You are on page 1of 8

LE CONTEMPLATIF

SON RÔLE DANS LA VIE ET LES COMBATS DE L'EGLISE

PAR UN

CHARTREUX

stat crux dum volvitur orbis

imprimi potest Fr. Jacobus-Maria Prior cartusiae 24 Maii 1917. Parkminster Imprimerie de la chartreuse Saint Hugues 1917

Imprimatur + Petrus Episcopus Southwarcencis

1

Brève introduction

Une petite plaquette publiée en 1917, que je trouve marquée par le style de l'époque et sans vrai profondeur. Qu'elle ait été rédigée en chartreuse, imprimée et diffusée, montre qu'elle dû avoir quelque utilité, et peut être en aura-telle encore, d'où sa mise en ligne. Simple épitomé de l'opuscule La vie contemplative et son rôle apostolique, dont nous publions également une version numérique, elle effleure les réalités sans les exposer et donne l'impression d'une suite d'affirmations choisies pour convaincre, tenter de démontrer la légitimité d'un choix de vie au yeux de critères mondains : l'utilité. La nature des choses : de qui est Dieu et de qui nous sommes justifie seule la vie contemplative. Laquelle in fine n'est que de se tenir plus prés de la réalité. Ut sint et ipsi sanctificati in veritate. L'expression de Dom Gueranger Societas Laudis pour qualifier la vie bénédictine n'étant, par exemple, que l'expression de la réalité dans laquelle se trouvent non seulement les moines, ni même les hommes, mais tout l'ordre crée : il n’est à peu près aucun usage honorable des choses matérielles qui ne puisse être orienté vers cette fin : la sanctification de l’homme et la louange de Dieu (Sacrosanctum Concilium, 61) – pour qui n'aurait jamais lu les psaumes ni le Canticum trium puerorum. La réalité suprême étant la participation de la vie trinitaire : consortium divinae naturae, dans laquelle le baptême nous introduit. Quelques citations de Dom Innocent le Masson, tirées de Introduction à la vie intérieure et parfaite parce que nous l'aimons bien, donneront quelques unes de ces vérités. Nous leur avons composé un titre explicatif. La vie contemplative consiste à se tenir à disposition de l'action permanente de Dieu dans nos âmes Regarder Dieu, comme étant incessamment appliqué à opérer sur les âmes tous les mouvements qui sont nécessaires pour leur vie spirituelle, tant qu'elles ne sont pas séparées de lui par le péché ; de même que l'âme agit incessamment dans le corps, [...] Dieu est bien plus parfaitement l'âme de nos âmes, que nos âmes ne le sont de nos corps. Comme en correspondance à cette action, nous sommes crées avec une inclination à aimer Dieu, laquelle est une preuve qu'il est Charité Souvenez-vous, chère âme, du singulier amour qu'il a montré dans la création de l'homme ; après avoir délibéré, à la face des créatures, de le faire à sa ressemblance, & après avoir formé son corps de ses mains, il tire de lui-même le souffle de la vie comme pour lui communiquer sa vie ; il grave dans son âme l'inclination de l'aimer, comme le plus beau caractère de sa ressemblance ; & met ainsi dans cette âme un témoignage convainquant qu'elle est une œuvre de sa charité, qui vient de sa charité, & qui ne tend par le poids de la propre inclination qu'il lui a donnée, qu'à être abîmé dans sa charité. c'est ce que prouve incessamment nôtre inclination d'aimer. Dieu ne se contente pas de nous créer dans cette réalité mais veut nous la faire comprendre Iam non dico vos servos quia servus nescit quid facit dominus eius ; vos autem dixi amicos quia omnia quaecumque audivi a Patre meo nota feci vobis Ecoutez quelques-unes des paroles de son amour, tirées de la sainte Ecriture. Je t'ai aimé d'une charité perpétuelle [Jer. ch. 31]. L'éternité dans Dieu regarde autant le futur comme le passé ; cela veut donc dire : Je t'ai aimé de toute éternité d'une manière qui durera toute l'éternité. Oui, il fera ainsi, sans doute, à moins que nous ne voulions le haïr. Ecoutez-moi, dit-il, enfants qui restez de la maison d'Israël, que je porte dans mon sein, qui êtes enfermés dans mes entrailles jusqu'à vôtre vieillesse, je serai toujours moi-même, & je vous porterai jusqu'à l'extrémité de vos jours ; c'est moi qui vous ai engendré, je vous sauverai [Isaïe. ch. 46]. Voila le langage d'un amour bien pur, bien fort, & bien tendre ; mais écoutez celui de sa tendresse envers une âme pécheresse, & ce qu'il est prêt de faire pour elle. Ne dit-on pas communément, qui si une femme quitte son mari pour en prendre un autre, qu'elle ne peut pas espérer d'être reprise par son premier mari, cette femme ne seroit-elle pas estimée & réputée pour une vilaine ? Mais toi, quoique tu te sois débauchée avec beaucoup de corrupteurs, reviens à moi, & je te recevrai entre mes bras [Jer. ch. 3]. Voila les paroles d'un amour que rien ne peut rebuter, qui est prêt à tout oublier, & qui va rechercher jusques dans la débauche les âmes perdues. Comment donc recevra-t-il celles qui veulent être entièrement à lui, qui le désirent & qui le cherchent ? […] Un Livre entier ne suffiroit pas pour ramasser les paroles, par lesquelles cet amour s'exprime dans la Sainte Écriture. Pour les œuvres, de quelle manière s'est fait paroître cet amour dans celui de la Création, de la Rédemption, dans celui de l'union, qui est le plus naturel à l'amour ? Il s'est uni à nôtre nature par l'Incarnation, uni à nos
2

