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COMPTES RENDUS

sphère intellectuelle et culturelle. Mais elle de repérage et au casting, permettent d’en
avait tort sur ce point : dans la seconde moi- retrouver les traces. L’inachèvement propre à
tié du XXe siècle, on a vu dans de nombreux ce cinéma potentiel met en échec l’idée même
pays des gouvernements de droite obtenir le d’œuvre et déporte l’intérêt du chercheur vers
soutien d’une très grande partie de l’opinion la question du travail d’écriture et de produc-
publique, y compris quand les hautes sphères tion. Le statut du scénario en tant qu’œuvre
culturelles et intellectuelles de ces sociétés est fragile du fait des caractéristiques propres
étaient majoritairement à gauche. Cependant, au cinéma, art industriel qui requiert de l’ar-
les craintes persistent. On peut voir Ashridge gent et se trouve soumis aux aléas non seule-
comme un hommage involontaire et ambigu à ment individuels, mais également économiques,
la réussite de l’élite intellectuelle et culturelle politiques, voire diplomatiques. Ce cinéma est
(highbrow), réussite qui a toujours suscité à la donc invisible à double titre, d’une part dans
fois peur et mépris chez la classe moyenne- les faits, car il n’est pas réalisé, d’autre part, car
ment cultivée (middlebrow). En d’autres termes, il échappe en tant que source aux historiens,
pendant l’entre-deux-guerres, la catégorie de notamment quand la validité littéraire des scé-
l’« intellectuel » était devenue un objet d’in- narios non tournés n’est tout simplement pas
quiétudes et de désirs qui n’avait plus qu’un invalidée par les historiens de la littérature. Il
lien partiel avec la réalité du rôle et de reste dans ces marges oblitérées par les disci-
l’influence des personnes ainsi étiquetées. plines. Il faut des passeurs comme Jean-Louis
Jeannelle pour rendre compte avec précision
STEFAN COLLINI de l’état d’un champ de recherche et se per-
mettre d’emprunter à plusieurs disciplines
Traduction de Christophe Réthoré
– l’histoire, la génétique et la poétique – pour
construire un appareil critique.
1 - Julia STAPLETON, Sir Arthur Bryant and
National History in Twentieth-Century Britain, Comment un historien de la littérature
Lanham, Lexington Books, 2006, et Political Intel- rencontre-t-il le cinéma invisible ? Les travaux
lectuals and Public Identities in Britain since 1850, de J.-L. Jeannelle explorent depuis plusieurs
Manchester, Manchester University Press, 2001. années l’œuvre littéraire d’André Malraux,
dont il a permis de faire émerger certains pans,
comme son roman inédit sur la résistance Non
Jean-Louis Jeannelle dont il a codirigé l’édition avec Henri Godard.
Films sans images. Une histoire des scénarios L’intérêt de J.-L. Jeannelle pour les scénarios
non réalisés de La condition humaine de La condition humaine est né d’un constat : les
Paris, Éd du Seuil, 2015, 745 p. éléments qui rendaient compte de la rencontre
historique entre Malraux et Sergueï Eisenstein
Les « films sans images 1 », pour reprendre autour de l’écriture d’une adaptation n’avaient
l’expression de Blaise Cendrars, voudraient jusqu’ici trouvé leur place que dans l’appareil
rendre compte d’une catégorie parfois quali- critique des œuvres complètes de l’écrivain
fiée de « cinéma invisible », aujourd’hui en à « La Pléiade ». Ce livre incontournable de
plein essor. Elle recouvre un ensemble de l’avant-guerre sur les massacres de Shangai
textes trop souvent délaissés par la critique et de 1927, prix Goncourt en 1933, avait immé-
la recherche, autant du côté des historiens du diatement suscité l’intérêt du cinéaste russe,
cinéma que de celui des historiens de la littéra- à peine un an après sa publication. Pourquoi
ture. Les archives regorgent de ces projets laisser à la marge de l’œuvre toute cette docu-
inaboutis, laissés en friche par des auteurs, des mentation qui pouvait éclairer d’un jour nou-
réalisateurs ou des producteurs qui n’ont pu veau le parcours d’un auteur et son processus
donner forme de film à une idée parfois déve- de travail ? Dans la lignée des travaux en géné-
loppée pendant de longs mois au sein de tique cinématographique initiés par Jean-Loup
lourds appareils de production. Les scénarios Bourget et Daniel Ferrer ou du travail éditorial
non tournés, mais également toute une docu- de Christian Janicot 2, l’auteur a ainsi mis au jour
540 mentation variée, allant des contrats au dossier la première étape de la série des tentatives

