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Dossier pédagogique

Exposition virtuelle

Va’a
La pirogue polynésienne

Musée de Tahiti et des îles-Te Fare Manaha


BP 380 354 Punaauia Tahiti-98 178 Polynésie française
Tel 548 435-Fax 584 300 musee@mail.pf
Sommaire

L’exposition............................................................................ 3
Bibliographie ......................................................................... 9
Petit lexique de la pirogue en tahitien ................................. 10
Pour en savoir plus…............................................................ 11
Annexes : textes documentaires........................................... 28

1
Va’a, vaka, waka, wa’a… les pirogues océaniennes

Nommée va’a, waka, wa’a, vaka, la pirogue dite « à balancier » est présente dans toutes les aires de
souches culturelles et linguistiques d’origine austronésienne. Quand les premiers Européens arrivèrent à
Tahiti au XVIIIe siècle, ils furent impressionnés par le nombre, les performances nautiques et la qualité de
construction de ces pirogues.
De nombreux modèles réduits ont été réalisés par les Polynésiens et échangés ou vendus aux marins de
passage. Aujourd’hui, ils témoignent de la variété et la qualité de construction des embarcations
polynésiennes.(fig 1)
De même, d’importantes fouilles archéologiques menées à partir des années 1970 ont permis de mettre au
jour des fragments de bordés de pirogues et de mieux comprendre les techniques de construction. Sur l’île
de Huahine, dans l’archipel de la Société, ce sont des vestiges datés entre 850 et 1450 après JC qui ont été
miraculeusement retrouvés dans les sols chauds et humides tropicaux. A ’Ana’a dans l’archipel des Tuamotu,
un cyclone a permis la découverte de bordés ainsi qu’une proue (Fig 2) de grande pirogue double.

Fig 1 : Modèle réduit de pirogue. Puna’auia, Tahiti.


Long 2,47 m. Bois. MTI 82.05.49

Fig 2: Proue de grande pirogue double. Bois de tämanu (Calophyllum


inophyllum). Atoll de ’Ana'a aux Tuamotu. Propriété de la commune de
’Ana'a.

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A fa’aaraara i te to’i ! Réveillons l’herminette !

Issue d’un travail communautaire, la pirogue était le fruit d’un long processus de construction. Avant
l’arrivée des Européens, le métal n’existait pas en Polynésie. Les outils utilisés étaient alors en bois, en
pierre, en coquillage. L’herminette (Fig 3) était l’outil indispensable à la coupe des arbres et à l’évidement
des troncs. Les planches de bordés « cousues » à la coque par un système de liens fabriqués en bourre de
coco, étaient préalablement percées grâce à un perçoir à pompe (fig 4). Au moyen de petites herminettes,
les charpentiers effectuaient les finitions, notamment la sculpture des pièces de proue et de poupe. Puis ils
ajustaient le balancier ou la seconde coque par un jeu de traverses et de ligatures. Les femmes, quant à
elles, tressaient puis cousaient des nattes pour confectionner les voiles.
Aux îles de la Société, la construction des grandes pirogues ou des pirogues sacrées, était réservée à des
maîtres en charpenterie de marine, les tahu’a va’a. Jouissant d’un grand prestige social, ils recevaient un
long apprentissage. La construction de ces pirogues était entourée de nombreux cérémoniels et rites. Ainsi,
les artisans, le soir qui précédait la dernière nuit du cycle lunaire, déposaient leurs herminettes dans une
niche du marae. Ce geste s'appelait ha'amoe ra'a to'i, "endormir l'herminette". Puis ils invoquaient les dieux
qui pourraient leur venir en aide durant le travail, et notamment Tane, le dieu des artisans. Simultanément,
lors d'un rassemblement organisé aux alentours du marae, des offrandes étaient présentées aux dieux. Le
lendemain, chacun allait chercher son herminette et la plongeait dans la mer pour la "réveiller". Ainsi, l'outil
chargé de la puissance des lieux, le mana, pouvait travailler efficacement et en accord avec les charpentiers.

Fig 3 : To'i, herminette. Îles de la Société. Bois, basalte, fibre


de bourre de coco. Musée de Tahiti et des îles

Fig 4: Tieke ou hou, perçoir à pompe. Rangiroa, Tuamotu. Bois


de mikimiki (Pemphis acidula), coquille de coco, dent de requin,
fibres de bourre de coco. Musée de Tahiti et des îles.

Jeune homme creusant une pirogue à tema’e, Mo’orea dans les années 1930, Bishop
museum, Hawaii.

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A fano rä, naviguons !

Il y a plus de 3000 ans, des peuples venus de l’Ouest découvrent et colonisent la Polynésie occidentale
(Tonga, Samoa…) puis, la Polynésie orientale (Cook, îles de Polynésie française…). Navigateurs d’exception,
les Polynésiens sont sans doute les premiers à avoir couvert d’aussi longues distances sur des embarcations
uniquement conçues en matière végétale et sans instrument de navigation. Prouesse d’autant plus grande
que plus l’on va vers l’Est plus les distances sont longues et les îles petites.
Les connaissances maritimes des anciens Polynésiens étaient fondées sur la transmission des savoirs et sur
l’observation et l’interprétation de leur environnement naturel. Ils se guidaient en suivant la position et les
mouvements du soleil, de la lune, des étoiles, des vents, des houles et des courants. Les constellations
permettaient de tracer des routes, d’identifier des caps. Leurs noms étaient souvent en rapport avec la mer
et la pirogue. L’hameçon de Mäui (la constellation du Scorpion) représente l’une des constellations les plus
connues du Triangle polynésien. Elle servait à rallier Tahiti à partir des îles Hawai’i. Un pétroglyphe retrouvé
à Tahiti (Fig 5), pourrait une rose des vents et une pirogue, serait un signe du lien intrinsèque qui existe
aussi entre la connaissance des vents et la navigation. Le reflet d’un lagon sur un nuage, la présence de
certains oiseaux marins ou encore la houle sont autant de signes que les Polynésiens savaient interpréter
pour se diriger.
L’initiation aux techniques de navigation prenait comme support d’apprentissage des jeux pratiqués sur l’eau
ou dans les airs. Maîtriser les espaces aériens, c’était connaître les vents, leurs directions, leurs forces, leurs
dangers. La fabrication et la manipulation des jouets relevaient d’un savoir ancestral qui était transmis aux
jeunes chefs dès le plus jeune âge. Les jeux les plus notoires sont le tïtïra’ina, hydroglisseur (Fig 6), le
’aumoa, modèle réduit de pirogue et le ’uo, le cerf-volant.