âmes par le Baptême, & uni à nos corps par l'Eucharistie. Il fait le chef d'œuvre de ses miracles dans le mystère de son union avec nous ; que pouvoit-il faire davantage pour nous faire connoître le désir qu'il a de faire avec nous la dernière consommation de cette union dans la gloire éternelle, où cet amour nous doit abîmer ? A chaque instant Dieu attend que nous retournions à Lui pour nous recréer Considérez que chaque jour le Soleil se lève tout de nouveau pour vous éclairer, de même que s'il n'avoit jamais paru sur la terre, il recommence tous les jours ce qu'il a fait depuis le commencement du monde, & l'air se représente pour vous faire respirer, comme s'il ne vous avoit jamais servi. Le Soleil & l'Air des jours précédents ne serviroient plus de rien à vôtre vie, s'ils ne venoient encore vous prévenir dans le jour présent, & Dieu vous redonne l'air tout de nouveau pour vous entretenir dans la vie naturelle. Mais il vous marque dans ces créatures le dessein que sa charité à sur vous, de vous renouveler chaque jour dans l'être moral, ainsi que Saint Paul nous le déclare quand il dit : Que notre homme spirituel se renouvelle de jour en jour [II Cor. ch. 4]. Les secours de grâce que vous avez reçus les jours précédents, ne vous serviroient pas davantage que le Soleil qui a éclairé les jours passés, si la même source de la charité de Dieu ne les répandoit sur vous tout de nouveau, comme il vous donne chaque jour un nouveau Soleil. […] Allez avec une confiance filiale vous rejeter dans le sein de vôtre Père céleste, comme pour abîmer vôtre être dans l'océan de sa charité, afin d'en recevoir un nouveau. Sans Lui nous ne pouvons rien faire Toute la conduite de nôtre état spirituel est sous les dispositions de la Providence qui en ordonne, ainsi qu'elle fait des temps & des saisons.[...] Ce transport fait un exercice d'humilité, qui est absolument nécessaire pour bien s'accorder avec la vérité que le Fils de Dieu nous révèle, quand il dit : sans moi vous ne sauriez, rien faire [S. Jean ch. 13]. Puis qu'il n'excepte rien du besoin que nous avons de sa Grâce, il n'y a point de temps, de moments & de rencontres dans toute nôtre vie, où nous ne devions attendre tout de son secours, de même que nous attendons nôtre respiration de l'air. Il faut donc marcher simplement sans autre sollicitude que de transporter nos soins sur elle, & d'attendre son secours : aspirer à cette Grâce, en demandant, en recherchant, & en frappant, travailler en la respirant, & la respirer en travaillant à ce qu'elle nous met présentement entre les mains. [...] Nous devons nous bien établir sur cette vérité qui est incontestable ; que tous les succès tels qu'ils soient, ne dépendent non plus de nous que la pluie qui tombe sur la terre. Et ainsi si nous voulons agir avec une intention pure & droite à l'égard de Dieu, & avec une véritable prudence à l'égard de nous-mêmes, il faut que nous séparions toujours dans nos vues le succès d'avec nôtre application, que nous regardions le premier dans la volonté de Dieu, comme une chose qui lui est propre, & dont elle disposera toujours selon sont bon plaisir ; & que nous nous exercions dans le second avec une exactitude tranquille & détachée, qui travaille comme celui qui sème & qui arrose, mais qui ne doit attendre l'accroissement & le succès que de Dieu seul. A mesure que nous marcherons sur ce pied, nous nous avancerons dans la pureté d'intention, dans la tranquillité & dans la juste connoissance de nous-mêmes, qui attirera sur nous les rayons & les flammes de l'Amour de Dieu ; mais nous demeurerons éloignés de tous ces biens à proportion que nous nourrirons les soins empressés de nôtre esprit naturel.

