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LEVER DE SOLEIL

SUR L’APPROCHE DE JOHN LYONS EN EQUITATION

« L’Art doit toujours suivre la nature et jamais ne s’y opposer »


Newcastle

« L’Art est beau, quand la tête, le cœur et la main travaillent ensemble. »


J. Ruskin

« Il n’y a pas de bonne main. Il n’y a pas de mauvaise main.


Il y a la main qui sait, il y a la main qui ne sait pas. »
Beudant

« C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante. »
Antoine de Saint Exupéry

Je vous livre ici mon voyage aux sources de la tradition française à partir de l’équitation
amicale pour les chevaux de John Lyons. Mon désir est de contribuer ainsi par cette
conversation sur les méthodes non seulement « à retrouver le bien commun des
équitations qui veulent le bien-être du cheval » (René Bacharach), mais aussi d’ouvrir à
l’écoute déférente et joyeuse du cheval.

« C’est une joie indéfinissable et si agréable qu’on s’en passionne et qu’elle


chasse loin derrière elle toutes les sensations enivrantes de l’équitation. Promenades
dans les plus jolis sites à l’air si pur de l’aurore, vitesse, sauts, chasse à courre, succès
en public, etc., tout cela amène peut-être plus d’excitation, d’enthousiasme, mais rien
n’égale le charme réel, complet, pur de tout sentiment étranger à l’équitation, que la
légèreté procure. C’est le charme suprême auquel rien ne saurait être comparé. […] Le
cheval agit seul, tout se fait sans effort, sans heurt, et le cavalier ressent l’impression de
bien-être, de contentement que seul procure le travail exécuté avec légèreté, avec
descente de main et de jambes » Beudant.

Oui, absence de représentation, ou monter mon cheval sans main ni jambes,


monter pour nous deux, lui et moi comme si nous étions seuls et pas pour les autres.
Beauté de l’écoute, ou remercier mon cheval au moment où nait l’intention du
mouvement. Et mon cheval danse. Nous dansons ensemble.

Quand John Lyons tient la main de Baucher

L’équitation naturelle est européenne, « inscrite en nous, français depuis longtemps,


depuis la Renaissance », affirme Patrice Franchet d’Espèrey. Le mot est écrit : une
équitation toute naturelle. D’ailleurs, l’expression anglaise « Natural Horsemanship »,
tant célèbre aujourd’hui, traduction de l’expression française « équitation naturelle », se
trouve utilisée par Seunig dans son ouvrage de 1941 Von Der Koppel bis zur Kapriole :
« Gymnastic training, or dressage in the narrow sense, is natural horsemanship, because
the means employed to exercise the horse are adapted to its build and to the mechanism
of its natural gait » 1 .

Au sein du manège de la Renaissance et des diverses académies équestres, un dialogue


socratique se déroule avec le cheval où le calme, la douceur et la récompense remplacent
la parole. Il ne s’agit que de se faire comprendre.

« Par le dialogue que le cavalier et cheval entretiennent, le dressage est donc, pour
l’homme aussi, un travail de recherche du Vrai, du Beau et du Juste ». Patrice Franchet
d’Espèrey.

La douceur met à contribution l’intelligence du cheval et celle du cavalier,


inséparablement. On ne dialogue pas, en effet, avec une machine-animale, à une
« machine sans âme » (Beudant). Bien au contraire, le dialogue « socratique » avec le
cheval exige deux intelligences qui s’écoutent : celle du cavalier et celle du cheval, tel
« que bientôt ces deux intelligences n’en forment plus qu’une » (Baucher) pour le
bonheur du cavalier et le bien-être du cheval.

Certes le cheval n’a pas la parole 2 . Mais, le « mettre à la raison », c’est, au fond, se
proposer le projet de lui donner la parole. Alors, comment exercer la cervelle du cheval
plutôt que son corps pour la faire progresser ? Comment faire advenir un Cheval
(d’homme) anthropomorphe pour être soi-même, cavalier, pleinement Homme (de
cheval) ?

Il faut mettre à contribution la main du cavalier, qui est reliée à la bouche du cheval.
Ainsi, la main intelligente du cavalier est ce merveilleux substitut de la parole qui permet
de « cérébraliser » le cheval, humanise le cavalier, et donne accès au dialogue socratique
entre le cheval et son cavalier.

« La main serait donc le creuset de cette docilité paisible, la coupe où l’on déguste une
aussi succulente joie ? Tout le mystère de l’équitation serait dans la main ? » (Luc de
Goustine dans Cheval Cavalier ou les aquarelles du colonel Margot, 1996).

La main est l’outil par excellence de la « mise à la raison » du cheval. Par la main, le
cheval est éduqué intelligemment, avec douceur. Autrement dit, le cavalier intelligent et
le cheval mis à la raison communiquent ensemble par l’intermédiaire de la main, et donc
du mors et des rênes.

Certes, l’on peut prétendre qu’il n’y a rien de virtuel dans la bouche du cheval.
Puisqu’elle n’est qu’un organe utile à la nutrition. Point de Rassembler en elle. Pas plus

1
Horsemanship par Wlademar Seunig 1956 (English traduction).
2
Mais, Baucher, par l’intermédiaire du dieu des quadrupèdes, le grand Hippo-Théo, met en dialogue un
cavalier et un cheval.
qu’il n’y a la figure d’Hercule dans un bloc de marbre blanc indifférent à le recevoir.
Pourtant, tout autre est ce marbre s’il y avait des veines « qui marquassent la figure
d’Hercule préférablement à d’autres figures, cette pierre y serait plus déterminée, et
Hercule y serait comme inné en quelque façon, quoiqu’il faudrait du travail pour
découvrir ces veines, et pour les nettoyer par la polissure, en retranchant ce qui les
empêche de paraître » (Leibniz Essai sur l'entendement humain). De même, tout autre est
cette bouche par ce « travail » de la main savante qui retranche ce qui empêche le
Rassembler de paraître. Le Rassembler serait ainsi, par analogie, inné au cheval, comme
disposition, virtualité naturelle. Mais par un certain travail de la main.

La main ! Et donc le mors et les rênes! Mais quel est donc ce travail particulier de la
main ? Quelles sont ces « veines » qui peuvent, une fois la bouche nettoyée, marquer la
figure du cheval rassemblé ?

La main qui sait faire paraitre le Rassembler, c’est la main qui sait converser avec la
bouche du cheval et qui invite peu à peu le cheval à rentrer en elle. C’est la main fixe ou
la légèreté de bouche.

« La main fixe – fixer la main – Ce n’est pas l’action d’appuyer un cheval pour le faire
galoper, car, appuyer, c’est tirer. C’est opposer à la bouche du cheval une force égale à
celle qu’il emploie lui-même. On arrive au contraire à fixer la main en ne tirant pas du
tout à soi, mais en serrant les doigts sur les rênes convulsivement si nécessaire, de façon
à empêcher la main de se laisser attirer par une force quelconque : la bouche du cheval
ou le poignet du cavalier. » Beudant

Pour l’ancienne école, la mobilité de la mâchoire inférieure 3 du cheval était le signe de la


décontraction de l’ensemble du cheval bien travaillé, de l’équilibre. Avec Baucher, la
décontraction de la mâchoire, est le moyen de peser le degré d’équilibre du cheval avant
de le mettre en mouvement et de conserver l’équilibre pendant le mouvement.

