PROPREIENT DIT

© Lignes,2oI5

fvlathilde Girard - Jean-Luc Nancy

PROPRE1'vlENT' DIT
Entretien sur le 1nJlthe

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celle du mythe . M. nous avons poursuivi nos échanges. et soulever certains aspects de ce texte qui lui sernblaiem dervoir être interrogés. « Les politiques de l\!J. Parlant de lui) de leur vie à tous deux et des questions dont ils nourrissaient leur relation) nous U'vons ici remis au travail ce qui du mythe s)était interrompu. . je prenais contact avec Jean-Luc Nancy dans la perspeczi've d)un entretien sur i\!Iaurice Blanchot pour Lignes. La revue s)engageait alors dans l'exploration délicate des différents l'floments de l'engagement politique de Blanchot.G. Le report au passé était initial) qui œvait donné le ton à nos recherches sur Blanchot) de sorte qu)assez vite le souci philosophique s)est noué à une dùnension auto- biographique touchant à l'expérience commune de Jean-Luc Nancy et de Philippe Lacoue-Labarthe.En mai 2013.aurice Blanchot» (en 2014) n)ayant pas épuisé ce que ce dialogue avait jèlit naître. Ils sont partis d)abord de ce qzà était resté en attente) puis se sont organisés autour d'une question -.qui n)était pas présente au départ l'nais qui s)est imposée. Jean-Luc lVancy) de son côté) préparait un Hvre par lequel il souhaitait répondre à La Communauté inavouable (1983/. La parution de La Comrnunauté désavouée et celle du numéro de Lignes.

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LA « VIE DANS LE lYTHE » .

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pourrais- tu dire quelque chose de la communauté à laquelle est dédiée la première version de « La Communauté désœuvrée » parue dans Aléa? A-t-elle. Cher Jean·-Luc. le dialogue qui s'est engagé entre nous à l'occasion du numéro de Lignes sur « Les politiques de Maurice Blanchot » s'est poursuivi. Dans mes représentations. et le communisme. le romantisme d'Iéna (L'Absolu littéraire. où vous explorez déjà le désœuvrement). eu pour toi le sens d'une autorité sur la communauté? En te sollicitant ainsi sur la dimension auto-biographique de la communauté. d'une façon ou d'une autre. La Communauté désœu- vrée (1987) est fait de la rencontre entre différentes expériences à la communauté: la communauté consti- tuée avec Philippe Lacoue-Labarthe.ythe. et donc à un savoir qui ne peut être communiqué. Cette histoire peut-elle . l'im- plication de Heidegger. MATHILDE GIRARD . Si cette énumération resserre probablement l'étendue des mondes à l'œuvre dans l'écriture de ce livre. la communauté selon Bataille. je ne suis pas sans penser à « l'inavouable » que Blanchot t'opposait à la fin de La Communauté inavouable. suivant une nécessité singulière guidée par le retour de certaines questions concernant le mythe et la communauté. Je voudrais d'abord retourner à l'ori- gine de ces interrogations curiosité de ma part qui témoigne d'une précipitation (d'un affolement) qui est peut-être au cœur même de la question du n1.

une rencontre intellectuelle forte dans une époque elle- nlême porteuse de force intellectuelle (en ce sens. il y a une analogie avec Iéna). Partons de tes derniers mots : si tu me fais chercher 1'origine de cette collaboration si particulière avec Philippe Lacoue-Labarthe. parce qu'il est évidem- ment impossible de saisir cette origine. Mais la question est : comment les trois instances se sont-elles nouées? ou bien plutôt sans doute: de quel nœud antérieur. le fait de nous trouver tous les deux à Strasbourg de manière contingente et d'en recevoir une incitation à « y faire quelque chose ». Tout simplement. ne pas rencontrer le nlythe) ? JEAN-Luc NANCY . je peux dire: quant au concept. obscur. c'est-à-dire du fait que l'époque autorisait ce genre de fragilité à s'exprimer). nous allons déjà vers le mythe. lorsqu'on cherche l'origine. peut-être pour- rions--nous ensemble observer ce qui se manifeste dans mon désir d'en savoir plus sur une histoire que j'in- vestis d'un sens presque mythique (comlnent. dépendaient les trois . par un affect ou dans un événement. . d'abord. Si je tente malgré tout d'obéir aux trois rubriques que je viens d'utiliser. c'est déjà plus compliqué: il y a une circonstance pratique simple. c'est bien entendu encore plus complexe: d'une part un chassé- croisé entre deux couples fragiles dans une époque de « libération sexuelle » (fragiles en raison de l'époque faut-il dire sans doute. Quant à l'affect.12 PWjJrelizent dit être racontée? Qu'attend-on de son récit? Autrement dit: si tu ne souhaites pas répondre. Quant à l'événement..Nous allons en effet en venir au mythe. que ce soit sous un concept.

voire de toute convenance. Un personnage mythique. philosophe à l'université de Strasbourg.hâbleur. marxiste anarchisant et faisant grand cas de Dietrich Bonh6ffer. je ne faisais à l'université qu'un cours . envahissant. n y en eut un autre. en partie pour avoir délibérément négligé sa santé) était un personnage étin- celant. très pratique. mais très vaguement. dans les années 1990. à travers un ami qui s'était trouvé devenir commun parce qu'après avoir bien connu Philippe à Bordeaux il s'était trouvé compagnon d'études avec moi à Paris. sinon. La (' 'l'le dans le myThe J) instances? Certes pas d'un nœud antérieur entre nous puisque nous ne nous connaissions pas. picaresque. ensuite proche des situa- tionnistes mais toujours à distance du noyau central et par là même proche des Strasbourgeois qui s'étaient rassemblés autour de Henri Lefèvre. et qui à partir de 1965 avaient engagé l'unique aventure institutionnelle des « situ » en se faisant élire comme représentants étudiants et en publiant pour la rentrée universitaire de 1966 le pamphlet De la misère en milieu étudiant (un an. ce pasteur engagé contre le nazisme et mort dans un camp. mais extraordinairement séduisant par son esprit acéré et son refus intransigeant de toute obédience. d'abord un émule de Jacques Ellul à Bordeaux. avant que Philippe arrive à Strasbourg et alors que je faisais mon service rrlilitaire). Daniel (qui est mort très tôt. donc. C'était Daniel Joubert. en la personne de Lucien Braun. Peut- être pourrais-je dire que son mythe fut un trait d'union entre Philippe et moi. pour ma part. créateur de son propre mythe . qui eut l'idée de nous faire nous rencontrer alors que. diraient certains.

occasionnel et que j'attendais de partir pour Paris où
Ricœur voulait me faire venir (ce dont je n'avais guère
envie en raison de la présence à Paris de ma famille
et de ma belle-famille). Cette rencontre fut décisive
car à son issue nous nous sommes dit: « Pourquoi pas
en province ? »
Cette question était aussi chargée de nlythe :
Heidegger avait un jour écrit « Pourquoi nous restons
en province » (il faut ajouter qu'en 1967 1'« affaire
Heidegger » n'avait pas éclaté), d'autre part aucun des
deux n'était parisien (même si j'avais fait mes études à
la Sorbonne), enfin l'esprit du temps portait sans doute,
entre autres refus, celui de la capitale et de la carrière
obligée. Je dirais que ce trait voisinait avec ceux par
lesquels nous nous détachions de plus en plus des fonnes
d'organisation de tous ordres (Philippe était passé par
la crise de « Socialisme ou barbarie », moi, auparavant,
par celle de la Jec puis par plusieurs déceptions avec
la CFDT, le PSU ... ). Mai 68 fut pour nous avant tout la
mise en suspens de toute action politique constructive,
de toute réforme bien sûr et de façon moins articulée
mais sans doute assez claire de la « révolution » elle-
même. Pour celle-ci, ou bien il y avait longtemps que
le stalinisme l'avait enterrée, ou bien l'extrême gauche
commençait à ne plus pouvoir la penser.
En revanche, il y avait autre chose, qui n'avait
pas de nom ... un sentiment puissant de sortir d'un
monde épuisé (( Cours camarade, le vieux monde est
derrière toi! » fut un slogan de 68) et d'être à l'orée
de quelque chose d'inouï - un inouï commençant à se
faire entendre à travers des voix neuves qui étaient pour

La (! '1-.'Ù, dans le 15

nous avant tout celles de Foucault, Derrida, Deleuze ou
Althusser (il y avait eu Ellul pour Philippe, Granel aussi,
et pour moi Georges Moel qui rn'avait découvert Hegel,
François Warin qui m'avait introduit à Heidegger, et
Canguilhem, Hippolyte). Sans doute peut-on dire que
la philosophie fut alors pour nous indissolublement
la vie, la politique, l'expérience, la fête.

Du mythique, donc, oui, au sens du sentiment d'être
dans l'origine, d'y prendre part. Dans ce contexte, le
chiasme des couples était d'abord un sinlple épiphéno-
111ène. Il devint plus sérieux lorsqu'il devint communauté
d'enfants et de vie. Les arcanes personnels de chacun
des acteurs de cette histoire ne peuvent pas être exposés
sans eux et je ne vais pas à moi seul prétendre les éclairer.
Au reste chacune et chacun ne peut que garder son
propre secret ou son propre inconnu. Ce qui est certain,
c'est que, par des motifs et des mobiles différents, nous
sommes parvenus à faire une (< communauté }), terme
qui avait déjà conquis dans l'époque quelques titres de
considération. Terme mythique, à l'évidence.
Au demeurant, le mythe n'était pas le même voire
n'était pas mythique pour chacune ni chacun de nous.
Il était de toute façon double : d'une part le 111ythe de
la communauté de vie, d'autre part celui de l'écriture
commune. Je me rends compte en te répondant que
les deux avaient peut-être en commun d'être tournés
vers l'exposition (terme qu'on peut entendre de façon
neutre, ou bien positive comme (< publication/co111mu-
nication }) ou bien critique, comme « exhibition }»).
Pour l'écriture, c'est évident. Mais pour la communauté

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de vie, je vois combien elle voulut se montrer et combien
ce qui nous en revenait de curiosités, d'intérêts, de
questions servait un narcissisme collectif (encore une
fois pas égal ni constant chez tous).
Je me suis toujours demandé - et je me dernande
encore s'il m'arrive d'y penser - ce qui était premier, ou
plus fondateur, du mouvement vers le travail et l'écri-
ture à deux ou du tressage fabriqué par nos rapports
entrecroisés. Il n'y a sans doute pas de réponse. Sur
chacun des deux registres, il devait y avoir aussi deux
pulsions ou deux attentes, demandes différentes de
Philippe et de moi. Je ne suis pas dépourvu d'approxi-
mations : Philippe cherchant une exécution, moi une
inspiration; c'est très clair pour la littérature, qui pour
moi n'était pas avant lui une question philosophique.
C'est pourquoi d'ailleurs un des tout premiers terrains
de rencontre fut Bataille, juste entre les deux.

Comment aller plus loin? Un jour Blanchot nous
a demandés dans une lettre comment nous pouvions
travailler ainsi à deux « sans nous détruire l'un l'autre »
(je pense citer assez fidèlement une lettre que j'ai
perdue). Question audacieuse et juste, car de fait nous
nous menacions dans la mesure où nous étions très
intimement exposés l'un à l'autre (je crois que chacun
savait ce que l'autre pensait, même sans le dire). Mais
nous ne nous sommes pas détruits. Si Philippe s'est
détruit - et en un sens, c'est ce qu'il a fini par faire - cela
procédait d'un autre mouvement, commencé bien avant
et sans doute, profondément, depuis toujours. Sans
doute aussi avait-il trouvé dans notre partage de travail

La « 'Vz'c dans le 17 et de vie un recours contre la destruction. Au reste. Ou bien. Il reste que ce contraste solidaire rejouait indéfiniment une scène que nous avions tous deux reçue par des voies diverses et finalement réunies dans Derrida: une scène de l'exposition de la philoso- phie à la poésie. pour en rester à ce qui constituait si je peux dire notre terreau de culture. Rejouée à l'intérieur de la philo- sophie. Bien entendu l'histoire du cercle d'Iéna ne pouvait qu'être exemplaire à cet égard. De la politique: l'anarcho-conseillisme et le démocratisme sceptique. Il reste vrai que nous nous sommes menacés en ce sens que chacun a pu se sentir en danger d'être dépassé par l'autre: Philippe par ma force de travail et moi par sa force de conviction. autre version de la mêrne opposition. Car nous nous complétions et opposions comme littérature et philoso- phie c'était du moins l'interprétation la plus simplifiée de notre bipolarité. ou plutôt contre une fragilité qu'il devait pressentir destructrice. Sans doute pourrait-on varier ces motifs eux-mêmes. De la musique : Wagner (Tristan) et Verdi (Don Carlo). à l'intérieur de la littérature Stendhal et Balzac. ayant travaillé aussi bien Foucault que Levi-Strauss (chez qui musique vaut pour poésie). il me revient . Philippe par un « travail du concept » et moi par une « vocation littéraire ». et en trouver d'autres. et il est certain que dans l!Absolu littéraire nous avons joué la scène de la manière la plus ostensible. cela donnait Schelling et Hegel. Elle avait intéressé Philippe avant même notre rencontre. scène toujours recommencée de Platon à Heidegger et à Deleuze et Derrida.

nous l'avons appris un peu plus tard .. à l'occasion d'une lecture que je venais de faire. et sans doute aussi un peu ostentatoire. Nous nous sommes parfois comparés. à la communauté d'Iéna. disons . Dans notre cas .La dédicace comportait tous les membres de ladite communauté. y compris les deux chiennes qui s'y trouvaient alors. Mais en réalité il était déjà un peu tard et nous étions près des premières séparations. appliqué. D'ailleurs je pense que Blanchot y fait une allusion ironique très indi- recte dans sa Communauté inavouable. notamment à travers une phrase de je ne sais plus quel contemporain qui avait parlé des femmes qui reprisaient les chaus- settes tandis que les hommes fabriquaient l'Athenaeum. N . a été autour des rapports entre Beethoven et Bettina (c'est-à-dire d'une espèce de suite aux histoires d'Iéna). Il a souri avec l'air entendu qu'il prenait pour évoquer ce genre d'histoires.il Y a eu des gens qui ont pensé que Philippe et moi étions homosexuels et on nous a rapporté cette phrase prononcée dans un cercle parisien : « Comrne leurs femmes doivent souffrir ! >} ••• M.18 en t'écrivant que le dernier échange un peu frivole avec Philippe.a-t-elle disparu dans l'édition du livre chez Bourgois ? J. avec humour.qui répondait donc à la sollicitation de Jean-Christophe Bailly pour le numéro d'Aléa « La communauté.. G.-L. au matin qui a précédé sa mort. parfois ironie. . Le geste de la dédicace était déjà un peu.Pourquoi la dédicace de « La communauté désœuvrée >} . Je l'indique dans . le nombre >} .

À deux. je n'ai pas gardé la dédicace: la situation avait beaucoup changé et nous ne vivions plus ensemble. mais toujours fascinant). C'est- à-dire . En revanche. Ce qui est le plus simple et le plus visible est qu'entre Philippe et moi la collaboration s'était beau- coup distendue. était une sorte de leitmotiv chez Philippe (distancié. deux ou trois ans plus tard.« la vie dans le n~ythe ». et en fait à quatre et encore plus si on compte les enfants. J'ai toujours eu l'impression que nous savions très bien chacun ce que l'autre pensait et comment il « fonctionnait » comme on dit. s'en forge un plus ou moins conscient. Mais en profondeur il est toujours resté une conni- vence indubitable.pour envisager le cas le moins pathologique et narcissique qu'il faut que 1'« œuvre » elle-même. quelle qu'elle soit. lorsque j'ai repris le texte dans le livre hOlllonyme. soumis à méfiance. Un mythe au sens où chacun sans doute qui s'ouvre une histoire d'auteur. la situation est plus favorable car . La i' 'l'ie dans le I9 La Communauté désavouée. pour essayer de conclure cette réponse. de faiseur d'œuvre en quelque façon que ce soit. que nous avons certainement partagé une forme de mythe . même modeste. cette fonnule de Thornas Mann. Il reste. non par désaffection entre nous mais parce que sans doute elle avait rempli son rôle et le moment était venu pour chacun d'être plus autonome. se dote d'une espèce d'origine : car je ne pense pas qu'un auteur (ou artiste) puisse jamais se croire lui-même l'Auteur (le créateur) sauf à frôler la tricherie ou la folie. Je n'essaierai pas de dire comment cela s'était passé: ce serait trop complexe et aussi trop personnel pour chacun. les amis.

c'est comment notre histoire a été tressée dans une époque qui faisait émerger à nouveau. je n'ai raconté que très peu. ce serait inévitablement inexact ou faux. une question du myt. 17. à deux. L'Absolu littéraire. simplement. discuter (ou se disputer) la question de l'origine . c'est toujours aussi défaire en même temps. Pas du moins sans risquer de s'ernparer de manière abusive et indiscrète des histoires intimes de chacun. Ce qu'en tout cas tu m'as permis de mieux comprendre. puisqu'il ne peut être question de vérité dernière sur ce registre. Je veux dire que par « n1ythe » il faudrait entendre l'ouver- ture d'une possibilité de sens . silencieusement. 1978. des humanismes. Pour finir.~e. . Faire œuvre.:Athenaeum est notre lieu de nazSsance I ». en tant que mouvement. G. M.« I. Paris. j'imagine. Voilà ce que ta demande et tes mots ont déclenché.. Nancy. p.20 Proprement dit elle permet une déclaration plus explicite: nous avons vite. des spiritualismes. existence. Seuil. pour la raison qu'elle finissait de sortir des mythologies (si tu veux bien distinguer ainsi deux notions) politico-métaphysiques des communismes.-L. événement. Défaire. Lacoue-Labarthe & J. Ph. été confortés par toutes sortes de propos qui nous désignaient comme un couple. tu l'as dit.:Absolu littéraire. un attelage ou un compagnonnage remarquable. I.d'un sens non pas muni de significations accomplies (c'est ce que je nommerais « mythologie ») mais d'un sens. En outre. témoigne de cette pratique du désœuvrement qui est en même temps le tracé d'une œuvre déjà partagée entre un certain 1. Il n'est sans doute pas facile de faire plus.

