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L’Herne

Cahier dirigé par Agathe Novak-Lechevalier

Michel Houellebecq
CONTRIBUTEURS : Frédéric Mercier TEXTES DE
Stéphanie Moisdon MICHEL HOUELLEBECQ :
Alice d’Andigné Soizic Molkhou
Michka Assayas Renaud Monfourny 2010

Houellebecq
Marc Atallah Philippe Muray Cieux vides
Jean-Louis Aubert Sophie Nauleau En toutes lettres (abécédaire
Julian Barnes Guillaume Nicloux houellebecquien)
Raphaël Baroni François Nourissier J’aimerais annoncer de bonnes
Frédéric Beigbeder Agathe Novak-Lechevalier nouvelles
Aurélien Bellanger Michel Onfray Je suis normal. Écrivain normal
Emmanuèle Bernheim La fête
Iggy Pop
Jean-Jacques Birgé La fin d’après-midi s’insinue dans ma
Salman Rushdie
Michel Bourdeau chair
Yasmina Reza
Sylvain Bourmeau La question pédophile
Antonio Scurati
Emmanuel Carrère Le conservatisme, source de progrès
Lydie Salvayre
Yan Céh Le mirage
François Samuelson
Thomas Clerc Le regard perdu – éloge du cinéma
Gaspard Turin muet
Pierre Cormary Alain Vaillant
Christèle Couleau Leonard Cohen
André Velter Neil Young
Teresa Cremisi Bruno Viard Pourquoi n’ai-je pas écrit des trucs
Martin Crowley Marin de Viry comme ça ?
Maurice G. Dantec Vincent Wahl Présence du corps
Pierre Dos Santos Marc Weitzmann Quelque chose en moi
Julia Encke Russell Williams Renoncer à l’intelligence
Samuel Estier
Rentrée littéraire chez les Navajos
Dominique Guiou
ENTRETIENS AVEC Un remède à l’épuisement d’être
Martin de Haan
MICHEL HOUELLEBECQ : Yeeh, Toopee, yeeh !
Jacques Henric
Oliver Jungen INÉDITS :
Sébastien Lapaque et Luc Richard
Nelly Kaprièlian
Sophie Nauleau
Agnieszka Komorowska Extrait de la monumentale « Histoire
Jacques-François Marchandise,
Sam Lipsyte Jean-Yves Jouannais et Nicolas des civilisations boréales »
Pierre Lamalattie Bourriaud Mourir
Sébastien Lapaque Bret Easton Ellis Mourir II
Danielle Laurent Jean de Loisy Nouvelle confrontation (avec Pierre-
Jérôme Leroy Agathe Novak-Lechevalier Henri Don)
Bernard-Henri Lévy Correspondance avec Teresa
Francesca Lorandini Cremisi

L’Herne
Luz Commentaire sur l’article de Salman
Bernard Maris Rushdie

Couverture : Philippe Matsas / Leemage

117
L’Herne

Les Cahiers de l’Herne
paraissent sous la direction de
Laurence Tâcu
Michel Houellebecq

Ce Cahier a été dirigé par
Agathe Novak-Lechevalier
Les Éditions de l'Herne remercient chaleureusement de leur soutien,
Teresa Cremisi,
Gilles Haéri
et
les Éditions Flammarion.

Une version numérique de ce Cahier est disponible sur Numilog, Amazon et Smashwords.
Elle est enrichie d'un très grand nombre de textes non publiés dans la version imprimée.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

© Éditions de L’Herne, 2017
22, rue Mazarine 75006 Paris
lherne@lherne.com
www.lherne.com
Sommaire
Agathe Novak-Lechevalier
11 Profil d’une constellation

I – Avant 1991 : les débuts
Michel Houellebecq
20 Extrait de la monumentale « Histoire des civilisations boréales  » – INÉDIT
Pierre Lamalattie
23 Un ermite au Nouveau Palace
27 Un voyage à Venise...
Danielle Laurent
28 Années 80, rue de Picpus
Vincent Wahl
29 Je t'écris de Picpus
Michel Houellebecq et Pierre-Henri Don
32 Nouvelle confrontation – INÉDIT
Michel Houellebecq
48 Quelque chose en moi

