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Communications, 10, 1967. Vacances et << Retour à la liste des numéros

tourisme.
Avant-propos [liminaire] 1-1

Les vacances des Français [article] 3 - 19
Claude Goguel

Les vacances passives [article] 20 - 24
Hubert Macé

Du voyage au tourisme [article] 25 - 34
Jean Cassou

Le thème du soleil [article] 35 - 50
Alain Laurent

Les contenus culturels du Guide bleu [article] 51 - 64
Jules Gritti

Le tourisme jugé [article] 65 - 96
Olivier Burgelin

Tourisme et pèlerinage [article] 97 - 121
Alphonse Dupront

Enquêtes et analyses

Télévision et démocratie culturelle [article] 122 - 134
Georges Friedmann

Un art de vivre unique au monde [article] 135 - 154
Claude Soucy

A propos d'une étude de budgets-temps [article] 155 - 166
J. Creusen , N. Lowit , M. Guilbert

Synonymie, antonymie et facteurs stylistiques [article] 167 - 188
Jean-Paul Boons

Vie des centres

Activités du Centre d'Etudes des Communications de Masse en 1966-1967 [autre] 189 - 192

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Avant-propos
In: Communications, 10, 1967. p. 1.

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Avant-propos. In: Communications, 10, 1967. p. 1.

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VACANCES ET TOURISME

Que le rôle des Yacances et du tourisme soit considérable dans la Yie socio-
économique contemporaine, les statistiques l'indiquent. Que leur place soit
plus importante encore dans les aspirations, dans l'imaginaire, dans la cul-
ture, chacun le sait ou le sent - mais un long parcours sépare le moment de
cette prise de conscience de celui où l'on parPiendra à jeter les fondements
d'une Péritable anthropologie des vacances. C'est tout au début de ce parcours
que voudrait se situer le dossier que nous proposons ici. On y trouf.Jera toute
® une gamme d'approches faisant clairement ressortir l'ampleur, la profondeur
@ et la complexité de l'enracinement socio-culturel des Yacances et du tourisme.
A la yariété des pers pectif.Jes et des méthodes vient s'ajouter la diversité des
© jugements qui se fondent sur elles : le tourisme en particulier est-il une expé-
rience banale, pauvre, futile, truquée, aliénante P Est-il au contraire source
d'enrichissement indiYiduel et d'équilibration sociale P L'opposition des
opinions est patente, dans les pages qui suivent. Mais la seule manière
sérieuse d'éliminer, ou plutôt de réduire, ces disparates est sans doute d'abord
de les assumer jusqu'au point où s'imposera cette approche unitaire - ou
articulée - du champ à laquelle nous aspirons lorsque nous parlons d'an-
thropologie. Notre but serait atteint s'ils' avérait quelque jour que la réunion
du présent dossier a pu, dans cette pers pectiPe, être utile.
Claude Goguel

Les vacances des Français
In: Communications, 10, 1967. pp. 3-19.

Citer ce document / Cite this document :

Goguel Claude. Les vacances des Français. In: Communications, 10, 1967. pp. 3-19.

doi : 10.3406/comm.1967.1139

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1967_num_10_1_1139
Claude Goguel

Les vacances des Français

Pour près d'un Français sur deux, l'année se décompose, comme naguère
pour les seuls écoliers, en deux périodes bien distinctes : l'attente des vacances
et les vacances. Et, du fait de la synchronisation presque parfaite des départs,
ce rythme de vie déséquilibré se transforme en une immense pulsation nationale
dont l'ampleur s'accroît chaque année.
Si nous ne sommes pas encore dans une civilisation des loisirs, les loisirs de
fin de journée ou de fin de semaine étant étouffés par la charge hebdomadaire
de travail et négligés au profit des projets de vacances, la moitié des Français,
par contre, vit déjà dans une véritable civilisation des vacances - ceci bien
® que le terme « vacances » ne soit pas encore officiellement admis et qu'on lui
préfère souvent le vocable plus noble de « tourisme ». Ce tourisme qui évoque
@ des idées de voyages lointains, de franchissements de frontières, d'hébergement
© en hôtellerie, de visites de monuments et dont l'étude n'a pendant longtemps
été faite que dans la mesure où il était source de devises étrangères.
Le tourisme c'est en quelque sorte le luxe d'une minorité privilégiée, en partie
étrangère, alors que le départ en vacances est progressivement devenu un phéno-
mène de masse dont l'importance économique augmente chaque année et que
chacun en France, du moins ceux qui peuvent partir, perçoit comme un élément
capital de son mode de vie. Plus précisément, la notion de « vacances » que nous
retiendrons ci-dessous implique essentiellement l'idée de déplacement en dehors
du domicile habituel, à des fins non professionnelles. Il ne faut donc la confondre
ni avec la notion de « congé », le congé correspondant à une interruption du tra-
vail, ni avec la notion de « tourisme », qui est, en un sens, plus large puisque
comprenant une part importante et mal précisée des déplacements professionnels
et, en un autre sens, plus restrictive : il n'est, en effet, pas certain que les séjours
chez des parents dans des communes rurales de régions non touristiques
procèdent du phénomène « tourisme ». D'autre part, le tourisme en France est
non seulement le fait des Français passant leurs vacances en France, mais aussi
celui de nombreux étrangers auxquels nous ne nous intéressons pas ici. Ne
seront considérés comme séjours de vacances que les déplacements d'au moins
quatre jours consécutifs à l'extérieur du domicile habituel.
Cette importance des vacances semble spécifique à la France. La proportion
des partants en vacances au cours d'une année déterminée y est élevée, en
comparaison de ce qui s'observe dans les pays industrialisés de niveau de dévelop-
pement comparable au nôtre. Elle est en particulier très élevée pour les citadins,

3
Claude Goguel
alors que les ruraux, qui représentent le tiers de la population française, partent
encore relativement peu. Mais surtout, la durée des vacances hors domicile,
qui résulte très directement de celle des congés, est considérablement plus élevée
en France que dans tout autre pays. Comment expliquer ces différences natio-
nales? L'importance des congés annuels des travailleurs français est-elle la cause
ou la conséquence de leur durée élevée de travail hebdomadaire? Dans quelle
mesure faut-il expliquer cette structure particulière de l'année de travail par la
médiocrité de l'habitat ou l'imperfection de l'urbanisme qui empêcheraient les
Français de pleinement profiter à leur domicile habituel des heures qui seraient
gagnées sur le travail en cours d'année? Ou par la variété du peuplement de
Paris, les Parisiens fournissant à eux seuls plus du tiers des partants en vacances,
et retournant, souvent, passer l'été dans leur région ou leur village d'origine ?
Ou plus simplement par la multiplicité, la qualité et la diversité des sites touris-
tiques français? Ou encore par la nature des divers climats auxquels nous sommes
soumis? Autant de questions que l'on peut être tenté de poser mais auxquelles
nous ne répondrons qu'indirectement par une description des caractéristiques
des vacances des Français.
Quelles sont les sources de notre connaissance des vacances? Bien sûr, de mul-
tiples observations personnelles, chacun d'entre nous étant souvent amené
à se transformer à la fois en acteur et en observateur et à percevoir les échos
qui en donnent une image régulièrement grossie, partielle ou déformée et auxquels,
pendant longtemps, le bon sens n'a pu opposer aucune description complète et
cohérente fondée sur des observations homogènes. Cette impossibilité de pro-
céder à une description fidèle d'un phénomène aux dimensions aussi nombreuses
que variées par de seules observations empiriques justifie l'emploi qui a été fait
par l'I.N.S.E.E 1 ., pour le décrire, d'enquêtes par sondage qui permettent d'éla-
borer un cadre d'analyse précis, cadre statistique à l'intérieur duquel les socio-
logues peuvent ensuite, sans risque de déformation perspective, s'attacher à
préciser la nature, les caractéristiques et la signification de tel ou tel aspect
particulier des vacances.
L'I.N.S.E.E. a ainsi régulièrement procédé, depuis 1949, à des études par
sondage des vacances, en interrogeant, à leur domicile habituel après la période
des vacances, des familles constituant des échantillons représentatifs de la popu-
lation française. La dernière enquête complète, qui a porté sur près de 18 000 per-
sonnes appartenant à 6 000 foyers distincts, date de 1964; elle a d'ailleurs été
prolongée et actualisée en 1965 et 1966, de telle sorte que, si l'on est pendant
longtemps resté très ignorant des caractéristiques exactes des vacances des
Français, leur étude statistique est maintenant faite en permanence, ce qui
permet de suivre avec précision l'évolution des principales grandeurs.
D'autres enquêtes par sondage ont été effectuées par l'l.F.O.P 2 • et le
CREDOC 3 , qui apportent également des éléments d,information complé-
mentaires sur tel aspect des vacances ou sur le comportement de telle catégorie
de population. C'est une synthèse des résultats de toutes ces enquêtes statistiques
que nous allons donner ci-dessous sans rappeler l'origine exacte de chaque
observation et sans chercher non plus à aller au-delà d'une présentation commen-
tée de résultats. C'est à partir de ceux-ci que l'on pourra ensuite se livrer à
toutes réflexions utiles sur le phénomène « vacances ».
1. Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques.
2. Institut Français d'Opinion Publique.
3. Centre de Recherche et de Documentation sur la Consommation.

4
l ...t.s vacances des Français

Les départs en vacances.

Environ 45 % des Français partent en vacances en dehors de leur domicile
habituel (pour au moins quatre jours consécutifs) au moins une fois dans l'année.
Cela représente moins de la moitié des Français mais tout de même 21,5 millions
de partants, dont près du quart part d'ailleurs à plusieurs reprises dans l'année,
sur une population totale de près de 50 millions de personnes.
Bien sûr il arrive à un plus grand nombre de Français de partir en vacances,
beaucoup d'entre eux ne pouvant partir ou n'éprouvant pas le désir de partir
systématiquement chaque année. Ainsi, plus du tiers des non partants au cours
d'une année déterminée sont déjà partis en vacances au cours d'une année
antérieure mais n'ont pu le faire cette année-là pour un motif personnel, familial,
professionnel ou financier, de telle sorte que 30 % seulement des Français ne
sont jamais partis en vacances.
La proportion de partants, ou taux de départ en vacances, varie fortement
avec les caractéristiques sociales et professionnelles, le type d'habitat, la taille
d'agglomération de domicile, la région, etc. Sauf chez les enfants en bas âge
et chez les jeunes de 14 à 17 ans, les femmes partent plus en vacances que les
hommes, la différence tenant probablement, en ce qui concerne les âges adultes,
à l'existence du service militaire et aux contraintes professionnelles des hommes,
ainsi qu'à une plus grande liberté professionnelle des femmes - elles travaillent
dans une moindre proportion - liberté s'accompagnant d'ailleurs souvent
de l'obligation d'emmener les enfants en vacances (cette légère supériorité du
taux des départs des femmes ne doit évidemment pas masquer que ce que nous
appelons vacances - le départ du domicile - n'est probablement pas du tout
vécu de la même manière par les hommes et par les femmes, une proportion
importante d'entre elles étant obligées de continuer à tenir leur ménage pendant
cette période).
C'était, jusqu'à une date récente, entre 10 et 13 ans que l'on partait le plus
en vacances ; les départs des jeunes ont été semble-t-il, plus tôt considérés
comme une nécessité et ont donc précédé ceux des adultes, mais le taux de départ
en vacances des adultes d'une trentaine d'années a maintenant rattrapé celui
des jeunes. Le taux de départ des adultes, qui baisse temporairement pour les
hommes à l'âge du service militaire et de l'entrée dans la vie active, reste élevé,
de l'ordre de 40 % à 50 %, jusqu'à cinquante ans environ. Il ne baisse ensuite
que progressivement, les personnes âgées partant encore dans la proportion
de 30 % environ à 65 ans et de près de 20 % à plus de 70 ans.
Le taux de départ varie très fortement d'une catégorie sociale à l'autre :
de moins de 10 % dans les familles d'agriculteurs, il s'élève à 85 % chez les cadres
supérieurs ou professions libérales ; il est de 40 % chez les commerçants et les
ouvriers, de 60 % chez les employés et de 75 % chez les cadres moyens. Mais
évidemment ces taux moyens varient beaucoup avec la taille de la localité de
résidence: indépendamment même d'un effet tenant à la diversité des structures
socio-professionnelles des diverses catégories de localités ou d'agglomérations,
il est incontestable que le départ en vacances est d'autant plus fréquent que l'on
habite une ville importante et il peut donc être présenté comme répondant à
un besoin lié à l'urbanisation : de 20 % seulement dans les communes rurales,
le taux de départ atteint 80 % à Paris, les taux intermédiaires s'échelonnant

5
GRAPHIQUE

Les départs multiples des adultes (en un an)
en fonction du niYeau de reYenu du ménage (en 1964)

Taux de départ en vacances
(en %)
100

90
pas de départ en vacances
80
\_0"-~'/

V-~
if~
o"-

70 · · ~/
:tUS
(\-u\'-es~'f'

60
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50 /
40
V
/ 1 départ

~~
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I \_o\.~

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30
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V ~
b~/
,y' ~ 2 départs
_/ ~) ·s
..,_-t'<.\:
10
l__,
,.,.. ~ ~ 13• d éparts
4 fois ou 1p lu• A
_ partis , 1 1
- 1
1
4 d ep arts ou plus
0
3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 50 60 70 8090100
Revenu annuel déclaré par ménage
(en milliers de F, échel1e logarithmique)

6
Les yacances des Français
régulièrement entre ces deux limites au fur et à mesure que la taille des villes
croît.
Alors qu'il est facile d'étudier l'évolution des taux de départ des diverses
catégories sociales, et de noter que le taux croît dans toutes les catégories sauf
peut-être chez les adolescents, les agriculteurs (dont une très petite minorité
seulement appartient à cette civilisation des vacances), et les cadres supérieurs
et professions libérales (qui ont pratiquement atteint le taux de saturation),
il est très difficile d'étudier l'évolution du taux de départ dans les diverses caté-
gories de communes ou d'agglomérations. En effet, sous l'effet de l'urbanisation,
les limites des agglomérations se modifient sans cesse de telle sorte qu'il n'est
pas possib1e de caractériser de manière permanente les agglomérations par leur
taille. Il semblerait cependant qu'à une certaine taille d'agglomération corres-
ponde un taux de départ en vacances à peu près constant, et que la croissance
du nombre de départs s'explique essentiellement par l'urbanisation, c'est-à-dire
par la croissance régulière de la population des agglomérations urbaines plutôt
que par une croissance du taux de départ de chaque catégorie d'agglomération.
D'autres facteurs encore peuvent être isolés qui contribuent à faciliter ou à
freiner le départ en vacances: la possession d'une voiture, ou a fortiori d'une rési-
dence secondaire, favorisent le départ, alors que l'existence de nombreux enfants
limite les possibilités de départ des parents et également, du fait des contraintes
financières, de ces enfants. Mais l'analyse des départs en vacances peut être
facilement résumée à l'étude de la liaison existant entre taux de départ et niveau
de revenu du ménage. On peut ainsi non seulement rendre compte de l'évolution
des départs, mais également projeter les taux de départ pour des années pas
trop éloignées et sous certaines hypothèses bien définies. Une telle analyse
montre l'étroite dépendance existant entre taux de départ et niveau de revenu,
non seulement en ce qui concerne l'existence d'au moins un départ dans l'année,
mais aussi, et de manière très nette, en ce qui concerne les départs multiples :
il faut ainsi disposer, dans une famille, d'un revenu annuel d'au moins 25 000
francs pour avoir une chance non négligeable de partir à deux reprises dans
l'année, et le triple ou quadruple départ dans l'année n'est pas rare dans les
familles disposant de 100 000 francs par an.
La liaison entre départ et revenu est restée extrêmement stable au cours des
cinq dernières années, si bien que la quasi-totalité de la croissance des départs
au cours de cette période peut être, statistiquement, expliquée par l'élévation
du niveau de vie des ménages : contrairement à une idée fort répandue, on ne
noterait donc aucun effet de diffusion des départs à niveau de revenu réel cons-
tant. On manque malheureusement de données statistiques relatives à des
périodes plus lointaines, qui permettraient de préciser les époques, qui ont
inévitablement existé, de diffusion des vacances.
On remarquera qu'une absence de diffusion des départs, dans un passé récent,
a très bien pu correspondre à une rapide augmentation de la durée des vacances
hors domicile, permise par l'allongement des congés (les deux tiers des salariés
avaient, en 1965, un mois ou plus de congés et la durée moyenne des vacances
hors domicile des personnes de tous âges parties au moins une fois au cours
de l'année était de 30 jours en 1964, 36 jours pour les enfants, 28 jours pour les
adultes).

7
Claude Goguel

Les périodes de vacances.
Les vacances des Français sont essentiellement des vacances d'été : moins
de 5 % des partants partent à une autre période que l'été, sans partir également
en été. Cependant, surtout dans les familles relativement aisées, il est courant
de partir à la fois en été et à une autre période de l'année, principalement à
Pâques ou à Noël. Une fraction de ces séjours d'hiver sont, en fait, des séjours
de sports d'hiver : les sports d'hiver, qui pendant longtemps sont restés le fait
d'une minorité, tendent à se développer rapidement. Mais ils restent, la plupart
du temps, réservés aux privilégiés : privilégiés par leur situation géographique,
mais aussi privilégiés par leur situation de fortune. Sur un million de skieurs
en un hiver, on ne compte guère plus de 50 000 enfants partis en « classe de
neige » et à peu près autant de jeunes partis en châlet U.C.P.A. (Union des
Centres de Plein Air), et si certaines classes de neige sont très largement subven-
tionnées par les municipalités, la contribution financière des parents doit souvent
être importante. Les sports d'hiver sont, en effet, fort chers : hébergement
en dur, transports, remontées mécaniques, équipement sportif et vestimentaire
constituent autant de sources de dépenses importantes qui ne peuvent être
amorties que sur de courtes périodes ; 40 % des séjours se font, en effet, à Noël,
25 % à Pâques et seulement 35 % entre ces deux dates.

TABLEAU 1

Nombre de partants
et taux de départ en <>acances en 1966
-
Effectif de la population française au milieu de l' été 1966 : 49 500 000
Effectif de la population d es ménages ordinaires * à la même date : 48 250 000

D épart en vacances D éparts en vacances
au cours de au cours de
l'été 1966 l ' année 1966
(1-6 au 30-9) (évaluations)

Nombre de partants .. . .......... 20 250 000 21 500 000
Taux de départ en vacances : . .... 42 % 44,5 %
Taux de d épart des adultes (14 ans
et plus) ..... . ................. 39 % 42 %
Taux de départ des enfants jus-
qu'à 13 ans) .. . ..... . .. . ...... 50 o/o 51 %

Accroissement annuel de la population française : 500 000
Accroissement annuel du nombre de partants en vacances : 600 000

* Tous les taux sont calculés sur la seule population des ménages ordinaires. On peut considérer
que le nombre de départs en vacances de personnes appartenant à la population comptée à part ou
aux ménages collectifs est négligeable.

8
Les yacances des Français
En ce qui concerne les vacances d'été, la concentration des départs sur les
mois de juillet et août est encore plus frappante : pendant la première quinzaine
d'août, plus de 10 millions de Français sont simultanément en vacances, et de
nombreuses usines sont alors fermées, ce qui serait impensable dans d'autres
pays. Tous les investissements de vacances doivent alors être amortis dans les
pires conditions sur une période de l'année extrêmement courte, ce qui tend à
accroître les coûts et à faire fortement baisser la qualité du service rendu : nom-
breux sont les Français qui quittent un univers urbain, souvent qualifié de
concentrationnaire, pour le trouver reconstitué au bord de 1a mer.

TABLEAU II

Taux de départ en Yacances au cours de l'été 1966 suiYant l'âge,
la catégorie de commune ou d'agglomération de résidence
et la catégorie socio-professionnelle du chef de ménage (en %)

Taux de départ (été 1966)
Catégorie de commune
ou 'agglomération de r ésidence
et catégorie socio-profe sionnelle De l' ensemble Des enfan s 1 Des adultes
du chef de ménage de la (de moins de (de 14 ans
population 14 ans) et plus)

ENSEMBLE •• • • • . • . . . . . . . . . . . • . 41,7 49,7 39,1
Agriculteurs et salariés agricoles ... 9,3 13,5 8,0
Ouvriers et personnels de service .. 41,3 44,2 39,9
Non actifs ................. . ... . 24,7 40,8 23,7
Autres catégories ............... . 62,9 69,5 60,6
COMMUNES RURALES • • • • • • . • . . . . 18,0 25,6 15,6
Agriculteurs et salariés agricoles ... . 8,6 12,2 7,4
Ouvriers et personnels de service . . 21,9 27 2 19,2
Non actifs ..................... . 9,4 19,3 8 ,6
Autres catégories ............... . 36,3 43,0 33,7

VILLES ET AGGLOMÉRATIONS de
moins de 100 000 habitants .. .. . 44,5 56,7 40,2
Agriculteurs et salariés agricoles ... . 12,2 21,7 9,3
Ouvriers et personnels de service ... . 41,2 47,6 38,1
Non actifs ..................... . 25,9 64,3 23,7
Autres catégories ............... . 59,4 70,6 54,9

V1LL s ET AGGLOMÉRATIONS de
100 000 à 1 000 000 habitants .. . 52,5 59,6 50,1
Ouvriers et personnels de service ... . 45,2 47,4 44,1
Non actifs .................... . . 38,2 63,1 37,0
Autres catégories ............... . 66,3 74,7 63,2

COMPLEXE RÉSIDENTIEL DE PARI 74,0 78,8 72,8
Ouvriers et personnels de service ... . 67,4 67,2 67,4
Non actifs ..................... . 49,4 66,7 48,9
Autres catégories ............... . 85,2 88,3 84,3

9
TABLE A U Ill

ÉPolution du taux de départ en Pacances au cours de l' été, de 1961 à 1966
(adultes de 14 ans et plus)

Taux de d épart Taux de départ
en vacances au cours en vacances au cours
de l'été 1961 (en %) de l'été 1966 (en %)

Enfants (de 0 à 13 ans) ....... . 47,7 49,7

Ensemble des adultes 34,0 39,1
(de 14 ans et plus)

suivant le sexe:
Hommes ...................... . 33,1 38,1
Femmes ....................... . 34,9 4.0,0

suivant l'âge:
14 à 24 ans .................. . 45,4 45,4
25 à 29 ans .................. . 4'1,2 51,7
30 à 39 ans .................. . 41,4 48,6
40 à 49 ans ........... ...... . . 36,5 43,0
50 à 59 ans .. .. ......... ..... . 30,2 34,6
60 à 64 ans ................ .. . 25,3 29,1
65 à 69 ans ............... . .. . 20,6 27,9
70 ans et plus ............. . .. . 14,6 16,3

suivant la catégorie socio-profession-
nelle du chef de ménage :
AgTiculteur ......... .. ... ..... . 5,7 7,2
Salariés agricoles .............. . 5,1 12,2
a Tons de l'indust. et du comm . . . 38,6 40,1
Cadres supérieurs, prof. libérales .. 76,2 82,7
Cadr moyens ................ . 67, 9 73,6
Employés . . ................... . 51,3 57,5
Ouvrier ...................... . 36,2 39,9
Pers nnels de service .......... . 43,7 40,2
Autre actifs .. .... ............ . 57,7 60,2
on actifs .... ... ........ ..... . 20,4 23,7

suivant la catégorie de commune ou
d'agglomérat ion de résidence "' :
ommunes rurales ............. . 12,9 15,6
Villes et aggl. de - 20 000 hab. . . 30,0 35,4
Villes et aggl. de 20 000 à - 1 OO 000 39,8 44,8
Villes et aggl. de 100 000 à 1 000 000 50,3 50,1
Complexe r ésidentiel de Paris . . . . 67,7 72,8
dont: Paris intra-muros ....... . 69,9 79,3
Toutes villes et aggl. de 100 000 h.
et plus ...................... . 59,5 60,9

* Les catégories ne s ont en fait pas strictement comparables en 1961 et en 1966, du fait des modifi-
cations des limite de agglomérations intervenues entre temps.

10
Les vacances des Français
Ce n'est que par une modification radicale de nos habitudes que cette situation
pourra être améliorée : mais les Français n'ont pas encore pleinement pris
conscience de la perte considérable, financière d'abord mais aussi de confort,
de liberté, etc., qu'entraîne l'actuel calendrier des vacances d'été et la date
de leurs vacances leur est souvent imposée par leur employeur ou par les études
de leurs enfants.
D'autres conséquences, moins directement perceptibles, risquent de résulter
de l'absence d'étalement des vacances : il est d'abord probable que le rythme
d'accroissement des départs pourrait être notablement plus élevé, grâce à une
diffusion des départs à niveau de revenu réel constant, si, du fait d'un bon éta-
lement qui permettrait de rentabiliser au maximum les équipements, le coût
des vacances s'abaissait; ainsi, sans qu'ils en soient conscients, les non-partants
souffriraient, eux aussi, de l'absence d'étalement des départs. Par ailleurs, la
concentration des départs étant spécialement marquée en France - la durée
élevée des congés pouvant être, en partie, responsable de cette situation, dans la
mesure où il y a plus facilement superposition de périodes de congés d'un mois
que de quinze jours - le coût des vacances risque de rester, ou de devenir, plus
élevé en France, ou dans les équipements de vacances principalement fréquentés
par des Français, que dans les pays étrangers qui reçoivent plus facilement
des touristes à toutes les époques de l'année. Une telle situation, qui sera d'autant
plus sensible que le coût relatif des transports aériens de masse se sera abaissé,
et permettra donc d'atténuer les distances, ne peut qu'entraîner, en l'aggravant,
un déséquilibre croissant de la balance touristique française.
Mais il faut cependant se demander si, d'une certaine manière, les Français
ne recherchent pas cette concentration des vacances. On peut remarquer que
partir au mois d'août, c'est un moyen de fuite d'une certaine solitude en même
temps qu'une affirmation d'appartenance à une certaine civilisation. Ces remar-
ques étant renforcées par l'analyse de l'insatisfaction du public amené à la fré-
quentation des stations désertes au mois de juin ou, au contraire, de sa propen-
sion à s'agglutiner au mois d'août et à vivre alors dans une situation de surpeu-
plement critique, alors même qu'il pourrait trouver sinon la solitude, du moins
U:Q calme relatif, en acceptant de se tenir à quelques kilomètres en retrait des
bords de mer les plus fréquentés.

Les lieux de vacances.
Environ 15 o/0 des séjours de vacances des Français se font à l'étranger, prin-
cipalement dans les pays limitrophes : l'Espagne accueille ainsi près de 1,5 mil-
lion de Français en été, l'Italie plus d'un million, la Suisse un demi-million, etc.
Mais alors que jusqu'à 1965, le nombre de séjours à l'étranger s'était très rapide-
ment accru, particulièrement en Espagne, en raison des prix compétitifs qui
y étaient pratiqués et qui y avaient attiré toute une nouvelle couche de clientèle,
nous sommes actuellement dans une phase de transition. Celle-ci correspond
à l'alignement progressif des coûts dans les divers pays d'Europe occidentale
et donc à une certaine stabilisation de leur fréquentation, et au début de l'essor
des séjours dans des pays plus lointains et beaucoup moins développés dont
l'exploitation touristique risque d'être menée de manière quasi-industrielle
au cours des décades à venir (à l'aide, bien sûr, de capitaux internationaux,
et sans qu'il soit toujours bien facile de déterminer l'importance du gain que les

11
CARTE t en 1964
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Les çacances des Français
économies nationales de ces pays pourront retirer de tels investissements).
En ce qui concerne les genres de régions de vacances, en été, c'est, de loin, le
bord de mer qui est le plus recherché, avec près de 40 % des séjours. Si la cam-
pagne attire presque autant de monde, sur une beaucoup plus grande surface,
c'est parce que s'y trouvent de nombreuses résidences secondaires ou maisons
de famille, habitées en permanence ou non, permettant de prendre des vacances
économiques. La montagne attire également du monde en quelques points
privilégiés et particulièrement à proximité des plans d'eau permettant la nata-
tion et le yachting. Les vacances itinérantes ou en ville sont surtout fréquentes
à l'étranger.
L'analyse des localisations des séjours de vacances suivant la région de domi-
cile permet de mettre en évidence un comportement spécifique des Parisiens :
au contraire des habitants des autres régions, ceux-ci partent, en effet, en vacances
dans toutes les régions de France, ce qui peut s'expliquer par de très nombreux
facteurs : nécessité de s'éloigner pour trouver des lieux de vacances, revenus
élevés permettant de s'éloigner, facteurs sociologiques liés à l'histoire du peuple-
ment de Paris et aux habitudes de vacances dans la famille, etc. Il est ainsi
frappant de constater non seulement que les Lyonnais ou les Marseillais, qui
disposent de magnifiques zones de vacances à proximité de chez eux, restent à
l'intérieur de périmètres très étroits dont on peut presque dire qu'ils ne se recou-
vrent pas, mais même qu'une forte proportion des habitants du Nord prennent
leurs vacances dans le Nord, le Pas-de-Calais ou sur la côte belge, qui sont ainsi
aussi fréquentés, en été, que les autres régions côtières, de la Manche, de l' Atlan-
tique ou de la Méditerranée.

Les modes d'hébergement.
Alors que pendant longtemps, et maintenant encore dans certains milieux,
l'hôtel a été considéré comme l'un des principaux modes d'hébergement de vacan-
ces, il n'est utilisé en fait, à l'heure actuelle, que pour 10 % des nuitées de vacances,
et d'ailleurs nettement plus souvent à l'étranger qu'en France où sa part est
encore plus faible. C'est l'hébergement chez des parents qui représente, de
loin, la forme de vacances la plus répandue. C'est d'ailleurs par elle que les
nouveaux partants accèdent aux vacances : c'est, en effet, la plus économique
et elle constitue surtout la première étape, donnant à la fois un moyen et une
justification au déplacement, du processus conduisant à la civilisation des
vacances. Près de 40 % des séjours sont ainsi passés chez des parents, sans que
l'on soit encore en mesure de préciser ce que représentent, parmi ceux-ci, les
séjours au domicile habituel des parents des séjours effectués avec eux, dans
leur résidence secondaire.
Environ 15 % des séjours se font dans des maisons louées, 5 % chez des amis
et 10 % dans une résidence secondaire que l'on possède. Que reste-t-il alors
pour les formes modernes de vacances : camping, villages de vacances, maisons
familiales de vacances, etc. et pour toutes les formes de vacances collectives
des jeunes ? A elles toutes, elles représentent moins du quart de 1' ensemble,
et beaucoup moins encore si 1' on en exclut l'hébergement sous tente et en cara-
vane. Celui-ci, en très rapide croissance depuis une dizaine d'années (croissance
permise par la modicité du coût d'investissement et sa répartition sur l'ensemble
des utilisateurs) représente maintenant environ 15 % des séjours d'été : il est

13
Claude Go guel
le fait, chaque année, de 3,5 millions de personnes et il constitue souvent un
puissant moyen d'intégration à la civilisation des vacances, permettant de se
libérer à la fois des contraintes familiales et financières. Mais à celles-ci s'en sont
rapidement substituées d'autres, tenant à la rapidité même de développement
du phénomène - surcharge ou inconfort des terrains - qui font douter que le
camping puisse longtemps subsister sous sa forme actuelle. Il suffira de quelques
incidents tenant à la poursuite de l'entassement actuel pour qu'une sévère
réglementation soit édictée qui favorisera une forme de camping luxueux et
cher, en rappelant à ceux à qui la route de la mer aura été barrée que, dans
une économie de marché, il faut payer même pour ne profiter que d'avantages
naturels tels que soleil et mer.
Les divers modes d'hébergement sont très inégalement utilisés par les diff é-
rentes catégories de population : alors que 80 % des séjours sont effectués chez
des parents ou amis, dans la tranche de revenu inférieure, cette part n'est que de
30 % dans la tranche supérieure. Très peu d'enfants vont à l'hôtel; par contre,
on campe souvent avec des enfants et l'habitude de camper est très répandue
jusqu'à 50 ans, ceci d'ailleurs dans des classes de revenu relativement aisé.
Les villages de vacances, parmi lesquels il faut distinguer ceux qui sont gérés
par des organismes à but non lucratif de ceux qui relèvent du secteur commercial,
ne sont fréquentés que par quelques pour cent de la population, les clubs de
vacances, dont l'image est culturellement valorisée - en partie grâce à leur
propre publicité - dans l'esprit des Français, n'accueillant quant à eux que
1 % des partants.
Le principal frein au développement des diverses formules de vacances collec-
tives est essentiellement d'ordre financier car si les capitaux privés s'investissent
de plus en plus dans des équipements de loisirs et de vacances rentable~, les
investissements publics ne peuvent suffire à satisfaire la forte demande poten-
tielle de vacances économiques.
Les colonies de vacances permettent à plus d'un million d'enfants de partir
chaque année : la croissance des premières années est maintenant bien passée
et elles arrivent tout juste à maintenir leur taux de fréquentation. En effet, les
départs d'adultes se multipliant, il arrive de moins en moins souvent que les
enfants partent en vacances sans que leurs parents partent également. Et
ceux-ci préfèrent emmener leurs enfants avec eux; de telle sorte qu'une fraction
croissante des enfants qui partent en colonie de vacances y effectuent un séjour
secondaire, étant précédemment partis avec leurs parents. Cette modification
du rôle de la colonie, qui prend une fonction d'appoint, correspond d'ailleurs à
une modification de clientèle, les familles susceptibles de payer deux séjours de
vacances successifs à leur enfant étant déjà d'un niveau de revenu relativement
élevé, au contraire de celles pour lesquelles la colonie représente la seule chance
de départ de leur enfant.

Les trajets de vacances.
Qui dit déplacement dit voyage. Les vacances sont l'occasion de circuler, de
découvrir des provinces ou des pays nouveaux, de rencontrer des personnes
différentes. Mais, s'il est possible d'estimer les distances parcourues .à l'occasion
des vacances, il est beaucoup plus difficile d'apprécier l'intégration de ces trajets
de vacances aux régions traversées. A côté des 7 % de séjours itinérants, plus

14
Les vacances des Français
courants à l'étranger qu'en France, et que l'on peut bien appeler séjours touris-
tiques, on peut citer le cas extrême de ces campeurs motorisés à qui il faut une
journée entière pour monter leur campement et qui traversent la France d'une
traite, pour éviter toute étape intermédiaire qui les obligerait à détruire le savant
agencement de leur matériel sur le toit de leur voiture.
Et ce n'est pas parce qu'une part croissante des trajets est effectuée en auto
(les deux tiers) au détriment du train (qui n'est plus utilisé que pour le quart
des trajets), que les voyages permettent mieux qu'avant de découvrir les régions
traversées ; il est de plus en plus difficile de s'arrêter au bord d'une route, et la
nécessité de tenir « la moyenne » jointe au désir d'économiser les frais d'une
étape inutile n'encouragent pas à prendre le chemin des écoliers.
Bien que les partants effectuent, en moyenne, 1 400 km à l'occasion de leurs
divers séjours de vacances de l'année {la distance moyenne entre domicile et
lieu de vacances étant de l'ordre de 350 km), il ne faut guère espérer que s'éta-
blissent beaucoup de contacts personnels entre indigènes et touristes. A la limite,
ceci est totalement exclu quand les touristes sont retranchés dans un village
artificiel éloigné de toute agglomération, et qu'aucun échange, même commercial,
ne peut se faire avec la population locale.
Guère plus de 1 % des trajets de vacances, qui représentent 3,5 % de la dis-
tance parcourue, se font en avion. Mais il est d'autres modes de transport de
luxe; ainsi le train a-t-il une double clientèle : celle des familles non encore
équipées de voiture qui prennent leurs congés payés (quatre Français sur dix
appartiennent à une famille non équipée de voiture), et celle des familles les
plus aisées qui prennent un train auto-couchettes pour descendre sur la Côte
d'Azur ou qui abandonnent leur voiture pour partir en train aux sports d'hiver.

Les résidences secondaires.

Près de 1,4 million de familles disposent d'une résidence secondaire dans
laquelle elles peuvent se rendre quand il leur plaît. Mais, sur ce nombre, 1 million
seulement possèdent leur propre résidence secondaire, les autres résidences étant
soit louées à l'année, soit tenues à la disposition d'enfants ou d'autres membres
de la famille. La répartition géographique des résidences secondaires présente
une certaine ressemblance avec celle des séjours de vacances: forte densité sur
les côtes et dans les régions de montagne; mais apparaissent aussi les résidences
secondaires de week-end des Parisiens, surtout dans l'Ouest et le Sud-Est de
l'agglomération parisienne, dans lesquelles s'effectuent des séjours secondaires
de vacances, à Pâques ou en fin de saison, mais qui restent souvent inoccupées
pendant tout l'été. Car, pour les Parisiens beaucoup plus que pour les provin-
ciaux, on peut distinguer résidences de vacances et de week-end.
Le parc des résidences secondaires, difficile à estimer précisément, s'accroîtrait
d'environ 60 000 à 80 000 unités par an, l'accroissement provenant pour environ
un tiers de constructions neuves et pour deux tiers de transformations d'an-
ciennes résidences principales. S'il reste encore un potentiel considérable de
maisons anciennes à remettre en état dans des régions déshéritées où sévit
l'exode rural, l'accroissement du parc de résidences secondaires peut par contre
poser des problèmes considérables dans certaines régions touristiques ou dans la
périphérie des grandes agglomérations, faisant monter le prix des terrains,

15
Claude Goguel
réduisant la surface des terres cultivables, à la limite rendant les occupants du
dimanche majoritaires dans les assemblées locales.
Environ 160 000 familles possèdent une caravane, que l'on peut considérer
comme résidence secondaire mobile. Si ce nombre peut paraître encore peu élevé,
il faut remarquer que la France tient la seconde place en Europe, après la
Grande-Bretagne, dans ce domaine et qu'un tel nombre correspond à un taux
de possession de 1 % qui n'est pas négligeable. Autre comparaison : il y aurait
à peu près deux fois plus de caravanes, en France, que de voiliers de tous types.
Plus d'un million de familles possèdent une tente sans posséder de caravane.

Les dépenses de vacances.
Non seulement le fait de partir en vacances est-il lié à l'existence d'un niveau
de revenu suffisant, mais encore, pour ceux qui partent, les dépenses, et donc le
choix du type de séjour, présentent-ils encore une liaison très étroite avec le
niveau de revenu. Ceci n'est pas surprenant. Ce qui l'est plus, c'est de constater
que la part du revenu consacrée aux dépenses des vacances est, dans les familles
qui partent, à peu près constante, et ne représente que de 6 à 8 % de ce revenu.
En fait, si l'on considère l'ensemble des ménages, ceci correspond à une très forte
élasticité des dépenses de vacances par rapport au revenu, mais il faut tout de
même expliquer comment la dépense de vacances peut ne pas être plus élevée
que ce qu'elle est.
Remarquons d'abord que 6 à 8 % du revenu annuel, c'est près d'un mois de
revenu ; alors que la durée moyenne des vacances hors domicile est justement
d'un mois. Puis, que ce pourcentage du revenu du foyer est consacré aux dépenses
de vacances des seuls membres du foyer qui partent ; or, huit à neuf sur dix
seulement des membres des foyers dont au moins un membre est parti, partent.
Enfin, toutes les dépenses contractuelles, de logement, d'impôts, d'amortisse-
ment de l'équipement, etc. continuent à courir pendant la période des vacances,
de telle sorte que les chiffres ci-dessus ne détruisent pas complètement l'idée
selon laquelle les vacances constituent une période de dépenses libres, irréfléchies
ou inavouées, et en tout cas importantes.
En valeur absolue que représentent ces dépenses ? 1 200 francs par ménage
parti et par an, 450 francs par personne et par an, 15 francs par personne et par
journée de vacances. Mais il faut bien souligner que ces nombres ne constituent
que des moyennes et correspondent à des formes de vacances extrêmement
variées, depuis le séjour, en partie subventionné, en colonie de vacances, ou le
séjour quasi-gratuit chez des parents ou amis, jusqu'au séjour à l'hôtel ou au
circuit touristique dans un pays étranger lointain. On ne peut analyser cette
dépense en fonction du type de séjour, la dépense étant connue au niveau annuel
et pour l'ensemble de la famille, alors qu'il a pu y avoir des séjours nombreux
et de types variés pendant cette période. On peut par contre, connaissant son
rapport au revenu, donner son intervalle de variation. La dépense par ménage
varie de 250 francs à 5000 francs environ entre les catégories extrêmes, la dépense
par personne variant de 250 francs à 1 000 francs pour l'année et de 7 francs
à 22 francs pour la journée.
Mais l'analyse des dépenses de vacances fait encore apparaître d'autres« lois»
intéressantes à interpréter : ainsi, la dépense de vacances est-elle pratiquement
la même, à revenu égal, dans toutes les catégories sociales, ce qui témoigne d'une

16
Les vacances des Français
remarquable homogénéité de comportement, et surtout la dépense de vacances
est pratiquement indépendante de la taille des familles. Non seulement part-on
moins en vacances quand on appartient à une famille nombreuse mais, le budget
vacances étant ainsi exactement fixé par l'importance des ressources familiales,
détermine le type de vacances, genre de région, distance, mode d'hébergement,
etc. que l'on peut prendre. Et si l'on ne trouve pas de formule de vacances
correspondant à ce budget, on ne part pas. Dernière « loi » : la répartition du
budget vacances entre quelques grandes catégories de dépenses est extrêmement
stable et indépendante de la dépense ; 60 % des dépenses de vacances sont
des dépenses d'hébergement et de nourriture, 20 % des dépenses de transports
et 20 % d'autres dépenses (cette dernière répartition n'est cependant pas appli-
cable à des séjours particuliers comme ceux de sports d'hiver pour lesquels
on trouve la répartition suivante des dépenses : 68 % pour l'hébergement et la
nourriture, 12 % pour les transports et 20 % pour les autres dépenses).
Si 15 % seulement des séjours de vacances se font à l'étranger, ceux-ci sont
le fait de catégories plutôt aisées de la population et se font dans des modes
d'hébergement relativement chers ; de telle sorte que c'est près du quart de la
dépense totale de vacances qui correspond à des séjours à l'étranger, sans que
l'on puisse distinguer très précisément la part de la dépense effectivement
déboursée à l'étranger de celle qui a servi à rémunérer, en France, l'organisateur
d'un séjour à l'étranger.

Les déplacements de week-end.

Nous avons jusqu'ici parlé de vacances en ne considérant que les déplace-
ments de quatre jours ou plus. Mais il ne faut pas négliger pour autant les courts
déplacements rendus possibles par l'accélération des transports, l'élévation des
niveaux de vie et l'aménagement des horaires hebdomadaires de travail.
Aucune étude complète n'a encore été faite· des déplacements de week-
end ; de premiers résultats, partiels, sont cependant d'ores et déjà disponibles
qui montrent que, s'il arrive à trois Français sur dix de partir en week-end en
couchant au moins une nuit à l'extérieur de leur domicile habituel, le départ
fréquent n'est Je fait que d'une petite minorité, 5 % environ de la population
qui dispose d'un toit - résidence secondaire, chez des parents, éventuellement
chez des amis - à faible distance de son domicile principal (il est d'ailleurs
intéressant de constater que le départ régulier en week-end semblerait surtout
le fait des cadres moyens plutôt que des classes les plus aisées de la population).
Il suffit que cette minorité se rende chaque semaine dans les périphéries des
agglomérations et qu'en outre un rayon de soleil incite d'autres citadins à aller
passer la journée à la campagne, pour que les routes soient rapidement saturées,
donnant l'illusion que « tout le monde part en week-end ». En fait, lors d'un
beau week-end de printemps, moins de 10 % des citadins partent pour le week-
end ou la journée. Par contre, dès qu'apparaît la possibilité de prolonger le
week-end grâce à une heureuse succession de jours de congés comme nous en
connaissons chaque année au mois de mai, le nombre de départs peut être
beaucoup plus élevé, les partants n'hésitant pas alors à parcourir quelques
centaines de kilomètres. Il est probable que ces courts déplacements, intermé-
diaires entre séjours de vacances et départs classiques de week-end, se multi-

17
Claude Goguel
plieront rapidement au cours des années à venir, tout en restant le fait de caté-
gories de population relativement aisées, et poseront très vite les mêmes pro-
blèmes de saturation que les grands départs en vacances.

Quelques perspectives.
Nous sommes incontestablement dans une période d'évolution rapide de tous
les comportements de loisir. Mais dans ce domaine, dire d'une évolution qu'elle
est rapide ne doit pas faire croire que les phénomènes se modifient brutalement
d'une année à l'autre : s'agissant de comportements de masse qui affectent la
moitié de la population française, les modifications ne peuvent apparaître
tangibles que sur des périodes de plusieurs années, de l'ordre de la dizaine.
Le taux de départ en vacances croît. L'analyse du passé récent et les projec-
tions que l'on peut faire pour un avenir pas trop lointain montrent qu'il devrait
continuer à croître dans les dix ans à venir : de 45 o/0 actuellement, il pourrait
atteindre 50 % vers 1972 et 60 % entre 1980 et 1985. La durée des vacances
hors domicile continuerait aussi à croître, mais modérément, sous le triple effet
de l'accroissement des revenus, d'un éventuel allongement des congés et de la
multiplication des séjours de vacances secondaires dans lesquels seront inclus
en nombre croissant, des dimanches et des jours de congés légaux (qui ne sont
que partiellement intégrés, pour l'instant, à des séjours de vacances).
Après une légère pause, le nombre de séjours à l'étranger pourrait augmenter
rapidement vers la fin de la prochaine décade; la croissance portant à la fois
sur les séjours principaux dans des pays économiquement peu développés et
sur les séjours secondaires lointains d'une clientèle très aisée.
Il sera nécessaire, pour compenser l'attirance de la mer et éviter que les côtes
ne se transforment en immenses champs de bataille (ou terrains vagues après
le reflux) de fortement encourager la création de stations intérieures correcte-
ment équipées (en particulier de plans d'eau autorisant tous les sports nautiques).
Mais on peut s'interroger sur les chances réelles de telles stations face à la concur-
rence des stations de bord de mer qui s'implanteront à l'étranger. Ainsi dès main-
tenant construit-on des résidences secondaires de luxe en Sardaigne ; ce sera
bientôt le tour de l'Afrique du Nord, des villages de vacances devant, quant à
eux, s'implanter, malgré l'instabilité politique, tout autour de la Méditerranée
et même sur des côtes encore beaucoup plus éloignées.
Saurons-nous résoudre le problème de l'étalement des vacances? C'est dou-
teux en ce qui concerne les vacances d'été; il faudrait, en effet, une énergie peu
commune, dont personne n'est prêt à faire preuve, pour rompre le cercle vicieux
actuel : l'habitude étant prise de mettre l'économie nationale en veilleuse au
mois d'août, chacun, qu'il soit client ou fournisseur, est obligé de suivre le rythme
ainsi imposé et ne changera ses habitudes que sous des contraintes très violentes.
On peut au moins espérer arriver à un certain étalement des vacances d'hiver:
les phénomènes de pointe sont déjà tels, en effet, à Noël, au 1er janvier ou à
Pâques, et le désir de départ à ces occasions si fort chez certains, qu'on sera
inévitablement amené un jour à désynchroniser les dates de vacances scolaires
des diverses régions. Ce qui permettra à un plus grand nombre de partir aux
sports d'hiver dans des conditions financières améliorées.
Mais en fait, tant aux sports d'hiver, dont l'urbanisme tend à devenir urbain
qu'au bord de la mer où, à la villa de naguère succèdent des ensembles d'habi-

18
Les pacances des Français
tations juxtaposés ou superposés, se posera le problème de la signification des
vacances. De moins en moins, le terme n'évoque, en effet, des idées de calme, de
solitude ou de retour à la nature ; les vacances constituent, semble-t-il, l'occasion
d'un certain rapprochement ou d'une vie sociale difficile à connaître dans un
univers urbain classique en même temps qu'une époque au cours de laquelle
on cherche à se libérer des contraintes auxquelles on est quotidiennement sou-
mis le reste de l'année : contraintes professionnelles, financières (on dépense
plus facilement en vacances, dans le cadre du budget que l'on s'est fixé avant
de partir, que pendant l'année), familiales, etc. De plus en plus, elles offrent
aussi des possibilités de pratique sportive ou culturelle.
Mais les contraintes ne vont-elles pas se trouver recréées par le succès même
des vacances ou remplacées par de nouvelles et ce qui faisait la spécificité des
vacances ne va-t-il pas progressivement disparaître par évolution à la fois des
vacances et du mode de vie quotidien?
C'est, à travers celui des vacances et du tourisme, tout le problème de l' évo-
lution de notre civilisation qui est ainsi posé.

CLAUDE GoGUEL
Institut National de la Statistique
et des Études économiques.
Hubert Macé

Les vacances passives
In: Communications, 10, 1967. Vacances et tourisme. pp. 20-24.

Citer ce document / Cite this document :

Macé Hubert. Les vacances passives. In: Communications, 10, 1967. Vacances et tourisme. pp. 20-24.

doi : 10.3406/comm.1967.1140

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1967_num_10_1_1140
Hubert Macé

Les vacances passives
L'accès à la villégiature balnéaire

Dans le développement du tourisme estival en France décrit plus haut par
Claude Goguel, la part des séjours au bord de la mer en 1964 représente 41 %
des journées de vacances des Français âgés de 14 ans et plus; en 1961, elle n'en
représentait que 36 % 1 • Cet accroissement au détriment des vacances en mon-
tagne et surtout des vacances à la campagne, témoigne de la faveur grandissante
des vacances au bord de la mer, dans le public; il est cependant, très certaine-
ment, freiné par des obstacles budgétaires. Ces derniers sont plus aisément
surmontés par la pratique du camping que par l'élévation des ni veaux de vie.
Ainsi, pendant la même période, le nombre de journées de vacances au bord
de la mer passées sous la tente ou en caravane a connu une augmentation de
plus de 90 %, tandis que celui des journées passées dans les autres modes d'héber-
® gement ne s'est accru que de 26 % 2 • Le littoral du Languedoc-Roussillon se
situe à la pointe de cette évolution : près de 10 % des journées de vacances
@ estivales passées en France au bord de la mer l'ont été en Languedoc méditerra-
© néen et parmi ces dernières, 55 % sont le fait de campeurs alors qu'au plan natio-
nal, les vacances en camping ne représentent que 20 % des vacances au bord
de la mer. Il constitue donc un terrain privilégié pour l'analyse sociologique,
économique et culturelle du phénomène d'accès aux vacances balnéaires. Les
transformations prévues par le programme d'aménagement touristique le placent
en outre dans une situation tout à fait favorable à l'étude des perspectives de
développement du tourisme. Aussi le présent article se propose-t-il d'utiliser
les résultats d'une enquête sur le tourisme estival dans cette région 8 pour mettre
en lumière les traits caractéristiques d'une population engagée sur la voie des
vacances touristiques et saisir les tendances d'évolution de la villégiature bal-
néaire.
Chaque été, près de cinq cent mille Français viennent passer leurs vacances
sur le littoral languedocien 4 • Ils appartiennent à deux courants distincts. L'un

1. CLAUDE GoGUEL, « Nouveaux résultats sur les vacances des Français », Études et
Conjoncture, n° 5, 1966, p. 13.
2. Les séjours en« autre ville» ont été exclus de la base des pourcentages.
3. Les données analysées dans cet article ont été principalement recueillies au cours
de l'été 1965 à l'occasion d'une enquête par questionnaire auprès d'un échantillon repré-
sentatif d'estivants du Languedoc méditerranéen interrogés à l'initiative de la Mission
interministérielle pour l'aménagement touristique du littoral du Languedoc-Roussillon.
Cette enquête a été confiée à la Section de Sociologie économique du Centre de Socio-
logie européenne dirigée par JEAN Cu1sENIER.
4. J. Cu1sENIER, G. BARBICHON, F. CHARTIER, ~- CA VAILLÈs H. MAcÉ Amplitu<Ù
des flux touristiques. Paris, Centre de Sociologie européenne, 1966, 62 p.

20
Les yacances passwea
qui se développe rapidement rassemble les nouYeaux Yenus, principalement des
campeurs, en train de gravir les degrés de l'escalade touristique. Ses membres,
à peine sortis des vacances bon marché (passées chez des parents, à la campagne),
se renouvellent d'année en année. Sur un substitut de Côte d'Azur, ils s'initient
aux vacances balnéaires et accèdent ainsi graduellement aux lieux et modes
de villégiature d'un plus haut niveau. L'autre courant occupe surtout les Pillas ;
majoritaire, mais en voie de diminution relative, il est formé d'habitués demeurés
au premier stade de la villégiature au bord de la mer.
L'ascension des premiers est imputable à une amélioration progressive de leur
niveau de vie, la stagnation des seconds, à une détérioration continue de leurs
ressources. Les nouveaux venus sont en effet des ouvriers et des employés ori-
ginaires des grandes villes du Sud-Est, de la région parisienne et des zones
urbanisées du Nord et de l'Est, alors que le courant traditionnel est surtout
formé de petits commerçants et d'artisans domiciliés dans la région ou dans les
villes du Sud-Ouest. Salariés et patrons sont à la limite de leurs possibilités
budgétaires. Au même niveau social que la population nationale des estivants
et disposant de revenus très légèrement supérieurs, leurs vacances sont presque
deux fois plus coûteuses que celles de la moyenne des Français 1 •
L'essoufflement économique des uns et des autres n'exclut pas une certaine
variété des modes de vie de vacances et des motivations.
Sur le littoral languedocien, deux types de localités touristiques peuvent être
distingués : les stations renommées et les petites stations. Les premières sont plus
volontiers fréquentées par des estivants originaires des grands centres industriels
et les secondes par ceux qui sont domiciliés dans les villes de moins de vingt mille
habitants. Citadins et ruraux ne recherchent donc pas pour leurs débuts de vacan-
ciers un dépaysement total, mais plutôt un milieu social familier, à la portée
de leurs ressources. Les raisons exprimées du choix du littoral languedocien comme
région de vacances sont d'un autre ordre. Si la possibilité de jouir de la mer et
de ses avantages connexes est presque toujours citée par les membres des deux
groupes définis plus haut, les nouveaux venus invoquent, de plus, la recherche
du soleil, et les autres le désir de renouer avec leurs attaches familiales.
Plus de 1a moitié des estivants du littoral sont des campeurs, dont le tiers,
improprement qualifié de <c sauvage », s'installe gratuitement sur les plages en
dehors des terrains organisés 2 • Le type d'habitat adopté est en effet largement
fonction du niveau social: la proportion des estivants appartenant aux catégories
les plus favorisées décroît régulièrement des hôtels au camping « sauvage », en
passant successivement par Jes villas ou appartements et par Je camping organisé.
Le camping est donc avant tout une forme de résidence qui permet aux groupes
économiquement limités d'accéder aux vacances balnéaires. Seule une petite
minorité dont les membres appartiennent presque tous à la catégorie« professions
libérales et cadres supérieurs » a les moyens de passer ses vacances à l'hôtel.
Les amateurs de villa ou d'appartement appartiennent aux catégories intermé-
diaires. A l'intérieur des principaux modes d'hébergement une gradation plus
fine peut être observée. En camping, la possession d'une caravane doit être

1. Frais de transport déduits, la dépense consacrée à une journée de vacances corres-
pond à 15 F environ pour la moyenne des Français (cf. C. GoGuEL. «Nouveaux résultats
des enquêtes sur les vacances des Français ». Études et Conjoncture, n° 5, mai 1966).
Sur le littoral languedocien, elle atteint 28 F.
2. J. CuisENIER, G. BARBICHON, H. MAcÉ, Le camping dit sauPage, Paris, Centre de
Sociologie Européenne, 1966, 75 p.

21
Hubert Macé
considérée comme révélatrice d'un revenu annuel voisin de 30 000 francs. Dans
les maisons, c'est le statut d'occupation qui tend à indiquer le niveau socio-
économique ; les estivants hébergés gratuitement ont un revenu très bas et celui
des locataires est en moyenne inférieur à celui des propriétaires.
De même que le stade des vacances dépendantes (passées à la campagne, chez
des parents ou amis), le premier stade des vacances balnéaires conserve un carac-
tère très familial. Les ménages d'estivants sont le plus souvent constitués de
couples accompagnés de leurs enfants, voire de groupes parentaux plus larges
(couples, ascendants et collatéraux). Les familles nombreuses se rencontrent
surtout parmi les campeurs et les estivants logés en villa ou en appartement.
Ces derniers sont toutefois nettement plus âgés que les campeurs. Il existe en
outre une tendance non négligeable à se réunir, soit dès le départ soit sur le lieu
du séjour. Deux types de groupes se distinguent alors : les familles amies et les
bandes d'adolescents. Le premier, plus fréquent que le second apparaît princi-
palement parmi les estivants aisés qui résident en villa ou en appartement;
le second parmi les jeunes campeurs. Dans la majorité des cas, ils mettent en jeu
un mode de vie communautaire, mais le partage de l'hébergement est plus
répandu dans les camaraderies que dans les groupes de familles amies. Sous ces
deux formes, ce mode de relation, qui tend à substituer les amis à la famille,
introduit une nouveauté par rapport aux vacances passées chez des parents
à la campagne, mais maintient des relations de dépendance entre les indi-
vidus.
Contraintes économiques et crainte du dépaysement social conduisent très
souvent à un mode de vie autarcique (les neuf dixièmes des estivants préparent
eux-mêmes les deux principaux repas) où le délassement pur et simple prend le
pas sur les activités sportives ou culturelles. Les occupations liées à la plage,
bains de soleil, baignade et petits jeux suffisent à satisfaire les besoins de la grande
majorité des estivants car elles n'impliquent ni dépenses importantes, ni acqui-
sition de connaissances particulières. On décèle cependant une évolution vers
des styles de vie plus actifs : parmi les campeurs, la pratique des sports nautiques
et des excursions est plus répandue que parmi les occupants des villas pour
qui les distractions prises à l'intérieur du groupe de vacances remplissent la
majeure partie du temps libre. La cause de ces différences s'explique davantage
par des motifs économiques que par des motifs socio-culturels ; les dépenses
relatives aux distractions sont en effet inversement proportionnelles aux dépen-
ses relatives à l'hébergement. Le prix modeste de l'hébergement permet aux
campeurs de consacrer une partie importante de leur budget de vacances aux
distractions et les économies réalisées sur ce poste par les autres estivants leur
donnent les moyens d'entretenir ou de louer une maison. Le premier stade des
vacances balnéaires est ainsi caractérisé par une sous-consommation qui trouve
sa source dans une économie de petits moyens plutôt que dans un besoin objectif
de repos.
Dès ce stade, il existe cependant un haut niveau de satisfaction. Les exigences
des estivants sont en effet contentées par la réunion de trois éléments naturels -
la mer, le soleil, et le sable - et d'un élément social: les grands rassemblements
balnéaires. Leur présence au bord de la mer témoigne de leur accès à un style
de vacances socialement valorisé. La présence du soleil et du sable favorise la
pratique d'une forme de camping peu coûteuse et justifie le choix d'activités
simples et accessibles à tous les milieux. La présence de la foule rassure tout en
offrant un spectacle permanent. Elle confirme le bien fondé du choix du lieu de

22
Les çacances passwes
vacances, elle protège les campeurs contre d'éventuels vols ou agressions et elle
crée une animation continuelle qui évite aux citadins une rupture trop brutale
avec leur vie quotidienne et les met ainsi à l'abri de tout sentiment de solitude.
Naturellement ces motivations existent plutôt à l'état latent qu'à l'état manifeste.
Le plus souvent, les estivants font des rationalisations. Par exemple, le choix
du camping sur un littoral ensoleillé se trouve justifié par des préoccupations
d'ordre thérapeutique ( « le changement d'air, la vie en plein air, le soleil, c'est
bon pour la santé))). La préférence donnée aux plages de sable répond au souci
de satisfaire les désirs des enfants et la présence d'une foule nombreuse est loin
d'être toujours considérée comme un élément indispensable à la parfaite réussite
des vacances. Pourtant, pas un seul campeur ne se plaindra spontanément d'un
surpeuplement manifeste. En fait, mer, sable, soleil et foule sont plus nécessaires
aux vacanciers situés au bas de l'échelle qu'à ceux qui sont parvenus aux stades
supérieurs. A la différence des seconds, les premiers n'ont ni les moyens financiers,
ni les connaissances requises pour compenser l'absence de l'un de ces éléments
par des amusements coûteux ou par des activités proprement touristiques, spor-
tives ou culturelles : assujettis aux vacances passives, ils ont besoin de la mer,
du soleil, du sable et de la foule pour se donner une contenance 1 •
Les perspectives d'évolution de la villégiature balnéaire apparaissent davan-
tage dans les aspirations des jeunes estivants que dans les modes de vie actuels
des catégories en mouvement vers les stades ultérieurs. Les souhaits traduisent
une tendance très nettement orientée vers le dépassement du repli économique
dans une atmosphère de quiétude ensoleillée enrichie par la présence de la mer.
Les stades attendus correspondent à des styles de vacances de plus en plus
actifs et coûteux. Il s'agit tout d'abord de « voir du pays »; le développement
des vacances à l'étranger et des croisières organisées témoigne en partie de la
force de ce nouveau besoin. Ensuite, le modèle convoité est celui des vacances
nautiques avec l'échappée sur la plage. Ce style de vacances se satisfait de dis-
tractions sportives et culturelles rapidement apprises et n'exigeant que des
équipements rudimentaires (exploration et pêche sous-marine, ski nautique,
petite navigation, excursions, rencontres culturelle~ ... ). Son développement est
certes subordonné à une augmentation sensible des niveaux de vie, mais surtout
à une animation systématique du temps libre, d'où le succès croissant rencontré,
par les clubs de vacances organisées 2 • Au plan de l'urbanisme, ce stade est carac-
térisé par le remplacement progressif du camping par une concentration verticale
de l'habitat (principalement des studios et appartements rattachés à des clubs de
vacances organisées) ménageant des échappées sur la mer. Logique et rentable
lorsque la demande riche est faible et lorsque le prix des terrains n'est pas très
élevé, le camping n'est plus adapté à sa fonction lorsqu'une demande accrue
provoque une augmentation du prix, de la superficie et de l'éloignement des ter-
rains. Le degré ultime des vacances balnéaires est probablement celui de la navi-
gation de plaisance et des escales touristiques 3 • L'accès à ce stade suppose la

1. J. Cu1SENIER, G. BARBICHON, F. CHARTIER, J. L. DuB01s, H. MAcÉ, PH. P1GELET,
Touristes du bord de mer en Languedoc et en Roussill-On, Paris, Centre de Sociologie euro-
péenne, 1967, 196 p. + annexes.
2. J. CuISENIER, J. C. CHAMBOREDON, J. C. MARREY, L'Animation culturelle des
stations rouristiques des littorals du Languedoc-Roussillon, Paris, Centre de Sociologie
européenne, 1967, 186 p.
3. J. CuISENIER, Pa. P1GELET, Les navigateurs de Plaisance, Paris, Centre de Socio-
logie européenne, 1966, 42 p. + annexes.

23
Hubert Macé
réunion préalable des conditions économiques sociales et culturelles qui rendent
possible une rupture complète avec la vie quotidienne. La croisière est alors
l'activité majeure et la plage de sable, devenue inutile, est remplacée par le port
ouvert sur l'exploration touristique de l'arrière-pays.

HUBERT MACÉ
École Pratique des Hautes Études, Paris.
Jean Cassou

Du voyage au tourisme
In: Communications, 10, 1967. pp. 25-34.

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Cassou Jean. Du voyage au tourisme. In: Communications, 10, 1967. pp. 25-34.

doi : 10.3406/comm.1967.1141

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1967_num_10_1_1141
Jean Cassou

Du voyage au tourisllle

Si, par anglomanie, Stendhal se présente comme un « touriste », c'est au sens
de voyageur ; il est un pratiquant du voyage et non de ce que nous appelons
aujourd'hui tourisme. Ce dernier mot, d'ailleurs, ne figure pas dans le Littré
(alors que touriste y figure) et n'apparaîtra que dans son Supplément. Le voyàge,
par contre, est chose de Stendhal et de son temps. Il s'est développé au xv111e
siècle et durant le Préromantisme et le Romantisme, et a été stimulé par la décou-
verte et l'exaltation de l'histoire et, conséquemment, de ce témoin de l'histoire
qu'est l'architecture. Dans leurs voyages, les hommes de ce temps ont été en
quête de paysages et de monuments, ils ont recherché l'alliance du paysage et du
® monument partout où elle se rencontrait et l'ont reproduite dans leur imagerie ..
Et cette imagerie qui, si puissamment incitait au voyage, a connu une diffusion
@ énorme grâce à l'invention et au succès de la lithographie, et aussi à l'apprentis-
sage du dessin, devenu exercice familier et obligé de tout honnête homme comme
© de toute demoiselle bien élevée.
Le Musée des monuments français, créé sous la Convention, sera un lieu d'élec-
tion pour ces enthousiastes remontées aux sources de l'histoire de France, à ses
sites et à ses antiquités. Ici encore nous trouvons les Anglais, dont le gothic re"iYal
nous a précédés. Le terrain de rencontre, comme de tant de rencontres franco-
anglaises, mais celle-ci pacifique, est tout naturellement la Normandie, fertile
en églises. Les artistes anglais remontent ou descendent le cours de la Seine ;
le même itinéraire est tout de suite décrit dans les Voyages pittoresques et roman-
tiques de l'ancienne France du baron Taylor et de Charles Nodier, dont les pre-
mières livraisons paraissent en 1820. Cette passion de l'architecture aboutit à la
création, sous Guizot, du service des Monuments historiques qu'illustrera leur
inspecteur général Prosper Mérimée, type accompli du voyageur. Enfin toutes
sortes de publications, créées à l'instar des « magasins » anglais, le Musée des
Familles, le Magasin pittoresque, répandent la connaissance des pays plus ou
moins lointains, de leurs mœurs, de leurs chansons populaires, de leurs costumes.
Mais la grande littérature romantique, elle aussi, abonde en récits de voyages,
et il est superflu de marquer la place capitale qu'occupent parmi ceux-ci les livres
de voyage de Victor Hugo, avec l'accompagnement de ses extraordinaires dessins.
Cet ensemble constitue un art du voyage qui concilie le savoir archéologique, la
précision de l'observation, l'analyse du document, le souci de situer celui-ci dans
l'histoire et dans la géographie, et d'autre part le pouvoir de l'imagination d'en
tirer mille résonances poétiques, d'en faire objet d'émotion et de méditation.

25
Jean Cassou
Avec le génie hugolien deux buts du voyage sont atteints et à nos yeux clairement
mis en valeur : observer et sentir. La vérité se révèle dans son exactitude en même
temps que magnifiée.
Le Romantisme a été une grande époque de voyages. C'est qu'il a été une époque
d'humanisme, peut-être la dernière période de l'histoire humaine qui ait été
marquée par un humanisme. Il faut parler de l'humanisme romantique comme
on parle de l'humanisme de la Renaissance. Les écrivains ont alors beaucoup
voyagé en France : dans la vallée de la Seine et sur les plages normandes, ainsi
qu'il vient d'y être fait allusion, mais aussi dans la plupart de nos provinces
et à travers le monde, à Londres, en Écosse, en Belgique, en Hollande, en Alle-
magne, en Suisse, en Italie, en Espagne, en Grèce. A quoi s'ajoutent, depuis
Chateaubriand, tant de voyages en Orient et la mode de l'orientalisme, qui est
le fait des peintres autant que des littérateurs. Venise, les Alpes et combien
d'autres sites demeureront légendaires grâce à d'harmonieuses années de pèleri-
nage et à diverses aventures amoureuses de poètes, de femmes célèbres et de
musiciens. Les difficultés pratiques du voyage en accroissaient le prestige et
les charmes. On sait la tristesse de Vigny devant les premiers chemins de fer 1 •
Citons, un peu avant, une curieuse page des Mémoires d'un touriste 2 où Stendhal
manifeste ses perplexités quant aux possibilités financières d'une entreprise
aussi nouvelle, aussi incertaine, aussi cc difficile à expliquer».
Tout le monde voyageait à cette époque et en se pliant avec infiniment de
bonne grâce et de bonne humeur aux conditions des véhicules de l'époque. On
allait, pour raisons de famille ou d'affaires, de province à Paris et vice-versa.
On allait aussi à l'étranger et il semble que l'on parlait les langues étrangères
plus et mieux qu'on ne l'a fait ultérieurement. La société romantique était extrê-
mement cosmopolite, on avait des maîtresses en Pologne ou à Vienne, Paris
regorgeait d'émigrés de toutes les nationalités, et il ne faut pas oublier le grand
remue-ménage européen des conquêtes de la Révolution et de l'Empire. Les
Françaises suivaient leurs maris dans les villes où on les avait mis en garnison
s'ils étaient militaires, ou bien nommés préfets, agents diplomatiques, fonction-
naires de tout rang et de toute espèce s'ils étaient de l'administration civile.
Ces dames s'y mêlaient à la société officielle et mondaine du pays. De tout ce
nomadisme il est resté quelque chose dans la facilité de déplacement qui a carac-
térisé les générations suivantes, celles des enfants et des petits-enfants du siècle,
et dans leur recherche de l'exotique, de l'étranger, de l'autre.
Si l'on recherche l'autre, c'est que l'on admet son existence, voire même que
l'on se réjouit de cette existence. On s'intéresse aux façons de cette existence,
on est curieux des mœurs, des goûts, des traits caractéristiques de la nation
que l'on visite et dans laquelle on se fait de nouveaux amis. On savoure les im-
pressions que l'on reçoit de ses villes, de ses campagnes, de sa vie de société,
de ses arts, de ses divertissements. On voudrait que le bonheur que l'on a éprouvé
parmi ces gens, ceux-ci en aient également conscience et que, de leur côté, ils
se sentent heureux. Le bonheur, c'est ce que Stendhal cherche chez eux comme
partout. Depuis la Révolution française, qui l'a formé, et selon la parole de l'un
des principaux héros de ce beau drame 3 , c'est une idée neuf.le en Europe. « Nous

1. La Maison du Berger, (Revue des Deux Mondes, 15 juillet 1844}.
2. Vienne, le 9 juin 1837, Chemin de fer de Vienne. Philosophie du chemin de fer.
(Il s'agit de Vienne sur le Rhône.}
3. Saint-Just, Rapport sur le mode d'exécution du décret contre les ennemis de la Révo-
lution, 13 ventôse, an II (3 mars 1794).

