You are on page 1of 2

Avoir le souffle coupé

(Les amants sont incapables de décrire leur amour, ils en ont le
souffle coupé.).

Je me suis souvent demandé - et ce n’est pas fini - pourquoi la
musique que j’écris sonne si différente de la majorité des
musiques que je connais. Une réponse vient tout de suite à
l’esprit: toutes les musiques résonnent différemment les unes des
autres et il en est de même des oeuvres d’un même compositeur. Ce
n’est pas la réponse que je cherche; elle doit être, je crois,
cherchée ailleurs.

Cher ami,
Ta musique dit quelque chose, la mienne ne dit rien. Ta musique
parle et
pour ce faire elle emploie des mots mais pas de vrais mots; il n’y
pas
de voix qui prononce de vrais mots. Ta musique progresse en
suivant un
mouvement musical lié à des séquences de mots ou, mieux, des
séquences
d’esquisses de mots. Les rythmes des formes musicales sont ceux
des
prononciations dans un langage parlé.
Essayons d’être plus clair. Dans notre histoire musicale beaucoup
de manières de composer - le madrigal, par exemple, dans toutes
ses formes historiques - ont toujours poussé les arrangements
musicaux à être reliés à un texte; c’est à dire au rythme des mots
dans leur double rôle de signifiant et de signifié.
Il est bien connu que dans le madrigal l’élément subjectif d’un
mot a une influence déterminante sur la forme de la composition.
Ou que la musique s’efforce d’adhérer de façon capillaire aux
images du texte poétique. Ainsi quand je pense que ta musique dit
des choses j’ai en vue précisément ceci: les mots définissent le
flot musical de la composition.
La relation signifié-signifiant est inhérente au langage humain et
n’est certainement pas née avec le madrigal, mais celui-ci est un
bon exemple de ce qu’a été son élaboration musicale.
‘Schiudendosi’, au contraire, est une de mes compositions qui ne
dit rien car elle est dépourvue de gestes musicaux porteurs de
flux tel que le rythme de la narration verbale ou l’acte physique
de l’exécutant qui chante ou qui joue d’un instrument.
‘Schiudendosi’ est l’action de s’ouvrir, d’éclore (dans ce cas
particulier de la structure harmonico-géométrique d’un son unique)
elle est l’action non médiatisée par d’autres langages, elle est
son pur qui se révèle et en se révélant tente, pour le moins, de
ne pas trahir sa magie.1[1]
Dans la conception qui a dirigé la composition de ‘Schiudendosi’,
le son n’est pas considéré comme élément, parole ou paroles devant
1[1]
N’importe quel son, dès qu’il se met à vibrer crée chez son auditeur une sensation de magie (Leopardi et Kant le
savaient bien.) Cette sensation ne dure pas longtemps si le son est statique. L’art de faire de la musique consiste à
moduler un son en accord avec une idée organisée capable d’user de cette magie.

au contraire. Walter Branchi (Traduit de l’Italien par Eric Auzoux) . n’est qu’elle-même. qui exige toute l’attention parce qu’elle est décrite et parce que – attention. Il ne peut en être autrement puisqu’elle est sans paroles. Une musique donc. elle est ‘accident’ pur et en tant que tel. son dessin de composition est pure invention et manifestation exclusive de cette même structure. Elle ne renvoie pas à quelque chose d’autre. elle met en valeur et se sert de tout ce qui advient. elle est le flux de la contemporanéité. il est représentation. l’auditeur se concentre sur le « dire » de la pièce en excluant tout ce qui est extérieur au dire comme perturbation.) Et cette succession porte celui qui écoute à une attention de type exclusif. L’idée de parole m’amène à une autre réflexion: le mot fait partie d’un code et comme tel renvoie toujours a quelque chose d’autre. écoute ! – elle se décrit. Une musique qui ne décrit pas. Elle se retrouve et retrouve sa forme seulement dans la relation avec ce qui l’entoure et ne s’impose pas.être articulées selon des règles externes à sa structure constitutive. En outre il est élément isolé destiné à former un ‘discours’ qu’il est nécessaire de relier consécutivement (donc selon une logique avant-après.