Oui. 2005.-L. les conférences. n° 31-32. concernant la notion de figure : Nous ne « comprenons pas )}. Lacoue-Labarthe et toi. Christian Bourgois éditeur. et un rapport à la communauté. Lacoue-Labarthe & J. à la valeur de ruine du fragrnent. Ph. le dialogue. Paris. Avant de revenir sur la question du mythe que tu viens de soulever. j'aimerais te demander comment vous écriviez. Nancy. J. et c'est ainsi sans doute qu'il y a toujours et avant tout « dialogue )} (on pourrait dire: le monologue est impossible) l • Il me semble que ce passage fait entendre votre proximité jusque dans la différence de vos points de vue. La « vie dans le mythe» 21 rapport à la fracture. l'enseignement. « Dialogue sur le dialogue ». N . Vous avez ensemble exploré plusieurs façons. ou bien nous ne disons pas de la même façon quelque chose qui pourrait bien être « le même )} : mais le même n'est justement pas l'identique. Je pense ici à un passage de « Dialogue sur le dialogue }) où tu dis. 2013. p. Initialement paru dans Études théâtrales. 84. in Scène. mais qu'est-ce qui fait la proximité? Au fond c'est cela qui m'a intrigué et m'intrigue toujours. d'exécution. à partir de I:Absolu littéraire: la traduction. p.-L. les livres chacune rappe- lant le sens initial d'une écriture fragmentaire en ceci que votre œuvre se caractérise par la nécessité perma- nente d'un renouvellement et d'une relance (donc d'un inachèvement) de vos positions. . 'Tu parles d'une force d'inspiration et d'une autre. 76-96. qui détermi- naient la poussée de l'écriture. D'abord parce que si nous avons beaucoup 1. en retombant finalement sur le même point de désaccord avec Lacoue- Labarthe.

des occasions et des rnotivations de faire tel ou tel travail (car entre les divers travaux faits enselnble. de co·-quelque chose. puis séparés? ]. quelque chose d'indépendant des possibilités..ensemble. . Sans doute est···ce toujours elle qui est difficile à cerner.Écrire à deux est toujours une expérience- lünite. pour soutenir un tel tracé du sens . de comn1unication.. n'a-t-elle pas empêché la collaboration? j'imagine facilement comment ç'aurait pu être le cas. dans tous les cas de collaboration. ou pour l'origine. c'est toujours là. Ta question me donne à penser qu'en effet quelque chose a toujours été là entre Philippe et moi. ce n'est pas le début: c'est permanent. faite de tensions et de déchirements.22 parlé de nos differences ou de notre différence .Bien sûr il faut de la passion à l'origine. Peux-tu dire comment cette expérience s'est construite? Ne faut-il pas un peu de passion à l'origine. Mais en fait la question que je découvre à présent est celle-ci: pourquoi cette histoire complexe et diffi- cile. croisée et recroisée. M.car en fin de cornpte il y en avait (< une » unique et multiple à la fois -. G. il y a des différences parfois notables). Et l'origine. Dans notre cas nous avons très vite cessé de pouvoir distinguer entre la proximité dite intel- lectuelle et celle qui venait de notre histoire cornlnune J récente mais intense. nous n'avons guère parlé de notre proximité. Et ce fut le contraire. Il me semble que cette .-L.N . Je pense que chacun de nous deux était dans une dispo- sition profonde réceptive à la collaboration .

Les choses se sont assez souvent passées de cette façon. Mais c'est déjà beaucoup car cela désigne deux modes de rapport au monde. et pour moi le dessin d'un projet. La . Mais la question reste: qu'est-ce que cela suppose? une confiance de fond. ce souci me tenant réveillé. moi je démarrais sur des sollicitations venues du hasard. des rencontres. traduit les textes. à l'agir. lui ruminait longuement et parfois en restait là.( Z'le dan. je fabrique un plan et au matin je dis à Philippe : voilà le plan. et deux rnodes qui se savaient mutuellernent à la fois très différents et complémentaires. brassé des idées. Moi j'étais prêt à travailler sur beaucoup de choses. l\tiais je sentais que cela pouvait durer long- temps.Une nuit. Exemple concret : nous avions déjà pas rnal travaillé sur l'Athenaewn (à partir. l'ai bien conscience que cette description reste trop extérieure et technique. Mais confiance en quoi? dans le maintien chez chacun d'une direction essentielle? dans une indifférence aux variations qui forcément survien- draient entre nous ? voire dans le caractère positif de ces variations ? . ruoi je cherchais de la force formatrice : je veux dire.\ le « chose » doit tenir à notre différence. esquissé des pistes. d'une voie à suivre. je crois te l'avoir déjà dit. d'une suggestion de 'Todorov). distribuons-nous les parties . la réalisation.et nous avons commencé à écrire le livre. lui avait des vues très déterrni- nées. bien sûr. Philippe cher- chait de la force luotrice. l'effectivité. au ressort que donnait à chacun la différence de l'autre. et je démarrais efficacement. Avec des modulations. pour lui le passage à l'acte.

du retrait du paraître et du paraître du retrait. l'expres- sionnisme.pas seulement des différences. Chacun sait que l'autre représente un moment ou un élément de ce qui. Et il y a quelque chose de très fort à jouer ces deux côtés comme deux rôles.. C'est assez séduisant: il me semble qu'en effet nous avons eu la chance de pouvoir nous jouer l'un à l'autre . Peut-être nous rendions-nous mutuellement possible une sorte de petit théâtre. très réels. et nous avions des différends . mais en toute sincérité . pour un dispositif antérieur et extérieur aux deux. sur le fait que la (< sobriété » elle-même peut être pleine d'effets. nourrissaient aussi notre relation . Chacun avait recours à cette possibilité de se mettre en scène .. ) .. il est très difficile de parler en ces termes car chacun avait son tracé. forcément.qui elle-même suppose une réfé- rence (révérence ?) commune pour l'espace de la scène elle-même. Par exemple : dans l'opposition qu'on peut lire dans Scène entre la réserve de Philippe devant l' opsis d'Aristote (la mise en scène. le spectaculaire... un (< tracé du sens » ? Oui et non.ou bien se nourrissaient d'elle . de « jouer )} sa partie . comme tu le dis.comme s'ils faisaient partie pour chacun d'un débat interne. le spectacle. Mais j'ai le sentiment que ces diffërends. ) et l'accent que je mets sur la nécessité du paraître et de l'apparaître. il y a un échange en fait ininterrompu. n'y croyant pas . met en jeu à la fois du paraître et du retrait.. le trait poussé .moyennant toute la complexité du paradoxe du comédien (y croyant.. dont on se reconnaît dépendant.24 Proprentent dit Était-ce.. serviteur et redevable de la possibilité même de « s'exprimer )}.

populaire . qui . car aucun n'était valet de chambre même si chacun pouvait se fantasmer grand homme (tout au moins « auteur )}) et s'il en résultait forcément de la rivalité.. et aussi révolutionnaire. ). du registre où l'affect joue le plus immédiatement . Et je soupçonne que le « reste de nos vies >} . amant.ce qu'on pourrait dire relever du plus immédiat.mais cela ne doit pas résonner sur le ton du « pas de grand homme pour son valet de chambre )}. à Jean-François Lyotard. raffiné. père. comme doivent l'être les rôles d'une bonne pièce de théâtre. à Gérard Granel. Le personnage était d'avance mis en perspective d'inti- mité . etc. de vrais personnages doués de sentiments. Je peux même dire qu'il y avait chez chacun quelque chose de tel à percevoir. l'un ne pouvait pas être pour l'autre son seul personnage d'écrivain. des individus complets. Mais avec lui. Dans ce rapport. Tout cela était à la fois effet et cause de ce partage de rôles qui étaient. d'ailleurs. Celle-ci cependant trouvait à se satisfaire au moins en partie justement dans le travail commun.. de corps.donnait un étayage important à la possibilité de ce théâtre intellectuel qui. justement. pour être et se jouer comme il le faisait ne pouvait pas être seulement « intellectuel >}. philosophe. Philippe n'est pas le seul avec qui j'ai éprouvé de manière très sensible la résonance et même la teneur affective des pensées (je pense à Jacques Derrida. philosophe. non. écrivain. La I( vie dans le mythe JI 25 des rôles (changeants. homme d'institution. à François Warin). de présences singulières. au moins en partie) de même que dans le reste de nos vies nous avions aussi des rôles et des échanges de rôles (n1ari.

II!!I dit n'était pas un arni mais plutôt une espèce de compère en tous les sens possibles du terme. .ou plutôt il n'y avait pas d'ordre. c'est comme si était inversé l'ordre dans lequel se présentent l'intellect et l'affect dans le rapport intellectuel ordinaire ./'{-'II. pas de préséance de l'intellect. I(n.

PARLER SOI-MÊJ\.1E DE SOI .

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il faudrait y revenir mais ce n'est peut-être pas important). MATHILDE GIRARD .à nous « dessaisir » de la hantise du mythe (dessaisis- sement.. par la religion qu'on peut accéder à ce quelque chose qui revient. je crois. la déprise. l'effet d'une mise en garde qui sonnait comme un appel et une promesse portée par le geste du désœu- vrement. Mais ce n'est pas. Je me demande où et comment nous sommes situés aujourd'hui face à cet arrêt.ou semblions l'être . . Le désœuvre- ment. sont-ils même liés? je ne sais pas . Ces deux livres ont eu sur moi. Nous avions du « mythe » une image trop simple . la dessaisie sont les mots de cette nouvelle disposition de la philosophie (et Heidegger est impliqué dans la nécessité de cet arrêt)... Tu as raison de relever que nous « étions prêts » . Pas directement. la première fois que je les ai lus. il me semble que nous ne sommes pas prêts à nous déprendre comme vous l'étiez dans ce milieu des années 1980 où toutes ces questions se sont posées. Quelque chose de mythi- quement plus déterminé revient. se manifeste. déconstruction sont-ils équivalents... JEAN-Luc NANCY Sans aucun doute. La Communauté désœuvrée et La Fiction du politique sont deux livres d'interpellation de la philosophie à l'endroit du mythe. déprise.

Le fnot « mythe » dénotait l'imposture de rationalités historico-politiques trafiquées. à la fois inven- tion et mensonge. nous avait suggéré autre chose. La condamnation traditionnelle du mythe était pour nous surdéteru1inée par l'usage nazi d'une mytho- logie et par une assünilation générale. à l'époque. entre Lacoue-Labarthe et toi.Comment s'est ilnposée. inventées pour les besoins de causes dominatrices aux intérêts brutaux. la nécessité de passer par la ques~ tion du mythe? 1''f -Tu demandes comment « s'est imposée » la question du mythe et j'étais en train de dire que nous avions du rnythe une image ou une idée trop simple. Husserl. Ou plutôt. dans l'époque. La vérité se tient des deux côtés à la fois. . Mais le romantisme. à la I-Iusserl en somme pour le dire vite. dit M. nous étions toujours de bons rationalistes. G. avec l'idée d'une {< nouvelle mythologie ».. Wittgenstein et Heidegger. apparue comme fugitivement avec le rornan- tisme). En ce sens. des « totalitarismes » à des forrnations mythiques. Freud (chez celui-ci. c'est l'in1age la plus traditionnelle. comme chez ses contem- porains Bataille. L'image simple. C'est le motif platonicien (auquel Platon ne se réduit pas) qui a cours jusque chez l-Iegel. le mythe comme fable ou plutôt COll1me affabulation. Cet intérêt se trouvait lui-mêrne devant une question gênante: . il connaît une inflexion rernarquable et c'est au fond dans cette époque qu'a commencé à s'agiter une « question du mythe ». c'est parce qu'il portait cette suggestion que nous avions pris pour lui un intérêt particulier.

mais. jusqu'à un certain point. nlÎeux.. Cela dit. nous tous faudrait-il dire et encore aujourd'hui. authenticité. Mais puisque ce sens strict désigne une impossibilité (la langue d'un seul) il faut penser à un idiome qui serait celui d'un idios . qu'elle parle. cette manière de forrnuler l'antinomie est bien trop sirnple. qui« configure » le propre dont elle parle ou. originarité. qui crée. et l'ensemble des vivants et des étants auquel nous appartenons). je crois que nous étions effectivement dans une posture rudimentaire . individualité. « Mythe » est un signe vers une parole propre sans propriétaire. Le mot « mythe » porte la demande d'un parler-de-soi ou d'un parler propre.nous deux. la philosophie. tendanciellement un idiome au sens strict du mot (dont on pourrait s'arrêter à considérer les réflexions que Derrida lui a consacrées). au contraire.).qui ne serait pas un « soi » (subjec- tivité.d'un propre . Ils ne parlent pas de nous ni par nous «< nous » : les humains. la religion sont des discours étrangers. sans appropriation possible. quelle était la suggestion romantique? aujourd'hui je la traduirais ainsi: il faut arriver à parler soi-même de soi. Ce qui est dit de nous est dit d'ail- leurs. . qui fait venir qui produit. mais « pas que nous » ••• . etc. et comment? ou bien au contraire les fascislnes procédaient-ils d'une veine tout autre dont les analogies avec le roman- tisme restaient extrinsèques ? Bien évidemment. par d'autres voix: le savoir. Autrement dit. les peuples et les personnes. Parole sans propriétaire car c'est elle. 31 le romantisme avait-il préparé les fascisn1es. naturalité.

G.parole propre sans propriétaire. La cruauté comme le sang qui coule (cruor).Ce que tu dis là me rappelle quelque chose qu'Artaud écrit. Formule étrange. ({ Quarto ». qui In'a surpris et me surprend toujours. dans un court texte qui figure parmi les É'crits de Rodez. Il m'est arrivé de me référer à Artaud parlant de « se tordre comme des suppli- ciés » et je suis très sensible à ses glossolalies . Le mythe est alors le leurre qui fait croire à la naissance des êtres avortés. . la vie qui se dit. Paris. ce qu'il nomme la « Mythomanie » est comme obsédée par l'engendre- ment. p. . Si Artaud tient à distinguer le cri du langage.. ].. la cruauté est peut-être un autre nom de ce proprement dit que le lIlythe manifeste . quand le mythe que tu explores ici semble plus proche de la parole naissante .-L.N .32 Proprernellt dit M. Et j'ai l'impression qu'à peu près tout le monde a fait de même. 1055. archi-propre et inappropriable. Il distingue la « Mythomanie [qui] est à la base de tout langage entré dans l'histoire et gramma- ticalement organisé ».. 2004. Idiome inchoatif.. C'est à cette croisée des chemins entre le leurre (mythe mythifiant) et la parole naissante (mythos « proprement disant ») que j'avais risqué la formule « interruption du mythe ». Philippe l'acceptait sans pour autant la travailler plus. coll. Gallimard. 1. au mépris de l'homme engendré. A. Artaud. Comme si on était plutôt content d'avoir une nouvelle formule pour éviter aussi bien d'affirmer le mythe que de le condamner. oui. Dans cette différence.Sans doute. de « l'âme enfantée criant! ». à leur résurrection. de la « parole naissante ». Œuvres.

Mais elle parle proprement d'un propre qui n'est qu'à elle. de l'accord entre Philippe et moi. syncope. qui se cherche et se trouve en tant que « elle » . ni d'une instance de code linguistique. social. césure. mais pour le moment je voudrais .chose (si j'ose dire) plus propre à être partagée qu'une « thèse» ou une « vision » . Peut-être d'ailleurs cette série cerne-t-elle le lieu le plus profond. Lorsque Philippe écrit que « l'art est la césure de la religion » (à la fin de Musica ficta) ne dit-il pas quelque chose d'analogue? Il Y a une petite série de mots qui s'accordent: interruption. à un temps et à un lieu d'où en fait elle provient. stylistique.. etc.et qui communique cette propriété autour d'elle. suspens.. intime. se propose comme en excès de la politique ou en oubli ? en désaffection ? Il faudrait s'attarder là-dessus. Parler sm'-même de SOl' 33 Maintenant je comprends que l' « interruption » devait désigner la mise en panne du leurre et la possibilité d'un nouvel accès à la parole naissante.puisqu'au fond la question est: que reste-t-il après 1'« interruption» ? ou bien: qu'est-ce qui s'entend encore ? qu'est-ce qui traverse encore sourdement la cloison qui est venue interrompre? Reste .. Peut-être puis-je dire que nous partagions un suspens .. Et cela~ en effet. ni de quiconque d'autre. en elle. Mais revenons au mythe ou plutôt à ce qui pouvait en rester ... Et peut-être ce que je désignais comme notre théâtre à deux se jouait-il sur le fond de ce partage. la littérature (et la question de la littérature pour/dans la philosophie) : la Recherche de Proust n'est la voix (parole) ni de Marcel Proust. retrait .

lourdernent grevé de questions) de doutes et plus encore de dénon- ciations d'un caractère mensonger. me semble aujourd'hui insuffisante. . au mieux inconsistant. au pire hypocrite.34 plutôt dire: les <i significations accOlnplies » de la poli- tique. in statu nascendi. Y a-t-il seulement eu dans le 1110nde moderne des significa- tions politiques accomplies ? La monarchie absolue ? l'État? le Peuple souverain? la République? le Conseil? chacun de ces termes a été pensé en tant que « l'Idée éthique accomplie » pour reprendre la formule de Hegel au sujet de ce qu'il nomme « l'État ». fallacieux. cette citation que tu prends sans doute quelque part chez nous. Mais aucun ne l'a été sans être d'emblée. et qui correspond bien à ce que nous disions.

EN L'ABSENCE DE FIGURE .À DEUX -.

.

autour de la notion d'opsis. chez Aristote. mais Lacoue semble déjà plus soucieux que toi des enjeux portés par la représentation. et plus précisé- ment par ceux portés par la figuration. pas nécessairement du moins. À propos du théâtre.je pense à « Scène >} . non.que vous revenez l'un et l'autre plus théo- riquement sur la question du théâtre. et votre dialogue fait apparaître un différend que tu as évoqué plus haut. Il faut d'abord s'entendre sur la suspicion envers la représentation : il y a la suspicion .Tu convoques plusieurs choses que je vais suspendre un moment (sur le rapport du mythe à la politique). pourrais-tu dire quelque chose de votre expérience théâtrale commune à Lacoue-Labarthe et toi ?Tu m'as remis récemment un journal que tu as tenu lors des répétitions des Phéniciennes où tu étais figurant: quelle place cette expérience repré- sente-t-elle pour toi? C'est plus tard. je crois . d'abord. Sur quoi porte d'abord le soupçon? En quoi la mimesis est-elle le signe d'un danger pour la pensée? JEAN-Luc NANCY Danger pour la pensée. MATHILDE GIRARD . et qui sont encore liés à ta collaboration avec Lacoue-Labarthe. pour te demander de revenir sur certains points qui sont marqués par la convergence de l'auto-biographique et du philosophique. Je veux parler d'une part du théâtre. d'autre part du roman- tisme. Nous sommes alors dans un contexte marqué par le soupçon de la mimesis.

