger au cu n e nuance im p o rta n te -— p a rle r aussi d ’une « analogie co n ti­ n ue » po u r le prem ier e t une « id e n tité d iscontinue » p o u r le second. soit logiquem ent co n trad icto ire et p ra tiq u e ­ m en t inutile. et l ’id e n tité. 3. encore une fois. Non pas une « partie ». c’est ce qui p erm e t d ’ap p eler « continue » l ’analogie q u an d nous l ’envisageons sous le ra p p o rt de son ra tta c h e m e n t ontologique à l ’E tre pu r. et com m e. On pourrait préciser en parlant de « continuité accidentelle­ ment discontinue » et de « discontinuité essentiellement continue ». bien q u ’une telle term inologie. — le soleil n ’est pas D ieu. m êm e filtrée à tra v e rs plusieurs v itra u x colorés. c’est. d’où le caractère d’analogie. bien entendu. to u te la différence en tre le phénom ène sacré ou sym bolique et l ’intellectio n principielle 3.’ I S L A M « intellection » et « phénom ène ». reste to u ­ jours essentiellem ent la m êm e lum ière. c’est-à-dire qu’au fond d’une diversité apparente. le seul qui soit . 1. ou plus précisém en t à tra v e rs les écrans qui sép aren t la raison de sa Source u ltim e . une analogie co ntinue 12 . T oute ce rtitu d e —. L ’analogie est une id e n tité discontinue. du fait de celle-ci. m ais elle en surgit à tra v e rs l’écran ex isten tiel ou p hénom énal de la raison.

LA VOIE 201

On a reproché à la gnose d ’être une e x altatio n
de 1’ « intelligence h u m ain e » ; dans cette dernière
expression, nous pouvons saisir l ’erreu r au vol, car
m étap h y siq u em en t, l’intelligence est a v a n t to u t
l ’intelligence et rien d ’a u tre ; elle n ’est h u m aine
que dans la m esure où elle n ’est plus to u t à fa it elle-
m êm e, c’est-à-dire où de su b stan ce elle d ev ien t
accident. P o u r l’hom m e e t m êm e p o u r to u t être,
il y a là deux ra p p o rts à envisager : le ra p p o rt
« cercle concentriqu e » et le ra p p o rt « ray o n c e n tri­
p ète » 1 ; su iv a n t le prem ier, l ’intelligence est lim itée
su iv an t u n niveau déterm in é d ’existence, elle est
alors envisagée en ta n t q u ’elle est séparée de sa
source ou q u ’elle n ’en est q u ’une réfractio n ; su iv an t
le second, l’intelligence est to u t ce q u ’elle est p a r
sa n a tu re in trin sèq u e, quelle que soit sa situ a tio n
contingente, le cas éch éan t. L ’intelligence discer­
nable chez les p la n tes — d an s la m esure où elle est
infaillible — « est » celle de Dieu, la seule q u i soit ;
cela est v rai à plus fo rte raison p o u r l ’intelligence
de l ’hom m e, là où elle est capable d ’ad éq u atio n s
supérieures grâce à son caractère à la fois in tég ral
et tra n sc e n d a n t. Il n ’y a q u ’un seul su jet, l ’universel
Soi, et ses réfractio n s ou ram ificatio n s existentielles
sont Lui-m êm e ou ne so n t pas Lui-m êm e, su iv a n t le
ra p p o rt envisagé. C ette v érité, on la com prend ou
on ne la com prend pas ; il est im possible de l’accom ­
m oder à to u t besoin de causalité, de m êm e q u ’il est
im possible de « m e ttre à la p o rtée de to u t le m onde »
des notions telles que le « re la tiv e m e n t absolu »

la première se référant à l’intellect et la seconde au phénomène,
au symbole, à la manifestation objective.
1. C’est toute la différence entre l’analogie et l’identité essen­
tielle, l’une étant toujours un aspect de l’autre.

202 COMPRENDRE L ’i S L A M

ou la « tran sp are n ce m étap h y siq u e » des p h én o ­
m ènes. Le p an th éism e d ira it que « to u t est D ieu »,
avec l’arrière-pensée que D ieu n ’est rien d ’a u tre
que l ’ensem ble des choses ; la m étap h y siq u e v é ri­
ta b le, bien au co n traire, d ira à la fois que « to u t est
D ieu » e t « rien n ’est Dieu », en a jo u ta n t que Dieu
n ’est rien horm is Lui-m êm e, et q u ’il n ’est rien de
ce qui est dans le m onde. Il est des vérités q u ’on ne
p e u t exprim er que p a r antinom ies, ce qui ne signifie
nullem ent que celles-ci c o n stitu e n t dans ce cas un
« procédé » philosophique d e v a n t a b o u tir à telle
« conclusion », car la connaissance directe se situe
au-dessus des contingences de la raiso n ; il ne fa u t
pas confondre la vision avec l ’expression. Au dem eu­
ra n t, les vérités sont profondes, non p arce q u ’elles
so n t difficiles à exp rim er p o u r celui qui les co nnaît,
m ais parce q u ’elles sont difficiles à com prendre p our
celui qui ne les co n n aît pas ; d ’où la d isproportion
en tre la sim plicité d u sym bole et la com plexité
éventuelle des dém arches m entales.