Nous y voilà ; tout est question d’équilibre. Avant le mouvement, puis pendant le
mouvement. Et point d’équilibre sans la « mobilité moelleuse et douceresse » de la
mâchoire.

Avez-vous lu ce dialogue de Baucher entre le cheval et la mâchoire ? Pourquoi, le cheval


aurait-il besoin de sa bouche « si ce n’est pour manger et boire » ? Comment se fait-il que
sans son « babillage », le cheval ne puisse « trouver l’équilibre » de sa masse, l’harmonie
de ses mouvements et quelle que soit sa conformation ? Car, le manque d’équilibre est la
cause de « presque toutes les défenses et résistances ou mauvaises dispositions des
chevaux » et c’est « toujours sur la mâchoire que s’en fait ressentir l’effet le plus
immédiat ». La main seule « sonde les causes des résistances » (p. 176). La main seule les
fait cesser.

3
La bouche galante dont parle de La Guérinière.
Voilà donc la porte par laquelle nous entrons dans le domaine de l’équilibre équestre : la
bouche, la cession de mâchoire en est la clef, et le principe « mains sans jambes » la lueur
qui nous éclaire. La bouche est la porte d’entrée de la « maison cheval ». Héritage de
l’équitation de tradition française. Secret de Baucher, la cession de mâchoire est le
« diamant de la plus belle eau » qu’il nous a transmit.

J’écris ces phrases et, je tremble d’excitation. La découverte de Baucher vient comme
rebondir sur l’enseignement d’un américain, John Lyons, qui éduque les chevaux à partir
d’une bouche qui se donne au cavalier dans un pli. John Lyons, sur la route ouverte par
Baucher ? C’est de cette rencontre dont je souhaite vous rende compte maintenant.

De la tête aux hanches et retour

John Lyons nous parle de la « maison cheval » et de ses neuf pièces 4 ordonnées. Chaque
pièce possède une porte et une serrure. Et pour ouvrir chacune de ces portes, il existe une
clef. Chaque clef est un exercice spécifique qui donne accès au contenu (les muscles) de
chaque pièce ouverte. Enfin, les pièces forment une séquence progressive ; elles
s’ouvrent l’une après l’autre.

La première pièce est prioritaire. C’est la bouche du cheval ! Elle contient une serrure :
les muscles de la petite encolure du cheval. Autrement dit, le maxillaire inférieur se
mobilise, le cheval enfonce un peu plus la ganache dans l’encolure de côté de la rêne
active. Le cheval donne un pli en tournant sa tête en flexion vers le côté 5 . Plus le cheval
donne de lui-même ce mouvement de rotation de la tête sur le côté, plus il libère ses
muscles de l’avant-main, jusqu'à pouvoir donner une élévation du garrot, qui rend
possible l’abaissement des hanches 6 .

John Lyons ne parle pas de flexion de mâchoire comme Baucher. Chez Baucher, la
flexion de mâchoire résonne immédiatement dans tout le corps du cheval, et détruit toutes
les résistances.

« Prenez par exemple un cheval qui, à l’arrêt, refuse de mouvoir ses hanches latéralement
à l’indication de la « jambe isolée ». Demandez alors une flexion de mâchoire. Au
moment où elle se produira, votre cheval acceptera gentiment l’action de la jambe
isolée. » (Jean Claude Racinet, Vers une équitation totale). Au contraire, John Lyons,
persuade le cheval qui refuse de mouvoir ses hanches latéralement par le mouvement de
pli sur le coté. Car, le pli donne accès aux hanches. Un cheval qui tourne sa tête de côté
bouge naturellement ses hanches du côté opposé.

4
Les neuf pièces sont dans l’ordre: La ganache/mâchoire inférieure, les oreilles, la nuque, la base de
l’encolure, le garrot, les antérieurs, le rachis, les postérieurs, et la queue.
5
“The skull and jaws as a unit rotate around an imaginary axis that runs the length of the head from poll to
incisors. When the horse twirls his head correctly, his ears remain on one level while the jowl tucks under
the neck on the side toward which the head is turned. The twirling motion triggers reflexive decontraction
of the deep musculature of the neck and the whole topline.” Deb Bennett, Ph.D.
6
“Giving is an evolutionary process.” John Lyons
Flexion de mâchoire (Baucher) ou pli sur le côté (John Lyons) ? Quand Jean Claude
Racinet (in Vers une équitation totale) cherche à expliquer le pouvoir de la flexion de
mâchoire il fait remarquer qu’elle met en jeu une articulation particulière, à savoir l’ATM
ou articulation temporo-mandibulaire, qui se trouve pratiquement sous l’oreille. Or, elle
se situe dans une région où deux autres articulations existent : l’articulation atlanto-
occipitale et l’articulation atlanto-axiale, entre la tête et le crâne. Si, l’articulation atlanto-
occipitale commande le mouvement de ramener, l’autre, l’articulation atlanto-axiale fait
qu’un cheval tourne sa tête de côté, qu’il donne un pli. Or, Jean Claude Racinet justifie le
rôle de la flexion de mâchoire par la proximité de l’ATM aux deux autres articulations
dont le libre jeu « est de la plus haute importance pour le bon fonctionnement de la
machine équine, puisque quand la nuque est haute, fléchie et décontractée, position qui
caractérise la « mise en main », le cheval est ipso facto rassemblé, ce qui veut dire qu’il
bascule son bassin sous lui, et lève sa cage thoracique entre ses omoplates, (sans
intervention des jambes du cavalier) » Jean Claude Racinet. L’on peut donc faire le
même raisonnement avec le pli. Un cheval qui ne donne pas de pli sur le côté sera aussi
contracté dans les autres articulations.

Il est vrai que la flexion de mâchoire est délicate à mettre en œuvre, car elle demande de
la part du cavalier de ne jamais tirer. Or opposer, ce serait tirer, si l’on résistait
passivement sur une « action fixe » sans travail des doigts (vibrations) ou du poignet
(demi-arrêts). Car une action fixe, c’est donner au cheval la possibilité de s’appuyer.

« S’il y a de la résistance à l’appui d’une rêne, ne pas insister sur une action fixe. La
remplacer aussitôt par un demi-arrêt suivi d’un second, d’un troisième, etc. » Faverot de
Kerbrech, Dressage méthodique du cheval de selle.

