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Saint-John Perse « Que le poète se fasse entendre et qu'il dirige le jugement!

» par
J.-P. DE WURSTEMBERGER
(Revue Question De. No 11. Mars-Avril 1976)

Où est-il question aujourd'hui de la littérature en tant qu'art ? Les revues littéraires


exigeantes disparaissent. Les mass media ne mentionnent plus que les ouvrages
d'actualité. Les écrivains ont sacrifié au bavardage public. Qu'est-ce qu'une œuvre
littéraire réelle ? C'est une sensibilité douée d'un style. C'est une voix d'homme qui
chante supérieurement, et, par cette voix si bien ajustée, nous discernons, comme disait
Carlyle, « l'éternité qui regarde à travers le temps » (Louis Pauwels dans « le Figaro »
du 3 janvier 1976). Voilà par où le goût de la littérature rejoint l'intérêt pour le
domaine spirituel.
L'article de Jean-Pierre de Wurstemberger est extrait de « la Revue universelle des
faits et des idées ».

Prince du langage, aristocrate de la poésie, noble dans les moindres de ses manifestations,
Saint-John Perse, le plus authentique aède de notre temps, nous a quittés. Homme de mer
et d'aventure, on peut imaginer qu'il s'en est allé, debout, tendu, à la barre d'un trois-mâts
blanc, scrutant l'infini au-delà de l'horizon des vagues. La constante élévation de pensée
de Saint-John Perse était telle que son œuvre ne peut se comparer à aucune des créations
littéraires de ce siècle.

La biographie, la personnalité d'un poète ont-elles un intérêt par rapport à son œuvre ?
Sans doute, lorsque ses poèmes sont la conséquence des étapes de sa vie. Si Alexis Léger
n'était pas né — le 31 mai 1887 — à la Guadeloupe, il n'aurait certainement pas écrit, dans
« Pour fêter une enfance », publié en 1910, ces vers tout parfumés de mer et de plantes
tropicales :
« Et aussitôt mes yeux tâchaient de peindre
un monde balancé entre les eaux brillantes,
connaissaient le mât lisse des fûts, la hune
sous les feuilles, et les guis et les vergues,
les haubans de liane, où trop longues les fleurs
s'achevaient en des cris de perruches...
Alors une mer plus crédule et hantée d'invisibles
départs, étagée comme un ciel au-dessus des vergers,
se gorgeait de fruits d'or, de poissons violets
et d'oiseaux. »

Sa carrière diplomatique le conduit à Pékin dès la fin de la Première Guerre mondiale, où


il occupe le poste de secrétaire d'ambassade. Les randonnées qu'il accomplit à cheval à
travers la Chine lui inspirent « Anabase », dont les longues périodes illustrent l'aridité des
vastes déserts :
« Nous n'habiterons pas toujours ces terres jaunes,
notre délice.
L'Été plus vaste que l'Empire suspend aux tables
de l'espace plusieurs étages de climats. La terre
vaste sur son aire roule à pleins bords sa braise
pâle sous les cendres...
Ce sont de grandes lignes calmes qui s'en vont à
des bleuissements de vignes improbables. La terre
en plus d'un point mûrit les violettes de l'orage ;
et ces fumées de sable qui s'élèvent au lieu des
fleuves morts, comme des pans de siècles en
voyage. »

Après ce poème, publié en 1924, Saint-John Perse cessera toute activité littéraire pour se
consacrer entièrement à la carrière dont, en 1933, il atteindra le sommet comme secrétaire
général du Quai-d'Orsay. L'intransigeance qu'il avait manifestée à l'égard des Allemands
le fait révoquer en 1940. C'est alors l'« Exil » aux États-Unis :
« Étranger, sur toutes grèves de ce monde, sans
audience ni témoin, porte à l'oreille du Ponant une
conque sans mémoire :
Hôte précaire à la lisière de nos villes, tu ne franchiras
point le seuil des Lloyds, où ta parole n'a
point cours et ton or est sans titre. "J'habiterai
mon nom" fut ta réponse aux questionnaires du
port. Et sur les tables du changeur, tu n'as rien
que de trouble à produire, comme ces monnaies
de fer exhumées par la foudre. »

A la fin d'« Exil », il écarte tout attendrissement sur lui-même, il est ressaisi par son
besoin de création :
« Je reprendrai ma course de Numide,
longeant la mer inaliénable. Nulle verveine aux
lèvres, mais sur la langue encore, comme un sel,
ce ferment du vieux monde.
Le nitre et le natron sont les thèmes de l'exil. Nos
pensers courent à l'action sur des pistes osseuses.
L'éclair m'ouvre le lit de plus vastes desseins...
Et c'est l'heure, ô Poète, de décliner ton nom,
ta naissance et ta race. »