P réten d re , com m e d ’aucuns l’o n t fait, que dans
la gnose l’intelligence se m e t orgueilleusem ent à la
place de Dieu, c’est ignorer q u ’elle ne sa u ra it réaliser
dans le cadre de sa n a tu re p ro p re ce que nous p o u ­
vons appeler 1’ « être » de l ’Infini ; l’intelligence pu re
en com m unique u n reflet — ou u n systèm e de
reflets — a d é q u a t e t efficace, m ais elle ne tra n sm e t
pas d irec tem en t 1’ « être » divin, sans quoi la con­
naissance intellectuelle nous id e n tifierait d ’une
m anière im m édiate avec son o b jet. La différence
en tre la croyance et la gnose — la foi religieuse
élém entaire et la ce rtitu d e m étap h y siq u e — est
com parable à celle en tre une d escription et une
vision : pas plus que la prem ière, la seconde ne
nous place au som m et d ’une m o ntagne, m ais elle

LA VOIE 203
nous renseigne su r les p ro p riétés de celle-ci et sur
le chem in à p ren d re ; n ’oublions pas, toutefois,
q u ’u n aveugle qui m arche sans a rrê t avance plus
v ite q u ’un hom m e n o rm al qui s’arrête à chaque
pas. Q uoiqu’il en soit, la vision identifie l’œil à la
lum ière, elle com m unique u n e connaissance ju s te
et hom ogène 1 et p erm e t de p ren d re des raccourcis
là où la cécité oblige à tâ to n n e r, n ’en déplaise au x
co n tem p teu rs m o ralisan ts de l ’in tellect qui se
refu sen t d ’a d m e ttre que ce d ernier est lui aussi
une grâce, m ais en m ode s ta tiq u e et « n atu re lle m en t
su rn a tu re l » 12 ; cep en d an t, nous l ’avons d it, l’intel-
lection n ’est pas to u te la gnose, celle-ci co m p o rtan t
les m ystères de l ’union et d éb o u ch a n t d irectem en t
sur l’Infini, si l’on p e u t s’ex p rim er ainsi ; le cara c­
tè re « incréé » du Soufi plénier (eç-Cûfi lam yukhlaq)
ne concerne a priori que l ’essence tran sp erso n n elle
de l’in tellect et non l’é ta t d ’ab so rp tio n dans la
R éalité que l’in tellect nous fa it « percevoir », ou
d o n t il nous rend « conscients ». L a gnose to ta le
dépasse im m ensém en t to u t ce qui a p p a ra ît chez
l ’hom m e com m e « intelligence », p récisém en t parce
q u ’elle est u n incom m ensurable m y stère d ’ « être » ;
il y a là to u te la différence, in d escrip tib le en langage
h u m ain , en tre la vision et la réalisatio n ; dans
celle-ci, l’élém ent « vision » d ev ien t « être », et n o tre
existence se tra n sm u e en lum ière. Mais m êm e la
vision intellectuelle ord in aire — l’intellectio n qui

1. A l’objection que même ceux à qui nous reconnaissons la
qualité de métaphysiciens traditionnels peuvent se contredire,
nous répondrons qu’il peut en être ainsi sur le terrain des appli­
cations où l’on peut toujours ignorer des faits, mais jamais
sur celui des purs principes, qui seuls ont une portée absolument
décisive, quel que soit leur niveau.
2. La condition humaine, avec tout ce qui la distingue de
l’animalité, est également une telle grâce. S’il y a là un certain
abus de langage, nous dirons que c’est la vérité métaphysique
qui nous y oblige, la réalité des choses n’étant pas soumise aux
limites des mots.

204 COMPRENDRE l ’iSL A M

reflète, assim ile et discerne sans opérer ipso facto
une tra n s m u ta tio n ontologique, — dépasse déjà
im m ensém ent la sim ple pensée, le jeu discursif et
« philosophique » du m en tal.

L a dialectique m étap h y siq u e ou ésotérique évolue
en tre la sim plicité sym boliste et la com plexité
réflexive ; cette dernière — et c’est là u n p o in t que
les m odernes o n t de la peine à com prendre — p e u t
devenir de plus en plus su b tile sans p o u r cela s’a p ­
p rocher d ’un pouce de la v érité ; a u tre m e n t dit,
une pensée p e u t se subdiviser en m ille ram ifications
et s’en to u rer de to u te s les p récau tio n s possibles
to u t en re s ta n t ex térieu re et « profane », car aucune
v irtu o sité du p o tier ne tra n sfo rm e ra l’argile en or.
O n p e u t concevoir u n langage cen t fois plus réflexif
que celui d o n t on use actu ellem en t, p u isq u ’il n ’y a
là pas de lim ites de p rincipe ; to u te fo rm u latio n est
forcém ent « naïve » à sa m anière, et on p e u t to u jo u rs
chercher à la hau sser p a r u n luxe de m iroitem ents
logiques ou im ag in atifs ; or cela p rouve, d ’une p a rt
que la réflexivité com m e telle n ’ajo u te aucune q u a ­
lité essentielle à une énonciation, et d ’a u tre p a rt,
rétro sp ectiv em en t, que les énonciations relativ em en t
sim ples des sages d ’autrefois éta ie n t chargées d ’une
p lén itu d e que, précisém ent, on ne sait plus discerner
a priori et d o n t on nie volo n tiers l’existence. Ce
n ’est pas une réflexivité poussée à l’ab su rd e qui
p e u t nous in tro d u ire au cœ u r de la gnose ; ceux qui
e n ten d en t procéder sur ce p lan p a r in v estig atio n s
et tâ to n n e m e n ts, qui sc ru te n t et qui p èsen t, n ’o n t
pas saisi q u ’on ne p e u t so u m ettre to u s les ordres
de connaissance au m êm e « régim e » de logique et
d ’expérience, et q u ’il est des réalités qui se com ­
p re n n e n t d ’u n coup d ’œil ou qui ne se com prennent
pas du to u t.