(d'un sujet. qui devient alors phéno- ménale au sens d'apparence. mise en présence de . Elle avait déjà été soulignée il y a longternps par Bergson lors de la rédaction de l'article « Représentation » du dictionnaire Lalande. la lieu-tenance. originaire.classique envers la copie et l'ünitation. (Ici j'insère une parenthèse: la distinction que je viens de rappeler a joué un rôle important pour nous à de nombreux moments. au contraire.. La distinction entre la représentation « mentale » et la représentation « politique » met le mieux en clarté le contraste et la problématique qui s'en tire: d'une part la mise en vue. la subsidia- rité comlne on dit aujourd'hui dans le droit européen. si on veut) et qui se réfère à la valeur intensive du « fe » de {< représentation » plutôt qu'à sa valeur supposée itérative. dans la coulisse. de se risquer à se présenter. . La problématique est celle-ci : ou bien il y a une chose en soi derrière sa monstration. naissait de mon désir de saisir la représentation en train de se faire. ou bien. Le journal que je tenais pendant les représenta- tions. suspicion qui revendique la valeur exclusive de l'original ou du propre (le « propre » qui est antérieur et supérieur au « figuré ») et il y a le soupçon envers la représentation qui considère celle-ci non comme copie nIais corrlme « présentation ». de l'autre la substitution. la monstration (la représentation théâtrale aussi bien).. Il y a quelque chose de remarquable dans cette mise au point toujours recommencée sur un mot qui désigne le plus manifestement une secondarité et dont on reven- dique la signification première.

si je me trompe.Je ferai une incise. la présentation. A de!!x . Le mot de Vorstellungsreprasentanz . n1ais je pense ici surtout à 1. de ces représentations (VOrstellungen) que sont les significations et les forces non représentables que sont les pulsions et/ou les affects.) M.:Écoute de l'analyste. Freud occupe une place marginale et involontaire en ce qu'il travaille un dispositif fait. d'une part. permet la réalisation . C'est tout l'enjeu de ce que Grane1 a baptisé « IJéquivoque ontologique » de IZant. dans ce développement.par exemple. Je crois qu'on a proposé de le traduire par « tenant-lieu de la représentation ». Dans plusieurs de ses ouvrages. . « l'Œdipe »- et des substituts qui viennent les recouvrir.est très éloquent à cet égard. On peut ajouter que. si tu permets. sur la question de la représentation chez Freud. d'un venir en présence qui fait toute la présence. ici. et d'autre part des configurations premières ou supposées telles . G. Cil l'absence 39 il n'y a rien qui n'apparaisse pas et ce qui n'apparaît pas n'est pas quelque chose Inais le seul fait ou acte du paraître. Laurence Kahn montre l'importance de 1'opposition entre présentation et représentation dans la métapsychologie: « Seule la re-présentation d'un contenu en permet la pensée. Le phénomène est-il un tenant-lieu de la chose ou bien sa venue en présence derrière laquelle il n'y a pas de présence cachée ? De 1'« équivoque » kantienne jusqu'à la phénoménologie de Husserl puis à son outrepasselnent chez Heidegger en passant par celle de Hegel il y aura eu le développement continu d'un sens du paraître.créé. elle. à propos de la bobine du célèbre fort-da .de représentations et d'affects .

La (< force présentante » (dont elle rappelle l'usage chez Kant) indique ce que la forme doit à l'action pulsionnelle tandis que celle-ci {< pousse à la forme >}.N .4° Proprement dit de la satisfaction présentée comme accomplzè ». L. c'est-à-dire selon la stricte absence de tout préalable au paraître. 2. Paris. 50. 48. Dans cette perspective. . l'origine ou l'original {< n'existe pas 2 >}.Cette parenthèse m'était nécessaire pour en venir à ceci : l'opération philosophique majeure de Philippe a sans doute été celle qui a consisté à penser la nécessité de la représentation en tant que (< paraître » avec la plus grande radicalité. comme tu dis. 2012. Kahn. Ibid. Ainsi. mais qui serait reproduction de rien de préalablement donné.. p. dans la forme et l'acte de paraître il yale souvenir et le sens pulsionnel de son refoulement. PUF. entre ce que Freud a parfois assimilé à la chose en soi (la représentation faite pensée) et l'acte de paraître. est toujours à l'œuvre dans l'acte. Autrement dit. De l'acte à laforme. mais cette forme « n'est que propriété de l'excitation >). conflictuel. J. laisse entrevoir un rapport toujours indéterminé. la force d'attraction ou l'état d'ex- citation du rêve se rapporte à une forme visuelle et actuelle du souvenir refoulé. L!Écoute de l'analyste. et même est l'acte en tant que tel: (< développement continu d'un sens du paraître ». p. qui renvoie à la différence entre les processus primaires et les processus secon- daires. et par conséquent d'une représentation au sens de reproduction.ou et - en même temps selon la logique ou l'économie d'une mimesis. mais . Il y a donc une « mimesis sans 1. La question de l'écart entre ces deux notions.-L.

Ce qui est . Celle-ci pourrait se comprendre comme un synonyme de la représentation. Dans ce contexte. comme le sujet d'une parution.mais paraît et en somme disparaît dans son propre paraître. arrive une détermination de plus. cela paraît et cela n'est en rien antérieur à son paraître bien que cela demande à être compris comme ce qui paraît. façonner. La façon recèle le risque de faire passer le façonné pour accompli et pour définitif. Ou plus exactement il n'y a que cela . Cette pensée est d'une grande subtilité: elle implique que rien ne se présente sans un rapport à une prove- nance ou à une origine qui. C'est autour de cette affaire de « sujet » que Philippe et moi avons toujours été le plus proche l'un de l'autre: nous avons en somme modulé ou modalisé de manières différentes une même évanes- cence du sujet (aphanisis dit Lacan en étendant la valeur du mot trouvé par Jones pour désigner la disparition du désir.et ne se succède pas non plus . Autrement dit. alors que le mot grec désigne la disparition ou l'effacement en général).modeler. J'ajouterais volontiers que c'est bien là en effet le « sujet » : cela qui ne se préexiste pas . n'est elle-même rien de présent. qui est celle de la figuration. reproduction ne Inérite pas le nom de mimesis dont Philippe a pensé pouvoir retracer chez Platon ou chez Aristote les traits qui la distingueraient d'une imitation. cependant.et le reste de ce qui forme imitation. A deux en l'absence de figure modèle » selon son expression. On pourrait dire: il yale paraître et la façon du paraître. et pour en venir maintenant à ta question. mais Philippe entend la comprendre autrement et de façon plus conforme à la figura en tant que produit du fingere . copie.

Ne pas croire à la fiction est l'exigence fondamentale de la fiction elle-même. On pourrait dire qu'il y a chez lui une hantise iconoclaste à certains égards hantise symétrique d'une extrême attirance pour les images (de mêrne qu'une fascination pour le sujet.ou bien plutôt une minimisation du rôle qu'Aristote lui-même accorderait à l' opsis (c'est-à-dire à la mise en scène). où commence et où cesse la {< sobriété >} un mot que Philippe retenait de H6lderlin. entre la réserve et l'éclat.disons. pour l'identité et pour le {< soi )} ressentis comrne les démons les plus menaçants parce que les plus familiers).42 ProprcmcnÎ dit aussi bien le risque de prendre le fictzf (c'est le même fingere) pour le réel ou le véritable. celle qui se sait fictive. entre le minimal et . Il y avait un aspect tout à fait pratique et esthétique du débat: comment mettre en scène. mais ce serait trop) de son statut de paraître. n'existe pas. il faudrait s'arrêter sur ce point. précisérrlent.Une forte divergence de goûts entre nous . De là notre querelle interminable sur le théâtre : Philippe voulait penser le théâtre comme un paraître intégralement conscient (si je peux employer ce mot. Son pouvoir de se faire passer pour le vrai ou pour l'original qui. Sans doute la mimesis sans modèle est-elle identiquement une fiction sans vérité à côté ou hors d'elle: mais c'est le pouvoir de cette fiction qui inquiète Philippe. un paraître s'exposant de lui- même à une disparition qui lui est consubstantielle. De là une minimisation du rôle de l' opsis chez Aristote . et pour cela il fallait que ce paraître ne s'aventure pas trop dans l'élément du façonnement ou du modelage de la figure.

a beau- coup occupé Philippe. La mise en scène dépouillée.refus qui n'était en somme que le bagage commun de notre temps. On pourrait. J'avais une grande envie de jouer mais on ne pouvait prendre un emploi à un comédien . du paraître dépouillé des apparences (et plus encore des apparitions dans le style du merveilleux !). d'autre part partager le mythe. nous nous référions tous les deux à un même refus des esthétiques chargées. comrllune à tout ce temps..mais peut-être à tous. Je crois que je voulais d'une part ne pas perdre tout de l'expérience théâtrale. . Cette recherche . Il a fait plusieurs mises en scène avec Michel Deutsch de l'Antigone de Sophocle traduite par HOlderlin (plus tard la mêrne chose pour Œdipe avec Martinelli.traduisait une divergence dans l'inter- prétation de ce qu'on pourrait nommer « le paraître sans être ». A deux . Car je dirais aujourd'hui que le théâtre apparaissait à Philippe . le drama- turge deviennent des figures mythiques. avec l'époque de Vitez. commencé.. En rnême ternps.comme le lieu du mythe: le lieu où vient se dire une « parole sans propriétaire » comme tu as dit et une parole pour tous. opposée à la surcharge des décors. dans l'écriture et surtout dans le théâtre. en l'absence 43 le luxuriant . voire austère. des costumes et du jeu. pour ce qui est du théâtre. On pourrait dire qu'il y a eu une longue recherche. pour donner un repère. et toujours . le metteur en scène. et de manière très inté- ressante. De là aussi que l'acteur. à Avignon et à Strasbourg aussi Les Phéniciennes d'Euri- pide). on devrait revisiter dans ce sens tous les discours reçus . expressives.j'insistais donc pour avoir de la figuration à faire.presque une hantise . opulentes .

La diftërence est infime . mais elle diffère. consolnmables et non écoutables . paraît et disparaît. du spectacle (pense aux situationnistes). de l'autre . D'un côté. que disparition ou bien on creuse dans la présence elle-même. dans une certaine mesure. il me semble que l'absence dont toute figure se double pour Lacoue-Labarthe. Philippe était plutôt sur le premier versant. une absence qui délie et dissocie (Lacoue). M. on y discerne un écart à elle-même. pourrait-on dire.En effet. contre tout ce qui pourrait lier l'absence au manque et à la déliais on.qui n'est peut-être rien d'autre que le mythe tourné en mytho-logie au sens d'un discours sur des mythes cherchés.. tend à constituer une figure de la déliaison ou de la dissocia- tion (attachée. rafistolés.ce que Heidegger nomme VOrhandenheit. une praes-entia selon laquelle elle vient.et hors d'elle il n'y a... dans une préoccupation générale du visible. . du manifeste et de l'éclatant parce qu'en même temps étaient mises en question les valeurs de la présence. G. inventés. à la présence de ce qui manque et du manque). de l'ostensible. chez toi. Mais il y a deux manières de mettre la présence en cause: ou bien on la vise d'emblée comme présence posée. donnée -. moi sur le second.. sur le « spectaculaire » aussi . de l'origine.44 Proprement dit sur les comédiens et le théâtre. Tout s'est passé. présence là devant . sur le fond d'une extraordinaire ambivalence déployée autour de l'image. du fondement. quand l'absence qui traverse toute présentation en l'écartant d'elle- même lutte plutôt. tendanciellement.

13.celle d'une précipitation dans l'absence de figure quand tu tiens plutôt à défaire ce qui. dans ce rapport à la « figure ». en coupant. Ph. automne 1992. Lacoue-Labarthe & J. Initialement paru dans la Nouvelle revue de psychanalyse. dans « Scène » : Il me semble que notre divergence sur l'opsis se rejoue ici : tu tends toujours. nous l'avons peu à peu découvert et c'est 1. si je puis dire. nous aurons eu deux trajectoires très divergentes. A deux . pour le dire très vite. p. ] tandis que je me sens toujours reconduit à l'exigence d'une certaine figuration. « Scène ».-L. Pour résumer: votre différend sur l'opsis peut-il tenir dans ce qui sépare la « défiguration » de « l'interruption » ? J. en l'absence defigure 45 une absence qui lie infiniment (Nancy).-L.. N . Mais en même temps nous le savions. p. Nancy.. que Lacoue accom- pagne au plus près la recherche de Holderlin . vers un effacement de la « figure » (tu parles volontiers de « dé-figuration » [ . mais un mouvement de coupe qui. n° 46. voire à certains égards contraires. trace un autre lieu d'énonciation I • Ce qui se joue-là est. in Scène. tend à s'affoler (en l'absence de figure) dans la recherche de l'origine. je crois. C'est peut- être entre « dé-figuration » et « inter-ruption » que votre différence se fait le mieux entendre. parce que l'''interruption'' du mythe m'a paru ne pas être une simple cessation. Je te cite. cit. L'écart entre défiguration et interruption explique. déterminant du point de vue des destins à la fois personnels et philosophiques de vos pensées réciproques.« À la fois personnels et philosophiques » dis-tu : oui. op. de la déposition du mythologique.. 73-98. « La scène primitive et quelques autres ». .

je sais que je joue et me joue à moi-même une fiction où je m'identifie à Hôlderlin mais c'est bien comme tel que je suis vraiment ce que je suis. » Il ne manquait pas d'ajouter que Hôlderlin lui-même était la fiction ou se vivait comme la fiction de . il mettait en série le culte de la personnalité (pour citer cette expression si répandue dans la critique du stalinisme). à côté de la libido mais hors d'elle..exactement ce savoir mutuel .pas entièrement clair. qu'il pose comme processus nécessaire aux rapports sociaux. Je veux dire: Philippe se « précipitait vers Pabsence de figure » (comme tu le dis) de manière à la fois philosophique.qui nous tenait ensemble dans un rapport que. littéraire et existentielle. Mais pour lui. je peux me risquer à dire de dé-eon-figuration mutuelle. Hypérion. etc. le prolétaire) et l'identification tout court ou en général. Il était très intéressé par le fait que Freud déclare renoncer à pénétrer vraiment le secret de l'identification. La condition initiale en était pour lui politique au sens où il a pu dire un jour « la figure est toujours fasciste » . c'est-à-dire à la fois l'identification à un autre et la fonnation d'une identité propre. Ce faisant il faisait surgir pour lnoi . Philippe pouvait dire: « Oui. pas entièrement « savoir » . peut-être d'un poète inexistant.).et il faisait surgir sur la scène philosophique (celle-ci du coup devenant aussi théâ- trale) un motif de la figure inédit.. peut-être. ou bien de ses propres créatures poétiques (Empédocle par exemple. l'identification de la « cause » aussi bien à un personnage qu'à un « type >} (par exemple. un processus d'identifi- cation accompli ne pouvait qu'être catastrophique pour .

je crois pouvoir dire que notre rapport existentiel et de travail s'est fait sur cette lancée. en l'absence 47 l'identifié: menant à la folie et/ou à la rnort. Il faudrait pouvoir montrer la fin du film de Michel Deutsch sur Philippe (< Le voyage de Tübingen ») lorsque Philippe parle de son désir de s'identifier à Holderlin et termine avec une expression à la fois ironique et amère : « Mais comme on sait. . et il savait qu'il lui était arrivé parfois de la prendre lui-même. si je peux dire: la figure qu'il cherchait et repoussait d'un même mouvement. Nietzsche. une neutralité. peut-être étais- je le sans-figure. il se méfiait je l'ai peut-être déjà dit . Nerval. le trait biographique et le trait philosophique sont intimement mêlés .ofman à laquelle il a consacré un texte révélateur à cet égard (< La nais- sance est la mort ». nommément celle de l'écrivain (moi. le philosophe. mais en échange il se présentait à moi comme une figure. A deu). et aussi dans la vie/œuvre de Sarah K.de ce qu'il nommait « la pose » de Blanchot.: . c'est dangereux » (je cite de mémoire). Comme tu peux le comprendre. en quelque sorte.comme ils l'étaient. il la refusait aussi. il pouvait s'en décharger avec moi. Pour tirer un peu le fil double de ce mélange intime. l'identification. repris dans son Agonie terminée) agonie interminable). aux yeux de Philippe. restant justement sans figure) . mais cette figure. Artaud. dans les vies/œuvres de Holderlin. pour autant qu'elle se fixait tant soit peu chez lui ou devant lui. qui ne m'étais jamais posé ce genre de question (jamais engagé dans ce genre de quête inquiète) . mais opératoire.

Car le renvoi de l'un à l'autre contribuait à renforcer. humo- ristique ou parodique (tiens! l'opposition parodie/ sérieux faisait partie du système). Proprement dit Mais les choses sont encore plus compliquées car la figure est inséparable de la mimesis et si cette dernière est « sans modèle » cela ne l'empêche pas d'être aussi « figurante » si je peux dire. institution/anarchisme. ce n'est pas pour dire que c'était élaboré comme nous élaborions nos travaux mais que c'était un jeu à la fois joueur et sérieux. mais aussi en se reflétant dans l'autre qui lui tendait un miroir. Enfin... je Ille demande s'il ne débouchait pas sur le mythe. une sorte de simulation délibérée et exploratoire). catholicisme/calvi- nisme. chanson/ISe quatuor de Beethoven. car si nous l'avions .. se fictionne. Une complication supplémentaire et nécessaire se trouvait dans le fait que chacun refusait aussi d'être enfermé dans sa figure tout en la revendiquant aussi . Verdi/Wagner . bien sûr. tout cela était aussi distancié. Philippe tenait à la fois que nous imitons toujours (il se référait par exemple à René Girard) et que nous imitons rien ou personne. Revenant à nous deux et à notre face-à-face. discours/littérature. quand je dis « construit ». se fait elle-même tout en se disant et se dit tout en disant un monde). Les deux figures étaient de plus surdéterminées (paternité/stérilité. raison/folie. c'est-à- dire sur la parole d'une figure qui se dit (se raconte.. Je pourrais continuer: nous avions construit un système assez foisonnant! .. famille/amants. sinon même à tracer les traits de la figure de l'autre (écrivain/philosophe) qui pennet- tait à l'un de se configurer (philosophe/écrivain) en se différenciant..

