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QUELQUES ÉGYPTIANISMES DANS L'EXODE

Author(s): B. Couroyer
Source: Revue Biblique (1946-), Vol. 63, No. 2 (AVRIL 1956), pp. 209-219
Published by: Peeters Publishers
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/44090455
Accessed: 28-09-2017 19:12 UTC

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QUELQUES ÉGYPTIANISMES DANS L'EXODE

Dans La langue du Pentateuque dans ses rapports avec Végyptien (1),


A. S. Yahuda avait entrepris la tâche délicate de dépister les égyp-
tianismes du Pentateuque. Sa tentative fut assez mal accueillie des
orientalistes (2) et des égyptologues (3). Yahuda prétendait démon-
trer que la langue hébraïque s'était imprégnée d'égyptianismes au
cours du séjour que firent en Égypte les descendants de Jacob, et il
découvrait des tournures égyptiennes dans les phrases les plus banales,
forçant, pour arriver à ses fins, le sens de mots égyptiens glanés à
travers des textes de toutes les époques. Ces outrances devaient
compromettre sa thèse et les recenseurs eurent beau jeu. Mais, de
cette construction effondrée, des pierres demeurent peut-être utili-
sables, avec ou sans retouches. A côté de mots d'origine égyptienne
incontestée - mots empruntés et noms propres - il peut fort bien
y avoir, de l'avis unanime, quelques expressions égyptiennes passées
inaperçues et qu'il est légitime de chercher à déceler. Ce travail, pour
être fructueux, requerrait, selon Peet (4), la collaboration d'un hébraï-
sant et d'un égyptologue, car personne, à son avis, ne saurait posséder
comme il faut les deux disciplines. Devant de telles exigences, on se
sent mal à l'aise pour proposer, avec toutes les réserves que de droit,
quelques égyptianismes dans l'Exode.
Yahuda signale la fréquence inaccoutumée du mot Élohîm dans
l'histoire de Joseph, surtout au cours de son entretien avec Pharaon
et avec ses frères. Il voit là une influence égyptienne, car Élohîm,
d'après lui, ne serait que la traduction de ntrw, pluriel de ntr, dieu.
Koenig s'est élevé contre cette assertion (5). Le nom d'Élohlm n'est-il
pas employé fréquemment en d'autres endroits (par ex. xxxiv, 5 ss.,
11, 13, 16, 24, 42)? De plus le narrateur, qui nous montre l'attachement

(1) A. S. Yahuda, Die Sprache des Pentateuch in ihren Beziehungen zum Aegyptischen.
(2) E. Dhorme, RB ., 1929, p. 441 ss.; E. Koenig, JBL ., XLVII, 1929, p. 333 ss.
(3) E. Peet, JEA.t XVI, 1930, p. 157 ss.; Spiegelberg, Zeitschrift für Semitistik... VII,
1929, pp. 86-110 et la réponse de Yahüda : Eine Erwiderung auf Wilhelm Spiegelberg's
« Aegy piolo gische Bemerkungen » zu meinem Buche « Die Sprache des Pentateuch ».
(4) Op. cit., p. 158.
(5) Op. cii., p. 344.
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210 REVUE BIBLIQUE.

de Joseph pour son peuple (l, 24 ss,)


donner à Élohîm le sens que préte
rallié à l'Égypte et à son polythéism
Cette critique est on ne peut plus
l'exposé de Yahuda. Mais elle ne porte,
de sa thèse. Si le mot Élohîm ne p
à une influence égyptienne, n'y a-t-
est plus ou moins probable? Le mot
t-il un pluriel? Examinons d'abord ce
nous l'avons vu, qu' Élohîm, étant u
pluriel égyptien. En cela il a fait fa
pluriel, mais un pluriel A'* excellenc
généralement au singulier (1). Il a d
ntr. Il a, non seulement dans la pens
l'admettre Yahuda, p. 17, n. 1), mai
monothéiste.
Ce point éclairci, Élohîm répond-il, non pas toujours, mais du moins
parfois, au ntr égyptien (2)? Les cas où l'on pourra, avec quelque
vraisemblance, soupçonner une équation : Élohîm-rc/r seront évidem-
ment, au premier chef, ceux où l'écrivain inspiré rapporte les propos
d'un Égyptien. Nous avons précisément, dans l'histoire de Joseph,
un épisode de ce genre. Après avoir entendu l'explication de ses songes,
Pharaon dit, en effet, à ses officiers, au sujet de Joseph : « Trouverons-
nous un homme comme celui-ci, en qui soit l'esprit de Dieu »? (xli, 38).
Yahuda ne manque pas de souligner la saveur égyptienne de cet « esprit
de Dieu » (p. 17) et il faut bien, sur ce point du moins, et la ques-
tion de pluriel toujours mise à part, rendre justice à sa perspicacité.
Le Dr Yahuda n'était pas un égyptologue de profession et ses recen-
seurs le lui ont dit sans ambages. Mais un aussi fin connaisseur de la
religion égyptienne que le Chanoine Drioton est arrivé, sur le point
qui nous occupe, à la même conclusion. Après avoir montré que les
livres 8apientiaux égyptiens enseignaient, depuis les plus hautes
époques, la doctrine monothéiste et qu'une seule traduction : Dieu ,
donne raison de tous les cas où l'on rencontre ntr (3), il traite de