Mais la nostalgie de sa patrie le reprend en 1942 lorsque, dans « Poème à l'étrangère », il


murmure comme à lui-même :
« Rue Gît-le-Cœur... Rue Gît-le-Cœur.
chantent tout bas les cloches en exil, et ce sont
là méprises de leur langue d'étrangères. »

Enfin c'est le retour en France. Saint-John Perse publie alors « Vents » et, en 1957, «
Amers ». Ce titre — qui signifie points de repère pour les navigateurs — est celui d'une
ode en l'honneur de la mer et de l'amour. Car Saint-John Perse est ontologiquement
homme de mer et plus particulièrement, comme il l'a dit lui-même, homme d'Atlantique.
Il aime la mer, il ressent la mer, il la comprend dans ses bonaces et ses fureurs, il la
connaît jusque dans ses abysses.

Assoiffé d'aventure et de découvertes, Saint-John Perse fait, à cette époque, de


nombreuses croisières. Et lorsqu'il descend à terre, c'est pour étudier avec la plus grande
minutie la flore, la faune et même les minéraux du pays. Puis il s'installe définitivement
en France, dans sa propriété des « Vigneaux », sur la presqu'île de Giens. C'est dans la
sérénité de cette retraite qu'il composera, en 1959, « Chronique », dont il a dit lui-même :
« C'est un poème à la terre et à l'homme et au temps, confondus tous trois, pour moi,
dans la même notion d'intemporelle éternité. »

Il s'agit d'une méditation contemplative faite par un homme d'âge mûr sur son passé et
qui débouche sur une vision d'éternité. Il faudrait citer ce poème tout entier, car ses
strophes s'enchaînent avec une parfaite logique dans le cheminement de l'âme et la
recherche de l'absolu. Cet absolu est-il Dieu, pressenti mais non rencontré par le poète ?
C'est une question que peut se poser un chrétien en présence de certains vers :
« L'offrande, ô nuit, où la porter ? et la louange,
la fier ? Nous élevons à bout de bras, sur le plat
de nos mains, comme couvée d'ailes naissantes, ce
cœur enténébré de l'homme où fut l'avide, où fut
l'ardent, et tant d'amour irrévélé.
Écoute, ô nuit, dans les préaux déserts et sous les
arches solitaires, parmi les ruines saintes et l'émiettement
des vieilles termitières, le grand pas souverain
de l'âme sans tanière, comme aux dalles
de bronze où rôdait un fauve.
Grand âge nous voici. Prenez mesure du cœur
d'homme. »

Ce pressentiment semble, en 1974, être devenu aspiration et presque aboutissement dans


« Sécheresse » :
« Nulle oraison sur terre n'égale notre soif ; nulle affluence en nous n'étanche la source
du désir...
La sécheresse nous incite et la soif nous aiguise.
Nos actes sont partiels, nos œuvres parcellaires !
O temps de Dieu, nous seras-tu enfin complice ? »

La conscience qu'il avait de la mission du poète s'accompagnait d'une véritable intuition


de l'essence même de la poésie. Lorsque, le 10 décembre 1960, il reçoit à Stockholm le
prix Nobel de littérature, il déclare dans son discours de remerciement :
« Fidèle à son office qui est l'approfondissement même du mystère de l'homme, la poésie
moderne s'engage dans une entreprise dont la poursuite intéresse la pleine intégration de
l'homme... Se refusant à dissocier l'art de la vie, elle est action, elle est passion, elle est
puissance, et novation toujours qui déplace les bornes...
L'obscurité qu'on lui reproche ne tient pas à sa nature propre, qui est d'éclairer, mais à
la nuit même qu'elle explore : celle de l'âme elle-même et du mystère où baigne l'être
humain. »

Le discours que Saint-John Perse prononça à Florence, pour le septième centenaire de


Dante, le 20 avril 1965, le définit lui-même avec exactitude :

« Poète, homme d'absence et de présence, homme de refus et d'affluence, né pour tous et


de tous s'accroissant, sans s'aliéner jamais, il est fait d'unité et de pluralité. »

Définissant le poète, il dit encore :


« Il couvre du regard le temps des morts et des vivants. A l'empire du passé, il joint
l'empire du futur, où court son ombre prophétique. Car il y a, dans la vision du poète, à
son insu, quelque chose toujours fatidique qui court au loin rejoindre une autre infinitude
: celle de l'Être, son lieu vrai. »

Les dernières lignes de cet hommage à Dante seront la meilleure conclusion de cet éloge
— bien imparfait, très incomplet — d'un écrivain qui a placé la poésie au rang qui lui
appartient : le plus haut dans la hiérarchie des valeurs spirituelles et intellectuelles de tous
les temps.
J.-P. Wurstemberger

QUI ETAIT SAINT-JOHN PERSE ?