II – Une trajectoire d’écrivain
HOUELLEBECQ POÈTE

Michel Houellebecq
51 Renoncer à l’intelligence
Jérôme Leroy et Dominique Guiou
58 Autour de Rester vivant et La Poursuite du bonheur
Michel Houellebecq
59 Présence du corps
André Velter
61 Fil rouge
Michel Houellebecq
65 Poèmes
66 Je suis normal. Écrivain normal
Michel Houellebecq, Sébastien Lapaque et Luc Richard
69 « Il ne s’est rien passé depuis le Moyen Âge » – Entretien
Sophie Nauleau et Michel Houellebecq
74 Houellebecq, « Ça rime à quoi » – Entretien

HOUELLEBECQ EN REVUES

Russell Williams
79 La vie littéraire inconnue de Michel Houellebecq : 1988-1996
Michel Houellebecq
84 Yeeh, Toopee, yeeh !..
85 Rentrée littéraire chez les Navajos
88 La question pédophile
90 La fête
93 Le conservatisme, source de progrès
95 2010
Samuel Estier
97 Le Cercle des amis disparus

HOUELLEBECQ ROMANCIER

Florilège
104 Autour d'Extension du domaine de la lutte
Michel Houellebecq, J.-F. Marchandise, J.-Y. Jouannais et N. Bourriaud
106 « Je crois peu en la liberté » – Entretien
Julian Barnes
113 Michel Houellebecq et le péché de désespoir
Renaud Monfourny
118 Légende d’une photographie
Salman Rushdie
120 Houellebecq a le droit d’écrire
Michel Houellebecq
122 Commentaire sur l'article de Salman Rushdie – INÉDIT
Frédéric Beigbeder
123 Plateforme
François Nourissier
125 Que ferai-je le jour du vote au Goncourt
Sylvain Bourmeau
127 Face à l’infini
Nelly Kaprièlian
130 Un ange venu de nulle part
Teresa Cremisi et Michel Houellebecq
132 Correspondance – INÉDIT
Alice d’Andigné, Soizic Molkhou, François Samuelson
151 Autour du Goncourt
Agathe Novak-Lechevalier
154 Soumission, la littérature comme résistance
Bernard Maris
156 La conversion de Michel
Luz
157 Les prédictions du mage – Une de Charlie Hebdo, 7 janvier 2015
HOUELLEBECQ INTERNATIONAL

Martin de Haan
158 Traduire, Houellebecq
Sam Lipsyte
160 Le meuglement du ruminant
Oliver Jungen
166 Michel Houellebecq à Cologne - Introduction par Agnieszka Komorowska
Antonio Scurati
170 Le nouveau roman (terriblement prophétique) de Houellebecq - Introduction par
Francesca Lorandini

III – Michel Houellebecq de A à Z
Michel Houellebecq
175 En toutes lettres (abécédaire houellebecquien)
Jean-Louis Aubert
179 L’enfance
Aurélien Bellanger
184 Houellebecq, écrivain romantique
Emmanuèle Bernheim
186 À la poursuite du bonheur
Sylvain Bourmeau et Agathe Novak-Lechevalier
187 De l’art (et des risques) des dispositifs – Entretien
Emmanuel Carrère
192 L’atelier Houellebecq à Phuket
Yan Céh
200 (Que le Soleil) Brille sur Toi, Ô Diamant Fou
Thomas Clerc
205 Restée vivante : la poésie antipoétique de Michel Houellebecq
Pierre Cormary
209 Ecce homo
Maurice G. Dantec
215 Cosmic Junction
Pierre Dos Santos
222 Une éthique de la contemplation
Bret Easton Ellis et Michel Houellebecq
226 Partout des images de sexe parfait – Entretien
Jacques Henric
233 D’une solitude l’autre – Houellebecq vs Bataille ?
Nelly Kaprièlian
238 Interviewer Michel
Bernard-Henri Lévy
241 Du bon usage du suicide
Bernard Maris
243 Houellebecq économiste
Philippe Muray
247 Et, en tout, apercevoir la fin…
Michel Onfray
252 L’absolue singularité. Miroir du nihilisme
Yasmina Reza et Agathe Novak-Lechevalier
257 Non domestiqué – Entretien
Lydie Salvayre et Michel Houellebecq
262 « Comment prendre appui sur le néant ? » – Entretien
Marin de Viry
265 Pourquoi le courage ?
Marc Weitzmann et Agathe Novak-Lechevalier
268 L’Inrockuptible antimoderne – Entretien
Michel Houellebecq
273 Mourir – INÉDIT
280 Mourir II – INÉDIT