26
Du voyage au tourisme
voulons, est-il dit à la deuxième page des Promenades dans Rome, connaître les
habitudes sociales au moyen desquelles les habitants de Rome et Naples cherchent
le bonheur de tous les jours.» Déjà Montesquieu avait écrit ces lignes, recueillies
dans ses Pensées et fragments inédits 1 : « Quand j'ai voyagé dans les pays étran-
gers je m'y suis attaché comme au mien propre, j'ai pris part à leur fortune, et
j'aurais souhaité qu'ils fussent dans un état florissant. » Les esprits de l'espèce
de Montesquieu et de Stendhal s'efforçaient de découvrir des réalités sociales
et d'en discerner la diversité selon les peuples et les régimes. Ils cherchaient les
rapports entre le climat, le sol, l'économie, l'histoire, la morale, les intérêts et
les idées d'une nation; ils recueillaient les informations que, sur toute cette
mécanique, pouvaient leur fournir les propos entendus dans les salons, au café,
au théâtre. C'est tout cela qui faisait l'objet de leur étude, et celle-ci ne perdait
rien de son sérieux et de sa rigueur si elle s'accompagnait d'un besoin de commu-
nication et de sympathie. La grande affaire est et reste le bonheur : Stendhal
ne cessera de le répéter. Les hommes de cette époque qui va du xv1ue siècle au
Romantisme sont emportés par un tel mouvement de vitalité croissante et ascen-
dante qu'il leur est inconcevable que le désir de connaissance ne se double pas
d'un désir de joie personnelle en même temps que d'intérêt pour la joie d'autrui
et d'effusion à l'égard de l'univers et de tous les hommes.
Le phénomène du voyage se confond avec un phénomène d'amour, impliquant
tous les épisodes possibles de l'amour, ses approches, ses jeux, ses cristallisations,
ou bien ses coups de foudre, jusqu'à la désorientation et au dépaysement, au
changement de destin, à l'acceptation d'un destin nouveau, totalement différent,
incarné dans une femme fortuitement rencontrée et par qui s'accomplit le Grand-
Œuvre. De ce Grand-Œuvre le plus admirable exemple nous est fourni par
l'Anglais d'Akrù>ie Phrangopoulo 2 • Dans ce fascinant chef-d'œuvre, lui-même
histoire d'une fascination, cet autre voyageur, ami de Mérimée et de Stendhal,
que fut Gobineau nous montre ce qu'est, à sa pointe extrême, à son sublime,
un humanisme : à savoir une paradoxale possibilité pour l'homme d'être soi en
devenant autrui. Le Romantisme fut un siècle d'humanisme parce que cette
disposition s'y pouvait aisément, donc fréquemment former, et qu'il s'y rencon-
trait des hommes chez qui le souci de soi ne se sentait se satisfaire que s'il se
confondait avec le souci de soi tel que paraissaient l'éprouver les autres. Un tel
siècle est un siècle ouvert, et dans lequel l'esprit aspire à la plus vaste liberté.
L' Anglais d' AkriPie Phrango poulo, commandant de corvette, voyageur de son
état et aussi de sa nature, doit être défini comme un homme libre dans un monde
ouvert. A l'opposé il nous faut concevoir une pensée fermée, contrainte à l' étroi-
tesse, et qui met son point d'honneur à consolider les bornes et les exigences
de son étroitesse. S'il arrive à quelqu'un animé d'une telle sorte de pensée d'égarer
ses regards sur un secteur de l'univers, celui-ci lui apparaîtra également étroit
et clos, donc désespérant.
C'est là ce qui s'est produit après la période de l'huma.nisme romantique,
dans les dernières décennies du x1xe siècle. La société bourgeoise française s'est
repliée sur sa stricte et béate satisfaction d'elle-même et n'a plus connu l'univers
que fragmentairement et en se gardant bien d'y aller voir. Aussi n'en a-t-elle
vu que le pittoresque de pacotille que lui en apportaient à domicile 1° les exposi-
tion(universelles, 20 ces spécialistes du voyage que sont les officiers de marine

1. Publiés par le baron de Montesquieu, 1901, t. 1., p. 9.
2. __ Gobineau, Souvenirs de Voyage.

27
Jean Cassou
et qu'elle considérait comme ses délégués dans les contrées lointaines et bizarres,
quitte pour eux à pourvoir à sa soif de mélancoliques nostalgies.
Puis est apparu le tourisme, et en contraste avec la sédentaire Belle Époque
s'est développée, dans toutes les classes de la société, une extraordinaire fureur
de curiosité, sinon de déplacement à toute vitesse et de bougeotte. Les progrès
de l'industrie et de la technique dans le domaine des moyens de transport et
ceux d'un capitalisme inépuisablement ingénieux à créer des besoins, à les exciter
par ·ta publicité, à en organiser et administrer la satisfaction, ont collectivisé
le voyage et en ont fait, sur une grande échelle, matière à profit. Le voyage est
devenu phénomène de masse; il a pris forme de machine et de système. Et ceci,
soit que les voyageurs entrent, dès le départ, dans le système et accomplissent
tout le voyage prévu et ordonné en faisant partie d'un groupe, soit que, partis
par leurs propres moyens, en famille ou en toute petite compagnie, ou même tout
seuls, individuellement, ils tombent, fatalement, dans une contrée touristique-
ment exploitée et où, bon gré mal gré, ils doivent se soumettre aux conduites
du tourisme. Partis avec une illusoire prétention au comportement personnel,
ces voyageurs finissent par accepter les conditions que leur impose la mise en
coupe réglée de l'endroit où ils sont parvenus et éprouvent à leur tour les délices
du consentement et de la passivité.
De telles modifications psychologiques ressortissent à un premier champ
d'observations : le sujet du tourisme, le touriste. Après l'avoir considéré, nous
pourrons passer à l'étude de l'objet du tourisme, à savoir les lieux et les modifi-
cations que, de son fait, eux aussi, ils subissent.
L'esquisse que nous avons tracée de ce type d'homme que fut le voyageur
forme un tel contraste avec ce que nous pouvons déjà entrevoir de ce nouveau
type d'homme qu'est le touriste qu'il ne nous semble pas nécessaire de nous
trop attarder au portrait de celui-ci. Intégré à un groupe, il doit suivre aveuglé-
ment le programme fixé à ce groupe par une agence, mais il en sera de même, à
très peu de choses près, si, au lieu de celle-ci, il a été pris en charge par quelque
organisation professionnelle, universitaire, etc. et se trouve en compagnie de
collègues, de gens de son milieu et de son niveau de culture. Naturellement, il
convient de mettre à part le tourisme vacancier, scolaire, estudiantin, qui est
une suite légitime de l'enseignement : or la méthode et l'eflicacité de l'enseigne-
ment sont collectives et il est naturel que ce tourisme-là emploie la même méthode
et poursuive la même efficacité. Celui dont, ici, il est question, est une activité
de grandes personnes à l'usage des grandes personnes. Et voilà une de celles-ci,
voilà le touriste embarqué dans un circuit : l'initiative lui échappe; il n'aura
même plus celle de commettre une erreur, de se tromper de chemin, de se perdre
dans les rues d'une ville inconnue. Le voyage s'est pour lui dépouillé de ce carac-
tère essentiel : l'aventure. Et l'aventure engendre la découverte. Notre touriste
ne fera, durant son voyage, aucune découverte. Il n'y apprendra que ce que
d'autres ont déjà appris, qui l'en informent. Il ne s'y créera pas des souvenirs,
car ses souvenirs seront chose commune, partagée par un tas de gens qui ne
devraient que lui être indifférents, mais auxquels il se trouve artificiellement
associé, assimilé. C'est le groupe qui fait le voyage, c'est la conscience du groupe
qui reçoit des perceptions, des sensations, des impressions, comme cela était
conté dans la littérature qui, naguère, s'inspirait de la philosophie de Durkheim.
Or, comment peut-on présenter à une conscience de groupe le moindre trait
caractéristique d'une ville, d'une population, d'un pays, ce trait qui ne frappe
l'œil, l'esprit, le cœur que dans une occasion, c'est-à-dire par la grâce d'un hasard,

28
Du voyage au tourisme
d'une rencontre, d'une conversation, d'une promenade? Un conservateur de
musée aurait mauvaise grâce à regl'etter que des touristes visitent la National
Gallery: qu'on lui permette au moins de regretter qu'au sortir de cette visite
l'envie ne les prenne point de rester un long, un très long moment, en contem-
plation devant le spectacle de Trafalgar Square, des gens qui passent, de la foule
disparate de gamins, de flâneurs, de voyous et de pigeons qui grouille dans le
vaste entonnoir d'où s'élève la colonne de Nelson. Encore pareille contemplation
ne portera-t-elle tous ses fruits que si on s'y livre seul et non pas en faisant pârtie
d'un troupeau. Bref, le touriste, impérieusement impliqué dans un circuit fermé,
lequel est jalonné d'arrêts obligatoires dans des endroits consacrés par les guides,
de repas aux menus fixés et tarifés d'avance, de spectacles qu'on a choisis pour
lui, en somme de circonstances tout extérieures et complètement fabriquées,
n'a aucune chance de contact avec rien ni personne du pays qu.'il p~rcourt :
ces contacts-là, seuls le loisir et la fantaisie les procurent. En particulier, il lui
manquera, pour, sinon pénétrer ce pays, au moins en apercevoir quelque bout
de réalité, ces deux truchements essentiels : la cuisine et les femmes.
On est surpris en lisant les voyageurs du xv1ue siècle et du Romantisme, en
lisant Stendhal, de constater le sérieux, la justesse et la profondeur des obser-
vations que celui-ci, puisque nous le prenons comme un exemple auquel il faut
toujours revenir, a pu faire sur la situation d'une ville, la nature où elle s'est
établie, ses ressources économiques, son coût de la vie, sa physionomie. Tout
cela complété par des vues pertinentes sur l'esprit des habitants, leur caractère,
les classes sociales où ils se rangent. En tout ceci éclate ce mélange de sensibilité
et de logique qui fait l'originalité de Stendhal, ce goût que, en bon héritier des
Idéologues, il avait pour les sciences exactes, sa défiance des conjectures et des
préjugés et en même temps f;a richesse de sentiments et de passions. Un voyageur
peut être armé de si précieuses qualités, mais non un troupeau en voyage. J'ai,
en effet, prononcé tout à l'heure ce mot de troupeau. C'est le premier état d'un
groupe de touristes. Le second est la horde. C'est en effet en horde que doit dégé-
nérer un troupeau uniquement occupé de lui-même et qui traverse un pays de
façon purement abstraite. Au bout d'un certain temps cette abstraction se trans-
forme en hostilité. Le troupeau se meut, isolé, dans un milieu différent et sans
jamais comprendre ni sentir les raisons de cette différence : impossible que ne
naisse en lui une agressivité. Il s'est lancé dans ce pays étranger en conquérant,
il prend ce qu'il y trouve, ou plutôt ce qu'on lui permet d'y trouver en fait d'images,
monuments, trésors, nourriture ; c'est là le résultat du marché qu'il a conclu
avec son agence, non avec le pays même, dont il ignore les habitants. Ceux-ci
sont des comparses, des figurants, dont, souvent, il n'entend pas la langue, dont,
toujours, il estime risibles ou exécrables les façons, les boissons et l'habillement.
Bientôt ce seront des ennemis. Ces hordes étrangères que les Français rencontrent
chez eux aux abords d'un château ou d'une cathédrale ne les choquent point.
Elles ne les voient pas et ils ne les voient pas non plus. Mais rien ne fait davantage
souffrir le patriotisme de ces mêmes Français que de tomber à l'étranger sur de
pareilles hordes, mais françaises! De même les Allemands reconnaissent-ils qu'ils
ont horreur de rencontrer des touristes allemands hors de leur pays ; les Belges
ou les Italiens en diront autant de leurs compatriotes, cependant que nous jurons
que de tous les touristes du monde les plus bruyants, les plus impertinents, les
plus vulgaires, les plus insupportables, sont les Français.
Plus grave que cette dégradation que le tourisme fait subir aux hommes est
la dégradation qu'il fait subir aux lieux. C'est le second point de notre étude ;

29
Jean Cassou

il n'est plus du niveau du comique, mais d'un niveau que l'on pourrait dire philo-
sophique, car il semble qu'à ce niveau des valeurs soient mises en jeu, qui sont
d'une considérable importance.
Le tourisme est une entreprise qui fonctionne pour elle-même, pour le profit
que rapporte le lieu visité et dont bénéficie le commerce de la région environnante.
Le lieu, - Mont Saint-Michel, Cité de Carcassonne ou Mer de Glace - devient
donc l'élément principal de cette fonction. Le touriste aura été en ce lieu, et tout
est organisé pour que, de là, il puisse envoyer des cartes postales portant le
cachet de la poste du lieu et certifiant qu'il y a été, car c'est de cela seul qu'il
s'agit et seuls comptent la fonction et son fonctionnement. En dehors de quoi,
le Mont Saint-Michel, la Cité de Carcassonne et la Mer de Glace n'ont pas plus
d'existence qu'un décor de théâtre qui sert à la représentation ou des pavillons
d'exposition universelle genre Vieux-Paris ou Vieux-Bruxelles, où l'on gave
les foules de chansons, breuvages et plats du cru et qui, l'exposition finie, seront
démolis. Ainsi la réputation, le prestige, le caractère privilégié des sites sus-
nommés sont-ils entièrement absorbés par leur service. Hors du service, le privi-
lège ne joue plus. La publicité l'a exploité, mais le touriste, une fois sur place,
ne s'y intéresse plus. En bonne logique, la fonction touristique, puisqu'elle ne
vaut que par elle-même et pour elle-même, pourrait tout aussi bien s'exercer
sur des lieux quelconques. Les Dadaïstes avaient bien compris cela avec leur
fameux prospectus organisant des visites touristiques à des endroits « qui n'ont
vraiment pas de raison d'exister ».
Ce prospectus 1 se poursuit ainsi: « C'est à tort qu'on insiste sur le pittoresque
(lycée Janson de Sailly), l'intérêt historique (Mont-Blanc) et la valeur sentimen-
tale (la Morgue). » Il feint donc, par une ironie à double instance, de ranger
parmi les monuments que, ordinairement, on visite, qui sont valorisés par le
tourisme et dont l'intérêt (pittoresque, historique, etc ... ) justifie l'existence, des
monuments tels que le lycée Janson de Sailly, qui appartiennent, déjà, à l'autre
catégorie, celle des monuments sans intérêt reconnu, de ceux que nous appelons
quelconques et qui, selon les Dadaïstes, « n'ont vraiment pas de raison d'exister ».
Donc ceux-ci seraient encore plus nuls que la Morgue et le lycée Janson de Sailly!
Et c'est bien à eux que le tourisme devrait penser ...
Revenons à ceux qui ont eu une raison d'exister : le Mont Saint-Michel, la
Cité de Carcassonne, etc. Cette raison a été, entièrement, de bonne foi et le plus
sérieusement du monde, utilisée par le tourisme. Mais alors elle s'est muée en
raison touristique. Et c'est alors que nous rejoignons la logique dada. Celle-ci
nous dit : « Pourquoi le tourisme se réduit-il à des lieux ayant de soi-disant
raisons d'exister et n'étendrait-il pas son action à des lieux n'ayant aucune
raison d'exister? » Eh bien! il se trouve, finalement, que par l'utilisation même
qu'il fait des lieux, par l'exercice de sa fonction spécifique, le tourisme en vient
à abolir l'existence de ces lieux. Il les ramène tous au néant. Ceci apparaît avec
une évidence particulièrement éclatante à propos de lieux où le tourisme ne fait
que passer, sans y faire séjourner sa clientèle. Lorsque le speaker d'un car de
touristes passant avenue de l'Opéra lance les paroles rituelles : « Ladies and
gentlemen, meine Damen und Herren, Seiioras y ... etc., nous passons en ce moment
par la célèbre avenue de l'Opéra qui ... » à ce moment-même l'avenue de l'Opéra
meurt comme sous l'effet de !'abracadabra d'un méchant sorcier. Elle

1. Excursions et visites Dada, s. d. (Catalogue de l'exposition Dada, Kunsthaus, Zurich,
Musée national d'Art moderne, Paris, 30 novembre 1966-30 janvier 1967, no 449).

30
Du voyage au tourisme
ne ressusciterait que lorsqu'un de ces touristes, ayant profité d'un arrêt
de la circulation pour sauter de son car et s'évader, se serait mis à
remonter à pied l'avenue de l'Opéra, entrant dans les boutiques et se mêlant
à la presse des gens qui sont là pour leurs affaires ou, eux aussi, leur plaisir. Et
il se laisserait ainsi porter dans l'avenue jusqu'à l'irrésistible et formida~le
monument qui, là-haut, la couronne, tout vibrant de musique et dans les ténèbres
duquel, si l'on en croit Gaston Leroux, romancier doué du génie du mythe, vit
caché un fantôme. N'en doutons pas : le haut-parleur du car a tué l'Opéra,
mais le fantôme lui rend son âme.
Réjouissons-nous alors que le car ne passe point par beaucoup d'autres voies
parisiennes, par exemple par le boulevard Sébastopol ou, s'il y passe, n'ait rien
à y dire. Le boulevard Sébastopol a la chance d'être encore un lieu quelconque,
par conséquent non soumis aux intermittences du passage mortel des cars et
vivant d'une vie constante. C'est cette vie qui, par sa constance, par sa quoti-
dienneté, par son absence de prestige, peut séduire un artiste ; mais s'il plaît à
celui-ci de représenter le boulevard Sébastopol, il n'en suspendra pas pour autant
la vie, il ne prendra rien de sa vie, et c'est à son insignifiance même qu'il aura
donné signification. Ainsi fit Charles-Louis Philippe qui, justement à cause de
cette sainte, magnifique insignifiance, décrivit le boulevard Sébastopol aux
premières pages de Bubu de Mont parnasse. Ce beau fleuve humain n'en continua
et n'en continue pas moins de couler. La vie est sauve. Au besoin elle attend, elle
espère quelque autre amant de la vie.
Cependant il n'est pas dit que tels lieux qui n'ont pour eux que d'être le théâtre
de la vie la plus ordinaire et courante demeurent complètement à l'abri des
atteintes du tourisme : celui-ci, dans son appétit de gagner de nouveaux centres
d'attraction à sa publicité, parvient à en découvrir jusqu'en ces lieux-là. Il
s'ingénie à en extraire du charme, il fait de leur aspect quelconque un aspect
pittoresque. Voici un bistrot qui, à un coin de rue, mène sa vie de bistrot. Les
travailleurs du quartier s'y arrêtent après le travail, et le patron est en rapports
familiers avec les voisins. Le comptoir, les sièges, les affiches, la façade, toute
l'apparence de ce bistrot est conforme à l'apparence des bistrots parisiens. Et
peut-être cette apparence, à peine accentuée, presque neutre, mais vivante et
en relation avec toute la vie environnante, tenterait-elle un artiste ou un écrivain
comme ce qu'il y a de vivant, mais justement de vivant de la vie la plus banale,
dans le Sébasto avait retenu l'attention du génie si profondément humain de
Charles-Louis Philippe. Mais il n'y avait eu là qu'un autre acte de vie et qui
n'avait en rien altéré celle du Sébasto. Et un acte analogue de quelque autre
écrivain n'altérerait pas davantage celle du bistrot. Le tourisme ne l'entend pas
ainsi, qui veut mettre le bistrot en vedette, en faire objet de publicité et, par
conséquent, de profit. Par bonheur pour le tourisme, le bistrot se trouve dans
les petites rues avoisinant Notre-Dame, ou dans le Marais, ou à Montmartre,
donc en zone touristique. Il est, par conséquent, tout indiqué, il est nécessaire
de l'insérer dans le programme touristique, de le déguiser en bistrot. Cet honnête,
innocent bistrot, menant sa vie de bistrot, faisant son métier de bistrot, le voilà
devenu bistrot de la ville où il y a des bistrots et du temps où il y avait des bis-
trots. Un coup de badigeon sang-de-bœuf, un bout de torchon à carreaux qui
dépasse feront l'affaire, avec une enseigne : Au vieux bistrot. Les touristes intro-
duits dans cet antre en repartiront avec le sentiment d'avoir été au cœur de la
vie de Paris, d'avoir vécu un instant de la vie du peuple de Paris, d'avoir pénétré
les mystères de Paris. Ici, nous touchons l'un des plus paradoxaux procédés

31
Jean Cassou
du tourisme, et qui est de l'ordre de la falsification et de la mascarade. Je le
qualifie de paradoxal parce qu'en effet cette falsification, cette mascarade vont
à rebours de ce qu'elles sont le plus souvent, alors qu'elles tendent à transformer
de l'ordinaire en de l'extraordinaire, du terne en du brillant, du médiocre en
du rare et du mirifique. L'ordinaire, en effet, l'ordinaire de la vie est vivant et
par conséquent c'est en cet ordinaire même qu'un esprit bien fait et allant dans
le sens de la vie, un esprit créateur trouve sa complaisance; c'est cet ordinaire
même qu'il soulignera, qu'il mettra en relief et en valeur. Ce faisant, il reste
sur le plan de la vérité. Si l'on veut passer au plan du travestissement, du moins
ce travestissement sera-t-il transfiguration en quelque chose de prétendu supé-
rieur, acquisition de qualités nouvelles dans le costume, la couleur et l' ornemen-
tation. C'est là ce qu'on entend généralement par falsification et mascarade.
Mais ici la falsification et la mascarade sont avilissantes. Elles discernent cer-
tains caractères de la réalité existante, laquelle justement a le mérite d'exister,
donc de vivre, pour les fixer en caractères de convention, pour en faire des carac-
tères affectés, de la couleur locale, du genre, du type. S'il faut s'amuser à se
déguiser, au moins les éléments du bistrot pourraient-ils se déguiser en figures
de fête et d'opéra : le tourisme les déguise en banalité, en vulgarité, en bassesse.
La banalité, la vulgarité deviennent style de banalité, style de vulgarité ; la
bassesse se met à la mode de la bassesse. Et pour mieux faire ressortir encore
cette intention de transposition, on recule dans le temps l'humble bistrot devenu
le Bistrot pour en faire en outre le Vieux Bistrot, évocateur d'on ne sait quel
attendrissant et totalement invraisemblable et fantasmagorique temps jadis.
Telles sont les farces, on pourrait dire les tours du tourisme. Farces et tours
qui, d'une façon vertigineuse, témoignent de l'illimitée toute puissance del' esprit
de mensonge. Ce démon, dans la zone soumise à l'exploitation touristique, par-
vient à s'assurer la complicité de la vérité. Le mensonge met la vérité de son
côté et l'inscrit triomphalement à ses programmes.
Ainsi donc le pouvoir annihilant du tourisme s'étend à toutes sortes de lieux,
depuis ceux que la nature ou l'histoire avaient pu doter de quelque mérite jus-
qu'à ceux que leur manque de mérite aurait, semble-t-il, dû sauver. Néanmoins,
nous en trouvet'ons certains dont la résistance apparaît plus grande que celle
de ces malheureux endroits épuisés, vidés, éculés. Et en particulier, nous évoque-
rons deux d'entre eux, deux lieux très glorieux, deux hauts lieux de la culture
universelle : Tolède et l' Acropole.
Le prestige de Tolède vient de ce qu'elle possède un secret. C'est là ce qui,
lorsqu'il découvrit Tolède, charma, au sens propre du mot, c'est-à-dire intrigua,
fascina, envoûta Barrès, dernier des voyageurs romantiques. Un secret, c'est
quelque chose à trouver ; le voyageur s'y affaire passionnément en parcourant
les rues de la ville, en fouillant ses recoins, en descendant les divers degrés de
son passé jusqu'en ses plus mystérieuses profondeurs, en interrogeant les déten-
teurs ou les créateurs du secret, et le plus extraordinaire de tous, Gréco. Mais
comment un troupeau de touristes peut-il se livrer à une pareille quête ? On
conçoit la relation vivante qui peut s'établir entre un voyageur et un secret :
mais celle qui s'établirait entre un secret et un ensemble de voyageurs? Hypo-
thèse invraisemblable. Problème absurde. Nous posons néanmoins ce problème.
Ou peut-être l' éclaircira-t-on en le posant ailleurs, par exemple aux portes
de Thèbes. Un secret à trouver, c'est aussi une énigme à déchiffrer. Là le Sphinx
en donnait une à déchiffrer aux voyageurs. Ceux-ci y laissaient leur vie, cal' il
y a souvent danger à affronter une énigme. Aussi, celui qui la devina était-il

32
Du çoyage au tourisme
un héros, emploi qui n'est pas non plus sans danger et qui appartient au réper-
toire tragique. Et donc celui-là, s'il connut le triomphe, était-il déjà, du même coup,
voué à la catastrophe. Le même Œd.ipe devait, de nos jours, reparaître en cette
même qualité de héros tragique dans la dramaturgie de l'inconscient due au
génie de Freud et fournir à celui-ci son schème fondamental.
Mais si, au lieu de ce héros et si, au lieu de tous les voyageurs précédents venus
tour à tour tenter de deviner le mot de r énigme et dont les funèbres reliefs
s'entassaient en ce lieu si couru, cela avait été toute une collectivité qui s'y
fût présentée pour s'essayer avec son esprit d'équipe et sa conscience de groupe
à la même performance, que se serait-il passé ? Assurément, le Sphinx, voyant
déferler sur lui ces chars d'assaut, aurait ouvert ses ailes et se serait enfui avec
des hurlements d'épouvante, et les touristes, parvenus au bas de ces rochers,
n'y auraient plus trouvé que des os. Piètre menu pour un appétit de touristes;
ceux-ci auraient été en droit d'adresser une réclamation à leur agence. Les
caravanes qui se bousculent à travers Tolède pour en découvrir le secret, devront,
pour prix de leur peine, se contenter d'une analogue pitance.
L' Acropole possède une autre sorte de vertu, celle de 'mettre son visiteur en
état d'oraison, de lui inspirer une prière. C'est ce qui advint à Renan, autre
voyageur illustre et qui, après et avant tant d'autres, non moins illustres, s'ar-
rêta devant le temple immortel. Sans doute des voyages collectifs organisés
par le tourisme ont-ils pour fin de prier dans des temples. Il peut y avoir prière
collective, et les pèlerinages, que ce soit aux rives du Gange ou à des sanctuaires
européens, intéressent le tourisme. Nul doute que, si les Panathénées avaient
encore lieu à Athènes, les compagnies de tourisme engageraient d'énormes capi-
taux pour y faire affluer des spectateurs et des participants. Mais Renan avait
depuis longtemps renoncé aux prières collectives lorsqu'il prononça aux pieds
de la sage déesse païenne une prière toute profane et rationaliste et qui ne pou-
vait être que d'inspiration personnelle. L' Acropole, comme Tolède, est un lieu
chargé d'un tel potentiel d'irradiation psychique que celle-ci ne peut s'exercer
que sur des âmes, c'est-à-dire des âmes individuelles, l'âme étant essentiellement
chose individuelle. L' Acropole et Tolède proposent chacune, un dialogue, et
un dialogue avec chacun. Comment ce chacun peut-il se distinguer s'il fait partie
d'un groupe touristique, c'est-à-dire d'une confusion organisée, - qui est bien
la pire des confusions?
Finalement on en revient à l'Un. Donc à la constatation que, si le tourisme
constitue une réalité, cette réalité, au contraire, est problématique. Cette réalité
pratique, financière, sociale, technique constitue en même temps un problème.
Ce problème essentiel est de savoir comment, à cette réalité rendue nécessaire
par toutes les conditions de notre époque et, de ce fait, collective, l'être unique
de tel touriste et l'être unique de tel site peuvent échapper. Autant dire que l'im-
portant dans le tourisme, c'est ce qui n'est pas le tourisme, c'est l'opposé du
tourisme, à savoir l'acte qui, en dépit du tourisme, peut se produire entre le
sujet et l'objet du tourisme, leur dialogue.
On me dira que ce dialogue muet, secret, et comme souterrain, se produit
dans des manifestations collectives telles qu'une représentation théâtrale ou
un concert. Mais c'est le propre du théâtre et du concert que d'être collectifs,
d'être populaires, de produire une vaste communion dans laquelle l'émotion
de chaque spectateur ou auditeur, si intime soit-elle, se renforce de l'émotion
générale : chacun et tous se sentent engagés dans le personnage du drame et
aussi dans le geste du chef d'orchestre menant la symphonie à son accomplisse-

33
Jean Cassou
ment. Il est également entendu que le visiteur d'un musée peut fort bien, dans
le silence de celui-ci et sans être gêné par la présence des autres visiteurs pour-
suivant là les mêmes fins que lui, se recueillir tout à son aise devant le tableau de
son choix. Je ne parle pas ici, bien entendu, des vastes expositions temporaires
dont le succès croît en ce moment d'une façon démesurée et où l'on ne peut rien
voir. Ceci est un phénomène d'un caractère sociologique particulier : il se rap-
proche des orgies tribales en l'honneur d'objets sacrés.
Mais, pour en revenir aux spectacles, aux concerts et aux musées, nous devons
observer que ce sont là des réalités dont la nature est justement d'être publiques.
Au contraire, c'est d'une manière neuve, récente et artificielle qu'une certaine
pratique des lieux et des œuvres d'art, une certaine consommation de la chose
à voir, qui entraient autrefois dans la catégorie du voyage, se sont collectivisées.
Et désormais celui qui se sent désireux de retrouver ces anciens modes de pra-
tique et de consommation, de revivre les merveilleux progrès que le voyage lui
permettait d'accomplir dans l'ordre de la connaissance, les joies vives et profondes
qu'il lui procurait dans l'ordre de la sensibilité, celui-là, il lui faut faire un effort
exaspéré pour y parvenir en se dégageant de toute la machine paralysante,
vulgarisante et corrosive du tourisme. Au moins parvient-il ainsi à se confirmer
que c'est par sa personne et en sa personne que, avant tout, primordialement,
effectivement, se perpétue la vie du bien commun, lieux et choses, souvenirs et
sources. Et il se convainc que l'un des plus hauts devoirs de l'homme, devoir
véritablement religieux, est d'entretenir la richesse' et l'énergie spirituelles de
l'univers.

JEAN CASSOU
École Pratique des Hautes Études, Paris.
Alain Laurent

Le thème du soleil
In: Communications, 10, 1967. pp. 35-50.

Citer ce document / Cite this document :

Laurent Alain. Le thème du soleil. In: Communications, 10, 1967. pp. 35-50.

doi : 10.3406/comm.1967.1142

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1967_num_10_1_1142
Alain Laurent

Le thèine du soleil dans la publicité
des organismes de vacances

Un nombre toujours croissant de brochures, prospectus et dépliants de toutes
sortes, ainsi que de multiples encarts publicitaires insérés dans la presse, nous
proposent rituellement chaque année au printemps - mais aussi en octobre . .
novembre pour les sports d'hiver ou les croisières de Noël - mille et une formules
de vacances toutes plus séduisantes les unes que les autres. Un rapide survol
du corpus ainsi délimité permet de constater que cette production organise sa
force de persuasion autour de quelques registres thématiques assez déterminés :
® le désir d'évasion, la recherche de la nature, l'accès enfin possible à des activités
ou des plaisirs refusés par la vie quotidienne, la visite de hauts . . lieux culturels ...
@ Mais il apparaît également que ces diverses perspectives sont, sur un mode ou
© sur un autre, pour ainsi dire cc orchestrées » le plus souvent par la référence à un
élément commun, qui les domine et les anime : le soleil.
Sur un total de 68 publications concernant la saison 1966-67, c'est-à . . dire
rhiver 66-67 (12) et l'été 67 (56), dont on peut affirmer qu'il représente tout ce
qui a été diffusé par les clubs, agences et compagnies les plus importants, il faut
compter que 52 d'entre elles (près des 4/5) font appel à l'évocation verbale ou
à la représentation iconique - et souvent aux deux à la fois (40 %) - du soleil.
Si on considère d'autre part les encarts publicitaires figurant dans la grande
presse quotidienne et hebdomadaire, la proportion de références au soleil appa . .
raît tout aussi importante: sur un total de 60 encarts concernant la même période,
les 2/3 sont dans ce cas.
Il s'agit maintenant de s'attacher à l'analyse de ces types d'évocations ver-
bales et de représentations iconiques du soleil, en prenant comme hypothèse
de travail le fait que la grande fréquence et le polymorphisme de ces messages
exprime très probablement un phénomène culturel de première importance,
dont il faudra rechercher d'autres manifestations et aspects afin d'en dégager
la dimension anthropologique - ou tout au moins de disposer quelques jalons dans
cette direction.

35
Alain Laurent

I. LES MODES D'ÉVOCATION

1. 1. On doit d'abord remarquer qu'il n'est pas indifférent de s'interroger sur
l'origine des publications (20 % du total) qui ne font aucune allusion, si limitée
soit-elle, au soleil. En effet, il apparaît que ces réfractaires appartiennent en gros
à deux catégories d'organisations touristiques bien déterminées. D'une part,
ce sont des agences ou clubs déjà anciens, à la réputation de sérieux bien assise,
et qui adjoignent peu à peu un secteur« villages de vacances» à leur traditionnel
catalogue de voyages et circuits; on peut citer dans ce cas les austères brochures
du Touring-Club de France (Petit Guide des villages de vacances et villégias 1967)
ou celles de l' Agence Havas (Séjours pratiques, n° 3, été 67) : faut-il ici estimer
que l'image de marque parle suffisamment d'elle-même et qu'une clientèle fidèle
répondra pour qu'il soit possible de se dispenser d'une insistance sur un thème
quelconque, même essentiel? D'autre part, figurent dans ce groupe des compa-
gnies maritimes proposant des croisières : mais il convient de noter là encore
que ce sont des compagnies dont l'activité principale ne touche pas particuliè-
rement les vacances, et pour lesquelles les croisières sont au fond secondaires;
il s'agit par exemple de la Cie Transatlantique (Transat-Vacances 1967) et des
Messageries Maritimes (Croisières air-mer autour du monde), auxquelles on peut
ajouter la Compagnie Typaldos, pourtant plus vouée aux voyages de loisir.
Ces constatations sembleraient indiquer par conséquent que certains facteurs
auraient plutôt tendance à impliquer une nette abstention à l'égard de cette
inflation solaire, tels qu'une ancienne tradition de grand tourisme, une vocation
particulière (culturelle par exemple, dans le cas de la Ligue de l'Enseîgnement-
C.L.T.C.) ou la pression d'un public spécifique échappant encore aux modèles
de la culture de masse. Mais ce serait déformer la réalité d'affirmer qu'il y a
là un déterminisme systématique ...
1. 2. A l'échelle du corpus envisagé dans son ensemble, il n'est d'ailleurs pas
possible d'isoler à coup s1îr des paramètres entraînant telle ou telle corrélation,
et permettant alors de saisir une causalité ou un ordre satisfaisant pour l'esprit:
qu'il s'agisse de la fréquence de ces références au soleil, de leur localisation dans
les brochures, de leur forme verbale ou iconique, on ne peut observer qu'une
utilisation en fait assez homogène dans son contenu, et dont les autres variations
ne relèvent somme toute que du hasard. C'est ainsi qu'on parvient à la conclusion
suivante : l'analyse de ce corpus doit bien davantage porter sur les caractères
suffisamment constants pour être significatifs, qui s'en dégagent, que sur la
recherche d'oppositions inconsistantes. Ce qui ne veut pas dire que la mise en
évidence de telles distinctions ne présente aucun intérêt, bien au contraire, mais
que nous sommes confrontés à un domaine où elles n'ont apparemment qu'un
petit rôle à jouer : le soleil des croisière d'hiver et d'été est le même, le soleil
du Club Méditerranée et de l' Agence Mélia est le même, le soleil des champs de
neige et des villages de vacances est presque paradoxalement lui aussi le même :
c'est justement cette unité qui est frappante, c'est d'elle qu'il faut rendre compte.
I. 3. L'omniprésence du soleil se traduit sous deux aspects : des messages
verbaux et des messages iconiques. Ce double registre de signifiants permet
à la publicité touristique de multiples combinaisons, ainsi que la pratique d'une
stratégie de séduction bien diversifiée; si l'on voulait reprendre le problème

36
Le thème du soleil
précédemment évoqué, on pourrait cependant faire l'observation suivante :
d'une manière générale, le soleil « iconique », qui ne manque jamais d'attirer
fortement l'attention, est surtout associé aux pages de présentation de la bro-
chure, ou bien aux pages donnant les indications pratiques de participation, ou
encore est présent sur les couvertures ; son utilisation à propos d'une prestation
précise est assez rare, et - fait tout de même à remarquer - ne concerne pour
ainsi dire jamais les circuits ou voyages terrestres, au profit des villages ou autres
formes de séjour sédentaire, ou également des croisières. En revanche, la réfé-
rence au soleil« verbal>> est beaucoup plus polyvalente : si elle est peu fréquente
pour les circuits, elle intervient d'une manière assez continue d'un bout à l'autre
des publications, aussi bien dans les textes de présentation que dans la description
de tel ou tel endroit de vacances proposé. Cette nuance dans le mode d'emploi
s'explique facilement : il est évident que le circuit touristique n'a pas pour fina-
lité première la recherche du soleil pour lui-même : il lui en faut, ne serait-ce
que pour les inévitables photos à prendre, mais pas de trop, sans quoi il devient
vite incommodant; d'autre part, le soleil« iconique >> se révèle d'un maniement
plus délicat, et il faudra se demander si, dans l'économie de la publication, sa
fonction est tout-à-fait la même que celle affectée au soleil« verbal».
I. 4. Avant de passer à une analyse détaillée de ce double registre de signi-
fiants, il est intéressant de poser au moins le problème soulevé par la présence
d'une représentation iconique du soleil : non du point de vue de ses modes et
de sa signification sociologique, mais dans la mesure où nous avons affaire somme
toute à un langage non linguistique bien particulier. Il y a plusieurs constata-
tions qui s'imposent, déjà : ce soleil« iconique »se présente souvent seul, c'est-à-
dire sans qu'il y ait redondance d'un message verbal qui vienne le nommer ou
développer ses qualités supposées : sa seule présence parle, et c'est un fait sur
lequel il faudra revenir ; autre constatation : si l'on excepte quelques photos
de soleils couchants, il intervient toujours sous forme d'une représentation
dessinée et stylisée souvent pleine de fantaisie : et il paraît bien être le seul dans
ce cas. Si donc on veut parler d'un langage non linguistique se déployant dans
les publications publicitaires de vacances, il faut convenir qu'il se trouve réduit
à un seul signe ... Certes, il est possible de saisir ça et là l'ébauche de quelques
autres signes, mais bien rares, à peine esquissés, et de moindre importance sans
doute du point de vue de message qu'ils contiennent; c'est par exemple le cas
du palmier, ou encore du poisson, tous deux chargés d'une connotation certaine,
et faciles à styliser. Dans quelques brochures, on assiste même à un phénomène
curieux : non seulement le soleil est associé iconiquement à des poissons gra-
vitant autour de lui (pré-catalogue Mélia) ou constituant un nouvel ensemble
signifiant (Voir et Connaître, séjours), mais il parvient à se fondre dans une
représentation mixte, mi-soleil mi-poisson, dont la portée symbolique prend du
même coup une ampleur inédite (encart de Voir et Connaître pour .Skanès en
1966; publicité du Nouvel ObserSJateur pour annoncer un supplément<< vacances»
en mai 1966).
Il reste à s'interroger sur les raisons octroyant un tel privilège au soleil ico-
nique, en mettant pour le moment entre parenthèses tout ce qui concerne la
résonance affective qu'il est susceptible d'éveiller chez les candidats aux vacances.
Il y a déjà la difficulté de faire appel à d'autres éléments que lui : ou bien ils
sont trop abstraits et échappent à la possibilité d'une représentation stylisée
symbolique ; ou bien ils sont trop concrets, et ne peuvent être évoqués
qu'à titre de photos : c'est le cas de la plage, dont le champ d'utilisation

37
Alain Laurent
est tout de même plus limité. Au contraire, le soleil bénéficie de toutes
sortes de conditions a priori favorables : il y a déjà derrière lui toute une tradition
de représentation iconique simplifiée, d'ailJeurs souvent naïve et destinée surtout
aux publications enfantines (ce qui permet de jouer sur toute une gamme affec-
tive supplémentaire) ; d'autre part, il ne faut pas oublier que du point de vue
technique, le soleil a pour lui sa forme sphérique très aisément représentable,
qui s'impose immédiatement à l'attention (ce qu'on sait depuis la Gestalt ... ),
et qu'on peut utiliser typographiquement de plusieurs manières. Cependant,
même si l'on ajoute le fait que le soleil est bien le seul élément qui soit le déno-
minateur commun de types de vacances pourtant très différents les uns des
autres (ski, plage, montagne, croisières, circuits parfois), il n'en demeure pas moins
que les véritables causes, les plus profondes, sont à saisir ailleurs: dans la conno-
tation même qui lui est attachée.

II. LES MESSAGES ICONIQUES

II. 1. Le signifiant.
Le soleil de type iconique figure dans un peu plus de 60 % des brochures
recensées ; celles-ci, la plupart du temps, l'utilisent avec une fréquence modérée,
c'est-à-dire une ou deux fois : il est très rare qu'il intervienne à la fois sur la
couverture, dans les pages de présentation générale et encore dans les commen-
taires relatifs aux formules proposées. Il y a cependant des exceptions : c'est
le cas du catalogue d'Hotelplan pour l'été 1967, dans lequel on note 6 messages
iconiques dont 4 groupés. On peut aussi remarquer que les clubs de vacances
les plus connus sont également ceux qui font appel au soleil « iconique » avec
le plus de mesure et qui lui confèrent une fonction des plus précises dans le cadre
de l'économie globale de leur brochure (cf. le soleil-clé de Voir et Connaître, ou
le soleil-conseiller du Trident - Club Méditerranée, pour l'été 67) ; le Club
européen du Tourisme (C.E.T.) ne juge d'ailleurs pas nécessaire d'y avoir recours.
Faut-il en déduire que l'utilisation intensive ou spectaculaire (en couverture
et de grosse taille) est plutôt le fait d'organismes ayant besoin de se « lancer »
et de se faire remarquer visuellement d'une manière immédiate, souci auquel
échapperaient les « grands » déjà bien en place depuis quelques années? Cette
hypothèse pourrait se voir partiellement confirmée par le fait que la même ten-
dance se constate sur les encarts publicitaires insérés dans la grande presse
par les offices de tourisme ou les compagnies aériennes de pays soucieux d'être
atteints à leur tour par les hordes vacancières qui déferlent chaque été (cas
d'Olympic pour la Grèce, du Maroc, du Portugal).
Sous forme de représentation iconique, le soleil peut être l'objet de toute une
série de transformations qu'il faut mettre en relation avec le jeu d'une gamme
de variations typographiques possibles : soit l'aspect même qu'il prend, soit la
fonction qu'il occupe dans le cadre de la brochure dans son ensemble ou d'une
page en particulier.
II. 1. 1. Les variables purement typographiques : ce sont toutes les modi-
fications morphologiques qui peuvent affecter à un degré ou à un autre l'image

38
Le thème du soleil
stylisée du soleil. Certaines de ces variables n'ont qu'une importance très res-
treinte. Peuvent être rangées dans cette catégorie :
- La netteté de l'image : certains soleils «iconiques » ne sont en effet qu'à
peine esquissés et ne se signalent que par la représentation d'un vague rayonne-
ment (cf. les couvertures des brochures Sables d'or en Bulgarie, ou Mer et Soleil);
la plupart cependant ont leurs contours fortement soulignés.
- La taille : dans ce domaine, tout est possible : l'éventail va des mini-
soleils d'un demi-centimètre carré (encarts pour les croisières du s/s « Baladar »
ou pour la région du Tessin) aux maxi-soleils hypertrophiés couvrant presque
toute une page (celui de la page 120 du Trident - été 67 ou encore d'Olympic
dans les encarts de 1965) ; il est évident que cette disparité des dimensions
recouvre des fonctions et significations différentes, qui seront d'ailleurs décrites
plus loin. . .
- La couleur : le plus souvent, elle est d'un rouge ou; d'un orange éclatant,
ardent; ce n'est cependant pas une règle, ne serait-ce qu'en raison du noir et
blanc imposé aux encarts paraissant dans la presse quotidienne; il arrive aussi
que l'image du soleil ne soit marquée que par un « anneau » vide, excluant donc
un recours à la couleur dans ce que cette dernière a de prégnant.
Mais il est d'autres variables qui revêtent plus d'intérêt, car elles concernent
des caractères fondamentaux du soleil tel qu'il apparaît dans toute cette litté-
rature publicitaire: l'une insiste sur les qualités «physiques» du soleil - c'est la
figuration du rayonnement ; l'autre utilise toutes les ressources de la forme
sphérique pour l'assimiler à un visage humain par la figuration d'une physio-
nomie souvent chargée d'expression :
- Le rayonnement: il s'agit évidemment du parachèvement de la représen-
tation du soleil dans toute son activité ; ces émanations de chaleur et de lumière
sont présentes dans 70 % des cas et il est à remarquer que la fréquence de figu-
ration croît corrélativement aux dimensions; le rayonnement prend parfois
une telle extension qu'il devient le principal élément de la représentation (cf. les
encarts des T. A. P. pour le Portugal) : en général, toutefois, la surface qu'il
occupe est moindre que celle dont dispose le soleil lui-même.
- L'anthropomorphisme : dans la proportion de 60 %, les soleils iconiques
se voient affectés des attributs du visage humain: au minimum des yeux, un nez,
une bouche. Ces traits, dès lors qu'ils sont figurés, s'imposent avec beaucoup de
netteté : on peut avoir affaire à des soleils sereins ou même indifférents, c'est-
à-dire dont la physionomie n'exprime aucun sentiment particulier non plus qu'un
intérêt quelconque pour ce qui se passe sous eux (cf. Mélia, hiver 66-67, ou encore
la brochure du Club Méditerranée pour les croisières de l'hiver 66-67), mais ils
sont en nette minorité ; en effet, le plus souvent, nous sommes en présence d'un
soleil au moins souriant, voire délibérément hilare et se livrant à de franches
œillades ... Manifestement, les plus importants des soleils iconiques apparaissent
comme des personnages euphoriques et des bons vivants : ils sont en pleine forme,
et nous invitent à l'être à notre tour. Remarquons enfin que quelques-uns d'entre
eux s'offrent ce luxe paradoxal de porter ... des lunettes de soleil (cf. Hôtel-plan
et les croisières Eugenio Ruys)!
Il. 1. 2. Les variables fonctionnelles : non seulement le soleil se trouve
soumis à des modifications morphologiques multiples et définissant un certain
nombre de combinaisons possibles selon les cas, mais encore il peut jouer des
rôles différents d'après la localisation qui lui est dévolue et les rapports qu'il
entretient avec les textes de description.

39
Alain Laurent
- Si donc l'on envisage la brochure dans son ensemble, le message iconique
peut intervenir à divers endroits, correspondant d'ailleurs aux divers moments
de l'information exigée par le lecteur-client. Il y a d'abord la tactique de choc :
le soleil est représenté sur la couverture même de la publication (ainsi pour
Hotelplan, Olympie (Grèce), S.N.C.F.-tourisme en 66 et en 67, les croisières
Kavounidres et Chandriss, Tout en soleil 67, Mélia pour l'hiver 66/67 ... ) ; dans
cette éventualité, sa fonction consiste à la fois à capter l'attention (les dimensions
sont grandes, et les couleurs vives : la vue est de plus fortement sollicitée par un
large sourire et un rayonnement flamboyant) et de placer toute les prestations
proposées sous le signe de cet ensoleillement vigoureux ; en somme, si l'on désire
d'abord bénéficier du soleil pendant ses vacances, il est clair que c'est à l'intérieur
de cette brochure qu'il faut s'adresser : sa présence et ses bienfaits y sont mani-
festement garantis.
Le soleil peut encore surgir dans d'autres situations. Par exemple, il va figurer
en page 2 ou 3 de la brochure, c'est-à-dire dans la« zone » où interviennent les
présentations générales (cf. Lafi-étés 66 et 67, Airtour, Hôtelplan... ): sa présence
est alors annoncée sans qu'on en fasse une motivation absolument prioritaire.
Ou encore, il n'apparaîtra à la vue que sur la fin, dans les dernières pages, là où
sont communiquées les indications pour s'inscrire et toutes les conditions de
participation (cf. Trident-Club Méditerranée de l'été 67, dans lequel un magni-
fique soleil s'adresse carrément au lecteur, ou bien Mer et soleil, où il se trouve
transformé en demande d'inscription-facture ... ) : il devient alors une sorte de
conseiller ou de guide. Ou enfin, placé en haut d'une page consacrée à un lieu
donné, il recommande plus particulièrement ce dernier (la Tunisie dans Hotelplan,
Israël dans Mélia, la Costa del Sol dans Airtour).
- Dans le cadre d'une page où il est représenté, le soleil « iconique » peut être
plus ou moins isolé du texte. Le plus souvent, il se situe dans la partie supérieure
de la page, comme pour toute )a dominer : parfois il est seul, d'autres fois il est
intégré à toute une image stylisée représentant une plage, un groupe de person-
nages, un paysage. Il lui arrive enfin de se voir utiliser en fonction du texte :
soit qu'il porte à l'intérieur de la circonférence qui le définit un message verbal
(par exemple le millésime de l'année, la dénomination du lieu ... ), soit qu'il serve
à « ponctuer » les différents paragraphes d'une suite d'énoncés verbaux (cf. la
brochure Continents de Cook). Dans ces exemples, tout se passe comme si l' omni-
présence du soleil dans tous les lieux de vacances était un fait si remarquable
qu'il soit sans cesse nécessaire de le rappeler à la vigilance du lecteur : une asso-
ciation« visuelle» soleil iconique-description de vacances s'en dégage évidemment.

II. 2. Le signifié.

Certes, il est possible de retenir d'abord de ce recensement des types de trans-
formation du soleil iconique qu'il y a une multiplicité assez impressionnante
de combinaisons à opérer : et on peut se poser la question de savoir si à ce poly-
morphisme correspond une polyvalence du soleil iconique, c'est-à-dire si il est
affecté de significations différentes selon qu'on le représente de telle ou telle
manière. On constate alors effectivement qu'une forme donnée du signifiant
optique annonce une qualité précise : mais il s'agit bien plus de disposer de tout
un ensemble de moyens graphiques permettant de recouvrir la totalité du champ

40
Le thème du soleil
de signification attaché au soleil en fonction de la disposition impliquée par la
présentation de la brochure, que de distinguer un type de soleil d'un autre. En
somme, les variables énumérées ci-dessus constituent la « panoplie » dans laquelle
la publicité de vacances puise pour présenter le soleil sous tous ses aspects sédui-
sants, aspects différents mais complémentaires qu'il faut bien additionner pour
diffuser une image totale. Nous ne sommes donc pas confrontés à un système
définissant plusieurs types de soleils selon qu'il s'agit de telle clientèle, tel genre
de vacances, tel club ou tel lieu, mais d'un dispositif insistant tour à tour sur
1' omniprésence, le caractère euphorique, la garantie de réussite ou encore les
bienfaits d'un seul et même soleil. Ces qualités, on les retrouve signalées constam-
ment dans l'ensemble du corpus, par l'intermédiaire de tous les moyens graphiques
énumérés.
II.2.1. La maximisation reconnue dans le mode d'utilisation de toutes ces
variables (taille hypertrophiée, rayonnement échevelé, couleur incandescente,
physionomie fortement soulignée ...) ainsi que la forte fréquence du recours à la
représentation iconique aboutissent à présenter le soleil comme un élément
absolument omniprésent dans les vacances, et par conséquent nécessairement
lié à leur évocation et à leur perspective. Mais c'est à un soleil superlatif que l'on
a affaire : tout dans son aspect iconique suscite immédiatement une impression
d'intensité, d'abondance; il est sans cesse présent sur le lieu de vacances, il le
baigne généreusement et sans répit de ses effiuves : on ne sera pas volé sur la
marchandise, on en aura pour son argent.
11.2.2. La figuration du rayonnement insiste sur la nature des bienfaits dis-
pensés avec tant de prodigalité par le soleil. Ici, ce sont les qualités physiques
qu'on lui reconnaît et attribue couramment qui sont désignées : il est par excel-
lence le distributeur de chaleur et de lumière. Mais de multiples connotations
en jaillissent aussitôt : la chaleur nous promet le bien-être, elle annonce la liberté
et le plaisir de la nudité permise, les jeux possibles dans une mer accueillante.
La lumière, elle, nous laisse prévoir la splendeur d'un ciel pur, l'éclat des pay-
sages et des« choses à voir», la couleur... C'est réeUement une perspective para-
disiaque qui se trouve ainsr diffusée, nous avons la certitude d'une satisfaction
hédoniste à notre portée.
II. 2. 3. Il y a aussi cette tendance très fréquente à anthropomorphiser le
soleil : celui-ci devient du même coup un personnage animé, qui règne en maître
en certains endroits où il nous invite expressément à l'aller rejoindre. Conseiller,
complice, guide à une page, il se mue en souverain bienveillant et omnipotent
sur l'autre : à la fois démarcheur et producteur... Il domine ainsi toutes les va-
cances, les place sous son signe et sous son pouvoir: c'est une garantie de réussite
qui ne peut que séduire. Une communication directe s'établit donc entre le de-
mandeur et l'objet de sa recherche : de là, résulte la promesse rassurante de
vacances dont on jouira au maximum car rien n'y manquera, surtout pas le
soleil, condition de toute satisfaction.
A cette perspective déjà très attirante de plaisirs programmés et prodigués
à coup sûr, il faut joindre celle non moins engageante d'une<< ambiance» eupho-
rique assurée. Car le soleil iconique, nous l'avons vu, est le plus souvent un soleil
fort joyeux, optimiste : il va donc apporter par surcroît l'heureuse détente et la
franche gaieté. Voici le tableau de ·vacances idylliques dont on ne peut que rêver...

41
Alain Laurent

III. LES MESSAGES VERBAUX

La référence au soleil dans la littérature publicitaire sur les vacances ne s'ex-
prime pas seulement par le moyen du soleil iconique, auquel il convient cependant
de reconnaître une certaine supériorité du point de vue de l'impact immédiate-
ment provoqué sur le lecteur : il y a également des énoncés verbaux, qui peuvent
ou bien doubler en la précisant un peu l'annonce de la présence du soleil par les
moyens iconiques, ou le plus souvent entreprendre un travail complémentaire,
correspondant à d'autres fins tactiques.

III. 1. Le signifiant.

Le soleil sous forme de message verbal est présent dans un peu moins de 60 %
de l'ensemble des brochures considérées : presque à égalité donc avec le soleil
« iconique ». Il y a tout un éventail de possibilités dans la fréquence d'emploi :
si quelques brochures pratiquent une austérité leur permettant de n'insister
que dans des occasions précises (un pays« vraiment» plus ensoleillé que tous les
autres, un nouveau village à lancer... ), beaucoup se laissent aller à une incon-
tinence réjouissante: c'est ainsi que dans le catalogue Air-France de l'hiver 66-67,
on ne trouve pas moins de 17 messages verbaux répartis en des endroits diffé-
rents, c'est-à-dire que presque chacun des lieux de voyages ou séjour proposés
en bénéficie ... Ces énoncés sont utilisés aussi bien par les grands clubs (cf. le
Livre des vacances du Club Méditerranée) que par ceux d'une dimension moindre
(Clubs C.E.L.T. ou Azur), l'hiver que l'été (cf. les catalogues d' Air-France pour
l'hiver 66-67 et l'été 67), les villages de vacances que pour les croisières aériennes
(Hôtelplan et Airtour, été 67). S'il y a des nuances à opérer, elles concernent
plus le mode d'insertion de ces messages que leur fréquence ou leur importance.
III. 1. 1. La localisation des énoncés verbaux dans le cadre de la brochure
obéit à trois types de préoccupations, qui ne sont d'ailleurs pas tellement éloi-
gnées de celles recensées pour le soleil « iconique ».
- Il peut s'agir d'insister sur le désir de soleil comme motivation fondamen-
tale des vacances : toutes celles qui sont offertes dans la publication doivent
au même titre participer de sa vertu, et le message verbal s'impose alors dès la
couverture, et en gros titre, car on a autant affaire à un programme de soleil
qu'à un catalogue de séjours ou de voyages. Nous avons le choix entre : « Plein
soleil sur vos vacances » (Hôtelplan), « Cap sur le soleil » (le Tourisme français,
hiver 66/67), « Vacances mer et soleil » (Club Mer et Soleil), « Passeport pour le
soleil» (Club Méditerranée, hiver 65-66), «Soleil sans frontières» (Club C.E.L.T.),
« Partez en vacances vers le soleil » (Voyages Mixtes)... Cette liste n'est pas
exhaustive, et suffit déjà à donner l'impression d'un chœur énonçant une pro-
fession de foi. Il faut cependant remarquer que pour la saison 66-67, ce sont les
« grands » qui demeurent les plus discrets dans ce concert : l'allusion voyante
au soleil pallie la notoriété pas encore établie de la dénomination du club.

42
Le thème du soleil
- Parfois, c'est un endroit déterminé qui est privilégié par la présence du
soleil, qui lui confère alors son principal attrait : le message verbal est d'impor-
tance moyenne, en haut de page, il fournit un titre en même temps qu'un pro-
gramme : « Un nouvel art de vivre au soleil : Djerba » (Hôtelplan), cc Une île au
soleil : Ibiza » (C.E.T.), « Soleil, tourisme, archéologie » (Air-France pour le
Mexique).
- Enfin, le message verbal annonçant le soleil peut ne prendre qu'une impor-
tance secondaire, et apparaître comme élément intégré à l'énumération d'une
liste d'items précisant les qualités d'un lieu («air, sport, soleil »,~Vacances enso-
leillées, été 67), ou à un commentaire plus élaboré (« Pensez très sérieusement
aux nombreux avantages de la neige de janvier et du soleil de mars », C.E.T.,
hiver 66-67).
Ce qui ressort de ce premier examen, c'est. que la simple annonce de la présence
du soleil équivaut à un argument de première valeur : c'est même, dans sa
formulation sobre et sèche, l'argument de choc, celui qu_i est le plus susceptible
d'influencer et d'attirer. Cette argumentation se déroule en gros à deux niveaux :
d'une part l'association soleil-vacances, d'autre part la distinction d'une presta-
tion car encore plus ensoleillée que les autres.
III. 1. 2. La littérature publicitaire de vacances propose toute une rhétorique
souvent axée sur le soleil. On pourrait s'attendre, étant donné l'insistance avec
laquelle on a recours à ce thème, à un style plein d'emphase, accumulant les
indications laudatives à l'égard du soleil. Or ce qui frappe, c'est justement la
constatation du contraire : pas ou peu d'énumérations exhaustives des mille
qualités du soleil, aucun commentaire ne prend la peine de convaincre le lecteur
qu'il est bon de le chercher. Ce qui importe avant tout, c'est qu'il soit là ; pour
le reste, il apparaît comme autojustifié, comme une exigence implicite et évidente,
qui ne demande guère de développement. On peut rencontrer quelques excep-
tions, mais elles sont bien rares et semblent naïves voire superflues : « Chaque
année, le phénomène heureux se reproduit : on part à la recherche de « son »
soleil. Il est jeune pour les uns, sportif pour d'autres, des tropiques, mondain,
de minuit. Chaque année, et sans grandes recherches d'ailleurs, chacun trouve
son soleil... (Le) rapprochement des hommes, des peuples, va se faire sous le
soleil... le soleil n'est-il pas source de vie? N'est-il pas créateur du printemps,
de la vie qui revient? Alors, sur ]es chemins du soleil, vous participerez ... à la
Grande Rencontre des Hommes» (brochure HôtelpJan, p. 2).
Mais si cette rhétorique limite son ambition à annoncer la simple et amplement
suffisante présence du soleil, le message verbal qu'elle transmet peut être énoncé
sur différents modes, dont l'examen se révèle instructif :
- du point de vue des fonctions qu'il occupe dans la structure grammaticale
de la phrase, le message verbal cc soleil >> se trouve parfois inséré comme sujet,
mais ce cas est curieusement assez peu fréquent, et lorsqu'il en est ainsi, le verbe
associé désigne bien plus des activités proprement humaines que strictement
«solaires» : un énoncé du type : «Le soleil y brille toute l'année » (Airtour, pour
les Baléares) intervient fort peu souvent, alors que ceux du type : « Le soleil
vous convie à mille rendez-vous » (Airtour), « Le soleil règne en maître » (Club
C.E.L. T.) sont moins rares.
En revanche, les énoncés dans lesquels le soleil apparaît comme un objet,
ou désignant un rapport spatial incluant le cc vacancier » abondent; en tant
qu'objet, il est le plus souvent introduit par des verbes de mouvement : « Pour
cela, poursuivre le soleil » (Club Méditerranée), « Suivez le soleil d'été » (C.E.T .),

43
Alain Laureni
« Partez en vacances vers le soleil » (le Tourisme français), « Évadez-vous vers
les soleils du monde entier (encart de Voir et Connaître en 1963); quant aux
indications topographiques, elles tendent à insister sur la position dominante
absolue du soleil, à l'aide des « au » et des « sous » : « Quelle sera votre île sous le
soleil? » (Hôtelplan}, « Aller se griller au soleil » (Club Méditerranée pour Pali-
nuro).
Enfin, notons une dernière possibilité : l'insertion par l'intermédiaire d'un
terme qui se rapporte à lui en accentuant l'une de ses qualités : « Une baie
éblouissante de soleil » (Air-France : Corse), « L'éclat souverain du soleil» (Air-
tour : Sicile), cc Le rythme du soleil » (Club Méditerranée, Livre des vacances).
- Si l'on s'intéresse aux qualités qui sont couramment associées au soleil,
une constatation immédiate s'impose : le registre dans lequel elles sont puisées
est restreint : qualificatifs insistant sur des caractères physiques positifs (« un
soleil éclatant », « le soleil obsédant », « le soleil caressant », ce dernier étant
fréquemment utilisé) ; d'autre part, il faut remarquer que ce genre de messages
verbaux n'introduit qu'une qualité à la fois : là aussi, la sobriété est de rigueur.
On peut considérer que la vertu fondamentale du soleil étant sa présence,
toute énumération qualitative est tautologique : dès lors, il ne reste plus qu'à
valoriser cette situation en parlant d'ensoleillement ou de lieu ensoleillé: «Hiver
ensoleillé sur les plages d'Europe» (Air-France), «Un ensoleillement maximum»
(Airtour : Adriatique).

III. 2. Le signifié.
Les messages verbaux annonçant le soleil sont donc fréquents, brefs, et leur
registre apparaît à la fois très homogénéisé et sommaire. Ces caractères per-
mettent de dégager aisément le sens dont ils sont porteurs : trois catégories de
signifiés sont à distinguer, dont l'analyse sémantique démontre avec évidence
qu'elles recoupent très exactement - en y insistant davantage toutefois -
les thèmes développés par les messages iconiques.
III. 2. 1. La tendance à la maximisation réapparaît nettement, mais cette
fois-ci, elle débouche à la fois sur la détermination du soleil comme objet ou
denrée, et sur la définition d'un véritable impératif de consommation.
- L'accumulation de termes évoquant l'abondance (« ensoleillement maxi-
mum ») et la plénitude (« plein soleil », « plein de soleil ») annonce l'existence
de lieux privilégiés dans lesquels un bien éminemment désirable et qui nous est
habituellement chichement mesuré, est offert avec une prodigalité extraordi-
naire(« soleil à gogo»,<< soleil à profusion»... ) et cela sans le moindre rationnement
temporel (soleil « constant», «toujours présent », «perpétuel» ... ).
- Il s'agit bien d'un objet dont brusquement la consommation n'est plus
affectée de restrictions : mais cette abondance n'existe qu'en certains endroits,
les « pays du soleil », véritables pays de cocagne auxquels il faut accéder. Et le
club de vacances se fixe là sa mission : intermédiaire entre le consommateur et le
bien convoité, il donne le moyen de parvenir à la satisfaction du besoin qu'il
évoque en abolissant les barrières de la distance : « Soleil sans frontières »,
« Visa pour le soleil » (Léo Lagrange), cc Passeport pour le soleil » (Club Méditer-
ranée). L'important, c'est de perdre le moins de temps possible dans cette ruée
vers lor nouvelle manière : pour cela, tout est mis en œuvre : « Ne perdez pas
une minute de soleil : prenez l'avion » (Lafi).

44
Le thème du soleil
- Le ton sur lequel le soleil est proposé ne peut tromper : « Offrez-vous du
soleil », « Profitez du soleil » : l'assimilation à la marchandise survalorisée et
enfin à portée est complète. Le soleil se vend (une publicité immobilière de la
Côte d'azur s'intitule sans plus de façons : soleil à vendre ... ), le soleil s'achète.
Et surtout, puisqu'on se situe sans complexes sur le terrain des bonnes affairès,.
il ne faudrait pas courir le risque d'être lésé : le club ou l'agence annonce un
« soleil garanti », ou bien fait état d'une « assurance-soleil ». Le succès des vaca n-
ces est en effet fonction de cette jouissance promise; à la limite, la notion même
de vacances en vient à reposer avant toute chose, telle qu'elle est diffusée par
la littérature publicitaire tout au moins, sur la possibilité de cette appropriation-
consommation du soleil : << Mettez un soleil dans votre hiver », conseille l'agence
Cook, « Votez soleil », recommande la publicité d'une croisière ...
III. 2. 2. Les messages verbaux n'insistent guère sur les qualités physiques
du soleil. Implicitement, tout leur contenu n'a de sens que si le destinataire du
message est déjà saisi par l'évidence sensible de la valeur proposée : non seule-
ment il est inutile d'insister dans de telles descriptions, mais le faire serait presque
compromettre l'effet recherché. Il va de soi que le soleil est à désirer: le démon-
trer suppose le doute possible ; ici, c'est l'absence de signifiant qui est pleine
de signification ; la parole est en fait abandonnée au message iconique.
Certes, on trouve quelques termes annonçant que le soleil est par excellence
dispensateur de bien-être : on va « se griller », « se dorer » au soleil ; celui-ci va
être au besoin paré des traditionnels « éblouissant », cc radieux », « étincelant »,
« éclatant », qui évoquent plus la splendeur de la lumière. Cependant, c'est l'ad-
jectif « caressant » qui :figure le plus souvent, et c'est une indication doublement
digne d'intérêt : d'une part, parce que c'est elle qui complète le mieux ce qui
était annoncé par les rayonnements envahissants du soleil «iconique», à savoir
cette perspective de plaisir physique, de sensualité, de bonheur éprouvé par le corps
exposé pleinement aux rayons; d'autre part, nous y décelons déjà l'amorce de l'assi-
milation du soleil à un personnage prodiguant la satisfaction sous toutes ses formes.
III. 2. 3. Effectivement, l'analyse des messages verbaux corrobore très
exactement l'un des résultats les plus significatifs de l'examen du soleil cc iconi-
que » : le soleil se trouve volontiers assimilé à un individu, et pas n'importe
quel individu. Il bénéficie d'un étonnant pouvoir d'ubiquité : présent dans
l'agence ou au siège du club de vacances, où il joue le rôle d'un agent de voyages
incitant au départ et à l' « évasion », il exerce en même temps son pouvoir en des
lieux lointains, qui deviennent du même coup autant de paradis enchantés.
- D'une part, il y a les messages dans lesquels le soleil est un personnage
proche, un conseiller, un complice qui connaît des solutions à nos problèmes
de citadins relégués dans la grisaille humide et froide : « Le soleil vous convie
au rendez-vous », c< Le soleil est votre compagnon »; on rejoint donc l'une des
fonctions du soleil« iconique», qui était d'engager à la migration en se signalant
lui-même comme offert ailleurs.
- D'autre part, des énoncés plus nombreux nous révèlent un personnage
solaire bien installé en quelque endroit(« Le soleil habite le Maroc toute l'année»)
mais en insistant sur son omnipotence bienveillante : « Une société gouvernée
par le soleil » (faut-il évoquer Campanella? •.. ), « L'été et le soleil règnent en
maîtres»,« Le soleil brandit son sceptre souverain•,« C'est l'empire du soleil» ... ;
ici, le soleil se mue en une sorte de bon génie, uniquement préoccupé de laisser
ses sujets profiter de lui le plus pleinement possible. Les vacances semblent
alors suspendues à son bon plaisir : c'est de lui qu'émane tout ce qui leur confère

45
Alain Laurent
tant d'importance et de saveur; sans lui, non seulement elles sont gâchées,
mais elles perdent leur raison d'être sinon leur être. C'est que tout se passe en
fonction de sa manifestation : « Le soleil bat la mesure de vos vacances », « Vivre
selon le rythme du soleil ».•. ; ce soleil-roi (ou roi-soleil?} ordonne les vacances :
il les autorise et en fait les organise, tel un G.0. à la mesure de tous les pays enso-
leillés (G.O. : dans le vocabulaire du Club Méditerranée, Gentil Organisateur),
il apparaît comme le garant de leur réussite, de leur succès.

IV. L'HOMO HELIOTROPUS

IV. 1. Soleil et vacances.

La littérature publicitaire uiffuse donc des publications dans lesquelles on
constate une constance remarquable de la représentation-évocation du soleil,
mais également une forte homogénéisation des caractères et vertus qui sont
censés se manifester en lui. Ainsi prend corps une image spécifique du soleil,
dont il convient maintenant de déterminer plus précisément la nature.
IV. 1. 1. Il ne s'agit pas de n'importe quel soleil : et il est indispensable de
bien marquer que l'image à laquelle nous sommes confrontés se distingue nette-
ment de certaines autres représentations collectives attachées aux cultures
archaïques ou antiques, ou bien au genre de vie paysan par exemple. Le soleil
auquel les anciennes civilisations vouaient un culte (Amérique précolombienne,
Mésopotamie, Égypte ... ) avait les caractères d'une divinité transcendante et
créatrice de la vie : or ce que recherche l'homme en vacances, ce sont les effets
bienfaisants du soleil physique, perçu dès lors comme condition réelle de la jouis-
sance attendue selon le degré et l'intensité de sa présence, et non comme quelque
inconditionné céleste. D'autre part, une sélection s'opère implicitement parmi
ces manifestations sensibles : si le paysan ou l'habitant des zones méditerra-
néennes et subtropicales voit volontiers dans le soleil un élément ambigu, puis-
qu'il peut aussi bien égayer et faire pousser qu'accabler, brûler et tout dessécher,
l'homme en vacances élimine systématiquement les aspects négatifs ou sim-
plement utilitaires pour privilégier ce dont il est frustré : la lumière et la chaleur,
source de tant de plaisirs ...
Même des considérations aussi fondées que celles posant le soleil comme un bien
pour son action éventuellement favorable à la santé (héliothérapie), ou parce
qu'il prévient au moins du mauvais temps possible, sont à peine prises en consi-
dération sinon pas du tout : elles terniraient son éclat en insistant sur des « à
côtés» secondaires. Il est en effet éminemment positif par lui-même : d'où cette
présence autojustifiée, ce mode de représentation euphorisé à l'extrême, cette
survalorisation engageant à en profiter et s'en rassasier comme on le ferait
pour une denrée rare et précieuse pour laquelle les restrictions de consommation
seraient providentiellement mais provisoirement levées.
IV. 1. 2. C'est que le soleil des vacances prend une valeur tout à la fois vitale
et existentielle. Il permet aux vacances d'être justement ce qu'elles doivent
être : la vraie vie, la vie retrouvée, consumée et éprouvée avec plénitude dans
toutes ses dimensions, au-delà des contraintes et de la rareté. Il a pour corollaire
l'hédonisme : il promet et permet les joies sensuelles de l'exposition à la chaleur,
du bronzage, et par là signale l'érotisme tout proche. Le jeu des corps brunis,

46
Le thème du soleil
les jeux dans l'eau tiède et sur la plage, la beauté des spectacles~colorés et la
splendeur du ciel, la griserie du plein air : autant d'éléments qui lui confèrent
cette survalorisation de type esthétique-ludique. Enfin, le soleil implique tout
un horizon « naturiste » : avec lui sont retrouvées la proximité :des rythmes
naturels ainsi que les conditions d'une vie pseudo-primitive; il s'agit là d'ailleurs
de tout un champ de possibilités qui ont largement inspiré l'orientation de
certains clubs de vacances ou encore la vogue du camping et du caravaning :
avec la présence du soleil, ce sont le contact des éléments de la nature, la nudité
des corps, l'espace et la liberté d'action qui se proposent à l'homme~en vacances.
IV. 1. 3. Le soleil ne saurait apparaître comme une fin en soi: si on:le recherche,
avec fièvre, si on l'attend avec impatience, s'il est désiré sur un mode quasi-
obsessionnel parfois, c'est en tant que moyen d'accès à une forme d'existence
privilégiée et de bonheur : il porte en lui les conditions nécessaires de l'épanouis-
sement. Cependant, la perception de ses effets est immédiate, et sa simple vision
est déjà elle-même tonifiante et annonciatrice de satisfaction ; par conséquent,
on s'explique très bien qu'il en soit venu à signifier sans plus de problèmes des
vacances heureuses et « réussied ».
Il dispense à satiété les biens les plus désirables, il est le catalyseur et le déno-
minateur commun de situations optimisées : cette positivité persistante et
manifeste l'institue en quelque sorte le démiurge des vacances, statut déjà cons-
taté dans le processus d'anthropomorphisation sur le mode « monarchique »
des messages verbaux et iconiques. Rien d'étonnant par conséquent:à ce que les
brochures des clubs et agences soient atteintes d'une sorte de fétichisme de la
représentation-évocation du soleil : celui-ci devient presque l'objet de pratiques
rituelles et magiques tant est frappant le « mana » dont il semble disposer ;
certes, nous nous plaçons là sur le terrain des analogies, mais comment ne pas
supposer par moments qu'on place les brochures et encarts publicitaires sous le
signe du soleil comme pour se concilier ses faveurs et sa bienveillance et pour
conjurer la menace pernicieuse de vacances gâchées, événement catastrophique
entre tous si l'on en croit la grande presse et la radio populaire ? En somme,
nommer et représenter iconiquement le soleil serait provoquer sa présence en
le convoquant...

IV. 2. L'héliotropisme.

Ainsi se dessinent peu à peu les rapports étroits et essentiels qu'entretiennent
l'homme moderne et le soleil. Ce dernier s'impose comme symbole de la vie
« olympienne » qu'il suscite en des lieux déterminés : il prodigue à l'homme
ces nouvelles richesses dont nous éprouvons tout à la fois la privation et le
besoin dans le cadre d'une existence quotidienne toujours plus urbanisée et
technicisée. Une tendance très générale à la migration de masse vers les fameux
« pays du soleil » prend dès lors tout son sens.
IV. 2. 1. L'héliotropisme, causé par l'incoercible désir de jouir du soleil, se
manifeste par une dynamique génératrice de mouvements grégaires, conver-
geant vers les zones géographiques les plus aptes à satisfaire les besoins en ques-
tion. Le soleil devient ainsi l'objet de véritables « pèlerinages » : les week-ends
voient d'abord déferler des cohortes qui le poursuivent avec zèle mais sans
toujours beaucoup de succès; ce sont justement les vacances - d'été mais

47
Alain Laurent
également maintenant d'hiver qm permettent les vraies grandes
retrouvailles : le cap est nettement au sud pour la majorité, et les mois
censés être les plus ensoleillés recueillent la faveur. Les lieux de « culte » du
soleil-démiurge sont en priorité les plages, qui imposent un comportement
« rituel » : le corps nu,la station horizontale et immobile, le port des lunettes
protectrices ; mais la haute montagne et surtout la croisière sont également
appréciées.
Mais la divinité est capricieuse : il peut arriver qu'elle se refuse d'appa-
raître, et il s'agit de prévoir une éventualité aussi consternante puisque tout
dépend de sa présence. L'oracle moderne est rendu par les météorologistes ; Jean
Breton à Radio-Luxembourg et son collègue Albert Simon à Europe 1
consacrent presque exclusivement leurs interventions à annoncer le bon
plaisir du soleil pour le week-end qui arrive, ou bien mieux, à conjecturer trois
mois à ravance sur le degré et la durée d'ensoleillement de tel ou tel lieu de
vacances.
La divinité se révèle d'autre part parfois dangereuse : les fanatiques du bron-
zage, qui sont légion, l'éprouvent souvent à leurs dépens en passant de l' enso-
leillement à l'insolation, et du bronzage à la brûlure. Il faut examiner plus préci-
sément ce phénomène du bronzage : il nous livre l'explication de la recherche
avide du soleil à laquelle beaucoup se livrent. Être bronzé, c'est déjà évidemment
participer à la beauté physique selon les canons de l'esthétique moderne : cepen-
dant, c'est la connotation du bronzage qui s'avère intéressante: il signale l'appar-
tenance à ce qu'on pourrait appeler une secte, celle de l'aristocratie hédoniste-
naturiste, en d'autres termes les « Olympiens » selon l'heureuse dénomination
d'H. Raymond et E. Morin. Le bronzage distingue des autres, il confère supé-
riorité manifeste dans le domaine de la séduction, il pose l'individu bronzé
comme cet heureux élu qui a joui de longues et sans doute lointaines vacances,
qui a eu le privilège de bénéficier d'un généreux soleil; et si le bronzage est
volontiers une arme érotique sur les plages, il devient un moyen d'affirmation
sociale dès le retour à la ville et au travail : autant que beauté, il signifie les
vacances « réussies ».
L'héliotropisme finit parfois par exercer une telle pression sur l'homme moderne
qu'il le détermine à vouloir vivre constamment sous le soleil, ou tout au moins
à posséder une résidence secondaire dans un pays ensoleillé toute l'année : la
simple lecture des encarts publicitaires insérés par les promoteurs de résidences
sur la Côte d'azur ou en Espagne convainc immédiatement de l'extraordinaire
vigueur du phénomène (cf. les publicités de Politur : « Vacances heureuses et
placement sûr ... vous contracterez une assurance-soleil »; ou encore celles de
la Résidence de Champagne à Cagnes-sur-mer, du Domaine des Hauts de St-
Paul ... ).
IV. 2. 2. Parce qu'il dispense des biens à la présence desquels l'époque actuelle
est de plus en plus sensible, parce qu'il est porteur de vertus dont les effets sont
si appréciés et désirés qu,elles passent de la catégorie du superflu à celle du néces-
saire, parce qu'il permet à la vie de prendre à certains moments toute sa valeur,
le soleil devient lui-même une valeur. Dans la vision platonicienne, le soleil
était le fils du Bien, lui-même sommet de la hiérarchie de l'être: le soleil physique
donnait leur existence aux choses en les éclairant et les faisant croître, et à son
image le soleil intelligible était cette perfection posant les essences et la vérité
des Idées (La République, Livre VI, 508c-509b); le soleil moderne incarne lui
aussi le Bien : il donne seul toute sa plénitude à l'existence physique tandis qu'il

48
Le thème du soleil
symbolise en l'autorisant l'accès aux valeurs du nouveau bonheur; cependant,
c'est maintenant sur le mode sensible que les hommes peuvent participer à sa
splendeur : ce véritable accouplement qu'est l'exposition au rayonnement
dans le bronzage en est la plus claire illustration.

IV. 3. Milieu technicien et droit au soleil.

Il faut enfin rendre compte des causes sociologiques voire anthropologiques
de cet ensemble de faits. Le phénomène de la ruée vers le soleil et de sa célébra-
tion présente quatre caractères qui, s'ils ne débouchent évidemment pas sur une
explication exhaustive, indiquent pourtant une approche sans doute éclairante.
Ce phénomène est récent, localisé, de masse et obsessionnel. Les deux derniers
caractères ont été suffisamment déjà mis en évidence ; quant aux deux premiers,
ils sont tout aussi nets : en fait, cette ruée vers le soleil n'a pris d'ampleur dans
nos régions que depuis une dizaine d'années au maximum, et flashes d'informa-
tions ou statistiques l'indiquent, elle n'intéresse que les ressortissants des grandes
zones urbanisées et fortement industrialisées de l'Europe du Nord et du Nord-
Ouest (sans préjuger ce qui se passe aux États-Unis). Par conséquent, il est
tout à fait légitime de supposer qu'il s'agit là d'un phénomène lié aux mutations
provoquées par l'accès aux formes les plus avancées de la civilisation technicienne
et urbaine. En effet, on peut présumer que l'industrialisation et l'urbanisation
à haute dose ont accumulé leurs effets jusqu'à causer une rupture d'équilibre
dans la symbiose homme-milieu naturel, ancestralement établie : il en est résulté
un divorce d'autant plus vivement ressenti qu'il s'est accompagné d' « agres-
sions » {action débilitante du bruit, de la lumière artificielle, de l'air vicié, de
l'existence confinée de reclus, de la grisaille uniforme, de l'accélération des ryth-
mes, des multiples contraintes sociales voire vestimentaire ... ) incitant finalement
les hommes à entreprendre une évasion massive dès que cela était possible,
guidés justement par ce qui représente l'antithèse de ces insatisfactions et en
annonce la rémission : le soleil.
Mais ce phénomène aurait-il eu autant d'ampleur s'il n'était intervenu que
ces motivations somme toute « négatives »? On peut en douter, et· d'autres
éléments doivent être pris en considération. Ce sont d'ailleurs également des
facteurs à mettre au compte de l'impact de la civilisation technicienne sur notre
genre de vie ; d'une part, il est certain que la culture de masse dont nous sommes
imprégnés a très largement diffusé de nouveaux besoins, envisagés il y a peu de
temps encore comme secondaires, superflus ou même scandaleux, mais dont la
satisfaction apparaît maintenant comme une nécessité vitale et existentielle :
la réhabilitation du corps, le souci de beauté, l'exigence de bien-être et de
bonheur : nous l'avons constaté, toutes ces tendances voient dans le soleil
un allié tout à fait privilégié ; d'autre part, si la civilisation technicienne vient
de diverses manières réveiller des instincts et désirs enfouis au plus profond
de l'anthropos, elle seule peut en proposer la satisfaction puisque c'est à
son crédit qu'il faut mettre et le dégagement de zones de temps libres qu'on
appelle vacances, et les moyens matériels qui permettent les migrations de
masse ...
Ainsi s'établit un véritable « droit au soleil » correspondant aux nouvelles
normes de la vie collective urbaine et industrielle qui le rend tout à la fois néces-

49
A la in Lanrent
saire, mais aussi possible, dans son exercice. On s'explique mieux que le soleil
soit non seulement un élément indispensable à la « réussite » des vacances, mais
de plus en plus l'objet d'une recherche prioritaire à laquelle seraient vouées
désormais ces dernières. L'homo héliotropus, lointain héritier de tropismes archaï-
ques, est bien le fruit logique de la société moderne.

ALAIN LAURENT
Jules Gritti

Les contenus culturels du Guide bleu
In: Communications, 10, 1967. Vacances et tourisme. pp. 51-64.

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Gritti Jules. Les contenus culturels du Guide bleu. In: Communications, 10, 1967. Vacances et tourisme. pp. 51-64.

doi : 10.3406/comm.1967.1143

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1967_num_10_1_1143
Jules Gritti

Les contenus culturels du Guide bleu :
Inonulllents et sites « à voir >>

« La notion de chose-à-voir, d'une importance décisive pour le touriste, mérite
une analyse attentive. Il ressort d'abord de cette notion que le touriste n'est pas
à l'abri du remords. Elle dément le caractère gratuit du voyage, seule garantie
de la liberté à laquelle on aspire. Car la chose-à-voir ne mérite pas seulement
d'être vue, elle exige de l'être. Est à voir ce qu'on est tenu d'avoir vu 1 • »
Ces lignes d'essayiste tendent à une compréhension de ce que Enzensberger
nomme le « rite du sight-seeing », accomplissement d'un devoir institutionnalisé :
regarder ce qui doit être vu 2 • Alors même qu'il fuit une certaine forme de
contrainte sociale, le touriste en retrouve une autre : constitution et régulation
du pittoresque, canons historiques et esthétiques. Outre cette obéissance aux
® règles d'une culture institutionnalisée, qui est une manière de rachat, le touriste
donne son acquiescement à un véritable cc impératif catégorique » : cc La chose-à-
@ voir devient vraiment elle-même dans l'abstraction, là où, dégagée de toute
© contingence étrangère, elle se transforme en une sorte d'absolu touristique 8 • »
Roland Barthes suggère une possible systématisation des connotations tou-
ristiques.
cc Le Guide bleu ne connaît guère le paysage que sous la forme du pittoresque.
Est pittoresque tout ce qui est accidenté. On retrouve ici cette promotion bour-
geoise de la montagne, ce vieux mythe alpestre (il date du x1xe siècle) que Gide
associait justement à la morale helvético-protestante et qui a toujours fonctionné
comme un mythe bâtard de naturisme et de puritanisme (régénération par l'air
pur, idées morales devant les sommets, l'ascension comme civisme) 4 • »
Pour une étude de la culture touristique, le document de hase paraît tout indi-
qué : les Guides bleus (Hachette).
Pour la seule France, un guide itinéraire national, 18 régionaux, 15 livres
illustrés et 36 albums. Pour l' « outre-mer » et l'étranger : 26 itinéraires, deux
« grandes croisières méditérranéennes », 18 livres illustrés et 22 albums. Vaste
corpus qui contraindrait à une analyse quantitative à un échantillonnage minu-
tieux. L'étude présente va s'attacher aux injoncti~ns du devoir-regarder ou

1. H. M. ENZENSBERGER, Culture ou mise en condition (traduit de l'allemand), Jul-
liard, 1965, p. 167.
2. Rappelons que pour les Anglo-Saxons, sight-seer (curieux) est synonyme de
tourist.
3. ENZENSBERGER, op. cit. p. 171.
4. Mythowgies, Seuil, 1957, p. 136.

