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Revue de l'histoire des religions

La notion ambiguë du sacré chez les Arabes et dans l'Islam
Joseph Chelhod

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Chelhod Joseph. La notion ambiguë du sacré chez les Arabes et dans l'Islam. In: Revue de l'histoire des religions, tome 159,
n°1, 1961. pp. 67-79;

doi : 10.3406/rhr.1961.7601

http://www.persee.fr/doc/rhr_0035-1423_1961_num_159_1_7601

Document généré le 03/05/2016

Même sédentaire. Mais l'Islam. de pur et d'impur. l'Arabe s'entoure d'un réseau d'interdits qui lui permettent de se mouvoir dans un univers pratiquement neutralisé. dès qu'on essaie de pénétrer les secrets de cette 1) II y a souvent lieu de distinguer les faits spécifiquement islamiques de ceux relevant de l'ethnologie du monde arabe. Certaines sources. Il la supplie donc. 2) Bénédiction. De sorte que des notions aussi générales que celles de sacré. toujours vivantes et agissantes. quand il se sent en position de force.. quelques arbres étaient hantés par des esprits mystérieux particulièrement par des Djinn. La notion ambiguë du sacré chez les Arabes et dans l'Islam1 A l'instar de l'homme primitif. l'Arabe nomade se meut dans un univers baigné par le sacré. Pour se protéger de cette force. ne se comprennent en définitive qu'à la lumière de leur infrastructure arabe. Précisons enfin que nous réservons la dénomination « Arabes » aux autochtones- d'Arabie. témoigne de la place qu'elle occupe dans son existence. bâti sur un fondement semi-nomade. plutôt influence bienfaisante du sacré.. accuse l'influence culturelle de l'Arabie antéislamique. il essaie même de la contraindre par des rites appropriés. . lui fait des offrandes et. L'Arabe antéislamique la voyait un peu partout : dans les sables mouvants du désert. de dispenser la baraka2 ou de confondre l'ennemi. il se croit environné d'une force vis-à-vis de laquelle il se sent dépendant. capables de provoquer d'étonnants phénomènes. dans le sang versé qui crie vengeance. pour la plupart. Mais cette force capable de produire des choses merveilleuses. Le nombre impressionnant de victimes qu'il lui offre. Pourtant. il est tenté de l'utiliser à des fins personnelles. d'interdit. Ces croyances et bien d'autres sont. dans la solitude de la nuit.

1939. L'homme et le sacré. aucune définition satisfaisante du sacré n'a pu être donnée. du moins provisoirement. aucune formule n'est applicable à la complexité labyrinthique des faits1. en se référant à ses manifestations extérieures par les attitudes qu'il provoque chez les croyants. . Le pèlerinage à La Mekke. 158 sqq. la modalité de cette opposition. lors du pèlerinage. Recueillis par lui. et toute tentative d'explication ne peut manquer de soulever des problèmes métaphysiques. 11. Celui qui s'occupe de comparatisme travaille généralement sur des documents de seconde. Comme le dit très justement M. R. p. Quelque élémentaire qu'elle soit. p. qui est un point de vue subjectif sur les faits. Toutefois. généralement vide2. sur l'insoluble. la seule chose qu'on puisse affirmer valablement est contenue dans la définition même du terme : c'est qu'il s'oppose au profane. pour symboliser leur présence et manifester leur puissance. « une 1) R. 2) « II n'y a personne dans le mahmal. en effet. C'est qu'elle est de la nature même des génies et des dieux. selon les besoins du moment. le mahmal peut contenir des livres de prière et même des présents [Encyclopédie de V Islam. Paris. Dès qu'on s'attache à préciser la nature. » Mais c'est précisément parce que l'on cherche à embrasser cette « complexité labyrinthique » que l'on débouche. pp. on se heurte aux plus grands obstacles. Malgré cette sage réserve. car on ne saurait s'asseoir à la place du roi » (cité par Gaudefroy-Demombynes. voire de troisième main. Caillois. pour connaître. 1923). isolés de leurs contextes. Plutôt que de chercher à déterminer l'essence du sacré ou à en connaître les origines. ibid. 160. p.. 128) . Caillois. Leroux. on est découragé par la témérité de l'entreprise. classés dans un fichier et oubliés. que les princes musulmans envoyaient à La Mekke. ethnologues et sociologues estiment plus prudent de le décrire.68 REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS force. chez un écrivain comparatiste. Paris. dit un auteur musulman . les phénomènes d'une seule religion. III. C'est ainsi que le mahmaL cette litière richement ornée. sans lien réel entre eux sinon la thèse défendue par l'auteur. « au fond du sacré en général. en profondeur. est devenu. t. ils sont resservis. Toute la vie d'un homme est à peine suffisante. Gaudefroy-Demombynes.