IV – Bifurcations
CINÉMA

Michel Houellebecq
283 Le regard perdu – éloge du cinéma muet
284 Cieux vides
285 Le mirage
Frédéric Mercier
286 Des mots en mouvement
Julia Encke
291 Scènes de l'enfer
Guillaume Nicloux
292 Enlever Michel Houellebecq

MUSIQUE

Iggy Pop
295 The Elephant in the room
Michka Assayas
296 Underdog
Michel Houellebecq
298 Neil Young
300 Leonard Cohen
301 « Pourquoi n'ai-je pas écrit des trucs comme ça ? »
Jean-Jacques Birgé
304 Établissement d’un ciel d’alternance
Gaspard Turin
307 Présence humaine ou l’envers du roman

ART

Michel Houellebecq et Jean de Loisy
313 Rester vivant – Entretien
Stéphanie Moisdon
318 Beverly Hills ne tient pas ses promesses
Francesca Lorandini
323 Voici le corps
Michel Houellebecq
329 Un remède à l’épuisement d’être

V – Kaléidoscope houellebecquien
HOUELLEBECQ, CONTRETEMPS
Michel Houellebecq et Agathe Novak-Lechevalier
334 Confessions d'un enfant du siècle – Entretien
Michel Bourdeau
343 Le Comte est bon
Marc Atallah
349 Raconter le présent : Michel Houellebecq et la science-fiction

L’ŒUVRE INSTABLE

Bruno Viard
354 Situation politique et historique de Houellebecq
Martin Crowley
360 La connaissance totale
Raphaël Baroni
364 Houellebecq, de l'œuvre à la créature transmédiatique

« DONNEZ-MOI LA MESURE HUMAINE »

Christèle Couleau
369 Human inside
Alain Vaillant
373 Houellebecq, génie du comique absolu
379 Contributeurs
Profil d’une constellation
Agathe Novak-Lechevalier

Peu de gens de toute façon, au moment de la présentation du tableau, prêtèrent
attention au fond, éclipsé par l’incroyable expressivité du personnage principal. Saisi
à l’instant où il vient de repérer une correction à effectuer sur une des feuilles posées
sur le bureau devant lui, l’auteur paraît en état de transe, possédé par une furie que
certains n’ont pas hésité à qualifier de démoniaque ; sa main portant le stylo correc-
teur, traitée avec un léger flou de mouvement, se jette sur la feuille « avec la rapidité
d’un cobra qui se détend pour frapper sa proie », comme l’écrit de manière imagée
Wong Fu Xin, qui procède probablement là à un détournement ironique des clichés
d’exubérance métaphorique traditionnellement associés aux auteurs d’Extrême-
Orient […]. L’éclairage, beaucoup plus contrasté que dans les tableaux antérieurs
de Martin, laisse dans l’ombre une grande partie du corps de l’écrivain, se concen-
trant uniquement sur le haut du visage et sur les mains aux doigts crochus, longs,
décharnés comme les serres d’un rapace. L’expression du regard apparut à l’époque
si étrange qu’elle ne pouvait, estimèrent alors les critiques, être rapprochée d’aucune
tradition picturale existante, mais qu’il fallait plutôt la rapprocher de certaines images
d’archives ethnologiques prises au cours de cérémonies vaudoues.
Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire

Portrait troublant de soi (Michel Houellebecq personnage) par soi-même (Michel Houelle-
becq romancier) à travers le tableau peint par un alter ego (l’artiste Jed Martin) ; portrait étrange,
envahi par l’ombre, et qui déforme l’écrivain jusqu’à faire de lui une pure chimère, mi-cobra
mi-rapace, un « démon » réveillé par un charme vaudou ; portrait ironique, à l’évidence, qui multi-
plie les incompatibilités et les points de tension, mais dont l’humour ne réduit guère la puissance
d’envoûtement ; portrait impossible, en somme, traduisant non pas la fixité d’une image mais un
phénomène composite, comme en pleine mutation. Et pourtant portrait fidèle, tant « Houelle-
becq » (qu’on nomme souvent entre guillemets, c’est dire) ne désigne plus tant aujourd’hui un
individu concret qu’une fiction, le point de cristallisation de représentations multiples, souvent
contradictoires et en constante évolution, dont s’est emparé l’imaginaire collectif. Ce n’est à cet
égard sans doute pas un hasard si l’écrivain – dont Sylvain Bourmeau dit dans ces pages qu’il
est un écrivain du «  dispositif1 » – est devenu la source d'inspiration de toute une génération
d’artistes contemporains.
Écrivain polygraphe, Houellebecq explore tous les genres : poésie, roman, essai ; mais il multi-
plie aussi les échappées hors du domaine littéraire : au cinéma, derrière et devant la caméra ; en
musique – qu’il s’improvise chanteur ou que ses textes suscitent des adaptations (d’Iggy Pop à
Jean-Louis Aubert, tous deux présents dans le Cahier) ; du côté de l’art – là encore, comme artiste
à part entière ou comme objet d’inspiration. Cette dissémination, qui peut produire un effet de
saturation (au sens musical du terme aussi : c’est le côté rock de Michel Houellebecq), suscite
surtout une impression d’ubiquité permanente. On pourrait interpréter comme la trace de cet
éclatement du moi les tableaux de l'artiste Mathieu Malouf, qui font de l’écrivain une sorte d’icône
warholienne en le représentant dans une explosion de couleurs et dans une perspective sérielle :

11
Mathieu Malouf, Untitled, 2015.

Michel Houellebecq au pluriel, ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre… Travailler sur
Michel Houellebecq, c’est en effet se voir immédiatement contraint d’envisager la démultiplication
de son sujet – démultiplication sans doute exemplaire de ce que devient la figure de l’écrivain à
l’ère médiatique3. Mais quoi de mieux, dans un Cahier de l’Herne, que d’avoir affaire à la figure de
l’hydre elle-même ?
Cette capacité à la démultiplication rend peut-être pourtant l’ubiquité à son essence même,
c’est-à-dire à une forme d’absence : si, cherchant à déterminer la position de Houellebecq, on se
voit rapidement forcé d’admettre qu’elle coïncide presque toujours avec une ex-position qui désta-
bilise et recouvre le point de vue initial, on serait aussi tenté d’avancer que cette exposition même
déclenche à son tour à un phénomène quasi photographique de surexposition, comme si toute
tentative d’élucidation était par avance condamnée. Plus on soumet Houellebecq à la lumière,
et plus il semble s’y dissoudre… Ce n’est sans doute pas un hasard si les deux films dont il a été
l’acteur principal, L’Enlèvement de Michel Houellebecq, dont nous parle ici Guillaume Nicloux, et
Near Death Experience de Bertrand Delépine et Gustave Kervern, en même temps qu’ils imposent
à l’écran, et souvent en gros plans, la présence singulière de Michel Houellebecq, thématisent sa
disparition : là encore, il semble que Houellebecq n’apparaisse jamais que pour mieux disparaître.
Ce qui n’est pas si étonnant pour un auteur qui, dès ses premières œuvres, s’est présenté
sous le signe de l’oxymore  : tout poète, disait-il, est un «  suicidé-vivant  ». Étrange walking ghost
phase érigée en principe existentiel. N’est-ce pas aussi ce que suggère ce tableau (ci-dessous) d'Ida
Tursic et Wilfried Mille, tableau dont ils m’ont joliment dit eux-mêmes : « C’est notre dormeur du
val » ? Michel Houellebecq n’y est qu’endormi ; saisi plein cadre, il paraît écrasant de présence. À
l’évidence, pourtant, il nous oppose à nouveau dans ce portrait une forme d’évanescence et une
singulière résistance ; comme si l’opacité du sommeil l’emportait au-delà, toujours et irrémédia-
blement ailleurs.