Il faudrait dire plus et mieux, notamment la Sainte Liturgie ; l'utilité de la vie contemplative selon le critère d'un effet social est évident pour l’Eglise, corps mystique social du Christ, intuitivement chacun comprend qu'un membre tiré vers le haut entraine tous le corps. Pour l'impact dans la société historique des hommes, une citation connue de Dom Gérard suffira à en donner raison : Les moines ont fait l'Europe, mais ils ne l'ont pas fait exprès. Leur aventure est d'abord, sinon exclusivement, une aventure intérieure, dont l'unique mobile est la soif. La soif d'absolu. La soif d'un autre monde, de vérité et de beauté, que la liturgie avive, au point d'orienter le regard vers les choses éternelles ; au point de faire du moine un homme tendu de tout son être vers la réalité qui ne passe pas. Avant d'être des académies de science et des carrefours de la civilisation, les monastères sont des doigts silencieux dressés vers le ciel, le rappel obstiné, intraitable, qu'il existe un autre monde, dont celui-ci n'est que l'image, qu'il annonce et qu'il préfigure.

Salettensis. Août 2010.
3

LE CONTEMPLATIF1 La crise que traverse la société chrétienne justifie la réimpression de ces pages, publiées pour la première fois il y a plus de vingt ans. Croyons bien que Dieu ne détruit que pour réédifier. Une grande rénovation se prépare ; elle se fera par les œuvres catholiques, mais surtout par la restauration des Ordres monastiques spécialement voués à la prière et a la pénitence. Notre travail est une réponse aux objections que l'on élève contre eux. On dit : Une telle existence pouvait être comprise aux siècles de foi, alors que la société, en majeure partie chrétienne, voyait éclore avec exubérance les vocations religieuses ; dans la grande famille monastique, les contemplatifs avaient leur place marquée au premier rang. Mais aujourd'hui la situation est tout autre, et contemplation semble synonyme d’égoïsme. L'heure est à l'action ! L'ennemi a massé les bataillons de l'erreur et du mal pour tenter contre l'Eglise un assaut décisif ; il est donc urgent de réunir aussi toutes les forces vives du catholicisme et de les lancer dans ce suprême combat. S'abstenir, c'est déserter ! — On ajoute : L'abstention des Chartreux est d'autant plus regrettable qu'elle enlève à l’armée de l'action non seulement des soldats disciplines, mais encore des capitaines de valeur, puisque la vie de solitude exige des qualités d'intelligence et de caractère supérieures à celles qui suffiraient à d'autres vocations. Nous ne cherchons pas, on le voit, à atténuer l'objection; notre réponse en sera d'autant plus nette et plus franche. I L'heure est à l'action, c'est vrai ; dans le combat présent, il y a place pour toutes les bonnes volontés, et s'abstenir, c'est déserter, nous en convenons encore. Mais précisons les termes : Que faut-il entendre par action ? Est-ce l'agitation ? le bruit ? le mouvement fébrile pour créer et soutenir les œuvres de zèle ? Le vulgaire le comprend ainsi ; mais le vulgaire ne voit que la superficie. Le sage et le théologien en jugent différemment, habitués qu'ils sont à discerner, sous l'enveloppe extérieure, l'essence même des choses. Cette puissance merveilleuse de l'activité se développe dans un être en raison de la perfection et de la simplicité de sa nature; elle grandit par conséquent en passant de l'animal a l'homme, de l'homme à l'ange, de l'ange à Dieu. Saint Thomas établit ainsi2 d'après les données mêmes d'Aristote, l'excellence de la vie contemplative, qui surpasse la vie active par son principe et son objet, comme par son mérite et sa fécondité. Si nous interrogeons la foi, sa réponse est encore plus péremptoire. Dieu est en effet l'immuable et éternel contemplatif ; mais n'est-il pas en même temps l'acte pur par excellence, toujours agissant ad intra, même en dehors de l’hypothèse de la création ? Et sur notre terre, ou trouvons-nous l'action la plus intense ? N'est-ce pas dans le Tabernacle de nos églises ? Ou trouvons-nous aussi moins de bruit ? C'est un sommeil, qui ressemble a la mort. Et cependant il est certain que le monde vit de cette prière de l'adorable contemplatif de nos autels, le monde visible et le monde invisible, le monde des corps et le monde des âmes ; et le jour ou disparaitra le dernier Tabernacle, sera le jour marqué pour les suprêmes catastrophes, ou s'abimera notre univers. II L'heure est a l'action ! Oui, en tenant compte de ces principes essentiels. Mais plaçons maintenant la question sur le terrain pratique. En quoi consiste pour les hommes de foi et d’énergie cette action, qui est un devoir, et de laquelle dépend le salut de la société ? Des Comités nombreux de défense, de direction, de résistance, d'initiative etc., des Congrès de toutes sortes, ont passé beaucoup de temps pour élaborer des programmes, oubliant que le vrai programme existe depuis près de deux mille ans ! II est trop court et trop complet pour être d'invention humaine. Deux mots le composent: Gloria in excelsis Deo et in terra pax hominibus bonae voluntatis ! La gloire de Dieu d'abord, c'est à dire le règne de Dieu et sa justice ; le reste, c'est à dire, la paix et le bonheur pour les individus et pour les sociétés, viendra tout naturellement et comme par surcroit. Afin de réaliser ce programme, Dieu nous a donne son Fils, son Verbe, le principe et l'instrument essentiel de son action. Bethléem, Nazareth, le Calvaire, l'Eucharistie, nous disent avec une souveraine éloquence comment furent procurées à Dieu cette gloire, et cette paix aux hommes. Mais étudions de plus près la vie humaine du Christ. Elle comprend trente-trois années ; trente sont données au silence, à la prière, au travail obscur ; trois seulement sont consacrées au ministère public, et encore, durant cette courte période, voyons-nous constamment le Sauveur s’écarter de ses disciples, le jour et la nuit, pour vaquer a l'oraison. D'où, cette conclusion qui s'impose : l'action terrestre du Verbe incarne fut une contemplation continuelle !
1 Extrait de la brochure : Le Chartreux, 2° Edition, p. 96 sq. 2 S. Thomas, Sum. Th., 2a 2ae, q. 182. 4