Chez Baucher, l’on commence à sentir la bouche du cheval par une traction lente et
délicate sur des rênes non tendues. Si cette demi-tension n’amène pas la légèreté, l’on
combat les résistances soit par des demi-arrêts, soit pas des vibrations. La main est fixe,
mais les doigts pianotent ! Mais, demi-arrêts et vibrations ne sont que des moyens ; « le
même résultat peut être obtenu pas un simple accroissement de la tension des rênes »
Faverot, p.82.

Comment John Lyons met en œuvre la demande de pli ? Il ne faut jamais tirer. Précisons.
« La main agira par une force lente, délicate et finement graduée » disait Baucher (p.211).
Elle prend le mou de la rêne progressivement et d’autant plus lentement que l’on aspire à
la légèreté. Autrement dit, accroissement lent de la tension de la rêne. Si le cheval ne
donne pas le pli à l’action de la main, quand la rêne est tendue, cette main doit rester fixe
tout en continuant de résister 7 , c’est-à-dire en maintenant la tension dans la rêne avec la
même intensité jusqu’à ce que le cheval ait cédé. Mais, la résistance de la main fixe (et
non la traction) est progressive sans jamais « forcer le mouvement ». La rêne est comme
un téléphone, un moyen de communication entre le cavalier et le cheval. Elle ne prend

7
Avec une force proportionnelle à la résistance du cheval.
donc pas le mouvement 8 . Elle demande par pression progressive. En outre, l’essentiel, ce
qui motive le cheval, ce n’est pas la menace de la douleur 9 , mais le relâchement de toute
pression dans sa bouche. Il est alors impératif que le cavalier demande en pensant très
concrètement et très spécifiquement au mouvement demandé pour aider le cheval à
donner la réponse attendue. Le cheval répond, le cavalier relâche aussitôt. Puis l’on
redemande.

De plus, John Lyons demande non seulement un mouvement de la tête du côté de la rêne
active, mais aussi un mouvement spécifique des pieds, ou des épaules ou des hanches. La
difficulté est d’obtenir sur une rêne flottante une tête décontractée avec un mouvement
léger des pieds. Certes, on balance entre lâcher pour la tête qui se donne, puis lâcher pour
le mouvement spécifique des pieds, afin d’obtenir la réponse ensemble des pieds et de la
tête ; décontraction et légèreté du mouvement.

John Lyons remarque aussi que le déplacement latéral des hanches favorise le
mouvement de la tête sur le côté. L’importance du mouvement sur le coté de la tête (pli)
est telle qu’il doit être demandé avant tout mouvement des pieds, pendant tout
mouvement des pieds et après tout mouvement des pieds. Toutefois, il existe un rapport
particulier entre le pli et le mouvement des hanches. Le pli donne accès aux hanches et
les hanches donnent accès au pli. L’on peut donc demander le pli à partir du mouvement
sur le côté des hanches, puis améliorer ce mouvement à partir du pli.

Aussi, dans son article de 2004 “Giving the New Way”, John Lyons commence par
demander le pli sur le côté à partir de l’opposition latérale des épaules aux hanches qui
poussent. Mais toujours sans tirer 10 . En effet, il résiste au mouvement au rythme de
l'allure du cheval. L’épaule du dedans est ralentie par rapport à l'épaule du dehors, et les
hanches bougent du côté opposé, le cheval tourne autour de son épaule du dedans et
donne un léger pli. Relâcher. Si le cheval résiste, il fixe la main et force le mouvement.
Mais que pour chasser les hanches. On ne force pas le mouvement sur le côté de la tête,
ni celui des épaules. Si la tête ne se donne pas, on bouge les hanches. Puis on redemande.
Si les épaules ne se donnent pas, on bouge aussi les hanches. Puis on redemande. C’est

8
La bouche du cheval est comme la main de votre partenaire de danse. Chaque fois que vous prenez une
rêne, posez la question à votre cheval: « veux-tu bien dansez avec moi ? »
9
Prendre le mou de la rêne revient à mettre son doigt dans la bouche du cheval. Ce qui est prioritaire pour
le cheval, c'est l'absence de pression dans la bouche. “From the horse point of view having slack in the
reins takes priority over all other aspects in his life”.
10
A partir du mouvement naturel du cheval : les hanches bougent naturellement du côté opposé au pli, si
l’on oppose latéralement, dans le mouvement, les épaules aux hanches, les hanches se meuvent
latéralement, et la tête, par conséquent du côté de la rêne active. Il faut relâcher à chaque fois. Très vite le
cheval donner le pli sur le côté avant de bouger les hanches. Notons l’exception. Le fameux arrêt
d’urgence, mais en cas d’urgence. « Avoid pulling on your horse. The horse should be “giving” to the
pressure by moving a body part, rather than you pulling that body part to where you want it to go.
However, there may be times where you will pull on the rein to connect the hip – these situations are ones
when you need the hip to move over immediately and you can not wait for the horse to give to the bit with
the jawbone first. 12.3 »
l'action de balancer 11 les demandes, en revenant toujours au déplacement latéral des
hanches, qui permet de ne pas permettre l’appui. D’où l’exercice de la serpentine 12 .

Mais attention, pas de saccades ! « C’est une question de tact. » Faverot (p. 140.) De
plus, cela ne veut pas dire que l’on opère une série de tractions (tendre ou prendre le mou
de la rêne) suivies de remise de main (lâcher tout) pour inviter le cheval à céder.

Le pli qui va aux hanches

En lisant le livre du Général Decarpentry (Equitation Académique), je trouve cette note


(p. 144):

« Dès 1870, Rul (LOUIS JOSEPH GABRIEL RUL, in Progression méthodique du


dressage avec un simple filet de tous les chevaux de la cavalerie), le "disciple bien-aimé
de Baucher" a préconisé l'emploi de la pirouette renversée pour la décontraction de la
mâchoire. Il a appelé ce mode de flexion « la Bauchériste ». »

Cette note illustre le propos de Decarpentry sur la mobilisation indirecte de la bouche par
l'emploi du déplacement latéral des hanches (c'est-à-dire quand les postérieurs se croisent
franchement). « Cette tendance, écrit Decarpentry, se développe à mesure que la mobilité
des hanches s'accroit par rapport à celle des épaules, et elle atteint son maximum dans la
pirouette renversée, dont l'exécution suffisamment prolongée provoque presque
immanquablement la mise en main « naturelle », si l'on peut dire. » Ceci permet ainsi de
connecter l'activité du postérieur à la cession de mâchoire sur une rêne du même coté.

« L’emploi de ce moyen écarte la plupart des difficultés et des inconvénients que présente
l’usage des autres procédés. Le cheval y est maintenu dans un mouvement régulier et
uniforme. L’activité soutenue des postérieurs, jointe à la légère surcharge des épaules,
l’entraine mécaniquement en avant aussitôt que la main du cavalier accorde le « laisser
passer », délivré au premier signe de mobilité de la bouche. C’est donc ce procédé que
nous adopterons, fidèles au principe de placer toujours le cheval dans les conditions qui
lui facilitent la compréhension et l’exécution de ce que lui demande son cavalier. »
(Decarpentry).

