Cet article est disponible en ligne à l’adresse : http://www.cairn.info/article.php?

ID_REVUE=RES&ID_NUMPUBLIE=RES_120&ID_ARTICLE=RES_120_0241

Internet et les professions de sante. Le problème de la consultation à distance par Bernard CONVERT et Lise DEMAILLY
| Lavoisier | Réseaux 2003/4 - n° 120
ISSN 0751-7971 | pages 241 à 269

Pour citer cet article : — Convert B. et Demailly L., Internet et les professions de sante. Le problème de la consultation à distance, Réseaux 2003/4, n° 120, p. 241-269.

Distribution électronique Cairn pour Lavoisier. © Lavoisier. Tous droits réservés pour tous pays. La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit.

INTERNET ET LES PROFESSIONS DE SANTE
Le problème de la consultation à distance Bernard CONVERT Lise DEMAILLY

© Réseaux n° 120 – FT R&D / Hermès Science Publications – 2003

nternet est appelé à modifier profondément les conditions de l’exercice du métier pour les professions de la santé et de la santé mentale. Parmi les changements majeurs qui se profilent, la possibilité technique de consultations « en ligne » interroge réglementations, déontologies et pratiques. Face à cette possibilité, les différentes professions ont réagi différemment : les médecins se sont vus interdire par leur Ordre la pratique de la consultation « en ligne », cas particulier de la médecine « à distance », condamnée depuis l’invention du « regard clinique » et l’essor de la médecine anatomo-clinique1 ; dans le domaine de la santé mentale, où les professions n’ont pas la possibilité de légiférer, des psychanalyses et psychothérapies « en ligne » commencent à se développer, malgré la condamnation de la plupart des professionnels. Après avoir rappelé les principes au nom desquels l’Ordre des médecins condamne la consultation « en ligne », nous examinerons la situation dans le domaine de la santé mentale, en rappelant les principes qui concernent les diverses professions, les expériences qui y sont à l’œuvre et les réactions qu’elles suscitent. LA MEDECINE, LE NECESSAIRE CORPS A CORPS Le Conseil National de l’Ordre des Médecins a créé en 1999 une commission « Informatique et nouvelles technologies », chargée d’examiner les questions posées à la déontologie par l’e-médecine. Cette commission a publié au cours de l’année 2000-2001 pas moins de cinq compte rendus de travaux sur ce thème2. A ces documents, s’ajoute la publication en février
1. Foucault M., Naissance de la clinique, Paris, Presses Universitaires de France, 1972. 2. « Qualité et déontologie sur internet » (avril 2000), « Exercice de la médecine et internet » (juin 2000), « Exercice médical et internet : Principes généraux » (octobre 2000), « Présenter son activité professionnelle sur internet » (février 2001), « Influence de l’application de l’informatique à la gestion des données médicales : vers une liberté surveillée ? » (avril 2001) (auxquels on peut ajouter le rapport du Pr L. Dusserre d’avril 2001, « La sécurité des échanges électroniques d’informations médicales nominatives entre médecins »). Par ailleurs, le Bulletin de l’Ordre des Médecins a consacré son éditorial d’octobre 2000 sur le même

I

244

Réseaux n° 120

2001, des clauses fondamentales « que devrait contenir tout contrat conclu entre un médecin et une société intervenant dans le domaine de l’internet médical », autrement dit un contrat-type visant à aider les médecins à formaliser leurs relations avec des sociétés exploitant un site, et à aider les conseils départementaux de l’Ordre à examiner les contrats qui leur sont soumis par les médecins (tout médecin qui passe un contrat ayant trait à l’exercice médical doit le transmettre pour avis au conseil départemental de l’Ordre). L’impératif le plus fondamental peut-être, qui se rappelle à travers les recommandations de l’Ordre des médecins à propos de l’activité médicale sur internet, est que la médecine est une activité personnelle, qui s’exerce de personne à personne, voire de corps à corps. Si l’Ordre interdit la consultation « en ligne », c’est parce qu’elle mettrait à mal deux principes fondamentaux de la profession médicale : – le premier est que le cœur de l’activité médicale est la consultation, colloque singulier entre le médecin et son patient, présents en corps, – le second est que la médecine est exercée par une personne, qui y engage sa responsabilité personnelle. Les recommandations de l’Ordre tout comme la jurisprudence ordinale rappellent que si la consultation n’est pas le seul acte médical possible, elle est au cœur de la pratique médicale et qu’il ne peut y avoir de consultation autrement que dans une relation entre deux personnes présentes en corps. La consultation se compose d’une anamnèse, qui s’opère dans un dialogue, et d’un examen clinique qui s’opère dans le contact réel entre le corps du médecin et celui du patient3. Bien sûr, il est admis qu’une bonne partie des actes médicaux se fait non pas sur le corps lui-même du patient, mais sur certains de ses « représentants », échantillons d’urine, tracés d’électrocardiogramme, clichés radiographiques, etc. Mais ce travail sur représentants sont des activités complémentaires et secondaires (même si l’essentiel du diagnostic repose parfois sur eux) par rapport à ce qui fait le
thème (signé par le Président du Conseil de l’Ordre), et, dans son numéro de décembre 2000, un dossier à la médecine sur internet reprenant les résultats des travaux de la commission « Informatique et nouvelles technologies » : « La médecine sur internet ? Oui… mais pas sans déontologie ! », Le Bulletin de l’Ordre des Médecins, n° 10, décembre 2000. 3. « Chaque praticien sait combien il est important de savoir capter le regard d’un patient, la moiteur de ses mains, le tremblement de ses extrémités, avant même d’avoir posé ses mains sur l’abdomen ou son stéthoscope sur le thorax » (« Exercice de la médecine et internet »).

Internet et les professions de santé

245

cœur de l’activité médicale, la consultation en présentiel, à laquelle il faut constamment revenir.
L’interdiction de pratiquer la médecine à partir du seul examen d’un « représentant » du corps du patient est bien affirmée dans la jurisprudence récente (Voir le rapport déjà cité « Exercice de la médecine et internet » de juin 2000). Par exemple : « En 1999, a été jugé un confrère qui adressait des prescriptions à la seule vue des résultats de laboratoire de ses patients. » (4 mois d’interdiction d’exercer.) « En 1998, est intervenue la condamnation (…) d’un confrère qui adressait des conseils et des prescriptions après analyse de cheveu reçu à son cabinet. » (Un an d’interdiction d’exercer.)