En somme. était guidé par des procédures d'identification. non que vous l'ayez directement voulu ou agi. et ce que tu dis plus haut du rapport de « dé-eon-figuration mutuelle » qui vous liait.séquence qui lie Le Mythe nazi à La Communauté désœuvrée et à La Fiction du politique.. après les « imma- nentismes ». Question de notre rapport à l'ab- sence de mythe. Il le fallait. M. il fallait faire l'expérience du mythe. et au rapport du politique au philosophique . situe en effet votre relation dans le champ de l'expé- rience romantique entre l'inévitable tentation pour la totalité. Autrement dit. par leur contesta- tion et leur interruption. . le sien .Ce que tu dis là. Il a peut-être rejoint le mythe. G. mais sans doute parce que se posait. et faire l'expérience de leur interruption. la question du sens de la communauté. suivant ce que tu en dis et ce qu'on imagine. de l'œuvre. même si ses comportements autodestructeurs avaient secrètement commencé assez tôt. à l'absence de figure. l'unité. Sans doute Philippe s'est-il laissé emporter sur une pente de destruction. et l'échec nécessaire de cette totalité. après 1968. Je pense qu'il y avait là un mouvement qui venait de très loin en arrière chez lui. Très tard cependant. à travers vous.. l'assomption de l'œuvre dans l'Idée.. en l'absence defigure 49 tenu au premier degré nous nous serions ruinés mutuel- lement.. l'essentiel de votre discussion autour de l' opsis mène à la politique. de la communauté. à ce que l'on fait . et donc dans l'horizon d'une impossibilité politique du communisme. A deux . Ce mouvement. Était-ce pour finir une « mauvaise pente » ? Il serait bien hâtif de s'en tenir là .

cit. renouvelée. ou plutôt il est temps pour nous de contribuer sérieusement à la produire!. Schlegel. « Entretien sur la poésie f). on n'en sort pas. in I. dans La Communauté désavouée.. se dessinent deux voies qui pourraient laisser percevoir 1. Je suis sensible à ce que tu dis de l'identification. op. Ta réflexion. elle est en jeu jusque dans les efforts qu'on déploie pour la contrarier (c'est tout l'enjeu du double bind de la mùnesis).:Absolu littéraire. Pour revenir un moment sur le romantisme et sur UAbsolu littéraire. . dans l'ensemble du dialogue ainsi que dans l'introduction que Lacoue et toi lui consacrez. F. me fait penser ici à d'autres amitiés fructueuses de la même époque: Deleuze et Guattari ont beaucoup joué avec l'agencement collectif d'énonciation qu'ils formaient (et ont beaucoup joué à faire mythe. ainsi que l'étude atten- tive des procédures rnimétiques et identificatoires qui ont lié l'Allemagne à la Grèce jusqu'au nazisme vous ont donné les moyens d'observer ce qui se maintient du mythe dans l'horizon de sa destitution. où Ludoviko dit: Nous n'avons plus de mythologie. p.50 Proprenzent dù de ce rapport (cornment on y répond) . 312.qui est encore au travail.. Dans ce passage. Le romantisme. concernant votre expé- rience. s'agissant de Lacoue : d'une certaine façon. Mais j'ajoute: nous sommes sur le point d'en avoir une. je pense à ce passage du Discours sur la mythologie. Lacoue et toi avez envisagé la question du mythe et de la communauté en l'exposant (consciem- ment et inconsciemment) à sa constante destitution ou défiguration. on ne l'a pas dit assez).

en l'absence 51 ce que deviendront. et l'intérêt porté sur le « mouve- ment "auto)))). Mais tu ajoutes une dimension en disant que le mythe ferait « possibilité de rapport à soi comme rapport à l'autre» et tu identifies en même temps mythe et poésie. A deux . Si l'évocation d'une « nouvelle mythologie » nous frappait tant chez les Romantiques.comme sens. Nous avons sans doute . une attente du monde moderne une fois dûment « illuminé » (pour prendre le terme italien qui désigne les « lumières ») et en même temps . pourrait- on dire que le suspens que vous avez partagé restait animé d'un certain rapport au mythe (et à la poésie) en tant qu'il anime. telles qu'ils se nouent dans l'expérience rOlnantique. l'impossibilité voire l'interdiction de cette attente. Et très vite ensuite nous sommes arrivés devant « le mythe nazi » ••• Pourtant je voudrais maintenant ajouter une préci- sion au sujet de ce mythe nazi. vos questions respec- tives : la question de l'imitation pour Lacoue (dans le rapport aux Anciens). De ce point de vue. la possibilité d'un rapport à soi comme rapport à l'autre . par la suite. existence? (Ou bien: s'agissait-il. N . suivant le mouvement romantique.-L. au moins en partie. que la question du mythe se maintienne entre vous jusque dans sa déposition ?) J. sur la communauté et le rapport à soi (la question du sujet) pour toi. précisément. Il me semble que ces formules me font découvrir quelque chose qui nous était resté dissimulé. j'ai anticipé ta ques- tion sans le savoir.strictement en même temps l'échec.Comme tu as pu voir. c'est parce que nous y reconnaissions à la fois une demande.

. . » Et lui: « Mais c'est très difficile! » Il savait aussi très bien que quelque chose de tel ne se décide pas. Il faudrait aller beaucoup plus loin dans l'analyse. fais-le. et que d'autre part dire « Hôlderlin » est déjà trop en dire: trop fixer les traits d'une figure. je ne peux pas. Goebbels. Il était bien loin d'être la parole d'une figure qui se dit . tout en étant juste. Goering.52 Proprenzellt dù accordé une importance à ce mythe qui. c'est-à-dire les deux agents de décomposition de la démocratie qui avait voulu se penser comnle « république ».. dans une défiguration (j'emploie ce mot à dessein) de la politique. Himmler n'accordaient à Rosenberg aucune considération (et il s'en plaignait). Philippe me disait un jour : « Je sais ce qu'il faut faire pour être le Hôlderlin de la fin du xxe siècle. Je crois que nous avons senti cette exigence sans savoir vraiment par où s'en emparer. Les historiens montrent combien I-litler. dominatrice et dévoratrice du nazisme était mue par un développement exponentiel de l'appétit de domination que rendaient possible l'état de la technique et celui de la politique. il s'agit aussi là-dedans du mythe : résorbé dans la technique (Marx en a parlé). À un certain égard. Certes. laissait un peu dans l'ombre le fait que la machine conquérante. il s'était aussi déstabilisé. le mythe aryen était bon pour la propagande mais n'enflammait pas les têtes dirigeantes. » Je lui répliquai « Alors. Je voudrais seulement dire que la très nécessaire considération critique du « mythe nazi » devrait aussi se prolonger jusqu'à reformuler la ques- tion du mythe à partir de cette critique. Car le mythe aryen était débile et sentait la fabrication lourdement volontaire. sinon déposé.

fût-ce sans savoir quoi en faire.. Les personnes ici valent comme symptôrrles. Après tout les dieux n'ont jamais un aspect unique et définitif aucun dieu peut-être. Le monde. donc.a-t-il emporté avec lui cette indé- termination en la poussant à bout . Et je ne sais toujours pas. ou comme enregistreurs de mouvements souterrains d'une époque. au contraire me semble-t-il. et nous la maintenions.. je crois ce mot juste: cette question s'est maintenue entre nous. L'expression de {< mythe interrompu » que j'ai employée dans La Communauté désœuvrée n'a pas été récusée par Philippe. ni égyptien. certes. le mouvement de ce que tu viens de nommer un (< maintien » de la question du mythe. En l'occur- rence. ni grec. c'est-à-dire un système complet de cosmo-polito- théo-gonie mais bien plutôt une parole tautégorique comme dit Schelling. Oui. mais qui reste dans le tracement et ne le fait pas aboutir en figure (< pleine ». A deux . bien entendu.. en l'absence S3 La question du TIlythe est aussi celle d'une figure qui se figure.. ni babylonien. qui se dessine en se disant. Peut-être le dieu sans figure et (< à l'Ïlnage de qui » la Genèse dit l'homme créé . empirico-biographiques. Or ces notations personnelles ne sont. Peut-être faut-il penser que l'interruption appar- tient au mythe: qu'un mythe n'est pas une mythologie. pas plus ici qu'ailleurs. c'est-à-dire la parole de ce qui se dit soi-même et ne dit que soi. Ce qui d'ailleurs pourrait me faire dire que Philippe était radicalement monothéiste et sur le mode calviniste. mais ni l'un ni l'autre ne savait exactement comment la comprendre. ni hindou . qui . Le parler (muthein) en tant que présentation de soi.

Il ne s'agit que de cela: que ce soit dit. que cela résonne. ni moi-même. Ce qui laisserait entendre beau- coup de choses sur la naissance de la philosophie . 1. La Raison du mythe. leurs danses. Blumenberg voit le mythe comme «une disposition consistant à ne pas se laisser entraîner vers l'absolu» en « faisant oublier le commencement grâce à un commencement I ».2005. traduit par Stéphane Dirschauer. En tout cas. Gallimard. encore moins d'épuiser un discours. leurs voix harmonieuses. c'est un « je dis » . bien dit.. Le mythe n'est peut-être rien d'autre que le dire tandis que le logos serait le dit. Je n'engendre ni le monde. leurs chœurs et leurs chants. cela suffit. cette parole reste suspende dans ou sur cette présentation.. Je prolonge ainsi: je parle. Il ne s'agit ni d'engendrement. mais seulement de manifester une présence. retentisse. l'interruption appartiendrait au mythe parce qu'il n'a pas pour office de tenir. Hans Blumenberg. c'est- à-dire aussi je te parle et tu me réponds. ni de principe.S4 Proprcmcnt dit se présente. Mais je parle. . non pour s'expliquer (ce qui est déjà une interprétation « cognitive » des mythes) mais pour se présenter. À la limite.peut-être un « moi la vérité je parle ». Du coup. Le début de la Théogonie d'Hésiode évoque les Muses.

1V1IMESIS TOUJOURS DÉJÀ ALTÉRÉE .

.

Il est probable que cette ques- tion se présente plusieurs fois au cours notre échange. déjà: tu as récemment. parce qu'il n'y 1. p. Tu donnes ainsi de la démy- thologisation et du retrait du divin la forme à la fois infigurable et fictionnelle (mystérieuse) de « l'auto >). Paris. mais je l'aborde néanmoins. 2 » Faut-il penser que le rapport à soi est inséparable du retrait de l'autre et de ce qui me lie à ce retrait? Est-ce alors « l'en- commun ». Galilée. L'Autre portrait. sont retirés et ne font plus référence. dans l'espacement ouvert par le retrait des dieux? Le mouvement-moment « auto » que tu évoques ici a-t-il à voir avec celui qui était à l' œuvre dans le projet romantique? JEAN-Luc NANCY . 2. Tu écris qu'elle est le « postulat de l'autonomie l >). p. Nancy. « l'avec >) ou le « co >) qui se dessinent au sein du « même >). donc. 2014. Je te cite : « Auto est cela qui survient lorsque les dieux. indiqué le sens d'une définition de la mimesis qui m'a interpellée. 41. . de la connaissance de soi. Lorsque leur mythe est déclaré "fiction". Ibid.-L.. dans UAutre portrait. Mimesis. 41. c'est-à-dire les autres. de la création virginale en somme du sujet à partir de lui-même. J. MATHILDE GIRARD .La question de Philippe a été: qu'est-ce que la mimesis sans modèle? Ce qui implique: pourquoi et comment parler de mimesis ? Pourquoi : pour ne pas tomber dans un schème de l'autoproduc- tion de soi.

. mais elle est pourtant une Forme (idea.autrement dit encore de concevoir (en tous les sens du mot) le soi en tant qu'autre. . c'est-à-dire qu'on se règle sur le fait qu'il n'y a pas de règle donnée mais que cette absence de règle ne signifie pas un « laissez faire » qui reviendrait à une forme disons anarchiste d'autoconception. déterminer. 1-'1'/1"f11'PI111'. et de n'avoir pas de norme. déterminable. forme visible). Cette Forme ne se laisse pas présenter. Il s'agit à la fois de se régler sur . de se rapporter à l'auto comme à un alla .1I t dit a pas d'autoconception. ce qui ne veut pas dire une autre forme suprasensible (sensible comme supra- sensible) mais la vérité du sensible à même le sensible : cela qui se donne à sentir en excédant le senti. Que le modèle soit l'absence de modèle. le toi) que l'autre de l'identité: l'autre que tout soi. Ainsi dans l'érotique platonicienne ne s'agit-il pas de passer au-delà de la beauté des corps mais dans cette beauté de jouir de la beauté en Idée . mais dépouillée de toute repré- sentation de chose ou de présence subsistant « au-delà ». Autrerrlent dit. lequel doit être présentable.. justement. l'autre comme non-retour à soi ou en soi. Moins l'autre de l'altérité (l'autre soi. une transcendance en somme. Jvlùnesz's COlnme rnarque d'hétéronomie.. r allais dire qu'il n'y a plus de rapport à un idéal (par exemple « l'idéal du moi ») et je me demande comment désigner ce à quoi il y a cependant rapport (puisque mimesis). Peut-être pourrait-on dire que l'Idée platoni- cienne peut être comprise de cette manière: elle n'est pas un idéal. pour le dire ainsi.. mais elle est la vérité des formes sensibles. Mais comment envi- sager le « sans modèle » ? Peut-être faut-il dire: cornme modèle.

cela pourrait se dire ainsi : c'est le désir qui se désire. mais tout cela se tient et je pense qu'en effet la « mimesis sans rnodèle » implique une érotique de la relation mimétique comIne relation à ce qui n'est pas imitable.tandis que « auto » se distingue d'« allo » . le désir qui n'est désir d'aucun « objet » (ni manquant.c'est le motif du soi et de l'autre que soi. Cette érotique serait donc celle de 1'auto . « soi » échappe à la problén1atique du « retour à soi » ou de 1'« identification ». ni donné. etc. Par exemple.c'est le motif du même et du non-même . L'autonomie dont il est alors question est autonomie d'aucun autos (automatique. Ce détour permet . Au fond. Dans le premier cas il s'agit d'une différence d'espèce (de nature.non pas auto- érotisme au sens où on l'entend d'ordinaire (c'est-à-dire où on substitue le corps propre à celui d'unie autre) Inais au sens (qui n'exclut ni n'inclut nécessairement le premier) où ce qui est désiré est l'Idée imprésentable (reconnue comme telle) de l'auto. dans le second c'est une différence d'individus dans une même espèce. comme tu voudras). par un glissement entre mots grecs. AIiml?si.. automobile. puisque c'est le terme qu'on oppose plutôt à autonomie.). Mais ce glissement est à remarquer car « hétéro » s'oppose à « homo » . de genre. homme et femme peuvent être considérés selon l'une ou l'autre des distinctions selon que l'on considère ou non la différence des sexes à l'in- térieur de la même espèce humaine .. mais ressemble plutôt à une allonomie ou hétéronomie.l d~jà alréréc 59 Je me suis éloigné de la mimesis proprement dite. ni a ni b si je peux dire) et qui n'est pas non plus « désir de soi » mais soi comme désir. En tant que désir.

p. Sur ce point. Mais c'est ensemble la littérature et la désistance (ou le retrait) du sujet (dans le « mouvement "auto" ». peut-être) qu'il faut penser. etc. Ai-je raison selon toi de les rapprocher? }. Lacoue-Labarthe & J-L.Ce postulat d'autonomie que tu accordes à la mimesis. tout entier.. il se rassemble. dans L'Absolu littéraire.à la limite « rien »I. sous le nom de « romantisme » ou de « littérature » (mais aussi bien de « poésie ». sans figure. ) . en tant que tu es un « soi » ? en tant que comme moi tu dis « je » ? Quel 1. . Qu'es-tu.) que sur une chose indistincte et indéterminable. cit. quand il écrit que « La souveraineté n'est rien ». toi. Ph. sans contours. d'une autre espèce (divine. .60 Proprement dit de penser que l'autre de l'auto est le même que lui mais hors de lui plutôt qu'un autre-hétéro. Ce « rien » . G. de « religion ». cette impossibilité native du romantisme est bien entendu ce qui explique que sa ques- tion soit en réalité proprement vide et qu'elle ne porte. M. 266.Le rien pourrait bien être l'alla: l'autre que moi en tant qu'autre moi. de « dichtung ». op. une phrase m'a saisie sur laquelle j'aimerais que tu reviennes: Cette impossibilité où se trouve le romantisme de répondre à la question même avec laquelle il se confond ou dans laquelle. susceptible de (presque) tous les noms et n'en tolérant aucun: une chose innommable.-L. d'« art ». héroïque .et j'ai conscience ici de faire un saut- m'a rappelé celui de Bataille. Nancy... .N . ainsi que le devenir-fiction du mythe nous font déjà pencher du côté de la littérature. recu- lant indéfiniment à mesure qu'on l'approche. UAbsolu littéraire.