(1) Joüon, Grammaire de l'hébreu biblique , § 136, d.


(2) P. Humbert, Recherches sur les sources égyptiennes de la littérature sapientiale d'Israël,
verrait volontiers dans Hâélohîm ou Élohîm du livre de l'Ecclésiaste p' ntr ou n/r (p. 124).
J'ai moi-même essayé de montrer que, remis dans son contexte égyptien et en interprétant
Élohîm par n'r, le discours du pharaon Néchao à Josias, rapporté dans II Chron ., xxxv,
20 ss. devenait beaucoup plus intelligible, ce qui est une probabilité en faveur de l'équation
ntr- Élohîm; cf. RB.t LV, 1948', p. 388 ss.
(3) La religion égyptienne dans ses grandes lignes , p. 9 ' Le monothéisme dans l ancienne
Êgypte , Cahiers d'Histoire égyptienne, janvier 1949, pp. 149-168.

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QUELQUES ÉGYPTIANISMES DANS L'EXODE 211

l'épisode de la vie de Joseph auquel se référait Yahuda et il écrit à


ce propos : « Le passage de la Genèse (xli, 38) : Pharaon dit à ses servi-
teurs: Pourrions-nous trouver un homme comme celui-ci qui ait en lui
V esprit de Dieu? Et Pharaon dit à Joseph: Puisque Dieuťafait connaître
toutes ces choses etc ... a une couleur égyptienne authentique et il
n'est pas, comme on l'a cru, le reflet de la doctrine hébraïque projeté
par la légende sur l'ancienne Égypte » {ibid., p. 7). Voici donc un cas
où un égyptologue chevronné, qui est aussi un biblisté, retrouve,
lui aussi, sous la forme Ëlohîm, le mot ntr.
Rien ne s'oppose, remarquons-le, à cette exégèse. Les commenta-
teurs (en dernier lieu Clamer) (1) renvoient au v. 16 du même chapitre
où Joseph dit à Pharaon : « Je ne compte pasl C'est Dieu qui donnera
à Pharaon une réponse favorable. » Joseph compte bien sur l'assis-
tance de son Dieu. Mais lorsque Pharaon discerne en Joseph l'esprit
de Dieu, il ne reconnaît pas pour autant la supériorité du Dieu de
Joseph ni ne le fait sien. Pour lui, Joseph jouit d'une inspiration
divine, sans plus, et le mot ntr suffit dès lors à en rendre raison. Élohîm
n'a donc pas nécessairement la même signification dans les deux cas.
Pour Joseph il s'agit du vrai Dieu; pour Pharaon, il s'agit de Dieu
tout court (ntr).
Peut-être l'accord de ces deux savants sur le passage que nous
venons de voir n'impressionnera-t-il pas des lecteurs peu familiarisés
avec les manières égyptiennes de s'exprimer. Essayons cette clé dans
l'Exode où le vocable Élohîm entre dans la composition de plusieurs
expressions. Je m'attacherai surtout à deux d'entre elles : « Écrites
du doigt de Dieu » et « l'Écriture de Dieu » pour lesquelles les Beleg-
stellen du Dictionnaire de Berlin m'ont fourni la documentation.
Avant de les aborder, je signalerai une autre formule où il est
encore question du doigt de Dieu et qui pourrait bien, elle aussi,
avoir son parallèle dans la Vallée du Nil.
Lors de la troisième plaie d' Égypte les magiciens disent à Pha-
raon : « C'est le doigt de Dieu » (viii, 15). Les magiciens dont il s'agit
sont, ne l'oublions pas, des hartummîm, mot d'origine égyptienne
très vraisemblable, même pour ceux qui n'admettent pas une déri-
vation de hry-tp (2). On peut légitimement supposer qu'en mention-
nant ce doigt de Dieu, qui par ailleurs ne se retrouve pas dans l'Ancien
Testament avec ce sens de puissance divine, les magiciens emploient
une expression courante dans leur pays. Doigt de Dieu ne serait-il