51
Jules Gritti
encore aux connotations de la chose-à-voir, du Yidendum, plutôt qu'à un mven-
taire-échantillon des curiosités touristiques. Par sa contraction, un guide
national présente, pour notre propos, l'avantage d'une systématisation amorcée
par les auteurs eux-mêmes. Réduire, aller du « secondaire » à « l'essentiel »reste
bien dans la logique d'une démarche qui vise l'impératif maximal, la « quintes-
sence » touristique : « Grâce à un choix rigoureux qui a volontairement écarté
tout ce qui est secondaire, il renferme tout l'essentiel, rien que l'essent~el...
C'est la quintessence de cette documentation de premier ordre historique,
économique, c'est un résumé de cette bibliothèque difficile à emporter toute
entière avec soi 1 . »
Pour mettre en relief les choses à voir, monuments ou sites, le Guide bleu
n'entend disposer que de dix signaux typographiques : majuscules, minuscules
en caractères gras, italiques et cursifs (ces trois derniers caractères pouvant se
dédoubler selon leurs dimensions), chiffres d'étoiles (trois, deux, une). L'impératif
maximal se traduira donc par la combinaison de trois étoiles et des minuscules
en caractère gras (de dimension plus importante) : « Le triple astérisque signale
les monuments, sites ou œuvres d'art tout à fait hors-pair, qu'il est absolument
indispensable de voir 2 • » Le nombre des combinaisons reste limité : 23 possibles
dont 18 effectives. A cet égard, le Guide Michelin qui répond à des impératifs
socio-économiques (« confort»,« agrément», gastronomie, entretien des véhicules
etc.), en regard de quoi, l'impératif culturel reste secondaire, dispose de 189
signaux et de combinaisons en nombre illimité, mais se réduit à la mise en œuvre
d'un code signalétique. A vrai dire, dans le Guide bleu, le code typographique
ne joue qu'un rôle, celui de coefficient dans l'impératif. Pour notre analyse
des connotations touristiques, le texte est premier. Sur une base indicative et
descriptive, s'instaurent des qualifications et des combinaisons verbales destinées
à valoriser la chose-à-voir et cela quels que soient les caractères typographiques
ou les chiffres d'étoiles. Ces derniers seraient comme l'intensité sonore dans la
voix ou l'intensité lumineuse dans l'annonce ; nous intéresse davantage le système
dans lequel ordres et annonces sont établis et combinés. « Nous devons insister
sur le fait que les monuments et curiosités mentionnés dans le Guide sont intéres-
sants car nous avons retranché tout ce qui est secondaire 3 • »

1. Voir et circuler: l'espace touristique.
« L'intéressant» : ce terme ambigu, à la jonction de l'économique et du culturel,
instaure un premier niveau de connotations. Au-dessous de l'intéressant, s'étale
l'étendue neutre, la chose parcourue, mesurée {kilométrage), purement et sim-
plement décrite. C'est le ruban de la route avec ses particularités topographiques,
le parcours obligé des rues d'un monument à l'autre. C'est aussi la plaine à moins
qu'elle ne soit « fertile », le plateau à moins qu'il ne soit « désolé ». C'est, tout
compte fait, une part importante - non intéressante - du pays traversé.
A regarder de plus près, l'étendue non intéressante, n'est pas totalement
neutre ou innocente. Elle est l'espace de la circulation qui s'oppose à celui de
la chose-à-voir. Deux impératifs entrent en concurrence, celui de parcourir la

1. Guides bleus, la France. Hachette, 1965, p. 6.
2. Ibid, p. 8.
3. Ibid, p. 8.

52
Les contenus culturels du Guide bleu
route sans arrêts inutiles, celui de s'arrêter pour les sites et monuments qu'il
importe de voir. Le Guide bleu entend tenir compte de l'un et de l'autre, il
est «le meilleur instrument de tourisme puisqu'il répond à la fois aux exigences
intellectuelles et aux nécessités pratiques de l'homme d'aujourd'hui 1 ».Le texte
trahit quelquefois un conflit des devoirs. Tel circuit « peut être sensiblement
abrégé; au départ de Florac on gagne 2 42 km en descendant seulement le Tarn
jusqu'au Rozier ... au départ de Millau on gagne 35 km en remontant la route
seulement jusqu'à Meyrueis 3 ». Face au voyageur sur route, le Guide bleu se
présente comme un arsenal de signaux Stop de plus en plus puissants pour que le
voyageur s'arrête (ou ralentisse) et regarde. ((D'un simple coup d'œil sur le plan,
le touriste pressé sait comment utiliser au mieux le temps dont il dispose 4 • »
« Au cours du voyage » - le Guide indique - (< au bon moment le détour à faire
pour voir tel site ou tel monument isolé que vous regretteriez d'avoir manqué 5 • »
Entre les deux devoirs, l'antinomie s'évalue en gains (kilométriques) et intérêts
(culturels). Évidemment le devoir-regarder est le plus fort puisqu'il informe
et justifie tous les commentaires du livre et met en jeu la culpabilité.
Le devoir-circuler se profile en négatif, il ne supporte pas d'autre connotation
que l'économique. Mais il affieure à tout instant - à tout kilomètre - et s'avère
aussi omniprésent que l'étendue parcourue. Il renvoie à un standing social,
dont le signe manifeste est l'automobile. Le guide est un résumé de bibliothèque
« que l'automobiliste pourra toujours avoir dans sa voiture pour y trouver le
renseignement utile, quel que soit le trajet qu'il ait à parcourir, même à l'impro-
viste, à travers la France 6 • » Quatre kilomètres pour visiter le château de
Chavaniac-La Fayette lequel « mérite » ce «prix», ne représentent qu'un «petit
détour ». Variantes avec allongements, circuits à partir d'une ville-étape, sont
recommandés en tant qu'intéressants (devoir-regarder) et réalisables (sans une
trop forte perte de temps) (devoir-circuler).
Le devoir-regarder implique souvent l'abandon de la route carrossable et
l'arrachement à l'automobile. Pour accéder à la haute ville du Puy, toutes
indications sont données aux automobilistes « mais il est beaucoup plus pitto-
resque de parcourir la Pille à pied ». A Toulouse la rue de Metz « aboutit à la place
Esquirol, centre du vieux quartier auquel on réservera une heure de flânerie ».
Pour recommander la marche à pied vers des objets d'un intérêt sensiblement
égal, la pression du Guide décroît avec la longueur du parcours. Aux alentours
de Fontainebleau, en 10 minutes « on visitera à pied la gorge aux loups », en
30 minutes, l'on peut Pisiter « les gorges de Franchard », en 1 h 30 on <( pourrait
aussi visiter le très beau chaos du Long-Rocher». Tout site« de première impor-
tance » peut être découpé en zones d'impérativité décroissante, la zone la plus
lointaine étant même subtilement déconseillée. Le cirque de Troumousse (deux
étoiles) aux environs de Luz« mesure 16 km de tour»: 1h30 pour aller au centre,
« le tour intérieur du cirque exigerait 4 h 30 de marche ».
L'économie de temps et d'efforts admet un double passage à la limite, une

1. Guides bleus, la France, p. 6.
2. Souligné par nous dans le texte.
3. Nous nous dispenserons de référence à la pagination, chaque fois que la citation
comportera une indication topographique précise. L'index aJphabétique du Guide bleu
permet de retrouver immédiatement les références.
4. 1 bid., p. 4.
5. Ibid., p. 6.
6. Ibid., p. 6.

53
Jules Gritti
double exception, soit dans le sens du « charmant » qui implique flânerie ou fan-
taisie, soit dans le sens de l'exaltant qui transforme une catégorie de touristes
en « bons marcheurs », voire en alpinistes. Nous retrouverons ces deux termes
dans l'échelle des valeurs touristiques. Charmant : « De Font-Romeu aux Bouil-
lousses, l'on peut voyager par route ou cheminer en « 2 h 30 à pied par un char-
mant sentier vallonné ». Exaltant : « Les bons marcheurs (à partir du Cirque
de Gavarnie) pourront aller en une forte journée à Cauterets par la Hourquette
d'Ossoue ... la plus belle excursion pour les bons marcheurs; sentier muletier,
mais guide utile si l'on n'a pas l'habitude de la montagne. »
Les diverses possibilités, en dehors de la voiture et de la marche à pied, sont
signalées sans connotation apparente : descente du Tarn en barque, téléphérique
du Béout ou funiculaire du Pic du Jer à Lourdes, service de bateaux pour les
îles Lerins. La nécessité fait loi. Plus révélateur est l'argument de « facilité ».
« Un funiculaire facilite l'ascension du pic d'Ayré (2 418 m). » « Le Canigou :
route très dure, parcours déconseillé aux automobilistes; l'excursion se fait
facilement en jeep depuis Vernet ; plusieurs services quotidiens. » La facilité
connote ainsi la résorption d'une alternative ; un funiculaire dispense de tout
débat entre temps gagné ou temps perdu.
Parmi les moments les plus heureux du tourisme, figurent ceux où le devoir-
circuler et le devoir-regarder s'harmonisent : « Admirable futaie du Bas-Préau»
(de Barbizon à Fontainebleau), << Joli parcours le long du fleuve » (Bonny-sur-
Loire), « Belle montée sinueuse parmi les vignes » (Puy de Dome), « Délicieux
paysage de rivière», « La route suit les méandres de la rivière» (Allier). Le Guide,
fertile ailleurs en prescriptions détaillées, n'invite même pas à ralentir en ces
instants d'euphorie : << Belle vue en arrière sur la ville » (Nevers), « La route
s'élève en spirale autour du sommet, immenses vues tournantes» (Puy de Dôme),
« La route court aux pieds des monts du Mâconnais, tandis que de l'autre côté
de la Saône, s'étend l'immense plaine de la Bresse, bordée au loin par le Jura. »
L'économie touristique déterminée par deux impératifs, tour à tour en conflit,
en compromis, en harmonie, créé une spatialité toute particulière. « La France
entière est décrite avec ses routes, ses villes, ses sites et ses monuments 1 • »
D'un côté la route avec ses variantes, ses embranchements, ses circuits, la route
objet de descriptions topographiques et utilitaires; de l'autre la chose réclamant
arrêt et regard, le videndum, ville, site ou monument. Le pays est entièrement
« quadrillé » par des tronçons de parcours, et par des stations imposées. A la
route le gain de temps, à la station touristique l'intérêt culturel. Au touriste de
« choisir entre plusieurs, l'itinéraire qui convient selon (ses) goûts et le temps 2 »
dont il dispose.
La délimitation affecte également le tracé des villes; une sorte d'écologie
touristique s'instaure. Du côté de la circulation (en voiture ou à pied), les rues
qu'il faut nécessairement traverser et les parties non intéressantes de la ville ;
du côté du stationnement touristique, les monuments et les quartiers « intéres-
sants » de préférence anciens. Pour une économie de la traversée urbaine, le
Guide se veut méthodique : « Dans toute ville de quelque importance, il indique
l'itinéraire à suivre pour une visite rationnelle »••• (Le plan) permet « au touriste
de se diriger aisément dans les quartiers centraux des villes, là où la densité
des constructions est la plus grande et où se concentre Je plus souvent avec les

1. Guides bleus, la France, p. 5.
2. Ibid., p. 5

54
Les contenus culturels du Guide bleu
monuments anciens, presque tout l'intérêt touristique 1 • » Les monuments eux-
mêmes se partagent entre les parties mises en relief et celles passées sous silence.
Tout est fragmenté, évalué, étiqueté. L'espace non intéressant fait l'objet
d'une consommation purement utilitaire. Les espaces touristiques portant
les objets-à-voir, font l'objet d'une consommation culturelle.

II. Le système visuel - la verticalité.

Le Pidendum est pris dans un premier système à référence perceptive, système
vertical déterminé par l'opposition du dominant et du dominé. « A l'Ouest de
l'église de Montargis ... terrasse dominant la ville. » « Chatel de Neuvre, église
romane ... dominant la vallée de l' Anier, site superbe » (au sud de Clermont-
Ferrand), « La route est dominée par le fameux plateau de Gergovie », « A Ville-
franche de Couflet, enceinte fortifiée dominée par une petite citadelle. » Ce rapport
dominant/dominé est corrélatif de celui instauré par le regard : contre-plongée/
plongée.
La contre-plongée se présente tout d'abord comme un acte de soumission.
Toute une gamme de connotations du côté du Pidendum : le grand, le majestueux,
l'énorme, l'imposant, le hérissé, etc., suscite et réglemente dans l'acte de soumis-
sion d'implicites nuances de respect, de révérence, d'admiration, de saisissement,
de terreur etc. : « Canyon majestueux» (des Gorges du Tarn), cc Majestueuse nef
haute de 28 m » (Sainte-Cécile d'Albi), « Rentières, très beaux sites parsemés
d'énormes rochers de basalte», «Palais de Berbie (Albi), vaste forteresse (énorme
donjon du x111e siècle) », « Le Puy, site extraordinaire, hérissé de récifs volcani-
ques. >>
Vue par contre-plongée, la domination peut prendre une tripJe forme : le
surplomb, le resserrement et l'enveloppement. Nous venons en fait d'évoquer
le surplomb. Voici le resserrement avec ses connotations étouffantes : « Trame-
zaïgues, la vallée n'est plus qu'une gorge étroite», «Défilé sauPage dans le Massif
de l'Estérel. » Le voici avec ses connotations de charme ou de délicieux : « De
Coudes à Issoire délicieux paysage de rivière, gorge verdoyante », « Gorges de
la Jonte, Saint-Gervais, la gorge est ici plus riante. » L'enveloppement est tour
à tour de l'ordre du menaçant ou du dilatant. Menaçant : « Étang de Lanoux .. .
dans un cirque de montagnes farouches. » Dilatant : « Lac des Bouillousses .. .
grandiose hémicycle de montagnes. » Enveloppement et resserrement peuvent
s'équilibrer, et s'harmoniser dans l'intimité : «Argelès-Gazost, station thermale,
occupe le fond d'un bassin Perdoyant, boisé, entouré de villages. » Ils peuvent
aussi s'étager et faire apparaître l'opposition du resserrement charmant (civilisé}
et de l'enveloppement imposant, sauvage. Au sud de Barèges «s'étend un petit
bois fort agréable au milieu d'une nature désolée ». Ce dernier (enveloppement
sauvage) peut céder devant une instance plus haute et plus clémente, le ciel :
« Le pic des Trois Évêchés laissera un souvenir inoubliable de désolation sous
un ciel généralement radieux. »
Normalement, le dominant tend à arrêter le regard. La route se rapproche
progressivement de cette frontière imposée à la vue : la route de Clermont-
F errand « offre une µue de plus en plus rapprochée sur la chaîne des Dômes ».
En d'autres circonstances, ce peut être le surgissement, l'apparition : « Vallée
1. Guides bleus, la France., p. 6 et 9.

55
Jules Gritti

de l' Argens, en avant apparaissent les rochers de porphyre rouge. » Vient le
moment où le regard rencontre une limite dont le franchissement requerra de
nouveaux modes d'accession : « La brèche de Roland qui arrête les regards fait
l'objet d'une très bel1e ascension. »
En attendant que ces nouveaux moyens d'accession ou de pénétration soient
mis en œuvre, le regard tente par ses moyens propres ou plus exactement par
ceux qui lui sont offerts, de conjurer le dominant. Le procédé le plus normal
est la mensuration : « Le Puy, rocher Corneille surmonté de la statue Notre-
Dame de France (1860) en fonte, haute de 16 m », « Mende, cathédrale Saint-
Pierre, 2 tours, la plus belle et aussi la plus haute (84 m, 241 marches) », « Grandes
falaises colorées du Causse Méjean, hautes de 500 m », « Cirque de Gavarnie :
les arêtes du cirque dépassent 3 000 m d'altitude et sont dominées par le pic
du Marboré (3 253 m). » Cette mensuration est une épreuve apparente de déno-
tation ; épreuve partiel1e toutefois car le Guide ne mesure pas n'importe quel
haut lieu. Désigner la hauteur, c'est à la fois signifier que la dite hauteur dépasse
la moyenne et tenter de maîtriser ce dépassement.
Autres tentatives de récupération et de conjuration, l'esthétique propre au
Guide bleu : « beaux rochers », « beaux chênes », « beau donjon », « pittoresque
montée », « superbe donjon », « superbe défilé », « belle Yue », «vue superbe », « extra-
ordinaires lacets superposés », etc. Il est vrai que la plongée, exercice du regard
dominateur, fait appel aux mêmes catégories, ainsi que le système (lui aussi
vertical) des rapports historiques. Nous retrouverons ultérieurement toutes ces
catégories, d'emploi polyvalent, dans ce que nous pourrons appeler le « diffé-
rentiel touristique ».
Lorsque sont épuisées toutes les ressources du regard, s'offrent de nouvelles
possibilités de récupération : l'ascension. Celle-ci est prise, en sus du système
visuel, dans un système second, vaguement éthique. Elle est facile ou dure.
Plutôt que facile, mieux vaudrait dire « facilitée » (par le téléphérique, le funicu-
laire, la jeep, etc.) auquel cas est peut-être sous-jacente une morale du plaisir
qui répudie tout effort inutile. Lorsque l'ascension est « dure », la morale de
l'effort vaut aussi bien pour le véhicule que pour l'homme : « Point Sublime,
dure montée en lacets », cc Le Puy, la rue des Tables en pente raide monte au
grand escalier de la Cathédrale.» L'effort est solitaire; y sont conviés notamment
les « bons marcheurs ». Leur solitude est homologue à celle des sommets : Tour-
malet, site d'une désolation grandiose, « Le Canigou, isolement de la montagne »,
«Le Pic du Midi de Bigorre, situation en dehors de la chaîne.» Entre les connota-
tions de plaisir et d'effort, celles d'esthétique restent ambiguës. Peut-être tendent-
elles à constituer un mixte de plaisir et d'effort : «Brèche de Roland, très belle
ascension. »
A l'inverse de la contre-plongée qui suscite et affronte le dominant, avant
de le conjurer, la plongée, la vue plongeante constitue le dominé et se l'approprie.
Tout le Guide bleu est parsemé de« belles vues sur»,« de superbes» ou de« gran-
dioses panoramas » qui s'offrent au touriste omni-voyant. Toutes les catégories
du « différentiel touristique » interviennent pour programmer cette universelle
voyance:« Belle vue sur la cour ovale» (Fontainebleau),« Belle vue sur les gorges
de Franchard», « Rocher de Capluc qui domine le Rozier, "ue très intéressante),
« Vues superbes sur Millau », « Point sublime, Pue admirable, sur les gorges du
Tarn et les Causses », « Vallée de la Jonte, vues magnifiques », « Sommet du
Puy de Dôme, panorama exceptionnel. »
La vue plongeante vise normalement à l'embrassement, mais peut rencontrer

56
Les contenus culturels du . Guide bleu
ses limites dans l'immensité ou les profondeurs. Embrassement réalisable :
« Le roc d'Aude, panorama embrassant la Carlitte, les montagnes de l'Andorre
et de la Cerdagne, le Canigou, les Cévennes. » Un substitut de l'embrassement,
le commandement et même le commandement militaire : « Mont-Louis, place
de guerre ... qui commande à la fois les hautes vallées de l'Aude, de la Têt et de la
Gègre. » Première limite à l'embrassement, l'immensité : « Le pic du Midi de
Bigorre offre du fait de son altitude et de sa situation en dehors de la chaîne,
la vue la plus vaste qu'on puisse avoir sur les Pyrénées sans parler de celles qu'il
offre sur la Gascogne (tables d'orientation). » « Signal de Randon, point culmi-
nant des monts granitiques de la Margeride sur les immenses solitudes desquels
il commande une vue impressionnante. » Limites du côté des profondeurs : « Pas
de Soucy, le Tarn se brise avec fracas à travers un éboulis d'énormes rochers
calcaires. »
Pour récupérer l'immense, conjurer l'illimité, ·divers procédés entrent en jeu.
Tout d'abord celui d'apparente dénotation; lorsque l'illimité s'impose avec
évidence, il est à peine mentionné ; c'est le cas de la mer : « Béziers, belle vue
sur la mer », <( Pic Saint Loup, panorama embrassant les Cévennes, la Camargue,
la plaine viticole, les garrigues, les Pyrénées, le Roussillon, la mer, en somme
un vaste morceau de la France méditerranéenne. » A la limite peut jouer la pré-
térition; c'est encore le cas de la mer : « Sète, Mont Saint-Clair, panorama ;
les garrigues, les Cévennes et l'immense courbe du Golfe Juan. » Autre procédé,
déjà rencontré pour les vues contre-plongeantes, la mensuration : «Aven Armand,
une des plus grandes attractions des Causses, abîme de 200 m de profondeur. »
A quoi s'ajoute l'énumération : « Sommet du Puy de Dôme, vaste paysage
volcanique (70 anciens cratères). » « Aven Armand, forêt vierge formée de 400
stalagmites. »Énumération et mensuration peuvent être favorisées par l'emploi
de la technique : les immenses panoramas, comportent normalement leurs
« tables d'orientation ».
La vue en plongée se poursuit enfin dans la descente et aboutit à la pénétra-
tion. Ici nous retrouvons quelques-unes des représentations visuelles de la contre-
plongée, mais sur le mode actif et non plus simplement perceptif. Le « charmant »,
le « délicieux » viennent connoter descente, pénétration et séjour : «Marlotte,
charmante résidence », « Héricy, agréable villégiature. » Toute morale de l'effort
a disparu : « Vallée riante », « Bassin riant », etc. Nous sommes parvenus à l'ex-
trême opposé de la haute solitude : « Fontainebleau, villégiature recherchée
des Parisiens », << Charbonnières, charmante villégiature d'été très fréquentée
par les Lyonnais. »

III. Verticalité historique et esthétique.
Si Je hapax peut avoir valeur indicatrice, dans la mesure où il se situe à l'entre-
croisement de plusieurs systèmes, en voici deux qui opèrent la jonction du visuel
et de l'historique : «Chatel de Neuvre, dont l'église romane remontant en partie
à l'an 1000, domine la vallée del' Allier, site superbe.» L'emploi de termes ascen-
sionnels, tant pour le visuel que pour l'historique, suggère qu'en ce dernier
système vont également jouer des rapports de verticalité. Le second exemple
nous montre comment le regard résout hardiment un problème historique.
Pour inviter le touriste à se rendre au plateau de Gergovie, Je Guide bleu signale
un sentier qui requiert 45 mn de marche. Mais sur le plateau l'on apprend que

57
Jules Gritti
<<l'emplacement de cette citadelle des Arvernes est contesté par certains auteurs».
Qu'à cela ne tienne : le second emplacement hypothétique est situé sur le « pla-
teau des Côtes » mais il est <c bien Yisible depuis GergoYie ». La vue et la vérifica-
tion historique conjuguent leurs fonctions pour une économie de temps et d'efforts.
Avant d'entreprendre l'étude des rapports historiques et esthétiques, il importe
de connaître les classes d'âges ou les instruments de classification dont dispose
le Guide bleu. L'histoire se détache de la préhistoire : cette dernière est achro-
nique, la première se laisse arpenter en millénaires, dynasties, époques, règnes,
décades, années, jours. La préhistoire se perd, sur une sorte de continent miné-
ralisé (âges de pierre, âge du bronze) ; l'histoire est jalonnée par des monuments
et des traces d'événements.
L'histoire commence avec la millénarité égyptienne : « Louvre, stèle du roi-
serpent, IVe millénaire. » Le découpage de l'horizon historique en classes millé-
naires, dans le Guide bleu pourrait être comparé à une vaste opération de géo-
graphie générale faisant appel aux reliefs, aux zones plates, aux déclivités.
La millénarité monte par larges paliers jusqu'à « Jésus-Christ » : « Louvre,
antiquités égyptiennes où revit l'histoire de la civilisation dans la vallée du Nil
depuis 3300 environ jusqu'à 323 avant l'ère chrétienne.» Une seconde millénarité
descend en pente régulière depuis l'an 1000 jusqu'au xxe siècle : « Abbaye
St-Martin du Canigou, consacrée en 1009, adroitement restaurée à partir de
1902. » Deux millénarités connaissent un statut plus incertain. Celle qui va de
l'an zéro jusqu'à l'an mille, plateau lointain aux formes imprécises, - et celle
des modernes. La date de naissance de cette dernière se place quelque part
entre le milieu du x1xe siècle et les débuts du xx 0 siècle.
Le second découpage historique serait l'analogue d'une étude géologique.
Il utilise, fait interférer et finalement amalgame deux instruments de classifi-
cation : les premiers d'ordre temporel, à savoir les<< époques», strates homogènes
de siècles ou de décades ; les seconds d'ordre esthétique, à savoir les styles.
Tantôt l'amalgame est total entre l'époque et le style : antiques, mérovingiens,
carolingiens ; entre l'époque et le style « Renaissance » ; cet amalgame se poursuit
entre subdivisions d'époques et variantes de style : le gaulois, le gallo-grec,
le gallo-romain, le « primitif chrétien », ek. Tantôt, à l'intérient' d'une large
période homogène, le Moyen Age par exemple, les styles permettent des subdi-
visions soit en longueur: le roman, le gothique primitif, rayonnant et flamboyant,
soit en largeur : le roman bourguignon, auvergnat, languedocien, catalan etc.
le gothique plantagenet, méridional, etc. (tous signifiés par des monuments
typiques). Tout ce découpage connaît diverses déchirures ou perturbations.
La Réforme et la Révolution ont par exemple une fonction de séismes ou d' érup-
tions ; ce sont des anti-époques se signalant ici par des « ruines » et « profana-
tions ».•. (mais elles sont récupérées, nous le verrons, par la classification événe-
mentielle).
Le découpage par siècles - troisième instrument de classification - tient
des opérations cadastrale et financière. Il impose une homogénéité externe et
favorise la comptabilité culturelle. Les lots historiques sont répartis en toute
sûreté. Dans le coffre-fort historique du Guide bleu, les siècles s'empilent comme
autant d'espèces dont les plus anciennes sont en même temps les plus précieuses.
D'où l'importance de la « conservation » : cc Nevers, la cathédrale Saint-Cyr-et-
Sainte-Juliette est une élégante construction gothique des x111e (nef), x1ve
(chœur) et xv1e (tour) siècles, qui conserve à l'ouest un transept et une abside
romans du x1e siècle, restes d'une église antérieure. »

58
Les contenus culturels du Guide bleu
La « sécularité » englobe des subdivisions qui ne constituent pas, par elles-
mêmes, des classes originales d'âge. C'est le cas des diverses parties d'un siècle
qui se réduisent du reste à trois : le début, le milieu, la fin et même à deux :
première moitié, seconde moitié. C'est encore le cas des cc règnes» qui assurent une
fonction de connotation stylistique: François 1er, Louis XIII, Louis XIV, Louis XV,
Empire etc. Entre « siècles >> et « règnes » la substitution joue normalement,
ce qui atteste le vraisemblable historique du Guide bleu : point n'est besoin
d'assigner un nom de siècle à celui d'un règne : « Château de Fontainebleau, ...
mobilier Empire ... ensemble Louis XV ... époques de François Jer, Henri II» etc.
A noter qu'un domaine échappe à la sécularité et à ses subdivisions, c'est le
folklore, achronique comme l'était la préhistoire vis-à-vis de la millénarité.
Arles, musée Arlatin, « reliquaire de Provence est un musée ethnographique
régional fondé par Frédéric Mistral. »
Mais les années et a fortiori les jours peuvent former une ultime classe signi-
fiante. Il faudrait parler ici d'une sorte de « signalisation » destinée à marquer
les lieux précis, où l'avènement-météorite a frappé le sol, y laissant des traces
ou suscitant au besoin des monuments commémoratifs : « Sommet du Puy de
Dôme, monument commémorant l'atterrissage de l'aviateur Renaux, le 7 mars
1911 »,«Le Logis du Pin, ancien relais de poste où Napoléon se restaura en 1815 »,
« Castellane, sous-préfecture où Napoléon 1er déjeuna le 3 mars 1815. » Cette
classe d'âges se distingue nettement des précédentes qui vont supporter, verrons-
nous, des rapports de conservation-détérioration, originalité-remaniement,
restauration-défiguration, imitation-différenciation, etc. Ici, un seul rapport
figé : la commémoration. Sil' événement est daté, la commémoration est dispensée
de date : « Montargis, statue de Mirabeau qui naquit en 1748 dans un château
voisin », « Pont sur l' Arc, vestiges présumés del' arc que Marius éleva pour commé-
morer la victoire sur les Cimbres et les Teutons, en 102 av. J.-C. »Si l'événement
ne peut être daté, la commémoration se charge de cela : cc Clermont-Ferrand,
statue équestre de Vercingétorix par Bartholdi (1902). »
Un rapport fondamental, qui sous-tend tous les autres, est celui de hiérar-
chie verticale. Le prix d'un monument est proportionnel à son ancienneté.
Les parties anciennes valent davantage que les plus récentes. Le jeu fonctionne
aussi bien entre le plus ancien et le moins ancien, qu'entre l'ancien et le récent.
Toutefois la modernité, de statut incertain, échappe partiellement à ces confron-
tations. « Sens, cathédrale Saint-Étienne, la plus ancienne des cathédrales gothi-
ques fut commencée vers 1130, achevée dans son gros-œuvre vers 1160; la façade
ne date que de la fin du xue siècle»,« Saint-Gavin, église du xue siècle, le clocher
et les dispositifs fortifiés ne datent que du x1ve siècle»,« Sainte-Cécile d'Albi, bâtie
de 1292 à la fin du x1ve siècle, la tour ne date que du xve siècle », <c Toulouse,
hôtel Assémat, bâti de 1555 à 1558, la galerie adossée au mur ne date que du
xvue siècle. »
Ce rapport hiérarchique vertical engendre une première opposition : conser-
vation-détérioration. La totale conservation mérite d'être signalée. « Mont-
ferrand a conservé un remarquable ensemble de maisons gothiques et Renais-
sance. »
La conservation valorise les parties qu'elle concerne : cc Nîmes, jardin de la
Fontaine qui date dans son ensemble du milieu du x1xe siècle mais conserve
d'importants morceaux de l'époque romaine. »
La conservation se double d'une valorisation des restes, vestiges, et même du
simple emplacement ; compromise par le temps elle surcompense dans la mys-

59
Jules Gritti
tique des ruines : << Montmaurise, vestiges d,une importante villa gallo-romaine»,
Puy de Dôme (emplacement) d'un temple de Mercure»,« Les Baux de Provence,
ancienne ville du Moyen Age et de la Renaissance, aujourd'hui en ruines, l'une
des merveilles de la France. »
A la conservation s'oppose la détérioration, criminelle quand elle est de main
d'hommes. Guerres de religion, Révolution, Commune, invasions étrangères
participent à cette criminalité culturelle (mais peuvent se racheter ailleurs en
marquant un lieu déterminé par un événement historique) : « Mende, la cathé-
drale Saint-Pierre, commencée par Urbain V en 1369, achevée au xve siècle,
fut détruite par les Protestants en 1579. » La criminalité destructrice peut être
connotée de sacrilège : « Église abbatiale Saint-Denis, nécropole des rois depuis
saint Louis, profanée pendant la Révolution. »
- Une seconde opposition : originalité-remaniement, confine à la précédente,
le « pur » et le c< typique » tendent à s'identifier : << Riom, l'église Saint-Aimable
a une nef et un transept du plus pur style roman auvergnat», cc Clermont-Ferrand,
Notre-Dame du Port, un des types parfaits de l'art roman auvergnat. »
En regard de la pureté originelle, le remaniement à mauvaise presse : « Lyon,
église Saint-Nizier, la crypte dont l'origine remonte peut-être aux débuts du
1xe siècle a subi de tels remaniements qu'elle a perdu tout intérêt. >>
- Troisième opposition : restauration-défiguration. En vertu du primat
de la conservation, toute opération de restauration (et de dégagement) bénéficie
normalement du préjugé favorable : « Mende, cathédrale détruite par les Pro-
testants, ... fidèlement reconstruite de 1559 à 1620 », « Abbaye Saint-Martin de
Canigou, église consacrée en 1009, adroitement restaurée à partir de 1902 »,
« Châlons-sur-Saône, beau pont Saint-Laurent, détruit en 1944, reconstruit
dans le style de l'ancien qui datait du x1xe siècle. »
A l'opposé, interviennent les défigurations. La chose peut être suggérée par
voie négative : « Toulouse, ancien collège de Foix, belle construction civile de
la fin du xve siècle mais exempt de restauration. » Davantage marquée, reste
l'identification entre cc le réparé » et le « défiguré » : << Saint-Bertrand de Com-
minges : enceinte réparée et défigurée au Moyen Age. »
- Quatrième opposition : imitation-différenciation. Conformément à une
norme culturelle héritée des « humanistes », pour le Guide bleu, l' Antiquité reste
Je modèle irrécusé pour l'œuvre d'imitation:« Toulouse, musée Saint-Raymond,
Vénus de Martres, réplique d'un original de Praxitèle », «Arles, Saint-Trophime,
la plus ancienne imitation d'art antique qu'ait laissée la Provence.» Le processus
peut se poursuivre au long des siècles et affecter la modernité : « Lourdes, église
du Rosaire (1889) de style byzantin », « Basilique (1876) de style gothique. »
La différenciation est marquée de façon moins nette. Elle est sous-jacente
aux thèmes précédemment signalés de decrescendo historique, ou encore de
remaniement et de défiguration.
La modernité connaît un statut plus ambigu. Tantôt elle parachève le decres-
cendo historique, selon les rapports précédemment décrits. Tantôt elle renverse
le processus. Apparaît alors l'opposition: concurrence-harmonisation. La concur-
rence joue finalement au bénéfice de la modernité:« Grenoble, maisons anciennes,
sans grand caractère », << Aqueduc de Roquefavoux, il égale en beauté les plus
célèbres aqueducs romains et les dépasse en dimensions. » Ces victoires ne vont
pas sans luttes : « Tour Eiffel, chef-d'œuvre de l'architecture métallique ...
Longtemps très discutée, devenu un des éléments essentiels du paysage parisien
et l'un des monuments les plus universellement connus. » Mais l'harmonisation

60
Les contenus culturels du Guide bleu
bénéficie de connotations favorables : « L'abbaye Saint-Michel-!' Aiguille du
Puy, monument pré-roman comporte de beaux vitraux modernes. » La crypte
de Niziers, à Lyon, pourtant défigurée par les remaniements, comporte de
« belles mosaïques modernes. »

IV. Le « différentiel touristique ».

Le système des rapports visuels reposait sur l'opposition fondamentale :
dominant-dominé. Celui des rapports historiques et esthétiques suivait le
« decrescendo » historique. Tous deux obéissent à un schéma vertical, d'où le
primat de la hauteur et de l'ancienneté. Mais les attributs destinés à qualifier
sites et monuments, se retrouvent, interchangeables à toute altitude comme à
toute époque historique : intéressant, pittoresque, beau, célèbre, admirable,
magnifique, extraordinaire, charmant, délicieux, etc. Ils peuvent caractériser
aussi bien un site « naturel » qu'un monument, un objet à voir que l'acte même
de regarder et de parcourir, de gravir et de pénétrer. Ils sont stéréotypés et se
prêtent à une application rotative. Une étude par calcul de fréquences ou de
« contingence » présenterait à coup sûr un certain intérêt. Elle ferait apparaître
de fréquentes associations telles que :
vallée
/
charmant :
~
édifice Renaissance
montagne

grandiose :
~
monument gothique
Mais, elle ne nous livrerait pas le système (ou l'amorce de système) qui fonc-
tionne en deçà de la verticalité tant visuelle qu'historique. Il nous faut donc
examiner la gamme des attributs utilisés par le Guide bleu, le jeu qui préside
à l'instauration du « différentiel touristique ». Ce jeu peut être figuré selon deux
axes thématiques, l'un essentiel, l'autre marginal : l'axe de la normalité et celui
de l'originalité. Aux deux pôles de l'axe de la normalité, nous pouvons situer
vers les sommets la sphère de l'exaltant et du côté des profondeurs, la sphère
de l'intimité :
exaltant fantastique

Normalit'
t
intime romantique
t Originalité

La sphère de l'exaltation se manifeste avec ses signaux propres (deux ou trois
étoiles), le jeu des superlatifs et une constellation d'attributs tels que : mer"eille,
chef-d' œuPre, célèbre, admirable, extraordinaire, exceptionnel, magnifique, majes-
tueux, superbe, riche, précieux, typique, etc. Dans ces hauteurs, la mise en valeur,
au maximum impérative, se fait par le jeu de la célébrité ratifiée ou proposée.
Tout d'abord la célébrité ratifiée. Nous n'avons relevé aucune trace de ce qui
serait contestation d'une célébrité prééxistante (à la rédaction du Guide bleu).
Tout au plus le procès de ratification est-il marqué dans la formule suivante :
« Le Puy, pont sur la Borme, vue justement célèbre. » Admis sans discussion le

61
Jules Gritti
déjà-célèbre est aussitôt retransmis. L'attribution de notoriété et rotative,
elle porte sur des objets aux références les plus diverses : « Le plus célèbre cirque
des Pyrénées», « Le pèlerinage le plus célèbre de la chrétienté», cc L'un des monu-
ments les plus uniYersellement connus », « Fameux fromage. »
La célébrité ratifiée se prolonge en célébrité proposée. Le normal (pittoresque,
beau, intéressant ... ) accède à ce niveau grâce au jeu des superlatifs : « Ville
parmi les plus célèbres de France. >> Le chef-d' œuvre est par excellence une forme
superlative : « Chef-d'œuçre de l'art roman, gothique ». Toute une constellation
d'attributs appartient à cette sphère de l'exaltation qui équivaut à une propo-
sition de célébrité : <<Site extraordinaire, hérissé », << Magnifique cirque de falaises»,
« Admirablement située », cc Grandiose hémicycle de montagnes », « Superbe
paysage... », << Majestueuse nef haute », « Abbaye admirable », « Remarquable
église romane », « Imposante église romane », « Quartier riche en maisons an-
ciennes », « Superbe grille, superbe statue », « Précieux évangéliaire », cc Riche
décoration intérieure. »
Nous n'avons pas trouvé de formes spécifiques ni de motivations impliquées
dans cette sphère de l'exaltation, qui est, en définitive, constituée par une impé-
rativité maximale. Tout au plus des signifiants rapportés tels que : « Admirable
dans la simplicité », « Remarquable par ses proportions intérieures. » L'emploi
de telles formules dans le Guide bleu reste d'ordre citationnel. Pas de liaison
motivée entre l'impératif maximal et les objets impérés. De même les rapports
entre l'accidenté ou l'ancien sont à la fois immotivés et métaphoriques.
Dans les profondeurs de l'axe de normalité se situe la sphère de rintimité.
Une intimité du reste qui peut être largement partagée puisque les lieux connotés
par les catégories intimes peuvent être également« fréquentés» ou« recherchés».
La fréquentation serait donc à ce niveau, le substitut de la haute célébrité :
«Villégiature recherchée des Parisiens»,« Très charmante villégiature fréquentée
par les Lyonnais. » A la limite, la mondanité apparaît comme un attribut mixte
d'exaltation et d'intimité : « Luchon, la plus importante et la plus mondaine
des stations thermales. »
Les attributs de l'intimité (recherchée ou proposée) s'avèrent eux aussi,
d'usage rotatif, polyvalent.« Charmant sentier»,« Délicieux site boisé»,<< Agréable
villégiature », « Site raYissant », « Bassin riant », « Vallée agreste », « Charmant
petit ensemble monastique du xn° siècle », « Délicieuse construction Renais-
sance », « Élégant ensemble classique », « Exquise église (fin du xie siècle) »,
« Jolie construction du xne siècle », « Chapelle, fin xue siècle, d'une exécution
raffinée », « Charmante excursion », « Agréable séjour », « Joli parcours. »
Ainsi donc le Guide bleu propose une régulation du charme, de la flânerie,
de la résidence, grâce aux catégories de l'intimité. On pourrait, sous une pareille
réglementation de la vacance, faire appel à la double polarité masculine-féminine
pour illustrer celle de l'exaltant et de l'intime.
Prévoyant, le Guide bleu, s'assure une marge d'originalité, selon un second
axe thématique destiné à figurer, à récupérer l'anomique, l'insolite. L'attribut
caractéristique de cet axe marginal est le « curieux » d'emploi polyvalent.
« Curieux site fluvial », <c Curieuse région des lagunes », « Curieuse langue de
terre)). (L'on peut remarquer en ces premiers exemples que l'attribut de récupé-!
ration, résoud la difficulté d'avoir à valoriser l'horizontale.) << Une des villes
déchues, les plus curieuses de France », « Curieuse horloge du xvie siècle :o,
« Curieuse crypte », «Vue curieuse sur l'ancienne ville. »

62
Les contenus culturels du G1ûde bleu
Nous pourrions peut-être retrouver au sommet de cet axe une sphère d'exal-
tation : l'étrange, le fantastique, l'exotique, le « dolomitique », l'impressionnant,
le saisissant : « Montpellier le vieux, blocs dolomitiques, aux formes étranges
qui semblent les ruines d'une cité fantastique », « Exotique Camargue », « Notre-
Dame de la Galette, style roman de 1852 à 1861, du plus étrange effet, dans un
site d'une austérité saisissante», « Plateau de la Margeride, vue impressionnante »,
« Perpignan, Dévôt Christ impressionnant. »
Dans la sphère de l'intime nous pourrions retrouver l'énigmatique, le roman-
tique : « Curieuses et énigmatiques empreintes de mains d'hommes laissées par
l'homme préhistorique », « Site romantique. »
Pareille distribution est arbitraire, discutable. L'on voudrait simplement
suggérer qu'une impérativité graduelle s'insère jusque dans le domaine de l'ori-
ginalité.

Du début au terme de notre étude, depuis la présentation des procédés de
signalisation jusqu'aux tentatives de structuration dans le différentiel touris-
tique, nous avons constamment rencontré l'impérativité graduelle du Guide
bleu. C'est par là, qu'à première vue ce document manifeste toute sa cohérence.
Les procédés de signalisation présentent une ordonnance hiérarchique. Le sys-
tème visuel se fonde sur des rapports de domination. Le système historique et
esthétique s'instaure selon des rapports de hiérarchie temporelle. Ces deux
systèmes ont entre eux des rapports d'analogie métaphorique. Le différentiel
« touristique » est constitué par la gradation et la réglementation des sphères du
Yidendum. L'anomique lui-même est hiérarchiquement récupéré. Aucun objet,
aucun acte, aucun attribut n'échappe à l'impérativité omni-présente du Guide
bleu.
Mais cet impérium universel, organisé avec une cohérence apparemment
totale, s'appuie sur des pieds d'argile. Entendons-nous bien. Il ne s'agit pas
d'exercer ici une critique historique ou esthétique. Notre méthode d'analyse ne
nous y conduit pas. Le Guide bleu n'est pas un livre de recherche historique
- pas même un manuel d'enseignement - mais en deçà de ses formules inévi-
tablement simplificatrices, il paraît s'être documenté auprès des sources« sérieu-
ses », il sait au besoin rappeler les incertitudes et les simples hypothèses. Dans
ses tâches d'information et de vulgarisation, il a sa manière d'honnêteté. Sur le
plan esthétique ses connotations paraissent souvent animées par une idéologie
conservatrice, mais la modernité y trouve aussi une place équitable. Notre
critique porte sur une équivoque fondamentale qui affecte la forme impérative.
Chacun connaît la distinction désormais classique qu'Émile Benveniste 1
établit entre la forme constative et la performative : je signale qu'un sentier
conduit au sommet du Canigou (constatif) - j e déclare, étant chef d'expédition,
que l'ascension va s'effectuer (performatif). L'énoncé performatif est un acte
qui se réfère à la première personne, un acte qui accomplit ce qui est énoncé
par le fait même que j'énonce. C'est pourquoi la forme performative convient
plus spécialement aux actes, aux déclarations d'autorité. Pour cette raison,
une confusion s'établit fréquemment entre le performatif et l'impératif. Pourtant
l'impératif est avant tout pragmatique ; il ne se réfère pas à la personne qui l'émet,
mais au comportement que l'on veut obtenir de l'auditeur. Signaler les possi-
bilités d'ascension est du constatif, déclarer alors que l'on a autorité, que l'ascen-
1. Problèmes de linguistique générale, Gallimard, 1966.

63
Jules Gritti
sion va s'effectuer est du performatif, donner à une personne l'ordre de se mettre
en route est de l'impératif. En ce dernier cas, l'énoncé peut être inutile ; un geste
pourrait suffire. Bien entendu le chef d'expédition peut aussi donner cet ordre,
pratiquer l'impératif, mais n'importe qui le pourrait également, tandis que
personne d'autre que lui ne peut faire une déclaration qui le signale comme chef
d'expédition.
Jusque-là, tout est clair, mais lorsqu'il s'agit d'énoncer : « Admirez : que la
montagne est belle », qui performe ? qui a autorité pour performer? Cette ques-
tion banale ouvre sur tout le domaine des canonisations esthétiques, car les
connotations deviennent plus qu'un« décorum» du descriptif; elles sont érigées
en normes. Vaste domaine dont on ose enfin, à l'heure actuelle, entreprendre
l'exploration. Pour sa part le Guide bleu reste un prudent catalogue des autorités
et des normes à une certaine étendue du consensus social et une certaine épais-
seur temporelle de la prescription culturelle. Étudier les limites sociologiques
de ce consensus et les limites historiques de cette prescription, bref l'aire du
« vrai-semblable » culturel selon le Guide bleu, serait un excellent prolongement
du travail présent.
En tout état de cause, nous sommes déjà en mesure de conclure au sujet
des formes. Témoin de normes reçues, le Guide bleu endosse une forme impéra-
tive pour intimer un comportement au lecteur : s'arrêter, regarder, gravir,
flâner. Son code signalétique, et sa batterie de qualificatifs sont ordonnés à cela.
Mais le Guide bleu ne se contente pas d'être un intermédiaire « cynique » à la
manière du Guide Michelin qui passe directement du descriptif utilitaire (cons-
tatif) à la forme impérative, par les procédés de signalisation. Entre le descriptif
et l'impératif, par une ruse implicite et permanente, le Guide bleu intercale des
énoncés d'apparence performative, il parle « comme ayant autorité » pour faire
admirer le « pittoresque », le « magnifique ». Prudente du côté des normes pré-
établies, cette simulation d'autorité se trahit parfois en des formules telles que :
« Le Puy, vue iustement célèbre. » Par contre du côté de l'usager, dans l'image
que le Guide bleu se fait du lecteur, la« prétention» à l'autorité s'étale en souve-
raine. Soumis à un impératif d'apparence performative le touriste n'a plus qu'à
effectuer les gestes en ratifiant les énoncés.

JULES GRITTI.
Olivier Burgelin

Le tourisme jugé
In: Communications, 10, 1967. pp. 65-96.

Citer ce document / Cite this document :

Burgelin Olivier. Le tourisme jugé . In: Communications, 10, 1967. pp. 65-96.

doi : 10.3406/comm.1967.1144

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1967_num_10_1_1144
Olivier Burgelin
Le tourisnie jugé

Les activités que dénote généralement le terme de tourisme sont extrêmement
répandues : des millions d'hommes les pratiquent régulièrement. Elles sont
institutionnalisées : fortement intégrées à un ensemble socio-culturel, elles « vont
de soi», dans une large mesure, pour ceux qui les pratiquent. Elles sont hautement
approuvées : il est admis dans un grand nombre de milieux sociaux que les
voyages, et surtout les voyages à l'étranger, que la connaissance des hommes,
des œuvres d'art, des paysages, dont ils sont l'occasion, donnent à l'esprit
et à la sensibilité un aliment et une formation irremplaçables. Pourtant ces
mêmes activités, lorsqu'elles se révèlent sous certains modes spécifiques, et en
particulier lorsqu'elles sont désignées par le terme même de tourisme, plutôt
® que par une périphrase, sont en même temps l'objet de critiques acerbes. Dans
@ les mêmes groupes sociaux qui pratiquent et qui approuvent le plus évidemment
l'activité touristique, les termes de tourisme et de touriste sont si lourdement
© connotés qu'il n'est guère possible de s'y avouer touriste, si ce n'est avec un
humour dont la fonction d'excuse rituelle n'est pas à démontrer. Une telle situa-
tion est plus paradoxale qu' exceptionnelle. Nombreuses sont les activités ou
les institutions qui se situent au centre d'une telle tension, sans être apparem-
ment menacées de disparaître, du moins du. fait des critiques : c'est le cas par
exemple du capitalisme, de la culture de masse, etc. Chaque fois se trouve posé le
problème de la fonction socio-culturelle des critiques et de leurs rapports avec
l'institution.
C'est dans une telle perspective que nous tenterons de mettre en lumière
quelques aspects de la structure idéologique de certains jugements sur le tou·
risme. Notre objet sera donc non le tourisme, mais l'éYaluation du tourisme.
Sans doute cette évaluation ne pourrait prendre tout son sens que si nous savions
précisément ce qu'est l'objet évalué - entendons par là l'ensemble des fonctions
qu'il remplit effectivement. Bien que nous devions être amenés à formuler
certaines hypothèses à ce sujet, avouons que nous sommes loin de savoir quelles
sont effectivement les fonctions anthropologiques du tourisme, et de ce fait
notre travail rencontrera certaines limitations évidentes.
Il en rencontrera d'autres, bien sûr, du fait de ses insuffisances propres et en
particulier du nombre, encore trop restreint, de textes et d'interviews sur lequel
il s'appuie. Ce nombre est probablement suffisant pour que se dégagent grossiè-
rement les limites à l'intérieur desquelles varie une certaine « théorie » du tou 4

risme, dont nous essaierons de comprendre le sens et la portée. Mais sans doute,

65
OliYier Burgelin
comme nous serons amenés à le préciser, cette « théorie » n'est-elle le fait que
d'un certain groupe social, aux frontières duquel s'arrête donc avec elle la vali-
dité de notre analyse.
Les trois premières parties de notre travail exposeront cette « théorie» du
tourisme, telle que nous l'avons trouvée dans un certain nombre de textes et
d'interviews. La quatrième partie tentera d'en donner une interprétation.

I. LE TOURISME CONDAMNÉ

Les textes écrits que nous utiliserons tout d'abord sont tous, à quelque degré,
des condamnations explicites du tourisme. Tous se heurtent donc d'abord à
un même problème. Le tourisme est une activité qui se présente comme fon-
damentalement positive : le touriste est un homme qui va voir des choses
généralement considérées comme dignes d'être vues - qui semble-t-il, fait
quelque chose de « bien » et non quelque chose de « mal ». La critique du
tourisme, et en particulier la critique écrite, doit donc d'abord tenter de détruire
cette positivité, avant même que de pouvoir mettre en cause l'homme ou la
société touristique. C'est à quoi va s'employer ce que nous appelons la théorie du
sight-seeing. De là les positions vont s'égailler dans un éventail dont nous situe-
rons les articulations principales.

La théorie du sight-seeing.
Nous appellerons arbitrairement théorie du sight-seeing, la théorie selon laquelle
le touriste va non pas vers les choses mais vers les images des choses, et donc
qui réduit la chose à voir touristique à l'image. La sight, la chose à voir est préci-
sément, dans cette théorie, ce en quoi la chose se confond avec l'image de la
chose, autrement dit la chose réduite au signe ou même au signal.
Grâce aux photographies, cartes postales, reproductions et guides de toute
nature, le touriste connaît ce qu'il va voir. Au moins le connaît-il comme sight,
c'est-à-dire comme élément normalisé digne d'un déplacement touristique :
« L'élément qui sert de norme au voyage est la sight, la chose à voir; elle est,
selon sa valeur, classée au moyen d'une, deux ou trois étoiles» (Enzensberger 1 , 167).
La définition de la sight nous renvoie donc à l'institution qui a accompli
la normalisation et distribué les étoiles : le Baedeker et ses avatars. Mais la mise
en image, la normalisation, ne sont pas seulement le fait de la description.
Elles atteignent la chose à voir elle-même :
a Ce qui est ainsi mis en boîte comme choses à voir, ce sont les images de ces loin-
tains en quoi le romantisme a érigé la nature et l'histoire. Ces images se recroquevillent
là aux dimensions du jardin zoologique et botanique, ici à ceUes du musée » (Enzens-
berger, 167).

Cette « mise en boîte » signifie, semble-t-il, que la sight a subi une opération
d'une importance capitale : elle a été détachée de tout contexte (c'est d'ailleurs

1. ENZENSBERGER (H. M.), «Une théorie du tourisme», in Culture ou mise en condi-
tion P Paris, Julliard, 1965 (traduction de Einzelheiten, Frankfurt-am-Main, Suhrkamp
Verlag, 1962), que nous indiquerons désormais par Enzensberger, suivi d'un chiffre
indiquant la page.

66
Le tourisme jugé
dans cette mesure que nous pouvons l'identifier comme un signe). Ainsi privée
de l'épaisseur, de la réalité qu'elle détenait de sa solidarité avec son contexte,
elle n'est plus qu'une « image ».
Le détachement du contexte s'opère en plusieurs sens et de plusieurs manières.
D'abord en quelque sorte matériellement: par exemple lorsque les choses à voir
sont transférées dans un musée, hors de leur véritable « nature » culturelle :
« Pour les réunir, il a fallu les enlever à leur milieu authentique, à la culture autre-
fois vivace qui créa et goûta ces œuvres véritables. Le visiteur du musée parcourt
en touriste un conservatoire d'objets de haute culture; il ne voit pas les organes
vitaux d'une culture vivante » (Boorstin 1 , 134).

Il les voit d'autant moins que les sight romantiques ne sont que les premiers
éléments d'un répertoire que notre siècle a considérablement enrichi. D'abord
par pur et simple truquage :
« Pour satisfaire le touriste, le pays visité est amené à reconstituer artificiellement
son visage archéologique. La plupart des monuments sont restaurés. Sans cesse
à Pompéi on bâtit de nouvelles ruines. Dans quelques années le Parthénon sera
entièrement reconstruit. Un grandiose élan, digne du xne et du XIIIe siècle, ressuscite
églises romanes et gothiques. Partout on décrasse, restaure et truque pour donner
satisfaction au mythe touristique » (Morin •, 223}.

Naturellement ce truquage universel n'atteint pas seulement les ruines
« Non seulement au Mexique ou à Montréal, mais aussi dans la lointaine Mecque
touristique du Guatémala, Chichecastenango, et dans les villages reculés du Japon,
d'honnêtes et sérieux indigènes embellissent leurs rites anciens, modifient et dévelop-
pent leurs fêtes dans le sens du « spectaculaire », afin que les touristes ne soient pas
déçus. Pour satisfaire les exigences des agents touristiques et des voyageurs, partout
des gens deviennent d'infidèles copies d'eux-mêmes. Pour faire face à la demande,
aux meilleures saisons et aux heures convenables, ils parodient leurs rites les plus
solennels, leurs fêtes religieuses et populaires, au profit des touristes » (Boorstin, 136).

Donc ce truquage universel dénature profondément la réalité en créant un
univers qui est l'image non du réel, mais de l'attente des touristes. En dehors
de cet imaginaire touristique, le signe ne renvoie plus à aucune autre réalité que
lui-même. Il est donc logique que nous assistions à la création d'attractions
touristiques d'un caractère purement synthétique :
« Si le siècle passé s'en tenait encore au fonds que supposent musée et jardin
zoologique, le nôtre produit suivant les besoins les « choses à voir » synthétiques.
Du festival à la fausse tente Japonne, on propose avant tout au touriste ce qui l'in-
téresse » (Enzensberger, 168).

Mais ce qui l'intéresse le plus, au bout du compte, c'est sans doute ce qu'on
a purement et simplement fabriqué pour lui :

« La naissance du commerce touristique a entraîné l'existence d'un phénomène
relativement récent : la pure et simple attraction touristique. Elle n'a, hors d'elle-

1. BooRSTIN (D. J.),L'image, ou cequ'il advintdu rêve américain, Paris, Julliard, 1963,
(traduction de The Image, or What Happened to the American Dream, Atheneum Publi-
cations, 1962) que nous indiquerons désormais par Boorstin, suivi de la page.
1. MoRIN (E.), « Vivent les vacances », in Pour une politique de l'Homme, Paris,
le Seuil, 1965, que nous indiquerons désormais par Morin, suivi de la page.

67
Olivier Bur gelin
même, aucun but, sinon d'attirer les étrangers, dans l'intérêt du propriétaire ou de la
nation » (Boorstin, 135).

Elle finit par posséder un caractère de gratuité absolue :

« La « chose à voir » devient enfin vraiment elle-même dans l'abstraction, là où,
dégagée de toute contingence étrangère, elle se transforme en une sorte d'absolu
touristique. Au nord de l'État fédéral américain du Kansas, non loin de la route
fédérale 281, se trouve un bosquet bien entretenu, aménagé autour d'une pierre.
Sur cette pierre on lit : « Ici se trouve le centre géographique des États-Unis. » Sur
la route qu'on a construite pour permettre d'atteindre cette pierre et qui ne mène
nulle part ailleurs, se pressent les voitures de touristes dont le programme « norma-
lisé » comporte cette visite )) (Enzensberger, 168).

Mais, objectera-t-on, la Cathédrale de Chartres et la. Grande Mosquée de Cor-
doue n'ont été ni détachées matériellement de leur emplacement d'origine,
ni profondément remaniées à des fins touristiques. Certes, mais même lorsqu'elles
ne sont pas détachées matériellement de leur contexte, les sight en sont détachées
spirituellement du seul fait de leur élection comme 6Îght par un guide du type
Baedeker et du passage des touristes qui lui fait suite. La sight est un élément
détaché du réel socio-culturel qui trouve sa signification propre dans un autre
univers :

« Les Guides bleus et Baedekers révèlent le visage de cet univers imaginaire.
Le touriste ne visite pas un pays, mais le fantôme de ce pays, c'est-à-dire tout ce qui
dans un pays semble échapper à la corruption du temps ... Tout ce qui est musée,
muséable, muséoïde dans une nation. A ceci s'ajoute tout ce qui, passé, présent ou
futuriste, relève du bizarre ou du prodigieux : polders asséchés, super-architectures,
gratte-ciel. Tout ce qui est très haut et tout ce qui est très bas : Tour Eiffel et gouffré
de Padirac. Tout ce qui est énorme et tout ce qui est minuscule. En bref, est visite
tout ce qui peut être nommé pittoresque, c'est-à-dire tout ce qui appelle l'image.
c'est-à-dire le dédoublement imaginaire » (Morin, 223).

A trop insister _toutefois sur la cohérence, fût-elle fantomatique, de cet univers
autre, on s'éloigne de la théorie du sight-seeing, comme au fond s'en éloigne
Edgar Morin. Loin d'être simplement teinté d'un pittoresque de façade, l'univers
qu'il nous décrit est paré de tous les prestiges du fantastique :

« Le touriste ... sitôt passé la douane, franchit une double frontière du temps et
de l'espace : désormais il vivra dans un temps fantôme et se déplacera dans l'espace
enchanté du dépaysement» (Morin, 224).

C'est que le tourisme selon Morin répond à un besoin profond, celui du « voyage
dans l'au-delà », métaphore peut-être de la riche vie intérieure de l'univers des
fantasmes. Pour la théorie « orthodoxe » du sight-seeing, l'univers de l'image,
qu'il soit ou non celui du rêYe, n'a pas de profondeur : ce n'est que le maigre
reflet d'une vision socialisée, consciente et pauvre. Certes pour Boorstin égale-
ment l'univers touristique ne participe plus du temps et de l'espace traditionnels,
«classiques». Mais selon Boorstin, il s'agit d'une perte pure et simple. Alors que
l'espace traditionnel était notre refuge « contre les mystères du temps, avec le
voyage de type touristique il perd son pouvoir de métaphore temporelle. Nous
vivons une« Ere sans Espace» (p. 150-151). Développement qui perd tout carac-
tère mystérieux, si l'on veut bien admettre que ce que la théorie du sight-seeing

68
Le tourisme jugé
cherche, plus ou moins confusément, à opposer au « réel » spatio-temporel,
est un univers de signes. Nulle part ailleurs que chez Edgar Morin nous ne trou-
vons en tout cas l'idée que la sight serait la porte d'entrée dans l'univers « ma-
gique » de rimaginaire. Partout ailleurs la sight n'est qu'un signe pauvre, un
doublet dérisoire de l'objet.
Car, bien entendu, le terme d'image n'implique nullement que l'objet soit
réduit à ses propriétés optiques ou plastiques, mais seulement à ses propriétés
symboliques. Chasseur d'images, le touriste ne se livre donc, selon la théorie du
sight-seeing, à nul travail d'assimilation ou d'analyse visuelle de la chose à voir;
il ne la déchiffre pas, ni même ne la lit comme un livre ; il la reconnaît comme un
signal et pour ainsi dire sans la « voir » :
«Aucun objet figuratif, aucune œuvre, n'est saisi d'un seul coup. On ne voit pas
un tableau dans un éclair. Cette illusion appartient uniquement à ceux qui, incapables
de « voir », se contentent de « reconnaître » une image en la confrontant non avec
une expérience visuelle, mais avec un savoir intellectualisé. N'importe qui est en
état de reconnaître ainsi la Joconde. Cependant le sens qu'on lui attribue alors est
entièrement lié non aux caractères intrinsèques de l'œuvre, mais à ceux qu'une tra-
dition, qui a passé à travers le verbal, attribue, plus ou moins justement et surtout
limitativement, à ce tableau. Ainsi s'explique qu'une foule de gens défilent devant les
toiles d'un musée en repérant avec une réelle virtuosité les œuvres qu'ils connaissent
à travers les reproductions, sans avoir jamais Yu un tableau 1 • »
Ce passage constitue la «théorie de la connaissance» impliquée par la théorie
du sight-seeing, encore qu'il soit adressé par son auteur non à la masse des tou-
ristes mais à Suzanne Langer. Bien sûr l'acte touristique n'est pas la pure et simple
mise en œuvre d'un signifié, de ce que Francastel appelle un « savoir intellec-
tualisé» : il faut que ce savoir soit éveillé par, et pour ainsi dire s'échange contre,
un signifiant, une image. Si cet échange s'accomplit déjà dans le simple acte de
la « reconnaissance », il est généralement matérialisé, selon la théorie du sight-
seeing, par la photographie.
La photographie étant par définition semblable à la sight, qui est elle-même
ce qui dans la chose n'est qu'image, c'est-à-dire, en fait signifiant d'un« savoir»,
lui-même défini par la société touristique et souvent constitué autour d'une pre-
mière image de la chose à voir, nous avons une sorte de chaîne de communication
dans laquelle un signifié réduit à sa plus simple expression s'échange sans cesse,
sans jamais s'enrichir, sans que jamais s'introduise nulle expérience de la chose
vue, contre des signifiants interchangeables :
« Les diverses photos que prend le touriste ne se distinguent que par des détaîls
de celles qu'il achète et envoie comme cartes postales. Elles constituent le voyage
même qu'il a entrepris. Le monde qu'il découvre au cours de ce voyage est d'avance
reproduction. Il ne lui en revient qu'une mauvaise copie. Elle confirme l'affiche qui
l'a incité à entreprendre le voyage. Tel est proprement le travail qu'accomplit le
touriste : confirmer comme vrai ce dont on lui a préalablement montré des reflets »
( Enunsberger, 173).

L'univers du sight-seeing est donc, selon le mot de Boorstin, celui de la tauto-
logie :

« ••• Nous ne nous déplaçons plus pour voir, mais pour prendre des photos. Comme
l'ensemble de notre expérience, le voyage devient une sorte de tautologie ... Que nous

1. FRANCASTEL (P.), « Problèmes de la sociologie de l'art», in Georges GuRVITCH,
Traité de Sociologie, t. II, p. 284.

69
Oliçier Burgelin
soyons en quête de grandeur ou d'aventure, nous regardons dans un miroir au lieu
de nous mettre à la fenêtre, et nous n'apercevons que notre reflet» (Boorstin, 153}.

Le cercle est fermé. Son voyage au pays des sights - au pays des ombres
- n'a mené le touriste qu'à contempler sa propre image, celle de son savoir,
celle de sa culture, celle de ses goûts, mille et mille fois reflétée. Il n'a rien appris
et rien oublié.

Le bétail touristique.
L'idée que le touriste ne sait pas voir est antérieure aux développements de
la théorie du sight-seeing : on la trouve déjà en plein x1xe siècle :

«A bord du navire qui emmenait Valerio et Lucie et les poussait sur la nappe bleue
des flots entre les îles Brillantées et l' Archipel, se trouvait un bon groupe de ces excel-
lents animaux, que la mode chasse tous les printemps de leur étables, pour les emme-
ner faire, comme ils disent, un voyage en Orient. Ils vont en Orient et ils en revien-
nent, ils n'en sont pas plus sages au retour. Ni le passé ni le présent des lieux ne leur
est connu ; ils ne savent ni le comment ni le pourquoi des choses. Les paysages qui
ne ressemblent ni à la Normandie ni au Somersetshire ne leur paraissent que ridicules.
Les rues des vilJes n'ont pas de trottoirs, il fait très chaud dans le désert; les ruines
trop nombreuses sont hantées par des petits animaux qu'on nomme scorpions : les
puces se permettent, en nombre indiscret, des expéditions intolérables sur la personne
des passants; les indigènes demandent trop de bakschishs, et on ne comprend pas
leur jargon. Toutes ces puérilités sont peu de chose, et on croit généralement que le
voyageur se contente de ces délicates remarques qui pourraient, à la rigueur, avec un
peu de peine, étendre le cercle de ses expériences et pénétrer un peu avant sous l'écorce
des choses. Ce qui l'arrête court, c'est qu'il ne sait pas voir; il ne verrait jamais, dût-il
voyager aussi longtemps qu'Isaac Laquedem, les beautés, les singularités, les traits
curieux de ce qui s'étale sous ses regards. Gloire infinie à cette toute-puissante et
bonne sagesse, qui a bien donné assurément aux sots et aux méchants l'empire du
monde, mais qui n'a pas voulu que ces méchants et ces sots pussent en apercevoir
les perfections, en mesurer les douceurs et en posséder les mérites !
Il y avait, sur le paquebot, deux ou trois Anglais, trois ou quatre Français, cinq
ou six Allemands, fort préoccupés du dîner et du déjeuner du bord, jouant au whist
une partie de la journée, et le reste du temps causant avec deux actrices de Marseille
engagées pour le Théâtre de Péra; plus un marchand de meubles qui allait s'établir
à Smyrne. Ces gens sont allés en Orient et en sont revenus avec le même profit qu'ils
auraient eu à tourner dans une chambre vide. Gloire, encore une fois, au Dieu bon
et bienveillant, qui a réservé quelque chose exclusivement pour les élus 1 ! »

On voit ici très clairement sur quelle conception de l'homme repose la critique
que Gobineau propose du tourisme. Si le touriste va voir ce qu'il ne sait pas voir,
c'est purement et simplement parce que c'est un être dépourvu de raison, un
animal. Un animal un peu particulier toutefois, puisqu'il est sensible à la« mode»,
ce qui, peut-être, est de nature à nous renseigner sur l'exacte portée de la méta-
phore : le touriste est un être entièrement façonné par les déterminismes sociaux,
et de ce fait un être inférieur et méprisé. Inférieur par rapport à qui? Évidem-
ment par rapport à celui qui le dit, et s'affirme ainsi comme un être supérieur.
C'est sans doute à une supériorité intellectuelle et morale que songe ici l'auteur
des Pléiades. Mais comment, pour l'aristocrate qu'est Gobineau, le sentiment
de cette supériorité se distinguerait-il clairement de l'exaspération qu'il paraît

1. GoBINEAU, « La vie de voyage », Nouvelles Asiatiques, Pauvert, p. 332-334.

70
Le tourisme jugé
éprouver devant le changement social qui fait accéder au voyage en Orient une
couche montante et mélangée ?
La fréquence des métaphores zoologiques, exclut que nous les traitions comme
de simples « faits de parole ». A l'époque de Gobineau elles venaient déjà tout
naturellement à la plume des observateurs du phénomène touristique. En 1865,
un consul britannique en Italie écrivait au Blackwood Magazine pour déplorer
l'invasion des touristes dans les villes d'Italie, désormais... :
« ••• assaillies par les troupeaux de ces créatures; car elles ne se séparent jamais.,
et vous en voyez quarante s'écoulant le long d'une route avec leur chef de file qui,
tantôt devant, tantôt derrière, tournant autour d'elles comme un chien de berger.,
semble réellement les garder. J'ai déjà rencontré trois de ces troupeaux, spectacle
si grotesque que je n'ai jamais rien vu de semblable» {cité par Boorstin, 118).

Ces comparaisons n'ont cessé de se développer depuis, faisant ressortir tantôt
comme ici la grégarité, tantôt la nuisance de l'animal touristique. Dans un
texte de Gerhard Nebel, cité par Enzensberger (p. 154-155), les touristes sont
qualifiés, apparemment parce qu'ils défigurent le paysage, d' « essaims de bac-
téries géantes » et de « volailles sight-seeing ». Effort louable pour renouveler
les innombrables meutes et troupeaux de moutons, d'ânes ou de bœufs,
en quoi s'épuise le plus fréquemment l'imagination des commentateurs. Nous
rapprocherons ces figures de style de l'expression rencontrée dans une interview:
« Les touristes, c'est une race maudite. »
A y regarder de près, ces insultes sont toujours adressées, comme l'ironie de
Gobineau, à la masse des touristes, mais non pas à tous les touristes. Car ceux
de qui elles émanent sont toujours, comme Enzensberger le montre de Nebel,
des passionnés de tourisme. Et il est tout à fait évident, pour ceux d'entre eux
qui prennent la peine d'y songer, que les hommes qui savent« apercevoir les
perfections » du monde doivent parfois se déplacer pour aller au devant d'elles,
donc adopter un comportement extérieur semblable à celui des animaux tou-
ristiques. Cette élite par excellence que forment les héros des Pléiades de Gobi-
neau, n'est-elle pas d'abord constituée par un groupe de touristes qui se rencon-
trent au cours d'un voyage en Italie?
Au bout du compte ce qui est vilipendé ce n'est pas le tourisme mais la masse,
la quantité d'hommes auxquels le développement des sociétés modernes permet
d'accéder à certains privilèges traditionnels de l'élite, comme le voyage à l'étran-
ger. Ce qui est mis en cause ce sont les sociétés modernes, au moins sous certaines
de leurs déterminations mais qui toujours relèvent de leur aspect« démocratique».
Chaque fois une élite est implicitement ou explicitement mise hors du champ
de ces attaques : élite donnée comme intellectuelle et morale, mais qui en fait,
correspond à une :certaine ;classe sociale - dont la définition varie avec l'époque
et la situation de celui qui en parle.

L'homme passif et le capitalisme.
La théorie du sight-seeing n'est pas - c'est d'abord une question de fait
- nécessairement solidaire de la sociologie d'Ortega y Gasset. Mais le critique
qui en fait usage doit expliquer, d'une manière ou d'une autre, pourquoi l'homme
et la société modernes pratiquent cette activité stupide et dénuée d'intérêt qu'est

71
Olivier Burgelin
le sight-seeing. Question délicate si l'on refuse d'admettre qu'anthropologique-
ment parlant le touriste y trouve un bénéfice réel, comme le.soutient Edgar Morin;
et si, d'autre part, on refuse de considérer que les hommes, ou du moins la grande
masse d'entre eux, sont naturellement stupides. Il ne reste à vrai dire qu'une
solution logiquement concevable : les touristes sont contraints ou trompés.
Contrainte et tromperie qu'on peut imaginer soit comme le résultat aveugle
d'un mécanisme impersonnel, le fruit de l'histoire ou de la fatalité, soit comme
le résultat des manigances de manipulateurs machiavéliques ou de la société
qu'i1s dominent.
Toutefois il faut bien que contrainte et tromperie trouvent en l'homme que1que
chose sur quoi elles auront prise. Ce quelque chose, si ce n'est pas sa stupidité,
c'est à tout le moins sa passivité. Passivité qui n'est pas totale, bien entendu,
et qui, en particulier, disparaît lorsque ses intérêts vitaux sont en jeu. Longtemps
seuls ces intérêts vitaux purent le décider à affronter les fatigues et les dangers
du voyage:
« Toujours ce fut le besoin, ce furent les contraintes biologiques et économiques
qui poussèrent les hommes à se déplacer. Les migrations des nomades ont des causes
géographiques et climatiques. Jamais le plaisir de voyager n'était le mobile des expé-
ditions guerrières des anciens peuples. Les premiers hommes qui, de leur propre
mouvement, se mirent en route pour des terres lointaines furent des marchands »
(Enzensberger, 157).

Enzensberger cite à l'appui les exemples d'illustres voyageurs, d'Ulysse à
!'Anglais Candish, Boorstin ceux du Portugais Cabral et des passagers du Afay·
flower. L'un et l'autre en tirent Ja même conclusion. Jusqu'à l'époque romantique
le voyage est une dure: épreuve qui requiert des gens actifs et énergiques mais
qui, au prix de souffrances et de dangers, est pleine d'enseignements.
Autour de l'époque romantique tout va changer. Le changement s'opère en
deux étapes. Au cours d'une première étape qu'Enzensberger fait commencer
au xv111e siècle, Boorstin avant même, une minorité commence à voyager pour
des raisons moins utilitaires. Toutefois le voyage continue d'être une aventure
à laquelle seule une âme bien trempée peut faire face :

« Seuls s'y aventuraient ceux qu'animait un dessein sérieux ou résolument frivole,
ceux qui étaient bien décidés à braver les voleurs, les coupe-jarrets, la maladie, et à
se frayer un chemin à travers des landes sans routes, de vastes marécages, et dans
une houe qui atteignait les essieux de la voiture » (Boorstin, 112-113).

Enzensberger rappelle qu'alors le guide le plus répandu en Europe, celui
de Reichard, de dix ans postérieur aux Brigands de Schiller, recommande au
voyageur d'emporter avec lui des pistolets chargés.
La seconde étape date environ du milieu du x1xe siècle. C'est celle du dévelop·
pement conjoint d'une infrastructure de transport et des voyages organisés.
Nous entrons ici dans la logique de la production de masse de type capitaliste :

«Les circonstances qui provoquèrent ce changement ... (furent d'abord) ... les facilités
de transport. Dans la dernière partie du x1xe siècle, les èhemins de fer et les bateaux
à vapeur commencèrent à rendre le voyage vraiment agréable. Les incommodités
et les risques furent soudain réduits. Pour la première fois dans l'histoire, le transport
à longue distance fut industrialisé et réalisé sur une grande échelle. On pouvait le
vendre à une foule de gens et le vendre à bon marché. Pour que son utilisation soit
rentable, il fallait le vendre en grandes quantités» (Boorstin, 115).

72
Le tourisme jugé
Ainsi c'est la logique du développement capitaliste, considérée comme une
sorte de fatalité, qui est la cause initiale d'un enchaînement qui va désormais
se dérouler inéluctablement. L'importance des investissements exige l'accrois-
sement des ventes de transport et donc du nombre des voyageurs :

« Il fallait étendre la clientèle des voyages à la bourgeoisie désœuvrée, ou du
moins à la haute bourgeoisie en vacances. Le voyage à l'étranger se démocratisa »
(Boorstin, 116).

Mais pour que le public achète massivement, il fallut que la nouvelle industrie
lui donne les garanties de qualité et de standardisation habituellement requises
de la production de masse : un transfert assuré de tel à tel lieu, dans des condi-
tions déterminées d'horaire, de confort, de rapidité, avec la possibilité d'assurer
ses bagages contre toute perte ou détérioration, etc. La même logique qui exclut
que l'achat d'un objet fabriqué en série soit une« aventure», fait qu'un transport
en chemin de fer, en bateau ou en avion doit être un produit d'une qualité
stable et assurée :
« Ainsi le voyage à l'étranger cessa-t-il d'être une activité - une entreprise, une
expérience - pour devenir une simple marchandise » {Boorstin, 115).

Il n'y avait aucune raison pour que le progrès de l'organisation industrielle
s'arrêtât à la partie « transport » du voyage, sans toucher à ses autres aspects.
Très rapidement c'est le voyage touristique dans son domaine qu'elle prit en
charge par la mise en place de... :

« •.• Trois conquêtes dont chacune est indispensable au développement d'une indus-
trie de grande envergure : la normalisation, l'équipement et la production en série »
(Enzensberger, 167).

Nous avons déjà rencontré la normalisation : c'est l'œuvre du Baedeker et
de ses successeurs. L'équipement est une des grandes idées de Thomas Cook :

« L'invention qui représente le mieux cette étape est celle du carnet de tickets et
de bons ... La firme, réunissant comme par un fil les choses que devait voir le touriste,
en constitue un itinéraire et lui garantit le bon accueil qui serait fait aux papiers qui
lui donnaient le droit de le suivre » (Enzensberger, 168).