La racine H RMy est couramment employée. De sorte qu'une partie du problème échappe souvent à l'investigation. et ce qui halâl. Ceux-ci. Et comme la constitution d'un fichier est une entreprise pratiquement sans fin. 1948. Dire de quelqu'un qu'il confond le harâm et le halâl. sont spé- 1) Van der Leeuw. LA NOTION AMBIGUË DU SACRÉ 69 sorte de boîte sacrée » que les musulmans d'Afrique emmènent avec eux pour leur servir de fétiche1. Mais dans l'état actuel de nos connaissances. défendu. il semble plus fructueux. elle est mise en opposition quasi constante avec la racine H L L. Plutôt que de nous hasarder à prendre position sur des problèmes débattus. harâm). dans la première catégorie. du saint ou du religieux ? Pour prévenir toute interprétation abusive interrogeons d'abord le Coran. 200. il serait plus profitable de voir comment les Arabes musulmans considèrent le sacré et quels en sont les effets. Lord of Arabia (p. illicite. non permise. hnrnmâl) et adjectifs (hornm. de travailler d'abord sur des monographies. Armstrong. 1938). interdite. permis. p. non prohibé. ce dernier décrit l'attitude des puritains wahhabites vis-à-vis de ce qu'ils considèrent comme une manifestation de l'idolâtrie I . * ** Les rapports du musulman avec le monde extérieur sont dominés par la distinction qu'il établit entre ce qui est harâm. sinon plus prudent. et de ce fait. Le comparatisme est sans doute le but vers lequel devraient converger les efforts. D'une manière générale. c'est l'accuser de tout ignorer des affaires de la religion. L'auteur transcrit machmal et se réfère au livre de H. Le Coran l'applique à trois catégories d'êtres et d'objets. Que veut dire au juste le mot harâm et serait-on en droit de faire de ce terme l'équivalent du sacré. le sens à retenir est celui de chose illicite. Leipzig. licite. La religion dans son essence et ses manifestations. près de 80 fois : tantôt comme verbes (harrama et ses dérivés). Paris. des éditions Albatros. on a tendance à retenir surtout les faits les plus saillants. Payot. Or. C. 24. tantôt comme substantifs (haram. interdit.