l’une « ascen d an te » e t tr a ita n t des principes universels et de la d istin ctio n en tre le R éel et l’illu­ soire. elle se réfère à la prem ière Shahâdah et à 1’ « ex tin ctio n » (fanâ). des « sensa­ tio n s » ontologiques ou des « p arfu m s » ou « saveurs » m ystiques . ta n d is que la seconde 1 1. Dans notre ouvrage sur les religions nous avons signalé un trait de ce genre à propos du « Traité de l’Unité » (Risâlat el-Ahadiyah). L a m étap h y siq u e a com m e d eu x grandes d im en ­ sions. mais rele­ vant en tout cas directement de sa doctrine. ou de p réte n d re p a r exem ple. il arriv e que des con tem p latifs re je tte n t au nom de l’expérience directe les fo rm u latio n s doctrinales. la prem ière d im en ­ sion p e u t être dite « sta tiq u e ». 1’ « an n ih ilatio n » (istihlâk). que la M éditerranée se tro u v e « en h a u t » et non « en bas » com m e su r la carte. d u moins de la p a r t de q u elq u ’u n se s itu a n t lui- m êm e en dehors de l’é ta t d o n t il s’agit. il serait to u t aussi fa u x de co n tester le caractère ad é q u a t d ’une carte géographique parce q u ’on a u ra it en trep ris un voyage concret. qui p o s­ sède to u te la légitim ité et p a r ta n t to u te l’efficacité que lui confère à son niv eau la n a tu re des choses. avec le p la n de l’expérience in térieu re. donc de la « div in ité » foncière et secrète des êtres et des choses. . car « to u t est Atm â » . attribué à tort ou à raison à Ibn Arabî. parce q u ’on a u ra it voyagé d u nord au sud. m étap h y siq u e l’une et m y s­ tiq u e l’a u tre : il serait to u t à fa it fau x de s’au to riser de certaines form u latio n s m y stiques ou « un itiv es » p o u r nier la légitim ité des définitions intellectuelles. LA VOIE 205 N on sans ra p p o rt avec ce qui précède est la ques­ tio n des d eu x sagesses. car en fait. et l’a u tre « descendante » et tr a ita n t au contraire de la « vie divine » dans les situ atio n s créaturelles. ce qui ne les em pêche pas to u jo u rs de proposer d ’au tre s fo r­ m ulations du m êm e ordre et év en tu ellem en t de la m êm e v aleu r h II s’ag it ici de ne pas confondre le p la n p ro p rem en t intellectu el ou do ctrin al. qui p o u r eux sont devenues des « m ots ».

» La théorie hindoue. ra p p e ­ ler c e tte sentence du C hrist : « Le ciel et la te rre passeront. — de m êm e que la seconde Shahâdah dérive de la prem ière. ou hin d o -b o u d d h iq u e. cep en d an t. des upâyas ren d p a rfa ite m e n t com pte de ces d im en ­ . — en sorte que la m é tap h y siq u e statiq u e. et ce serait une « erreu r d ’o p ­ tiq u e » pernicieuse que de m épriser la do ctrine au nom de la réalisatio n . la seconde est m ystérieuse et p arad o x ale. — cette dernière ne se p ro d u it d ’ailleurs guère en m étap h y siq u e pure. Ce qui. sera.206 COMPRENDRE L ISLAM dim ension a p p a ra ît com m e « d y n am iq u e » et se réfère à la seconde Shahâdah et à la « p erm an en ce » (baqâ). Com parée à la p rem ière dim ension. p o u r la gloire de la d o ctrine. ou encore. à savoir d u « p o in t d ’in tersectio n » illâ. m ais mes paroles ne p assero n t pas. m ais com m e nous som m es d an s le m onde. p u isq u e le P rincipe seul est réel. nous ajo u to n s cette réserve que le m onde reflète Dieu . est le m o t illâ. « élém entaire » ou « sép arativ e » se suffit à elle-m êm e et ne m érite au cu n rep ro ch e de la p a r t de ceux qui sav o u ren t les parad o x es en iv ra n ts de l’expérience u n itiv e. et si elle se p ro d u it. ou de n ier celle-ci au n o m de celle-là . elle consiste à su restim er la « le ttre » doctrinale dans son p articu larism e form el. — nous voulons. dans la prem ière Shahâdah . m ais il ne fa u t jam ais p erd re de vue que c e tte seconde d im en ­ sion est déjà con ten u e im p licitem en t d an s la p re ­ m ière. elle sem ble co n tred ire en certain s po in ts la prem ière. elle est com m e u n vin d o n t s’enivre l’U nivers . le concept de la cau salité universelle : nous p arto n s de l’idée que le m onde est fau x . et c’est de c e tte réserve que ja illit la seconde m é tap h y siq u e. Il y a là en quelque sorte la c o n fro n ta tio n en tre les perfections d ’in c o rru p tib ilité et de vie : l’une ne v a pas sans l’a u tre . dans la prem ière m é tap h y siq u e. com m e la prem ière erreu r est plus dangereuse que la seconde. au p o in t de vue de laquelle la prem ière est com m e un dogm atism e insuffisant.