Marie-René Alexis Saint-Léger Léger, dit Saint-John Perse, est né le 31 mai 1887 à la
Guadeloupe, dans une petite île de plaisance du nom de filet de Saint-Léger-les-Feuilles,
près de Pointe-à-Pitre. Son père et sa mère, également guadeloupéens, étaient de
descendances bourguignonne et normande. Alexis Saint-Léger Léger vint en France en
1898, étudia au lycée de Pau, se lia avec le poète Francis Jammes et avec Claudel, qui
influença peut-être son art poétique et sa vocation diplomatique. A Bordeaux, il fréquenta
les facultés de droit et sciences et lettres ; c'est là que naquit sa première œuvre poétique
puisqu'il y écrivit en 1904 ses « Images à Crusoé » où déjà, dans le jeune homme de 17
ans, éclate tout le génie hautain et magistral du futur Saint-John Perse.

Après des études nourries, il entreprend divers voyages en Europe, entre aux Affaires
étrangères en 1914, devient secrétaire d'ambassade à Pékin de 1916 à 1921, découvre la
Chine, la Corée, le Japon, la Mongolie et l'Asie centrale. Peut-être y nourrit-il la matière
de son poème « Anabase », qu'il écrit en revenant d'une expédition dans le désert de
Gobi. Il effectue encore un voyage dans l'archipel de Malaisie, en 1921, puis une
croisière à la voile aux îles polynésiennes.

Il dirige de 1925 à 1931 le cabinet diplomatique d'Aristide Briand. En 1924, sur les
instances de quelques amis, il publie « Anabase » et doit choisir, impromptu, un
pseudonyme : il opte pour Saint-John Perse. Il s'interdira de publier, après cette seule
exception, quoi que ce soit durant toute sa carrière diplomatique.
Directeur politique aux Affaires étrangères en 1929, puis ambassadeur en 1933, il restera
secrétaire général aux Affaires étrangères pendant sept ans. Retiré dans les Landes en
1940, après avoir refusé le poste d'ambassadeur à Washington, il s'embarquera le 16 juin
pour l'Angleterre. Pendant ce temps, à Paris, la Gestapo perquisitionne à son domicile et
saisit les manuscrits de sept de ses œuvres littéraires achevées. Déchu de la nationalité
française par le gouvernement de Vichy et radié de la Légion d'honneur, il vit à New
York puis à Washington, mais ne reprend pas d'activité diplomatique à la fin de la guerre.
Il est, bien sûr, réintégré à la Libération dans tous ses droits civiques. Son aversion pour
la vie littéraire et mondaine de Paris, avec ce qu'elle a d'étouffant, de désuet et de
mesquin, le tiendra toujours à l'écart des cercles qui font la mode et consacrent les génies.
On le découvrira plus d'un demi-siècle après la parution de ses premiers poèmes, lorsque
la gloire du prix Nobel, à travers son œuvre enfin reconnue, rejaillira sur la littérature
française tout entière. Puis le silence, de nouveau, se refermera sur lui.

Il meurt le samedi 20 octobre 1975 à Giens où il est enterré face à la mer.

Pour lire Saint-John Perse

Œuvres du poète :
Œuvres poétiques complètes (Éloges, Exil, la Gloire des Rois, Vents, Amers, Anabase,
Chronique, Oiseaux), Collection La Pléiade (Gallimard, 1972)
Chant pour un Équinoxe petit livret publié par Gallimard, 1976.

Œuvres à propos du poète :


Alain Bosquet : Saint-John Perse (Seghers).
Roger Caillois Poétique de Saint-John Perse (Gallimard)
Jean Paulhan : Honneur à Saint-John Perse (Gallimard).
Émile Yoyo : Saint-John Perse et le conteur (Bordas).
Pierre Van Rutten : le Langage poétique de Saint-John Perse (Mouton).

AMERS

En été 1974, Guy Schelley, directeur du Théâtre poétique national, rencontrait Saint-John
Perse dans sa propriété des Vigneaux à Giens. Pour la première fois, le poète accorda son
autorisation pour que soit créée au théâtre une adaptation de son œuvre. Guy Schelley lui
soumit l'adaptation qu'il venait d'écrire d'« Amers », dans lequel, écrit-il, « l'homme de
lettres, avec un lyrisme digne des grands tragiques grecs, élève par la magie de son style
notre langue soudain célébrée ».