De fait. et le Coran ajoute : « et à lui appartient toute chose » (XXVII. en se conformant à certaines prescriptions. Dieu est le Maître absolu de l'univers . la viande de porc (Coran. 90). 173). sont profanes. pourrait-on objecter. grâce à certaines cérémonies. dans l'Islam. Sans doute. "23) et les immolations dédiées à une autre divinité qu'Allah (V. Ceux de la deuxième. Ainsi. de se débarrasser de ses vermines. le sang. . Il reste donc à déterminer la cause de cette séparation du reste du monde. Mais cette possession sans partage n'est pas en connexion avec l'idée d'une projection. Celle-ci est en effet absolue dans les deux premiers cas : sauf une nécessité impérieuse on ne peut manger du porc. sauf rachat.70 REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS cifiquement impurs. leurs filles. 91). de sorte qu'il ne lui est même pas permis. le vin (V. (Vest l'idée d'une appartenance exclusive à la divinité qui semble caractériser cette troisième catégorie du harâm. boire du sang ou du vin. ou si l'on préfère d'une consécration qui se traduit par une appartenance exclusive à la divinité. 3). C'est parce qu'ils appartiennent à Allah que les êtres et les choses sont séparés du monde profane. II. en pénétrant dans le sanctuaire mekkois. La troisième catégorie enfin concerne des êtres et des objets sur la nature desquels nous reviendrons bientôt. interdits aux profanes et séparés du reste du monde. Dans la troisième catégorie l'interdit peut et doit être levé périodiquement. mais ils deviennent illicites « aux croyants » dans certaines conditions : leur sont interdites leurs mères. Mais il s'agit d'un isolement provisoire puisque tout musulman. Harâm serait ici synonyme de saint. tout dépend de sa volonté et de sa puissance. Allah déclare illicites (yohar- rimo) la chair d'une bête morte. Ainsi. le pèlerin. est convié à y pénétrer. La défense qui s'attache à eux est d'un genre spécial. différente de l'immanence. au contraire. de consacré. leurs sœurs (IV. Un verset va nous mettre sur la voie : « II m'a été ordonné d'adorer le Seigneur de cette Ville qu'il a déclarée sacrée » . plutôt d'une présence divine. le sanctuaire et la mosquée de La Mekke sont harâm. se consacre entièrement à Dieu.

rijs. comme celle du tabou et du sacré. 1905. najis. est en liaison avec Satan (V. Or.) . 14 . se rapporte au ciel et s'apparente à la sainteté (LXXX. quelle que soit la nature propre des éléments dans lesquels il se manifeste. On serait tenté de supposer qu'il s'agit d'une simple distinction. A cause de ce point commun au saint et à l'impur. Ainsi. p. lâhir. Quand on évitait une chose. inspirée généralement par la coutume. . on a prétendu qu'il ne s'agissait. les êtres et les choses sont donc ici essentiellement purs. LVI. Elle fera peut-être l'objet d'un autre article. 156). 79 . Mais c'est une pureté acquise et plus ou moins temporaire. Dans une certaine mesure. Contrairement à ceux de la première catégorie. à l'origine. ô membres de la maison [du Prophète] et il veut vous purifier totalement » (XXXIII. En effet on a souvent trop mis l'accent sur les ressemblances extérieures au point d'oublier les oppositions profondes. « [L'Apôtrej déclare licites pour eux les excellentes [nourritures]. 21 . et illicites les immondes » (VII. entre ce qui est appétissant 1) Cité par Lagrange. écrit Smend à la suite de R. une telle confusion. nous n'avons pas voulu insérer une étude critique des différentes prises de position sur la nature du tabou. Dans le Coran. « Le sens le plus ancien de la sainteté. ne nous semble nullement justifiée2. LA NOTION AMBIGUË DU SACRÉ 71 avant l'acte de désacralisation qui prélude à son retour à la vie profane. Smith. que d'une seule et même notion. 3). LXXVI. IX. c'est l'impureté des infidèles qui est la cause de leur exclusion du domaine de la sainteté (Coran. » Or. 2) En vue d'alléger le texte. le harâm impose à l'homme des restrictions dans le libre usage des choses. le pur est souvent mis en opposition avec l'impur : « Allah veut seulement écarter de vous la souillure. l'impur. Il se présente comme une force mystérieuse qu'on ne peut toucher impunément. cette opposition s'étend même aux aliments. dilîérente de la qadasa sur laquelle nous reviendrons plus loin. on ne savait souvent pas très bien si on devait la considérer comme sainte ou comme impure1. Le pur. Ill. 90). Études sur les religions sémitiques. résulte de sa parenté primordiale avec l'impureté. Paris. etc. 28).