Fig 5 : Pétroglyphe représentant une rose des vents et une pirogue.


Tahiti, îles de la Société. Long 48 cm. Roche volcanique.
Dépôt collection privée. Musée de Tahiti et des îles

Fig 6 : Tïtïra’ina, j ouet sous forme d’hydroglisseur, tige de roseau,


nervure de feuille de cocotier, feuille. Musée de Tahiti et des îles.

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Hoe, tatä, tütau, pagaie, écope et ancre

Différents accessoires accompagnaient le Polynésien dans ses déplacements en pirogue, ils variaient selon la
taille et le type de l’embarcation mais aussi selon l’archipel ou même l’île d’origine.
La pagaie se différenciait des avirons puisqu’elle était utilisée seule, et de la rame, car on ne l’appuyait pas
sur le bord. Mesurant généralement 1,5 m de long et utilisée pour la propulsion, elle servait aussi de
gouvernail sur les plus petites pirogues. Les pagaies dites cérémonielles de Ra’ivavae, aux îles Australes,
entièrement gravées de fins motifs géométriques sont les plus connues. Elles étaient probablement
destinées aux chefs, puis devant l’intérêt des Occidentaux sont devenues des monnaies d’échange.
Différentes formes de pagaies se distinguent selon les archipels.
Les pagaies gouvernails, malgré des similitudes avec les pagaies, ont une forme plus massive et une taille
plus imposante. Ces pagaies-gouvernails, qui pouvaient être très grandes et très lourdes, étaient accrochées
soit à un pieu, soit à un support en fourche, fiché à l’arrière de la coque.
L’écope avait partout une taille adaptée à la largeur du fond de la coque et pour les petites embarcations
une demi-coque de noix de coco était suffisante. La forme traditionnelle de l’écope en Océanie était celle
d’une cuillère à sucre avec le manche situé au-dessus de la cavité. Mais on trouve également des écopes en
forme de cuillère à sucre avec une poignée externe (site archéologique de Fa’ahia – Huahine) type que l’on
retrouvait en Nouvelle-Zélande, ou avec le manche interne mais libre, modèle caractéristique des îles
Marquises et des îles Fidji.
Les ancres étaient le plus souvent des pierres percées (fig 7) ou présentant une gorge ou une rainure
périphérique, qui permettait d’attacher facilement un cordage. Des cailloux pouvaient aussi êtres choisis
pour leur forme naturelle. Néanmoins et le plus souvent possible, les embarcations étaient remontées sur le
rivage. Dans les lagons de faible profondeur, les petites pirogues étaient posées sur un support constitué de
branches fourchues plantées dans le sol, qui les maintenaient au sec au-dessus des vagues.

Fig 7 : Tütau, ancre à perforation. Mangareva, îles


Gambier. Roche volcanique. Musée de Tahiti et des îles

Fig 8 : homme tenant une pagaie-gouvernail, Taha'a, îles Sous-le-Vent.


Bishop Museum, Hawaï.

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A hoe i te va’a ! Ramons !

Au fil du temps, la pratique de la pirogue est aussi devenue un moyen de se mesurer sportivement. Depuis
les 30 dernières années, les courses de pirogues polynésiennes sont devenues des événements sportifs
internationaux, mais leur origine est très ancienne. Les premiers Européens ont pu assister à de grandes
revues navales durant lesquelles de grandes pirogues richement décorées évoluaient dans le lagon. Par la
suite, les autorités françaises organisèrent de nombreuses fêtes patriotiques ou commémoratives avec des
épreuves de course à la voile ou de pirogues doubles et de pirogues à trois rameurs.
Au début des années 1950, les catégories se sont considérablement diversifiées : simples ou doubles et
armées par un, trois, six, quatorze et seize rameurs ou rameuses. Les pirogues sont alors taillées
spécialement pour la course. L’ère de la course de va’a contemporaine est née. Les équipes de Tahiti,
comme « Maire Nui » (Fig 9), vont brillamment s’illustrer dans les compétitions. Aujourd’hui, la pirogue de
sport bénéficie des progrès technologiques avec des coques en résine polyester et en carbone ultraléger.
La victorieuse pirogue Teremata’i (Fig 10) introduit la pirogue de course dans la très belle famille des objets
de collection.

Fig 9 : Pirogues doubles à 16 rameurs. Au premier plan, Maire nui.


Fêtes du 14 juillet à Papeete, Tahiti, vers 1960. Photographie
A.Sylvain, Tahiti

Fig10 « Teremata’i », pirogue de course à 6 places (balancier


manquant). Bois de falcata (Albizia falcata). 13 mètres.
Ra’iätea. Collection Hugh Laughlin.

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Bibliographie
Ouvrages généraux/Ethnologie
CONTE, Eric. 1992 - Tereraa, Voyages et peuplement des îles du Pacifique. Éditions Polymages-
Scoop, Tahiti
DANIELSSON, Bengt. 1981 - Tahiti autrefois. Hibiscus éditions, Pape’ete, Tahiti
DODD, Edward. 1972, Polynesian seafaring. Vol II of The Ring fire. Ed Dodd, Mead & Compagny, New-York
ELLIS, William. 1972 - A la recherche de la Polynésie d'autrefois. Société des Océanistes, Paris
HENRY, Teuira. 1988 [1962] - Tahiti aux temps anciens. Publication de la Société des Océanistes,
n°1, Musée de l'Homme, Paris
LAVONDES, A. 1976 - La culture matérielle en Polynésie et les collections du Musée de Tahiti et des îles.
Thèse de 3ème cycle en ethnologie soutenue en 1973 à l’Université René Descartes Paris V, Paris.
0’REILLY, Patrick & Raoul TEISSIER. 1975 – Tahitiens, Répertoire biographique de la Polynésie Française,
Publication de la Société des Océanistes, n°36, Musée de l’Homme, Paris.