« Sans distraction et sans interruption, écrit le pieux Mgr Gay, Jésus regardait son divin Père... pour l'adorer, l'admirer, le féliciter, l'invoquer... II regardait aussi ses droits et ses desseins, désireux de saisir en lui le secret de le contenter en toutes choses !... Ce que dans cette contemplation du Christ il y avait de religion, de piété ,... de charité, on le sent plus qu'on ne le peut dire. La sainte humanité était une sorte d'encensoir vivant, où l'encens ne s'épuisait pas point, ou le feu ne s’éteignait jamais, et d'où d'incomparables parfums montaient incessamment vers Dieu. Elle formait à elle seule une symphonie immense surpassant en beauté et suavité les concerts des trois hiérarchies angéliques.3 » Toute l'œuvre du Christ reçoit assurément du sacrifice du Calvaire son comble de perfection et de vertu; mais oserait-on dire que les années de la vie cachée a Nazareth furent sans mérite ? Ce serait un blasphème et une impiété. Ecoutons encore Mgr Gay : « Mettons-nous résolument en face de cette vérité théologique incontestable, que le moindre des actes de l'Homme-Dieu faisait plus que compenser, aux yeux de la Trinité divine, je ne dis pas seulement nos fautes et nos crimes, mais la malice impie et désespérée des démons.4 »

