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UNIWERSYTET WROCŁAWSKI

WYDZIAŁ FILOLOGICZNY
INSTYTU FILOLOGII ROMAŃSKIEJ

ANNA JODŁOWIEC

IRONIA W „LE JOURNAL D’UNE FEMME DE
CHAMBRE” OCTAVE’A MIRBEAU

PRACA MAGISTERSKA
NAPISANA POD KIERUNKIEM
DR. TOMASZA STRÓŻYŃSKIEGO

WROCŁAW 2010

1
UNIVERSITÉ DE WROCŁAW
FACULTÉ DES LETTRES
INSTITUT D’ÉTUDES ROMANES

ANNA JODŁOWIEC

L’IRONIE DANS LE JOURNAL D’UNE FEMME
DE CHAMBRE D’OCTAVE MIRBEAU

MÉMOIRE DE MAÎTRISE
SOUS LA DIRECTION DE
M. TOMASZ STRÓŻYŃSKI

WROCŁAW 2010

2
Remerciements

Je remercie Monsieur Pierre Michel, le président de la Société Octave
Mirbeau d’Angers pour toute aide apportée à l’élaboration de ce travail.

3
TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCTION ............................................................................................................. 5
1. LA VIE ET L’ŒUVRE D’OCTAVE MIRBEAU ................................................ 7
2. LE JOURNAL D’UNE FEMME DE CHAMBRE ................................................ 11

CHAPITRE I : L’IRONIE ............................................................................................... 15
1. LA NOTION D’IRONIE .................................................................................... 15
2. L’IRONIE MIRBELLIENNE ............................................................................. 19

CHAPITRE II : LES CIBLES MAJEURES DE L’IRONIE DANS
LE JOURNAL D’UNE FEMME DE CHAMBRE ............................................................ 23
1. LE JOURNAL D’UNE FEMME DE CHAMBRE ET
LA QUESTION DE DOMESTICITÉ ................................................................. 25
2. L’AFFAIRE DREYFUS À TRAVERS
LE JOURNAL D’UNE FEMME DE CHAMBRE ................................................ 35
3. LE JOURNAL D’UNE FEMME DE CHAMBRE
ET L’ÉGLISE CATHOLIQUE ........................................................................... 44
4. LA VIE DES SALONS PARISIENS DANS
LE JOURNAL D’UNE FEMME DE CHAMBRE ................................................ 57

CONCLUSION ................................................................................................................ 67
ANNEXES ....................................................................................................................... 69
BIBLIOGRAPHIE ........................................................................................................... 71

4
INTRODUCTION

Le but du présent travail est d’analyser l’ironie dans le roman d’Octave Mirbeau
intitulé Le Journal d’une femme de chambre, en se concentrant surtout sur les cibles et
les marques d’ironie.
Nous présenterons, tout d’abord, la figure et l’œuvre de cet écrivain français assez
peu connu et sous-estimé qui a, pourtant, joué un rôle très important dans la vie littéraire
et intellectuelle de son époque. Ensuite, dans le premier chapitre, nous parlerons de la
notion d’ironie et, toute complexe qu’elle soit, nous tâcherons de définir l’ironie pour les
besoins de ce travail. Puis, toujours dans la même partie, nous étudierons brièvement
l’utilisation de l’ironie par Octave Mirbeau, ses traits caractéristiques et ses
manifestations majeures à travers toute sa production littéraire et journalistique. Dans le
deuxième chapitre, en analysant plusieurs fragments du roman et en comparant des
passages traitant des sujets similaires, nous essayerons de présenter les principaux motifs
de la révolte de l’auteur contre la société dans laquelle il vivait. Nous tenterons
notamment de relever dans les fragments analysés les principales cibles de l’ironie de
l’auteur et, à partir des marques d’ironie que nous rencontrerons, les différents procédés
ironiques qu’il emploie dans son œuvre. Ainsi, nous verrons, premièrement, comment est
traitée dans Le Journal d’une femme de chambre la question de domesticité, et plus
précisément les relations entre les maîtres et leurs domestiques. Plus loin, nous
regarderons de près des passages consacrés à l’affaire Dreyfus. Ensuite, nous
examinerons l’attitude de l’auteur envers l’Église catholique, pour finir avec une analyse
portant sur la vie des salons parisiens et sur ses acteurs. Tout au long de cette analyse,

5
nous voudrions dresser une sorte d’inventaire de procédés ironiques en nous appuyant sur
de nombreuses œuvres et publications traitant ce sujet intéressant.
Nous essayerons, avant tout, de démontrer que Le Journal d’une femme de
chambre est un roman infiniment riche en ironie, et qu’elle s’y manifeste sous des formes
très variées.

6
1. LA VIE ET L’ŒUVRE D’OCTAVE MIRBEAU

Octave Marie-Henri Mirbeau naît le 16 février 1848 à Trévières (Calvados)
comme deuxième enfant de Ladislas-François Mirbeau, officier de santé, et Eugénie
Augustine Dubosq. Il a deux sœurs : Marie, son aînée de 4 ans, et Berthe, sa cadette.
À 11 ans, Octave Mirbeau entre au Collège Saint-François-Xavier de Vannes tenu par
les jésuites. Il n’en gardera pas de bons souvenirs et le quittera 4 ans plus tard dans des
circonstances peu claires. Pourtant, en mai 1866, il obtient le diplôme de bachelier ès
lettres à l’académie de Caen et, quelques mois plus tard, il s’inscrit à la faculté de droit
à Paris, selon la volonté de son père. Il ne suivra pratiquement pas les cours et mènera
dans la capitale une vie pleine de plaisirs.1

En 1870, quand la guerre franco-prussienne éclate, Mirbeau s’engage dans
l’armée. Il devient sous-lieutenant, ensuite lieutenant, et en décembre 1870, malade,
il quitte le champ de bataille, ce qui lui coûtera plus tard d’être accusé de désertion.
Une fois revenu à Paris, Mirbeau commence à travailler comme journaliste et commence
pour lui « une longue période de prolétariat de la plume ».2 Il collabore avec de nombreux
journaux, comme L’Illustration, L’Ordre de Paris, La France, Paris-Journal, Gaulois…
Il y écrit surtout des textes politiques et des critiques artistiques où il se fait connaître
comme chantre de la peinture impressionniste qu’il admire et dont il se fera plus tard une
belle collection. À la même époque, il gagne aussi sa vie en travaillant comme “nègre”,

1
Noël ARNAUD, Notes et variantes, dans : Octave MIRBEAU, Le Journal d’une femme de chambre,
annoté par N. Arnaud, Paris, Gallimard, 1984, pp. 455-456.
2
Pierre MICHEL, Esquisse biographie, sur le site officiel de la Société Octave Mirbeau

7
écrivant une douzaine de volumes, romans et nouvelles. Les titres qu’on lui attribue, ce
sont entre autres : L’Écuyère, La Maréchale, Amours cocasses, La Belle Madame Le
Vassart.3 Sa riche activité lui vaut de nombreuses connaissances dans
le monde artistique, il est ami avec Auguste Rodin, les frères Goncourt, il connaît
très bien J.-K. Huysmans, Guy de Maupassant, Émile Zola…
Sa vie affective, jusque-là abondante en aventures amoureuses, se stabilise à partir
de 1880 où il rencontre Alice Regnault, « petite théâtreuse »4 et veuve assez riche.
Ils deviennent vite amants pour se marier sept ans plus tard, et ils resteront ensemble
jusqu’à la mort de l’écrivain.

Mirbeau n’a guère peur de choquer l’opinion publique par ses écrits. Il en fait
preuve lors de sa collaboration avec Le Figaro (son article « Le comédien » provoque
un vrai scandale!) et d’autres journaux où il entreprend parallèlement, soit sous son vrai
nom, soit sous divers pseudonymes, des combats artistiques, politiques et sociaux, mais
aussi par la fondation de son pamphlet hebdomadaire Les Grimaces, antirépublicain,
antidémocrate, antisémite… Sur ce dernier point, il changera vite d’avis, si bien qu’on
pourra compter son activité antisémite parmi les erreurs de jeunesse. Il est intéressant de
remarquer que sur les douze duels qu’Octave Mirbeau a dans sa vie, Les Grimaces sont à
la source de quatre.

En 1886, il publie les premiers livres signés de son vrai nom: Lettres de ma
chaumière, recueil de vingt et un contes, et Le Calvaire, son premier roman. Il y touche
déjà les thèmes qu’il développera dans les œuvres postérieures, comme la haine de
la guerre, la contestation de la notion de patrie, la puissance de l’instinct sexuel,
la volupté réveillée par la mort et par la pourriture. 5 Son second roman, L’Abbé Jules,
paraît en 1888, le troisième, Sébastien Roch, en 1890. Ainsi s’achève la série des trois
romans autobiographiques.
Cette production romanesque ne le fait pourtant pas abandonner sa carrière
journalistique. Ses critiques littéraires sont très populaires et il appartient même à la

3
Pierre MICHEL, op. cit.
4
Noël ARNAUD, op.cit., p. 459.
5
Ibid., pp. 462-463.

8
direction littéraire du journal L’Écho de Paris. En 1891, on y voit paraître son roman-
feuilleton Dans le ciel, qui ne fera jamais un volume.

Six ans plus tard, au théâtre de la Renaissance est créée la première pièce de
Mirbeau, Les Mauvais Bergers, où il exprime ses doutes et ses espoirs par la bouche d’un
prolétaire. Cette pièce de propagande appartient, comme les autres œuvres dramatiques
de Mirbeau, au théâtre militant.6 Il y aura encore une dizaine de pièces, notamment :
L’Épidémie (1898), Le portefeuille (1900), Les Affaires sont les affaires (1902),
Foyer (1908)…

Décembre 1897 est une date importante dans l’activité d’Octave Mirbeau. C’est à
cette époque-là que se crée le mouvement de soutien à Alfred Dreyfus, officier juif
accusé de trahison, dégradé et déporté, héros de la fameuse « Affaire Dreyfus ». Mirbeau
se joint à ce mouvement seulement deux jours après Émile Zola qui écrira, entre autres,
la célèbre lettre « J’accuse » dénonçant les auteurs de l’injuste condamnation du capitaine
Dreyfus. Mirbeau devient tout de suite un dreyfusard fervent : il soutient Zola à qui son
activité dreyfusiste a valu un procès, il entretient une correspondance avec le capitaine
Dreyfus et sa famille, et raille les antidreyfusards dans ses articles et dans ses romans.7

Son quatrième roman, Le Jardin des supplices, paraît en 1899. Mirbeau se plonge
dans ses fantasmes, peint une histoire effrayante où la mort et l’amour se confondent.
L’année suivante, c’est Le Journal d’une femme de chambre, et la série romanesque
continue; en 1901, on voit la publication des Vingt et un jours d’un neurasthénique.
Quatre ans plus tard, se sentant fatigué, devenu insomniaque, Octave Mirbeau
entreprend un voyage en automobile (une C.-G.-V. immatriculée 628-E8). Il va
en Belgique, en Hollande, en Allemagne et le voyage est à la source de son livre 628-E8
(publié en 1907), un journal mêlé avec le rêve.

En 1909, Mirbeau fait construire sa maison de rêve à Cheverchemont, en Seine-
et-Oise. Il s’y retire, consacrant une bonne partie de son temps au jardinage et
6
Noël ARNAUD, op. cit., pp. 471-472.
7
Pierre MICHEL, op. cit.

9
aux promenades. Depuis 1910, c’est la lente déchéance de l’auteur. Il a de plus en plus de
mal à travailler, il écrit de moins en moins d’articles journalistiques et même ses visiteurs
sont frappés de son affaiblissement.8 En 1913 paraît son dernier roman, Dingo, l’histoire
à moitié réelle, à moitié rêvée du chien de Mirbeau, qui s’incarne en l’animal et lui prête
son caractère et ses opinions. Il laissera encore un roman inachevé, Un gentilhomme,
son état de santé étant devenu inquiétant en 1914.

Octave Mirbeau est mort à Paris le 16 février 1917, le jour même de ses soixante-
neuf ans. Le 19 février, le jour de ses obsèques, paraît au Petit Parisien un texte intitulé
« Testament politique d’Octave Mirbeau » qu’il aurait dicté à sa femme cinq jours avant
sa mort. L’auteur de ce faux patriotique contredit presque toutes les opinions antérieures
de Mirbeau et veut faire croire à sa conversion. C’est sa femme, voulant se garantir
un avenir tranquille, qui semble être l’auteur de ce texte qui contribuera à salir
durablement la mémoire de Mirbeau.

8
Noël ARNAUD, op. cit., pp. 482-483.

10
2. LE JOURNAL D’UNE FEMME DE CHAMBRE

Le Journal d’une femme de chambre, une des œuvres romanesques les plus
connues de Mirbeau, paraît en volume chez Fasquelle en juillet 1900. Cependant, ce n’est
pas la première fois qu’Octave Mirbeau publie le journal de la chambrière Célestine.
Le roman, toutefois bien différent de la version postérieure, est publié en feuilleton dans
l’Écho de Paris dans les années 1891–1892.9 La version de 1900 comporte de
nombreuses corrections liées surtout à l’actualité politique des dernières années du XIXe
siècle, aux événements qui touchaient particulièrement Mirbeau et provoquaient sa
révolte, comme l’affaire Dreyfus. C’est pour pouvoir glisser dans le roman des passages
critiquant de nombreux antidreyfusards que « le pamphlétaire dreyfusiste » déplace de
douze ans, de 1886 à 1898, l'action principale du récit, et la fait coïncider avec l'affaire.10
Mais le roman cherche, avant tout, à présenter au lecteur la misérable condition
des domestiques de la Belle Époque et à dénoncer les grands vices de la société
bourgeoise. Le livre comporte une dédicace pour Jules Huret, « l’un des premiers
reporters et, à ce titre, un des fondateurs du journalisme moderne », grand ami d’Octave
Mirbeau qui partageait beaucoup de ses opinions et préoccupations. 11 Mirbeau parle de
son œuvre en ces mots :

« Et ce livre, malgré tous ses défauts, vous l’aimerez, parce que c’est un livre sans hypocrisie,
parce que c’est de la vie comme nous la comprenons, vous et moi (…) C’est que nul mieux que
vous, et plus profondément que vous, n’a senti, devant les masques humains, cette tristesse et ce
comique d’être un homme… Tristesse qui fait rire, comique qui fait pleurer les âmes hautes »
(LJ, p. 30)

9
Pierre MICHEL, Le Journal d’une femme de chambre, sur le site officiel de la Société Octave Mirbeau
10
Pierre MICHEL, Préface : Le Journal d’une femme de chambre ou un voyage au bout de la nausée,
dans : Octave MIRBEAU, Le Journal d’une femme de chambre, Éditions du Boucher, 2003, p. 4.
11
P[ierre] M[ichel], “Jules Huret”, dans : Dictionnaire Octave Mirbeau

11
Le roman raconte l’histoire d’une jeune femme bretonne, Célestine R…, femme
de chambre. (LJ, p. 31) L’histoire est présentée sous forme de journal tenu par cette
chambrière dotée d’une exceptionnelle capacité d’observation. Elle y raconte, en ajoutant
toujours ses commentaires et réflexions, des événements présents, des souvenirs,
des histoires qui lui étaient communiquées par d’autres et qui lui ont paru intéressantes…

Nous faisons sa connaissance au moment où elle entre au service dans une
nouvelle place, « la douzième en deux ans » (LJ, p. 33). La nouvelle maison, le Prieuré
qui est situé en province et non à Paris comme ses places précédentes, appartient à
Madame Euphrasie et Monsieur Isidore Lanlaire. C’est un couple assez curieux, composé
d’une femme décidée, avare et peu sympathique, et d’un mari qui lui est soumis
financièrement et qui, abandonné dans ses besoins sexuels, fait la cour aux domestiques
et aux jeunes paysannes. Au Prieuré, Célestine rencontre également deux autres
domestiques : le jardinier-cocher Joseph, « sec, nerveux, avec un mauvais rictus sur
les lèvres » (LJ, p. 57), et la cuisinière Marianne, « grasse, molle, flasque, étalée ».
(LJ, p. 56) Au début, Célestine n’arrive pas à s’habituer à la vie de campagne, elle n’y
trouve que des inconvénients, les gens qui l’entourent lui paraissent tous des abrutis,
et l’élégance et le chic parisien lui manquent à chaque pas. Pourtant, une fois qu’elle
retrouve le rythme de vie du Prieuré, qu’elle commence à sentir de l’amitié pour la simple
cuisinière qu’est Marianne, que ses sentiments pour Joseph vont peu à peu de la
répugnance vers la fascination, et que ses relations avec Madame et Monsieur
se normalisent, on peut constater qu’elle s’adapte à cette nouvelle situation . Elle connaît
de mieux en mieux la vie de Mesnil-Roy (village fictif où habitent les Lanlaire, que
Mirbeau situe en Normandie12) et ses habitants, comme le vieux capitaine Mauger,
le voisin des Lanlaire qui, en vieux soldat, mène avec eux une guerre permanente,
comme mademoiselle Rose, la curieuse servante et amante du capitaine (LJ, 87-77),
comme Madame Gouin, l’épicière puissante, et les femmes domestiques qui se réunissent

12
Noël ARNAUD, op. cit., p. 496.

12
dans son arrière-boutique le dimanche, après la messe, pour raconter sur leurs maîtres les
plus vilaines histoires.
Pendant son séjour au Prieuré, trois hommes font la cour à Célestine, une femme
« mieux que jolie » (LJ, p. 42). Tout d’abord, c’est Monsieur Lanlaire qui fait à la
nouvelle femme de chambre des propositions éhontées, mais elle le repousse
définitivement après l’avoir provoqué plusieurs fois, pour s’amuser et avec l’idée de se
venger sur Madame. Ensuite, c’est Joseph, le jardinier-cocher brutal qui lui répugne au
début mais dont la force primitive finira par l’obséder. Lui aussi est d’abord assez hostile
envers la femme de chambre venue de Paris mais, au bout de quelque temps, il lui avoue
sa flamme et lui demande de devenir sa femme et de partir avec lui vivre dans son village
natal. Le troisième des hommes ne pouvant pas résister au charme de Célestine, c’est le
capitaine Mauger. Après la mort de Rose, le vieillard énergique propose à Célestine
d’entrer au service dans sa maison en lui promettant de changer son testament…
Finalement, la jeune femme cède à la fascination malsaine qui la pousse dans
les bras de Joseph et décide d’accepter sa proposition. Peu après le vol de l’argenterie des
Lanlaire, Célestine part à Cherbourg avec l’homme qu’elle suppose être violeur, assassin
et voleur… pour ouvrir ensemble un petit café dans le port.