Ouvrages spécialisés / Architecture navale


BONNEMAISON Joël. 1986 - L’arbre et la pirogue. Éditions de l’ORSTOM, Paris.
BUCK, P. H. 1964 - Arts and crafts of Hawai’i, section VI: Canoes. Bishop Museum Press, Hawai’i
EMORY, Kenneth. 1975 - Material culture of Tuamotu archipelago. Bernice Pauahi Bishop Museum Press,
Honolulu, Hawai’i
GUIOT, Hélène. 1997 - Waka et construction navale : mobilisation de l'environnement et de la société chez
les anciens Polynésiens. Approche ethno-archéologique. Doctorat de l'Université de Paris I-Panthéon-
Sorbonne en Préhistoire-Ethnologie-Anthropologie, Paris.
HADDON, A.C., HORNELL, J. 1991 - Canoes of Oceania. Three volumes combined in one. Vol. I : The canoes
of Polynesia, Fidji and Micronesia (1ère éd. 1936), Vol. II : The canoes of Melanesia, Queensland and New
Giunea (1ère éd. 1937), Vol. III : Definition of terms, general survey and conclusions (1ère éd. 1938).
Bernice Pauahi Bishop Museum Press, Honolulu, Hawai’i
HANDY, E.S.C. 1932 - Houses, boats and fishing in the Society Islands. Bernice Pauahi Bishop Museum
Press, Honolulu, Hawai’i
NEYRET, Jean. 1974 - Pirogues océaniennes. 2 Tomes, Association des Amis des Musées de la Marine, Palais
de Chaillot, Paris
RIETH, Eric. 1993 – Voiliers et pirogues du monde au début du XIXeme siècle, Essai sur la construction
navale des peuples extra-européens de l’amiral Pâris (1843), Du May, Paris.

Récits de voyage
AIMES, Paul. 1952 – « Eugène Caillot, Voyageur et historien de la Polynésie (1866-1938) », Journal de la
Société des Océanistes, Tome VIII, Paris.
BATAILLE-BENGUIGUI, Marie-Claire. 2001 – « Découverte de la Polynésie » in Le voyage de La Korrigane
dans les mers du Sud, Museum national d’histoire naturelle / Hazan, Paris.
BEAGLEHOLE, J.C. (ed.). 1955 - The Journals of Captain James Cook on his Voyages of Discovery. Extra
Series n°XXXIV, University Press, Published for the Hakluyt Society, Cambridge.
CAILLOT, Eugène. 1909 – Les Polynésiens orientaux au contact de la civilisation, Ed. Ernest Leroux, Paris.
COIFFIER, Christian. 2001 - Le voyage de La Korrigane dans les mers du Sud, Museum national d’histoire
naturelle / Hazan, Paris.
MORRISON, James. 1966 - Journal de James Morrison, second maître à bord de la Bounty. Société des
études océaniennes, Pape’ete
WILSON, James. 1997 - James Wilson 1797. Société des études océaniennes - Haere po no Tahiti, Papeete.

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Petit lexique de la pirogue

Français Tahitien marquisien Tuamotu Mangareva Rapa


pirogue va'a va'a / vaka vaka / häveke vaka kami'a
hoe / hoe
pagaie hoe pine hoe 'oe oe / rapa
tata / tapi
écope tatä 'iu tatä tatäpi ä'api
voile 'ie 'a / ka / ti'a kie kie kie
te muri ô te
poupe rei muri hope mu'i noko vaka repe muri
no'o hope tau
pätunihi
te mua ö te
proue rei mua hope i mua kömua vaka vaka repe mua
ihu va'a 'au'au
hoe u'i / uki
pagaie gouvernail fa'atere keho poka fa'atere uri peka
balancier /
flotteur ama ama ama ama ama
coque extérieure tau 'atea käte'a kätea kätea akatea
partie opposée käte'a / vahi
au balancier ätea
piquets ti'ati'a tiatia pätia tiatia tiatia
traverse avant 'ïato mua 'ïato mua kïato mua kiato mua kïato mua
traverse arrière 'ïato muri 'ïato mu'i kïato hôrau kiato muri kïato muri
aroro / tou'a mau
haubans rïtini tia täura tähaga rikini
quille ta'ere teke'e takere tekere ta'ere
ornements de
mat mati para
poki mua /
ancre tütau katau / 'ätau tütau poki muri kaiti
Maître
charpentier tahu’a
herminette to’i
Perçoir à pompe tieke