III Cette action puissante, source de gloire pour Dieu et de salut pour le monde, Notre-Seigneur ne l'a pas bornée aux quelques jours de sa vie mortelle ; il la poursuit de deux manières à travers iles siècles : par son corps réel et par son corps mystique, c'est-a-dire dans l'eucharistie et dans l'Eglise. Dans l'Eucharistie, il continue réellement sa contemplation et son sacrifice; dépouillé de tout, même des accidents de sa personne humaine, plus pauvre encore que sur la croix 5, il ne vit que pour prier, — semper vivens ad interpellandum ! Dans l'Eglise, qui est son corps mystique, il veut que tous les états de sa vie mortelle soient intégralement reproduits, — s'il en était autrement, nous aurions un Christ incomplet. — Or, d'après ce qui précède, celui de ces états qui prime les autres, l'état foncier de Notre-Seigneur c'est l'état de contemplatif et de victime. II sera donc reproduit. Mais par qui ? Principalement par les âmes qui, se donnant à un genre de vie tout spécial, seront exclusivement vouées à la pénitence et a la prière. C'est dans cette continuation de l'un des états, selon notre manière de parler, les plus éminents du Christ, par la pratique rigoureuse des conseils évangéliques, que les Ordres contemplatifs puisent leur raison d'être. S'ils n'appartiennent pas à la hiérarchie de l'Eglise, ils tiennent à sa constitution même, à son essence, et la volonté du divin Fondateur leur a assigné une mission incontestable 6. Nous ne les voyons pas fonctionner, comme corps publics, aux siècles apostoliques, parce qu'alors Dieu tirait directement cette portion de sa gloire du sang des martyrs ; ce témoignage suffisait à continuer visiblement le Calvaire. Mais, dès que l'ère des grandes persécutions prit fin, au martyre sanglant succéda immédiatement le martyre non sanglant de la vie religieuse ; et dans les innombrables laures de l'Egypte et de la Palestine, comme dans les monastères de l'Orient et plus tard dans ceux de l'Occident, on vit avec admiration revivre le Christ caché de Nazareth, le Christ immolé du Golgotha ! Pendant plusieurs siècles, tout ministère extérieur demeura interdit a ces contemplatifs ; on comprenait qu'il ne fallait rien enlever à la valeur de leur pénitence et a la puissance de leur intercession, et il est remarquable de cons tater que la décadence ne pénétra dans les monastères qu'a partir du moment et dans la mesure ou ces moines, soit par nécessite, soit par entrainement, se laissèrent aller aux œuvres de la vie active, à limitation des nouvelles familles religieuses que les besoins des temps faisaient éclore pour seconder et suppléer le ministère sacerdotal 7. Au XIe siècle, à la suite de la forte impulsion donnée par Charlemagne à l'instruction du peuple et dont le soin pour la grosse part incomba aux monastères, à la suite également des troubles qui désolèrent alors la chrétienté, la vie contemplative|pure n’était presque plus pratiquée dans l'Eglise. Pour la faire fleurir a nouveau la Providence suscita l'un de ces hommes de foi et de génie qu'elle tient en réserve, au cours des âges, pour l'accomplissement de ses grands desseins : ce fut saint Bruno, qui fonda l'Ordre des Chartreux. Et Mgr Gilly, dans le remarquable travail que nous signalons en note, constate avec raison que les Chartreux furent les seuls à ne jamais subir de reforme, parce que seuls ils demeurèrent fidèles à l'esprit de leur institution, étrangers à toute œuvre du dehors, « absolument et uniquement adonnes à la contemplation8. »

3 Mgr Gay : Instructions en forme de Retraite, p. 472-473 4 Idem, ibid. 5 In cruce latebat sola deitas, At hic latet simul et humanitas. (Hymne de saint Thomas d'Aquin.) 6 Nous ne parlons ici que des seuls Ordres contemplatifs; plus généralisée et étendue aux autres Instituts religieux, la proposition cesserait d’être vraie. — Saint Bernard affirme que l'état religieux est tellement de l'essence de l'Eglise qu'il a commence avec elle, ou plutôt quelle a commencé par lui : Qui primus fuit in Ecclesia, imo a quo coepit Ecclesia. (Patr. lat., t. 182, p. 9 1 2 . ) 7 On peut lire sur ce sujet le chapitre Ier de l'ouvrage de Mgr Gilly : De la Vie religieuse. 8 Mgr Gilly : Opus. Cit., p. 27. 5