Du coup, autant l’usage d’internet est salué par l’Ordre lorsqu’il s’agit de faciliter le travail intermédiaire sur représentants (par exemple lorsqu’il s’agit pour un praticien de disposer de données de surveillance régulièrement transmises d’un patient souffrant d’une maladie chronique- e.g. les résultats des prises de tension artérielles d’un patient hypertendu), autant il est prohibé s’il s’agit par le contact en ligne de se substituer à la consultation régulière en présentiel. De même est saluée la possibilité de transmettre par e-mail une « deuxième ordonnance » (i.e. une ordonnance établie sans nouvelle consultation, pour modifier une première prescription dans le cas d’un patient se plaignant d’effets secondaires induits par un produit prescrit) mais l’interdiction est en même temps rappelée d’établir la première sur un simple contact en ligne. L’établissement du diagnostic comme celui des prescriptions ne peuvent se faire qu’au terme d’une consultation supposant le « contact direct entre le patient et le médecin » (« Qualité et déontologie sur le net »), ou encore la « présence/confrontation physique entre deux personnes avec échanges verbaux et infra-verbaux » (« Appels téléphoniques de patients et déontologie médicale », Rapport du CNOM de juillet 19984). La consultation à distance est d’ailleurs un problème très ancien pour la profession. C’est vers le début du XIXe siècle qu’elle a réagi à la pratique de

4. Curieusement, après avoir rappelé le nécessaire « corps-à-corps » médecin-patient, le même rapport, quelques lignes plus loin, admet la possibilité à terme d’une consultation « à distance » par l’utilisation de « palpeurs » ou de « capteurs » : « il ne paraît pas possible, sur le Net, d’obtenir l’équivalent d’une consultation personnalisée satisfaisante, du moins dans la mesure des moyens disponibles à ce jour. Certains sites médicaux américains proposent aux patients une sorte de “capteur” capable de prendre le pouls et de transférer un électrocardiogramme, mais n’allant pas plus loin, pour l’instant, dans les investigations cliniques » (« Exercice de la médecine et internet », c’est nous qui soulignons).

246

Réseaux n° 120

la médecine à distance, notamment aux « consultations » épistolaires, très courantes jusqu’à cette date. Le principe de la consultation en présentiel étant posé, deux types de pratiques passant par internet sont considérés par l’Ordre comme susceptibles d’améliorer l’efficacité de la consultation : – la préparation de la consultation par un questionnaire préalable rempli devant écran (voir les fiches créées par le site Medisite5) : « On peut imaginer, un certain repli de l’acte médical vers un acte technique pour lequel le médecin aurait plus de temps, le Net ayant auparavant, débrouillé le terrain de l’interrogatoire et de l’anamnèse. » – le suivi à distance : la transmission régulière de données de surveillance de patients atteints de maladies chroniques permettant au praticien d’adapter au plus vite le traitement si de nouveaux événements cliniques surviennent. Le problème qui se pose alors est celui de la rémunération de ces actes de préparation ou de suivi. Selon le Code en vigueur, elle est impossible. Dans le cas de l’intervention par téléphone, le rédacteur du dernier rapport du CNOM sur la question (juillet 1998) préconisait un assouplissement du Code de déontologie, qui actuellement, interdit la rémunération de ce type d’intervention (article 53 : « L’avis ou le conseil dispensé à un patient par téléphone ou correspondance ne peut donner lieu à aucun honoraire ») alors même, précisait ce rapport, qu’elle « prend du temps et engage la responsabilité du praticien ». Dans le même esprit, le Docteur Chassort, responsable au sein du Conseil de l’Ordre de la Commission sur les nouvelles technologies de la communication, se déclarait favorable à un assouplissement dans ce sens à propos des « actes réalisés à distance », notamment ceux qui se pratiquent sur internet6.

5. Le site médical Medisite, aujourd’hui fermé, proposait des fiches à remplir par le patient avant consultation. Il proposait également, pour plusieurs maladies, des dossiers préétablis de consultations. 6. Voir également la recommandation n° 3 de « Exercice médical et internet : principes généraux » : « Honorer directement l’intervention médicale d’un praticien promoteur unique d’un site sur internet n’est actuellement pas accepté mais la situation devrait pouvoir évoluer dans la mesure où le praticien respecte les principes déontologiques en la matière. »

Internet et les professions de santé

247

ESA : Vous avez déclaré, fin septembre, votre volonté de favoriser la rémunération des actes réalisés à distance en demandant le ré-examen de l’article 53 du Code de déontologie… AC : Il y a effectivement un double verrou à cette rémunération. Un verrou déontologique, que nous pouvons faire sauter. Maintenant, du côté des assureurs, il faut également qu’ils autorisent le remboursement de ce type d’acte. Donc il y a une double démarche à mener. Pour ce qui nous concerne, nous ferons ce qu’il faut. (Interview d’André Chassort parue dans eSanté du 15/12/2000).

Autour de la consultation proprement dite, d’autres pratiques sont possibles via internet. Le rapport déjà cité, « Exercice de la médecine et internet », tente de les définir en les classant du possible au prohibé : – il est possible au médecin de donner sur internet une « information », soit très générale et impersonnelle, comme on en trouverait « dans une revue de vulgarisation pour le grand public », soit « plus détaillée » sur une pathologie qui a fait l’objet d’un diagnostic, et pour laquelle le patient voudrait avoir des renseignements complémentaires. – au-delà de la simple information, le « conseil » serait également un acte licite, qu’il s’agisse de « conseils généraux destinés à éclairer le patient sur un sujet donné » ou « de conseils personnalisés après que le patient a posé sa question ou adressé un courrier ». Ce conseil doit « en général », reposer sur un interrogatoire, le résultat d’éventuels examens cliniques précédemment faits par un confrère, et le résultat d’examens complémentaires. Il s’agit pour le patient d’obtenir « d’autres renseignements intéressants sa pathologie, surtout si celle-ci est rare et comporte une incertitude dans l’attitude diagnostique ou thérapeutique ». – En revanche, l’« avis » est plus ambigu et le Conseil sur ce point est moins précis : « Faisant suite à ce conseil, certains médecins vont se lancer dans des avis médicaux. Quand bien même ces avis médicaux seraient impersonnels et anonymes, ils impliquent une prise de responsabilité de la part du médecin qui les donne. » – Enfin, la « consultation » sur internet est « à ce jour difficilement admissible en France », et passible de condamnations pour médecine à