La production en série, également mise en place par Thomas Cook, est réalisée
avec le voyage organisé :

« Comme tout bien de consommation, le voyage lui aussi devait être produit en
grande série si l'industrie touristique voulait tenir sa place sur le marché. Mais la
tenir signifiait expansion. Le tourisme consacra sa victoire et la défaite de son sens
humain, en inventant le voyage en commun» {Enzensberger, 168).

Désormais le touriste sera prisonnier d'un univers qu'on peut définir comme
celui du Baedeker, de l'hôtel et du voyage organisé. Il ne verra rien du pays qu'il
traverse que quelques monuments noyés dans le décor construit à son intention.
Les progrès de l'organisation capitaliste aboutissent à l'élimination de tout
élément d'imprévu non seulement du voyage proprement dit, mais aussi de la
vie quotidienne, des contacts et, bien sûr, des choses vues par le touriste. Le
sight-seeing n'est qu'un terme extrême du processus.

73
OliYier Burgelin
Comment en est-on venu là? Simplement en cherchant à éliminer les incon-
vénients du voyage. Le touriste est un voyageur à qui l'on a offert de profiter
de tous les avantages du voyage sans devoir en subir le moindre inconvénient.
Qui aurait refusé une telle proposition?
Malheureusement, selon Enzensberger comme selon Boorstin, les vertus du
voyage étaient précisément liées à ces inconvénients qui obligeaient le voyageur
à faire preuve d'une activité débordante - ou qui éliminaient du voyage tous
ceux qui n'étaient pas décidés à les affronter. Il y a toujours chez l'homme quelque
chose de passif ou de mou : le drame du progrès technique c'est qu'il a mis à
l'écart tout ce qui empêchait de donner libre cours à cette mollesse en lui fournis-
sant des aliments précontraints. Comblé, béat, le touriste moderne accomplira
désormais les programmes de son agence sans qu'il n'y ait plus de place ni pour
ces inconvénients dont Gobineau disait qu'ils pourraient« avec un peu de peine,
étendre le cercle de ses expériences », ni pour ce qui était le sel véritable du voyage
d'autrefois : contacts avec la population, découvertes de sujets d'intérêts in-
connus ou méconnus, apprentissages divers. Par ses qualités mêmes la produc-
tion capitaliste a tué ce qu'elle avait pu sembler développer.

L "homme aliéné.

L'homme étant ce qu'il est - disons naturellement passif - l'organisation
moderne du voyage par le capitalisme est, selon Boorstin, une cause suffisante
à la situation actuelle du tourisme, dominé par la pratique du sight-seeing. Un
simple et brutal accroissement de l' of/re en matière de voyage a suffi, sur un
arrière plan historique déterminé, à créer la situation touristique, au sens péj o-
ratif du terme. C'est au contraire un accroissement de la demande qu'Enzens-
berger va considérer comme cause suffisante d'un processus qu'il analyse par
ailleurs en termes analogues.
Selon Enzensberger le tourisme moderne est dans une situation historique
que l'on peut décrire :

« ••• comme un syndrome de traits politiques, sociaux économiques, techniques et
intellectuels, qui ont en commun leur caractère révolutionnaire» {Enzensberger, 160).

Plus précisément il est issu du romantisme qu'Enzensberger considère, dans
une perspective proche de celle de Lukâcs, comme la projection dans d'autres
champs de visées révolutionnaires irréalisables ou jugées telles. Les grands
romantiques :

« ••• ont maintenu symboliquement la liberté qui, sous l'effet du monde du travail
à ses débuts et de la Restauration politique, menaçait d'étouffer. Leur imagination
a en même temps trahi et conservé l'esprit de la Révolution. Elle a transfiguré la
liberté, l'a transportée dans les régions lointaines de l'irréel, jusqu'à ce qu'elle se
figeât en images : dans l'espace, sous l'aspect de la nature éloignée de toute civili-
sation; dans le temps sous l'aspect du passé historique, des monuments et du fol-
klore » {Enzensberger, 161-162).

La demande touristique est d'abord une demande de liberté.
Ainsi le touriste est issu de la quête la plus noble. Mais il est en même temps,
inséparablement, fuite devant le réel. Au lieu d'assumer les exigences réYolu-

74
Le tourisme jugé
tionnaires, le touriste romantique s'en détourne vers le voyage en Grèce ou la
conquête des sommets. Dès lors il est la victime assurée de cela même qu'il a
renoncé à combattre : le capitalisme oppresseur et exploiteur. L'aspiration du
touriste romantique et de ses successeurs des congés payés à fuir la société
capitaliste va sournoisement être « prise en charge par cette même société pour
être disciplinée » (166). Le capitalisme manipulateur triomphera sur toute la
ligne en organisant la décharge des pulsions révolutionnaires dans un secteur
qu'il contrôle parfaitement. Et finalement le touriste ne réussira même pas à
s'échapper un instant, l'univers touristique n'étant plus qu'un microcosme de
la société capitaliste :

«Conçu pour délivrer ses fervents de la société, le tourisme emmenait cette société
avec lui en voyage. Ses adhérents lisaient désormais sur le visage de leurs voisins ce
qu'ils s'étaient proposés d'oublier. Dans ce qui était du voyage se reflétait ce qu'on
avait laissé derrière soi. Depuis, le tourisme est le fidèle reflet de cette société à laquelle
il prétend s'arracher » (Enzensberger, 169).

Ici encore le sight-seeing est connu comme l'un des aboutissements extrêmes
du capitalisme. Toutefois ce n'est pas la simple fatalité d'un développement qui
est en cause. Il y a duperie, manipulation de la part d'un système oppresseur
qui se défend contre la menace, au moins virtuelle, que représente le désir de
liberté des touristes. Mais cette manipulation n'a été rendue possible que parce
que le touriste, tel l'esclave hégelien, a au départ préféré sinon l'esclavage à la
mort, du moins la fuite à la lutte révolutionnaire. Désormais « le touriste naïf
retiré de nos horreurs économiques», dont parle Rimbaud 1 , ne verra plus s'édi-
fier devant sa « vision esclave » qu'un « petit monde blême et plat ». Il ne pourra
plus jamais en sortir, malgré son désir ardent de liberté. D'abord parce que,
comme le dit Enzensberger,« il ne voit pas clair en lui-même», ensuite et surtout,
semble-t-il, parce qu'il ne voit pas clairement la structure du système qui le tient.
Au lieu de rechercher une libération collective et révolutionnaire, le touriste
ne cherche plus qu'une impossible libération individuelle. Il ne voit clair ni en
lui-même, ni au dehors : c'est un homme aliéné.

II. LE TOURISTE AU PILORI

Il est donc possible de tracer les contours d'une sorte de super-théorie du
tourisme à l'intérieur de laquelle varient les positions individuelles d'intellectuels
occidentaux dont elle est, en quelque sorte, la propriété collective. Or à tout
prendre il y a quelque chose dont on peut s'étonner en considérant que cette
théorie, qui n'est nullement le fruit de quelques extrêmistes marginaux ou déses-
pérés, présente un caractère singulièrement radical, en ce sens en tout cas qu'elle
constitue une condamnation sans appel qui ne présente au départ ni accommo-
dements ni solutions. Certes si l'on considère avec Gobineau que la plupart
des hommes ne sont qu'un bétail ignorant et stupide, mais qui possède l'empire
du monde, aucune autre solution sociale raisonnable que l'actuelle n'est à cher-
cher. Sinon le problème est posé. Il peut être posé en termes collectifs, comme

1.. Dans un texte des Illuminations intitulé « Soir historique ».

75
Olivier Burgelin
le suggère Enzensberger, mais il peut être également posé en termes individuels:
un individu peut-il dans l'immédiat échapper à cette malédiction ou à cette
aliénation tout simplement en adoptant un hypothétique comportement rationnel
au cours de ses prochaines vacances? Il semble d'ailleurs que les « théoriciens»
ne soient pas toujours insensibles, à cet aspect individuel ou personnel du pro-
blème : Enzensberger par exemple ridiculise Nebel en montrant que ce féroce
critique des touristes paraît être un passionné de tourisme. Boorstin emploie
un « nous » majestueux, vague et philosophique pour parler des touristes mo-
dernes; Morin s'affirme concerné en termes parfaitement nets :

« Touriste moi-même, après avoir circulé démentiellement au nord, au sud et à
l'est de l'Europe en 4 CV et en Dauphine, après avoir contemplé mes innombrables
et démentiels semblables anglo-saxons, germains, latins et français, combien de fois
ne me suis-je pas dit, sur les routes et au pied des monuments, à travers les lieux
rituels de ces gigantesques pèlerinages profanes : Mais quelle est cette folie qui nous
emporte tous I » (Morin, 222}.

Il nous a donc paru doublement intéressant de connaître l'attitude de tou-
ristes « ordinaires » à l'égard tant du problème du tourisme en général, que de
celui de l'emploi de leurs propres vacances. En premier lieu pour voir en quel
rapport se situait le radicalisme des intellectuels à l'égard des sentiments de la
masse des touristes; en second lieu pour pouvoir confronter le jugement concer-
nant le tourisme en général aux solutions effectivement préconisées - sinon
pratiquées - par chacun. Nous disposions pour cela d'un matériel d'une insuffi-
sance évidente, non au point cependant d'interdire toute hypothèse sur lui
partiellement fondée : une trentaine d'interviews semi-dirigées, primitivement
destinées à permettre au Centre d'Études des Communications de Masse de
jeter les bases d'une enquête plus approfondie, mais que les circonstances n'ont
pas permis de réaliser.
Le tourisme étant une activité très contestée, au moins sous ce nom, le thème
annoncé aux interviewés était les vacances, l'interviewer ayant mission d'orienter
la conversation vers ce que les interlocuteurs avaient vu ou désiraient voir ou
visiter au cours de leurs vacances et bien sûr, de les laisser s'exprimer tout à
leur aise sur le tourisme en général, s'ils en manifestaient la moindre velléité.
La situation de l'interview n'obligeait pas les interviewés à prendre parti sur
le tourisme en général, si la plupart l'ont fait spontanément. Elle les obligeait
par contre à répondre de l'emploi de leurs propres vacances. De ce fait les inter-
views ont nécessairement une dimension qui manquait aux écrits.
Non seulement l'échantillon des interviews n'est pas socialement représen-
tatif, mais il est fortement décentré du côté d'une bourgeoisie urbaine et rela-
tivement cultivée : il ne comporte que des individus prenant effectivement des
vacances hors de leur résidence habituelle, pas de ruraux, un seul ouvrier, exclu-
sivement des adultes, dont la moitié avait un niveau d'instruction égal ou supé-
rieur au baccalauréat.

Sight-seeing et niveau d'aspiration.
Il importe d'autant plus de souligner cette situation de l'échantillon que les
quelques interviews « populaires » laissent apparaître un trait qui les oppose
assez nettement aux autres : les pratiques que stigmatise la théorie du sight-

76
Le tourisme jugé
seeïng paraissent ici recueillir l'approbation et définir le niveau d'aspirations.
Ainsi une commerçante affirme que voir un pays inconnu lui plairait, mais
à condition que ça ne dure pas :
«Pas rester longtemps, quinze jours, trois semaines, ça suffirait.» (Commerçante, 24).

Le voyage organisé paraît lui convenir parfaitement :
a: Aller peut-être avec une organisation, en voyage organisé, j'aimerais ça.
Q. Pourquoi?
R. Parce qu'on vous guide, vous n'avez pas besoin de chercher, et quand on ne
connaît pas la langue, ça facilite beaucoup de choses» (Commerçante, 24).

Un contremaître visite les églises « tambour battant» :
« On est toujours limité par le temps. Des fois on fait un petit voyage qui dure
quatre ou cinq jours, histoire de changer un peu, mais tambour battant, 200, 300 km
par jour. On voit les villes en passant. On va surtout voir les églises, parce que c'est
dans les églises qu'il y a les œuvres d'art les plus importantes, alors que des fois on
devrait aller dans les musées; mais on n'a jamais beaucoup de temps, et on ne sait
pas toujours l'heure d'ouverture. Tandis que les églises c'est toujours ouvert» (Contre-
maître, 8).

L'introduction du progrès technique lui paraît purement positive :
« Maintenant pour visiter ils louent des espèces de magnétophones avec lesquels
vous suivez la visite. Au fur et à mesure des salles il répète. Comme dans les églises,
il y a des appareils : vous mettez un franc et la langue que vous voulez : français,
anglais ou espagnol. Vous prenez l'écouteur; c'est pratique. On n'a pas besoin de
guide; c'est bien expliqué » (Contremaître, 8).

La femme sans profession d'un technicien aéronautique affirme qu'elle aime-
rait aller au Japon, mais à condition de ne se point trop enniponner :

« J'aime autant aller dans des endroits où je puisse vivre à l'européenne, tout en
voyant vivre à la japonaise autour de moi» (Femme d'un technicien aéronautique, 23).

Si peu nombreux que soient ces indices, nous serions tentés d'en tirer l'hypo-
thèse que les pratiques typiques dénoncées par la théorie du sight-seeing : le
voyage rapide, etc. répondent aux aspirations avouées de la fraction la moins
« cultivée » des couches touristiques et lui fournissent des modèles de compor·
tement. Insistons sur le fait que nous ne parlons ici que des aspirations, et non
des conduites réelles.
De ces conduites réelles nous ignorons tout, bien sûr. Mais si la plupart des
interviewés admettent spontanément avoir pratiqué le sight-seeing, c'est en
s'en excusant: entraînement, manque de temps, impossibilité matérielle d'éviter
le voyage organisé pour voir certaines choses, etc. L'excuse peut résider simple-
ment dans le ton du récit, comme chez ce jeune ingénieur rapportant les voyages
familiaux accomplis à r époque de son adolescence :

« Oui l'Espagne, Madrid, Barcelone, Grenade, très rapidement. On a fait ça plu-
sieurs fois, en touriste. On a vu l 'Alhambra, des gitans. Et si on n'avait pas vu l' Alham-
bra, on n'aurait pas vu Grenade. On a fait les badauds. Toujours appareils photo-
graphiques, caméras. On avait choisi Grenade parce que c'était très connu. On en
dit tellement de choses » (Ingénieur, 30).

77
Olivier Burgelin
D'une façon générale on admet facilement avoir pratiqué le sight-seeing, mais
on ne se le fixe pas comme but, bien au contraire :

« Q. Vous retourneriez en Grèce?
R. Oui, mais plus dans les mêmes conditions. Là c'était du délire. On a fait toute
la Grèce en un mois, y compris le voyage avec arrêt-séjour à Venise » (Assistante
sociale, 12).

Au niveau des aspirations ropposition est donc très nette entre la majorité
de l'échantillon, et la minorité dont nous avons auparavant rapporté les vues.
Probablement le serait-elle également au niveau des jugements sur les touristes.
Ceux que nous allons maintenant rapporter émanent exclusivement, en tout
cas, de la majorité « bourgeoise » et « cultivée » de l'échantillon.

Un homme inculte.
Le jugement des interviewés sur les touristes est souvent implicite. Le soin,
parfois très poussé, avec lequel ils tendent de montrer qu'ils ne sont ni incultes,
ni superficiels, ni conformistes, implique de la manière la plus claire, qu'ils
souhaitent être distingués d'un touriste de référence qu'on pourrait caractériser
par ces traits. Mais le portrait de ce touriste de référence n'apparaît pas seule-
ment en négatif : il apparaît explicitement dans un certain nombre de remarques
et de descriptions formant un ensemble peu flatteur mais, somme toute à peu
près cohérent, et lui aussi dominé par ces traits : 1) le touriste est inculte et
grossier ; 2) il est superficiel ; 3) il est conformiste et dénué de liberté.
Ignorant, malpropre, avide, saucissonnant, prétentieux et innombrable, le
touriste apparaît tout d'abord comme « l'homme de masse » dans toute son
horreur. Il se situe au point précis ou inculture et grossièreté se confondent
il n'est pas kulturny.
Son absence d'intérêt réel pour les valeurs de la « culture » est éclatante :

« On s'imagine que ce qui va être i ntéressant à voir à Venise, ce sera la basilique
Saint-Marc, les musées, certaines églises, et on se trouve face à face avec des touristes
qui ne sont intéressés que par les colliers ... J'ai visité moi-même (Herculanum et
Pompéi) en tâchant pour mon compte personnel de voir un coin différent de ces villes
mortes, mais les touristes se sont attachés à des détails qui n'ont qu'un intérêt anec-
dotique beaucoup plus qu'à un ensemble architectural. A Paestum il y a des temples
grecs très beaux, et ils n'ont retenu qu'à cinq kilomètres de Paestum il y avait une
plage extraordinaire avec du sable et un soleil formidable» (Professeur de musique, 14).

L'inculture grossière du touriste est d'autant plus gênante, que, loin de se
dissimuler timidement elle est là, partout présente, physique, agressive, écra-
sante. Impossible de faire un pas sans se heurter à cette présence déplorablement
concrète, et aux manifestations d'une peu ragoûtante physiologie qui l'accom-
pagnent nécessairement :

« On peut dire que Biarritz est la perle de la côte, mais tous ces gens lui enlèvent
de son cachet. Il y avait des Espagnols avec leurs cirés. Ça mangeait au bord de la
mer, sur les belles avenues. C'était des touristes, ils déballaient leurs paniers. Ça
m'a choquée de voir dans une station balnéaire assez cotée tous ces gens déballer leurs
victuailles sur la belle avenue où il y a le plus grand hôtel de Biarritz. Ça m'a fait
drôle » (Femme d'un technicien du pétrole, 13).

78
Le tourisme jugé
Mais le signe par excellence de la présence charnelle du touriste n'est pas
tant la goinfrerie que la fatigue. Un touriste c'est un organisme qui proteste :
• Ils sont restés indifférents à la visite d'Herculanum et de Pompéi. Ils n'ont pu
que constater que le soleil tapait dur et qu'ils auraient préféré être à la terrasse d'un
bon café » (Professeur de musique, 14).

L'organisme proteste à Pompéi parce que le touriste auquel il appartient n'a
pas d'intérêt réel pour l'antiquité romaine; il proteste dans les démocraties
populaires parce que son possesseur se contrefiche du socialisme :
«Je me demande ce qu'ils étaient venus chercher {en Pologne et enTchécoslovaquie).
Ils étaient là, ils se traînaient. Les visites, ils les faisaient ou ils ne les faisaient pas»
{Institutrice, 28).

Inculte et encombrant, le touriste est, de plus, avide et exigeant :
«Les Français à l'étranger, même quand chez eux ils n'ont pas de confoTt, s'atten-
dent à trouver ce qu'ils n'ont pas chez eux, à savoir peu payer, bien manger, etc ... »
(1 nstitutrice, 28).

Il croit que tout lui est dû, sans doute parce qu'il se surévalue :
«Je fuis les touristes, c'est une race maudite. En vacances ils sont en pays conquis,
ils se considèrent tous comme des explorateurs. On les retrouve partout. J'ai été
au Danemark, j'en ai rencontré dans un musée, des Français prétentieux, ce qui
n'est pas vrai pour l'Anglais, l'italien avec leurs défauts » (Acteur, 7).

La prétention des prétentieux est par définition infondée : la vérité est que
le touriste n'est qu'un rustre, un croquant, mais qui veut indûment sortir de
sa condition :

« De toute façon je refuse de m'intéresser à ces gens qui lisent le Figaro, qui vont au
Club Méditerranée, qui votent Lecanuet et qui ont l'impression, par cela même, de
gravir un échelon dans la hiérarchie sociale » (Ingénieur, 10).

Un homme superficiel.
Le touriste reste toujours à la surface des choses. S'il s'agit des ruines de
Pompéi, c'est un résultat naturel de son inculture. Mais il ne s'agit pas seule-
ment des monuments : le touriste ne pénètre pas le pays, reste à r écart de ses
mœurs, de ses habitants, de sa cuisine, de sa langue. Il n'a pas de racines ni
d'attaches. Il est extérieur à la vie :

«Je parle l'anglais couramment, je connais très bien l'Angleterre, je n'ai pas l'im-
pression d'être à l'étranger, je ne me sens pas vraiment touriste, je ne me sens pas
extérieure à la vie » (Professeur d'histoire, 3).

Au sens fort, il n'a rien à faire là où il se trouve « en touriste »
« Quand je vais en vacances, je n'aime pas me sentir touriste. J'aime bien aller
dans un endroit où je me crée des attaches. Par exemple en Suède un camp de travail
crée une nécessité, ou alors chez des amis, on n'est pas vraiment touriste » (Professeur
d'histoire, 3).

79
Olivier Burgelin
Ne pénétrant pas les choses, il défile à toute allure devant elles et reste dans
l'univers artificiel du typique et de la photographie :
« Faire un circuit touristique d'un mois, on ne peut pas l'apprécier. On va voir les
curiosités, les petites rues, le petit cabaret typique, la petite rue typique, la petite
maison typique, le petit costume typique. Et puis on revient en France, on a les
mêmes photos que les gens qui ont été trois pâtés de maisons plus loin l'année d'avant
ou qui iront l'année d'après. C'est toujours pareil >> (Étudiante en interprétariat, 2).

La photographie ne l'aide pas à voir. Elle l'empêche encore mieux de voir :
« Dans ces voyages en bateau, tous les participants avaient un appareil. Il semble
qu'ils ne voyaient pas du tout les lieux qu'ils prétendent visiter. Ils n'en voyaient
que les petits bouts qui se trouvaient dans leurs appareils. Pour certains, le but de
leurs vacances c'est de prendre des photos, d'avoir des souvenirs» (Fonctionnaire, 19).

Parfois même l'opération du« voir» se trouve réduite au delà de cet extrême :
« Certains m'ont proposé de leur acheter des cartes postales de la ville tout en
restant dans le café, de manière à montrer, en expédiant les cartes, qu'ils étaient
allés à Pompéi » (Professeur de musique, 14).

Aboutissement fâcheux de la vie moderne
« La civilisation actuelle veut qu'on ait une image superficielle des choses » tlng -
nieur, 10).

Un homme aliéné.
Enfin le touriste n'est pas libre. Il va voir ce qu'on lui dit d'aller voir, ce qu'il
faut voir. Il est timoré, conformiste, incapable d'assumer une liberté.
En un lieu parfois précisé comme étant le Syndicat d'initiative ou l'un des
successeurs du Baedeker, parle une voix de la conscience touristique qui dit
impérieusement ce qu'il faut voir. Devant cette voix chacun tremble. Rares
sont ceux qui osent affirmer avec une tranquille audace :
«Je ne vais pas voir ce qu'il faut voir, comme certains touristes, mais surtout pour
enrichir certaines connaissances » (Professeur de musique, 14).

L'audace est grande, car celui qui franchit ce pas doit renoncer au confort
de la normalité :

• Il y a des choses qui m'intéressent et aussi Je cède parfois devant l'obligation
d'aller voir certaines choses, parce qu'on n'est pas tout à fait normal si on n'a pas vu
ce que les autres ont vu. C'est embêtant » (Professeur de philosophie, 27).

C'est pourquoi beaucoup renoncent, devant l'énormité de· r acte, à désobéir
à ce « il faut » :

« Quand je vais avec des amis à l'étranger, ils vont toujours voir des musées. Évi-
demment on ne peut pas aller à Madrid sans aller au Prado. Quant à moi je n'ai pas
envie. J'y vais parce qu'il faut le faire. Quand j'ai été à Florence, c'est parce que ça
aurait paru tellement énorme de ne pas aller à la Galerie des Offices que j'y suis
allé » (Acteur, 7).

80
Le tourisme jugé
Ce « il faut » 1 est l'un des grands responsables du sight-seeing, ne serait-ce
que parce qu'il pousse à «tout » voir, donc à voir vite :

«Il est impossible de tout voir. On est tenté de le faire quand même. Il ne faut pas
manquer d'avoir vu ça » (Professeur de philosophie, 27).

Chez autrui cette obéissance sera qualifiée de snobisme et de frustration 2 et
de nouveau sa responsabilité quant au sight-seeing clairement établie :

«Le tourisme, c'est des choses qu'on va voir plus ou moins par obligation. A partir
d'une liste on élimine ce qu'il y a à voir. Ce sont des reposoirs du Vendredi Saint,
dans le midi, qu'on abat, et au fur et à mesure, on coche. Le tourisme crée la frus-
tration dans l'esprit des gens qui n'ont pas vu ce que les autres ont vu. Le tourisme
a un côté très péjoratif (sic) » (Cinéaste, 15).

Mais derrière la << frustration » ou le snobisme peut-être y a-t-il, plus profon-
dément, un mal métaphysique, sans doute caractéristique de la modernité :

« Je pars du principe que les gens s'ennuient, où qu'ils soient, quoi qu'ils fassent.
Pour moi les vacances c'est un moyen, la façon dont les gens utilisent leur temps
pour s'ennuyer en dehors de leurs activités professionnelles, en groupe. Je pense que
les gens sont de moins en moins capables d'organiser leurs vacances et de les passer
tout seuls. Ils ont toujours besoin de se retrouver ou bien de se raccrocher à un groupe
d'amis ou familial, ou bien à une mode quelconque. Les soi-disant clubs de vacances
permettent aux gens de se décharger de l'organisation de leurs vacances et des loisirs
durant ce temps-là » (Ingénieur, 10).

Mal métaphysique auquel tous n'ont pas la prétention d'échapper

« Q. Si Yous êtes en Yacances demain, où irez-vous i'
R. Je ne sais pas. J'aurais peut-être un grand vide que je ne saurais pas comment
combler. Je crois que les vacances donnent l'impression d'un grand vide d'abord,
qui fait peur à certaines personnes qui veulent absolument le combler. Comme ils
n'ont pas comblé ces vacances, ils reviennent mécontents » (Employée, 25).

III. LA .JUSTIFICATION DU VOYAGE

Ainsi nous retrouvons chez la majorité des interviewés des jugements moins
élaborés, certes, que ceux des théoriciens du sight-seeing, mais qui semblent
s'enraciner dans une même attitude à l'égard du tourisme. Loin de s'opposer

1. Il n'est pas difficile de voir derrière ce« il faut» un« il serait mal de ne pas le faire»:
ce qui est mis en cause par les interviewés c'est précisément ce « medium circulant »
- comparable à la monnaie, au pouvoir ou à l'influence - que Parsons nomme « enga-
gements généralisés». Medium circulant qui est ici utilisé dans un sens censurant réduc-
tif, déflationniste : ce qui serait « mal » c'est de ne pas aller strictement dans le sens
défini par l'interprétation la plus étroite de la culture commune à l'instance de censure
- mettons le Baedeker ou le Guide bleu - et à celui qui en subit les effets - le touriste.
Nous avons développé cette conception dans« Censure et Société», Communications 9,
1967, en particulier p. 134, et p. 144-147.
2. Ibid., p. 147.

81
Olivier Burgelin
aux jugements de la bourgeoisie ceux des « écrivants » paraissent en émaner ou
y trouver une caisse de résonance.
Pour les interviewés toutefois, même s'ils admettent faire parfois du« tourisme »
- c'est-à-dire pratiquer le sight-seeing - , même s'ils manifestent une conscience
aiguë de la force des contraintes qui s'exercent en ce sens, il n'est pas fatal d'y
succomber. Il y a toujours des issues, des voies qui leur permettent d'établir avec
un objet qui peut lui-même varier une relation qui les satisfasse pleinement, dans
un cadre que nous - mais non toujours eux - qualifierons encore de touristique.

Imprégnation.
Les paysages, les monuments, les œuvres d'art, ne sont pas, nous le verron<J,
les principaux buts de vacances ni de voyages déclarés par les interviewés.
Pourtant ils continuent de figurer parmi leurs objectifs possibles. Mais alors les
interviewés manifestent le désir de nouer avec eux une relation d'un autre type
que le sight-seeing, la relation touristique, la simple« reconnaissance» décrite par
Francastel. Leur solution diffère toutefois de celle qui était implicite chez Fran-
castel pour qui « voir », par opposition à « reconnaître », c'est manifestement
regarder avec attention et méthode, exercer un certain travail d'ordre à la fois
visuel et intellectuel. Cette idée n'est jamais énoncée dans les interviews, mais
seulement qu'il faut vivre avec, méditer avec ou s'imprégner de la chose à voir.
Un professeur de philosophie développe cette idée de manière systématique
pendant toute une interview :

«On ne visite pas un paysage, on y vit, et c'est le seul moyen de l'apprécier» (Pro-
fesseur de philosophie, 27).
«Dans une exposition comme ça vous avez une succession de choses à voir, posées
les unes à côté des autres, sans grand intérêt. L'art ce n'est pas ça. Un tableau, c'est
pour remplir toute une pièce. C'est bien ce que disent les Japonais, c'est le principe
Zen : on met dans une seule salle un seul objet beau à voir, on doit méditer avec cet
objet pendant une journée; il y a la séance du thé, etc. C'est l'antithèse des musées
où il y a une soixantaine de choses à voir par pièce ... » (Professeur de phil.osophie, 27).

Cet interviewé qui s'efforce de pousser très loin l'application de ses principes
et d'organiser ses vacances et ses déplacements en fonction d'eux, se révèle un
touriste tourmenté et malheureux. Des considérations matérielles et morales
(cc l'obligation d'aller voir ») le poussent en effet à des pratiques touristiques
sight-seeing qu'il réprouve à l'extrême. Mais les principes qu'il énonce apparais-
sent avec moins de véhémence, et sans être générateurs de troubles, dans de
nombreuses interviews. Au simple « voir » ou au « visiter » du sight-seeing on
oppose un « s'imprégner de » :

« Il faut se laisser imprégner d'une ville » (Employée, 16).
« Je pense qu'il faut partir un peu à l'aventure. On s'arrête où on veut. Une ville
vous donne une certaine impression, on reste dans cette ville, on la visite ou on ne la
visite pas, on s'y promène simplement, mais aller visiter systématiquement c'est
ennuyeux » (Employée, 16).

Le « s'imprégner de » n'a donc pas de caractère systématique, et en cela il
s'oppose indiscutablement au « voir » laborieux et méthodique de Francastel ..
Ce n'est pas une relation de travail, c'est une relation naturelle, une symbiose;

82
Le tourisme jugé
et le signe de son caractère naturel est la lenteur du rythme auquel elle s'établit.
Un thème qui revient très fréquemment est celui de la lenteur nécessaire, du
temps qu'il faudrait - et qui bien souvent manque aux interviewés - pour
nouer avec les choses à voir une relation authentique :

«Nous avons vu aussi Munich, où nous sommes allés à la Pinacothèque; mais en 4
ou 5 heures, ça n'est pas assez; ça nous a donné l'envie d'y retourner, pas plus »
(Professeur de musique, 14).
« J'aimerais bien faire un grand voyage en Grèce, mais il me faudrait beaucoup
de temps. J'attendrai d'être à la retraite. Je voudrais y aller au moins 4 ou 5 mois
pour tout voir, toute la Grèce» (Professeur d'histoire, 3).

4 ou 5 heures c'est ce qu'un touriste zélé consacre à visiter la Pinacothèque.
4 ou 5 mois c'est évidemment un temps plus long que celui dont il dispose
visiter la Grèce. Dans ces deux cas - comme dans bien d'autres -la référence
implicite ou explicite est la temporalité touristique réelle. Le temps qui est jugé
manquer n'est manifestement pas le temps de« voir», quelque sens qu'on donne
à ce verbe : c'est celui de nouer avec l'œuvre une relation d'un autre ordre,
dans laquelle ce dont on s'imprègne pénètre peu à peu par une véritable osmose.
Cette relation se distingue de la consommation pure et simple par la lenteur
de son rythme - propre sans doute à ménager l'entrée del'« imprégné» dans une
temporalité plus longue encore, celle des villes, des peuples, des paysages, peut-
être même dans l'éternité où résident les chefs-d'œuvre de l'art et de la nature.

D~couverte.

L'« imprégnation» est un moyen de récupérer dans une relation authentique
cela même à quoi s'attachait la relation inauthentique du sight-seeing. Ce sont
souvent encore les tableaux, les sites, les monuments, les villes qui en sont l'objet.
Au lieu de défiler à toute allure devant eux, caméra au poing, on va simplement
« s'en imprégner » lentement.
Plus que sur une récupération du contenu touristique classique, les interviewés
insistent toutefois sur un changement de ce contenu. Le terme le plus fréquem-
ment utilisé pour désigner le voyage touristique au contenu rénové est celui
de « découverte ».
Bien sûr la découverte est d'abord, comme l'imprégnation, un mode de con-
naissance et qui peut s'appliquer à n'importe quel contenu. Mais en fait, alors
qu'avec l'imprégnation nous restons dans les objets traditionnels du sight-seeing,
avec la découverte nous voyons apparaître un nouvel objet, la vie sociale, les
gens :

« J'ai des vacances de repos et des vacances de découverte. Dans les vacances de
repos, vous recherchez le soleil, de l'eau pour vous baigner. Dans les voyages de décou-
verte, à voir dans la ville ce qui est intéressant au point de vue artistique, à vous
intéresser à la vie sociale du pays, à essayer de prendre contact avec des gens ... »
(Institutrice, 28).

Nous reviendrons sur cet aspect humain de la découverte. Essayons d'abord
de la caractériser plus précisément.
En tant que mode de connaissance, la découverte paraît au premier abord diffi-

83
Olif>ier Bur gelin
cile à définir, puisqu'elle se dit aussi bien de ce qui est dû au hasard que de ce
qui est soigneusement prévu et organisé :
« Dans ces offices de tourisme on n'est jamais très bien renseigné. On vous envoie
voir des choses très très classiques, où tout le monde est entassé les uns sur les autres ...
Le mieux c'est une petite découverte en se promenant dans une forêt, découvrir une
petite chapelle qui a l'air un peu abandonnée ... Ce que j'aime bien c'est le plaisir de
la découverte, voir des choses que je sais me plaire à l'avance, c'est-à-dire non pas
voir n'importe quoi, mais la maison de Gaudi par exemple, je savais qu'elle corres-
pondait à quelque chose ... » (Professeur de philosophie, 27).

Ainsi dans un même développement le terme de découverte est employé dans
deux sens apparemment contradictoires. La contradiction disparaît toutefois
si l'on admet qu'ici comme ailleurs la référence constante est le sight-seeing.
La découverte c'est simplement la mise en œuvre d'une relation authentique,
par opposition au sight-seeing ou au« tourisme ». Cette relation peut être esthé-
tique ou cognitive, due à une préparation précisément orientée ou au contraire
à une disponibilité ménagée à son effet. Elle se distingue toutefois de l'impré-
gnation par son caractère instantané, immédiat.
Son objet peut, nous l'avons vu, varier. Il peut être d'ordre esthétique. Souvent
en effet les interviewés découvrent après Proust que l'expérience esthétique
authentique ne se déroule pas dans le cadre qu'on avait soigneusement aménagé
pour elle, mais à côté et comme par hasard :
«On a vu trop de choses ... les souvenirs qu'on garde sont assez vagues. On a visité
un musée en une journée, en s'arrêtant longuement devant certaines toiles qui nous
ont plu, mais on n'a pas eu réellement le temps de s'arrêter aux autres. Or à part
certaines choses qui nous ont le plus frappé, on garde un souvenir assez vague des
autres choses. A Florence on a un peu rayonné dans la campagne, on a été jusqu'à
Sienne. On s'est promené, on a quand même visité, on s'est attardé au Conservatoire
de musique qui se trouve dans un vieux palais de Sienne, on a entendu un très beau
morceau d'orgue » (Assistante sociale, 12).

Le schéma de ce récit est constant : l'émotion esthétique ne survient jamais
au musée, mais toujours à la sortie, au hasard des rencontres ou des pérégrinations.
Le véritable beau, ce n'est pas le beau socialement défi.ni comme tel, c'est ce qu'on
a soi-même découvert, même si c'est quelque chose de socialement défini comme
laid:

« Un coin de prédilection c'est, derrière la Cité, un petit pont qui est fait en fer et
en bois. On marche sur des lattes de bois. Là le ciel est dégagé et cette construction
métallique laide, mais qui me plaît quand même. J'aimerais bien avoir une maison
là » (Professeur de philosophie, 27).

On voit donc que, même lorsque la découverte est d'ordre esthétique, son
objet tend à ne plus être une « chose à voir » prédéterminée. Toutefois r objet
de la découverte, et en général du voyage touristique rénové, est loin d'être
exclusivement esthétique. Plusieurs interviewés insistent sur son caractère
« informatif ».

« Quand je vais faire du tourisme, je vais voir quelque chose qui m'intéresse parce
que j'ai des connaissances. Si j'étais industriel, le tourisme signifierait pour moi faire
un détour en passant par une ville où il y a une usine dont j'ai entendu parler et que
j'aimerais visiter. Pour un gastronome, c'est faire un détour pour aller dans un
restaurant dont il a entendu parler» (Cinéaste, 15).

84
Le tourisme jugé
c On a passé deux jours dans une usine en Suède, une usine de fabrication de verre-
ries, de cristaux, c'est le genre d'expérience que la plupart des gens ne font pas. On
voulait voir un ingénieur, on a pris le premier sur la liste, et c'est ainsi qu'on a pu faire
cette expérience. Nous n'avions aucune lettre de recommandation.
Q. Vous connaissiez l'existence de cette fabrication de verreries P
R. Oui, toujours par la préparation du voyage, c'est quelque chose de fondamen-
tal » (Ingénieur, 10).

L'objet de la découverte est donc plus que tout autre ce sur quoi le voyage est,
par excellence, moyen d'information: le pays et les gens.

Le pays et les gens.

Analysant, il y a une douzaine d'années, l'idéologie du Guide bleu, Roland
Barthes affirmait qu'elle était en fait démodée par rapport aux préoccupations
réelles de la bourgeoisie moderne en voyage touristique :
« ••• Il est incontestable que le voyage est devenu (ou redevenu) une voie d'approche
humaine et non plus « culturelle » : ce sont de nouveau (peut-être comme au xv111e
siècle) les mœurs dans leur forme quotidienne qui sont aujourd'hui objet capital du
voyage, et ce sont la géographie humaine, l'urbanisme, la sociologie, l'économie
qui tracent les cadres des véritables interrogations d'aujourd'hui même les plus
profanes1 • »

L'idéologie du voyage vécu par cette bourgeoisie moderne ne serait donc pas,
ou pas essentiellement, l'idéologie « romantique », mais une idéologie moderne,
sociologisante :

«Je suppose que si l'on confiait l'élaboration d'un nouveau guide touristique, disons
aux rédactrices de l'Express ou aux rédacteurs de Match, on verrait surgir, pour dis-
cutables qu'ils doivent être encore, de tout autres pays : à l'Espagne d'Anquetil ou
de Larousse succéderait l'Espagne de Siegfried, puis celle de Fourastié•. »

Les interviews semblent confirmer cette thèse. La plupart des interviewés
affirment s'intéresser aux gens ou aux mœurs :
«Ce qu'on aime surtout, c'est se mêler aux gens» (Technicien, 4).
«Nous avions envie de connaître ce pays. Connaître les gens, c'est là notre premier
but » (Secrétaire, 18) .
c On a essayé de prendre contact avec les Tchèques. C'était un peu difficile, parce
qu'on ne parlait pas la langue. On a quand même essayé de se renseigner sur le mode
de vie, sur les mœurs, sur le travail, sur ce qui se faisait là-bas. C'était très intéressant.»
(Institutrice, 28).

Cet intérêt pour les gens est souvent opposé à un intérêt pour les monuments
ou pour les musées :

« D'abord les gens, comme ils sont, comme ils habitent, comme ils vivent, de quoi
ils parlent, comme ils pensent, les choses qu'ils font, et puis voir les musées, Je n'aime
pas beaucoup les musées, parce que c'est toujours un peu mort» (Décorateur, 6).
« Oui, je fais du tourisme partout, dans n'importe quelle banlieue, dans n'importe
quel petit bled de France. Je préfère les gens aux monuments» (Assistante sociale, 12).

1. RoLAND BARTHES, « Le Guide bleu », Mythologies, Paris, Seuil, 1957, p. 138.
2. Ibid., p. 139.

85
OliYier Burgelin
Tantôt le tourisme est considéré, comme ici, comme comportant cet intérêt
pour les gens. Tantôt au contraire - et c'est le cas le plus fréquent - il est
identifié au sight-seeing et opposé à l'intérêt pour les gens et les mœurs. Dans
ce cas le contenu artistique peut être récupéré comme« faisant partie» des gens :
«Je suis allé à Sienne, Volterra, des villes qu'il faut voir, assez récentes (sic), non
pas pour faire du tourisme; ça fait partie de l'Italie ; les gens sont tellement diffé-
rents dans tous ces endroits. A mon avis ce qui est intéressant c'est de voir le pays
et les habitants dans le pays. Évidemment les réalisations artistiques font aussi bien
partie des gens - il faut les voir ... les musées, après tout, on les a dans les bouquins.»
(Étudiant, 9).

D'une façon générale l'intérêt pour les gens ne doit pas être compris comme
un simple goût des contacts humains, mais comme un intérêt pour le pays, pour
les cadres socio-géographiques de l'existence. Parfois même cet intérêt est iden-
tifié avec un certain nombre de disciplines qui sont à peu de choses près, celles-là
même qu'énonce Barthes :

« On s'intéresse moins aux monuments, surtout à la sociologie, la géographie,
l'économie » (Professeur d'histoire, 3).

{Comme il n'a pas été question de monuments jusque là dans cet interview,
nous ne pouvons savoir si ce « moins » fait allusion à une évolution des goûts du
ménage de !'interviewée, ou à une opposition entre eux et ceux de gens « moins »
évolués.)
La règle d'or de ce tourisme rénové, purement négative, revient dans les deux
tiers des interviews: c'est de fuir les touristes. Mais cette règle se monnaye parfois
en pratiques spécifiques :

« ••• Nous nous sommes arrêtés dans des petits villages dont je ne me souviens pas
du nom, où nous achetions à manger et nous couchions chez l'habitant pour avoir
plus de contacts avec les gens. C'est plus vrai que par on dit, que même ce qu'on peut
lire. Nous voulions avoir une vue plus objective» (Secrétaire, 18).

De plus il est généralement considéré comme souhaitable de parler la langue
du pays, ou tout au moins d'avoir une langue commune avec ses habitants.
Plusieurs interviewés mentionnent une préparation livresque géographique,
historique ou littéraire, parfois limitée à la lecture d'un ouvrage de la collection
« Petite planète », et parfois plus substantielle. Plusieurs interviewés mention-
nent enfin une préparation documentaire non livresque (renseignements oraux,
adresses, etc.).
L'idéologie « bourgeoise » du voyage est donc bien celle que décrivait Roland
Barthes. Sans tenter de déduire la pratique de l'idéologie, ajoutons que nous
avons quelques raisons de penser que l'intérêt affiché pour l'humain est réel,
plus réel sans doute que l'intérêt pour les monuments ou les musées. Non seule-
ment les monuments ou les tableaux cités sont très rares dans les interviews,
mais ils le sont sans aucune précision, et ils ne sont jamais le point de départ
d'un commentaire quelconque. Au contraire les anecdotes concernant les mœurs
sont nombreuses, vivantes et précises. Le fait en lui-même n'est pas absolument
probant : les types d'expérience ne sont pas comparables et ne se prêtent pas
également à la verbalisation. Peut-être possède-t-il malgré tout une certaine
valeur indicative.
86
Le tourisme jugé
En tout cas l'idéologie distingue et oppose de la manière la plus nette deux
types de pratique : d'une part le sight-seeing, la visite systématique et selon
un rythme échevelé, des monuments, des musées ou des sites, avec le concours
d'un Baedeker ou d'un Guide bleu; d'autre part un voyage de découverte, dont
le but est d'abord la connaissance des hommes, et qui non seulement remet
en cause la méthode du sight-seeing mais, dans une large mesure, propose un
nouvel objet au voyage touristique.

L'aventure.
Un des points sur lesquels les théoriciens du sight-seeing tombent le plus faci-
lement d'accord et reviennent le plus volontiers est que toute trace d'aventure
est désormais éliminée du voyage touristique moderne. Recréer artificiellement
les conditions de l'aventure est aujourd'hui possible, remarque Boorstin, mais
prodigieusement coûteux en temps, en argent et en énergie. Pour Enzensberger
c'est dans le fascisme que l'idéologie de l'aventure a trouvé au bout du compte
sa vérité.
Une partie des interviewés considère au contraire qu'il subsiste de véritables
possibilités d'aventure dans le monde moderne. Il suffit d'aller un peu plus loin
que les autres :

«La Turquie, avec ses mœurs et ses gens, ce n'est pas l'idée de vacances attitrées,
on voulait être surpris. Par exemple la Grèce c'est fini, tout le monde y va, alors
qu'en Turquie on est en face d'un pays sauvage dès le début>> {Technicien, 4).

Mais plus encore que d'aller loin, ce qu'il faut pour trouver l'aventure c'est
s'éloigner des sentiers ô combien battus de la masse des touristes sight-seeing
et, pour commencer s'organiser autrement qu'eux, ne pas s'entourer du même
confort et des mêmes garanties :

« Nous sommes partis à six, j'avais acheté une vieille voiture américaine, à trois
garçons, trois filles. On a eu des tas de pépins ~t c'est comme ça qu'on a connu des
gens sympas puisqu'il n'y a que ceux-là qui vous aident. On est passé par la Y ougo-
slavie, à Skopljé, juste avant le tremblement de terre. Ensuite on a fait la Grèce
du Nord. On a mis un pied en Asie, pas grand'chose, pour dire qu'on a mis un pied
en Asie. Le voyage a duré en tout deux mois, on n'avait pas tellement d'argentt
on vivait chez l'habitant, c'était un peu l'aventure, c'est ce qu'on recherchait »
(Technicien, 4}.

Tremblement de terre, Asie, ce qui est symbolisé dans ces « aventures » si
éminemment symboliques, c,est toujours une violence qui, comme toute violence,
est rupture de la banalité quotidienne. C'est là ce qui distingue l'aventure de la
découverte telle que nous l'analysions plus haut. L'aventure comporte néces-
sairement un élément traumatique qui en est le piment et en garantit l'au-
thenticité :

« Voir le désert, rien devant soi, c'est formidable. On ne sait pas où on va, on a
un sentiment de peur » (Technicien, 4).

Élément traumatique que nous retrouvons dans l'attirance pour les bas
quartiers et le parfum d'agression sexuelle qui en émane :

87
OliYier Burgelin
«J'ai été à Soho, et j'ai vu les caïd de Soho, dont il faut certainement plus se méfier
qu'à Pigalle. Soho c'est très crasseux, c'est de la basse pornographie. On y vend des
pilules pour jeunes mariés, tous les produits ayant trait au sexe sont étalés•> (Acteur, 7).

Mais le trauma n'est pas toujours si clairement établi. Il peut n'être qu'un
élément latent, inséparable de la rencontre :

« Dans le fin fond de la Macédoine, on a eu toutes les peines du monde à se faire
comprendre. Ils ne parlaient pas du tout le français, ils nous ont pris pour des Alle-
mands. On a eu un mal fou à leur faire comprendre qu'on était des Français. On a
rencontré des femmes qui faisaient leur marché. On les a suivies dans une boutique
où on fabriquait des chaudrons en cuivre. On a fait presque l'effet de Martiens qui
débarquaient sur la terre. Elles nous ont demandé si on avait des hommes, parce que
le fait de circuler sans hommes les a surpris au plus haut point. On n'avait pas d'al-
liances, on n'avait pas l'air d'avoir d'enfants. Elles nous montraient du doigt et
riaient tant et plus. On était un sujet d'hilarité» (Assistante sociale, 12).

On voit l'ambiguïté de toutes ces aventures. D'une part il y a pour certains
interviewés, et à des degrés divers, une sorte de jeu dans lequel chacun s'efforce
de recréer sans cesse les conditions d'apparition de l'élément traumatique qui
fait son plaisir - un peu comme s'il se rendait au train-fantôme ou dans les
manèges des fêtes foraines. Mais d'autre part, comme l'imprégnation, comme la
découverte, l'aventure est encore, aux yeux des interviewés qui en font état,
expérience du monde et mode de connaissance.

Repos, nature et liberté.

Toutes les solutions que nous venons de passer en revue - imprégnation,
découverte, aventure - tentent de redonner un sens au voyage et, en ce sens,
peuvent être considérées comme des formes rénovées de tourisme, des alternatives
au sight-seeing dans le cadre d'une formule générale qu'on pourrait dire être
celle du tourisme ou du voyage << culturel ». Il reste qu'il est possible de sortir
de ce cadre et d'adopter pour ses vacances des formules entièrement différentes.
Parmi ces formules les seules qui soient citées par les interviews sont celles de
« vacances-repos » de deux types :
1) d'une part des vacances de plage ou de croisière, maritimes et solaires, que
les interviewés lient au farniente, à une certaine sensualité, à l'absence de
contraintes sociales, au dépaysement, confirmant dans l'ensemble la description
que donne Edgar Morin de ce type de vacances (Morin, 221) ;
2) d'autre part des vacances villageoises et champêtres que les interviewés
lient à un calme parfois un peu ennuyeux et à l'enfance.
Sommes-nous encore ici dans le cadre du « tourisme » ? Avec un certain usage,
nous considérerons ici que non. Nous maintiendrions pourtant - si tel était
notre objet - la nécessité d'étudier ensemble tous les contenus de vacances,
«touristiques» ou non. Cette nécessité passe ici au second plan puisque, du point
de vue des jugements d'évaluation, que nous considérons essentiellement ici,
nous entrons avec les « vacances-repos » dans un ordre de réalité autre que le
tourisme. Nous ne les mentionnons donc ici que pour rendre complète la liste
des alternatives proposées par les interviews au sight-seeing.

88
Le tourisme jugé

IV. ASPECTS DE LA STRUCTURE IDÉOLOGIQUE
DES JUGEMENTS SUR LE TOURISME

Quelques thèmes sont revenus tout au long de notre examen. En particulier :
1) Le tourisme (au sens de sight-seeing) est une activité dégradée ou aliénée,
caractéristique d'un homme inférieur ou aliéné. C'est le capitalisme ou, plus
vaguement, la société moderne qui sont responsables - aux yeux des théoriciens
plus nettement qu'aux yeux des interviewés - du développement de cette activité.
2) En face de ce tourisme dégradé, les interviewés prônent, souvent en utili-
sant un autre terme, un tourisme rénové quant à sa forme et quant à son contenu,
présenté comme une activité personnelle et libre.
3) La dégradation du tourisme est inséparable du type de relation que le
touriste sight-seeing lie avec la « chose à voir » : un simple « voir » superficiel sans
pénétration ni connaissance véritable.
4) Les interviewés opposent à ce« voir» superficiel d'autres modes de connais-
sance ou de contacts avec la réalité : imprégnation, aventure, découverte, appro-
fondissement intellectuel ou contact sensuel.
Les thèmes 1 et 3 sont communs aux écrits et aux interviews - entendons
à la fraction « bourgeoise» ou« cultivée » d'entre eux sur laquelle nous nous fondons
exclusivement. Les thèmes 2 et 4 ne se trouvent que dans les interviews, les
écrits ne proposant pas d'alternative au sight-seeing. Pourtant il faut bien
que ces alternatives existent sinon réellement, du moins à titre de modèles vir-
tuels, pour que la critique ait un sens.

Le marché touristique.

11 est possible de proposer une organisation systématique des critiques entrant
sous l'item· 1 et de leurs alternatives entrant sous l'item 2, à partir d'une certaine
analyse des conditions d'exercice du tourisme dans les sociétés modernes. Consi-
dérons simplement pour cela le tourisme comme la recherche d'un certain type
d'informations, s'exerçant selon certaines modalités dans un certain domaine.
Un certain type d'informations: entendons par là non, bien sûr, des informations
d'un caractère factuel ou dénotatif comme est censée nous en donner la science,
ou même notre journal, mais plus généralement des informations culturellement
pertinentes. Cela n'exclut du tourisme ni la quête de l'ineffable, ni celle du trauma,
ni celle de la bonne chère - mais ne les y fait entrer que dans la mesure où elles
sont prises en charge par une culture.
Selon certaines modalités: le tourisme n'est pas directement lié aux intérêts
vitaux de subsistance de l'organisme, ni, sauf exception, à l'activité profession-
nelle qui les prend dans une certaine mesure en charge dans les sociétés modernes.
Et même dans le 'cas de ces exceptions (nous en avons vu quelques-unes dans
les interviews), la recherche touristique garde un caractère d'une part non
systématique, d'autre part facultatif, et reste une activité d'amateur.
Dans un certain domaine : il n'y a pas de consensus qui limite précisément
le secteur de la réalité dans lequel est susceptible de s'exercer le tourisme. Pour

89
OliYier Burgelin
Enzensberger, explorateurs et cosmonautes sont déjà, de nos jours, des touristes.
Il est probable que de nombreux interviewés le contesteraient. Quoiqu'il en soit
le secteur de la réalité dans lequel s'exerce le tourisme est bien quelque chose
comme l'univers - non pas au sens où l'univers englobe toute chose, mais au
sens où il est ce qui, de l'étendue, nous est ouvert : faire du tourisme c'est « aller
dans le vaste monde ».
Le tourisme ainsi entendu est pratiqué par des millions d'hommes et, inévi-
tablement, est organisé en fonction de cette pratique. Dans les sociétés occiden-
tales contemporaines, les seules où le phénomène touristique ait été analysé
par les textes ou les interviews dont nous nous sommes servis, cette organisation
relève, comme l'ont montré Enzensberger et Boorstin du « capitalisme », ou,
plus précisément du modèle du marché. Le tourisme est donc organisé sur le
même modèle que le système économique, mais également que le système poli-
tique ou que la distribution des biens culturels en général 1 •
Cette organisation du tourisme joue un rôle capital dans la contestation.
Il est en effet remarquable que si certains contestent le projet touristique lui-
même (ce n'est pas sur les sommets ni dans les pays lointains qu'il faut aller
chercher la liberté, note Enzensberger), toutes les critiques portent en fait non
sur ce projet lui-même mais sur la manière dont il se concrétise dans la pratique
touristique effective.

Le marché touristique : l'offre et la demande.

Certains auteurs cités manifestent une claire conscience de l'existence de cette
structure de marché; aucun des auteurs ni des interviewés ne considère toutefois
le marché comme une adaptation réciproque de l'offre et de la demande, mais
comme un alignement pur et simple de l'une sur l'autre.
1) Enzensberger, nous l'avons vu, part de considérations concernant la de-
mande. Cette demande est, selon lui, demande de liberté, donc en elle-même
bonne. Mais elle est en même temps mal adressée (fuite devant le réel). Il y a donc,
bien sûr, un péché originel de )a demande, mais la dégradation du marché tou-
ristique reste essentiellement imputable à l'offre, qu'Enzensberger identifie
avec le régime politico-social, le capitalisme. Il ne conçoit donc pas la structure
du marché comme adaptée à des fins de distribution ou d'adaptation réciproque,
mais uniquement comme mise au service des fins manipulatives du capitalisme,
et donc en dernière analyse, adaptation de la demande à l'offre.
2) Pour Boorstin comme pour Gobineau, comme pour la plupart des inter-
viewés semble-t-il - même ceux qui manifestent par ailleurs des opinions de
gauche - c'est l'homme moderne qui est considéré comme responsable du sight-
seeing, donc la demande. Toutefois il y a des différences entre les prises de posi-
tion des uns et des autres.

1. Parsons montre que les systèmes économique, politique et des communications
de masse américains sont construits sur une même matrice et que les critiques apportées
au système des communications de masse et à la culture de masse peuvent s'organiser
sur le même modèle que les critiques apportées aux systèmes économique et politique.
Cf. en particulier : PARSONS {T.), WHITE {W.) «The Mass Media and the Structure of
American Society », The Journal of Social Issues, 1960 (3), p. 67-77. C'est ce modèle
que nous utilisons dans les pages qui suivent pour classer les critiques apportées au
fonctionnement du « marché >> touristique.

90
Le tourisme jugé
a) Boorstin, nous l'avons vu, part d'une longue analyse de l'offre capitaliste.
Mais à le lire, il apparaît clairement que l'offre n'a fait que s'adapter de manière
toujours plus parfaite à la demande. Le seul vice du capitalisme, c'est d'être
en quelque sorte trop parfait, de réaliser un pur miroir de l'homme demandeur.
Il n'y a donc pas, à proprement parler, de manipulation. L'analyse est donc
l'exact inverse de celle d'Enzensberger.
Mais par ailleurs Boorstin considère 1'abaissement moderne de la demande
comme un problème essentiellement moral. Il pense contribuer à transformer la
situation qu'il dénonce par un appel à la conscience du lecteur :

« Il faut nous éveiller avant de pouvoir marcher dans la bonne direction. Nous
devons démasquer nos illusions avant de comprendre que nous avons été somnam-
bules, etc. » (Boorstin, 325).

b) Pour Gobineau, comme pour la plupart des interviewés, il semble que la
dégradation de la demande touristique soit purement et simplement liée à l'accès
au tourisme de nouvelles couches sociales - que nous avons appelées d'un terme
générique la masse. De ces couches sociales la définition varie avec l'époque et
la situation sociale de celui qui parle : bourgeoisie d'affaire pour un aristocrate
du x1xe siècle, petite bourgeoisie pour un grand bourgeois du xx 6 , prolétariat
pour un petit bourgeois contemporain.

Possibilités offertes par le marché touristique.

Le développement d'un marché touristique serait inconcevable si, à un certain
niveau tout au moins, il ne donnait pas à chacun de ceux qui l'utilisent un plus
haut degré de liberté dans l'exploitation des éléments qu'il englobe. En fait
dans la partie« positive» de leurs déclarations, les interviewés ont affirmé béné·
ficier d'un grand nombre de possibilités dont l'existence est manifestement liée
à celle du marché touristique. D'une manière générale le marché touristique
peut procurer à ceux qui l'utilisent :
1) Une plus grande liberté à l'égard des sources d'information par la multipli-
cation de ces sources. Les interviewés ont souvent insisté sur le fait qu'ils choi·
sissent aussi bien ce qu'ils vont voir que la manière dont ils se documentent sur
ce qu'ils vont voir. Il est clair qu'en général le développement d'une infrastructure
touristique ou para-touristique augmente considérablement les sources d'infor-
mations et les possibilités de choix entre elles. Même si je m'intéresse à un sujet
dont les sources premières d'information sont aussi limitées que la peinture
italienne, je peux visiter des musées, consulter des reproductions, consulter
des livres ou des guides, etc. Pratiquement aucune de ces possibilités n'exis-
terait sans la constitution d'un marché touristique.
2) Une plus grande liberté à l'égard du contenu diffusé par ces sources. Certes
il y a toujours eu un très grand niveau de liberté en ce qui concerne la réception
et l'interprétation des informations recueillies par exemple au cours d'un voyage.
Mais cette liberté augmente lorsque les sources d'information se diversifient et
lorsque l'infrastructure se développe. Ce dernier point mérite peut-être un com-
mentaire. En l'absence d'infrastructure touristique, un type de contenu infor-
matif prend le pas sur tous les autres : c'est tout ce qui concerne l'état des routes,

91
Olivier Burgelin
les possibilités de vie et de logement, etc. Le développement de l'infrastructure
permet au contraire de faire abstraction de certains aspects du contenu informatif
pour en élire librement d'autres. En fait nous avons vu les interviewés mani-
fester un grand souci d'utiliser cette liberté en déclarant élire tel ou tel aspect
du contenu informatif global du voyage touristique, de préférence à tel autre.
3) Une plus grande liberté à l'égard des coûts de toute nature : qu'il s'agisse
du coût monétaire, du coût énergétique, du coût en attention etc. En général
le développement d'un marché implique que l'usager ne soit pas entièrement
tenu à des termes particuliers d'échange. Un touriste peut, par exemple, consacrer
plus ou moins d'argent à un voyage, dépenser plus ou moins d'énergie pour atteindre
le but qu'il s'est fixé en fonction de l'intérêt relatif qu'il porte {par exemple)
à ce but et au trajet nécessaire pour l'atteindre. ·
4) Une plus grande liberté à l'égard du. temps. La permanence du marché
touristique et des éléments qui le constituent fait qu'un touriste peut choisir
pour recueillir tel type d'information le moment qui lui convient sans être obligé
de recueillir le maximum d'informations au moment plus ou moins accidentel
où elles se présentent. Ici encore nous avons vu les interviewés affirmer utiliser
cette liberté, déclarer pouvoir remettre certaines choses à plus tard, etc ...

Dégradation du marché touristique.
Si, dans l'ensemble, les interviewés ont paru plus ou moins satisfaits des possi-
bilités que leur offre le marché touristique, ils ont par ailleurs plus ou moins
intégralement adopté des vues contraires concernant les « touristes ». Ces vues
contraires nous les avons trouvé unilatéralement développées dans les écrits.
Elles se ramènent en général à nier la réalité pratique des libertés dont nous
venons de dresser l'inventaire.
1) Selon la théorie du sight-seeing, il n'y a pas de pluralité réelle des sources
d'information, mais monopole de fait au profit du Baedeker et des éléments
constitutifs du voyage organisé. En fait les touristes ne connaissent jamais que
quelques hôtels, quelques paysages, et quelques « hauts lieux » artistiques qu'ils
sont plus ou moins « contraints » d'aller voir, et dont la liste est imposée par le
Baedeker.
2) Le Baedeker et les pratiques de truquage et de guidage qui l'accompagnent
font disparaître toute liberté réelle à l'égard du contenu en imposant en fait une
interprétation de ce contenu.
3) La liberté à l'égard des coûts disparaît lorsque « l'obligation d'aller voir »
prend un caractère compulsif. Pratiquement la dépense d'argent nécessaire pour
atteindre tel ou tel but touristique est planifiée par les agences de voyage ou par
le capitalisme manipulateur qui détient les leviers de commande du marché
touristique. Et si le touriste est, comme nous l'avons vu, toujours fatigué, n'est-ce
pas le signe qu'il n'a pas la liberté de doser réellement sa dépense énergétique?
4) La liberté à légard du temps disparaît avec des phénomènes tels que la
mode ou la fabrication artificielle d'événements touristiques (fêtes folkloriques,
sons et lumières, festivals, etc.). En fait l'usager du marché touristique n'a
nulle possibilité de choisir en fonction de ses besoins propres le moment de léchange,
de la délivrance de l'information, moment qui lui est imposé par les instances
touristiques.
On voit maintenant comment il est possible d'en venir à considérer le marché

92
Le tourisme jugé
touristique exclusivement sous l'angle de la dégradation. Il suffit :
1) d'isoler les aspects « négatifs » et les aspects « positifs » du marché touris-
tique, soit en passant les seconds sous silence, soit simplement en méconnaissant
leurs liens avec les premiers.
2) de ne considérer le marché lui-même que comme un épiphénomène soit de
l'offre - et donc de la structure sociale - soit de la demande - et donc de la
culture.
Ces deux distorsions idéologiques sont solidaires. A partir du moment où le
marché est reconnu comme une structure d'échange et d'adaptation réciproque,
il devient évidemment difficile d'opérer la sélection des informations sur laquelle
repose, en définitive, la théorie du sight-seeing. On voit enfin que la critique
pessimiste du tourisme ne présente nulle originalité de structure par rapport à
ses ~onsœurs les critiques pessimistes de la culture de masse et de l'économie de
marché. Établie sur la même matrice, on peut supposer qu'elle vient remplir
des fonctions à certains égards analogues, en tant que critique pessimiste de la
société industrielle moderne. Toutefois nous ne nous étendrons ici que sur ses
aspects spécifiques, en revenant tout d'abord aux deux derniers thèmes que nous
énumérions tout à l'heure : la dépréciation du « voir >> et son alternative positive.

La dépréciation du voir.
La scission qu'opère l'idéologie entre deux types d'usage du marché touristique
se retrouve sur un autre plan avec la distinction qu'elle opère entre deux modes
de saisie, authentique et inauthentique, de l'information touristique. Il est
curieux de constater à quel point nous avons peu rencontré l'opinion selon laquelle
il y aurait un quelconque bénéfice à simplement voir un tableau, un monument,
ou un paysage. La théorie du sight-seeing, telle que nous l'avons rencontrée aussi
bien dans les interviews que dans les écrits, accomplit au contraire un procès
en règle du « simplement vu », qui apparaît à travers elle comme dérisoire. En
particulier :
1) Le simplement vu est pauvre. Il ne livre que l'aspect extérieur, la surface
des choses, non leur profondeur ni leur sens véritables. Le simplement vu n'est
pas du connu: il ne participe pas au véritable savoir, celui qui s'acquiert par la
lecture, par l'audition, par le contact humain, éventuellement par la sympathie.
En même temps le simplement vu est fâcheusement intellectualisé : il s'oppose
au senti du toucher, du goût, de l'odorat 1 , dont il n'a pas l'inépuisable foisonne-
ment.
2) Le simplement vu est doublement inauthentique. Il recèle d'abord des
possibilités de tromperie ou de déception analogues à celles des mots par rapport
aux choses. Il n'est qu'une apparence extérieure, un décor truquahle et donc
généralement truqué. D'autre part sa pauvreté fait que nous nous laissons en-
traîner à plaquer sur lui le premier signifié venu, celui qui nous est fourni par la
publicité, le Guide bleu, la mode, la culture ambiante.
C'est bien sûr, dans les alternatives proposées au sight-seeing par les interviewés
qu'apparaît le sens qu'ils donnent à cette dépréciation du voir. Au lieu de regarder
une nature pittoresque s'étalant autour de lui en un panorama, comme le tou-

1. Il serait intéressant de savoir si la couleur se situe du côté du simplement vu ou
au contraire du côté du senti.

93
OliYier Burgelin
riste romantique, le touriste moderne va s'efforcer de s'enivrer de ses parfums,
de la consommer culinairement, de la pénétrer et d'être pénétré par elle, de se
laisser brûler par les rayons du soleil. Au lieu d'intégrer les hommes et leurs
coutumes au décor pittoresque~ il va tenter de les découvrir, que ce soit par la
sociologie ou par la sympathie. En général au lieu de chercher dans le monde
un spectacle, il va s'en imprégner, chercher en lui soit un objet de connaissance
soit un objet de sensation vive ou forte, voire même un trauma.
Connaissance ou participation affective ou sensible, cette relation opposée
au voir est vécue comme personnelle et libre. Nous avons vu au contraire toutes
les aliénations liées au simplement vu du sight-seeing. Notons en particulier ces
deux traits caractéristiques et contradictoires :
1) Le vu du sight-seeing, c'est le déjà vu, le vieilli, le démodé. Le procès du
sight-seeing est celui d'un système de signes qui a épuisé sa richesse et son pou-
voir, tout simplement par usure de sa valeur informative.
2} Mais, en même temps, le sight-seeing c'est la modernité, la « civilisation
de l'image» qui est réputée être la nôtre, et dont la photographie, avec son double
caractère de technicité, et d'automaticité, est en quelque sorte l'emblème.
La synthèse de ces contradictions s'opère dans l'idée de décadence, manifeste
dans plusieurs textes ou interviews cités, latente dans l'ensemble du procès intenté
au tourisme.
Faut-il aller plus loin et rapprocher cette contestation du « vu » du fait que,
par exemple, dans d'autres contextes le regard d'autrui est ouvertement considéré
comme menaçant? Il est certain que le sens de cette dépréciation du voir ne s'épuise
pas dans les oppositions plus ou moins manifestes que nous avons dégagées.
Poursuivre l'analyse nous entraînerait toutefois plus loin que nous ne pouvons
aller ici.
Contentons-nous de constater que nous rencontrons le même dualisme dans la
« théorie de la connaissance » que dans la « sociologie » accompagnant la critique
pessimiste du tourisme. L'homme aliéné du sight-seeing n'est censé accéder à la
nature ou aux choses ni directement par les sens, ni indirectement par le savoir:
il est prisonnier dans cette culture trafiquée, ces signes ou même ces signaux qui
parsèment le parcours balisé que lui impose le discours censurant du Baedeker.

La brèche colmatée.

Si nous devions maintenant tenter d'établir quel genre de fonctions viennent
remplir les théories pessimistes ou négatives du tourisme, nous devrions faire
appel à un autre type d'expérience que celui dont nous nous sommes servis
ici. Si nous examinions non pas comment le tourisme est jugé, mais comment il
est pratiqué, ne serions-nous pas obligé de constater que cette activité si vivement
contestée au niYeau des jugements est pratiquée dans un climat parfaitement
paisible et sans nulle contestation au niYeau de la pratique, et ceci en particulier
dans la bourgeoisie d'où émanent les jugements que nous avons étudiés? D'autre
part il est impossible, nous l'avons vu, d'opposer la sévérité des jugements de
quelques intellectuels radicaux à la béate satisfaction d'une bourgeoisie de
touristes épanouis. Cette thèse commode ne supporte pas l'examen : chaque
bourgeois satisfait porte en lui un intellectuel radical. (Nous ne pouvons dire
sur la hase des textes utilisés si chaque intellectuel radical porte en lui un bour-
geois satisfait.) En fait la seule chose que nous puissions opposer ce sont deux

94
Le tourisme jugé
exper1ences : tout indique que ce sont les mêmes individus qui contestent vio-
lemment le tourisme quand l'heure est à le juger et le pratiquent sans problèmes
quand l'heure est venue de partir en vacances. Pourtant il faut bien que ces
jugements aient une quelconque fonction. Si celle-ci n'est pas de contribuer à
1'orientation de la pratique touristique en fonction de la culture des participants,
·c'est sans doute qu'elle est d'intégrer cette pratique touristique à la culture des
participants.
Le type de rationalisme auquel se réfèrent les jugements de la bourgeoisie moderne
peut difficilement rendre compte d"'un certain nombre d'aspects du tourisme.
Par exemple :
i) Le caractère éminemment collectif de diverses déterminations du compor-
tement ·touristique, pourtant censé être d'autant plus éminemment personnel
que l'élément esthétique y joue un grand rôle.
2) L'apparente disproportion entre le caractère onéreux (en temps, en argent,
en énergie) des déplacements, et le bénéfice - quelle qu'en soit la nature - qui
paraît en résulter.
3) L'élément plus ou moins manifeste de sacralité qui entoure certaines de ses
manifestations - en particulier celles qui ont trait à l'art.
4) Le caractère rituel et apparemment dépourvu de sens de comportements
comme celui, abondamment dénoncé par la théorie du sight-seeing, qui consiste
à passer devant une œuvre d'art trop vite pour pouvoir faire autre chose que la
« reconnaître ».
5) Le décalage entre différents niveaux de contenu de l'objet touristique, ou,
ce qui revient au même l'attrait pour l'extraordinaire, le fantastique, le prodi-
gieux, etc.
Edgar Morin reconnaît quant à lui que c'est, au bout du compte, à ce genre
de questions qu'il faudrait répondre pour édifier une théorie du tourisme :

« Vacances et tourisme répondent à un double besoin de l'homme prisonnier de
la vie quotidienne : le retour au sein de la nature maternelle d'une part et d'autre
part le voyage dans l'au-delà » (Morin, 224-225).

Quelle que soit la signification exacte de ces métaphores, elles impliquent de
la manière la plus évidente, l'impossibilité d'interpréter l'activité touristique
dans les termes de ce rationalisme banal commun aux théoriciens du sight-seeing
et aux interviewés. Est-ce à dire que les autres auteurs cités et les interviewés
n'ont pas vu ces problèmes? En fait nous pourrions trouver chez certains un mo-
ment où surgit la conscience d'un certain mystère dans le comportement touris-
tique. Enzensberger nous parle de « rêve projeté dans le lointain », certains
interviewés de « lieux saints » ou de « pèlerinage ».
Mais c'est justement là qu'intervient la théorie du sight-seeing et le procès
du tourisme de masse. Ils viennent, à un certain niveau de rationalisme 1 , accom-
plir la fermeture de ce qui était en train de s'ouvrir et par quoi auraient pu venir
s'engouffrer des données que ce niveau ne peut pas en fait véritablement intégrer.
Ainsi tout ce qu'il peut y avoir d~apparemment irrationnel dans le comportement

1. D'ailleurs variable. ENZENSBERGER a parfaitement vu la structure de l'attitude
qui consiste à juxtaposer l'amour du tourisme et la critique des touristes. Mais il referme
cette porte, en attribuant cette position non à une nécessité fonctionnelle, mais à l'irré-
flexion ou à Ja sottise de celui chez qui il la relève.

95
Olivier Burgelin
touristique est rejeté sur la tête d'un touriste de référence ~t attribué à la mode,
à l'obscurantisme, à la bêtise humaine ou à l'aliénation.
La théorie du tourisme - sil' on entend par là une théorie intégrée aux sciences
humaines contemporaines et non à un rationalisme moyen d'homme cultivé -
la théorie du tourisme reste à faire. Est-il utile de dire que sa base ne pourra être
qu'une véritable description de l'activité touristique? Ce n'est pas en plaquant
sur de pseudo-faits ou sur des faits sélectionnés une théorie passe-partout de
l'aliénation moderne que l'on fera avancer une réflexion dont les progrès, depuis
un siècle, paraissent somme toute très modestes.

OLIVIER BuRGELIN
École Pratique des Hautes Études. Paris.
Alphonse Dupront

Tourisme et pèlerinage
In: Communications, 10, 1967. pp. 97-121.

Citer ce document / Cite this document :

Dupront Alphonse. Tourisme et pèlerinage. In: Communications, 10, 1967. pp. 97-121.

doi : 10.3406/comm.1967.1145

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1967_num_10_1_1145
Alphonse Dupront

Tourisme et pèlerinage
Réflexions de psychologie collective

Dans notre image sensible du passé, le Moyen-Age occidental a vécu l'intensité
des grandes errances. A l'encontre, le monde moderne, monde du stable. Les
forces qui jetaient les hommes sur les chemins s'apaisent : c'est le temps de se
suffire sur place. Seuls, outre les officiels, marchands, aventuriers et clercs cir-
culent ; des pèlerins aussi, de moins en moins. D'ailleurs les libérations par l'espace
foisonneront à mesure que grandira l'exploit colonial, où eschatologisme, rêve
éveillé de l'utopie, non·conformismes et le chœur des passions impitoyables
s'emmêlent pour une enivrante nourriture. Avec le monde fermé d'aujourd'hui,
la. démocratisation des moyens de transport et des biens dits culturels, l'espace
est à tout le monde. Peu l'affrontent seuls. Plus grégaires que nous ne le savons,
® soit par santé d'animalité sociale, soit par habitude psychique et mondaine de
@ dépendre, le tourisme de masses est devenu en notre temps fait de migrance
collective, et d'habitude établie maintenant besoin. Retour à la thérapie spatiale
© ou découverte neuve d'équilibrations? Le phénomène est encore trop jeune pour
être lucide de ses bienfaits.
Autrement ancien, multi-séculaire et même du fond des temps, le pèlerinage.
N ormaie ment, pour l'assouvissement du besoin migrant dans une société de séden-
taires, la forme neuve pouvait gravement menacer l'ancienne. Dans une époque
surtout de désacralisation établie et le foisonnement des libertés apparentes qu'offre
le tourisme dans une frénésie joyeuse de la diversité. En fait, le pèlerinage a été
le premier, dès le siècle dernier, à exploiter, comme immédiatement offertes, les
possibilités fournies par la révolution industrielle et le raccourcissement de l'es-
pace par le développement des moyens de communication. Les« foules de Lourdes»
ont précédé, et de plus d'un demi-siècle, le tourisme de masses. Aveu temporel
qui livre l'incessante pulsion du besoin pérégrin. Avec les commodités d'aujour-
d'hui, il devient seulement plus avide d'espace. Le pèlerinage lointain, celui
aussi où dans la reconnaissance du miracle se pressent les masses humaines conju-
ratrices, concentre de plus en plus les puissances irrationnelles du recours pèlerin.
Lourdes et Fatima drainent à travers notre Occident des processions de millions
d'hommes. Statistiquement, mais de façon plus diffuse, le tourisme de masses
ne doit pas être loin de remuer en nos contemporains les forces de l'instable.
Aucune concurrence donc entre ces deux formes instantes de la migrance d'au-
jourd'hui, ou à peine. Des contaminations sûrement et probablement pas à
sens unique. Surtout une vie parallèle et comme à peine suffisante pour assouvir
- névrose ou santé ? - le besoin de notre monde de vivre sur les chemins une

97
Alphonse Dupront
autre et éphémère société, celle d'un« extraordinaire» grâce auquel l'ordinaire,
le quotidien trouvent leur justice et leur report d'espérance.
De rien dès lors ne servirait d'établir concurrentiellement tourisme et pèleri-
nage: les statistiques peuvent trancher là-dessus, ou indiquer. Mais dans les pages
qui suivent, il sera simplement réfléchi sur le génie propre de chacun, à la fois
au niveau de nos expériences quotidiennes et selon ce que suggère l'histoire. A
propos d'une enquête surtout, centrée sur le fait pèlerin dans la France contem-
poraine. L'analyse de celui-ci dans ses complexités religieuses, sacrales, anthro-
pologiques, son contenu aussi de réalité historique quasi sans âge doit permettre
de mieux accuser la distinction entre ces deux aspects de masses en mouvement.
Et rien n'importe plus, au regard de notre conscience du monde, que d'atteindre
à mieux discerner. Même dans la confusion apparente, si tourisme et pèlerinage
parfois paraissent mal séparables, discerner est en fait approfondir et mieux savoir
ce que l'on vit ou cherche. Ce qui est tout de même surcroît d'humanité.