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Pour en savoir plus…

La conquête du pacifique sud en pirogue


Des Austronésiens aux Polynésiens
Les peuples qui ont quitté l’Asie du sud-est, il y a 5 000 à 6 000 ans, ont réalisé peut -être la plus grande aventure de
navigation de l’histoire de l’humanité : plus de dix mille îles furent ainsi peuplées, éloignées entre -elles parfois par des
distances de 4 000 kilomètres. Ces peuples parlant des langues austronésiennes confectionnaient une poterie dite
« lapita » au décor géométrique de lignes pointillées obtenues par impression au peigne. Ils possédaient leurs propres
techniques horticoles et de pêche et transportèrent avec eux leurs plantes. Mais surtout, l’outil de leur fabuleuse
conquête fut la grande pirogue à balancier ou à double coques qui, épaulée par des techniques de navigation élaborées,
a permis l’instauration de réseaux complexes d’échanges à travers les îles du Pacifique de l’ouest. Ces contacts entre les
groupes mélanésiens déjà en place et les Austronésiens s’établirent dans la zone comprise entre l’archipel Bismark au
nord-est de la Nouvelle-Guinée et les îles Salomon à partir de 3000 av J. C. Les groupes Austronésiens atteignirent vers
1300 av J. C., le Vanuatu, la Nouvelle-Calédonie et les îles Fidji et enfin vers 1150 av J. C. les îles Tonga et Samoa. Près
de mille ans plus tard, ces peuples issus des souches austronésiennes seront à l’origine de la culture polynésienne et de
techniques de construction navale et de navigation encore plus performantes, paramètres indispensables à l’entreprise
de la colonisation des îles de la partie Est du Pacifique, souvent séparées par des distances bien supérieures à celles de
la zone mélanésienne.
Le capitaine Cook fut le premier à reconnaître la fabuleuse expansion du peuple polynésien de part et d’autre du Grand
Océan. Rencontrant des peuples qui parlaient un langage possédant manifestement une origine et une culture
communes à celles des populations des îles Tonga, de Rapa nui (l’île de Pâques), des îles Hawai’i et de Aotearoa, il lui
parut évident qu’il s’agissait d’un seul et même peuple qui n’avait pu coloniser ces terres que par le moyen de la pirogue.
Il en eut la confirmation lorsque Tüpaia, originaire de Ra’iätea, parvint à dialoguer avec les Maoris de Aotearoa.
Les techniques de navigation maîtrisées par les Polynésiens n’ont pas fait l’objet d’observations, ni de descriptions fines
de la part des voyageurs européens. Néanmoins, plusieurs témoignages attestent de leurs richesses aux îles de la
Société. En effet, lorsque Tüpaia embarqua avec le Capitaine Cook, ce dernier, étonné par les connaissances détenues
par le Polynésien, lui fit dresser sur le papier une carte des îles polynésiennes, répertoriant ainsi soixante-quatorze îles
telles que les Samoa, Fidji, Tonga, Tuamotu et Marquises, que Tüpaia disposa en zones concentriques, chacune
correspondant à une journée de navigation. La présence de Tüpaia fut d’une aide précieuse au capitaine britannique,
qu’il guida dans les eaux polynésiennes.

Les sources documentaires historiques


Carnets de voyages et expéditions scientifiques
Les connaissances que nous avons aujourd’hui des anciennes pirogues polynésiennes sont essentiellement fondées sur
les informations collectées par les premiers navigateurs européens qui sillonnèrent l’océan Pacifique dès le XVIe siècle.
Les premiers témoignages sont capitaux, malheureusement trop insuffisants. Ce n’est qu’à partir de la fin du XVIIIe
siècle, notamment lors des voyages du capitaine Cook qu’une riche documentation d’ordre scientifique va voir le jour
concernant les pirogues du Pacifique. Des croquis pris sur le vif par des dessinateurs professionnels, tels que J. Webber,
W. Hodges, S. Parkinson, maîtrisant le rendu des volumes et la perspective, ainsi que des plans précis vont être réalisés
systématiquement chaque fois que cela sera possible. Ces illustrations, complétées de notes d’observations, nous
donnent une idée assez précise de l’architecture navale polynésienne telle qu’elle avait existé avant la rencontre avec les
Occidentaux. De même, les missionnaires nous ont laissé des témoignages intéressants : J. Wilson à la fin du XVIIIe
siècle et W. Ellis au début du XIXe siècle. Par la suite, une pléiade de commandants de vaisseaux se passionnera pour
les pirogues océaniennes et un nombre considérable d’informations sera ainsi collecté. Parmi les sources les plus
complètes sur le sujet, celles de l’Amiral Pâris dressent des plans très précis de nombreuses embarcations polynésiennes.
Mais ils ne furent pas les seuls, et de simples marins tel J. Morrison, membre de l’équipage de la Bounty lors de son
passage dans les eaux polynésiennes en 1788 et 1789, réalisèrent également des descriptions très détaillées de
pirogues.
Plus récemment, des scientifiques anglo-saxons commencèrent à consacrer leurs recherches sur le sujet. L’ethnologue K.
Emory observe attentivement les pirogues des Tuamotu et celles des îles de la Société dans les années 1930. Les
informations et les photographies qu’il recueille représentent une richesse inestimable. A la même époque, E. Best publie
« The maori canoe », un travail de recherche très dense sur la pirogue dans la culture maori. En 1936, les Américains, A.
C. Haddon et J. Hornell éditent « canoes of Oceania », résumé de toutes les informations (relations de voyages et
recherches ethnographiques) alors disponibles sur les pirogues du Pacifique. Cette publication reste de nos jours un

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ouvrage de référence. Deux érudits s’inscrivent dans cette même filiation : le Père J. Neyret, à partir des recherches
débutées en 1931, publie finalement 45 ans plus tard « pirogues océaniennes ». E. Dodd consacre également de
nombreuses années de sa vie à la connaissance des pirogues océaniennes et de la navigation ancestrale. Son ouvrage
« Polynesian seafaring » paraît en 1971.
D’autres pionniers apporteront leur contribution à la connaissance de l’architecture navale ancienne Polynésienne et aux
techniques de navigation ancestrales par le biais de leurs propres expériences. Les tentatives sur des radeaux de T.
Heyerdhal, de E. De Bishop et F. Cowan participent également à cette quête de connaissance. Les voyages de Hokulea
initiés par D. Lewis et B. Finney suivant les instructions du maître en navigation micronésien Mau Pialug démontrent
indubitablement que les techniques de navigations ancestrales permettaient les mêmes traversées transocéaniques que
celles réalisées par les circumnavigateurs bien des siècles plus tard, mais aux instruments cette fois. Ces aventures
allaient faire école avec notamment le Hawai’ien Nainoa Thompson et depuis une vingtaine d’années, de nombreuses
expériences de voyages à bord de reconstitutions de pirogues polynésiennes tradit ionnelles entreprises avec succès.