248

Réseaux n° 120

distance. C’est le cas également d’envoi de prescriptions sans contact direct préalable. Le « second avis médical », que le patient sollicite d’un médecin après qu’une consultation complète a déjà été faite par un premier praticien, ne peut non plus se faire sans que le médecin « s’assure qu’une relation clinique préalable avec un médecin a bien eu lieu dans la chaîne de soins, et qu’il en ait communication7 ». L’Ordre se montre plus strict pour ce qui concerne la communication entre médecins et internautes à partir d’un « site industriel » (i.e. un site commercial). Le « contrat-type » que l’Ordre a édité et qui vise à réglementer l’intervention des médecins sur les « sites industriels » résume ces principes par la clause suivante : « (le médecin) s’interdit de donner des informations, conseils, avis ou prescriptions à caractère personnel car il ne peut considérer l’internaute comme un patient. Il doit, dans ce cas, le renvoyer à un médecin en mesure de pratiquer un examen clinique. En aucun cas, les avis fournis ne peuvent constituer directement ou indirectement un diagnostic et comporter directement ou indirectement une prescription » (article 2 : obligations du médecin, c’est nous qui soulignons). Passer de l’information, conseil et avis d’« ordre général » à l’information, le conseil, l’avis ou la prescription d’« ordre personnalisé » suppose « toujours une relation clinique préalable avec le patient8 ». Une autre difficulté liée à l’emploi d’internet tient au fait que l’activité médicale engage une responsabilité personnelle. C’est pourquoi par exemple il est interdit d’exercer la médecine de façon anonyme ou de l’exercer sous un pseudonyme (article L. 363 du code de la Santé publique). Du coup, un médecin exerçant sur un site dont il n’est pas le promoteur unique, en donnant conseils ou avis, doit s’identifier et assumer la responsabilité de ses actes. C’est ce que stipule le contrat-type : « le médecin s’engage à s’identifier auprès de l’internaute qui l’a questionné et indique sa qualification, telle qu’elle résulte de son inscription au Tableau et son numéro d’inscription au Tableau » (art 9) et : « Le médecin assume la responsabilité des réponses qu’il fournit. » Mais le problème n’est pas simple car dans les échanges médiés par internet, ni le médecin, ni le patient ne sont assurés de l’identité de leur interlocuteur : « Aucune sécurité n’existe
7. Recommandation n° 8 dans « Exercice médical et internet : principes généraux ». 8. Recommandation n° 7 dans « Exercice médical et internet : principes généraux ».

Internet et les professions de santé

249

assurant que ce sont bien eux qui sont présents personnellement de part et d’autre d’une éventuelle chaîne de soins sur internet. » (« Exercice de la médecine et internet »). C’est pourquoi le Conseil de l’Ordre s’efforce de mettre en place des dispositifs d’authentification pour assurer le patient de l’authenticité de la signature accompagnant avis, conseils, informations : les annuaires (le Conseil de l’Ordre offre sur son site un annuaire en ligne des médecins en situation régulière d’exercice) et (en projet) la carte des professionnels de santé, qui permettra la « signature électronique » (désormais légale au même titre que la manuscrite). En revanche, du côté du patient, rien ne peut assurer de son identité, la Commission Nationale Informatique et Liberté refusant d’autoriser l’emploi du n° INSEE pour identifier le patient. Nous voyons que les tentatives de réglementation, bien que proliférantes et minutieuses, risquent de se révéler, sur quelques points, inopérantes. LA CONSULTATION ET SA REMUNERATION DANS LES PROFESSIONS DE SANTE MENTALE Dans le secteur de la santé psychique, l’observation des sites et des listes atteste de l’émergence d’une activité professionnelle en ligne, parfois gratuite, parfois marchande, parfois clairement organisée comme commerciale. La consultation « en ligne », via internet mettrait à mal, aux yeux du Conseil de l’Ordre, les principes de la pratique médicale et sa déontologie. Qu’en est-il parmi les professions de la santé mentale ? En particulier, comment est traité traditionnellement le rôle de la coprésence corporelle, et celui de l’usage de l’argent ? Le problème y est plus complexe parce que ces professions sont diverses et diversement réglementées. Examinons successivement les différentes professions. Les psychiatres et médecins de ville Une partie de l’activité de soins en santé mentale est médicalisée, elle relève des psychiatres publics et privés et des médecins de ville, principaux prescripteurs de psychotropes. Généralistes et spécialistes maîtrisent leur propre recrutement au sein de la profession et sont soumis à la

250

Réseaux n° 120

réglementation du Conseil de l’Ordre : interdiction de publicité, interdiction de faire commerce de son activité, interdiction de la consultation en ligne. Sur la question de la rémunération, l’interdiction de faire commerce vaut la peine d’être commentée, car, si elle convient bien à la psychiatrie publique qui s’exerce au sein des secteurs de psychiatrie ou dans les associations subventionnées et fournit des prestations gratuites aux usagers, elle peut paraître paradoxale pour la médecine libérale qui implique un échange marchand. « Ne pas faire commerce » ne renvoie pas à l’idée de nonmarchand (la médecine libérale peut être considérée comme marchande au sens où elle est une activité en concurrence et rémunérée à l’acte), mais à la notion de désintéressement et de non-profit : par exemple, le médecin, traditionnellement, ne fait pas payer les pauvres9. Notons par ailleurs que les honoraires versés par le patient donnent droit à remboursement partiel par la Sécurité sociale. De ce fait, la pratique des honoraires est-elle fortement encadrée par les pouvoirs publics et on pourrait sous un certain angle considérer les libéraux comme de quasi-fonctionnaires. Quant aux personnels de statut public, particulièrement nombreux dans le domaine de la psychiatrie (plus que dans les autres spécialités médicales), ils ne reçoivent pas d’honoraires. Ils sont donc habitués à ce que leurs actes soient gratuits, et à ne pas être rémunérés à l’acte mais pour une activité globale définie en termes horaires et qui comprend aussi des réunions d’équipes, des formations, etc. Sur la question de la coprésence et du face à face au sein de la pratique, nous sommes ici dans le même cas que précédemment. Puisqu’il s’agit de médecins, la consultation requiert la présence en corps. Dans ces trois cas, psychiatres du public, du privé, médecins de ville (auxquels il faudrait ajouter le groupe des infirmiers psychiatriques qui effectuent une série de tâches déléguées : entretiens préliminaires, visites à domiciles, etc.), le face à face dans le soin, la parole, la relation, sont de rigueur, peut-être plus fortement encore que dans le reste de la médecine.

9. Cette vision énoncée par l’Ordre renvoie d’ailleurs à la représentation que les fonctionnalistes américains avaient donné du médecin comme « professionnel » au sens nordaméricain du terme : individu désintéressé, altruiste, qui ne travaille pas pour le profit, à la différence du « commerçant ». On est là au cœur de l’idéologie professionnelle des professions établies.