la pureté n'est pas nécessairement synonyme de propreté. avec lequel il est possible de faire ses ablutions quand on manque d'eau. mais bien plutôt parce qu'un principe dangereux. Au contraire. Un corps est impur non pas à cause des éléments matériels étrangers qui l'affectent. Mais l'emploi des racines HRM et HLL irait dans le sens d'une opposition irréductible entre deux catégories de nourritures : celles qui sont pures et celles qui sont impures. De même. Ainsi la distinction entre khabîlh et layyib se ramène en définitive à une opposition entre l'impur et le pur. En revanche. l'ignoble . dans le Hadîlh. mais bien plutôt le principe spiritueux qui s'ajoute à son jus avec la fermentation. Un animal de boucherie. mais aussi ce qui est pur : « le bon sable ». si propre soit-il. Un animal impur l'est dans sa quintessence même : tous les procédés de lustration et de purification ne peuvent en changer la nature. les deux khabîlh. Pour mieux souligner cette opposition le Coran se sert des antonymes layyibât — khabâ'ilh. c'est-à-dire les deux choses les plus répugnantes. les conceptions arabes du pur et de l'impur ? Contrairement à une croyance fort répandue. layyib est essentiellement ce qui est bon et licite. Mais il est jugé propre à la consom- . les pèlerins couverts de poussière. vient en altérer la nature. l'impureté du feu ne provient pas du bois. le vil. c'est simplement du sable pur. L'alcool peut être chimiquement pur . de sueur et parfois même de vermines sont en état de sacralisation (ihrâm) qui leur permet d'accomplir les rites les plus sacrés. désignent l'urine et les excréments. On conçoit aisément que ce n'est pas le raisin qui est cause d'impureté dans le vin. mais du principe incandescent qui est de la nature même des démons. est déclaré impur quand la mise à mort n'est pas effectuée selon les prescriptions de la loi religieuse. inhérent à une catégorie d'êtres et de choses. mais il n'en demeure pas moins prohibé du point de vue religieux. Est khabîlh en effet le méchant. dans ces conditions. et l'impureté n'est pas toujours la saleté.72 REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS et ce qui est répugnant. Satan est le khabîlh par excellence. Que deviennent.

où rien n'est prohibé : c'est l'aspect négatif de la pureté. Mais la pureté possède également un contenu positif : elle n'est pas seulement la négation de l'impureté. LA NOTION AMBIGUË DU SACRÉ 73 mation. Cette pureté d'où tout élément dangereux est exclu. survenue par suite d'un changement de nature (jus de raisin transformé en vin. il s'agit ici de la quintessence même de l'impureté contre laquelle aucune purification n'est possible. Elles sont en liaison avec le monde céleste et s'apparentent au divin. urine. cadavre).). la lahâra est synonyme de purification. tantôt occasionnelle. elle peut être soit inhérente à la nature même des êtres et des choses (porc. Quant à la pureté. C'est dans le même sens qu'on dit d'une eau potable. Au sens large du mot. même s'il est sale et malade.) . elle est aussi son antonyme. alors sont efficaces les procédés habituels de lustration. objets souillés. du halâl. impossible à matérialiser comme l'impureté. Cependant au lieu d'être de nature malfaisante. Loin de signifier l'absence de toutes forces dangereuses des êtres et des choses. (Test ainsi que dans la terminologie musulmane. Dans le second cas c'est le contact avec l'impureté qui contamine les êtres et les choses (personnes en état d'impureté sexuelle. qu'elles sont pures. elles seraient plutôt bienveillantes et généralement bien intentionnées à l'égard de l'homme. elle est beaucoup plus difficile à définir car il s'agit d'une notion très abstraite. etc. nous ramène donc au domaine du profane. Dans le premier cas. c'est-à-dire un ensemble de rites par lesquels on se débarrasse des souillures considérées comme des empêchements aux actes de la vie religieuse. Celle-ci est tantôt permanente. soit accidentelle. etc. lâhir. d'une bête consommable. Serait impur non pas nécessairement ce qui est sale ou de propreté douteuse. à l'instar de celles de l'impureté. elle signifie l'absence de tout élément impur des êtres et des choses. excréments. mais ce que l'on croit chargé d'une force dangereuse et malfaisante. la pureté slriclo sensu les implique. quand l'immolation a été effectuée comme le prescrit la religion. Dans sa manifesta- . ou même ce qui est répugnant.