Les vestiges : entre archéologie et tradition orale


Si l’utilisation de la pirogue comme moyen de transport et de liaisons maritimes d’un bout à l’autre du grand océan
Pacifique est attestée de tous, il n’en va pas de mê me des connaissances relatives aux types exacts des pirogues qui
naviguaient aux temps des grandes migrations. Les chercheurs émettent l’hypothèse qu’elles furent probablement très
grandes et performantes, peut -être même davantage que celles observées par les premiers navigateurs européens à la
fin du XVIIIe siècle. Il semble que les Polynésiens ne pratiquaient déjà plus les longs voyages d’exploration depuis
longtemps et que par conséquent, l’existence d’embarcations destinées à transporter des populations assez nombreuses
pour y faire souche ainsi que les plantes et les animaux essentiels à leur survie, ne s’imposait plus. À l’heure actuelle,
deux sources intéressent les chercheurs qui tentent d’apporter des éléments de réponses aux questions soulevées par
les pirogues du peuplement : la recherche archéologique et le recueil et l’étude des traditions orales océaniennes.
Les vestiges archéologiques sont quasi inexistants, à quelques exceptions près, comme ceux mis au jour dans des
grottes funéraires aux îles Hawai’i, dans des marécages à Aotearoa (la Nouvelle-Zélande) et ceux provenant du site de
Fa’ahia sur l’île de Huahine aux îles Sous-le-Vent, ces derniers constituant probablement les plus anciens vestiges de
pirogues connus à ce jour en Océanie. Datés entre 850 et 1450, les éléments de pirogues appartiennent sans aucun
doute à plusieurs types de pirogues. Les éléments de grandes dimensions laissent à penser qu’ils ont pu appartenir à
une grande pirogue double similaire à celle dont le capitaine Cook dressa le plan et qui mesurait 33 mètres de long.
Malgré l’ancienneté de ces vestiges, rien n’autorise à les rapprocher des pirogues de peuplement.

Si les traditions orales n’ont pu apporter d’informations précises sur ce point, elles relatent toutefois des faits de tout
premier ordre. Un épisode de la mythologie des îles de la Société rapporte ainsi que les divinités Tu et Hina se
déplaçaient sur les océans à bord d’une pirogue à balancier désignée par le terme générique de va’a nommant les unes
après les autres les limites spatiales qui séparaient les îles entre elles. Plus encore, l’époque légendaire nous rapporte
que Hiro (héros légendaire et célèbre navigateur du Grand Océan Tai-nui), construisit lui-même à Tahiti une pirogue,
d’un type différent de celui des va’a, aux dimensions impressionnantes, appelé pahï, possédant des performances
supérieures, avec laquelle il sillonna les mers du triangle polynésien. Le récit mentionne toutes les étapes de la
construction d’une grande pirogue, depuis le choix des essences suivant les parties de l’embarcation, l’abattage de
l’arbre jusqu’aux cérémonies et rituels qui l’accompagnent, comme la « mise au repos » de l’herminette par le tahu’a
va’a (le maître charpentier) à l’intérieur du marae, afin que les divinités lui donnent le pouvoir nécessaire à la réussite de
la construction.

L’approche de l’archéologie et celle de la tradition orale ne sont pas contradictoires, bien au contraire. Conjuguées, elles
permettent avec l’examen des informations collectées depuis les premiers voyages des navigateurs occidentaux,
d’ébaucher une idée assez fine des plus anciennes pirogues polynésiennes.

Va’a, objet sacré


Le dernier voyage vers Havaiki
Les références associant le va’a au domaine du sacré sont nombreuses. Aux îles de la Société, les pirogues sacrées ou
va’a ra’a étaient fabriquées sur les marae à partir du bois des arbres qui poussaient à l’intérieur des enceintes sacrées et
n’étaient utilisées que pour le transport des to’o (réceptacles des divinités) ou des pierres de marae destinées à la
fondation de nouveaux lieux de culte. Ces va’a ra’a devenaient dès lors des marae flottants et on les convoyait sur terre
en les faisant glisser sur des corps d’hommes sacrifiés pour l’occasion. L’océan lui-même était considéré comme le plus
grand et le plus sacré des marae.

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À Aotearoa (Nouvelle-Zélande), des pirogues pouvaient être extrêmement tapu, c’est à dire sacrées et par conséquent
soumises à de multiples interdits. Appelées waka mamae, elles servaient au transport d’un chef défunt ou alors étaient
spécialement construites dans le but de venger un meurtre ou une défaite. Si la paix était préférée à la guerre, la
pirogue était alors laissée à l’abandon, sans que personne ne puisse la toucher.
Véhicule physique et spirituel des Hommes, le va’a accompagnait le Polynésien lors de son dernier voyage... celui dans
l’au-delà. Ainsi, au Fenua ’Enana (les îles Marquises), des pirogues étaient disposées à côté des corps de défunts
prestigieux (chefs, prêtres et guerriers) ayant un mana (prestige ou pouvoir social, physique et/ou spirituel) important.
Les corps de nombreux guerriers tués étaient placés à l’intérieur de ces pirogues en guise de rameurs, car les
Marquisiens estimaient nécessaire leur présence pour que le défunt puisse rejoindre le monde des morts. Le corps du
défunt était déposé dans une sorte de civière en forme de pirogue appelée papa tüpäpaku, puis ses ossements étaient
placés dans un tronc évidé et taillé également en forme de pirogue dont le nom était vaka tüpäpaku. À Aotearoa, les
ossements des défunts étaient déposés dans une extrémité de leur propre pirogue ou encore à côté de modèles réduits
de pirogues, et ce afin de les aider à trouver le chemin de la terre mythique des origines, Havaikï De même à Vaihï
(aujourd’hui Hawai’i), des morceaux de pirogues étaient fréquemment déposés dans une grotte avec les ossements de
son propriétaire. À Pukapuka aux îles Cook, le corps du défunt pouvait être enveloppé dans la voile de sa pirogue.