Ida Tursic et Wilfried Mille, Michel Houellebecq endormi dans l’atelier des artistes.

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Comment donc approcher cette figure insaisissable ? Pour passer à travers l’écran, ce Cahier
expérimente tous azimuts.
Première solution, approfondir l’œuvre : c’est ce que permettent ici d'une part les études
réunies en fin de volume, qui en explorent les principaux enjeux, et d'autre part les nombreux
inédits et autres textes devenus difficiles d’accès. On y trouvera cependant de quoi renouveler le
vertige : Michel Houellebecq à ses débuts s’essayant (qui l’eût dit ?) au théâtre ; Michel Houellebecq
préfacier (de Remy de Gourmont ou de l’artiste Marc Lathuillière) ; Michel Houellebecq chroni-
queur (de L’Idiot international à Perpendiculaire en passant par Les Inrockuptibles et 20 Ans) ; Michel
Houellebecq épistolier, échangeant des centaines de mails avec son éditrice, ou encore amorçant
un texte autobiographique qui réussit la gageure de ne lever aucune ambiguïté… Si l’on pensait
l’œuvre polymorphe, elle l’est plus encore qu’on ne pouvait le croire.
Seconde possibilité, donc : remonter à la source, explorer les débuts, la phase où Michel
Thomas n’est pas encore devenu Houellebecq  ; retracer l’étrange arrivée sur la scène littéraire
d’un écrivain que rien, a priori, ne prédestinait à l’être  ; revenir à la période où il est encore,
avec Pierre Lamalattie, étudiant à l’Agro, ou à ces moments où il lit ses premiers poèmes dans le
cercle « Échange poésie », à la bibliothèque municipale du XIIe arrondissement. Effacer un instant
l’auteur happé par sa propre légende et viser le noyau dur : découvrir l’écrivain au jour le jour,
dans ses joies et ses inquiétudes, comme le permet le massif à la fois passionnant et drôle de sa
correspondance avec Teresa Cremisi ; retrouver « Michel » sous « Houellebecq », comme le font
Nelly Kaprièlian ou Guillaume Nicloux ; pointer, comme Jacques Henric, sous la démultiplication
de ses figures une intense solitude  ; ou, comme Emmanuèle Bernheim, révéler sous la tristesse
une constante quête du bonheur. Reconnaître finalement, dans les témoignages nombreux de ses
amis, l’affection et l’attachement que suscite une personne qui, contrairement aux représentations
qu’elle inspire, semble singulièrement sensible et remarquablement constante.
Troisième option, enfin : revendiquer, à l’inverse, l’éclatement, multiplier les points de vue,
assumer la contradiction, l’hétéroclite, la diversité. Ne pas tenter de reconstruire une cohérence
ou d’imposer une vision univoque d’une personnalité manifestement rétive à se laisser empri-
sonner dans quelque carcan que ce soit, mais rendre compte des hésitations, des points de rupture,
des «  bifurcations  » successives qui contribuent à construire et à configurer un parcours singu-
lier. Penser, en quelque sorte, et comme Clément Mitéran cette fois, Houellebecq sur le mode du
fragment et de la ligne brisée : Houellebecq en mosaïque.

Clément Mitéran, Michel Houellebecq.

Les Cahiers de l’Herne, qui posent en principe la fragmentation et le mélange des genres, sont
le lieu idéal de ce type d’approche plurielle : en cela, ils offraient sans doute l’un des outils les plus