(1) La Sainte Bible , éd. Pirot-Clamer, I, in loco.


(2) Thomas O. Lambdin, JAOS ., LXXIII, 1953, p. 151.

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212 REVUE BIBLIQUE.

pas un répondant de db* ntr? Je ne pu


ler l'hypothèse (1).
Mais le doigt divin est mentionné un
des tables de la Loi à Moïse nous lisons
tenir avec Moïse au mont Sinaï, Yah
Témoignage, tables de pierre écrites
La singularité de l'expression ne sem
ment des commentateurs. Pour eux, « é
fierait la sainteté des tables et leur a
antiquité qui commandent la vénérat
gravés sur elles (3). Mais ne suffisait-
de signaler leur origine divine, com
« Ces tables étaient l'œuvre de Dieu » (x
étaient écrites du doigt de Dieu? Cette
expliquée. S'il se fût agi de la main o
dans Daniel , v, 5, on eût été moins
ce sont les doigts - non la main co
principal dans le tracé des lettres. Maïs
On ne saurait, remarquons-le, comp
de l'Évangile de saint Jean (viii, 6) où
fait son examen de conscience, s'occ
le sol. Dans ce cas le doigt est bien l
Seigneur écrit. De toute évidence c
tables de la Loi. D'où peut donc prov
Elle n'a pas d'équivalent, m'assure-t-
babylonienne (4).
Une enquête dans la Vallée du Nil s
tueuse. Dans ce pays l'un des éloges l
d'entendre vanter l'habileté de leurs
de Néferti (5), ce chef-lecteur de Bastit
pour le divertir, lui brossa ce tableau d
diaire connu sous le nom de Conte pr

(1) On connaît la fortune de ce terme chez les ex


les magiciens juifs et coptes. L'origine égyptienne
bable que la magie est mise, dans le Pentateuque, e
(2) La même expression est repřise dans Deux ., ix,
(3) Cf. S. R. Driver, The Book of Exodus , Camb
de Dillmann. Pour Heinisch, Das Buch Exodus , p. 229 : « Comme les commandements
venaient de la bouche de Dieu, 20, 1, ainsi les tables sont écrites de la main de Dieu. Qu'elles
sont donc saintes, combien le peuple de Yahvé doit être reconnaissant de cette marque de
bienveillance! »
(4) Je dois ce renseignement au R. P. Tournay.
(5) La lecture du nom lu jusqu'alors Néferrohou a été rectifiée par Posener, R. d' Egypt.,
VIII, 1951, p. 174.

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QUELQUES ÉGYPTIANISMES DANS L'EXODE. 213

excellent de ses doigts : sš. ikr n db 1 w . /. (1). Amèno, le scribe d


Conte du Naufragé, est honoré de la même épithète (2).
L'auteur du Débat Littéraire (pap. Anastasi I) conseille à son adver-
saire, vu son ignorance, de renoncer au calarne : litt, prends garde que
tes doigts n'approchent des hiéroglyphes : tkn db* w. km mdw-ntr (3).
Au papyrus Lansing l'élève reçoit ce conseil : « Passe toute ta
journée à écrire de tes doigts : m db* w . k » (4).
Dans la Stèle de Bakhtan le roi dit aux scribes de la Maison de vie
et aux conseillers du palais.: « Voyez, je vous ai fait appeler pour
que vous entendiez cette parole : « Or ça, amenez-moi quelqu'un de
votre milieu qui soit habile et qui sache écrire de ses doigts : sš m db*
w . / » (5). Le dieu Thot en personne a écrit le Livre des Respirations
avec ses doigts : m db' w . / ds. f (6).
Cependant tous les doigts de la main ne sont pas requis pour manier
le caíame : deux y suffisent, et les représentations égyptiennes nous
montrent toujours le caíame tenu délicatement entre le pouce et
l'index (7). Aussi lisons-nous du roi Izezi, de la Ve dyn., qu'il écrivait
lui-même de ses deux doigts : sš km. f ds. f m db * wy. f (8).
Le scribe qui, tout à l'heure, était qualifié d'excellent de ses doigts
peut être aussi : excellent de ses deux doigts : n db* wy. fy (9) ou,
sous une autre forme : excellent par ses deux doigts : m db* wy. fy (10).