Le Journal d’une femme de chambre ne se limite cependant pas à raconter la vie
de Célestine pendant son séjour au Prieuré. Les passages se référant au présent alternent,
d’une manière assez irrégulière, avec des souvenirs, « jetés pêle-mêle sur le papier »13,
que Célestine a gardés sur les lieux et les personnes qu’elle a connus quand elle vivait
et travaillait à Paris. Elle semble trouver un grand plaisir surtout à raconter des anecdotes
piquantes sur les bourgeois riches. Sans aucune gêne, elle étale les vices de ses maîtres
et maîtresses, elle décrit leur vie intime se caractérisant dans la plupart des cas par des
déviations ou par la mauvaise conduite. Les anecdotes sont riches en opinions négatives
et critiques prononcées par la jeune femme, elles lui permettent de prendre sa revanche
sur ceux qui la tyrannisaient pendant si longtemps, de devenir le bourreau à son tour,
et de dire finalement à voix haute ce qu’elle en pensait depuis toujours. Célestine nous
dresse dans son journal un inventaire curieux des maîtres plus ou moins ridicules
13
Pierre MICHEL, Préface : Le Journal d’une femme de chambre ou un voyage au bout de la nausée, p.1
dans : Octave MIRBEAU, Le Journal d’une femme de chambre, Éditions du Boucher, 2003.

13
et odieux. Il y a donc un vieux fétichiste obsédé par les bottines féminines, une maîtresse
délaissée de son mari et très soucieuse pour son corps, une autre, amatrice des objets
et spectacles érotiques, un jeune homme tuberculeux, un couple des nouveaux riches
et leurs invités mondains, une maîtresse encourageant Célestine à coucher avec son fils,
le fils menant une vie de débauche, un père hypocrite, ou encore des maîtres grossiers à
tel point que cela choque les domestiques… Les bourgeois ne sont pourtant pas la seule
des classes sociales que décrit la femme de chambre. Elle n’épargne personne et introduit
également des passages sur des religieuses et des prêtres, sur ses camarades, les autres
domestiques, ou sur le bureau de placement.
Grâce à cette structure hétéroclite, « le livre offre un cadre commode à toutes
les fureurs de son auteur »14, le sujet qu’on traitera d’une manière plus détaillée dans
le chapitre suivant.

14
André NOT, “La satire sociale dans Le Journal d’une femme de chambre – Les caractéristiques de la
narration dans Le Journal d’une femme de chambre” dans : CTEL Marseille cours de LMD 140 2001-
2002, p. 25.

14
CHAPITRE I : L’IRONIE

1. LA NOTION D’IRONIE

Pour le besoin de ce travail, nous nous trouvons maintenant devant la nécessité de
préciser ce que nous entendons sous le terme « ironie » et donc, ce que nous avons résolu
d’analyser dans Le Journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau. Cette tâche peut
ne pas paraître difficile au premier coup d’œil, cependant, plus on avance dans
les recherches d’une définition de ce terme, plus cela devient compliqué et obscur.
Ceux qui se livrent à une telle recherche se voient vite partager le sentiment dont parle
Moustapha Trabelsi dans l’avant-propos des actes du colloque sur l’ironie15 :

« Partis à la recherche d’une définition ou, du moins, d’un appareil conceptuel efficace grâce
auquel nous serions en mesure de circonscrire le sujet de cette étude, nous avons constaté,
après avoir exploré les différents points de vue qui ont été exposés par les commentateurs,
que n’existaient ni les instruments nécessaires à la découverte de notre objet, ni même
une connaissance claire de cet objet. »16

L’ironie est, effectivement, un phénomène complexe et les différentes théories qui
le traitent représentent les points de vue de plusieurs disciplines, ce qui a pour
conséquence que sa définition est loin d’être consensuelle. Par conséquent, le nombre de
sens possibles de ce terme est presque égal au nombre des chercheurs dans le domaine.

15
Moustapha TRABELSI, L’ironie aujourd’hui : lectures d’un discours oblique, Clermont-Ferrand,
Presses Universitaires Blaise Pascal, 2006.
16
Moustapha TRABELSI, op. cit., p. 9.

15
Selon Pierre Schoentjes, cependant, la signification courante du terme varie peu et
l’analyse des grands dictionnaires européens permet de dégager trois sens dominants :
- l’ironie socratique,
- la figure de style,
- l’ironie du sort.
La première signification explique essentiellement l’étymologie du mot, d’où
la constatation que l’emploi contemporain englobe deux acceptions du terme « ironie » :
« d’une part, le terme désigne la figure de style qui exprime le contraire de ce que l’on
veut faire entendre, de l’autre il sert à indiquer un état de choses opposé à la situation qui
aurait été normalement attendue. » 17

Dans notre travail, nous allons nous appuyer surtout sur le livre de Philippe
Hamon intitulé L’ironie littéraire. Essai sur les formes de l’écriture oblique 18.
Bien que l’auteur déclare dans l’introduction ne proposer de l’ironie aucune théorie
« nouvelle » ou « originale », il présente dans ce volume une étude complexe
et synthétique sur la nature de l’ironie, ses traits caractéristiques, ses thèmes privilégiés et
les signaux qui la trahissent. Cette étude est d’autant plus intéressante qu’elle est menée
du point de vue littéraire, l’accent est donc mis sur l’analyse de l’ironie dans une œuvre
et sur son fonctionnement particulier à l’écrit, par opposition à l’oral, forme d’expression
privilégiée dans l’utilisation d’ironie.
Dans notre analyse de l’ironie dans Le Journal d’une femme de chambre, nous
allons donc entendre le terme « ironie » comme attitude énonciative où « X dit a, pense
non-a, et veut faire entendre non-a à son interlocuteur »19.
Ce désir de faire entendre « non-a » peut se manifester au niveau de toute unité de
discours. Dans le cas des mots isolés, quand l’énonciateur emploie un mot contraire à
celui auquel on s'attendait (dans la plupart des cas, pour exprimer une valorisation),
nous pouvons parler d’un type d’« ironie locale », qui est généralement facile à décoder
puisque l’énonciateur ne cherche pas vraiment à cacher cette « simulation ». Ce qui ne
veut pas dire que l’ironie verbale ne peut se manifester au niveau d’une phrase ou même
17
Pierre SCHOENTJES, Recherche de l’ironie et ironie de la Recherche, Gent, Rijksuniversiteit Gent,
1993, pp. 20-21.
18
Philippe HAMON, L’ironie littéraire. Essai sur les formes de l’écriture oblique, Paris, Hachette, 1996.
19
Philippe HAMON, op. cit., p. 19

16
d’une œuvre entière; par contre, c’est là « que se trouve l’essence de l’ironie littéraire »20.
Dans ce cas-là, l’ironie est plus « diffuse » et d’habitude plus dissimulée, et c’est
une relation de contradiction (et pas forcément de contrariété) qui s’instaure entre ce qui
est exprimé et la signification de profondeur.21
Nous pouvons ainsi constater que l’ironie est strictement liée à l’évaluation,
l’intention même de son emploi trouve sa source dans une volonté de l’ironisant de
prononcer un jugement sur un phénomène ou une personne. Nous pourrions donc
l’appeler « un discours mixte réunissant l’euphémisme et le blasphème »22. Cependant,
à ce qui paraît, plus fréquents et moins polémiques sont les cas où l’ironie sert à critiquer
sous l’apparence de prononcer des jugements appréciatifs, que ceux où une louange
se cache derrière des mots critiques.
Le décodage du véritable message de l’ironiste, du sens implicite de son discours,
est l’élément central de toute communication ironique. Il existe, pourtant, plusieurs
risques que court l’emploi de l’ironie : il est possible que le lecteur ait du mal à saisir ses
signaux, qu’il comprenne le message autrement que l’ironiste l’avait souhaité ou,
finalement, qu’il prenne les mots au pied de la lettre sans remarquer le sens implicite,
ce qui constituerait un échec total de la communication. La participation du lecteur
semble alors essentielle au fonctionnement de l’ironie, c’est lui qui doit combler
la distance entre un sens et un sens contradictoire.23
Néanmoins, le lecteur n’est pas complètement abandonné dans la tâche du
décodage de l’ironie dans un texte littéraire. Il est sûr que sa lecture doit être très attentive
et qu’il est nécessaire qu’il possède certaines compétences pour pouvoir restaurer
la signification profonde. Il est pourtant aidé par certains signaux de l’ironie qui facilitent
son repérage. Ces signaux reposent sur divers types de tension qui peuvent s’instaurer
entre deux éléments : entre deux parties d’un énoncé (qui peuvent employer deux
registres différents, deux champs sémantiques…); entre le narrateur et son énoncé,
s’il s’en sépare en quelque mesure; entre l’énoncé et un autre énoncé extérieur.24
Nombreux sont aussi les signaux d’ironie parmi les figures rhétoriques qui sont

20
Philippe HAMON, op. cit., p. 152.
21
Pierre SCHOENTJES, op. cit., pp. 39-41.
22
Philippe HAMON, op. cit., p. 30.
23
Ibid., pp. 35-36.
24
Philippe HAMON, op. cit, p. 40.

17
les signaux les plus efficaces parce que les plus faciles à repérer. Nous pouvons compter
parmi ces figures, entre autres, les métaphores filées, les périphrases descriptives,
les répétitions, ou encore les hyperboles, les oxymores, les antithèses et les litotes.25

C’est à partir d’une telle définition et, très souvent, à partir de tels outils-signaux
que nous avons localisé et soumis à l’analyse différentes occurrences de l’ironie dans
Le Journal d’une femme de chambre. À part l’ouvrage de Philippe Hamon, nous avons
également consulté des travaux d’autres « ironologues », aussi bien que des ouvrages sur
l’humour et le comique en général. Nous espérons que cela nous a permis d'effectuer une
analyse assez riche et complexe.

2. L’IRONIE MIRBELLIENNE26 ET LA GRANDE
DÉMYSTIFICATION
25
Ibid., pp. 92-93.
26
P.[ierre] M.[ichel], “Mirbellien”, dans : Dictionnaire Octave Mirbeau

18
La riche activité d’Octave Mirbeau englobe de nombreux domaines, pourtant,
il n’est pas difficile de trouver un dénominateur commun à toutes ses actions.
Dans l’ensemble des combats qu’il menait comme essayiste, critique d’art, romancier ou
dramaturge, ce qui le poussait à agir, c’était un désir inépuisable de dénoncer
les injustices existant dans la société. Nous ne sommes donc pas étonnée que Pierre
Michel, spécialiste dans le domaine et un vrai « mirbeaulogue »27, parle d’Octave
Mirbeau en tant qu’un grand démystificateur :

« Mirbeau est, par excellence, un grand démystificateur. Considérant que, dans la société
bourgeoise de son temps, tout est organisé pour écraser l'individu et pour "tuer l'homme dans
l'homme" en vue d'en faire "une croupissante larve" exploitable et corvéable à merci, il a entrepris
de s'attaquer, tel Don Quichotte, à tous ces géants que sont les institutions oppressives et

aliénantes. »28

Sa révolte se tourne contre les conventions sociales, contre les puissants et
les institutions qui écrasent les plus faibles, les démunis qui ne peuvent pas se défendre
par leurs propres moyens. Entre les armes possibles qu’on pourrait utiliser dans une telle
lutte contre les plus grands et les plus puissants, notre Don Quichotte en choisit une,
propre à un homme des lettres, et surtout à quelqu’un muni d’autant d’esprit que lui.
Son indignation et sa colère se trouvent exprimées, notamment, à travers
l’humour noir, le grotesque, la parodie ou la satire, l’humour étant un des éléments
centraux de l’œuvre de Mirbeau.29 Cet effet humoristique est obtenu, dans la plupart des
cas, par l’utilisation des procédés ironiques : cela va de soi, si la parodie et la satire sont
là, l’ironie s’y trouve également, puisqu’elle est essentielle à leur fonctionnement.30

27
Dictionnaire Octave Mirbeau, http://mirbeau.asso.fr/dictionnaire/
28
Pierre MICHEL, Octave Mirbeau, le grand démystificateur, p. 1.
29
Christopher LLOYD, “Mirbeau auteur comique”, dans : Europe nº 839, 1999, p. 1.
30
Linda HUTCHEON, “Ironie, satire, parodie. Une approche pragmatique de l’ironie”, Poétique, nº 46,
1981, p. 141.

19
Dans les romans d’Octave Mirbeau, cette ironie, qu’on qualifie parfois de
« dévastatrice »31, se manifeste surtout à travers la satire sociale. Et ce n’est pas d'une
satire légère ou plaisante qu’il s'agit, mais d'une critique virulente qui ne laisse pas de
doutes quant aux intentions de l’auteur.
L’ironie sert d’outil nécessaire à la démystification, cette force qui pousse Mirbeau à agir,
elle est donc indispensable et étroitement liée à toute sa production journalistique
et littéraire.

Dans ses écrits, Mirbeau a tendance à ne pas exprimer ses jugements d’une
manière explicite. De ce fait, sa dérision se trouve rarement exprimée autrement qu’en
ayant recours au « discours oblique »32. Cette critique revêtue en « discours oblique »
prend dans ses romans plusieurs formes, classifiées par Pierre Michel dans sa publication
sur les romans de Mirbeau.33 Nous rencontrons parmi ces formes :

- « l’interview imaginaire » qui permet d’insérer dans un récit fictif des éléments
de la réalité;
- l’éloge paradoxal qui incite le lecteur à la réflexion en profitant de l’effet
de surprise;
- l’incongruité de divers types, qui cherche surtout à choquer le lecteur;
- la caricature qui n’est pourtant jamais gratuite et qui tend à discréditer
un personnage ou un groupe social;
- l’exagération dont le souci est de ne pas laisser échapper au lecteur les choses
les plus importantes.

L’inventaire de ces formes de critique impliquant l’existence de l’ironie est donc
assez complexe et nous pouvons en observer des exemples dans Le Journal d’une femme
de chambre. Ce roman est d’autant plus intéressant et unique par la position qu’y occupe
la narratrice et en même temps le personnage principal – la chambrière Célestine.

31
Pierre MICHEL, “Octave Mirbeau et le néo-malthusianisme”, dans : Cahiers Octave Mirbeau, n° 16,
Angers, Société Octave Mirbeau, 2009, p. 215.
32
Mustapha TRABELSI, op. cit.
33
Pierre MICHEL, Octave Mirbeau et le roman, p. 15.

20
L’ironie mirbellienne prend dans ce roman, grâce au rôle joué par Célestine, une autre
dimension.

Le Journal d’une femme de chambre est un roman dont la structure n’est pas
des plus simples et dont la lecture exige une certaine finesse. Il se caractérise par
un système d’énonciation complexe, qui se dédouble : « un système d’énonciation fictive
met en jeu le personnage (Célestine), mais il laisse transparaître un autre système
d’énonciation réelle puisqu’il met en scène des personnes réelles : Mirbeau et ses lecteurs
/ destinataires. »34 L’écrit reflète la vie de Célestine, raconte son quotidien au Prieuré
et comprend de nombreuses rétrospections où la femme de chambre raconte des
anecdotes et des histoires choquantes de ses places précédentes. Il y a donc, en quelque
sorte, Célestine qui écrit tranquillement son journal, mais « au dessous » de cela il y a
Mirbeau qui veut atteindre par son intermédiaire ses propres buts.

Par conséquent, on se pose parfois des questions sur la personne qui nous parle
dans le livre. Le narrateur, est-ce toujours Célestine? Est-elle une personne à part, ou un
alter-ego de Mirbeau? L’ironie, est-elle donc l’ironie de Mirbeau ou de Célestine elle-
même? La responsabilité d‘auteur retombe en quelque sorte sur Célestine, 35 désignée
pour cette fonction au début du livre où Octave Mirbeau apparaît seulement comme une
personne ayant corrigé quelques passages du journal authentique (LJ, p. 31). Cependant,
Mirbeau ne fait rien pour que la crédibilité de ce pseudo-journal soit assurée, prêtant à
Célestine ses propres prises de position, la faisant parler de choses dont une soubrette ne
pourrait avoir aucune idée, et tout cela dans un style très raffiné.36 D’un côté donc,
Mirbeau semble créer Célestine comme son double féminin, de l’autre, il est sûr que
certaines réflexions de Célestine ne reflètent point les opinions de l’auteur.
Du coup, l’ironie présente dans le roman peut se voir parfois comme l’outil de
démystification de Mirbeau et, dans d’autres cas, comme une arme de Célestine contre
les injustices qu’elle souffre. Ce n’est donc ni l’ironie propre de Mirbeau, ni celle de

34
Carmen BOUSTANI, “L’Entre-deux dans le Journal d’une femme de chambre”, dans : Cahiers Octave
Mirbeau, nº 8, Angers, 2001, pp.1-2.
35
Aleksandra GRUZINSKA, “Humiliation, haine et vengeance : le rire de Célestine”, dans : Cahiers
Octave Mirbeau, nº 8, Angers, 2001, p. 2.
36
Pierre MICHEL, Le cas Octave Mirbeau. Entre gynécophobie et féminisme, pp. 4-5.