IV Nous avons cm nécessaire de replacer la question sur les véritables bases que lui donnent la théologie et l'histoire ; si on la rabaisse souvent à des proportions mesquines, n'est-ce pas parce qu'on ne l’étudie que sous quelques-uns de ses aspects secondaires ? Les conclusions maintenant s'imposent : Le Chartreux est essentiellement contemplatif ; il reproduit et continue dans l'Eglise l'état de vie cachée et immolée de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; son cloitre est à la fois le Bethléem, où il reçoit une existence nouvelle ; le Nazareth, ou s’écoule dans le silence et l'obscurité sa vie de pénitent volontaire ; le Calvaire, où l'obéissance l'immole sans cesse sur la croix que lui dressent ses Observances et ses Règles ; le Tabernacle, où associé à la prière eucharistique de Jésus, il accomplit le mot si profond de saint Paul Adimpleo in carne mea quae desunt passionum Christi ; pour tout dire il est le suppliant et le pénitent officiel, donnant à Dieu « l'une des plus grandes gloires que Dieu puisse se procurer à lui-même dans une âme ici-bas9. » Du même coup il travaille puissamment à-son propre salut et au salut de ses frères. On peut en effet inférer de là combien l'action du contemplatif, encore qu'elle ne s'exerce que par la prière et la pénitence — et même à cause de cela ! — est excellente, voulue de Dieu, apostolique, universelle 10, efficace ! Son efficacité doit arrêter un moment notre pensée. Nous pouvons la comparer, dans notre organisme|social, à ces moteurs invisibles placés au centre de nos énormes machines et qui entretiennent le mouvement dans tous les engrenages. II n'existe pas un catholique qui n'ait conscience de cette valeur de la supplication monacale, et nos orateurs l'ont souvent saluée avec une émotion éloquente : « Vous demandez ce que font ces solitaires?... « ils sont au-dessus de nos cites, ou le vice étale ses audaces et ses triomphes, les paratonnerres qui écartent la foudre,... ils expient pour vous ; ils rachètent vos âmes entraînées par les plaisirs, ensevelies dans la sensualité, dominées « par l’égoïsme... Si demain leurs lèvres se fermaient, si leurs mains découragées s'abaissaient vers la terre, s'ils abandonnaient les douloureux sentiers de la pénitence, le monde serait emporté, comme un brin de paille, par ses tempêtes de la vengeance divine11 ! » Et Montalembert : « Je n'imagine pas un sujet plus beau que l'histoire de la prière, et s'il était donné à une plume humaine de l'ecrire, cette histoire serait l'histoire des moines. Grâce à eux la prière existe à l'état d'institution, de force persévérante, publique, universellement connue, et bénie de Dieu et des hommes12. »

V Demandez-vous d'où vient à la contemplation cette merveilleuse efficacité d'intercession, supérieure à toute autre action créée ? Elle découle d'abord de ce que nous venons de dire. A l'exemple de Notre-Seigneur Jésus-Christ, dont il reproduit les états, le contemplatif immole sa liberté, ses puissances, sa personne entière et sa vie devant la majesté des droits de Dieu ; il s'abandonne sans réserve à sa merci ; il cherche en Dieu seul sa lumière, son mouvement, la raison et la Règle de tous ses actes. Or, Dieu ne se laisse jamais vaincre en générosité ; il prend d'ineffables complaisances dans cette|soumission qui procure sa gloire et il y répond par des grâces merveilleuses. En outre, le contemplatif est à vrai dire, et dans le sens noble du mot, le courtisan et le familier de Dieu. C'est à Dom Le Masson, Général des Chartreux au XVIIe siècle, que nous empruntons cette comparaison 13. — Toujours aux pieds de son Maitre, comme Marie-Madeleine à Bethanie, il n'interrompt jamais son adoration, son culte, son royal service ; sa supplication prend les saintes audaces de l’intimité, et Dieu, qui aime que l'on fasse violence à sa miséricorde, lui tient toujours ouvert le trésor de ses faveurs. Un dernier motif nous est fourni par la nature même de la contemplation et par les formules que le contemplatif emploie dans sa prière. La contemplation est surtout une affaire de cœur ; dans sa marche elle diffère totalement de la méditation discursive, où l'intelligence à la plus large part. Or, l'intelligence se complait facilement en ses propres conceptions; l'orgueil est son obstacle en même temps que son châtiment. Le cœur est plus humble ; il va simplement et sans calcul, sans recherche de soi, au-devant de l'être aimé ; et quand, jour et nuit, comme fait le Chartreux, il nourrit ses désirs de cette moelle divine, que contiennent les Saintes Ecritures et en particulier les Psaumes, il se transforme, devient flamme14 et s’élance sans raisonner vers des régions que l'intelligence ignore ; sa foi, son adoration, ses espérances s'exhalent dans une seule effusion d'amour ; ce n'est plus une prière, ce sont des ascensions, des transports ardents, des élans passionnés ; sous l'impulsion de l'Esprit-Saint, il va d'un coup et irrésistiblement jusqu'à Dieu : l'aigle se précipite avec moins d’impétuosité sur sa proie ! Que dire de plus ? A ce cœur qui s'abandonne et se livre, Dieu se livre et s'abandonne aussi ; il se laisse voir, saisir, posséder, exploiter, désarmer ! il suspend les arrêts de sa justice et
9 Mgr Gilly : Opusc. cit.. p. 62. 10 On demandait a un Chartreux, ancien missionnaire, ce qu'il faisait dans sa cellule : « J’évangélise, répondit-il. Autrefois, mon action ne pouvait s'exercer que dans une région limitée ; aujourd'hui, le monde entier est ouvert a mon zèle, et par ma prière je puis atteindre le dernier sauvage de l'Afrique et de l’Océanie ! » 11 Mgr Turinaz : Panégyrique du B. Ayrald, chartreux, Évêque de Maurienne. 12 Les Moines d'Occident : Introduction. 13 Si autem exemplum nobis sumamus ab aulis Principum... Sic nec bonis Cartusianis posse juste imputari mihi videtur otiositas et inutilitas, quia ad pedes coelestis Regis stant, etc. (Disciplina 0. C, c. v, n. 8.) 14 In meditatione mea exardescet ignis ! (Ps. XXXVIII, 4) 6

