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COURS DE FORMATION DE

TARIQ RAMADAN

TAFSIR DU CORAN

COLLECTIF DES MUSULMANS DE FRANCE

COLLECTIF REGIONAL SUD

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Sourate Yoûssouf versets 7 à 33

L’épreuve de l’amour

Introduction :

Cette sourate relate l’histoire de Joseph (Yoûssouf), un Prophète, fils lui-même du prophète
Jacob (Ya’coub). Cette histoire va l’emmener loin de son père, jusqu’en Egypte, avec de
nombreuses péripéties. Dès le premier verset, Dieu nous dit qu’il y a des signes dans cette
histoire, il se trouve quelque chose de tout à fait édifiant dans l’histoire de Joseph. En fait, le
caractère édifiant de cette histoire se manifeste à travers la notion de l’épreuve de l’amour.
En effet, on se rend compte à plusieurs niveaux que l’amour peut devenir une épreuve. Certes,
dans un premier temps, l’amour pour nous tous, est quelque chose de naturel, de pur et de
beau. Or, la réalité de celui qui porte la foi, c’est d’orienter ses sentiments dans un sens
spécifique. Dans cette histoire on se rend compte que tous les amours ne sont pas tous de la
même nature même s’ils sont tous naturels.

Les dimensions fondamentales de la relation d’amour sont présentes dans cette histoire :

- Première dimension : la relation d’amour filial entre le père et le fils.

- Deuxième dimension : la relation d’amour fraternel entre les frères.
- Troisième dimension : la relation d’amour entre un homme et une femme.

Ces trois dimensions sont présentes en une seule histoire et pour chacune de ces dimensions,
on s’aperçoit qu’il y a une épreuve.

Première partie : Sourate 12 versets 7 à 14

7 Il y a vraiment en Joseph et en ses frères des signes pour ceux qui posent des
questions (qui interpellent),

8 Lorsqu’ils dirent : « Joseph et son frère sont plus aimés par notre père que nous, bien
que nous soyons plus nombreux (que nous soyons un groupe). Notre père se trouve dans
un égarement manifeste.

9 Tuez Joseph ou bien éloignez-le dans n’importe quel pays éloigné, afin que vous
restiez seuls à jouir de la bienveillance de votre père, après quoi, vous serez des gens bien
considérés. »

10 L’un d’eux prit la parole en disant : « Ne tuez pas Joseph, mais jetez-le dans les
profondeurs invisibles du puits. Si vous procédez ainsi, un voyageur le recueillera. »

11 Ils dirent : « ô notre père, pourquoi n’as-tu pas confiance en nous au sujet de Joseph ?
Nous sommes sincères vis-à-vis de lui.

12 Envoie-le demain avec nous, il s’ébattra et jouera tandis que nous veillerons sur lui ».

13 Il dit : « Cela m’attriste que vous l’emmeniez ; je crains que le loup ne le dévore au
moment où vous ne ferez pas attention à lui ».

14 Ils dirent : « Si le loup le dévorait alors que nous sommes nombreux, nous serions des
personnes diminuées en esprit (stupides) ».

Dans la révélation, se trouvent des histoires, car une histoire a deux portes : elle a les faits que
l’on peut retenir avec son esprit et elle est un signe qu’il faut méditer avec son cœur. Ici Dieu
nous dit tout d’abord qu’ il y a vraiment en Joseph et en ses frères des signes pour ceux qui
posent des questions, qui interpellent sur l’histoire de Joseph et plus fondamentalement, sur la
dimension de la gestion de ses sentiments. L’histoire de Joseph, c’est l’histoire de la gestion
de nos sentiments. Comment gère-t-on ce que l’on peut sentir et comment ce que l’on sent
peut devenir une épreuve pour celui qui porte ces sentiments? C’est l’interpellation de la
profondeur, de ce que nous avons dans le cœur qui va être finalement l’interpellation sur
laquelle nous avons à méditer.

Par ailleurs, on va se rendre compte que Joseph va vivre un parcours, une initiation, le
parcours d’un fils de prophète qui va vivre, d’épreuve en épreuve, le fait de devenir lui-même
un envoyé. Depuis le début, ceci est su, entre lui et son père il y a une communication du
cœur. L’histoire de Joseph, c’est l’histoire d’un cœur à l’épreuve, d’une foi à l’épreuve et
d’une initiation par l’épreuve. Joseph se rapproche de Dieu par les épreuves auxquelles il
fait face.