21
Célestine, c’est « l’entre-deux » et le lecteur est obligé de « faire des choix variés dans
la diversité qui l’éblouit ».37

CHAPITRE II : LES CIBLES MAJEURES DE L’IRONIE DANS
LE JOURNAL D’UNE FEMME DE CHAMBRE

37
Carmen BOUSTANI, op. cit., p. 1.

22
Dans les luttes qu’Octave Mirbeau menait sur plusieurs champs et contre des
adversaires différents, il avait très souvent recours à l’ironie. Le Journal d’une femme de
chambre est l’exemple d’une de ses œuvres qui doivent remplir une certaine mission :
dans ce cas-là, il s’agit surtout de secouer les gens, de leur montrer leurs vices,
la bassesse de leurs pulsions et la cruauté de certaines actions.

Il est difficile de douter du caractère ironique ou satirique de cette œuvre, d’autant
plus que le mot « ironie » et ses variantes apparaissent plusieurs fois, tout au long du
roman, pour rendre explicites certains passages et pour commenter les relations entre
les personnages et leurs sentiments. Nous pouvons donc lire des passages où on nous
parle de l’« ironie aigüe » (LJ, p. 36), de l’« ironie grossière » (LJ, p. 360), de l’« ironie
de la nature » (LJ, p. 368) ou de l’« ironie de la vie » (LJ, p. 379). Les personnages
agissent avec des intentions ironiques (LJ, p. 89), parlent en l’employant (LJ, p. 326),
ils l’emploient dans une apostrophe et s’exclament : « ô, ironie » (LJ, p. 187), ou même
prononcent des jugements désignant l’ironie comme un phénomène positif (LJ, p. 237).
Elle revient comme un refrain et ne se laisse pas oublier, on la sent partout et elle nous
surprend tout le temps.
Pourtant, l’ironie mentionnée explicitement ne représente qu’un faible
pourcentage de l’ironie présente dans le texte. L’ironie la plus importante, encore plus
aigüe, c’est celle que le lecteur doit décoder tout seul, au cours de la lecture du roman.

Octave Mirbeau touche, dans Le Journal d’une femme de chambre, des sujets très
différents. Bien que la domesticité soit le fond et le thème général du roman, d’autres
cibles d’ironie apparaissent, attaquées avec autant de force.

Nous analyserons dans les quatre sous-chapitres suivants les principales cibles
de l’ironie de Mirbeau présentes dans Le Journal d’une femme de chambre. Il faut dire

23
que les sujets traités et les vices dénoncés ne diffèrent pas de ceux dont Mirbeau parle
dans ses autres écrits. Leur grand point commun, c’est que les plus faibles en souffrent.
La première cible de l’ironie est liée au fond et à la conception même du roman.
Comme c’est une femme de chambre qui écrit le journal, il est sûr que la condition de
domestique occupera une partie importante de l’œuvre; ce qu’on verra dans le premier
sous-chapitre. Le deuxième sous-chapitre traitera de l’affaire Dreyfus, un point important
dans la biographie de Mirbeau et une cause qui lui était très chère. La troisième cible de
son ironie que nous voulons analyser, c’est la religion et l’Église catholique qui forme,
selon Mirbeau, la « sainte trinité »38 des institutions qui écrasent l’individu dès son plus
jeune âge. Le dernier des sous-chapitres sera consacré à la vie des salons parisiens
et aux vices de la société qui les peuple.

1. LE JOURNAL D’UNE FEMME DE CHAMBRE ET LA QUESTION
DE DOMESTICITÉ
38
Pierre MICHEL, Introduction, dans: MIRBEAU Octave, Combats pour l’enfant, Édition établie,
présentée et annotée par Pierre Michel, Éditions Ivan Davy, 1990, p. 15.

24
La question de domesticité est celle qui s’impose le plus naturellement dans un
roman tel que Le Journal d’une femme de chambre. L’histoire contée est immergée dans
le monde des femmes de chambre, des cuisinières et des cochers, puisque la narratrice,
Célestine, est une représentante de ce groupe social. Par ce roman, la domestique a
achevé d’occuper la place du personnage littéraire stéréotypé qui était la sienne
jusqu’alors39; ici, elle s'avance au premier plan pour nous surprendre par sa fierté et
par son esprit.
Comme il s’agit d’un journal, on apprend les lois qui régissent le monde des
domestiques dès l’intérieur. La narratrice, tel une héroïne picara, conte ses
(mes)aventures dans les places successives, fait des commentaires sur ses maîtres,
parle des difficultés de ses semblables. Le roman apparaît donc comme un document sur
la condition de domestique à la fin du siècle,40 où l’on n’a pas peur de dépeindre toutes
les difficultés et les humiliations que doivent endurer les gens de maison, et de
« stigmatiser l’une des turpitudes les plus révoltantes de la société bourgeoise du temps :
la domesticité »41.
En ce qui concerne la question compliquée de l’identité de l’ironisant dans
Le Journal d’une femme de chambre, il paraît que l’ironie qui a pour cible les maîtres est
bien celle où c’est Célestine qui s’exprime pleinement et sans trop de contraintes de la
part de Mirbeau. C’est son ironie à elle parce que c’est beaucoup plus elle, que Mirbeau,
qui connaît le problème et qui a des raisons pour en être indignée. Si on peut dire qu’elle
est un être autonome, ce serait seulement dans la mesure où Mirbeau lui permet de l’être,
c’est strictement sur ce champ que son autonomie est la plus visible, que son discours
se trouve le moins imprégné par les opinions et soumis aux jugements de l’auteur,
c’est là également qu’elle est le moins obligée à les exprimer malgré elle.

39
Annie RIZK, “De Mirbeau à Genet. Les bonnes et le crime en littérature”, dans : Cahiers Octave
Mirbeau, n° 17, Angers, Société Octave Mirbeau, 2010, p. 68.
40
André NOT, op. cit., p. 9
41
P[ierre] M[ICHEL], “Domesticité”, dans : Dictionnaire Octave Mirbeau

25
Pour les besoins de l’analyse des procédés ironiques se référant à la question
de domesticité, nous avons eu beaucoup de mal à choisir le fragment qui serait le plus
pertinent. Aucun chapitre ne constitue une étude complexe de la condition des
domestiques et de leurs relations avec les maîtres, ces informations étant dispersées dans
tout le livre. C’est pourquoi dans cette étude, contrairement à la démarche employée
dans les sous-chapitres suivants, nous allons faire référence à plusieurs fragments du
journal de Célestine.

Il n’est pas difficile d'imaginer que la vie de domestiques est pleine
d'inconvénients, c’est pourquoi la litanie des plaintes commence tout au début du roman,
juste après l’arrivée de Célestine au Prieuré. Pendant tout son séjour chez les Lanlaire,
elle se plaindra souvent de l’attitude de Madame, une femme qui a « des yeux très froids,
très durs (…), des yeux d’avare, pleins de soupçons aigus et d’enquêtes policières »
(LJ, p. 45) et qui est sans doute « encore une qui doit mettre tout sous clé, compter
chaque soir les morceaux de sucre et les grains de raisin, et faire des marques aux
bouteilles » (LJ, p. 45). Célestine est très méfiante envers Madame Lanlaire, elle dit
ne plus croire aux premières impressions qui, bien qu'elles paraissent souvent rassurantes,
s’avèrent vite trompeuses. C’est en ces mots qu’elle décrit ses premiers moments
au Prieuré :

« Aussitôt arrivée, encore étourdie par quatre heures de chemin de fer en troisième classe, et sans
qu’on ait, à la cuisine, seulement songé à m’offrir une tartine de pain, Madame m’a promenée,
dans toute la maison, de la cave au grenier, pour me mettre immédiatement « au courant de
la besogne ». Oh! Elle ne perd pas son temps, ni le mien… » (LJ, p. 45)

Quand une maîtresse a affaire à sa domestique, il n’y a donc point de place pour
les sentiments; il faut que la domestique travaille dès qu’elle entre à la maison et sans que
quelqu’un se soucie de satisfaire ses besoins élémentaires. En Célestine s’éveille une
révolte contre cet état de choses, elle s’y oppose de l’unique manière qui lui permette
d’exprimer ses opinions tout en gardant son travail : elle raille ce comportement
en cachette, à travers son journal. Pour marquer son attitude envers l’accueil que lui avait
préparé Madame Lanlaire, elle joue avec les figures rhétoriques pour nous signaler son

26
ironie. Elle commence par une antithèse qui oppose les quatre heures de voyage en train
(un voyage long et dans des conditions difficiles, « en troisième classe ») à une seule
tartine de pain qu’elle voudrait recevoir en arrivant. Elle ne reçoit rien et, en plus,
la première chose qu’on l’oblige à faire, est de commencer son service tout de suite.
Madame lui montre « toute la maison, de la cave au grenier » pour qu’elle puisse
commencer « immédiatement » le travail (une hyperbole, la deuxième des figures
rhétoriques). La dernière phrase constitue un commentaire profondément ironique de
Célestine : afin de nous procurer une sorte de résumé de toute la situation, tout en
rappelant ce qu’elle en pense vraiment, elle emploie dans son exclamation une litote,
une des figures rhétoriques « préférées » des ironistes.42

Pendant la « promenade » que la nouvelle femme de chambre est obligée de faire
avec sa maîtresse, celle-ci lui explique les secrets de ses nouveaux devoirs. Dans
la manière dont Célestine se sert pour rapporter cette exploration de la nouvelle maison,
nous remarquons tout de suite son indignation provoquée par la forme des paroles que
Madame Lanlaire lui adresse :

« A chaque minute, en me montrant quelque chose, Madame me disait :
– Il faudrait bien faire attention à ça, ma fille. C’est très joli, ça, ma fille… C’est très rare,
ma fille… Ça coûte très cher, ma fille.
Elle ne pourrait donc pas m’appeler par mon nom, au lieu de dire, tout le temps : « ma fille »
par-ci… « ma fille » par-là, sur ce ton de domination blessante, qui décourage les meilleures
volontés et met aussitôt tant de distance, tant de haines, entre nos maîtresses et nous?... Est-ce que
je l’appelle « la petite mère », moi? » (LJ, p. 46)

La maîtresse ne pense pas à employer le nom de la nouvelle femme de chambre,
en revanche, elle l’appelle « ma fille » pour lui montrer sa supériorité et établir ainsi,
une fois pour toutes, l’ordre qui régnera dans leurs relations. La répétition de la forme
« ma fille » sur laquelle Célestine insiste dans cette description, en rapportant les mots de
Madame, nous signale son attitude ironique; c’est un trait de la rigidité du langage
employé par Madame Lanlaire qui est mis en cause afin de la ridiculiser et de signaler
la distanciation de Célestine envers ce type de comportement. Cependant, ce n’est pas
42
Philippe HAMON, op. cit., p. 93.

27
le seul élément du langage de Madame Lanlaire qui peut être risible dans ce passage.
Il faut noter aussi son exagération systématique quand elle parle des objets qu’on
retrouve chez elle et qu’elle montre à Célestine. Toutes ces choses, que Célestine juge
sans beaucoup de valeur, deviennent, dans la bouche de Madame, « très » jolies, chères
et rares…43 Le choix des mots rapportés par Célestine est digne d’être noté puisqu’en
répétant les répliques de Madame, en affectant d’imiter son ton, la narratrice emploie
la mimèse, une des espèces d’ironie où, « avec un air qui semble d’abord favorable à ce
qu’on répète, on en vient enfin à le tourner en ridicule. »44
Tout comme le fragment précédent, celui-ci se termine par une question
rhétorique: la narratrice n’accepte pas qu’un domestique soit obligé d'endurer avec
patience chaque situation où son maître décide de le traiter sans tenir compte de sa
dignité, sans s’efforcer de respecter les règles de la politesse. On entend une note de
déception, de tristesse dans la voix de Célestine; même si elle ne voulait pas trop espérer
de cette nouvelle place, il semble qu’elle s’était encore promis une maîtresse trop douce
et une vie trop calme…

Cependant, ce n’est pas encore là la fin des agacements de Célestine durant son
premier jour au Prieuré. Sa maîtresse décide de lui expliquer, ensuite, le fonctionnement
de quelques objets et lui donne des conseils d’entretien qui font bouillir le sang de la
jeune femme de chambre :

« Si ça ne fait pas pitié…, elle m’a expliqué le fonctionnement d’une lampe à pétrole, pareille
d’ailleurs à toutes les autres lampes, et elle m’a recommandé :
– Ma fille, vous savez que cette lampe coûte très cher, et qu’on ne peut la réparer qu’en
Angleterre. Ayez-en soin, comme de la prunelle de vos yeux…
J’ai eu envie de lui répondre :
– Hé! Dis donc, la petite mère, et ton pot de chambre… est-ce qu’il coûte très cher?...
Et l’envoie-t-on à Londres quand il est fêlé? » (LJ, pp. 46-47)

43
Henri BERGSON, Le Rire. Essai sur la signification du comique, Paris, Presses Universitaires de France,
1969, p. 95.
44
Philippe HAMON, op. cit., p. 23.

28
Célestine est fatiguée, elle en a assez d’être appelée « petite fille »,
elle en a marre qu’on lui montre sa supériorité, qu’on essaie d’étaler sa richesse devant
elle, d’autant plus qu’elle est quelqu’un qui a connu de vraies richesses et qui a vu des
objets précieux lors de son travail à Paris. L'envie qui la prend, à la fin, de répondre à
Madame, de lui montrer ce qu’elle pense réellement d’elle, n’arrive pas à sortir de
sa bouche et ne voit le jour que sur les pages du journal. Toutefois, sa force est
remarquable, les freins « intérieurs » n’arrivent plus à la retenir, Célestine explose dans
un exemple d’ironie grossière, et non pas par sa forme trop visible et facile à décoder,
sinon par son contenu peu subtil. Elle engage, notamment, pour accomplir sa petite
vendetta, le corps humain avec ses fonctions qui constitue un élément de la thématique
privilégiée du discours ironique.45 Sa réponse fictive met en scène à peu près le même
schéma ironique que le choix des mots de Madame dans le fragment précédent, que nous
avons qualifié de mimèse. Elle agit de la même façon qu’un enfant impertinent qui
« répond » en employant les mêmes mots que ceux que ses parents lui avaient adressés.46

Le premier jour au Prieuré passé, la vie de Célestine ne devient pas plus agréable
et elle comprend très vite ce que cela veut dire vraiment « travailler pour Madame
Lanlaire ». Les quelques marques de peu d’estime que Madame porte à ses domestiques
en leur adressant sa parole, ne sont rien si on les compare à sa façon de ne pas respecter
leur temps ni leur travail. Les domestiques doivent être prêts, en permanence, à lui servir
dans tous ses caprices :

« Pour un oui, ou pour un non, Madame vous fait monter et descendre les deux maudits étages…
On n’a même pas le temps de s’asseoir dans la lingerie, et de souffler un peu que…. drinn!...
drinn!... drinn!... il faut se lever et repartir… Cela ne fait rien qu’on soit indisposée… drinn!...
drinn!.... drinn!... Moi, dans ces moments-là, j’ai aux reins des douleurs qui me plient en deux,
qui me tordent le ventre, et me feraient presque crier… drinn!... drinn!... drinn!... Ça ne compte
pas… On n’a point le temps d’être malade, on n’a pas le droit de souffrir… La souffrance, c’est un
luxe de maître… Nous, nous devons marcher, et vite, et toujours… marcher, au risque de
tomber… Drinn!... drinn!... drinn!... » (LJ, p. 103)

45
Philippe HAMON, op. cit., p. 64.
46
Ibid., p. 24.

29
Le destin de Célestine, qui est l’allégorie du destin de tout son groupe social,
est donc soumis aux lubies de sa maîtresse qui a recours au service de sa domestique à
chaque instant, faisant d’elle un robot, une machine qui ne doit pas se fatiguer et dont
chaque indisposition serait prétexte pour s’en débarrasser. Cet effet de mécanisation de la
vie est encore renforcé par l’onomatopée exprimant le bruit de la sonnette qui déclenche
le va-et-vient de Célestine. On obtient ainsi une image semi-comique dans laquelle
Célestine se transforme en une « machine humaine » qui cède à chaque bruit de sonnette,
et dont l’existence est conditionnée par un signal répétitif.47
Sa situation est d’autant plus pénible que les déplacements qu’on l’oblige à
effectuer sont souvent inutiles, de manière qu’ils font croire que « voir bouger » ses
domestiques constitue un jeu singulier et cruel de Madame Lanlaire. Il est difficile de
juger si elle agit exprès, ou si elle est seulement tellement convaincue que Célestine est là
pour satisfaire tous ses désirs que l’idée de la traiter avec un peu de respect ne lui vient
même pas à l’esprit. Aux déplacements dus au bruit de la sonnette s’en ajoutent ainsi
d’autres qui résultent de l’indécision de la maîtresse. Célestine les présente dans le
passage qui suit :