Le pli donne accès aux hanches. Et l’arrière-main est bien cette pièce de la « maison
cheval » dont on doit s’emparer au travers du pli. Le pli est un moyen et non la finalité.

11
John Lyons écrit: “Balancing act between the cues to keep the horse from showing unwanted behaviors
or getting annoyed.” 14.3 Par exemple entre deux rênes ou bien entre la main et les jambes.
12
Qui permet aussi d’habituer le cheval à conserver de lui-même son équilibre, sa rectitude et la régularité
du mouvement, car il demande ce maniement des rênes dont parlait déjà Baucher, à savoir, de les déposer,
puis de les saisir de nouveau, de telle sorte que le cheval « s’habituera à cet abandon momentané, y puisera
de la confiance, du bien-être, et conservera la régularité de l’allure et la légèreté. » p. 181 Parlant de la
légèreté non pas de la mâchoire mais d’une bouche qui se donne dans un pli, Josh Lyons, le fils de John,
nous invite à vivre l’expérience suivante : je prends le mousqueton d’une longe et je le lance tout en
gardant l’autre bout de la longe dans la main. Au moment où la longe se tend, je résiste sans faire bouger le
mousqueton. Je ne tire pas vers moi, mais j’attends que l’énergie remonte dans ma main puis je relâche
aussitôt.
François Baucher parle d’une autre découverte, un effet de main pour « donner la
position utile au changement de direction par la rêne opposée ». Il suppose un cheval
léger et droit d’épaules et de hanches. Prenons le cas où le cavalier veut tourner à droite.

« S’il est léger, le cavalier portera à droite la main tenant les rênes du filet qui seront
remplacées plus tard par les rênes de bride, pour agir seulement par la rêne gauche,
rêne opposée. (…) C’est la légèreté seule du cheval, harmonie du poids et de la force, qui
lui permet d’apprécier l’effet de la rêne opposée, d’y céder et de tourner en inclinant
légèrement la tête de ce côté. » Puis Baucher précise que toutes les résistances (de poids
ou de forces) sont combattues et détruites avec la rêne directe. Le cheval apprend ainsi à
tourner avec la rêne opposée. Bientôt, ajoute-t-il, le cheval pourra tourner la tête portée
du côté où il marche.

« On comprend le plaisir que le cavalier éprouve à suivre cette graduation 13 , qui lui
donne comme récompense l’équilibre parfait, en ne lui laissant plus rien à désirer. »

Cet effet dispose les forces du cheval pour répartir le poids de la manière la plus
favorable au mouvement (alléger l’épaule du dedans qui entame le mouvement), d’une
part. D’autre part, il permet par « une juste opposition de la main » de corriger les écarts
des hanches, et à redresser le cheval, c’est-à-dire à placer les hanches sur la ligne des
épaules. Voilà bien un pli qui donne accès aux hanches !

Tout pli ne permet pas à la main de s’emparer des hanches. Le général L’Hotte nous
raconte dans les Questions équestres l’exemple d’un cheval qui cherche à retourner à
l’écurie par un demi-tour à gauche. Et il ajoute ceci : « C'est en vain que, pour s'y
opposer, le cavalier, en ouvrant la rêne droite, infléchira la tête et l'encolure à droite. Le
cheval n'en fera pas moins son demi-tour à gauche, si les hanches, résistant, le poussent
dans cette direction, en se refusant à dévier à gauche. » Autre exemple : « Un homme à
pied conduit un cheval qui veut lui échapper. L'homme tire de toutes ses forces sur les
rênes de bridon, qu'il tient des deux mains. Le cheval lui livre complètement sa tête et son
encolure, qui s'infléchissent fortement à gauche, et il n'en fuit pas moins à droite, parce
que c'est dans cette direction que le chassent les hanches. »

La disposition des hanches est le point de départ de tout changement de directions, et non
son bout de devant. Ainsi : « Si l'initiative du changement est prise par l'avant-main,
l'harmonie des forces s'altère, les hanches continuant à chasser dans la direction
primitive, alors que l'avant-main en prend une nouvelle. Les hanches forment alors une
sorte d'arc-boutant faisant obstacle au changement de direction et, quelque léger que le
cheval se présentait lorsqu'il marchait droit devant lui, une résistance plus ou moins
accentuée se produira, au moment où le changement de direction s'entamera. Pour éviter
ce manque d'accord entre les deux bouts du cheval, il faut tout d'abord, et par une légère
déviation des hanches, disposer le foyer d'où part l'impulsion dans le sens répondant à la
nouvelle direction à prendre; l'attitude donnée à la tête et à l'encolure faisant aussitôt écho
à la déviation des hanches. »

13
“A l’écartement de la rêne [du dedans] succédera sa pression sur l’encolure [rêne du dehors] » p. 113
Nous retrouvons ici l’idée selon laquelle la déviation des hanches donne accès au bout de
devant, au pli. Les hanches imposent ce que l’attitude du bout de devant sollicite.

Puis il note l’importance de s’opposer aux mouvements des épaules lors du déplacement
de côté des hanches : « C'est ainsi que, à la demande de la déviation des hanches, le
cheval est tout porté à les soustraire, au moins en partie, à notre domination, en faisant
participer au mouvement ses épaules, dont le déplacement par côté réduit d'autant la
soumission que nous voulons imposer à ses hanches. Il faut s'opposer rigoureusement à
cette tendance, sous peine de n'arriver jamais à dominer parfaitement les hanches, à les
détacher complètement. Lorsqu'on demandera leur déviation, les épaules devront donc
être maintenues exactement dans la direction qu'elles suivaient, si le cheval est en
marche, et sur une même place, si le cheval est de pied ferme. »

La diligence des hanches, avec des épaules maintenues libère le pli. Car, un cheval qui
donne sa tête livre aussi ses forces impulsives 14 , semblant dire «C'est en avant que je
veux aller.»
Le général L’Hotte explicite le rôle des hanches dans les deux modes de tourner, à droite
par exemple, soit à partir du pli à droite de la tête qui entraîne l'encolure, puis les épaules,
du coté du tourner ; soit à partir du pli à gauche de la tête, « puis refoulée sur l'encolure
qui s'infléchie à gauche, tout en s'inclinant et portant son poids à droite, de manière à
entraîner les épaules dans cette direction. ». Dans les deux cas les hanches déterminent le
mouvement. « Dans un cas comme dans l'autre, les hanches, par suite de la réaction
qu'elles éprouvent, contribuent à diriger le cheval vers la droite. Dans le premier cas, c'est
en déviant à gauche, conséquence naturelle du déplacement à droite de l'autre bout du
cheval. Dans le second cas, c'est en s'infléchissant à gauche; cette inflexion étant
provoquée par celle de l'encolure, qui tend instinctivement à s'étendre à toute la tige
vertébrale. » Et pour finir, L’Hotte avertit le cavalier montant un jeune cheval peu
familiarisé avec l’emploi du mors : « Si l'effet dû à la traction de la rêne qui prédomine,
ce qui se produit quand l'encolure ne s'infléchit pas, les hanches se rangeant à droite, le
cheval fera face à gauche. » Et inversement.
Alors, il est bien dit que la déviation des hanches est la conséquence naturelle du
mouvement sur le côté du bout de devant. Et, il est aussi bien dit que pour une encolure
qui résiste, les hanches se meuvent d’un côté et le bout de devant de l’autre. L’on
retrouve le fondement naturel du travail à une rêne de John Lyons.
Mais il y a encore autre chose. John Lyons se sert de ce fondement entre le pli et les
hanches pour inventer un langage bien spécifique.