1/ Un sentiment d’amour blessé :

Joseph et son frère sont plus aimés par notre père que nous

Tout commence par un sentiment d’amour blessé. Le premier sentiment de ces enfants, des
dix autres enfants, c’est de sentir que leur père aime plus leurs frères qu’eux. Toute la
question en Islam concernant ce sentiment d’amour, qui est naturel pour tous les êtres
humains sur la terre, est la suivante : que font-ils de cet amour … ? Ce n’est pas que tu aimes
qui pose un problème, c’est comment tu aimes et pourquoi tu aimes. En d’autres termes, ils
vont avoir un amour blessé qui ne va pas être géré dans la lumière de la foi mais qui va être
géré dans les profondeurs de la blessure, loin de Dieu. Il va mener les enfants vers le pire. Ils
ont senti que leur père les aimait moins, ils vont oublier Dieu dans la gestion de ce
sentiment, ils vont vouloir tuer, vouloir éloigner, ils vont mentir. Quand ce sentiment
d’amour, qui est naturel au départ, n’est pas géré par la foi, un cercle vicieux se met en place.
Ils passent du mensonge à la volonté de tuer, à la volonté d’éloigner. Ils vont partir
complètement dans ce qui est l’ombre de la gestion de nos sentiments.

Au contraire, Joseph, qui lui aussi vit cet amour de son père, va avoir une toute autre attitude.
Chaque fois, que son sentiment est mis à l’épreuve, il revient à Dieu et va vivre son amour
dans la lumière. On a donc un enseignement fondamental : avec le même sentiment, on peut
aller vers le plus grand des maux ou on peut se rapprocher du Très-Haut, en gérant ce
sentiment. Qu’est ce que tu fais avec ce que tu sens ? Les frères ne comprennent pas qu’entre
le père et le fils, il n’y a pas qu’une relation de sang, il y a une relation de foi. Le père sait qui
est son fils, son fils est un prophète, comme lui-même l’est. Joseph a vu onze étoiles, la lune
et le soleil se prosterner. Le secret de l’amour de Jacob pour son fils, c’est qu’à la relation de
sang s’ajoute la lumière de la foi. Il aime son fils dans son sang mais dans la spiritualité qui le
rapproche de Dieu. Et ceci est une des dimensions fondamentales de la façon dont on doit
aimer ses enfants. Je ne t’aime pas seulement parce que tu portes mon sang, je t’aime parce
que tu portes le dépôt de la foi qui est plus que le sang. Et cette relation particulière va
provoquer la jalousie de ces frères. Mais ils n’ont pas la clé, oubliant Dieu, ils ne voient pas ce
qu’il faut voir, ils vont vivre la jalousie et le cycle de la jalousie va les amener très loin. La
blessure est telle qu’ils vont vouloir le pire, vouloir tuer leur frère.

Ceci nous permet de mettre en évidence les deux notions suivantes :

- La jalousie est un des sentiments les plus naturels avec l’amour. Maintenant, tout
dépend de ce que l’on fait de ce sentiment. Si on aime quelqu’un, on va forcément être
préoccupé de ce qu’il regarde ou de ce qu’il fait. D’ailleurs, si quelqu’un ne se préoccupe pas
de ce l’autre pense, de ce qu’il fait, on peut légitimement avoir des doutes sur son amour. A
côté de l’amour, il y a un sentiment de possession mais il s’agit de le maîtriser avec Dieu.
Ce sentiment, il faut le mettre à sa place. La jalousie est quelque chose qu’il faut maîtriser
même si elle est un des signes du fait que l’on aime. Mais lorsque l’on oublie Dieu, on le
laisse aller et on devient jaloux à vouloir tuer, éloigner, mentir… C’est ce qui arrive aux
frères. Oubliant Dieu, ils s’oublient…

- C’est une question d’amour mal géré qui commence l’histoire de Joseph. Ainsi, nous
ne devons jamais oublier ce que peut provoquer la blessure d’un cœur. Par ailleurs, il faut
insister sur le fait que Dieu, Jacob et Joseph vont pardonner aux dix frères à la fin de
l’histoire. Il y a un pardon à la fin de l’histoire. La source du mal qu’ils vont provoquer
correspond à la blessure du cœur. On peut faire n’importe quoi quand on a le cœur blessé.
Dans les banlieues, on s’aperçoit qu’une grande majorité de la communauté musulmane, dans
ceux qui ne prient pas ou qui ne sont pas habitués à vivre dans la spiritualité, a le cœur blessé.
Ménagez les cœurs blessés, il ne faut pas les juger uniquement sur ce qu’ils font mais en
connaître la cause et on se rend compte souvent que ce sont des cœurs blessés, des cœurs qui
manquent d’affection, de reconnaissance, d’attention. La question que l’on doit se poser est la
suivante : comment les accompagner ? Regardez comment Joseph va accompagner ses
frères par la volonté de Dieu.