« Et, le plus souvent ce qui se passe, le voici…
– Drinn!... drinn!... drinn!...
Allons bon!... Cela vous jette de votre chaise, comme sous la poussée d’un ressort…
– Apportez-moi une aiguille.
Je vais chercher l’aiguille.
– Bien!... apportez-moi du fil.
Je vais chercher le fil.
– Bon!... apportez-moi un bouton…
Je vais chercher le bouton.
– Qu’est-ce que c’est que ce bouton?... Je ne vous ai pas demandé ce bouton… Vous ne
comprenez rien… Un bouton blanc, numéro 4… Et dépêchez-vous!
Et je vais chercher le bouton blanc, numéro 4… Vous pensez si je maugrée, se je rage,
si j’invective Madame dans le fond de moi-même?.... Durant ces allées et venues, ces montées
et ces descentes, Madame a changé d’idée…Il lui faut autre chose, ou il ne lui faut plus rien…
– Non… remportez l’aiguille et le bouton… Je n’ai pas le temps…

47
Henri BERGSON, op. cit., p. 53.

30
J’ai les reins rompus, les genoux presque ankylosés, je n’en puis plus… Cela suffit à Madame…
elle est contente… Et dire qu’il existe une société pour la protection des animaux… » (LJ, p. 104)

Les déplacements de Célestine s'avèrent vains, ce qui la pousse à « maugréer,
enrager, et invectiver » Madame Lanlaire dans le fond de son âme. Son énergie,
son temps, son travail ne sont pas respectés, et il en est de même avec l’ensemble des
domestiques qui servent leurs maîtres. Ces gens de maison, en plus d’être là pour réaliser
chaque petit caprice de leurs employeurs, doivent, en apparence, posséder le don de lire
dans leurs pensées (« Bon!... apportez-moi un bouton… (…) Qu’est-ce que c’est que ce
bouton?... Je ne vous ai pas demandé ce bouton… Vous ne comprenez rien… Un bouton
blanc, numéro 4… »).
Cette situation tragi-comique montre également le mécontentement perpétuel du
service de Célestine, l’attitude négative que présentent les maîtres envers chaque travail
effectué par un domestique, les critiques et reproches interminables que ceux-ci sont
obligés d'endurer. La situation trouve dans le journal un résumé ironique, Célestine
suggère que son épuisement provoqué par ces déplacements répétitifs doit satisfaire
Madame Lanlaire, « elle est contente », dit-elle, en feignant un ton naturel et objectif.
La répétition qu’on observe dans cette scène, les instructions de Madame qui
se succèdent et qui se ressemblent tellement, éveillent notre sourire par leur ressemblance
à un jeu, « le jeu du chat qui s’amuse avec la souris, le jeu de l’enfant qui pousse
et repousse le diable au fond de sa boîte – mais raffiné, spiritualisé, transporté dans
la sphère des sentiments et des idées ».48
La dernière phrase, qui mentionne l’existence d’« une société pour la protection
des animaux », tend à rapprocher ou même à comparer les domestiques avec les animaux.
Les uns et les autres jouissent de peu de respect, cependant, contrairement à ce qu’on
pourrait attendre, ce sont ces derniers qui se voient protégés par une société spécialisée.
L’effet obtenu est celui de « l’ironie du sort », puisqu’il se produit un renversement de
rôles dans la société.49 Il semble également que, dans cette phrase, c’est Mirbeau lui-
même qui se met au premier plan pour exprimer une idée qu’il est, peut-être, plus facile
d’associer à un démystificateur des injustices sociales qu’à une jeune femme de

48
Henri BERGSON, op. cit., p. 55.
49
Philippe HAMON, op. cit., pp. 16-17.

31
chambre : celle du besoin de protection des domestiques, de ces « esclaves de la vie
moderne ».
Nous retrouvons la même comparaison à l’esclavage dans le roman même,
Mirbeau-Célestine (comme il est difficile de juger, parfois, de l’identité du narrateur…)
en parle en ces termes ironiques :

« On prétend qu’il n’y a plus d’esclavage… Ah! voilà une belle blague, par exemple…
Et les domestiques, que sont-ils donc, eux, sinon des esclaves?... Esclaves de fait, avec tout ce que
l’esclavage comporte de vileté morale, d’inévitable corruption, de révolte engendreuse de
haines… » (LJ, p. 315)

La description du service de Célestine chez les Lanlaire, bien que pleine des
scènes révoltantes, ne permet pas de dévoiler tous les vices des maîtres décrits dans
Le Journal d’une femme de chambre, ni tout l’inventaire des manières répugnantes qu'on
emploie à l'égard de ses domestiques. Une question, qui revient dans de nombreux
exemples tout au long du roman, mérite, toutefois, d’être notée. Les patrons marquent
souvent la condition de servitude en choisissant le prénom de leur femme de chambre
sans se soucier de son véritable état civil. Il s’agit toujours d’un prénom simple qui
l'exclut sémantiquement de l’univers des maîtres. 50
Si on admet que Célestine est une allégorie de femme de chambre, nous pouvons
considérer ce procédé de dépouillement du prénom comme très fréquent. À notre
narratrice cela arrive plusieurs fois dans différentes places qu’elle mentionne dans son
journal. Elle plaint cette « manie bizarre » mais avoue aussi qu’elle n’en est pas étonnée,
puisqu’on lui avait déjà donné « tous les noms de toutes les saintes du calendrier… »
(LJ, p. 38) Tout d’abord, c’est Monsieur Rabour, l’amateur des bottines féminines, qui
admet que le nom de Célestine est joli, mais « trop long, beaucoup trop long », et qui dit
avoir tellement l’habitude d’appeler ses femmes de chambre « Marie » qu’il préférerait
renoncer à la personne que de changer de coutume… (LJ, p. 38)
La deuxième fois qu’on oblige Célestine à changer de nom, c’est chez Madame de
Tarves, femme élégante qui s’avérera une proxénète voulant faire de sa femme de
50
Annie RIZK, op. cit., p. 68.

32
chambre un moyen de retenir son fils à la maison. La conversation qui aboutit à un
changement de nom est, dans ce cas-là, beaucoup moins polie. Ici, point de sentiments,
c’est Madame qui prend la décision et l’avis de Célestine n’y est pour rien :

« Madame me dit :
– Célestine, n’est-ce pas?... Ah! je n’aime pas du tout ce nom… Je vous appellerai Mary,
en anglais… Mary, vous vous souviendrez?... Mary… oui… C’est plus convenable…
C’est dans l’ordre… Nous autres, nous n’avons même pas le droit d’avoir un nom à nous…
parce qu’il y a, dans toutes les maisons, des filles, des cousines, des chiennes, des perruches qui
portent le même nom que nous. » (LJ, p. 281)

Et Célestine répète encore une fois cette triste vérité qui fait d’un domestique
la propriété de son maître, qui lui ôte, sous un prétexte quelquefois plus que banal,
le droit de porter fièrement son nom, qui le dépouille, par conséquent, de son identité.
Nous observons aussi, pour la deuxième fois, la comparaison des domestiques aux
animaux et dans ce cas également, un domestique ne vaut pas plus qu’une bête; c’est ce
premier qui se trouve obligé de changer de nom pour qu’une chienne ou une perruche
puisse le garder. L’ironie présente dans cette constatation, qui se veut complètement
neutre à premier coup d’œil (l’expression « c’est dans l’ordre » se voit complétée par un
raisonnement à l’apparence très logique), réside dans la tension existant entre
les éléments constitutifs de la comparaison domestiques – animaux, dont on vient de
parler plus haut.51

À part le peu de respect qu’ont les maîtres envers leurs domestiques (y compris
l’utilisation de leurs autorité pour séduire leur bonne, comme le prouvent les exemples de
Monsieur Lanlaire et Monsieur de Tarves), à part le travail dur et souvent dépourvu de
sens, à part, enfin, le changement de nom et le fait de traiter leur domestique comme
une chose qui leur appartient, les maîtres ont encore d’autres vices et la vie d’un
domestique a d’autres inconvénients. Dans son journal, Célestine se fixe comme objectif
de révéler les secrets ragoûtants des maîtres, d’habitude cachés sous un voile
d’hypocrisie; devant nos yeux, ceux qui appartiennent à la classe dominante et « portent

51
Philippe HAMON, op. cit., p. 40.

33
des robes de probité, se voient dépouillés de leurs faux-semblants »52 sur les pages du
journal. Tout le roman semble au départ « voué à servir explicitement une cause
politique : dénoncer l’abus du pouvoir des patrons sur les domestiques, peindre
la petitesse de leur monde et inciter la révolte. »53 Comment pourrait-il en être autrement?
Il s’agit bien d'une œuvre d'un défenseur des dépourvus, d'un grand critique de la morale
bourgeoise.

2. L’AFFAIRE DREYFUS À TRAVERS
LE JOURNAL D’UNE FEMME DE CHAMBRE

52
ZEIGLER Robert, “Le chien, le perroquet et l’homme dans Le Journal d’une femme de chambre”, dans :
Cahiers Octave Mirbeau, n° 16, Angers, Société Octave Mirbeau, 2009, p. 39.
53
Annie RIZK, op. cit., pp. 73-74.

34
Octave Mirbeau, journaliste et écrivain politiquement engagé, dreyfusard fervent,
railleur des nationalistes et des antidreyfusards, ne séparait jamais ses deux vocations
et a intégré dans ses romans des éléments de sa lutte journalistique. Le Journal d’une
femme de chambre en est un excellent exemple : Mirbeau y présente, sans nous en avertir
ouvertement, des éléments de sa vision du monde. Il y fait passer ses propres opinions en
se servant notamment de ses personnages, et c’est d’habitude par la bouche de Célestine
qu’il nous les fait connaître. C’est par cette jeune femme bretonne – dont il fait sa
complice, son alter ego féminin et provenant du peuple tant défendu par l’auteur – qu’il
attaque, raille, dénonce… Sa critique touche aussi bien des phénomènes sociaux que des
événements et des attitudes politiques qui le bouleversent le plus. Ce n’est pas par hasard
si l’action principale du récit coïncide avec l’affaire Dreyfus, comme le remarque Pierre
Michel dans sa préface du roman54.
Les personnes qui sont impliquées dans cette affaire, l’antisémitisme sur lequel
elle est fondée et les émotions qu’elle éveille dans la société, sont l’élément central du
fragment analysé. Mirbeau alias Célestine présente ici minutieusement les opinions
catholiques, antisémites, antidreyfusardes et militaristes de Joseph. Le cocher du Prieuré
est l’exemplification « des mythes du Nationalisme »55 et Mirbeau prend soin de
le ridiculiser le plus possible en blâmant en même temps ses héros et tous ceux qui ont
des opinions similaires. Et ce passage est, on peut oser le dire, comblé d’ironie.

Le passage que nous avons choisi pour notre analyse fait partie du chapitre VI,
il est donc situé vers le début du roman. Célestine relate ici une soirée passée en
compagnie des autres domestiques du Prieuré : Marianne, la cuisinière, et Joseph,
le jardinier-cocher. La femme de chambre commence à s’habituer à cette nouvelle
maison (ce qui était une grande préoccupation de Monsieur) (LJ, p. 114), ses relations
avec Marianne et Joseph perdent leur hostilité initiale et deviennent de plus en plus
amicales. Même le cocher, qui restait jusque-là très réservé et qui ne lui adressait aucune
parole, commence à « s’humaniser avec elle » (LJ, p. 155).

54
Pierre MICHEL, Préface : Le Journal d’une femme de chambre ou un voyage au bout de la nausée,
dans : Octave MIRBEAU, Le Journal d’une femme de chambre, Éditions du Boucher, 2003.
55
Enda McCAFFREY, “Le Nationalisme, l’ordre et Le Journal d’une femme de chambre”, dans : Cahiers
Octave Mirbeau, nº 8, Angers, 2001, p. 3.

35
Ce qu’on repère d'abord dans tout ce fragment, et ce qui en constitue
le noyau, c’est le fait que le sens implicite du récit est tout à fait contraire au sens
explicite. Un lecteur inexpérimenté, qui ne sait rien sur la vie de l’auteur, pourrait ne pas
remarquer ses nombreux clins d’œil complices. Mais dès qu’on connaît les opinions
politiques de Mirbeau, dès qu’on a entendu parler de sa lutte fervente aux côtés de Zola
dans l’affaire Dreyfus, dès qu’on sait quelque chose sur ses pamphlets et même sur ses
duels… on arrive très vite à comprendre le sens caché de ce passage. Son but peut être
tout à fait personnel puisqu’il ne s’agit de rien d’autre que de ridiculiser les adversaires
de Mirbeau. Ce qu’il décide de faire alors, c’est de donner la parole à quelqu’un d’autre,
et pour jouer encore un mauvais tour à ses adversaires et brouiller les pistes, il jongle
avec le style indirect libre de telle sorte qu’on n’est jamais sûr de savoir qui parle…
Il passe la parole aux gens du peuple – Célestine, Joseph et Marianne. C’est par leurs
bouches, en utilisant leur propre vocabulaire et leur manière de parler, et surtout en
présentant leurs propres opinions, qu’il arrivera à son but. Lui, son seul souci, est de faire
ce récit profondément ironique.

Le choix des personnages, qui expriment des idées ô combien différentes de celles
de l’auteur, n’est pas un hasard. Les représentants du groupe social de domestiques ne
représentent aucune autorité dans la société du XIXe siècle et, comme le remarque
Philippe Hamon dans son Ironie littéraire, « si un personnage disqualifié comme
évaluateur évalue comme positif un objet X, c’est que cet objet X est négatif »56 et vice
versa. En effet, rien n’est ici ce qu’il semble être et, comme dans de nombreux énoncés
ironiques, la surévaluation sert à dévaluer57, la louange est une « louange blâmante »
et un blâme, un « blâme louangeur »58.
Presque tout ce qui est dit dans ce passage est donc à comprendre comme ironique,
puisque Célestine n’est qu’une jeune femme bretonne, sans éducation (mais, au moins,
douée d’un esprit vif et observateur) et Joseph n’est qu’un homme violent et borné.

56
Philippe HAMON, op. cit., p. 32.
57
Ibid., p.28.
58
Ibid., p.35.

36
Ainsi, tous les lecteurs qui partagent les opinions de ce simple jardinier-cocher devraient
se sentir alarmés…
Pour renforcer cet effet de contraste et donner au lecteur plus d’indices
d’interprétation de ce passage, Mirbeau se sert de plusieurs figures de style et n’hésite pas
à mélanger les registres. Il en résulte par exemple que les gens du peuple prononcent des
discours pathétiques et utilisent des mots recherchés. Joseph « expose ses opinions
politiques » en informant Célestine qu’il est « las de la République qui le ruine et
le déshonore». (LJ, p. 155)

« – Tant que nous n’aurons pas un sabre – et bien rouge – il n’y a rien de fait… dit-il. (…)
– Tant que la religion n’aura pas été restaurée en France comme autrefois… tant qu’on n’obligera
pas tout le monde à aller à la messe et à confesse… il n’y a rien de fait, nom de Dieu! (…)
– Tant qu’il restera un juif en France… il n’y a rien de fait… » (LJ, pp. 155-156)

Dans cette tirade antirépublicaine, ultracatholique et antisémite, on peut
remarquer une belle structure de composition presque poétique – avec une anaphore
(« Tant que… ») et une épiphore (« il n’y a rien de fait ») qui introduisent l’effet
d’hyperbole.
Grâce à l’emploi du discours indirect libre, on apprend aussi bien les opinions de
Joseph que les arguments qu’il utilise pour les soutenir. Des arguments qui ne sont pas
toujours très clairs et convaincants, où l’effet du cercle vicieux dévoile combien ils sont
infondés: « Il est pour la religion… parce que… enfin… voilà… il est pour
la religion… » (LJ, p. 155). En même temps, cette dévotion profonde ne représente pas
un obstacle à employer des jurons populaires (« nom de Dieu ! »), ce qui constitue,
d’ailleurs, une belle antithèse.

Joseph, qui « englobe, dans une même haine, protestants, francs-maçons, libres-
penseurs, tous les brigands qui ne mettent jamais le pied à l’église, et qui ne sont,
d’ailleurs, que des juifs déguisés » (LJ, p. 156), est un homme bien résolu à défendre ses
opinions :

37
« Précieusement, il collectionne toutes les chansons antijuives, tous les portraits en couleur des
généraux, toutes les caricatures de « bouts coupés ». Car Joseph est violemment antisémite…
Il fait partie de toutes les associations religieuses, militaires et patriotiques du département. Il est
membre de la Jeunesse antisémite de Rouen, membre de la vieillesse antijuive de Louviers,
membre encore d’une infinité de groupes et de sous-groupes, comme Le Gourdin national,
le Tocsin normand, les Bayados du Vexin… etc. » (LJ, p. 156)

Mirbeau profite, dans cette présentation détaillée de la riche activité de Joseph,
d’une nouvelle occasion d’ironiser sur ses adversaires. En insistant sur la quantité des
objets que collectionne le jardinier (« tous », « toutes »!), sur leur nature (le fait de
collectionner des « caricatures de « bouts coupés » » ridiculise les antisémites et leur lutte
contre les Juifs) et sur le nombre (infini!) des associations qu’il soutient, Mirbeau crée
un grand effet d’hyperbole. Le lecteur n’a plus aucun doute – cela ne peut pas être
sérieux. Les noms des associations ne sont pas, non plus, sans importance. Pour renforcer
l’effet comique, Mirbeau utilise une antithèse et fait de Joseph un antisémite universel
et obstiné, appartenant, en même temps, à des groupes des jeunes et des vieux (Jeunesse
antisémite de Rouen et Vieillesse antijuive de Louviers). Il joue aussi avec le sens des
noms des associations (« gourdin » et « tocsin » qui évoquent la guerre et ont une
signification grave), et avec leur sonorité (gourdin – tocsin – Vexin).