Internet et les professions de santé

251

Les psychanalystes Un deuxième groupe de professionnels intervient dans le champ de la santé mentale, les psychanalystes, qui appartiennent, à l’inverse, à une profession non réglementée. Pouvant posséder par ailleurs le titre de médecin ou de psychiatre, ils ne s’en réclament pas en tant qu’analystes. Ils peuvent, de statut initial, être psychologues, mais aussi philosophes ou artistes, et se sont formés spécifiquement par leur analyse personnelle et au sein d’une Ecole de psychanalyse. La professionnalisation relève d’une « autorisation de soimême et de quelques autres », confrères et clients, comme chez les artistes. Les psychanalystes se sont d’ailleurs obstinément opposés à toute création d’Ordre, ou d’association professionnelle commune, ou de réglementation par l’Etat. Il ne s’agit pas moins d’une profession régulée – à défaut d’être réglementée – par ses Ecoles, ses revues, ses enseignements universitaires, le tissu des colloques et séminaires. Les psychanalystes ont des usages et une éthique, longuement débattus et explicités dans des écrits. La cure psychanalytique ou la psychothérapie analytique agissent par la parole, qui exige donc la coprésence. Elles impliquent aussi le paiement à l’acte, moyen pour le patient ou l’analysant, de liquider sa dette symbolique et sa dépendance affective vis-à-vis de son analyste et d’être rappelé à la réalité quotidienne. Les actes des psychanalystes ne sont pas remboursés par la Sécurité sociale, car, selon eux, il ne faut pas que les institutions soient impliquées dans ce qui doit rigoureusement rester une démarche personnelle. Le prix des séances peut être divers, lié à la réputation de l’analyste, au compromis qu’il passe avec le patient en fonction de ses revenus par exemple ; en tout cas il n’est pas soumis à des normes externes. De ce fait, la pratique des psychanalystes est typiquement et à proprement parler libérale. Les psychologues La psychologie, elle, est une profession réglementée. Le titre de psychologue est protégé par la possession d’une liste bien déterminée de diplômes. Et il existe une déontologie écrite. Les actes des psychologues libéraux ne sont pas remboursés par la Sécurité sociale, ce qui rapproche leur pratique de celle des analystes : thérapie par la parole, paiement à l’acte non pris en charge. La publicité personnelle n’est pas interdite par le code de déontologie.

252

Réseaux n° 120

Les autres professions Les membres des professions évoquées jusqu’ici pratiquent pour l’essentiel des psychothérapies, dans le cadre du service public, de cabinets libéraux, d’entreprises ou d’associations. Mais la fonction de « psychothérapeute », non réglementée, peut être remplie, non seulement par des individus appartenant à ces trois professions réglementées ou régulées, mais aussi par des personnes ayant suivi des formations extrêmement diverses, du côté de la thérapie ou du développement personnel (sophrologie, « gestion de stress », Gestalt, psychothérapie de groupe, thérapie familiale, médiation conjugale). Pour ces prestations, c’est toujours le paiement à l’acte (acte qui peut prendre aussi la forme de « stages » et pas seulement de « séances »), qui est de rigueur. De nombreux travailleurs sociaux, dans le cadre d’associations subventionnées à mission de service public, assurent aussi un nombre non négligeable de prestations gratuites. Enfin, conformément aux descriptions des anthropologues qui ont montré les liens, dans les sociétés traditionnelles, entre thérapie, religion et magie, on peut considérer qu’un certain nombre de praticiens de savoirs ésotériques ou sectaires sont également présents sur le créneau de la souffrance psychique. Ils n’ont pas tous les mêmes déontologies ou éthiques quant au rapport à l’argent et au profit. On voit que le champ professionnel de la prise en charge du trouble psychique est complexe. Pour conclure sur les conditions habituelles de la pratique, avant l’entrée en scène d’internet, on peut retenir : – qu’il n’y a pas à proprement parler de monopole professionnel de la cure des âmes comme il y en a pour la cure des corps, – que la relation, dans ces domaines, est centrale, et que plus encore que pour la médecine, la présence en corps des protagonistes est la norme, – que la circulation de l’argent obéit à des formes diverses, qui vont de la prestation gratuite au commerce, de la réglementation d’Etat au « libéralisme », dans les différentes acceptions de ce terme, avec un paiement qui, quand il existe, se fait le plus souvent à l’acte.

Internet et les professions de santé

253

Dans cet univers, internet introduit deux modifications techniques majeures : la possibilité d’une relation et d’un paiement « en ligne ». On voit alors apparaître des innovations en matière d’exercice professionnel : – des relations d’aide, de conseil ou d’orientation, gratuite, en ligne, – des activités libérales (payantes) en ligne : psychanalyses ou psychothérapies pratiquées de manière individuelle par des praticiens libéraux (psychiatres, psychologues, psychanalystes), ce qui vient perturber les normes techniques traditionnelles de la cure en présentiel, – le développement de petites entreprises commerciales proposant toutes sortes de psychothérapies ou soutiens psychologiques, avec paiement souvent en ligne également, – le développement de la publicité en ces domaines, qui perturbe les déontologies ou éthiques des psychiatres, psychanalystes et psychologues en matière de présentation publique de soi. Examinons successivement ces différents points. Nous passerons rapidement sur les relations d’aide ou d’écoute qui peuvent se développer de façon gratuite et spontanée, essentiellement sur les listes de psychanalyse. Une personne qui se pose la question de faire une psychanalyse peut y recueillir des conseils personnalisés. Un analysant peut venir y poser une liste de questions qu’il n’ose pas poser à son propre analyste ou qui sont restées sans réponse. On voit souvent s’engager par glissement, entre tel professionnel et tel usager, une relation dont la dimension de thérapie ou de guidance devient à un moment trop évidente pour qu’elle se poursuive sur ce mode (au moins publiquement). Au-delà de cette relation spontanée et gratuite, se développent des e-thérapies, cyberthérapies ou psychanalyses par mail, sous forme de prestations payantes. Elles sont l’objet de nombreuses discussions, assez vives, sur les listes de diffusion, entre professionnels, voire, avec un peu plus de précautions10, entre professionnels et usagers. Les discussions à ce sujet, outre
10. Un peu plus de précautions, car il est difficile à un psychanalyste de dire à un usager qui écrit faire une psychanalyse par mail : « Mais non, monsieur, vous ne faites rien de ce genre, et vous vous faites avoir par un charlatan. » Du coup, dès que les usagers sont en jeu, ou sont présents, la discussion est très euphémisée.