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ÉCRITURES

d’adaptation du roman pour finalement pro- Dans la lignée des travaux de Simone Murray,
poser, après un long travail de prospection J.-L. Jeannelle s’interroge sur les raisons du
dans les fonds d’archives aux États-Unis ou en rejet par Hollywood du projet d’adaptation de
Russie, de retracer l’histoire de sept projets Zinnemann : ces inadaptations sont les mar-
non réalisés qui vont du simple fragment de queurs d’une réalité réprimée et désavouée
scénario jusqu’aux documents de repérage. par le système. La fin des années 1960 n’est
J.-L. Jeannelle invente ici une catégorie plus propice aux superproductions telles
de film invisible : les inadaptations. Il s’inscrit Lawrence d’Arabie ou Le docteur Jivago de David
ainsi dans la longue et vive controverse autour Lean. L’histoire des inadaptations n’est pas
de l’adaptation, active dès les débuts du cinéma. une anti-histoire du cinéma telle que celle qui
Depuis la première tentative d’adaptation de fut conçue par Jean-Luc Godard, mais formerait
La condition humaine par le cinéaste Joris Ivens, plutôt une mémoire informelle des classiques
en passant par le travail de Malraux et Eisen- de la littérature et une histoire potentielle qui
stein, qui devait aboutir à un film réalisé par donnerait un nouvel éclairage sur l’histoire
son élève Albert Gendelstein au milieu des esthétique, sociale et économique du cinéma.
années 1930, le fragment de scénario publié C’est tout « un réseau de textes hybrides »
par le romancier et critique James Agee dans qui émerge à mi-chemin entre littérature et
le premier numéro de la revue Film en 1939, cinéma, dont l’établissement de l’historique
la longue série de scénarios de Jean Cau, de des reconfigurations permet d’identifier des
John McGrath et de Han Suyin pour Fred « effets de rémanences » d’un projet à l’autre.
Zinnemann dans la seconde moitié des années Ainsi, le Man’s Fate de Suyin et Zinnemann
1960, jusqu’aux dernières tentatives de devient, du fait de son avancement et du lourd
Lawrence Hauben puis de Jorge Semprun investissement financier engagé pour sa rédac-
pour Costa-Gavras et une coproduction franco- tion et sa préparation, un texte matriciel qui
chinoise inattendue en 1979, J.-L. Jeannelle tente de se substituer au texte romanesque.
explore toutes les circonvolutions de cette Outre le travail d’historien, J.-L. Jeannelle
histoire impossible, sans pourtant prétendre accomplit un travail exemplaire de généticien
à l’exhaustivité. Il laisse de côté les plus en comparant les versions : il retranscrit des
récentes tentatives avortées de faire du roman tableaux synthétiques qui permettent de rendre
un film, comme celle de Michael Cimino en compte du travail des scénaristes, depuis les
2001. grandes variations structurelles et les articu-
Bien que ni la qualité de tous les projets ni lations de l’intrigue jusqu’à la composition
leur état d’avancement ne soient équivalents, concrète des séquences nodales. Il recompose
la grande variété des individus qui se sont croi- tout un réseau d’images allant d’Octobre
sés autour de La condition humaine, les rebon- d’Eisenstein à La nuit du chasseur, écrit par
dissements infinis d’une aventure de production James Agee, dont les diverses versions de La
troublée tout au long du XXe siècle permettent condition humaine sont porteuses. Chaque scé-
d’entrevoir l’immense écho du roman, véritable nariste tire invariablement le récit vers ses
« lieu de mémoire portatif », pour reprendre la propres obsessions visuelles. Ainsi, J.-L. Jean-
terminologie de Sylvie Lindeperg 3. Ces ten- nelle déporte la focale de l’œuvre littéraire
tatives d’adaptation du roman de Malraux vers les lectures qui en ont été faites et nous
condensent à elles seules les désirs et les dénis permet de saisir cette opération comme un tra-
d’une époque. Loin de s’arrêter aux textes scé- vail de recomposition. L’attention portée au
naristiques, J.-L. Jeannelle se fait historien du travail scénaristique révèle le plaisir du remon-
cinéma et du politique. Il recompose tout le tage propre au passage de la littérature au
parcours de la production cinématographique cinéma. Émerge une poétique des œuvres
pour saisir avec justesse l’état d’avancement inadvenues qui voudrait court-circuiter l’ana-
des différents projets et les causes des échecs thème jeté sur la catégorie de l’adaptation.
récurrents. De tels échecs participent aussi à L’auteur y voit également une clé pour com-
fonder des mythes, tel le Don Quichotte d’Orson prendre le rapport profond de Malraux au
Welles ou le Napoléon de Stanley Kubrick. cinéma bien plus efficiente que les vaines 541