non le substantif « l'être ») agit . Mais peu importe cette étyn10logie . devenu « quelque chose ». hétéro et alla. une femme et un autre humain. On peut et on doit interroger les rapports des deux. La littérature me semble tout occupée de l'alla de l'altérité entre un personnage et lui-même (que diffractent ses rapports avec les autres personnages. « le minimum de la chose » et tendanciellement « aucune chose » mais seule- ment accompagné d'une négation : « Je ne veux rien » = « Je ne veux aucune chose ». si tu veux sans être [étant]. je renchaîne : l'autre-alla. pour le dire avec ce mot et pour indiquer tout de suite que c'est ainsi que « l'être n'est pas » : il n'est pas comme (un) étant. tandis que: « Je veux rien » en toute rigueur veut dire: « Je veux quelque chose » ••• C'est un rappel toujours recommencé et jamais vrai- ment enregistré par personne.sauf qu'elle a l'intérêt de nous pousser à penser ce qu'est un « rien » qui n'est pas « néant ». et pourtant « être » (le verbe.ou s'agite. C'est-à-dire ce qu'« est » ce qui n'est pas sur le mode de l'étant. Donc. l'autre de l'auto l'autre de plutôt que l'autre que . « une petite chose ». pas un autre étant mais l'altérité et plus encore l'altération de l'auto. Bien sûr l'autre-hétéro n'est pas simplement un autre autre que l'alla : tu es à la fois. pour moi. lVIùnesis t01ljours déjà altérée 61 est ce point de coïncidence avec toi-même? N'est-il pas rien autant que l'ensemble de ce que je sais (si c'est un savoir) de toi en tant que telle personne? Et « rien » au sens très précis de ce mot: res) la chose. .serait rien. mais non les identifier ni les substituer.

dans la communauté. etc. C'est pourquoi toute la lecture des romans ne cesse pas d'aller de « qui? » en « qui? » : qui sont Don Quichotte. L'abandon de l'Idée échoue. (Ce qui bien sûr n'empêche pas. Bloom.. et on le retrouve quelques années plus tard dans « La commu- nauté désœuvrée ». etc. Ce mot. Elle appelle « qui? et (< qui va » répondre à mon qui? ».son essentielle fragmenta- tion. si tu me pardonnes: la littérature téléphone alla! alla! M. Le désœuvrement témoigne alors du glissement de l' œuvre (et donc. Rubempré. du mythe) vers la communauté. que s'y tressent de façon très cornplexe les rapports avec l' hétéro. Tel que tu le décris. « rien » n'est pas « néant ». ? . ou du communisme. Qu'il s'agisse de L'Athenaeum. l'abbé Mouret. à un certain point. Dans L:Absolu litté- raire. adresse.). appel (< allo ! »). c'est à Blanchot qu'il est emprunté.) La littérature ne cesse de relancer devant elle cette question « qui? » à laquelle les réponses sont infinies . le désœuvrement indique ainsi un échec qui semble rétrospectif mais qui est peut-être initiaL . tu utilises le mot « désœuvré » pour désigner à la fois « l'impossibilité native » du romantisme et l'absence d' œuvre qui le caractérise . G.. ce dernier fut-il « homo » selon nos manières de parler. des groupes politiques fondés par Bataille dans les années 1930. au contraire. en quelque sorte. Natacha.. ? . et l'impossibilité du romantisrne et de la litté- rature consiste plutôt dans la façon dont la question (< qui? » ou « qu'est-ce que la littérature? ») devient rapport..62 Proprement dit avec le monde. J'ose ceci.

alors il n'y a pas non plus d'« après- coup » : c'est l'ensemble qui est à penser autrement.et vaut par cette échappée.. reste visé comIne une fin. là même le désœvrement indique que l'au- delà de l'œuvre n'est pas une Œuvre absolue (un Livre à la Mallarmé). d'une manière ou d'une autre. il reste que la nécessité d'en passer par les luots « mimesis » voire « représentation » et même simplement « apparaître » comme Philippe l'a fait aussi pour finir -.-L.. Là où le romantisme reste tendu dans une aspiration à l'absolu qui. mais la façon dont l'œuvre se dérobe au contraire à sa propre opération si « opérer ». évoque une production. voire sur le mode d'un impossible). pas de {( scène primitive » pour le dire à la Freud). cornIne toutes les autres (sauf les répétitions méca- niques). De ce point je voudrais faire un rapide retour vers la mimesis. ou la jouissance infinie . pour le dire à la Derrida.. une effectuation . Mais s'il n'y a pas de « premier » (pas d'origine simple. Même dans la version de la « mimesis sans modèle ». qui elle-même laisse venir d'autres œuvres . . ouvre non pas sur une insatisfaction (on répète parce que ce n'est pas encore « ça ») mais sur tout autre chose qui est étranger à l'ordre de l'(in)satisfaction.. un aboutissement (fût-ce sur un mode d'idéal restant à l'infini. doublet de « œuvrer ». On est alors dans une affaire de répétition qui.renvoie impli- citement à une sorte d'état ou de sol premier par rapport auquel seulernent tous ces mots peuvent prendre sens. Je dirais: la jouissance de l'infini.Peut-être pourrait-on dire que le désœuvre- ment selon Blanchot a déplacé et déstabilisé l' « absolu » romantique. qui est d'une grande force. N . /vfimesis toujours altérée ].

Ce qui vient alors. un « faire partie de » qui précède et excède toute mimesis ..et qui sans doute enveloppe aussi le « sans modèle » car la mz'mesis de tous par tous.. là. Il y a plutôt à penser un désir présent. . avant la mimesis. Proprement dit en délaissant toute succession de premier/second. c'est-à-dire en avant de soi et dans le rapport. est par définition sans modèle. c'est une methexis : une « participation ». mais présent comIne désir. moins au sens d'une pure absence que d'une prolifération indéfinie des modèles . mimesis participative si je peux dire (et où il faut entendre aussi mimesis entre les hommes et les autres étants).

« JE SUIS CELUI QUI A MIS FIN À L'AUTOSUFFISANCE FERlÉE SUR SOI) ou : Le mythe du meurtre .

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il me semble. J. Nancy. . dans l'entame infiniment originaire des narcisses. Aubier. père de la horde). Ainsi. 1979.-L. in Ph. La Panique politique. Bataille a joué un rôle central dans l'élaboration de ta pensée de la cOlnmunauté. et tu donnes ici le moyen de penser ce rien comme rapport à l'autre. MATHILDE GIRARD . « L'État cellulaire ».-L. par quoi se scelle leur non-rapport! ». Paris. l'idée d'une « érotique de la relation mimétique ». Dans « La panique politique ». Nancy. une figure qui obséda d'ailleurs Bataille dans ses lectures des années 1930 : je veux parler de celle du Père. p. Initialement paru dans les Cahiers Confrontations. d'une methexis qui précéderait toute mimesis originaire rencontre. et de la fonction politique de l'iden- tification. au contraire. ton interprétation du meurtre du Père de la horde. « La panique politique ». et la maintient 1. L'expression est de Bataille. Lacoue-Labarthe & J. p.« La souveraineté n'est rien ». 2013. et cornme rapport à « l'autre de 1'auto » dans la perspective d'une mimesis sans modèle. mais il me semble qu'une figure s'impose pour penser le rien. et la souveraineté. Cette altération de Narcisse à l'origine éclaire « l'autre de l'auto » qui traverse la parole du mythe. tu reviens sur la représentation du Père comme figure du Narcisse absolu (ou du gorille. éditions Christian Bourgois. Tu dis plusieurs choses ici qui me rapprochent de ce que tu as écrit dans « La panique politique ». et du lYlythe de son meurtre. et tu insistes sur le fait que « tout commence. tel que Freud l'a formé. 33-57. n° 2. Paris. 53.

qui inscrit Autrui dans l'horizon de son propre retrait.avant le meurtre et avant la parole rnythique .68 Proprement dll (en ce sens. prétendu.Oui. Bien évidemment la distinction des deux est extrê- lIlement mince et fragile. ainsi c'est un dire « je ». sa tautégorie pour reprendre le mot inventé par Schelling (je me dis moi- mêrne et je me dis comme « moi-même }») . Quand Freud écrit que « c'est par le mythe que l'individu se dégage de la psychologie collectà'e ») faut-il cOlIlprendre que l'individu s'en est déjà dégagé dans le lIleurtre ? Ou faut-il penser que le mythe ou du mythe est toujours déjà là . Le je qui se dit lui-même. Cela me rappelle d'ail- leurs encore Philippe: ce qui chez lui m'a toujours le plus impressionné se trouvait dans une capacité à se savoir dans la fiction tout en connaissant aussi cette fiction comme sa vérité. Soi disant : le se-dire de quelque chose (qui de ce fait est ou se fait quelqu'un). 2. Mythos veut dire à la fois: 1. . il n'existe que par ce « se dire tel ».dans le rapport à soi comme rapport à l'autre? JEAN-Luc NANCY . « soi-disant » au sens ordinaire de l'expression en français: se prétendant. se faisant passer pour. mais elle suppose aussi le llleurtre. fictif ou feint. C'est aussi pourquoi il était si soucieux de repérer chez Blanchot. l'interruption n'est pas une sortie du rnythe). Celui-là est feint car il n'a pas de réalité antérieure à son dire. du mythe est toujours déjà là. en particulier. le je qui existe dans et comme son muthein se laisse mal discerner du pretender qui est un faussaire ou ce qu'on nomme un mythomane.

« . inlassablement et en insistant sur le caractère essentiel. ou il a su trouver une forme de sobriété sans effets. tout en filant en douce. rnais il sernble qu'elle n'ait pas pu ne pas se confondre avec un épuisement et pour finir un effacement de lui-même. Et de fait il y a eu chez lui. tâchant de les rendre plus sobres. la persévérance. figure. Le retrait du monde.d'autres effets.'lls celui LlUt' a mi" fill à sur SOl » 69 ce qu'il discernait comme procédant à la fois d'une sincérité et d'une pose... une façon de ne pas cesser de filer dans tous les sens : filer le rnêrne coton (bon ou mauvais). jeu . effet. Mais cela voulait dire aussi qu'il s'interrogeait sur la {< pose >} dans l'écriture Inême de Blanchot . sinon.. qui est le fil-ippe si tu me passes ce Witz qui me surprend à l'instant et dont je m'étonne qu'il ne soit pas venu plus tôt. axiologique et impératif de ce fil unique. il y voyait de la pose. l'opiniâtreté même. C'est aussi en partie selon cette logique paradoxale de l'être-ce-que-je-parais qu'il ne cessait de recommencer ses textes. Je reprends maintenant le fil. le refus de l'image. l'obstination.qu'en fait je n'ai pas quitté . Il rn'est arrivé de lui faire observer qu'il pouvait aussi rnanier de puissants effets de sobriété . Or ces obstacles et ces agressions . quoique pas toujours à vrai dire car. à moi ou à d'autres car le fil convient bien à Philippe.et d'autres. il n'y aurait plus eu de recours pour sortir d'un enfermement dans le mythe comme pose.. je veux dire la continuité. moins soucieux d'effets (donc de paraître) mais produisant par cet effort mêrne parfois tout au moins .et il en convenait. voire comme agres- sion pour l'unique obligation (destin? mission? savoir ?) qu'il se reconnaissait. en se dérobant à tout ce qui lui paraissait comme obstacle.le s.

de se montrer et de se dire en même temps pour ce qu'il/elle veut paraître et pour ce qu'il/elle est. par conséquent aussi pour ce qu'il/elle veut être selon et malgré ce . à condition d'y ajouter {( pose) effet) spectacle »). mais il fallait aussi compléter avec quelque chose cornIlle « moi-même ». en dessins. une praxis de ce qu'il pensait et exposait. J'ai voulu reprendre le fil et j'ai poursuivi avec Philippe.résumait bien le motif de sa fureur toujours renaissante. c'est-à-dire avec la volonté même de se défaire de soi. des ordres établis. en musiques. soit à absorber les autres. de se chercher une identité impossible à identifier. c'est par lui que j'ai été conduit à me demander si une praxis de ce genre n'est pas toujours plus ou moins le lot de ce qu'on appelle un « penseur >) ou plutôt de quiconque expose une pensée.travail) fam ille) patrie . de son venir dehors et ainsi devant les autres et devant soi- même comme un autre. De plus en plus il me semble reconnaître en chacun le mouvement ou plutôt le geste de s'exposer. Mais c'est précisément parce que les deux tendent à se confondre: chez lui seul j'ai rencontré une sorte d'exercice vivant. des convenances ou des consensus (on pourrait dire que la devise du régime de Vichy . que ce soit en mots. c'est-à-dire de son être-dehors. en art de la compa- gnie ou de la solitude.70 ne se rassemblaient pas seulement sous les espèces des institutions. La fureur se faisait autodestructrice en mêrne ternps qu'elle tendait soit à écarter. Je veux dire qu'on n'expose rien sans s'exposer et qu'exister n'a lieu que lorsque l'existence expose quelque chose d'elle-même. en amitié ou en volupté. Ou plutôt.

se détache un jour de la horde assem- blée pour se tourner vers elle et raconter qu'il a tué le père. Je te livre mon interprétation (sauvage ?) : « le plus jeune enfant » c'est celui qui est le plus près de l"infantia c'est-à-dire de la force du sans-parole. j'y vois la communication de la substance (le lait. Le féminin et le masculin ne sont pas dans le même rapport à l'exposi- tion dont je parle.) J'enchaînerai maintenant de la manière suivante : si j'appelle « mythe » la parole-de-soi ou le se-dire de l'exposition par laquelle on existe. Mais je vais laisser ce point pour un autre moment. subs- tance nourricière . selon un envoi par son être propre (son conatus) et un rejet de ce rnême être (son être-jeté ou abandonné). je suis aussitôt recon- duit vers ce prerrlÎer conteur du premier mythe que Freud imagine (comme un de ses mythes. le préféré de la mère qui l'a tenu à l'abri des violences du grand mâle. c'est ce qui ne repose sur rien d'autre.Freud l'évoque dans Totem et tabou) et la substance. se détache et fait de son détachement . premier moi et prerrlÎer mythe.) qui lui est donné. Première parole. La faveur protectrice de la mère. (Ici une parenthèse: écrivant à l'instant « il/elle » je me rends compte que sans doute on ne peut garder ici ce simple binôme démocratique. qui est déjà dans le sens et qui est prête à entrer en parole. j'imagine que son récit est aussi sa première parole. de cette force qui veut le sens. le sujet si on veut. La substance parlante. une de ses fables à lui) dans l'appendice B de Ps)'chologie collective. SUIS celui qui LI à Slir soi . Il imagine que le plus jeune des fils de la horde primitive. Elle est suspendue sur l'abîme.

72 Proprcmcllt diE

une nouvelle attache, ce récit qui est une annonce :
moi) moij'ai tué le grand mâle. C'est-à-dire j'ai supprimé
le non-rapport, la possession sans partage. J'ouvre le
rapport, ou plutôt ma parole est ouverte par lui car c'est
déjà le rapport qui m'a fait venir de la mère-substance
jusqu'à cette place où je me tourne vers vous et vous
fais entendre la fable d'une origine qui cornille toute
origine ne peut tenir que dans sa propre fable son
dire - ou sa propre parole - mythos.
Je suis le meurtrier du autos sans allas. C'est une
fable, évidemment, puisque cet autos ne peut pas exister.
Du même coup - de ce coup meurtrier de rien ni de
personne - l'autos totalement à soi et en soi se trouve
érigé en image, en présence de l'absent par excellence,
en supposition de ce qui n'est jamais posé. Le mythe
fait - il fait en disant, il feint - l'avant qui jamais n'a
précédé, l'immémorial qui non seulement reste hors-
mémoire mais n'a aucune place en aucun temps. Il dit
la fois qui a eu lieu jamais, la fois où personne n'était
là car il n'y avait pas même un « là ». Je n'y étais pas
mais j'en viens pourtant. Le mythe, ou celui qui le feint,
le mythant se sait et se dit comme plus que comme
« celui » qui viendrait de nulle part : il se sait comme
la sortie même de nulle part. L'autos pur est inexistant
(in-ex-istant). Son meurtre est la destruction de cette
inexistence (l'autosuffisance, l'autosupposition).
Le meurtre sans doute cherche toujours - lorsqu'il
est meurtre véritable -- à supprimer l'autre en tant que
je l'éprouve comme autosuffisant et que je m'éprouve
comme en manque de cette autosuffisance. Je tue ce
qui, d'être en face de moi, m'assure qu'il y a de l'autre

If .'le suis ce III i qui Cl à slir SOlI) 73

mais se fait comprendre par moi de telle sorte que
je le pense autre autosuffisant. Je tue l'autonomie dont
je ne peux ou dont je ne sais discerner l'allotropie, donc
aussi l'insuffisance ou plutôt et plus simplement le fait
qu'il ne s'agit pas de suffisance ou d'insuffisance mais
d'un rapport qui nous précède et nous succédera. Je tue
le rapport, en somme. J'imagine la stupeur du meur-
trier qui comprend qu'il vient du même geste d'annuler
et d'affirmer le rapport ...
C'est peut-être pourquoi un meurtre est toujours
mythique. On pourrait décliner cela selon des espèces
diverses du meurtre - allant de la peine de mort et de la
guerre jusqu'au crime passionnel-, mais je me contente
d'esquisser ceci: en tuant on feint de prendre l'autre
pour autosuffisant et on feint aussi de l'être soi-même.
Après le meurtre, le rapport est là, étalé, aboli, Inis
à vif autant qu'à mort.
Chaque mythe raconte une disparition, un anéan-
tissement originaire, c'est-à-dire l'histoire d'un
surgissement à partir de rien ou bien d'un {< toujours »
immémorial qui revient au même. En ce sens le mythe
est toujours meurtrier de ce qu'il dit avoir précédé
lorsque rien ne précédait. Rien n'était {< avant )} le temps,
Augustin le dit et cela veut dire aussi que le {< dieu »
d'Augustin n'est pas ou n'était pas {< avant » ce qui
change le régime du mythe: celui-ci devient parole du
sujet parlant, parole de l'homme qui ne dit {< Dieu » que
pour indiquer que sa parole s'adresse à l'infini.
Voilà pourquoi, en effet, l'interruption n'est pas une
sortie hors du mythe. Tu as raison de le dire mais je ne
sais pas si je suis capable d'en dérouler l'analyse. Disons

74

d'abord que la « sortie » est censée être le fait du logos
à partir duquel le mythos se trouve disqualifié comme
mensonge ou illusion. Or le logos ne se propose pas
comme autre chose que comme la parole autosuffisante.
Le logos se comporte comme l'étrange retour du père
mort qui n'a jamais existé.
D'ailleurs le logos le sait lui-même. On peut
montrer à chaque étape de la philosophie comment le
logos se sait et se dit voué à une insuffisance radicale.
L'éblouisselnent par le soleil du vrai chez Platon ne
montre pas autre chose, tout comme la « proposition
spéculative » de Hegel, qui excède l'ordre du langage.
Peut-être est-il possible de dire que Logos raconte la
fable selon laquelle il a tué Mythos alors que ce dernier
n'a jamais existé - jamais comme ce tissu de fantaisies
grotesques qu'on trouve dans les mythologies. Logos est
donc son propre mythe, il est une façon de se désigner
comme « je » et comme rapport.
L' « interruption » du mythe serait alors la suspen-
sion des figures, des images en tant que présences
supposées de l'origine, du vrai ou de l'être, etc. Cette
suspension est devenue nécessaire à partir du moment
où les figures ont été dites feintes - ce qu'elles sont
en effet (figura, fingo) mais dont la nature feinte/faite
(produite, prononcée, proposée, exposée) est devenue
non crédible. Était-elle avant « crédible» ? c'est peut-être
une fausse question. « Croire » au sens d'un savoir faible,
sans preuves, est un concept possible seulement une fois
qu'un savoir supposé consistant et vérifiable est venu
au-devant de la scène. Les figures mythiques sont alors
suspendues (deviennent récits, images, mythologies),

entre je et tu. entre l'un et l'autre. Son autonomie à lui se dit dialogos.\ Jér1llée SltT soi '. c'est-à-dire division du logos entre lui et lui-nlêrne. C'est le mythe logique: le logos se dit autosuffisant et en même temps dit qu'il annule l'autosuffisance. suis cehd qui a /IIi. .' Inais le il1urmure du mythos passe à travers l'interrup- tion de ses figures : ce lTIUrrnUre continue à dire « je suis celui qui a mis fin à l'autosuffisance ferrnée sur soi ». etc.