Va’a / vä’a : objet sacré/espace social


Le Polynésien, illustre navigateur des temps anciens, parcourant les océans alors que l’on cabotait encore sur la
Méditerranée, s’installant sur une étendue océanienne très vaste, a depuis les premières migrations connues et
reconnues, posé des limites ou des frontières à l’intérieur des aires dans lesquelles il s’établissait, dans les espaces au
milieu desquels il s’organisait et évoluait. Ces étendues, immenses ou réduites, le Maori les nomme vä, c’est-à-dire, tout
espace, situé entre deux îles, deux frontières ou deux objets bien identifiés. Mais il nommera également vä l’action de
parcourir une distance se situant entre ces deux limites, de partir, de voyager et même de fuir. Et ici se fait le lien avec
l’embarcation mythique, légendaire, historique et tellement identitaire qu’est la pirogue ou va’a.
Mais plus qu’une traduction purement linguistique et déductive qui ne donnerait qu’un seul signifié à la notion va’a, c’est -
à-dire le mot « pirogue, » le concept va’a/vä’a doit être appréhendé de manière plus élargie, plus vaste, plus spatiale
dirions-nous. Ainsi, les distances qui séparent les frontières, les districts, les îles ou les objets, entre eux ou au sein
même de ceux-ci, se définissent davantage en termes de communauté, de groupe, de clans, ou de tout autre système
où tous les éléments essentiels liés inconditionnellement les uns aux autres forment un tout fonctionnel, comme c’est
bien évidemment le cas de « la pirogue ».

Cette conception dichotomique de la notion vä’a/va’a va permettre au Polynésien d’établir ses limites sur terre, sur mer
mais aussi dans les cieux : car chaque chefferie sur terre retrouve ses frontières sur mer et ses piliers/limites dans les
cieux, ces derniers allant d’une constellation à une autre ou jusqu’à une seule étoile. Par conséquent, reconnaître ses
limites terrestres, c’est avant tout connaître ses repères océaniques qui se reflètent de nuit sur la grande voûte céleste
de Ta’aroa le Dieu créateur. Cette connaissance acquise de génération en génération permet à l’Homme d’organiser sa
société et de vivre en vertu d’une identité et d’un espace propre et unique que l’on retrouve dans des compositions
notionnelles telles les va’a mata’eina’a (espace organisé de myriades), communément traduits par districts. De même, on
nommera dans le même esprit va’a hiva tout groupe habitant à l’intérieur d’une île ou d’un district, cet espace-ci étant
un sous espace de va’a mata’eina’a. Plus encore, tous se reconnaîtront faisant partie d’un va’a ‘äi’a, c’est -à-dire d’un
grand espace regroupant plusieurs îles telle une Nation, et l’on pourrait citer encore bien d’autres espaces va’a/va’a qui
regroupent les individus selon d’autres critères qu’uniquement géographiques et où la notion vä’a/va’a compose la partie
première et influence d’un sens spatial le reste de la composition notionnelle.

Cependant, tout le merveilleux de ce concept réside dans l’incroyable capacité de son signifié à transcender la mobilité
statique et inaliénable des limites qu’impose une organisation sociale et religieuse stable. Et la magie s’opérant, ce
concept d’espace ou vä’a, comme une matrice, engendre une forme mobile qui se métamorphose en un réceptacle
profane ou sacré, « La Pirogue ». Espace au début, réceptacle de ce même espace à tout autre moment, la pirogue ou
va’a transporte ainsi ces espaces délimités, ces organisations systémiques terrestres ou ce défunt grand chef,
franchissant les distances océaniques et célestes alors même que les Hommes n’auront peut -être jamais quitté leur île,
leur groupe ou leur chefferie. Vä’a, l’espace terrestre devenu va’a, l’espace mobile est sans nul doute le réceptacle
communautaire et sacré le plus prestigieux de tous, outil inaliénable d’un peuple de voyageurs, traversant les frontières
d’autres vä’a, aux fins nécessaires et vitales mais aussi cérémonielles, de rencontres, de confrontations ou de retour aux
origines.

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Qu’il faille par conséquent se nourrir, se déplacer, faire alliance, étendre son pouvoir, guerroyer, se défendre, invoquer
une divinité ou passer d’un Monde à l’autre, les Hommes ne quittent jamais leur va’a ni leur vä’a, sur terre comme sur
mer, qui sont leur espace vital, social et religieux, où les limites, formes et repères ancestraux ont été établis depuis des
générations immémoriales aux temps mythiques de la Création.

A titre d’exemple, cet extrait issu de la tradition orale tahitienne que nous pro posons de livrer ci-dessous nous montre
qu’après avoir créé la matière, Ta’aroa décide d’y mettre de l’ordre avec l’aide de son artisan Tü, afin de la stabiliser et
d’en délimiter deux grands espaces premiers et sacrés qu’il nommera vä’a/va’a iti, petit espace et vä’a/va’a nui, grand
espace. Ta’aroa ordonne ainsi à Tü d’œuvrer afin que l’Univers soit stabilisé et délimité par des racines qui puissent
retenir le tout, celles du haut qui retiennent la voûte céleste, celles du bas la fondation de l’Univers et celles qui
délimitent l’intérieur des terres de celles du littoral.

« … Ua ta’o atura Ta’aroa : Ua ta’o atu ra Ta’aroa : « A horahora Ta’aroa ordonna : « que des
A horahora mai i te one i ta’u va’a iti mai i te one i tä ‘u vä’a iti ë ! A étendues de sable emplissent
e ! A horahora i te one o ta’u va’a nui horahora i te one ö tä ‘u vä’a nui ë ». mon petit espace ! Que des
e. » étendues de sable emplissent
mon grand espace ! »

Les Polynésiens savent d’où ils viennent... de Havaiki. Ils ne savent peut-être plus où cette Terre se trouve, qu’importe
puisqu’ils y retourneront inéluctablement après leur séjour dans le monde des vivants...Et, ils y retourneront comme ils
en sont venus... à bord du va’a, la pirogue ma’ohi.