2/ L’épreuve :

Il dit : « Cela m’attriste que vous l’emmeniez … »
Les commentateurs, dont Ibn Kathir, mettent en évidence qu’en fait, le père aimait tellement
son fils qu’il ne voulait pas le quitter. D’une part, le père ne voulait pas qu’il s’éloigne de lui.
Il existait un tel lien avec son fils qu’il ne voulait pas le laisser, même une heure. D’autre part,
les frères étaient tellement jaloux qu’ils ne voulaient plus le voir, ils voulaient s’en
débarrasser. Dieu les a tous mis à l’épreuve. Ils voulaient s’en débarrasser, Dieu va le mettre
sur leur route. Quant au père, qui voulait le garder, qui l’aimait tellement, Dieu va le prendre
pendant dix-huit années pour certains commentateurs, quarante années pour d’autres, où pour
ne pas avoir voulu le laisser une heure, il va le prendre pendant quarante années. Il va le
mettre à l’épreuve. Il y a un grand enseignement dans cette histoire : Dieu met à l’épreuve
dans le mal comme il met à l’épreuve dans le bien. Jacob est un prophète, on sait la tristesse
qu’il a eue jusqu’à ce qu’il retrouve son fils. Les frères, qui voulaient s’en débarrasser, vont
vivre l’épreuve également. Cela nous permet de mettre en évidence la notion suivante : Dieu
met les êtres humains à l’épreuve en fonction de leur situation, qu’ils soient dans la foi
ou loin de la foi. La question ce n’est pas l’épreuve, c’est ce que tu fais de l’épreuve.

Jacob vit l’épreuve dans la patience. Ils voulaient se débarrasser de leur frère dans
l’impatience, ils oublient Dieu. Ce n’est pas parce que nous vivons une épreuve que Dieu
ne nous aime pas, peut-être le contraire. Le Prophète Mohammed nous a dit que ceux que
Dieu aimait, Il les mettait à l’épreuve. Certains croient que, parce qu’ils vivent une épreuve,
Dieu ne les aime pas. Ils sont sûrs que Dieu ne les aime pas par la situation dans laquelle ils
vivent. Détrompez-vous. Le fait que nous soyons à l’épreuve ne veut pas dire que Dieu nous
aime ou ne nous aime pas, Dieu a mis à l’épreuve les plus grands des prophètes. Mais
comment vas-tu vivre l’épreuve, comment vas-tu réagir ? Dieu a mis Jacob à l’épreuve, un
des grands prophètes de l’Islam, en prenant son fils. Cela ne veut pas dire qu’Il ne l’aime pas,
cela signifie qu’Il le met à l’épreuve de sa foi. Il en est de même pour nous, chacun de nous
vit des épreuves dans sa vie personnelle. L’épreuve ne dit rien de l’amour ou de l’éloignement
de Dieu. Nous sommes des êtres humains, Dieu attend de voir que nous vivions l’épreuve
pour nous rapprocher de Lui. L’épreuve est un signe pour se rapprocher de Dieu, ce n’est
pas le signe que tu es loin de Lui, cela dépend de ce que tu en fais.

je crains que le loup ne le dévore au moment où vous ne ferez pas attention à lui

Cette parole de Jacob n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Les enfants vont vouloir par
la suite faire croire que Joseph est mort. Et Jacob leur tend une perche. Ce verset est important
car, à le méditer, on va se rendre compte qu’il y a une psychologie du mensonge.

Deuxième partie : Sourate 12 versets 15 à 22

15 Ils l’emmenèrent puis ils tombèrent d’accord pour le jeter dans les profondeurs
invisibles du puits. Nous lui avons alors révélé : « Oui, tu leur diras plus tard ce qu’ils ont
fait alors que maintenant ils n’en ont pas conscience ».

16 Ils revinrent le soir chez leur père en pleurant.

17 Ils dirent : « ô notre père, nous étions partis pour jouer à la course, nous avions laissé
Joseph auprès de nos affaires ; le loup l’a dévoré. Tu ne nous croiras pas, cependant nous
sommes véridiques ».

18 Ils apportèrent sa tunique tâchée d’un sang trompeur. Leur père dit : « Votre
imagination vous a suggéré cela en vous faisant croire que votre action était bonne. Belle
patience ! (belle endurance, belle persévérance) C’est à Dieu qu’il faut demander secours
contre ce que vous racontez ! »

19 Les voyageurs arrivèrent. Ils envoyèrent l’homme chargé de puiser de l’eau, celui-ci
fit descendre son seau. Il dit : « Quelle bonne nouvelle ! Voilà un jeune garçon ! » Ils le
cachèrent comme une marchandise mais Dieu savait parfaitement ce qu’ils allaient faire.
20 Ils le vendirent à vil prix, pour quelques pièces d’argent, car ils ne voulaient pas le
garder.