Mis à part les noms des associations inventées par Mirbeau, le passage contient
aussi de nombreuses références aux objets et personnages réels. L’auteur nomme
plusieurs de ses adversaires politiques et personnels par leur vrai nom, et c’est là
le comble de la « louange blâmante ».

Cependant, l’analyse de l’ironie tombe ici sur un obstacle important, car pour bien
comprendre le sens implicite du passage, il faut avoir de très bonnes connaissances sur
l’actualité de l’auteur. Pour les contemporains d’Octave Mirbeau le message devait être
plus qu’évident, ils connaissaient les noms qui y sont cités et pouvaient saisir le sens
caché sans difficulté. Pourtant, un lecteur étranger ou postérieur aura besoin des
informations supplémentaires, puisque « le texte ironique est étroitement embrayé sur

38
les valeurs du moment, voire de l’actualité, il risque donc de devenir incompréhensible
dès qu’il est décontextualisé dans le temps. »59

Mirbeau, voulant ridiculiser ses adversaires antisémites, en fait des héros de
Joseph. Et être un héros d’un homme brusque dont Célestine dit: « Quand il parle des
juifs, ses yeux ont des lueurs sinistres, ses gestes, des férocités sanguinaires… Et il ne va
jamais en ville sans une matraque » (LJ, p. 156), n’est point une source d’honneur.
Ce même Joseph, qui traite les juifs des youpins (LJ, p. 156) et parle des massacres
(LJ, p. 158), admire les antisémites les plus connus de l’époque, et son admiration va
jusqu’à l’adoration.

«Il a accroché dans sa sellerie, les portraits du pape et de Drumont; dans sa chambre,
celui de Déroulède; dans la petite pièce aux graines, ceux de Guérin et du général Mercier…
de rudes lapins… des patriotes… des Français, quoi!… ». (LJ, pp. 155-156)

La lecture des notes, que Noël Arnaud a préparées pour Le Journal d’une femme
chambre60, nous donne des informations de base sur les personnages évoquées.
On apprend qu’Édouard Drumont était un journaliste et écrivain catholique, antisémite
et nationaliste, fondateur de la Ligue Nationale Antisémitique de France et du journal
antisémite La Libre Parole, un antidreyfusard qui luttait aussi contre Zola.
On comprend alors que ce n’est pas une coïncidence si Joseph est un lecteur fidèle
de la Libre Parole, que « c’est son journal… » et qu’il « n’admet pas qu’on puisse en lire
un autre… ». (LJ, p. 155) En présentant un des lecteurs comme un homme simple et brut,
Mirbeau déprécie tous les autres, en élevant l’obstination de Joseph jusqu’à l’exagération,
il les caricature tous. Il se moque aussi, ou peut-être surtout, de Drumont lui-même qui se
trouve élevé aux mêmes honneurs que le pape et dont le portrait se trouve accroché dans
un endroit très cher à Joseph. La situation est pareille avec Paul Déroulède – poète
chauvin et militariste, antidreyfusard; avec Jules Guérin – journaliste, ami de Drumont,
chef de la Ligue antisémitique, et avec le général Auguste Mercier – ministre de la
guerre dont la décision a entraîné l’arrestation et la condamnation du capitaine Dreyfus.

59
Philippe HAMON, op. cit., p. 39.
60
Noël ARNAUD, op. cit., pp. 495-506.

39
Ces hommes puissants et antisémites, Joseph essaie de suivre leur exemple, et il les
appelle familièrement « de rudes lapins… des patriotes… des Français, quoi! »
(LJ, p. 156). On arrive presque à entendre les éclats de rire de Mirbeau quand on lit cette
phrase…
Les portraits de ces « héros » ont été accrochés dans des endroits importants pour
Joseph : dans la sellerie (le lieu de son travail, où il passe la majorité de son temps), dans
sa chambre et dans la petite pièce aux graines. Il y a, pourtant, un effet de contraste
intense entre la position sociale des messieurs présentés sur les portraits et les lieux que
Joseph a choisis pour leurs images. Pour lui, ce sont sans doute des lieux très importants,
les meilleurs qu’il puisse imaginer. Par contre, si on considère l’importance de ces
personnages dans la vie politique et sociale française de l’époque, si on prend en compte
comment Joseph leur était idolâtre, ces trois endroits « ornés » de portraits s’avèrent,
en effet, très peu convenables… Ils ne représentent que quelques pièces sans importance
dans l’ensemble du Prieuré. C’est comme si Mirbeau voulait leur crier : c’est là où est
votre place, vous n’êtes bons qu’à cela!

Les adversaires de l’auteur ne sont pas, pourtant, les seuls personnages réels qu’il
évoque dans ce passage. Et la clé servant à déchiffrer l’ironie n’est plus la même.
La « louange blâmante » cède la place au « blâme louangeur » et quand Joseph calomnie
Dreyfus et Zola, c’est que Mirbeau leur rend hommage. L’affaire Dreyfus étant une des
graves préoccupations de l’auteur, il laisse le jardinier-cocher en parler avec toute sa
haine. C’est ainsi que Célestine relate les opinions de son camarade :

« Quant à l’ignoble Dreyfus, il ne faudrait pas qu’il s’avisât de rentrer de l’île du Diable,
en France… Ah! non… Et pour ce qui est de l’immonde Zola, Joseph l’engage fort à ne point
venir à Louviers, comme le bruit en court, pour y donner une conférence… Son affaire serait
claire, et c’est Joseph qui s’en charge… Ce misérable traître de Zola qui, pour six cent mille
francs, a livré toute l’armée française et aussi toute l’armée russe, aux Allemands et aux
Anglais!... Et ça n’est pas une blague… un potin… une parole en l’air : non, Joseph en est sûr…
Joseph
le tient du sacristain, qui le tient du curé, qui le tient de l’évêque, qui le tient du pape… qui le tient
de Drumont… » (LJ, pp. 156-157)

40
Le ton de Joseph devient sérieux et plein de violence et d’émotions. On voit ces
sentiments dans sa manière de parler, dans ce discours chargé d'exclamations,
des points de suspensions qui suggèrent une respiration coupée par l’agitation.
Cette dramaturgie typographique qui, d’ailleurs, caractérise aussi d’autres passages du
fragment analysé, forme une sorte de pantomime, reflète la gesticulation de Joseph.61
Il s’agite, hausse la voix… c’est une véritable tirade pleine de colère et de
menaces. Et il peut s’exciter autant qu’il veut, il peut pester contre Dreyfus et Zola
(« ignoble Dreyfus », « immonde Zola » ou « ce misérable traître de Zola »), proférer des
menaces (« son affaire serait claire, et c’est Joseph qui s’en charge… »), enrager,
s’exclamer… Car plus il s’agite, mieux on comprend quel est le message de Mirbeau.
Parce que cette tirade de Joseph présente une juste antithèse avec les opinions de l’auteur.
Lui, qui soutenait Zola dans toutes ses initiatives lors de l’affaire Dreyfus, parodie des
arguments invraisemblables et fantastiques qui devaient circuler parmi les
antidreyfusards. L’ironie passe encore une fois par l’effet d’hyperbole : Joseph a des
pensées meurtrières, Zola devient un traître très puissant qui livre toute (!) l’armée
française et toute (!) l’armée russe aux pires ennemis. Joseph soutient que ces
informations sont crédibles et pour convaincre ses interlocuteurs, il emploie trois termes :
blague, potin, parole en l’air. Cette énumération, qui est notamment une suite des
synonymes, est un signal privilégié et efficace de l’ironie, parce qu’une telle insistance
est par essence « suspecte ».62 Et la négation qui la précède introduit également un doute
et joue le même rôle dans le décodage de l’ironie.63
Pour rendre ses informations encore plus fiables, Joseph s’appuie sur des
autorités. Il y cite des autorités ecclésiastiques dans une suite assez logique, pourtant
la transmission d’un tel message par une telle voie paraît peu probable et fait penser au
téléphone arabe. D’autant plus qu’à la fin de cette suite on ne trouve pas le pape, mais…
Édouard Drumont! La hiérarchie fondamentale et connue de tous se trouve renversée,
de même que la simple logique. L’antisémitisme triomphe sur le catholicisme, Drumont
connaît personnellement le pape et semble lui être supérieur… et la voie qui mène de

61
Philippe HAMON, op. cit., p. 84.
62
Philippe HAMON, op. cit. p. 90.
63
Ibid., p. 90.

41
Drumont, passe par le pape et arrive à Joseph, le simple jardinier-cocher normand,
ne compte que cinq personnes…

On apprend également, grâce aux commentaires de Célestine, que les opinions de
Joseph sont partagées par l’ensemble des domestiques. Il en est de même avec Marianne,
la représentante de l’ignorance extrême, qui partage des opinions sans les avoir analysé,
sans en avoir compris les arguments :

« Elle aussi, sans doute, la République la ruine et la déshonore… Elle aussi est pour le sabre,
pour les curés et contre les juifs… dont elle ne sait rien, d’ailleurs, sinon qu’il leur manque
quelque chose, quelque part.
Et moi aussi, bien sûr, je suis pour l’armée, pour la patrie, pour la religion et contre les juifs…
Qui donc, parmi nous, les gens de maison, du plus petit au plus grand, ne professe pas ces
chouettes doctrines ?... » (LJ, p. 157)

Ceux donc qui partagent ces opinions des « gens de maison » semblent être tous
aussi naïfs, ceux qui crient tellement fort, semblent partager ce même raisonnement
injustifié.

Cependant, dans les deux derniers paragraphes, Célestine retrouve son esprit
critique. Elle se rapproche de Mirbeau par sa vision du monde, ses doutes laissent
apparaître à la surface du livre les vraies opinions de l’auteur, jusque-là déguisées en
discours ironique. Mirbeau intervient ouvertement « par le biais d’un détournement
énonciatif, d’une représentation qui lui permet d’emprunter la parole de l’autre, celle de
Célestine »64. Il dit alors nettement que l’antisémitisme est absurde, il veut que son
message ironique soit vraiment bien compris, et quand Célestine met un signe d’égalité
entre les femmes juives et les catholiques, Mirbeau en met un entre tous les gens : « Tout
cela, voyez-vous, c’est le même monde, et la différence de religion n’y est pour rien… »
(LJ, p. 158).

64
Carmen BOUSTANI, op. cit., p. 3.

42
3. LE JOURNAL D’UNE FEMME DE CHAMBRE ET L’ÉGLISE
CATHOLIQUE

43
Ce sont peut-être les mauvais souvenirs du Collège Saint-François-Xavier de
Vannes, tenu par les jésuites, qui ont marqué la vie d’Octave Mirbeau de telle sorte qu’ils
en ont fait un athée. Comme le remarque Pierre Michel dans sa préface du Journal d’une
femme de chambre, « l’ironie qui est dans la vie se reflète dans sa façon de percevoir
et de nous restituer les choses, en mettant en lumière leur tragique cocasserie, dont, à tout
prendre, il vaut bien mieux rire que pleurer. »65 Pour Mirbeau, « l’existence terrestre
apparaît comme une farce sinistre (…). Évidemment, pour un athée, cette farce sans
farceur, ou ce crime sans criminel, est la preuve même qu’il n’y a aucune providence,
aucune harmonie pré-établie, aucune fatalité autre que la mortalité de notre condition.» 66
C’est très probablement pourquoi Mirbeau s’attaque souvent à la religion dans ses écrits.
Les religieux et les dévots laïques sont une de ses cibles d’ironie préférées. Il l’exploite
également, à plusieurs reprises, dans Le Journal d’une femme de chambre : en critiquant
les prêtres villageois et la simplicité de l’office à la campagne (chapitre III), en décrivant
les faux-dévots hypocrites qui cachent sous des airs pieux leur conduite scandaleuse
(chapitre XII, chez Mme de Tarves), en blâmant les sœurs religieuses, également
hypocrites, qui exploitent des jeunes femmes pauvres dans leur maison de refuge en
prétendant leur rechercher un emploi (chapitre XIII, chez les sœurs de Notre-Dame-des-
Trente-Six-Douleurs à Neuilly) et, finalement, en raillant les prêtres ignorants
et antidreyfusards.

Dans le chapitre XI, Célestine alias Mirbeau relate un article de journal qui « fait
scandale, parmi les dévotes » (LJ, p. 266) et qui raconte des événements qui avaient lieu
dans un des villages voisins. La jeune femme dit avoir transcrit cette histoire parce
qu’elle lui a paru « propre à être conservée » et pour qu’elle « égaye d’un franc éclat de
rire » les tristes pages de son journal. (LJ, pp. 266-267) Et, comme « l’humour de
Mirbeau est rarement innocent »67, on peut s’attendre à un grand spectacle ironique.
Le récit qui suit cette déclaration est extraordinairement détaillé, ce qui
quasiment rompt la vraisemblance de ce prétendu article de journal, mais qui sert
65
Pierre MICHEL, Préface : Le Journal d’une femme de chambre ou un voyage au bout de la nausée, dans:
Octave Mirbeau, Le Journal d’une femme de chambre, Éditions du Boucher, 2003, p. 10.
66
Pierre MICHEL, op.cit., p. 10.
67
Christopher LLOYD, op. cit., p.1

44
beaucoup à Mirbeau pour mettre l’accent là où il veut souligner quelque trait
caractéristique de ses protagonistes qui ne sont, par ailleurs, qu’une allégorie des prêtres,
des religieuses et des dévotes en général.

L’histoire rapportée par Célestine est divisée en deux parties de longueur très
inégale. La première d’entre elles présente M. le Doyen de la paroisse de Port-Lançon
et sa riche activité au sein de sa communauté. Dans une sorte d’exposition on fait
également connaissance de sœur Angèle, sa collaboratrice, et on apprend ensuite leur
bataille contre l’immoralité des ornements de l’église. La deuxième partie de l’histoire,
c’est un fait divers dans sa forme classique : il raconte une mésaventure d’une
paroissienne dévote due à la « croisade » nocturne de M. le Doyen et de sœur Angèle.

Mirbeau-Célestine prend tout de suite le ton de la louange blâmante pour parler
du curé de la paroisse de Port-Lançon. La raillerie ironique se présente donc ici, comme
dans une grande partie de cas, « sous forme d’expressions élogieuses qui impliquent
au contraire un jugement négatif »68. On apprend que M. le Doyen, à part d’être
un homme « sanguin, actif, sectaire », est doté d’une grande éloquence. Le dimanche
viennent écouter ses sermons même « des mécréants et des libres-penseurs » qui, tout en
étant d’un autre avis que lui, disent que « c’est tout de même flatteur d’entendre
un homme comme ça… ». (LJ, p. 267) Le type de public et l’expression « comme ça »
qui peut, dans la réalité, être aussi bien élogieuse que péjorative, ne semblent être guère
flatteurs pour le curé de Port-Lançon…

Célestine (ou bien l’auteur du prétendu article journalistique) met également
un grand soin à décrire la manie majeure de M. le Doyen. Elle étale, sur plusieurs pages,
les opinions du prêtre sur l’éducation laïque, selon lui, pleine de lacunes. « Qu’est-ce
qu’on leur apprend à l’école ? … On ne leur apprend rien… Quand on les interroge sur
les questions capitales… c’est une vraie pitié… ils ne savent jamais quoi répondre… »

68
Linda HUTCHEON, op. cit., p. 142.

45
(LJ, p. 267), dit-il. Et plus loin il ajoute bien ironiquement: « Ah ! elle est jolie,
l’éducation laïque, gratuite et obligatoire… elle est jolie ! » (LJ, p. 268)
C’est pourquoi, le mardi et le jeudi, il réunissait les enfants de sa paroisse et il les
« initiait à des connaissances extraordinaires et comblait des surprenantes pédagogies
les lacunes de l’éducation laïque. » (LJ, p. 267). Il faut bien faire attention aux mots
« extraordinaire » et « surprenant » utilisés pour parler des enseignements du prêtre.
Leur double sens laisse entendre l’ironie de l’auteur, et ils reflètent parfaitement l’attitude
qu’il faudrait prendre envers les informations étonnantes données par M. le Doyen.
À propos du Paradis terrestre, scandalisé par le manque de savoir des enfants dans
ce domaine, il disait :

« Le Paradis terrestre, mes enfants, ne se trouvait pas à Port-Lançon, quoi qu’on dise, ni dans
le département de la Seine-Inférieure… ni en Normandie… ni à Paris… ni en France…
Il ne se trouvait pas non plus en Europe, pas même en Afrique ou en Amérique… en Océanie pas
davantage… Est-ce clair ?... Il y a des gens qui prétendent que le Paradis terrestre était en Italie,
d’autres en Espagne, parce que dans ces pays-là il pousse des oranges, petits gourmands !...
C’est faux, archi-faux. D’abord, dans le Paradis terrestre, il n’y avait pas d’oranges… il n’y avait
que des pommes… pour notre malheur. (…) Il était en Asie… clamait M. le Doyen d’une voix
retentissante de colère… en Asie où, jadis, il ne tombait ni pluie, ni grêle, ni neige… ni foudre…
en Asie où tout était verdoyant et parfumé… où les fleurs étaient comme les arbres, et les arbres
comme des montagnes… Maintenant, il n’y a rien de tout cela en Asie… A cause de péchés que
nous avons commis, il n’y a plus, en Asie, que des Chinois, des Cochinchinois, des Turcs,
des hérétiques noirs, des païens jaunes, qui tuent les saints missionnaires et qui vont en enfer…
C’est moi qui vous le dis… » (LJ, pp. 268-269)