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Extraits de textes

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L’ART DE CONSTRUCTION DES PIROGUES DE TAHITI
par Louis Antoine de Bougainville
voyage autour du monde, Tahiti 1768

« […] Ils ont deux espèces de pirogues ; les unes, petites et peu travaillées, sont faites d’un seul tronc
d’arbres creusé fait, comme aux premières, le fond de la pirogue depuis l’avant jusqu’ai deux tiers environ
de sa longueur ; un second forme la partie de l’arrière qui est courbe et fort relevée : de sorte que
l’extrémité de la poupe se trouve à cinq ou six pieds au-dessus de l’eau ; ces deux pièces sont assemblées
bout à bout en arc de cercle, et comme, pour assurer cet écart, ils n’ont pas le secours des clous, ils percent
en plusieurs endroits l’extrémité des deux pièces, et ils y passent des tresses de fil de coco dont ils font de
fortes liures. Les côtés de la pirogue sont relevés par deux bordés d’environ un pied de largeur, cousus sur
le fond et l’un avec l’autre par des liures semblables aux précédentes. Ils remplissent les coutures de fils de
coco, sans mettre aucun enduit sur le calfatage. Une planche, qui couvre l’avant de la pirogue et qui a cinq
ou six pieds de saillie, l’empêche de se plonger entièrement dans l’eau lorsque la mer est grosse. Pour
rendre ces légères barques moins sujettes à chavirer, ils mettent un balancier sur un des côtés. Ce n’est
autre chose qu’une pièce de bois assez longue, portée sur deux traverses de quatre à cinq pieds de long,
dont l’autre bout est amarré sur la pirogue. Lorsqu’elle est à la voile, une planche s’étend en dehors, de
l’autre côté du balancier. Son usage est pour y amarrer un cordage qui soutient le mât et rendre la pirogue
moins volage, en plaçant au bout de la planche un homme ou un poids.
Leur industrie paraît davantage dans le moyen dont ils usent pour rendre ces bâtiments propres à les
transporter aux îles voisines, avec les transporter aux îles voisines, avec lesquelles ils communiquent sans
avoir dans cette navigation d’autres guides que les étoiles. Ils lient ensemble deux grandes pirogues côte à
côte, à quatre pieds environ de distance, par le moyen de quelques traverses fortement amarrées sur es
deux bords. Par-dessus l’arrière de ces deux bâtiments ainsi joints, ils posent un pavillon d’une charpente
très légère, couvert par un toit de roseau. Cette chambre les met à l’abri de la pluie et du soleil, et leur
fournit en même temps un lieu propre à tenir leurs provisions sèches. Ces doubles pirogues sont capables de
contenir un grand nombre de personnes, et ne risquent jamais de chavirer. Ce sont celles dont nous avons
toujours vu les chefs se servir : elles vont, ainsi que les pirogues simples, à la rame et à la voile : les voiles
sont composées de nattes étendues sur un carré de roseaux dont un des angles est arrondi.
Les Tahitiens n’ont d’autres outils pour tous ces ouvrages qu’une herminette, dont le tranchant est fait avec
une pierre noire très dure.elle est absolument de la même forme que celle de nos charpentiers, et ils s’en
servent avec beaucoup d’adresse. Ils emploient, pour percer les bois, des morceaux de coquilles fort
aigus.[…] »

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Textes extraits de « A la recherche de la Polynésie d’autrefois »
de William Ellis, missionnaire de la L.M.S en Polynésie de 1816 à 1824

GUERRE NAVALE

« […] Les indigènes étant tous des insulaires, la mer était pour eux un domaine familier et c’est sur cet
élément que se livraient leurs combats les plus sanglants. J’ai déjà donné une description de leur pähi, ou
pirogues de guerre. Leurs flottilles étaient souvent importantes. Les expéditions contre des gens de Huahine,
si j’en crois le récit que me firent les survivants de la bataille de Hooroto, comprenaient quatre-vingt-dix
embarcations, chacune d’une longueur de vingt toises. Une quantité de petites pirogues les accompagnaient
probablement. Lorsque l’engagement se produisait à l’intérieur des récifs, les pirogues étaient souvent
attachées ensemble l’une derrière l’autre, l’étrave de l’une étant fixée à la poupe de la pirogue précédente.
Ils appelaient cette formation api et l’adoptaient pour éviter que leur ligne ne se brise ou que certains ne se
retirent du combat. Les bateaux ennemis pouvaient être amarrés de la même façon ; les deux flottes se
présentaient en une ligne continue de pirogues, avec leurs reva, ou banderoles flottantes ; les voyageurs
ramaient vers la haute mer, les guerriers occupant la plate-forme élevée pour leur défense ce qui
permettaient de contrôler chaque partie de la pirogue. Encore loin les uns des autres, ils se battaient avec
leurs frondes ; puis se rapprochant, ils jetaient les lances et les javelots ; enfin ils en arrivaient à
l’abordages ; mus par des sentiments de rage, d’orgueil, d’ambition ou de désespoir, ils se battaient avec la
fureur la plus opiniâtre. […] »

SPORTS NAUTIQUES

« […] Un autre amusement qui semble donner beaucoup de plaisir aux enfants des îles, consiste à construire
de petites pirogues, des bateaux ou des embarcations et à les faire flotter dans la mer. Bien qu’ils soient de
formes assez grossières et voués à une prompte destruction, beaucoup de garçons font preuve d’une grande
ingéniosité dans la construction de ce genre de jouet. La coque est généralement taillée dans une branche
d’hibiscus, au bois léger ; le cordage est fabriqué avec de l’écorce, les voiles sont formées de petites feuilles
du cocotier ou de tissu indigène. Les propriétaires de ces petites embarcations partent souvent en groupes
et, prenant leurs canots en main, avancent dans la mer jusqu’à la ceinture ou à la poitrine, et parfois
nageant même encore plus avant. Alors, ils mettent à l’eau leur flotte en miniature. Elle consiste en bateaux,
bricks, sloops, embarcations et pirogues. Puis ils retournent au rivage. Ils fixent généralement une pierre
dans le fond de leurs bateaux pour les maintenir verticalement, et comme le vent les pousse à travers la
baie, leurs propriétaires courent dans la mer, ayant de l’eau jusqu’au genoux, criant et éclaboussant pour
surveiller leur avance. Tels étaient quelques-uns des divertissements des indigènes des îles des mers du
Sud. […] »