on ne saurait considérer les différentes divinités de l'Arabie antéislamique comme représentatives de la véritable qadâsa. le Coran se sert de la même racine H R M pour exprimer les dangers qu'ils présentent pour l'être profane. Le harâm les englobe sans les confondre. quand la chose est possible. il a recours aux rites bien connus de purification et de désacralisation. qui réunit en lui toutes les perfections. ce qui est l'immanence de la divinité. dans son acception la plus élevée. 12). Or. de personnes. le domaine de la sainteté est également séparé du reste du monde. lesquels. essentiellement bienfaisant. Pour permettre à celui-ci de faire un libre choix des choses placées hors de son domaine licite. de choses interdites. oct. dit Allah à Moïse. c'est précisément le non prohibé. redisons-le. 1959. D'où la notion d'enceinte sacrée. car elle suppose l'existence d'un pouvoir divin supérieur.). Pour ces mêmes raisons. tout ce qui ne présente aucun danger pour l'homme. La définition qui semble le mieux convenir à cet emploi particulier de harâm serait celle de sacré pur. Dans ce 1) Nous avons montré ailleurs que le Coran. et serait plutôt empruntée au judéo-araméen1. pour exprimer la pureté.74 REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS tion la plus élevée. pour le croyant. la pureté est synonyme de sainteté. D'ailleurs. se sert de préférence des racines Z К W et T II R (Revue de l'histoire des religions. car il s'agit.- déc. il doit. en rapport avec elle. les débarrasser de leurs éléments dangereux. ou lui appartient en propre. et cet isolement se traduit par le même mot qui exclut l'impur et le chtonien. qadâsa. 165 sqq. de sanctuaire. Est sacré pur le divin ou ce qui contient un souille divin. de se tenir à l'écart de ces forces dangereuses et de ne les approcher qu'après les rites et les précautions d'usage. Cette conception positive de la pureté. peuvent être purs ou impurs. ôte tes sandales car tu es dans la vallée sacrée de Towa » (XX. la racine Q D S est d'un emploi rare dans le Coran (dix fois). A cet effet. malgré cette opposition irréductible du pur et de l'impur. pp. . « Je suis ton Seigneur. Quant au halâl. de temps et d'objets sacrés. Cependant. semble tardive.

est entouré d'un réseau d'interdits. de l'âme liquide de la victime (c'est la iadzkiija du sacrifice sanglant islamique). un simple contact. Plutôt que de considérer le sacrifice comme un don. le processus peut se compliquer singulièrement . dans la plupart des cas. S'il semble impossible de définir le sacré autrement que par son opposition au profane. si nous ignorons la nature de la force qui se joue derrière lui. le sacré. on le reconnaît par les attitudes qu'on adopte envers lui. Une imprudence. mais aussi de restituer à la divinité ce qui lui appartient en propre. pour une même confession. soit par une destruction totale comme dans le sacrifice des prémices. soit par l'effusion du sang. Il n'existe aucun signe extérieur susceptible de distinguer le sacré du profane. du moins pourrons-nous affirmer qu'il se manifeste sous les formes antagonistes de l'impur et du pur. LA NOTION AMBIGUË DU SACRÉ 75 dernier cas. S'agit-il de deux modalités d'une même force ou de deux forces différentes ? On ne saurait le préciser. de la dîme. la sacralité. il serait peut-être plus exact. zakât. aux autorités religieuses. soit enfin. quand elle est inhérente aux êtres . pareille à celle d'un courant électrique. car il ne s'agit pas toujours d'ôter à un être ou à une chose son caractère sacré provisoire (pèlerin en état d'ihrâm). C'est pourquoi un même objet peut être hárám pour un système religieux et hnlâl pour un autre. et l'interdit est brisé. de parler de libre restitution. Objet de croyances. La désacralisation pourrait se traduire alors par une destruction. Mais quelle qu'en soit la manifestation. qui sont ses éléments de base. à cause des dangers qu'on encourt à s'approcher de lui. par un paiement. C'est le principe même du sacrifice. qui consiste à libérer l'élément dangereux et à le rendre aux divinités. Cependant. pourrait être foudroyante. l'autre avec le chtonien et le magique. et ceci serait tardif. Celui-ci serait en rapport avec le céleste et le religieux. libérant ainsi une force dont la décharge.