De plus en plus attentive aux étranges nouveautés de la société contemporaine,
l'Église, depuis plusieurs années déjà, a découvert le tourisme de masses. Naguère,
le pape Paul V 1 1 recevant les participants à la conférence des Nations Unies
sur le Tourisme, qui venait de se tenir à Rome, dégageait les vertus humaines et
spirituelles, le service aussi d'un tourisme utilement conduit. Des responsables
de chaînes de pèlerinages comme les Pères Assomptionnistes de l' Association
N.D. de Salut ont courageusement affronté le besoin nouveau, et la revue,
regrettablement disparue, publiée par le R.P. Ramond sous le titre Sanctuaires
et Pèlerinages était une manière de vade-mecum précieux d'un tourisme pèlerin
et de culture. Une organisation belge, tournaisienne exactement, invoquant
Tourisme et Chrétienté, avec des fins commerciales non déguisées, avoue l'aspect
brut du problème. Le besoin d'errance collective est là, exploitable et exploité.
Jusqu'où naturellement laïque, sans nécessité religieuse interne, une masse mi-
grante animée seulement de sa propre gravité humaine et travaillée d'attraits
tout temporels, une découverte « horizontale » du monde? Orientable ou non
vers des prises de conscience religieuses et puisque proximité il y a, éveil ou redé-
couverte de ce qui demeure, dans le recours au parcours d'espace, de l'univers
pèlerin? V oie moyenne enfin - de celles que choisissent volontiers aujourd'hui
les responsables quotidiens du gouvernement des hommes - , baptiser de quel-
ques pratiques ou habitudes religieuses ce gyrovaguisme des chemins -habitudes
ou pratiques hâtivement transplantées de la vie religieuse sédentaire?
Trop souvent le problème tourisme/pèlerinage débouche sur une manière de
compromis, mais c'est pastorale du quotidien. Dans le recul nécessaire pour
situer le problème, il faut poser la confusion possible, la distinction cependant
essentielle, la fécondation réciproque et surtout, quant à la puissance religieuse
de l'un comme de l'autre, que l'Esprit souffie où il veut. Pour la vie d'un univers

1. Cf. l'allocution de Paul VI aux participants à la conférence des Nations Unies sur
le Tourisme, 31 août 1963 : « Le Tourisme intéresse la vie religieuse ; sa valeur péda-
gogique, culturelle, morale et sociale», Documentation catholique, tome 60 (1963}, 1377-
1382. Et l'allocution de Paul VI aux participants au Ille symposium touristique, 6 juin
1964 : « Le Tourisme moyen de formation, aspects positifs et négatifs. Pastorale du
Tourisme», Documentation catholique, tome 61 (1964), 807-809. On trouvera une docu-
mentation fort utile, et présentée avec netteté et sagesse, dans l'écrit récent du R. P.
François de Dainville, S. J., Tourisme et Pastorale, Tournai, 1965, 128 pages.

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Tourisme et pèlerinage
de la foi, les voies de la grâce sont aussi infinies que mystérieuses. Dès lors, pour
quiconque, le croyant comme l'analyste, il n'y a plus lieu de juger, voire de
hiérarchiser, mais d'accepter l'expérience ou l'épreuve de chacune de ces deux
réalités fortement exprimées dans notre société contemporaine et par l'analyse
de ce dont séparément elles témoignent, d'atteindre aux portes du secret quant
aux pulsions de la migrance collective.
Analyse que les réflexions qui suivent n'aborderont pas de front; mais peut-
être en ébaucheront-elles certaines démarches dans une première approche
simplement phénoménologique. Au partir du langage d'abord.« Tourisme» nous
apparaît, comme il est de fait, fort jeune, de contexture anglo-saxonne, et surtout
centré sur le plaisir ou le divertissement. Parfaitement laïque donc, et comme
l'un des aspects d'une quête collective ou individuelle de la joie dans une société
qui a perdu le sens de la fête et qui se découvre incapable de le retrouver, tant
elle est pauvre et faible en l'œuvre créatrice de sa religion. A la vérité, selon
que dit le langage, c'est le singulier « touriste » qui paraît, aussi bien en Angleterre
que postérieurement en France, avant le pesant cc tourisme », encombrant comme
une doctrine philosophique de même suffixe et au pair de celle-ci abstrait.
Campé d'ailleurs littérairement avec Stendhal : le touriste est le « curieux »
d'un monde de bourgeoisie, avide de possession sans avoir les moyens d'acquérir
tout ce qu'il convoite. Prenant ses distances aussi d'avec la société ou le milieu
habituels, oppressants, encombrants ou peu dignes de lui. De ce support égotiste,
culture et distinction - celle que l'on acquiert d'avoir vu - vont faire une
manière de modèle collectif. Combien différent du pèlerin, la chose est naturelle
dans l'écriture d'un Hugo dès 1846 : « Aix-la-Chapelle, pour le malade, c'est
une fontaine minérale chaude, froide, ferrugineuse, sulfureuse : pour le touriste,
c'est un pays de redoutes et de concerts ; pour le pèlerin, c'est la châsse des
grandes reliques qu'on ne voit que tous les sept ans ... 1 • » Le passage cependant
de touriste à tourisme, de l'individuel au genre ou au style, impose à la notion
une gravité collective. Se fût-il agi seulement d'une mode, dans l'acceptation
conformisante, le besoin ne tarde pas à percer. Aveu d'un monde où l'on s'ennuie
sans doute, mais la recherche collective du divertissement, en dépit du groupe
humain habituel avec qui l'on s'y livre, impose une autre société. A ébaucher
ou à pressentir, société de rêve, d'épreuve ou demain de nostalgie. En tous
les cas, milieu autre, où l'autre peut être manifesté de tant de façons à la fois,
dans le groupe touristique, dans les environnements neufs que l'on découvre,
dans une interaction de l'extraordinaire et de l'habituel jusqu'à l'ivresse, d'au-
tant plus consentie qu'éphémère, de créer son monde à merci.
Gravité charnue de la présence et de l'acte collectif, libération en profondeur
des images de l'autre société et exercice de la puissance d'y atteindre, sont-ce
là définitions légères du tourisme? Seulement le voyage d'agrément, le dépla-
cement pour son plaisir? Tant il y a dans le fait de masse de sincérité sans fard,
il est certain que le tourisme de masses impose immédiatement autre chose.
La ruée, d'autant plus qu'elle se fait tyrannique, n'est jamais sans aveu. Elle
dit ce que l'égotisme insulaire ou littéraire des touristes pionniers, aux pre-
mières décennies du siècle passé, dissimulait jalousement : la quête vitale d'autre
chose. Ce qu'il y avait dans l'ancienne notion de« tour», àla fois recherche, épreuve,
et aussi sûrement que lointainement, initiation. Pratique ou rite marqué d'his-
toire dans la vie occidentale, le « tour ». Si les Français passant les monts à partir

1. Victor Huco, Œuvres, tome XI V, Paris, 1846, Éditions Furne, Lettre 9, p. 160.

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Alphonse Dupront
de la Renaissance accomplissaient le « voyage d'Italie », pour les Germaniques,
le Kavaliertour, lui aussi descente en la péninsule initiatrice, était élection de
culture, distinction, et, pour le restant de la vie, consécration. Au xv111e siècle,
<l'Angleterre, les artistes partant pour le Great Tour à travers les capitales du
continent allaient y chercher leurs lettres de maîtrise ou leur brevet d'académi-
cien. Moins illustres mais inscrivant puissamment dans l'âme collective une vie
seconde plus ou moins cryptique, fortement organisée et connue comme initia-
tique, les compagnons du Tour de France. Sur nos lèvres d'aujourd'hui, « faire
un tour» sonne désinvolte, mais faire le tour est un rite d'homme ou de maître.
Et ce verbe« faire», affirmation d'acte, par quoi chacun œuvre son tour, marque
la racine profonde d'une décision d'accomplissement, virilisante.
Qu'importe que l'on n'en puisse pas dire autant du tourisme, qui n'a pas en
notre langue de verbe d'acte, si dans l'usage du mot,« tour» est pour nous signi-
fiant. Reviviscent d'une double charge, - celle, obvie, habituelle, de divertis-
sement, et l'autre, plus cachée mais séculairement pétrie, d'être <c circuit ». De
par cette double charge déjà, le tourisme est approfondissable. Il est autre chose
que ce qu'il paraît, donc matière à travailler pour lui faire exprimer son secret
d'âme. Au-delà de l'apparence; à quoi contraint la masse, dans la mesure où
elle a besoin de se donner un sens d'exister: à condition que maïeutique ou édu-
cation s'accomplissent. Dans cette démarche essentielle du sens, qui est atteindre
au non-dit, au secret, l'image ensevelie affieure. Toute simple ici mais maîtresse,
elle est ce « tour», à la fois figure et pratique. La figure, on la lit circulaire :
Je tour est circuit, et la conscience plus ou moins diffuse du circuit, même effi-
lochée dans l'acte ou le sentiment vécu, offre concentration. Fidèle à l'image du
tour, le tourisme ne saurait être dévoration boulimique de l'univers, voir après
voir pour ne plus rien voir dans un vertige d'espace, d'images, de fatigues.
Implicitement, dans sa virtualité énergétique et spirituelle, il centre la découverte.
Alentour de l'acteur, de son milieu et à l'un comme à l'autre, il impose limitation et
inventaire - deux aspects de la représentation même de circuit. Le pressenti-
ment de ces exigences d'analyse dessine de soi la figure de se concentrer et peut
en faire naître le besoin. D'autant qu'intervient le passé noble de« tour»: c'est-à-
dire, en résonance avec le mot, une œuvre d'illustration, où, bien au-delà du
cc m'as-tu vu» mondain, enrichissement, promotion de soi, comme une« nouvelle
naissance», des fumées même d'initiation deviennent justice du tour. A le vivre,
celui-ci est collection des secrets du monde. Et puis, il y a la hiérarchie des vertus
de sa figure. Première ébauche du circuit, l'ouverture de l'homme à connaître. Dans
cette disponibilité, autant qu'il y a faim de connaissance, ou simplement curio-
sité, foi il y a ou sympathie pour ce qui est autre. Cela, jusque dans l'attitude
la plus commune qui est moins de connaître que de reconnaître et surtout d' ap-
propriation. Qu'importe au demeurant. L'essentiel est l'échange, moins encore
l'épreuve de réagir : en cette dernière, aussi brute soit-elle, une analyse semi-
consciente de la participation au monde s'ébauche. Toute une exploration de
soi se modèle dans l'approche du monde; des accrochages électifs éclairent
la conscience, fixent des attentes subconscientes. Pourquoi ne seraient-ils pas
dans le mystère semi-silencieux d'un dialogue au monde, voies d'une grâce
opérant dans le monde ?
Surtout lorsque dans cette découverte interviennent - et où ne les trouve-
t-on pas? - deux des valeurs qui, à longueur des temps, contraignent le voya-
geur, quoiqu'il en ait, à ouvrir corps et âme à la présence du monde : l'une est
le merveilleux; l'autre s'appelle l'historique. Hommes de modernité, nous ne

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Tourisme et pèlerinage
connaissons plus ces livrets d'honnêteté et d'incantation qu'emportaient avec
eux pèlerins et voyageurs de la fin du Moyen-Age et du xv1e siècle et qui rappor-
taient en quelques pages les mirabilia des Lieux Saints ou de Rome ou de telle
autre ville insigne. Mirabilia, ou ce qu'il faut avoir vu, pour parler d'aujourd'hui.
Ce qu'il faut avoir vu, cela peut être Je « lieu » du miracle, là où traditions et
histoire attestent qu'à un moment du temps, un événement dit « surnaturel »
s'est produit. Cette autre et plus haute présence a marqué le lieu. Autant qu'en-
suite dans la ruée au miracle, les processions plus ou moins paniques des foules.
Dans la différenciation habituelle des lieux, celle de notre monde physique,
l'espace où s'est accompli aux yeux d'hommes l'apparition ou le miracle compose
un milieu d'élection singulière. Quelque contenu que touriste ou passant donne
à cette élection, il en reçoit l'imprégnation; par sa seule présence, consentante
ou neutre, il enrichit la Présence. Surtout quand il est fondu dans la foule :
car la foule qui passe recrée toutes les foules passées, en perçoit les traces qui
flottent. D'ailleurs miraculeux et merveilleux parlent silencieusement à l'âme
des foules qui passent : aussi élémentaire ou irrationnel qu'en soit le niveau,
chaque foule est un corps de foi. Jusqu'à être comme naturellement perméable
à cette autre découverte du tourisme, qu'est l'historique, sinon l'histoire. Là
encore, c'est l'épaisseur de la présence qui atteint la masse. Présence temporelle
maintenant, qui peut évoquer aussi bien le temps des seigneurs que l'homme de
Cro-magnon, celui du fonds des temps hors toute histoire. L'immédiateté popu-
laire en découvre la masse par des mots aussi pleins qu' «autrefois» ou« depuis
toujours ». Par leur poids d'éternel ou de lointain, ils traduisent, ces mots, une
méditation silencieuse sur la condition humaine, modulée encore et toujours par
l'évidence mythique que les hommes d'autrefois étaient mystérieusement plus forts
que ceux d'aujourd'hui, jusqu'à être capables de vivre dans des conditions maté-
rielles d'espace, de logement, maintenant malaisément concevables. A tout le
moins, l'historique différencie, et d'autant plus profondément que la différen-
ciation est moins consciente. Dès lors, la découverte de l'histoire, à la fois diffuse
et concentrante dans le parcours du voyage, prépare une disposition du psy-
chisme collectif à recevoir le mystère. A travers les charges humaines de l'his-
torique, stratification séculaire en un lieu ou en une œuvre des travaux et des
jours, une présacralisation s'incube. Les lieux où parle l'histoire, dans la geste
de l'œuvre humain, sont autant de mirabilia. Ce que le langage n'ose pas dire
des lieux sacrés, il le dira de quelques autres en les désignant comme hauts-lieux.
Et qu'est-ce d'autre que le haut-lieu, sinon l'endroit élu de l'espace à prendre
de la hauteur. Entre lieux d'histoire, hauts-lieux, lieux sacrés, pour le touriste
qui passe, quand différence il y a, elle est tout juste de degré, mais la matière
est commune, celle d'une élection spirituelle, faite d'étrangeté, d'étonnement,
de dépassement de l'ordinaire dans une illustration héroïcisante de l'espace
et du temps quotidiens. Même le tourisme le plus hâtif est voie d'ouverture au
sacré, s'il multiplie, volontairement ou non, les épreuves de la rencontre avec
le grand, l'exaltant, l'autre. Parce qu'il est « tour » fait d'œuvre humaine, en
dépit de toutes apparences contraires, le tourisme approfondit, concentre et
un jour ou l'autre, entr'ouvre sur l'essentiel.
De même qu'il concentre l'espace, le tourisme, nécessairement circuit, fixe
des temps. Des temps qui sont espace, des lieux, étapes ou endroits choisis pour
être découverts, connus, le plus banalement du monde même, ce qu'il faut,
suivant tel parcours, avoir vu. Ces temps sont des temps forts, puisque dans le
déplacement touristique, ils sont Je stable. En eux, ne fût-ce qu'un moment, une

101
Alphonse Dupront
fixité étrange, surprenante, de l'espace et du temps. Attendus évidemment
puisque dénombrés dans les prospectus du voyage, et donc passibles d'une
concentration spéciale d'imaginaire, de préfiguré, de lassitude aussi. Dans le
circuit, ces temps sont l'épreuve véritable de la rencontre. Ce qu'il en sortira,
à travers la masse qui passe, demeure le secret de chacun. Mais il est certain
qu'une composition des lieux, transposant sur le psychisme de masses la com-
position mentale des Exercices spirituels d'Ignace de Loyola, peut provoquer
chocs et choix, marques même furtives pour un travail postérieur de recréation
mentale. Aux lieux où temps et espace se sont un moment arrêtés, quelque
chose s'inscrit à tel ou tel niveau de conscience, du « blanc mental », ce blanc
qui n'est jamais neutre jusqu'au désir plus ou moins nourricier d'affabulation
de revenir. Au stade le plus fruste, l'arrêt esquisse invitation. Regarder, voir,
recevoir peuvent être les réponses. Chacune de ces attitudes, pour sommaire
qu'elle soit, à peine inscrite dans le corps ou dans l'âme, ébauche ouverture.
La situation de l'étape dans le rythme diurne, ce qui l'a précédée ou ce qui peut
être encore attendu, la cohésion du groupe, 1' entourage immédiat, la parole
qui impose, le temps laissé avant que ne joue le réflexe panurgique de bonne
compagnie, une infinité d'impondérables peuvent accuser l'ouverture ou tout
de suite la confondre. Ce qui n'en exclut pas le retour pour autant, dans la suite
des jours, à telle étape postérieure ou dans la maturation du retour. Évidences
psychiques du quotidien, qu'il suffit de situer, pour mettre en évidence une
différence essentielle entre la pratique touristique et le pélerinage. S'il y a, au
niveau d'agences pieuses d'aujourd'hui, possédant haut pignon dévot, des circuits
de pèlerinages, c'est contamination touristique. En fait, le pèlerinage se vit
dans un certain espace, marche à un but sacral. Même dans les circuits de pèle-
rinages, il y a un sommet. Si les pèlerins des jubilés « font » Assise, Lorette,
Padoue ou Cascia, leur but demeure Rome, les limina Apostolorum, les sept
églises jubilaires de la capitale de la catholicité moderne. A fortiori naguère
encore Jérusalem, ou bien Lourdes, si des troupes de pèlerins s'arrêtent ici ou
là en chemin à des sanctuaires mariaux de moindre importance. Le pèlerinage
s'accomplit en un terme, et la fixation de ce terme est le sens du pèlerinage, en
même temps qu'il détermine pour le pèlerin une mesure d'espace sacré et tout un
complexe psychique d'espérances, de prémonitions, de tensions, d'effort. Dirait-on
selon le langage à la mode que le pèlerinage est global? Soit. D'une globalité
massive où le pèlerin, dès le moment où il devient pèlerin, fait corps avec l'espace
unique du pèlerinage. Cette participation quasi indissociable fait la sacralité
du pèlerinage. En ce sens, il n'y a jamais de pèlerinage à moitié. Le tourisme,
lui, découpe son espace à merci, et le touriste peut s'arrêter en chemin : il est
maître de l'espace comme il demeure libre des étapes. Mais celles-ci une fois
choisies composent autant d'espaces intermédiaires, susceptibles d'être traités
comme espace pèlerin. Dans la pratique, qui songe à l'éventualité? Elle n'en
existe pas moins, et si l'on peut éprouver parfois qu'un circuit de pèlerinages
impose une sursaturation d'univers pérégrin, dans le programme touristique
organisé, l'étape peut devenir traitement du psychisme pèlerin. Par la fixation
d'âme qu'elle comporte. Que dans le circuit par ailleurs, s'inscrive innocemment
tel lieu de pèlerinage, « éveil » ou retour de mémoire collective ou individuelle
y surviendront par hasard, marques de grâces ou simplement cohérences d'un
retour humain vers une quête migrante de sacralités. Surtout quand la fatigue
survient.
Réalité commune au tourisme et au pèlerinage, celle-ci, et voie par où pénètre

102
Tourisme et pèlerinage
\'habituellement inconnu ou refusé. Qui consciemment définirait une thérapie
d'imprégnation par la fatigue? L'expérience est patente cependant d'une dis-
ponibilité à l'ouverture quand, le corps recru de fatigue, les freins accoutumés
lâchent, le personnage se défait et laisse place à une réalité autre, de puissance
neuve. Que s'épuise ce que la langue, dans sa sûreté des fonds, appelle résistance,
et tout à la fois recréation et réceptivité subconsciente commencent. Mesure
éminemment individuelle certes et fort malmenée tant dans le tourisme de masse
que dans le pèlerinage collectif, mais à travers un stupéfiant gaspillage d'énergie-
des cheminements passent où s'opèrent des reconnaissances, des voix parlent,
des images se fixent agglutinant en silence tout un matériau psychique subcons-
cient, créateur ou régénérateur d'énergies vitales. Est-ce nous diminuer que de
savoir que de partir ainsi sur les chemins, nous vivons la grande aventure de
nous, malgré toutes les protections prises, nombreuses souvent, d'emporter
notre petit monde avec nous? Et que, dans cette aventure, la fécondité est
moins dans l'exaltation, l'explicite dont nous nous nourrissons que dans le mys-
tère du corps et de l'âme lasse : le subreptice peut être le besoin de demain.
Dans cette quête de la rencontre, tout proches dans une commune thérapie
de la présence, tourisme et pèlerinage ont d'intimes correspondances. Tous
deux, formes à puissance et à promesse « spirituelle » de la migrance humaine
sur les chemins du monde.
Rencontre et présence, ces attitudes « spirituelles » ou de communication
composent deux aspects majeurs d'une anthropologie de la migrance collective·
Pèlerinage et tourisme y participent à des degrés divers. Mais divers seulement
par ce qui en est vécu, beaucoup moins que par la forme qu'ils définissent.
Notre besoin hiérarchisant nous mettrait volontiers en tentation de comparer
et d'appauvrir l'un pour combler l'autre. Sur le conscient le plus brut de chacun,
l'on peut au contraire accuser d'éclairantes correspondances. Conscient brut,
qui est évidemment la fin qu'on se donne et qu'on dit. Pour le tourisme, besoin
personnel de découvrir ou, à un niveau plus neutre ou grégaire, observer la
mode de ce qu'il faut avoir vu. Dans les deux démarches, qu'agisse un modèle
social de montre ou de gloriole ou une ferveur de « nourriture terrestre », il y a
démarche de plénitude. Plénitude du temporel, mais après tout le plus pauvre
des « ce qu'il faut avoir vu » n'est-il pas un murmure de chant du monde ? Le
« j'ai vu » est témoignage et invitation. Comme il fait sur le moment l'autre,
celui qui l'entend, plus pauvre, il suscite en même temps l'image de la terre
promise. Foisonnement d'une dynamique de la migrance, qui anime un espace
plein d'hommes et de l'œuvre humain. Pris dans son bloc d'espace sacré, le pèle-
rin, lui de son côté, participe d'un univers de plénitude. Plus passivement peut-
être que le touriste, mais dans sa formulation consciente, plus virilement. Si le
pèlerinage est conjuratoire, le vivre est quête d'un manque et attente active,
contraignante même pour la présence surnaturelle invoquée, que ce manque soit
plus ou moins tôt supprimé. L'invocation pérégrine, à la mesure même de la
difficulté reconnue ou vécue du pèlerinage, est revitalisante. Que la plénitude
vienne de l'effort conscient ou de la grâce d'en haut, l'effet brut de la recharge
est le même et dans les cas extrêmes, le miracle, patent. Moins conjuratoire et
plus habituel, de vénération ou dévot, le pèlerinage demeure quête semi-cons-
ciente de sacralités, et le sacral est par existence le « numineux », la source, la
présence mystérieuse, ineffable et abrupte par quoi se vit une communication
de forces. A tous les niveaux enfin, le pèlerinage est salutifère : marche à l'autre
vie, il ouvre la voie de plénitude où les deux mondes communiquent. Quêtes de

103
Alphonse Dupront
plénitude analogues donc dans le tourisme et dans le pèlerinage. Dira-t-on que
dans l'un, seul le monde des hommes est concerné; dans l'autre, deux mondes,
deux vies, le temps des hommes et l'éternel? Aucune comparaison possible dès
lors entre ce qui est « tour » et ce qui est « passage»? Et cependant chaque fois
que s'ébauchent ou se vivent démarche ou conscience de plénitude, deux mon-
des - l'un et l'autre - ne sont-ils pas socialement, psychiquement, religieuse-
ment impliqués?
Analogies, voire correspondances imposent cependant distinctions. Si pèle-
rinage et tourisme peuvent puiser, par leurs attitudes physiques et <c spirituelles»,
à des sources communes de nourriture, la façon de vivre chacun, l' « existentiel »
de l'un et de l'autre se différencient fermement. Il y a du gratuit dans le tou-
risme, voire de l'oisif; ce que ne comporte pas le pèlerinage, qui dès le premier
pas est tension et obtention. Sans doute le besoin de découverte dans la pratique
touristique peut-il être harcelant, sans merci, et fortement égocentriste. Dans
une démarche de possession du monde, la préhension s'établit aisément en
tyrannie, de l'âme et du corps ensemble. Mais dans l'intention, le rêve ou la
pratique habituelle, le touriste demeure maître à son gré de laisser flotter le
but, de ne rien attendre, et dans une manière de nonchaloir las de l'espace, de
seulement recevoir sans même fixer ni noter. Valeur apparente d'oisiveté, le
tourisme, au plein d'un monde cloisonné d'emplois du temps, harcelé d'affai-
rements et vertigineux d'irréquiétude. Ce qu i lui donne sa contexture d'acte
de promotion sociale. Jusqu'à nous encore, le loisir était privilège. La société
bourgeoise moderne et contemporaine en avait même fait, dans ses hantises
de richesse, une inutilité. Le voici retrouvé comme nécessité d'équilibre psychique
et social, et avec sa marque d'autrefois, indélébile, d'être aristocrate. Que son
usage se colore de quelque culture, une« aura» de noblesse s'impose. En dépit
de la cohorte des fragilités ou superstitions mondaines, au cœur du tourisme
vit la liberté sous sa forme la plus apparente et, possible, dans le monde
que nous vivons, la liberté de ne rien faire. Chercher ou attendre sans faire,
c'est léminente vertu de l'acte touristique, décontracté dans son dessein s'il
)'est rarement dans le fait. Le touriste parcourt, et parcourir vit la liberté même
de l'errance. A l'encontre, le pèlerin, instant de son objurgation et de l'autre
monde. Le génie du mot autant que l'ascétique millénaire de la pratique le font
l'étranger. Étranger à quoi? Aux pays qu'il découvre, de par son origine même,
surtout de par son état d'âme. En celui-ci, la clé de l'étrangéité : comme il a
quitté patrie, terre natale, vie quotidienne pour une rencontre transformante
dans l'économie de son salut, le pèlerin, au long de son pèlerinage, se fait étranger
à soi-même. Conditions privilégiées pour la rencontre et la présence, mais aussi
fruit d'une tension d'âme inlassée, parfois séquestrante ou hautaine, normale-
ment indifférente aux accidents, épreuves ou épisodes du parcours. Aucune gra-
tuité maintenant, dans cette volonté d'accomplissement où le pèlerinage doit
porter fruit, mais une âpreté possible de la grâce. Si le touriste peut s'étaler
noblement dans le monde, le pèlerin vit une double tension : celle de l'espace
à maîtriser et celle de son univers intérieur, étranger jusqu'à l'espace même.
Qu'il marche vers le lieu du pèlerinage ou qu'il s'avance vers lui en procession,
à quelque niveau que cela se situe en lui, ses actes, toute sa manière d'être, dans
une étrangéité au présent proche, contraignent la présence. Ou du moins sont
ainsi faits pour qu'elle soit. L'accomplissement de l'étranger, c'est évidemment
l'autre monde.
Destin de l'analyse ou cheminement des choses, dès que l'on accuse la dis-

104
Tourisme et pèlerinage
tinction, les éléments communs, à un certain niveau de profondeur, réapparais-
sent. En l'occurence ici matière mentale. Et c'est peut-être en elle que l'attitude
touristique et l'acte pèlerin sont le plus proches. Étranger, le pèlerin : donc,
créateur de par sa concentration propre d'une vacuité mentale à l'égard des
environnements, des lieux hormis le lieu saint, centre et terme de son espace.
Dans sa supplication salvatrice, il s'ouvre sur l'illimité et l'indéfini, cet indéfini
fût-il le salut, c'est-à-dire la certitude du retour au sein du Père. Perdre ses
apparences quotidiennes, tel l'extraordinaire du pèlerinage avec toute la pulsion
du dépassement ou de la sortie hors l'exister et donc se défaire et s'accomplir
dans une vacuité illuminée d'ailleurs. Selon la rigueur des mots, vacuité est
proche de vacance, et le tourisme vit la vacance. Celle-ci, dans la sûreté du voca-
bulaire, exprime, jusque dans la stabilité physique, l'errance, c'est-à-dire le
parcours même imaginaire, la disponibilité mentale et dans l'aventure, l'ouver-
ture à ce qui survient ; un vide actif où passe le monde. Ainsi tant pèlerinage
que tourisme sont créateurs d'un« medium» mental, subtil, perméable, où les voies
de la connaissance et de la participation sont toutes différentes de celles de l' expé-
rience quotidienne. L'épreuve ou même la conscience fruste de ce « medium» font
éclater ou atteignent le personnage habituel et le marquent de l'immensité
de l'existence. S'il fallait à cette réalité subtile l'éclairage d'un signe, on peut
déjà la baptiser l'au-delà.
Une autre confrontation entre tourisme et pèlerinage peut s'opérer au partir
de la vie de l'espace. A première vue, la distinction est aisée entre pour l'un,
une vie de l'espace sacré, pour l'autre, le déploiement de l'espace profane et
quelque peu rivresse de celui-ci. Classement péremptoire et cependant fragile.
Ce ne sera pas profaner le pèlerinage que de le désacraliser quelque peu. Il suffit
de considérer la procession qui passe, les visages attentifs à regarder les badauds,
le corps balancé dans le rythme ambulatoire, pour sentir que nombreux sont
tous ceux qui ne savent ce qu'ils font. Ou dans la vie d'un lieu de pèlerinage comme
Lourdes, la prospérité des agences d'excursions. En fait, chaque perte appa-
rente de dévotion a son sens - disons même sa vertu. Ainsi des excursions
lourdaises. Outre l'exploration de la montagne proche, approfondissement
chtonique de la réalité physique de Massabielle, ces sorties, pour les pèlerins
venus de loin et établis pour plusieurs jours dans la ville de leur pèlerinage, sont
une équilibration. La vie des sacralités ne saurait être continue. Que devient
l'intensité de vie là où il n'y a pas détente? L'excursion, au contraire, est
souffie : elle coupe le temps du pèlerinage et permet ainsi la recharge. Dans
le flux du pèlerinage, le profane est rehaut, rappel, recentration ou épreuve.
Aussi bien l'espace sacré n'est-il jamais donné comme tel : il est plénitude à
atteindre à partir du profane. La santé, la vérité du pèlerinage demeurent au
contraire le puissant et tourbillonnant mélange d'épanouissements profanes et
de ferventes tensions sacrales. Aucun traitement si fortement contrasté dans le
tourisme de masses, mais on appauvrirait injustement celui-ci à lui assigner
seulement comme espace vécu l'espace linéaire, le déroulement plus ou moins
complaisant de bornes le long d'une route figurée par lignes droites et tournants.
Une création originale s'opère dans le tourisme de groupe : vie humaine de l'es-
pace, celui-ci crée l'espace collectif. C'est l'espace que vit le groupe dans sa pas-
sion des chemins, de la découverte étonnée à l'épuisement de fatigue: cet espace
que promet le départ et que contiendra le retour, fait de contrastes dans les réac-
tions individuelles et d'un concert dans la geste du voyage : espace humain des
étapes où le groupe se découvre ensemble conscient de la découverte, aussi bien

105
Alphonse Dupront
qu'en amortissant les effets ; espace humain de l'entre-deux étapes où, assimi-
lation et création collective, il y a du vécu ensemble, recharge aussi et entretien
dans un ressourcement de groupe. Incontestablement, une dynamique par
pleins et par vides du groupe entier ou des sous-groupes se vit dans le parcours
touristique de toute masse engagée librement ensemble aux chemins. D'autant
plus expressive d'ailleurs que la masse est constituée par hasard, de rencontre
et qu'elle doit, par gravité physique, par nécessité d'équilibre et de nourriture
psychique, se faire, la durée même de l'aventure, sa propre société de l'espace
vécu.
Dans une création d'une société provisoire mais nécessaire, toujours à des
niveaux différents, tourisme et pèlerinage encore se retrouvent. Quelques traits
peuvent cerner le phénomène. Cette société, fruit du chemin ensemble, doit
d'abord être une société différente de celle de l'existence stable. Habitudes,
liens, conformismes y doivent éclater, ou du moins le devraient : l'attente plus
ou moins consciente est celle de la peau neuve. Ce que cultivent fort bien aujour-
d'hui, jusque dans leur expérience de la stabilité dans l'exotique ou le cosmique
paganisant, les clubs de tout génie, méditerranéen ou tahitien. Dans le tourisme,
société de divertissement, de plus en plus libérée ou libératrice avec le moins
d'interdits possible; dans le pèlerinage, au sens profond, exercice ensemble de
salut commun. Des deux côtés, société neuve, dont chacun sait qu'elle est éphé-
mère, sans lendemain, mais d'autant plus extraordinaire. En elle, l'éternel et
le fragile s'équilibrent, dans une irruption hors des cadres, conditions et
états, libératrice de forces irrationnelles, pulsions, images ou rêves ensevelis
aux profondeurs. Ainsi, dans l'intensité d'autant plus vécue que l'expérience
est brève, une révélation de ce qui était caché, enclos de par les travaux et les
jours. Bien des épreuves ou des trempes d'hommes peuvent naître de ces décou-
vertes, véritable exploration de soi par le libre choix d'un « faire » social neuf.
C'est d'ailleurs dans la délivrance du besoin, de la pulsion ou de l'image des
tréfonds que tourisme et pèlerinage avouent leur vérité propre. L'exigence conju-
ratoire du pèlerinage, la puissance en lui des forces irrationnelles et paniques,
sa tension salvatrice confrontée à l'œuvre divine, la « sur-société » que crée de
soi toute pulsion collective de salut commun, ce qu'il y a parfois de soudain
dans le départ pèlerin pour l'immédiate thérapie d'un choc profond, peur col-
lective, épidémie, catastrophe, font de la marche pérégrine un exercice d'ins-
tance suprême. Ou, quand elle se banalise, une mémoire enténébrée d'une audace
créatrice, capable même d'affronter Dieu ou ses saints. Peut-être, sur le fait
exigeant de cette société autre, trouverait-on la différenciation la plus juste
entre nos deux formes de migrance collective : dans l'acte pèlerin, l'image des
profondeurs est contrainte, dominatrice ; elle est aussi la plus haute épreuve
de la puissance humaine dans sa volonté d'incarner l'ordre, qu'il soit divin, qu'il
soit de l'homme. A l'encontre, le tourisme est détendu ; l'image enclose n'est
point instante d'incarnation; elle peut même n'être pas révélée : ce sont là
jeux· de forts. Ce qui s'y découvre est sans action immédiate, voire même cons-
ciente. Aucun préalable contraignant ; c'est de la suite des rencontres que
s'élabore ou s'exprime l'intime besoin. Le pèlerinage procède; le tourisme atteint.
Au terme de ces réflexions en zig-zag, une évidence qu'il ne faut pas se lasser
de découvrir. Tant dans le pèlerinage que dans le tourisme, la masse, par son
poids même, impose la profondeur. Si certaines des démarches d'analyse qui
viennent d'être présentées tentent d'avancer jusqu'aux confins d'un certain
invraisemblable au regard de nos univers habituels, c'est sans doute par une

106
Tourisme et pèlerinage
réaction nécessaire contre l'abusif traitement superficiel de choses tout autres
qu'apparences de discours, mais surtout parce qu'ainsi la matière veut. Pour
la brasser à longueur de poncifs, nous ne pratiquons pas assez combien
la masse présente impose respect et connaissance. Par sa massivité, elle témoi-
gne ; par ses continuités, elle crée. Miracle tout humain, mais réel : au lieu
marqué par la présence surnaturelle, les foules confirment la présence, l'inten-
sifient et en une certaine manière la renouvellent. Les seules statistiques du
nombre des visiteurs éclairent une carte des hauts lieux. Et ce ne serait rien
outrer que d'écrire que la foule humaine, dans ses persévérances migrantes, est
consacrante ; au regard de la vie des sacralités du pèlerinage, pourquoi ne pas
la reconnaître sanctifiante ? Réaction outrancière en l'autre sens quand nous
banalisons foules et masses, à force de vouloir nous en distinguer? Ce serait
après tout recherch_e saine d'équilibre. Mais sans donner dans l'artifice des « faux
dieux » non plus que dans des illusions vaines, il importe de faire manifester
aux réalités de masse leur puissance d'expression noble. Toute masse cherche
l'au-delà d'elle-même. Le lui laisser oublier, c'est renoncer à l'enseigner : c'est-à-
dire à lui rendre conscientes ses racines profondes. La vox populi est-elle autre
chose que cette cohérence aux sources? L'entendre, la faire entendre de ceux
en qui et pour qui elle résonne demeure la voie la plus sûre, la plus pure aussi,
d'atteindre un jour au secret du mystère de ces masses migrantes, dont les
phènomènes proches du tourisme et du pèlerinage viennent d'être cernés dans les
pages qui précèdent, sans que pour autant le mystère se soit évanoui en lumière.

En contrepoint de ces réflexions parallèles, il peut valoir de présenter certains
aspects du pèlerinage, fait de la vie religieuse des masses. Le pèlerinage seul :
non pas certes la « chose en soi », elle aussi insaisissable et même échappant à
une définition maladroitement précise, mais le pèlerinage désigné comme tel par
le langage et la pratique, fait de migrance collective saisi dans quelques-unes
de ses spécificités, hors tout rapprochement avec d'autres formes de l'errance
contemporaine de groupe. Le pèlerinage étudié de façon quelque peu méthodique,
par une enquête présentement conduite dans le cadre de la vie section de l'École
des Hautes Études. Non point pour faire état de façon un rien ostentatoire de
cette enquête réalisée sous notre responsabilité, mais parce qu'à notre connais-
sance, elle demeure le premier travail précis consacré à l'analyse d'un phénomène
complexe et qui, peut-être parce que tel ou pour d'autres raisons légères ou graves,
n'a pas été encore valablement étudié, hormis parfois par des aspects dits « folklo-
riques» - ce qui est prendre les choses d'un biais spectaculaire et souvent léger.
Pour << situer » valablement en effet le pèlerinage dans le nombre des formes
de la migrance collective, il fallait une saisie, aussi directe que possible du phé-
nomène dans la multiplicité de ses aspects, déblayant une littérature dévotieuse
aux naïvetés aussi complaisantes qu'infinies, mais révérente de cette vie des
sacralités qui est l'âme même du pèlerinage. L'enquête en cours y peut atteindre,
dans son effort d'unir l'inventaire sociologique du pèlerinage dans l'Europe
occidentale au jour d'aujourd'hui à une remontée historique, pour chacun des
lieux concernés, mettant en évidence les destins temporels multiples des endroits
élus, par marque surnaturelle ou par pulsion collective profonde, pour une implo-
ration collective conjuratoire ou pour une recherche de la Présence. Dans l'aller
et retour entre présent et passé, qui est sa règle, il lui arrive de rendre manifestes
certaines exigences que l'on peut dire extra-temporelles, comme l'éternité, à

107
Alphonse Dupront
échelle humaine et historique s'entend, du besoin et du fait peregrin. Sociolo-
gique, historique, anthropologique, c'est-à-dire ambitieuse mais avec la modestie
de la découverte quotidienne, cette étude collective centrée présentement sur
la France, si elle progresse lentement, enseigne déjà sur quelques points essentiels.
Pour une approche d'ensemble de la réalité psycho-sociologique du pèlerinage,
d'abord. Faudra-t-il, comme un premier état de cette approche, démontrer
que le pèlerinage est éminemment réalité collective ? Sans doute, il y a des pèle-
rins solitaires, mais ils sont pèlerins dans le chemin des autres, naturellement
inscrits dans une conscience collective du pèlerinage : le pionnier découvreur
n'est point pèlerin. Il est de la condition du pèlerin de suivre ou de poursuivre.
Dans quelques-unes de ces brèves et pénétrantes études dont il a le secret, dom
Jean Leclercq a démontré, pour les siècles les plus lointains du Moyen-Age,
l'existence d'une peregrinatio ascetica, pratique de solitaires aux chemins. Mais
c'est là exercice ascétique d'étrangéité, fait monastique singulier et acte de
déracinement total plus que ne pouvait faire l'abbaye ou le cloître. La perambu-
latio, gyrovaguisme orienté et consacré, devient ainsi pratique de dépouillement
en même temps que migrance eschatologique, valant comme acte pur, sans
finalité spatiale interne, à la vérité « exercice spirituel » de l'homme seul vécu
au parcours de l'espace. En fait, grands et petits pèlerinages s'imposent comme
réalités collectives, et ce à trois niveaux au moins : celui, souverain, de la vision
de masse, recréante, confirmante, tonifiante, aux grands jours du pèlerinage
rassemblé; pour le pèlerin solitaire, la conscience diffuse que d'autres sont venus
ou viendront, et aussi que c'est t< depuis toujours» - insertion dans une pratique
ou tradition collective; enfin, naturellement cachées, les latences dans le psy-
chisme collectif prêtes à répondre à l'incitation du départ ou du mouvement
pèlerin.
A ce dernier niveau, le moins manifeste, nous avons déjà, par le progrès de
l'enquête, assez appris pour établir quelques données peu contestables. En
premier lieu, et d'ensemble, ceci : malgré la tendance centralisatrice et unifor-
misante de l'Église contemporaine en matière de pèlerinage, en dépit, dans
l'après Vatican II, d'une défiance croissante de l'autorité d'Église et des clercs
« progressistes » à l'égard de l'ir..-ationalité parfois superstitieuse des masses
dans les pratiques de pèlerinage, des pèlerinages aujourd'hui naissent et prospèrent.
Réussite historique, donc besoin ou attente. Chaque jour, il y a des pèlerinages
qui « prennent ». Qui dit mieux la vitalité latente, la jouvence mystérieusement
recréée, la nécessité collective ? Témoins du temps et de ses équilibres tâton-
nants, ces pèlerinages d'aujourd'hui : pèlerinages mondains et sylvestres de la
St. Hubert avec l'indispensable meute que le curé d'aujourd'hui refuse parfois
de bénir ; pèlerinages qui vont se multipliant de la St. Christophe, remarquable
reviviscence d'un vieux culte « théophore » et que l'on trouve organisés autour
de quelque mémoire de St. Christophe (patron d'église ou ancienne statue) ou
fort simplement improvisés, à l'initiative d'un curé entreprenant ou besogneux
pour entretenir son église, là où se trouve un emplacement suffisant pour un
rassemblement de voitures, parfois le parc d'un château ; ou bien l'étrange et
saisissant culte qui se développe avec une extraordinaire puissance à travers
l'espace occidental puis le monde devant l'image de la sainte des causes déses-
pérées, cette Rita de Cascia, de l'Ombrie du XIVe siècle, canonisée seulement
à la fin du XIXe siècle et aujourd'hui, le front saignant d'une épine de la couronne
du Christ, recours de tant d'angoisses populaires et autres.
Le seul dénombrement et la localisation de ces cultes de pèlerinages neufs

108
Tourisme et pèlerinage
montrerait diffus en notre époque l'espérance et le besoin pérégrins. Mais plus
significatifs encore de la création collective du pèlerinage, deux exemples fort
humbles, tout juste à la limite de l'univers sociologique et cultuel du pèlerinage
mais à soi seuls parole et enseignement. Pour découvrir l'un, il faut s'engager
dans les bois, à quelques kilomètres de la Ferté-St-Aubin, aux confins de Sologne.
Littéralement perdu ou isolé dans une partie de clairière, admirablement ouverte
sur la sérénité panique des frondaisons noires, un oratoire modeste, quasi offert à
tous les vents, bâti face au Nord-Est; à l'intérieur, une image de Vierge à !'Enfant,
quelques ex-voto, des cœurs de métal, la bimbeloterie des simples, des vêtements
d'enfants, une couronne de mariée - soit l'offrande habituelle du recours pèlerin
dans ces oratoires perdus. Ici cependant un cahier d'écolier, et sur les pages de
ce cahier, toutes maculées des mains maladroites ou ferventes qui les ont tour-
nées, une étonnante collection d'instances, de conjurations, de vœux. Donc
en cet oratoire de N. D. des Trayes, où viennent parfois du bourg proche des
pèlerinages, l'aveu que des lieux comme celui-là doivent exister, pour que dans
la solitude confessante et frileuse de cet univers d'arbres, de terre et de ciel,
le tourment humain vienne s'y libérer. Le sentir sur place impose le silence du
grand.
Aveu analogue, dans une atmosphère zébrée par contre de machines infer-
nales, sur la Nationale 7, aux environs de Ferrières-en-Gâtinais, avec la petite
chapelle de N. D. de la Route. Le cahier est devenu une manière de livre d'or
pour citadins ; mais dans le jaillissement des mots et de l'écriture, humainement
livre d'angoisses encore où viennent hâtivement se fixer appréhensions et peurs
du chemin qui inexorablement, tel une figure du destin, emporte. Lieu de fixa-
tion toujours où s'affirme, jusque de par la motorisation d'aujourd'hui et les
ivresses de l'espace dévoré, le commencement du besoin de pèlerinage, ins-
tant en notre collectif, exigeant de se libérer quelque part, quasi n'importe où.
Dans cette création collective, les forces en œuvre sont multiples et apparem-
ment fort inégales. Suprême, du moment où il est reconnu, l'événement surna-
turel, r apparition ou le miracle, surtout - rythme de la communication divine
en notre temps - la série d'apparitions et l'écoute de la parole venue d'en-haut;
sans remonter aussi loin que Lourdes, vieux de plus d'un siècle, la Belgique des
années 30 de ce siècle, peut-être l'Espagne toute contemporaine, nous offrent
des exemples de la création par concours de foule au lieu de l'apparition. Celle-ci
présente en notre temps. Ou bien, recours collectif évident, le pèlerinage de
création votive. Une épidémie survient ou, de nos jours, la guerre. Soit pour
la protection des prisonniers ou celle des otages, soit pour que la ville soit sauve,
des vœux jaillissent solennels d'ériger quelquefois un sanctuaire, le plus souvent
une statue couronnant la colline ou le haut voisins : ces « signaux » verticaux
dressés dans le paysage, la dernière guerre en a planté quelques-uns, témoins
de la concentration conjuratoire, quand la crise poigne aux entrailles, pour un
vœu collectif en général observé, si dans quelques cas avec du retard. A toute
petite échelle enfin, mais exemples limites aussi bien que témoins, il y a le curé
qui, pour bien des raisons complexes, y compris de vivre, a besoin de son pèle-
rinage et réussit à l'imposer. Voie humaine, parfois toute matérielle, mais qui
n'a rien de surprenant, encore moins de choquant. On le retrouverait constam-
ment, à travers une histoire générale du pèlerinage, cet appel de fonds par le
pèlerinage suscité: au Moyen-Age en particulier, nombre de villes du Nord
de la France et des anciens Pays-Bas ont accru leur importance urbaine et
marchande grâce à des pèlerinages (jusqu'où le Grand Pardon de Chaumont

109
Alphonse Dupront
n'a-t-il pas, depuis le x1ve siècle, posé l'autorité commerciale de la ville en face
de Langres, la cité épiscopale?). En Italie, le phénomène est identique. Les villes
d'ailleurs ne faisaient que prendre à leur profit ce que dans les siècles précédents
abbayes et prieurés avaient fait pour leur « nourriture », c'est-à-dire leur subsis-
tance et leur rayonnement religieux tout ensemble. D'ailleurs nombre des prêtres
d'aujourd'hui qui réussissent à imposer leur pèlerinage participent en quelque
manière du génie étrange du pèlerinage : l'on découvre, sur les chemins de
l'enquête, des << croyants » de la vision ou du miracle, puissants de leur croyance
même. Une chaîne, peut-être pour d'aucuns inquiétante, des zélés de Fatima
ou de Garabandal révélerait des âmes charismatiques de l'irrationnel, capables
de susciter et de multiplier même l'éveil de latences à fleur des monotonies
quotidiennes.
Au reste, pourquoi dissocier en des analyses toujours partialisantes? Que} que
soit l'appel moteur, si le collectif répond, il avoue son besoin, et le lieu de pèle-
rinage est un de ses lieux d'expression, voire de connaissance. Là ce qui est
caché, refoulé, doit être libéré ou chanté.
La création de pèlerinages au temps d'aujourd'hui atteste du besoin. D'où
la latence présumée. On peut dire plus : dans certaines zones ou milieux physico-
humains, latence incontestablement manifeste. L'enquête révèle en effet, dans
son double parcours sociologique ou historique, des « ensembles » humains où le
pèlerinage est nécessité de vie commune. Si tel pèlerinage disparaît par vétusté,
épuisement de la vertu thérapique ou conjuratoire ou toute autre raison, un
peu plus tôt, un peu plus tard, à quelques kilomètres d'espace, avec d'autres
images, des pèlerinages neufs s'imposent. Dans le diocèse de Nevers, par exemple,
la recharge du besoin pèlerin, peut-être inassouvi au cours de la première moitié
du x1xe siècle après la crise révolutionnaire, va s'opérer quasi au même lieu avec
les dévotions mariales de La Salette, de Lourdes surtout, grâce en particulier
pour Lourdes au puissant relais que représente au couvent St. Gildard de Nevers
le tombeau de Bernadette. Mais dévotions peut-être trop peu autochtones;
aussi, dans une période récente, des Notre-Dame du Nivernais ou des Notre-Dame
du Morvan vont-elles tenter leur chance baptismale, non sans succès. Cela, sur
un vieux fonds de pèlerinages thérapiques, liés pour la plupart à des sources
ou des fontaines. 8i les recours ne sont plus les mêmes, le geste conjuratoîre
demeure, nécessité de groupes humains qui veulent leurs lieux d'imploration.
En dépit de tout un travai1 mental adverse, le pèlerinage thérapique tient.
A l'extrême confin de la vie d'Église maintenant, et parfois cryptique, mais
n'importe quel pèlerinage n'a-t-il pas après tout vertu thérapique? Et, dans la
mesure où il est vécu guérisseur, le pèlerinage devient l'illustration même du
besoin collectif du pèlerinage et de la matière éminemment collective, quant
au corps et quant à l'âme, de celui-ci. Thérapie faite par rumeurs, traditions
orales ou sous forme d'écrit plus ou moins initiatique ou conjuratoire ; thérapie
aux bienfaits attestés évidemment, sans qu'il y ait pour autant examen des
preuves. Il faut des lieux qui guérissent, voilà le brut, et strate plus brute encore :
des lieux où aller pour guérir. Des études minutieuses, exhumant l'ensemble
des réalités de thérapie collective pour une région donnée, y compris les pèle-
rinages honteux, secrets ou << cryptiques », ceux où l'on va seul mais dans l' exploi-
tation de l'espoir commun, devraient vérifier l'hypothèse suivante, aveu d'anthro-
pologie thérapique, proposée par un clerc d'expérience : tout se passe comme si
dans une région paysanne donnée, le collectif devait trouver les lieux de remède
pour guérir ses maux les plus importants, et cela dans un rayon géographique

110
Tourisme et pèlerinage
à mesure humaine. Entendons, pour fixer la mesure humaine, le chemin que peut
parcourir en une journée et une nuit la femme portant son enfant, soit trente
à quarante kilomètres. Car l'essentiel du recours guérisseur habituel est là :
l'enfant malade, et la femme qui marche à la Mère salvatrice et propitiatoire
ou au saint guérisseur. La carte médicatrice définirait ainsi l'univers mental
de la thérapie collective la plus humble. En cet espace enserré de liens conju-
ratoires, le collectif local fait son équilibre de salut, temporel et éternel. A une
condition essentielle: l'espace parcouru est indispensable à la puissance de guérir.
Si dans la paroisse, l'on détient sur place la source ou le saint qui guérissent le
mal à supprimer, ce ne sont pas les bons : c'est l' Autre qui guérit, à vingt ou
trente kilomètres de distance - sûreté étonnante de médication établie aux
profondeurs du psychisme humain.
Le pèlerinage ainsi posé dans sa réalité« existentielle» en notre société contem-
poraine, comment s'exprime-t-il dans la vie collective du calendrier? Non pas
la durée plus ou moins longue du pèlerinage, mais le pèlerinage dans le quotidien,
à travers l'ordinaire des travaux et des jours. Dans le monde catholique romain
- celui de notre étude - le pèlerinage survient selon le calendrier liturgique,
calendrier romain ou propre du diocèse, il n'importe. L'essentiel demeure le
cadre liturgique, imposant comme jour du pèlerinage les grandes fêtes du calen-
drier marial, Purification, Annonciation, Assomption, Nativité Notre-Dame ou
bien célébration liturgique du saint vénéré. La fixation du jour du pèlerinage
est ainsi celle d'un jour que la liturgie dit de fête, singularise entre les autres
pour la plénitude spirituelle ou la mémoire. Encore qu'à prendre dans la massi-
vité nombreuse des pèlerinages le calendrier, il n'y a quasi pas de pèlerinage
aux fêtes majeures du cycle liturgique, les jours de Pâques et de Pentecôte,
par exemple. Ces jours-là, la fête insigne du mystère se célèbre à demeure, dans
le cadre paroissial, mais le lendemain, dans bien des pèlerinages anciens, popu-
laires, à courte distance, la sortie pérégrine équilibrait la grande commémoration
vécue sur place. Si de notre temps le calendrier liturgique n'organise plus d'une
imprégnation religieuse la succession des jours, si ceux-ci tendent à se ressembler,
tranchés seulement du rythme unique travail-repos ou vacances, si le nombre
des jours sacralement marqués tend de plus en plus à se réduire au dimanchet
habitude de la vacance civile, cette nouvelle forme du jour du Seigneur, le pèle-
rinage demeure cependant associé à la fête. Que la racine tienne bon, on peut le
vérifier par le glissement obvie qui déplace le jour traditionnel de la célébration
liturgique du pèlerinage vers des périodes de fêtes ou de loisirs civils. Trop de vieux
saints, toujours vénérés, gardent encore tenacement leur célébration un jour de
semaine ; le pèlerinage est alors le plus souvent remis au dimanche suivant. Encore
que bien des régions de vieille religion - milieux ruraux évidemment-respectent
le jour du saint : ce jour-là surtout, le saint est « bon », c'est-à-dire puissant et
efficace. Mais beaucoup plus que ce déplacement léger, qui sensibilise pour la
célébration une semaine, le mouvement est patent dans le clergé de bousculer
le calendrier liturgique pour trouver un temps plus propice au concours pèlerin.
Ainsi pour les pèlerinages d'hiver ou pour certains qui ont tendance à dépérir.
Le glissement est fort lucide : il choisit juillet, août et septembre, c'est-à-dire
la période des vacances où pèlerins et touristes se confondent ou se multi-
plient les uns les autres. Dans certains diocèses français, à dominante rurale,
septembre, le temps des moissons et des principales récoltes faites, tend à devenir
le mois_ de l'exercice pèlerin.
Évidente la manipulation du calendrier, le moindre respect des fixations

111
Alphonse Dupront
liturgiques et non moins la recherche de commodité pour tous - pèlerins comme
organisateurs. Recherche qui atteint sans doute, et fort, l'aspect ascétique du
pèlerinage, - celui de la sueur, du froid, des chemins boueux et glissants, de
la grippe et' du rhume bravés et vaincus - mais qui amollissant le pèlerinage
n'atteint cependant pas à son caractère essentiel d'être, dans la vie du temps,
un jour singulier dans la monotonie indifférenciée des autres. Sans que soit
même concerné son contenu psycho-sacral, il s'impose à l'analyse externe dans
sa réalité d'extraordinaire d'être un jour pas comme les autres. Ce que l'apport
touristique de vacances, fût-il seulement de curieux, ne fait que renforcer. Ainsi
à sa place dans le calendrier liturgique ou extravagant, le jour du pèlerinage se
situe dans la conscience collective comme un jour de fête, mais une fête plus
singulière encore que d'autres fêtes.
Ce singulier qu'il faut aller surprendre dans certaines ténacités traditionnelles.
Moins dans les pèlerinages mariaux, où cette société policée qu'est l'Église a
parfaitement, dans cette forme tardive du pèlerinage, imposé sa police, inté-
grant le pèlerinage au jour de la fête liturgique, qui a d'ailleurs l'avantage d'être
d'été, que dans de vieux pèlerinages lointainement enracinés, en général de saints
thérapeutes, même si parfois un culte marial a postérieurement triomphé du
saint trop usé ou trop peu« vertueux». Nombre de ces vieux pèlerinages, depuis
des siècles, sont vécus soit dans ce qu'en Morvan on appelle le Grand Pâques,
c'est-à-dire le Lundi ou le Mardi de Pâques, soit le Lundi de la Pentecôte. Enten-
dons le lendemain de la fête liturgique, où une fête plus détendue, hors des cadres
habituels, doit équilibrer l'autre, peut-être préparer un retour, surtout libérer
du mystère. Aussi le cadre de nature y est-il indispensable, un groupe humain
neuf aussi, autre que celui du jour de la fête solennelle, paroisse, famille ou mai-
sonnée. C'est la fête dehors, hors des cadres sociaux du stable et de l'habituel.
L'extraordinaire du pèlerinage et son fondement cathartique, le voilà dans cette
sortie joyeuse, fervente, quelque peu anarchique, hors l'habituel, pour libérer
autre chose, ou seulement en sentir la nostalgie.
Libération - il y a, dans l'histoire et l'arrière-fonds du pèlerinage, une ten-
tation, un appétit ou une mémoire de saturnales. Entendons ce que celles-ci
donnent: un moment, un jour, peu de temps en tous les cas, vivre l'état d'excep-
tion hors toutes limitations, interdits, conformismes habituels. L'histoire du
pèlerinage au xv1ne siècle égrène de nombreuses interventions répressives de
la hiérarchie - on en trouve aussi au x1xe siècle - supprimant les pèlerinages
pour scandales et abus. Soit la débauche collective de la fête, la foire ou la ker-
messe compléments libératoires du pèlerinage, soit les libertés sexuelles, etc.
Tel pèlerinage morvandiau où les femmes allaient prier pour leur fécondité sera
supprimé dans un x1xe siècle assez avancé, tant leur prière était exaucée - trop
de couples s'égaillant dans les bois. Propices en particulier les pèlerinages où
la nuit intervient, articulés le plus souvent sur une fin de jour, avec culte de
la nuit et liturgies du matin. Au xvne siècle, dans le diocèse de Toulouse, c'est
la pratique établie. Outre la confusion nocturne, sans qu'affieure consciemment
l'idée d'une célébration de la nuit, vivre la nuit inverse l'habituel, qui est diurne.
Faire de la nuit le jour, dans une société rassise, fleure encore un je ne sais quoi
de débauche. Répondant à des pulsions autres, mais en définitive convergentes,
nous assistons à une poussée de retour vers un culte de la nuit dans nombre de
pèlerinages tout jeunes - culte dont la procession aux flambeaux de Lourdes
avec veillées dans les églises et messes de communion souligne le besoin dans
le déroulement d'un grand pèlerinage, dont il est, jusque dans l'extrême fatigue,

112
Tourisme et pèlerinage
le moment de l'intensité la plus haute. Réminiscences du christianisme ancien
sans doute, mais chaque résurgence vient à son heure : la nôtre avoue, pour une
masse normalement peu noctambule, vivant la petite ville aux rues désertes
après neuf heures du soir, l'exercice exorcistique de la nuit conjurée, et surtout,
dans l'enveloppement de la nuit, l'impression physique de l'immanence au mys-
tère - toujours cet extraordinaire, qui est le génie même du pèlerinage.
Extraordinaire et étrange. L' étrangéité demeure au tréfonds de la vie et de
l'acte pérégrin. L'exigence anthropologique de l'étrange, on en trouvera l'aveu
banal dans cette différenciation souvent soigneusement faite, dans le calendrier
dévotieux des populations, entre le pèlerinage et la fête patronale. Celle-ci, bien
que fête, demeure du cadre habituel : c'est la communauté qui s'auto-libère au
jour du saint patron. Mais libération sur place, trop contrainte. Avec le pèleri-
nage, il y a sortie - signe tout physique mais lisible d'une existence hors
des emprises habituelles. Et lorsque le pèlerinage devient, tel le pèleri-
nage diocésain à Lourdes, pratique régulière de la vie religieuse d'un
milieu ou groupe social, il s'inscrit tout de même dans l'agenda sans écriture
des simples et des petits comme l'événement annuel, hors calendrier, attendu
et souvent vécu comme une recharge de jouvence. Plus sûrement que dans l'alma-
nach, le jour du pèlerinage est inscrit dans la mémoire collective, quelque peu
comme les foires et marchés et un peu au-dessus, car pour ce jour-là, on s'habille
généralement de fête. Cette gravure de mémoire est un dernier trait expressif
de la vie du pèlerinage dans la durée commune. Au point même que notre enquête
découvre des<< pèlerinages de mémoire». C'est-à-dire des pèlerinages dont il vous
est dit qu'ils viennent d'avoir lieu ou qu'ils vont se produire, alors que vérification
faite, pour telle ou telle circonstance fortuite, depuis deux ou trois ans ou plus,
toute célébration a cessé. Témoignage à la ronde, bien entendu, ou d'opinion.
Établis dans la mémoire collective en un calendrier des errances et une géogra-
phie des recours, ils vivent, ces pèlerinages, dans la certitude commune, même
quand ils n'existent plus. Ainsi la mémoire collective devient l' ave1.1 de cette
présence de l'extraordinaire qu'il faut, à peine de lassitude de vie, faire surgir
dans le déroulement continu des jours. Plus sûre dans sa connaissance que nos
définitions institutionnelles, elle protège le pèlerinage dans sa réalité singulière
autant qu'elle avoue avoir besoin d'elle.
Dans l'espace maintenant, le pèlerinage. Morphologiquement, pour une lec-
ture spatiale, le pèlerinage se définit par un lieu et par une aire de rayonnement.
Au regard de cette emprise de l'espace, les questions foisonnent, jusqu'à la plus
brute en même temps que la plus définitrice - celle de savoir à partir de quel
nombre de kilomètres parcourus l'on devient pèlerin. Ce serait jeu longanime
que de tenter d'y répondre. Constatons plutôt, selon le génie d'acte des verbes
que la geste du pèlerinage est « sortir de » pour « aller à ».
Toute une hiérarchie des pèlerinages peut ainsi s'établir quasi selon une échelle
quantitative. Outre les pèlerinages de haut niveau d'élaboration (histoire ;
culture ; spiritualité ; intégration des éléments traditionnels dans un déroulement
liturgique dominateur), - ces pèlerinages qui dans le classement de notre enquête
s'établissent comme pèlerinages de chrétienté ou pèlerinages nationaux, il y a
de~ pèlerinages beaucoup plus modestes, mais non moins signifiants quant au
rapport de l'acte pèlerin à un espace naturel. En voici quelques exemples. Le pèle-
rinage d'outre-monts d'abord : soit le lieu de pèlerinage qu'il faut atteindre en
passant les cols et la ligne de séparation des eaux. Sur les deux versants des Alpes
et des Pyrénées, ils se correspondent. Autre chose que des pèlerinages frontaliers,

113
Alphonse Dupront
la définition toujours politique de la frontière n'atteignant quasi pas la vie des
sacralités implantées. Après l'outre-monts, l'outre-fleuve. Littéralement au sens
physique, confirmant cette réalité du pèlerinage d'être franchissement, c'est-à-
dire «passage». Le lieu de pèlerinage est au-delà des eaux, valable pour ceux de
l'autre rive. Quelques-uns des pèlerinages d'Avignon parmi les plus importants
sont sur la rive droite du Rhône - territoire, il est vrai, de l'ancien archidiocèse;
descendant le cours de la Loire moyenne, c'est un entrelacs des pèlerinages des
deux rives. A Blois même, il faut franchir le fleuve pour obtenir compassion de
Notre-Dame des Aydes. Troisième implantation cosmique du « locus » sacral
pèlerin, le sommet solitaire ou le relief-témoin, lieux millénaires évidemment de
culte des sommets dans la plénitude du ciel. Un bel exemple, aussi vieux que
l'histoire sans doute, en est fourni par le Beuvray ; plus modeste, aussi parlant,
dans le diocèse de Nîmes, le pèlerinage à N.D. de Lachamp, au-dessus du Martinet.
Du même génie que le sommet, le plateau : ou bien le lieu de pèlerinage est au
point culminant, et comme le sommet solitaire, il regroupe pour une conjuration
dévotieuse le pays qu'il domine; ou bien implanté en quelque endroit d'un pla-
teau peu peuplé, le sanctuaire ou l'oratoire concerne essentiellement les villages
du pourtour, égaillés sur les pentes : pour ceux-ci toujours, culte de haut à. ciel
ouvert. Dans la vie sacrale du pèlerinage, le relief impose ainsi ses lieux. Avant
toute élaboration humaine, la terre et donc le ciel fixent le culte pèlerin.
Au-delà des accidents maîtres du relief, deux principes de composition de
l'espace peuvent être posés. L'un est géographique. En règle commune, chaque
vallée ou bassin ou petite région naturelle possède son ou ses lieux de pèlerinage.
Une vallée de montagne sans son sanctuaire pèlerin n'a pas pourvu à son équi-
libre sacral. Tant il est évident que le lieu de pèlerinage fait corps - nécessité
de fixation, de recours, de sublimation - avec le milieu physico-humain qu'il
exprime ou dessert. Le second principe est historique. Dressant la carte des
pélerinages d'aujourd'hui, partout surgissent les traces du passé. Soit qu'il
s'agisse du territoire d'un ancien diocèse intégré dans un autre diocèse après la
Révolution par les deux Concordats ou même plus tard, soit que l'on se trouve en
présence de régions jadis différenciées, telles que le Vermandois ou le Valois dans le
diocèse actuel de Soissons, des habitudes séculaires de lieux et de saints demeurent
encore en place, et si elles sont en train souvent de se défaire, même à l'état de
traces, elles manifestent ce qu'a été dans ces « pays » l'espace vécu du monde
pèlerin, et comment chacun d'eux, selon ses besoins, son génie religieux millénai-
rement défini, s'était pourvu en sacralités pérégrines. La lecture sur carte de
l'espace pèlerin pour une région déterminée est un sondage quasi lucide des
« cœurs et reins » des populations qui l'habitent.
Enfin dernier aspect de l'espace pèlerin, le pèlerinage de la ville aux champs.
Aspect aussi mince qu'habitue} et que, dans une analyse du pèlerinage
et de ses lieux, l'on pourrait être tenté de considérer comme mineur. En fait,
dans ce recours aux sacralités champêtres, gît l'une des réalités les plus secrètes
de notre civilisation urbaine, la compensation de la ville par elle-même. La quan-
tité est toujours puissance d'affirmer et ils sont fort nombreux, dans le paysage
français, ces petits sanctuaires, quelquefois un simple oratoire, situés à peu de
kilomètres des murs de la ville, où une dévotion urbaine à dominante populaire
retrouve certains jours de procession une nostalgie des sources cosmiques. Le
développement urbain d'aujourd'hui en englobe certains, mais la marque sacrale
demeure, inscrite par une habitude séculaire. Le lieu de culte a pu même dispa-
raître, le toponyme subsiste et quelquefois l'ancien vocable de la puissance

114
Tourisme et pèl.erinage
surnaturelle, Vierge ou saint, à qui était consacré le sanctuaire, est devenu, des
œuvres d'une municipalité matérialiste et athée un simple nom de rue, mais
trace patente de mémoire pour un collectif, qui n'oublie pas. Avec ces lieux de
pèlerinages hors les murs, le rapport d'existence est obvie : c'est bien le pèlerinage
de la ville, souvent à une croisée de chemins, possiblement sur une ancienne voie,
près d'un point d'eau ou bien à l'ombre d'un arbre séculaire. Une étude centrée
sur ces pèlerinages extra-muros découvrirait sûrement beaucoup de compensa-
tions nécessaires à l'équilibration religieuse du collectif urbain. Cultes intra-
urbains et cultes hors-les-murs ne sont point les mêmes : ils se complètent, ou
bien confirment, par rapport à tel aspect de la dévotion mariale, de néces-
saires recours. De toute évidence, si la ville soit introvertit le pèlerinage, soit
quand elle grandit, le dévore, dans sa vie religieuse de masses, elle garde le besoin
de sortir d'elle-même. Naguère, la démarche était pédestre, donc proche, à mesure
de simple effort humain, juste ce qu'il fallait pour fixer dans notre analyse l'inten-
sité des instances et des besoins, le rapport sacral dans le commerce ville/cam-
pagne et comme une manière de retour aux sources. Aujourd'hui? La portée
d'automobile est autre, et il est incontestable que l'intrusion violente de l'outil
mécanique fait éclater le rapport ville/campagne, à la fois abstraitement car la
machine de par sa nature abstrait et, ce qui est plus grave, sans le remplacer
par autre chose, hormis, pour ce qui est du pèlerinage, par des tournées automo-
biles de pèlerinage ou les proliférantes Saint Christophe de nos étés dévoreurs
de kilomètres.
Exemples fort divers, mais choisis tous pour illustrer comment un espace
physique, peuplé d'hommes, se concentre en un lieu de pèlerinage. Parler de fré-
quentation, comme nous le faisons, c'est banaliser au gré du langage. Il y a effec-
tivement autre chose et qu'il faut parvenir à lire. Un milieu humain, vivant son
espace de nature, cristallise en un lieu cosmique son besoin de passage, c'est-à-
dire, en toutes les acceptions possibles, besoin de l' Autre, de l'extraordinaire,
de la rencontre sublimante ou bien du choc recréant et guérisseur qui découvre,
aux profondeurs, justement l'attente secrète, la pulsion repliée. Y a-t-il mesure
possible de l'espace ainsi concerné et dans quelles conditions de création collec-
tive, par rapport à quels besoins profonds se fait dans un espace donné cette
concentration ? Pour répondre à ces questions, tout uniment d'anthropologie
historique, nous aiderait singulièrement la seule fixation sur carte des pèlerinages
actuellement vivants. C'est l'un des buts de l'enquête conduite par la VJe section
de l'École des Hautes Études. Cette détermination des implantations en un espace
pèlerin doit permettre et le diagnostic des concordances et l'interrogation aiguë
des discordances ou même des absences. Car - donnée déjà patente dans l'état.
présent de l'enquête - i l est des régions de il n'y a pas de pèlerinage. Par exemple,
la Beauce. En dehors des trois figures de la Vierge chartraine en son église cathé-
drale, pèlerinage de chrétienté et royal s'il en fut, dans le plat pays, quasi rien;
par contre, le Dunois et surtout le Perche foisonnent de pèlerinages, le plus
souvent fort anciens, - pèlerinages ramassés en leur univers clos bien que parfois
d'un rayon de fréquentation assez étendu et où la Vierge chartraine, quand elle
paraît, n'est qu'une statue parmi d'autres, sans insignité particulière. Mais il
est évident, en saine méthode, qu'il faut attendre l'achèvement des cartes de
fixation pour un ensemble assez large et cohérent, au moins plusieurs régions de
France, pour conduire l'opération entre toutes délicate autant que nécessaire,
celle de scruter l'absence. Il y a beaucoup de parole au silence, et seule la déter-
mination des zones sans pèlerinage peut permettre de profiler une morphologie

115
Alphonse Dupront
de l'espace humain du pèlerinage. C'est-à-dire établir, avec la plus grande richesse
possible des déterminations, le rapport physique, spatial, du lieu de pèlerinage
aux milieux humains concernés. Géographie de l'espace pèlerin, avant d'atteindre
à un autre espace, dynamique profonde de la vie du pèlerinage celui-là, l'espace
sacré.
Saisi à travers le temps et l'espace commun, le pèlerinage, il faut maintenant,
brièvement donc irrévérencieusement et le sachant, tenter l'approche de son
secret, la vie des sacralités qu'il exprime ou assouvit dans l'âme collective des
masses. Trois aspects de cette vie peuvent être ici présentés.
L'un s'impose dans l'acte même du pèlerinage, qui va vers un lieu précis.
Lieu de l'espace aux yeux profanes, mais ce lieu de l'espace est en même temps
lieu sacral. Qu'il y ait coïncidence ou non entre les deux lieux, il n'importe.
Comme, dans le trésor mythique de Jérusalem, le milieu du monde et le sépulcre
glorieux sont tout près l'un de l'autre, dans le mental collectif les deux lieux
se confondent. Pour l'analyste, le lieu sacral peut se composer de différentes
façons, selon son histoire ou bien le génie religieux de ses organisateurs. Alentour
du sanctuaire, renfermant reliques ou statue de dévotion, une scénographie
d'approche sacrée, avec les stations d'un chemin de croix, un calvaire ou bien
des tableaux vivants d'apparition; ailleurs, les seules reliques dans l'église et une
ambivalence quasi concurrentielle entre les reliques et la ou les statues du saint
vénéré; caractéristique de très vieux pélerinages, cette autre composition spatiale:
corps saint ou reliques à l'intérieur de l'église, et parfois jusqu'à plusieurs kilo-
mètres de distance, la fontaine thérapique ou le vieil arbre, l'ensemble effective-
ment lié dans les rites du pèlerinage. Quantité d'autres exemples pourraient être
donnés, diversifiant les figures d'analyse du lieu du pèlerinage, mais cette diversité
n'atteint pas l'unité du lieu. Au contraire, pris dans sa diversité, l'ensemble forme
un groupe de puissance sacrale et l'on peut poser ce groupe comme établissant,
dans l'imaginaire et la pulsion collective, le lieu sacral. En fait cependant, ce
groupe a un centre, le locus chargé de la sacralité la plus éminente. Ce centre est
le lieu de l'apparition ou du miracle, quelquefois la relique, aussi bien l'endroit
d'un très ancien culte. Quand le miraculeux n'intervient pas en effet pour dési-
gner le lieu sacré, joue la vénérabilité, la mémoire historique. Les plus expressifs
peut-être de ces loci sont les plus perdus dans les ténèbres du passé. D'assez
nombreux petits pèlerinages, enfouis dans des fonds de campagne, - pèlerinages
encore vivaces et où l'on danse l'après-midi pour la fête d'un saint dont l'on
chercherait en vain trace dans le calendrier romain - se sont établis au cours
des temps autour d'un sarcophage. Romain, paléo-chrétien, mérovingien, il
n'importe, le sarcophage dit la tombe, et la tombe contient le corps saint, même
si le sarcophage est vide : indifférent d'ailleurs que l'on ait vérifié ou non. Dans
sa sobriété, et dans la paix des champs où le plus souvent on les découvre, l' exem-
ple est saisissant d'une mémoire de la source vive, aux profondeurs d'une histoire
témoignée par l'épaisseur immémoriale des siècles. En général - ce qui parfait
le mystère - le tombeau du saint inconnu, mais baptisé d'un quelconque nom,
est sous l'autel de la petite église ou de la chapelle, qui jouxte toujours un cime-
tière : tombeau de crypte accessible ou reconnue, donc aux entrailles de la terre-
mère. Fidélité d'un culte des morts, sublimé, exprimé par le pèlerinage. On la
rencontre encore cette fidélité au lieu sacral ancien dans bien des pèlerinages
à peine survivants aujourd'hui mais toujours accrochés dans l'âme collective,
soit au lieu de culte maintenant isolé qui dans le plus lointain Moyen-Age servait
pour plusieurs paroisses (la mémoire collective garde ainsi le lieu de l'cc église-

116
Tourisme et pèlerinage
mère))), soit quand le village s'est déplacé, comme un culte de retour à l'ancienne
église et au cimetière, soit enfin à l'emplacement d'une ancienne abbaye, dont il
peut même ne plus rien rester hormis l'étang des moines. Cette mémoire des lieux
qu'entretient l'acte collectif du pèlerinage découvre de toute évidence la marque
et l'exigence du locus sacral, singulier ici de cette sacralité qu'imposent les siècles,
les morts, les conjurations et les prières des générations successives.
Quelles que soient les définitions historiques du lieu sacral, il reste, de par la
vie même du pèlerinage, qu'il y a pour les masses pèlerines des lieux élus où il
faut aller pour une recharge de puissance vitale, religieuse et salutifère. Comme
une magnétisation religieuse de l'espace, et qui peut procéder des lieux mêmes
ou d'un choix humain mystérieux, qu'il faut lire selon la double lecture, l'une
humaine, anthropologique, du cosmique et de l'historique, l'autre plus haute et
« numineuse », surnaturelle. Lieux de nature où gît, se manifeste ou se fait la sur-
nature, telle l'une des sacralités fondamentales du pèlerinage. Sacralité rechargée,
il va sans dire, par la fréquentation ou atteinte par l'impatience des hommes.
Le choix humain, accusé, reconnu, consacré, a valeur sacralisante. Ainsi s'établit,
et de bouche à oreille, par renom, une hiérarchie des lieux quant à leur efficacité.
« Le Poislay est meilleur que Charray », ai-je entendu, au matin étrange de la
Saint Marcou - le 1er mai - la seule fête qui compte ce jour là pour des milliers
de ruraux du Soissonnais, du pays chartrain et du Blésois, sur les lèvres serrées
et conjuratrices d'une paysanne encore jeune mais ravagée de la tension d'obtenir
les grâces que ses passions contenues exigeaient.
Le lieu sacral est rarement un lieu vide, encore qu'il y ait, surprenants et vivants,
des lieux vides et le pèlerinage quand même. Autre aspect des sacralités du pèle-
rinage, l'imago. Distinguer ainsi l'image, c'est éclairer un univers d'idolâtrie,
mais qui de nous est libéré des idoles? Une forme noble et avouée de l'idolâtrie
s'exprime dans le culte des images. Au cœur du locus sacral, le pèlerinage a besoin
de l'image. Celle-ci peut sacraliser un sommet. Dans le diocèse de Langres par
exemple, les guerres, y compris la plus récente, ont provoqué la conjuration collec-
tive de protection d'une statue de la Vierge sur un sommet voisin. En reconnais-
sance de la vie sauve de ses otages, Colombey-les-deux-Églises a fait d'une émi-
nence proche du bourg un lieu de pèlerinage marial. Aux confins du subconscient
collectif, la hauteur, le sommet, appellent la croix; de même le carrefour. S'éta-
blit ainsi une signalisation de l'espace, qui est un instant suggestion sacrale et
qui confirme ce besoin de l'image, d'éveil, de concentration, d'exorcisme aussi.
Rares sont les sources qui ne sont pas baptisées d'une image - blottie dans un
étroit oratoire - image de la Vierge ou du saint dont elle porte le nom. Et si
l'image manque, dans un pays trop pauvre ou parce que l'usage de la source
se cache comme une superstition «cryptique», demeure au moins pour tous les
usagers ce lambeau suggestif d'image qu'est le nom baptismal ou exorcistique
d'un saint. Dans nombre de régions de France, plus ou moins avouées les « fon-
taines de dévotion »appartiennent toutes à un saint ou à une sainte : chacune
est la fontaine du « bon saint >> familier, guérisseur, le plus souvent secourable.
Antonymiquement mais plus expressivement encore, dans le Périgord, l'on dit
qu'une fontaine est « mauvaise », justement quand elle est réputée comme fort
efficace contre le mal.
Mais avec le culte des fontaines, nous atteignons la zone d'ombre des pèleri-
nages, c'est-à-dire ces confins où les signes extérieurs du pèlerinage disparaissent
et où s'expriment surtout les certitudes irrationnelles, sans discipline ni preuves.
L'image devient alors inutile, ou concentration coupable du mystère. Par contre,

117
Alphonse Dupront
dans tous les pèlerinages thérapiques encore consacrés par l'Église, il y a
image, et celle-ci n'existe pas seulement comme support de la conjuration implo-
ratrice; souvent, « superstitieusement » dira-t-on parfois, elle est faite moyen de
participation sacrale. Les pèlerins touchent la statue ·soit par manipulation
directe - cas encore existants mais rares - soit par l'intermédiaire d'un ruban.
Ruban que le plus souvent ils ne posent pas eux-mêmes au contact de la statue:
il est bon qu'il y ait un intermédiaire, fût-ce un clergeon improvisé. C'est lui qui,
du bout d'un bâton entaillé, fait toucher à la statue deux morceaux d'un mince
ruban blanc dont l'un va rester accroché, l'autre soigneusement gardé sur
soi. Ainsi l'image est support, témoin et avec elle, au travers de l'espace et des
jours, une continuité mystérieuse établie, comme une source incessante de recours.
L'essentiel d'ailleurs demeure, dans le propos conjuratoire, de voir l'image, de
savoir qu'elle est là présente, et de fixer sur elle son mal ou l'espérance. Est-il
besoin d'ajouter qu'objet de concentration, ni sa vérité historique ni sa beauté
n'ont aucune importance. Jusque dans l'Ile-de-France et dans les pays de la
Loire moyenne a fleuri aux dernières années du x1xe siècle une industrie de la
fonte saint-sulpicienne coulant dans la même insapidité formelle nombre de
figures de saints thérapeutes que sûrement ne retiendra pas l'inventaire du patri-
moine artistique et qui cependant ont ému, peut-être parfois aidé ou guéri, les
simples de grande foi.
L'idole n'a que faire d'être belle. Par contre sa forme plastique peut être d'im-
portance si l'on remarque, au parcours des pèlerinages français, que l'immense
majorité des images miraculeuses ou de dévotion sont des statues. Très rares,
les images peintes. La statue serait-elle, dans un certain complexe psychique,
plus propice à la fixation conjuratoire ou à l'œuvre thérapique? Il y a du moins
un aspect patent de psychologie collective qu'éclaire l'enquête sur les pèlerinages.
Si l'Italie, relais de l'Orient, travaille surtout sur images peintes ou mosaïques,
la France, la Belgique, les Pays-Bas, la Suisse aussi dans toutes leurs parties catho-
liques, ont besoin de la statue, et de celle-ci traitée selon un mode idolâtrique:
témoin les manteaux de majesté des Vierges Noires, aussi opulents que ceux des
Vierges baroques d'Amérique espagnole ou les parures de bijoux de Sainte Rita,
à la chapelle de l' Annonciation de Nice.
Un troisième aspect de la vie des sacralités dans le pèlerinage manifeste le
panique sacral. En soulignant plus haut les traits d'une psychologie de l'extra-
ordinaire dans le pèlerinage, ce panique affieurait. Mais l'on peut maintenant
dire plus. Le pèlerinage, dans sa dynamique propre d'exister, est réalité d'une
religion panique : c'est-à-dire d'une religion ni institutionnalisée ni structurée,
sans lendemain comme sans histoire, parce que d'élan profond, vital, débouchant
soit sur l'éternel soit sur les présences de la surnature. Donnée illustrante de la
vie collective, le pèlerinage, par l'intensité d'une vitalité panique, à la fois panique
grégaire et panique de participation, représente un effort de masse pour atteindre
à une présence plus totale, présence donc extra-temporelle ou toute-puissance.
Aussi dans la vie brute du pèlerinage, la plus proche des fonds, quand le saint
guérisseur invoqué, ce saint que l'on dit « le bon saint Gilles », par exemple, ou
bien, quand il s'agit de la Vierge, la « Bonne Dame », s'ils n'exaucent pas, s'ils
ne font pas ce qui leur est demandé, le pèlerin est légitimé à leur adresser des
reproches, voire plus. A l'arrière-plan de la religion panique du pèlerinage,
foisonne une force de coercition virile, contraignante du sacral, viol des saints,
voire de Dieu.
L'entier problème dès lors de la vie historique du pèlerinage a été et demeure

118
Tourisme et pèlerinage
le « cadrage » de cette force panique par l'institution ecclésiale. Dans la paix
à peu près établie des pèlerinages actuellement vivants et plus ou moins réguliè-
rement fréquentés, l'on ne cesse de retrouver les traces encore patentes de con-
flits anciens entre l'Église, maîtresse de la liturgie, d'un calendrier cyclique,
centrée sur sa maison, l'église, et disciplinant les fidèles dans la vie du temps
quotidien. La pulsion pèlerine éclate hors de cet ordre établi. Alors ? Voici,
dans l'usure pacifiée d'aujourd'hui, l'évidence des oppositions d'autrefois.
Au diocèse de Soissons par exemple, dans ce Corbény où retour de Reims les
rois de France venaient renouveler leur puissance thaumaturgique de par le
« corps béni » de saint Marcou), les choses se sont ainsi situées : la source près de
l'emplacement de l'ancien prieuré, là où elle a toujours été, incontestablement
« locus » ancien de sacralité. Au jour du pèlerinage, les reliques vont retrouver
la source - procession de la paix faite entre l'ordre institutionnel et le culte
cosmique, exploité jadis par les moines du prieuré. L'Église ainsi regroupe,
détachant autant que faire se peut du cosmique pour enclore à sa demeure à elle;
l'ordre institutionnel l'exige, la discipline collective aussi et ces valeurs de raison,
devenues dans le monde contemporain si expressément cléricales. Autre logique
de cette politique sacrée de l'Église, une volonté longanime de spiritualiser les
formes de participation. Dans la mesure en particulier où, selon le mental mo-
derne, il y a spiritualisation à passer du cosmique quasi sans image à la suggestion
anthropomorphe, celle qu'apporte avec soi naturellement le corps saint ou la
relique, même s'il s'agit d'un corps glorieux. Lutte qui, comme il advient en toute
histoire, a connu paroxysmes et relâchements. Dans l'après Vatican II, elle
reprend comme une purification nécessaire. Étrange distorsion mentale à la vérité
que, dans le monde des masses où nous nous enfonçons, de ne pas vouloir encore
reconnaître le panique, et sans doute sa santé. Il inquiète moins lorsqu'il est
conduit selon les valeurs souveraines du commerce social établi. Ainsi dans le
même diocèse de Soissons, à N.D. de Liesse, grand sanctuaire de pèlerinage et
national et royal, célèbre depuis le xne siècle au moins comme lieu d'imploration
féminine de fécondation, les missionnaires diocésains qui actuellement l' admi-
nistrent viennent de supprimer la procession traditionnelle, les jours du grand
pèlerinage, à la source thérapique. On proposera plutôt aux pèlerins l'instruction
d'un cinérama marial. Signe des temps sans doute. De temps trop limités à eux-
mêmes bien qu'ils s'estiment de progrès. Le transfert de Liesse ne trahit pas
moins le vieux combat, un ardent refus du panique jusque dans la nostalgie
apaisée du rite processionnel et la recherche, pour le pèlerinage nécessaire,
d'autres sources, où liturgie et tourisme s'équilibrent sans tension sacrale inha-
bituelle.