(1) Papyrus S. Pétersbourg 1116 B recto, 1. 10 ap. W. Golénischeff, Les papyrus hiéra-
tiques de l'Ermitage Impérial de St- Pétersbourg ; G. Lefebvre, Romans et Contes égyptiens ,
p. 97, n. 10.
(2) Lig. 188. A. M. Blackman, Middle- Egyptian Stories , Part I (Bibliotheca aegyptiaca,
II) ; G. Lefebvre, op. cit ., p. 40.
(3) 11, 6-7. A. H. Gardiner, Egyptian Hieratic Texts , Series I, P. I.
(4) 2, 1. A. H. Gardiner, Late-Egyptian Miscellanies (Bibliotheca aegypt., VII), p. 100.
(5) Lig. 10. Stèle Louvre G 284; cf. RB ., XLIII, 1933, p. 57, pl. et G. Lefebvre, op. cit.,
p. 228.
(6) De Horrack, Le Livre des Respirations , pl. ii, lig. 8-9.
(7) Pour l'emploi de ces deux doigts, cf. Erman (Ranke), Aegypten und aegyptisches
Leben, p. 396 (d'après Lepsius, Denkmäler , III, pl. 169).
(8) K. Sethe, Urkunden , I, 60, 8.
(9) De Morgan, Fouilles à Dahchour , T. I, p. 79 flg. 190 (graffito) = Daressy, Ostraca,
p. 99, n° 25379, dans Catalogue général des Antiquités égyptiennes du Caire. Après un sub-
stantif au duel les suffixes 2e et 3« pers. mase. sing, et 3e pers. fém. sing, prennent parfois une
désinence y : G. Lefebvre, Grammaire de Végyptien classique , § 76, 2. A propos du pluriel
db'w, le Dictionnaire de Berlin (V, p. 564) fait cette remarque : « N. B. Dans les textes des
XIX« et XX« dyn. (surtout dans les textes scolaires) volontiers avec le suffixe fy comme si
Ton voulait signifier les doigts des deux mains. » C'est aussi l'opinion de Sethe, Pyramiden-
texte... Kommentar, II, § 372a, p. 96. J'incline plutôt à croire, avec Golénischeff, Le
Conte du Naufragé (Bibliothèque d'Étude), p. 71, et à cause précisément du caractère sco-
laire des textes signalés par le Dictionnaire , que la forme duel du suffixe provient de l'ha-
bitude des scribes de n'employer que deux doigts pour tenir le calarne. Le suffixe sera passé,
sous cette forme, du duel au pluriel.
(10) E. Dévaud, RT., XXXVIII, 1916-1917, p. 210. Gardiner, Late-Egyptian òtories,
85, 3, lit le pluriel : db'w. fy.

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214 REVUE BIBLIQUE.

Au temple de Gournah, Thot dit au


avec mes deux doigts » : m dV wy. i d
A Médinet Habou nous lisons, à p
doigts se sont appliqués à tracer le
ssyt n db* wy. i m rnwr » (2).
Mais, selon les Égyptiens, on peut
doigts, avec deux doigts, mais aussi
déroute quelque peu mais, en anal
voyons que l'index, en dirigeant le
rôle principal et, dans les représent
bien plus en évidence que le pouce. A
thébaine : « Inscrire cette inscriptio
de vie avec son propre doigt : m dV. f
Au Ramesseum le dieu Toum est r
écrivant le nom de Ramsés II sur les feuilles de l'arbre sacré d' Hélio-
polis tandis qu'il prononce ces mots : « J'écris ton nom sur sacré
en écriture de mon propre doigt : m sš db' i ds. i » (4).
Cette tournure, nous la rencontrons plus tard dans la Sagesse
ďAmenemopé. Inventeur de l'écriture, scribe lui-même, le dieu Thot
exerçait une protection, mais aussi une surveillance spéciale, sur la
corporation des scribes. Ils devaient être aussi intègres que lui. Ame-
nemopé met donc son fils en garde contre certaine faute profession-
nelle odieuse au secrétaire de la Grande Ennèade : « Ne trempe pas
ton caíame pour nuire : car le bec de l'Ibis est le doigt du scribe (5).
Garde-toi de le faire gauchir (litt, de l'écarter). Le babouin est assis
dans Hermopolis, mais son œil parcourt l'Égypte. S'il voit quelqu'un
pécher par son doigt, il lui enlève sa subsistance par le flot. Le scribe
qui pèche par son doigt, son fils n'est plus nommé sur le rôle » (xvii,
6-14) (6).
En dépit de l'imprécision d'un terme, le sens général est clair. On
ne saurait songer, à cause de la mention du doigt, aux fausses pesées,
au « coup de pouce » donné à la balance dont Thot est aussi le gardien.
Il s'agit bien d'écriture, le début : « Ne trempe pas ton caíame pour
nuire » en fait foi. Dès lors « pécher par son doigt » c'est, de quelque