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PAROLE DU MYTHE .

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L'origine n'est-elle pas le fait l'effet même si on veut . il me semble qu'à partir du romantisme.au « Dire ». dire avant dit. la rupture de l'être soi (rupture de ce qui n' « est » jamais et se voue au mauvais infini). au poème. et après lui. ce qui signifie être origine (de sens) et par conséquent ne pas avoir d'origine ou de provenance.ou s'ori- giner . l'origine comme béance et angoisse aussi bien que jouissance. MATHILDE GIRARD . Peux-tu dire quelque chose de cette préfé- rence accordée à la parole.et désigner l'absence d'origine. sans appropriation et donc aussi sans fin. elle ouvre avec. et de la mort? JEAN-Luc NANCY . parler en ça parle et en je parle tout à la fois.) . relève de la pulsion. « La mort » est cela même : sans origine donc sans retour. (D'où muthos : parole naissante. et donc à une certaine traduction du mythe que je rapporte surtout à Heidegger. expo- sant ce sans fin dans la fin. ce faisant. Parler donc c'est à la fois originer . en elle. Parler c'est ne plus être là mais bel et bien être le « là » (comme dit Heidegger). je pense à plusieurs choses en même temps: d'abord. de la passion pour l'origine. Te lisant. du mythe et de la tragédie.Faut-il opposer parole et pulsion pour l'origine? Ta question me pousse à soutenir le contraire.de la parole? Celle-ci surgit d'elle-même et. tu lies essentiellement ici le mythe à la parole du mythe . sur tout ce qui.

Voilà peut-être le muthos : la parole qui en nommant se nomme. dans le désir de nous trouver à notre naissance (et à notre mort.80 Proprement dit Pour reprendre ta question: il me semble donc que j'ai envisagé le mythe de cette manière. en déclarant se déclare.. à sa façon de résonner dans la langue et donc aussi dans d'autres (lacrimae. « larmes » ne fait entendre un sens complètement défini que selon un contexte.: à toute chose et à rien. Le sens est dans le renvoi à ou dans le rapport à .consiste dans ce renvoi présenté comme tel: car il y a aussi du sens qui ne se présente pas comme tel (le sens de la sensation.ou le sens pensé à partir du langage . Ou plus précisément le sens langagier . je parle de quelque chose dont tu as comme moi l'expérience sensible.mais il n'est pas infini). est d'emblée infini (le sens signifié est toujours plus ou moins indéfini. mais en prononçant le mot « larmes » je renvoie aussi à ce mot.). Tranen. rien n'est strictement univoque. ou bien vers le sens en tant que naissance (et mort). retour à notre avant- naissance) : parler en effet revient à lancer un appel vers la naissance (et la mort) du sens. Or ce second sens. Et qui donc dit deux choses à la fois : le sens signifié et le sens du phéno- mène « sens ». Peut-être pourrait- on même dire. du sentiment) alors qu'un mot de la langue est à la fois un renvoi à un dehors et au mot lui-même. Si je parle des larmes. que la parole est faite de cette passion : nous parlons parce que nous sommes dans le désir de l'origine. lui. . à partir de la suggestion que fournit cette association duelle. tears . par exemple médical. . je veux dire sans dissocier parole et passion d'origine. le renvoi d'un à tout ce dont il se distingue..

Mythe et société en Grèce ancienne. sanglots). Mais je ne vais pas suivre les analyses de cette « logique autre » : il suffit de dire que. p.renvoi et ouverture. chaque fois.me configure. une logique autre que la logique du 10gosI. à des afIects à leur tour contrastés. Comment formuler. de l'équivoque. Maspero. pardonne-moi. etc.ce qui veut dire aussi 1. ce constat de carence en se tournant vers les linguistes. voire formaliser ces opéra- tions de bascule qui renversent un terme dans son contraire tout en les maintenant à d'autres points de vue à distance? Il revenait au mythologue de dresser.mais aussi bien des arbres ou des démocraties . comme origine de sens . appels à des répliques ou refus d'en recevoir. Vernant. mais c'est pour conduire à ceci: le muthos n'est pas univoque. . par exemple. à des phrases de poètes. les mathématiciens pour qu'ils lui fournissent l'outil qui lui manque : le modèle structural d'une logique qui ne serait pas celle de la binarité. son ton. tensions amorcées dans des directions diverses. . 1974. mais chaque fois dans un mode de renvoi singulier donné par mon acte de parole. du oui ou non. ne propose pas une information. l-P. etc. Jean-Pierre Vernant écrit: Le mythe met donc en jeu une forme de logique qu'on peut appeler. à de la physiologie et à de l'affectivité. en contraste avec la logique de non-contradiction des philosophes. son adresse.je renvoie dans l'instant à des polarités intensément contrastées. lorsque je parle des larmes . 250. en conclusion. les logiciens. Paris. Il est essentiellement équivoque ou plurivoque. Or chacun de ces renvois instantanés . une logique de l'ambigu. de la polarité. Parole du mythe 8r Tout cela est un peu laborieux. si je peux dire. à d'autres mots (pleurs.

en tant que substantif singulier. M. la pensée en question : c'est à quoi s'adresse la « déconstruction » heideggérienne de l'ontologie). il est vrai !) de la nullité ou néantité du Souverain. ce que tu dis ici du meurtrier qui tue le rapport en tuant le « non--rapport » . le désir de voir. aussi.-L. . du Narcisse. Du même coup nous est révélé que nous sommes en un sens privés de ce que nous nous étions forgé (une pensée de l'unité en acte et inconditionnée comme principe et/ou fin de l'être . G.. à la scène primitive) . N . d'être ce corps et de n'être que ça/ont le principe de (dé)raison de l'Occident ». il y a toujours déjà en-commun et en-rapport. Et tu as bien raison d'ajouter qu'au fond la « mort de Dieu » ne signifie rien d'autre que la mise en lumière (étrange lumière.. si la « souveraineté n'est rien ». S'il n'y a pas de Narcisse absolu. du Principe. de l'Un. dans La Communauté désœu- vrée.ce qu'on peut aussi préciser en disant que « l'être » contient déjà. diffractée. à la souveraineté chez Bataille. J. où tu écris que « L'angoisse. disséminée entre toutes ces tensions .ou qui s'aper- çoit qu'en atteignant la souveraineté il découvre en elle la condition même du rapport (façon de lier le Ineurtre. que signifie (encore) l'annonce nietzschéenne de la mort de Dieu ? Je pense à Corpus. de toucher et manger le corps de Dieu.Tu dis bien. toujours déjà « en-comnlun » et « en-rapport ». . en insistant sur son caractère d'insuffisance.me rappelle l'infléchissement que tu tenais à donner.Également. Proprement dit ünmédiatement origine perdue.

. manger .. c'est-à-dire la même chose -l'lm actuel--inconditionnel non seulement comme principe ({< principium rationis )} . du rnoins telle qu'elle est ici et sans revenir à son contexte que je n'ai pas à l'esprit. Ce qui se divise en deux: désir d'un in1possible ou d'un manque principiel (si on pense en termes d'origine) ou désir dont le sens n'est pas un (< objet )} impossible mais sa poussée même ({< voir. Parole du mythe En revanche la citation que tu fais de Corpus rn' évoque autre chose. toucher.. ) mais aussi comme désir. . )}) et dans ce cas origine diffractée dans son propre muthos. Autre chose..

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ÉCRITURE DE LA JOUISSANCE .

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expression que nous n'avons pas employée jusqu'ici. et tels qu'ils sont tendus vers et par ce qui de l'être et de l'autre s'échappe infiniment? L'écriture de la jouissance parce qu'il s'agit de cela. peut-être parce qu'elle comporte l'événement d'un rapport de soi à l'autre (d'une dépro- priation) qui communique avec un événement de ton histoire et du mythe qu'est peut-être Jean-Luc Nancy pour moi et pour d'autres. Il est vrai que. et à ce que tu y déploies à propos de l'écriture comme ce qui « touche au sens ». si je ne me trompe pas. » Cette phrase ce poème . de la parole qui est inséparable de la passion. ne fait-elle pas entendre ce qui lie l'écriture poétique à la parole du mythe .Tu parles de « l'écriture de la jouz'ssance ». Je suis tentée d'imaginer que cette phrase de Bataille relève du mythe pour toi (avec toute la complexité de ce que peut venir signifier « pour toi » ou « pour soi ». me conduisent vers une phrase de Bataille.et ce que tu dis là.glisse-t-elle toujours. d'une façon ou d'une autre. vers une parole du mythe? JEAN-Luc NANCY . de la pulsion pour l'origine.tels qu'ils voisinent dans les parages de « l'impossible ». me fait revenir à Corpus. dans . que tu as plusieurs fois évoquée et qui reste pour moi une énigme: « Soudain le cœur de B. en réponse à ce que tu viens de dire. est dans mon cœur. ici). aussi . MATHILDE GIRARD . Mais au-delà de toi et moi.Mes premières pensées.

il vaut sans doute mieux distinguer entre « parler » qui renverrait plutôt à l'émission.synonymes dans la désignation d'un « toucher au sens» (il faudra revenir sur cette formule). Cependant si nous nous servons des deux mots. défaille ou fait défaut (la vérité est ce qui le coupe. au bord externe d'une forme qui va naître . « l'écriture de la jouissance » peut bien en effet « glisser 'vers une parole du mythe » comlue tu le proposes.ou pas. Je dirais: la parole touche au sens qui se donne (fût-ce en échappant aussitôt). Un autre mot préalable afin de passer brièvement par ce que ta forn1ule évoque et qu'il faut bien signaler.83 Proprement dit ce qui précède. Mais « écrire )} n'a pas ici et là le même sens. elle est toujours un sens tranché). s'interrompt. Cela peut donner un cri. Laissons donc de côté ce qui n'est qu'une affaire de codes. à savoir.hors de portée. Tendue vers son propre excès sur toute signi- fication. ou bien ces deux vers de Faulkner : . De l'une ou de l'autre manière le sens essentiellement se suspend. c'est une prise.ou beaucoup . à la profération et « écrire » qui noterait plutôt la tension vers un sens toujours un peu . nous avons sans doute tendu à rendre synonymes « parole » et « écriture » . presque une étreinte. le caractère ininscriptible du rapport sexuel: à ce compte il n'y aurait pas d'écriture de la jouissance. ou l'exclamation d'un nom. tandis que l'écriture touche à la limite. La parole présente. la jouissance tout ensemble renonce à se dire et s'écrit comme un sens ouvertement excessif. pose presque un éclat de sens. chez Lacan. l'écri- ture fraye un chemin vers un sens à venir. Cela précisé.

parler. l'allée et venue -. nous pouvons en venir à la phrase de Bataille que tu rappelles (dont tu rappelles que je la rappelle souvent). ni parlante. Ge laisse de côté le contexte et je ne m'arrête pas 1. c'est-à-dire le baiser en tant que dire-de-soi . proxi- mité qui éprouve le proche. est dans mon cœur. sucer). lécher. Dans notre civilisation au moins le baiser opère de manière mythique depuis le (< baiser de paix » jusqu'au (< french kiss » . Le (< une seule bouche » de Faulkner est remarquable parce que c'est une manière de dire le (< deux en un » qui échappe à la fusion (ou à la confusion). ni silencieuse mais mêlée de souffles. de lu jozûssancc Lu there be no farewell shaped between 'PUJo nzouths that have been one nlOuth I Qu'il ne se forme aucun adieu entre Deux bouches qw' ont été une bouche comme si le baiser fermait les bouches à la parole. De cette mêlée . boire.. c'est-à-dire l'approche. La bouche unique formée par les deux bouches ne peut pas parler.intrication sans assimilation.. une bouche unique parlant-écrivant un silence qui forme en même telIlps le mythe du baiser. Hélène: ma cour suivi de Poèmes du Mississippi. Faulkner. or cette civilisation est peut-être celle où la parole joue le plus un rôle déterminant et en particulier par le clivage du logos et du mythos. Soudain le cœur de B. de pulpes. 2014. . d'hu- meurs et de saveurs (toutes les fonctions de la bouche y sont jouées. elle n'est donc plus (< bouche » ou bien elle est en tant que passage à la limite de la bouche. manger. La Nerthe. W.

réclame qu'on l'entende. soit nommée par une initiale. l'image est visible. puissante d'un mode d'exister qui ne relève ni d'une ontologie (ou d'un concept). . Sans doute. Voilà ce qui fait le mythos. comme la phrase.et dans l'échappée dont tu parles ({< ce qui de l'être et de l'autre échappe infiniment »). qu'on n'entende que lui et un sens entièrement présent.9° Propremem dit sur le fait que la femme désirée. De deux manières différentes une fois l'adresse impérative. une incandescence d'être. Dans un cas un passé qui s'est prolongé. ni d'une image (ou d'une figuration). Il s'agit d'une clamor. offert à même la phrase.et de la tension avec laquelle ce dire se jette vers . Comme avec le vers de Faulkner. le cœur de B. est dans mon cœur. COlnme un éclat d'écriture qui jaillit avec la teneur et le ton d'une exclamation. Que veut dire cet (< être » ? la consistance irrécu- sable. d'un éclat de voix qui se jette en avant et qui exige. Jamais une phrase pareille. let there et l'autre fois la première personne- s'avère la tension d'une déclaration. sensible et perçue comme telle. aimée. dans l'autre un instant qui surgit. {< One mouth » chez l'un. Mais elle n'a rien d'imagé (ni d'imaginaire). la métaphore s'efface devant nous: il y a eu la bouche unique. d'une exclamation voire d'une proclamation. Celle-ci doit être écrite/prononcée : il faut considérer les détails qui révèlent l'un et l'autre aspect. {< est dans » chez l'autre.) Il me semble que cela n'a jamais été dit ailleurs. Cet (< être » se donne dans la phrase. Ce qui est dit être tient son être de son dire . une incandescence ici et là et. On pourrait aller jusqu'à dire qu'il s'agit chaque fois d'un performatif. il faut le souligner. présenté.

de 91

M. G. - La phrase de Bataille me faisait aussi penser
à la greffe que tu as reçue, du cœur justement. ..

J.-L. N - C'est vrai ... je n'y pensais pas. J'avais retenu
cette phrase près de vingt ans avant la greffe. Comme
si ... mais non, le cœur est de toute façon mythique dans
notre culture et c'est d'ailleurs ce qui rend insupportables
certaines exploitations romanesques ou cinématogra-
phiques de cette greffe. Je sais bien qu'elle a fait de moi
un personnage un peu remarquable un philosophe
greffé du cœur! que ressent-il? comment se pense-t-il ?
Se profile une sorte de mythologie de l'androïde ou
bien au contraire de la substitution des personnalités.
Mais cela montre aussi combien notre n10nde peut
toucher à des lieux ou à des points mythiques : le cœur
comme le battement le plus « propre », tout comme les
formes nouvelles de procréation, de gestation, d'iden-
tification (voix, iris ... ) et jusqu'à la techno-fiction de
l'immortalité ...

PERFORMANCE

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nlais lui donne sa forme. ne procède pas de la vie (à travers quelques médiations) ni ne l'exprime.qui nous occupe. . en jeu dans le dialogue. avant de poursuivre: mes questions ont jusqu'ici mobilisé certains signifiants anciens. si en vogue aujourd'hui. une vie entièrement coextensive à une écriture qui. dans la perspective du mythe . ainsi que des élérnents de ton histoire passée (avec Philippe Lacoue- Labarthe). Écrivant ce mot je pense que l'expression wittgens- teinienne de « forme de vie )}. de ce fait. JEAN-Luc l'~ANCY -Tu me reconduis ainsi vers un motif obsédant : comment surmonter . J'aimerais souligner quelque chose.sans la dissoudre la distinction entre l'œuvre et la vie? qu'est-ce qu'une bio- graphie (auto ou allo) ? Roger Laporte avait tenté de donner à ce mot un sens retourné: non le récit d'une vie mais une vie d'écriture. Mais il me semble d'une part qu'elle se manifeste plus immédiatement à travers ce que tu peux dire de Lacoue (il n'y aurait donc d'auto- biographie qu'allo-biographique) . et d'autre part que la question du mythe nous projette dans la sphère d'énonciation que tu désignes ici par le performatif. Ceci pour dire qu'on ne peut pas entrer dans la question du mythe. La dimension auto-biographique est donc là. sans reproduire la déclaration sans faire (du) mythe. ni tisser quelques repères de sa généalogie. MATHILDE GIRARD .