TRISTE NAUFRAGE

« […] Les pirogues simples, bien que plus sûres en me, sont pourtant sujettes à des accidents, malgré le
balancier, qui doit être fixé avec grand soin pour les empêcher de se retourner. Pour les indigènes,
l’inconvénient n’est pas grand, amis pour un étranger, ce n’est pas toujours agréable, ni sûr. Mrs Orsmond,
Mrs et Mr.Barff, Mrs Ellis et moi-même, avec nos deux enfants, et un ou deux indigènes, traversions un jour
le petit port de Fare, à Huahine. Une servante était assise à l’avant de la pirogue, ayant notre fillette dans
les bras, notre petit garçon, un bébé, était au sein de sa mère ; un indigène, muni d’une longue perche
légère, pagayait ou poussait la pirogue. Tout à coup, un petit buhoe (pü hoe) monté par un adolescent assis
dedans, surgit de derrière des branches qui pendaient sur l’eau et, avant que nous ayons pu changer de
route ou l’adolescent arrêter son embarcation, celle-ci entra dans notre balancier qui coula instantanément.
Notre pirogue se retourna et tout notre groupe fut précipité dans l’eau. Le soleil s’était couché bientôt après
que nous avions quitté l’autre rive et le crépuscule étant très court, les ombres de la nuit s’étaient déjà
épaissies autours de nous, ce qui empêchait les indigènes sur le rivage de se rendre compte de notre
situation. La femme indigène tenait notre petite fille en l’air d’une main et nageait de l’autre vers le rivage,
aidant autant que possible Mrs.Orsmond qui avait saisi ses longs cheveux flottant sur l’eau derrière elle. Mrs
Barff, revenant à la surface, s’était agrippée au balancier de la pirogue qui avait occasionné le désastre ; elle
appela au secours, alerta les gens sur le rivage du danger que nous courions, ce qui les amena rapidement à

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nous secourir. Mr Orsmond n’avait pas plus tôt atteint le rivage,qu’il plongea de nouveau, Mrs Orsmond
abandonnant l’indigène qui la soutenait,s’accrocha à son mari, l’empêchant non seulement de nager, mais le
faisant couler si profondément que sans l’arrivée rapide des indigènes, ils auraient tous deux trouvé là une
mort prématurée ; Mahine-vahine, la reine, sauta elle-même à l’eau et accompagna Mrs Barff jusqu’au
rivage. J’arrivai sur le côté opposé de celui où la pirogue s’était retournée et aperçus Mrs Ellis luttant dans
l’eau, tenant toujours le bébé sur son sein. Je grimpais immédiatement sur la pirogue et la soulevai
suffisamment au-dessus de l’eau pour permettre au petit garçon de respirer ; jusqu’à ce qu’une petite
pirogue vint à notre aide. Elle prit ma femme tandis que je nageai vers le rivage, remerciant les gens de
l’aide apportée. […] »

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Textes extraits du journal de James Morrison,
second maître à bord de la Bounty, 1792 en séjour à Tahiti de 1788 – 1791

PIROGUE DE TUBUAI, ILES AUSTRALES

« […] Leurs pirogues sont différentes de celles que nous avons vues dans toutes les autres îles ; elles ont de
9 à 12 m de long et portent de 12 à 24 hommes ; elles sont étroites dans le fond et vont s’élargissant
jusqu’à atteindre 40 à 45 cm à la hauteur du plat bord et conservant la même largeur ensuite. Elles ont
environ 60 cm de profondeur et pointues à l’avant et à l’arrière, l’avant ressemblant à la tête d’un animal
avec une large gueule et l’arrière s’élevant en forme de crosse finement sculptée et travaillée. Les pirogues
sont construites de plusieurs bordés bien ajustés et assujettis par un laçage en fibre de coco le tout peint en
rouge et sur les côtés, sont disposés sous forme d’arceaux, des écailles de poissons perroquet et de petits
coquillages collés avec de la sève d’arbre à pain ce qui leur donne une grande élégance. Elles sont
construites en bois de Tamanu ou d’arbres à pain et sont bien finies étant donné les outils qu’ils possèdent,
n’ayant rien d’autre que des herminettes de pierre ou de coquillage, des os et des dents de requin avec du
corail et du sable pour les polir, le fini étant obtenu avec la peau de raie ou de requin ; tels sont tous les
outils que nous leur avons vu utiliser ; leurs pagaies ont de 90cm à 1,20 m de long, a pale est circulaire,
avec une arrête sur une face comme nos avirons, mais l’autre côté est creusé au lieu d’être plat. […] »

LA PECHE AU THON A TAHITI

« […] Celle-ci est pratiquée de la façon suivante : dans une pirogue double portant de 6 à 8 hommes est
installée à l’avant une longue perche fixée à son extrémité inférieure et que l’on lève et abaisse au moyen
d’une corde ; sur la partie haute se trouvent deux pièces de bois s’écartant comme des cornes de part et
d’autre de la perche et sur lesquelles on attache des lignes. Aux sommets de la perche est fixé un bouquet
de plumes de coq noires qui agitées par le vent lorsque la perche est abaissée sur l’eau, attire les poissons.
Les appâts vivants sont conservés dans un panier immergé entre les deux pirogues. Lorsqu’ils voient du
poisson ils s’en approchent et une fois sur les lieux, pagayant de l’arrièrent, ils maintiennent l’arrière de la
pirogue au vent. Un homme muni d’une écope jette continuellement de l’eau en pluie et les hameçons ayant
été appâtés la perche est abaissée de façon à ce que les hameçon soient tout juste immergés. Celui qui a
appâté les hameçons et qui se tient à l’avant jette de temps à autre un petit poisson vivant tandis que
l’écope maintient une pluie là où se trouve les hameçons. Les poissons ne tardent pas à mordre, la perche
est relevée et les prises ayant été détachées les hameçons sont ré-appâtées et remis à l’eau. Certains de ces
poisons sont très gros et peuvent tirer la pirogue sous l’eau lorsqu’ils ne sont pas rapidement amenés à
bord. Ceci est sans inconvénients mais il arrive que la ligne casse et lorsqu’il s’agit d’un hameçon de fer c’est
pour eux une perte comparable à la perte d’une ancre pour nous. […] »

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