(1) Lepsius, op. cit., III, pl. 151a.


(2) Dictionnaire... Belegstellen , V, p. 99 sur 563, 18.
(3) Tombes thébaines n° 111. Belegstellen , V, p. 99, sur 563, 6.
(4) Lepsius, op. cit., III, pl. 169.
(5) L'index du scribe, recourbé sur le caíame, fait songer au bec courbe de Fibis, l'oiseau
de Thot.
(6) H. O. Lange, Das Weisheitsbuch des Amenemope , p. 85; Suys, Miscellanea Biblica ,
II, p. 32. Sur cette « radiation des cadres » cf. Karnak-Nord , IV, p. 142, citant Petrik, Koptos ,
pl. viii, 1. 5-6; trad, dans Vandier, Mo' alla, p. 215.

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QUELQUES ÉGYPTIANISMES DANS L'EXODE. 215

manière, faire mauvais usage de son calarne et s'attirer des jours d


disette ainsi que la déchéance de sa lignée. Sa faute, le scribe la commet
en écrivant avec son doigt.
Plus tard encore le Livre des Morts démotique (1), écrit en Pan 6
de notre ère, nous dit que Thot a écrit lui-même le Livre des Respira-
tions avec son propre doigt : sh n tb' f h' /, là où le texte hiérogly
phique (p. n.) parlait des doigts de Thot. Cette mention très tardiv
nous prouve la fortune de cette manière de dire dans la littérature
égyptienne.
Au terme de cette recherche au cours de laquelle nous avons vu,
en progression décroissante, le scribe écrire avec ses doigts, avec
deux doigts, avec un seul doigt, l'expression « écrites du doigt de... »
nous semble moins étrange (2).
A quoi correspond le déterminatif : de Dieu-Élohîm? On peut, là
encore, à cause de la formule égyptienne « écrites du doigt de », penser
à nfr. Les Égyptiens avaient, en effet, accoutumé d'attribuer telle
activité à tel dieu déterminé, ou bien à Dieu en général. M. Drioton
a publié de nombreux exemples de telles maximes doubles, par ex. :
« Le favori de Ptah est quiconque l'aime » à côté de « Le favori de
Dieu est celui qui l'aime » (3). Dans les textes que nous avons analy-
sés, c'est le dieu qui disait de lui-même : « J'écris avec mon propre
doigt », mais si on parle de lui on pourra dire à volonté : « écrit du
propre doigt de Thot (ou de Toum) » ou, de manière plus générale,
« écrit du propre doigt de Dieu ». Cette alternance « dieu NN- ntr »
que nous inférons ici sur de bonnes raisons, nous la retrouvons,
expresse cette fois, dans une autre locution de l'Exode « l'écriture
de Dieu » pour laquelle le texte de Médinet Habou nous servira de
transition.
Dans ce temple Amon dit, en effet, à Ramsés III : « J'écris ton nom
sur Yišd sacré en écriture de mon propre doigt : m sš db' i ds. i. Nous
avons ici la mention de l'écriture du propre doigt d'Amon (4).
A El-Bersheh, par contre, il n'est plus question du doigt divin
mais de la seule écriture de Thot qui inscrit lui-même les très nom-
(1) Éd. Lexa, I, 9.
(2) Dans les Textes des Pyramides (4756) on nous dit que l'héritier, tombé dans l'indi-
gence, « doit écrire avec son grand doigt; il ne doit pas écrire avec son petit doigt ». Le grand
doigt est l'index, comme on le voit par d'autres textes, non le majeur qui n'est guère utilisé.
K. Sethe, Kommentar , II, p. 287, pense qu'il s'agit clairement d'une écriture ou d'un signe
sur le sable ou la terre, comme on en trace avec un bâton. Tout dépend du sens que l'on
donne au mot sš de 475a. Je laisse donc de côté cet exemple douteux et ne fais appel qu'aux
textes clairs.
(3) Scarabées à maximes , dans Annals of the Faculty of Artsy Ibrahim Pasha University , I,
1951, p. 63.
(4) Dictionnaire , Belegstellen , III, p. 131, sur 477, 3.