* ** On est loin d'avoir épuisé tout le contenu du sacré. susceptibles d'être mises entre toutes les mains. 382. Sa manipulation. Jaussen. il pourrait être de faible intensité. les grains d'orge sont chargés de baraka. Le sachet contient donc une puissance 1) A. les reliques seraient comparables à de petites piles électriques. son point culminant. une sorte de permanence. Entre le pur et l'impur. Sans doute... Pour protéger les enfants des djinn et du mauvais œil. qui ne se concentre pas en quantité suffisante au point de devenir dangereux. présente une certaine immuabilité. alors qu'elle est provisoire et précaire dans le profane sacralisé et dans le tabou.. Cette immanence est propre aussi bien à l'impur qu'au pur. sa cote d'alerte. sans que les êtres et les choses dans lesquels il se manifeste soient l'objet d'une séparation. diffus. les aiguilles brisées symbolisent la maladie qui se trouve ainsi enrayée par magie sympathique. la terre provenant d'un tombeau est en relation avec l'esprit du défunt. celui-ci se manifeste essentiellement sous la forme du prohibé et de l'interdit. sept aiguilles brisées. Mais pareil à un courant électrique. les Arabes antéisla- miques leur suspendaient au cou un os de lapin. Les amulettes. Il s'agit d'un sacré anonyme. le nombre sept enfin est bénéfique. « Quand un enfant est en danger de mort. Ce serait là. serait alors exempte de danger. considérés comme source de danger pour le profane. écrit Jaussen. » Un examen rapide nous montre que tous les éléments de cette amulette sont plus ou moins sacrés : le serpent s'apparente aux djinn. la mère ou une parente prend une tête de vipère. la pénètre. . pour ainsi dire. il existe toute une région intermédiaire où le sacré côtoie la vie. sept grains d'orge. un peu de terre du tombeau d'un parent défunt : le tout est renfermé dans un petit sachet qui est mis sur la tête du malade pour l'empêcher de mourir1. par le profane. Coutumes des Arabes au pays de Moab.76 REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS et aux choses. p.

A cette même région intermédiaire appartiendraient aussi la sainteté populaire et la baraka1. dans certains animaux. lors du décès de Mahomet. a rationalisé le sacré et lui a donné Allah pour source unique. La piété populaire ne pouvait accepter que la terre fût ainsi expurgée do toute sainteté. De ce fait elle est dangereuse et toute communication avec elle devrait être précédée d'un rite approprié. En Arabie préislamique. Déjà. D'après la Sîra. Il fallut l'intervention énergique d'Abu Bakr pour que la jeune communauté se résignât à l'idée de la mort de son 1) Nous ne reviendrons pas ici sur cette notion qui a fait déjà l'objet d'un autre travail : Revue de Vhislnire des religions. Nous avons vu plus haut que la sainteté s'apparente à la pureté qui est l'un des deux pôles du sacré. 1955. 68-88. LA NOTION AMBIGUË DU SACRÉ 77 capable de neutraliser les esprits malfaisants qui cherchent à nuir à l'enfant. une certaine dose d'énergie sacrée qui serait sans nocivité pour le profane. pp. De son vivant. ne se rencontre nulle part sur la terre. elle croyait que le Prophète était simplement endormi et qu'il allait se réveiller pour reprendre en main les affaires de la Gamma. la sainteté devint l'apanage du ciel et déserta pour ainsi dire la terre. Mais il n'était pas l'objet d'un culte et son approche ne nécessitait aucun rituel. n° 1. selon la juste remarque du Pr Gibb. dans les sources et les arbres sacrés. t. cette sainteté était dans les idoles. au sens strict du mot. les bétyles et les sanctuaires. Le futur calife Omar alla même jusqu'à menacer de fustigation celui qui oserait ailirmer la mort de Mahomet. elle se serait révoltée contre l'idée de cette mort. L'Islam. et si l'on accepte la thèse du totémisme. De ce fait. En dehors des lieux saints et des objets descendus directement du ciel (Coran. en eux-mêmes ou par contagion. la sainteté. l'envoyé du ciel. Il existerait des éléments qui posséderaient. . Pourtant la manipulation de pareilles amulettes ne fait l'objet d'aucune précaution. le Prophète de l'Islam n'était nullement considéré comme une personne sacrée : c'était le prophète. GXLVIII. pierre noire).