verse sur le monde les sourires de sa clémence. Un enfant peut alors sauver un peuple 15 ! Abraham, Moise, Onias sont dans L'Ancien Testament des preuves vivantes de cette vérité ; et dans nos Annales des Saints que d'exemples à choisir ! VI Ah! oui, l'heure est à l'action ! « Il faut lutter et celui qui déserte le drapeau de Dieu, pour se renfermer dans son égoïsme paresseux, est un indigne... II faut lutter, mais a propos, mais sur le bon terrain, mais avec les bonnes armes, mais avec la vraie tactique16. » C'est ce que fait le contemplatif ; et l'on doit comprendre maintenant de quelle utilité, de quelle nécessité est la prière d'un Chartreux ou d'une Carmélite, dans la grande bataille engagée contre le mal. Une illusion dangereuse peut naitre de la griserie de l'action à outrance : c'est de persuader plus ou moins aux âmes inexpérimentées que l'on sauvera la société par des moyens humains. On glisse vite sur cette pente et l'on arrive à l'aveuglement fatal, qui prépare les irrémédiables défaites : Quos vult perdere Jupiter dementat ! II faut bien qu'on le sache, le Démon ne craint que médiocrement l'action ! En tacticien habile, il y pousse même, comme un général qui laisse l’armée ennemie s'avancer et s'enferrer, pour ensuite l'envelopper plus facilement. A un bon journal, à un excellent Comité, il en peut opposer dix autres détestables, lui qui est plus actif que tous les actifs de la terre ensemble. En outre, dans les œuvres, comme on les mène parfois aujourd'hui, que de principes sacrifiés ! Que de jalousies et de rivalités ! que d'amours-propres froissés et de ferments de discorde ! que d'argent et de temps gaspillés ! Tristes revers des meilleures choses, dans lesquels l'enfer trouve toujours son compte ! Ce que le Démon redoute, parce qu'il en connait l'immense efficacité et qu'il ne peut rien lui opposer, c'est la prière et surtout la prière monacale, appuyée par la pénitence et portée à ce degré d'intensité qui se nomme contemplation ! C'est la prière chantée, la prière officielle de la liturgie, dont la puissance est double : qui bene cantat, bis orat ! Pour lui, voila l'ennemi véritable ! Aussi sa tactique est-elle toujours la même : éteindre ces foyers de supplication, les énerver au moins dans leur forte discipline, les déformer par la fascination et l'adjonction des ministères extérieurs, en éloigner le plus possible les vocations que Dieu leur suscite ! Il gagne beaucoup lorsque, sous couleur de zèle mieux entendu, il parvient à arrêter, sur le champ de bataille de l'action, quelques-unes de ces âmes généreuses, avides de dévouement, et qui, mieux instruites de la valeur surnaturelle de la vie contemplative, iraient sans hésiter jusqu'aux sommets du Carmel ou de la Chartreuse.