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216 REVUE BIBLIQUE.

breux jubilés de Thoutmès III dans s


(išd) sacré (1).
De même, à Karnak, le nom de Ramsés III est écrit en écriture du
maître d' Hermopolis : m sš nb Hmnw (2).
D'autres textes parlent, non plus de l'écriture de Thot ou d'Amon,
mais simplement de l'écriture de Dieu : sš ntr. Cette expression, nous
la rencontrons à plusieurs reprises.
Une inscription du temps du roi Djedkerê-Izezi, datée du com-
mencement après la quatrième fois du recensement des bœufs et du
petit bétail, parle d'une stèle ( ?) en écriture de Dieu lui-même : m sš
ntr ds. f (3).
A Karnak, au temple de Ramsés III, nous apprenons que la tito-
lature royale a été découverte sur l'iáfd sacré, gravée dans un cartouche
en écriture de Dieu lui-même : m ss ntr ds. f (4).
Nous lisons, dans la rubrique du chapitre 30 B du Livre des Morts,
que ce chapitre a été découvert à Hermopolis sous les pieds de la
majesté de ce dieu, écrit sur une brique d'albâtre (5) du sud, en
écriture de Dieu lui-même : m sš ntr ds. f (6).
(1) Urkunden , IV, p. 597, 14.
(2) Ramses Ur s Temple , Karnak, I, p. 23 A, col. 14 (University of Chicago Orient.
Inst. Publications, XXV).
(3) Urkunden , I, p. 55, 17; Gardiner-Peet, The Inscriptions of Sinai, n° 13; Breasted,
AR ., I, 266 traduit par a a [stela] with writing of the god himself » et note (n. /) qu'u/i docu-
ment écrit (a writing) du dieu lui-même est l'appellation commune des anciens documents.
Cette dernière remarque est exacte, l'attribution à Thot de certains chapitres du Livre des
Morts le prouve, mais ss ntr ds. f doit se traduire par « en écriture du Dieu (ou de Dieu) lui-
même » comme les exemples suivants le montreront.
(4) Ramsés Ill's Temple , Karnak, II, pl. 88, col. 7-8 (The University of Chicago Orient.
Inst. Pubi., XXXV).
(5) Lexa, La Magie dans V Egypte antique , II, p. 17, traduit par « une brique de métal
de Haute-Ëgypte ». Naville ( PSBA., 1907, pp. 232 et 234) l'avait traduit par « une brique ou
une plaque de pierre du sud (albâtre?) ». A propos des saumons de cuivre qu'Aménophis II
transperçait de ses flèches, le P. Barucq ( ASAE ., XLIX, 1949, p. 197, n° 3) note que, selon le
chapitre 183 du Livre des Morts (Naville, I, p. ccix), le décret constituant Horus dans la
charge de son père est gravé sur une dbtnt bil , une brique de cuivre. En réalité il y a plusieurs
mots voisins qui se confondent facilement : bi ļ , le cuivre ; bi l t, le grès siliceux et bit, une dési-
gnation de l'albâtre qui n'apparaît que dans les inscriptions de l'Ancien Empire selon
Sethe, Sitzungsberichte d. Preus. Ak , 1933, p. 883, qui renvoie à Anthes, Die Felsenin-
schriften von Hatnub , p. 7. Au ch. 183 du Livre des Morts le texte porte nettement bit. D'autre
part le ch. 148 (Naville, op. cit., I, p. clvii, col. 15-16) du même Livre fut trouvé, lui aussi,
à Hermopolis, sur une brique de bi § du sud en lapis véritable. On imagine mieux un texte
gravé sur albâtre, en signes rehaussés de couleur bleue, comme les Textes des Pyramides où
le bleu est passé au vert, qu'un texte gravé sur cuivre avec incrustations de lapls. Je crois
donc, avec Naville, qu'il s'agit, dans les rubriques du Livre des Morts, et malgré la diversité
d'orthographe, de plaquettes d'albâtre. Sur le mot bil w , merveilles, devenu bi* , fer, cf.
J. Yoyotte, Revue d'Êgyptologie, IX, p. 134. Le mot « table », pour désigner les tables de la
Loi, donne trop souvent à entendre des stèles. Il s'agit, en réalité, de tablettes, analogues
aux briques égyptiennes, puisque Moïse les tenait dans ses mains, apparemment sans effort,
lorsqu'il descendit de la montagne. Le mot lïïh, employé à leur propos, ne désigne qu'un
solide dont l'épaisseur est moindre que la longueur et la largeur. De fait lïïh se trouve dans
Isaïe (xxx, 8) au sens de « tablette » pour écrire.
(6) Naville, op. cit., II, p. 99. Variante selon Ig.