254

Réseaux n° 120

leur dimension professionnelle (on peut y observer des processus de partage des clientèles, le souci de moraliser la profession, celui de protéger l’usager des charlatans), ont aussi une dimension théorique, car ceux qui s’adonnent à ces pratiques sont sommés par les autres de les penser théoriquement. Les discussions ont aussi une dimension clinique, car il s’agit de savoir comment mettre en forme concrètement et perfectionner de telles pratiques, souvent présentées comme innovantes. Ce développement de la relation psy marchande à distance se fait sous forme de juxtapositions d’expérimentations diverses, chacun innovant pour son propre compte, mais se tenant au courant de ce que font les autres et éventuellement le commentant. Dans ce foisonnement d’expériences, on peut cependant repérer deux formes organisationnelles et techniques principales sous lesquelles se développe la cyberpsy11 : – celles représentées par des analystes libéraux « atypiques » : des professionnels individuels, qui ont en général par ailleurs un cabinet en libéral ou un travail salarié en institution, établissent un « contrat » avec un individu qui devient finalement un client pour une psychothérapie ou une analyse par mail. – celles représentées par des sites de « cyberpsy » : des sites émanant d’entreprises commerciales proposent des relations psy en ligne, sous des packages divers. La relation peut être anonyme. Les techniques pour la relation thérapeutique peuvent passer par le mail, le chat, ou le téléphone mais la commande et l’engagement passent par le site web (par exemple un site, aujourd’hui disparu, proposait, au début de notre enquête, une psychanalyse en ligne pour 1 500 F l’année). La première forme est donc individuelle et libérale. La seconde relève plus de la petite entreprise artisanale, voire de la PME12 : ces deux formes suscitent chez l’observateur des questions techniques et sociologiques très proches de celles qui concernent la formation à distance (même si les enjeux économiques sont incomparablement plus faibles) : est-ce que cela « marche » ? Qu’est-ce que cela implique comme contraintes sociales et
11. Nous proposons de recouvrir par le terme cyberpsy toutes les formes d’aide, de psychothérapie ou de psychanalyse « en ligne ». 12. Claire Poujol, propriétaire d’un site, déclare par exemple salarier seize personnes (à temps partiel probablement) pour son site.

Internet et les professions de santé

255

techniques ? Qui sont les porteurs de tels projets ? Comment contrôler ou évaluer la qualité des « prestations » et protéger les usagers des escroqueries ? LES ANALYSTES LIBERAUX ATYPIQUES PIONNIERS DE LA CURE EN LIGNE13 Comment en sont-ils venus à pratiquer la psychanalyse par mail ? Les analystes pratiquant la psychanalyse par mail semblent la plupart du temps recruter leurs patients sur les listes de discussion. On observe souvent le schéma suivant (attesté par les témoignages de ces praticiens) : sympathie réciproque éprouvée sur la liste, passage à l’échange de mails privés, proposition explicite de services ou demande explicite de service avec mise en forme d’un paiement. Mais d’autres formes de démarrage sont possibles : un analysant raconte que, déménageant dans une autre région, il convient avec son analyse de prolonger la relation en passant à l’échange de mail, un autre fait un appel sur une liste de diffusion, expliquant que, installé à l’étranger, il souhaiterait faire une analyse dans sa langue maternelle. Des pratiques nouvelles Le passage du divan à la souris et à l’écran, de la parole à l’écrit requiert un changement radical dans les pratiques qui s’opèrent par tâtonnements individuels, dont les analystes rendent compte sur les listes de discussion14.
L’écriture ne semble pas faire obstacle à la spontanéité, bien au contraire. Je lui avais demandé d’écrire aussi librement que possible; de ne pas se soucier

13. Ce que nous pouvons savoir de ces pratiques est tiré des expériences qui sont relatées par les analystes ou les analysants sur les listes de discussion que nous avons observées. Sur deux mailing-listes de psychanalyse, nous avons identifié (en 2002) six psychanalystes ou psychologues tentant des services en ligne. Il est possible et probable qu’il y en ait plus, mais nous n’avons pas les moyens de le savoir. Les déclarations se font parfois de manière voilée et sont toujours insérées dans un texte réflexif. Ce sont parfois les analysants qui dévoilent faire une thérapie ou une analyse en ligne. 14. Pour les extraits de courriel extraits des listes de discussion, nous avons conservé l’orthographe.

256

Réseaux n° 120

de l’orthographe, de ne pas se relire. Mes réactions prenaient la forme de mots soulignés, couleurs, d’exclamations, de signes, de suggestions voilées pour relancer le déballage. Les silences de l’analyste se matérialisaient dans des blancs, des paragraphes effacés. Le message voyageait d’un continent à l’autre, inaugurant une sorte de dialogue. Très rapidement, les thèmes abordés sont devenus très intimes, exprimés plus librement qu’ils ne l’avaient jamais été en cabinet. Comme je le lui faisais remarquer lors d’un entretien téléphonique, elle me dit alors se sentir « protégée par la distance », un peu comme si la distance séparant le fauteuil du divan avait pris les dimensions de l’Atlantique. Etait-ce le fait de la disparition physique de l’analyste ? Nous y avons pensé et avons cherché ensemble des solutions de compensation à ce que cette « brutalité » pouvait receler comme danger. (Téléphone plus fréquents, messages et réponses à jours fixes; modalités strictes de paiement des « séances », etc.).

La réponse par mail de l’analyste utilise divers procédés graphiques (surlignage, etc.). Il peut aussi intercaler dans le mail de petits documents sonores de une ou deux minutes, sa photo ou d’autres documents graphiques. Dans ce domaine d’innovation et d’expérimentation, l’analysant aussi est amené à co-inventer le dispositif :
Nous sommes en train de passer de messages journaliers à des messages bihebdomadaires. Il me répondra deux fois par semaine et je négocie le fait de pouvoir lui écrire autant que je le souhaite. Je pense aussi essayer de trouver un système graphique pour pouvoir revenir sur ce que je suis en train d’écrire mais sans l’effacer afin que je puisse corriger tout en laissant visible « une trace antérieure » Il souhaite que je l’appelle au moins une fois par mois au téléphone et que je le rencontre au printemps, pour ne pas se couper trop du réel. Le règlement des honoraires sera mensuel et équivalent à deux séances par semaine. J’écris ce que je veux lui transmettre. Il garde ce sur quoi il souhaite intervenir. selon une logique que je n’ai pas encore perçue, il met en italique, il souligne ou il met en couleur et puis il réagit dessus. Quand il n’a pas repris quelque chose que je voudrais voir repris, je vais à la pêche de cette partie de texte dans mon ancien e-mail et je le lui ressers. …Chaque intervention commence avec la photo de celui qui parle et cela nous remet davantage dans le réel, raconte un usager