LA VOIE 207 sions du sp iritu el : les concepts so n t vrais su iv an t les n iv e au x auxquels ils se réfèren t. le supraconscien t a lui aussi u n asp ect « so u te r­ rain » p a r ra p p o rt à n o tre conscience ord in aire ex ac tem en t d ’ailleurs com m e le cœ u r q u i est pareil à u n san ctu a ire englouti et qui. non seulem ent psychologique et infé­ rieure. comme beaucoup d’autres mythes du même genre. est form é de to u t ce que co n tien t l’in tellect d ’une façon la te n te e t im plicite . ré a p p a ra ît à la surface grâce à la réalisatio n u n itiv e . ils p eu v en t être dépassés. Le symbolisme indo-mongol du royaume d’Agarttha le montre. Le subconscient spirituel. supérieure et p a r con­ séq u en t p u rem e n t q u a lita tiv e . . m ais aussi spirituelle. m ais elle n ’en offre pas m oins des points de repère ab so lu m en t sûrs et des « ap p ro x im atio n s ad éq u ates » d o n t l ’esprit h u m a in ne sa u ra it se p asser . m ais ne cessent jam ais d ’être vrais à leur niveau respectif. qui ne d ev ra à au cu n m o m en t faire penser au psychism e inférieur et v ital. nous nous au to riso n s ici de cet asp ect p o u r p arle r — à titre provisoire — d ’un « subconscient spiritu el ». au rêve passif et ch ao tiq u e des in d iv id u s et des collectivités. c’est ce que les sim pli­ ficateurs « concrétistes » sont incapables de com ­ prendre. m ais en fait. L a no tio n d u « subconscient » est susceptible d ’une in te rp ré ta tio n . la do ctrin e m étap h y siq u e est certes entachée de rela tiv ité. et celui-ci est u n asp ect du Réel absolu. sy m b o liq u em en t p a rla n t. or l’in tellect « sait »1 1. A u reg ard de l’Absolu en ta n t que p u r Soi et A séité im pensable. te l que nous l’en ten ­ dons. L a doctrin e est à la V érité ce q u ’est le cercle ou la spirale au centre. il est v ra i que dans ce cas on d e v ra it p a rle r de « sup raco n scien t ».

à son p ro p re su jet et au su jet de Dieu. su r l’Infini. m ais com m e l’h u m a n ité est diverse. m ais sous celui de la form e. m ais aussi de la n a tu re de l’hom m e et de son d estin 1 . en sens « v ertical ». non sous le ra p p o rt d u contenu essentiel.208 COMPRENDRE L'iSLAM p a r sa substance m êm e to u t ce q u i est susceptible d ’être su. C’est-à-dire que la « traduction » s’opère déjà en Dieu en v u e de tel réceptacle humain . et qui pénètre parfois dans les régions de l’au-delà. dans son om ni­ science v irtu elle et engloutie. à différents degrés d ’épanouissem ent ou de som nolence . Les prédictions. Le phénom ène p ro p h étiq u e a p p a ­ ra ît ainsi com m e une sorte de réveil. mais aussi des chamanes en état de transe. le chamane sait se mettre en rapport avec un subconscient qui contient les faits passés et futurs. donc du « savoir » . car la v érité salv atrice d oit correspondre au x récep ­ tacles. non consciem m ent ou v o lo n tairem en t — dans le langage de telles condi­ tions spatiales et tem porelles 12 . c’est en dernière analyse to u jo u rs le « Soi » qui parle. qui p ra tiq u e m e n t est « subconscient ». sur le p lan hu m ain . laquelle est p a rto u t présente dans le cosmos. D ans la R évélation. les réceptacles hu m ain s la « tra d u is e n t » — à leu r racine et p a r leu r n a tu re . non seulement des prophètes. elle doit être intelligible et efficace p our ch a­ cun. de la conscience universelle. a connaissance non seulem ent de Dieu. et ceci nous p erm e t de p résen te r la R év élatio n com m e une m an ifestatio n « su rn atu rellem en t n atu relle » de ce que l’espèce h u m ain e « co n n aît ». il tra v e rse — com m e le sang coule dans les m oindres artères d u corps — to u s les egos d o n t est tissé l’univers. les consciences indi- 1. s’expliquent par cette homogé­ néité cosmique de l’intelligence. et c’est là encore un aspect de 1’ « in s tin c t de co n servation » des collectivités ou de leur sagesse « subconsciente » . et com m e sa P arole est éternelle. ce n’est pas le réceptacle qui . 2. E n d ’au tres term es : le centre intellectif de l’hom m e. et il débouche. ce jaillissem ent de science est divers égalem ent.