21 En Egypte, son acquéreur dit à sa femme : « Fais-lui bon accueil, peut-être nous sera-
t–il utile ou l’adopterons-nous pour fils ». Nous avons ainsi établi Joseph en ce pays afin
de lui enseigné l’interprétation des récits. Dieu est Souverain en Son commandement, mais
la plupart des hommes ne savent pas.

22 Lorsqu’il eut atteint l’âge de la maturité, nous lui donnâmes la sagesse et la science.
Voilà comment nous récompensons ceux qui font le bien.

3/ Le soutien dans l’épreuve :

Nous lui avons alors révélé : « Oui, tu leur diras plus tard ce qu’ils ont fait alors que
maintenant ils n’en ont pas conscience ».

Joseph est jeté dans le puits, Dieu le met ainsi à l’épreuve. Joseph va suivre un parcours : il
est arraché à son père, à sa terre et se retrouve dans un puits… A ce moment-là, il a une
révélation, une inspiration :

Oui, tu leur diras plus tard ce qu’ils ont fait

Ceci signifie que Dieu est en train de révéler à Joseph qu’il ne va pas mourir. Cette épreuve,
ce n’est pas la fin de sa vie. Au moment de vivre cette épreuve, Dieu lui envoie un signe, une
révélation pour supporter cette épreuve. Dieu nous fait vivre des épreuves et fait vivre des
épreuves même aux prophètes mais au moment où Il fait vivre l’épreuve, Il soutient l’homme
qui vit l’épreuve, soit par une inspiration, soit par des signes. Il n’y a pas en Islam cette idée
d’une épreuve tragique où l’on est seul devant Dieu et l’on se sent complètement perdu. Dans
l’épreuve, Dieu ne fait pas supporter à un être plus que ce qu’il ne peut supporter, et Il envoie
soit une inspiration, soit un soutien. On doit chercher ce signe que Dieu envoie, qui est
comme un réconfort et pour cela, il faut ouvrir ses yeux et son cœur.

La compréhension de l’épreuve en Islam diffère de ce que l’on trouve dans les autres
textes et en particulier dans la Bible. A ce propos, nous pouvons évoquer ici l’histoire
d’Abraham selon l’Islam, qui est vécue de façon totalement différente par rapport à ce qui est
relaté dans la tradition chrétienne ou juive :

• Abraham, dans la Bible, doit sacrifier son fils. Il est considéré que c’est Isaac, alors
que selon l’Islam, il s’agit d’Ismaël. Le fils demande au père : « Mais où est l’agneau
que tu vas sacrifier ? » Abraham lui dit : « Dieu saura quel est l’objet du sacrifice ». Il
ne parle pas à son fils, il ne lui dit pas la vérité. Il se retrouve tout seul. Un philosophe
danois a écrit un livre sur toute la dimension tragique de la solitude d’Abraham devant
Dieu, entre deux amours : l’amour du Créateur et l’amour de son enfant. Il centre son
livre sur la tragédie d’être déchiré entre deux amours et sur toute une philosophie de
l’épreuve, de la solitude et du tragique que l’on trouve dans la tradition chrétienne.
• Cette dimension de l’épreuve dans l’histoire d’Abraham, dans le Coran, n’est pas du
tout de même nature. Abraham n’est pas seul, il parle à son fils et son fils lui dit :«
Fais ce qui t’ait ordonné. Tu me trouveras parmi les soumis ». Le père ne vit pas seul
le tragique, mais il trouve dans sa foi, le miroir dans la foi de son fils qui lui dit de
faire ce qui lui ait ordonné. C’est une épreuve parce qu’il aime son fils, mais c’est une
épreuve allégée par la présence de son fils, loin du tragique. C’est à ce niveau-là qu’il
faut que nous développions nos conceptions respectives de l’épreuve car il y a une
dimension totalement différente.
En Belgique, il y a quelques années, la jeune Loubna a été tuée par un pédophile. Une marche
de trois cents mille personnes se déroula dans la rue. A un moment donné, dans cette
manifestation, le prêtre prend la parole et dit ne pas comprendre, de la part de Dieu, qu’une
telle épreuve puisse se réaliser, il se tourne vers Dieu et il L’interpelle avec un accent de
révolte. Les musulmans présents à ce moment-là ont été choqués par cette attitude, nous ne
parlons pas à Dieu de cette façon dans notre conception. L’idée de se révolter, de vivre dans la
solitude et le tragique n’est pas islamique car le sens même de l’épreuve est différent.

4/ La psychologie du mensonge :

Il dit : « Cela m’attriste que vous l’emmeniez ; je crains que le loup ne le dévore au moment
où vous ne ferez pas attention à lui ».

Cette parole de Jacob n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd.