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QUELQUES ÉGYPTIANISMES DANS L'EXODE. 217

Le chapitre 137 fut, lui aussi, trouvé dans une caisse secrète (écrit
en écriture du dieu lui-même (m sš ntr ds. f) dans le temple d
Wnwt (1).
Dans l'épisode de l'apostasie d'Israël (xxxii, 15-16) Moïse, cour-
roucé, brise les tables de la Loi : « Moïse prit le chemin du retour et
descendit de la montagne avec, en main, les deux tables du Témoi-
gnage, tables écrites des deux côtés, écrites sur l'une et l'autre face.
Ces tables étaient l'œuvre de Dieu et l'écriture était l'écriture de Dieu,
gravée sur les tablesē »
Cette expression « écriture de Dieu » ne se retrouve pas ailleurs
dans la Bible. N'est-il pas étrange qu'elle ait sa réplique exacte en
égyptien, sous la forme sš ntr, où ntr correspond, de toute évidence,
à Élohîm de la Bible?
La comparaison des deux formules fait apparaître toutefois une
légère différence. Les Égyptiens disaient « en écriture de Dieu en
personne : m sš ntr ds. f ». Le texte hébraïque porte, nous Pavons
vu : crnStt iroç. On traduit généralement « l'écriture était l'écriture
de Dieu ». Ne faudrait-il pas préciser? Il ne s'agit pas, en effet, d'une
écriture divine spéciale (2), mais d'une écriture normale exécutée
par la main divine, par le doigt divin, comme nous l'avons vu plus
haut. Pour les Égyptiens l'adjonction de ds. (en personne) allait de
soi. Écrire - ou lire - était, dans la Vallée du Nil, affaire de scribe
et non le fait de personnages importants, à plus forte raison des
dieux. Dans le Conte prophétique , cependant, nous voyons Snéfrou
se saisir d'un rouleau de papyrus, d'une palette et mettre par écrit
tout ce qu'il entend (3). Gardiner fait remarquer, avec raison, cette
anomalie (4), mais le roi Izezi, de la Ve dynastie, n'écrivait-il pas,
lui aussi, avec ses deux doigts (5)?
Si les rois n'exercent qu'exceptionnellement leurs talents, les
dieux, de leur côté, ne prennent que rarement le caíame; aussi le
fait valait-il d'être souligné, comme nous l'avons vu pour Toum,
Thot et Amon. Dans le passage de l'Exode il faudrait peut-être,
comme dans les textes égyptiens, accentuer l'activité divine et tra-

(1) Nàvillb, op. cit., I, pl. cl A a. Déjà, à partir du Nouvel Empire, la forme h ,
(copte £>iuuu - ) prend le pas sur ds ., mais le sens demeure le même(ERMAN, Neuaegypt-
Grammatik ,§ 155). Au Livre des Morts démotique de la Bibliothèque Nationale de Paris,
(éd. Lexa) 1, 9, le Livre des Respirations est écrit (par Thot) de son propre doigt : sh n tb ' f h' /.
Comparer avec le texte cité p. 213 n. 7.
(2) Je ne traite pas de l'écriture, égyptienne ou hébraïque, des tables de la Loi. Voir à
ce sujet : Rud. Kittel, Geschichte des Volkes Israel, 7e éd., I, Beilage in, p. 450.
(3) Pap. S. Pétersbourg 1116 B, recto, 15-16; G. Le fe b vre, Romans..., p. 98.
(4) JEA., 1, 1914, p. 102, n° 13.
(5) Cf. plus haut, p. 213 n. 9.

