La Croix, no.

40907
Evénement, samedi 23 septembre 2017, p. 2-5

Retrouver le goût de la fraternité

Retrouver le goût de la fraternité
Alors que la fraternité constitue le thème principal du jubilé de la Réforme qui s'achèvera fin octobre pour les
protestants de France, enquête sur ce principe dont s'était emparée la République française. Hier négligée, la
fraternité est aujourd'hui mise en avant pour répondre à la crise du lien social. Le monde associatif est bien
décidé à lui donner un contenu politique.

Pour la première fois depuis la Libération, des millions d'hommes et de femmes se rassemblaient sur les places,
défilaient dans les rues de France. Ce 11 janvier 2015, quelques jours après les attaques de djihadistes qui avaient
ensanglanté la capitale française, ils manifestaient un besoin d'être ensemble, un désir d'unité. Dans les semaines qui
ont suivi, le mot de fraternité est revenu en écho de cette mobilisation. Des livres, des pétitions, des appels, des chartes
ou des marches sous la bannière de cette valeur qui a fait si longtemps figure de parent pauvre de la devise
républicaine.Plus de deux années ont passé et, pour beaucoup, le soufflé est retombé. Comme l'écrit le philosophe
Olivier Abel (1), un tel moment de fraternité est « une brèche, une irruption ». Mais si l'expérience d'une communion
populaire est forcément éphémère - fragile, aussi, comme le montrèrent les polémiques sur la non-participation d'une
partie de la population musulmane -, reste une attente de fond, existentielle, spirituelle, attisée par la prise de
conscience d'un peuple qui se désunit, d'un pays qui se fracture.Pour comprendre ce retour en force de la fraternité, un
rapide détour par le passé s'impose. Tout au long du XXe siècle, c'est sur le socle de la solidarité que se sont
construites les grandes politiques publiques. Afin de répondre au double objectif d'émancipation des individus (liberté)
et de justice sociale (égalité), la République a donné aux citoyens des droits: au travail, à la santé, à l'éducation... Après
guerre, le système de protection sociale finit de compléter l'édifice de l'État providence.Or ces droits créance (j'ai droit
à...) et les grands mécanismes de solidarité ont fini par produire de l'individualisme: il est inutile de se soucier de son
voisin car il est pris en charge... Liberté, égalité, solidarité. On est bien loin des grands idéaux des républicains du XIXe
siècle. La fraternité était alors à la fois une force et une vertu, célébrée dans la musique, sur les monuments publics, par
les fêtes. En 1900, rappelle le politologue Olivier Ihl, le président Émile Loubet convoque un banquet républicain qui
réunit environ 30 000 personnes aux Tuileries. « Ce mot fraternité qui semblait avoir disparu réapparaît aujourd'hui,
alors qu'on traverse une grande crise d'identité, que l'unité même de la nation est menacée. Cette aspiration contient
une nostalgie de cet idéal de la IIIe République et revêt aussi une dimension spirituelle. Nous aspirons à une forme de
transcendance collective. »Auteur d'un essai sur le sujet (2), le philosophe Régis Debray expliquait dans La Croix, au
lendemain des manifestations du 11 janvier 2015: « La fraternité, c'est la reconnaissance d'une paternité symbolique.
On est frères en Christ, en une valeur qui vous dépasse. Il n'y a pas de fraternité sans sacralité. Aujourd'hui, on vit dans
l'illusion de l'individu qui est son propre père. Ça ne marche pas. »En France, au XXIe siècle, impossible de vouloir
réveiller une religion civile telle que la révèrent les révolutionnaires. Dans ce pays pluriel, ouvert aux vents de la
mondialisation, la fraternité cherche davantage à s'alimenter à la source du dialogue et de la rencontre. « Comment
pouvons-nous prétendre vouloir vivre ensemble si nous n'essayons pas de trouver ensemble un sacré partageable? »,
interroge dans son Plaidoyer pour la fraternité (Albin Michel, 2015) le philosophe Abdennour Bidar (lire page suivante).
Alors que les discours communautaristes,intégristes, populistes ou racistes exacerbent les sentiments de rejet de