Ils dirent : « ô notre père, nous étions partis pour jouer à la course, nous avions laissé
Joseph auprès de nos affaires ; le loup l’a dévoré... »

Les frères sont blessés, ils aimeraient être aimés par leur père, mais n’ayant pas cette
maîtrise de leur amour, ils vont se retrouver à mentir à l’être dont ils attendent l’amour. Leur
jalousie va les mener à la ruse. Ils vont mentir à leur père selon une certaine psychologie du
mensonge. En effet, ce mensonge s’appuie sur la logique de l’esprit de celui à qui l’on
s’adresse. On écoute et on dit exactement ce que l’on a compris que l’autre pouvait admettre.
On a tous cette psychologie naturelle qui consiste à savoir que l’on ne dit pas les mêmes
choses à son père et à sa mère. Le mensonge s’appuie en général sur la vérité de la pensée de
l’autre. Quant à celui qui pourrait nous mentir, notamment notre enfant, il s’agit de faire
preuve de psychologie afin de découvrir d’où vient l’articulation de son mensonge, pour
mieux l’accompagner et non pour le juger. Si on essaie de comprendre le mensonge, on
accompagne la personne pour le meilleur mais si on le juge, on décide pour le définitif et ce
n’est pas la situation qui est la bonne.

5/ Le rappel de Dieu :

Dans cette dimension, les frères s’oublient et la première attitude du père c’est de se rappeler.

Leur père dit : « Votre imagination vous a suggéré cela en vous faisant croire que votre
action était bonne. Belle patience ! (belle endurance, belle persévérance) C’est à Dieu qu’il
faut demander secours contre ce que vous racontez ! »

Le père prend sur lui et le premier être de qui il attend le secours, c’est Dieu. Ainsi, la
première réaction du père consiste à demander secours à Dieu. On constatera que son fils
Joseph, au moment de l’épreuve, agira de la même façon. L’épreuve de l’amour exige de celui
qui croit, qu’il trouve refuge en Dieu. Jacob revient immédiatement à Dieu. Il vit l’épreuve
de la séparation et quand on lui annonce la mort de son fils, sa première attitude, c’est de
chercher refuge auprès de Dieu face à leur mensonge. Que faire quand nous vivons une
épreuve dans nos sentiments ? Jacob nous donne un élément de réponse à travers sa réaction
première : il revient immédiatement à Dieu. C’est en Lui qu’il cherche la force parce qu’en
dehors de Dieu, tu auras de la peine à supporter l’épreuve de tes sentiments. Loin de Dieu, tes
sentiments auront la victoire sur toi, même sur ton intelligence. Belle patience ! (belle
endurance, belle persévérance) C’est la manifestation d’une foi profonde qui se rappelle et
qui se confie à Celui qui est le Seul à pouvoir le sauver de l’épreuve.

6/ Vivre l’exil, témoigner de sa foi et faire face à ses responsabilités:
Joseph vivait avec son père Jacob, un père qui dit « la ilâha illallah » (il n’y a de dieu que
Dieu), sur une terre où on dit «la ilâha illallah ». Il va être arraché à cette famille, à cette
terre. Il va vivre un exil, par une épreuve où on le vend comme esclave. Il se retrouve dans
une famille où on ne dit pas «la ilâha illallah », où règne le polythéisme, où il n’y a rien de ce
qui concerne le Dieu unique, là où il va pouvoir appliquer le fait d’interpréter les récits et de
dire «la ilâha illallah », de témoigner. Arraché à son père, à sa terre, vendu pour rien, se
retrouvant dans un espace où on ne dit pas «la ilâha illallah » mais où il va en témoigner.

Il y a environ soixante ans, nos parents ont vécu exactement la même chose avec le même
sentiment. Arrachés à leur terre, ils se sont retrouvés dans un pays où il n’y a rien de ce qui
concerne le Dieu unique, où l’on n’entend pas l’appel à la prière, où ils avaient l’impression
d’être perdu, sans vraiment savoir pourquoi ils étaient là. Dans les larmes de ces personnes
qui ont tout donné pour Dieu et qui se retrouvent dans une contrée où personne ne dit «la
ilâha illallah », transparaît une incompréhension face à cet exil. Ils ont quitté leur terre pour
se retrouver en exil souvent à vendre leur force de travail pour survivre…

Par ailleurs, dans ce pays se trouve la grande séduction du confort et des apparences. La
femme d’al-‘Aziz veut séduire Joseph, il vit toute cette épreuve. Et cette épreuve, c’est la
nôtre, se retrouver des générations après, dans toute l’Europe, dix-huit millions de musulmans
dont il y a soixante ans, la majorité ne comprenait pas ce qui leur arrivait. Et si on avait dit à
nos grands-parents qu’un jour viendrait où sur ces millions de musulmans il y aurait un réveil
avec une deuxième génération témoignant «la ilâha illallah », ils ne l’auraient pas cru. En
effet, Dieu a des plans et notre intelligence ne comprend pas immédiatement tous les plans.
Nous sommes ici pour témoigner, sans prosélytisme, en suivant l’exemple de Joseph, qui,
dans son exil, a témoigné de sa foi.