Il y a une certaine déclaration. une per- formance de « soi » jamais achevée. des affaires. l'intonation. scientifique.). l'accent.interminable .) c'est-à-dire de la fonction mythique ou plutôt Inythologique (celle d'un discours proposant des figures plutôt que la fonction. la formation .dont peut ou non faire partie une forme d' « œuvre » au sens reçu du mot (œuvre artistique.d'une forme (individuelle ou collective. tendanciellement. Une vie est la perfor- mance d'un mythos qui constitue sa façon de dire « je ». etc. etc. jamais complète mais qui instruit tout de même une certaine plastique. Le « dire » en question se trouve sans doute plus dans la pragmatique du langage (la voix. d'héroïsme. politique .). etc. de sentir. chaque fois. dans l'affect.et ces différentes formes sont elles-mêmes des modulations au sein d'ensembles culturels. dans la mémoire. etc. chacun est dans le sens comme il/elle est dans « la vie ». profération. il n'y a pas deux sémantiques identiques. Une vie se per-forme si je peux dire. c'est-à- dire dans l'effort. ou les deux à la fois.la « façon de parler » qui est de part en part tissée dans la façon de se rnouvoir. elle se fait en se disant et se dit en se faisant. spirituels) ou bien d'autres genres de « faire » (des enfants. . les gestes . etc. de respirer.). de génialité. des expériences.) que dans la sémantique (encore qu'elle conforme les significations. disons mythopoiétique de ce mythos dont j'essaie de parler). Je veux dire qu'une vie est une forme. à la performance ou à la performation que constitue l'acte entier d'une exis- tence . une figuralité . Proprement dit a surgi à un moment où était presque cornplètement effacée la prépondérance des modèles (de sainteté. voire. historiques.

c'est peut-être l'expres- sion d'un accès. Je pourrais ajouter. . à savoir discerner et retracer la forme ou la figure singulière d'un auteur. Aussi faut-il reconnaître que rejoindre ce point n'a sans doute aucun sens . si j'ose dire). Les biographes arrivent souvent mal à rejoindre le point de la perfor- mance du bios qu'ils racontent. >) À quoi on peut ajouter que cet optatif est superflu: les romans sont déjà la « théorie >) du roman . retour et redoublement contenus dans la phrase de Frédéric Schlegel : « La théorie du roman devrait être elle-même un roman.. de plaisir. de ne pas le dire. sur un registre plus secondaire. que pour cette raison un grand nombre de biographies sont décevantes (tandis que les autobiogra- phies sont toujours en quelque façon intéressantes car elles performent au carré..pour le dire en pensant à ce lTIotif qui a tant occupé Philippe. et un accès à quelque chose d'autre . Les œuvres de l'art ont pour privilège d'exposer sensiblement ce double mouvement. G..c'est alors une mise en figure. M.. toute vie se performe (mythos) et se figure (mythologos). Mais toute vie en vit. Or c'est de là que procé- dait un retour obligé vers la littérature. de le poser. cette double tension performatrice et figuratrice. c'est-à-dire vers la performance. pour y revenir.qui . voire une typologie une typification . Sinon le sens que lui donnait l'idée romantique de la critique. Pe!jrmnance 97 de l'articuler. imaginer. Ce n'est pas une mythologie mais cela peut tendre à le devenir . déposer.Ce qui caractérise les mots de Faulkner et ceux de Bataille. Aux deux sens du terme: un accès de joie.

-L. tu écris dans La Pensée dérobée qu'il y a chez Bataille (< une inti- mation de l'extrémité I ». L'autre est de Duras: (< Cela est fait ». Je pense à deux autres phrases. L'une est de Bataille. J. Être singulier pluriel. que tu as relue en détail dans La Communauté désavouée. les deux mouvements de bouche et de cœur ne sont pas métaphoriques. en tant qu'il vient au lieu du rapport quand il se dit. encore. elle dit une impossibilité d'accéder . p.pour citer au moins un passage que j'ai en mémoire (encore dans Ulmpossible) : (< à la vérité nous accédons » . le poème ou la littérature qui se produisent là. un appel à l'accès qui suppose un passage par 1'excès. en proposant de penser qu'on (< accède à un accès2 » (dans Être singulier pluriel).. nous accédons mais. Paris. et l'être qui se dit ne consiste pas au-delà du dire qui le fait advenir. p. Comrne tu le soulignes. 1996. À propos de la phrase de Bataille. Proprement dit est l'autre et qui est mythe') alors. Nancy. ». 2001. 31. La Pensée dérobée. J.et ensuite il ajoute à peu près (< mais aussitôt nous perdons cet accès ».. -L.-L. n'ap- pellent pas notre imagination. Il joue sur l'amphibologie: (< nous accédons la vérité » et (< au vrai. Nancy. . ou bien est-ce que l'impossible (qui est peut-être un autre nom du mythe) suppose de maintenir cette tentation? J. Galilée. Galilée. 30. Paris. d'abord. qui se trouve dans La Maladie de la mort. pour revenir sur l'interprétation que Blanchot en a faite. pour dire le vrai. que tu contestes. Il y a une 1. si je peux dire.(< une perte instantanée à l'accès ».N -Bataille dit . Quel est le sens de cet accès? Le mythe interrompu demande-t-il d'en finir avec la tentation d'un accès à l'origine. 2.

). C'est une émotion. car la figure/le type sont destructeurs. à une saisie. Pour répondre maintenant à ta question sur la « tentation de l'origine » je dirais: ce n'est une tenta- tion que si d'avance elle se figure qu'il y a une origine.étant bien entendu. c'est un spasme. mais c'est à peine un accès. Et nous trouvons ainsi accès à quelque chose (à un lieu. au comble. insidieusement. L'assurance est dans l'accès. » Tout au moins les deux façons de lire ont-elles en commun ceci: nous accédons (à la vérité. unique. une fois de plus. une folie. c'est un égarement ou une ferveur. même si ce dernier n'accède à rien qui se puisse garder ni reconnaître. Peut-être pourrions-nous dire que cet accès forme le mythe : la performation de ma vérité (non d'une vérité subjective. à l'extrémité. Peut-être cela est-il la posture religieuse dans sa forme la plus courante. Donc la perfor- mation de cette forme qu'est (< ma vie » . c'est déjà cesser de vivre. encore moins subsister là où nous accédons. etc. Personne n'y échappe tout à fait. et entrer dans sa propre mythologie. Mais la performance renouvelée ne peut qu'échapper à cette figuration: en effet à quoi bon . Pe. il se fait du mal et souvent en fait aussi à d'autres. mais lorsque quelqu'un s'y laisse prendre.forrnance 99 affirmation conjointe à une sorte de concession: (< C'est vrai. entière et absolue. en tant qu'elle me touche). qu'accomplir dans la vie cette forme inchoative en figure ou en type. mais de la vérité. à un pouvoir même) sans que pourtant cet accès nous laisse séjourner. Qu'est donc cet accès? Je crois qu'il est comme un accès de toux ou de fièvre. une fureur. nous accédons.

.La phrase de Duras nous déplace. figurées. G. » L'écriture est peut-être cela où on entre toujours. il semble que l'accès se condense dans un acte qui décide de tout. C'est- à-dire aussi parce que le mythos n'est pas une parole ni une forme identifiable. je veux bien le dire ainsi. quand la littérature n'est plus récit ni imagination. donc ni enfoui ni secret. le moment où la narratrice est entrée dans l'écriture. jamais accompli. Il prononce ou il performe l'impossible. . typées? M. et s'affirme ainsi dans le silence et le secret (de la scène primitive). sans jamais sortir. et nous fait atteindre le contact entre la jouissance et la scène primitive de l'écriture .N . enfoui et détenu dans une intimité? Je pense plutôt que ce qui « est fait » se sait comme n'étant pas à savoir. dans Emily L. dans le dehors.Oui. puisqu'elle convoque après elle Blanchot. Mais « inavouable » pourquoi? parce que ce n'est pas à divulguer? mais cela suppose-t-il que nous taisons le secret tout en le prononçant pour nous-mêmes ? secret inavouable mais gardé. Ce qui est fait.-L. Inavouable parce qu'il n'y a rien à avouer.« Cela estfait » désignant aussi.IOO Proprement dù performer sa vie si son origine (et sa fin) sont données. D'une certaine façon. car c'est toujours dans l'altérité. n'est-ce pas ce qui est reconnu comme « l'inavouable » ? J. Je note ta formule: « entrée dans l'écriture. l'inidentifiable -~ et il le prononce ou le performe non pas seul mais avec/pour/par un(e) autre: je dirais que la jouissance ou l'écriture sont deux façons de « faire » ce qui n'est jamais fait.

« archi-écriture » corrlme disait Derrida. de scène. (Une précision: (< inchoatif» c'est d'abord commencer en fouillant le sol pour établir des fondations. J'ajouterais que la jouis- sance. dans l'adresse qui soutient sa parole. naît d'une impossibilité d'une absence de fond. Celui qui parle est toujours déjà engagé au-delà de ce qu'il dit... on en reste à la fouille. de figure. le traçage. de l'histoire qu'il raconte. la fouille est à elle-même sa « raison d'être ». « écriture » détachée de la graphie. forme l'échappée de cette entrée. La psychanalyse .de réalisé c'est « ni fait ni à faire » peut-on dire en détournant l'expression. bien sûr. Et c'est cela « faire l'amour » et/ou (< écrire ». artistiques ou philosophiques). l'approche. tel que tu l'envisages jusqu'ici. (< C'estfait » désigne de manière paradoxale mais d'autant plus nette qu'il n'y a rien de (< fait » . !vlais justement. . l'esquisse (tiens! voici l' Entwuif de Heidegger) dont la teneur infiniment inchoative performe « une vie ». G. l'esquisse. Et. « absence de mythe » disait Bataille qui détennine la possibilité d'une parole qui s'agit comme origine. et aussi à quelques égards de la « littérature » (de la pose ou de certaines poses littéraires. il faudra dire que ce qui rapporte l'une à l'autre l'écriture et la jouissance ce serait la similitude entre « rentrée» -l'accès. en s'exposant. M. C'est le frayage. c'est la per-formance dont nous parlons. l'effleurement et l'échappée (< le plaisir essentiellement échappe »). rOI Ce qu'on appelle « écriture » . de plus. elle. l'excès de l'accès et l'effacement de la trace dans son tracement.Le mythe. on ne fonde pas. ) Dans ces conditions.

ce serait quelque chose au sujet de comment chacun(e) se rapporte à soi-même dans une parole (et/ou silence) qui répond à cette insé- parabilité. N . Cornment expliquerais-tu cette tendance de l'être à chercher sa forme dans un sens définitif? En quoi est-elle fina- lement destructrice comIne tu disais plus haut que (< la figure/le type sont destructeurs » ? ]. plus « avant » que (< moi ». parce qu'inévitablement ce qu'on peut dire de soi nous remet en jeu dans une façon de se présenter ou de se représenter. Le dit est inséparable du dire. et « se parler» ne peut qu'être parlé depuis plus loin.IO::? Proprement dit travaille à cet endroit-là. la plus complexe et difficile. la parole (1'« être-parlant »). Peut-être en d'autres termes: l'être parlant doit se parler pour parler. en quelque sorte. Ce que Freud a peut-être su de la manière la plus aiguë. Il y a là un point où se nouent ensemble le mythe (1'« être-au-monde »). la passion du moi pour l'origine (sous sa forme fantasmatique ou réelle) -la façon dont le moi tente de chercher une réponse. Si j'insiste sur cette dimension. en un sens. le sens (1'« être-avec »). Que tu puisses former une analogie avec le travail ou le rapport psychanalytique est assurément d'un grand intérêt. puisque la parole y est mise à l'épreuve de l'adresse.-L. et cette situation qui s'appelle le transfert trahit. On est au monde en parlant . c'est pour souligner quelque chose qui n'est peut-être rien d'autre que la curiosité (parfois impérative) qu'on a pour tout ce qui touche à notre provenance. qui est en rnême temps la quête d'une satisfaction. Elle est forcément déçue.Voilà: le dit est inséparable du dire.

c'est-à-dire en fin de compte d'un dit qui voudrait se tenir quitte de son propre dire ou bien qui s'efforcerait de le résorber. Au monde l'être-parlant parle pour tout le monde. s'est consacrée la civilisation qui s'est voulue du logos -.. avec et sans paradoxe. en signification: à quoi. Willianl Carlos William. je veux dire pour tout ce qui ne parle pas et ainsi il ouvre ou bien il opère l' (< avec » de tous les étants.. Pound. intenable et qui est celle à laquelle nous sommes pour le moment tenus . que va la philosophie pour autant qu'elle se confie au concept et délaisse la voix ou le dire (qui sont. ). Joyce. en totalité. semble-t-il. je dirais que {< la curiosité (parfois impérative) qu'on a pour tout ce qui touche à notre provenance » n'est autre que la parole (oui. tous ces derniers témoins du désir de redonner sa voix à une langue emportée par une logistique impériale. Aujourd'hui il est possible de se représenter que plus personne ne parle et qu'un discours universel se déclare . Et que ce n'est pas un hasard si je me retrouve ainsi entre litté- rature et philosophie comme entre {< dire » et {< dit » ••• séparation insupportable. Mais c'est aussi de ce point que peut se déclencher le désir d'accomplir cet {< avec» en ensemble. Revenant de là vers la suite et la fin de ta question.. aiguillon. ce que Derrida a nommé {< écriture» ou {< archi-écriture »). Performance I03 et en parlant on est avec. implacable . de son propre muthein (de Shakespeare à Faulkner. la parole comme curiosité. .. qu'elle le veuille ou non. Je me risque même à ajouter que c'est dans la même direction.dont l'expansion planétaire d'une langue ({< anglaise ») détachée de sa propre énonciation.

adresse) qui en parlant se met elle- même en jeu comme origine (et du coup dédouble en soi l'origine: {< je/parle »). Cette cure est elle-même surtout un symptôme. Tu m'as rapporté un échange au cours duquel Lacoue-Labarthe avait affirmé qu'il n'y avait de folie que {< simulée » . d'un état de dissociation trop fort entre le dire et le dit.ce qui. {( chercher sa forme dans un sens définitif » n'est {( une tendance » que pour la civilisation où le dit tend à résorber le dire . folie dans laquelle ils se seraient réfugiés autant qu'ils auraient été précipités. elle aussi. {< simulée » . mais une folie propre aux penseurs/poètes du monde moderne (comme un monde qui exigerait trop de la pensée). G. à un certain souci concernant la jouissance et la possibilité qu'elle soit. appel. soit dit en passant. recherche désespérément à combler l'absence de figure dans la performance échouée d'une nouvelle identité.À coup sûr la formule de Philippe ne voulait pas caractériser la folie en général ni en soi. ]. Évoquant tout à l'heure {< l'accès » qui lie la parole du mythe à celle de la jouissance. peut-être le symptôme rnajeur.. qui ne parlait alors que cette langue. nous avons touché ce qui. est peut-·être la raison pour laquelle Freud a inventé la talking cure . En revanche. M.appellation créée comme tu sais en anglais par Anna O. cela peut signi- fier plusieurs choses. mais précipités justement ..-L. dans la folie. Proprement dit exigence. l'état auquel parvenait notre civilisation.10--1.N . mais cela renvoie aussi à ce que l'on dit de la jouissance.

lorsque le héros sadien crie : « Je jouis ! ».. . Par exernple..5 par le fait de ne pouvoir trouver la forn1e où se serait donné le rnande. une simulation simulée . D'ailleurs quand on dit que pleurer« fait du bien » n'est-ce pas parce que l'émotion exprimée se décharge donc se détache d'elle··même. Mais laissant la folie terme difficile à manier -. COlnme l'a dit Nietzsche fou. sans pleurs et sans rire. Disant cela..ce serait une simulation « comme si ». au sens d'« être précipité » ••• Mais aussi. et alors on dit : « Je suis mort parce que je suis Dieu ». La question est toujours peut-être de l'avoir-lieu: ce qui a lieu n'a lieu qu'en se (re)présentant son avoir-lieu. InverserIlent. . cela rend fou. il dit (peut-être) quelque chose qu'il sait en même temps être « fou » et à quoi pourtant on peut donner un sens. que ça étouffe ou que c'est sans mots. la jouissance (et j'étendrai ce que ce mot suggère à toute émotion forte ou plutôt à toute expression d'émotion forte. si Dieu est rnort il faut le remplacer. 10. c'est comme s'il lui fallait se le dire pour jouir.et pourtant la même parole peut être aussi comme un surcroît de jouissance. . sentir qu'on ne peut pas s'exprirner... amour ou deuil) indique un sens du dédouble- ment: ou bien en effet on est emporté (comme dans la folie) et on « ne sait plus ce qu'on dit/fait » ou bien on le sait quand rnême un peu et alors le plus sincère cri d'amour ou de douleur peut s'apparaître à lui-même comme relativement détaché de « soi » et donc comme s'il était simulé .

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LA POLITIQUE TENTÉE PAR LE MYTHE .

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MATHILDE GIRARD . La littérature. une certaine nostalgie de la communauté. par exemple . l'interprétation qu'en donne Blanchot fait signe vers la politique d'une façon problématique qui n'avait pas été analysée jusqu'ici. cette lecture de .En cOlIlmençant par la fin de ta question je dis d'abord : non. Ces énigmes. n'est pas réductible à la seule dimension (~ cosmo-politico-théologique » ou à la mythologie. elles consistent et se concentrent essentielle- ment dans le fait d'adosser la politique à un « registre excédent ou transcendant». à un « rapport sans rapports ».comIne tu le montres dans La Communauté désavouée . Si le mythe. et plus largement ce qui fait de celui-ci un « absenthéisme » t'ont accompagné dans cette relecture de Blanchot? JEAN-Luc NANCY .dans le rapport que Blanchot construit entre La Maladie de la mort et la scène de l'Eu- charistie. C'est ce qui apparaît. Si ce contact entre la politique et un registre transcendant est chez toi le lieu d'une question toujours active. mais aussi l'installation d'une « cécité » concernant les sens de la politique avaient permis de garder intactes les énigmes que comportait le livre de Blanchot. comrne tu l'as dit plus haut. il arrive que son caractère performatif (~cela est fait » - renoue avec un fondenlenr religieux. dirais- tu que la déconstruction du christianisme. Si la dimension mythique et Inême sacrificielle pénètre déjà le texte de Duras.

entre les deux mouvements « nécessaires et incompatibles » (je rappelle sa lettre à Bataille de 1962 que je cite dans le livre) dont l'un veut « nommer le possible » (la politique) et l'autre « répondre à l'impossible » (la littérature). s'il faut la ressentir ques- tion à reprendre) il y a la reconnaissance (ou l'aveu) de ceci que la démocratie desserre au contraire complè- tement le lien en question et porte la tension entre les deux « mouvements » jusqu'à une distension extrême. pour dénouer ou pour nouer.. Tout est là tellement complexe. c'est-à-dire d'un renvoi du « possible )} à quelque chose de « l'impossible )}.gêné peut-être aussi par le caractère . Cela s'appelle en termes politiques une pensée de droite. Il ressentait une « nécessité d-'unir l'incompatible ».ou dans une sorte de dénouement et d'inaccessibilité . c'est entre politique et transcendance qu'il faut poursuivre. voire d'extrême droite non exactement au sens d'un fascisme mais au sens d'une volonté de recours à une fondation. Mais tu as raison. . Sans doute faut-il que j'essaie de ramasser l'enjeu de cette lecture de Blanchot. Gêné par son propre passé et par les reproches qui lui en étaient faits .IIO I~r()nrpnzp. ou bien encore et plutôt pour défaire ces deux mots ensemble .. Au fond de cette nécessité (si on la ressent.. Celui-ci a tenté dans la Communauté inavouable de nouer un lien qu'il savait ne pouvoir nouer qu'à la limite .fzr dit Blanchot est restée indépendante de cet index d'un « absenthéisme » auquel nous pourrons revenir plus tard. C'est-à-dire que je n'ai pas voulu ni pu prendre à la fois l'analyse du texte de Blanchot et une réflexion qui devrait se prolonger au-delà.