Les idées de M. le Doyen semblent mélanger des informations adaptées
aux enfants (quoique celles-ci semblent être plutôt des contes de fée que des informations
sérieuses et crédibles) avec ses propres opinions. On y observe plusieurs énumérations
(ou gradations, dans le cas de l’emplacement du Paradis terrestre et des conditions
météorologiques en Asie) qui, comme tout phénomène de retardement, devraient susciter
la curiosité des petits auditeurs. Mais le choix des éléments juxtaposés et le ton employé
produisent un fort effet comique. L’énumération méticuleuse des lieux possibles
d’emplacement du Paradis terrestre débute par Port-Lançon, un village dont le manque

46
d’intérêt contraste avec la gravité du sujet traité. M. le Doyen incorpore aussi dans
la leçon des éléments moralisateurs de la prêche, comme l’interjection comique «petits
gourmands ! », l’observation quasi-botanique sur l’espèce des arbres poussant dans
le lieu en question, l’exclamation « C’est faux, archi-faux ! », ou bien la phrase :
« A cause des péchés que nous avons commis, il n’y a plus, en Asie… ».
L’auteur joue souvent sur l’effet d’antithèse : en opposant la gravité
à l’insignifiance, le ton élevé aux expressions presque familières, l’innocence et la beauté
de la nature asiatique à la barbarie des peuples qui y habitent… La réponse à une question
simple, on aurait pu le croire, se transforme en une tirade pleine de colère que ferme
la liste choquante des habitants d’Asie. Ils sont opposés à l’image paisible et séduisante
de la nature et deviennent, par la suite, l’incarnation de tout le mal qui existe.
Le curé commence par énumérer les noms de peuples habitant en Asie, pour finir par une
constatation plus générale, comiquement généralisatrice et raciste, selon laquelle y
habitent également « des hérétiques noirs, des païens jaunes, qui tuent les saints
missionnaires et qui vont en enfer ». La simplicité brute de cette phrase, l’assemblage
des mots péjoratifs (au moins, dans ce contexte), comme « hérétiques » et « païens » avec
les couleurs de la peau provoquent un nouvel effet comique. Notre attention se trouve
« brusquement ramenée de l’âme sur le corps », selon l’expression d’Henri Bergson qui
explique ce phénomène en disant qu’« est comique tout incident qui appelle notre
attention sur le physique d’une personne alors que le moral est en cause. »69
Cette accumulation d’effets comiques ne peut pas nous laisser indifférents,
dès lors, il devient absolument impossible de croire que l’auteur partage les opinions
du curé, même si ce désaccord n’est pas exprimé explicitement. Nous sommes, pourtant,
conscients du fait qu’« à partir d’une ironie mordante, l’intention évaluative (donc
satirique) se communique au lecteur sans que l’auteur n’ait à la prêcher, ni même à
l’énoncer. »70
Il est également intéressant de mentionner qu’Octave Mirbeau était un fervent
ennemi du colonialisme et qu’il stigmatisait la politique coloniale française, se souciant
du profit et effaçant de grandes civilisations, dans un grand nombre d’articles
journalistiques. Il a même affirmé : « l'histoire des conquêtes coloniales sera la honte à
69
Henri BERGSON, op. cit., p. 39.
70
Linda HUTCHEON, op. cit., p. 148.

47
jamais ineffaçable de notre temps. »71 On peut admirer avec quelle aisance il glisse dans
le récit des sujets qui lui sont tellement chers sans rompre l’unité du passage et du
personnage même.

Une autre leçon que M. le Doyen donnait à ses jeunes paroissiens était consacrée
à l’explication des phénomènes naturels, comme le tonnerre, la grêle, le vent, la pluie…
Dans cette tirade également, on observe un effet comique dû au contraste :

« Les savants d’aujourd’hui vous diront que la pluie est une condensation de vapeur… Ils vous
diront ceci et cela… Ils mentent… Ce sont d’affreux hérétiques… des suppôts du diable…
La pluie, mes enfants, c’est la colère de Dieu… Dieu n’est pas content de vos parents qui, depuis
des années, s’abstiennent de suivre les Rogations… Alors, il s’est dit : « Ah ! vous laissez le bon
curé se morfondre tout seul avec son bedeau et ses chantres sur les routes et les sentes.
Bon… bon !... Gare à vos récoltes, sacripants !... » Et il ordonne à la pluie de tomber… Voilà ce
que c’est la pluie… » (LJ, pp. 270-271)

Dès la première phrase de cette nouvelle leçon, le curé nie des vérités connues
et partagées par tous les lecteurs de Mirbeau pour traiter les savants (et, en même temps,
tous ceux qui partagent leurs opinions…) de menteurs, « d’affreux hérétiques »,
« des suppôts du diable ». Sa haine envers l’éducation laïque se répand sur l’ensemble
des représentants de la science, et il les couvre des plus mauvaises injures. Au lieu de
donner une explication scientifique, il en propose une autre qui fait penser plutôt
à l’éducation moyenâgeuse. Le fait qu’il place Dieu au centre et à la source de tous
les phénomènes existant au monde y est encore rien. Mais il ne se contente pas de cela,
il abuse de son statut d’enseignant et profite de cette occasion pour régler les comptes
avec ses paroissiens. Il semble qu’il est las d’exercer ses fonctions tout seul, d’observer
un manque d’initiative des habitants de Port-Lançon. Puisqu’ils ne fréquentent pas
les Rogations, puisqu’ils ne sont pas tels que le curé voudrait les voir, leur comportement
doit être, sans aucun doute, si on suit la logique du curé, la cause des précipitations.
Par cette « leçon » il ne veut transmettre aux enfants aucun savoir, son but est d’élever de

71
Octave MIRBEAU, “Colonisons”, Contes III, p. 277.

48
nouveaux paroissiens, plus obéissants que leurs parents. Selon son enseignement,
la pluie est une peine infligée par Dieu et non pas autre chose, il déclare même :
« Si vos parents étaient de fidèles chrétiens… s’ils observaient leurs devoirs religieux…
il ne pleuvrait jamais… » (LJ, p. 271).

Les leçons sur le Paradis terrestre et sur les « étonnantes notions
météorologiques » (LJ, p. 270) ne sont pas les seules rapportées par Célestine. Ce prêtre à
vocation pédagogique interroge également les enfants sur des sujets strictement religieux,
par exemple celui de la Foi. Et quand l’un d’entre eux répond, par ailleurs correctement,
que la Foi est une des trois vertus théologales, M. le Doyen s’exclame :

« – Ce n’est pas ce que je vous demandais (…). Je vous demande en quoi consiste
la Foi ?... Ah !... vous ne le savez pas non plus ? Eh bien, la Foi consiste à croire tout ce que vous
dit votre bon curé… et à ne pas croire un mot de tout ce que vous dit votre instituteur… Car il ne
sait rien, votre instituteur… et ce qu’il vous raconte, ce n’est jamais arrivé… » (LJ, p. 269)

Dans cette exclamation pleine d’émotion et de colère, on voit, sans aucun doute,
jusqu’à quel point l’avis de M. le Doyen constitue une hyperbole. La grande manie
du curé est ici visible dans toute sa splendeur. Il est tellement contre l’éducation laïque
qu’il tombe dans l’exagération et devient ridicule. Cet effet comique est dû à la raideur de
son caractère qui, comme « toute raideur du caractère, de l’esprit et même du corps est
suspecte à la société, parce qu’elle est signe possible d’une activité (…) qui tend à
s’écarter du centre commun autour duquel la société gravite ».72 Nous répondons donc à
cet attentat à l’unité sociale, à cette infraction contre l’«effort constant d’adaptation
réciproque », par le rire. « Cette raideur est le comique, et le rire en est le châtiment. »73

Mirbeau raille, dans ces trois leçons, l’éducation religieuse qu’il haïssait
tellement. Dans sa riche activité extra-littéraire, il s’est engagé dans la lutte contre ce
qu’il appelait « le mensonge religieux qui gangrène la société », « la manipulation
ecclésiastique », et contre « les prêtres, ces « pourrisseurs d’âmes », qui distillent

72
Henri BERGSON, op. cit., p. 15.
73
Ibid., p. 16.

49
un poison mortel pour l’esprit ». Et l’idée de substituer à cet abominable système
« un enseignement rationnel et scientifique visant à développer l’esprit critique des
enfants » lui était particulièrement chère.74 Il emploie dans cette critique l’une de ses
armes préférées : le rire. Et, comme nous venons de le voir sur l’exemple du curé de Port-
Lançon, « son humour dépend évidemment de l’excès, de l’hyperbole, de la caricature,
tous utilisés comme des moyens satiriques pour ridiculiser ou provoquer des adversaires
réels ou imaginaires. »75

Toujours dans la même partie de l’article cité, qu’on pourrait appeler
« l’exposition », on fait connaissance de sœur Angèle : « aigre, maigre, jeune encore,
d’une jeunesse revêche et fanée… austère et cancanière, entreprenante et fureteuse » qui
est « la grande amie de M. le Doyen et sa conseillère intime. » (LJ, p. 270) Elle aussi est
dépeinte d’une façon peu flatteuse, sa physionomie reflétant le caractère difficile,
et le tout donnant au lecteur des indications très claires sur l’attitude de Mirbeau envers
ce personnage. Le curé et sœur Angèle sont présentés comme deux collaborateurs et
il faut dire ouvertement que le but de cette collaboration n’est pas forcément leur mission
évangélisatrice. L’histoire rapportée par Célestine présente ainsi cette coopération:

« Ils se voyaient chaque jour, mystérieusement, préparant sans cesse des combinaisons électorales
et municipales, se confiant les secrets dérobés des ménages port-lançonnais, s’ingéniant à éluder,
par d’habiles manœuvres, les arrêts préfectoraux et les règlements administratifs, au profit des
intérêts ecclésiastiques. Toutes les vilaines histoires qui circulaient dans le pays venaient de là…
Chacun s’en doutait, mais on n’osait rien dire, craignant l’intarissable esprit de M. le Doyen,
ainsi que la méchanceté notoire de sœur Angèle qui dirigeait l’hospice à sa fantaisie de femme
intolérante et rancunière. » (LJ, p. 270)

La description de l’activité du curé et de son amie fait penser à un complot
général qui impliquerait tous les religieux et qui viserait le reste de la société.
Les entretiens sont « mystérieux » et traitent de tout type de sujets : le curé et sœur
Angèle se présentent comme une force sinistre qui est capable d’intervenir dans chaque

74
Pierre MICHEL, Introduction, dans : Octave Mirbeau, Combats pour l’enfant, Édition établie, présentée
et annotée par Pierre Michel, Éditions Ivan Davy, 1990, Vauchrétien,, pp. 18-19.
75
Christopher LLOYD, op. cit., p. 2.

50
domaine de la vie sociale. Ils « préparent des combinaisons » dans la matière politique
et administrative pour en tirer du profit, ils jasent sur les paroissiens et propagent
de « vilaines histoires » qui circulent ensuite parmi les gens. Les deux « collaborateurs »
font peur aux habitants de Port-Lançon par leur comportement malveillant et par
le pouvoir qu’ils possèdent.

Du coup, l’ironie de Mirbeau cesse d’être modérée, plaisante et inoffensive,
elle touche à son extrême et, dans cette description, s’entrelace étroitement à l’éthos
méprisant de la satire.76 Ou bien même, elle va jusqu’au sarcasme puisque le ton de
l’indignation et de la dérision y est bien présent.77 Le passage cité est intense,
la condamnation de leur activité nocive, complète.

L’apparition de sœur Angèle déclenche l’action principale du récit. Elle arrive,
« plus pâle encore que de coutume et toute bouleversée » (LJ, p. 271), interrompant
une des leçons du curé. Elle le prie de renvoyer les enfants venus pour écouter les leçons
du curé puisqu’« il se passe des choses graves, très graves, trop graves »… (LJ, p. 271)
Le prêtre, et le lecteur également, s’attend à quelque chose de vraiment choquant.
M. le Doyen devient anxieux et encourage sœur Angèle à parler, à quoi elle répond toute
nerveuse : « – Il y a que, tout à l’heure, passant dans la venelle… j’ai vu, sur votre
église… un homme tout nu !... » (LJ, p. 272). L’effet de surprise est complet, le lecteur
ne s’attendait pas à ce type d’aveu, ce qui provoque un effet comique et suscite encore
la curiosité. Le dialogue qui suit s’avère un vrai quiproquo plein de répétitions ridicules. 78
Le curé est profondément atteint par la révélation de la religieuse, sa physionomie change
et devient aussi comique que ses paroles. Sa bouche s’ouvre « en grimace » et « demeure
béante et toute convulsée », son visage s’empourpre, il commence à bégayer :

« – Un homme tout nu ?... Vous avez, ma sœur, vu… sur mon église… un homme…
tout nu ?... Sur mon église ?... Vous êtes sûre ?...
– Je l’ai vu…

76
Linda HUTCHEON, op. cit,, p. 148.
77
D.C. MUECKE, “Analyses de l’ironie”, Poétique, nº 36, 1978, p. 490.
78
Henri BERGSON, op. cit., pp. 73-74.

51
– Il s’est trouvé, dans ma paroisse, un paroissien assez éhonté… assez charnel… pour se
promener, tout nu, sur mon église ?... Mais c’est incroyable !... Ah ! ah ! ah !... (…) Tout nu,
sur mon église ?... Oh !... Mais, dans quel siècle vivons-nous ?... Et que faisait-il, tout nu,
sur mon église ?... Il forniquait peut-être ?... Il… »
(LJ, p. 272)

Le prêtre prend les paroles de sœur Angèle au pied de la lettre et, tout en ayant
des difficultés à y croire, il s’indigne contre le comportement d’un « paroissiens éhonté »
et « charnel ». Le ton de toute la conversation est extrêmement élevé, tout de même,
on pressent déjà que ce n’est pas un passage sérieux. Les répétitions fréquentes des
expressions « tout nu » et « sur mon église » ne sont peut-être pas risibles par elles-
mêmes mais nous laissent entendre l’ironie de Mirbeau par le fait de juxtaposer des
éléments contradictoires (nudité / église) et de souligner que le prêtre est peut-être plus
choqué par le manque de respect envers sa personne (« sur mon église ! ») que par cette
situation curieuse en général.79 Très vite, il s’avère que ce n’est pas la seule manifestation
de l’ironie qu’on peut observer dans le fragment : on apprend, par une rectification de
sœur Angèle, que l’homme nu, qu’elle a vu sur l’église, n’était point un paroissien
audacieux mais une statue en pierre ! M. le Doyen est de nouveau ridiculisé et l’effet
comique provient essentiellement du fait qu’il a pris la révélation de sœur Angèle au
propre, alors qu’elle constituait plutôt une métaphore.80 Grâce au travail de l’ironie
mettant au point ce nouvel éclairage, une compréhension non ironique (le lecteur peut
seulement soupçonner la vérité) se transforme en une compréhension ironique.81
Et par ailleurs, on découvre ainsi une vaste portion d’ironie syntagmatique dans tout
le dialogue qui précède cet aveu important.

Le curé de Port-Lançon est soulagé par la nouvelle information qui change
diamétralement le poids de la situation : « ce n’est plus la même chose », affirme-t-il.
Mais sœur Angèle ne partage pas son avis, elle s’offusque de l’attitude du prêtre et tend à
le « ramener à la bonne voie » en voulant l’intimider et lui prouver son manque de zèle.
Elle commence, ironique à son tour :

79
Beda ALLEMANN, “De l’ironie en tant que principe littéraire” in: Poétique nº 36, 1978, p. 390.
80
Henri BERGSON, op. cit., p. 88.
81
D.C. MUECKE, op. cit., p. 493.

52
« – Alors… tout est bien… Et vous le trouvez moins nu, sans doute, parce qu’il est en pierre ? (…)
Et si je vous affirmais que cet homme en pierre est plus nu que vous le croyez… qu’il montre
une… un… un instrument d’impureté… une chose horrible… énorme… une chose monstrueuse
qui pointe ?... Ah ! tenez, monsieur le Curé, ne me faites pas dire de saletés… (…)
– Oh, vraiment ?... Une chose énorme… qui pointe… Oui ! oui !... C’est inconcevable…
Mais, c’est très vilain ça, ma sœur… Et vous êtes certaine… bien certaine… d’avoir vu… cette
chose, énorme… pointer ?... Vous ne vous trompez pas ?... Ce n’est pas une plaisanterie ?...
Oh ! c’est inconcevable… » (LJ, pp. 272-273)

L’affaire est donc grave, ce n’est pas seulement que la statue représente
un homme nu, mais aussi son membre en érection qui le fait « plus nu encore » qu’on ne
pouvait le croire… Ce nouvel échange de propos devient une autre occasion pour
présenter au lecteur de nombreuses répétitions dont le but est strictement comique.
Les deux personnages ont du mal, à cause de leur chasteté (vraie ou feinte…), à appeler
le phénomène dont ils parlent par son vrai nom. Ils cherchent donc des mots qui
pourraient exprimer l’idée sans être forcés « de dire de saletés ». Le membre masculin est
qualifié d’« instrument d’impureté », de « chose horrible » et « énorme » d’autant plus
terrifiante qu’elle « pointe ». Ce qui est curieux, c’est que les répétitions des mots
« énorme » et « qui pointe » attirent l’attention sur l’objet dont ils parlent et,
en soulignant à plusieurs reprises sa physionomie, veulent nous faire comprendre,
peut-être, plutôt l’excitation que la gêne… Toutefois, sœur Angèle reproche au curé le
fait que c’est elle qui devait remarquer un tel sacrilège et lui crier : « Monsieur le Doyen,
le diable est dans votre église ! ». (LJ, p. 273) Le prêtre se décide enfin à réagir et, outré
par cet événement, il déclare : « – Nous ne pouvons tolérer un tel scandale… Il faut
terrasser le diable… Et je m’en charge… Revenez à minuit… quand tout le monde
dormira à Port-Lançon… Vous me guiderez… » (LJ, p. 273) Les deux personnages ont
alors une grande mission à accomplir, ils vont détruire « le diable » que représente l’une
des statues ornant l’église. Le rythme saccadé des mots, la difficulté à s’exprimer
provoquée par la gêne des interlocuteurs et le ton élevé qu’ils emploient restent pourtant
en contraste avec l’appréciation de cette « mission » par le lecteur (et par Mirbeau, avant
tout).