Dans le Coran, on trouve le verset suivant : Sourate 28 verset 4

4 Pharaon s’est enorgueilli sur la terre ; il a séparé ses habitants et il en a abaissé une
partie…

Ainsi, les descendants de Joseph sont devenus des habitants de la terre d’Egypte. Dieu a fait
des enfants de celui qui était exilé des habitants de la terre d’Egypte, des citoyens égyptiens.
De même, en France, les descendants des premières générations exilées sont à présent des
citoyens français de confession musulmane.

Lorsqu’il eut atteint l’âge de la maturité, nous lui donnâmes la sagesse et la science.

Les commentateurs définissent l’âge de la maturité de différentes manières : quarante ans
d’après Al Hassan, environ trente-huit ans d’après Ibn ‘Abbas et trente-trois d’après Al
Moujâhid. En d’autres termes, l’âge de la maturité, c’est quand on commence à être adulte, et
pour Joseph, c’est l’âge où il va véritablement atteindre son statut de Prophète. Tout au long
de cette présence sur la terre d’Egypte, il est éduqué pour devenir un sage au moment de
l’accès à l’âge de maturité. Or, dans la maturité, on prend ses responsabilités et nous
sommes aujourd’hui une communauté en Europe qui est déjà parvenue à cette maturité et qui
doit prendre ses responsabilités.

Troisième partie : Sourate 12 versets 23 à 29

23 La femme de celui qui l’avait reçu dans sa maison s’éprit de lui. Elle ferma les portes
et dit : « Me voici à toi ». Il dit : « Que Dieu me protège ! Mon maître m’a fait un excellent
accueil. Mais les injustes ne sont pas heureux ».
24 Elle pensait certainement à lui, elle se serait donné à lui et il se serait donné à elle (il
se serait épris : aller dans son sens, s’incliner de cœur et sans doute de corps vers elle), s’il
n’avait pas vu la claire manifestation de son Seigneur. Nous avons ainsi écarté de lui le
mal et l’abomination. Il fut au nombre de Nos serviteurs sincères.

25 Tous deux coururent vers la porte, elle déchira par derrière la tunique de Joseph. Ils
trouvèrent son mari à la porte. Elle dit alors : « Que mérite celui qui a voulu nuire à ta
famille : la prison ou un douloureux châtiment ? »

26 (Joseph) dit : « C’est elle qui s’est éprise de moi ». Un homme de la famille de celle-ci
(un témoin) dit : « Si la tunique a été déchirée par devant, elle est sincère et l’homme est
menteur.

27 Mais si la tunique a été déchirée par derrière, la femme a menti et l’homme est
sincère ».

28 Lorsque le maître vit la tunique déchirée par derrière, il dit : « Voilà vraiment une de
vos ruses féminines ! Votre ruse est énorme !

29 Joseph, éloigne-toi. Et toi, demande pardon pour ton péché, tu es du nombre des
coupables ».

7/ Savoir maîtriser cette attirance naturelle :

La femme de celui qui l’avait reçu dans sa maison s’éprit de lui. Elle ferma les portes et
dit : « Me voici à toi ».

Nous avons évoqué la première dimension de la relation d’amour dans la relation père-fils.
Nous avons développé la notion de l’épreuve dans l’exil. Nous voilà face à la troisième
dimension de la relation d’amour, l’amour entre une femme et un homme. Dieu fait vivre à
Joseph un chemin qui l’amène dans cette maison où il n’y a pas « la ilâha illallah » et où il va
vivre une tentation, la tentation d’une femme, la tentation des sens. Comment va-t-il gérer
ceci ? La femme de Al-‘Aziz est extrêmement belle et digne, elle est d’un rang social très
élevé et l’on sait que Joseph est très pauvre, beau et digne. Il s’agit tout d’abord d’admettre
que l’attirance est un phénomène naturel. L’attirance pour une belle et digne femme, tout
comme l’attirance pour un homme digne est quelque chose de totalement naturel. Qu’est ce
qu’on fait de quelque chose de naturel ?

Lorsque l’on entend le discours de certains : « Ceci est naturel, fais ce que tu sens… », nous
ne sommes pas d’accord avec ce discours, dans la mesure où tout ce qui est naturel n’est pas
forcément bon. Il s’agit donc tout d’abord de reconnaître que l’attirance est un phénomène
naturel et ensuite, il s’agit de maîtriser le naturel. En effet, certains font comme si
l’attirance n’existait pas, or c’est en étant lucide dans l’attirance qu’on devient fort dans la foi
car on regarde les choses lucidement et on fait ce qu’il faut pour pouvoir s’en préserver.