C'est au théâtre de l'Agora d'Evry (Essonne), du 22 au 31 janvier 1976, que fut présentée
cette première, en hommage national à Saint-John Perse.

L'extrait de cette adaptation que nous présentons ci-après est un long poème incantatoire.
Guy Schelley a voulu associer à la mer la légende de Tristan et Yseult, ces héros
occidentaux dont le destin est lié à la voile hissée blanche ou noire. Les trois tragédiennes
comme le chœur antique content ce destin et Sont complices du mythe ou les amants
témoignent en l'honneur de la mer.

CHŒUR
Mer de Baal, Mer de Mammon, Mer de tout âge et de tout nom

YSEULT
O Mer sans âge ni raison, ô mer sans hâte ni saison

CHŒUR
Mer de Baal et de Dagon, face première de nos songes,
O Mer promesses de toujours et
Celle qui passe toute promesse
Mer antérieure à notre chant.
Mer ignorance du futur,

TRISTAN
O Mer mémoire du plus long jour et comme douée d'insanité,

LE MAITRE D'ASTRES
Très haut regard porté sur l'étendue des choses et sur le cours de l'Être, sa mesure !

UNE TRAGÉDIENNE
Nous t'invoquons, Sagesse ! et t'impliquons, dans nos serments,
O grande dans l'écart et dans la dissemblance, ô grande de grande caste et haute de haut
rang,

UNE TRAGÉDIENNE
A toi-même ta race, ta contrée et ta loi ; à toi-même ton peuple, ton élite et ta masse,

UNE TRAGÉDIENNE
Mer sans régence ni tutelle, Mer sans arbitre ni conseil, et sans querelle d'investiture :

UNE TRAGÉDIENNE
Investie de naissance, imbue de ta prérogative ; établie dans tes titres et tes droits
régaliens,
Et dans tes robes impériales t'assurant, pour discourir au loin de la grandeur et dispenser
au loin,
Tes grandes façons d'être, comme faveurs d'empire et grâces domaniales.

LE MARIN

Dormions-nous, et toi-même, présence, quand fut rêvée pour nous pareille déraison ?

CHŒUR
Nous t'approchons, Table des Grands, le cœur éteint d'une étroitesse humaine.
YSEULT
Faut-il crier ?

TRISTAN
Faut-il créer ?

LE MAITRE D'ASTRES
Qui donc nous crée en cet instant ? Et contre la mort elle-même n'est-il que de créer ?
Nous t'élisons, Site des Grands, ô singulier Parage !
Cirque d'honneur et de croissance et champ d'acclamation !

UNE TRAGÉDIENNE
Avec ceux-là qui, s'en allant, laissent leurs sandales,

UNE TRAGÉDIENNE
Avec ceux-là qui, se taisant, s'ouvrent les voies du songe sans retour,

CHOEUR
Nous nous portons un jour vers toi dans nos habits de fête, Mer innocence du Solstice,
Mer insouciance de l'accueil, et nous ne savons plus bientôt où s'arrêtent nos pas...

LES TRAGÉDIENNES ENSEMBLE


Mer de Baal, Mer de Mammon, Mer de tout âge et de tout nom ; O Mer promesse du plus
long jour, et celle qui passe toute promesse, étant promesse d'Étrangère Mer innombrable
du récit, ô Mer prolixité sans nom !

LE MARIN
En toi mouvante, nous mouvant, nous te disons Mer innommable : muable et meuble
dans ses murs, immuable et même dans sa masse ; diversité dans le principe et parité de
l'Être, véracité dans le mensonge et trahison dans le message ; toute présence et toute
absence, toute patience et tout refus.

UNE TRAGÉDIENNE
Absence

UNE TRAGÉDIENNE
Présence

UNE TRAGÉDIENNE
Ordre et démence

UNE TRAGÉDIENNE
Licence

LE MARIN
O multiple et contraire ! ô Mer plénière de l'alliance et de la mésentente ! toi la mesure et
toi la démesure, toi la violence et toi la mansuétude ; la pureté dans l'impureté et dans
l'obscénité anarchique et légale, illicite et complice, démence ! ... et quelle et quelle, et
quelle encore, imprévisible ?

UNE TRAGÉDIENNE
Les peuples tirent sur leur chaîne à ton seul nom de mer,

UNE TRAGÉDIENNE
Les bêtes tirent sur leur corde à ton seul goût d'herbages et de plantes amères.