Après cette présentation, honnêtement disparate, de réflexions« phénoméno-
logiques» autour de tourisme et pèlerinage et de résultats plus signifiants d'une
enquête sur la psycho-sociologie du pèlerinage, y a-t-il à conclure? Une seule
conclusion pratique, - le reste, c'est-à-dire l'essentiel, appartenant à la réflexion
associative du lecteur. Que conclure devant des faits, subjectivement ou plus
objectivement cernés? Réagir, et quant à notre volonté qui est de connaître
pour aider, équilibrer, nous rendre compte de la richesse offerte. Non pas certes
par les pages qui précèdent, mais par les réalités en tant que telles. Dans notre
société actuelle, tourisme de masse et pèlerinage sont des expressions à chaque
moment rencontrées de la vie collective. Qu'en faisons-nous? Cédant à nos atti-

119
Alphonse Dupront
tudes habituelles, nous serions portés à les conditionner, ne fût-ce qu'en les défi-
nissant pour de brillants entretiens. Mais ce qu'ils nous enseignent, qui l'entend?
Cette auscultation de la parole, ce ne sont point les enquêtes d'opinion qui nous
la donneront, mais l'écoute attentive, lente, inlassée de ce qu'expriment dans la
diversité de leur génie proche ces faits naturels de masse que sont tourisme et
pèlerinage. En eux, tant l'ampleur du phénomène que sa créativité spécifique,
au-delà de conditionnements obvies, manifestent un besoin des fonds. Pour
faire quoi?
Le lieu n'est pas ici de le cerner, dans une tension d'épuiser. Seulement souli-
gner peu de traits qui orientent et contraignent nos recherches de psychosocio-
logie collective, pourquoi les deux formes étudiées d'expression de la vie des
masses sont un laboratoire permanent, où nous ne travaillons pas.
L'une comme l'autre, elles représentent matière de choix pour une
mesure de la créativité de la quantité. Ou, prenant le problème dans toute sa
dimension avec le pèlerinage, réflexion possible sur la question de savoir à partir
de quel chiffre le nombre impose panique ou mémoire de panique. Mesurer le
panique, pourquoi non? Scruter aussi à partir de quel moment, dans quelles
conditions de fait, le nombre devient libérateur. Ce qui conduit à l'analyse,
essentielle pour l'équilibre d'une société de demain condamnée à la monotonie
des jours, des rapports thérapiques entre l'extraordinaire et le quotidien.
D'autant plus guérisseuse, cette thérapie que la pulsion vers l'extraordinaire
surgit du plus profond et s'exprime avec une tension plus grande. Aux confins
de deux mondes, psychiquement discernés et habituellement contrastés, le
pèlerinage là-dessus garde vocation éminente.
De toute évidence, il est exercice de puissance collective, recherche d'auto-
guérison et donc, dans la confrontation aux plus hautes présences, vie de pléni-
tude équilibrante entre le panique nécessaire et le divin manifesté. Ainsi matière
d'une exceptionnelle richesse pour nous permettre de scruter le dialogue sans
paroles, tout d'actes et d'attitudes entre l'humain et le divin, de dégager certaines
évidences du sacré, de découvrir les fonds religieux de l'âme collective avant
qu'institutions et doctrines ne surviennent. Faut-il ajouter - ce qui n'est pas
peu dans notre temps dévoreur - par lui, la découverte d'un polymorphisme de
l'espace et le sens total de la fête? De grands chapitres d'une anthropologie reli-
gieuse s'ébauchent ainsi, vécus avant que d'être écrits, mais chaque jour proposés
à notre observation révérente, voire participante.
Trouvera-t-on moins chez les touristes migrants en rond ou en aller et retour?
Si l'on veut bien dépasser le superficiel du phénomène, ainsi qu'il a été proposé
dans la première partie de cette étude, donner à la ruée présente ses fondements
physiques, psychiques, spirituels, découverte et profit compteront grandement
et pour tous, protagonistes inconscients aussi bien qu'analystes ou orienteurs,
ennoblissants. Autrement et déjà, le laboratoire touristique de psychologie collec-
tive peut être singulièrement fécond dans deux directions au moins. L'une, d'ana-
lyse de l'immanence historique dans nos sociétés: tropisme, sens, mode, conscience,
tous les états sont scrutables d'une présence du passé dans notre présent. Où
Je saisir plus sûrement que dans les attraits persévérants, même téléguidés?
Qu'importe d'ailleurs l'influence de culture si, du primesaut des réactions ou de
leur confusion devant telle œuvre insigne, cathédrale, château ou les détails
du décor de la vie d'autrefois, l'on peut tirer le pressentiment ou l'intuition de
l'original. A recueillir au magnétophone les réactions des groupes les plus divers
en ces lieux marqués d'histoire où se pressent aujourd'hui les foules moutonnières,

120
Tourisme et pèlerinage
au travers d'une stratification toujours signifiante depuis le parler banal ou« pour
parler » jusqu'au trait jailli « sans y penser », nous tiendrions en pleine pâte
beaucoup de l'historique diffus en notre monde, enseigné, ressassé, senti ou nos-
talgique. Aussi une clé de notre vie profonde du temps : le sens du passé n'est
pas une culture, non plus que les traditions, mais enracinement et pour une grande
part source.
L'autre direction est aussi évidente : dans le brassage touristique actuel, les
groupes de pays différents, surtout de niveaux de culture internationale fort
divers, découvrent le spécifique des autres pays, le refusent ou ne le voient pas.
Exercice permanent de connaissance internationale, à travers la compénétration
des milieux, l'aveu se fait lentement des stéréotypes paralysants, des images
autochtones de confrontation, des frontières mentales, des horizons cloisonnants
et aussi, de par quelques ferveurs innocentes, des attentes. Les mots disent déjà
ce que pourrait être la chose : une école de paix dans l'acceptation de l'autre.
Mais avant d'enseigner, il faut apprendre. Trop de livres nous encombrent quand,
pour nos besoins d'aujourd'hui, apprendre, c'est vivre au milieu des autres'
dans la lyrique, la richesse, la presse aussi parfois et la fatigue, de l'cc ensemble»"

ALPHONSE DUPRONT
Faculté des Lettres et des Sciences Humaines, Paris.
Georges Friedmann

Télévision et démocratie culturelle
In: Communications, 10, 1967. pp. 122-134.

Citer ce document / Cite this document :

Friedmann Georges. Télévision et démocratie culturelle. In: Communications, 10, 1967. pp. 122-134.

doi : 10.3406/comm.1967.1147

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1967_num_10_1_1147
ENQUÊTES ET ANALYSES

Georges Friedmann
Télévision et délllocratie culturelle

Dès ses débuts, notre Centre s'est intéressé à la télévision et particulièrement
à celle des États-Unis où, en tant que phénomène de masse, elle est de loin la plus
développée. Un récent séjour nous a aidé à situer dans le contexte de la société
américaine quelques publications peu connues en France. Dans ces études ou
discussions, l'analyse du présent et l'interrogation sur l'avenir sont étroitement
mêlées. A travers elles, des perspectives nouvelles sur les communications et la
culture de masse se dessinent, non seulement aux États-Unis mais dans d'autres
pays comme la France, l'Angleterre, où leurs bases économiques et leur statut
juridique sont fort différents. Le débat sur la « démocratie culturelle » y occupe
® une place centrale.

@
© Le débat aux États-Unis.

Pour en saisir la portée, la complexité, rappelons brièvement l'organisation
de la TV américaine. Elle comprend quatre groupes principaux d'acteurs :
1) les agents de publicité ; 2) les entreprises « patronnes» (sponsors) qui achètent,
mêlée aux émissions, de la publicité télévisée (pour un total d'environ $ 2,6 mil-
liards en 1966) ; 3) les producteurs de programmes, concentrés pour la plupart
à Hollywood, où ils ont fait revivre beaucoup de studios de cinéma ; 4) les com-
pagnies émettrices dont les« Trois Grandes», de loin les plus puissantes, peuvent se
faire voir et entendre de l'Atlantique au Pacifique : Columbia Broadcasting
System (CBS) ; National Broadcasting Corporation (NBC) ; American Broad-
casting Corporation (ABC).
Il existe quantité d'autres groupes, constitués en réseaux régionaux, parfois
même nationaux : la plupart sont des sociétés financières ou commerciales, pos-
sédant plusieurs stations de radio ou de TV, souvent associées à des journaux,
des magazines. Seules les compagnies émettrices sont légalement responsables
à Washington devant la Commission fédérale des Communications (FCC) qui
distribue les longueurs d'ondes et donne les autorisations d'utiliser « l'espace
public». A l'extérieur de ce système fonctionnent, d'une vie plus ou moins ralen-
tie, des stations de TV non commerciale, dénommée « télévision éducative »,
dont nous reparlerons.
Pour la grande masse des Américains, seule existe la TV commerciale qui,
par son essence même, se trouve confrontée à un dilemme : chaque compagnie

122
T éléYision et démocratie culturelle
de TV, petite ou grande, opère comme une entreprise privée, que l'État autorise
à utiliser des ondes transmises par « l'espace public ». Les compagnies doivent
donc faire des profits et servir l'intérêt public, c'est-à-dire servir deux maîtres :
l'actionnaire et l'État.
Les doutes sur la valeur et les effets de ce système se multiplient. Déjà des en-
quêtes, menées de 1957 à 1961, avaient décelé un mécontentement diffus dans de
larges couches du public 1 • Désormais le malaise s'étale au grand jour. Jack Gould
critique de télévision très écouté, publiait vers la fin de 1966 un article intitulé
« Déjà adulte et aucun avenir en vue». « Il y a, notait-il, un mal enraciné dans la
TV et que chaque année rend plus évident : le medium ne dispose d'aucun sti-
mulant qui l'incite à améliorer sa production quotidienne. En continuant ce qu'il
fait actuellement, il peut rapporter de gros profits et de beaux dividendes grâce
à une médiocrité soutenue. Même si se produisaient de grosses défections parmi
les spectateurs, l'audience ainsi diminuée demeurerait assez nombreuse pour
faire de la TV un moyen lucratif de publicité 2 • »Jack Gould juge sévèrement les
produits de la TV commerciale sans mettre en cause sa structure, comme le font
souvent les intellectuels, surtout dans le milieu universitaire. Il est vrai que des
tentatives de réforme (par exemple la réduction du temps d'antenne alloué
à la publicité) ont échoué à plusieurs reprises devant le Congrès 3 •
Une enquête souvent citée de Fortune concluait, en décembre 1958, que<< seu-
lement un changement radical dans l'évolution du medium » pourrait le sauver
de la croissante médiocrité. Près de dix ans plus tard, ce changement ne s'est
pas produit, mais on en discerne des signes avant-coureurs.
L'inquiétude a gagné le milieu des gens de métier intégrés au système, comme
en témoignent les débats du séminaire de Stanford sur l'avenir de la TV commer-
ciale, qui s'est tenu à Asimolar (Californie) du 25 au 27 avril 1965 4 • Pour la
première fois des professionnels de la TV, choisis par les quatre groupes ci-dessus
désignés, et des représentants de la TV << indépendante » étaient réunis pour une
discussion soigneusement préparée avec des spécialistes universitaires, au nombre
desquels Harold Lasswell, Kingsley Davis, Wilbur Schramm, Herbert Gans.
Voici quelques-unes des conclusions du séminaire dont les soixante membres
étaient en majorité des professionnels de la TV commerciale. On annonce une
gamme « plus libre » d'émissions, le déclin des tabous (sociaux, religieux, etc.),
une tendance moins marquée à programmer cc dans le seul but de divertir »,
un effort pour étudier les problèmes cc en profondeur», en allant jusqu'à« la contro-
verse». On fait appel aux «jeunes talents », aux « hommes de courage capables
de prendre des risques ». Parallèlement, on prévoit un énorme accroissement des
investissements en annonces publicitaires à la TV : pour 1975, environ cinq
milliards de dollars (FCT, p. 144-145).
A travers l'ensemble des exposés et discussions du séminaire, circule, de manière
plus ou moins explicite, le débat sur la «démocratie culturelle » dont les intellec-

1. Cf. IRA GucK et SIDNEY LEVY, Living with Television, Chicago, Aldine, 1962 et
nos commentaires de ces enquêtes dans Communications 3, « La télévision vécue ».
2. New York Times, 23 octobre 1966.
3. Un des échecs les plus sévères a été le refus, par la Chambre des Représentants
(317 voix contre 43 : 28 février 1964), de réduire le nombre et la durée des messages
publicitaires.
4. STANLEY T. DoNNER (ed.), The Future of Commercial Television 1965-1975, Impri-
merie du Times, Londres, 1965. Le magazine TV Guide a financé le séminaire et assuré
la publication de son compte-rendu, que nous désignerons par la référence FCT.

123
Georges Friedmann
tuels de tendance« humaniste» ont, depuis une dizaine d'années, aux États-Unis,
posé nettement les termes. Arthur Schlesinger avait un des premiers, dès 1959,
défini les attitudes et valeurs entre lesquelles se divisent deux larges secteurs
de l'opinion 1 •
Les maîtres des grands réseaux se présentent comme les champions du « libé-
ralisme économique » (celui de la « libre entreprise » capitaliste), idéologie tra-
ditionnelle depuis les origines du Fédéralisme américain qui recueille l'adhésion
de la masse des électeurs distribuée entre les deux grands 'partis politiques.
Cette idéologie, l'industrie de la TV commerciale l'entretient avec vigueur et
l'utilise astucieusement en s'abritant derrière le slogan de la «démocratie cul-
turelle» : les citoyens d'une démocratie ont le droit de recevoir et de consommer
comme biens culturels ce qu'ils « demandent » et sous aucun prétexte, même
« humaniste », ne doivent être contraints d'absorber ce qu'on leur im-
pose.
A ce libéralisme quantitatif, appuyé sur les sondages d'audiences, les grands
nombres, les taux de croissance des investissements et des profits, Schlesinger
opposait un libéralisme qualitatif. Notons la nécessité tactique, dans un débat
sur le principe d'une politique culturelle, d'invoquer une forme de libéralisme :
celui-ci s'élève contre tous les tabous et censures ; en même temps, hostile au
libéralisme économique prôné par les défenseurs de l'actuel système, il est,
considéré sous l'angle des rapports entre la TV et l'État, interventionniste.
L'espace appartient au public et des media, tels que la TV et la Radio, n'existent
que par l'autorisation de l'État: le gouvernement fédéral a donc le droit et même
le devoir de se préoccuper que des normes, des valeurs soient établies dans leur
domaine. Sinon le déterminisme même du système engendre une spirale descen-
dante dans la dégradation concurrentielle du public. A. Schlesinger dénonçait
la « tyranie des sondages », les fameux ratings des agences spécialisées dont les
résultats fiévreusement attendus déterminent, pour une grande part, la structure
des programmes et l'heure à laquelle sont situées les émissions 2 •
Le débat sur la démocratie culturelle est aussi« l'affaire de l'élévation du goût»
(the case for uplift). Au cours du séminaire de Stanford, le dossier a été fort bien
exposé pour les deux thèses en présence par le directeur du Twentieth Century
Fund (une importante fondation, souvent hardie dans ses initiatives), August
Heckscher, dont John Kennedy avait fait son conseiller pour les Arts et Lettres
(FCT, p. 10-21).
II y a d'un côté ceux qui disent : les forces du divertissement commercialisé
sont trop puissantes et séductrices pour que la masse du public leur résiste comme
Je démontre depuis vingt ans l'expérience de la TV américaine. L'État doit,
par un ensemble d'institutions et de mesures appropriées, susciter ou renforcer
l'esprit critique, le choix de programmes de qualité, « l'élévation du
goût».

1. Cf. son intervention au séminaire du Taminent Institute (1959), reproduite dans
NORMAN JACOBS (ed.}. Culture for the million!J r, Van Nostrand, Princeton, 1961, p. 148-
154.
2. Les sondages d'audience (ratings) sont effectués par des agences spécialisées dont
la plus connue est l'agence Nielsen, qui utilise un échantillon de 1 100 foyers, munis
d'un ou de plusieurs récepteurs de TV, répartis à travers le territoire des Etats-Unis :
chaque foyer enquêté en représente donc environ 55 000 autres. Cette proportion est
souvent jugée trop faible pour assurer la validité des résultats.

124
T élé'1ision et démocratie culturelle
Leurs adversaires nient toutes normes, établies par des groupes d'individus
et de prétendues« autorités», de ce qui est« bon» ou« supérieur» dans le domaine
culturel. Ce qui est bon est essentiellement défini par ce qui correspond aux« de-
mandes» du public, donc, en matière de TV, par ce qu'il soutient de sa présence
devant l'écran. L'accent est mis sur la valeur de ce qui e'3t << authentiquement >>
(genuinely) éprouvé et senti, sur le rôle de la culture populaire et du goût des
masses dans une société qui se veut démocratique : autre justification du slogan
de la « démocratie culturelle ». On en vient à nier la responsabilité de l'État et
même à se méfier de toute entreprise pédagogique dans le domaine de la culture.
On en vient aussi à considérer que les hommes de la TV commerciale sont à
double titre des « pionniers » : d'une part (mérite qu'il faut leur reconnaître),
en poussant à fond le progrès technique dans le domaine des communications
de masse, de l'autre (ce qui est contestable), en découvrant à travers la satis-
faction du goût des masses de« nouvelles normes culturelles». Bien sûr, à travers
cette continuelle marche à la rencontre des << besoins » de la masse, on risque
«de laisser tomber ce que les hommes sages des générations antérieures ont jugé
bon pour l'esprit humain». Mais ce risque, sans doute est-il nécessaire que la TV
commerciale l'assume aujourd'hui. En tout cas, il serait tout aussi dangereux
qu'elle« use de ses immenses moyens seulement pour répéter, imiter, même popu-
lariser la grande tradition de la culture supérieure» (FCT, p. 20).

On rencontre donc, au cœur même du débat sur la démocratie culturelle,
l'affaire de l'élévation du goût (the case for uplift). « Un homme peut-il prétendre
qu'il est réellement qualifié pour élever le niveau culturel d'un autre homme? >1
Les partisans de l'élévation étaient naguère plus nombreux et militants, ils
affirmaient des opinions beaucoup plus tranchées. L'assouplissement de leur
position traduit, aux États-Unis, le déclin de l'humanisme traditionnel pour qui,
aux temps d'Emerson, de Thoreau et même de Dewey, la valeur, la « bonté >1
de l'homme et du citoyen étaient mesurées par ses aspirations à des expériences
culturelles plus cc élevées ». Aujourd'hui ce genre de foi humaniste ne peut être
exprimée par les libéraux qualitatifs qu'avec prudence et nuances. Dans les
attitudes et les choix culturels des nouvelles générations, comment déterminer
avec certitude ce qui est cc bon »?
Par ailleurs, même en admettant la légitimité de c< l'élévation», on se heurte à
une difficulté pratique, née du progrès des techniques de communication :
la masse qu'on souhaiterait cc élever» peut réagir immédiatement par le refus de
ce qu'elle ne « demande » pas. Rien de plus simple que de tourner un bouton,
de couper une émission, de changer de chaîne, d'éliminer ce qui n'est pas désiré
à l'instant t: et cela d'autant plus aisément que l'usage du récepteur s'individua-
lise 1 •

1. On constate en outre dans une grande partie du public, d'après les sondages d'opi-
nions, une sorte de « défense perceptuelle » (visuelle et auditive} ou d' « immunité »,
face au flot montant des informations, contre celles qui ne sont pas désirées. Beaucoup
de gens refusent leur attention à tout ce qui leur semble déplaisant ou ennuyeux. D'où
l'intérêt de la définition que donne de l'attention le psychologue anglais NORMAN MAcK-
WORTH: <c L'attention, c'est l'élimination de l'information non désirée.>> Cf. LEo BoGART,
« Mass Media in the year 2000 », Conférence faite à l'occasion du 25e anniversaire du
Swedish Audit Bureau of Circulations, Stockholm, 28 février 1967, et que nous désigne-
rons par la référence Bogart.

125
Georges Friedmann
A cet endroit, nous butons à nouveau sur le problème de la « demande », que
les libéraux quantitatifs identifient souvent, dans leur vocabulaire, avec le
«goût du public». Qu'est-ce que la« demande»? Qu'est-ce que le« goût»? Dans
quelle mesure la « demande » est-elle plastique ? Jusqu'à quel niveau de qualité,
dans des conditions favorables de synchronisation, peut-on élever les messages
des communications de masse sans qu'ils perdent une grande partie de leur
audience? Ces questions, surtout aux États-Unis et en Angleterre, ont préoccupé
depuis longtemps les spécialistes qui ont à leur sujet recueilli des observations
partielles mais effectué très peu d'études systématiques 1 .
Pour compléter cette lacune, mais aussi pour atténuer le malaise interne de
la TV commerciale, répondre aux critiques de plus en plus agressives dont elle
subit l'assaut, le Service de recherches sociales du CBS, dirigé par Joseph Klapper,
a entrepris une recherche sur « le développement du goût dans la culture de
masse ».
En la présentant, J. Saleh, adjoint de J. Klapper, rappelle que dans le sys-
tème actuel les réseaux de TV sont obligés d'attirer le plus grand nombre pos-
sible de spectateurs et, par conséquent, de diffuser des programmes qui « font
appel au goût du public » 2 • Les trois Grands rivalisent pour atteindre ce but
et, par suite, « le contenu des programmes réflète les goûts et préférences des
téléspectateurs ». Dans la même perspective, quand des efforts spéciaux sont
faits pour présenter des programmes de valeur culturelle ou documentaire - et
il y en a actuellement un grand nombre - les émissions n'attirent, le plus sou-
vent que des audiences réduites. La recherche a prouvé que les téléspectateurs
qui n'ont pas de goûts pré-existants pour ce genre d'émissions ont tendance
à les éviter, même si on les multiplie et il en sera ainsi tant que les gens auront
la liberté de choisir ce qu'ils regardent » (Saleh, p. 2). Soulignons l'orientation
(caractéristique de la TV commerciale) de ce jugement qui, avant même que la
recherche ne soit effectuée, énonce comme des postulats un certain nombre de
résultats qu'elle seule serait capable de valider : en particulier la rigidité du
«goût» chez les téléspectateurs malgré la variété des choix qui leur seraient offerts.
Nous y reviendrons dans nos réflexions finales.
Au cours d'une première phase, le Service de recherche du CBS se proposait
de recenser tout ce qu'on sait actuellement, ou croit savoir, des valeurs qui
assurent ou conditionnent le développement du goût. Au cours d'une seconde
phase l'objectif est d'explorer ce que les enseignants (école élémentaire et secon-
daire) font aux États-Unis pour utiliser des émissions en classe ou durant les
leçons et discussions, pour informer leurs élèves des programmes de TV et pour
agir sur leurs goûts de téléspectateurs. La troisième phase comprendra des
essais systématiques« poursuivis dans des conditions expérimentales complexes,
pour développer les goûts des enfants dans le domaine des mass media ».

1. On trouvera à ce sujet quelques références à des publications ou projets d'enquêtes
de P. LAZARSFELD, B. BERELSON, I. de SoLA PooL, G. STEINER, H. H1MMELWEIT
dans nos articles de Communications 3, p 60-61, et 5, p. 46. Ajoutons leur : H. H1M-
MELWEIT, « Television revisited », New Society, nov. 1962; et, de la même : «An expe-
rimental study of taste development in children » in : ARONS et MA Y, Television and
H uman Behavior, New York, 1963.
2. JosEPH SALEH, « Toward the Development of Taste in Mass Culture », communi-
cation présentée au 2e Séminaire international de l'Institut central pour la Jeunesse
et la Télévision éducative (Munich, 15-18 novembre 1965) que nous désignerons par
la référence Saleh.

126
Télévision et démocratie culturelle
La première phase de la recherche est achevée. L'équipe Klapper, après un
recensement qu'elle affirme complet, a noté de nombreuses descriptions de
procédés conçus pour utiliser des émissions de TV à l'école, mais aucune justi-
fication rigoureuse de ces procédés, aucune évaluation méthodique de leurs
effets, bref aucune littérature scientifique sur l'éducation du goût dans le domaine
du film et dans celui de la TV. La seconde phase est encore en chantier. Atten-
dons la réalisation de ce projet qui, à cet endroit, appelle une remarque.
La compétence des Services de recherche, créés par les grandes Compagnies
et animés par des spécialistes réputés tels que J. Klapper, n'est pas en cause.
Mais sont-ils entièrement libres de publier n'importe quel résultat? Le président de
la NBC, Julian Goodman, a récemment donné une version corrigée et très nuan-
cée des principaux thèmes de la « démocratie culturelle >> 1 : il ne pourrait néan-
moins autoriser son Service de recherche à diffuser des résultats directement
contraires aux intérêts de la Corporation qu'il a charge de défendre et de pro-
mouv01r.

Herbert Gans, à Stanford, plaçait à juste titre au centre de la controverse
la différence, reconnue au cours d'enquêtes, entre, d'une part, les goûts et pré-
férences déclarés par les téléspectateurs (en réponse à des interviews ou des
questionnaires) et, d'autre part, leurs habitudes réelles devant le petit écran
(FCT, p. 46-47). Les libéraux quantitatifs s'emparent, bien sûr, de cette obser-
vation qui, dans la situation où elle a été faite et doit être replacée, peut diffi-
cilement être mise en doute. Beaucoup de gens ayant reçu une éducation uni-
versitaire réclament des « émissions de qualité », des documentaires spécialisés,
etc. Mais ils regardent les émissions populaires. Telle est la conclusion des en-
quêtes classiques de Sola Pool, à Boston, sur la TV éducative 2 •
Gary Steiner interprète cette différence entre parole et comportement de
deux manières : soit, au mieux, comme un sincère « coup de chapeau » à des
valeurs de « culture supérieure » que l'on se doit de respecter, soit, au pire,
comme de l'hypocrisie. Dans les deux cas, ce que les gens voient réellement
est l'authentique critère de leur goût 3 •
Est-il juste de critiquer cette hypothèse comme trop simple? D'après H. Gans,
qui est de cet avis, une partie de l'audience souhaite vraiment des programmes
de qualité plus élevée maie; en choisit de moins bons parce que rien d'autre
ne lui est offert. Nous voyons ici intervenir une nouvelle variable : le choix
possible, connu du téléspectateur, et aisé à effectuer, entre programmes de
qualité différente aux différents moments d'écoute.
Nous constatons aussi l'insuffisance de la recherche consacrée aux habitudes
des téléspectateurs. Les grandes Compagnies, dotées d'énormes moyens finan-
ciers et de services de recherche, ne publient vraisemblablement pas tous leurs
résultats. De leur côté, les centres universitaires et les fondations n'ont pas
entrepris d'études importantes en ce domaine ni donné suite aux projets d'expé-
riences dont nous avons fait état. Ces connaissances auraient pu beaucoup aider
les esprits non prévenus à fonder sur des bases solides leur jugement dans le

1. Dans le Weekly TV Digest, New York, 13 mars 1967.
2. « Educational Television : Is anyone watching? », The Journal of social. issues,
1962, no 2.
3. GARY STEINER, The People Look at Television, New York, Knopf, 1963.

127
Georges Friedmann
débat dont nous avons présenté quelques pièces. Leurs regrets seront atténués
en pensant que la rapide évolution vers l'usage individuel des récepteurs de
télévision, les progrès techniques qui la précipitent, auraient vite fait de rendre
périmés les résultats de ces enquêtes s'ils en avaient disposé.

Le projet d'une télévision publique.

Les critiques adressées au système de la TV commerciale, son malaise interne,
expliquent le retentissement du rapport Carnegie et les suites immédiates don-
nées à ses conclusions pratiques. Pourtant c'est plutôt la crise d'une centaine
de stations de TV non commerciales, végétant à travers les États-Unis, qui a
suscité en décembre 1964, avec l'approbation du président Johnson, la création
d'une commission d'enquête chargée d'étudier les besoins financiers de la TV
éducative et la manière de les satisfaire. Appuyée par un don de 500 000 dollars
de la Fondation Carnegie, la Commission, qui a travaillé pendant quatorze mois,
avait une composition éclectique : parmi ses 15 membres, le président du Mas-
sachusetts Institute of Technology, James Killian, de grands universitaires,
James Conant, David Henry, l'écrivain noir Ralph Ellison, le pianiste Rudolf
Serkin, un syndicaliste, Léonard Woodcock (Union of Automobile Workers),
des producteurs et directeurs de stations de TV.
Sa principale recommandation (qui a déjà entraîné des engagements financiers)
est de mettre sur pied d'un organisme fédéral, indépendant et non commercial,
chargé d'administrer une Société de télévision d'État à caractère culturel: ce cen-
trealimenterait en programmes nationaux les stations éducatives dont le nombre,
actuellement de 124, atteindrait 240 après 4 ans, et 340 au bout de 10 ans.
Chacune d'elles doit être libre de poursuivre sur le plan local ses propres acti-
vités de recherche et de création. Elles pourront faire appel à un réalisateur sans
consulter le Centre national et même passer contrat avec une chaîne commer-
ciale pour une émission déterminée.
La commission a publié son rapport en janvier 1967, sous forme d'un livre
de poche intitulé : Public TeleYision: A Program for Action 1 • Elle distingue,
dans ce qu'on dénomme aux États-Unis la TV éducative, deux secteurs : 10 la
télévision pédagogique (instructional), c'est-à-dire toutes les émissions reçues
dans des salles de classe ou de cours, plus généralement dans le contexte de
l'enseignement cc formel»; 20 la TV« publique» qui tend à recruter son audience
dans l'ensemble de la communauté.
En rédigeant son rapport, la commission a substitué TV « publique » à TV
« éducative ». Pourquoi? « Légitimement ou non, cette appellation [éducative]
repousse beaucoup de gens. Elle évoque la salle de classe ou de conférence.
Elle effraie, elle écarte des réseaux éducatifs beaucoup de ceux qui pourraient
le plus les apprécier. Pourtant la TV, commerciale ou non, a l'immense pouvoir
de continuer à nous éduquer longtemps après que nous avons quitté l'école ».
La TV éduque en profondeur comme la vie elle-même, sans programme systé-
matique, et cette sorte d'éducation peut fort bien n'être ni ennuyeuse ni péni-
ble (PTV, p. 14-15).
La commission a pris contact avec les 124 stations de TV éducative, disper-
sées à travers les États-Unis, et visité 92 d'entre elles. Elle s'est surtout intéressée

1. Bantam Books, New York, 1967. Nous désignerons ce rapport par PTV.

128
TéléPÎSÎon et démocratie culturelle

aux stations d'Universités et de collectivités, fondées par des organisations
sans but lucratif. La Société de télévision publique, que le rapport recommande
au Congrès de créer, aurait trois sources de financement : 10 le Département de
la Santé, de l'Éducation et de la Sécurité sociale qui permet aux stations actuelle-
ment existantes de vivoter. 20 des subventions volontaires versées par certains
États de l'Union, des communautés, des fondations, des particuliers. 3° Une
taxe perçue à la fabrication des récepteurs : fixée à 2 % de leur prix de vente,
elle rapporterait actuellement (1967) environ 40 millions de dollars par an;
élevée à 5 %, une centaine de millions. On ne s'étonnera pas que l' Association
des industriels de l'électronique s'oppose à cette taxe, dont le revenu représen-
terait le moyen principal de réaliser le projet.
Celui-ci, dans l'état actuel de la société américaine et de ses idéologies domi-
nantes, a un caractère révolutionnaire, indispensable pour briser le cercle vicieux
du système de la TV commerciale où d'une part la médiocrité, de l'autre la
« demande » (ou les goûts) de médiocrité s' engendrent mutuellement.
Le rapport Carnegie s'accompagne parfois d'un pathos moral assez irritant
mais contient aussi des passages qui ne manquent pas d'accent. « Au fur et à
mesure que nous avancions dans notre tâche, nous avons été amenés à voir
[la TV non commerciale] dans une perspective beaucoup plus large. Nous avons
pris conscience de la TV comme d'une technique douée d'un potentiel humain
immense et qui s'accroît à chaque instant. » Elle doit nous donner les moyens
de mieux voir, de mieux entendre, mais aussi de mieux comprendre notr_e uni-
vers. A travers les États-Unis, « il y a des centaines d'activités auxquelles les
gens s'intéressent soit pour s'en divertir, soit pour les apprendre, soit pour les
enseigner à d'autres. Nous avons été impressionnés par l'étendue de ce que la
TV pourrait nous offrir et dont actuellement nous sommes privés. A toutes les
audiences, il faudrait offrir les meilleures énergies, ressources, talents : à celles
de 50 millions, de 10 millions, de quelques centaines de milliers de personnes.
Tant que l'excellence et la diversité n'auront pas été réunies, nous n'aurons pas
su jouer au mieux de notre miraculeux instrument» (PTV, p. 13-14).
La TV publique sera avant tout fondée sur des stations locales bien implantées.
« Le cœur du système doit être la communauté. » La révolte contre l'actuel
système éclate chez ces libéraux qualitatifs qui, à leur tour, exposent leur concep-
tion de la démocratie culturelle : « Dans chaque ville des États-Unis, il y aura
une station de TV pourvue de fonds proportionnels à ses besoins, accueillante
à !'écrivain, au producteur, au metteur en scène, à l'exécutant, à l'artiste per-
suadé qu'il peut apporter quelque chose à ses concitoyens dans l'ordre de la
culture ou de la perception du monde. Il y aura place pour le jeune homme ou
la jeune femme au stade de leur recherche, pour l'expérimentateur, pour le
non-conformiste, le visionnaire. L'innovateur pourra mettre son art à l'épreuve
sans être soumis à la tyrannie des sondages » (PTV, p. 89). Notons l'intérêt de
la TV publique pour l'enfant: «elle devra l'aider à étendre son pouvoir d'obser-
vation et d'expression, à développer sa pénétration visuelle (yisual literacy)
et sa curiosité naturelle des objets, elle devra lui ouvrir la compréhension de
l'abstrait, du métaphorique, de l'imaginaire. » Enfin, des mesures sont prévues
pour mettre toutes les ressources de la technique moderne au service des archives.
Il faut que cesse un scandaleux gaspillage du meilleur en même temps que du
pire. La conservation et le classement des documents télévisés, d'ores et déjà
possible grâce aux méthodes offertes par les progrès de l'électronique, peuvent
renouveler l'historiographie (PTV, p. 95-98).

129
Georges Friedmann
Confrontés à ce programme, les trois Grands ont adopté, semble-t-il, une
attitude réaliste et apparemment coopérative. M. Goodman (NBC), déjà nommé,
juge que « puisque nos audiences et la population des États-Unis ne cessent de
grandir, il y aura largement de la place pour nous tous 1 n. Quant à la direction
du CBS, elle s'est même engagée à verser un million de dollars en faveur d'un
projet dont, par conséquent, elle estime n'avoir pas grand-chose à craindre.
La résistance du système ne doit pas, néanmoins, être sous-estimée. Elle peut
compter, dans l'immédiat, sur le réflexe hostile des industriels de l'électronique,
à plus longue échéance sur la puissance financière des quatre groupes et leurs
« lobbies » à Washington. Mais dans un avenir vraisemblablement assez proche,
surtout lorsque sera tombé l'obstacle des priorités vietnamiennes, la réforme
a de grandes chances d'être adoptée par le Congrès. Comme le notait James
Reston dans le New-York Times, elle fera date dans l'histoire des États-Unis :
«C'est un de ces événements paisibles qui, dans la perspective d'une ou plusieurs
générations, sera reconnu comme la marque d'une mutation dans la vie améri-
caine 2 • »

Nouvelles techniques, nouveaux usages de la TV.

L'importance de cette mutation sera sans doute encore accrue par la tendance
générale à la << privatisation » dans l'usage des communications de masse, que
soulignent beaucoup d'experts 8 • Le processus n'est pas inédit : il s'est répété,
pour des techniques très différentes, dans l'histoire des sociétés humaines. Bor-
nons-nous à quelques exemples. La lecture, faite jadis au milieu d'un groupe
et à haute voix par un privilégié de l'instruction, est désormais une affaire
privée sauf pour les petits enfants, tributaires de leurs parents. Aujourd'hui
la radio, avec le transistor, s'est individualisée; l'appareil portatif peut satis-
faire les besoins, les goûts de son possesseur et de lui seul, grâce à l'adjonction
d'écouteurs. Cette évolution s'observe d'ores et déjà pour la TV: elle s'accentuera
avec des récepteurs plus petits et mobiles, plus nombreux dans chaque foyer :
au début de 1967, près d'un quart des foyers américains!disposait de plus d'un
récepteur; dans l'agglomération new-yorkaise ce chiffre s'élève à un tiers 4 •
Les techniques nouvelles précipitent ce mouvement. Les stations à hautes
fréquences (UHF : « Ultra High Frequency »), connectées sans câble coaxial
par ondes ultra-courtes, sont déjà spécialisées et le seront de plus en plus en
programmes de qualité: adaptées au niveau du« goût moyen supérieur» (H. Gans,
FCT, p. 47-48) et, plus généralement, non aux «demandes »de très larges audiences
mais à de petits groupes ou à des besoins individuels. Ainsi, dans cette perspec-
tive, deux causes se renforcent et se complètent : la fragmentation du « visionne-
ment » familial et la multiplication des réseaux de hautes fréquences; l'une et

1. W eekly TV Digest, interview citée.
2. Cité par JACQUES AMALRIC, Le Monde, 8 février 1967.
3. LEo BoGART, HERBERT GANS, NELSON FooTE {Service des recherches sociales
de la General Electric Company}, qui nous a obligeamment communiqué un rapport,
inédit, consacré aux effets sur la société américaine des techniques nouvelles de commu-
nication de masse : « Impact of the N ewer Media on Society ».
4. Les « vieux » récepteurs étant sans valeur à la revente, on les déplace vers une
autre pièce ou on les donne aux enfants. Le nombre des récepteurs dans chaque foyer
s'accroîtra encore sensiblement avec la vulgarisation de la TV en couleurs.

130
Téléçision et démocratie culturelle
l'autre tendent vers l'usage privé, intime du récepteur de TV, analogue à celui
du transistor.
Ce n'est pas tout. Les techniques d'enregistrement sur bandes magnétiques
(magnétoscope) et sur bandes plastiques imprimables sous l'effet de la chaleur
par un faisceau d'électrons (enregistrement dit « thermoplastique »}' font de
rapides progrès, surtout aux États-Unis. Associées à des ordinateurs, elles per-
mettront de stocker des communications auditives et visuelles, transmises à
une vitesse très élevée, et de les rediffuser selon le choix, les désirs de celui qui
les a reçues. Cette possibilité existe déjà au stade expérimental, non seulement
pour les messages linguistiques mais aussi pour tous ceux que nous recevons
par la radio, le cinéma, la télévision. En 1965, les experts de Stanford estimaient
qu'avant 1975 un équivalent, pour la TV, des microsillons sera produit à un prix
modéré (FCT, p. 147) 1 • Par ailleurs, un dispositif de rétrovision, actuellement
à l'étude, serait incorporé au récepteur portatif. Des disques ou rubans (ou peut-
être des substrats miniaturisés, grâce aux circuits intégrés), réunis en cartouche,
pourront être achetés ou loués. Les enregistrements video - comme dès aujour-
d'hui les enregistrements sonores - permettront de satisfaire, au moment voulu,
les besoins culturels les plus variés. L'éducation au foyer s'en trouvera radicale-
ment transformée aux différents âges et aux plus divers niveaux, depuis l'en-
fance jusqu'à la « promotion sociale >> ou au recyclage des adultes. Parmi les
stations de TV éducative, certaines auront la fonction de « videothèque » ou
centres régionaux audiovisuels. Chaque foyer leur serait connecté, comme à un
standard téléphonique, pour obtenir une information ou la rediffusion d'une
émission.

Réflexions finales.
Le débat autour de la démocratie culturelle met en jeu des attitudes, des
opinions, des intérêts mais aussi des politiques, des structures. L'avenir de la
TV au cours des prochaines décennies y est, pour une bonne part, engagé. Il
déborde d'ores et déjà les frontières des États-Unis et se trouve posé, bien que
dans un contexte différent, en France, où s'exerce sur la TV d'État, de plus
en plus vive, la pression de l'industrie et du commerce privés, où sévit une cons-
tante guérilla entre libéraux qualitatifs et quantitatifs, ceux-ci renforcés par
des franc-tireurs de l'intelligentsia. Ne se pose-t-il pas en Angleterre aussi,
comme en témoignent le rapport Pilkington, les études et recherches de R. Hog-
gart, R. Williams, H. Himmelweit et J. D. Halloran 2 ? Bien plus, ne le voyons-
nous pas surgir depuis quelques années à travers les discussions publiées çà

1. La General Electric étudie un modèle simplifié de magnétoscope (« videotape
recorder») qui serait vendu environ 200 dollars, prix actuel d'un magnétophone por-
tatif de bonne qualité.
2. Le rapport P1LKINGTON, du nom du président de la commission qui ra rédigé,
a été publié sous le titre de« Report of the Committee on Broadcasting», Her Majesty's
Stationery Office, 1962. Aux études, bien connues, de R1cHARD HoGGART, RAYMOND
W1LLIAMs, HILDE Hn.tMELWEIT, JAMES HALLORAN, ajoutons le petit livre de A. P. H1c-
GINS (Talking about Television, British Film Institute, Londres, 1966) qui mérite d'être
versé au dossier britannique de la discussion sur « l'élévation du goût ». Il reproduit
et commente, à travers l'expérience quotidienne d'un pédagogue ouvert à la culture
de masse, des entretiens sur la télévision avec des jeunes et entre jeunes, dans des
classes d'écoles secondaires.

131
Georges Friedmann
et là par la presse dans les pays de l'Est, surtout en U.R.S.S. et en Pologne où
la planification des programmes ne pourra l'empêcher de se développer, car il
traduit d'irrépressibles modifications et courants liés au déve1oppemen1 de
toutes les sociétés industrielles?
C'est dire que ce débat, quelles que soient nos options personnelles, devrait
inciter chacun de nous à reconsidérer de sang froid ses positions face à des pro-
blèmes que les progrès de l'électronique et les insertions sociales de la TV ren-
dent plus vivants que jamais.
L'expérience de la TV américaine place dans une lumière nouvelle des ques-
tions fondamentales que nous avons contournées plus que résolues : Que signifie
pour le producteur, dans une TV commerciale et dans une TV d'État, « aller
à la rencontre des goûts », « aller au devant » des goûts du public? En allant
au devant de « la demande », ne la conditionne-t-on pas, au moins dans une
certaine mesure, qui peut être importante? Telle est la conviction de beaucoup
de spécialistes : « Il n'est pas douteux, écrit J. D. Halloran, que l'industrie de
la TV influence les goûts : dans certains cas, la demande est très nettement fonc-
tion de l'offre 1 ». Cela est d'autant plus vrai que, pour la masse du public, «le
goût» et << la demande »sont définis par ce qu'il voit, donc par ce qu'on lui pro-
pose. Telle est aussi l'opinion de Leo Bogart : « Le public apprend à accepter,
à valoriser le contenu et le style des medias auxquels il a été habitué. Les hommes
qui contrôlent le contenu des communications de masse ont donc une respon-
sabilité dans le façonnement des goûts qu'ils cherchent à satisfaire.» Et il ajoute
ce commentaire psychologique d'une ample portée : « Par la nature même de
leur rôle, [ces hommes] se trouvent être sensibles aux goûts du public même
lorsqu'ils sont par ailleurs les fermes défenseurs d'une idéologie déterminée.
Quel que soit le système politique dans le cadre duquel ils travaillent, leur
tendance habituelle est d'augmenter le volume de leur audience et de leur
influence » (Bogart, p. 8).
Ces observations enferment à première vue une contradiction. La « demande »
du public de masse, loin de se prêter à un « façonnement », semble, dans l'état
actuel de nos connaissances, très peu plastique. Aussi, d'après les services de
recherche du Columbia Broadcasting System, lorsqu'on lui offre des programmes
qui ne correspondent pas à ses cc goûts préexistants», il se dérobe (Saleh, p. 2). La
discussion sur l'élévation du goût implique de nettes divergences dans l'appré-
ciation du degré de plasticité : les libéraux quantitatifs affirment que, sur la
base de leurs expériences, la « demande » est bien plus rigide que plastique. Ces
contradictions ne sont pourtant qu'apparentes : elles tombent dès qu'on pose
le problème dans son extension et sa profondeur : « Personne ne peut affirmer
qu'il a donné au public ce que celui-ci cc demande » à moins que le public ne
connaisse tout l'éventail des possibilités de la TV et qu'il ait, dans cet éventail,
choisi ce qu'il désire voir 2. »
Cette réflexion, citée entre bien d'autres qui vont dans le même sens, intro-
duit deux éléments trop souvent négligés, de part et d'autre, dans les débats :
le champ des possibles culturels de la TV et la connaissance qu'en peut avoir le
téléspectateur. Du même coup se trouve mise en question la notion behavio-
riste du goût. Celui-ci, d'après les libéraux quantitatifs, traduisant la« demande»,

1. J. D. HALLORAN, TM E/jects of Mass Communications, Leicester University Press,
1964, p. 17.
2. Rapport P1LKINGTON.

132
TéléYision et démocratie culturelle
est exclusivement défini par ce que le télespectateur voit. D'où la légitimité.
des sondages d'audience et l'accent mis sur les refus opposés par le public de
masse. Si, par exemple, on lui donne des programmes considérés par lui (dans
ses réponses aux questionnaires) comme trop « sérieux » ou « difficiles », il les
refuse et glisse vers des messages moins « sérieux », moins « difficiles ».
S'agissant du public de masse, adulte, ces observations sont dans l'ensemble
difficilement contestables mais ne légitiment pas la définition behavioriste du
goût : elles négligent, en effet, les attitudes sélectives que suscitent la connais-
sance du champ des expériences possibles et les effets d'une série d'expériences
réellement effectuées. Lorsqu'un télespectateur refuse un message, il peut réagir
ainsi non au contenu de celui-ci mais à la manière, trop complexe ou subtile,
de le présenter en images ou au vocabulaire du commentaire qui l'accompagne 1 :
en d'autres termes, il refuse un traitement auquel il n'est pas préparé. Inverse-
ment la plupart des téléspectateurs qui « demandent » (c'est~à-dire soutiennent
de leur présence devant l'écran) un« programme populaire» ou« programme de
masse », ignorent que d'autres types de media, plus complexes, riches, subtils,
existent. Ils ne conçoivent pas clairement la possibilité de tels messages. Chez
eux, au départ même de leur expérience (faute de préparation et, je ne crains
pas d'user de ce mot, et de le souligner, faute d'éducation), il y a limitation des
genres de messages qu'ils connaissent et de ceux qu'ils sont capables de recevoir, de
comprendre, d'apprécier. Comme le notait justement Christian Metz 2 , un anal·
phabète ne rejette pas Racine : il écarte un texte qu'il ne sait pas lire. Ajoutons
que, même s'il savait lire, il faudrait encore - mission de l'école plus ou moins
réalisée selon le maître - le préparer à « lire Racine », c'est-à-dire introduire
cet objet culturel dans son univers mental. La véritable « démocratie culturelle »
consiste à étendre dans chaque individu, autant que ses capacités le permettent,
le champ des possibles culturels. Les conflits dont il a été ici question ne peuvent
être dépassés (comme il ressort déjà des premiers travaux de notre Centre) que
par l'école, comprise au sens le plus large du terme : grâce à la« privatisation»
de la TV, grâce aussi à une évolution dont on a esquissé ci-dessus les tendances
actuelles et les prochains développements, l'éducation au foyer prendra sans
doute une importance, une efficacité jusqu'ici inconnues.

Examinées à la lumière de ces observations (qui pourraient être étendÙes à
d'autres media que la TV), les positions d'une partie de l'intelligentsia, en France
et dans d'autres pays d'Occident, paraissent à la fois légitimes et fragiles. Légi-
times, en prolongeant la nécessaire réaction contre les prétentions de la « culture

1. Cf. L'enquête « Télévision et développement culturel, les réactions d'un public de
paysans et d'ouvriers devant la Télévision », suscitée par le Bureau des Etudes et
Recherches du Ministère des Affaires Culturelles, effectuée par le Service de la Recher-
ches de l'ORTF sous la direction scientifique de Michel Crozier. Le rapport, rédigé
par Annette Suffert, Renaud Sainsaulieu et Jacques Kergoat, a été publié en grande
partie dans Téléyision et Education (19), mars 1967. Ouvriers (40%} et paysans (59%t
disedt avoir des difficultés de compréhension pour les émissions dramatiques; mais les
paysans sont le plus souvent gênés par l'emploi de mots trop savants et la fréquence
d'émissions « tout en discours ». Les ouvriers participant à la culture urbaine sont plus
proches du contenu moyen des émissions. De plus, ils résolvent mieux leurs problèmes
en se reportant à l'hebdomadaire de télévision ou en parlant avec des voisins.
2. Au cours d'une intervention (séminaire du CECMAS, 24 mai 1967) où il a mis
l'accent sur l'importance de l'école, seule institution capable d'élargir chez l'individu,
à l'âge où ce but peut être visé avec les meilleures chances de réussite, «le champ des
possibles culturels ».

133
Georges Friedmann
supérieure» traditionnelle à imposer ses échelles de valeurs dans tous les domaines,
y compris dans le champ nouveau de la culture de masse, au risque d'en stérili-
ser les richesses, d'en étouffer les promesses. Fragiles, car obéissant à un mouve-
ment pendulaire souvent décelé par l'histoire des idées, cette réaction va parfois
trop loin et se raidit dans son excès. La culture de masse, telle qu'elle est déve-
loppée dans nos sociétés de « libre entreprise n, est alors considérée comme un
bloc : toutes les productions doivent être également admises à partir du moment
où, correspondant, dit-on, à une « demande », elles sont « authentiquement
vécues» à l'écoute d'un transistor, d'un juke-box ou devant un écran de cinéma,
de télévision. La méfiance à l'égard du système d'enseignement traditionnel
dominé par la« culture supérieure» s'étend à tout projet d'éducation, y compris
l'élaboration révolutionnaire d'une pédagogie nouvelle appliquée aux commu-
nications de masse, y compris même l'éducation des éducateurs. L'observateur
des cultures (au sens ethnologique ou sociologique du terme) s'interdit des juge-
ments de valeur. Mais la révolte contre les normes autoritaires et les prétentions
des minorités réformatrices, entraînée par son élan, passe par-dessus son but
lorsqu'elle rejette toutes les politiques culturelles, condamnées indistinctement
comme<< dirigistes» ou<< paternalistes», sans voir que ce rejet constitue lui-même
une politique dont le dogmatisme risque d'être à peine moins dangereux que celui
dont elle veut, à juste titre, nous délivrer. La variété croissante des émissions,
mises à la disposition du public de masse, adulte, suffirait-elle, en créant des
cultures spécialisées, à résoudre les graves problèmes de la « demande », de la
« dégradation concurrentieJle » et à réaliser une véritable démocratie culturelle ?
Pour le croire, il faut une grande confiance dans le « bon téléspectateur» qui se
formera de lui-même (farà da se) : elle est démentie par nos connaissances actuelles,
en particulier par les observations sur la non-préparation de l'immense majorité
du public de masse à recevoir, apprécier les programmes diversifiés et spécia-
lisés.
Ouvrir l'esprit et l'œil du jeune téléspectateur à de tels programmes, déve-
lopper la « demande » de messages dont le traitement est relativement subtil,
complexe - c'est éduquer le consommateur mais aussi (problème que nous n'avons
pas examiné ici) c'est éduquer les éducateurs. Le débat de la démocratie cultu-
relle nous enseigne que ces tâches ne peuvent être abordées avec succès quel que
soit le type de structure et d'organisation : les institutions et les hommes seront-
ils dignes des possibles de notre « miraculeux instrument »?

GEORGES FRIEDMANN
École Pratique des Hautes Études, Paris.
Claude Soucy

Un art de vivre unique au monde
In: Communications, 10, 1967. Vacances et tourisme. pp. 135-154.

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Soucy Claude. Un art de vivre unique au monde. In: Communications, 10, 1967. Vacances et tourisme. pp. 135-154.

doi : 10.3406/comm.1967.1148

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1967_num_10_1_1148
Claude Soucy

Un art de vivre unique au monde
Mythologie et réalités dans la publicité immobilière

On sait la place importante prise depuis quelques années par la publicité
immobilière, principalement dans le domaine de la construction de demi-luxe
en région parisienne. La difficulté de vendre des logements relativement chers,
situés dans des quartiers périphériques de la capitale ou dans des banlieues éloi·
gnées, a contraint les promoteurs à un effort considérable dans ce domaine.
La publicité est un indicateur de la demande solvable : elle renseigne sur les
besoins ou les désirs de la clientèle, tels que les annonceurs les perçoivent. En
même temps, la masse des « messages » publicitaires transforme en partie les
aspirations du public concerné. A qui cherche un logement, on est amené à vendre
® aussi du prestige, du loisir, du rêve ... Les tendances ainsi induites, si elles ne
sont qu'artificielles, restent secondes, et susceptibles de dangereux chocs en
@ retour. Cependant, l'analyse de la publicité immobilière peut renseigner sur

© certaines attitudes du public.
Dans le cadre d'un ensemble d'études faites pour le compte de la Délégation
générale du District de la Région de Paris, il nous a paru intéressant d'analyser
certains aspects de la rhétorique publicitaire, pouvant éclairer les attitudes d'une
partie du public dans le choix du lieu de sa résidence 1 •
Nous avons pris comme matériel la collection du journal le Monde de sep-
tembre 1964 à août 1966 inclus. Cette période est celle au cours de laquelle la
publicité immobilière a connu son maximum d'intensité, probablement parce
que s'y sont conjugués le lancement de grandes opérations préparées depuis plu-
sieurs années et les premiers signes de saturation du marché.
Éliminant les placards qui concernaient soit des placements immobiliers sans
référence à une opération particulière, soit les constructions trop éloignées pour
être autre chose que des résidences secondaires aux yeux des Parisiens, nous
n'avons pris en considération que la publicité intéressant des résidences princi-
pales convenant à des ménages dont au moins un membre travaille dans l'agglo-
mération parisienne. Par là, nous entendons les placards constitués d'une typo-
graphie distincte de celle des « Petites annonces », quelle que soit leur taille,
qu'ils comportent ou non des illustrations.
Nous avons d'une part procédé au recensement de tous les éléments d'infor-

1. Le texte qu'on va lire reprend certains aspects d'une étude faite au début de
l'année 1967. Il est publié avec l'autorisation de la Délégation générale au District de
Paris.

135
Claude Soucy
mation qu'il était possible de nombrer : les annonces elles-mêmes, réparties en
types principaux, les opérations auxquelles elles se refèrent (que nous avons situées
dans la mesure du possible), les itinéraires pour s'y rendre et les points de repère
utilisés, les matériaux employés dans la construction, la taille et le prix des loge-
ments, les équipements fournis, etc. Nous insisterons moins ici sur cet aspect
de l'étude. D'autre part, il se dégage peu à peu de la lecture du matériel que le
véritable objet dont parle la publicité n'est pas le logement qu'il s'agit de vendre,
mais le mythe du prestige et du bonheur grâce auquel on espère le faire acheter.
Pour l'analyse de ce mythe, nous nous sommes largement inspirés des travaux
de Roland Barthes. Il ne s'agissait pas, cependant, d'étudier ici le langage publi-
citaire pour lui-même, la manière précise dont les mythes étaient véhiculés, mais
de mettre en évidence le contenu de la mythologie elle-même. Nous avons, pour
ce faire, passé en revue titres, typographie, images ... , tout ce qui pouvait présen-
ter, au-delà de sa dénotation, une signification supplémentaire indirecte, suscep-
tible de véhiculer le mythe à l'abri de la première. C'est ainsi que nous avons vu
se dégager une sorte de portrait en filigrane de l'acheteur-type, dont l'analyse
fait notre troisième partie. C'est à lui que le mythe s'adresse, en même temps
que l'information. Et la nature du récepteur éclaire celle du message, en en dévoi-
lant la fonction.

I. PRÉSENTATION DU MATÉRIEL

Durant les deux années étudiées, 605 placards publicitaires concernant des
opérations en région parisienne ont été relevés dans les colonnes du Monde 1 •
Nous les avons classés selon leur nature et leur importance en quatre catégories.
En même temps, nous avons distingué les opérations relatives aux arrondis-
sements de Paris, ou aux localités limitrophes desservies par le réseau ordinaire
du Métro, des opérations situées en banlieue. Le critère des moyens d'accès au
Centre reste en effet essentiel aux yeux des annonceurs. Ce classement a fait
apparaître immédiatement l'importance du groupe de placards de moyenne
importance consacrés aux opérations en banlieue.

Les titres.
« Pour évoquer un éden 2 ( ... ) nous avions pensé rebaptiser« Paradis 2 »l'en-
semble immobilier que nous réalisons au Chesnay ( ... ) En définitive notre choix
s'est arrêté sur « Parly 2 », inspiré par le nom de la charmante cité de Marly ( ... ) »
(2.7.66.12) 2.
Le titre est en effet chose essentielle, objet d'une étude précise : c'est le pre-
mier contact pris avec le client. Les noms retenus pour la réalisation, lorsqu'il
en existe, nous introduisent immédiatement dans un univers symbolique, où le
logement à vendre prend un sens visiblement supra-fonctionnel. Nous avons

1 . Concernant 201 opérations, dont 65 dans la ville de Paris.
2. Dans les références, les trois premiers chiffres indiquent la date, le quatrième la
page.

136
Un art de Ywre unique au monde
relevés 33 titres pour Paris et les communes limitrophes, 78 pour la banlieue
plus éloignée. En ce qui concerne Paris, ce n'est qu'exceptionnellement que les
promoteurs ont éprouvé le besoin de doter leurs immeubles de noms particuliers.
Sur les 33 noms retenus, 21 se réfèrent à la rue ou à la station de métro la plus
proche (Résidence Picpus-Daumesnil, Résidence Nicolo-Paul-Doumer), ou déjà
à un monument ou à un quartier prestigieux (Trocadéro-Longchamp, Étoile-
Beaujon) qui peut se confondre avec une grande artère ou une place (Résidence
Péreire-Malesherbes). Mention particulière doit être faite du titre « Super-Mont-
parnasse », qui renvoie à la fois à la hauteur de l'immeuble projeté, à sa proxi-
mité (relative) du quartier Montparnasse, et peut-être à l'idée d'une supériorité
de prestige par rapport à la célèbre opération Maine-Montparnasse. Deux titres
se réfèrent à la situation dans le xve arrondissement, valorisé dans un cas par
une héraldique de convention (Blason XV), dans l'autre par une vision prospec-
tive (Avenir XV). Des positions géographiques censées privilégiées inspirent les
choix des promoteurs du « Toit de Paris » et du « Méridien de Paris ». Vingt-
deux immeubles sur trente-trois accèdent à la dignité de « résidence ». « Les
jardins Borghèse», à Neuilly, et «la Résidence des Douves», à Vincennes, nous
introduisent enfin à deux thèmes centraux dans la dénomination des ensembles
de banlieue : la Nature et l'Histoire.
La vie au contact de la nature est évoquée par le calme heureux du site (Rési-
dence Chantepie, Résidence de la Félicité), l'agrément de la vue {les Grands Ho-
rizons, Chambourcyrama, la Résidence du Belvédère, les Terrasses), l'eau {les
Eaux-vives, la Fontaine Saint-Cyr, le Lac), l'air pur (le Bel-Air, à Clichy), les
arbres ou la forêt (l'Orée de ... , les Ombrages), les parcs, jardins ou prés, etc.,
ou mieux, par plusieurs de ces éléments à la fois {Meudon-la-forêt-le Lac, le Bois
de la Ferme, les Hautes-Rives, les Hauts des Petits-Bois). Les idées de village,
hameau, cottage... inspirent aussi quelques titres.
Avec « le quatuor Marly-soleil », nous sommes à la frontière de ce premier
domaine et d'un autre qui emprunte à l' Histoire, à la noblesse et aux types de
résidences prestigieuses du passé. Les anciens domaines royaux (Saint-Cloud,
Marly, Versailles, Rambouillet, Meudon ... ) sont ici d'exploitation fréquente (la
Chasse du Roy, le Parc du Grand-Veneur, voire la Résidence des Amazones),
mais les personnages historiques (Marie-Antoinette, Montaigne, Foch, et même
Bernard Palissy et Condorcet), les événements glorieux (la Résidence Austerlitz),
l'héraldisme (les Lions du Val d'Herblay), la vie conventuelle (le Parc des Camal-
dules) sont également utilisés. On ne trouve en revanche qu'un titre emprunté
à une culture étrangère; encore est-ce une référence au fabuleux Eldorado.
Un annonceur va jusqu'à raconter l'histoire du terrain sur lequel il construit :
« Les Thibaudières, fleuron de Boussy-Saint-Antoine, appartinrent jusqu'en
1426 à l' Abbaye de Chaumont-en-Brie, puis à l' Abbaye de Saint-Antoine du
Viennois, avant de devenir en 1778 et jusqu'à la Révolution la propriété de l'Ordre
souverain de Malte » (12.2.65.11). Si, commente-t-il, vous désirez imprégner la
mémoire (de vos enfants) de souvenirs heureux ( ... ) », sans qu'on sache s'il s'agit
de la vie familiale ou de l'histoire de France. Un autre annonceur (24.4.65.9)
précise qu'Oberkampf fut le premier maire de Jouy-en-Josas et que Victor Hugo
y résida.
Nous voyons ainsi se dessiner déjà, à la simple lecture des titres, la signifi-
cation de ce mot « résidence », si souvent employé : une habitation à laquelle
le lieu, le cadre ou le passé confèrent à la fois prestige et agrément. Le prestige
est lié à l'histoire, et plus précisément aux classes sociales anciennement privi-

137
Claude Soucy
légiées, notamment l'aristocratie : l'agrément, aux quartiers les plus recherchés
de Paris, et surtout au cadre« rural» préservé. Au seul niveau des dénominations,
il est déjà évident que les promoteurs, outre des logements, veulent vendre à
leur clientèle les avantages, réels ou symboliques, d'une assimilation à l'élite
de la France d'autrefois.

La typographie.
Au-delà de ce qui est écrit, il y a la manière de l'écrire, qui n'est pas moins
significative. Le style retenu pour la typographie proprement dite souligne
certaines intentions des annonceurs, certaines attitudes de la clientèle aussi,
probablement. Tel placard (5.9.64. 7), d'un graphisme d'ensemble moderne,
réserve cependant de nobles capitales romaines, qu'accompagne le dessin d'un
sceau sur un ruban, pour proclamer que« la pierre de taille massive ne ment pas».
Le cartouche indiquant le mode de financement est au contraire sobrement
fonctionnel. Une « résidence de grande cla~se », sise à Noisy-le-Roi, se présente
elle aussi en « grand romain », dans un cadre de style (id. 11). La semaine sui-
vante viendra s'inscrire dans le même cadre la photographie d'un salon de style
inspiré du Louis XVI (12.9.64.7). Le style 1925 a aussi ses adeptes. Avenir
XV (23.9.64. 7) s'en inspire pour son titre, dont le cubisme est aussitôt corrigé,
cependant, par le style plus rassurant car hautement traditionnel du décorateur
Lapidouze, qui« suggère» immédiatement au-dessous l'aménagement du séjour.
« Montjouy, petite résidence de luxe», peut se permettre les grâces enveloppantes
du style « nouille» (24.4.65.9), de même que le Toit de Paris (3.6.66.7).
Avec le Parc de Béarn (28.4.66.11), nous sommes à la frontière de la typogra-
phie proprement dite et du dessin. Arbres, fleurs, oiseaux, astres, immeubles
se mêlent au texte dont, par un procédé baroque bien connu, les lettres sont
formées de tiges et de feuilles ; seul élément moderne et urbain de la page, la
Tour Eiffd vient former l' A du mot Paris. Le même procédé est employé ailleurs
(17.6.65.11) pour représenter la « pierre de taille massive >> dont sont construits
les immeubles.
Au total, le graphisme des placards publicitaires semble.évoluer sur deux plans.
D'un côté, il connote ce que nous avons déjà lu dans les titres : la Nature et
!'Histoire, sources de prestige et d'agrément. Mais de l'autre, et notamment en
ce qui touche aux modalités techniques et financièrecs des opérations, il se fait
sobre et fonctionnel; introduisant, après l'univers onirique (et pour une part,
on le verra, féminin), celui des contingences matérielles, du sérieux.

L'image.
La photographie et le dessin sont deux supports d'information largement
employés par les annonceurs. A première vue, la photo paraît destinée à montrer
ce qui existe déjà, le dessin pouvant évoquer les équipements et constructions
futurs, la localisation, suggérer l'atmosphère, etc. « Ce que vous pouvez déjà
voir», dit un annonceur en présentant la photo d'une façade;<< ce que vous allez
bientôt découvrir », ajoute-t-il en face du dessin d'arbres encore à planter;
mais la phrase suggère un avenir très proche, et sûr (13.11.65.9).
Cependant, l'utilisation de la photographie, apparemment plus objective,

138
Un art de Pwre unique au monde
ne permet pas moins que celle du dessin le symbolisme, la suggestion, le rêve ;
et parfois, la mystification pure et simple.

1. Les dessins.
«Non, ce n'et;t pas raisonnable de rêver d'un appartement sans penser à X»,
proclame un annonceur (18.11.65.9) qui matérialise sous forme de « bulles »
le rêve de l'enfant (château-fort entouré d'arbres), celui de la mère (une salle
de séjour abondamment fleurie) et celui du chien (une niche et un os) ; alors
que le chef de famille, plus rationnel, se contente de lire les petites annonces
(11.11.65.7 ; cf. 25.11.65.6 où la mariée rêve de la façade d'un pavillon dans la
verdure, le marié ... du plan du logement).
Le dessin paraît en effet la technique idéale pour projeter et suggérer l'ima-
ginaire. Et l'on sait assez la part que le rêve éveillé tient dans la recherche du
logement, sinon toujours dans son choix. Nous retrouvons donc, exprimés par
le dessin, les .thèmes principaux déjà évoqués. La tradition, l'histoire y tiennent
moins de place, cependant, que l'évocation quasi permanente, et presque obses-
sionnelle, du contact avec la nature. Le vieux Passy est évoqué par un marteau
de porte (9.6.65.9), mais c'est son charme « provincial» que souligne la légende,
et des petits arbres illustrent l'adresse des immeubles. Tout au plus peut-on
noter tel plan de Paris qui ne retient que l' Arc de Triomphe et la Tour Eiffel
(29.1.66.6), telle figuration gigantesque et floue de la Tour Eiffel encore (22.6.66.5).
Tout se passe comme si le thème du prestige tiré du passé, présent dans les titres
et, nous le verrons, dans la décoration des pièces de séjour, se prêtait mal à
l'évocation par le dessin. La nature, en revanche, est partout. Même le « Paris
rêvé », dans un placard en somme assez austère (5.9.64. 7), se marge de feuillage.
Souvent les immeubles s'abritent, minuscules et timides, à l'ombre d'arbres
(13.4.65.13, 9.6.65.19) et même de fleurs (26.3.66.19). Le même annonceur qui
proclame : « L'Ouest, c'est la Forêt», avec dessin à l'appui (23.4.66.7), ajoute
la semaine suivante, toujours avec le même procédé : « L'Est, c'est un jardin
(celui dont nous parlons). » Et nous devons citer aussi le remarquable dessin
qui auréole le Paris intra-muros (en noir) d'un second Paris idéal de même forme,
mais couvert d'arbres et de verdure (12.2.66.9).
Le dessin sert aussi à suggérer le cadre dans lequel se situent les constructions.
A le montrer, ou à le masquer, bien entendu. A Paris, les immeubles mitoyens
de celui qu'on présente sont souvent à peine indiqués, ou même carrément sup-
primés (17.6.66.11). Le dessin sert à mettre en évidence l'isolement d'un immeuble,
sa position dominante. La publicité du «Toit de Paris» (30.9.64.5) est un modèle
du genre. « Éloignez-vous de Paris verticalement » est le thème retenu. Et c'est
en effet sur la colline du Télégraphe, point culminant de la capitale, qu'est
situé l'immeuble proposé. Mais le Paris« utile», pour le public auquel on s'adresse,
est beaucoup plus à l'Ouest, et le XXe arrondissement conserve une image défa-
vorable. D'où l'angle choisi pour le dessin indiquant le niveau, qui juxtapose
fort habilement« le Toit de Paris» et l' Arc de Triomphe de l'Étoile; cependant
que la référence est des plus discrètes qui indique, tout à fait en bas de page,
que l'immeuble en question se trouve ... au métro Pelleport.
Nous n'avons relevé qu'un seul dessin, d'ailleurs réduit, consacré à un détail
technique de construction : l'insonorisation (22.6.65. 7). Un certain nombre de
dessins concernent l'ameublement et la décoration. Ceux-ci font le plus souvent

139
Claude Soucy
l'objet de photos. Mais le dessin permet le rêve : « Nous étudierons pour vous
ces projets de décor ... », propose un annonceur, qui fournit en même temps
quatre dessins d'une salle de séjour meublée en styles« Louis XVI»,« moderne»,
«scandinave », « colonial américain». Le dessin de l'ameublement, en vue cava-
lière, sert d'ailleurs à suggérer une impression d'espace dans des appartements
exigus : il permet de représenter les meubles à une échelle notablement inférieure
à leur taille réelle. Ce procédé est employé par plusieurs annonceurs. Est-ce
pourquoi un promoteur a éprouvé le besoin de préciser : « Cet appartement ne
triche pas avec l'espace» (30.9.64.5)? Dans un tout autre ordre d'idées, le dessin
peut servir à représenter, en vue cavalière, un volume inhabituel, par exemple
un appartement en duplex (30.3.65.5).
Enfin, le dessin est apte à suggérer un mode de vie. « La plus prestigieuse
adresse de Paris » (7.4.65.5), c'est le Palais de Chaillot, des arbres, mais aussi
une élégante cavalière : « à la fois ou selon votre gré, dit la légende, une vie fami-
liale, mondaine, sportive ou presque campagnarde».« L'orée du Golf» (10.6.66.7)
évoque le Paris des affaires par une limousine dont le chauffeur stylé conduit
à son bureau quelque Président plongé dans son journal ; l'hippodrome, le golf,
le tennis tout proche et surtout la piscine sont évoqués par la caricature des
activités correspondantes ; auxquelles les futurs résidents ne se livreront sans
doute guère plus qu'ils ne possèderont de chauffeur, mais dont il doit leur être
agréable de rêver. Si l'habitant futur des Lions du Val d'Herblay (10.10.64.10)
menait vraiment la vie qu'on lui suggère, il n'échapperait pas longtemps au sur-
menage ; d'autant que ses affaires sont prospères, comme le prouve le graphique
affiché dans son bureau. La publicité que le Consortium parisien de !'Habitation
a utilisée pour <c Paris 2 » exploite très largement ce thème de la civilisation des
loisirs: c'est surtout grâce au dessin que sont évoqués le cadre de loisirs et d'acti-
vités « mondaines» qui contribueront à y permettre, on nous en donne l'assurance,
« un art de vivre unique au monde ».