Internet et les professions de santé

257

Le prix Le cadre type est de deux séances pour l’analyse par semaine (donc deux envois de courrier). Un des tarifs pratiqués (en 2001) est 160 F la séance, soit sensiblement moins qu’une psychanalyse en présentiel (souvent 250F ou 40 ]). La psychanalyse à distance paraît plus facile, moins coûteuse, adaptée à un public moderne, pressé, qui de toutes façons boude la cure classique. Critiques et discours de justification De l’aveu même de certains de ceux qui la pratiquent, la thérapie à distance présente des inconvénients majeurs.
Mais, de mon côté, j’éprouve une difficulté au niveau de l’écoute. Je ne peux plus me guider sur les scansions, les gênes, les inhibitions, les bégaiements, les silences, de la patiente. Toute la partie corporelle de sa voix est perdue, celle par laquelle passe l’affect. Tout un matériau qu’un analyste utilise inconsciemment est supprimé. Effets d’exapératon des émotions et notamment de l’angoisse, beauoup plus forte qu’en présentiel et qui cotraint les anlysants à arrêter.

Pour beaucoup, elle est presque une contradiction dans les termes.
Une question : comment se tait on dans un mail ? (psy 8) Il faut le corps de l’analysant sur place, il faut qu’il parle et il faut qu’on l’écoute, et c’est seulement comme cela que les formations de l’inconscient peuvent se produire dans la PAROLE de l’analysant pas par son écrit qui est autre chose, parfois productif certes mais pas nécessaire. La manifestation soudaine qui fait l’inconscient dans la parole de l’analysant, présent en corps, chez l’analyste ne peut pas se faire par téléphone ou par écrit. (psy X) Vous vous êtes imposé un cadre et vous le respectez. Mais le patient ? Que faisait-il en écrivant son mail ? Etait-il là pour lui ? Ecrivait-il sous la dictée d’un autre ? Musardait-il a coup d’alt tab sur le web ? Curieusement, ce sont des représentations perverses qui me viennent à propos de cette autre scène. Je crois que c’est ce qui rend impossible l’analyse par le net – on peut s’en servir pour contacter son analyste, décommander un rdv, lui envoyer un

258

Réseaux n° 120

texte, bref ce que l’on fait avec d’autres moyens habituellement – mais faire une psychanalyse par mail et uniquement par mail est à mon sens tout simplement impossible parce que la scène du fantasme ne peut se déployer que très difficilement (Psy 8)

Face aux critiques, les praticiens qui expérimentent la cure en ligne restent prudents. Ils affichent souvent leur fidélité à la cure traditionnelle et affirment ne voir dans la relation analytique par mail qu’un élément parmi d’autre de la relation qui n’exclut pas, au contraire, des contacts périodiques en présentiel (ou par téléphone). D’autres affirment ne l’utiliser que comme amorce, pour des entretiens préliminaires, pour favoriser le passage à une cure classique.
En ce qui me concerne, j’exerce dans un centre hospitalier, j’exerce en libéral, et j’ai un site (mon dieu quelle horreur) qui propose des séances par visiophonie (téléphone et camera) et par téléphonie classique. Les consultations sont des psychothérapies de soutien brèves qui amènent parfois à faire émerger le désir d’aller plus avant et d’entreprendre soit une thérapie d’inspiration psychanalytique soit une psychanalyse. …Bien évidemment cela se fait alors dans un contexte « classique » … En ce qui me concerne je suis tres réserve concernant un travail par mail. Concernant les séances par internet je pense en effet qu’il y a de tout et du n’importe quoi.

Un autre argument mis en avant est que la relation par mail répond à des problèmes pratiques et à des demandes favorisées par la vie moderne actuelle, les déplacements (e.g. le cas d’une analysante qui doit suivre son mari aux Etats Unis), l’irrégularité des horaires, les problèmes de langue, de malentendance… Mais certaines positions sont plus conquérantes et voient dans internet une révolution culturelle.
X a fait un travail méritoire je crois sur le fait que le réseau avait des effets sur la pratique analytique, les diverses institutions, les analysants, les analystes... le chantier est ouvert... largement... Trop d’analystes rangent encore le web du côté du gadget à peine « pousse ou peine à jouir »... ou encore trace l’équivalence classique virtuel = utopie alors qu’il s’agit plutôt d’atopie. (Psy 7)

Internet et les professions de santé

259

Une brève réflexion intermédiaire au sujet de psychanalyse via Internet. Là où Freud et Lacan se sont affirmés avec une audace et une créativité géniale, on a l’impression que certains de ceux qui se réclament de leur héritage, semblent préférer séjourner dans une sorte de conservatisme un peu frileux, mais probablement assez rassurant. Le moindre paradoxe n’en est pas moins que c’est sur la Toile – un lieu supposé innovateur – que cette sorte de « conservatisme » s’exprime également. Cordialement. (Psy 1) La pratique de la psychanalyse partiellement via Internet ne contribuera probablement pas à l’édification de nouvelles connaissances théoriques révolutionnaires, mais présente incontestablement et pour certains consultants une meilleure adaptation technique permettant de recevoir pleinement une demande. Autrement dit, ce type d’analyse améliore certainement nos connaissances quant à la technique analytique. Une expérience se poursuit donc ainsi, prometteuse jusqu’à présent, dont on ne sait pas encore jusqu’où elle pourra aller, quelles limites elle rencontrera, mais qui j’en suis persuadé, valait la peine d’être tentée. En effet, au premier abord, elle met en lumière le fait que le courrier électronique est un moyen de communication original, qu’il m’est arrivé d’appeler « parlécrire », car il tient des deux modes d’expression. Original, il est donc riche de possibilités d’exploitation inédites.

En résumé, la psychanalyse par e-mail faite par ces analystes libéraux pionniers de la cure en ligne, ne se pratique quasiment jamais intégralement par e-mail et elle donne lieu chez eux à une réflexion, voire une théorisation importante, visant à identifier en quoi la relation à distance perturbe l’acte et à montrer comment on enrichit la relation par rapport au face-à-face et au paiement standard à chaque acte15. Ces praticiens tiennent à montrer que le passage à la psychothérapie à distance est motivé par des raisons sociologiques et philosophiques, et n’est en rien le passage à une commercialisation de l’aide psychologique ou de l’acte analytique ni un abandon des grandes lignes théoriques. Ils perçoivent bien qu’elle a des effets en retour sur le statut symbolique de l’analyste, voire sur son statut économique et social. Ils sont pris entre deux feux : d’un côté, ils s’efforcent de ne pas manquer la révolution culturelle des

15. Une des formes les plus complètes de réflexion est publiée par Jos Totlinger sur le site de la lacan-List (http://web.wanadoo.be/ lacan.list/poubellication/ index_articles.htm), sous le titre « Psychanalyse et internet : considérations pratiques » à laquelle nous renvoyons le lecteur.