14
D’ailleurs John Lyons dit souvent qu’un cheval qui ne donne pas son regard est un cheval qui ne veut pas
bouger du cavalier. « Both eyes means forward » John Lyons.
Deux corps en dialogue serré.

Pour Baucher l’on parle à l’intelligence du cheval 15 par la position propre au mouvement
demandé. Car la position commande le mouvement exigé, elle n’enlève pas le
mouvement, mais ne fait que disposer le corps du cheval à ce mouvement. Assouplir la
mâchoire, l’encolure notamment, placer le cheval ensuite dans la légèreté parfaite 16 et le
il exécute de lui-même. Le Dieu des chevaux, grand Hippo-Théo, érige ce principe à
l’état d’axiome ! Preuve de l’intelligence du cheval pour Baucher, à laquelle il a toujours
cru et sur laquelle il a basé toute sa méthode et tous les principes de l’équitation ! C’est ce
qu’il nous dit dans son Dictionnaire raisonné d’équitation.

« La position est le langage qui parle au cheval, le seul qui soit intelligible pour lui ; elle
explique et fait naître le mouvement, comme le raisonnement explique et fait naître la
pensée. »

J’ai comme l’impression étrange de lire Aristote, le philosophe de mes études passées,
qui concevait la marche d’un animal comme étant la conclusion d’un raisonnement
(pratique) dont les propositions qui le préparent sont de deux ordres, « celui du bien et
celui du possible » 17 . Si telle action est désirable et faisable alors on agit aussitôt,
affirme-t-il. Le désir ou l’envie de tel mouvement se forme sous l’influence de la
position qui propose.

Soit, parler à l’intelligence du cheval « en s’occupant de son équilibre », plutôt que de le


contraindre ou forcer. Cheval équilibré, mis dans la main, à l’écoute de nos mouvements,
plutôt que cheval-machine. Ce n’est pas parler seulement à la seule mémoire du cheval
(routine). Pourrait-on dresser un cheval par le seul maniement de la punition et de la
récompense. Faudrait-il encore que l’une comme l’autre soient administrées avec
discernement. Non ! Il faut d’abord parler à l’intelligence du cheval.

La main donne la position. Elle parle à l’intelligence en s’occupant alors de l’équilibre


« qui rend la translation de poids plus prompte et plus facile » (Baucher, p. 519).
L’équilibre, selon les mots mêmes de Baucher, résume toute la science de l’équitation (ne
dit-il pas, cheval équilibré ou cheval dressé, ce qui donne au cheval tout le bien-être et
tout le brillant possible et dont il est capable ?). Le but du dressage est de perfectionner
les allures naturelles du cheval et celles qui en dérivent ; autrement dit son équilibre et
« plus la nature est avare, plus l’art doit être prodigue » (Baucher)]18 .

15
Chez Pluvinel15 (1555-1620), et plus tard, Rousselet (1783-1858), l’homme de cheval est celui qui sait «
parler la langue des chevaux »15.
16
Condition sine qua non. Baucher écrit: « L’harmonie du poids et des forces amène le parfait équilibre du
cheval ou sa légèreté à la main. Plus tard, l’équilibre de la masse donne l’harmonie des mouvements. La
légèreté une fois acquise, nous atteignons rapidement notre but : le cavalier donne la position, et le cheval
exécute. » Deuxième dialogue
17
Aristote, Mouvement des animaux, 7.
18
« La méthode, par l’excellence de ses principes, remédie à la mauvaise conformation du cheval », p.13.).
« La chose indispensable dans l’éducation du cheval est l’équilibre, qu’on n’obtient que
par une bonne position. » (Baucher, p. 519)

Quels que soient les mouvements du cheval, la gravité exerce son influence
continuellement sur les corps du cheval et du cavalier. L’équilibre est obtenu lorsque
l’action du poids est directement égale et opposée à celle de l’appui (à l’origine de la
réaction à l’action du poids d’un corps). La résultante des forces (et des moments) est
nulle. Pour le cheval monté, cette recherche constante de l’aplomb signifie que le cavalier
doit disposer les masses de l’avant-main à la verticale (direction verticale telle qu’elle est
indiquée par le fil à plomb) de l’appui des antérieurs et les masses de l’arrière-main à la
verticale de l’appui des postérieurs. C’est l’équilibre dit Baucher : le cheval est d’aplomb
sur ses quatre colonnes de soutien (égales répartitions des force et du poids). Position
d’équilibre mère des autres équilibres.

Equilibre ? Découvrir les lois de la gravitation équestre, seul fondement sûr pour une
équitation rationnelle, harmonieuse et heureuse. Alors, la science équestre ne peut placer
son objectif qu’en le projetant vers l’avenir, dans l’espoir d’en faire le laboratoire où se
réalisera peu à peu cette unité, cet équilibre de plus en plus proche d’un idéal rationnel.
La clé pour cet objectif est le retour à la nature 19 , c’est-à-dire la recherche grâce à la
méthode scientifique, de l’essence rationnelle de l’être équin dans son état naturel. Une
sorte de mathématique équestre. Pouvoir faire abstraction de toutes ces caractéristiques
secondaires par rapport au problème mécanique de l‘équilibre, et donc ne prendre en
considération que l’aspect déterminant : la masse du cheval en mouvement. Il faut selon
Baucher séparer le cheval physique du cheval moral 20 . Il faut donc prétendre que l’art
équestre peut se réduire à un problème scientifique, à savoir le problème de l’équilibre du
cheval monté ; problème à résoudre en termes mathématiques.