Le culte des saints dans l'Islam maghrébin. imploré. Ils marchent sur l'eau. Le sacré qui se trouve en eux appar- 1) E. sa folie est néanmoins douce et ne cause aucun mal. Dermenghem. 29. simples. Le wali. et les animaux sauvages ne leur font aucun mal. les majnoun. A côté de ces wali considérés réellement comme des personnes sacrées. qui ne font l'objet d'aucun culte. dans le doute. Gallimard. sont de pauvres gens. 2) E. sans s'en rendre compte. la jadba. une parcelle de sainteté. qui a hérité de toutes les qualités de l'ancêtre éponyme des anciens Arabes. « Mais. sont entourés d'estime. aux élus du ciel. des sanctuaires sous formes de qoubba. selon l'expression de M. en dépit de l'interdiction de l'orthodoxie qui rejette le culte des morts. Ils détiendraient une force mystérieuse grâce à laquelle ils accompliraient des choses extraordinaires. Parmi ces saints populaires. presque adoré. et personne n'oserait lui manquer de respect.78 REVUE DE L'HISTOIRE DES RELIGIONS Prophète. Dermenghem. 1954. écrit M. au point de n'en être plus que les jouets « passifs »4 » On ne saurait les confondre avec les fous. Dermenghem. capables. » Ces simples d'esprit. mais qui sont entourés d'une certaine vénération non exempte de piété. L'union mystique avec Dieu les a privés de leurs moyens intellectuels : ils « ont subi « l'attrait. une mention spéciale doit être faite des majdhoub. Contrairement à ces derniers dont l'esprit est possédé par un djinni. ribâl. Ces « saints populaires ». ibid. à tout être dérangé d'esprit ou extravagant de manières. Comme si étaient rigoureusement inverses la « distraction » à l'égard de ce monde et « l'attraction » vers l'autre2. de faire des choses extraordinaires. sont en intimité avec les oiseaux. la pratique populaire attribue volontiers. Cette même piété populaire finit par ramener la sainteté sur la terre en érigeant un peu partout. 21. qui ne font l'objet d'aucun culte. p. le majdhoub est ravi par l'amour divin. Paris. est redouté. p. mazâr. Bien qu'irresponsable. pieux. Dermenghem. avec bienveillance et respect. il en existe de moins officiels.. .

on est tenté d'emprunter une image au monde de la physique et de comparer le sacré à un champ magnétique. la force est à son maximum et tout contact avec le profane est dangereux. devient interdit : c'est le tabou. D'une part. A ces deux extrémités. dans le domaine métaphysique. Mais. en définitive. Pour rendre plus sensible l'idée que les analyses précédentes permettent de dégager. l'intensité diminue et devient maniable : là prendraient place les amulettes. là où la force est nulle. qui peut être approchée. J. sans préjudice. . les reliques et la baraka. le domaine du profane. de signes contraires. C'est le domaine par excellence du prohibé et de l'interdit. c'est la zone neutre. d'intensité plus ou moins négligeable. par le profane. l'impur. à son tour. d'autre part. le sacré peut contaminer un objet profane lequel. Au centre. entre lesquels la force magnétique décroît à mesure que l'on s'approche du centre où elle est nulle. Que devient. à l'instar de l'aimant qui peut communiquer son pouvoir à un morceau d'acier. Il en serait de même de cette force mystérieuse qu'est le sacré. LA NOTION AMBIGUË DU SACRÉ 79 tient donc à cette région intermédiaire. Entre chaque pôle et la région centrale. d'une force physique dont on ignore le secret. Comme on le sait. Après tout. qui en serait le pôle positif . le sacré n'est peut-être qu'une transposition. l'aimant possède deux pôles. le sacré. le pur. Chelhod.