53
Les deux protagonistes se retrouvent à minuit pour se débarrasser du problème.
Malgré l’obscurité, sœur Angèle retrouve le lieu sans hésitation, peut-être même
« les yeux fermés » (LJ, p. 274), comme elle l’a déclaré auparavant (serait-ce dû à la
forme caractéristique de l’objet recherché?). En marmonnant des prières et en invoquant
des saints, ils montent une échelle et retrouvent, « terrible et furieuse, l’impure image du
péché » (LJ, p. 275). Tous les deux sont extrêmement indignés, M. le Doyen vocifère
encore les mots : « Ah ! le cochon !... le cochon !... » à la manière d’Ora pro nobis, sort
sont marteau et, finalement, frappe le coup décisif sur « l’icône obscène ». (LJ, p. 275)
L’aventure nocturne du curé et de sœur Angèle met en relief le côté cérémonieux
de la vie sociale et de là résulte aussi le comique de cette situation. 82 Elle ressemble
beaucoup à une séance d’exorcismes où on essaie de chasser un démon. Les deux
protagonistes utilisent un grand nombre de formules religieuses, d’invocations et de
prières qui peuvent confirmer cette supposition. Ils se voient agents d’une grande
et importante œuvre religieuse et, pourtant, ils ne font rien de prodigieux : la statue n’était
pas nuisible en elle-même, ne constituait aucune menace pour les paroissiens et elle
se trouvait à un endroit où il était particulièrement difficile de la remarquer. Leurs efforts
et engagement étaient donc vains.

Cependant, ceci n’est pas la fin de l’histoire. Mirbeau ne pourrait pas la finir
comme cela, il n’a pas encore raillé les dévots laïques ! Au lendemain de l’escapade
nocturne de M. le Doyen et de sœur Angèle, après avoir entendu la messe, une jeune
femme sort de l’église. Elle s’appelle Mlle Robineau et elle est « une sainte femme ».
(LJ, p. 275) Elle aperçoit un objet « qui lui parut d’une forme insolite et d’un aspect
bizarre, comme en ont, parfois, certaines reliques dans les reliquaires. » (LJ, p. 275)
Elle ramasse l’objet qu’elle juge être « une sainte, étrange et précieuse relique…
une relique pétrifiée dans quelque source miraculeuse… » (LJ, p. 276) et l’emmène chez
elle dans l’espérance qu’elle éloignerait le malheur et le péché de sa maison…
Le lecteur sait déjà de quel objet il s’agit et la situation est plus que comique. C’est une
vraie interférence des séries, un vrai quiproquo dont Mlle Robineau est la victime.83
82
Henri BERGSON, op. cit., pp. 34-35.
83
Henri BERGSON, op. cit., pp. 73-75.

54
Niaise et naïve, sans doute formée par le curé pendant ses fameuses leçons, elle est
le fruit de l’éducation ecclésiastique et, en même temps, l’ultime avertissement de
Mirbeau. Pourtant, cette aventure honteuse n’est pas encore terminée…

« Arrivée chez elle, Mlle Robineau s’enferma dans sa chambre. Sur une table, parée d’une nappe
blanche, elle disposa un coussin de velours rouge avec des glands d’or ; sur le coussin,
délicatement, elle coucha la précieuse relique. Ensuite, elle couvrit le tout d’un globe de verre
aussitôt flanqué de deux vases pleins de fleurs artificielles. » (LJ, p. 276)

La jeune femme veut rendre à la « sainte relique » tous les honneurs, le choix des
mots employés dans la description de sa disposition n’est pourtant pas fortuit.
Le fait qu’elle s’enferme dans la chambre avec « la relique », qu’elle la pose sur
« un coussin de velours rouge » orné des « glands d’or », aussi bien que l’emploi du mot
« coucher », provoquent une nette association avec une scène érotique, font penser à un
boudoir de femme de mœurs légères. Le lecteur comprend quel est le but d’une telle
description, cependant Mlle Robineau, complètement ignorante de la vraie nature de
la « relique », devient une cible d’ironie et l’outil d’une raillerie plus grande et complexe.

La description de sa mésaventure continue :

« Et tandis qu’elle multipliait sur ses lèvres les Pater et les Ave, elle ne pouvait s’empêcher de
penser à d’obscures impuretés et d’écouter une voix plus forte que ses prières, une voix qui venait
d’elle, inconnue d’elle, et qui disait :
- Tout de même, ça devait être un bien bel homme !... » (LJ, p. 276)

On apprend donc que la nature et les instincts réussissent à prendre le dessus sur
l’éducation ecclésiastique qui tendait à dissimuler, entre autres, toute information
concernant le corps humain et ses pulsions. La jeune femme est le fruit de cette formation
niaise et naïve, elle n’a reçu aucun savoir valable sur le monde extra-religieux.
Serait-ce le cas de toutes les femmes dévotes ?
Le passage finissant l’histoire rapportée par Célestine est une victoire métaphorique
des valeurs de Mirbeau sur ses adversaires, une preuve visible de la justesse de ses
jugements, un camouflet ultime donné aux jésuites.

55
Toute cette histoire, dans laquelle Mirbeau règle ses comptes avec l’Église
catholique, se rapproche très visiblement de la satire, et l’ironie est indispensable pour
le fonctionnement de celle-là, comme on a pu l’observer. Le but de la satire étant de
corriger certains vices du comportement humain en le ridiculisant84, l’auteur du
Journal d’une femme de chambre, nous fait témoins d’une de ses nombreuses batailles
contre « tous ceux qui exploitent la crédulité des peuples »85. Il tourne en ridicule
les religieux et leurs « victimes », en espérant sauver de ce « poison religieux »86 tous
ceux pour qui il n’est pas encore trop tard.

4. LA VIE DES DE SALONS PARISIENS DANS
LE JOURNAL D’UNE FEMME CHAMBRE

Comme nous le confirme le Dictionnaire Octave Mirbeau, pour l’auteur du
Journal d’une femme de chambre, « le bourgeois est l’incarnation de tout ce qu’il déteste,
de tout ce qui est laid et bête, ou, comme le dit Flaubert, de tout ce qui « pense
bassement», ou qui ne pense pas du tout : le mot de « bourgeois » est donc toujours
connoté très négativement. »87 Nous ne sommes donc pas surpris de rencontrer tout au
84
Linda HUTCHEON, op. cit., pp. 141-144.
85
Pierre MICHEL, Introduction, dans : Octave Mirbeau, Combats pour l’enfant, Édition établie, présentée
et annotée par Pierre Michel, Éditions Ivan Davy, 1990, Vauchrétien,, pp. 8-9.
86
Pierre MICHEL, op. cit., p. 18.
87
P[ierre] M[ichel], “Bourgeois”, dans : Dictionnaire Octave Mirbeau

56
long du journal de Célestine, des critiques, plus ou moins explicites, de ce groupe social.
Il existe dans le roman tout un chapitre consacré à la raillerie des représentants de la
haute couche de société parisienne. Dans le chapitre X, qui a été choisi pour cette
analyse, Célestine parle des Charrigaud, ses anciens maîtres, du temps où elle servait
encore dans la capitale. Elle raconte un dîner élégant qu’ils ont offert aux personnalités
mondaines pour être admis dans la société. Elle en fait une anecdote, s’en moque et
rapporte des détails honteux pour décrire « la très ironique chute d’un ironiste anti-snob
dans le snobisme »88. Mais par cette simple histoire de Célestine, Mirbeau veut dire
beaucoup plus. Comme le remarque Carmen Boustani : « L’écrit reflète le miroir d’une
vie, celle de Célestine, alors qu’en couverture de l’ouvrage, c’est le nom de l’auteur
Mirbeau qui préside. »89 Et Octave Mirbeau se sert de Célestine comme d’une poupée
pour ironiser facilement, et d’une manière très efficace, sur ce qui l’agace dans la haute
société parisienne.

L’ironie fonctionne dans ce passage sur trois niveaux différents. Comme nous
l’avons déjà mentionné, il y a Mirbeau – railleur du snobisme qui se sert de la femme de
chambre comme porte-parole, il y a Célestine qui a aussi ses raisons pour se moquer
de ses maîtres et qui utilise l’ironie comme une arme, pour se venger de tout le mal
qu’elle a connu pendant les années de son travail.
Cependant, ces deux-là ne sont pas les seuls ironisants présents dans ce chapitre.
Puisque Célestine rapporte minutieusement le dîner chez les Charrigaud, elle nous cite
aussi les dialogues des personnalités y présentes. Et celles-là s’avèrent très souvent
ironiques. Il faut mentionner tout d’abord le personnage principal de ce récit : Victor
Charrigaud, ironiste célèbre, dont la femme est déjà lasse de « ses mots d’esprit et ses
méchancetés » (LJ, p. 240). Avant que la soirée ne devienne complètement
mélodramatique, les invités se livrent également à des propos ironiques. La baronne
Gogsthein interroge Lucien Sartorys « sur un ton dont l’ironie s’aggravait d’une intention
polissonne » (LJ, p. 248) et Maurice Fernancourt répond dans le même style. L’ironie
pénètre l’ensemble de ce texte et passe par tous ses niveaux.

88
Pierre SCHOENTJES, La Grande Guerre : Un Siècle de Fictions Romanesques, Librairie Droz, 2009,
p. 329
89
Carmen BOUSTANI, op. cit., p. 2.

57
Elle joue aussi, dans cette histoire racontant l’évolution d’un anti-snob vers un
snob pur, un autre rôle, très important, qui reflète les opinions de Mirbeau et sert d’indice
d’interprétation pour le lecteur. Mirbeau – ironiste justifie la présence de l’ironie dans son
roman, explique son fonctionnement bienfaisant et crée une forte opposition entre l’ironie
et le snobisme. Depuis, on est sûr qu’un snob ne peut être guère ironiste et qu’un ironiste
doit cesser de l’être avant de plonger dans le snobisme…

« Parmi les ridicules si durement flagellés par lui, Charrigaud avait surtout choisi le ridicule du
snobisme. (…) Il semble donc que si quelqu’un devait échapper à cette sorte d’influenza morale
qui sévit si fort dans les salons, ce fût Victor Charrigaud, mieux que tout autre préservé de la
contagion par cet admirable antiseptique : l’ironie. » (LJ, pp. 236-237)

Cette première opposition entre l’esprit ironique et le snobisme introduit une autre
opposition, plus pertinente encore, qui n’est pas exprimée explicitement, mais qu’on
arrive à déchiffrer facilement entre les vers. D’une façon vraiment ironique, Octave
Mirbeau nous présente une telle conviction : un snob ne peut pas être ironique, puisqu’un
snob n’est pas intelligent. Il en résulte une sorte de vérité générale : l’ironie =
l’intelligence, le snobisme = la sottise. Victor Charrigaud, homme intelligent et ironique,
pour réaliser ses rêves et entrer dans la société parisienne, « s’ingénia à éteindre
les flammes qui, parfois, s’allumaient en son cerveau, à étouffer définitivement dans
le respect ce maudit esprit » (LJ, p. 239). Et quand il n’arrivait pas à se contrôler,
sa femme devenait inquiète pour leur avenir mondain et elle disait :

« – Que tu es assommant, avec tes mots d’esprit et tes méchancetés… Tu verras… tu verras que
nous ne pourrons jamais, à cause de cela, nous faire un salon comme il faut. (…) Si tu veux
devenir vraiment un homme du monde, apprends d’abord à être un imbécile ou à te taire… »
(LJ, p. 240)

Quand Célestine commence à décrire les Charrigaud, des personnages fictifs mais
sans doute inspirés des gens dont Mirbeau était entouré, on remarque tout de suite que
quelque chose cloche dans la description et qu’on ne pourra pas prendre ce discours
au sérieux. La femme de chambre dit avoir trouvé le nom de son ancien maître dans un
journal, dans un article fort favorable où on fait l’éloge de Victor Charrigaud,

58
auteur d’une « suite de livres à tapage » (LJ, p. 235). Célestine affirme que tout le monde
connaît son ancien maître et on peut avoir l’impression qu’il s’agit vraiment d’un écrivain
de qualité. Pourtant, à regarder de plus près les œuvres qu’elle cite, elles ne peuvent
passer à la rigueur que pour des lectures d’une femme de chambre… Elle continue en
parlant de lui en termes élogieux, en employant un flot de superlatifs, et le qualifiant d’un
« homme d’infiniment d’esprit, un écrivain d’infiniment de talent » (LJ, pp. 235-236).
L’opinion d’une femme de chambre ne peut pas être décisive pour les lecteurs de
Mirbeau. Si Célestine – personnage disqualifié comme évaluateur par sa position sociale,
« évalue comme positif un objet X, c’est que cet objet X est négatif (et a des fortes
chances d’être tel dans l’esprit de l’auteur »90. Et tout cela paraît d’autant plus vrai qu’elle
affirme finalement :

« Du moins, c’est ainsi que me parla de Victor Charriguad un peintre de ses amis qui était toqué
de moi, que j’allais voir quelquefois, et de qui je tiens les jugements qui précédent et les détails
qui vont suivre sur la littérature et la vie de cet homme illustre. » (LJ, p. 236)

L’écrivain Victor Charrigaud, qui passait pour un railleur du snobisme, s’avère
très vite être comme ceux qu’il tournait en ridicule. Il aspirait à faire partie de la haute
société parisienne, mais n’en ayant pas les moyens, il les couvrait de calomnies,
comme par jalousie. Mais une fois son entrée dans ce monde devenue possible,
il a complètement changé d’attitude : il n’a gardé que les amis qui lui pourraient être
utiles dans son projet de promotion sociale, il a commencé à porter des vêtements dont
la description même paraît ridicule (« des redingotes d’un philippisme audacieux,
des cols et des cravates d’un 1830 exagéré, des gilets de velours d’un galbe irrésistible,
des bijoux affichants… » (LJ, p. 237)), il s’efforçait d’être reçu dans les salons, dans le
« vrai monde » : « chez les banquiers israélites, des ducs du Venezuela, des archiducs en
état de vagabondage, et chez des très vieilles dames folles de littérature » (LJ, p. 238).
Les deux listes : celle des vêtements et celle des personnalités du « vrai monde » sont très
incohérentes, hétéroclites. La référence à l’hétéroclite est cependant une des cibles
essentielles négatives et vecteur de nombreux effets d’ironie, une liste hétéroclite étant en

90
Philippe HAMON, op. cit.,, p. 32.

59
quelque sorte l’équivalent textuel d’un objet kitch.91 Célestine résume l’attitude de Victor
Charrigaud de cette façon :

« À peine eut-il senti passer les premières caresses de succès, que le snob qui était en lui – et c’est
pour cela qu’il le peignait avec une telle force d’expression – se révéla, explosa, pourrait-on dire,
comme un engin qui vient de recevoir la secousse électrique… » (LJ, p. 237)

Peu de temps après l’arrivée de Célestine dans leur maison, les Charrigaud
décident, afin de pénétrer pleinement dans la société mondaine, de recevoir quelques
invités chez eux lors d’un dîner « vraiment élégant, vraiment solennel, un dîner guindé
et glacé, un dîner select » (LJ, p. 239). Une telle accumulation des adjectifs laisse
entendre une exagération, crée un effet d’hyperbole. On s’attend alors à quelque chose de
vraiment somptueux et, pourtant, tous les préparatifs et le déroulement de la soirée n’ont
pas beaucoup à voir avec les projets ambitieux du couple… Mirbeau nous montre ici son
grand goût pour l’ironie syntagmatique92.

Dès le début quelque chose ne va pas avec les invités. Pour faire une belle entrée
dans le « vrai monde », les Charrigaud se soucient beaucoup de la liste des personnes à
recevoir chez eux – des personnes « pas trop difficiles, pas trop régulières non plus »
(LJ, p. 239). Finalement Victor Charrigaud décide :

« Et bien, voilà ! ... Je crois que nous pouvons avoir tout d’abord que des femmes divorcées…
avec leurs amants. Il faut bien commencer par quelque chose. Il y en a de fort sortables et que
les journaux les plus catholiques citent avec admiration… Plus tard, quand nos relations seront
devenues plus choisies et plus étendues, eh bien, nous les sèmerons les divorcées… » (LJ, p. 240)

En établissant cette liste, il fait preuve d’une hypocrisie et d’une méchanceté
extrêmes. Les invités sont qualifiés de « quelque chose », et ils ne servent qu’à en faire
un tremplin vers une vie meilleure. Il ne faut pas s’attacher, ce n’est sont guère des amis
qu’on invite, l’essentiel est qu’ils soient « sortables ». Apparaissent sur la liste des
personnages qu’il est difficile d’associer à des personnages réels mais aussi ceux en
91
Philippe HAMON, op. cit., p. 92.
92
Philippe HAMON, op. cit., p. 29.