2. Les photos.
« La photo-test est une épreuve difficile à subir, difficile et sévère, car elle
expose clairement aux gens les plus profanes, et sans le secours d'une argumenta-
tion flatteuse, les caractéristiques essentielles d'une réalisation immobilière.( ... )
Elle permet de juger d'un seul coup d' œil l'importance exacte des espaces verts,
la qualité de l'architecture, l'implantation des immeubles et les aménagements
sportifs ou d'agrément. ( ... ) (La photo ci-dessous) n'est pas une œuvre d'imagina-
tion, c'est la maquette rigoureusement fidèle (... ) » (25.9.64. 7). Tels sont l'usage
et les ambiguïtés de la photographie. Son« évidence» d'abord, sa clarté apparente,
sa lisibilité, son « objectivité ». Théoriquement, le cliché est irréfutable, alors
que le discours pourrait être trompeur. Tout ce à quoi le client est censé s'inté-
resser ici : espaces verts, apparence extérieure de l'architecture, plan-masse,
équipements de loisirs, y est représenté. Cependant, ce n'est pas l'objet même
qui est photographié mais seulement une maquette « rigoureusement fidèle »•••
La photo est d'abord chargée de représenter les espaces verts, le cadre naturel.
Ou plutôt de les évoquer, car l'arbre du «Bois de la Ferme » (26.9.64.11), deux
fois plus gros que les immeubles, le bassin des « Eaux-Vives » (3.4.65. 7) et même
la vallée brumeuse de Louveciennes (15.5.65.16, 22.5.65.11) ou le village de
Jouy-en-Josas ne constitueront pas à proprement parler le cadre des immeubles

140
Un art de Ywre unique au monde
proposés. Même en ville, les photos des « Jardins-Borghèse » (11.2.66.7), des
Buttes-Chaumont (11.5.66.7) dont la légende souligne le caractère sauvage,
insolite en plein Paris, évoquent un cadre « naturel » (hautement synthétique,
bien entendu). L'Orée de Sénart (3.3.66.11), c'est une piscine où pataugent des
enfants, un bouquet de sapins, un toboggan sur fond d'arbres; la. Fontaine
Saint-Cyr, un vaste horizon de champs (« Habitez la ville ... là où commence la
campagne »). La vue peut d'ailleurs être constituée par un paysage urbain,
lorsque celui-ci est situé à distance et dominé de haut : « le Toit de Paris »
(30.9.64.5, 3.6.66. 7), « les Hauts de Saint-Cloud » (15.10.64.5), « Super-Mont-
parnasse » (21.4.66. 7), exploitent largement cette veine.
En même temps, l'implantation s' évoque ... Les photos de maquettes ne sont
en général relativement fidèles qu'en ce qui concerne l'immeuble lui-même,
et ne fournissent sur ce qui l'entoure que des renseignements des plus incertains
(24.2.65.5 ). Parfois, un montage suggère la satisfaction des acquéreurs, la person-
nalisation du logement (23.10.64.5, << Notre appartement, c'est celui-ci »). En
ce qui concerne le thème de l'histoire, nous ne pouvons citer que les pavillons
Louis XIII de « Bel-Abord » (25.9.64. 7, 29.4.66. 7) et le plan-masse de « l'Orée
de Marly », évoquant palais et jardin à la française (4.9.65.5 ).
C'est donc l'intérieur des logements qui va constituer l'objet principal de
l'illustration photographique. Dans l'ensemble, les choix sont fortement stéréo-
typés. La séquence séjour-cuisine-salle de bains est de beaucoup la plus fréquente.
Puis viennent la terrasse-balcon, puis la garde-robe (« dressing-room ») et la
chambre conjugale (rare). La chambre d'enfant n'apparaît jamais. La représen-
tation de la salle de séjour est elle-même l'objet de règles strictes, avec un certain
nombre de développements obligés qui sont le groupe canapé-fauteuils-table
basse, la cheminée et enfin, presque toujours au second plan, la table à manger,
petite et ronde dans les modèles les plus luxueux, parfois rectangulaire dans les
immeubles plus modestes. Le style, généralement inspiré du xv111 6 ou du x1xe
siècle (souvent anglais, dans ce dernier cas) se veut rassurant et cossu. Le style
moderne, d'inspiration Bauhaus ou scandinave, est rare. Il n'est probablement
susceptible de séduire, parmi la clientèle que vise notre publicité, qu'une minorité
négligeable. De même le baroque succède, dans les salles de bains, aux rigueurs
des années 30 (seule exception, 5.9.64.7); cependant que, dans les cuisines,
c'est plutôt l'équipement qui indique la qualité du logement.
Au travers de cet ensemble de documents photographiques, c'est ainsi tout
un style de vie qui apparaît; idéal sans doute plutôt que réel. Seules les activités
de loisirs sont largement montrées, la piscine se concevant mal sans une clientèle
alentour. Celle-ci sera composée d'enfants et de jeunes couples exclusivement.
La mère et l'enfant, plus rarement le père, seront montrés dans le cadre du séjour
(Avenir XV, passim; 25.6.66.11) ; les amis (toujours de jeunes couples sur la
terrasse - Paris 2, passim-, visiblement destinée d'abord à la vie« mondaine»).
Mais nous devinons parfois autre chose. Sous une photo montrant de très jeunes
filles en tenue légère, et dans une atmosphère de plage, cette légende ; « du jardin
d'enfants au baccalauréat» (14.5.66.12). Le père de famille pourrait se demander
si« Paris 2 » sera vraiment «le lieu idéal pour élever ses enfants » (id. 13). Dans
cette « ville de loisirs » qu'on propose à notre admiration, un certain libertinage
perce parfois le masque de la vie familiale. On sent que la publicité, et sans doute
la réalisation même, cherchent à concilier ces objectifs antinomiques : rassurer,
séduire.
Nous retrouvons dans la rhétorique de l'image publicitaire les trois messages

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Claude Soucy
que distingue Roland Barthes : message linguistique, message dénoté, message
connoté (l'ensemble des significations symboliques que véhicule l'image). Nous
avons vu ce que contient ce dernier : le calme, le loisir, l'élégance, le confort,
le luxe, etc. Mais, comme le souligne Barthes, le message purement dénoté est
une limite idéale, le regard d'un observateur parfaitement innocent en qui l'image,
quoique comprise, n'aurait aucun retentissement. Ce message est une utopie,
mais il remplit un rôle. Derrière son objectivité absolue mais vide, se dissimule
le caractère hautement conventionnel, culturel, du message symbolique.« L'image
dénotée naturalise le message symbolique, elle innocente l'artifice sémantique,
très dense (... ) de la connotation ( ... ), la nature semble produire spontanément
la scène représentée (... ), l'absence de code désintellectualise le message parce
qu'elle paraît fonder en nature les signes de la culture 1 • » Le rôle principal de
la photographie publicitaire est ainsi de dissimuler que c'est par convention
que l'objet proposé signifie le confort, le luxe, le calme, le loisir, l'élégance, etc.
C'est pour un groupe d'acheteurs potentiels bien déterminés, appartenant
à une époque donnée, à un ensemble social assez étroit, ayant un âge équivalent
et une commune vision du monde, en situation, que les qualités objectives des
résidences montrées correspondent effectivement aux concepts évoqués ; et
ceux-ci à une valorisation réelle, supposée ou induite par la publicité même.
En un mot, la marchandise proposée n'est pas simplement un logement, mais
bien le confort, le luxe, le loisir, la réussite sociale substantifiés ; et plus encore,
comme nous le verrons mieux, ce qui les résume tous, le bonheur.

II. LES RÉSIDENCES

Localisation géographique.

Dans l'ensemble de la région par1s1enne, les 201 résidences pour lesquelles
une publicité a été faite (65 dans Paris et 136 en banlieue) se répartissent inéga-
lement. Au Nord-Est d'une droite imaginaire passant par Herblay et Noisy-le-
Grand, il n'en existe que 4. La zone la plus dense de constructions est approxi-
mativement un cercle passant par la gare de Lyon, Fontenay-aux-Roses, Saint-
Cloud et Levallois, donc fortement déporté vers l'Ouest. Dans Paris même,
il existe trois zones à forte densité : les arrondissements XIV à XVII, la péri-
phérie des Buttes-Chaumont et celle du bois de Vincennes.
Ces localisations s'expliquent facilement. Deux sortes d'implantations sont
généralement inacceptables pour les acheteurs, et donc pour les constructeurs
de résidences : le centre de Paris, trop cher, et le Nord-Est de l'agglomération,
d'image trop défavorable. En banlieue, seul l'Ouest jouit d'une image vraiment
favorable. Partout ailleurs, la répartition est beaucoup plus irrégulière.
Lorsque sont fournis des cartes, plans ou schémas qui permettent de préciser
quelque peu l'écologie, on s'aperçoit que l'implantation des résidences est com-
mandée par trois facteurs qui sont par ordre d'importance décroissante : l' exis-
tence de zones vertes et de vallées, la proximité d'une station de chemin de fer,

1. RoLAND BARTHES, « Rhétorique de l'image l>, Communications, 4, 1964, p. 47.

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Un art de Ç1Wre unique au monde
et enfin (en troisième lieu seulement, malgré les apparences) la proximité d'une
autoroute.

Itinéraires.

L'itinéraire proposé pour une v1s1te apporte des renseignements sur l'image
que l'acheteur est censé se faire de l'espace parisien.
Aux yeux des annonceurs, c'est incontestablement l'Étoile qui en occupe le
centre; Notre-Dame, parmi les points intérieurs, ne vient qu'au deuxième rang.
Le seul autre point signalé, en dehors des gares, est la Tour Eiffel. Aucune men-
tion n'est faite des grands carrefours qui occupent des positions théoriquement
comparables à l'Étoile : Denfert-Rochereau, la Nation, la Bastille, ni même
de la République ou du Châtelet, plus proches pourtant du centre géométrique
de la ville et situés au carrefour de nombreuses lignes de métro. Les ponts de
Saint-Cloud et de Suresnes doivent leur position privilégiée à ce qu'ils sont des
points de passage obligés vers l'Ouest, notamment par l'autoroute. La porte
d'Orléans est valorisée pour une raison analogue : elles reste psychologiquement
le point de communication principal avec le Sud.
Les cartes, par leur figuration, indiquent enfin les éléments valorisés. Dans
les résidences de banlieue, Paris est souvent représenté soit par une accumulation
de constructions, soit par de grands monuments (Arc de Triomphe, Tour Eiffelt
plus rarement Notre-Dame). La banlieue est au contraire un tapis continu de
verdure. L'itinéraire routier proposé s'entoure volontiers d'un couloir presque
continu de forêt ; ou bien, lorsque cela est difficile, comme vers le Sud et l'Est,
il se déroule dans la blancheur idéale du vide. Dans Paris, c'est le choix de la
portion figurée qui est significative. Elle comprend le plus souvent les monuments
connus et les grandes perspectives de l'urbanisme du x1xe siècle. Centrée sur
l'évolution du xve arrondissement, une annonce ne retient pour celui-ci que la
Maison de la Radio et la Seine, la Tour Eiffel, les Invalides, beaucoup d'arbres,
quelques immet1bles d'un style 1900 accentué et la direction de l'autoroute du
Sud (23.9.64.7). D'autres résidences utilisent leur proximité du bois de Vincennes
et signalent la porte Dorée, le musée des Colonies, le Parc des Sports ...
On comprend qu'à l'intérieur d'un système de contraintes dominant qui est
celui des prix, il s'agit d'arbitrer entre un cadre le plus agréable possible et une
distance - temps minimale du centre. Mais cet arbitrage ne se fait pas de manière
continue. Et selon l'option qu'on fait, les parts du rêve et de la raison varient
considérablement.
Dans Paris, le problème des transports ne se pose guère. En revanche, il s'agit
de faire accepter à l'acheteur des quartiers dont l'image reste défavorable
(notamment les arrondissements périphériques à partir du XIVe) en accentuant
soit dans les faits, soit dans le domaine de l'imaginaire ou du symbolique, l'agré-
ment de la résidence proposée. En banlieue lointaine, il est possible en général
d'assurer l'agrément du cadre et certains équipements. Mais ceux qui ne dépen-
dent pas du promoteur sont souvent déficients, et l'on s'efforce de le dissimuler
en partie. Les autoroutes, en particulier, jouissent d'une image favorable ; mais
les difficultés de circulation aux heures de pointe, la nécessité de relier au centre
l'épouse et les enfants font toute l'importance d'une liaison ferroviaire avec
Paris. Reste enfin la proche banlieue, qui cumule les inconvénients, et peut-être
certains avantages, de la vi1le et de la campagne. Le réalisme et l'imaginaire

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Claude Soucy
y seront plus équitablement répartis. On soulignera à la fois qu'il ne s'agit, à
tout prendre, que d'une extension de la capitale (« Dans le Paris dont vous
rêvez », Meudon; « Le Neuilly d'aujourd'hui au prix d'une banlieue ordinaire »,
La Celle Saint-Cloud) et qu'on y trouve l'espace, le calme, la verdure d'une véri-
table campagne. Alphonse Allais, que cite un promoteur, reste bien le maître
à penser de la publicité immobilière.

Constructions.
Les annonces publicitaires fournissent relativement peu de renseignements
relatifs à la nature et à la qualité des constructions. Ce qui paraît de nature à
séduire les acheteurs, c'est d'abord le cadre de verdure, puis l'échelle réduite
des bâtiments, l'absence de promiscuité. La résidence apparaît comme le négatif
à la fois de la ville proprement dite et de son extension populaire, le grand-
ensemble.
S'agissant de la construction elle-même, la caractéristique la plus fréquemment
indiquée est l'utilisation de la pierre. Mais le plus souvent le mot « pierre »,
dépourvu de signification technique, joue le rôle d'une sorte d'exorcisme;
garantissant qu'il s'agit bien, au moins en apparence, de construction tradition-
nelle.
Enfin, le hall d'entrée, espace d'accueil et de prestige, qui« classe» l'immeuble
et ses résidents, est l'objet de développements généralement stéréotypés où le
marbre, l'acajou, les glaces et miroirs jouent les rôles principaux.

Taille et prix des losements.
68 annonces sur 201 ne mentionnent pas le nombre de pièces. En fait, ce sont
les immeubles comprenant des appartements moyens de 3 ou 4 pièces qui sont
les plus nombreux. Les immeubles de studios se trouvent dans Paris, les loge-
ments de 8 pièces sont des maisons individuelles construites en grande banlieue.
Mais il existe de grands appartements dans Paris, des 2 et 3 pièces en banlieue ;
les diftérences portent sur les prix, et peut-être sur les surfaces. Celles-ci sont
rarement indiquées : 36 cas seulement. Il y a là une discrétion remarquable,
qui attire l'attention sur l'un des inconvénients principaux des appartements
proposés.
Il y a variation sensible, du point de vue des prix, selon la situation des opéra-
tions proposées dans l'agglomération. Dans Paris, ces prix ne sont indiqués
que dans 20 % des cas, et leur base moyenne se situe aux environs de 2 200 F
le m 2 • En banlieue proche, desservie par autobus ou par la ligne de Sceaux,
les prix sont mentionnés dans 40 % des cas; la moyenne est de 1 650 F le m 2 •
Enfin, pour la banlieue lointaine, le prix est indiqué dans 80 % des cas et se situe
un peu au-dessous de 1 350 F le m 2 •

~quipements.

79 réalisations seulement sur 201 présentent un équipement quelconque,
intérieur ou extérieur, que le promoteur estime devoir mentionner. L'analyse

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Un art de '1Wre unique au monde
montre que les équipements intérieurs les plus luxueux peuvent se trouver
aussi bien à Paris qu'en banlieue proche ou lointaine. L'idée assez répandue
qu'ils seraient essentiellement destinés à faire oublier soit l'éloignement, soit
des surfaces particulièrement exiguës, n'est pas confirmée. Mais si l'on tient
compte de la manière dont ils sont présentés, leur fonction apparaît variable :
tout naturels dans les quartiers privilégiés de Paris ou dans la proche banlieue
Ouest, ils compensent ailleurs en partie, par leur caractère inhabituel, l'image
défavorable d'un quartier ou d'une commune excentriques.
A la différence des équipements intérieurs, les équipements extérieurs sont
nettement le fait des résidences les plus éloignées dans l'agglomération. C'est
d'ailleurs à propos d'une de ces résidences lointaines, sise à Fontenay-le-Fleury,
qu'un promoteur écrit : « Cette année, la compétition des chantiers importants
a tourné à la grande élection. Prêts à engager la plus grosse dépense de leur vie,
les candidats au logement avaient de quoi perdre la tête devant le choix grandis-
sant qui leur était offert. Mais le jeu efficace de la concurrence leur a finalement
profité, car pour emporter leur décision, il fallait leur donner des avantages
jusqu'alors inédits. »
Deux ans plus tard, cette politique devait atteindre avec « Paris 2 » des propor-
tions qui finiront par inquiéter la clientèle et par mettre en difficulté le finance-
ment même des opérations. Car les acheteurs apprécient peut-être l'art de vivre
qu'on leur propose, mais il ne semble pas qu'ils veuillent, ou qu'ils puissent,
le payer à son véritable prix.

III. LES ACHETEURS

Il faut maintenant s'interroger sur la nature de la clientèle potentielle. La
réponse comporte deux niveaux. Un portrait externe du lecteur idéal de la
publicité immobilière est possible. Il a un âge, un type de profession, une situa-
tion familiale assez déterminables. Il travaille dans une région donnée, s'y déplace.
Il a une vie de relations et de loisirs assez typique. Il fait certains achats, envisage
certaines études pour ses enfants ... et bien entendu dispose de certains moyens
puisque, précisément, c'est un certain type de logement qu'il envisage. Mais
tout ceci, qui justifie l'information objective qu'on lui apporte, n'explique
pas suffisamment la sur-signification du discours qu'on lui tient, le fonctionnement
d'un système de connotations constituant une véritable mythologie. Mythologie
qui renvoie à une situation, bien déterminée mais cette fois implicite - et qui
peut-être périrait d'être, absolument, dévoilée. Derrière l'Histoire passée et la
fausse Nature, nous voyons apparaître - quoique très imparfaitement -
l'histoire présente et la culture particulière du groupe social auquel notre publi-
cité s'adresse, et qu'elle contribue d'ailleurs à constituer : « upper-middle class »
qui tire son statut social du développement même de l'économie ; et qui, n'ayant
ainsi de richesse que (( prospective », ne peut acheter du luxe véritable que les
signes espérés efficaces, les sacrements.

Portrait de l'acheteur-type.
1. Age, appartenance sociale, situation de famille.
A ne consulter que les dimensions des appartements, nous discernons déjà
parmi les acheteurs potentiels plusieurs populations. Les appartements les plus

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Claude Soucy
nombreux correspondent à des ménages de quatre personnes au maximum.
Ensuite vient le groupe des studios ou deux pièces, et celui des « grands » a ppar-
tements. La clientèle de ces derniers est presque à coup sûr composée en majorité
de ménages plus anciens, dotés de plus de deux enfants et de moyens financiers
plus importants. Quant à celle des studios, elle est composée de catégories plus
diverses : acheteurs cherchant à réaliser un placement (c'est alors la personnalité
du locataire potentiel qui est en question), « célibataires dilettantes » des deux
sexes, << artistes », couples récents, provinciaux en quête d'un pied-à-terre pari-
sien, étudiants fortunés, retraités, etc. Généralement parisiens, les immeubles
de studios laissent en général transparaître à travers leur publicité cette diversité
de clientèle (5.10.65.12, 16.9.65.5, etc.) qu'unit à peu près uniquement un niveau
de revenu relativement élevé proportionnellement à leurs besoins en matière
de surface et de nombre de pièces. La clientèle des moyens et des grands appar·
tements est beaucoup plus homogène. Il s'agit de familles, et c'est à leur propos_
qu'il est possible de faire un portrait-type. Cependant, la différenciation socio-
culturelle des sexes reste, dans notre publicité, comme dans l'ensemble de la
société française, nettement traditionnelle. Le domaine de l'irrationnel, du
sentiment est plus spécifiquement féminin ; celui du réalisme est plutôt réservé
à l'homme; mais la femme reste le véritable guide, préposée au destin familial 1 •
Un seul placard matérialise le rêve de l'enfant (un château-fort) ; et cette éli-
sion quasi-universelle de l'enfant, qui en réalité est la cause principale de la
recherche d'un logement, mériterait d'être examinée de près. Car notre famille-
type est jeune. L'absence de personnes âgées dans les placards publicitaires
est assez caractéristique. Accusé de vendre un immeuble dont les fenêtres donnent
sur le cimetière municipal, un promoteur allègue qu'il espère bien que ses clients
<< ne l'utiliseront pas avant au moins trente ans ». Ce qui situe entre 35 et 40 ans
l'âge des clients en question. Tout au plus pourrait-on citer un placard (le seul
aussi d'ailleurs qui représente l'homme au travail, 16.9.64.5) où l'on a figuré
le chef de famille sous les traits d'un quadragénaire, d'ailleurs débordant de
vitalité. Jeunes, nos ménages ont aussi des amis de leur âge, qu'on recevra,
autour du « barbecue », d'un « scotch >> sur la terrasse, près de la piscine ...
Quant aux parents (qui ont dû pourtant, dans bon nombre de cas, contribuer
à l'apport financier initial permettant l'achat du logement), on n'en trouve pas
la moindre trace. Trouveraient-ils trop lointaines les nouvelles résidences de
grande banlieue ? La seule mention de parents en visite que nous ayions pu
découvrir concerne l'hôtel de << Paris 2 >> (14.5.66.12).
A quelle classe, enfin, notre clientèle appartient-elle? Elle tire d'un travail
essentiellement urbain des revenus relativement élevés, mais elle ne dispose
guère d'acquis, ni sous forme de biens immobiliers, ni sous forme de capital.
C'est une couche sociale montante, sans<< passé» suffisant. Pour se loger comme
elle souhaite, elle doit hypothéquer son avenir, qu'elle espère d'ailleurs brillant.

2. Travail et transports.

Où travaillent nos acheteurs ? Il n'est pas possible de répondre, même en géné-
ral, à cette question; et cette absence d'information caractéristique a peut-être
un sens. C'est en tout cas le travail de l'homme qui importe. Cet homme occupe

1. C'est ce que nous rappelle la publicité de Montjouy {24.4.65.9} : «Juliette Drouet,
en y découvrant une maison blanche, murmura à Victor Hugo : C'est là. »

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Un art de Ywre unique au monde
des emplois tertiaires, il a une profession libérale, il est « cadre »••• Travaille-t-il
dans Paris ? On a vu que les itinéraires indiqués pour se rendre aux résidences
de banlieue, et surtout les affirmations touchant leur proximité des quartiers
d,affaires de rOuest de la capitale, pourraient le faire croire. La réalité est proba-
blement plus complexe. Étant données les difficultés de circulation dans Paris
et aux portes de la capitale, il est peu probable qu'un homme appelé à y travailler
quotidiennement accepte volontiers une résidence d'accès trop difficile. En
revanche, le problème est tout différent pour quelqu'un qui travaille en banlieue,
proche ou lointaine. Nous pouvons faire l'hypothèse que les plus lointaines
des résidences intéressent en premier lieu des familles dont le chef travaille en
banlieue, dans le secteur considéré. Mais à vrai dire, rien dans le matériel dont
nous disposons ne permet de confirmer cette hypothèse.
Parmi les moyens de transport utilisés, on pense en premier lieu à l'automo-
bile. Mais on a vu que l'existence de transports en commun, et notamment
d'une gare, jouait un rôle incontestable dans rimplantation préférentielle des
résidences en banlieue. On sait par ailleurs que les difficultés de circulation
et surtout de stationnement dans le centre découragent d'utiliser la voiture un
grand nombre de banlieusards travaillant à Paris. Enfin, à côté du chef de mé-
nage, il y a sa femme et ses enfants ; et la multiplication des voitures dans chaque
foyer, solution onéreuse, ne peut sans doute être retenue que dans des cas pri-
vilégiés (Paris 2, carte de location pour une seconde voiture, 14.5.66.13). Au
total, il y a de grandes chances que la voiture ne soit pas le moyen de transport
le plus fréquemment utilisé 1 • L'idée de l'abandonner se heurte cependant à
d'incontestables réticences. Il faut une grande proximité de la gare, une fréquence
élevée de trains, une gare d'arrivée à Paris proche du quartier des affaires ..•
pour qu'un promoteur ose proposer à ses clients d'abandonner (ou plutôt de
<<se laisser» l'un à l'autre) la voiture familiale (22.6.66.9).
On a relevé quelques mentions au réseau d'autobus de banlieue. Quelques
annonceurs semblent plus ou moins conscients des déficiences de ce réseau
et de la nécessité qu'il y aurait à le renforcer en fonction de la densification
et surtout de l'étalement considérable des zones bâties de la banlieue. On relève
des formules indiquant que la résidence proposée est « déjà » desservie par une
ou plusieurs lignes d'autobus, ce qui veut laisser espérer qu'il existera par la suite
d'autres moyens de transport. Un annonceur croit devoir baptiser « autobus »
les cars Renault et Citroën qui desservent sa résidence.
Est-il utile enfin de relever que le métro, malgré ses inconvénients, constitue
visiblement pour les Parisiens et les habitants des communes limitrophes un
moyen de transport rapide et commode, dont la faveur ne se dément nullement,
bien au contraire, avec les progrès de l'automobile? Il est vrai qu'il joue aussi
un rôle non négligeable de repère topographique dans Paris ; la fréquence avec
laquelle sont mentionnées toutes les stations desservant les résidences reste
cependant significative de son utilité comme moyen de transport; si univ.·rsel
qu'il introduit, entre les zones qu'il dessert et les autres, une véritable différence
de nature 2 , et quelles que soient les divisions administratives, marque les vraies
limites de la ville.

1. Cf. PALAISEAU : « Le métro à 350 mètres. Enfin, avantage inestimable, toute la
famille dans Paris en 20 vraies minutes, et pas seulement pour celui qui a une voiture»
(10.4.65.7).
2. «On peut dire que les Eaux Vives, grâce à la ligne de Sceaux, deviennent pratique-
ment une résidence parisienne » (10.'1.65.7).

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Claude Soucy

3. Relations et loisirs.
Les «relations » relèvent autant, pour le cc cadre », de la vie de travail que des
loisirs. Ce promoteur l'a compris, qui propose aux acheteurs éventuels un appar-
tement qui soit « l'instrument de leur promotion sociale ». C'est le cérémonial
fort stéréotypé de la réception : « un tour en forêt, et l'apéritif chez vous ~
(12.6.65.12), qui permet de comprendre, par leur fonction, la composition des
appartements proposés et le modèle de décoration des appartements-témoins.
La distinction entre le montré (le séjour-coin-salon, le parc, la terrasse, le hall,
l'entrée), l'entrevu (la cuisine, la chambre des parents, la salle de bains) et le
caché (les chambres d'enfants ... ) l'insistance avec laquelle est souligné le luxe des
accès d'immeubles, s'expliquent si l'on comprend que le regard posé sur l' appar-
tement sera celui du visiteur, auquel le futur habitant pense déjà, qu'il est lui-
même lorsqu'il vient se rendre compte sur place de ce qu'on lui propose. La struc-
ture des pièces de« réception», entrée, séjour et dans les modèles les plus luxueux
salon, leurs dimensions en regard des espaces, beaucoup plus restreints, de la
vie proprement privée, les doubles portes un peu théâtrales qui leur donnent
accès, la décoration qui en est suggérée, avec ces développements quasi obligés
que sont le canapé entouré de ses lampes symétriques, le ou les fauteuils, les
tableaux ... renvoient à la fonction d'accueil du visiteur; accueil matériel, certes,
mais aussi et surtout accueil psychologique. Tout est visiblement disposé pour
affirmer une certaine prospérité économique, et plus encore l'appartenance
à une classe sociale bien définie.
Les loisirs mêmes. Nous n'avons trouvé de mention des loisirs culturels (mises
à part les antennes de télévision!), qu'à Paris 2 qui, comme on sait, veut être
plus qu'une résidence : « une véritable ville de loisirs » ; d'ailleurs, le « club des
arts et des loisirs » y sera « principalement le rendez-vous des jeunes » ! La culture,
dans la clientèle de nos résidences comme dans l'ensemble de la population
française n'est, on le sait, guère l'affaire des adultes. De même, les rayonnages
de bibliothèques, lorsqu'il en est présenté, apparaissent singulièrement vides
de livres, et garnis de préférence de ces objets coûteux et apparemment inutiles
dont la véritable fonction est d'affirmer l'aisance des hôtes, et au besoin de fournir
un sujet de conversation. La plus large place est faite, en revanche, aux loisirs
de plein air, au premier rang desquels l'usage de la piscine. Là encore, la préoc-
cupation des visiteurs n'est pas absente : « lieu de rendez-vous » (21.4.66.7),
équipement dont chacun a « la très flatteuse impression qu'il ne (le) partage
qu'avec quelques amis » (14.5.66.12), la « piscine-club » se distingue du « centre
sportif » proprement dit, plus grand, ouvert aussi à un plus vaste public. Les
dessins, les rares photos, nous présentent autour des piscines une animation
à base d'enfants ou de jeunes couples, rarement mélangés les uns aux autres.
Le club-house, annexe aux piscines et aux courts de tennis, joue le rôle d'un café-
bar de luxe, d'un vestiaire, etc. Des rencontres doivent s'y produire, ainsi qu'au
centre commercial. Une vie sociale de voisinage est ainsi suggérée, différente de
celle des quartiers bourgeois traditionnels, et plus proche, malgré les protesta-
tions contraires, de celle des banlieues américaines 1 •

1. « Grand-.J ardin ne suggère pas une vie rustique et campagnarde. On y trouve
plutôt l'atmosphère raffinée des beaux quartiers de Paris (..• ) • (14.5.65.7).

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Un art de Pivre unique au monde

4. Achats.

Le centre commercial est l'un des équipements les plus souvent fournis avec
les résidences de grande banlieue, si l'on tient compte de ceux qui, sans faire
partie de l'ensemble lui-même, sont signalés comme « étant à proximité ». Dans
la majorité des cas, ces centres ne comprennent que des commerces usuels,
notamment d'alimentation, et pour les achats plus exceptionnels, leurs habitants
sont censés faire appel aux ressources de la capitale, ou de centres plus impor-
tants. Il existe quelques exceptions. Inspiré, sur ce point comme sur tant d'autres,
des modèles américains, Paris 2 propose à ses acquéreurs un super-centre com-
mercial, « lieu de rencontre ou s'épanouit la vie sociale et mondaine », et dans
lequel on a cherché à concilier les charmes de la rue et ceux d'un jardin d'hiver.
L'un des éléments dynamiques de ce centre sera la présence de succursales des
grands magasins parisiens. Ceci n'est pas propre à la banlieue lointaine ; dans
Paris même, on a vu que la proximité de telles succursales, comme Inno ou le
Printemps-Nation, pouvaient constituer des arguments non négligeables de vente.
Or si, parmi les grands magasins, il faut introduire quelque hiérarchie, dans leur
ensemble, ils représentent un commerce« moyen», à mi-chemin du petit commerce
de détail et du commerce de véritable luxe. Il est significatif que ce soit ce com-
merce-là dont on fait argument. Plus que bien d'autres traits ceci peut indiquer,
à côté de ce que la clientèle des« résidences» rêve d'être, ce que plus véritablement
elle est pour le moment.

5. lttudes.

Compte tenu de ce que nous savons sur l'origine sociale du public scolaire et
universitaire, nous ne nous étonnerons pas que la clientèle des résidences accorde
une grande attention à l'équipement primaire, secondaire et même, déjà, supé-
rieur. Un promoteur tire même argument, après avoir vanté le caractère tradi-
tionnel et immuable de Jouy-en-Josas, de ce que l'École des Hautes Études
Commerciales s'y installe en 1965. Cependant, la nécessité d'envoyer des étudiants
à l'Université détourne souvent les Parisiens d'une résidence en banlieue trop
lointaine, celle-ci n'étant pas encore, et de loin, aussi bien équipée que la capi-
tale. Au demeurant, ce n'est peut-être pas entre 40 et 50 ans, mais plus tôt ou
plus tard, que l'on songe à acheter un appartement dans une résidence éloignée.
Et ceci suffirait à expliquer que les références à l'enseignement supérieur soient
moins nombreuses que celles qui concernent le secondaire, et celles-ci à leur tour
moins que le primaire ; puisqu'aussi bien, c'est le plus près possible du domicile
que les familles souhaitent trouver l'école où envoyer de jeunes enfants.

1 nformation et mythe.

Voici une « famille » que la publicité immobilière nous présente. Dans un salon
de style vaguement Louis XVI, un très jeune couple, elle assise dans un fauteuil

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Claude Soucy
moelleux, genoux découverts au premier plan, lui derrière, les mains sur les
épaules de sa compagne, tous deux regardant bien de face l'objectif du photo-
graphe. Ils sont jeunes, et conformes au canon français actuel de la mode et de
la beauté. Derrière eux, des bibliothèques (vides), une cheminée, une plante verte,
les signes du confort bourgeois. Légende : « C'est décidé, je l'achète! Cet appar-
tement me plaît », etc. (25.6.65.11). Bien composée, la photo a quelque chose de
lisse, le spectacle qu'elle présente nous paraît familier. Rien ne choque.
Maintenant, voici une autre famille, dont on a pris soin de nous dire le nom :
les Potier. Dans quatre médaillons, Raymond, le père, Rosemonde, la mère,
Chantal et Pascal. On précise leurs habitudes. « Raymond Potier, vrai sportif,
pourra faire en forêt son footing quotidien (20 kilomètres ne lui font pas peur).
Rosemonde Potier, fin« cordon bleu», qui adore les fleurs, jardinera à son aise( ... ).
Pascal, 7 ans, possède dix serins {... ) Chantal, « fan » du hit-parade, pourra
pousser au maximum son transistor( ... )» (9.6.66.11). Nous comprenons immédia-
tement pourquoi, à cette famille si française (les « Potier»!), c'est une maison
typiquement américaine, signée LeYitt and Sons (France) qu'on a vendue. De la
coupe de cheveux du père aux curiosités ornithologiques du fils, du prénom
de la mère au profil de la fille, tout ce qui, dans cette famille, n'a pas été francisé
après coup sort tout droit d'un numéro du Reader' s Digest. Cet américanisme,
l'annonceur ne l'a pas vu parce qu'il pense, regarde et « sent » en citoyen des
États-Unis, alors qu'il arrête et surprend l'intellectuel français. Le processus
est le même que celui qui nous fait reconnaître au cinéma, avec un amusement
mêlé de gêne vague, des cow-boys déguisés en Romains dans certaines super-
productions historiques. Et du même coup, pour nous, le mythe ne fonctionne
plus.
Discours défini, non par son objet, mais par sa forme, le mythe résulte d'une
opération particulière, l'appropriation d'un premier message par un groupe qui
l'investit d'un usage social supplémentaire. Qu'advient-il de ce premier message?
En devenant support pour une nouvelle fonction, le sens éloigne sa contingence,
il se vide, s'appauvrit ; mais il ne disparaît pas complètement. Il reste potentiel,
et sert à dissimuler la fonction mythifiante comme telle. Devenu l'alibi du mythe,
il doit donc se présenter sous les espèces de l'authenticité, paraître incontestable ;
et en même temps, ne pas trop retenir l'attention, ne pas arrêter le lecteur.
La famille de l' Orée de Marly ne l'arrête pas parce qu'elle nous paraît naturelle ;
la famille Potier est si visiblement une synthèse artificielle que le second message,
celui du mythe, ne peut guère se greffer sur elle. C'est aussi pourquoi les 'maté-
riaux employés par nos constructeurs, les styles adoptés pour les appartements
<«modèles », évitent si soigneusement de surprendre. L'acajou, le verre, la pierre,
la moquette, le marbre ... sont matériaux « traditionnels », et la tradition implique
l'habitude. L'acajou signifie le luxe. Un bois plus précieux, l'amboine par exemple,
signifierait d'abord l'étrangeté. Le Louis XVI signifie le bon goût. Même très
beau et beaucoup plus cher que les copies d'ancien, un décor moderne risquerait
d'abord de déconcerter.
Il s'agit de déchiffrer le mythe, avant d'essayer de déterminer sa fonction.
Nous avons à plusieurs reprises souligné le caractère très stéréotypé des informa-
tions fournies, le manque voulu d'originalité des résidences. Cette pauvreté
qualitative de la forme correspond, comme le souligne encore Barthes, à la
richesse de contenu de chaque concept, cependant que la répétition indéfinie
des formes correspond au petit nombre des concepts : « C'est l'insistance d'une
conduite qui livre son intention. »

150
Un art de vwre unique au monde

1. La nature, la campagne.
Si l'on ne craignait les néologismes, il faudrait parler de ruralité; c'est le mythe
de l'anti-ville, qui remonte au moins au milieu du xv111e siècle, et qui reprend
vigueur lors de chaque étape nouvelle de l'expansion urbaine. Quels que soient
les inconvénients de la banlieue, comme disent les promoteurs de Paris 2, « à
Paris c'est pire et c'est sans espoir ». Le système fonctionne par oppositions.
« Paris, on le sait, est une cuvette remplie à ras bord de fumées et de miasmes »
(30.9.64.5), auxquels s'opposent l'air pur, la salubrité des résidences. C'est
l'enfer du bruit et du surpeuplement, tandis que « le murmure des Eaux Vives
est assez inattendu au sortir du métro» (10.4.65.7). C'est le monde épouvantable
des masses, auquel s'oppose le village « ravissant, pur et simple », à « l'échelle
humaine », « miraculeusement protégé du monde moderne », qui « garde ce charme
indéfinissable les lieux témoins d'un grand passé » (Louveciennes, 22.5.65.11,
Jouy-en-Josas, 24.4.65.9) ou bien qu'on a reconstitué tout exprès (Grand-Village,
26.5.65.7). C'est enfin le lieu de l'encombrement, auquel s'opposent les horizons
illimités de la vraie campagne (Longjumeau, 4.6.65.19, Saint-Cyr-l'École,
24.4.65.18).

2. L'intimité, l'appropriation.
Thème complexe, que désigne l'anglais « privacy », et qui concerne aussi bien
le jardin familial (par opposition à la rue) que la chambre à coucher (par oppo-
sition au salon). Les contraires évidents : la ville, les voisinages indésirables, le
grand ensemble. « L'intimité des chambres et salles de bains est préservée par
un dégagement» (30.9.64.5) ; «de petits immeubles carrés (... ) juste milieu entre
la maison et l'immeuble collectif ( ... ) tous les appartements sont en angle, aux
quatre coins, chacun chez soi (... ) Voisinage réduit au minimum» (10.10.64.5).
« La maison est ( ... ) l'habitation idéale parce qu'elle évoque la tranquillité,
findépendance et la propriété (... ) L'acquéreur sera vraiment propriétaire de
sa maison et de son terrain, ce dernier faisant l'objet d'une parcelle cadastrale
distincte (... ) » (25.5.65. 7). « Le propriétaire de la maison possèdera, en plus,
non seulement le terrain sur lequel elle est construite, mais encore le garage
et le jardin( ... ) qui la prolonge» (19.6.65.7). «Quand on sera chez soi, on n'enten-
dra rien, on n'aura aucun vis-à-vis » (21.4.66.7). « Bref ( ... ) chaque immeuble
a été traité comme un hôtel particulier qui serait destiné à quelques familles »
(t4.5.66.13).

3. La sécurité.
La perfection apparente des résidences, leur beauté, signifie d'ailleurs plus
que l'agrément des sens : il s'agit, on l'a dit, de rassurer. Mais pour ce faire,
rien de mieux que la protection du maître d' œuvre, individuel ou collectif :
«la qualité célèbre» du promoteur (10.10.64.5, cf. «Voici ce luxe qu'on imite;
mais qui l'offre à ce prix? » 18.9.65.11), la célébrité de l'architecte (« Considéré
à 54 ans comme l'un des bâtisseurs les plus révolutionnaires du monde, il sait

151
C/,aude Soucy
aussi en être l'un des plus traditionnels », 21.4.66.13), l'engagement personne]
d'un homme mondialement connu(« Monsieur William Levitt ( ... )leur remet leur
clef », 9.6.66.11), le désintéressement enfin : « visant très au-delà du simple
objectif commercial qu'il atteindrait aussi bien par des voies plus faciles et plus
profitables, un promoteur passionné (... ) » (15.10.64.5). Facteurs d'autant plus
sûrs qu'ils sont accompagnés de solides garanties financières : notre promoteur
passionné est «affilié à un groupe bancaire international» (id.); « N. ajoute à sa
propre garantie celle de l'Établissement financier dont elle dépend » (26.5.65. 7) ;
les Jardins Borghèse sont construits par«la Compagnie d'assurances la Fortune»
(11.2.66. 7), etc.

4. Le loisir.
C'est aujourd'hui le gage du bonheur. Il n'est, on l'a vu, presque jamais
question du travail, au moins directement. Le thème du loisir n'est guère évoqué
à propos des résidences parisiennes, mais en revanche il est présent dans presque
toutes les publicités concernant les résidences de banlieue. On sait qu'il atteint
son apogée dans la publicité de Paris 2, «ville de loisirs sur le plus beau parc du
monde », « art de vivre unique au monde ». Ce qui, lorsqu'on sait que la diminu-
tion des temps de travail ne s'applique précisément pas à la fraction de la popu-
lation qui peut accéder à nos résidences, ne laisse pas de rendre perplexe.

5. Le luxe, la beauté, le bonheur.
Il faudrait, on l'a vu, tenter ici l'histoire et la psychanalyse (à la manière de
Bachelard) de ces éléments que sont le marbre, l'acajou, la moquette, le verre,
la pierre surtout; et aussi de ces nouveaux venus que sont les revêtements
stratifiés, l'aluminium, etc. On y pourrait distinguer, parmi les revêtements,
le poli, réservé aux surfaces d'accès et de service (les halls, les cuisines ... ) du
moelleux, caractéristique des pièces de réception, écrins douillets où la vie de
luxe peut s'épanouir. Dans les deux cas, monde sans aspérités, d'où tout accro-
chage est exclu, et dans lequel, par antithèse au monde anxieux du travail,
le bonheur peut fleurir. «V os pas glisseront sur les escaliers et les paliers de marbre,
les bruits s'arrêteront contre les murs insonorisés; vos mains caresseront l'acajou
des penderies et des placards (... ) vous serez heureux!» (11.2.66.7}. «Le mythe
organise un monde sans contradictions parce que sans profondeur, un monde
établi dans l'évidence, il fonde une clarté heureuse : les choses ont l'air de signifier
toutes seules (... ). C'est là toute l'ambiguïté du mythe : sa clarté est eupho-
rique 1 • »

Modèles, espérances, et réalités.
Placé devant l'alternative d'être trop obscur pour être compris, ou trop clair
pour être cru, le mythe échappe au dilemme par la « naturalisation » du concept.

1. RoLAND BARTHES, Mythologies, p. 252.

152
Un art de vwre unique au monde
Tous les thèmes que nous venons d'évoquer sont les éléments d'une situation
historique complexe ; mais ce qui nous est présenté, ce sont des réalités intempo-
relles, éternelles, des essences. Il doit être évident que la pierre est la sécurité
même, que l'acajou et le marbre sont le luxe, que la moquette est le confort;
alors qu'ils le signifient seulement, dans tout un contexte donné. Il s'agit de
transformer un système de valeurs en un système de faits, un ensemble de déter-
minismes contingents en la belle nécessité d'une « nature » (« l'Ouest, c'est la
Forêt», «la Pierre de taille massive ne ment pas», « Cet appartement ne triche
pas avec l'espace», etc.). Tout ce qui aboutit à vendre un appartement en banlieue
ou dans un quartier peu favorisé de Paris à une clientèle qui désirerait autre
chose, cet ensemble de conditionnements que sont l'expansion en tache d'huile
des grandes agglomérations, l'élévation du niveau de vie, le retard de la construc-
tion française, le désordre de la législation, l'incurie en matière foncière et
la spéculation de certains promoteurs, le manque d'équipements collectifs et
de transports, etc., tout doit être dissimulé derrière « une féerie profonde qui
efface ( ... ) toute rugosité et n'en laisse que l'épure( ... ), la facilité déposée dans la
clarté des substances 1 » ; et c'est bien ce que veulent paraître nos résidences
et nos logements. « On voit tout ce que cette figure heureuse fait disparaître
de gênant: à la fois le déterminisme et la liberté 2 • »
« Le XVI0 , cela existe-t-il encore? Le soleil du XVIe, l'atmosphère bour-
geoise du XVIe, cela existe-t-il encore? 24 rue Nicolo, en tout cas, cela existe.
C'est là que (N.) construit en ce moment un immeuble (... ) ensoleillé, calme,
bourgeois » (7.5.66.9). Avec une simplicité déconcertante, un promoteur nous
livre, en quelques lignes, la fonction et le sens de notre mythologie. La classe
à laquelle on s'adresse est cette petite bourgeoisie qui aspire, sans pouvoir
l'atteindre, au statut de véritable classe dominante. Ce peut être d'ailleurs, en
partie, une classe d'âge; et les modèles auxquels elle se réfère sont plutôt, dans
ce cas, ceux de la génération précédente, détentrice du capital... et des
logements, alors que notre population n'a que des revenus. De toute~ manières
il s'agit pour elle de se procurer à crédit les symboles, les apparences, d'un statut
qu'elle ne possède pas.
Car la classe actuellement détentrice du pouvoir n'a que faire de ces« parements
de véritable pierre», de ces« fortaits-décoration »,de tous ces savants compromis
entre l'atmosphère urbaine et le calme de la campagne; et pour elle, l'art de vivre
de Paris 2 n'est que l'expression d'un mauvais goût tapageur. Peu de publicités
immobilières lui sont destinées, puisque les logements de luxe ne se vendent
pas par ces voies. On en trouve pourtant quelques-unes, telle la Résidence
Péreire-Malesherbes (17.1.65.4) dont on se contente de dire qu'elle sera « digne
de ce quartier résidentiel( ... ) s'intégrera parfaitement dans le calme et l'ambiance
recherchée de l'un des plus prestigieux arrondissements de Paris». Et sans doute,
ce dernier type d'immeuble utilise-t-il aussi, et davantage, les matériaux nobles
et les équipements perfectionnés. Mais c'est sans en faire étalage, à l'abri des
façades volontairement austères : la vraie puissance est volontiers discrète.
De même, à défaut de l'authentique ancien, la grande bourgeoisie craindrait
peut-être moins d'investir ses revenus dans du véritable moderne, de favoriser
les expériences novatrices, l'architecture nouvelle, la décoration d'avant-garde.
A l'égard des modèles esthétiques et sociaux, elle se situe avec la liberté de ceux

1. Op. cit. p. 201.
2. Op. cit. p. 260.

153
Claude Soucy
qui les fabriquent (ou les font fabriquer pour eux) et qui le savent, et non comme
ceux qui les reçoivent. « Les normes petites-bourgeoises, ce sont des vérités
bourgeoises dégradées, appauvries, commercialisées, légèrement archaïsantes,
ou si l'on préfère démodées 1 . » Tel est bien le style architectural et décoratif
de nos résidences, inspirées du passé français, ou du modèle américain traité
à l'échelle réduite que peut se permettre l'Europe ... et notre clientèle.
La clientèle des résidences se voit refoulée du centre et des « beaux » quartiers
par la concurrence, sur le peu de sol disponible, d'une minorité fortunée et des
bureaux. Elle est repoussée de larges secteurs de la banlieue par l'urbanisme
social des grands ensembles. Si elle veut une taille de logements suffisante et
les signes extérieurs du luxe, il lui faut s'éloigner ; l'ingéniosité des promoteurs,
l'imposante mythologie que développe la publicité ont finalement pour objet
essentiel, en lui promettant une existence privée libérée des servitudes matérielles,
de lui faire oublier - pour l'instant décisif de l'achat - les contraintes sans cesse
plus lourdes qu'impose aux citadins l'anarchie publique dans laquelle s'opère
encore le développement urbain.

CLAUDE Soucv
Centre de Sociologie Urbaine, Paris

1. Op. cit. p. 249.
Madeleine Guilbert
Nicole Lowit
Joseph Creusen

A propos d'une étude de budgets-temps
In: Communications, 10, 1967. Vacances et tourisme. pp. 155-166.

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Guilbert Madeleine, Lowit Nicole, Creusen Joseph. A propos d'une étude de budgets-temps. In: Communications, 10, 1967.
Vacances et tourisme. pp. 155-166.

doi : 10.3406/comm.1967.1149

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1967_num_10_1_1149
Madeleine Guilbert, Nicole Lowit, Joseph Creusen

A propos d'une étude de budgets-temps

Les données qui seront utilisées ici ont été recueillies à l'occasion d'une recherche
réalisée entre octobre 1963 et janvier 1964, dans la région parisienne 1 • Elle
se proposait d'étudier et de comparer, pour deux jours de la semaine, le mercredi
et le dimanche, des budgets . . temps d'hommes et de femmes exerçant une pro-
fession. L'étude devait être facilitée par le fait que l'échantillon se composait
de ménages. Ceci permettait de comparer terme à terme la répartition des occu-
pations d'hommes et de femmes ayant des situations familiales identiques
et placés dans les mêmes conditions de revenu, de logement, d'équipement
® ménager et culturel.
@ L'enquête a porté sur 174 ménages répartis en trois groupes et distingués
suivant la profession de la femme (67 ménages dans lesquels la femme est cadre,
© 57 ménages dans lesquels la femme est employée, 50 ménages dans lesquels
elle est ouvrière). Afin de ne pas multiplier les variables - les moyens dont nous
disposions ne nous permettant pas d'opérer sur une population importante -
nous n'avions retenu, pour constituer l'échantillon, que des ménages ayant un
ou deux enfants vivant à la maison.
Chacun des conjoints devait remplir deux questionnaires, l'un concernant
le dimanche, l'autre le mercredi qui suivait la visite de l'enquêteur. On a donc
recueilli quatre questionnaires par ménage soit, en tout, 696 questionnaires.
Sur la première page du document d'enquête figuraient des questions concer-
nant l'âge des enfants, la nature exacte de la profession exercée par la personne
interrogée, la durée hebdomadaire du travail professionnel, les conditions de
logement, l'aide ménagère, l'équipement ménager (aspirateur, frigidaire, machine
à laver), l'équipement culturel (appareil de radio, tourne-disque, appareil de
télévision). Le tableau 1 donne la répartition de l'équipement culturel dans les
ménages interrogés.

1. Parmi les publications concernant cette enquête, voir : M. Gu1LBERT, N. Low1T,
J. CaEUSEN. « Problèmes de méthode pour une enquête de budget-temps. Les cumuls
d'occupations», ReYue française de Sociologie, 6 (3), juillet-septembre 1965, p. 325-335 ;
« Enquête comparative de budgets-temps (II) », ReYue française de Sociologie, 6 (4),
octobre-décembre 1965, p. 487-512; « Les budgets-temps et l'étude des horaires de la
vie quotidienne », ReYue française de Sociologie, 8 (2), avril-juin 1967, p. 169-183.

155
M. Guilbert, N. Lowit, J. Creusen
Tableau 1

Répartition, dans les ménages constituant l'échantillon, de l'équipement culturel
suivant la catégorie socio-professionnelle de la femme (en °/o) 1 •

Ouvrières Employées 1 Cadres ou prof es- Total
sions libérales

Poste de radio ......... 98 % 91 % 95 % 94 %
Poste de télévision . ..... 58 % 49 % 45 o/0 49 %
Tourne-disque .......... . 64 % 79 % 97 % 83 %
1

La page centrale du questionnaire, consacrée à la notation des occupations
de la journée, appelle quelques commentaires. Sa disposition répondait en effet
à la préoccupation de donner aux enquêtés la possibilité de noter les cumuls
d'occupations. A certains moments de la journée, en effet, un même individu
peut se livrer simultanément à deux ou plusieurs occupations. Il peut par exemple
faire sa toilette en écoutant la radio, prendre un repas en ayant une conversation
importante. S'il n'a pas la possibilité de noter ces deux occupations, il est contraint
d'opérer un choix, ce qui aura pour conséquence d'éliminer du budget-temps
l'occupation ou les occupations perçues comme ayant un caractère secondaire.
Pour éviter cet inconvénient, on a adopté, pour le questionnaire, une disposition
croisée. En ordonnée figure une liste de 41 occupations 2 établie à la suite d'une
pré-enquête. En abscisse, on a porté des subdivisions correspondant aux 24 heures
de la journée, chacune étant partagée en quarts d'heure 3 • Les prolongements
des lignes correspondant aux divisions ainsi portées en abscisse et en ordonnée
déterminaient des cases qui pouvaient être hachurées par les enquêtés. Si,
par exemple, entre 19 heures et 19 heures 15, une femme avait fait du repassage
en surveillant les devoirs de ses enfants et t1i, pendant ce temps, le poste de radio
était ouvert, elle pouvait hachurer trois cases situées verticalement les unes au-
dessous des autres et correspondant horizontalement à ces trois types d'occupa-
tions différentes. Si l'une ou l'autre de ces occupations, associée ou non à d'autres,
t. Il est intéressant de mettre en regard de cette répartition celle de l'équipement ménager.
Répartion de l'équipement ménager dans l'échantillon suivant la catégorie socio-
professionnelle de la femme (en %).

Ouvrières Employées Cadres ou professions Total
Jibérales
---
Réfrigérateur .............. 78 % 95 % 100 % 93 %
Machine à laver ............ 48 % 44 % 54 % 47 %
Aspirateur ................ 64 % 88 % 95 % 86 %

2. Quelques lignes laissées en blanc donnaient à l'enquêté la possibilité de compléter
cette liste si elle lui paraissait insuffisante.
3. Cette page centrale du questionnaire a été reproduite dans la Revue française
de Sociologie, 6 (3), juillet-septembre 1965, p. 328-329.

156
A propos d'une étude de budgets-temps

s'était prolongée au-delà de 19 heures 15, il lui était également possible de le
noter. On était assuré que l' enquêté disposait du moyen de noter ses occupations
sans avoir à opérer un choix.

La lecture, la radio, l'écoute de disques, la télévision
parmi les occupations journalières.

L'essentiel des résultats de cette enquête a déjà été exposé dans d'autres
publications 1 • Nous traiterons ici plus particulièrement des problèmes concer-
nant la lecture, l'écoute de la radio, l'écoute de disques, le spectacle de la télé-
vision. Il est toutefois indispensable, pour mesurer la place relative de ces occu-
pations, de donner d'abord une idée d'ensemble de la manière dont se répartis-
saient les budgets-temps (tableau 11).
A travers les chiffres du tableau 11 se manifeste la disparité des temps consacrés
aux différentes occupations suivant le jour de la semaine (mercredi ou dimanche)
et suivant le sexe des personnes enquêtées. La diversité des temps consacrés
suivant la nature des occupations n'est pas moins frappante. Celles que nous nous
proposons d'étudier sont reprises dans le tableau 111 où une distinction est opérée
suivant la catégorie socio-professionnelle.
On remarque d'abord que, parmi les cinq occupations que nous étudions,
l'écoute de la radio se classe au premier rang, le mercredi, sauf pour les hommes
et les femmes cadres. Le dimanche, dans tous les groupes à l'exception de celui
des femmes employées, la télévision passe au premier plan.
Si l'on considère séparément chacune des activités, et d'abord la lecture, on
constate que les femmes lisent moins que les hommes. Ces derniers consacrent
toutefois proportionnellement plus de temps à la lecture des journaux et les
femmes aux autres lectures. Parmi les femmes, ce sont les ouvrières qui lisent
le moins; parmi les hommes, sauf pour la lecture des journaux, le dimanche,
ce sont les maris d'ouvrières.
L'écoute de la radio est toujours plus importante, le mercredi et le dimanche,
dans les ménages d'employées que dans les autres groupes. Dans toutes les autres
catégories socio-professionnelles, les hommes écoutent davantage la radio que
les femmes, le mercredi. Il n'en est pas de même le dimanche où seul le groupe
des femmes cadres totalise un nombre d'heures d'écoute inférieur à celui de leurs
maris.
L'écoute de disques occupe toujours une place très réduite. A peu près nulle,
le mercredi, dans les ménages ouvriers, cette place devient plus importante à
mesure qu'on s'élève dans l'échelle des catégories socio-professionnelles. Elle
occupe, le mercredi comme le dimanche, plus de temps dans les groupes de femmes
que dans les groupes d'hommes.
Quant à la télévision, elle occupe, dans toutes les catégories de ménages,
beaucoup plus de temps le dimanche que le mercredi. C'est toutefois toujours
dans les ménages ouvriers, le mercredi comme le dimanche, qu'elle prend le plus
d'importance. Dans toutes les catégories socio-professionnellas (avec une seule
exception, le mercredi, pour les cadres) les hommes consacrent à la télévision
plus de temps que les femmes.

1. Voir note 1 page 155

157
Tableau II
Répartition des postes du budget-temps suivant le nombre de questionnaires sur
lesquels ils figurent et suivant le nombre total d'heures consacrées, par les hommes
et les femmes, le mercredi et le dimanche (en heures, dixièmes et centièmes d'heure).

MERCREDI

Nom.b re d'heures consacrées
Nombre de questionnaires pour l'ensemble
Nature des occupations dans lesquels elles figuraient des questionnaires.

Femmes Hommes Femmes Hommes

Sommeil (ou temps passé au lit) ....... . 174 174 1 4HJ,00 1 405,25
Toilette ............................ . 173 173 125,75 125,00
Soins aux enfants ................... . 134 30 139,75 20,25
Surveiller enfants (devoirs, jeu, ... ) . .... . 92 62 H2,75 64,25
Mener enfants à l'école (ou crèche) .... . 58 19 27,50 8,75
Travail professionnel ....... . ........ . 174 173 1 392,25 1 551,75
Transports .................... . .... . 164 162 226,25 246,50
Ménag~.: ......... ", ............ . .... . 107 14 89,75 7,75
Co~Illlss1ons, marche .... .... ........ . 110 39 66,00 18,25
Cu1s1ne . .... .... .. .............. ... . 145 44 136,00 22,50
Repas ............ .. ... .. ... . ...... . 174 174 272,75 306,00
Vaisselle ...... . .............. . ..... . 111 47 56,25 19,50
Lessive .. ... ....................... . 59 4 42,50 3,25
Repassage ............ ... .. ..... .... . 27 25,00
Couture, raccommodage, tricot ........ . 47 40,75
Soins aux animaux .................. . 7 8 2,25 2,75
Coiffeur ............................ . 9 5 12,50 3,00
Médecin ............................ . 3 1 2,25 0,75
Repos ...... . ...................... . 43 73 37,00 84,00
Lecture des journaux quotidiens . .. ... . 80 1t7 52,25 1H,OO
Autres lectures ...................... . 94 91 96,25 106,00
Conversations téléphoniques ou autres .. 65 63 100,25 88,75
Radio ..... . ....................... . 91 92 174,25 183,25
D!s9'u.e~ .........................•... 21 17 20,25 16,75
Telev1s1on . .. .. . .... .. ............ .. . 73 74 126,75 137,75
Cinéma ............................ . 1 1 2,25 3,00
Théâtre ...... . ..................... .
pectacles spgrtifs ................... .
Visites (données ou reçues) ........... . 16 12 31,00 30,50
Promenade ...................•.. ... . 3 8 1,50 7,75
orties pour achats en ville ........... . 16 6 17,25 5,75
Cours du soir (ou par correspondance) .. 2 9 2,25 13,50
Correspondance . .... ........... .. ... . 15 12 9,75 8,75
Danse, chant, peinture ..............•. 1 0,50
Culture physique .................... . 4 3 1,25 3,00
Sport .......... . ..... . ............. . 1 1 2,00 0,75
Bricolage, jardin, fleurs ............. . . 6 27 2,50 29,00
Aller au café ........................ . 9 23 3,25 13,00
Aller à l'église ou au temple ... ....... .
Visites de galeries ou de musées . ...... .
Réunions (politiques, syndicales ou
autres) ........................... . 5 12 12,50 26,75
Activités politiques ou syndicales autres
que réunions 1 . . . . . . . . . . . . . . . . . . • • 1 1,50
Soins aux parents 1 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 1 4,00 0,25
Activités domestiques diverses 1 . . . • . . . . 3 4 3,25 1,50
Prière 1 . . . • . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2 1 0,75 0,25
Jeux de cartes i . . . . . . • . • • . . . . • . . . . . . . 1 3,50
Divers 1 . . . . . • . . . . . . . . . . . . • . . . . . . . . • . 2 3 3,50 3,75

158
DIMANCHE

N b d t" · 1Nombre d'heures consacrées
Nature des occupations om re e ques 1onna1~s pour l'ensemble
dans lesquels elles figuraient d es ques t"1onna1res
·

Femmes Hommes Femmes Hommes

Sommeil (ou temps passé au lit) ......•.. 174 174 t 700,50 1 721,75
Toilette •••....•.•.•.••...•.•.......••. 170 171 141,75 136,50
Soins aux enfants .•.•.•..••.•.......... 143 35 212,25 40,75
Surveiller enfants (devoirs, jeu,•.. ) ......• 92 79 396,00 239,75
Mener enfants à l'école (ou crèche) .....• 2 1 0,75 0,50
Travail professionnel •.......••...••.•.. 12 36 25,25 182,75
Transports .•.........•.•...•.•.......• 25 43 36,75 64,75
Ménage ••..•......•..•••.....•••.•...• 144 38 177,75 30,00
Co~_missions, marché .••.•.•.....•.....• 100 84 85,75 85,50
Cu181ne •...•..••..••...••.•...••••.•.• 166 43 282,25 29,50
Repas ••...•...........•...••....•.•.• 174 174 350,25 362,50
Vaisselle ....•......•.....•..•..•...... 149 51 tt8,25 33,25
Lessive •.......•...•••.••..•.....•.•.. 64 8 63,50 7,50
Repassage ••.••••.•...•...•......••.... 61 1 76,00 1,00
Co~ture, rac~mmodage, tricot ..••.•.•.. 78 122,25
Soins aux animaux .........•••.••...•.• 9 8 3,50 4,00
Coiffeur ....•.•.•.•...•.•.....•........ 4 2 3,50 2,00
Médecin ........•.•.•..•.••••••••.•.... 1 1 1,00 0,50
Repos ..•..•...•.•..........••.•.....• 89 95 142,75 200,25
Lectures des joumeaux quotidiens •.••..• 41 62 25,25 53,75
Autres lectures .....•.•.•.•.....•..•... 77 102 131,25 177,00
Conversations téléphoniques ou autres •.• 64 60 179,25 163,50
Radio ....•....•...•.•...••....•.••.•• 88 96 302,25 280,50
Disques •..•........•..•.......••.•...• 59 51 95,00 75,25
Télévision ....•.•.•••.....•...•.•.•...• 89 88 342,75 386,00
Cinéma •.....•.•....•..•.......•.•.... 4 5 11,00 13,50
Théâtre .............................. . 2 3 6,25 7,75
Spectacles sportifs ..•....•......•.•...• 2 5 5,50 15,50
Visites {données ou reçues) ..•...•..•...• 62 57 214,75 205,00
Promenade ...•.•.•..••....•......•.•.• 86 88 204,25 218,25
Sorties pour achats en ville ......•••.... 2 7 1,25 8,25
Cours du soir (ou par correspondance) •.. 1 4 0,50 23,25
Correspondance .•.•.•.....•.••......•.• 22 23 19,25 23,75
Danse, chant, peinture •...•.••....•.•.• 1 2,00
Culture physique ...•.....••.•.•..•.... 1 5 0,25 5,25
Sport .•.•..••..•...•..•...•...••••...• 6 17 12,00 45,75
Bricolage. jardin, fleurs .•...........••.• 21 75 26,25 181,25
Aller au café .••.•......•...•....••.••• 4 9 2,25 6,50
AUer à l'église ou au temple ..••.......• 21 16 21,75 17,50
Visites de galeries ou de musées •.•....•. 3 2 4,50 2,00
Réunions (politiques, syndicales ou
autres) ..•..........•••.•..•..•...•.. 6 14,25
Activités politiques ou syndicales autres
• . 1
que reun1ons ..•.•.•...•.•.•.....••• 4 11,50
Soins aux parents 1 •••••••••••••••••••• 1 1 2,50 4,25
Activités domestiques diverses 1 ••.•••••• 1 1 2,25 1,00
Prière 1 ••••••••..••••••••••••••••••••• 1 1 0,25 0,25
Jeux de cartes 1 ••••••••••••••••••••••• 2 3 8,00 8,50
Divers 1 •.••••••••••••••••••••••••••••• 2 2 1,50 1,00

1. Ces rubriques ont été ajoutées par les enquêtés à la liste proposée.

159
Tableau III
Répartition des cinq occupations étudiées suivant le nombre de questionnaires
sur lesquels elles figurent et suivant le nombre total d'heures qui leur sont consa·
crées par les hommes et les femmes des différentes catégories socio-professionnelles,
le mercredi et le dimanche (en heures, dixièmes et centièmes d'heures).

MERCREDI

Nature des occupations Lecture Écoute Écoute Spectacle
des Autres de la de de la
journaux lectures radio disques télévision

Nombre d e Ouvrières .. . ... . ..... 8 11 26 1 24
questionnaire E mployée ............. 28 36 37 7 24
dans lesquels Cadres ........ . .. ... t.4 47 28 13 25
<I)
f;ll elles figurent -- - -- - -
:E Total ...... .. . ....... 80 94 91 21 73
:e
f;ll
Ouvrières ..... . ... . .. 6,00 9,50 51,50 0,50 45,50
"' Employées . . ......... 18,00 35,75 84,50 8,50 36,75
T emps total
qui leur est con acré Cadre ....... .... . ...... 28,25 51,00 38,25 11,25 44,50
Total .. . .............
-52,25
- --
96,25
- --
174,25
- -
20,25
- --
126,75
- Nombre de Maris d 'ouv rièr e . .... 31 9 25 1 25
questionnaires Mari d'employée ...... 35 34 37 9 23
dansJlesquels Maris de femmes cadres 51 48 30 7 26
elles figurent - - - - - -- --
<I)
w
:g
Total ................. 117 91 92 17 74
:I!
0 Maris d ' ouvrières ..... 25,75 8,00 57,50 0,25 53,00
= Temps total Maris d 'employées .... 35,25 41,50 85,00 8,25 41,00
qui leur est consacré Maris de femmes cadres 53,00 56,50 40,75 8,25 43,75
- -- --- --- - - - --
Total ............. 114,00 106,00 183,25 16,75 137,75

Tableau IV
Temps moyen consacré à chacune des cinq occupations étudiées suivant le jour
de la semaine, le sexe et la catégorie socio-professionnelle (en heures, dixièmes
et centièmes d'heures).

MERCREDI

Femmes Hommes
Nature des occupatio.ne
,.,rn
Cl)

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> o.
<I)
Cl)
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...
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Cii
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CU

=' e u c ~g ~8 "'c:: Cii t)

0 ~ ;, ~ ~ Cl) ~
;,
- -- --- - - --- --- --- --- - - -
Lecture des journaux .......•... 0,12 0,31 0,42 0,30 0,51 0,61 0,79 0,65
Autres lectures 0,19 0,62 0,76 0,55 0,16 0,72 0,84 0,60
Écoute de la radi~ : : : : : : : : : : : : : : 1,03 1,48 0,57 1,00 1,15 1,49 0,60 1,05
Écoute de disques ...........•. 0,01 0,14 0,16 0,11 - 0,14 0,12 0,09
Spectacle de la télévision ......•. 0,91 0,64 0,66 0,72 1,06 0,71 0,65 0,79

160
DINANCBB

Nature des occupations Lecture Écoute J;:coute Spectacle
des Autres de la de de la
journaux lectures radio disques télévision

Nombre de Ouvrières ............ 7 4 24, 11 31
questionnaires Emp1oyés ........... 13 25 37 20 27
dans lesquels Cadres ........ .. .... 21 48 27 28 31
"'2
14 elles figurent Total ..... ...... ..
--
41
--
77
-
88
-
59
-
89
'1
Ill
r.. Ouvrières ........... 4,75 3,50 101,75 16,50 136,75
Temps total Employés ......... . . 7,00 37,50 142,00 28,75 100,25
qui l e ur es t consacré Cadre ................. 13,50 90,25 58,50 49,75 105,75
- - - -- --- --
Total ............. 25,25 131,25 302,25 95,00 342,75
-- Nombre de Maris d'ouvrières .. ... 20 14 28 12 32
questionn a ires Maris d'employés . . .. 16 3 37 15 26
dans les quels Maris de fe mme cadres 26 50 31 24 30
elles figurent -- -- - -- -
"'
14
::;!
Total .. .. ........ . 62 102 96 51 88
:e
0 Maris d'ouvrières ...... 20,75 11,25 90,50 16,50 152,75
= Temps total Maris d'employés .... 10,25 63,75 124,25 21,00 126,50
qui leur est consacré Maris de femmes cadres 22,75 102,00 65,75 37,75 106,75
- -- --- --- -~
· - --
Tota l ............. 53,75 177,00 280,50 75,25 386,00

1
DIMANCHE

Femmes Hommes
Nature d es occupations
.
"" ""
....,
.. ...
....,<V ..
.
Q) <V <V Q)
Q)
..... "'<V :a ... -4)
s: .....
"'; Q., ""
Q)
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""
'i: 0 8 • &:
>
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a
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Q.,
8
"O
u"'
0
Ill
c
C\:I
;::;;; ::s
0 :::::;; 8
"' u
;::;;; C\:I ...Q)

Q
0 ~ ~ =c =c
G) <V
"O i:il
--- --- --- --- --- --- --- ---
Lecture des journaux .......... 0,09 0,12 0,20 0,14 0,41 0,17 0,33 0,30
Autres lecture ......... . ..... ...... 0,07 0,65 1,34 0,75 0,22 1,11 1,52 1,01
Écoute de la radio ............. 2,03 2,49 0,87 1,73 1,81 2,17 0,98 1,61
Écoute des di ques ... ..... . .. . 0,33 0,5'0 0,74 0,54 0,33 0,36 0,56 0,43
Spectacle de la télévision ......• 2,73 1,75 1,57 1,96 3,05 2,21 1,59 2,21
1

161
tt
M. Guilbert, N. Lowit, J. Creusen
Les chiffres dont nous venons de faire état sont les résultats de l'addition des
temps indiqués par chacun des enquêtés des difTérents groupes. Il est intéressant
d'avoir une idée du temps moyen consacré, dans chacun des groupes, aux cinq
activités étudiées, le mercredi et le dimanche (tableau Iv).
On retrouve, dans le tableau 1v, les différences soulignées à partir du tableau III.
Le tableau IV met toutefois en évidence d'une manière plus saisissante, avec
la prédominance de la radio et de la télévision, la place réduite occupée par la
lecture et par lécoute de disques.

Les cumuls.

Les chiffres qui précèdent doivent être examinés en tenant compte des cumuls
d'occupations. Dans de nombreux cas, en effet, l'écoute de la radio, l'écoute de
disques, le spectacle de la télévision et même la lecture ont été notés en même
temps que d'autres postes du budget-temps. Le tableau v donne, pour chacun
des postes retenus, la proportion du temps consacré qui a été cumulé avec d'autres
occupationc;.

Tableau V

Importance (en pourcentage du temps total consacré à chaque occupation) du
temps pendant lequel elle est cumulée avec d'autres postes du budget-temps.

FEMMES BOMMES

Nature des occupations
Ouvr. Empl. Cadres Maris Maris Maris
d'ouv. d'emp. de cad.

Lecture des journaux ......... . 50 % 67 % 63 % 68 % 76% 61 %
Autres lectures ..... ........ . . 68 % 70 % 48 % 47 % 49 % 38 %
Écoute de la radio . ......... . . 94 % 97 % 87 % 82 % 85 % 87 %
Écoute d e disques ............ . 97 % 87 % 82 % 82 %
Spectacle de la télévision .... . . . 75 % 58 % 69 % 55 % 36 % 51 %

Lecture des journaux ......... . 53 % 18 % 49 % 48 % 54 % 35 %
Autres lectures .............. . 14% 37 % 47 % 18 % 34 % 41 %
Écoute de la radio ....... ... . . 92 % 94 % 83 % 67 % 77 % 80 %
Écoute de disques ..... .. ..... . 80 % 80 % 86 % 50 % 61 % 76 %
Spectacle de la télévision .... . . . 65 % 53 % 56 % 39 % 35 % 43 %

On est étonné de constater qu'un pourcentage relativement important du temps
consacré à la lecture est cumulé avec d'autres postes du budget-temps. Le mer-
credi, la lecture, lorsqu'elle n'est pas notée seule, est, pour les hommes comme
pour les femmes, associée essentiellement avec des temps de transport 1 • Les
temps de cumul sont moins importants le dimanche. Les pourcentages indiqués
dans le tableau v portent, il est vrai, en ce qui concerne la lecture, sur des chiffres
très faibles.
La radio et l'écoute de disques sont les occupations les plus fréquemment

1. La nature des cumuls n'a pu être notée dans le tableau V.

162
A propos d'une étude de budgets-temps
cumulées avec d'autres postes de l'emploi du temps. La proportion de cumuls
est toujours beaucoup plus importante pour les femmes que pour les hommes,
le dimanche comme le mercredi. La nature des cumuls est également différente.
Pour les femmes, l'écoute de la radio ou de disques est le plus souvent accompa-
gnée d'activités ménagères ou d'activités concernant les enfants. Pour les hommes,
ce sont généralement les repas, la toilette, la lecture qui accompagnent l'écoute
de la radio. La différence est encore plus nette si on considère la télévision dont le
spectacle est encore cumulé, chez les femmes, le mercredi comme le dimanche,
essentiellement avec des activités ménagères ou des activités concernant les
enfants tandis que, chez les hommes, elle n'est jamais associée qu'aux repas.

La question des horaires.
Nos études sur les budgets-temps nous ont amenés à rechercher la possibilité
de faire porter nos investigations non plus sur le temps consacré aux différentes
occupations mais sur les moments de la journée auxquels elles se situent.
Nous n'insisterons pas longuement sur la méthode employée 1 • Il nous suffira
de dire ici que cette méthode nous a permis de mettre en évidence des moments
de la journée où apparaît, pour un groupe donné de sujets, une occupation d'im-
portance prépondérante. A d'autres moments de la journée, on voit au contraire
les sujets d'un groupe se partager entre des occupations diverses, deux ou plu-
sieurs d'entre elles pouvant être relativement importantes. Il était intéressant
de savoir à quels moments les occupations étudiées revêtent une importance
prépondérante ou font partie d'un groupe d'activités relativement importantes.
Les schémas qui suivent ont été établis pour la télévision. Le peu de temps con-
sacré à la lecture ou à l'écoute de disques ou même à la radio enlevant beaucoup
d'intérêt aux schémas correspondant à ces occupations, nous ne les avons pas
fait figurer dans le cadre de cet article.
Le mercredi, c'est pour un seul groupe, celui des maris d'ouvrières, et pendant
un court moment, entre 20 h 45 et 21 h 15, que le spectacle de la télévision
constitue une occupation d'importance prépondérante. On remarquera également
que les heures auxquelles la télévision occupe une partie relativement importante
du groupe sont généralement plus tardives pour les femmes que pour les hommes.
Elles sont aussi plus tardives à mesure qu'on s'élève dans l'échelle des catégories
socio-professionnelles. On note, pour les femmes ouvrières et employées, des
interruptions. Elles correspondent précisément aux moments où les activités
ménagères prennent pour elles une importance prépondérante.
Le dimanche, le spectacle de la télévision apparaît plus souvent comme une
occupation d'importance prépondérante. Les maris d'ouvrières sont ceux pour
qui elle tient la place la plus grande, les heures de pointe se situant entre 18 et
19 heures et entre 20 h 45 et 21 h 30. On note, à l'heure du dîner, pour les maris
d'employées et les cadres, des interruptions que l'on ne retrouve pas chez les
maris d'ouvrières. Un nombre relativement important d'employées et d'ouvrières
regardent la télévision pendant l'après-midi du dimanche. Cette occupation
n'apparaît pas dans les schémas pour les femmes cadres ou exerçant une pro-

t. Cette méthode est exposée dans la Repue française de Sociologie, 8 (2), avril-juin
1967, p. 169.