en dép it de sa « p étrifica tio n » et à tra v e rs elle. 2. elle est to u t détermine Dieu. to u t « su rn a tu re l » q u ’il est p a r définition. to u te la création est un jeu — au x com binaisons in fin i­ m en t variées et subtiles — de réceptacles cosm iques et de dévoilem ents divins. suivant qu’il s’agit d’inspiration directe ou indirecte. m ais de faire p ressen tir — sinon de d ém o n trer à to u t besoin de causalité — que le phénom ène religieux. laquelle appelle les 14 . p a r là m êm e. LA VOIE 209 vidualisées so n t a u ta n t de voiles qui filtren t et a d a p te n t la fu lg u ran te lum ière de la Conscience inconditionnée. que celui-ci ne serait pas l’hom m e s’il ne co m p o rtait pas dans sa n a tu re u n te rra in d ’éclo­ sion p o u r l’A bsolu . elle est analo g iq u em en t assim ilable — m ais sur u n p lan ém inem m en t su p érieu r — à l ’infaillibilité qui m ène les oiseaux m ig rateu rs vers le su d et qui a ttire les p la n tes vers la lu m iè r e 2 . divine ou sapien- tielle. Nous faisons allusion. a aussi un côté « n a tu re l » qui à sa m anière se p o rte g a ra n t de la v éracité du phénom ène . ou encore. — celle des commentaires sacrés. — qu’il ne faut pas confondre avec la « Révélation » (shruti). le rôle du réceptacle n’est pas simple­ ment existentiel. de to u t ce qui est dans son in té rê t ultim e. Dans le cas de l’inspiration indirecte (sanskrit : smriti). non d ’a jo u te r une spéculation à d ’au tres spéculations. non pas simplement à l’intuition qui fait que les croyants suivent le Message céleste. Elles le font de deux manières ou à deux degrés. il est actif en ce sens qu’il « interprète » selon l’Esprit au lieu de « recevoir » directement de l’Esprit. nous voulons dire que la religion — ou la sagesse — est co n n atu relle à l’hom m e. mais à la « surnature naturelle » de l’espèce humaine. de to u t ce qui « est » et. du S o iL P o u r la gnose soufie. 1. q u ’il ne serait pas l’hom m e — « im age de D ieu » — si sa n a tu re ne lui p e rm e tta it pas de « p ren d re conscience ». L a R év élatio n m anifeste p a r conséquent to u te l ’intelligence q u ’o n t les choses vierges. L ’in té rê t de ces co n sid ératio n s est. c’est Dieu qui prédispose le réceptacle.

210 COMPRENDRE L’iS L A M ce que nous savons dans la p lé n itu d e virtu elle de n o tre être. et to u t ce que nous som m es. il ne les v o y a it plus que de l ’e x térieu r et d ans leu r accid en talité. e t aussi to u t ce que nous aim ons. L a voie. le serp en t te n ta te u r . L ’hom m e p rim o rd ial. ne p e u t agir d irec te­ m e n t sur l ’intelligence. E t cette innocence. à la dim ension in térieu re où to u te s les choses m e u re n t e t ren aissen t dans l ’U nité. les deux genres de canaux se confondent d’ailleurs en ce sens que toute intellection passe par Er-Rûh. A dam est l ’esp rit (rûh) ou l ’in tellect fa q l) e t E ve est l ’âm e (n a fs) . c’est ainsi que la p e rte d ’E d en s’est accom plie. c’est à tra v e rs l’âm e — com plém ent « h o ri­ zo n tal » de l’esp rit « v ertical ». c’est le re to u r à la vision de l ’innocence. — dans cet A bsolu qui est. il d o it donc séduire la volonté. to u t le con­ te n u et to u te la raiso n d ’être de la condition h um aine. q u i est le génie cosm ique de ce m o u v em en t. — nous ajouterons que les Anges en fournissent un exemple complémen­ taire par rapport à l’Intellect : les Anges sont les canaux « objec­ tifs » de l’Esprit-Saint. . avec ses conco­ m itances d ’équilibre e t d ’in v io labilité. Le Soufi est « fils Révélations comme dans la nature tel contenant appelle tel contenu. c’est aussi 1’ « enfance » qui « ne 'se^soucie pas du len d em ain ». que le reflet divin s’est brisé. après la ch u te. donc en dehors de Dieu. le reflet d u soleil se tro u b le e t se segm ente . e t pôle ex isten tiel de l’intelligence p u re — ou à tra v e rs la volonté q u ’est venu le m o u v em en t d ’ex tério risatio n e t de dispersion . comme l’Intellect en est le canal « sub­ jectif » . l’Esprit. v o y a it les choses de l ’in térieu r. — ou l’inverse. E ve. ce qui revient globalement au même. Q uand le v e n t souffle su r u n lac p a rfa ite m e n t calm e. En ce qui concerne le « naturellement surnaturel ». dans leur su b sta n tia lité et dans l ’U n ité . a v a n t la p e rte de l’harm onie édénique.