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efficaces pour envisager à la fois la personne et l’œuvre de Michel Houellebecq. En faisant s’entre-
croiser les textes rares ou inédits, les essais universitaires, les témoignages de proches, d’écrivains,
d’artistes, de musiciens, d’amis ou d’ennemis (et tout l’éventail se situant entre ces deux extrêmes),
ce Cahier voudrait offrir non pas une image fidèle, mais un portrait diffracté, en mouvement, variant
selon les perspectives. Corollaire : il voudrait favoriser une lecture qui pratique la ligne diagonale
et la mise en perspective. Un seul exemple : en 1996, Michel Houellebecq livre sa première impor-
tante performance poétique, devant deux cents spectateurs, au Théâtre du Rond-Point  ; il y dit
des poèmes tirés du Sens du combat. On trouvera, éparpillés dans ce Cahier, plusieurs témoignages
qui rendent compte de cette soirée : celui de l’organisateur, André Velter ; celui du musicien qui
se trouvait sur la scène, Jean-Jacques Birgé ; celui d’un spectateur présent dans la salle, Michka
Assayas ; celui, enfin, d’un auditeur de la retransmission de ce concert sur France Culture, Aurélien
Bellanger. Au lecteur de repérer ces échos et de les faire se répondre pour mieux reconstituer les
contours mouvants de ce qui fut, pour chacun, un événement marquant : la reconnaissance sidérée
à la fois de l’évidence d’une présence scénique et de la puissance d’impact d’une œuvre.
C’est sans doute l’un des paradoxes les plus forts de l’œuvre houellebecquienne que de
parvenir à susciter ce type de révélation alors même qu’elle semble déjouer tous nos systèmes de
coordonnées traditionnels. Auteur d’une œuvre dont même ses ennemis reconnaissent l’incontes-
table ambition, mais romancier « grand public », l’un des plus vendus en France et à l’étranger ;
classé, à ses débuts (et à tort, selon lui) plutôt à gauche – aujourd’hui régulièrement cité parmi
la longue litanie des écrivains «  néo-réactionnaires  »  ; lauréat du prix Goncourt, et juré du prix
30  Millions d’Amis  ; citant d’abondance Comte ou Schopenhauer, faisant tout aussi volontiers
référence à Joe Dassin ou à Pif le Chien ; « désopilant et sinistre » (Frédéric Beigbeder) ; réguliè-
rement convoqué comme notre «  contemporain capital  », mais puisant la majeure partie de ses
références culturelles dans le xixe siècle ; islamophobe selon les uns, islamophile pour les autres ;
«  médiatique  » précisément parce qu’il est «  antimédiatique  » (Daniel Schneidermann, cité par
Julian Barnes) : Houellebecq, « non domestiqué » (c’est l’expression, dans le Cahier, de Yasmina
Reza), excède nos représentations et s’ingénie à brouiller nos cartes. Reste que, comme beaucoup
des textes ici réunis le suggèrent, son œuvre a suscité chez beaucoup de lecteurs le sentiment subit
de reconnaître le monde dans lequel ils vivaient, et, en quelque sorte de s’y retrouver. Cela faisait
longtemps, semble-t-il, que la littérature n’avait pas produit un tel effet. Balzac, au xixe siècle, avait
assigné au roman la fonction de décrypter la société post-révolutionnaire – et (moment inouï)
pour plusieurs générations de lecteurs, La Comédie humaine avait constitué un moyen d’élucidation
du monde et de formulation de leur identité historique et sociale. Que s’est-il passé ensuite ? La
montée en puissance de la presse a sans doute tendu à déléguer progressivement cette fonction au
journal. Aujourd’hui, alors que notre société nous paraît sans doute tout aussi illisible qu’elle le
semblait aux contemporains du début du xixe siècle, au moment où les points de repère nous font
défaut, et où notre confiance dans la représentation que les médias nous offrent du monde tend à
s’effondrer, il n’est pas impossible que la littérature reprenne ses droits. Ce n’est assurément pas
un hasard si l'on a tant vu employer l’adjectif « balzacien » à propos de Michel Houellebecq. Ce qui
importe le plus dans ce rapprochement, c’est sans doute précisément ce qu’analyse ici Emmanuel
Carrère : cette ambition – si déconcertante pour nous qui en avons perdu l’habitude – qu’a l’œuvre
houellebecquienne de délivrer «  une vérité totale, valable pour tous  », de créer un nouveau lieu
commun. Dans Les Particules élémentaires se trouve cité un extrait de l’autobiographie du physicien
allemand Werner Heisenberg : au lendemain de la Première Guerre mondiale, raconte Heisenberg,
alors que «  la vieille génération profondément déçue par la défaite, avait laissé glisser les rênes
de ses mains  ; […] les jeunes se rassemblaient en groupes, en communautés petites ou grandes,
pour rechercher une voie neuve, ou du moins pour trouver une boussole neuve leur permettant
de s’orienter, car l’ancienne avait été brisée4 ». C’est indéniablement cette boussole nouvelle que
l’œuvre houellebecquienne tente de nous donner les moyens d'élaborer – si du moins l’on veut
bien la lire plutôt que la caricaturer.
Car les repères offerts par l’œuvre houellebecquienne ne sont ni isolés ni univoques – ils en
appellent toujours à une activité intensive du lecteur. À une capacité, d’abord, de mise en relation –