260

Réseaux n° 120

technologies de l’information et de la communication qui les fascine, et de s’adapter à de nouveaux modes de vie de leurs usagers potentiels (voyages, mobilité internationale, horaires de travail irréguliers) qui rendent la cure type difficile ; de l’autre, ils veillent à ne pas mettre la profession en danger. Or ils sentent bien que le développement de la cyberpsy et ses potentiels dérapages (voir infra, les sites commerciaux) risque de favoriser une réglementation du métier de psychothérapeute, à laquelle les psychanalystes sont violemment opposés. LES SITES DE CYBERPSY La cyberpsy sur site « industriel » possède des caractéristiques assez différentes de la pratique de l’analyse par mail. Comment se présentent ces sites ? ECRANS D’ACCUEIL DE MEGAPSY, PSYONLINE, NFONDATION

Internet et les professions de santé

261

262

Réseaux n° 120

On trouve en général un peu de théorie, analogue aux questions qui pourraient être traitées dans un magazine féminin.
Par exemple, le site de Claire Poujol, présenté sur une mailing list, annonce des articles sur : « l’attaque de panique », « la “bonne” et “mauvaise” mère », le « burn-out », « le stress post-traumatique », « les abus sexuels », « les causes cachées, profondes, des conflits de couple : le poids du passé de chaque conjoint », « le trouble déficit de l’attention ou hyperactivité »…

On y trouve aussi des argumentations publicitaires bien développées et de longs exposés sur les modalités pratiques proposées.
Tout d’abord vous devez vous inscrire en ligne grâce à notre formulaire. Vous choisirez alors le nombre de séances que vous souhaitez : 2 séances par mois (54,88 ]/mois), 3 séances par mois (82,32 ]/mois) ou 4 séances par mois (109,77 ]/mois). Chaque séance correspond à un échange d’émail entre vous et le thérapeute. Vous pourrez changer ce rythme à votre gré et sans démarche spécifique au cours de la thérapie. Vous recevrez alors par émail un document que nous vous demanderons de nous adresser par courrier et qui confirmera votre inscription.

Internet et les professions de santé

263

En attendant cette confirmation, vous pouvez nous envoyer votre premier message dès que votre inscription en ligne sera effectuée. En moyenne, votre message ne doit pas dépasser l’équivalent de 4 pages d’un traitement de texte (nous avons une certaine souplesse à cet égard). Les premiers échanges d’émail sont principalement consacrés à la description des problèmes qui ont amené à la psychothérapie. Ensuite, nous entrons à proprement parler dans le travail thérapeutique. Le thérapeute répond à tous vos émails dans un délai moyen de 24 heures. Dès les premiers mois, des signes de mieux être devront se faire sentir. L’arrêt de la psychothérapie sera proposée par le thérapeute, mais si pour une raison ou pour une autre vous souhaitez interrompre cette thérapie, vous pouvez le faire à tout moment, sans qu’aucune démarche particulière ne soit nécessaire.

Les règles du paiement changent : paiement à l’abonnement et non plus à l’acte, paiement avant le service et non plus après, existence de paiements en ligne avec carte bancaire. Tout ceci installe une relation de service entre un prestataire et un client. Les techniques sont également différentes, le mail n’étant plus la forme exclusive, mais une forme parmi d’autres de communication, à côté de l’ICQ, de la webcam ou du recours au téléphone. Les présentations des sites mélangent une argumentation essentiellement basée sur la spécificité des TIC (la psychothérapie est plus relaxante par mail, présente plus de souplesse, permet plus de disponibilité, est moins chère), et une argumentation traditionnelle (du type : vous avez l’impression que les gens ne vous aiment pas, la psy est pour vous) qui fait comme si les TIC n’avaient aucun impact sur le service rendu.
La plus belle argumentation est fournie par Megapsy qui accumule des déclarations de vedettes comme Laure Adler et Françoise Giroud à qui la psychanalyse aurait changé la vie et vante les commodités de la cure en ligne. « Il n’existe pas de façon plus relaxante de s’exprimer en séance que de le faire depuis un environnement familier, comme de chez soi, derrière son ordinateur… Russell Razzaque, psychanalyste à Birmingham, en GrandeBretagne, est persuadé que le Net peut bouleverser la pratique de la psychanalyse. Pour lui, le patient qui communique via un écran est moins inhibé et peut contacter plus fréquemment son psy. En retour, le praticien dispose de plus de temps qu’en séance pour réfléchir aux propos de son patient,

264

Réseaux n° 120

grâce à l’analyse écrite des e-mails. (…) Les internautes sont de plus en plus attirés par les sites de psychanalyse, de psychologie ou de soutien moral, sans forcément savoir ce qu’ils recherchent : Plus de 186 000 personnes se sont déjà rendues sur Megapsy.com Ceux qui surfent sur ces sites y puisent des renseignements, bénéficient de bibliothèques en ligne, consultent des psys, ou bien répondent à des tests de personnalité. Ces tests constituent souvent la première étape pour les futurs cyberanalysés .(…) Avec megapsy.com, on prend ce qu’on veut, et on minimise les obligations. Avec un autre avantage : accéder à des séances, quatre fois moins cher que le prix moyen d’une heure de consultation en cabinet. Pas de divan, pas de cabinet, une présence humaine derrière l’écran. On est à mille lieues de la psychanalyse classique, avec toutes les contraintes méthodologiques afférentes.