Conséquence ? La distinction entre « apprivoisement » et « dressage ». Durant la phase


d’apprivoisement l’apprentissage vise à abolir la tendance à la fuite chez le cheval, par le
jeu de l’habituation 21 et du conditionnement 22 . Alors que le dressage concerne
l’ensemble des processus d’apprentissage visant au rassembler. En dehors de
l’apprivoisement l’équitation devient une opération surtout (mais non purement 23 )

19
« Revenir à la nature » c’est-à-dire rechercher, en se fondant sur la méthode scientifique, les propriétés
essentielles et caractéristiques du cheval lorsqu’il se trouve à l’état naturel, libre. Afin d’établir une
équitation rationnelle.
20
Car le XIX siècle est bien marqué par la scission romantique, le hiatus entre la raison et le cœur ou par le
refus d’une explication unitaire du monde.
21
L’habituation est un processus d’apprentissage par lequel un animal apprend passivement à ne pas réagir
à des stimuli répétés qui sont sans signification biologique pour lui (Elbl-Eibesfeldt)
22
Le conditionnement est un mécanisme d’apprentissage par lequel un animal forme une association entre
un stimulus et un stimulus neutre. L’on distingue le conditionnement classique dit de Pavlov, ou de type S,
du conditionnement instrumental ou opérant, ou conditionnement de type R. L’association est
biologiquement satisfaisante dans la mesure où elle est étroitement suivie de la réduction d’un besoin ou
d’une motivation (cf. Thèse de Hull).
23
Notons qu’aucune méthode unique ne saurait équilibrer un cheval « mal conformé ». L’équitation comme
art ne serait donc être purement mécanique, mais exige l’à-propos et la mesure, autrement dit le tact
équestre, et le respect de quelques principes fondamentaux. « Donc, n’en déplaise aux mânes de Descartes
et aux modernes admirateurs de sa théorie sur l’automatisme animal, le cheval ne se conduira par des
mécanique (cf. Adolphe Gerhardt). Et c’est pourquoi, la position (et donc l’équilibre)
commande le mouvement. L’équilibre est prioritaire.

Mais aussi, la machine animale ou le cheval physique est de retour ! Etonnant ! Nous
parlions d’intelligence, pourtant ! Mais, je lis :

« Lorsque les assouplissements auront assujetti les forces instinctives du cheval, au point
de nous les livrer complètement, l’animal ne sera plus entre nos mains qu’une machine
passive, attendant pour fonctionner, l’impulsion qu’il nous plaira de lui communiquer.
Ce sera à nous, dispensateurs souverains de tous ses ressorts, à combiner leur emploi
dans les justes proportions des mouvements que nous voulons exécuter. » Baucher

L’équitation de légèreté donne à l’équilibre la priorité sur le mouvement. Et c’est


pourquoi son outil essentiel pour l’obtention et la conservation constante et parfaite de cet
équilibre est la flexion de mâchoire 24 (cf. J.C. Racinet). Il n’y a qu’un seul équilibre tout
au long du dressage, à savoir le rassembler 25 , position-mère ou posture de référence dont
dérive tout mouvement. Il y a l’intelligence du cheval et les mains du cavalier qui parle le
langage de la position. Il y a aussi le corps du cheval et les fesses de son cavalier.

Le cheval est un véritable « lecteur de muscles ». C’est aussi le langage de la position. Un


véritable « devenir cheval » du cavalier. Le mythe du Centaure concret, réel, un couplage
par lequel chacun est « devenu autre avec l’autre ». Cette compétence qui lui permet de
lire dans ses sensations musculaires celles (les intentions) de son cavalier et de les
effectuer dans son propre corps s’appelle isopraxie.

« Ce mécanisme se met généralement en place à la suite du débourrage, opération qui


consiste à neutraliser chez le cheval le programme antiprédateur par lequel il se
débarrasse de tout ce qui prend place sur son dos. Lorsque ce programme est neutralisé,
le cavalier n’a en quelque sorte plus d’existence propre du point de vue du cheval ; il n’en
est plus qu’une entité perçue comme telle mais, selon les mots de Jean-Claude Barrey,
devient pour le cheval « un bouquet de sensations ». » Vinciane Despret, Hans, le cheval
qui savait compter.

Tous les mouvements du cavalier sont des phrases, selon Baucher. « Dialogue serré ».
Parce qu’en effet nos mouvements indiquent au cheval ce que nous pensons. Véritable

impressions exclusivement du domaine des sens, qu’à la condition sine qua non, que l’éleveur aussi bien
que le dresseur auront su faire la part de ses incontestables facultés morales ». Adolphe Gerhardt
24
Pour Baucher, tous les chevaux peuvent se ramener (être allégers), c’est-à-dire devenir légers en cédant
aux pressions les plus délicates du mors. Selon Baucher, « avec ceux-là seuls le cheval peut apprendre,
parce qu’il peut comprendre » (p.580). Et page 588, « La première chose à faire, c’est d’apprendre au
cheval ce qu’on lui demande ; pour y arriver, il faut déterminer, par une série bien exacte d’actes
intellectuels, ce qu’on veut fixer dans sa mémoire. […] D’abord dans sa mémoire, ce qui, plus tard, doit se
développer dans son intelligence et qu’il arrive ainsi à comprendre parfaitement (p.594). La méthode
permet de donner à tous les chevaux « cette légèreté ou mobilité moelleuse de la mâchoire qui constitue le
véritable ramener ». (p. 566).
25
Cette posture assure une fonction antigravitaire qui permet le maintien de l’équilibre à l’initialisation et
au décours du mouvement et sert de cadre de référence pour organiser le mouvement. Comme le dit
Racinet, le rassembler est la seule posture qui libère les mouvements en abolissant la contrainte du poids.
couplage 26 dans lequel le cheval et son cavalier sont synchronisés sur les mouvements de
l’autre et réciproquement. Véritable « accordage 27 » dans lequel le cavalier et le cheval
s’articulent/s’adaptent l’un à l’autre d’une façon si souple et si forte

« Qu’elle rend impossible la distinction de la différence dans le rythme de l’accord. On


ne sait plus, qui du cheval ou de l’humain, induit chez l’autre ses mouvements ; on ne sait
plus, dans ces agencements, comment les anticipations de l’un actualisent les
anticipations de l’autre. L’intelligence indépendante fait décidément pauvre figure par
rapport aux compétences qui se déploient : une intelligence à deux, impliquant des corps,
des attentions à l’autre, des désirs et des volontés, des consciences capables de se cliver,
de se délocaliser, des lisières de conscience qui font agir de manière plus efficace. » V.
Despret

Le cheval libre de John Lyons

Liberté? A la base, l’équilibre du cheval en liberté. Selon Beudant, « le cheval en liberté


est toujours en équilibre » (p.65). Il faut donc laisser au cheval monté retrouver ses
attitudes qui doivent être celles qu’il prend spontanément quand il est en liberté. Energie
du geste et légèreté, ensemble. Autrement dit, laisser le plus possible le cheval agir de lui-
même 28 afin d’obtenir de lui qu’il se comporte « comme si, étant en liberté, il voulait
exécuter ce que le cavalier lui demande ». Ou bien tâcher comme Beudant d’imiter la
nature et obéir à cet idéal du cheval libre « en observant les chevaux libres en Amérique29
et en Afrique ».

Selon Beudant (p.124), le dressage du cheval est indéfiniment perfectible et la perfection


ne réside pas dans la multiplicité ou la bizarrerie des allures artificielles, qui peuvent être
variées de bien des manières suivant la fantaisie du cavalier. La perfection se trouve dans
la pureté des mouvements libres.