LA VOIE 211 d u m o m en t » ( ibn el-waqt). 1. en fait. c’est-à-dire q u ’il réalise que le m o m en t p résen t. q u ’il se tie n t to u jo u rs d an s la V olonté divine. L ui p o u rta n t te v o it ». et ce seul in s ta n t où nous pouvons. p a r son « souvenir d 'Allâh ». il ne désirera donc pas être « a v a n t » ou « après ». vouloir lui ap p a rte n ir. c’est ce que D ieu v e u t de lui . e t si tu ne le vois pas. se situe en dehors d u « m a in te n a n t » divin. n’ajoutent rien à la haqîqah intrinsèque du taçawwuf. L ’ihsân — le taçawwuf — n ’est a u tre que 1’ « a d o ratio n » Çibâdah) p a rfa ite m e n t « sincère » ( mukhliçah) de Dieu. Les emprunts dialectiques. e t p a r voie de conséquence. ce q u i signifie to u t d ’ab o rd q u ’il a conscience de l’é tern ité et que. en suivant la terminologie courante des Soufis. l’a d éq u a tio n in tég rale de l’in ­ telligence-volonté à son « contenu » et p ro to ty p e divin 12. — cet in s ta n t irre m ­ plaçable où nous a p p arten o n s co n crètem en t à Dieu. avec 1’ihsân. R appelons to u t d ’abord ce fa it crucial que le taçawwuf coïncide. toujours possibles et même inévitables au contact avec la sagesse grecque. en fait. que le début de Vihsdn est la « vigilance » . 2. et que 1’ihsân c’est « que tu adores D ieu com m e si tu le voyais. N ous voulons donner m a in te n a n t u n résum é suc­ cinct m ais aussi rig o u reu x que possible de ce qui constitue fo n d am en talem en t la « voie » dans l ’Islam . d ’après la tra d itio n . C ette conclusion de n o tre livre soulignera en m êm e te m p s — et une fois de plus — le caractère s tric te ­ m en t koranique et m oham m édien de la voie des Soufis 1. m ais cela signifie égalem ent. il se situ e d an s 1’ « in s ta n t in tem porel » de 1’ « a c tu a lité céleste » . mais la mettent simple­ ment en lumière. Le Cheikh El-Allaoui précise. ou jo u ir de ce qui.

il p e u t en effet en être em pêché. les fem m es et les en fan ts ne so n t pas te n u s à y p articip e r. elle n ’a pas to u jo u rs lieu. ce q u i au m oins est l’indice d ’une certain e rela tiv ité. et c’est la « sincérité » (ikhlâç) de cette foi ou de cette acc ep tatio n qui fa it 1’ihsân ou le taçawwuf. com m e p o u r les cas précédents. e t les fem m es en so n t exem ptes dans certaines conditions p h ysiques . car elle s’identifie en quelque so rte avec ce qui fa it le sens m êm e de la condition hum ain e. Le M usulm an n ’est pas dam né ipso facto parce q u ’il ne prie ou ne jeûne pas . 1. (murâqabah). le muslim n ’est te n u à le faire que s’il le p e u t . . on parlera du « péché contre le Saint- Esprit ». A plus fo rte raison. l’hom m e n ’est d am n é avec c ertitu d e q u ’en raison de l’absence de cette foi. que M uham m adun rasûlu ’Llâh.212 COMPRENDRE L ISLAM La quintessence de l’a d o ratio n — donc l’ad o ratio n com m e telle. il n ’est pas non plus dam né n écessairem ent parce q u ’il ne paie pas la dîm e : les p au v res — les m en ­ d ia n ts n o ta m m en t — en so n t exem pts. tandis que sa fin est la « contemplation directe » ( mushâhadah). les m alades. on n ’est pas dam né p o u r le seul fa it de ne pas accom plir le Pèlerinage . En climat chrétien. Mais on est nécessairem ent dam né — to u jo u rs dans le cadre de l’Islam ou alors dans un sens tran sp o sé — parce q u ’on ne croit pas que lâ ilaha illâ ’Llâh et que M uham m adun rasûlu ’Llâh 1 . La p reu v e : selon le dogm e islam ique et dans son « ray o n de ju rid ictio n ». les invalides. cette loi ne co n n aît au cu n e exception. et p a r voie de conséquence. p a r exem ple. en un certain sens — est de croire que lâ ilaha illâ ’Llâh . q u a n t à la G uerre sainte. et m êm e q u an d elle a lieu. a u ra it om is de prier ou de jeû n er p e n d a n t to u te sa vie. E n d ’a u tre s term es : il est à la rigueur concevable q u ’u n muslim qui. C’est donc in c o n testab lem en t cette foi qui co n stitu e la q u in ­ tessence de l’Islam .

LA VOIE 213 soit sauvé m algré to u t et p o u r des raisons qui nous échappent. une doctrine et une m éthode. . Vihsân. On p e u t dire aussi q u ’il y a u n ihsân parce q u ’il y a dans l ’hom m e quelque chose qui exige la to ta lité . Le libre a rb itre serait inconcevable sans l’intelligence. et la quintessence de la voie est la conscience p erm a n en te de l’absolue 1 1. p a r co n tre. l ’intelligence ne sa u ra it donc être exclue. une foi e t une sou­ m ission. est à la fois en eux et au-dessus d ’eux. et que nous poursuivons parce que nous le concevons et à cause de sa vérité . donc la conditio sine qua non du salu t. Dieu n’exige pas. ou quelque chose d ’absolu ou d ’infini. puisque cette négatio n lui en lèv erait de to u te évi­ dence la q u alité m êm e de muslim. Toutefois. su iv a n t nos capacités . Dieu n’exige ici que l’effort et ne punit pas la non-réussite. il est inconcevable q u ’un hom m e qui n ie ra it que lâ ilaha illâ ’Llâh soit sauvé. Or la sincérité de la foi im plique aussi sa p ro fo n ­ deur. comme l’enseigne clairement la Bhagavadgitâ. m ais qui co m p teraien t p o u r la divine M iséricorde . é ta n t leur perfection e t leu r ab o u tissem en t. d it vocation 1. sur ce plan. d ’a u ta n t plus que c’est elle qui cara c­ térise l’hom m e et le distingue des an im au x . L ’hom m e est fait d ’intelligence in tég rale ou tr a n s ­ cendante — donc capable aussi bien d ’a b strac tio n que d ’in tu itio n suprasensible — e t de v o lo n té libre. N ous devons com prendre d an s la m esure où nous som m es in tellig en ts. qui d it capacité. non dans la m esure où nous ne le som m es pas et où il n ’y a pas d ’ad é­ q u atio n possible en tre le su jet co n n aissan t et l’ob jet à connaître. u n im ân e t u n islâm . et c’est p o u r cela q u ’il y a une v érité et une voie. que nous attei­ gnions le but que nous concevons. L a quintessence de la v é rité est le discernem ent en tre le co n tin g en t et l’A bsolu . L a Bible aussi enseigne — dans chacun des T estam en ts — que nous devons « aim er » Dieu de to u te s nos facultés .