8/ La spiritualité avant le devoir :

Il dit : « Que Dieu me protège !…

La première attitude de Joseph correspond exactement à celle de son père : le premier être
cher auprès duquel il va chercher la protection, c’est Dieu. Il revient à Dieu et ce n’est
qu’ensuite qu’il pense à son devoir : « … Mon maître m’a fait un excellent accueil… » Et
ensuite, il voit l’injustice : « … Mais les injustes ne sont pas heureux ».
Ainsi, Joseph va tout d’abord rechercher la protection de Dieu. Là, se dégage le sens d’une
foi profonde qui sait que Dieu protège, et le sens du devoir envers l’homme ne vient qu’après.
L’éducation islamique qui permet de maîtriser ses sentiments, ce n’est pas une éducation qui
met en avant les principes, c’est une éducation qui met d’abord la foi dans le cœur pour
comprendre les principes dans la tête. Car chacun d’entre nous sait avec sa tête ce qu’il ne
faut pas faire, on sait tous qu’il ne faut pas mentir, qu’il y a des choses dont il ne faut pas
s’approcher … mais le fait de le savoir ne prévient pas de le faire. Donc la question n’est pas
de savoir ou de ne pas savoir, c’est d’avoir la lumière qui nous permette d’agir selon ce que
nous savons, et pour ceci, il faut être proche de Dieu. En d’autres termes, l’important c’est la
proximité de Dieu dans la spiritualité pour mieux comprendre le sens de la limite. Ce
n’est pas enseigner les limites sans la spiritualité. Certains, au moment d’enseigner l’Islam,
oublient la dimension qui donne la force pour se préoccuper uniquement de l’enseignement
des limites. Mais, on ne fait pas un homme en lui enseignant uniquement les limites. On fait
un homme quand on lui donne la lumière pour comprendre les limites.

Avant ton devoir sur la terre, se situe ta spiritualité qui te fera comprendre le devoir. En
effet, tu peux avoir tous les principes dans la tête mais si tu n’as pas la foi dans le cœur, tu ne
respecteras pas les principes. Citons un exemple quotidien, il arrive qu’on regarde une
émission ou un film et qu’on se dise dans notre tête : « Qu’est-ce que c’est stupide ! » Mais ce
n’est pas pour autant que l’on se lève pour éteindre la télévision. Parce que, pendant que
notre tête disait que c’était stupide, notre cœur disait : « Reste ». Car, si on n’a pas le cœur
proche de Dieu au moment où il y a la prière, la tête a beau savoir qu’il y a la prière, on reste à
regarder des choses stupides à la télévision. En d’autres termes, c’est le cœur qui permet de
maîtriser la tête.

9/ Le signe :

Elle pensait certainement à lui, elle se serait donné à lui et il se serait donné à elle, s’il
n’avait pas vu la claire manifestation de son Seigneur.

Elle était prête à se perdre mais lui se serait aussi perdu si Dieu ne lui avait pas envoyé un
signe. Concernant ce signe, certains commentateurs disent qu’il a vu des versets, d’autres
disent qu’il a vu l’image de son père et cela l’a retenu. Dieu le met à l’épreuve de cette
femme et lui envoie un signe pour le retenir. Dans l’épreuve, Dieu nous met toujours un
signe que l’on voit si on a le cœur ouvert, mais on ne le voit pas si on est obnubilé par le mal
que l’on a envie de faire. Il est bon d’être attentif à ces signes. Par exemple, si quelqu’un
souhaitait se rendre à une soirée pas très correcte et rate le bus, il doit voir en cela un signe
pour rentrer chez lui…

Voilà vraiment une de vos ruses féminines ! Votre ruse est énorme !

Effectivement, une femme jalouse est rusée. Cependant, auparavant, les frères aussi ont
manifesté leur jalousie avec ruse. Donc, en définitive, un être humain jaloux est rusé, homme
comme femme.

Quatrième partie : Sourate 12 versets 30 à 33

30 Les femmes disaient en ville ( les femmes qui ont entendu parler de cette histoire) : la
femme du grand intendant (al-‘Aziz) s’est éprise de son serviteur. Il l’a rendue éperdument
amoureuse de lui. Nous la voyons complètement égarée.
31 Après avoir entendu leurs propos, celle-ci leur adressa des invitations puis elle fit
préparer un repas ; elle donna à chacune d’elles un couteau. Elle dit alors à Joseph :
« Sors devant elles ». Quand elles le virent, elles le trouvèrent si beau qu’elles se firent des
coupures aux mains, elles dirent : « A Dieu ne plaise ! Celui-ci n’est pas un mortel, ce ne
peut-être qu’un ange plein de noblesse ! »

32 Elle dit : « Voici donc celui à propos duquel vous m’avez blâmée. Je me suis éprise de
lui mais il est resté pur. S’il ne fait pas ce que je lui ordonne, il sera mis en prison et il se
retrouvera parmi les diminués (les misérables) ».