163
Tableau IV

Les horaires de rusage de la télévision suivant le sexe et la catégorie
socio-professionnelle pour le mercredi et pour le dimanche.

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~ .IC

=
S' ~ tv Lu
rv~~
~vo~

(En noir : le spectacle de la télévision constitue, dans le groupe, une activité d 'im-
portance prépondérante ).
En gris : le spectacle de la télévision sait partie, dans le groupe, d'un ensemble
d'activités relativement importantes).

164
DIMANCHE
Ouvrières . Employies Cadrrzs
Oh

0 19h
0
-t 1ah h 18h 6h 18h 6h

~ 17h
0.;
4..

12h 12h 1Zh

Ma ris d'ouvrièrrzs Maris d'employérzs Maris dcz cadres
21.h Oh

6h 6h

1 h
M. Guilbert, N. Lowit, J. Creusen
fession libérale. Elle se détache par contre, pour les trois groupes de femmes,
comme ayant une importance prépondérante, pendant un court moment, après
le repas du soir.

Les chiffres exposés dans les pages qui précèdent concernent un nombre très
limité de postes du budget-temps choisis parmi ceux qui sont susceptibles d'inté-
resser les lecteurs de Communicatioris. Ils appelleraient sans doute de nombreux
commentaires. La place respective de la lecture, de l'écoute de la radio, de la
télévision, de l'écoute de disques dans les budgets-temps des hommes et des
femmes des différentes catégories socio-professionnelles ne manque pas de poser
des problèmes. Encore faudrait-il soulever en même temps celui de la nature de
ces lectures, du contenu des émissions de radio et de télévision. Nos recherches
n'apportent pas de réponse dans ce domaine. Nous pensons toutefois avoir contri-
bué à montrer l'importance des données que les enquêtes de budgets-temps
sont susceptibles d'apporter dans l'étude de tous les faits de la vie quotidienne
et en particulier de la participation des individus aux communications de masse.

MADELEINE GUILBERT, NICOLE LOWIT, JOSEPH CREUSEN
Centre d' Études Sociologiques, Paris.
Jean-Paul Boons

Synonymie, antonymie et facteurs stylistiques
In: Communications, 10, 1967. pp. 167-188.

Citer ce document / Cite this document :

Boons Jean-Paul. Synonymie, antonymie et facteurs stylistiques. In: Communications, 10, 1967. pp. 167-188.

doi : 10.3406/comm.1967.1150

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1967_num_10_1_1150
Jean-Paul Boons

Synonynrie, antonynrie et facteurs stylistiques
dans quelques rapports scientifiques

1. INTRODUCTION

1. 1. Préliminaires.
L'analyse qu'on va lire est extraite d'une recherche 1 qui envisage sous l'angle
de la sémantique une petite partie de la terminologie utilisée dans cinq rapports
scientifiques. Ces rapports forment un échantillon d'un ensemble de travaux
qui constituent l'aboutissement d'une enquête multidisciplinaire effectuée dans
® la commune de Plozevet (Finistère). Les rapports étudiés ici traitent des réalités
sociales de cette commune aux points de vue respectifs de l'état des
@ techniques, du système de parenté, de la géographie humaine, de la psycho-
© sociologie, et de la diffusion de l'information.
Le vocabulaire étudié consiste en 25 familles de mots, chaque famille relevant
d'un même radical commun, ou lexème 2 , situés à la frontière des vocabulaires
technique et banal 3 • Ce sont des lexèmes tels que structure, rôle ou représentation.
Leurs occurrences ont été relevées dans les cinq rapports, accompagnés de leur
contexte immédiat. Cette liste de quelques 1 250 énoncés constitue le corpus de
départ. Les occurrences ont été définies de manière intuitive à partir de leur
contexte. Un corps de définition a ainsi été créé sur lequel elles sont distribuées.
Soit, extrait du corpus, l'énoncé :

1. Cette recherche a été effectuée dans le cadre de la convention no 62 FR 003 passée
avec la Délégation générale à la Recherche scientifique et technique, sous la responsa-
bilité de M. Georges FRIEDMANN. Il en existe sous forme ronéo~ée une publication por-
tant le titre : L'analyse terminologique du langage des sciences sociales, par J. P. BooNs
et J. J. BaocHIER, présentation de Roland BARTHES, Centre d'Études des Communi-
cations de Masse, Paris, 1965-66.
2. On n'admettra que dans les limites de cet article cette assimilation de la notion
de lexème à celle de radical.
3. En fait, le projet initial de la recherche était d'étudier la terminologie à propre-
ment parler scientifique ou technique sous l'angle des différences d'acception in ter-
ra pports, donc interdisciplinaires. On comprend l'intérêt de telles études pour l'unifi-
cation de la terminologie dans les sciences sociales. Ce projet s'est révélé irréalisable
étant donné le corpus choisi : les dépouillements ont montré que chaque item du voca-
bulaire technique tend à n'apparaître que dans un seul rapport. Nous nous sommes dès
lors rabattus sur un vocabulaire plus banal, mais dont les occurrences apparaissent un
nombre suffisant de fois dans deux rapports au moins.

167
Jean-Paul Boons
(1) « Une carte de répartition des noms de famille montrerait que les ensembles
iso-patronymiques sont discontinus mais s'organisent en gros nuages. »
On admettra que, dans cet énoncé, le lexème organisation (manifesté sous sa
forme verbale), reçoit la définition suivante : DISTRIBUTION D'ÉLÉMENTS suR
UN TERRITOIRE + SYSTÈME DE RELATIONS, soit, de manière abrégée : DISTR.
ÉL. TERR. + SYST. REL. Ces expressions en majuscules sont, plutôt que des défi-
nitions, les noms que, pour des raisons mnémoniques, nous donnons à des signi-
fications, considérées comme minimales et indécomposables. Il y a DISTRIBU-
TION D'ÉLÉMENTS - les ensembles iso-patronymiques - SUR UN TERRITOIRE
- la carte. Mais ce premier élément de signification est insuffisant : il existe
à l'intérieur de chacun de ces ensembles un SYSTÈME DE RELATIONS - en ce cas,
de distances entre les points - tel qu'apparaissent les nuages. Les unités mini-
males ainsi créées que sont les termes, séparés par le signe « + », de la définition
sont susceptibles d'intervenir dans d'autres définitions, du même ou d'autres
lexèmes. Ce sont en somme des unités mobiles dont la combinatoire engendre
une série de (( spectres » définitionnels. L'analyse pratiquée ici est donc compo-
nentielle, et, par parenté de ce travail avec ceux de A. J. Greimas 1 , on appellera
« sèmes » les unités minimales de signification, et (< sémèmes » les définitions que
ces unités permettent de construire. Le signe « + », tel qu'il est utilisé dans
l'exemple (1), n'est adopté que pour des raisons de commodité; loin de représenter
une somme, il représente plutôt un produit : c'est le signe de l'intersection,
ou communauté, des sèmes, si on considère ceux-ci comme des ensembles, et
les sémèmes comme les sous-ensembles formés par les intersections des sèmes.
Chaque lexème étant susceptible de se définir par différents sémèmes, les éléments
des ensembles et sous-ensembles sont des emplois de lexèmes, si on appelle
« emploi » la relation qui unit un lexème à un sémème. Ainsi, plusieurs emplois
d'un même lexème peuvent appartenir à un même sème (ou à des sèmes diffé-
rents), mais un sémème ne peut contenir qu'un seul emploi de chaque lexème
susceptible de se définir par lui.
Étant donnés n sèmes, il y aurait théoriquement 2n - 1 sémèmes possibles,
chacun d'eux étant un polynôme booléen n'utilisant comme seul opérateur
que l'intersection, où certains sèmes sont affirmés, les autres niés. De fait,
une faible partie seulement des sémèmes possibles sera considérée : pour des
raisons de simplicité, l'analyse n'a pas été poussée au-delà d'une certaine évidence
toute intuitive, et un sémème ne sera jamais inclus dans plus de trois sèmes ;
de plus, le cas particulier est fréquent où un seul sème est affirmé. Ainsi dans
l'exemple (1), le sémème correspondant à l'emploi du lexème répartition est
inclus dans le seul sème DISTR. EL. TERR. C'est le cas de la moitié environ des
sémèmes construits.
Dans les formules définitionnelles qui suivent, seuls les sèmes affirmés sont
indiqués ; il ne faudra donc pas identifier le sémème à l'intersection des seuls
sèmes intervenant dans sa formule, ni, éventuellement, à l'aide entière du seul
sème intervenant, mais soustraire de cette intersection ou de ce sème la réunion
des sèmes non indiqués. Cette réunion niée sera sous-entendue.
Les relations lexèmes-sémèmes seront envisagées d'une manière en quelque
sorte inverse de la précédente : on considérera les lexèmes comme des ensembles
et les sémèmcs comme les éléments leur appartenant ; les intersections dès lors
sont des aires de synonymie entre lexèmes.

1. Sémantique structurale ; recherche de méthode, Larousse, Paris, 1966.

168
Synonymie, antonymie et facteurs stylistiques

Il y aura donc deux niveaux, deux systèmes de relations logiques envisagés.
Le langage ou la notation utilisés spécifieront d'eux-mêmes à chaque fois le
niveau choisi. De manière générale, les relations sèmes-sémèmes-emplois seront
analysées dans les termes du premier niveau, et les relations lexèmes-sémèmes
dans ceux du second.
Nous ne considérons pas que les sémèmes par nous construits épuisent la signi-
fication des emplois de lexèmes qu'ils contiennent, mais qu'ils correspondent
à ce que les occurrences de ces emplois, dans un contexte donné, dénotent.
La nature même du corpus étudié nous. a amenés à assimiler la notion de déno-
tation à celle de définition opérationnelle ; on entendra ici par dénotation d'un
emploi de lexème le concept de la totalité des opérations matérielles, de mesure
ou de mise en relations, supposées effectuées par le chercheur sur son terrain
ou sur ses résultats. On entendra par connotation ce qui reste de sens quand la
dénotation a été extraite. La connotation est le halo de signification, l'ensemble
des images associées à l'emploi. Elle est, pour le lexème, comme une mémoire
floue du paradigme de ses emplois possibles. Comme telle, elle est plus propre
au lexème lui-même qu'à chacun de ses emplois, distingués eux, par les dénota-
tions. Dans un énoncé particulier, le voisinage des lexèmes dans le syntagme,
éventuellement leur opposition, font que les connotations se précisent.
Si dans l'exemple (1) ci-dessus, on compare les significations des lexèmes
répartition et organisation, on perçoit, outre les dénotations déjà expliquées
et justifiées, une opposition de connotations 1 telle qu'on a :
répartition: organisation:: STATIQUE*: DYNAMIQUE* : :
DISPERSION*: ORGANISATION*

Mais cette opposition connotée est étrangère aux manipulations concrètes
dénotées, que les sémèmes DISTR. EL. TERR. et DISTR. EL. TERR +
SYST. REL.
désignent.
On notera en passant qu'un élément du langage objet (organisation) peut fort
bien être identique au nom qui, dans le métalangage sémantique, est donné
à la signification, dénotée ou connotée peu importe, qui lui est attribuée (ORGA-
NISATION).

1. 2. Objet du présent article,,
On ne trouvera pas ici le développement de l'analyse sémique effectuée 2 ,
mais certains de ses fragments seulement, nécessaires à la compréhension de

1. Afin de les distinguer des noms de dénotations, les noms de connotations, aussi
écrits en majuscules, sont suivis d'une astérisque en exposant.
2. Un des principaux résultats de cette analyse est que les différentes acceptions
prises par un lexème ne sont pas propres à un auteur ou un rapport, mais tendent à
apparaître dans chaque rapport, au point que les différences d'acception intra-rapports
tendent à masquer les différences inter-rapports. Un auteur ne présente pas, de manière
générale, de préférences exclusives quant à l'emploi qu'il fait des lexèmes ; tout au plus
y a-t-il des préférences statistiques, pas nécessairement majoritaires, pour un auteur
et un lexème donnés.
Nous ne tenterons pas ici d'estimer la gravité de ce résultat, ni son impact éventuel
sur les problèmes d'unification de la terminologie des sciences sociales; il nous facilitera
seulement la tâche : les rapports seront considérés comme formant un texte d'une seule
volée, et les exemples qui suivent seront choisis indifféremment dans n'importe lequel
d'entre eux.

169
Jean-Paul Boons
notre objet : nous ne nous intéresserons ici qu'au sous-corpus constitué par les
énoncés où deux lexèmes, en proche voisinage syntagmatique, ont des signifi-
cations, soit identiques, soit, de différentes façons, opposées.
Ces énoncés nous intéressaient dans la mesure où ils semblaient permettre
l'étude du rôle, qu'une première lecture laissait deviner capital, de certains
facteurs stylistiques dans la rédaction des rapports. La plupart des énoncés
du sous-corpus semblaient devoir leur forme au désir d'éviter des répétitions
de lexèmes, considérées comme inélégantes dans le modèle rédactionnel classique,
enseigné au lycée. Dans la mesure où un vocabulaire à prétentions scientifiques
était étudié, il était intéressant de voir jusqu'à quel point les exigences de préci-
sion et de clarté en principe requises entraient en conflit avec les exigences
stylistiques. Il est traditionnel, et cela paraît justifié, de recommander en science
un usage de la terminologie tel qu'une relation biunivoque unisse les signifiants
aux signifiés, c'est-à-dire qu'à un lexème corresponde un seul sémème, et réci-
proquement. L'analyse sémique a révélé que cette condition était loin d'être
remplie:
les 25 lexèmes étudiés contiennent au minimum chacun deux sémèmes ;
l'un d'eux en contient 20, et la valeur la plus fréquente, obtenue pour
10 d'entre eux, est de 3 sémèmes ;
d'autre part, un quart des sémèmes créés appartiennent à plus d'un lexème,
au maximum à 6 i.
Dans ces conditions, il était donc indiqué d'étudier sur des exemples appro-
priés les pratiques stylistiques qui accompagnaient ces correspondances complexes
entre lexèmes et sémèmes. Le sous-corpus des énoncés comportant les occurrences
de deux lexèmes d'emplois synonymes ou antonymes se prêtait à cette étude.
Il avait été délimité de manière intuitive avant que l'analyse sémique ne fût
entreprise : certains couples de lexèmes voisins nous frappaient et nous parais-
saient mériter une étude ultérieure. Lors de l'analyse sémique, les emplois des
lexèmes, dans ces énoncés, ont été définis chacun, au même titre que toutes les
occurrences, dans les cinq rapports, des lexèmes choisis. Il ne restait plus qu'à
classer les couples d'emplois de manière à déterminer les difîérents types de
relations sémantiques qui, liant deux lexèmes en double voisinage, syntagmatique
et paradigmatique, étaient responsables des effets de sens, des synonymies
partielles, des antonymies qui, de prime abord, nous avaient semblé mériter
l'attention.
Les notions de synonymie et d'antonymie seront prises ici dans un sens très
particulier : le niveau choisi sera toujours celui des emplois de lexèmes dans un
contexte déterminé, et non celui des lexèmes isolés. On ne se préoccupera pas
ici de savoir si les adjectifs « haut » et « bas » sont antonymes, si charabia et gali-
matias sont synonymes, ce qu'ils sont plus que probablement, au sens courant
de ces mots.
On appellera synonymie la relation liant deux emplois de lexèmes quelconques
quand un même semème définit ces emplois. Il ne s'agit donc d'identifier que des
dénotations, les connotations pouvant fort bien, comme on le verra, diverger,
. s ' opposer.
voire
De manière générale, appelant pet q les deux lexèmes, met n les deux sémèmes

1. Ces chiffres sont relatifs aux conditions de l'analyse sémique effectuée, et seraient
sans doute différents si un autre corpus ou un plus grand nombre de lexèmes étaient
étudiés.

170
Synonymie, antonymie et facteurs stylistiques
qui définissent respectivement leurs emplois pm et qn, il y a synonymie quand m
et n sont identiques et appartiennent donc à l'intersection de p et q, soit, quand
m, n e (p + q) avec m=n
L'antonymie aussi sera définie au niveau des dénotations. On admettra que
pour qu'il y ait antonymie, ou opposition entre les emplois de deux lexèmes,
il faut que leurs sémèmes présentent des traits différentiels, et aussi, pour mettre
ceux-ci en ~vidence, des traits communs. Ces traits sont aussi de deux types.
Le premier type se définit au niveau des relations sèmes-sémèmes. Le trait
commun consiste en l'inclusion des deux sémèmes dans un même sème au moins,
soit, en désignant les sèmes à l'aide des lettres a, b, c, et d ;
m c a, n<=a
Le trait différentiel se définit par l'inclusion de l'un des deux sémèmes au moins
dans un sème qui n'inclut pas l'autre. Ainsi, si m = a et si n = a + b, on a le
trait différentiel
m c b', n c b
en appelant b' l'ensemble complémentaire de l'ensemble b, c'est-à-dire l'ensemble
de tous les éléments qui n'appartiennent pas à b.
C'est le cas de l'exemple (1), où a - DISTR. EL. TERR. et b = SYST. REL.
p = r~partition, P• e m, avec m = DISTR. ÉL. TERR.
q = organisation, qn en, avec n = DISTR. ÉL. TERR. + SYST. REL.

ce qui, à l'aide d'un diagramme de Venn, peut se représenter comme suit :

Pm
X X

On appellera « inclusion sémique commune » ce premier type de traits.
Le deuxième type de traits, communs et différentiels, se définit au deuxième
niveau, celui des relations d'appartenance des sémèmes aux lexèmes, et d'inter-
section des lexèmes entre eux. Il y est tenu compte des emplois possibles des deux
lexèmes dans d'autres énoncés que celui qui est étudié.
Ainsi dans l'exemple (1), le doublet antonymique formé par le couple d'emplois
de répartition et d'organisation s'explique, outre l'opposition connotée et l'inclu-
sion sémique commune déjà décrites, par le fait qu'il existe un emploi d'organi-
sation se définissant par le sémème m = DISTR. ÉL. TERR., comme le montre
l'énoncé suivant :
(2) « ••• l'organisation générale de la cuisine reste identique jusqu'à une date
très récente et il faut aller dans les maisons neuves ... pour voir la disposition de la
cuisine s'affranchir du plan classique; chacun s'organise alors suivant son goût ... »

171
Jean-Paul Boons
Les deux occurrences du lexème organisation, ainsi d'ailleurs que celle de dispo-
sition, se définissent par le sémème DISTR. ÉL. TERR. : le mobilier et l'appareillage
ménager sont les ÉLÉMENTS qui sont DISTRIBUÉS SUR LE TERRITOIRE qu'est
l'espace de la cuisine. Organisation est donc dans l'emploi de l'énoncé (2) syno-
nyme de celui de répartition dans l'énoncé (1).
D'autre part, nous n'avons dans les cinq rapports rencontrés aucun exemple
où répartition se définirait par DISTR. ÉL. TERR. +
SYST. REL. Bien que tabler
sur l'absence d'un phénomène soit toujours menacé de révision ultérieure,
il est permis dans ce cas de considérer comme improbable, dans un corpus
différent ou plus vaste, l'apparition de cet emploi; d'autant plus que nous
n'avons même pas rencontré le cas où un emploi de répartition appartiendrait
au sème SYST. REL. C'est normal : la notion de répartition semble bien de prime
abord étrangère à l'idée de structure qu'apporte ce sème.
Ainsi, dans l'exemple (1), l'un des deux lexèmes est suceptible de dénoter
la signification de l'autre, mais la réciproque n'est pas vraie. On a donc :
m E (p + q); n E (q- p) 1

Pour des raisons évidentes, cette classe d'antonymies, qu'il y ait ou non inclusion
sémique commune, sera appelée « asymétrique ».
D'autres classes d'antonymies, déterminées par le deuxième type de traits,
seront définies dans l'exposé des résultats. Elles sont illustrées par des exemples
commentés, extraits du sous-corpus des lexèmes en voisinage, et accompagnés
s'il y a lieu d'exemples annexes montrant d'autres emplois de ces lexèmes.
Des exemples relevant de certaines de ces classes peuvent présenter en outre
le trait d'inclusion sémique commune : il y aura dans ce cas deux exemples au
moins, correspondant l'un à la présence, l'autre à l'absence de ce type de trait.
Les traits connota tifs, qu'on peut considérer comme formant un troisième
type, seront envisagés aussi, mais sans que nous disposions d'un système: ces
traits n'ayant pas, comme les dénotations, fait l'objet d'analyses préalables.
Au fur et à mesure des nécessités, des connotations ad hoc seront inventées, de
manière ainsi quelque peu tautologique.

2. RÉSULTATS

2. 1. Antonymie dépendante.
Est dénommée ainsi la classe d'antonymies définie par le fait que l'intersection
des deux lexèmes étant vide, l'existence entre eux d'un effet d'antonymie dépend
d'une inclusion sémique commune des sémèmes. Si cette inclusion n'a pas lieu,
il n'y a plus antonymie, ou, si on veut, on se trouve devant le degré zéro de l' anto-
nymie : c'est le cas banal de deux lexèmes voisins sans relation sémantique
particulière. L'attribution d'un exemple à la classe des antonymies dépendantes
repose donc sur cette prédiction que, le fait ne s'étant pas présenté dans le corpus
que les deux lexèmes soient définis par le même sémème, il ne se rencontrera
pas à l'avenir. On a donc :
(p +
q) vide

1. « q - p » est l'ensemble complémentaire de p par rapport à q, est identique à
«q + p' », et désigne l'ensemble des éléments qui appartiennent à q mais non à p.

172
Synonymie, antonymie et facteurs stylistiques
ou, utilisant le signe V comme quantificateur universel, et la variable a; pour
représenter un sémème quelconque :
(V a:) (a; e (p + q)')
soit, graphiquement :

n
X

Soit l'énoncé :
(3) « Les différences [entre les nombres de personnes au foyer chez les blancs
et chez les rouges] apparaissent ici très significatives, tandis que le fait d'être ou
non agriculteur apparaît sans influence à l'intérieur du groupe des rouges. »
On a:
p = signification m = DEGRÉ DE SIGNIFICATION STATISTIQUE (s. STAT.)
q = in"fl.uence n = s. STAT. + INDICE + EFFET

Il s'agit fort probablement de l'évitement, grâce à influence, d'une répétition
de l'adjectif « significatif ». Le contexte montre bien que les deux lexèmes se
réfèrent à deux tableaux de chiffres construits de manière identique. En même
temps, ils sont si distants dans l'espace sémantique qu'il est difficile d'imaginer
des cas d'emplois synonymes. De fait, nous n'en avons pas rencontré. Les deux
lexèmes sont donc considérés comme disjoints.
On notera comment influence, qu'on pourrait penser impropre à l'emploi
qui en est fait, analyse en quelque sorte la notion même de degré de signification,
la figurant de manière imagée par la mise en évidence d'une causalité stochastique
entre le fait pour un individu cc rouge » d'être ou non agriculteur et le nombre
de personnes vivant chez lui : distinguer par deux colonnes les agriculteurs des
non-agriculteurs n'aura pas d'EFFET différentiel appréciable sur les chiffres
inscrits dans ces colonnes ; les différences entre ces chiffres devront être consi-
dérées comme pratiquement nulles, et non comme étant 1'1NDICE d'un critère
pertinent. On peut d'ailleurs inverser la relation et considérer que le fait d'être
ou non agriculteur ne constitue pas un INDICE à même de nous renseigner sur le
nombre de personnes au foyer.

2. 2. Antonymie symétrique (ou indépendante).
Est ainsi appelée la classe d'antonymies où, bien qu'aucun des deux sémèmes
qui définissent les deux lexèmes n'appartienne à leur intersection, il existe
cependant au moins un sémème qui, lui appartenant, est susceptible de définir
un emploi de chacun de ces lexèmes.
On a donc, en utilisant le signe 3 comme quantificateur existentiel
(3 a;)(• • (p + q)), avec me (p -q)
et ne (q- p)

173
Jean-Paul Boons
soit, graphiquement

m X n
X X
X

2. 21. Voici tout d'abord un exemple sans inclusion sémique commune :
(4) « On n'aperçoit nulle part dans l'organisation de la société bretonne l'influence
du lien de parenté dont le rôle est capital au xe siècle encore ... »
p = in-fluence m = EFFET
q = rôle n = FONCTION DANS UN SYSTÈME (FONC. SYST.)

On obtient un énoncé cohérent, à une périphrase près, en substituant aux deux
lexèmes les noms de leurs sémèmes : « On n'aperçoit nulle part dans l'organisa-
tion de la société bretonne les EFFETS du lien de parenté dont la FONCTION DANS
le SYSTÈME (qu'est cette société) est capital au xe siècle ». Influence et rôle ont
beau sembler fort différents, l'un se rapportant généralement à un système de
causalité où sont supposés un influenceur et un influencé, l'autre à la fonction
d'un élément dans une structure, il leur arrivera cependant souvent d'avoir la
même signification. Nous n'avons rencontré, comme l'indique de lui-même le
classement de cet exemple dans les antonymies symétriques, aucun contexte
où rôle signifierait EFFET, et influence FONC. SYST. ; mais ils peuvent tous deux
dénoter le sémème LIAISON CAUSE-EFFET (L. c. E.), comme dans les énoncés
suivants :
(5) « Les différents facteurs susceptibles d'influencer le climat de ces régions. »
(6) « Le lieu de résidence joue un rôle non négligeable [dans le fait d'aller au
cinéma]. »
Le lieu de résidence est bien une CAUSE, et le fait d'aller au cinéma un EFFET
entre lesquels l'expression « jouer un rôle » sert de LIAISON. L'introduction
de rôle se justifie sans doute au niveau connotatif de ce que plusieurs causes
possibles d'un même phénomène sont simultanément envisagées, et qu'on
imagine que, par leurs interactions éventuelles, elles forment une STRUCTURE*.
Rôle et influence dénoteront aussi le sémème FONCTION REMPLIE PAR UNE
PERSONNE (FONC. PERS.), comme dans les énoncés :

(7) « Le rôle de la femme dans la ferme. »
(8) « ••• nous voudrions insister ici sur la grande influence [de Georges le Bail]
dans l'ouverture du village au monde moderne. »
2. 22. Voici maintenant un exemple d'antonymie symétrique avec inclusion
sémique commune:
(9) « La seconde guerre mondiale est venue... empêcher une réforme nécessaire
des structures, sclérosant l'organisation culturale et commerciale. »

174
Synonymie, antonymie et facteurs stylistiques
p = structure m = SYST. REL. + DÉCOUPAGE
q = organisation n = SYST. REL. + CARACTÈRE INSTITUTIONNEL {cARACT. INST.)

Les structures dont il s'agit sont les « structures agraires », expression dont nous
considérons qu'elle dénote ici une totalité aux éléments organiquement liés
(le SYST. REL.), mais tout autant la parcellisation du terrain cultivé à Plozevet,
entendant par DÉCOUPAGE la façon dont plusieurs surfaces ou parcelles se répar-
tissent une superficie totale.
On entendra par CARACT. INST. ce qui détermine à l'intérieur d'une société
un groupe humain ayant une existence organisée officielle.
Si on compare l'exemple (9) à l'exemple (4) ci-dessus, on verra combien l'in-
clusion sémique commune renforce en (9) l'effet d'antonymie, beaucoup plus
lâche en ( 4).
Il y a de plus ici une opposition connotée, telle que :

structure: organisation:: STATIQUE*: DYNAMIQUE*

Comme infl.uence et rôle, structure et organisation sont susceptibles de plusieurs
emplois synonymes. Le cas ne s'est pas présenté où organisation signifierait
SYST. REL.+ DÉCOUPAGE et structure SYST. REL.+ CARACT. INST. Mais tous deux
peuvent dénoter le sémème SYST. REL., comme le montrent pour structure
l'énoncé (13) ci-dessous, et pour organisation l'énoncé suivant :
(10) «Chaque composante connexe est un ensemble organisé de points ou sommets
(les fratries) reliés entre eux par des arcs. »

Dans cet énoncé, « structuré » pourrait être substitué à « organisé » sans que la
signification soit changée.
Les deux lexèmes peuvent aussi dénoter le sémème DÉCOUPAGE, comme dans:
{11) « Le travail du cheval toujours jugé indispensable, à juste titre d'ailleurs,
avec le système de culture et les structures agraires en usage. »
(12} « Organisation de la ferme. »

Cet énoncé est un titre se référant à un plan de la ferme montrant comment
l'habitation, les garages, les écuries, le hangar, etc. se partagent le terrain.
Notons en passant qu'on trouve dans l'exemple (11), si on y considère le couple
formé par système et structure, un cas d'antonymie symétrique sans inclusion
sémique commune : système s'y définit par SYST. REL. + MATÉRIALISATION,
ce que ne saurait signifier structure, pas plus que DÉCOUPAGE système. Mais les
deux lexèmes peuvent signifier SYST. REL., comme le montre bien pour système
l'expression « système de parenté ».

2. 3. Antonymie asymétrique.

C'est la classe d,antonymies où les exemples sont le plus nombreux. L'un des
deux lexèmes peut, dans un contexte différent, recevoir la signification de l'au-
tre, mais la réciproque n'est pas vraie. Autrement dit, l'un des sémèmes appar-
tient à l'intersection des lexèmes, et non l'autre. On a donc :

me (p + q) et ne (q-p)

175
Jean-Paul Boons
soit, graphiquement

m n
X
X

2. 31. On notera combien est fort, même en l'absence d'inclusion sémique
commune, l'effet subjectif de cette forme d'antonymie :
(13) « La répartition [des parcelles] à l'intérieur de la propriété ... pourrait presque
révéler la structure familiale et les partages qui en sont résultés. »
p = répartition m = DÉCOUPAGE
q = structure n = SYST. REL.

Structure peut signifier DÉCOUPAGE, comme on l'a vu en (11), mais il n'y a
pas d'exemple où répartition signifie SYST. REL.
D'autre part, et comme on pouvait s'y attendre, répartitiQn contient des
significations que structure ne saurait avoir : il a été dit dans l'introduction
que les 3/4 environ des sémèmes appartiennent à un seul lexème. Ainsi, dans
(14:) « ••• on allumait l'ajonc sec ou de la paille et par dessus on répartissait par
petites quantités le goémon sec. »
répartition dénote DISTR. ÉL. TERR. +
DENSITÉ CONSTANTE (nENS. CONST.),
sémème qui, dans l'analyse sémique effectuée et pour les 25 lexèmes étudiés,
lui appartient en propre.
Les connotations dans l'exemple (13) sont fortes : cette révélation d,une
structure par une répartition induit une connotation imageante ISOMORPHISME* :
on a aussi :
répartition : structure : : MANIFESTE * : LATENT* : : DISPERSION * : ORGANISATION *
Voici un deuxième exemple d'antonymie asymétrique sans inclusion sémique
commune:
(15) « Le code compare et compte comme des unités des opinions de longueur
et d'importance inégale dans leur littéralité. »
p = longueur m = QUANTIFICATION DIRECTE ; ÉCHELLE MÉTRIQUE ;
DIMENSIONNA.LITÉ (Q. D ; METR; DIM.)
q = importance n = CARACTÈRE INTÉRESSANT (cARACT. INT.)

Il y a QUANTIFICATION des opinions; elle est DIRECTE parce que l'objet qualifié
de long est lui-même mesuré. Cette mesure est MÉTRIQUE : elle ne consiste ni
à compter des objets, ni à les ranger d'après une ESTIMATION subjective (voir
l'exemple (17) ci-dessous) mais passe par la médiation d'un instrument de mesure,
la valeur numérique obtenue étant relative à l'unité de mesure adoptée 1 • Le sème

1. On ne trouvera ici que le minimum d'indications indispensable à la compréhension
de l'exemple. Voir notre article oc Importance du jugement d'importance dans le langage
des sciences sociales», Information sur les sciences sociales, V. 6, N° 2, Avril 1967.

176
Synonymie, antonymie et facteurs stylistiques
DIM. ne sera pas explicité; il a été ajouté pour rendre compte de tout ce qui,
dans le champ sémantique de la dimensionnalité, spécifie la notion de longueur
par opposition à celles de largeur, hauteur, superficie, etc., spécifie aussi les
variables impliquées, telles que la taille, le poids, le temps, etc. Ces spécifications
indispensables au cas d'une analyse plus poussée sont ici confondues et désignées
globalement par le sème DIM.
On admettra que longueur contient des sémèmes que ne contient pas importance,
celui-ci impliquant notamment, ce qui n'est pas nécessairement le cas de longueur,
la comparaison, éventuellement implicite, de deux objets dont l'un est plus
« important » que l'autre.
Voici maintenant un énoncé où importance, comme longueur en (15), signifie
Q. D ; METR ; DIM. :

(16) « ••• sarrazin et seigle ont occupé une étendue assez importante jusqu'aux
années 1950. »
2. 32. Il est intéressant de comparer l'exemple (15) à l'exemple suivant,
cas d'inclusion sémique commune, où le même couple de lexèmes est responsable
de l'effet d'antonymie :
(17) «L'été et l'hiver ont une importance réelle, mais il est remarquable de cons-
tater la longueur des saisons intermédiaires. »
p = longueur m = Q. D ; MÉTR ; DIM.
q = importance n = Q. D; MÉTR.; DIM. + QUANTIFICATION INDIRECTE;
LIAISON CAUSE-EFFET; ESTIMATION (Q. I ; L. C. E; ESTIM.)

L'importance de l'été et de l'hiver pourrait dénoter simplement la longueur,
plus exactement la durée de ces saisons. Il est probable que le souci d'éviter
une répétition de longueur explique l'introduction d'importance, alors que celle
de durée, comme on peut s'en rendre compte en le substituant à importance
dans l'énoncé, aurait eu l'inconvénient de rendre manifeste le souci d'évitement.
Du fait de sa présence, importance vient ajouter des significations qui lui sont
propres. La QUANTIFICATION est de plus INDIRECTE parce que l'importance de
l'objet est mesurée aussi sur un autre objet LIÉ au premier comme un EFFET
à sa CAUSE : les EFFETS du climat sur l'agriculture sont ESTIMÉS importants
par une instance jugeante, ici le chercheur, lui-même instrument de mesure,
qui range implicitement, par ordre d'importance, au long d'une échelle nécessai-
rement ordinale, les EFFETS des différents types de climats possibles.
Dans l'exemple (15), l'expression « de longueur et d'importance inégales »
opérait une disjonction des significations, et empêchait importance de dénoter
Q. n; METR; DIM. En (17) par contre, le sème commun apparaît nettement.
Notons toutefois combien la forme de composition sémique m =a, n = a+ b,
place pour ainsi dire l'accent dénotatif sur le sème b.
L'exemple (1) cité dans l'introduction, relevant de la classe des antonymies
asymétriques avec inclusion sémique commune, trouve sa place ici.

2. 4. Synonymie.
Les deux sémèmes sont identiques et appartiennent donc, par définition,
à l'intersection des lexèmes. On a :
m, ne (p + q) avec m=n
177
12
Jean-Paul Boons
soit, graphiquement

Les deux sémèmes étant identiques, ils sont par définition inclus dans les
mêmes sèmes.
Dans l'exemple suivant, trois lexèmes d'emplois synonymes sont considérés :
(18) « ••• ces routes ... assurent une fonction nullement négligeable dans les liai-
sons internes. Mais il est bien certain que leur rôle fondamental est tout autre, et
nous sommes amenés à envisager ce que représente le « carrefour plozevetien ». »
p = fonction }
q = rôle l = m = n = FONCT. SYST•
.,. = représentation
Aucune des six permutations possibles des trois lexèmes sur les emplacements
de leurs occurrences dans l'énoncé n'introduit de changement dans la dénota-
tion de celui-ci. Ainsi, par exemple : « ••• ces routes assurent un rôle nullement
négligeable ... Mais il est bien certain qu'elles représentent tout autre chose,
et nous sommes amenés à envisager la fonction du cc carrefour plozevetien. »
La synonymie dont il est question ici est, insistons-y, dénotative. Elle n'appa-
raît pas nécessairement au niveau des connotations, où de fortes différences,
voire des oppositions, peuvent se manifester. Cette forme de synonymie peut
ainsi passer pour un cas particulier d'antonymie, qui s'appellerait « antonymie
connotée ».
Dans l'exemple choisi, fonction et rôle n'ont pas de connotations fort différentes:
la métaphore théâtrale que draîne la notion de rôle est pratiquement éteinte.
Il n'en va pas de même pour représentation. Ce lexème entraîne nécessairement
avec lui, même quand il ne la dénote pas, l'image d'une relation sémiotique où
un objet, le signe en somme, représente quelque chose pour quelqu'un, pour un
sujet. Si on replace l'énoncé (18) dans le contexte plus vaste du rapport dont
il est extrait, on voit que ce sujet n'est pas spécifié : il ne peut s'agir de la cons-
cience collective des plozevetiens, ou de celle du chercheur que de façon fort
indirecte et imagée. On a donc bien une connotation :
fonction, rôle : représentation : : OBJECTIF * : SUBJECTIF*
Ce n'est peut être pas un hasard si représentation est syntagmatiquement
associé à « carrefour plozevetien ». La mise entre guillemets indique qu'il s'agit
d'une image, et représentation de son côté évoque l'idée de représentation gra-
phique, d'une carte où serait représenté le carrefour. Par la position de leurs
occurrences, fonction et rôle servent comme d'origine à la métaphore, et rappel-
lent que représentation, comme ils le font eux-mêmes, est sensé dénoter la FONC-
TION remplie par un élément (l'ensemble des routes) dans un SYSTÈME (les commu-
nications de la commune avec le Sud-Finistère), ce qu'isolé, il ferait difficilement.

178
Synonymie, antonymie et facteurs stylistiques
Le critère de synonymie qu'est la permutation des lexèmes n'est pas toujours
applicable, comme le montre l'exemple suivant :
(19) «Nous avons réparti les sujets pour l'analyse en trois classes d'âge : ... le
graphique n° ... compare la structure par âge de notre échantillon à celle de l'ensemble
des habitants de la commune. »
p = répartition }
m = n = DISTRIBUTION DE FRÉQUENCES ;
q = structure CLASSES NUMÉRIQUES (DISTR. FR ; CL. NUM.}

Le graphique mentionné est bien une DISTRIBUTION DE FRÉQUENCE par classe
d'âge. Répartition et structure ont donc des dénotations identiques. Cependant
1'emploi verbal de répartition empêche que structure lui soit substitué ; il est
incorrect de dire : «nous avons structuré les sujets pour l'analyse en trois classes
d'âge». On peut par contre, sans modifier la dénotation, substituer le substantif
« répartition » au substantif « structure ».
Il y a dans l'énoncé une opposition de connotations, telle que :
répartition : structure : : DISPERSION *: ORGANISATION *

2. 5. Antonymie interne.
Nous avons sauté, entre la classe des antonymies asymétriques et celle des
synonymies, la description d'une classe possible, qui se définirait par l'appar-
tenance des deux sémèmes, ceux-ci étant différents, à rintersection des lexèmes :
chacun des deux lexèmes serait susceptible, dans d'autres contextes, de dénoter
la signification de l'autre. On aurait :
m, n e (p + q) avec m =F- n
soit, graphiquement :

X
X

Nous n'avons pas rencontré d'exemple net de cette classe d'antonymies;
il se peut néanmoins qu'elle se manifeste dans le discours, tout en étant peu
fréquente. Le seul exemple dont nous disposions est du type de l'inclusion
sémique commune, alors que, comme on a pu le voir, ce sont les exemples d'où
ce trait est absent qui représentent le plus purement leur classe. Voici l'exemple :
(20) « Présentation générale de la commune : situation géographique, données
historiques, structure démographique, répartition socio-professionnelle, ressources
et activités. »
p = répartition m = DISTR. FR ; CL. NOM.
q = structure n = DISTR. FR; (cL. NOH. + CL. NUM.)

Comme en (19), les deux lexèmes dénotent une DISTRIBUTION DE FRÉQUENCE,
mais tandis que répartition dénote des CLASSES NOMINALES (catégories socio-

179
Jean-Paul Boons
professionnelles), structure est susceptible de faire intervenir, outre ces CL. NOM.,
des CLASSES NUMÉRIQUES (comme des classes d'âges), suggérées par l'adjectif
« démographique », et, de manière générale, un plus grand nombre de variables.
Les deux lexèmes sont chacun susceptible de prendI"e dans d'autres énoncés
la signification qu'a l'autre dans celui-ci :
(21) « Cela nous donne la structure suivante : gauche 163, droite 37. »
(22) « ••• répartition des sujets en fonction des différents critères : âge, sexe, pro-
fession. »
En théorie, la permutation des lexèmes dans l'énoncé (20) ne modifierait
pas sa signification. Si pourtant cette permutation n'est pas entièrement satis-
faisante, c'est que les connotations de ces lexèmes forment, une fois qu'ils sont
réunis dans le syntagme, le doublet déjà rencontré DISPERSION* vs. ORGANISA-
TION*, de telle sorte que répartition sera mieux à sa place s'il dénote le sémème
simple, et structure le sémème complexe. Même si, les lexèmes étant syntagma-
tiquement séparés, ces dénotations sont permutées, comme en (21) et (22),
répartition connotera plutôt le processus analytique de la construction de la
ou des distributions, et structure on ne sait quelle totalité synthétique et signi-
fiante que serait le résultat de cette construction.
On peut aussi se demander si l'opposition sémique CL. NOM. vs. CL. NUM. est
pertinente du point de vue de la sémantique, au sens où on a vu que l'était
par exemple l'opposition FONC. SYST. vs. FONC. PERS. pour le lexème influence
(voir énoncés (4) et (8)). Si elle ne l'était pas, les deux lexèmes dans l'exemple (20)
se définiraient par un même sémème DISTR. FR., et ce serait un cas de synonymie.
On trouvera un autre exemple d'antonymie interne dans l'énoncé suivant,
inventé par nous pour les besoins de la cause :
(23) «Chaque volume de cette édition comprendra deux tomes de votre manus-
crit.»
Si les lexèmes volume et tome étaient étudiés dans un corpus adéquat, une
inclusion sémique commune de leurs sémèmes dans cet énoncé serait probable-
ment mise en évidence. Il est difficile de trouver un exemple pur d'antonymie
interne. Cette classe apparaît instable, et toujours susceptible de verser, en cas
de révision de l'analyse sémique, soit dans la synonymie (annulation d'une dis-
tinction sémique), soit dans l'antonymie asymétrique (adjonction de nouveaux
sèmes).

2. 6. Répétition du lexème et/ou du sémème.
Plusieurs des exemples cités ayant été attribués au souci d'éviter une répéti-
tion inélégante, il convient de terminer par l'analyse de quelques exemples de
répétitions, c'est-à-dire du cas où, les deux lexèmes étant identiques, on a :

p=q

Dans la répétition banale, il y a de plus identité des deux sémèmes, mais il
se peut qu'on aie :
p=q et m =F n
Voici tout d'abord un exemple sans inclusion sémique commune:

180
Synonymie, antonymie et facteurs stylistiques
(24} « Légèrement sous-représenté, le groupe [des agriculteurs] comporte néanmoins
suffisamment d'individus pour se faire une idée de la mentalité et représente près
de la moitié de l'échantillon. :o
p = q = représentation
Il y a occurrence de deux emplois p 1 et p 2 tels que :
Pi E m m = REPRÉSENTATIVITÉ STATISTIQUE {REPR. STATIST.)
Pa En n = ÉQUIVALOIR A

La répétition peut être stylistiquement voulue. Ainsi, de façon ma nifeste
(25} « ••• on peut dire que l'orgapisation territoriale galloise n'a pas été profon-
dément liée à l'organisation sociale. »
p = q =organisation
Pi E m m = nÉcouPAGE
p 1 en n = svsT. REL.
Un certain effet d'antonymie n'est pas absent de cette opposition du lexème
à lui-même.
Il peut aussi y avoir inclusion sémique commune :
(26} «Les catégories les moins importantes numériquement auraient eu une repré-
sentation trop faible pour être représentatives. »
p = q = représentation
P• E m m = REPR. STATIST. + APPARTENANCE D'ÉLÉMENTS A DES CLASSES
Pi en n = REPR. STATIST.
Le cas où il n'y a répétition que du sémème, et non du lexème, a été traité :
c'est la synonymie (p :/::. q, m = n).
Reste enfin la non-répétition (p :/::. q, m :/::. n) : c'est le cas de toutes les anto-
nymies traitées, y compris le degré zéro, ou voisinage banal de lexèmes sans
relations sémantiques particulières.

3. DISCUSSION

3. 1. Toutes choses étant égales en ce qui concerne, et l'opposition des conno-
tations, et la présence ou l'absence d'inclusion sémique commune, on peut
ranger les cinq classes d'antonymie décrites suivant le degré décroissant de force
des traits communs, ou, ce qui revient au même, le degré croissant de force des
traits distinctifs, comme le montre le tableau 1.

Antonymies Traits
m E p, n E q
p :/= q communs différentiels

Connotée {Synonymie} m = n Connotations

Interne m, n E
+(p + q} m :/= n
Asymétrique m E
+
(p + q} n E
t
(q- p}

Symétrique indépend. (3x)(z E
+(p + q)) m E (p -
t
q), n E (q - p)
t
Dépendante Inclusion sémique commune (Vx) (x e (p + q)')

TABLEAU 1

181
Jean-Paul Boons
Les formules figurant dans les cases sont des propositions énonçant les traits.
Elles forment deux séries où elles s'impliquent deux à deux, de la plus forte
à la plus faible, comme l'indiquent les flèches. Elles forment aussi quatre paires,
obliques dans le tableau, et telles que dans chacune d'elles, le trait commun
équivaut à la négation du trait différentiel correspondant, et inversement.
Au niveau des relations sémèmes-lexèmes, la synonymie ne présente pas de
trait différentiel, ni l'antonymie dépendante de trait commun. La présence d'un
effet d'antonymie chez elles dépend d'une opposition connotée pour la synonymie,
d'une inclusion sémique pour l'antonymie dépendante.
Il ne faut pas assimiler la force, toute subjective, de l'effet d'antonymie à
celle du trait commun. Si on en juge par les exemples (4), (13) ou (15), (18)
ou (19), et (20), qui sont les exemples purs car dénués d'inclusion sémique
commune, il semble que l'effet d'antonymie est subjectivement d'autant plus
grand que les forces des traits communs et différentiels sont moyennes et équi-
librées. Il y aurait ainsi trois degrés dans l'intensité d'effet des classes d'antony-
mie : l'antonymie asymétrique serait la plus frappante; les antonymies internes
et symétriques-indépendantes seraient de force moyenne ; enfin, la synonymie
et l'antonymie dépendante auraient une force nulle du strict point de vue de
l'appartenance des sémèmes aux lexèmes et des intersections des lexèmes entre
eux.

m = n
Connotée
(Synonymie}
Antonymies
m E p, ne q m, n E (p + q)
p =I= q Interne

D énotée m E (p +
q)
m =I= n Asymétrique

Externe (3 x) (x E (p + q})
n E (q- p) Ind épendante

Symétrique
m E (p - q}
Dépendante
(Vx} (x E (p + ql')
TABLEAU II

Le tableau II est un équivalent plus imagé du tableau 1. Le classement des
antonymies y prend la forme d'un arbre de Porphyre, où les symétries justifient
les noms que nous avons donnés aux classes. Les branches terminales aboutissent
à celles-ci et aux formules de traits communs. Aux nœuds correspondent les for-
mules des traits distinctifs. Un autre arbre existe, qu'il n'est pas difficile de
construire. C'est en quelque sorte l'inverse de celui-ci : les branches terminales,
aboutissant toujours aux mêmes classes d'antonymies, y seraient accompagnées
des formules de traits distinctifs, et aux nœuds correspondraient les traits corn-

182
Synonymie, antonymie et facteurs stylistiques
muns. Si l'arbre du tableau II a été adopté, c'est uniquement qu'il permet
avec plus de facilités de trouver aux différentes classes et nœuds des noms évo-
cateurs, distribués par couples d'oppositions aux extrémités des acco-
lades.
Un nom cependant reste peu satisfaisant et trouverait mieux sa place sur
l'autre arbre : c'est la classe des antonymies « indépendantes », i. e. indé-
pendantes, quant à leur effet, d'une inclusion sémique commune : en fait,
toutes les antonymies possédant un trait commun sont, en ce sens, indépendantes.
Il faut entendre cette indépendance comme suit : non dépendance d'une inclu-
sion sémique commune grâce au trait commun le plus faible, à savoir l'appar-
tenance à l'intersection des lexèmes d'un sémème au moins, différent de m et
de n, ceux-ci n'appartenant pas à l'intersection.
3. 2. Il convient de remarquer que ce classement sous forme d'arbre offre
une certaine résistance. Pour qu'il rende compte de tous les cas possibles de
voisinage syntagmatique, il suffirait de lui intégrer les cas de répétition de lexè-
mes. Ce n'est pas possible, sans briser sa structure, puisqu'il faudrait introduire,
dans chacun des cas p = q et p =I= q, les deux cas m = net m =I= n. On aurait:

m E p, n E q

p=q p =F q

m =n m =F n m=n m =F n
Répétition Répétition Synonymie Antonymies
banale avec diffé- (Antonymie dénotées, y
rence de connotée) compris le
signifi- degré zéro
cation

Dans la mesure où, comme l'a montré l'exemple (26), un effet d'antonymie
peut se manifester dans certaines répétitions, cette résistance de l'arbre de Por-
phyre à intégrer toutes les formes de voisinage est regrettable. Mais elle est aussi
satisfaisante, car elle suggère d'elle-même que, l'arbre ne permettant pas de
cc classer n'importe quoi», sa structure n'est pas entièrement labile, et correspond,
pour les problèmes étudiés ici, à une forme de nécessité.
Ceci est une façon de poser la question de l'invariance des résultats obtenus.
« Invariance » est sans doute un bien grand mot, si on songe que les préliminaires
de l'analyse sémique, i. e. les attributions de définitions sont entièrement
intuitives, étant fondées sur notre appréciation personnelle de ce que chaque
occurrence de lexème, dans son contexte, << voulait dire ». Tout l'édifice n'est-il
pas, dès lors, bâti sur le sable? et quelles conclusions est-il permis d'en extraire,
tant pour la terminologie des sciences sociales que pour la théorie séman-
tique?
On peut distinguer, suivant le degré de résistance offert par le matériau,
différents niveaux de confiance.
- L'attribution par nous d'une définition à une occurrence de lexème est,
de manière générale, toujours criticable, plus ou moins. De ce point de vue, ce
travail peut passer pour une expérience de psycho-linguistique où le chercheur
serait à tout moment confondu avec l'unique sujet de l'expérience.

183
Jean-Paul Boons
- L'analyse sémique des premières définitions intuitives fournit déjà un
terrain moins instable. Un des critères employés dans la création des sèmes
est leur réutilisation dans d'autres définitions du même ou d'autres lexèmes.
Un tiers des sèmes créés seulement ne contiennent qu'un seul emploi d'un seul
lexème. Cette réutilisation constante des unités minimales contribue à la forma-
tion d'un système offrant un début de résistance, même si le désir de réutilisa-
tion peut amener le sémanticien, à forcer son matériau.
- Le système des relations sèmes-sémèmes-emplois et sémèmes-lexèmes
une fois fixé et provisoirement considéré comme valide, on atteint un troisième
niveau de confiance quand s'opère l'attribution des exemples du sous-corpus
des lexèmes en voisinage aux types et aux classes d'antonymies. C'est ce troi-
sième niveau de confiance qui sera discuté ici. Nous ne parlerons plus des deux
premiers : leur discussion approfondie supposerait une connaissance dans le
détail de l'analyse sémique effectuée, alors que n'en sont présentés ici que des
fragments. Cette discussion serait en somme celle des procédures de vérifica-
tion de l'analyse sémique.
3. 3. L'attribution de chaque énoncé particulier à un type ou une classe d'an-
tonymies restent criticables, dans la mesure où tout d'abord le sont les sémèmes
qui définissent les occurrences de lexèmes. Plus, ces attributions sont d'autant
plus fragiles que, relatives au système sémique construit, elles reposent princi-
palement sur des absences d'emplois. Or, il n'est pas exclu que ceux-ci appa-
raissent lors de l'étude d'un corpus du même genre, mais différent et/ou plus
vaste. Rien, si ce n'est à nouveau l'intuition, ne nous pel'met de départager avec
certitude ce qui découle des particularités du corpus et des choix contingents
que nous avons dû opérer, et ce qui relève en propre de la langue. Si un autre
corpus était étudié, on verrait certaines attributions, certes pas toutes, se déplacer
d'un cran au long des chaînes d'implications du tableau 1, dans le sens d'une plus
grande force des traits communs. En cas de révision du système sémique par
contre, et de suppression de certaines distinctions, des déplacements se pro-
duiraient en sens inverse.
Si les attributions d'exemples aux types et aux classes de la taxinomie des
antonymiesrestentinstables, cette taxinomie, elle, tend à devenir autonome d'un
point de vue logique, rendant ainsi possible une certaine formalisation. Bien sûr,
la taxinomie, au départ, a été créée pour rendre compte d'un ensemble contin-
gent de couples d'emplois, mais nous pouvons dire que, après quelques tâton-
nements de notre part, c'est le système lui-même qui nous a fait aboutir
aux tableaux 1 et II, nous obligeant même à la création d'une classe pour la-
quelle aucun exemple pur ne s'était rencontré. D'autre part, dès qu'est admise
l'analyse sémique et l'attribution des occurrences aux sémèmes, l'attribution des
couples antonymiques aux types et aux classes devient automatique.
Il est dès lors intéressant d'examiner si cette taxinomie correspond de près
ou de loin au sentiment stylistique. On a vu que l'effet subjectif d'antonymie
était d'autant plus grand que les forces des traits distinctifs et communs étaient
moyennes et équilibrées. Il est remarquable que la fréquence des exemples dans
les classes tende à correspondre à la dimension subjective de l'effet, de telle sorte
que la classe privilégiée sous l'angle de l'équilibre des forces, i. e. la classe
des antonymies asymétriques, est aussi celle où les exemples sont le plus nom-
breux.
Il se peut que ces deux aspects, sentiment de l'effet et fréquence des exemples,
ne soient pas totalement indépendants du point de vue du dépouillement:

184
Synonymie, antonymie et facteurs stylistiques

on se souvient que le sous-corpus a été constitué par les exemples qui nous frap-
paient. Cette dépendance expliquerait le petit nombre d'exemples recueillis
d'antonymie symétrique-indépendante (nous ne disposons que de trois exemples,
y compris ceux présentés ici), mais non l'absence d'exemples purs d'antonymie
interne, qui nous auraient certainement frappés si nous en avions rencontré.
Nous parierons donc ici pour une relative indépendance des deux aspects, et
considérerons l'antonymie asymétrique comme la classe majeure de production
de sens par les exigences stylistiques d'évitement des répétitions, majeure en
ce sens que les exemples y sont à la fois nombreux et puissants, nombreux parce
que puissants.
Un emploi pm du lexème p est utilisé, et, s'il veut éviter une répétition de p,
le rédacteur se trouve devant plusieurs solutions, dont les deux suivantes, les
plus souvent adoptées :
- introduire un emploi rm du lexème r, ce qui est une synonymie et ne pro-
duira d'effet antonyme éventuel qu'au niveau des connotations;
- ou bien alors, soit que rm n'existe pas, soit qu'une spécification supplémen-
taire soit désirée, introduire un emploi qn du lexème q, sélectionné de telle sorte
que qm existe, mais que pn n'existe pas, autrement dit, tel que q soit, dans d'au-·
tres contextes, susceptible de la signification m, mais que p ne soit pas suscep-
tible de la signification n.
Ainsi les deux lexèmes se mettent mutuellement mais différemment en valeur :
p, servant comme de fond ou d'origine à la figure, aura une signification m rela-
tivement neutre, peu spécifique, puisque q aussi bien pourrait la dénoter, si
la présence même de p n'orientait pas vers n, plus riche, plus spécifique à q,
la sélection du sens de ce lexème. La sélection est pour ainsi dire chassée de la
communauté des lexèmes par la signification banale de p, et dirigée vers l'aire
spécifique (q - p). Inversement, la spécificité de n fait valoir la simplicité
de m. Cette classe d'antonymie porterait ainsi bien son nom : son asymétrie
dynamique serait le mouvement même de l'écriture vers la spécification du
sens.
En opposition, les antonymies symétriques sont plus statiques ; déséquili-
brées quant aux forces respectives des traits communs et différentiels, leur
aspect par contre est tout d' « équilibre » au sens courant du mot. Au lieu
de suivre la linéarité syntagmatique et temporelle du discours, elles tendent
à visualiser les équivalences et oppositions, spatiales en quelque sorte, du
paradigme 1 •
Il y a plus : ces symétries et asymétries, au sens courant de ces termes cette
fois, se retrouvent dans la composition sémique des emplois. Au cours de l'exposé
des résultats, les modes de composition sémique des sémèmes ont été, pour des
raisons de simplicité, divisés en deux types, suivant qu'il y avait présence ou
absence d'inclusion sémique commune. Il convient de montrer comment un clas-
sement plus fin de ces compositions sémiques est possible, et comment les exem-
ples cités dans ce travail, à l'exception des synonymies, inintéressantes ici, s'y
distribuent.

1. Comme il se pourrait que cette allusion aux axes paradigmatiques et syntagma-
tiques du discours induise dans l'esprit du lecteur, par le rapprochement suggéré avec
la théorie de R. JAKOBSON, une corré]ation des antonymies symétriques et asymétriques
avec la métaphore et la métonymie, respectivement, nous introduisons cette note pour
dire que, de prime abord, et à se référer aux exemples, il n'en est rien.

185
Jean-Paul Boons
Deux modes d'inclusion sémique commune sont possibles. Ils se définissent
par les expression suivantes, où les symboles a, b et c représentent des sèmes,
mais aussi, éventuellement, des intersections de sèmes. Dans le premier mode,
on a:
Pm e (a+ b) et qn e (a+ c)
Ce mode, d'usage peu fréquent, présente un aspect symétrique, et ce n'est pas
un hasard peut-être si l'exemple (9) d'antonymie symétrique est le seul qui en
relève.
Dans le deuxième mode, on a :

pm e (a - b) et qn e (a+ b)
D'usage fréquent, et d'aspect asymétrique (voir le schéma paragraphe 1, 2.),
ce mode comprend les deux exemples (1) et (17) d'antonymie asymétrique, ainsi
que les exemples (3) - inclusion sémique commune pure - (20) - antony-
mie interne - , et (26) - répétition - .
Comme il est normal, le sémème le moins spécifique de l'antonymie asymé-
trique est aussi le plus simple (m = a - b, noté simplement m = a au cours
de ce travail, suivant nos conventions), et sera inclus dans moins de sèmes que
le sémème spécifique (n = a+ b).
Dans ce mode asymétrique de l'inclusion sémique commune, il y a, comme dans
la classe d'antonymies du même nom, mise en valeur réciproque mais déséquili-
brée des lexèmes : l'inclusion commune de m et de n dans a place en quel-
que sorte l'accent dénotatif sur le sème b de l'emploi qn, comme s'il se pro-
duisait une pondération différentielle des sèmes dans les formules sémémiques;
inversement, la spécificité plus grande de n tend à limiter la signification
de p, l'empêchant de signifier plus ou autre chose que le sémème simple
m =a.
Notons pour terminer que le type de non-inclusion sémique commune se
subdivise lui aussi en deux modes, définis par les formules suivantes, de structure
identique à celles des antonymies indépendantes et dépendantes, où la variable z
représente un emploi quelconque d'un lexème quelconque. Dans le premier mode,
on a:
(V z) (z e (a + b)')

Autrement dit, (a + b} est vide: il n'existe pas d'emploi de lexème appartenant
aux deux sèmes. D'usage fréquent, ce mode comprend les exemples (4) et (11),
tous deux d'antonymie symétrique, (15) - antonymie asymétrique - , et (24)
- répétition-. Il n'existe vraiment aucune relation entre les sémèmes. Ce n'est
pas le cas du deuxième mode, où on a :

(3 z) (z e (a + b)) avec Pm e (a- b)
qn e (b-a)

Ce mode comprend les exemples (13) d'antonymie asymétrique et (25) de répé-
tition. L'emploi de structure en (9) est une des valeurs de z appropriées à ces exem-
ples. D'aspect symétrique, ce mode semble d'usage moins fréquent que le pré-
cédent. Il n'y a pas inclusion sémique commune, mais les deux sémèmes sont
inclus chacun dans un sème différent, de telle sorte que l'intersection des deux

186
Synonymie, antonymie et facteurs stylistiques
sèmes correspond à un troisième sémème, existant. Ce mode contribue, bien que
faiblement, au renforcement de l'antonymie.
3. 4. Nous espérons avoir montré le jeu capital de certains facteurs stylis-
tiques dans la rédaction de textes où l'on tendrait à première vue à ne leur accor-
der qu'un rôle fort discret. Si on admet la validité de l'analyse sémique effectuée,
non jusqu'au moindre détail nécessairement, mais seulement dans sa forme la
plus générale, il est certain que le vocabulaire étudié ne répond pas à la biunivocité
généralement souhaitée en littérature scientifique. La multiplicité des significa-
tions possibles d'un même lexème, les synonymies potentielles, sont l'exact opposé
d'un système de relations verticales entre signifiants et signifiés. Mais cette
absence d~ relations simples ne veut pas dire imprécision. Il semble que tout
modèle mécanique de sélection de la signification du lexème d'après son contexte
doive tenir grand compte des relations que nous avons appelées synonymie
et antonymie, et qu'entretiennent les lexèmes entre eux : tout se passe comme si
l'incertitude des relations sémèmes-lexèmes était tempérée par des systèmes
seconds, tels que les oppositions, syntagmatiques et paradigmatiques, de lexèmes,
tant dénotantes que connotantes, qui viendraient préciser ce que le système
premier laisse dans le vague.
Les seuls langages vraiment biunivoques connus sont les langages formalisés,
ou susceptibles de l'être. Les ouvrages scientifiques rédigés dans la langue natu-
relle n'ont probablement de relations signifiants-signifiés simples que pour
un ensemble limité de termes, généralement définis par l'auteur dans le corps
même du texte. Encore faudrait-il y distinguer l'emploi technique du lexème
de ses emplois banals, à moins que le rédacteur ne se soit efforcé de bannir ceux-ci
de ses écrits. Ce n'est pas toujours commode. Ainsi, ici même, la notion d'emploi
a été définie comme la relation existant entre un lexème et un sémème déter-
minés; mais il a pu nous arriver de parler de l'emploi d'un lexème au sens banal
de la présence d'un lexème dans un énoncé. Il n'est pas certain même que le
classement des occurrences en emplois techniques et banals soit rigoureusement
possible : si les facteurs stylistiques permettent une précision que l'absence
de biunivocité rend problématique, inversement, ils tendent, par chaque figure,
chaque évitement, chaque spécification« asymétrique »du sens, à créer de nou-
veaux emplois, menaçant ainsi les zones terminologiques où des biunivocités
conventionnelles avaient été établies. Il existe de nombreux exemples où le
lexème est pris dans son emploi technique, mais de manière approximative ou
métaphorique, sans que le rédacteur ait toujours la possibilité de spécifier à
chaque fois, de manière répétée, qu'il y a là métaphore : des précisions de ce genre
sont vite fastidieuses ; alourdissant le texte, elles en arrivent à l'obscurcir au
lieu de le clarifier.
En somme, nous ignorons ce que serait le style d'un discours où la biunivocité
serait nettement plus répandue que dans les exemples connus (et privilégiés,
tels les écrits des mathématiciens}. Peut-être peut-on s'en faire une vague idée:
supposant que l'embryon de métalangage sémantique construit ici soit biuni-
voque, ce que rien ne garantit, mais aussi complet, ce qui ne serait le cas que si
la totalité des lexèmes du corpus avait fait l'objet de l'analyse sémique, on pour-
rait songer à traduire le corpus (le langage objet), en métalangage, de manière
à obtenir un texte biunivoque. Le début de traduction effectuée de l'exemple (4)
laisse deviner le résultat : la cursivité du discours serait abolie ou quasi, le texte
deviendrait cahotique, presqu'illisible. Cette lourdeur l'empêcherait finalement
de remplir avec aisance ce qui est sans doute la fonction ultime de tout écrit

187
Jean-Paul Boons
scientifique : servir avec simplicité de métalangage à un langage formalisé,
authentiquement biunivoque.
Revenant aux rapports étudiés ici, nous dirons qu'ils sont rédigés dans un
langage littéraire, où les exigences stylistiques, tout à la fois, l'emportent sur
celles de biunivocité, et favorisent la seule forme de clarté que permettent les
langues naturelles : le surgissement de la précision sur fond de flou.

JEAN-PAUL BooNs
Centre National de la Recherche Scientifique
Activités du Centre d'Etudes des Communications de Masse en
1966-1967
In: Communications, 10, 1967. pp. 189-192.

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Activités du Centre d'Etudes des Communications de Masse en 1966-1967. In: Communications, 10, 1967. pp. 189-192.

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VIE DES CENTRES

,
Activités du Centre d 'Etudes des
Coniniunications de Masse en 1966-1967

I. ENSEIGNEMENTS A L'ÉCOLE PRATIQUE DES HA.UTES ÉTUDES

1. Séminaire de Georges FRIEDMANN, directeur d'études :
Sociologie des communications de masse.
Vacances et tourisme:
Olivier BuRGELIN, L'évaluation des vacances.
Alphonse DuPRONT, Recherches sur le pèlerinage et la vie religieuse des masses.
Claude GoGUEL, Les vacances en France d'après les enquêtes statistiques récentes.
Jules Ga1TT1, Les contenus culturels du Guide bleu.
Alain LAURENT, La thématique du discours sur les vacances dans la presse et la
publicité; un exemple : l'utilisation du soleil.
® Autres exposés:
@ - Georges FRIEDMANN, Les communications de masse aux États-Unis : quelques
problèmes du présent et de l'avenir d'après des travaux récents.
© - Edgar MoRIN, Racines d'une sociologie de la culture de masse : humanisme ou
anthropologie.
- Violette MORIN, Comique et ruptures de sens.
- Pierre NA VILLE, Recherches sur la sémiologie de l'image optique.
(En tentant d'appliquer les principes saussuriens et ceux de la théorie de l'information
à l'étude de l'image, Roland Barthes leur suppose une universalité d'application qui ne
paraît pas évidente. L'étude de l'image optique peut être menée selon les trois hypo-
thèses de spécificité, de généralité et de particularité. Selon cette dernière hypothèse
il serait nécessaire de distinguer les champs optiques naturels, proprioceptifs et arti-
ficiels. Les combinaisons optiques auxquelles se réfèrent les groupes peuvent être traitées
non seulement 1) par analogie avec les structures du langage, mais également 2) selon
des schémas logiques, 3) selon une interprétation comportementiste, 4) par schémas
de transition, 5) à partir de la relation émission-réception, 6) selon les formes de commu-
nications, 7) selon les formes au sens gestaltiste, 8) selon le schématisme, 9) selon une
classification pragmatiste des usages, 10) selon la dualité élément/totalité.)
- Paul WEYER, Réflexions sur la science-fiction.
(La science-fiction - après délimitation d'un corpus, tentative de définition et essai
de classement thématique - est examinée comme un document sur l'imaginaire d'au-
jourd'hui. On y découvre : - un merveilleux soumis aux critères du vraisemblable
scientifique; - un fantastique d'accent épique dont les postulats profonds sont ceux
d'une philosophie positive et optimiste qui sécularise le mythe et la fable, élimine le
tragique métaphysique ou religieux, exorcice les malédictions prométhéennes ou faus-
tiennes; - les paradoxes d'une littérature conjecturale, proprement inacceptable,
comme le fait remarquer Roland Barthes lors de la discussion, dans le discours de la
fiction occidentale qui est fondé sur l'effet de réel, sur le « c'est arrivé ». Dimension
nécessaire et universelle de ! 'imaginaire moderne, la science-fiction est-elle un phéno-
mène d'avant-garde esthétique? Peut-être lui manque-t-il d'avoir opéré sa révolution
formelle.)

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Vie des centres

2. Séminaire de Roland BARTHES, directeur d'études
Sociologie des signes, symboles et représentations.

Le séminaire a été divisé en deux séries. La première a été consacrée au « discours
de l'histoire » : après avoir esquissé le bilan de ce que l'on pourrait appeler la linguis-
tique du discours, Roland Barthes a analysé les principales classes d'unités du discours
des historiens classiques (énonciation, énoncé, signification). La seconde série a été
réservée aux exposés de chercheurs divers : elle a permis, au gré des recherches en cours,
de passer en revue les principales sémiotiques de l'image, du film, de la ville. On notera,
comme intéressant plus directement les communications de masse, les contributions de:
Jacques Durand, « Le classement rhétorique des images publicitaires »; Jean-Louis
Swiners, « Les sémies logo-iconiques ou unités de sens de l'image et du texte dans la
presse illustrée»; Christian Metz,« État actuel des problèmes en sémiologie du cinéma».

3. Autres enseignements.

Christian METZ, maître-assistant de linguistique et de sémantique : Cours d'intro-
duction à la linguistique générale pour les étudiants de !'Enseignement préparatoire
à la recherche en sciences sociales.
Tzvetan Toooaov : Travaux pratiques sur la documentation en linguistique et la
théorie du récit pour les étudiants de !'Enseignement préparatoire à la recherche en
sciences sociales.

II. ENQUÊTES ET TRAVAUX

1. Dépouillement et analyse de documents pour la préparation du ~uméro 9 de
Communications, « La censure et le censurable ».
2. Enquête réalisée pour les éditions du Centurion sur les thèmes et problèmes à réfé-
rence religieuse dans la grande presse hebdomadaire et dans une quinzaine de pério-
diques de culture « générale ».
3. Enquête internationale destinée à tester les réactions du public enfantin de 5 à 8 ans
au film Patrik et Putrik (Prix Jeunesse 1966). Le CECMAS, assisté du Service de la
Recherche de !'O.R.T.F., a réalisé l'enquête française et participé à des rencontres,
organisées à Munich en avril et juin 1967, pour la préparation de l'enquête et la confron-
tation des premiers résultats.
4. L'École parallèle, film réalisé par le Service de la Recherche de !'O.R.T.F., sous la
direction de Georges Friedmann en collaboration avec Claude Bremond. Réalisateur :
Roger Kahane.
5. Dépouillement et analyse d'interviews ou de documents pour la préparation du
numéro 10 de Communications, « Vacances et tourisme ».
6. Pré-enquête auprès d'un groupe d'enseignants stagiaires-producteurs à la Télé-
vision scolaire, en vue d'élaborer une enquête sur les réactions des enseignants à la
Télévision scolaire. L'enquête aura lieu à partir du 1er novembre 1967.
7. Élaboration d'un projet d'enquête sur les réactions du public français au film
soviétique.

III. COLLOQUES ET CONGRÈS

1. V Je Congrès mondial de Socio'logie, Sous-Comité de recherches pour les commu-
nications de masse, Évian, septembre 1966. Georges Friedmann, président sortant
du Sous-Comité, André Glucksmann, rapporteur, Edgar Morin, secrétaire général,
Violette Morin, Claude Bremond.
2. 1 re Conférence internationale de Sémio'logie, Kazimierz {Pologne), septembre 1966.
Claude Bremond, Christian Metz.

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Vie des centres
3. Corso di alta cultura, Fondation Cini, Venise (Italie), septembre 1966. Edgar
Morin.
4. « Les langages critiques et les sciences de l'homme », Colloque international dans le
cadre de l'Université John Hopkins, Baltimore {U.S.A.), octobre 1966. Roland Barthes,
Tzvetan Todorov.
5. Colloque d'esthétique organisé par !'Association internationale d'Esthétique, Liège
(Belgique), octobre 1966. Claude Bremond.
6. SymposiUm sur le cinéma et la jeunesse, Gottwaldov (Tchécoslovaquie), mai 1967.
Edgar Morin.

IV. CONFÉRENCES, MISSIONS ET SÉMINAIRES

1. Séminaire sur la culture de masse par Edgar Morin, Centre Louisiana, Humle-
haek (Danemark), juin 1966.
2. Sociologie des communications de masse, par Georges Friedmann, Universités
de Montréal, Québec et Vancouver (Canada), septembre-octobre 1966.
3. «L'enseignement et les enseignants face à la culture de masse», par Georges Fried-
mann, New School for Social Research, New York (U.S.A.), octobre 1966.
4. «Les loisirs dans la civilisation technicienne», par Georges Friedmann, Universités
de Prague et Bratislava (Tchécoslovaquie), décembre 1966.
5. «Sémiologie de la ville», par Roland Barthes dans le cadre de la Faculté d'Archi-
tecture et de l'Institut français à Naples.
6. « Introduction à la sociologie du cinéma », par Edgar Morin, Centro de Enseiianza
y Investigaciôn, Madrid (Espagne), mars 1967.
7. « Utopie et société », par Violette Morin, ses Entretiens de Bayonne, avril 1967.
8. « Problèmes de culture et communications de masse », par Edgar Morin, Séminaire
des Clubs UNESCO, Biarritz, avril 1967.
9. «Principes de classement des rôles dans le récit», par Claude Bremond, Université
d'Urbino (Italie), juillet 1967.
10. « Méthodes d'analyse du récit », par Tzvetan Todorov, Université d'Urbino
(Italie), juillet 1967.

V. PRINCIPALES PUBLICATIONS

Roland BARTHES :
- «Introduction à l'analyse structurale des récits», Communications (8) 1966, p.1-27.
- Système de la mode, Paris, Seuil, 1967, 327 p.
Olivier BuRGELIN :
- «Censure et société», Communications (9) 1967, p. 122-148.
Claude B1tEMOND :
- « La logique des possibles narratifs », Communications (8) 1966, p. 60-76.
- « Éthique du film et morale du censeur », Communications (9) 1967, p. 28-53.
Georges FRIEDMANN :
- Sept études sur l'homme et la technique, Paris, Gonthier, coll. Médiations, 1966,
215 p.
- «La sociologie des communications de masse», Aspects de la sociologie française,
Paris, Les Éditions Ouvrières, 1966, p. 79-88.
- «Télévision et politique», Quinzaine littéraire, 1967 (1).
André GLuCKSMANN :
- « Stratégies nucléaires », Critique, {236) 1967, p. 48-79.
- «Un structuralisme ventriloque », Les Temps modernes (250) 1967, p. 1557-1598.
- «La métacensure », Communications (9), 1967, p. 75-83.
Jules GRITTI :
- «Un récit de presse: les derniers jours d'un grand homme», Communications (8)
1967, p. 94-101.

191
Vie des centres
Violette MoRIN :
- « L'histoire drôle», Communications (8) 1966, p. 102-119.
- « Érotisme et publicité : un mécanisme d'autocensure », Communications (9)
1967, p. 104-113.
Edgar MoRIN :
- «Sentiments et attitudes à l'égard du monde moderne dans une commune fran-
çaise n, Informations sur les sciences sociales, 5 (2) 1966, p. 1-17.
- « Adolescents en transition (classe adolescente et classes sociales dans une com-
mune du sud-Finistère) ))' Revue française de Sociologie, 7(4), 1966, p. 435-455.
- « La démarche multidimensionnelle en sociologie », Cahiers internationaux de
Sociologie, 41, 1966, p. 402-422.
Christian METZ, secrétaire général de la Section sémio-linguistique du Laboratoire
d' Anthropologie sociale :
- «La grande syntagmatique du film narratif», Communications {8) 1966, p. 120-124.
- Essais sur la signification au cinéma, Paris, Klincksieck, 1967, 180 p.
- Saggi di semiologia del cinema, Milan, Garzanti, 1967, 220 p.
(Pour la liste exacte des publications, conférences et missions, cf. le rapport d'activités
1966-1967 de la Section sémio-linguistique du Laboratoire d' Anthropologie Sociale.
publié dans la revue Information sur les sciences sociales.)
Tzvetan TonoRov:
- « La linguistique, science de l'homme ))' Critique, 1966, p. 749-761.
- «Les catégories du récit littéraire))' Communications (8) 1966, p. 125-151.
- « Typologie du roman policier», Paragone (202) 1966, p. 3-14.
- <c Choderlos de Laclos et la théorie du récit», Tel Quel {27) 1966, p. 17-28.
- « Bibliographie sémiotique ))' 1964-1965, Information sur les sciences sociales (2)
1967.

Cinema e film

Nous avons appris avec plaisir la fondation, de l'autre côté des Alpes, d'une nouvelle
revue de cinéma, Cinema e film, résolument tournée vers un renouvellement des études
cinématographiques, et qui accorde entre autres une large place aux méthodes sémio-
logiques d'approche du film.
Le premier numéro (Hivèr 1966-67) contient notamment un texte de Roland Barthes,
Cinema meta/orico e cinema metonimico, version italienne d'une interview donnée en
français aux Cahiers du Cinéma, ainsi qu'un dialogue de Pier Paolo Pasolini avec la
rédaction, dans lequel l'écrivain-cinéaste livre le dernier état de ses réflexions sur le
langage cinématographique, entreprises depuis quelques années.
Cinema e film est édité chez Garzanti (Milan). La rédaction est formée de Luigi Faccini
Luigi Martelli, Maurizio Ponzi, Adriano Aprà, sous la direction de ce dernier.

IMPRIMERIE BUSSIÈRE A SAINT-AMAND - D. L. 4e TR. 1967, n° 2065 {914).