— m ais au sens d ’une « affirm ation » et en v e rtu d ’une « au to d é te rm in a tio n » (W âhidiyah . E n deçà du dom aine principiel ou divin. La prem ière Shahâdah — celle de Dieu — énonce to u te v érité de p rincipe . 2. Ce qui serait contraire à l’indivisibilité et à la non-associa- bilité du Principe. — il est au-delà de l’Existence. L ’hom m e. la seconde Shahâdah — celle du P ro p h ète — énonce to u te v e rtu fo n d a­ m entale. « E sp rit ») — et 1. « solitude ». Les com préhensions sont p réfi­ gurées p a r la prem ière Shahâdah. « u n icité »). d o n t elle n ’est q u ’un prolongem ent. soit en c o m m en ta n t des v ertu s. com m e les v e rtu s s’id e n ­ tifie n t au fond à des v érités et en d ériv e n t en quelque sorte. ou de choses q u ’il sait et de choses q u ’il accom plit. ou en d ’au tre s term es : de ce q u ’il sait e t de ce q u ’il est. . d it ihsân. avons-nous d it. L a seconde Shahâdali s’identifie essentiellem ent à la prem ière. il est donc fa it de com préhensions et de v ertu s. il est « non-existant » en tant qu’il ne relève pas du domaine existentiel. — e t c o m p o rtan t sinon des « p arties » x. Ahadiyah au sens de la « n o n -d u alité » v éd an tin e) . et les v e rtu s p a r la seconde . — mais il peut être dit « non-inexistant » si l’on tient à souligner cette évidence qu’il est « réel » sans « exister ». P rincipe égalem ent « u n ». Dieu n’est pas « existant ». puis la v érité de l’E tre c réa teu r (K hâliq). est fait d ’intelligence et de volo n té . il y a. d ’une p a rt le m acrocosm e —• avec son cen tre « archan- gélique » e t « quasi divin » (R û h . soit en ex p o san t une m étap h y siq u e.214 COMPRENDRE L ISLAM R éalité. En aucun cas peut-on dire de Dieu qu’il est « inexistant » . mais « non- inexistant » en tant que sa transcendance ne saurait évidemment entraîner aucune privation. Or qui d it « quintessence ». du moins des aspects ou q u alités ( ç îfâ t)1 2. c’est p o u r cela q u ’on p e u t décrire le taçawwuf. dans le co n tex te sp iritu el d o n t il s’agit. Les vérités essentielles sont les su iv an tes : celle de l ’Essence divine et « une » (Dhât .

il est to u t « Ce qui est ». ou en d ’a u tre s term es. la substance matérielle ou devenue matière. les déterminations externes de qualité et de quantité . m ais ces im ages p e u v e n t aussi se rem p lacer les unes les au tre s. à s’y fixer « m a in te n a n t ». Q u an t a u x v e rtu s essentielles. d ’ « am o u r » et de « connaissance ». la forme. dont ils sont. le nombre. respectivement. le u r ap p ro ­ fondissem ent — ou leu r ab o u tissem en t q u a lita tif — c o n s titu a n t la n a tu re de Yihsân ou son fru it m êm e. à l’extrêm e p érip h érie de son déploie­ m en t. cette coagulation — de l ’universelle S ubstance — que nous appelons « m atière » e t qui est. forme et nombre — sont les contenus des deux premiers : le temps et l’espace. LA VOIE 215 d ’a u tre p a rt. Le Soufi se situe dans le « p résen t » in tem p o rel où il n ’y a plus ni regrets ni crain tes . l’écorce à la fois in n o cen te et m ortelle de l ’exis­ tence. elles so n t les perfections de « crain te ». son « secret » est la p a rfa ite « sim plicité » de la S ubstance to u jo u rs vierge x. en u n c ertain sens. Comme l’idée de « substance ». d o n t nous avons tra ité ailleurs m ais qui elles aussi d o iv en t figurer dans ce résum é final. Nous pourrions dire encore que les v e rtu s consistent fo n d am e n talem en t à se fixer en Dieu selon une sorte de sym étrie ou de ry th m e te rn a ire. po u r nous.1 1. l’espace. « ici m êm e » et « ainsi » . N ’é ta n t que « ce q u ’il est ». La forme et le nombre coïncident en quelque sorte — et sur le plan dont il s’agit — avec la matière. de « géné­ rosité » et de « sincérité » . d’une part la nature de la materia envisagée et d’autre part son étendue. ces trois derniers éléments — matière. Le sym­ bolisme que nous venons d’évoquer exige peut-être les préci­ sions suivantes : si les conditions de l’existence corporelle sont le temps. chacune se suffisant à elle-m êm e. La simplicité d’une substance est son indivisibilité. elles fo n t Yislâm com m e les vérités fo n t Yimân. il se situ e au « cen tre » illim ité où l’ex térieu r et i ’in té rie u r se confondent ou se d ép assen t . les déterminations internes correspondantes sont. celles de « p a u v re té ». ou encore. les quatre autres .