« Tous les chevaux sont susceptibles de devenir, à la selle, souples et brillants autant
qu’ils le sont en liberté lorsqu’ils n’ont pas été ruinés à notre service » (Beudant p.100).
Cela ne veut pas dire que le cheval au naturel soit né avec une conformation parfaite.
Autrement dit l’équilibre naturel du cheval n’est pas nécessairement parfait au sens où le
cheval n’est pas toujours bien conformé pour la selle. Mais, L’équitation doit améliorer la
conformation du cheval … à un point tel que le cheval monté apparaît comme plus libre,
en liberté (selon les propos du vétérinaire Monod à Beudant). C’est le cas du cheval
Mimoun, transformé par son dressage.

26
Ce couplage est matérialisé par des liaisons physiques entre les jambes du cavalier et le tronc du cheval,
l’assiette et le dos du cheval, la main et la bouche du cheval.
27
Expression de Daniel Stern. « L'accordage affectif est l'exécution de comportements qui expriment la
propriété émotionnelle d'un état affectif partagé, sans imiter le comportement expressif exact de l'état
interne. » STERN, Daniel N., (1999), Le monde interpersonnel du nourrisson. Cet accordage affectif est
création de rapport, mise en synchronicité. Terme introduit par Daniel Stern pour décrire un deuxième
degré de relations produit dans les interactions nourrisson-mère.
28
Avoir recours aux forces instinctives plutôt qu’aux seules forces transmisses.
29
Prairie canadienne.
De plus, Beudant suppose que le cheval comprend ce que lui veut le cavalier et comprend
différemment selon le contexte. Il est certes question de posture, mais « le talent de
l’écuyer consiste à faire prendre au cheval des positions se rapprochant de celle qu’il
prend spontanément quand il est indépendant, puis à paraitre s’effacer lui-même, lui le
maitre ». Beudant

Le retour à la nature ne s’opère donc pas par la grille de la méthode scientifique. Mais par
l’observation réfléchie du cheval libre. « Observer le cheval libre, réfléchir… ». Ainsi, le
ramener n’est pas indispensable à l’équilibre et, concernant l’équilibre du cheval monté,
Beudant précise que pour le cheval « la vraie position est (…) celle qu’il prendrait de lui-
même si, étant en liberté, il voulait exécuter ce que le cavalier lui demande ». L’essentiel
est la mobilité moelleuse de la mâchoire et non la position.

« Si un cavalier obtient la mâchoire moelleuse, liante avec les rênes demi-tendues, il ne


faut pas croire que son cheval est dans le vide et qu’il échappe à la main. L’animal
paraissant dans le vide est, même non placé, en équilibre s’il est léger, et il est plus en
main que s’il tirait. L’appui sur la main, le contact existe quand même et lorsque, dans la
bouche entrouverte, la langue goute le frôlement du mors, impressionné par le seul poids
des rênes, c’est, quelle que soit la position de la tête de l’animal, l’harmonie, l’accord
parfait des forces du cavalier et de son cheval avec descente de main et de jambes du
cavalier, l’équilibre existe dans les deux cas .»

Un apprenti philosophe: John Lyons

« If you think different you are different. »


John Lyons

« What is collection? The handler organizing his thoughts


Before working with the horse. »
John Lyons

Et John Lyons ? Il regarde lui aussi le cheval en liberté. Mais ne regarde pas le travail du
cheval en liberté comme une chose insignifiante. Bien au contraire ! Il contient toute
l’équitation. C’est-à-dire un cheval rassemblé avec un cavalier à l’esprit rassemblé.
L’union des deux corps en découle, tout simplement. Loin de ce que Baucher appelle les
« singeries » qui « n’éblouissent le vulgaire que parce qu’il en ignore les causes » le
travail du cheval en liberté dénote chez le cheval une intelligence « irrécusable ». C’est le
plus beau travail, celui où « il est presque livré à lui-même ». Et c’est ce type d’approche
qui, selon les mots de Baucher, « fait d’un écuyer habile un philosophe, car le cheval lui
suggère maintes réflexions qui le conduisent à mieux connaitre l’esprit humain. » (Notes
des Passe-temps équestres sur le travail des chevaux en liberté).
Ainsi, l’on peut considérer l’un des points clés de l’enseignement de John Lyons, ce qu'il
appelle « Give to the bit », littéralement : cède à la pression du mors. « Giving to the bit »
est un langage de la main qui consiste à apprendre au cheval à donner ensemble sa
mâchoire et différentes parties de son corps en réponse à la sollicitation du mors. Mais,
l’essentiel, ce n’est pas le mors lui-même, mais le fait de « donner » au mors. Le cheval
apprend à céder dans la direction de la rêne active en donnant avec énergie et de lui-
même le mouvement. Cet exercice va permettre alors d'obtenir non seulement la
décontraction, et le contrôle des mouvements, mais aussi la totale attention du cheval à la
moindre pensée de mouvement du cavalier. « Giving to the Bit » apprend au cheval à
répondre à la pensée, et éduque le cavalier à conduire son cheval par la pensée.

Or la main est cet organe animé de notre corps, « un cadran plus authentique de notre
personnalité » 30 que notre visage, comme le souligne Charlotte Wolff. Car, « les gestes
exécutes inconsciemment par la main sont cependant, à la différence de l’expression du
visage, en dehors de notre contrôle, et par conséquent possèdent la caractéristique valable
d’être impartiaux ». La main, par ses positions, mais principalement par les deux attitudes
fondamentales : ouverture et fermeture, dévoile nos mouvements intérieurs, nos pensées,
nos « météores de la tête » comme nos émotions, nos « tempêtes du cœur ». La main est
donc étroitement liée à notre pensée, à notre sensibilité.

« Non seulement la main, [par ses gestes], est aussi facile à reconnaître que le visage,
mais encore elle révèle ses secrets plus ouvertement et plus inconsciemment ; chacun est
maître de sa propre attitude ; la main seule échappe à cette autorité ; elle fléchit et
devient nonchalante quand l'esprit est abattu et déprimé, les muscles se tendent quand le
cerveau est excité ou le cœur content » (KELLER : 22) ; instinctivement, chez l'homme,
les mouvements de ses mains et sa pensée sont inséparables (Cf. LÉVY BRUHL : 179).
Même parmi nous, adultes ultra-civilisés, « si l'on demande à quelqu'un ce que c'est
qu'une crécelle.... sa main fait à peu près infailliblement le geste de la tourner. Ainsi
encore quand il s'agit d'expliquer l'idée d'un escalier tournant, d'une spirale, etc. »
(BAUDIN : 562). Amplificateur extrêmement sensible des gestes microscopiques
reviviscents, le geste de la main « plonge, [en effet], dans la pensée en train de se faire »
(DELACROIX : 11, 4).