33 Joseph dit : « ô mon seigneur, la prison me semble préférable au péché qu’elles
m’incitent à commettre. Mais si tu ne détournes pas de moi leur ruse, j'y céderai et je serai
au nombre de ceux qui ne savent pas ».

10/ La maîtrise du naturel :

Ces femmes vont comprendre la femme du grand intendant. Ces femmes, aussi éloignées de
Dieu, semble-t-il, que l’est la femme de l’intendant, comprennent que l’on puisse tomber
amoureuse de Joseph, un homme si beau et si noble. Ces choses sont humaines et naturelles,
mais pas forcément islamiques. En effet, la beauté et la noblesse entraîne l’attirance, mais il
réside une grande différence entre ces femmes éloignées de Dieu qui comprennent cette
attirance naturelle et Joseph, un homme proche de Dieu qui vit l’attirance mais qui veut
maîtriser cette attirance afin de ne pas commettre le mal et de ne pas devenir ignorant.

A tous ceux, dans cette société, qui disent : « Mais c’est normal, c’est naturel, laisse-toi aller,
vis ce que tu sens… », il s’agit de répondre qu’effectivement, l’attirance est un phénomène
naturel, mais ce que Dieu te demande, ce n’est pas d’aller au bout du naturel mais de le
maîtriser, de se purifier, d’aller du naturel vers le rapproché. Oui, c’est naturel mais la
révélation de Dieu m’invite à réformer ce naturel et ce que je sens avec mon corps, je dois le
purifier avec mon cœur et de mon cœur essayer de maîtriser ce que je sens pour devenir pur,
transparent et faire comprendre à tous les êtres de la terre que je suis un cœur avant d’être
un corps, que le jour où je donne mon corps, c’est avec mon cœur devant Celui qui m’a
donné mon cœur et mon corps. Ceci fait partie de notre cheminement, de notre spiritualité.
C’est ce discours-là qu’il faut avoir. C’est naturel, mais tout ce qui est naturel n’est pas
forcément pur. Ma colère est naturelle, ma violence est naturelle, ma jalousie est naturelle
mais ma foi m’invite à maîtriser ma colère, ma violence, ma jalousie, mon corps… D’une part
se trouve ceux qui vivent le naturel comme étant bon et d’autre part, se trouve celui qui
maîtrise son naturel pour être meilleur…

La femme de l’intendant a voulu tromper son mari, elle lui a menti, elle a continué à vouloir
cet homme au point qu’à la fin, elle fait preuve d’orgueil et dit : « S’il ne fait pas ce que je lui
ordonne, il sera mis en prison et il se retrouvera parmi les diminués (les misérables). »
Quant à Joseph, il a pensé à Dieu, à son devoir et il termine par exprimer la notion suivante
que l’on peut aujourd’hui formuler ainsi: « Dieu, si tu ne me protège pas, je vais tomber ».

Joseph dit : « ô mon seigneur, la prison me semble préférable au péché qu’elles m’incitent
à commettre. Mais si tu ne détournes pas de moi leur ruse, j'y céderai et je serai au nombre
de ceux qui ne savent pas ».

C’est une erreur de croire qu’avec son seul esprit, on peut face aux attirances. Il faut être
proche de Dieu pour être loin de cette attirance-là. Pour se rapprocher de Dieu, il s’agit
d’approfondir notre spiritualité et il faut Lui demander Sa protection en permanence. Joseph a
tellement peur, il sent que c’est difficile, il arrive à demander la prison. Les commentateurs
disent qu’il va rester entre trois et neuf ans, plus précisément sept ans pour certains
commentateurs. Pour ne pas tomber dans un instant de plaisir, il préfère sept ans de
peine. Nous devons méditer cela.
Lors de son séjour en prison, Joseph va témoigner du message de l’unicité divine (at-tawhid).
Et pour nous, en France, nous devons nous souvenir qu’il est parfois nécessaire de vivre cet
exil, qui ne sera pas une prison, mais qui sera l’exil dans la spiritualité, l’exil à l’intérieur de
notre cœur et parfois l’exil dans notre communauté, afin de chercher la force dans notre
communauté, pour trouver, dans la spiritualité qui est la nôtre , la force de faire face. Mais ne
croyez pas qu’avec votre seul esprit, vous supporterez l’attirance. Car s’il en est ainsi de
Joseph, qu’en est-il de nous…

Nous devons donc insister sur les notions suivantes :

se rapprocher de Dieu, travailler sa spiritualité

• s’entourer de ceux qui nous protègent de ces attirances…

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