60
lesquels on arrive à identifier des contemporains de Mirbeau.93 Ce qui est sûr, c’est que
ces « personnalités » ne sont pas aussi convenables ni aussi distinguées qu’on pouvait le
croire. Il y a des couples, hétéro- et homosexuels, des nobles, des artistes,
des académiciens… il s’agit encore une fois d’une liste parfaitement hétéroclite. En plus,
les informations qu’on nous donne au sujet des invités ne sont pas forcément celles dont
on pourrait être très fier (« le vicomte Lahyrais, clubman, sportsman, joueur et tricheur »
(LJ, p. 240)). Les petites descriptions des personnages provoquent également un fort effet
comique, produit surtout par une surprenante association des détails de leur vie
professionnelle et privée, et par de nombreuses figures de style - chiasme, comparaisons :
« Sir Harry Kimberly, musicien symboliste, fervent pédéraste », « Lucien Sartorys, beau
comme une femme, souple comme un gant de peau de Suède, mince et blond comme un
cigare », « Joseph Dupont de la Brie, numismate obscène », « Isidore Durand de la
Marne, mémorialiste galant dans l’intimité et sinologue sévère à l’Institut ». (LJ, p. 241)

La liste des invités préparée, les Charrigaud mettent toute leur énergie dans
la préparation du dîner. Là aussi le lecteur voit quelques signaux alarmants – il faut louer
de l’argenterie, de la vaisselle, des cristaux, des chaises... Les hôtes ne sont pas du tout
d’accord sur la décoration de la maison, ils s’accusent mutuellement d’avoir choisi de
mauvaises fleurs (des bleuets qui, d’après Kimberly, ne sont pas des fleurs du monde
(LJ, p. 244))… on pressent qu’une catastrophe arrive.

La nourriture commandée chez l’un des grands restaurateurs est encore un des
éléments raillés par Mirbeau. Le vœu de Madame Charrigaud est « que ce soit ultra-chic
et qu’on ne reconnaisse rien de ce que l’on servira ». Un souhait qui paraît plutôt bizarre
et irrationnel, mais c’est de cette manière que l’écrivain veut dépeindre la société
mondaine. Le menu reflète l’artificialité de toute la soirée, la sournoiserie des relations
qui y règnent. Rien n’est ce qu’il semble être, qu’il s’agisse du menu ou des attitudes des
invités, le seul but est celui de « paraître », de créer une impression favorable.
La description du menu proposé est pleine d’oxymores puisque Madame Charrigaud
commande :

93
Noël ARNAUD, op. cit., pp. 503-504.

61
« Des émincés de crevettes, des côtelettes de foie gras, des gibiers comme des jambons,
des jambons comme des gâteaux, des truffes en mousse, et des purées en branches… des cerises
carrées et des pêches en spirale… Enfin, tout ce qu’il y a de plus chic. » (LJ, p. 243)

Ces plats recherchés reproduisent la pourriture morale des invités mondains,
ils aspirent à être appétissants et élégants mais dans la réalité ils répugnent. Ainsi,
on peut par exemple retrouver sur la table « …quelque chose qui ressemblait à un jambon
et d’où s’échappaient, dans un flot de crème jaune, des cerises, pareilles à des larves
rouges… » (LJ, p. 250)

Ce qui s’avérera après de l’ironie syntagmatique pure, atteint son comble quand
nous regardons les implorations des Charrigaud : « Pourvu mon Dieu ! que tout se passe à
peu près bien sans trop d’accidents… sans trop d’accrocs… » (LJ, p. 244)
Quelques lignes plus loin, on sait déjà que ces implorations et « ce dîner,
si merveilleusement préparé et combiné, si habilement négocié » (LJ, p. 242), qui devait
être épatant pour leur assurer une bonne position, vont finir par un ratage; mais, comme
le remarque Victor Charrigaud, employant le peu d’ironie qui lui reste : « Pour un joli
ratage… c’est un joli ratage… » (LJ, p. 257)

Le déroulement du dîner est présenté comme une suite de situations difficiles
et gênantes, une suite qui est en même temps un répertoire des vices que Mirbeau
stigmatise. Tout d’abord : l’orgueil, quand on apprend l’arrivée tardive de la comtesse
Fergus. Cette femme hautaine et dédaigneuse a l’air d’« honorer de sa présence l’humble
maison de « ces petits gens » » (LJ, p. 245). Une opposition introduite par le narrateur
nous montre cependant ce qu’on devrait penser vraiment de cette dame qui arrive au
dernier moment parce qu’elle préside l’« œuvre admirable des « Bouts de cigares pour
les armées de terre et de mer » » (LJ, p. 244) …
La conversation générale consiste au début en « quelques répliques banales
et pénibles » (LJ, p. 245), après lesquelles s’établit une discussion générale sur
la correction dans la vie mondaine. Dans le passage qui suit, pour la première fois d’une
manière aussi explicite, Mirbeau fait de Célestine son véritable porte-parole.

62
On ne s’efforce plus de déchiffrer l’ironie : les railleries de Célestine correspondent aux
opinions de l’auteur. Octave Mirbeau et la femme de chambre parlent d’une même voix,
appellent les vices par leur vrai nom, le discours jusque-là ironique devient pour un
moment sérieux. Le narrateur (est-ce Célestine, est-ce Mirbeau lui-même?) raille leur
conversation et toute la vie mondaine, il affirme ouvertement ce qu’il pense des invités et
dénonce leur hypocrisie :

« Tous ces pauvres diables et diablesses, tous ces pauvres bougres et bougresses, oubliant leurs
propres irrégularités sociales, se montrèrent d’une sévérité étrangement implacable envers les
personnes chez qui il était permis de soupçonner, non même pas des tares ou des taches,
mais seulement un manquement ancien à la soumission, au respect des lois mondaines, les seules
qui doivent être obéies. » (LJ, p. 246)

Cette scène, d’un « comique vraiment intense et savoureux » (LJ, p. 246),
constitue peut-être une clé pour le lecteur, doit lui servir d’ultime indice dans
l’interprétation de ce chapitre qui persifle les vices, mais dont le fond est triste. Tellement
triste qu’une femme de chambre, qui a été dans sa vie témoin de beaucoup de situations
pénibles, en parle en ces mots : « Jamais, je crois, je n’ai entendu des choses si tristes.
En les écoutant, j’avais véritablement pitié de ces malheureux. » (LJ, p. 247)

Ce qui est aussi significatif, c’est que les hôtes, Monsieur et Madame Charrigaud,
ne se sentent pas bien dans leur nouveau rôle. Ils représentent des parvenus classiques,
provenant du peuple (les paysans d’Auvergne sont des compatriotes de Victor Charrigaud
(LJ, p. 237)) qui aspirent à s’intégrer dans la haute société mais qui ont du mal à
s’adapter pleinement aux conditions nouvelles. Pendant le dîner, Charrigaud est tellement
stressé qu’il ne mange rien, ne boit rien, ne dit rien… « Aux questions qu’on lui adressait,
il répondait d’une voix effarée, distraite, lointaine : Certainement… certainement…
certainement… » (LJ, p. 247). Ils restent complètement passifs, immobiles et muets,
ils s’observent et se jettent des regards critiques, et tous les deux sont sûrs que le dîner est
une véritable catastrophe. Leurs attitudes reflètent leurs craintes, l’ironie passe ici par des
hyperboles (Victor Charrigaud est « très pâle », il roule de « grosses boulettes de mie de
pain entre ses doigts » avec des mouvements « de plus en plus accélérés » ; sa femme est

63
« très raide », les perles qu’elle porte son « d’un éclat phosphorique » et son sourire
« éternellement immobile »…).

Quand la conversation commence à toucher le sujet de la vie intime et des
pratiques sexuelles (sujet volontiers exploité dans le « vrai monde », paraît-il, et souvent
porteur d’ironie94), et que les invités se livrent à des plaisanteries, Madame Charrigaud,
encouragée par la bonne ambiance, pose une question qui bouleverse toute la soirée.
Son intervention inattendue est tellement gênante qu’elle change le cours de la
discussion. Pour sauver la situation, Kimberly se met à raconter une histoire qui semble
être l’essence même des vices et du pathétisme tant chéri de la société mondaine. Son
récit est véritablement une représentation de la « sottise énorme et sinistre » (LJ, p. 247)
Cette « histoire enchâssée », Kimberly l’annonce comme « une chose unique »,
et puisqu’on connaît déjà un peu Mirbeau et ses opinions sur la société mondaine, on sait
que cet « unique » de Kimberly veut dire plutôt « comique » pour l’écrivain.
D’autant plus que cette histoire pourrait être résumée par deux mots : pathétisme
et extase. Qu’est-ce qu’il y est tellement pathétique? Absolument tout. L’exagération
extrême est à observer aussi bien dans le récit de Kimberly que dans les réactions de ses
auditeurs. L’ironie se signale elle-même par le ton rempli de pathos, par l’emploi des
mots solennels (« Vous n’imaginez pas… », « ce qui, véritablement transforma cette
émotion en un déchirement douloureux de nos âmes… », « Je ne sais rien de plus
tragiquement, de plus surhumainement beau… » (LJ, p. 250)), et des expressions
poétiques (« Un crépuscule très doux enveloppait l’atelier d’une pâleur d’ombre fluide
et lunaire… » (LJ, p. 251), « Tu t’es noyé en elle.. elle s’est noyée en toi, comme dans un
lac sans fond, sous la lune… Hélas ! hélas ! » (LJ, p. 253)). Elle est présente également
dans l’accumulation des superlatifs (« exquis », « émouvant », « prodigieux »,
« inoubliable »), des couleurs qui devaient éveiller l’imagination des auditeurs (« murs
bleus, à peine bleus », « des paons blancs et des paons d’or », « des bonbons jaunes et des
bonbons mauves », « une robe couleur de lune »), et dans la description des réactions des
invitées, qui « minaudent », « soupirent », « supplient », « frissonnent », « admirent »,
« applaudissent »… C’est vraiment l’extase générale. La comtesse Fergus est « à demi

94
Philippe HAMON, op. cit., p. 64.

64
pâmée » et « partie pour les régions extra-terrestres » (LJ, p. 251), le discours de
Kimberly provoque un silence presque religieux et son « regard, les gestes,
et même l’orchidée qui fleurissait la boutonnière de son habit, exprimèrent la plus ardente
extase. » (LJ, p. 249).

Après cette histoire, le dîner est terminé puisque « la conversation ne pût être
reprise » (LJ, p. 257). Les invités partis, les Charrigaud se couvrent des reproches pour
avoir « raté » la soirée. Pendant ce temps on a l’impression que Victor Charrigaud
reprend son attitude anti-snob, il a l’air guéri du snobisme et force Célestine à lui crier
« Merde! » en pleine figure en affirmant qu’il n’y a rien de mieux que de « voir une
femme qui ne soit pas une âme !... toucher une femme qui ne soit pas un lys ! »
(LJ, p. 258).
Pourtant, quand il se rend compte, le jour suivant, que leur dîner est présenté dans
la presse comme un grand succès, il oublie tout – le snobisme s’empare à nouveau de lui
et de sa femme. Tout ce qu’ils blâmaient le soir précédent, redevient leur religion,
ils vivent pour « être quelqu’un dans le monde » et se livrent à des plus grandes saletés
qu’ils appellent, cyniquement, de la politique de salon, de la diplomatie mondaine…

65
CONCLUSION

Suite à une analyse détaillée des fragments du roman, Le Journal d’une femme de
chambre d’Octave Mirbeau s’avère, en effet, une œuvre contenant une charge
remarquable d’ironie. À travers l’observation menée dans le chapitre II de notre travail,
où nous avons étudié des passages ayant pour cible d’ironie quatre sujets différents
(la domesticité, l’affaire Dreyfus, l’Église catholique et les riches bourgeois parisiens),
nous découvrons dans cette œuvre une diversité des procédés ironiques qui nous surprend
et nous éblouit. L’ironie dans Le Journal d’une femme de chambre n’a pas une fonction
purement ludique et ne sert pas à enjoliver le roman pour que sa lecture soit plus agréable
au lecteur. Sa fonction est beaucoup plus sérieuse, l’auteur entame par son intermédiaire
une sorte de polémique avec son lecteur, une discussion difficile et douloureuse sur les
valeurs morales et sociales de son époque.

66
L’ironie sert donc, avant tout, comme outil dans la tâche difficile (cependant,
nous venons d’en voir la preuve, pas impossible à réaliser) de dénoncer « la profonde
perversité intrinsèque de l’homme » 95 qui se manifeste dans tous les domaines de la vie.
Mirbeau a décidé de dépeindre cette corruption en utilisant les exemples de certains
phénomènes et conduites qu’il haïssait particulièrement. C’est pourquoi il parle dans son
roman de l’exploitation inhumaine des domestiques par leurs maîtres, et de leur condition
pénible; de l’antisémitisme et du nationalisme, qui trouvent leur comble dans l’affaire
Dreyfus qui a pour Mirbeau une signification presque symbolique; de la « politique de
l’abêtissement » pratiquée par l’Église à travers l’éducation exercée par les prêtres;
de la stupidité des classes dominantes et de la superficialité des relations humaines.

En s’attaquant à plusieurs vices humains et en condamnant plusieurs éléments de
l’organisation sociale de son temps, Mirbeau tend à éveiller en lecteur une révolte,
pareille, par ailleurs, à celle qui se trouve à l’origine de son œuvre. Il semble espérer un
changement, malgré tout, et même malgré l’esprit décadent de l’époque.

Du point de vue formel, nous pouvons observer que dans Le Journal d’une femme
de chambre l’ironie est strictement liée au personnage de Célestine. Ce n’est pas sans
raison que Mirbeau a créé son double en cette femme du peuple et qu’il l'a fait écrire son
journal. Puisque l’ironie passe le plus facilement par le discours, il a choisi
la forme la plus adéquate qui permet de varier les signes d’ironie et assurer un
déroulement favorable à cette communication comportant de nombreux risques.
Le journal de Célestine comporte donc un nombre infini de ses commentaires ironiques et
des dialogues réels ou rapportés : ils rendent possible l’existence de l’ironie et sont une
manière efficace de railler les vices.

Nous espérons que notre étude de l’ironie dans Le Journal d’une femme de
chambre a pu révéler d’une manière efficace l’abondance d’exemples de « discours
oblique » dans cette œuvre d’Octave Mirbeau. La justesse de ses jugements ne semble
95
Maria JÉZÉQUEL-CARRILHO, “Le Journal d’une femme de chambre : passion, satire et vérité”, dans :
Cahiers Octave Mirbeau, nº 1, Angers, 1994, p. 1.

67
avoir rien perdu depuis le temps de la publication du roman, ce qui constitue encore une
preuve de son caractère exceptionnel. Le lecteur doit reconnaître que son message
profondément ironique est, malheureusement, toujours d’actualité de nos jours.

ANNEXES

« Il me poussa du coude légèrement et, glissant sur moi un regard étrange dont je ne pus
m’expliquer la double expression d’ironie aiguë et, ma foi, d’obscénité réjouie, il dit en
ricanant :
– Avec ça !... Faites celle qui ne sait rien… Farceuse va… sacrée farceuse ! » (LJ, p. 36)

« J’insiste avec une intention ironique que, d’ailleurs, elle ne comprend pas :
– Et, sans doute, mademoiselle Rose, qu’il vous mettra sur son testament ?... » (LJ, p.
89)

« On avait disposé, dans la chambre, une couchette pour moi, une petite couchette de
garde-malade et, – ô ironie ! afin, sans doute, de ménager sa pudeur et la mienne – un
paravent, derrière lequel je pusse me déshabiller. » (LJ, p. 187)

68
« Il semble donc que si quelqu’un devait échapper à cette sorte d’influenza morale qui
sévit si fort dans les salons, ce fût Victor Charrigaud, mieux que tout autre préservé de la
contagion par cet admirable antiseptique : l’ironie… » (LJ, p. 237)

« Impatient, fiévreux, très pâle, il surveillait le service, cherchait à surprendre, sur les
visages de ses invités, des impressions favorables ou ironiques, et, machinalement, avec
des mouvements de plus en plus accélérés, il roulait, malgré les avertissements de sa
femme, de grosses boulette de mie de pain entre ses doigts. » (LJ, p. 247)

« – Qu’appelez-vous des pratiques anti-naturelles ?... interrogea, sur un ton dont l’ironie
s’aggravait d’une intention polissonne, un peu lourde, la baronne Gogsthein, qui se
plaisait aux situations scabreuses. » (LJ, p. 248)

« Je souris ironiquement et, le menaçant du doigt, comme on fait d’un enfant :
– Capitaine… capitaine… vous êtes un petit cochon ! » (LJ, p. 326)

« – Elle est morte… Parbleu, c’est évident qu’elle est morte… Ainsi, vous avez un
certificat, et précisément la personne qui vous l’a donné est morte… Vous avouerez que
c’est assez louche…
Tout cela était dit avec une expression de suspicion très humiliante, et sur un ton d’ironie
grossière. » (LJ, pp. 359-360)

« Un désir, même le désir d’un ignoble et infâme vieillard, était allé vers elle, vers ce
paquet de chair informe, vers cette ironie monstrueuse de la nature… » (LJ, p. 368)

« Bien des fois, j’avais bâti de merveilleux avenirs sur la toquade d’un vieux… et ce
paradis était là, devant moi, qui souriait, qui m’appelait !... Par une inexplicable ironie de
la vie… par une contradiction imbécile et dont je ne puis comprendre la cause, ce
bonheur, tant de fois souhaité et qui s’offrait, enfin… je le refusai net. » (LJ, pp. 378-379)

« Avec une gravité triste où je ne sentis aucune ironie, il affirma :

69
– Moi, vous savez, ça me fera du deuil de m’en aller d’ici… Depuis quinze ans que je
suis ici… dame !... on s’attache à une maison… » (LJ, p. 445)

BIBLIOGRAPHIE

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