« Lorsque je veux penser - car je pense surtout avec mes mains, hélas - et que je veux
créer une métaphore ; est-ce que cela va être ramper, ou sautiller, ou planer ? Ma main
joue. Oh, elle est microscopiquement joueuse ! Mais est-ce parce que c'est petit que je ne
pense pas ? » 31

Cependant, la main ne fait pas que parler notre intériorité. La main est aussi au principe
de notre langage. Elle le permet. Elle mime. Paul Valéry écrivait : « Il faut aussi des
mains pour instituer un langage » 32 , « […] c’est par [les mains], explique Focillon, que
fut modelé le langage, d’abord vécu par le corps tout entier et mimé par les danses. Pour

30
Charlotte Wolff, La main humaine, Paris, PUF, 1952.
31
Marcel Jousse, E.A. 22/11/1937
32
Paul Valéry, Discours aux chirurgiens, dans Œuvres, tome 1, Paris Gallimard, Bibliothèque de la
Pléiade, 918
les usages courants de la vie, les gestes de la main lui donnèrent l’élan, contribuèrent à
l’articuler, à en séparer les éléments, à les isoler d’un vaste syncrétisme sonore » 33 .

Pour John Lyons la main parle au cheval en suppléant à la parole absente. C’est le
langage par signes des sourds-muets. Ce qu’il nomme « The Helen Keller connection ».
Helen Keller est une petite fille américaine, qui est aveugle sourde et muette depuis l'âge
de 18 mois. Elle ne peut rien faire, excepter toucher et sentir pour reconnaitre les choses
autour d’elle. Margaret-Ann, institutrice spécialisée engagée par les parents, apprendra à
Helen, alors âgée de 7 ans, la langue des signes dans les mains, qui lui permettra alors de
communiquer avec son entourage et de s'instruire jusqu’à l’université. Un jour, Ann épela
sur la paume de la jeune fille le code alphabétique "water" (eau), tout en versant de l'eau
froide dans la main de son élève. Helen comprit soudain que ce code nommait la chose
froide qui coulait entre ses doigts : ses sensations avaient un sens. A la suite de cette
« renaissance », Helen se révéla si douée qu'elle posséda rapidement l'alphabet manuel et
put bientôt apprendre à écrire.

« [Avant l'arrivée de mon institutrice], avoue ingénument Helen KELLER, quand je


désirais de la crème glacée, que j'aimais beaucoup, je sentais sur ma langue un goût
délicieux (que, soit dit en passant, je n'ai jamais retrouvé depuis), et, dans ma main, la
poignée de la glacière ; je faisais le geste, et ma mère comprenait que je voulais de la
crème glacée. Je pensais et je désirais avec mes doigts, et si j'avais fait un homme
j'aurais certainement placé son cerveau et son âme dans le bout de ses doigts »
(KELLER : 99).

Comme le mot ‘eau’ est le fondement du langage par les signes d’Helen Keller, « giving
to the bit » est le fondement de tout le langage des aides en équitation. La main du
cavalier ne prend pas ce qui est (la bouche du cheval), mais travaille à ce qui n’est pas
encore et qu’elle ajoute. Entre la main du cavalier et la bouche du cheval « commence
une amitié qui n’aura pas de fin » 34 .

Reste, selon la belle expression de John Lyons, à développer « a new set of brains »,
c’est-à-dire, mettre son cœur et son intelligence dans sa main. Il faut penser au
mouvement avec ses dix doigts, mais aussi toucher tout le cheval avec ses mains en
jouant sur les rênes. Plus le toucher des rênes est développé 35 , meilleure est la sensibilité,
et donc plus fine est l’écoute du cheval. La main est l’organe par excellence du toucher.
« Palper un objet, note Buytendijk, c’est former des hypothèses, analyser, corriger et
réunir en image des impressions. Au contact des choses l’enfant apprend à ‘’reconnaitre’’
tactilement » 36 .
La démarche de John Lyons, en plus, est comme une démarche de retrait des
déterminations naturelles du cheval, alors que l’équitation de tradition classique est plutôt
dans leur plein épanouissement. Il y a chez John Lyons une sorte de retrait, de

33
Henri Focillon, Eloge de la main, dans Vie des formes, Paris PUF, 1943, 114.
34
Ibidem, 110-111.
35
« Toucher sans heurter, sans blesser ». Eugène Minkowski, Vers une cosmologie, Paris Aubier-
Montaigne, 1936, 181.
36
F.J.J. Buytendijk, L’homme et l’animal, 152.
renoncement progressifs à une forme rigide, strictement déterminée et autosuffisante de
la nature équine.

L'autonomie du cheval, n'est pas seulement cette autonomie (liberté sur parole) dans le
cadre fixé des aides. John Lyons suppose que le cheval puisse apprendre c'est-à-dire bien
plus que Baucher (il peut devenir léger) poser que tout en préservant une unité et une
cohérence véritables, la nature du cheval est libre par rapport à elle-même. Elle a cette
capacité à s'affranchir d'elle-même, à se vulnérabiliser et à briser le cercle étroit de
l'identité à soi. Cette une liberté à la seconde puissance qui fait écho à celle de l'homme
comme être non seulement rationnel mais aussi intelligent. Le cheval est capable
d'apprendre signifie ici, au fond, l'essentiel inachèvement, la radicale sous-détermination
de sa nature. Le cheval tout en préservant sa cohérence peut « décoller de soi », s'ouvrant
ainsi à la possibilité d'une véritable in-formation par une altérité, à savoir l'homme; la
perspective d'une émergence possible de l'animalité à l'humanité. Homme de cheval et
cheval d'homme.

John Lyons apporte un nouveau langage de la rêne : nous ne sommes plus dans le cadre
de l’équilibre prioritaire, mais dans un processus temporel et non-linéaire où le
Rassembler émerge progressivement de l’interaction amicale entre la bouche du cheval et
la pensée du cavalier. La mâchoire n’est pas seulement par sa mobilité le moyen de
conserver le cheval constamment et parfaitement en équilibre. La mâchoire, elle est aussi
capacité à la participation la plus grande du cheval à la pensée du cavalier. D’où,
finalement, l’importance du pli qui va jusqu’au hanches.

Voilà mon voyage. Il ne fait que commencer. Une invitation à danser avec le cheval.
J’aimerais aussi qu’il mobilise vos réflexions critiques. Et surtout de vivre la
compréhension du cheval jusqu’à sentir même une intention de réponse, jusqu’à le
remercier quand il a eu l'intention de faire le mouvement demandé. A l’heure du lever de
soleil, « c’est le moment où le corps et l’esprit sont le plus disponibles pour une écoute
profonde », dit Bartabas lors d’un entretien réalisé en février 2006 par Irène Filiberti pour
le Festival d’Avignon.

« Si le cavalier donne tout ce que sa sensibilité est capable de livrer, le cheval le


comprendra.
Dans la vie, quand deux êtres sont en train de donner le maximum d’eux-mêmes pour
s’accomplir au mieux, quelque chose de merveilleux s’établit ».
Nuno Oliveira

Merci à John Lyons, et merci à Elisabeth de Corbigny, passeurs de ce merveilleux avec le


cheval !

Eric Trelut
BFEE3
Formation Professionnelle Elisabeth de Corbigny

Créon Janvier 2007