UNE TRAGÉDIENNE
Et l'homme appréhendé de mort s'enquiert encore sur son lit de la montée du flot, le
cavalier perdu dans les guérets se tourne encore sur sa selle en quête de ton gîte, et dans
le ciel s'assemblent vers ton erre les nuées filles de ton lit.

LE RÉCITANT
Allez et descellez la pierre close des fontaines, là où les sources vers la mer méditent la
route de leur choix. Qu'on tranche aussi le lien, l'assise et le pivot ! Trop de rocs à l'arrêt,
trop de grands arbres à l'entrave, ivres de gravitation, s'immobilisent encore à ton orient
de mer,

LE MAITRE D'ASTRES
Ou que la flamme elle-même, dévalant dans une explosion croissante de fruits de bois,
d'écailles, et d'escarres, mène à son fouet de flamme la harde folle des vivants ! jusqu'à
ton lieu d'asile, ô Mer, et tes autels d'airain sans marches ni balustres ! serrant du même
trait le Maître et la servante, le Riche et l'indigent, le Prince, et tous ses hôtes avec les
filles de l'intendant, et toute la faune aussi, familière ou sacrée, la hure ou le pelage, la
corne et le sabot, et l'étalon sauvage avec la biche au rameau d'or...

LE RÉCITANT
Affluence, ô faveur ! ... Et le navigateur sous voiles qui peine à l'entrée des détroits,
s'approchant tout à tour de l'une et l'autre côte, voit sur les rives alternées les hommes et
femmes de deux races, avec leurs bêtes tachetées, comme des rassemblements d'otages à
la limite de la terre ou bien les pâtres, à grands pas, qui marchent encore sur les pentes, à
la façon d'acteurs antiques agitant leurs bâtons.

LE MARIN
Et c'est à Celle-là que nous disons notre âge d'hommes, et c'est à Celle-là que va notre
louange.

UNE TRAGÉDIENNE
Elle est mer de mer ivre, et mer du plus grand rire ; et vient aux lèvres du plus ivre, sur
ses grands livres ouverts comme pierres des temples.

LE MARIN
Mer innombrable dans ses nombres et ses multiples de nombres Mer inlassable dans ses
nomes et ses dénombrements d'empires ! Elle croît sans chiffres ni figures et vient aux
lèvres du plus ivre, comme cette numération parlée dont il est fait mention dans les
cérémonies secrètes.

LE RÉCITANT
Et notre cœur est avec toi parmi l'écume prophétique et la numération lointaine, et l'esprit
s'interdit le lieu de tes saillies.

LE MARIN
Nous te disions l'Épouse mi-terrestre : comme la femme périodique, et comme la gloire,
saisonnière.

LE MAITRE D'ASTRES
Mais toi, tu vas, et nous ignores, roulant ton épaisseur d'idiome sur la tristesse de nos
gloires et la célébrité des sites engloutis.

TRISTAN
Faut-il crier ?

YSEULT
Faut-il prier ?

LE MAITRE D'ASTRES
Tu vas, tu vas, l'Immense et Vaine, et fais la roue toi-même au seuil d'une autre
immensité...

LE VAISSEAU
Maintenant nous t'épierons, et nous nous prévaudrons de toi dans nos affaires humaines.

LE MARIN
Écoute, et tu nous entendras

LE RÉCITANT
Écoute, et tu nous assisteras

UNE TRAGÉDIENNE
O toi qui pêches infiniment contre la mort et le déclin des choses.

UNE TRAGÉDIENNE
O toi qui chantes infiniment l'arrogance des portes, criant toi-même à d'autres portes.

UNE TRAGÉDIENNE
Et toi qui rôdes chez les Grands comme un grondement de l'âme sans tanière.

UNE TRAGÉDIENNE
Toi, dans les profondeurs d'abîme du malheur, si prompte à rassembler les grands fers de
l'amour,

UNE TRAGÉDIENNE
Toi, dans l'essai de tes grands masques d'allégresse, si prompte à te couvrir d'ulcérations
profondes,

UNE TRAGÉDIENNE
Sois avec nous dans la faiblesse et dans la force et dans l'étrangeté de vivre, plus haute
que la joie,

UNE TRAGÉDIENNE
Sois avec nous, celle du dernier soir, qui nous fait honte de nos œuvres, et de nos hontes
aussi nous fera grâce,

UNE TRAGÉDIENNE
Et veuille, à l'heure du délaissement et sous nos voiles défaillantes, nous assister encore
de ton grand calme, et de ta force, et de ton souffle, ô Mer natale du très grand ordre ! et
le surcroît nous vienne en songe à ton seul nom de Mer !

LE VAISSEAU
Et le surcroît nous vienne en songe à ton seul nom de Mer !

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