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218 REVUE BIBLIQUE.

duire : « l'écriture était l'écriture d


les tables ».
Si l'étude que nous venons de faire des deux expressions : écrites
du doigt de Dieu et l 'écriture de Dieu paraît convaincante, il restera
à expliquer la présence, dans le texte hébreu, de ces deux expressions
techniques, propres, je crois, à la littérature égyptienne. Le premier
passage : écrites du doigt de Dieu, ne prête à aucune remarque complé-
mentaire. Dans le second, par contre, nous rencontrons une forme qui
fait difficulté aux linguistes. Le texte sacré dit, en effet : « Ces tables
étaient l'œuvre de Dieu et l'écriture était l'écriture de Dieu, gravée
sur les tables ». Gravé est rendu par kar ut, un hapax au sujet duquel
Gesenius-Buhl (17e édit.) note: ( Bei E!). Comment expliquer cette
forme que l'on pense aramaïsante? G. R. Driver s'en est préoccupé (1).
Pour lui la présence, dans l'Élohiste, de racines qui ne se retrouvent
que dans un seul dialecte araméen (et hrt est de celles-là) (p. 27)
s'expliquerait par la forte influence exercée par les Araméens sur le
royaume du Nord où vivait l'Élohiste (p. 35). C'est une hypothèse,
basée sur l'appartenance de l'Élohiste au royaume du Nord. Désor-
mais, pour rendre raison du texte en son entier, il faut tenir compte
non seulement de la forme harüt mais encore de la formule égyptienne
qui l'avoisine. Le mot « gravé », quelle que soit sa forme, araméenne
ou non, semble bien orienter, lui aussi, vers l'Égypte, car, fait assez
singulier, les textes égyptiens nous fournissent des exemples de
l'alternance des deux termes « écrit » et « gravé ». Là où les autres
chapitres du Livre des Morts sont dits « écrits sur des briques d'albâtre
en écriture de Dieu lui-même », le chapitre 183 du même Recueil nous
apprend que le décret constituant Horus dans la charge de son père
était gravé (hty) sur une brique d'albâtre (2). Selon certains textes,
Amon (Toum ou Thot) écrit le nom du pharaon sur 1'i.šd sacré en
écriture de son propre doigt, mais nous lisons ailleurs que la titulature
du pharaon fut découverte sur l'íád sacré, gravée dans un cartouche
en écriture de Dieu lui-même (3). Nous trouvons ici mentionnées
côte à côte, comme dans le texte de l'Exode (xxxii, 16), la gravure
et l'écriture de Dieu lui-même. On ne grave évidemment pas sur des
feuilles d'arbre mais parce que, d'ordinaire, il est question, ainsi que
dans l'Exode, de textes gravés sur pierre, qu'on pouvait dire à volonté

(1) Hebrew Poetic Diction , dans : Supplement to VetuS Testamentům, Congress Volume,
Copenhagen, 1953, p. 26 ss.
(2) Cf. plus haut p. 216 n. 6.
(3) Cf. plus haut p. 216 n. 5.

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QUELQUES ÉGYPTIANISMES DANS L'EXODE. 219

écrits ou gravés, le compositeur des inscriptions de Karnak a parl


de gravure là où il s'agissait d'écriture au caíame.
Ainsi la forme du nom divin Ëlohîm, supposée équivalente à ntr
dieu en égyptien, nous a menés à la découverte de deux expressions
égyptiennes authentiques passées dans l'Exode et adaptées au récit
de la remise à Moïse des tables de la Loi. Le problème de l'Élohiste
et de ses origines ne s'en trouve pas simplifié. Mais nous ne devons
pas plus nous étonner de ces expressions égyptiennes que des traits
communs entre le Déluge biblique et les narrations babyloniennes
d'un événement semblable. L'important n'est pas le vêtement,
formulation, mais le contenu, et les Dix Commandements demeuren
la Charte des relations de l'homme avec son prochain et avec Dieu
charte dont le Christ est venu montrer la véritable extension ( Mat ., v)
Jérusalem . B. Couroyer, 0. P.

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