VII En écrivant ces pages, nous sommes bien éloignés de vouloir jeter le moindre discrédit sur les œuvres de tout genre, que l'on multiplie aujourd'hui avec une sainte audace et un zèle infatigable. Manifestement ces œuvres sont nécessaires ; et s 'i l faut des suppliants, il faut aussi des combattants. Que les religieux, comme le prêtre, donne loyalement la main au laïque ; qu'il se fasse apôtre, missionnaire, éducateur, hospitalier, journaliste même ! qu'il entre dans les clubs qu'il franchisse la porte des ateliers, qu'il descende au fond de la mine, qu'il s'efforce par tous les moyens d'atteindre et d’éclairer ces pauvres aveugles trompes par les sectes et asservis par le respect humain ! Les initiateurs et les propagateurs de tant de travaux admirables portent des noms bien connus dans l'histoire des Œuvres catholiques au XIXe siecle, et personne n'ignore ce que de telles vies cachent d’abnégation et d’héroïsme. Les contemplatifs sont les premiers à applaudir, et de grand cœur, a tous ces dévouements encouragés par l’église. Un double fait pourtant s'impose, et il serait puéril de le nier : d'une part l’énormité de l''effort tenté depuis environ cinquante ans par l'action catholique ; de l'autre, la médiocrité apparente du résultat obtenu. La Providence est sans doute seule maitresse de ses voies ; mais, au regard humain, l'effet ici ne répond pas a la cause. Cette disproportion ne viendrait-elle pas de ce que la somme des prières voulue par Dieu n'est pas encore complétée ? Homme d'action, le combat dans la plaine est votre partage ; poursuivez la lutte sans défaillance ; mais, si vous tenez au succès final, multipliez les mains qui intercèdent pour vous sur la montagne. Ah ! si vous pouviez rendre à la vie contemplative pure, comme elle se pratique en Chartreuse, quelques-uns des grands Ordres monastiques, que les nécessités des temps ont éloignés du but primitif de leur institution, ...quelle garantie vous auriez d'une plus prompte et décisive victoire !

15 Nous ne parlons pas ici des états extraordinaires d'union ou d'extase, mais seulement des voies ordinaires, avec lesquelles peut-être familiarisé tout contemplatif. 16 La Vie contemplative, par un Religieux chartreux, p. 23. Cette excellente brochure, dont la 8e édition vient de paraitre, sera lue avec autant d'intérêt que de profit. Elle envisage particulièrement la contemplation dans son rôle apostolique. Elle se trouve a St Hugh's Charterhouse, Partridge Green, Sussex, Angleterre. 7

VIII Parmi les nombreuses et brillantes autorités dont nous devrions invoquer le témoignage en confirmation de notre thèse, qu'il nous suffise d'en choisir deux, comme plus particulièrement caractéristique : un grand lutteur et un grand penseur. Le lutteur c'est O'Connell. On discutait un jour au parlement un bill contre la liberté de l'Irlande. Les ministres de la Couronne triomphent déjà ; le vote va être enlevé. Il faut une réponse prompte et habile, tous les regards se tournent vers O'Connell ; le puisant orateur n'est pas à son banc. On se met à sa recherche, et un de ses intimes, qui connaissait ses habitudes, le découvre bientôt dans une des salles du palais où il récite son rosaire. - « venez vite », s'ecrie-t-il. Et lui expliquant en quelque mots la situation, il veut l'entrainer à la tribune. Mais O'Connell de répondre avec simplicité : « laisssez-moi finir ce chapelet ; je fais plus en ce moment, pour la cause de l'lrlande, qu'avec les plus éloquents discours ! » Il entendait bien l'action ! Le penseur, c'est Donoso Cortès. En 1849, étant alors ambassadeur d'Espagne à Berlin, il écrivait au marquis Alberic de Blanche une lettre admirable, dans laquelle il manifestait son intention de se démettre de ses dignités pour embrasser la vie religieuse 17 On y lit ces lignes, qui se recommandent à l'attention de tous les hommes capables de réfléchir : « Je crois que ceux qui prient font plus pour le monde que ceux qui combattent ; et que, si le monde va de mal en pis, c'est qu'il y a plus de batailles que de prières. Si nous pouvions pénétrer dans le secret de Dieu et de l'histoire, je tiens, pour moi, que nous serions saisis d'admiration devant les prodigieux effets de la prière, même dans les choses humaines. Pour que la société soit en repos, il faut qu'il y ait un certain equilibre, que Dieu seul connait, entre les prières et les actions, entre la vie contemplative et la vie active. Je crois, tant ma conviction sur ce point est forte, que, s'il y avait une seule heure d'un seul jour où la terre n’envoyât aucune prière au ciel, ce jour et cette heure seraient le dernier jour et la dernière heure de l'univers. » On ne saurait mieux résumer la raison d'être du contemplatif.

Édité par salettensis@gmail.com

disponible à http://www.scribd.com/doc/35531717/le-contempltif-son-role-dans-la-vie-de-l-Eglise

17 La mort devait empêcher la réalisation de ce projet. Voir : œuvres de Donoso Cortes, tom. II, p. 124. 8