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parce qu’un sens n’émerge jamais qu’en recréant des liens, ces liens, précisément, qui font si cruel-
lement défaut dans le monde que décrit Houellebecq, hanté par la « déliaison ». À une disposition
poétique aussi – car ces liens ne valent que comme signe, et ne prennent sens que si le lecteur y
projette sa configuration interne, sa propre humanité. Tisser des liens entre des points disjoints
pour projeter sur un espace obscur et inquiétant un système de signes qui rende cet espace à une
dimension humaine – c’est le propre des constellations.
En septembre 2016, le collectif new-yorkais Reena Spaulings montait, à la galerie Chantal
Crousel, une exposition intitulée Pont du Carrousel, d'après le titre d’un poème de Rainer Maria
Rilke. Prenant pour modèle le plafond astrologique de l’une des salles de la Villa Farnèse à Capra-
rola en Italie, l’exposition s'ouvrait sur un « ciel », suspendu au plafond, représentant l’alignement
des étoiles le soir du vernissage de l’exposition ; suivait un ensemble de peintures figurant tour
à tour des personnages du jeu Pokémon go et Michel Houellebecq. Pont du Carrousel, expliquait
le texte de présentation «  est une exposition qui se localise, et qui nous localise dans l’espace
et le temps, à travers des supports contemporains comme la peinture  »  ; elle met en relation la
projection astrologique, la dispersion de l’être au travers des nouvelles applications numériques,
et l’évolution perpétuelle de l’art qui emprunte de nouvelles voies. Je ne suis pas sûre d'entendre
l'expression exactement comme les artistes de Reena Spaulings, et à coup sûr je ne la comprends
pas dans son sens technologique, mais il y a pour moi une puissance de fascination certaine dans
cette association : Houellebecq / réalité augmentée.

Reena Spaulings, Star map with Arbok, Dodrio, Flareon, Houellebecq, Vaporeon, Weedle.

En haut à droite, énigmatique et impassible, contemplant, depuis un ciel lointain, le chaos
de notre dés/astre, Houellebecq est devenu une constellation parmi d’autres. Comme tel, il a pour
double fonction de configurer l’informe (comme les figures mythologiques structurent et rendent
lisible l'obscurité du ciel), et de nous permettre de nous orienter. Une constellation – c’est aussi ce
qu’est, dans sa présentation même, ce Cahier, à la présentation fragmentaire, éclatée, qui cherche
à réinscrire un auteur dans la communauté intellectuelle, affective, existentielle qui est la sienne ;
mais qui voudrait surtout, à travers ses blancs mêmes, encourager son lecteur à rêver, à recréer des
liens, à produire ses propres systèmes de configuration – à envisager son propre portrait de Michel
Houellebecq.