Je retiens qu'il s'est approché au plus près du mythe. un signe. insocialisable si je peux dire (tout son livre s'en prend à la « société }) comme ordre de la « loi }) et de l'institution). Mais ce n'est pas ici le lieu de s'y arrêter. La politique tentée par le lI(vtlze III obscur de ce qu'il cherchait -.s'instituer- d'une autre manière. Ce don de la femme est assimilé de manière très précise au don du corps du Christ en tant que don d'une présence inapparente. incertaine vers . Le mythe est alors celui que fournit une fiction dans laquelle une femme se donne à un homme et disparaît. Pour Blanchot il y aurait là la vérité d'une « commu- nauté » ininstituable. un index. un geste . .. ) en direction du fondement (il yale mot « fonder }) dans le texte) lui-même impossible et se dérobant. essentielle- ment disparaissante de ce corps devenant « glorieux }). en tant qu'elle « répond à l'impossible }).. Toute cette période en effet a été suspendue ou tiraillée entre une pensée de la démocratie rigoureusement exempte de tout recours mythique (de tout « grand Autre }») et une tendance ou une tension vague. un recours (je ne sais quel mot employer. Blanchot s'est exprimé de manière très contournée et détournée. emportant avec elle et la jouissance qu'elle seule a reçue et la « communauté }) qui n'aura eu lieu que dans cette disparition même et par conséquent ne doit jamais avoir lieu . de plusieurs manières sur lesquelles je ne reviens pas non plus mais dont je peux retenir ceci: il y aurait dans la littérature. J'ai souligné dans mon propre livre combien ce qui agite là Blanchot est ou a été au fond de toute la réflexion politique des années 1960 à 2000 car peut-être depuis sommes-nous déjà sur un autre versant..

. Mais il me semble qu'il l'a fait au prix d'une décision que je ne partage pas: celle de déclarer la jouissance et la communauté (ou bien la jouissance de la communauté) impartageables..et d'abord du judéo-christianisme ou encore du complexe judéo-stoico-dionysiaque qui s'est cristallisé en {< christianisme » . selon un modèle impérial. pour l'instant. Cette division est ce que l'histoire de l'Europe n'a pas cessé à la fois de dénier ou de contredire. Il y a un partage originaire. je peux seulement. ce qui certes en un sens paraît évident mais qui en même temps n'a pas de sens. N'empêche donc pas qu'on s'interroge sur son dire ou sur son mythein au sens que nous semblons chercher ici toi et moi . Si j'essaye maintenant de reprendre ta question sur la « déconstruction du christianisme >}. Aucun penseur sans doute ne s'est aventuré aussi loin que Blanchot à cet égard. cherchant par tous les moyens à refaire une Rome. il Y a une division profonde entre {< deux royaumes >}. du dire. c'est-à-dire une théocratie civile ou bien une civilité autothéurgique si je peux dire (me ... dire ceci: à la racine la plus profonde du christianisme . L'extrême difficulté du (i nous » que ne subsume aucune instance transcendante n'em- pêche pas qu'il doive se dire et en se disant se faire .II2 la possibilité d'un tel recours (par exemple. Je ne peux partager cette décision simplement parce qu'elle fait le partage impartageable. ou selon la République ressuscitée). Il nle semble donc qu'il y a bel et bien un partage quelle que soit l'usure extrême et déplorable de ce mot que j'ai pour ma part employé il y a longtemps à propos des voix justement. d'où nous provenons..

ou bien s'il est possible et souhaitable de distinguer des sphères ou des registres. avec le divin) .et en rnême temps à maintenir un régüne de pensée « purement spirituelle » (mystique. poétique . La question est de savoir s'il est possible et souhai- table de penser au titre de la « politique )} un excès sur la politique . Mais il y a aussi un grand écart: Blanchot maintient . fût-elle lointaine. laquelle ne peut que mettre en péril ce dont il s'agit avec « l'adoration >} ? Cela exige que la politique ne ..-L. en même temps. M.Heidegger n'a-t-il pas voulu aussi maintenir cette contradiction ? J. concret. G. ).Il Y a bien une correspondance. Est-il possible de renoncer vraiment. C'est-à-dire de penser ce que j'essaie de nommer « l'adoration >} de manière détachée «< ab-solue )}) d'une perspective politique... entre les deux aspirations à un au-delà de la politique qui. À cet égard la tentative de Blanchot semble travaillée par une contradiction totale : il voudrait les deux à la fois . tout au moins jusque vers 1942.. entièrement à « Ronle >) (dont les fascismes et/ou les totalitarismes ont été ou sont encore l'exacerbation) et d'être « démocrate >) selon un régime de « deux royaumes >}.fût-ce à son corps défendant . . N ..une distance sans doute infranchissable entre la politique et la litté- rature tandis que Heidegger.. a fantasmé une politique (la sienne) qui eût abso- lument excédé toute politique connue . détiendrait la vérité de la politique. La politique tClltée par le mythe 113 référant à la théurgie comme pouvoir de rapport effectif.

Nous avons pu voir. de ses parti- cipants ? Tu m'as dit. plus collectif. à une pensée d'extrême droite) restait difficile à reconnaître et à dénoncer. L'analyse d. que le sens du recours au mythe. au début des années 1980. Derrida. C'est peut-être parce que ce rapport à l'impartageable passe chez Blanchot par la littérature qu'il échappe.e ce registre « outre-politique ». au registre du fondement (qui renvoie. et donc de ce qui relève d'une limite du politique..dépasse la société et les institutions politiques. comment l'expliques-tu? Entre Lacoue. C'est beaucoup s'avancer. M. G. . La littérature. la philosophie peuvent ainsi contribuer à l'énonciation d'un mythe pour une communauté qui . je crois. l'engagement politique se formulait-il dans les mêmes termes ? . Le souci d'une déprise du sujet philosophique animait votre collaboration alors. à l'occasion de la sortie de La Communauté désavouée et du numéro de Lignes sur Blanchot. Cela exige peut-être qu'il ne soit plus pensé en termes de destinée ni de bonheur. je le sais . et toi. de votre travail commun. de sa nécessité.. quand il est plus mani- feste chez Heidegger. Pourrais-tu dire quelque chose de ce moment.chez Blanchot comme chez Heidegger . dans la perspective d'une interruption des rapports entre le philosophique et le politique. que Derrida s'en était tenu à l'écart. COlIlme tu dis. vous l'avez engagée Lacoue-Labarthe et toi au sein du Centre de recherches philosophiques sur la politique.114 rTO'f)1'!?rJZPï'U dit soit pas pensée comme la destinée et le bonheur des homn1es.

L'une comme l'autre suppose qu'elle nomme le sens même du partage. N . en tant que grecque. Cela. seul et impossible). Ce qui veut dire un « nous » se disant. Il semble qu'on tourne en rond.. La raison du partage au lieu de la division. Plus précisément. entre la transcendance et l'immanence. Il semble qu'aucune autre forme mythique n'ait été trouvée. plus encore qu'un sens partagé.. C'est justement une telle raison que donnent ou donnaient les mythes. L'égalité et l'amitié composent ensemble le double motif d'une cité qui. Sans mythe fondant le partage. le dit reste abstrait ou formel. Bref. C'est-à-dire aussi entre deux possibilités de mythe: un mythe cosmothéologique ou un mythe totémique. On invoque deux au-delà du mythe: l'égalité ou l'amitié. Au moins peut-être comprend-on mieux qu'un mythe serait la voix même de l'égalité-amitié se préfé- rant. est loin derrière nous (égalité limitée à une citoyenneté préalable alors que pour nous c'est l'inverse) et dans son assomption chrétienne est loin devant nous ou bien nulle part (je repense souvent à ce que dit Freud de l'amour chrétien seul à la hauteur de la violence moderne . cette couture.-L.Il Y a beaucoup de questions dans ta ques- tion. c'est la déshérence de la politique. sans dire du dit selon lequel il y a partage. La politique tenTée par le Ils ]. de la politique en tant que formation d'un espace autonome de sens partagé : « autonon1e » au sens d'indépendant du divin d'une part. Voilà le point: un « nous » peut-il se dire? Quel « soi » est . Essayons d'en suivre l'ordre tout en dégageant ce qui les coud l'une à l'autre. et distinct d'autre part de l'interdé- pendance tribale. familiale ou corporative.

même si elle les sait illusoires . Mais le nonl propre politique n'est pas celui de la littérature ou de l'art: il ne disparaît pas comme un dire absorbé dans son dit. risque de perdre les deux justement lorsqu'il cherche à les ajointer. La littérature (et chaque forme d'art) consiste à mettre en œuvre une double tension: ouvrir une forme propre. La poli- tique ne peut au contraire que tendre vers l'identifiable et le figurable. au fond. En toute rigueur un dire « collectif» ou « commun » est anonyme. Il est la loi en tant que contrainte. s'empêchant elle-même de se figurer ou typifier. arts et aussi tout ce qu'on dit « privé » qui. la politique ou la litté- rature. .. Je ne vois pas comment nous pourrions réduire cet écart sans perdre l'une ou l'autre. annonces. Il y a contrainte là où le mythe ne peut convaincre (c'est un mot faible pour essayer de dire ce que fait le mythe quand il est actif: il imprègne. Au contraire lorsque les philosophes parlent de politique. unique.le sien? C'est un « soi» mythique comlne tout « soi» c'est- à-dire que son être est (dans) son dire. Le pouvoir n'est pas le mythe. Et d'abord comme sphère du pouvoir. il donne à partager.). au contraire il tend à identi-· fier le dit à son dire (de là l'importance des prorrlesses. Homère est pour nous le prerrlier/dernier nom d'un anonyme (ou du pluriel « les Grecs »). identifiable. il convainc plus qu'il ne contraint).. sans modèle. Blanchot. les embarrasse. par exemple. Depuis le nom propre est inévitable. j'ai le senti- ment qu'ils tendent involontairement à subordonner littérature. Voilà pourquoi je voudrais arriver à circonscrire la sphère politique. et pourtant aussi présenter un tracé reconnaissable. etc.

ou bien sur un mode trop extensif (destin commun. contrairement à ta denlande. Comment se manifeste cette attente aujourd'hui? L'explosion des extrémismes religieux en témoigne-t-elle selon toi? 1.-L. Balibar. Galilée.Plus récemment. M.. et c'est par là certainernent qu'il faut saisir la spécificité politique. ou bien trop restrictif (surrection des exclus..Derrida au contraire à toujours eu une conscience vive de l'indétermination du mot. Faut-il dire qu'à partir de là la question du mythe ne doit plus se poser en politique et ne concerne que les autres sphères? Serait-ce là le fond de la mutation dénl0cratique ? Peut être . . Dans Vérité de la démocratie. La politique tentée par le 1I7 Je ne reviens guère. tu écris ainsi que « c'est de l'attente d'un partage politique de l'incalculable que provient la déception de la démocratie I ». Lacoue se voulait toujours révolutionnaire mais il a aussi fini par dire qu'il ne savait plus comment cOlTlprendre « politique » • . 2008. Nancy. à la Badiou). à la Rancière). Paris. Aujourd'hui illne semble que là où il est redéterminé c'est. G. Les autres ne sont plus là pour se faire entendre et justement nous n'avons pas engendré un « nous ». lui. fait encore confiance à une possibilité poli- tique au sens de l'institution (instituante-instituée). p. sur le travail passé. Vérité de la démocratie. et la déception qui en résulte. . Mais alors justement on est dans le spéci- fique. 34. c'est à travers la démo- cratie que tu as observé le transfert de cette aspiration au-delà de la politique. C'est qu'il est passé justement. J.

La religion voudrait servir à cela et c'est même pour- quoi on comprend qu'elle puisse vouloir se soumettre la politique. amour. ce qui est le mouvement profond de la mutation à la fois « démocratique » et « technique » (les deux solidaires. aucune politique ne se propose comme pure domination.Ils Pruprement dit ]. L'anarchie c'est littérature. le déclarent plus ou moins ouvertement. saufIes tyrannies ou les dictatures qui. l'exploita- tion : bien entendu la politique doit s'y opposer. Elle réussit quand elle se calcule elle-même dans des limites précises (politique grecque. malaise . malheur. débordé. Ni dieu ni maître: au fond là est le mythe. ). en somme.. rêverie et aussi maladie. Civita romaine.. décidément il faut l'anarchie. mais aucune politique n'a assuré une « égaliberté » (Balibar) consistante (sinon de brèves « Communes » à Paris. la domination. Je ne veux pas dire que le parti aurait trahi et étouffé les conseils. Non. cuisine.Oui c'est sans doute sur un autre mode que se fait le partage de l'incalculable. au Nicaragua ou dans diverses expériences de « conseils »). C'est aussi sans doute l'abus de la force.. C'est précisément entre les conseils (soviets) et le parti que s'est joué le sort de la révolution bolchevique. Lorsque ce calcul est emporté. on n'y réfléchit pas assez .-L. thèse . La politique est peut-être au fond la passion désespérée de parvenir à calculer l'incalculable. Mais alors à nouveau elle soumet l'incal- culable à son calcul. souveraineté étatique). Ge pense à un livre italien récent de Federico Ferrari. l'Anarca). lorsque nous proférons cela en nous proférant nous-mêmes. N . art. sport.. il faut ouvrir un autre accès à l'incalculable (qui est aussi l'inaccessible).

-L. La seconde se propose comme pouvoir de vérité (de la prouver. L'an-archie ne peut s'instituer. Je constate seulement que depuis la Commune de Paris et les prerniers soviets la question àe l'auto-organisation n'a cessé d'être agitée de toutes les manières possibles sans jalnais arriver à dépasser l'expérience. Repartons de là : pouvoir et vérité sont indiscernables avant ou hors de la politique couplée avec la philosophie. Il faut donc penser autrement. La politique temée par le 119 évidemment trop simple. M. c'est logique. la première se propose comme la puissance vraie (le bon ordre).Je n'ai pas en tête le contexte de cette formule de Philippe mais je peux ünaginer qu'il visait une volonté de puissance au sens courant des mots : un désir de possession de la vérité. comme 1'écrivait Lacoue ? J.mais d'une façon qui me semble tout à fait différente de celle que vous indiquiez du côté du « retrait ». Pourrais-tu en dire davantage ? Où penses-tu que nous soyons situés par rapport à la « clôture du politique » (que vous énonciez dans 1'« Ouverture » du volume Rejouer le politique) ? N'est-ce pas aussi la philosophie ou le philosophique qui sont touchés .Tu as dit (toujours dans l'entretien que nous avons fait pour Lignes) que la question poli- tique était devenue intraduisible. . produire). Rien d'étonnant si le philosophe veut être roi et le roi philosophe. dévoiler. Mais ce qui échappe là-dedans . du « ne plus vouloir être en désir de philosophie ». N . G. au sens où la vérité serait appropriable (alors qu'elle doit être ce qui nous exproprie [Derrida]).

Entrer dans le mythe. écrit Spinoza). là un autre.non produite. ici une légende. avec ce qu'il veut de nous et ce qu'il en est de nous quand on parle ainsi de soi. art même . ) . non pas elle-même soumise à un pouvoir de la produire. Que l'on n'atteint pas et dont on ne vient jamais à bout. G... toujours à naître. En ce sens nous somrnes sans doute sur toute la ligne de notre culture . ici un récit. Le mythe est aussi ce registre d'une « patéfaction » : son dit est vrai parce qu'il est inhérent à son dire..bien que ce soit un philo- sophe. ici un parleur. qui ait écrit qu'elle « se mantfeste d'elle-même » (< veritas se ipsam patefacit ». là un autre . qui dit proprement le dire et qui pour autant n'est pas un dire « propre ». là un rêve. c'est n'en avoir jamais fini avec lui. M. sous ce nom. alors.. non révélée mais proférée ne peut-elle se proférer qu'au coup par coup. philosophie.Une « parole naissante >).au bord extrême (à la fin) de la production de la vérité (laquelle. . Peut- être cette vérité . Mais chaque fois une façon de dire qui se dit autant qu'elle dit quelque chose. c'est-à-dire aussi scientifique et religieuse . de cette façon-là. là un autre. science. ici un groupe. non prouvée. quand même.politique.I20 c'est justement la possibilité que la vérité soit première et donatrice du pouvoir. n'a sans doute jalnais été que philosophique et politique. n'est-ce pas ? .

TABLE .

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EN L'ABSENCE DE FIGURE 35 MIMESIS TOUJOURS DÉJÀ ALTÉRÉE 55 {< JE SUIS CELUI QUI A ?vUS FIN À L'AUTOSUFFISANCE FERMÉE SUR SOI » 65 PAROLE DU IvlYTHE 77 ÉCRITURE DE LA JOUISSANCE 85 PERFORMANCE 93 LA POLITIQUE TENTÉE PAR LE MYTHE 10 7 .LA {< VIE DANS LE MYTHE » 9 PARLER SOI-MÊME DE SOI 27 À DEUX .