Les argumentations insistent également sur le sérieux de ceux qui répondent. Et sur la rapidité du travail. Les sites de cyberpsy s’attirent toutes les critiques sur les listes de discussion. Les critiques des professionnels les plus légitimes (les psychanalystes) portent sur la charlatanerie des sites, sur leur caractère vénal, sur l’emploi d’une publicité mensongère (par exemple le site de Mégapsy qui fait parler des analysées célèbres ne dit pas qu’il s’agit-là de personnes qui ont suivi une cure classique). Très rares sont les auteurs de site à défendre leurs pratiques sur ces mêmes listes, c’est-à-dire en territoire trop hostile. Nous donnons dans les tableaux ci-contre le détail des prestations offertes par 18 sites francophones proposant la cyberpsy (liste obtenu par recherche sur le moteur Google). PUBLICITE, « RACOLAGE » ET MARKETING Les relations entre psychanalystes classiques, psychanalystes atypiques et psy des cybersites sont marquées par une concurrence symbolique et probablement également matérielle autour de la clientèle potentielle des thérapies. De fait, l’ensemble de la création de listes, de sites commerciaux et de pages personnelles aboutit à une promotion globale de l’activité psy et à une promotion individuelle sur le net d’un certain nombre de professionnels. Celle-ci heurte la déontologie des psychiatres et dans une certaine mesure l’éthique des psychanalystes, qui interdisent le « racolage », le « rabattage », et suscite des réactions de rejet, dans lesquels ces mots précisément sont utilisés16.
16. « Vous faites le rabatteur d’une maison close à 30 $ l’entrée, somme toute. Quel est votre pourcentage ? »

Internet et les professions de santé

265

Un premier phénomène observable est l’élargissement du marché du traitement payant des problèmes personnels. Les « chats » où l’on peut poser ses problèmes amoureux et recevoir des réponses gratuites d’un psychothérapeute sont très proches des courriers du cœur des magazines féminins ou de leurs équivalents à la radio et à la télé, la différence étant que, sur le même site, une aide en ligne payante est proposée. Une deuxième forme de changement est repérable dans le domaine argent/relation à distance/psy : une mercatisation de l’activité psy existe, qui consiste à faire, sur site, de la publicité pour des prestations classiques, offertes par un individu ou un organisme. Cette pratique, le « rabattage », est considérée comme interdite par ceux qui se réfèrent à la déontologie des psychiatres et qui l’étendent spontanément à l’ensemble du champ de la santé mentale, ainsi que par les psychanalystes. Nous avons pu constater qu’elle se développe pourtant. Rien ne l’interdit d’ailleurs légalement chez les psychologues et les psychanalystes ; la tenue de sites « intellectuels », la mention des pages personnelles web au bas des messages est d’ailleurs aussi une forme d’autopublicité, plus discrète et plus chic. Nous pouvons donc soutenir l’hypothèse d’un développement de l’esprit commercial dans les activités en santé mentale. On le voit, à travers l’exemple des consultations psy en ligne, les possibilités techniques offertes par internet de consultation à distance participent de ce mouvement général qui tend à remplacer la relation traditionnelle praticien/patient, qui était une relation personnelle et durable, en une relation temporaire, opportuniste, de simple service entre un client et un prestataire (le spécialiste d’un organe, d’une fonction physiologique ou d’un problème psychique) choisi pour sa compétence technique, le rapport qualité/prix et l’assurance, voire le « droit » à un bon résultat, prestataire qui, de son côté, est tenté par le marketing de sa propre activité ou s’y trouve contraint dans un univers concurrentiel. Ces mouvements ne vont pas toutefois sans de fortes résistances , tant du côté du souci politique et citoyen de la qualité de la santé et de la prévention, de celui des Ordres professionnels gardiens de la déontologie traditionnelle, que de celui de la profession des psychanalystes qui résiste à une institutionnalisation de sa pratique et à la conversion de l’acte analytique à une « prestation de service », y compris chez les pionniers de la cure à distance.

266

Réseaux n° 120

Tableau 1. Les sites : présentation
Site Corinne Beaumont Diagnopsy Thérapie Virtuelle Psyconseil Psychothérapie en ligne PsychoEde Cyberpsy Claire Pougol Psy (téléphone) Telepsycho Mme Delannoy Megaspy Psychonet Psychanalyse et extension Psyonline ConsultationPsy Les Maux, Des Mots URL hbcandide.tripod.com/acc www.diagnopsy.com/ www.therapievirtuelle.com www.rc-psyconseil.com www.cyberworkers.com www.essence-être.qc.ca… perso.libertysurf.fr/BEGU E1 www.relation-aide.com/ www.multimania.com/ thierrypiras/ www.eria-fr.com/psy/ maieutik.net/ www.megaspsy.com/fren www.multimania.com/ psychonet/ www.dnafoundation.com/ www.psyonline.com/ www.consultationpsy.co Imdm.ifrance.com/ Imdm/ Profession déclarée Psychologue Psychanalyste Psytherapeuteanalyste-psychologue ? Psychothérapeute roggérien Professionnels du mieux être Psychanalyste (parisien 56 ans) Psychologue Psychothérapeute analytique Psychanalyste (bordelais) Formatrice agréée Psychologue – psychanalyste Psychologue digne de ce nom Psychiatre Un spécialiste 9 psychologues Jeune psychanalyste Site confus ! En français et anglais Une PME francophone Texte (psycho) Les plus longs argumentaires Anonymat Chrétien Confidentialité Déontologie charte Texte Texte Anonymat Affirmation ref à psychanalyse, thér cognitive Autres REM Recherche sur psy par tel

Internet et les professions de santé

267

Tableau 1. Les sites : présentation (suite)
Paiement par carte sécurisé Convertisseur de devises Prix séance 65 CAN/H Carte bleue, mastercard Carte bleue, mastercard X X ? 137 F 30 CAN 300 F ? Mastercard X Chat 60 CAN. mail 15 CAN ? CB ou chèque ? 250 F regu, 450 F isolée 150 $ ? oui Test 250 F, anxiété 100 F, bilan 190 F Psychanalyse gratuite oui Selon situation 1 = 40$ US, 3 = 99 $ oui 16 euros ? Formulaire d’abord RV mail d’abord Psy en ligne : symbolique Autrefois payant Le premier site payant RV mail d’abord 2 500 F/ journée 1 O50 F pour 10 1 mois 190F 6 mois 790F Payable d’avance Premier gratuit RV d’abord Payable d’avance RV d’abord Prix abonnement Contact

268

Réseaux n° 120

Tableau 2. Les sites : offres de services
Aide, conseil, orientation X

Offres Corinne Beaumont Diagnopsy Thérapie Virtuelle Psyconseil Psychothérapie en ligne PsychoEde Cyberpsy Claire Pougol Psy (téléphone) Telepsycho Mme Delannoy Megaspy Psychanalyse et extension Psyonline ConsultationPsy Les Maux, Des Mots

Psychanalyse

Psychothérapie X

Test X X

Formation X

X

X X X X X X

X

X X X Aide entretien embauche Stress, estime de soi Coaching, développement personnel X

X X (et histoire personnelle)

X

X X

Internet et les professions de santé

269

Tableau 2. Les sites : offres de services (suite)
Autres Bibli de psychanalyse X(3Xsem) X Logiciel ICQ Analyse de rêve X X X X X Articles X (3X semaine) X Articles, psychosocio X X X X X X X X Via MNS X X et net-meeting X X Mail Chat Tél X webCam Présentiel X

Sign up to vote on this title
UsefulNot useful