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Un Cahier de l’Herne est par nature une œuvre collective. Je voudrais remercier d’abord tous ceux
qui ont très généreusement accepté de participer à celui-ci : impossible de les citer tous, cela équivaudrait
à reproduire le sommaire. L’un des plus vifs plaisirs que j’ai eus à travailler sur ce Cahier (et ils ont été
nombreux) vient de ce qu’il m’a amenée à rencontrer tant de gens passionnants. Je voudrais adresser une
pensée particulière à ceux qui, regrettés, sont présents grâce à l’amabilité de leurs ayant droits : Maurice G.
Dantec, Pierre-Henri Don, Bernard Maris, Philippe Muray, François Nourissier. Je voudrais aussi remercier
les éditions Flammarion, qui nous ont permis de reprendre certains des textes de Michel Houellebecq, et tous
les artistes qui ont accepté que nous reproduisions leurs œuvres  : Robert Combas, Gérard Lartigue, Luz,
Masbedo, Mathieu Malouf et la galerie Jenny’s à Los Angeles, Clément Mitéran, Ida Tursic et Wilfried Mille,
Reena Spaulings et la galerie Chantal Crousel à Paris.
Ce Cahier doit beaucoup à l’efficacité de l’équipe des éditions de l’Herne, et à l’élan qu’y imprime
Laurence Tâcu. Que soient donc ici remerciées Elisabeth Lackner, Lucie Lallier et Luisa Palazzo pour l’aide
qu’elles m’ont accordée – ainsi que Pascale de Langautier dont la bienveillance et la patience m’ont été
précieuses.
Ma très vive gratitude va aussi à tous ceux qui m’ont aidée dans les recherches que j’ai entreprises et
pour les multiples contacts qu’il a fallu nouer.
Teresa Cremisi, d’abord, qui m’a non seulement fait le cadeau de me confier sa correspondance, mais
qui a été un soutien constant. Merci à Alice d’Andigné et à Soizic Molkhou pour la spontanéité avec laquelle
elles m’ont souvent accordé leur aide.
Merci aussi à François Samuelson, pour son accueil et le soutien qu’il a apporté à certaines de mes
recherches.
Wolfgang Asholt, Agnieszka Komorowska et Francesca Lorandini m’ont aidée à sélectionner des
articles dans des langues que je ne maîtrisais pas : heureusement qu’ils ont été là.
Stéphanie Moisdon, m’a, quant à elle, permis de découvrir de nouveaux artistes contemporains qui se
sont inspirés de l’œuvre de Michel Houellebecq. Elle m’a ainsi ouvert un champ de recherche passionnant –
je lui en suis extrêmement reconnaissante.
Les Éditions de la Différence, les premières à avoir publié en volume Michel Houellebecq, m’ont ouvert
leurs portes et offert de consulter leurs dossiers de presse, me permettant ainsi d’accroître mes connaissances
sur les débuts de Michel Houellebecq comme écrivain ; tout comme l’ont fait, pour la période encore anté-
rieure, Danielle Laurent, Vincent Wahl et Yvan Keller.
Merci enfin, à certains chercheurs de la galaxie houellebecquienne qui ont été d’une grande aide dans
tout mon travail. L’amitié et l’érudition de Samuel Estier, Martin de Haan, Francesca Lorandini et Russell
Williams m’ont été et me sont précieuses.
Enfin, ce Cahier n’aurait pu exister sans le soutien de Michel Houellebecq, qui m’a très gentiment
autorisée à reproduire ici des textes inédits et de nombreux documents iconographiques. La confiance qu’il
m’a accordée et la liberté avec laquelle il m’a laissée conduire ce travail ont été pour moi une grande source
de joie.

Toutes les introductions aux textes du Cahier, sauf mention contraire, sont d'Agathe Novak-Lechevalier.

NOTES

1. Sylvain Bourmeau – je renvoie à son article – s’intéresse là à la conception de l’œuvre de l’écrivain  ;
sur le rapport de Michel Houellebecq à l’art contemporain du point de vue de sa « posture auctoriale », on se
référera aux travaux de Jérôme Meizoz, notamment à L’Œil sociologique et la littérature, Genève, Slatkine, 2004
(en particulier p. 181-209) et à cet article : « Cendrars, Houellebecq : portrait photographique et présentation
de soi », COnTEXTES [En ligne], 14, 2014.
2. Je remercie Stéphanie Moisdon, qui m’a permis de découvrir beaucoup des artistes qui seront mentionnés ici.
3. Voir par exemple cette analyse de Jean-François Louette  : «  Une fois entré dans l’empire de la vidéo-
sphère, l’écrivain ne cesse plus de se compliquer de ses doubles, de s’augmenter de ses portraits multipliés.
Il se diffracte… et du même coup disparaît ? », dans J.-F. Louette et R.Y. Roche (dir.), Portraits de l’écrivain
contemporain, Seyssel, Champ Vallon, 2003, p. 7.
4. Michel Houellebecq, Les Particules élémentaires, Paris, J’ai Lu, 2010, p. 22.

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