que la con­ tingence « n ’est pas ». si l’hom m e est de l’intelligence obscurcie et égarée. Q uand l’intelligence saisit le sens fo n d am e n tal de la Shahâdah. ou q u ’au co n traire elle « n ’est a u tre que lui » sous le ra p p o rt de la p u re E xistence. la Conscience concerne l’homme en tant qu’il peut se dépasser lui-même intellectuellement. la divine V érité délivre en re n d a n t à l ’in tellect son o b je t « su rn atu rellem en t n a tu re l » et p a r là sa p u re té prem ière. si l’hom m e c’est l ’intelligence. Le divin A m our sauve en « se fa isa n t ce que nous som m es ». e t aussi. m ais aussi. elle d is­ tin g u e le Réel d ’avec le non-réel. Les phé­ nomènes sont « ni Dieu ni autres que lui » : ils ne possèdent rien par eux-mêmes. Dieu sera l’A m our ré d em p teu r . car il est dans la n a tu re de la connaissance — l’ad éq u a tio n intelligence- v érité — de rend re p u r et libre. q u an d la v o lo n té su it ce concepts de condition existentielle se laissent étendre au-delà du plan sensible : ce ne sont pas des accidents terrestres. p a r laquelle Allah se m anifeste com m e V érité. p a r voie de conséquence. si l’on peut s’exprimer ainsi. Si l’hom m e est de la vo lo n té déchue et im p u issan te. ni l’existence ni les attributs positifs . su iv a n t les cas.216 COMPRENDRE L’i S L A M Si l ’hom m e c’est la volonté. Dieu est A m our . sous celui de la p u re In te l­ ligence ou « Conscience » et celui de la stric te a n a ­ logie L L a Shahâdah. concerne toutes choses — qua­ litatives ou non. c’est-à-dire en « ra p p e la n t » que l’A bsolu seul « est ». D ieu sera la V érité illum inatrice qui libère . elle. ce sont des qualités divines illusoirement « rongées » par le néant — en soi inexistant — en raison de l’infinitude de la Possibilité uni­ verselle. ou la « S u b stan ce » d ’avec les « accidents » . son esprit débouchant dans l’Absolu . s’adresse à l ’intelligence. conscientes ou non — par le simple fait qu’elles se détachent du néant. il « des­ cend » afin d ’ « élever » . . mais des reflets de structures universelles. l’Existence. D ieu est V érité. 1. à ce p rolongem ent de l ’intelligence q u ’est la v o lonté. L’analogie ou le symbolisme concerne toute manifestation de qualités .

Le « souvenir » de D ieu est lo g iq u em en t fonction de la justesse de n o tre notion de Dieu e t de la p ro ­ fondeur de n o tre com préhension : la V érité. E n se cristallisan t dans n o tre esp rit. si bien que le m u ltiple se tro u v e com m e plongé dans l’U n . et elle p rête à l ’esp rit sa co ncen tratio n . Allah. C ette façon de voir nous a p erm is — au d étrim en t p e u t-ê tre de la cohérence ap p a re n te de ce livre — de nous a rrê te r lo n g u em en t au x p o in ts de ren co n tre avec d ’au tre s perspectives trad itio n n elles. peu à peu e t selon u n ry th m e discon­ tin u et im prévisible. m ais le ram en er à ses positions les plus élém entaires en le r a tta c h a n t au x racines m êm es de l’Islam . in v erse­ m en t. les au tre s o b jets ou co n te­ nus n ’é ta n t considérés q u ’en fonction de L ui ou p a r ra p p o rt à Lui. Il s’agissait m oins de re tra c e r ce que le Soufism e a p u dire que de dire ce q u ’il est. et aussi au x stru ctu re s de ce qui — a u to u r de nous et en nous-m êm es — est à la fois d iv in em en t h u m a in et h u m a in em e n t divin. Avec to u te s ces considérations nous avons voulu. L ’intelligence illum inée p a r la Shahâdah n ’a en dernière analyse q u ’u n seul o b jet ou contenu. . qui so n t forcém ent les siennes. et de m êm e p o u r la volonté. LA VOIE 217 m êm e sens. selon ce que D ieu accorde à la créatu re. et ce q u ’il n ’a jam ais cessé d ’être à tra v e rs to u te la com plexité de ses développem ents. dans la m esure où elle est essentielle et où nous la com ­ prenons. elle « se fa it ce que nous som m es afin de nous ren d re ce q u ’elle est ». L a m a n ifestatio n de la V érité est un m y stère d ’A m our. à la divine « S ubstance » : elle se « concentre ». n on donner une im age de l’ésotérism e m u su lm an te l q u ’il se présente dans son déploiem ent histo riq u e. p ren d possession de to u t n o tre être et le tran sfo rm e. elle s’a tta c h e au Réel. de m êm e que. le contenu de l’A m our est un m y stère de V érité.

. Le K o ra n ....... 53 III.......... Le Prophète ....................p r o p o s ............................................................................................ 7 I.................................... 11 II...... La Voie ............... U I s l a m .............. 115 IV.... TABLE DES M A T IÈ R E S A v a n t ................................................. 143 .....................................................