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COMPTES RENDUS

recherches de l’influence du cinéma sur son Émilie Oléron Evans
écriture. Enfin, des annexes richement four- Nikolaus Pevsner, arpenteur des arts.
nies permettent de retraverser, sans la média- Des origines allemandes de l’histoire de l’art
tion de l’historien, une grande partie de cette britannique
aventure. Paris, Demopolis, 2015, 333 p.
Il faut saluer l’invention de J.-L. Jeannelle
qui parvient à trouver dans cet ouvrage un Depuis une vingtaine d’années, nombreux
savant équilibre entre questions théoriques, sont les travaux qui, en histoire de l’art, ont
récit historique et analyses rigoureuses. Il com- cherché à explorer le passé de la discipline,
pose un jeu d’alternance entre ces trois mou- les grandes formations méthodologiques que
vements pour créer un rythme modulaire qui sont le formalisme ou l’iconologie, ou bien ses
ne peut manquer de séduire le lecteur et qui figures les plus marquantes. Ce retour a avant
inscrit cet essai dans une double tendance : tout profité à quelques grands noms : Johann
d’une part, l’influence de la recherche anglo- Joachim Winckelmann, Jacob Burckhardt,
Aloïs Riegl, Heinrich Wölfflin, Henri Focillon,
phone, dont l’intérêt pour les projets cinémato-
Roberto Longhi, Erwin Panofsky et, surtout,
graphiques inaboutis est grandissant, comme
Aby Warburg. Plus qu’un véritable réveil épis-
en rend compte l’ouvrage de Simon Braund,
témologique, il correspond cependant, en un
Les plus grands films que vous ne verrez jamais ;
temps de remises en question et de dispersion
d’autre part, les éditions critiques de scénarios des propositions méthodologiques, à une sorte
non réalisés, comme les ouvrages pionniers de revival nostalgique d’une époque où de
de John Wranovics Chaplin and Agee, et de grandes figures pouvaient porter des projets
Silvia Maglioni et Graeme Thomson sur le intellectuels de grande ampleur et, dans le
scénario de Félix Guattari, Un amour d’UIQ 4. péril de la montée des totalitarismes et de la
J.-L. Jeannelle initie une « histoire du cinéma guerre, faire survivre des valeurs humanistes
au négatif » à travers la galerie des « films fan- ainsi qu’un savoir disciplinaire infiniment exi-
tômes 5 ». L’histoire des scénarios non tournés geant.
de La condition humaine en est une étape déter- Le livre d’Émilie Oléron Evans traite d’une
minante autant au point de vue historique que figure singulière et importante de l’histoire de
méthodologique. l’art : Nikolaus Pevsner (1902-1983), véritable
monument dans la conscience patrimoniale
MARGUERITE VAPPEREAU britannique, essentiellement connu pour ses
Buildings of England, gigantesque entreprise
de recensement des édifices les plus mar-
1 - Blaise CENDRARS, Films sans images, avec la
quants. Issu d’une thèse de doctorat, l’ouvrage
collaboration de N. Franck, Paris, Denoël, 1959.
s’affiche comme une biographie intellectuelle.
2 - Jean-Loup BOURGET et Daniel FERRER
C’est en même temps une réflexion épistémo-
(éd.), Cinéma, Paris, J.-M. Place, 2007 ; Christian
JANICOT (éd.), Anthologie du cinéma invisible. 100 scé-
logique sur les origines allemandes de l’his-
narios pour 100 ans de cinéma, Paris, J.-M. Place, toire de l’art britannique. On est d’ailleurs en
1995. droit de s’interroger sur la généralisation que
3 - Sylvie LINDEPERG, Nuit et brouillard, un film semble porter le sous-titre : l’histoire de l’art
dans l’histoire, Paris, Odile Jacob, 2007. britannique naît-elle vraiment avec Pevsner ?
4 - Simon BRAUND, Les plus grands films que Avant lui, d’autres savants anglais, comme
vous ne verrez jamais, trad. de J.-L. Clauzier, Paris, Charles Eastlake, ont lu et acclimaté les tra-
Dunod, [2013] 2013 ; John WRANOVICS, Chaplin vaux d’autres grands Allemands, tels Gustav
and Agee: The Untold Story of the Tramp, the Writer, Friedrich Waagen et Johann David Passavant.
and the Lost Screenplay, New York, Palgrave Mac- Quoi qu’il en soit, l’ouvrage a le mérite de
millan, 2005 ; Félix GUATTARI, Un amour d’UIQ. mettre au cœur du développement, avec la
Scénario pour un film qui manque, Paris, Éd. Amster- notion de transfert, l’innovation intellectuelle
dam, 2012. qui serait le propre des personnes « qui appar-
5 - Bertrand BONELLO, Films fantômes, Paris, tiennent à deux mondes, mais ne se sentent à
542 Les Prairies ordinaires, 2014. l’aise dans aucun d’entre eux » (Paul Lazarsfeld).

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