l'autre, la République, toute laïque qu'elle demeure, ne serait-elle pas prête aujourd'hui à relever le défi? Le ministre de
l'intérieur Gérard Collomb va installer d'ici à la fin de l'année une « instance informelle de dialogue et de concorde entre
les autorités des principaux cultes » sur le modèle de Marseille Espérance ou « Concorde et solidarité » à Lyon, ville
dont il fut longtemps le maire.Si la fraternité brille d'un éclat nouveau sur les frontons républicains, quel contenu concret
donner à ce qui semble davantage relever d'une exigence morale? Quel devoir d'aimer son prochain, quel droit à la
considération?, se gausse-t-on. Mais contre tous ceux qui refusent de voir dans la fraternité autre chose qu'un idéal
lointain bataillent des acteurs du monde associatif. Au premier rang desquels Jean-François Serres. Membre du Conseil
économique, social et environnemental (CESE), l'ancien responsable des Petits frères des pauvres insiste sur la
profondeur de la crise qui mine notre société. « Il fut un temps où la construction du droit était la priorité, puis
l'émancipation individuelle a pris le relais. Aujourd'hui, nous entrons dans le temps de la fraternité et, oui, il y a une
politique de la fraternité possible. » L'homme qui a lancé un percutant appel à tous les citoyens (3) estime qu'il est
possible de changer notre approche de l'engagement associatif pour faire de celui-ci le nerf d'une refondation du lien
social. En 2005, il engageait les Petits frères dans une réflexion pour repenser le projet à partir de toutes les initiatives
des équipes locales. Le résultat a été spectaculaire. En dix ans, l'association est passée de 5 000 à 12 000 bénévoles.«
L'enjeu n'est pas le service rendu mais la reconstruction de relations gratuites, interpersonnelles et collectives, dit-il. En
libérant les énergies, on ne se situe pas seulement sur la question sociale mais bien sur le terrain de la fraternité. »
C'est cette même logique qui a présidé au lancement, en 2013, du réseau Monalisa pour rejoindre les personnes âgées
isolées, puis, en juin dernier, le rapport que Jean-François Serres a fait voter au CESE (4): il appelait à une mobilisation
nationale contre le fléau de l'isolement social, avec le déploiement sur tout le territoire d'« équipes citoyennes ». « La
dynamique de fraternité est entre les mains du citoyen, mais elle a besoin du politique », explique Jean-François
Serres.Lors de son discours au Congrès, en juillet, Emmanuel Macron a érigé au rang de ses trois priorités de «
retrouver le socle de notre fraternité ». « Nous devons substituer à l'idée d'aide sociale, à la charité publique, aux
dispositifs parcellaires une vraie politique de l'inclusion de tous », précisait le président. Maintenant, Jean-François
Serres attend les actes d'un gouvernement qui ne compte même pas de secrétaire d'État à la vie associative.
Jean-Louis Sanchez avait lancé, dès 1999, un appel à la fraternité, signé alors par les deux tiers des maires des
grandes villes. « Il y a dix-huit ans déjà, nous posions le diagnostic sur l'effondrement des liens qui est la grande
mutation de notre pays, assure le délégué général de l'Observatoire national de l'action sociale (Odas). Aujourd'hui, la
société prend conscience de sa vulnérabilité, sur le plan environnemental, économique, sécuritaire. On ne s'en sortira
pas sans l'implication de chacun pour créer de nouvelles relations. »Pour lui, le changement ne vient pas d'en haut mais
de l'implication des élus locaux qui, par exemple, créent des journées citoyennes à l'occasion desquelles les habitants
d'une ville sont invités à participer à des travaux généraux. L'Odas a commencé ce programme avec une ville, elle en
est aujourd'hui à un millier. De quoi jeter les bases d'une fraternité concrète non pas « idéalisée » mais « opérationnelle
» dit Jean-Louis Sanchez (5). Cela devrait passer aussi par l'ouverture des grandes institutions à la société civile, à
commencer par l'école où les « aînés » pourraient, selon lui, jouer un rôle éducatif.